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-Project Gutenberg's La Comédie humaine - Volume VII, by Honoré de Balzac
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-Title: La Comédie humaine - Volume VII
- Scènes de la vie de province - Tome III
-
-Author: Honoré de Balzac
-
-Release Date: August 18, 2016 [EBook #52831]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE - VOLUME VII ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-
- Au lecteur.
-
- Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité,
- la version originale. Seules les corrections indiquées
- à la fin du texte ont été effectuées.
-
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-
-
- ŒUVRES COMPLÈTES
- DE
- H. DE BALZAC
-
-
- LA
- COMÉDIE HUMAINE
-
- SEPTIÈME VOLUME
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
- ÉTUDES DE MŒURS
-
-
- DEUXIÈME LIVRE
-
-
- PARIS--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ
- RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.
-
-
-
-
- SCÈNES
- DE LA
- VIE DE PROVINCE
-
- TOME III
-
-
- LES RIVALITÉS:
- (1re histoire) LA VIEILLE FILLE.--(2e histoire) LE CABINET DES
- ANTIQUES.
- LE LYS DANS LA VALLÉE.
-
-
- PARIS
- Ve ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR
- RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 3.
-
- 1868
-
-
-
-
- [Illustration: IMP. S. RAÇON.
-
- LE CHEVALIER DE VALOIS D'ALENÇON.
-
- Son principal vice était de prendre du tabac dans une vieille
- boîte d'or...
- (LA VIEILLE FILLE.)]
-
-
-
-
-DEUXIÈME LIVRE
-
-SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE
-
-
-
-
-LES RIVALITÉS
-
-(PREMIÈRE HISTOIRE)
-
-
-LA VIEILLE FILLE
-
- MONSIEUR EUGÈNE-AUGUSTE-GEORGES-LOUIS MIDY DE LA GRENERAYE SURVILLE
- Ingénieur au Corps royal des Ponts-et-Chaussées
-
- _Comme un témoignage de l'affection de son beau-frère._
-
- DE BALZAC.
-
-
-Beaucoup de personnes ont dû rencontrer dans certaines provinces de
-France plus ou moins de chevaliers de Valois: il en existait un en
-Normandie, il s'en trouvait un autre à Bourges, un troisième florissait
-en 1816 dans la ville d'Alençon, peut-être le Midi possédait-il le
-sien. Mais le dénombrement de cette tribu valésienne est ici sans
-importance. Tous ces chevaliers, parmi lesquels il en est sans doute
-qui sont Valois comme Louis XIV était Bourbon, se connaissaient si peu
-entre eux, qu'il ne fallait point leur parler des uns aux autres; tous
-laissaient d'ailleurs les Bourbons en parfaite tranquillité sur le
-trône de France, car il est un peu trop avéré que Henri IV devint roi
-faute d'un héritier mâle dans la première branche d'Orléans, dite de
-Valois. S'il existe des Valois, ils proviennent de Charles de Valois,
-duc d'Angoulême, fils de Charles IX et de Marie Touchet, de qui la
-postérité mâle s'est également éteinte, jusqu'à preuve contraire. Aussi
-ne fut-ce jamais sérieusement que l'on prétendit donner cette illustre
-origine au mari de la fameuse Lamothe-Valois, impliquée dans l'affaire
-du collier.
-
-Chacun de ces chevaliers, si les renseignements sont exacts, fut, comme
-celui d'Alençon, un vieux gentilhomme, long, sec et sans fortune.
-Celui de Bourges avait émigré, celui de Touraine s'était caché, celui
-d'Alençon avait guerroyé dans la Vendée et quelque peu _chouanné_. La
-majeure partie de la jeunesse de ce dernier s'était passée à Paris,
-où la Révolution le surprit à trente ans au milieu de ses conquêtes.
-Accepté par la haute aristocratie de la province pour un vrai
-Valois, le chevalier de Valois d'Alençon avait, comme ses homonymes,
-d'excellentes manières et paraissait homme de haute compagnie. Quant
-à ses mœurs publiques, il avait l'habitude de ne jamais dîner chez
-lui; il jouait tous les soirs, et s'était fait prendre pour un homme
-très-spirituel. Son principal défaut consistait à raconter une foule
-d'anecdotes sur le règne de Louis XV et sur les commencements de la
-Révolution; et les personnes qui les entendaient la première fois les
-trouvaient assez bien narrées. S'il avait la vertu de ne pas répéter
-ses bons mots personnels et de ne jamais parler de ses amours, ses
-grâces et ses sourires commettaient de délicieuses indiscrétions. Ce
-bonhomme usait du privilége qu'ont les vieux gentilhommes voltairiens
-de ne point aller à la messe; mais chacun avait une excessive
-indulgence pour son irréligion en faveur de son dévouement à la cause
-royale. Son principal vice était de prendre du tabac dans une vieille
-boîte d'or ornée du portrait d'une princesse Goritza, charmante
-Hongroise, célèbre par sa beauté sous la fin du règne de Louis XV, à
-laquelle le jeune chevalier avait été longtemps attaché, dont il ne
-parlait jamais sans émotion, et pour laquelle il s'était battu. Ce
-chevalier, alors âgé d'environ cinquante-huit ans, n'en avouait que
-cinquante, et pouvait se permettre cette innocente tromperie; car,
-parmi les avantages dévolus aux gens secs et blonds, il conservait
-cette taille encore juvénile qui sauve aux hommes aussi bien qu'aux
-femmes les apparences de la vieillesse. Oui, sachez-le, toute la vie,
-ou toute l'élégance qui est l'expression de la vie, réside dans la
-taille. Mais comme il s'agit des vertus du chevalier, il faut dire
-qu'il était doué d'un nez prodigieux. Ce nez partageait vigoureusement
-sa figure pâle en deux sections qui semblaient ne pas se connaître,
-et dont une seule rougissait pendant le travail de la digestion. Ce
-fait est digne de remarque par un temps où la physiologie s'occupe
-tant du cœur humain. Cette incandescence se plaçait à gauche. Quoique
-les jambes hautes et fines, le corps grêle et le teint blafard du
-chevalier n'annonçassent pas une forte santé, néanmoins il mangeait
-comme un ogre, et prétendait avoir une maladie désignée en province
-sous le nom de _foie chaud_, sans doute pour faire excuser son excessif
-appétit. La circonstance de sa rougeur appuyait ses prétentions; mais
-dans un pays où les repas se développent sur des lignes de trente
-ou quarante plats et durent quatre heures, l'estomac du chevalier
-semblait être un bienfait accordé par la Providence à cette bonne
-ville. Selon quelques médecins, cette chaleur placée à gauche dénote un
-cœur prodigue. La vie galante du chevalier confirmait ces assertions
-scientifiques, dont la responsabilité ne pèse pas, fort heureusement,
-sur l'historien. Malgré ces symptômes, monsieur de Valois avait une
-organisation nerveuse, conséquemment vivace. Si son foie ardait, pour
-employer une vieille expression, son cœur ne brûlait pas moins. Si son
-visage offrait quelques rides, si ses cheveux étaient argentés, un
-observateur instruit y aurait vu les stigmates de la passion et les
-sillons du plaisir; car aux tempes la _patte d'oie_ caractéristique, et
-au front les _marches du palais_ montraient des rides élégantes, bien
-prisées à la cour de Cythère. En lui tout révélait les mœurs de l'homme
-à femmes (_ladie's man_). Le coquet chevalier était si minutieux dans
-ses ablutions que ses joues faisaient plaisir à voir, elles semblaient
-brossées avec une eau merveilleuse. La partie du crâne que ses cheveux
-se refusaient à couvrir brillait comme de l'ivoire. Ses sourcils comme
-ses cheveux jouaient la jeunesse par la régularité que leur imprimait
-le peigne. Sa peau déjà si blanche semblait encore extrablanchie par
-quelque secret. Sans porter d'odeur, le chevalier exhalait comme
-un parfum de jeunesse qui rafraîchissait son aire. Ses mains de
-gentilhomme, soignées comme celles d'une petite-maîtresse, attiraient
-le regard sur des ongles roses et bien coupés. Enfin, sans son nez
-magistral et superlatif, il eût été poupin. Il faut se résoudre à gâter
-ce portrait par l'aveu d'une petitesse. Le chevalier mettait du coton
-dans ses oreilles et y gardait encore deux petites boucles représentant
-des têtes de nègre en diamants, admirablement faites d'ailleurs; mais
-il y tenait assez pour justifier ce singulier appendice en disant que
-depuis le percement de ses oreilles ses migraines l'avaient quitté.
-Nous ne donnons pas le chevalier pour un homme accompli; mais ne
-faut-il point pardonner aux vieux célibataires, dont le cœur envoie
-tant de sang à la figure, d'adorables ridicules, fondés peut-être sur
-de sublimes secrets? D'ailleurs, le chevalier de Valois rachetait ses
-têtes de nègres par tant d'autres grâces, que la société devait se
-trouver suffisamment indemnisée. Il prenait vraiment beaucoup de peine
-pour cacher ses années et pour plaire à ses connaissances. Il faut
-signaler en première ligne le soin extrême qu'il apportait à son linge,
-la seule distinction que puissent avoir aujourd'hui dans le costume les
-gens comme il faut; celui du chevalier était toujours d'une finesse
-et d'une blancheur aristocratiques. Quant à son habit, quoiqu'il fût
-d'une propreté remarquable, il était toujours usé, mais sans taches
-ni plis. La conservation du vêtement tenait du prodige pour ceux qui
-remarquaient la fashionable indifférence du chevalier sur ce point;
-il n'allait pas jusqu'à les râper avec du verre, recherche inventée
-par le prince de Galles; mais monsieur de Valois mettait à suivre les
-rudiments de la haute élégance anglaise une fatuité personnelle qui
-ne pouvait guère être appréciée par les gens d'Alençon. Le monde ne
-doit-il pas des égards à ceux qui font tant de frais pour lui? N'y
-a-t-il pas en ceci l'accomplissement du plus difficile précepte de
-l'Évangile qui ordonne de rendre le bien pour le mal? Cette fraîcheur
-de toilette, ce soin seyait bien aux yeux bleus, aux dents d'ivoire et
-à la blonde personne du chevalier. Seulement, cet Adonis en retraite
-n'avait rien de mâle dans son air, et semblait employer le fard de la
-toilette pour cacher les ruines occasionnées par le service militaire
-de la galanterie. Pour tout dire, la voix produisait comme une
-antithèse dans la blonde délicatesse du chevalier. A moins de se ranger
-à l'opinion de quelques observateurs du cœur humain, et de penser que
-le chevalier avait la voix de son nez, son organe vous eût surpris par
-des sons amples et redondants. Sans posséder le volume des colossales
-basses-tailles, le timbre de cette voix plaisait par un médium étoffé,
-semblable aux accents du cor anglais, résistants et doux, forts et
-veloutés. Le chevalier avait franchement répudié le costume ridicule
-que conservèrent quelques hommes monarchiques, et s'était franchement
-modernisé: il se montrait toujours vêtu d'un habit marron à boutons
-dorés, d'une culotte à demi juste en pout-de-soie et à boucles d'or,
-d'un gilet blanc sans broderie, d'une cravate serrée sans col de
-chemise, dernier vestige de l'ancienne toilette française auquel il
-avait d'autant moins su renoncer qu'il pouvait ainsi montrer son cou
-d'abbé commendataire. Ses souliers se recommandaient par des boucles
-d'or carrées, desquelles la génération actuelle n'a point souvenir,
-et qui s'appliquaient sur un cuir noir verni. Le chevalier laissait
-voir deux chaînes de montre qui pendaient parallèlement de chacun de
-ses goussets, autre vestige des modes du dix-huitième siècle que les
-Incroyables n'avaient pas dédaigné sous le Directoire. Ce costume de
-transition qui unissait deux siècles l'un à l'autre, le chevalier le
-portait avec cette grâce de marquis dont le secret s'est perdu sur la
-scène française le jour où disparut Fleury, le dernier élève de Molé.
-Sa vie privée était en apparence ouverte à tous les regards, mais en
-réalité mystérieuse. Il occupait un logement modeste, pour ne pas dire
-plus, situé rue du Cours, au deuxième étage d'une maison appartenant
-à madame Lardot, la blanchisseuse de fin la plus occupée de la ville.
-Cette circonstance expliquait la recherche excessive de son linge. Le
-malheur voulut qu'un jour Alençon pût croire que le chevalier ne se fût
-pas toujours comporté en gentilhomme, et qu'il eût secrètement épousé
-dans ses vieux jours une certaine Césarine, mère d'un enfant qui avait
-eu l'impertinence de venir sans être appelé.
-
---Il avait, dit alors un certain monsieur du Bousquier, donné sa main à
-celle qui lui avait pendant si long-temps prêté son fer.
-
-Cette horrible calomnie chagrina d'autant plus les vieux jours du
-délicat gentilhomme, que la scène actuelle le montrera perdant une
-espérance longtemps caressée, et à laquelle il avait fait bien des
-sacrifices. Madame Lardot louait à monsieur le chevalier de Valois
-deux chambres au second étage de sa maison pour la modique somme de
-cent francs par an. Le digne gentilhomme, qui dînait en ville tous les
-jours, ne rentrait jamais que pour se coucher. Sa seule dépense était
-donc son déjeuner, invariablement composé d'une tasse de chocolat,
-accompagnée de beurre et de fruits selon la saison. Il ne faisait de
-feu que par les hivers les plus rudes, et seulement pendant le temps
-de son lever. Entre onze heures et quatre heures, il se promenait,
-allait lire les journaux et faisait des visites. Dès son établissement
-à Alençon, il avait noblement avoué sa misère, en disant que sa
-fortune consistait en six cents livres de rente viagère, seul débris
-qui lui restât de son ancienne opulence et que lui faisait passer par
-quartier son ancien homme d'affaires, chez lequel était le titre de
-constitution. En effet, un banquier de la ville lui comptait, tous les
-trois mois, cent cinquante livres envoyées par un monsieur Bordin de
-Paris. Chacun sut ces détails à cause du profond secret que demanda le
-chevalier à la première personne qui reçut sa confidence. Monsieur de
-Valois récolta les fruits de son infortune: il eut son couvert mis dans
-les maisons les plus distinguées d'Alençon et fut invité à toutes les
-soirées. Ses talents de joueur, de conteur, d'homme aimable et de bonne
-compagnie furent si bien appréciés qu'il semblait que tout fût manqué
-si le connaisseur de la ville faisait défaut. Les maîtres de maison,
-les dames avaient besoin de sa petite grimace approbative. Quand une
-jeune femme s'entendait dire à un bal par le vieux chevalier: «Vous
-êtes adorablement bien mise!» elle était plus heureuse de cet éloge
-que du désespoir de sa rivale. Monsieur de Valois était le seul qui
-pût bien prononcer certaines phrases de l'ancien temps. Les mots _mon
-cœur_, _mon bijou_, _mon petit chou_, _ma reine_, tous les diminutifs
-amoureux de l'an 1770 prenaient une grâce irrésistible dans sa bouche;
-enfin, il avait le privilége des superlatifs. Ses compliments, dont il
-était d'ailleurs avare, lui acquéraient les bonnes grâces des vieilles
-femmes; ils flattaient tout le monde, même les hommes administratifs,
-dont il n'avait pas besoin. Sa conduite au jeu était d'une distinction
-qui l'eût fait remarquer partout: il ne se plaignait jamais, il
-louait ses adversaires quand ils perdaient; il n'entreprenait point
-l'éducation de ses partners, en démontrant la manière de mieux
-jouer les coups. Lorsque, pendant la _donne_, il s'établissait de
-ces nauséabondes dissertations, le chevalier tirait sa tabatière
-par un geste digne de Molé, regardait la princesse Goritza, levait
-dignement le couvercle, massait sa prise, la vannait, la lévigeait, la
-façonnait en talus; puis, quand les cartes étaient données, il avait
-garni les antres de son nez et replacé la princesse dans son gilet,
-toujours à gauche! Un gentilhomme du _bon_ siècle (par opposition au
-_grand_ siècle) pouvait seul avoir inventé cette transaction entre
-un silence méprisant et l'épigramme qui n'eût pas été comprise. Il
-acceptait les mazettes et savait en tirer parti. Sa ravissante égalité
-d'humeur faisait dire de lui par beaucoup de personnes:--_J'admire
-le chevalier de Valois!_ Sa conversation, ses manières, tout en lui
-semblait être blond comme sa personne. Il s'étudiait à ne choquer ni
-homme ni femme. Indulgent pour les vices de conformation comme pour
-les défauts d'esprit, il écoutait patiemment, à l'aide de la princesse
-Goritza, les gens qui lui racontaient les petites misères de la vie
-de province: l'œuf mal cuit du déjeuner, le café dont la crème avait
-tourné, les détails burlesques sur la santé, les réveils en sursaut,
-les rêves, les visites. Le chevalier possédait un regard langoureux,
-une attitude classique pour feindre la compassion, qui le rendaient un
-délicieux auditeur; il plaçait un _ah!_ un _bah!_ un _Comment avez-vous
-fait?_ avec un à-propos charmant. Il mourut sans que personne l'eût
-jamais soupçonné de se remémorer les chapitres les plus chauds de son
-roman avec la princesse Goritza, tant que duraient ces avalanches de
-niaiseries. A-t-on jamais songé aux services qu'un sentiment éteint
-peut rendre à la société, combien l'amour est sociable et utile? Ceci
-peut expliquer pourquoi, malgré ses gains constants, le chevalier
-restait l'enfant gâté de la ville, car il ne quittait jamais un salon
-sans emporter environ six livres de gain. Ses pertes, que d'ailleurs
-il faisait sonner haut, étaient fort rares. Tous ceux qui l'ont connu
-avouent qu'ils n'ont jamais rencontré nulle part, même dans le Musée
-égyptien de Turin, une si gentille momie. En aucun pays du monde le
-parasitisme ne revêtit de si gracieuses formes. Jamais l'égoïsme le
-plus concentré ne se montra ni plus officieux ni moins offensant que
-chez ce gentilhomme, il valait une amitié dévouée. Si quelqu'un venait
-prier monsieur de Valois de lui rendre un petit service qui l'eût
-dérangé, ce quelqu'un ne s'en allait pas de chez le bon chevalier sans
-être épris de lui, sans être surtout convaincu qu'il ne pouvait rien à
-l'affaire ou qu'il la gâterait en s'en mêlant.
-
-Pour expliquer la problématique existence du chevalier, l'historien
-à qui la Vérité, cette cruelle débauchée, met le poing sur la gorge,
-doit dire que dernièrement, après les tristes glorieuses journées
-de juillet, Alençon a su que la somme gagnée au jeu par monsieur de
-Valois allait par trimestre à cent cinquante écus environ, et que le
-spirituel chevalier avait eu le courage de s'envoyer à lui-même sa
-rente viagère, pour ne pas paraître sans ressources dans un pays où
-l'on aime le positif. Beaucoup de ses amis (il était mort, notez ce
-point!) ont contesté _mordicus_ cette circonstance, l'ont traitée
-de fable en tenant le chevalier de Valois pour un respectable et
-digne gentilhomme que les libéraux calomniaient. Heureusement pour
-les fins joueurs, il se rencontre dans la galerie des gens qui les
-soutiennent. Honteux d'avoir à justifier un tort, ces admirateurs le
-nient intrépidement; ne les taxez pas d'entêtement, ces hommes ont le
-sentiment de leur dignité: les gouvernements leur donnent l'exemple de
-cette vertu qui consiste à enterrer nuitamment ses morts sans chanter
-le _Te Deum_ de ses défaites. Si le chevalier s'est permis ce trait
-de finesse, qui d'ailleurs lui aurait valu l'estime du chevalier de
-Grammont, un sourire du baron de Fœneste, une poignée de main du
-marquis de Moncade, en était-il moins le convive aimable, l'homme
-spirituel, le joueur inaltérable, le ravissant conteur qui faisait
-les délices d'Alençon? En quoi d'ailleurs cette action, qui rentre
-dans les lois du libre arbitre, est-elle contraire aux mœurs élégantes
-d'un gentilhomme? Lorsque tant de gens sont obligés de servir des
-rentes viagères à autrui, quoi de plus naturel que d'en faire une,
-volontairement, à son meilleur ami? Mais Laïus est mort... Au bout
-d'une quinzaine d'années de ce train de vie, le chevalier avait amassé
-dix mille et quelques cents francs. A la rentrée des Bourbons, un de
-ses vieux amis, monsieur le marquis de Pombreton, ancien lieutenant
-dans les mousquetaires noirs, lui avait, disait-il, rendu douze cents
-pistoles qu'il lui avait prêtées pour émigrer. Cet événement fit
-sensation, il fut opposé plus tard aux plaisanteries inventées par
-_le Constitutionnel_ sur la manière de payer ses dettes employée par
-quelques émigrés. Quand quelqu'un parlait de ce noble trait du marquis
-de Pombreton devant le chevalier, ce pauvre homme rougissait jusqu'à
-droite. Chacun se réjouit alors pour monsieur de Valois, qui allait
-consultant les gens d'argent sur la manière dont il devait employer ce
-débris de fortune. Se confiant aux destinées de la Restauration, il
-plaça son argent sur le Grand-Livre au moment où les rentes valaient 56
-francs 25 centimes. Messieurs de Lenoncourt et de Navarreins, desquels
-il était connu, dit-il, lui firent obtenir une pension de cent écus
-sur la cassette du Roi, et lui envoyèrent la croix de Saint-Louis.
-Jamais on ne sut par quels moyens le vieux chevalier obtint ces deux
-consécrations solennelles de son titre et de sa qualité; mais il
-est certain que le brevet de la croix de Saint-Louis l'autorisait à
-prendre le grade de colonel en retraite, à raison de ses services
-dans les armées catholiques de l'Ouest. Outre sa fiction de rente
-viagère, de laquelle personne ne s'inquiéta plus, le chevalier eut donc
-authentiquement mille francs de revenu. Malgré cette amélioration,
-il ne changea rien à sa vie ni à ses manières; seulement le ruban
-rouge fit merveille sur son habit marron, et compléta pour ainsi dire
-la physionomie du gentilhomme. Dès 1802, le chevalier cachetait ses
-lettres d'un très-vieux cachet d'or, assez mal gravé, mais où les
-Castéran, les d'Esgrignon, les Troisville pouvaient voir qu'il portait
-_parti de France à la jumelle de gueules en barre, et de gueules à
-cinq mâcles d'or aboutées en croix. L'écu entier sommé d'un chef de
-sable à la croix palée d'argent. Pour timbre, le casque de chevalier.
-Pour devise_: VALEO. Avec ces nobles armes, il devait et pouvait monter
-dans tous les carrosses royaux du monde.
-
-Beaucoup de gens ont envié la douce existence de ce vieux garçon,
-pleine de parties de boston, de trictrac, de reversi, de whist et de
-piquet bien jouées, de dîners bien digérés, de prises de tabac humées
-avec grâce, de tranquilles promenades. Presque tout Alençon croyait
-cette vie exempte d'ambition et d'intérêts graves; mais aucun homme n'a
-une vie aussi simple que ses envieux la lui font. Vous découvrirez dans
-les villages les plus oubliés des mollusques humains, des rotifères
-en apparence morts, qui ont la passion des lépidoptères ou de la
-conchyliologie, et qui se donnent des maux infinis pour je ne sais
-quels papillons ou pour la _concha Veneris_. Non-seulement le chevalier
-avait ses coquillages, mais encore il nourrissait un ambitieux désir
-poursuivi avec une profondeur digne de Sixte-Quint: il voulait se
-marier avec une vieille fille riche, sans doute dans l'intention de
-s'en faire un marchepied pour aborder les sphères élevées de la cour.
-Là était le secret de sa royale tenue et de son séjour à Alençon.
-
-Un mercredi, de grand matin, vers le milieu du printemps de l'année 16,
-c'était sa façon de parler, au moment où le chevalier passait sa robe
-de chambre en vieux damas vert à fleurs, il entendit, malgré son coton
-dans l'oreille, le pas léger d'une jeune fille qui montait l'escalier.
-Bientôt trois coups furent discrètement frappés à sa porte; puis, sans
-attendre la réponse, une belle personne se coula chez le vieux garçon.
-
---Ah! c'est toi, Suzanne? dit le chevalier de Valois sans discontinuer
-son opération commencée qui consistait à repasser la lame de son rasoir
-sur un cuir. Que viens-tu faire ici, cher petit bijou d'espièglerie?
-
---Je viens vous dire une chose qui vous fera peut-être autant de
-plaisir que de peine.
-
---S'agit-il de Césarine?
-
---Je m'embarrasse bien de votre Césarine! dit-elle d'un air à la fois
-mutin, grave et insouciant.
-
-Cette charmante Suzanne, dont la comique aventure devait exercer
-une si grande influence sur la destinée des principaux personnages
-de cette histoire, était une ouvrière de madame Lardot. Un mot
-sur la topographie de la maison. Les ateliers occupaient tout le
-rez-de-chaussée. La petite cour servait à étendre sur des cordes
-en crin les mouchoirs brodés, les collerettes, les canezous, les
-manchettes, les chemises à jabot, les cravates, les dentelles, les
-robes brodées, tout le linge fin des meilleures maisons de la ville.
-Le chevalier prétendait savoir, par le nombre de canezous de la femme
-du Receveur-Général, le menu de ses intrigues; car il se trouvait des
-chemises à jabot et des cravates en corrélation avec les canezous
-et les collerettes. Quoique pouvant tout deviner par cette espèce
-de tenue en partie double des rendez-vous de la ville, le chevalier
-ne commit jamais une indiscrétion, il ne dit jamais une épigramme
-susceptible de lui faire fermer une maison (et il avait de l'esprit!)
-Aussi prendrez-vous monsieur de Valois pour un homme d'une tenue
-supérieure, et dont les talents, comme ceux de beaucoup d'autres,
-se sont perdus dans un cercle étroit. Seulement, car il était homme
-enfin, le chevalier se permettait certaines œillades incisives qui
-faisaient trembler les femmes; néanmoins toutes l'aimèrent après
-avoir reconnu combien était profonde sa discrétion, combien il avait
-de sympathie pour les jolies faiblesses. La première ouvrière, le
-factotum de madame Lardot, vieille fille de quarante-cinq ans, laide
-à faire peur, demeurait porte à porte avec le chevalier. Au-dessus
-d'eux, il n'y avait plus que des mansardes où se séchait le linge en
-hiver. Chaque appartement se composait, comme celui du chevalier,
-de deux chambres éclairées, l'une sur la rue, l'autre sur la cour.
-Au-dessous du chevalier, demeurait un vieux paralytique, le grand-père
-de madame Lardot, un ancien corsaire nommé Grévin, qui avait servi
-sous l'amiral Simeuse dans les Indes, et qui était sourd. Quant à
-madame Lardot, qui occupait l'autre logement du premier étage, elle
-avait un si grand faible pour les gens de condition, qu'elle pouvait
-passer pour aveugle à l'endroit du chevalier. Pour elle, monsieur de
-Valois était un monarque absolu qui faisait tout bien. Une de ses
-ouvrières aurait-elle été coupable d'un bonheur attribué au chevalier,
-elle eût dit:--_Il est si aimable!_ Ainsi, quoique cette maison fût de
-verre, comme toutes les maisons de province, relativement à monsieur
-de Valois elle était discrète comme une caverne de voleurs. Confident
-né des petites intrigues de l'atelier, le chevalier ne passait jamais
-devant la porte, qui la plupart du temps restait ouverte, sans donner
-quelque chose à ses petites chattes: du chocolat, des bonbons, des
-rubans, des dentelles, une croix d'or, toutes sortes de mièvreries dont
-raffolent les grisettes. Aussi le bon chevalier était-il adoré de ces
-petites filles. Les femmes ont un instinct qui leur fait deviner les
-hommes qui les aiment par cela seulement qu'elles portent une jupe, qui
-sont heureux d'être près d'elles, et qui ne pensent jamais à demander
-sottement l'intérêt de leur galanterie. Les femmes ont sous ce rapport
-le flair du chien, qui dans une compagnie va droit à l'homme pour qui
-les bêtes sont sacrées. Le pauvre chevalier de Valois conservait,
-de sa première vie, le besoin de protection galante qui distinguait
-autrefois le grand seigneur. Toujours fidèle au système de la petite
-maison, il aimait à enrichir les femmes, les seuls êtres qui sachent
-bien recevoir parce qu'ils peuvent toujours rendre. N'est-il pas
-extraordinaire que, par un temps où les écoliers cherchent, au sortir
-du collége, à dénicher un symbole ou à trier des mythes, personne n'ait
-encore expliqué les filles du dix-huitième siècle? N'était-ce pas le
-tournoi du quinzième siècle? En 1550, les chevaliers se battaient pour
-les dames; en 1750, ils montraient leurs maîtresses à Longchamps;
-aujourd'hui, ils font courir leurs chevaux; à toutes les époques, le
-gentilhomme a tâché de se créer une façon de vivre qui ne fût qu'à lui.
-Les souliers à la poulaine du quatorzième siècle étaient les talons
-rouges du dix-huitième, et le luxe des maîtresses était en 1750 une
-ostentation semblable à celle des sentiments de la Chevalerie-Errante.
-Mais le chevalier ne pouvait plus se ruiner pour une maîtresse! Au
-lieu de bonbons enveloppés de billets de caisse, il offrait galamment
-un sac de pures croquignoles. Disons-le à la gloire d'Alençon, ces
-croquignoles étaient acceptées plus joyeusement que la Duthé ne reçut
-jadis une toilette en vermeil ou quelque équipage du comte d'Artois.
-Toutes ces grisettes avaient compris la majesté déchue du chevalier
-de Valois, et lui gardaient un profond secret sur leurs familiarités
-intérieures. Les questionnait-on en ville dans quelques maisons sur le
-chevalier de Valois, elles parlaient gravement du gentilhomme, elles
-le vieillissaient; il devenait un respectable monsieur de qui la vie
-était une fleur de sainteté; mais, au logis, elles lui auraient monté
-sur les épaules comme des perroquets. Il aimait à savoir les secrets
-que découvrent les blanchisseuses au sein des ménages, elles venaient
-donc le matin lui raconter les cancans d'Alençon; il les appelait
-ses gazettes en cotillon, ses feuilletons vivants; jamais monsieur
-de Sartines n'eut d'espions si intelligents, ni moins chers, et qui
-eussent conservé autant d'honneur en déployant autant de friponnerie
-dans l'esprit. Notez que, pendant son déjeuner, le chevalier s'amusait
-comme un bienheureux.
-
-Suzanne, une de ses favorites, spirituelle, ambitieuse, avait en elle
-l'étoffe d'une Sophie Arnould, elle était d'ailleurs belle comme la
-plus belle courtisane que jamais Titien ait conviée à poser sur un
-velours noir pour aider son pinceau à faire une Vénus; mais sa figure,
-quoique fine dans le tour des yeux et du front, péchait en bas par
-des contours communs. C'était la beauté normande, fraîche, éclatante,
-rebondie, la chair de Rubens qu'il faudrait marier avec les muscles de
-l'Hercule-Farnèse, et non la Vénus de Médicis, cette gracieuse femme
-d'Apollon.
-
---Hé! bien, mon enfant, conte-moi ta petite ou ta grosse aventure.
-
-Ce qui, de Paris à Pékin, aurait fait remarquer le chevalier, était
-la douce paternité de ses manières avec ces grisettes; elles lui
-rappelaient les filles d'autrefois, ces illustres reines d'Opéra,
-dont la célébrité fut européenne pendant un bon tiers du dix-huitième
-siècle. Il est certain que le gentilhomme qui a vécu jadis avec
-cette nation féminine oubliée comme toutes les grandes choses, comme
-les Jésuites et les Flibustiers, comme les Abbés et les Traitants,
-a conquis une irrésistible bonhomie, une facilité gracieuse, un
-laissez-aller dénué d'égoïsme, tout l'incognito de Jupiter chez
-Alcmène, du roi qui se fait la dupe de tout, qui jette à tous les
-diables la supériorité de ses foudres, et veut manger son Olympe en
-folies, en petits soupers, en profusions féminines, loin de Junon
-surtout. Malgré sa robe de vieux damas vert, malgré la nudité de
-la chambre où il recevait, et où il y avait à terre une méchante
-tapisserie en guise de tapis, de vieux fauteuils crasseux, où les murs
-tendus d'un papier d'auberge offraient ici les profils de Louis XVI et
-des membres de sa famille tracés dans un saule pleureur, là le sublime
-testament imprimé en façon d'urne, enfin toutes les sentimentalités
-inventées par le royalisme sous la Terreur; malgré ses ruines, le
-chevalier se faisant la barbe devant une vieille toilette ornée de
-méchantes dentelles respirait le dix-huitième siècle!... Toutes les
-grâces libertines de sa jeunesse reparaissaient, il semblait riche de
-trois cent mille livres de dettes et avoir son vis-à-vis à la porte.
-Il était aussi grand que Berthier communiquant, pendant la déroute de
-Moscou, des ordres aux bataillons d'une armée qui n'existait plus.
-
---Monsieur le chevalier, dit drôlement Suzanne, il me semble que je
-n'ai rien à vous raconter, vous n'avez qu'à voir.
-
-Et Suzanne se posa de profil, de manière à faire à ses paroles un
-commentaire d'avocat. Le chevalier, qui, croyez-le bien, était un fin
-compère, abaissa, tout en tenant le rasoir oblique à son cou, son œil
-droit sur la grisette, et feignit de comprendre.
-
---Bien, bien, mon petit chou, nous allons causer tout à l'heure. Mais
-tu prends l'avance, il me semble.
-
---Mais, monsieur le chevalier, dois-je attendre que ma mère me batte,
-que madame Lardot me chasse? Si je ne m'en vais pas promptement à
-Paris, jamais je ne pourrai me marier ici, où les hommes sont si
-ridicules.
-
---Mon enfant, que veux-tu, la société change, les femmes ne sont
-pas moins victimes que la noblesse de l'épouvantable désordre qui
-se prépare. Après les bouleversements politiques viennent les
-bouleversements dans les mœurs. Hélas! la femme n'existera bientôt plus
-(il ôta son coton pour s'arranger les oreilles); elle perdra beaucoup
-en se lançant dans le sentiment; elle se tordra les nerfs, et n'aura
-plus ce bon petit plaisir de notre temps, désiré sans honte, accepté
-sans façon, et où l'on n'employait les vapeurs que (il nettoya ses
-petites têtes de nègre) comme un moyen d'arriver à ses fins; elles
-en feront une maladie qui se terminera par des infusions de feuilles
-d'oranger (il se mit à rire). Enfin le mariage deviendra quelque chose
-(il prit ses pinces pour s'épiler) de fort ennuyeux, et il était si gai
-de mon temps! Les règnes de Louis XIV et de Louis XV, retiens ceci, mon
-enfant, ont été les adieux des plus belles mœurs du monde.
-
---Mais, monsieur le chevalier, dit la grisette, il s'agit des mœurs
-et de l'honneur de votre petite Suzanne, et j'espère que vous ne
-l'abandonnerez pas.
-
---Comment donc! s'écria le chevalier en achevant sa coiffure,
-j'aimerais mieux perdre mon nom!
-
---Ah! fit Suzanne.
-
---Écoutez-moi, petite masque, dit le chevalier en s'étalant sur une
-grande bergère qui se nommait jadis _une duchesse_ et que madame Lardot
-avait fini par trouver pour lui.
-
-Il attira la magnifique Suzanne en lui prenant les jambes entre ses
-genoux. La belle fille se laissa faire, elle si hautaine dans la
-rue, elle qui vingt fois avait refusé la fortune que lui offraient
-quelques hommes d'Alençon autant par honneur que par dédain de leur
-mesquinerie. Suzanne tendit alors son prétendu péché si audacieusement
-au chevalier, que ce vieux pécheur, qui avait sondé bien d'autres
-mystères dans des existences bien autrement astucieuses, eut toisé
-l'affaire d'un seul coup d'œil. Il savait bien qu'aucune fille ne se
-joue d'un déshonneur réel; mais il dédaigna de renverser l'échafaudage
-de ce joli mensonge en y touchant.
-
---Nous nous calomnions, lui dit le chevalier en souriant avec une
-inimitable finesse, nous sommes sage comme la belle fille dont nous
-portons le nom; nous pouvons nous marier sans crainte, mais nous ne
-voulons pas végéter ici, nous avons soif de Paris, où les charmantes
-créatures deviennent riches quand elles sont spirituelles, et nous
-ne sommes pas sotte. Nous voulons donc aller voir si la capitale des
-plaisirs nous a réservé de jeunes chevaliers de Valois, un carrosse,
-des diamants, une loge à l'Opéra. Les Russes, les Anglais, les
-Autrichiens ont apporté des millions sur lesquels maman nous a assigné
-une dot en nous faisant belle. Enfin nous avons du patriotisme, nous
-voulons aider la France à reprendre son argent dans la poche de ces
-messieurs. Hé! hé! cher petit mouton du diable, tout ceci n'est pas
-mal. Le monde où tu vis criera peut-être un peu, mais le succès
-justifiera tout. Ce qui est très-mal, mon enfant, c'est d'être sans
-argent, et voilà notre maladie à tous deux. Comme nous avons beaucoup
-d'esprit, nous avons imaginé de tirer parti de notre joli petit honneur
-en attrapant un vieux garçon; mais ce vieux garçon, mon cœur, connaît
-l'alpha et l'oméga des ruses féminines, ce qui veut dire que tu
-mettrais plus facilement un grain de sel sur la queue d'un moineau que
-de me faire croire que je suis pour quelque chose dans ton affaire. Va
-à Paris, ma petite, vas-y aux dépens de la vanité d'un célibataire, je
-ne t'en empêcherai pas, je t'y aiderai, car le vieux garçon, Suzanne,
-est le coffre-fort naturel d'une jeune fille. Mais ne me fourre pas
-là-dedans. Écoute, ma reine, toi qui comprends si bien la vie, tu me
-ferais beaucoup de tort et beaucoup de peine: du tort? tu pourrais
-empêcher mon mariage dans un pays où l'on tient aux mœurs; beaucoup de
-peine? en effet, tu serais dans l'embarras, ce que je nie, finaude!
-tu sais mon chou, que je n'ai plus rien, je suis gueux comme un rat
-d'église. Ah! si j'épousais mademoiselle Cormon, si je redevenais
-riche, certes je te préférerais à Césarine. Tu m'as toujours semblé
-fine comme l'or à dorer du plomb, et tu es faite pour être l'amour
-d'un grand seigneur. Je te crois tant d'esprit, que le tour que tu me
-joues là ne me surprend pas du tout, je l'attendais. Pour une fille,
-mais c'est jeter le fourreau de son épée. Pour agir ainsi, mon ange, il
-faut des idées supérieures. Aussi as-tu mon estime!
-
-Et il lui donna sur la joue la confirmation à la manière des évêques.
-
---Mais, monsieur le chevalier, je vous assure que vous vous trompez, et
-que...
-
-Elle rougit sans oser continuer, le chevalier avait, par un seul
-regard, deviné, pénétré tout son plan.
-
---Oui, je t'entends, tu veux que je te croie! Eh! bien, je te crois.
-Mais suis mon conseil, va chez monsieur du Bousquier. Ne portes-tu pas
-le linge chez monsieur du Bousquier depuis cinq à six mois? Eh! bien,
-je ne te demande pas ce qui se passe entre vous; mais je le connais,
-il a de l'amour-propre, il est vieux garçon, il est très-riche, il a
-deux mille cinq cents livres de rente et n'en dépense pas huit cents.
-Si tu es aussi spirituelle que je le suppose, tu verras Paris à ses
-frais. Va, ma petite biche, va l'entortiller, surtout sois déliée comme
-une soie, et à chaque parole, fais un double tour et un nœud; il est
-homme à redouter le scandale, et s'il t'a donné lieu de le mettre sur
-la sellette... enfin, tu comprends, menace-le de t'adresser aux dames
-du bureau de charité. D'ailleurs il est ambitieux. Eh! bien, un homme
-doit arriver à tout par sa femme. N'es-tu donc pas assez belle, assez
-spirituelle pour faire la fortune de ton mari? Hé! malepeste, tu peux
-rompre en visière à une femme de la cour.
-
-Suzanne, illuminée par les derniers mots du chevalier, grillait d'envie
-de courir chez du Bousquier. Pour ne pas sortir trop brusquement,
-elle questionna le chevalier sur Paris, en l'aidant à s'habiller. Le
-chevalier devina l'effet de ses instructions, et favorisa la sortie de
-Suzanne en la priant de dire à Césarine de lui monter le chocolat que
-lui faisait madame Lardot tous les matins. Suzanne s'esquiva pour se
-rendre chez sa victime, dont voici la biographie.
-
-Issu d'une vieille famille d'Alençon, du Bousquier tenait le milieu
-entre le bourgeois et le hobereau. Son père avait exercé les fonctions
-judiciaires de Lieutenant-Criminel. Se trouvant sans ressources après
-la mort de son père, du Bousquier, comme tous les gens ruinés de la
-province, était allé chercher fortune à Paris. Au commencement de la
-Révolution, il s'était mis dans les affaires. En dépit des républicains
-qui sont tous à cheval sur la probité révolutionnaire, les affaires de
-ce temps-là n'étaient pas claires. Un espion politique, un agioteur,
-un munitionnaire, un homme qui faisait confisquer, d'accord avec le
-Syndic de la Commune, des biens d'émigrés pour les acheter et les
-revendre; un ministre et un général étaient tous également dans les
-affaires. De 1793 à 1799, du Bousquier fut entrepreneur des vivres
-des armées françaises. Il eut alors un magnifique hôtel, il fut un
-des matadors de la finance, il fit des affaires de compte à demi avec
-Ouvrard, tint maison ouverte, et mena la vie scandaleuse du temps, une
-vie de Cincinnatus à sacs de blé récolté sans peine, à rations volées,
-à petites maisons pleines de maîtresses, et où se donnaient de belles
-fêtes aux Directeurs de la République. Le citoyen du Bousquier fut
-l'un des familiers de Barras, il fut au mieux avec Fouché, très-bien
-avec Bernadotte, et crut devenir ministre en se jetant à corps perdu
-dans le parti qui joua secrètement contre Bonaparte jusqu'à Marengo.
-Il s'en fallut de la charge de Kellermann et de la mort de Desaix que
-du Bousquier ne fût un grand homme d'État. Il était l'un des employés
-supérieurs du gouvernement inédit que le bonheur de Napoléon fit
-rentrer dans les coulisses de 1793 (voyez _Une ténébreuse Affaire_). La
-victoire opiniâtrement surprise à Marengo fut la défaite de ce parti,
-qui avait des proclamations tout imprimées pour revenir au système
-de la Montagne, au cas où le premier Consul aurait succombé. Dans la
-conviction où il était de l'impossibilité d'un triomphe, du Bousquier
-joua la majeure partie de sa fortune à la baisse, et conserva deux
-courriers sur le champ de bataille: le premier partit au moment où
-Mélas était victorieux; mais dans la nuit, à quatre heures de distance,
-le second vint proclamer la défaite des Autrichiens. Du Bousquier
-maudit Kellermann et Desaix, il n'osa pas maudire le premier Consul
-qui lui devait des millions. Cette alternative de millions à gagner et
-de ruine réelle priva le fournisseur de toutes ses facultés, il devint
-imbécile pendant plusieurs jours, il avait abusé de la vie par tant
-d'excès que ce coup de foudre le trouva sans force. La liquidation de
-ses créances sur l'État lui permettait de garder quelques espérances;
-mais, malgré ses présents corrupteurs, il rencontra la haine de
-Napoléon contre les fournisseurs qui avaient joué sur sa défaite.
-M. de Fermon, si plaisamment nommé _Fermons la caisse_, laissa du
-Bousquier sans un sou. L'immoralité de sa vie privée, ses liaisons
-avec Barras et Bernadotte déplurent au premier Consul encore plus que
-son jeu de Bourse; il le raya de la liste des Receveurs-Généraux où,
-par un reste de crédit, il s'était fait porter pour Alençon. De son
-opulence, du Bousquier conserva douze cents francs de rente viagère
-inscrite au Grand-Livre, un pur placement de caprice qui le sauva de
-la misère. Ignorant le résultat de la liquidation, ses créanciers ne
-lui laissèrent que mille francs de rente consolidés; mais ils furent
-tous payés par la vente des propriétés, par les recouvrements et par
-l'hôtel de Beauséant que possédait du Bousquier. Ainsi le spéculateur,
-après avoir frisé la faillite, garda son nom tout entier. Un homme
-ruiné par le premier Consul, et précédé par la réputation colossale
-que lui avaient faite ses relations avec les chefs des gouvernements
-passés, son train de vie, son règne passager, intéressa la ville
-d'Alençon où dominait secrètement le royalisme. Du Bousquier furieux
-contre Bonaparte, racontant les misères du premier Consul, les
-débordements de Joséphine et les anecdotes secrètes de dix ans de
-révolution, fut très-bien accueilli. Vers ce temps, quoiqu'il fût bien
-et dûment quadragénaire, du Bousquier se produisit comme un garçon de
-trente-six ans, de moyenne taille, gras comme un fournisseur, faisant
-parade de ses mollets de procureur égrillard, à physionomie fortement
-marquée, ayant le nez aplati mais à naseaux garnis de poils; des yeux
-noirs à sourcils fournis et d'où sortait un regard fin comme celui de
-monsieur de Talleyrand, mais un peu éteint; il gardait les nageoires
-républicaines, et portait fort longs ses cheveux bruns. Ses mains,
-enrichies de petits bouquets de poils à chaque phalange, offraient
-la preuve d'une riche musculature par de grosses veines bleues,
-saillantes. Enfin, il avait le poitrail de l'Hercule-Farnèse, et des
-épaules à soutenir la rente. On ne voit aujourd'hui de ces sortes
-d'épaules qu'à Tortoni. Ce luxe de vie masculine était admirablement
-peint par un mot en usage pendant le dernier siècle, et qui se comprend
-à peine aujourd'hui: dans le style galant de l'autre époque, du
-Bousquier eût passé pour un vrai _payeur d'arrérages_. Mais, comme
-chez le chevalier de Valois, il se rencontrait chez du Bousquier des
-symptômes qui contrastaient avec l'aspect général de la personne.
-Ainsi, l'ancien fournisseur n'avait pas la voix de ses muscles, non que
-sa voix fût ce petit filet maigre qui sort quelquefois de la bouche de
-ces phoques à deux pieds; c'était au contraire une voix forte mais
-étouffée, de laquelle on ne peut donner une idée qu'en la comparant au
-bruit que fait une scie dans un bois tendre et mouillé; enfin, la voix
-d'un spéculateur éreinté.
-
- [Illustration: IMP. S. RAÇON.
-
- DU BOUSQUIER.
-
- Il avait conservé le costume à la mode au temps de sa gloire.
-
- (LA VIEILLE FILLE.)]
-
-Du Bousquier avait conservé le costume à la mode au temps de sa gloire:
-les bottes à revers, les bas de soie blancs, la culotte courte en
-drap côtelé de couleur cannelle, le gilet à la Robespierre et l'habit
-bleu. Malgré les titres que la haine du premier Consul lui donnait
-auprès des sommités royalistes de la province, monsieur du Bousquier
-ne fut point reçu dans les sept ou huit familles qui composaient le
-faubourg Saint-Germain d'Alençon, et où allait le chevalier de Valois.
-Il avait tenté tout d'abord d'épouser mademoiselle Armande de Gordes,
-fille noble sans fortune, mais de qui du Bousquier comptait tirer un
-grand parti pour ses projets ultérieurs, car il rêvait une brillante
-revanche. Il essuya un refus. Il se consola par les dédommagements que
-lui offrirent une dizaine de familles riches qui avaient autrefois
-fabriqué le point d'Alençon, qui possédaient des herbages ou des bœufs,
-qui faisaient en gros le commerce des toiles, et où le hasard pouvait
-lui livrer un bon parti. Le vieux garçon avait en effet concentré ses
-espérances dans la perspective d'un heureux mariage, que ses diverses
-capacités semblaient d'ailleurs lui promettre; car il ne manquait
-pas d'une certaine habileté financière que beaucoup de personnes
-mettaient à profit. Semblable au joueur ruiné qui dirige les néophytes,
-il indiquait les spéculations, il en déduisait bien les moyens, les
-chances et la conduite. Il passait pour être un bon administrateur, il
-fut souvent question de le nommer maire d'Alençon; mais le souvenir
-de ses tripotages dans les gouvernements républicains lui nuisirent,
-il ne fut jamais reçu à la Préfecture. Tous les gouvernements qui se
-succédèrent, même celui des Cent-Jours, se refusèrent à le nommer maire
-d'Alençon, place qu'il ambitionnait, et qui, s'il l'avait obtenue,
-aurait fait conclure son mariage avec une vieille fille sur laquelle
-il avait fini par porter ses vues. Son aversion du gouvernement
-impérial l'avait d'abord jeté dans le parti royaliste où il resta
-malgré les injures qu'il y recevait; mais quand, à la première rentrée
-des Bourbons, l'exclusion fut maintenue à la Préfecture contre lui,
-ce dernier refus lui inspira contre les Bourbons une haine aussi
-profonde que secrète, car il demeura patiemment fidèle à ses opinions.
-Il devint le chef du parti libéral d'Alençon, le directeur invisible
-des élections, et fit un mal prodigieux à la Restauration par
-l'habileté de ses manœuvres sourdes et par la perfidie de ses menées.
-Du Bousquier, comme tous ceux qui ne peuvent plus vivre que par la
-tête, portait dans ses sentiments haineux la tranquillité d'un ruisseau
-faible en apparence, mais intarissable; sa haine était comme celle
-du nègre, si paisible, si patiente, qu'elle trompait l'ennemi. Sa
-vengeance, couvée pendant quinze années, ne fut rassasiée par aucune
-victoire, pas même par le triomphe des journées de juillet 1830.
-
-Ce n'était pas sans intention que le chevalier de Valois envoyait
-Suzanne chez du Bousquier. Le libéral et le royaliste s'étaient
-mutuellement devinés malgré la savante dissimulation avec laquelle
-ils cachaient leur commune espérance à toute la ville. Ces deux vieux
-garçons étaient rivaux. Chacun d'eux avait formé le plan d'épouser
-cette demoiselle Cormon de qui monsieur de Valois venait de parler à
-Suzanne. Tous deux blottis dans leur idée, caparaçonnés d'indifférence,
-attendaient le moment où quelque hasard leur livrerait cette vieille
-fille. Ainsi, quand même ces deux célibataires n'auraient pas été
-séparés par toute la distance que mettaient entre eux les systèmes
-desquels ils offraient une vivante expression, leur rivalité en eût
-encore fait deux ennemis. Les époques déteignent sur les hommes qui
-les traversent. Ces deux personnages prouvaient la vérité de cet
-axiome par l'opposition des teintes historiques empreintes dans leurs
-physionomies, dans leurs discours, leurs idées, leurs costumes. L'un,
-abrupte, énergique, à manières larges et saccadées, à parole brève et
-rude, noir de ton, de chevelure, de regard, terrible en apparence,
-impuissant en réalité comme une insurrection, représentait bien la
-République. L'autre, doux et poli, élégant, soigné, atteignant à son
-but par les lents mais infaillibles moyens de la diplomatie, fidèle au
-goût, était une image de l'ancienne courtisanerie. Ces deux ennemis se
-rencontraient presque tous les soirs sur le même terrain. La guerre
-était courtoise et bénigne chez le chevalier, mais du Bousquier y
-mettait moins de formes, tout en gardant les convenances voulues par
-la société, car il ne voulait pas se faire chasser de la place. Eux
-seuls, ils se comprenaient bien. Malgré la finesse d'observation que
-les gens de province portent sur les petits intérêts au centre desquels
-ils vivent, personne ne se doutait de la rivalité de ces deux hommes.
-Monsieur le chevalier de Valois occupait une assiette supérieure, il
-n'avait jamais demandé la main de mademoiselle Cormon; tandis que
-du Bousquier, qui s'était mis sur les rangs après son échec dans
-la maison de Gordes, avait été refusé. Mais le chevalier supposait
-encore de grandes chances à son rival pour lui porter un coup de
-Jarnac si profondément enfoncé avec une lame trempée et préparée comme
-l'était Suzanne. Le chevalier avait jeté la sonde dans les eaux de du
-Bousquier; et, comme on va le voir, il ne s'était trompé dans aucune de
-ses conjectures.
-
-Suzanne trotta de la rue du Cours par la rue de la Porte de Séez
-et la rue du Bercail, jusqu'à la rue du Cygne, où depuis cinq ans
-du Bousquier avait acheté une petite maison de province, bâtie
-en chaussins gris, qui sont comme les moellons du granit normand
-ou du schiste breton. L'ancien fournisseur s'était établi plus
-comfortablement que qui que ce fût en ville, car il avait conservé
-quelques meubles du temps de sa splendeur; mais les mœurs de la
-province avaient insensiblement effacé les rayons du Sardanapale tombé.
-Les vestiges de son ancien luxe faisaient dans sa maison l'effet d'un
-lustre dans une grange, car il n'y avait plus cette harmonie, lien
-de toute œuvre humaine ou divine. Sur une belle commode se trouvait
-un pot à l'eau à couvercle, comme il ne s'en voit qu'aux approches
-de la Bretagne. Si quelque beau tapis s'étendait dans sa chambre,
-les rideaux de croisée montraient les rosaces d'un ignoble calicot
-imprimé. La cheminée en pierre mal peinte jurait avec une belle pendule
-déshonorée par le voisinage de misérables chandeliers. L'escalier,
-par où tout le monde montait sans s'essuyer les pieds, n'était pas
-mis en couleur. Enfin, les portes mal réchampies par un peintre du
-pays effarouchaient l'œil par des tons criards. Comme le temps que
-représentait du Bousquier, cette maison offrait un amas confus de
-saletés et de magnifiques choses. Du Bousquier pouvait être considéré
-comme un homme à l'aise, il menait la vie parasite du chevalier; et
-celui-là sera toujours riche qui ne dépense pas son revenu. Il avait
-pour tout domestique une espèce de Jocrisse, garçon du pays, assez
-niais, façonné lentement aux exigences de du Bousquier qui lui avait
-appris, comme à un orang-outang, à frotter les appartements, essuyer
-les meubles, cirer les bottes, brosser les habits, venir le chercher
-le soir avec la lanterne quand le temps était couvert, avec des sabots
-quand il pleuvait. Comme certains êtres, ce garçon n'avait d'étoffe
-que pour un vice, il était gourmand. Souvent, lorsqu'il se donnait
-des dîners d'apparat, du Bousquier lui faisait quitter sa veste de
-cotonnade bleue carrée à poches ballottantes sur les reins et toujours
-grosses d'un mouchoir, d'un eustache, d'un fruit ou d'un casse-museau,
-il lui faisait endosser un habillement d'ordonnance, et l'emmenait pour
-servir. René s'empiffrait alors avec les domestiques. Cette obligation
-que du Bousquier avait tournée en récompense lui valait la plus absolue
-discrétion de son domestique breton.
-
---Vous voilà par ici, mademoiselle, dit René à Suzanne en la voyant
-entrer; c'est pas votre jour, nous n'avons point de linge à donner à
-madame Lardot.
-
---Grosse bête, dit Suzanne en riant.
-
-La jolie fille monta, laissant René achever une écuellée de galette
-de sarrasin cuite dans du lait. Du Bousquier se trouvait encore au
-lit, occupé à paresser, à remâcher les plans que lui suggérait son
-ambition, car il ne pouvait plus être qu'ambitieux, comme tous les
-hommes qui ont trop pressé l'orange du plaisir. L'ambition et le jeu
-sont inépuisables. Aussi, chez un homme bien organisé, les passions qui
-procèdent du cerveau survivront-elles toujours aux passions émanées du
-cœur.
-
---Me voilà, dit Suzanne en s'asseyant sur le lit en en faisant crier
-les rideaux sur les tringles par un mouvement de brusquerie despotique.
-
---_Quesaco_, ma charmante? dit le vieux garçon en se mettant sur son
-séant.
-
---Monsieur, dit gravement Suzanne, vous devez être étonné de me voir
-venir ainsi, mais je me trouve dans des circonstances qui m'obligent à
-ne pas m'inquiéter du qu'en dira-t-on.
-
---Qu'est-ce que c'est que ça! fit du Bousquier en se croisant les bras.
-
---Mais ne me comprenez-vous pas? dit Suzanne. Je sais, reprit-elle
-en faisant une gentille petite moue, combien il est ridicule à une
-pauvre fille de venir tracasser un garçon pour ce que vous regardez
-comme des misères. Mais si vous me connaissiez bien, monsieur, si vous
-saviez tout ce dont je suis capable pour l'homme qui s'attacherait à
-moi, autant que je m'attacherais à vous, vous n'auriez jamais à vous
-repentir de m'avoir épousée. Ce n'est pas ici, par exemple, que je
-pourrais vous être utile à grand'chose; mais si nous allions à Paris,
-vous verriez où je conduirais un homme d'esprit et de moyens comme
-vous, dans un moment où l'on refait le gouvernement de fond en comble,
-et où les étrangers sont les maîtres. Enfin, entre nous soit dit, ce
-dont il est question, est-ce un malheur? n'est-ce pas un bonheur que
-vous payeriez cher un jour? A qui vous intéresserez-vous, pour qui
-travaillerez-vous?
-
---Pour moi, donc! s'écria brutalement du Bousquier.
-
---Vieux monstre, vous ne serez jamais père! dit Suzanne en donnant à sa
-phrase l'accent d'une malédiction prophétique.
-
---Allons, pas de bêtises, Suzanne, reprit du Bousquier, je crois que je
-rêve encore.
-
---Mais quelle réalité vous faut-il donc? s'écria Suzanne en se levant.
-
-Du Bousquier frotta son bonnet de coton sur sa tête par un mouvement
-de rotation d'une énergie brouillonne qui indiquait une prodigieuse
-fermentation dans ses idées.
-
---Mais il le croit, se dit Suzanne à elle-même, et il en est flatté.
-Mon Dieu, comme il est facile de les attraper, ces hommes!
-
---Suzanne, que diable veux-tu que je fasse? il est si
-extraordinaire.... Moi qui croyais... Le fait est que... mais non, non,
-cela ne se peut pas...
-
---Comment, vous ne pouvez pas m'épouser?
-
---Ah! pour ça, non! J'ai des engagements.
-
---Est-ce avec mademoiselle de Gordes ou avec mademoiselle Cormon, qui,
-toutes les deux, vous ont déjà refusé? Écoutez, monsieur du Bousquier,
-mon honneur n'a pas besoin de gendarmes pour vous traîner à la Mairie.
-Je ne manquerai point de maris, et ne veux point d'un homme qui ne sait
-pas apprécier ce que je vaux. Un jour vous pourrez vous repentir de
-la manière dont vous vous conduisez, parce que rien au monde, ni or,
-ni argent, ne me fera vous rendre votre bien, si vous refusez de le
-prendre aujourd'hui.
-
---Mais, Suzanne, es-tu sûre?...
-
---Ah! monsieur! fit la grisette en se drapant dans sa vertu, pour qui
-me prenez-vous? Je ne vous rappelle point les paroles que vous m'avez
-données, et qui ont perdu une pauvre fille dont le seul défaut est
-d'avoir autant d'ambition que d'amour.
-
-Du Bousquier était livré à mille sentiments contraires, à la joie, à
-la défiance, au calcul. Il avait résolu depuis longtemps d'épouser
-mademoiselle Cormon, car la charte, sur laquelle il venait de ruminer,
-offrait à son ambition la magnifique voie politique de la députation.
-Or, son mariage avec la vieille fille devait le poser si haut dans la
-ville qu'il y acquerrait une grande influence. Aussi l'orage soulevé
-par la malicieuse Suzanne le plongea-t-il dans un violent embarras.
-Sans cette secrète espérance, il aurait épousé Suzanne sans même y
-réfléchir. Il se serait placé franchement à la tête du parti libéral
-d'Alençon. Après un pareil mariage, il renonçait à la première société
-pour retomber dans la classe bourgeoise des négociants, des riches
-fabricants, des herbagers qui certainement le porteraient en triomphe
-comme leur candidat. Du Bousquier prévoyait déjà le Côté Gauche. Cette
-délibération solennelle, il ne la cachait pas, il se passait la main
-sur la tête, et se tortillait les cheveux, car le bonnet était tombé.
-Comme toutes les personnes qui dépassent leur but et trouvent mieux
-que ce qu'elles espéraient, Suzanne restait ébahie. Pour cacher son
-étonnement, elle prit la pose mélancolique d'une fille abusée devant
-son séducteur; mais elle riait intérieurement comme une grisette en
-partie fine.
-
---Ma chère enfant, je ne donne pas dans de semblables _godans_, MOI!
-
-Telle fut la phrase brève par laquelle se termina la délibération de
-l'ancien fournisseur. Du Bousquier se faisait gloire d'appartenir à
-cette école de philosophes cyniques qui ne veulent pas être _attrapés_
-par les femmes, et qui les mettent toutes dans une même classe
-_suspecte_. Ces esprits forts, qui sont généralement des hommes
-faibles, ont un catéchisme à l'usage des femmes. Pour eux, toutes,
-depuis la reine de France jusqu'à la modiste, sont essentiellement
-libertines, coquines, assassines, voire même un peu friponnes,
-foncièrement menteuses, et incapables de penser à autre chose qu'à des
-bagatelles. Pour eux, les femmes sont des bayadères malfaisantes qu'il
-faut laisser danser, chanter et rire; ils ne voient en elles rien de
-saint, ni de grand; pour eux ce n'est pas la poésie des sens, mais la
-sensualité grossière. Ils ressemblent à des gourmands qui prendraient
-la cuisine pour la salle à manger. Dans cette jurisprudence, si la
-femme n'est pas constamment tyrannisée, elle réduit l'homme à la
-condition d'esclave. Sous ce rapport, du Bousquier était encore la
-contre-partie du chevalier de Valois. En disant sa phrase, il jeta son
-bonnet au pied de son lit, comme eût fait le pape Grégoire du cierge
-qu'il renversait en fulminant une excommunication.
-
---Souvenez-vous, monsieur du Bousquier, répondit majestueusement
-Suzanne, qu'en venant vous trouver j'ai rempli mon devoir;
-souvenez-vous que j'ai dû vous offrir ma main et vous demander la
-vôtre; mais souvenez-vous aussi que j'ai mis dans ma conduite la
-dignité de la femme qui se respecte, que je ne me suis pas abaissée à
-pleurer comme une niaise, que je n'ai pas insisté, que je ne vous ai
-point tourmenté. Maintenant vous connaissez ma situation. Vous savez
-que je ne puis rester à Alençon: ma mère me battra, madame Lardot est à
-cheval sur les principes comme si elle en repassait; elle me chassera.
-Pauvre ouvrière que je suis, irai-je à l'hôpital, irai-je mendier mon
-pain? Non! je me jetterais plutôt dans la Brillante ou dans la Sarthe.
-Mais n'est-il pas plus simple que j'aille à Paris? Ma mère pourra
-trouver un prétexte pour m'y envoyer: ce sera un oncle qui me demande,
-une tante en train de mourir, une dame qui me voudra du bien. Il ne
-s'agit que d'avoir l'argent nécessaire au voyage et à tout ce que vous
-savez...
-
-Cette nouvelle avait pour du Bousquier mille fois plus d'importance
-que pour le chevalier de Valois; mais lui seul et le chevalier étaient
-dans ce secret qui ne sera dévoilé que par le dénouement de cette
-histoire. Pour le moment, il suffit de dire que le mensonge de Suzanne
-introduisait une si grande confusion dans les idées du vieux garçon,
-qu'il était incapable de faire une réflexion sérieuse. Sans ce trouble
-et sans sa joie intérieure, car l'amour-propre est un escroc qui ne
-manque jamais sa dupe, il aurait pensé qu'une honnête fille comme
-Suzanne, dont le cœur n'était pas encore gâté, serait morte cent fois
-avant d'entamer une discussion de ce genre, et de lui demander de
-l'argent. Il aurait reconnu dans le regard de la grisette la cruelle
-lâcheté du joueur qui assassinerait pour se faire une mise.
-
---Tu irais donc à Paris? dit-il.
-
-En entendant cette phrase, Suzanne eut un éclair de gaieté qui dora ses
-yeux gris, mais l'heureux du Bousquier ne vit rien.
-
---Mais oui, monsieur!
-
-Du Bousquier commença d'étranges doléances: il venait de faire le
-dernier payement de sa maison, il avait à satisfaire le peintre, le
-maçon, le menuisier; mais Suzanne le laissait aller, elle attendait le
-chiffre. Du Bousquier offrit cent écus. Suzanne fit ce qu'on nomme en
-style de coulisse une fausse sortie, elle se dirigea vers la porte.
-
---Eh! bien, où vas-tu? dit du Bousquier inquiet. Voilà la belle vie de
-garçon, se dit-il. Je veux que le diable m'emporte si je me souviens
-de lui avoir chiffonné autre chose que sa collerette!... Et, paf! elle
-s'autorise d'une plaisanterie pour tirer sur vous une lettre de change
-à brûle-pourpoint.
-
---Mais, monsieur, dit Suzanne en pleurant, je vais chez madame Granson,
-la trésorière de la Société Maternelle, qui, à ma connaissance, a
-retiré quasiment de l'eau une pauvre fille dans le même cas.
-
---Madame Granson!
-
---Oui, dit Suzanne, la parente de mademoiselle Cormon, la présidente de
-la Société Maternelle. Sous votre respect, les dames de la ville ont
-créé là une Institution qui empêchera bien des pauvres créatures de
-détruire leurs enfants, qu'on en a fait mourir une à Mortagne, voilà de
-cela trois ans, la belle Faustine d'Argentan.
-
---Tiens, Suzanne, dit du Bousquier en lui tendant une clef, ouvre
-toi-même le secrétaire, prends le sac entamé qui contient encore six
-cents francs, c'est tout ce que je possède.
-
-Le vieux fournisseur montra, par son air abattu, combien il mettait peu
-de grâce à s'exécuter.
-
---Vieux ladre! se dit Suzanne.
-
-Elle comparait du Bousquier au délicieux chevalier de Valois, qui
-n'avait rien donné, mais qui l'avait comprise, qui l'avait conseillée,
-et qui portait les grisettes dans son cœur.
-
---Si tu m'attrapes, Suzanne, s'écria-t-il en lui voyant la main au
-tiroir, tu...
-
---Mais, monsieur, dit-elle en l'interrompant avec une royale
-impertinence, vous ne me les donneriez donc pas, si je vous les
-demandais?
-
-Une fois rappelé sur le terrain de la galanterie, le fournisseur eut un
-souvenir de son beau temps, et fit entendre un grognement d'adhésion.
-Suzanne prit le sac et sortit, en se laissant baiser au front par le
-vieux garçon, qui eut l'air de dire:--C'est un droit qui me coûte cher.
-Cela vaut mieux que d'être engarrié par un avocat en Cour d'Assises,
-comme le séducteur d'une fille accusée d'infanticide.
-
-Suzanne cacha le sac dans une espèce de gibecière en osier fin qu'elle
-avait au bras, et maudit l'avarice de du Bousquier, car elle voulait
-mille francs. Une fois endiablée par un désir, et quand elle a mis
-le pied dans une voie de fourberies, une fille va loin. Lorsque la
-belle repasseuse chemina dans la rue du Bercail, elle songea que la
-Société Maternelle présidée par mademoiselle Cormon lui compléterait
-peut-être la somme à laquelle elle avait chiffré ses dépenses, et qui,
-pour une grisette d'Alençon, était considérable. Puis elle haïssait
-du Bousquier. Le vieux garçon avait paru redouter la confidence de
-son prétendu crime à madame Granson; or, Suzanne, au risque de ne pas
-avoir un liard de la Société Maternelle, voulut, en quittant Alençon,
-empêtrer l'ancien fournisseur dans les lianes inextricables d'un cancan
-de province. Il y a toujours chez la grisette un peu de l'esprit
-malfaisant du singe. Suzanne entra donc chez madame Granson en se
-composant un visage désolé.
-
-Madame Granson, veuve d'un lieutenant-colonel d'artillerie mort à
-Iéna, possédait pour toute fortune une maigre pension de neuf cents
-francs, cent écus de rente à elle, plus un fils dont l'éducation et
-l'entretien lui avaient dévoré ses économies. Elle occupait, rue du
-Bercail, un de ces tristes rez-de-chaussée qu'en passant dans la
-principale rue des petites villes le voyageur embrasse d'un seul coup
-d'œil. C'était une porte bâtarde, élevée sur trois marches pyramidales;
-un couloir d'entrée qui menait à une cour intérieure, et au bout duquel
-se trouvait un escalier couvert par une galerie de bois. D'un côté
-du couloir, une salle à manger et la cuisine; de l'autre, un salon à
-toutes fins et la chambre à coucher de la veuve. Athanase Granson,
-jeune homme de vingt-trois ans, logé dans une mansarde au-dessus du
-premier étage de cette maison, apportait au ménage de sa pauvre mère
-les six cents francs d'une petite place que l'influence de sa parente,
-mademoiselle Cormon, lui avait fait obtenir à la Mairie de la ville, où
-il était employé aux actes de l'État Civil. D'après ces indications,
-chacun peut voir madame Granson dans son froid salon à rideaux jaunes,
-à meuble en velours d'Utrecht jaune, redressant après une visite les
-petits paillassons qu'elle mettait devant les chaises pour qu'on ne
-salît pas le carreau rouge frotté; puis venant reprendre son fauteuil
-garni de coussins et son ouvrage à sa travailleuse placée sous le
-portrait du lieutenant-colonel d'artillerie entre les deux croisées,
-endroit d'où son œil enfilait la rue du Bercail et y voyait tout
-venir. C'était une bonne femme, mise avec une simplicité bourgeoise,
-en harmonie avec sa figure pâle et comme laminée par le chagrin. La
-rigoureuse modestie de la pauvreté se faisait sentir dans tous les
-accessoires de ce ménage où respiraient d'ailleurs les mœurs probes
-et sévères de la province. En ce moment le fils et la mère étaient
-ensemble dans la salle à manger, où ils déjeunaient d'une tasse de
-café accompagnée de beurre et de radis. Pour faire comprendre le
-plaisir que la visite de Suzanne allait causer à madame Granson, il
-faut expliquer les secrets intérêts de la mère et du fils. Athanase
-Granson était un jeune homme maigre et pâle, de moyenne taille, à
-figure creuse où ses yeux noirs, pétillants de pensée, faisaient comme
-deux taches de charbon. Les lignes un peu tourmentées de sa face,
-les sinuosités de la bouche, son menton brusquement relevé, la coupe
-régulière d'un front de marbre, une expression de mélancolie causée par
-le sentiment de sa misère, en contradiction avec la puissance qu'il
-se savait, indiquaient un homme de talent emprisonné. Aussi, partout
-ailleurs que dans la ville d'Alençon, l'aspect de sa personne lui
-aurait-il valu l'assistance des hommes supérieurs, ou des femmes qui
-reconnaissent le génie dans son incognito. Si ce n'était pas le génie,
-c'était la forme qu'il prend; si ce n'était pas la force d'un grand
-cœur, c'était l'éclat qu'elle imprime au regard. Quoiqu'il pût exprimer
-la sensibilité la plus élevée, l'enveloppe de la timidité détruisait
-en lui jusqu'aux grâces de la jeunesse, de même que les glaces de la
-misère empêchaient son audace de se produire. La vie de province, sans
-issue, sans approbation, sans encouragement, décrivait un cercle où
-se mourait cette pensée qui n'en était même pas encore à l'aube de
-son jour. D'ailleurs Athanase avait cette fierté sauvage qu'exalte la
-pauvreté chez les hommes d'élite, qui les grandit pendant leur lutte
-avec les hommes et les choses, mais qui, dès l'abord de la vie, fait
-obstacle à leur avénement. Le génie procède de deux manières: ou il
-prend son bien comme Napoléon et Molière aussitôt qu'il le voit, ou il
-attend qu'on le vienne chercher quand il s'est patiemment révélé.
-
-Le jeune Granson appartenait à la classe des hommes de talent qui
-s'ignorent et se découragent facilement. Son âme était contemplative,
-il vivait plus par la pensée que par l'action. Peut-être eût-il paru
-incomplet à ceux qui ne conçoivent pas le génie sans les pétillements
-passionnés du Français; mais il était puissant dans le monde des
-esprits, et il devait arriver, par une suite d'émotions dérobées au
-vulgaire, à ces subites déterminations qui les closent et font dire par
-les niais: _Il est fou._ Le mépris que le monde déverse sur la pauvreté
-tuait Athanase: la chaleur énervante d'une solitude sans courant d'air
-détendait l'arc qui se bandait toujours, et l'âme se fatiguait par cet
-horrible jeu sans résultat. Athanase était homme à pouvoir se placer
-parmi les plus belles illustrations de la France; mais cet aigle,
-enfermé dans une cage et s'y trouvant sans pâture, allait mourir de
-faim après avoir contemplé d'un œil ardent les campagnes de l'air et
-les Alpes où plane le génie. Quoique ses travaux à la Bibliothèque de
-la Ville échappassent à l'attention, il enfouissait dans son âme ses
-pensées de gloire, car elles pouvaient lui nuire; mais il tenait encore
-plus profondément enseveli le secret de son cœur, une passion qui lui
-creusait les joues et lui jaunissait le front. Il aimait sa parente
-éloignée, cette demoiselle Cormon que guettaient le chevalier de Valois
-et du Bousquier, ses rivaux inconnus. Cet amour fut engendré par le
-calcul. Mademoiselle Cormon passait pour une des plus riches personnes
-de la ville; le pauvre enfant avait donc été conduit à l'aimer par le
-désir du bonheur matériel, par le souhait mille fois formé de dorer
-les vieux jours de sa mère, par l'envie du bien-être nécessaire aux
-hommes qui vivent par la pensée; mais ce point de départ fort innocent
-déshonorait à ses yeux sa passion. Il craignait de plus le ridicule
-que le monde jetterait sur l'amour d'un jeune homme de vingt-trois ans
-pour une fille de quarante. Néanmoins sa passion était vraie; car ce
-qui dans ce genre peut sembler faux partout ailleurs, se réalise en
-province. En effet, les mœurs y étant sans hasards, ni mouvement, ni
-mystère, rendent les mariages nécessaires. Aucune famille n'accepte un
-jeune homme de mœurs dissolues. Quelque naturelle que puisse paraître,
-dans une capitale, la liaison d'un jeune homme comme Athanase avec
-une belle fille comme Suzanne; en province, elle effraie et dissout
-par avance le mariage d'un jeune homme pauvre là où la fortune d'un
-riche parti fait passer par-dessus quelque fâcheux antécédent. Entre
-la dépravation de certaines liaisons et un amour sincère, un homme
-de cœur sans fortune ne peut hésiter: il préfère les malheurs de la
-vertu aux malheurs du vice. Mais, en province, les femmes dont peut
-s'éprendre un jeune homme sont rares: une belle jeune fille riche, il
-ne l'obtiendrait pas dans un pays où tout est calcul; une belle fille
-pauvre, il lui est interdit de l'aimer; ce serait, comme disent les
-provinciaux, marier la faim et la soif; enfin une solitude monacale
-est dangereuse au jeune âge. Ces réflexions expliquent pourquoi la
-vie de province est si fortement basée sur le mariage. Aussi les
-génies chauds et vivaces, forcés de s'appuyer sur l'indépendance de la
-misère, doivent-ils tous quitter ces froides régions où la pensée est
-persécutée par une brutale indifférence, où pas une femme ne peut ni ne
-veut se faire sœur de charité auprès d'un homme de science ou d'art.
-Qui se rendra compte de la passion d'Athanase pour mademoiselle Cormon?
-Ce ne sera ni les gens riches, ces sultans de la société qui y trouvent
-des harems, ni les bourgeois qui suivent la grande route battue par
-les préjugés, ni les femmes qui ne voulant rien concevoir aux passions
-des artistes, leur imposent le talion de leurs vertus, en s'imaginant
-que les deux sexes se gouvernent par les mêmes lois. Ici, peut-être,
-faut-il en appeler aux jeunes gens souffrant de leurs premiers désirs
-réprimés au moment où toutes leurs forces se tendent, aux artistes
-malades de leur génie étouffé par les étreintes de la misère, aux
-talents qui d'abord persécutés et sans appuis, sans amis souvent,
-ont fini par triompher de la double angoisse de l'âme et du corps
-également endoloris. Ceux-là connaissent bien les lancinantes attaques
-du cancer qui dévorait Athanase; ils ont agité ces longues et cruelles
-délibérations faites en présence de fins si grandioses pour lesquelles
-il ne se trouve point de moyens; ils ont subi ces avortements inconnus
-où le frai du génie encombre une grève aride. Ceux-là savent que la
-grandeur des désirs est en raison de l'étendue de l'imagination. Plus
-haut ils s'élancent, plus bas ils tombent; et, combien ne se brise-t-il
-pas des liens dans ces chutes! leur vue perçante a, comme Athanase,
-découvert le brillant avenir qui les attendait, et dont ils ne se
-croyaient séparés que par une gaze; cette gaze qui n'arrêtait pas
-leurs yeux, la société la changeait en un mur d'airain. Poussés par
-une vocation, par le sentiment de l'art, ils ont aussi cherché maintes
-fois à se faire un moyen des sentiments que la société matérialise
-incessamment. Quoi! la province calcule et arrange le mariage dans
-le but de se créer le bien-être, et il serait défendu à un pauvre
-artiste, à l'homme de science, de lui donner une double destination,
-de le faire servir à sauver sa pensée en assurant l'existence? Agité
-par ces idées, Athanase Granson considéra d'abord son mariage avec
-mademoiselle Cormon comme une manière d'arrêter sa vie qui serait
-définie; il pourrait s'élancer vers la gloire, rendre sa mère heureuse,
-et il se savait capable de fidèlement aimer mademoiselle Cormon.
-Bientôt sa propre volonté créa, sans qu'il s'en aperçût, une passion
-réelle: il se mit à étudier la vieille fille, et par suite du prestige
-qu'exerce l'habitude, il finit par n'en voir que les beautés et par en
-oublier les défauts. Chez un jeune homme de vingt-trois ans, les sens
-sont pour tant de chose dans son amour! leur feu produit une espèce
-de prisme entre ses yeux et la femme. Sous ce rapport, l'étreinte par
-laquelle Chérubin saisit à la scène Marceline est un trait de génie
-chez Beaumarchais. Mais si l'on vient à songer que, dans la profonde
-solitude où la misère laissait Athanase, mademoiselle Cormon était la
-seule figure soumise à ses regards, qu'elle attirait incessamment son
-œil, que le jour tombait en plein sur elle, ne trouvera-t-on pas cette
-passion naturelle? Ce sentiment si profondément caché dut grandir de
-jour en jour. Les désirs, les souffrances, l'espoir, les méditations
-grossissaient dans le calme et le silence le lac où chaque heure
-mettait sa goutte d'eau, et qui s'étendait dans l'âme d'Athanase. Plus
-le cercle intérieur que décrivait l'imagination aidée par les sens
-s'agrandissait, plus mademoiselle Cormon devenait imposante, plus
-croissait la timidité d'Athanase. La mère avait tout deviné. La mère,
-en femme de province, calculait naïvement en elle-même les avantages
-de l'affaire. Elle se disait que mademoiselle Cormon se trouverait
-bien heureuse d'avoir pour mari un jeune homme de vingt-trois ans,
-plein de talent, qui ferait honneur à sa famille et au pays; mais les
-obstacles que le peu de fortune d'Athanase et que l'âge de mademoiselle
-Cormon mettaient à ce mariage lui paraissaient insurmontables: elle
-n'imaginait que la patience pour les vaincre. Comme du Bousquier,
-comme le chevalier de Valois, elle avait sa politique, elle se tenait
-à l'affût des circonstances, elle attendait l'heure propice avec cette
-finesse que donnent l'intérêt et la maternité. Madame Granson ne se
-défiait point du chevalier de Valois; mais elle avait supposé que
-du Bousquier, quoique refusé, conservait des prétentions. Habile et
-secrète ennemie du vieux fournisseur, madame Granson lui faisait un mal
-inouï pour servir son fils, à qui d'ailleurs elle n'avait encore rien
-dit de ses menées sourdes. Maintenant, qui ne comprendra l'importance
-qu'allait acquérir la confidence du mensonge de Suzanne, une fois faite
-à madame Granson? Quelle arme entre les mains de la dame de charité,
-trésorière de la Société Maternelle! Comme elle allait colporter
-doucereusement la nouvelle en quêtant pour la chaste Suzanne!
-
-En ce moment, Athanase, pensivement accoudé sur la table, faisait jouer
-sa cuiller dans son bol vide en contemplant d'un œil occupé cette
-pauvre salle à carreaux rouges, à chaises de paille, à buffet de bois
-peint, à rideaux roses et blancs qui ressemblaient à un damier, tendue
-d'un vieux papier de cabaret, et qui communiquait avec la cuisine par
-une porte vitrée. Comme il était adossé à la cheminée en face de sa
-mère, et que la cheminée se trouvait presque devant la porte, ce visage
-pâle, mais bien éclairé par le jour de la rue, encadré de beaux cheveux
-noirs, ces yeux animés par le désespoir et enflammés par les pensées
-du matin, s'offrirent tout à coup aux regards de Suzanne. La grisette,
-qui certes a l'instinct de la misère et des souffrances du cœur,
-ressentit cette étincelle électrique, jaillie on ne sait d'où, qui ne
-s'explique point, que nient certains esprits forts, mais dont le coup
-sympathique a été éprouvé par beaucoup de femmes et d'hommes. C'est
-tout à la fois une lumière qui éclaire les ténèbres de l'avenir, un
-pressentiment des jouissances pures de l'amour partagé, la certitude de
-se comprendre l'un et l'autre. C'est surtout comme une touche habile et
-forte faite par une main de maître sur le clavier des sens. Le regard
-est fasciné par une irrésistible attraction, le cœur est ému, les
-mélodies du bonheur retentissent dans l'âme et aux oreilles, une voix
-crie:--_C'est lui._ Puis, souvent la réflexion jette ses douches d'eau
-froide sur cette bouillante émotion, et tout est dit. En un moment,
-aussi rapide qu'un coup de foudre, Suzanne reçut une bordée de pensées
-au cœur. Un éclair de l'amour vrai brûla les mauvaises herbes écloses
-au souffle du libertinage et de la dissipation. Elle comprit combien
-elle perdait de sainteté, de grandeur, en se flétrissant elle-même à
-faux. Ce qui n'était la veille qu'une plaisanterie à ses yeux, devint
-un arrêt grave porté sur elle. Elle recula devant son succès. Mais
-l'impossibilité du résultat, la pauvreté d'Athanase, un vague espoir de
-s'enrichir, et de revenir de Paris les mains pleines en lui disant:--Je
-t'aimais! la fatalité, si l'on veut, sécha cette pluie bienfaisante.
-L'ambitieuse grisette demanda d'un air timide un moment d'entretien à
-madame Granson, qui l'emmena dans sa chambre à coucher. Lorsque Suzanne
-sortit, elle regarda pour la seconde fois Athanase, elle le retrouva
-dans la même pose, et réprima ses larmes. Quant à madame Granson,
-elle rayonnait de joie! Elle avait enfin une arme terrible contre
-du Bousquier, elle pourrait lui porter une blessure mortelle. Aussi
-avait-elle promis à la pauvre fille séduite l'appui de toutes les dames
-de charité, de toutes les commanditaires de la Société Maternelle; elle
-entrevoyait une douzaine de visites à faire qui allaient occuper sa
-journée, et pendant lesquelles il se formerait sur la tête du vieux
-garçon un orage épouvantable. Le chevalier de Valois, tout en prévoyant
-la tournure que prendrait l'affaire, ne se promettait pas autant de
-scandale qu'il devait y en avoir.
-
---Mon cher enfant, dit madame Granson à son fils, tu sais que nous
-allons dîner chez mademoiselle Cormon, prends un peu plus de soin
-de ta mise. Tu as tort de négliger la toilette, tu es fait comme
-un voleur. Mets ta belle chemise à jabot, ton habit vert de drap
-d'Elbeuf. J'ai mes raisons, ajouta-t-elle d'un air fin. D'ailleurs,
-mademoiselle Cormon part pour aller au Prébaudet, et il y aura chez
-elle beaucoup de monde. Quand un jeune homme est à marier, il doit se
-servir de tous ses moyens pour plaire. Si les filles voulaient dire
-la vérité, mon Dieu, mon enfant, tu serais bien étonné de savoir ce
-qui les amourache. Souvent, il suffit qu'un homme ait passé à cheval à
-la tête d'une compagnie d'artilleurs, ou qu'il se soit montré dans un
-bal avec des habits un peu justes. Souvent un certain air de tête, une
-pose mélancolique font supposer toute une vie; nous nous forgeons un
-roman d'après le héros; ce n'est souvent qu'une bête, mais le mariage
-est fait. Examine monsieur le chevalier de Valois, étudie-le, prends
-ses manières; vois comme il se présente avec aisance, il n'a pas l'air
-emprunté comme toi. Parle un peu, ne dirait-on pas que tu ne sais rien,
-toi qui sais l'hébreu par cœur!
-
-Athanase écouta sa mère d'un air étonné mais soumis, puis il se leva,
-prit sa casquette, et se rendit à la Mairie en se disant:--Ma mère
-aurait-elle deviné mon secret? Il passa par la rue du Val-Noble, où
-demeurait mademoiselle Cormon, petit plaisir qu'il se donnait tous
-les matins, et il se disait alors mille choses fantasques:--Elle ne
-se doute certainement pas qu'il passe en ce moment devant sa maison
-un jeune homme qui l'aimerait bien, qui lui serait fidèle, qui ne lui
-donnerait jamais de chagrin; qui lui laisserait la disposition de sa
-fortune, sans s'en mêler. Mon Dieu! quelle fatalité! dans la même
-ville, à deux pas l'une de l'autre, deux personnes se trouvent dans les
-conditions où nous sommes, et rien ne peut les rapprocher. Si ce soir
-je lui parlais?
-
-Pendant ce temps, Suzanne revenait chez sa mère en pensant au pauvre
-Athanase. Comme beaucoup de femmes ont pu le souhaiter pour des
-hommes adorés au delà des forces humaines, elle se sentait capable
-de lui faire avec son beau corps un marchepied pour qu'il atteignît
-promptement à sa couronne.
-
-Maintenant il est nécessaire d'entrer chez cette vieille fille vers
-laquelle tant d'intérêts convergeaient, et chez qui les acteurs de
-cette scène devaient se rencontrer tous le soir même, à l'exception
-de Suzanne. Cette grande et belle personne assez hardie pour brûler
-ses vaisseaux, comme Alexandre, au début de la vie, et pour commencer
-la lutte par une faute mensongère, disparut du théâtre après y avoir
-introduit un violent élément d'intérêt. Ses vœux furent d'ailleurs
-comblés. Elle quitta sa ville natale quelques jours après, munie
-d'argent et de belles nippes, parmi lesquelles se trouvait une superbe
-robe de reps vert et un délicieux chapeau vert doublé de rose que
-lui donna monsieur de Valois, présent qu'elle préférait à tout, même
-à l'argent. Si le chevalier fût venu à Paris au moment où elle y
-brillait, elle eût certes tout quitté pour lui. Semblable à la chaste
-Suzanne de la Bible, que les vieillards avaient à peine entrevue,
-elle s'établissait heureuse et pleine d'espoir à Paris, pendant que
-tout Alençon déplorait ses malheurs pour lesquels les dames des deux
-Sociétés de Charité et de Maternité manifestèrent une vive sympathie.
-Si Suzanne peut offrir une image de ces belles normandes qu'un savant
-médecin a comprises pour un tiers dans la consommation que fait en ce
-genre le monstrueux Paris, elle resta dans les régions les plus élevées
-et les plus décentes de la galanterie. Par une époque où, comme le
-disait monsieur de Valois, la Femme n'existait plus, elle fut seulement
-_madame du Valnoble_; autrefois elle eût été la rivale des Rodhope,
-des Impéria et des Ninon. Un des écrivains les plus distingués de la
-Restauration l'a prise sous sa protection; peut-être l'épousera-t-il?
-il est journaliste, et partant au-dessus de l'opinion, puisqu'il en
-fabrique une nouvelle tous les six ans.
-
-En France, dans presque toutes les préfectures du second ordre, il
-existe un salon où se réunissent des personnes considérables et
-considérées, qui néanmoins ne sont pas encore la crème de la société.
-Le maître et la maîtresse de la maison comptent bien parmi les sommités
-de la ville et sont reçus partout où il leur plaît d'aller, il ne se
-donne pas en ville une fête, un dîner diplomatique, qu'ils n'y soient
-invités; mais les gens à châteaux, les pairs qui possèdent de belles
-terres, la grande compagnie du département ne vient pas chez eux,
-et reste à leur égard dans les termes d'une visite faite de part et
-d'autre, d'un dîner ou d'une soirée acceptés et rendus. Ce salon mixte
-où se rencontrent la petite noblesse à poste fixe, le clergé, la
-magistrature, exerce une grande influence. La raison et l'esprit du
-pays résident dans cette société solide et sans faste où chacun connaît
-les revenus du voisin, où l'on professe une parfaite indifférence du
-luxe et de la toilette, jugés comme des enfantillages en comparaison
-d'un _mouchoir à bœufs_ de dix ou douze arpents dont l'acquisition
-a été couvée pendant des années, et qui a donné lieu à d'immenses
-combinaisons diplomatiques. Inébranlable dans ses préjugés bons ou
-mauvais, ce cénacle suit une même voie sans regarder ni en avant ni en
-arrière. Il n'admet rien de Paris sans un long examen, se refuse aux
-cachemires aussi bien qu'aux inscriptions sur le Grand-Livre, se moque
-des nouveautés, ne lit rien et veut tout ignorer: science, littérature,
-inventions industrielles. Il obtient le changement d'un préfet qui ne
-convient pas, et si l'administrateur résiste, il l'isole à la manière
-des abeilles qui couvrent de cire un colimaçon venu dans leur ruche.
-Enfin, là, les bavardages deviennent souvent de solennels arrêts.
-Aussi, quoiqu'il ne s'y fasse que des parties de jeu, les jeunes femmes
-y apparaissent-elles de loin en loin; elles y viennent chercher une
-approbation de leur conduite, une consécration de leur importance.
-Cette suprématie accordée à une maison froisse souvent l'amour-propre
-de quelques naturels du pays qui se consolent en supputant la dépense
-qu'elle impose, et dont ils profitent. S'il ne se rencontre pas de
-fortune assez considérable pour tenir maison ouverte, les gros bonnets
-choisissent pour lieu de réunion, comme faisaient les gens d'Alençon,
-la maison d'une personne inoffensive de qui la vie arrêtée, dont le
-caractère ou la position laisse la société maîtresse chez elle, en ne
-portant ombrage ni aux vanités, ni aux intérêts de chacun. Ainsi la
-haute société d'Alençon se réunissait depuis long-temps chez la vieille
-fille dont la fortune était à son insu couchée en joue par madame
-Granson, son arrière-petite-cousine, et par les deux vieux garçons dont
-les secrètes espérances viennent d'être dévoilées. Cette demoiselle
-vivait avec son oncle maternel, un ancien Grand-Vicaire de l'Évêché de
-Séez, autrefois son tuteur, et de qui elle devait hériter. La famille,
-que représentait alors Rose-Marie-Victoire Cormon, comptait autrefois
-parmi les plus considérables de la province; quoique roturière, elle
-frayait avec la noblesse à laquelle elle s'était souvent alliée, elle
-avait fourni jadis des intendants aux ducs d'Alençon, force magistrats
-à la Robe et plusieurs évêques au Clergé. Monsieur de Sponde, le
-grand-père maternel de mademoiselle Cormon, fut élu par la Noblesse
-aux États-Généraux, et monsieur Cormon, son père, par le Tiers-État;
-mais aucun n'accepta cette mission. Depuis environ cent ans, les filles
-de cette famille s'étaient mariées à des nobles de la province, en
-sorte qu'elle avait si bien _tallé_ dans le Duché, qu'elle y embrassait
-tous les arbres généalogiques. Nulle bourgeoisie ne ressemblait
-davantage à la noblesse.
-
-Bâtie sous Henri IV par Pierre Cormon, intendant du dernier duc
-d'Alençon, la maison où demeurait mademoiselle Cormon avait toujours
-appartenu à sa famille, et parmi tous ses biens visibles, celui-là
-stimulait particulièrement la convoitise de ses deux vieux amants.
-Cependant loin de donner des revenus, ce logis était une cause de
-dépense; mais il est si rare de trouver dans une ville de province une
-demeure placée au centre, sans méchant voisinage, belle au dehors,
-commode à l'intérieur, que tout Alençon partageait cette envie. Ce
-vieil hôtel était situé précisément au milieu de la rue du Val-Noble,
-appelée par corruption le Val-Noble, sans doute à cause du pli que
-fait dans le terrain la Brillante, petit cours d'eau qui traverse
-Alençon. Cette maison est remarquable par la forte architecture que
-produisit Marie de Médicis. Quoique bâtie en granit, pierre qui se
-travaille difficilement, ses angles, les encadrements des fenêtres et
-ceux des portes sont décorés par des bossages taillés en pointes de
-diamant. Elle se compose d'un étage au-dessus d'un rez-de-chaussée;
-son toit extrêmement élevé présente des croisées saillantes à tympans
-sculptés, assez élégamment encastrées dans le chéneau doublé de plomb,
-extérieurement orné par des balustres. Entre chacune de ces croisées
-s'avance une gargouille figurant une gueule fantastique d'animal sans
-corps qui vomit les eaux sur de grandes pierres percées de cinq trous.
-Les deux pignons sont terminés par des bouquets en plomb, symbole
-de bourgeoisie, car aux nobles seuls appartenait autrefois le droit
-d'avoir des girouettes. Du côté de la cour, à droite, sont les remises
-et les écuries; à gauche, la cuisine, le bûcher et la buanderie.
-
-Un des battants de la porte cochère restait ouvert et garni d'une
-petite porte basse, à claire-voie et à sonnette, qui permettait aux
-passants de voir, au milieu d'une vaste cour, une corbeille de fleurs
-dont les terres amoncelées étaient retenues par une petite haie de
-troène. Quelques rosiers des quatre saisons, des giroflées, des
-scabieuses, des lis et des genêts d'Espagne composaient le massif,
-autour duquel on plaçait pendant la belle saison des caisses de
-lauriers, de grenadiers et de myrtes. Frappé de la propreté minutieuse
-qui distinguait cette cour et ses dépendances, un étranger aurait
-pu deviner la vieille fille. L'œil qui présidait là devait être
-un œil inoccupé, fureteur, conservateur moins par caractère que
-par besoin d'action. Une vieille demoiselle, chargée d'employer sa
-journée toujours vide, pouvait seule faire arracher l'herbe entre les
-pavés, nettoyer les crêtes des murs, exiger un balayage continuel,
-ne jamais laisser les rideaux de cuir de la remise sans être fermés.
-Elle seule était capable d'introduire par désœuvrement une sorte de
-propreté hollandaise dans une petite province située entre le Perche,
-la Bretagne et la Normandie, pays où l'on professe avec orgueil une
-crasse indifférence pour le _comfort_. Jamais ni le chevalier de
-Valois, ni du Bousquier ne montaient les marches du double escalier
-qui enveloppait la tribune du perron de cet hôtel sans se dire, l'un
-qu'il convenait à un pair de France, et l'autre que le maire de la
-ville devait demeurer là. Une porte-fenêtre surmontait ce perron et
-entrait dans une antichambre éclairée par une seconde porte semblable
-qui sortait sur un autre perron du côté du jardin. Cette espèce de
-galerie carrelée en carreau rouge, lambrissée à hauteur d'appui, était
-l'hôpital des portraits de famille malades: quelques-uns avaient un
-œil endommagé, d'autres souffraient d'une épaule avariée; celui-ci
-tenait son chapeau d'une main qui n'existait plus, celui-là était
-amputé d'une jambe. Là se déposaient les manteaux, les sabots, les
-doubles souliers, les parapluies, les coiffes et les pelisses. C'était
-l'arsenal où chaque habitué laissait son bagage à l'arrivée et le
-reprenait au départ. Aussi, le long de chaque mur y avait-il une
-banquette pour asseoir les domestiques qui arrivaient armés de falots,
-et un gros poêle afin de combattre la bise qui venait à la fois de la
-cour et du jardin. La maison était donc divisée en deux parties égales.
-D'un côté, sur la cour, se trouvait la cage de l'escalier, une grande
-salle à manger donnant sur le jardin, puis un office par lequel on
-communiquait avec la cuisine; de l'autre, un salon à quatre fenêtres,
-à la suite duquel étaient deux petites pièces, l'une ayant vue sur le
-jardin et formant boudoir, l'autre éclairée sur la cour et servant de
-cabinet. Le premier étage contenait l'appartement complet d'un ménage,
-et un logement où demeurait le vieil abbé de Sponde. Les mansardes
-devaient sans doute offrir beaucoup de logements depuis long-temps
-habités par des rats et des souris dont les hauts-faits nocturnes
-étaient redits par mademoiselle Cormon au chevalier de Valois, en
-s'étonnant de l'inutilité des moyens employés contre eux. Le jardin,
-d'environ un demi-arpent, est margé par la Brillante, ainsi nommée
-à cause des parcelles de mica qui paillettent son lit; mais partout
-ailleurs que dans le Val-Noble où ses eaux maigres sont chargées de
-teintures et des débris qu'y jettent les industries de la ville. La
-rive opposée au jardin de mademoiselle Cormon est encombrée, comme
-dans toutes les villes de province où passe un cours d'eau, de maisons
-où s'exercent des professions altérées; mais par bonheur elle n'avait
-alors en face d'elle que des gens tranquilles, des bourgeois, un
-boulanger, un dégraisseur, des ébénistes. Ce jardin, plein de fleurs
-communes, est terminé naturellement par une terrasse formant un quai,
-au bas de laquelle se trouvent quelques marches pour descendre à la
-Brillante. Sur la balustrade de la terrasse imaginez de grands vases
-en faïence bleue et blanche d'où s'élèvent des giroflées; à droite et
-à gauche, le long des murs voisins, voyez deux couverts de tilleuls
-carrément taillés; tous aurez une idée du paysage plein de bonhomie
-pudique, de chasteté tranquille, de vues modestes et bourgeoises
-qu'offraient la rive opposée et ses naïves maisons, les eaux rares
-de la Brillante, le jardin, ses deux couverts collés contre les murs
-voisins, et le vénérable édifice des Cormon. Quelle paix! quel calme!
-rien de pompeux, mais rien de transitoire: là, tout semble éternel. Le
-rez-de-chaussée appartenait donc à la réception. Là tout respirait la
-vieille, l'inaltérable province. Le grand salon carré à quatre portes
-et à quatre croisées était modestement lambrissé de boiseries peintes
-en gris. Une seule glace, oblongue, se trouvait sur la cheminée, et
-le haut du trumeau représentait le Jour conduit par les Heures peint
-en camaïeu. Ce genre de peinture infestait tous les dessus de porte
-où l'artiste avait inventé ces éternelles Saisons, qui dans une bonne
-partie des maisons du centre de la France vous font prendre en haine
-de détestables Amours occupés à moissonner, à patiner, à semer ou à
-se jeter des fleurs. Chaque fenêtre était ornée de rideaux en damas
-vert relevés par des cordons à gros glands qui dessinaient d'énormes
-baldaquins. Le meuble en tapisserie, dont les bois peints et vernis
-se distinguaient par les formes contournées si fort à la mode dans le
-dernier siècle, offrait dans ses médaillons les fables de La Fontaine;
-mais quelques bords de chaises ou de fauteuils avaient été reprisés.
-Le plafond était séparé en deux par une grosse solive au milieu de
-laquelle pendait un vieux lustre en cristal de roche, enveloppé d'une
-chemise verte. Sur la cheminée se trouvaient deux vases en bleu de
-Sèvres, de vieilles girandoles attachées au trumeau et une pendule
-dont le sujet, pris dans la dernière scène du _Déserteur_, prouvait
-la vogue prodigieuse de l'œuvre de Sédaine. Cette pendule en cuivre
-doré se composait de onze personnages, ayant chacun quatre pouces de
-hauteur: au fond le déserteur sortait de la prison entre ses soldats;
-sur le devant la jeune femme évanouie lui montrait sa grâce. Le foyer,
-les pelles et pincettes étaient dans un style analogue à celui de
-la pendule. Les panneaux de la boiserie avaient pour ornement les
-plus récents portraits de la famille, un ou deux Rigaud et trois
-pastels de Latour. Quatre tables de jeu, un trictrac, une table de
-piquet encombraient cette immense pièce, la seule d'ailleurs qui fut
-planchéiée. Le cabinet de travail, entièrement lambrissé de vieux laque
-rouge, noir et or, devait avoir quelques années plus tard un prix fou
-dont ne se doutait point mademoiselle Cormon; mais lui en eût-on offert
-mille écus par panneau, jamais elle ne l'aurait donné, car elle avait
-pour système de ne se défaire de rien. La province croit toujours aux
-trésors cachés par les ancêtres. L'inutile boudoir était tendu de ce
-vieux perse après lequel courent aujourd'hui tous les amateurs du genre
-dit Pompadour. La salle à manger, dallée en pierres noires et blanches,
-sans plafond, mais à solives peintes, était garnie de ces formidables
-buffets à dessus de marbre qu'exigent les batailles livrées en province
-aux estomacs. Les murs, peints à fresque, représentaient un treillage
-de fleurs. Les siéges étaient en canne vernie et les portes en bois de
-noyer naturel. Tout y complétait admirablement l'air patriarcal qui se
-respirait à l'intérieur comme à l'extérieur de cette maison. Le génie
-de la province y avait tout conservé; rien n'y était ni neuf ni ancien,
-ni jeune ni décrépit. Une froide exactitude s'y faisait partout sentir.
-
-Les touristes de la Bretagne et de la Normandie, du Maine et de
-l'Anjou, doivent avoir tous vu, dans les capitales de ces provinces,
-une maison qui ressemblait plus ou moins à l'hôtel des Cormon; car
-il est, dans son genre, un archétype des maisons bourgeoises d'une
-grande partie de la France, et mérite d'autant mieux sa place dans
-cet ouvrage qu'il explique des mœurs, et représente des idées. Qui
-ne sent déjà combien la vie était calme et routinière dans ce vieil
-édifice? Il y existait une bibliothèque, mais elle se trouvait logée
-un peu au-dessous du niveau de la Brillante, bien reliée, cerclée, et
-la poussière, loin de l'endommager, la faisait valoir. Les ouvrages
-y étaient conservés avec le soin que l'on donne, dans ces provinces
-privées de vignobles, aux œuvres pleines de naturel, exquises,
-recommandables par leurs parfums antiques, et produits par les presses
-de la Bourgogne, de la Touraine, de la Gascogne et du Midi. Le prix des
-transports est trop considérable pour que l'on fasse venir de mauvais
-vins.
-
-Le fond de la société de mademoiselle Cormon se composait d'environ
-cent cinquante personnes: quelques-unes allaient à la campagne,
-ceux-ci étaient malades, ceux-là voyageaient dans le Département
-pour leurs affaires; mais il existait certains fidèles qui, sauf les
-soirées priées, venaient tous les jours, ainsi que les gens forcés par
-devoir ou par habitude de demeurer à la ville. Tous ces personnages
-étaient dans l'âge mur; peu d'entre eux avaient voyagé, presque tous
-étaient restés dans la province, et certains avaient trempé dans la
-Chouannerie. On commençait à pouvoir parler sans crainte de cette
-guerre depuis que les récompenses arrivaient aux héroïques défenseurs
-de la bonne cause. Monsieur de Valois, l'un des moteurs de la dernière
-prise d'armes où périt le marquis de Montauran livré par sa maîtresse,
-où s'illustra le fameux Marche-à-terre qui faisait alors tranquillement
-le commerce des bestiaux du côté de Mayenne, donnait depuis six mois
-la clef de quelques bons tours joués à un vieux républicain nommé
-Hulot, le commandant d'une demi-brigade cantonnée dans Alençon de 1798
-à 1800, et qui avait laissé des souvenirs dans le pays (voyez _Les
-Chouans_). Les femmes faisaient peu de toilette, excepté le mercredi,
-jour où mademoiselle Cormon donnait à dîner, et où les invités du
-dernier mercredi s'acquittaient de leur visite de digestion. Les
-mercredis faisaient raout: l'assemblée était nombreuse, conviés et
-visiteurs se mettaient _in fiocchi_; quelques femmes apportaient
-leurs ouvrages, des tricots, des tapisseries à la main; quelques
-jeunes personnes travaillaient sans honte à des dessins pour du point
-d'Alençon, avec le produit desquels elles payaient leur entretien.
-Certains maris amenaient leurs femmes par politique, car il s'y
-trouvait peu de jeunes gens; aucune parole ne s'y disait à l'oreille
-sans exciter l'attention: il n'y avait donc point de danger ni pour une
-jeune personne, ni pour une jeune femme d'entendre un propos d'amour.
-Chaque soir, à six heures, la longue antichambre se garnissait de
-son mobilier; chaque habitué apportait qui sa canne, qui son manteau,
-qui sa lanterne. Toutes ces personnes se connaissaient si bien, les
-habitudes étaient si familièrement patriarcales, que, si par hasard,
-le vieil abbé de Sponde était sous le couvert, et mademoiselle Cormon
-dans sa chambre, ni Pérotte la femme de chambre, ni Jacquelin le
-domestique, ni la cuisinière ne les avertissaient. Le premier venu
-en attendait un second; puis, quand les habitués étaient en nombre
-pour un piquet, pour un whist ou un boston, ils commençaient sans
-attendre l'abbé de Sponde ou Mademoiselle. S'il faisait nuit, au coup
-de sonnette, Pérotte ou Jacquelin accourait et donnait de la lumière.
-En voyant le salon éclairé, l'abbé se hâtait lentement de venir. Tous
-les soirs, le trictrac, la table de piquet, les trois tables de boston
-et celle de whist étaient complètes, ce qui donnait une moyenne de
-vingt-cinq à trente personnes, en comptant celles qui causaient; mais
-il en venait souvent plus de quarante. Jacquelin éclairait alors le
-cabinet et le boudoir. Entre huit et neuf heures, les domestiques
-commençaient à arriver dans l'antichambre pour chercher leurs maîtres,
-et, à moins de révolutions, il n'y avait plus personne au salon à dix
-heures. A cette heure, les habitués s'en allaient en groupes dans la
-rue, dissertant sur les coups ou continuant quelques observations
-sur les mouchoirs à bœufs que l'on guettait, sur les partages de
-successions, sur les dissensions qui s'élevaient entre héritiers, sur
-les prétentions de la société aristocratique. C'était, comme à Paris,
-la sortie d'un spectacle. Certaines gens, parlant beaucoup de poésie
-et n'y entendant rien, déblatèrent contre les mœurs de la province;
-mais, mettez-vous le front dans la main gauche, appuyez un pied sur
-votre chenet, posez votre coude sur votre genou; puis, si vous vous
-êtes initié à l'ensemble doux et uni que présentent ce paysage, cette
-maison et son intérieur, la compagnie et ses intérêts agrandis par
-la petitesse de l'esprit, comme l'or battu entre des feuilles de
-parchemin, demandez-vous ce qu'est la vie humaine? Cherchez à prononcer
-entre celui qui a gravé des canards sur les obélisques égyptiens et
-celui qui a bostonné pendant vingt ans avec du Bousquier, monsieur de
-Valois, mademoiselle Cormon, le Président du Tribunal, le Procureur du
-Roi, l'abbé de Sponde, madame Granson, _e tutti quanti_? Si le retour
-exact et journalier des mêmes pas dans un même sentier n'est pas le
-bonheur, il le joue si bien que les gens, amenés par les orages d'une
-vie agitée à réfléchir sur les bienfaits du calme, diront que là était
-le bonheur.
-
-Pour chiffrer l'importance du salon de mademoiselle Cormon, il suffira
-de dire que, statisticien né de la société, du Bousquier avait calculé
-que les personnes qui le hantaient possédaient cent trente et une voix
-au Collége électoral et réunissaient dix-huit cent mille livres de
-rente en fonds de terre dans la province. La ville d'Alençon n'était
-cependant pas entièrement représentée par ce salon, la haute compagnie
-aristocratique avait le sien, puis le salon du Receveur-Général était
-comme une auberge administrative due par le gouvernement où toute la
-société dansait, intriguait, papillonnait, aimait et soupait. Ces
-deux autres salons communiquaient au moyen de quelques personnes
-mixtes avec la maison Cormon, _et vice versâ_; mais le salon Cormon
-jugeait sévèrement ce qui se passait dans ces deux autres camps: on
-y critiquait le luxe des dîners, on y ruminait les glaces des bals,
-on discutait la conduite des femmes, les toilettes, les inventions
-nouvelles qui s'y produisaient.
-
-Mademoiselle Cormon, espèce de raison sociale sous laquelle se
-comprenait une imposante coterie, devait donc être le point de mire
-de deux ambitieux aussi profonds que le chevalier de Valois et du
-Bousquier. Pour l'un et pour l'autre, là était la Députation; et
-par suite, la pairie pour le noble, une Recette Générale pour le
-fournisseur. Un salon dominateur se crée aussi difficilement en
-province qu'à Paris, et celui-là se trouvait tout créé. Épouser
-mademoiselle Cormon, c'était régner sur Alençon. Athanase, le seul des
-trois prétendants à la main de la vieille fille qui ne calculât plus
-rien, aimait alors la personne autant que la fortune. Pour employer le
-jargon du jour, n'y avait-il pas un singulier drame dans la situation
-de ces quatre personnages? Ne se rencontrait-il pas quelque chose
-de bizarre dans ces trois rivalités silencieusement pressées autour
-d'une vieille fille qui ne les devinait pas malgré un effroyable et
-légitime désir de se marier? Mais quoique toutes ces circonstances
-rendent le célibat de cette fille une chose extraordinaire, il n'est
-pas difficile d'expliquer comment et pourquoi, malgré sa fortune
-et ses trois amoureux, elle était encore à marier. D'abord, selon
-la jurisprudence de sa maison, mademoiselle Cormon avait toujours
-eu le désir d'épouser un gentilhomme; mais, de 1789 à 1799, les
-circonstances furent très-défavorables à ses prétentions. Si elle
-voulait être femme de condition, elle avait une horrible peur du
-tribunal révolutionnaire. Ces deux sentiments, égaux en force, la
-rendirent stationnaire par une loi, vraie en esthétique aussi bien
-qu'en statique. Cet état d'incertitude plaît d'ailleurs aux filles tant
-qu'elles se croient jeunes et en droit de choisir un mari. La France
-sait que le système politique suivi par Napoléon eut pour résultat de
-faire beaucoup de veuves. Sous ce règne, les héritières furent dans
-un nombre très-disproportionné avec celui des garçons à marier. Quand
-le Consulat ramena l'ordre intérieur, les difficultés extérieures
-rendirent le mariage de mademoiselle Cormon tout aussi difficile à
-conclure que par le passé. Si, d'une part, Rose-Marie-Victoire se
-refusait à épouser un vieillard; de l'autre, la crainte du ridicule
-et les circonstances lui interdisaient d'épouser un très-jeune homme:
-or, les familles mariaient de fort bonne heure leurs enfants afin
-de les soustraire aux envahissements de la conscription. Enfin, par
-entêtement de propriétaire, elle n'aurait pas non plus épousé un
-soldat; car elle ne prenait pas un homme pour le rendre à l'Empereur,
-elle voulait le garder pour elle seule. De 1804 à 1815, il lui fut
-donc impossible de lutter avec les jeunes filles qui se disputaient
-les partis convenables, raréfiés par le canon. Outre sa prédilection
-pour la noblesse, mademoiselle Cormon eut la manie très-excusable de
-vouloir être aimée pour elle. Vous ne sauriez croire jusqu'où l'avait
-menée ce désir. Elle avait employé son esprit à tendre mille piéges à
-ses adorateurs afin d'éprouver leurs sentiments. Ses chausses-trappes
-furent si bien tendues que les infortunés s'y prirent tous, et
-succombèrent dans les épreuves baroques qu'elle leur imposait à leur
-insu. Mademoiselle Cormon ne les étudiait pas, elle les espionnait.
-Un mot dit à la légère, une plaisanterie que souvent elle comprenait
-mal, suffisait pour lui faire rejeter ces postulants comme indignes:
-celui-ci n'avait ni cœur ni délicatesse, celui-là mentait et n'était
-pas chrétien; l'un voulait raser ses futaies et battre monnaie sous
-le poêle du mariage, l'autre n'était pas de caractère à la rendre
-heureuse; là, elle devinait quelque goutte héréditaire; ici, des
-antécédents immoraux l'effrayaient; comme l'Église, elle exigeait
-un beau prêtre pour ses autels; puis, elle voulait être épousée
-pour sa fausse laideur et ses prétendus défauts, comme les autres
-femmes veulent l'être pour les qualités qu'elles n'ont pas et pour
-d'hypothétiques beautés. L'ambition de mademoiselle Cormon prenait sa
-source dans les sentiments les plus délicats de la femme; elle comptait
-régaler son amant en lui démasquant mille vertus après le mariage,
-comme d'autres femmes découvrent les mille imperfections qu'elles ont
-soigneusement voilées; mais elle fut mal comprise: la noble fille ne
-rencontra que des âmes vulgaires où régnait le calcul des intérêts
-positifs, et qui n'entendaient rien aux beaux calculs du sentiment.
-Plus elle s'avança vers cette fatale époque si ingénieusement nommée
-_la seconde jeunesse_, plus sa défiance augmenta. Elle affecta de se
-présenter sous le jour le plus défavorable, et joua si bien son rôle,
-que les derniers racolés hésitèrent à lier leur sort à celui d'une
-personne dont le vertueux colin-maillard exigeait une étude à laquelle
-se livrent peu les hommes qui veulent une vertu toute faite. La crainte
-constante de n'être épousée que pour sa fortune la rendit inquiète,
-soupçonneuse outre mesure; elle courut sus aux gens riches: et les
-gens riches pouvaient contracter de grands mariages; elle craignait
-les gens pauvres auxquels elle refusait le désintéressement dont
-elle faisait tant de cas en une semblable affaire; en sorte que ses
-exclusions et les circonstances éclaircirent étrangement les hommes
-ainsi triés, comme pois gris sur un volet. A chaque mariage manqué, la
-pauvre demoiselle, amenée à mépriser les hommes, dut finir par les voir
-sous un faux jour. Son caractère contracta nécessairement une intime
-misanthropie qui jeta certaine teinte d'amertume dans sa conversation
-et quelque sévérité dans son regard. Son célibat détermina dans ses
-mœurs une rigidité croissante, car elle essayait de se perfectionner en
-désespoir de cause. Noble vengeance! elle tailla pour Dieu le diamant
-brut rejeté par l'homme. Bientôt l'opinion publique lui fut contraire,
-car le public accepte l'arrêt qu'une personne libre porte sur elle-même
-en ne se mariant pas, en manquant des partis ou les refusant. Chacun
-juge que ce refus est fondé sur des raisons secrètes, toujours mal
-interprétées. Celui-ci disait qu'elle était mal conformée; celui-là lui
-prêtait des défauts cachés; mais la pauvre fille était pure comme un
-ange, saine comme un enfant, et pleine de bonne volonté, car la nature
-l'avait destinée à tous les plaisirs, à tous les bonheurs, à toutes les
-fatigues de la maternité.
-
- [Illustration: IMP. S. RAÇON.
-
- MADEMOISELLE CORMON.
-
- Mais la pauvre fille avait déjà plus de quarante ans!
-
- (LA VIEILLE FILLE.)]
-
-Mademoiselle Cormon ne trouvait cependant point dans sa personne
-l'auxiliaire obligé de ses désirs. Elle n'avait d'autre beauté que
-celle-ci improprement nommée _la beauté du diable_, et qui consiste
-dans une grosse fraîcheur de jeunesse que, théologalement parlant,
-le diable ne saurait avoir, à moins qu'il ne faille expliquer cette
-expression par la constante envie qu'il a de se rafraîchir. Les pieds
-de l'héritière étaient larges et plats. Sa jambe, qu'elle laissait
-souvent voir par la manière dont, sans y entendre malice, elle relevait
-sa robe quand il avait plu et qu'elle sortait de chez elle ou de
-Saint-Léonard, ne pouvait être prise pour la jambe d'une femme; c'était
-une jambe nerveuse, à petit mollet saillant et dru, comme celui d'un
-matelot. Sa bonne grosse taille, son embonpoint de nourrice, ses bras
-forts et potelés, ses mains rouges, tout en elle s'harmoniait aux
-formes bombées, à la grasse blancheur des beautés normandes. Ses yeux
-d'une couleur indécise arrivaient à fleur de tête et donnaient à son
-visage, dont les contours arrondis n'avaient aucune noblesse, un air
-d'étonnement et de simplicité moutonnière qui seyait d'ailleurs à son
-état de vieille fille: si elle n'avait pas été innocente, elle eût
-semblé l'être. Son nez aquilin contrastait avec la petitesse de son
-front, car il est rare que cette forme de nez n'implique pas un beau
-front. Malgré de grosses lèvres rouges, l'indice d'une grande bonté,
-ce front annonçait trop peu d'idées pour que le cœur fût dirigé par
-l'intelligence: elle devait être bienfaisante sans grâce. Or, l'on
-reproche sévèrement à la vertu ses défauts, tandis qu'on est plein
-d'indulgence pour les qualités du vice. Ses cheveux châtains, d'une
-longueur extraordinaire, prêtaient à sa figure cette beauté qui résulte
-de la force et de l'abondance, les deux caractères principaux de sa
-personne. Au temps de ses prétentions, elle affectait de mettre sa
-figure de trois quarts pour montrer une très-jolie oreille qui se
-détachait bien au milieu du blanc azuré de son col et de ses tempes,
-rehaussé par son énorme chevelure. Vue ainsi, en habit de bal, elle
-pouvait paraître belle. Ses formes protubérantes, sa taille, sa santé
-vigoureuse arrachaient aux officiers de l'Empire cette exclamation:
-«Quel beau brin de fille!» Mais avec les années, l'embonpoint élaboré
-par une vie tranquille et sage, s'était insensiblement si mal réparti
-sur ce corps, qu'il en avait détruit les primitives proportions. En ce
-moment, aucun corset ne pouvait faire retrouver de hanches à la pauvre
-fille, qui semblait fondue d'une seule pièce. La jeune harmonie de son
-corsage n'existait plus, et son ampleur excessive faisait craindre
-qu'en se baissant elle ne fût emportée par ces masses supérieures; mais
-la nature l'avait douée d'un contre-poids naturel qui rendait inutile
-la mensongère précaution d'une _tournure_. Chez elle tout était bien
-vrai. En se triplant, son menton avait diminué la longueur du col et
-gêné le port de la tête. Elle n'avait pas de rides, mais des plis; et
-les plaisants prétendaient que, pour ne pas se couper, elle se mettait
-de la poudre aux articulations, ainsi qu'on en jette aux enfants.
-Cette grasse personne offrait à un jeune homme perdu de désirs, comme
-Athanase, la nature d'attraits qui devait le séduire. Les jeunes
-imaginations, essentiellement avides et courageuses, aiment à s'étendre
-sur ces belles nappes vives. C'était la perdrix dodue, alléchant le
-couteau du gourmet. Beaucoup d'élégants parisiens endettés se seraient
-très-bien résignés à faire exactement le bonheur de mademoiselle
-Cormon. Mais la pauvre fille avait déjà plus de quarante ans! En ce
-moment, après avoir pendant long-temps combattu pour mettre dans sa vie
-les intérêts qui font toute la femme, et néanmoins forcée d'être fille,
-elle se fortifiait dans sa vertu par les pratiques religieuses les plus
-sévères. Elle avait eu recours à la religion, cette grande consolatrice
-des virginités; son confesseur la dirigeait assez niaisement depuis
-trois ans dans la voie des macérations; il lui recommandait l'usage de
-la discipline, qui, s'il faut en croire la médecine moderne, produit
-un effet contraire à celui qu'en attendait ce pauvre prêtre de qui les
-connaissances hygiéniques n'étaient pas très-étendues. Ces pratiques
-absurdes commençaient à répandre une teinte monastique sur le visage
-de mademoiselle Cormon, assez souvent au désespoir en voyant son teint
-blanc contracter des tons jaunes qui annonçaient la maturité. Le léger
-duvet dont sa lèvre supérieure était ornée vers les coins s'avisait
-de grandir et dessinait comme une fumée. Les tempes se miroitaient!
-Enfin, la décroissance commençait. Il était authentique dans Alençon
-que le sang tourmentait mademoiselle Cormon; elle faisait subir ses
-confidences au chevalier de Valois, à qui elle nombrait ses bains de
-pieds, avec lequel elle combinait des réfrigérants. Le fin compère
-tirait alors sa tabatière, et, par forme de conclusion, contemplait la
-princesse Goritza.
-
---Le vrai calmant, disait-il, ma chère demoiselle, serait un bel et bon
-mari.
-
---Mais à qui se fier? répondait-elle.
-
-Le chevalier chassait alors les grains de tabac qui se fourraient dans
-les plis du pout-de-soie ou sur son gilet. Pour tout le monde, ce geste
-eût été fort naturel; mais il donnait toujours des inquiétudes à la
-pauvre fille. La violence de sa passion sans objet était si grande
-qu'elle n'osait plus regarder un homme en face, tant elle craignait
-de laisser apercevoir dans son regard le sentiment qui la poignait.
-Par un caprice qui n'était peut-être que la continuation de ses
-anciens procédés, quoiqu'elle se sentît attirée vers les hommes qui
-pouvaient encore lui convenir, elle avait tant de peur d'être taxée
-de folie en ayant l'air de leur faire la cour, qu'elle les traitait
-peu gracieusement. La plupart des personnes de sa société, se trouvant
-incapables d'apprécier ses motifs, toujours si nobles, expliquaient sa
-manière d'être avec ses cocélibataires comme la vengeance d'un refus
-essuyé ou prévu.
-
-Quand commença l'année 1815, elle atteignit à cet âge fatal qu'elle
-n'avouait pas, à quarante-deux ans. Son désir acquit alors une
-intensité qui avoisina la monomanie, car elle comprit que toute chance
-de progéniture finirait par se perdre; et ce que, dans sa céleste
-ignorance, elle désirait par-dessus tout, c'était des enfants. Il n'y
-avait pas une seule personne dans tout Alençon qui attribuât à cette
-vertueuse fille un seul désir des licences amoureuses: elle aimait
-en bloc sans rien imaginer de l'amour; c'était une Agnès catholique,
-incapable d'inventer une seule des ruses de l'Agnès de Molière. Depuis
-quelques mois, elle comptait sur un hasard. Le licenciement des
-troupes impériales et la reconstitution de l'armée royale opéraient
-un certain mouvement dans la destinée de beaucoup d'hommes qui
-retournaient, les uns en demi-solde, les autres avec ou sans pension,
-chacun dans leur pays natal, tous ayant le désir de corriger leur
-mauvais sort et de faire une fin qui, pour mademoiselle Cormon, pouvait
-être un délicieux commencement. Il était difficile que, parmi ceux
-qui reviendraient aux environs, il ne se trouvât pas quelque brave
-militaire honorable, valide surtout, d'âge convenable, de qui le
-caractère servirait de passeport aux opinions bonapartistes: peut-être
-même s'en rencontrerait-il qui, pour regagner une position perdue, se
-feraient royalistes. Ce calcul soutint encore pendant les premiers
-mois de l'année mademoiselle Cormon dans la sévérité de son attitude.
-Mais les militaires qui vinrent habiter la ville se trouvèrent tous
-ou trop vieux ou trop jeunes, trop bonapartistes ou trop mauvais
-sujets, dans des situations incompatibles avec les mœurs, le rang et la
-fortune de mademoiselle Cormon, qui chaque jour se désespéra davantage.
-Les officiers supérieurs avaient tous profité de leurs avantages
-sous Napoléon pour se marier, et ceux-là devenaient royalistes dans
-l'intérêt de leurs familles. Mademoiselle Cormon avait beau prier Dieu
-de lui faire la grâce de lui envoyer un mari afin qu'elle pût être
-chrétiennement heureuse, il était sans doute écrit qu'elle mourrait
-vierge et martyre, car il ne se présentait aucun homme qui eût tournure
-de mari. Les conversations qui se tenaient chez elle tous les soirs
-faisaient assez bien la police de l'État Civil pour qu'il n'arrivât
-pas dans Alençon un seul étranger sans qu'elle ne fût instruite de
-ses mœurs, de sa fortune et de sa qualité. Mais Alençon n'est pas une
-ville qui affriande l'étranger, elle n'est sur le chemin d'aucune
-capitale, elle n'a pas de hasards. Les marins qui vont de Brest à
-Paris ne s'y arrêtent même pas. La pauvre fille finit par comprendre
-qu'elle était réduite aux indigènes; aussi son œil prenait-il parfois
-une expression féroce, à laquelle le malicieux chevalier répondait
-par un fin regard en tirant sa tabatière et contemplant la princesse
-Goritza. Monsieur de Valois savait que, dans la jurisprudence féminine,
-une première fidélité est solidaire de l'avenir. Mais mademoiselle
-Cormon, avouons-le, avait peu d'esprit: elle ne comprenait rien au
-manége de la tabatière. Elle redoublait de vigilance pour combattre
-le _malin esprit_. Sa rigide dévotion et les principes les plus
-sévères contenaient ses cruelles souffrances dans les mystères de la
-vie privée. Tous les soirs, en se retrouvant seule, elle songeait
-à sa jeunesse perdue, à sa fraîcheur fanée, aux vœux de la nature
-trompée; et, tout en immolant au pied de la croix ses passions, poésies
-condamnées à rester en portefeuille, elle se promettait bien, si par
-hasard un homme de bonne volonté se présentait, de ne le soumettre
-à aucune épreuve et de l'accepter tel qu'il serait. En sondant ses
-bonnes dispositions, par certaines soirées plus âpres que les autres,
-elle allait jusqu'à épouser en pensée un sous-lieutenant, un fumeur
-qu'elle se proposait de rendre, à force de soins, de complaisance et
-de douceur, le meilleur sujet de la terre; elle allait jusqu'à le
-prendre criblé de dettes. Mais il fallait le silence de la nuit pour
-ces mariages fantastiques où elle se plaisait à jouer le sublime rôle
-des anges gardiens. Le lendemain, si Pérotte trouvait le lit de sa
-maîtresse sens dessus dessous, mademoiselle avait repris sa dignité; le
-lendemain, après déjeuner, elle voulait un homme de quarante ans, un
-bon propriétaire, bien conservé, un quasi-jeune homme.
-
-L'abbé de Sponde était incapable d'aider sa nièce en quoi que ce
-soit dans ses manœuvres matrimoniales. Ce bonhomme, âgé d'environ
-soixante-dix ans, attribuait les désastres de la Révolution française
-à quelque dessein de la Providence, empressée de frapper une Église
-dissolue. L'abbé de Sponde s'était donc jeté dans le sentier depuis
-longtemps abandonné que pratiquaient jadis les solitaires pour aller
-au ciel: il menait une vie ascétique, sans emphase, sans triomphe
-extérieur. Il dérobait au monde ses œuvres de charité, ses continuelles
-prières et ses mortifications; il pensait que les prêtres devaient
-tous agir ainsi pendant la tourmente, et il prêchait d'exemple. Tout
-en offrant au monde un visage calme et riant, il avait fini par se
-détacher entièrement des intérêts mondains: il songeait exclusivement
-aux malheureux, aux besoins de l'Église et à son propre salut. Il
-avait laissé l'administration de ses biens à sa nièce, qui lui en
-remettait les revenus, et à laquelle il payait une modique pension,
-afin de pouvoir dépenser le surplus en aumônes secrètes et en dons à
-l'Église. Toutes les affections de l'abbé s'étaient concentrées sur sa
-nièce qui le regardait comme un père; mais c'était un père distrait,
-ne concevant point les agitations de la Chair, et remerciant Dieu de
-ce qu'il maintenait sa chère fille dans le célibat; car il avait,
-depuis sa jeunesse, adopté le système de saint Jean-Chrysostome, qui
-a écrit que «_l'état de virginité était autant au-dessus de l'état de
-mariage que l'Ange était au-dessus de l'Homme_.» Habituée à respecter
-son oncle, mademoiselle Cormon n'osait pas l'initier aux désirs que
-lui inspirait un changement d'état. Le bonhomme, accoutumé de son
-côté au train de la maison, eût d'ailleurs peu goûté l'introduction
-d'un maître au logis. Préoccupé par les misères qu'il soulageait,
-perdu dans les abîmes de la prière, l'abbé de Sponde avait souvent des
-distractions que les gens de sa société prenaient pour des absences;
-peu causeur, il avait un silence affable et bienveillant. C'était un
-homme de haute taille, sec, à manières graves, solennelles, dont le
-visage exprimait des sentiments doux, un grand calme intérieur, et
-qui, par sa présence, imprimait à cette maison une autorité sainte. Il
-aimait beaucoup le voltairien chevalier de Valois. Ces deux majestueux
-débris de la Noblesse et du Clergé, quoique de mœurs différentes,
-se reconnaissaient à leurs traits généraux; d'ailleurs le chevalier
-était aussi onctueux avec l'abbé de Sponde qu'il était paternel avec
-ses grisettes. Quelques personnes pourraient croire que mademoiselle
-Cormon cherchait tous les moyens d'arriver à son but; que, parmi les
-légitimes artifices permis aux femmes, elle s'adressait à la toilette,
-qu'elle se décolletait, qu'elle déployait les coquetteries négatives
-d'un magnifique port d'armes. Mais point! Elle était héroïque et
-immobile dans ses guimpes comme un soldat dans sa guérite. Ses robes,
-ses chapeaux, ses chiffons, tout se confectionnait chez des marchandes
-de modes d'Alençon, deux sœurs bossues qui ne manquaient pas de
-goût. Malgré les instances de ces deux artistes, mademoiselle Cormon
-se refusait aux tromperies de l'élégance; elle voulait être cossue
-en tout, chair et plumes; mais peut-être les lourdes façons de ses
-robes allaient-elles bien à sa physionomie. Se moque qui voudra de la
-pauvre fille! vous la trouverez sublime, âmes généreuses qui ne vous
-inquiétez jamais de la forme que prend le sentiment, et l'admirez
-là où il est! Ici quelques femmes légères essaieront peut-être de
-chicaner la vraisemblance de ce récit, elle diront qu'il n'existe pas
-en France de fille assez niaise pour ignorer l'art de pêcher un homme,
-que mademoiselle Cormon est une de ces exceptions monstrueuses que le
-bon sens interdit de présenter comme type; que la plus vertueuse et la
-plus niaise fille qui veut attraper un goujon trouve encore un appât
-pour armer sa ligne. Mais ces critiques tombent, si l'on vient à penser
-que la sublime religion catholique, apostolique et romaine, est encore
-debout en Bretagne et dans l'ancien duché d'Alençon. La foi, la piété,
-n'admettent pas ces subtilités. Mademoiselle Cormon marchait dans la
-voie du salut, en préférant les malheurs de sa virginité infiniment
-trop prolongée au malheur d'un mensonge, au péché d'une ruse. Chez
-une fille armée de la discipline, la vertu ne pouvait transiger;
-l'amour ou le calcul devaient venir la trouver très-résolument. Puis,
-ayons le courage de faire une observation cruelle par un temps où la
-religion n'est plus considérée que comme un moyen par ceux-ci, comme
-une poésie par ceux-là. La dévotion cause une ophthalmie morale. Par
-une grâce providentielle, elle ôte aux âmes en route pour l'éternité
-la vue de beaucoup de petites choses terrestres. En un mot, les
-dévotes sont stupides sur beaucoup de points. Cette stupidité prouve
-d'ailleurs avec quelle force elles reportent leur esprit vers les
-sphères célestes; quoique le voltairien monsieur de Valois prétendît
-qu'il est extrêmement difficile de décider si ce sont les personnes
-stupides qui deviennent dévotes, ou si la dévotion a pour effet de
-rendre stupides les filles d'esprit. Songez-y bien, la vertu catholique
-la plus pure, avec ses amoureuses acceptations de tout calice, avec sa
-pieuse soumission aux ordres de Dieu, avec sa croyance à l'empreinte
-du doigt divin sur toutes les glaises de la vie, est la mystérieuse
-lumière qui se glissera dans les derniers replis de cette histoire
-pour leur donner tout leur relief, et qui certes les agrandira aux
-yeux de ceux qui ont encore la Foi. Puis, s'il y a bêtise, pourquoi ne
-s'occuperait-on pas des malheurs de la bêtise, comme on s'occupe des
-malheurs du génie? l'une est un élément social infiniment plus abondant
-que l'autre. Donc mademoiselle Cormon péchait aux yeux du monde par
-la divine ignorance des vierges. Elle n'était point observatrice, et
-sa conduite avec ses prétendus le prouvait assez. En ce moment même,
-une jeune fille de seize ans, qui n'aurait pas encore ouvert un seul
-roman, aurait lu cent chapitres d'amour dans les regards d'Athanase;
-tandis que mademoiselle Cormon n'y voyait rien, elle ne reconnaissait
-pas dans les tremblements de sa parole la force d'un sentiment qui
-n'osait se produire. Honteuse elle-même, elle ne devinait pas la honte
-d'autrui. Capable d'inventer les raffinements de grandeur sentimentale
-qui l'avaient primitivement perdue, elle ne les reconnaissait pas chez
-Athanase. Ce phénomène moral ne paraîtra pas extraordinaire aux gens
-qui savent que les qualités du cœur sont aussi indépendantes de celles
-de l'esprit que les facultés du génie le sont des noblesses de l'âme.
-Les hommes complets sont si rares que Socrate, l'une des plus belles
-perles de l'Humanité, convenait, avec un phrénologue de son temps,
-qu'il était né pour faire un fort mauvais drôle. Un grand général
-peut sauver son pays à Zurich et s'entendre avec des fournisseurs. Un
-banquier de probité douteuse peut se trouver homme d'État. Un grand
-musicien peut concevoir des chants sublimes et faire un faux. Une femme
-de sentiment peut être une grande sotte. Enfin, une dévote peut avoir
-une âme sublime, et ne pas reconnaître les sons que rend une belle
-âme à ses côtés. Les caprices produits par les infirmités physiques
-se rencontrent également dans l'ordre moral. Cette bonne créature,
-qui se désolait de ne faire ses confitures que pour elle et pour son
-vieil oncle, était devenue presque ridicule. Ceux qui se sentaient
-pris de sympathie pour elle à cause de ses qualités, et quelques-uns
-à cause de ses défauts, se moquaient de ses mariages manqués. Dans
-plus d'une conversation on se demandait ce que deviendraient de si
-beaux biens, et les économies de mademoiselle Cormon, et la succession
-de son oncle. Depuis longtemps elle était soupçonnée d'être au fond,
-malgré les apparences, une _fille originale_. En province il n'est pas
-permis d'être original: c'est avoir des idées incomprises par les
-autres, et l'on y veut l'égalité de l'esprit aussi bien que l'égalité
-des mœurs. Le mariage de mademoiselle Cormon était devenu dès 1804
-quelque chose de si problématique que _se marier comme mademoiselle
-Cormon_ fut dans Alençon une phrase proverbiale qui équivalait à la
-plus railleuse des négations. Il faut que l'esprit moqueur soit un des
-plus impérieux besoins de la France pour que cette excellente personne
-excitât quelques railleries dans Alençon. Non-seulement elle recevait
-toute la ville, elle était charitable, pieuse et incapable de dire une
-méchanceté; mais encore elle concordait à l'esprit général et aux mœurs
-des habitants qui l'aimaient comme le plus pur symbole de leur vie; car
-elle s'était encroûtée dans les habitudes de la province, elle n'en
-était jamais sortie, elle en avait les préjugés, elle en épousait les
-intérêts, elle l'adorait. Malgré ses dix-huit mille livres de rente
-en fonds de terre, fortune considérable en province, elle restait à
-l'unisson des maisons moins riches. Quand elle se rendait à sa terre du
-Prébaudet, elle y allait dans une vieille carriole d'osier, suspendue
-sur deux soupentes en cuir blanc, attelée d'une grosse jument poussive,
-et que fermaient à peine deux rideaux de cuir rougi par le temps. Cette
-carriole, connue de toute la ville, était soignée par Jacquelin autant
-que le plus beau coupé de Paris: mademoiselle y tenait, elle s'en
-servait depuis douze ans, elle faisait observer ce fait avec la joie
-triomphante de l'avarice heureuse. La plupart des habitants savaient
-gré à mademoiselle Cormon de ne pas les humilier par le luxe qu'elle
-aurait pu afficher; il est même à croire que, si elle avait fait venir
-de Paris une calèche, on en aurait plus glosé que de ses mariages
-manqués. La plus brillante voiture d'ailleurs l'aurait conduite au
-Prébaudet tout comme la vieille carriole. Or, la province, qui voit
-toujours la fin, s'inquiète assez peu de la beauté des moyens, pourvu
-qu'ils soient efficients.
-
-Pour achever la peinture des mœurs intimes de cette maison, il est
-nécessaire de grouper, autour de mademoiselle Cormon et de l'abbé de
-Sponde, Jacquelin, Josette et Mariette la cuisinière qui s'employaient
-au bonheur de l'oncle et de la nièce. Jacquelin, homme de quarante
-ans, gros et court, rougeot, brun, à figure de matelot breton, était
-au service de la maison depuis vingt-deux ans. Il servait à table, il
-pansait la jument, il jardinait, il cirait les souliers de l'abbé,
-faisait les commissions, sciait le bois, conduisait la carriole,
-allait chercher l'avoine, la paille et le foin au Prébaudet; il
-restait à l'antichambre le soir, endormi comme un loir. Il aimait,
-dit-on, Josette, fille de trente-six ans, que mademoiselle Cormon
-aurait renvoyée si elle se fût mariée. Aussi ces deux pauvres gens
-amassaient-ils leurs gages et s'aimaient-ils en silence, attendant
-et désirant le mariage de mademoiselle, comme les Juifs attendent
-le Messie. Josette, née entre Alençon et Mortagne, était petite et
-grasse; sa figure, qui ressemblait à un abricot crotté, ne manquait ni
-de physionomie ni d'esprit; elle passait pour gouverner sa maîtresse.
-Josette et Jacquelin, sûrs d'un dénoûment, cachaient une satisfaction
-qui faisait présumer que ces deux amants s'escomptaient l'avenir.
-Mariette, la cuisinière, également depuis quinze ans dans la maison,
-savait accommoder tous les plats en honneur dans le pays.
-
-Peut-être faudrait-il compter pour beaucoup la grosse vieille jument
-normande bai-brun qui traînait mademoiselle Cormon à sa campagne du
-Prébaudet, car les cinq habitants de cette maison portaient à cette
-bête une affection maniaque. Elle s'appelait Pénélope, et servait
-depuis dix-huit ans; elle était si bien soignée, servie avec tant de
-régularité que Jacquelin et mademoiselle espéraient en tirer parti
-pendant plus de dix ans encore. Cette bête était un perpétuel sujet de
-conversation et d'occupation: il semblait que la pauvre mademoiselle
-Cormon, n'ayant point d'enfant à qui sa maternité rentrée pût se
-prendre, la reportât sur ce bienheureux animal. Pénélope avait empêché
-mademoiselle d'avoir des serins, des chats, des chiens, famille fictive
-que se donnent presque tous les êtres solitaires au milieu de la
-société.
-
-Ces quatre fidèles serviteurs, car l'intelligence de Pénélope
-s'était élevée jusqu'à celle de ces bons domestiques, tandis qu'ils
-s'étaient abaissés jusqu'à la régularité muette et soumise de la bête,
-allaient et venaient chaque jour dans les mêmes occupations avec
-l'infaillibilité de la mécanique. Mais, comme ils le disaient dans leur
-langage, ils avaient mangé leur pain blanc en premier. Mademoiselle
-Cormon, comme toutes les personnes nerveusement agitées par une pensée
-fixe, devenait difficile, tracassière, moins par caractère que par
-le besoin d'employer son activité. Ne pouvant s'occuper d'un mari,
-d'enfants et des soins qu'ils exigent, elle s'attaquait à des minuties.
-Elle parlait pendant des heures entières sur des riens, sur une
-douzaine de serviettes numérotées Z qu'elle trouvait mises avant l'O.
-
---A quoi pense donc Josette! s'écriait-elle. Josette ne prend donc
-garde à rien?
-
-Mademoiselle demandait pendant huit jours si Pénélope avait eu son
-avoine à deux heures, parce qu'une seule fois Jacquelin s'était
-attardé. Sa petite imagination travaillait sur des bagatelles. Une
-couche de poussière oubliée par le plumeau, des tranches de pain
-mal grillées par Mariette, le retard apporté par Jacquelin à venir
-fermer les fenêtres sur lesquelles donnait le soleil dont les rayons
-mangeaient les couleurs du meuble, toutes ces grandes petites choses
-engendraient de graves querelles où mademoiselle s'emportait. Tout
-changeait donc, s'écriait-elle, elle ne reconnaissait plus ses
-serviteurs d'autrefois; ils se gâtaient, elle était trop bonne. Un jour
-Josette lui donna la _Journée du Chrétien_ au lieu de la _Quinzaine de
-Pâques_. Toute la ville apprit le soir ce malheur. Mademoiselle avait
-été forcée de revenir de Saint-Léonard chez elle, et son départ subit
-de l'église, où elle avait dérangé toutes les chaises, fit supposer des
-énormités. Elle fut donc obligée de dire à ses amis la cause de cet
-accident.
-
---Josette, avait-elle dit avec douceur, que pareille chose n'arrive
-plus!
-
-Mademoiselle Cormon était, sans s'en douter, très-heureuse de ces
-petites querelles qui servaient d'émonctoire à ses acrimonies. L'esprit
-a ses exigences; il a, comme le corps, sa gymnastique. Ces inégalités
-d'humeur furent acceptées par Josette et Jacquelin, comme les
-intempéries de l'atmosphère le sont pour le laboureur. Ces trois bonnes
-gens disaient: «Il fait beau temps ou il pleut!» sans accuser le ciel.
-Parfois, en se levant, le matin dans la cuisine, ils se demandaient
-dans quelle humeur se lèverait mademoiselle, comme un fermier consulte
-les brumes de l'aurore. Enfin, nécessairement mademoiselle Cormon avait
-fini par se contempler elle-même dans les infiniment petits de sa vie.
-Elle et Dieu, son confesseur et ses lessives, ses confitures à faire et
-les offices à entendre, son oncle à soigner avaient absorbé sa faible
-intelligence. Pour elle, les atomes de la vie se grossissaient en vertu
-d'une optique particulière aux gens égoïstes par nature ou par hasard.
-Sa santé si parfaite donnait une valeur effrayante au moindre embarras
-survenu dans les tubes digestifs. Elle vivait d'ailleurs sous la férule
-de la médecine de nos aïeux, et prenait par an quatre médecines de
-précaution à faire crever Pénélope, mais qui la ragaillardissaient.
-Si Josette, en l'habillant, trouvait un léger bouton épanoui sur les
-omoplates encore satinées de mademoiselle, c'était un sujet d'énormes
-perquisitions dans les différents bols alimentaires de la semaine.
-Quel triomphe si Josette rappelait à sa maîtresse un certain lièvre
-trop ardent qui avait dû faire lever ce damné bouton. Avec quelle joie
-toutes deux disaient:--Il n'y a pas de doute, c'est le lièvre.
-
---Mariette l'avait trop épicé, reprenait mademoiselle, je lui dis
-toujours de _faire doux_ pour mon oncle et pour moi, mais Mariette n'a
-pas plus de mémoire que...
-
---Que le lièvre, disait Josette.
-
---C'est vrai, répondait mademoiselle, elle n'a pas plus de mémoire que
-le lièvre, tu as bien trouvé cela.
-
-Quatre fois par an, au commencement de chaque saison, mademoiselle
-Cormon allait passer un certain nombre de jours à sa terre du
-Prébaudet. On était alors à la mi-mai, époque à laquelle mademoiselle
-Cormon voulait voir si ses pommiers avaient bien _neigé_, mot du pays
-qui exprime l'effet produit sous ces arbres par la chute de leurs
-fleurs. Quand l'amas circulaire des pétales tombés ressemble à une
-couche de neige, le propriétaire peut espérer une abondante récolte de
-cidre. En même temps qu'elle jaugeait ainsi ses tonneaux, mademoiselle
-Cormon veillait aux réparations que l'hiver avait nécessitées; elle
-ordonnait les façons de son jardin et de son verger, d'où elle
-tirait de nombreuses provisions. Chaque saison avait sa nature
-d'affaires. Mademoiselle donnait avant son départ un dîner d'adieu
-à ses fidèles, quoiqu'elle dût les retrouver trois semaines après.
-C'était toujours une nouvelle qui retentissait dans Alençon que le
-départ de mademoiselle Cormon. Ses habitués, en retard d'une visite,
-venaient alors la voir; son appartement de réception était plein;
-chacun lui souhaitait un bon voyage comme si elle eût dû faire route
-pour Calcutta. Puis le lendemain matin, les marchands étaient sur le
-pas de leurs portes. Petits et grands regardaient passer la carriole,
-et il semblait qu'on s'apprît une nouvelle en se répétant les uns aux
-autres:--Mademoiselle Cormon va donc au Prébaudet!
-
-Par ici, l'un disait:--_Elle a du pain de cuit_, celle-là.
-
---Hé, mon gars, répondait le voisin, c'est une brave personne; si le
-bien tombait toujours en de pareilles mains, le pays ne verrait pas un
-mendiant...
-
-Par là, un autre:--Tiens, tiens, je ne m'étonne pas si nos vignobles
-de haute futaie sont en fleurs, voilà mademoiselle Cormon qui part
-pour le Prébaudet. D'où vient qu'elle se marie si peu?
-
---Je l'épouserais bien tout de même, répondait un plaisant: le mariage
-est à moitié fait, il y a une partie de consentante; mais l'autre ne
-veut pas. Bah! c'est pour monsieur du Bousquier que le four chauffe!
-
---Monsieur du Bousquier?... elle l'a refusé.
-
-Le soir, dans toutes les réunions, on se disait
-gravement:--Mademoiselle Cormon est partie.
-
-Ou:--Vous avez donc laissé partir mademoiselle Cormon?
-
-Le mercredi choisi par Suzanne pour son esclandre était, par un effet
-du hasard, ce mercredi d'adieu, jour où mademoiselle Cormon faisait
-tourner la tête à Josette pour les paquets à emporter. Donc, pendant
-la matinée, il s'était dit et passé des choses en ville qui prêtaient
-le plus vif intérêt à cette assemblée d'adieu. Madame Granson était
-allée sonner la cloche dans dix maisons, pendant que la vieille fille
-délibérait sur les encas de son voyage, et que le malin chevalier de
-Valois faisait un piquet chez mademoiselle Armande de Gordes, sœur du
-vieux marquis de Gordes dont elle tenait la maison, et qui était la
-reine du salon aristocratique.
-
-S'il n'était indifférent pour personne de voir quelle figure ferait le
-séducteur pendant la soirée, il était important pour le chevalier et
-pour madame Granson de savoir comment mademoiselle Cormon prendrait
-la nouvelle en sa double qualité de fille nubile et de présidente
-de la Société de Maternité. Quant à l'innocent du Bousquier, il se
-promenait sur le Cours en commençant à croire que Suzanne l'avait joué:
-ce soupçon le confirmait dans ses principes à l'endroit des femmes.
-Dans ces jours de gala, la table était déjà mise vers trois heures
-et demie; car en ce temps le monde fashionable d'Alençon dînait, par
-extraordinaire, à quatre heures. On y dînait encore, sous l'Empire, à
-deux heures après midi, comme jadis; mais l'on soupait! Un des plaisirs
-que mademoiselle Cormon savourait le plus, sans y entendre malice,
-mais qui certes reposait sur l'égoïsme, consistait dans l'indicible
-satisfaction qu'elle éprouvait à se voir habillée comme l'est une
-maîtresse de maison qui va recevoir ses hôtes. Quand elle s'était
-ainsi mise sous les armes, il se glissait dans les ténèbres de son
-cœur un rayon d'espoir: une voix lui disait que la nature ne l'avait
-pas si abondamment pourvue en vain, et qu'il allait se présenter un
-homme entreprenant. Son désir se rafraîchissait comme elle avait
-rafraîchi son corps; elle se contemplait dans sa double étoffe avec une
-sorte d'ivresse, puis cette satisfaction se continuait alors qu'elle
-descendait pour donner son redoutable coup d'œil au salon, au cabinet
-et au boudoir. Elle s'y promenait avec le contentement naïf du riche
-qui pense à tout moment qu'il est riche et ne manquera jamais de rien.
-Elle regardait ses meubles éternels, ses antiquités, ses laques; elle
-se disait que de si belles choses voulaient un maître. Après avoir
-admiré la salle à manger, remplie par la table oblongue où s'étendait
-une nappe de neige ornée d'une vingtaine de couverts placés à des
-distances égales; après avoir vérifié l'escadron de bouteilles qu'elle
-avait indiquées, et qui montraient d'honorables étiquettes; après avoir
-méticuleusement vérifié les noms écrits sur de petits papiers par la
-main tremblante de l'abbé, seul soin qu'il prît dans le ménage et qui
-donnait lieu à de graves discussions sur la place de chaque convive;
-alors mademoiselle allait, dans ses atours, rejoindre son oncle,
-qui, vers ce moment le plus joli de la journée, se promenait sur la
-terrasse, le long de la Brillante, en écoutant le ramage des oiseaux
-nichés dans le couvert sans avoir à craindre les chasseurs ou les
-enfants. Durant ces heures d'attente, elle n'abordait jamais l'abbé de
-Sponde sans lui faire quelques questions saugrenues, afin d'entraîner
-le bon vieillard dans une discussion qui pût l'amuser. Voici pourquoi,
-car cette particularité doit achever de peindre le caractère de cette
-excellente fille.
-
-Mademoiselle Cormon regardait comme un de ses devoirs de parler: non
-qu'elle fût bavarde, elle avait malheureusement trop peu d'idées et
-savait trop peu de phrases pour discourir; mais elle croyait accomplir
-ainsi l'un des devoirs sociaux prescrits par la religion qui nous
-ordonne d'être agréable à notre prochain. Cette obligation lui coûtait
-tant qu'elle avait consulté son directeur, l'abbé Couturier, sur ce
-point de civilité puérile et honnête. Malgré l'humble observation de
-sa pénitente qui lui avoua la rudesse du travail intérieur auquel
-se livrait son esprit pour trouver quelque chose à dire, ce vieux
-prêtre, si ferme sur la discipline, lui avait lu tout un passage de
-saint François de Sales sur les devoirs de la femme du monde, sur la
-décente gaieté des pieuses chrétiennes qui devaient réserver leur
-sévérité pour elles-mêmes et se montrer aimables chez elles et faire
-que le prochain ne s'y ennuyât point. Ainsi pénétrée de ses devoirs,
-et voulant à tout prix obéir à son directeur qui lui avait dit de
-causer avec aménité, quand la pauvre fille voyait la conversation
-s'alanguir, elle suait dans son corset, tant elle souffrait en essayant
-d'émettre des idées pour ranimer les discussions éteintes. Elle lâchait
-alors des propositions étranges, comme celle-ci: _personne ne peut se
-trouver dans deux endroits à la fois, à moins d'être petit oiseau_,
-par laquelle, un jour, elle réveilla, non sans succès, une discussion
-sur l'ubiquité des apôtres à laquelle elle n'avait rien compris. Ces
-sortes de _rentrées_ lui méritaient dans sa société le surnom de _la
-bonne mademoiselle Cormon_. Dans la bouche des beaux esprits de la
-société, ce mot voulait dire qu'elle était ignorante comme une carpe,
-et un peu _bestiote_; mais beaucoup de personnes de sa force prenaient
-l'épithète dans son vrai sens et répondaient:--Oh, oui! mademoiselle
-Cormon est excellente. Parfois, elle faisait des questions si absurdes,
-toujours pour être agréable à ses hôtes et remplir ses devoirs envers
-le monde, que le monde éclatait de rire. Elle demandait, par exemple,
-ce que le gouvernement faisait des impositions qu'il recevait depuis
-si long-temps; pourquoi la Bible n'avait pas été imprimée du temps de
-Jésus-Christ, puisqu'elle était de Moïse. Elle était de la force de ce
-_country gentleman_ qui, entendant toujours parler de la Postérité à la
-Chambre des Communes, se leva pour faire ce _speech_ devenu célèbre:
-
---Messieurs, j'entends toujours parler ici de la Postérité, je voudrais
-bien savoir ce que cette puissance a fait pour l'Angleterre?
-
-Dans ces circonstances, l'héroïque chevalier de Valois amenait au
-secours de la vieille fille toutes les forces de sa spirituelle
-diplomatie en voyant le sourire qu'échangeaient d'impitoyables
-demi-savants. Le vieux gentilhomme, qui aimait à enrichir les
-femmes, prêtait de l'esprit à mademoiselle Cormon en la soutenant
-paradoxalement; il en couvrait si bien la retraite, que parfois la
-vieille fille semblait ne pas avoir dit une sottise. Elle avoua
-sérieusement un jour qu'elle ne savait pas quelle différence il y avait
-entre les bœufs et les taureaux. Le ravissant chevalier arrêta les
-éclats de rire en répondant que les bœufs ne pouvaient jamais être que
-les oncles des taures (nom de la génisse en patois). Une autre fois,
-entendant beaucoup parler des élèves et des difficultés que ce commerce
-présentait, conversation qui revenait souvent dans un pays où se trouve
-le superbe haras du Pin, elle comprit que les chevaux provenaient des
-_montes_, et demanda _pourquoi l'on ne faisait pas deux montes par
-an_! Le chevalier attira les rires sur lui.
-
---C'est très-possible, dit-il.
-
-Les assistants l'écoutèrent.
-
---La faute, reprit-il, vient des naturalistes qui n'ont pas encore su
-contraindre les juments à porter moins de onze mois.
-
-La pauvre fille ne savait pas plus ce qu'était une monte qu'elle ne
-savait reconnaître un bœuf d'un taureau. Le chevalier de Valois servait
-une ingrate: jamais mademoiselle Cormon ne comprit un seul de ses
-chevaleresques services. En voyant la conversation ranimée, elle ne
-se trouvait pas si bête qu'elle pensait l'être. Enfin, un jour, elle
-s'établit dans son ignorance, comme le duc de Brancas, le héros du
-distrait, se posa dans le fossé où il avait versé, et y prit si bien
-ses aises, que quand on vint l'en retirer, il demanda ce qu'on lui
-voulait. Depuis cette époque assez récente, mademoiselle de Cormon
-perdit sa crainte, elle eut un aplomb qui donnait à ses rentrées
-quelque chose de la solennité avec laquelle les Anglais accomplissent
-leurs niaiseries patriotiques et qui est comme la fatuité de la bêtise.
-En arrivant auprès de son oncle d'un pas magistral, elle ruminait donc
-une question à lui faire pour le tirer de ce silence qui la peinait
-toujours, car elle le croyait ennuyé.
-
---Mon oncle, lui dit-elle en se pendant à son bras et se collant
-joyeusement à son côté (c'était encore une de ses fictions, elle
-pensait:--Si j'avais un mari, je serais ainsi!); mon oncle, si tout
-arrive ici-bas par la volonté de Dieu, il y a donc une raison de toute
-chose?
-
---Certes, fit gravement l'abbé de Sponde qui chérissant sa nièce
-se laissait toujours arracher à ses méditations avec une patience
-angélique.
-
---Alors, si je reste fille, une supposition, Dieu le veut?
-
---Oui, mon enfant, dit l'abbé.
-
---Mais, cependant, comme rien ne m'empêche de me marier demain, sa
-volonté peut être détruite par la mienne?
-
---Cela serait vrai, si nous connaissions la véritable volonté de Dieu,
-répondit l'ancien prieur de Sorbonne. Remarque donc ma fille que tu
-mets un _si_?
-
-La pauvre fille, qui avait espéré entraîner son oncle dans une
-discussion matrimoniale par un argument _ad omnipotentem_, resta
-stupéfaite; mais les personnes dont l'esprit est obtus suivent la
-terrible logique des enfants qui consiste à aller de réponse en
-demande, logique souvent embarrassante.
-
---Mais, mon oncle, Dieu n'a pas fait les femmes pour qu'elles restent
-filles; car, elles doivent être ou toutes filles, ou toutes femmes. Il
-y a de l'injustice dans la distribution des rôles.
-
---Ma fille, dit le bon abbé, tu donnes tort à l'Église qui prescrit le
-célibat comme la meilleure voie pour aller à Dieu.
-
---Mais si l'Église a raison, et que tout le monde fût bon catholique,
-le genre humain finirait donc, mon oncle?
-
---Tu as trop d'esprit, Rose, il n'en faut pas tant pour être heureuse.
-
-Un mot pareil excitait un sourire de satisfaction sur les lèvres de la
-pauvre fille, et la confirmait dans la bonne opinion qu'elle commençait
-à prendre d'elle-même. Et voilà, comment le monde, comment nos amis
-et nos ennemis sont les complices de nos défauts! En ce moment,
-l'entretien fut interrompu par l'arrivée successive des convives. Dans
-ces jours d'apparat, cette scène locale amenait de petites familiarités
-entre les gens de la maison et les personnes invitées. Mariette
-disait au Président du Tribunal, gourmand de haut bord, en le voyant
-passer:--Ah! monsieur du Ronceret, j'ai fait les choux-fleurs au gratin
-à votre intention, car mademoiselle sait combien vous les aimez, et m'a
-dit:--Ne les manque pas, Mariette, nous avons monsieur le Président.
-
---Cette bonne demoiselle Cormon! répondit le justicier du pays.
-Mariette, les avez-vous mouillés avec du jus au lieu de bouillon? c'est
-plus onctueux!
-
-Le Président ne dédaignait point d'entrer dans la chambre du conseil où
-Mariette rendait ses arrêts, il y jetait le coup d'œil du gastronome et
-l'avis du maître.
-
---Bonjour, madame, disait Josette à madame Granson qui courtisait la
-femme de chambre, mademoiselle a bien pensé à vous, vous aurez un plat
-de poisson.
-
-Quant au chevalier de Valois, il disait à Mariette, avec le ton léger
-d'un grand seigneur qui se familiarise:--Eh! bien, cher cordon bleu, à
-qui je donnerais la croix de la légion-d'honneur, y a-t-il quelque fin
-morceau pour lequel il faille se réserver?
-
---Oui, oui, monsieur de Valois, un lièvre envoyé du Prébaudet, il
-pesait quatorze livres.
-
---Bonne fille! disait le chevalier en confirmant Josette. Ah! il pèse
-quatorze livres!
-
-Du Bousquier n'était pas invité. Mademoiselle Cormon, fidèle au système
-que vous savez, traitait mal ce quinquagénaire, pour qui elle éprouvait
-d'inexplicables sentiments attachés aux plus profonds replis de son
-cœur. Quoiqu'elle l'eût refusé, parfois elle s'en repentait; elle avait
-tout ensemble comme un pressentiment qu'elle l'épouserait, et une
-terreur qui l'empêchait de souhaiter ce mariage. Son âme, stimulée par
-ces idées, se préoccupait de du Bousquier. Sans se l'avouer, elle était
-influencée par les formes herculéennes du républicain. Quoiqu'ils ne
-s'expliquassent pas les contradictions de mademoiselle Cormon, madame
-Granson et le chevalier de Valois avaient surpris de naïfs regards
-coulés en dessous, dont la signification était assez claire pour
-que tous deux essayassent de ruiner les espérances déjà déjouées de
-l'ancien fournisseur, et qu'il avait certes conservées. Deux convives,
-que leurs fonctions excusaient par avance, se faisaient attendre:
-l'un était monsieur du Coudrai, le conservateur des hypothèques;
-l'autre, monsieur Choisnel, ancien intendant de la maison de Gordes,
-le notaire de la haute aristocratie par laquelle il était reçu avec
-une distinction que lui méritaient ses vertus, et qui d'ailleurs avait
-une fortune considérable. Quand ces deux retardataires arrivèrent,
-Jacquelin leur dit, en les voyant aller au salon:--_Ils_ sont tous au
-jardin.
-
-Sans doute les estomacs étaient impatients, car, à l'aspect du
-conservateur des hypothèques, un des hommes les plus aimables de la
-ville, et qui n'avait que le défaut d'avoir épousé, pour sa fortune,
-une vieille femme insupportable et de commettre d'énormes calembours
-dont il riait le premier; il s'éleva le léger brouhaha par lequel
-s'accueillent les derniers venus en semblable occurrence. En attendant
-l'annonce officielle du service, la compagnie se promenait sur la
-terrasse, le long de la Brillante, en regardant les herbes fluviatiles,
-la mosaïque du lit, et les détails si jolis des maisons accroupies sur
-l'autre rive, les vieilles galeries de bois, les fenêtres aux appuis en
-ruines, les étais obliques de quelque chambre en avant sur la rivière,
-les jardinets où séchaient des guenilles, l'atelier du menuisier, enfin
-ces misères de petite ville auxquelles le voisinage des eaux, un saule
-pleureur penché, des fleurs, un rosier communiquent je ne sais quelle
-grâce, digne des paysagistes. Le chevalier étudiait toutes les figures,
-car il avait appris que son brûlot s'était très-heureusement attaché
-aux meilleures coteries de la ville; mais personne ne parlait encore à
-haute voix de cette grande nouvelle, de Suzanne et de du Bousquier. Les
-gens de province possèdent au plus haut degré l'art de distiller les
-cancans: le moment pour s'entretenir de cette étrange aventure n'était
-pas arrivé, il fallait que chacun se fût recordé. Donc on se disait à
-l'oreille:--Vous savez?
-
---Oui.
-
---Du Bousquier?
-
---Et la belle Suzanne.
-
---Mademoiselle Cormon n'en sait rien.
-
---Non.
-
---Ah!
-
-C'était le _piano_ du cancan dont le _rinforzando_ allait éclater
-quand on en serait à déguster la première entrée. Tout-à-coup monsieur
-de Valois avisa madame Granson qui avait arboré son chapeau vert à
-bouquets d'oreilles d'ours, et dont la figure pétillait. Était-ce
-envie de commencer le concert? Quoiqu'une semblable nouvelle fût comme
-une mine d'or à exploiter dans la vie monotone de ces personnages,
-l'observateur et défiant chevalier crut reconnaître chez cette bonne
-femme l'expression d'un sentiment plus étendu: la joie causée par le
-triomphe d'un intérêt personnel!.... Aussitôt il se retourna pour
-examiner Athanase, et le surprit dans le silence significatif d'une
-concentration profonde. Bientôt, un regard jeté par le jeune homme sur
-le corsage de mademoiselle Cormon, lequel ressemblait assez à deux
-timbales de régiment, porta dans l'âme du chevalier une lueur subite.
-Cet éclair lui permit d'entrevoir tout le passé.
-
---Ah! diantre, se dit-il, à quel coup de caveçon je suis exposé!
-
-Monsieur de Valois se rapprocha de mademoiselle Cormon pour pouvoir
-lui donner le bras en la conduisant à la salle à manger. La vieille
-fille avait pour le chevalier une considération respectueuse; car
-certes son nom et la place qu'il occupait parmi les constellations
-aristocratiques du Département en faisaient le plus brillant ornement
-de son salon. Dans son for intérieur, depuis douze ans, mademoiselle
-Cormon désirait devenir madame de Valois. Ce nom était comme une
-branche à laquelle s'attachaient les idées qui _essaimaient_ de sa
-cervelle touchant la noblesse, le rang et les qualités extérieures
-d'un parti; mais si le chevalier de Valois était l'homme choisi par
-le cœur, par l'esprit, par l'ambition, cette vieille ruine, quoique
-peignée comme le saint Jean d'une procession, effrayait mademoiselle
-Cormon: si elle voyait un gentilhomme en lui, la fille ne voyait pas
-de mari. L'indifférence affectée par le chevalier en fait de mariage,
-et surtout la prétendue pureté de ses mœurs dans une maison pleine de
-grisettes, faisaient un tort énorme à monsieur de Valois, contrairement
-à ses prévisions. Ce gentilhomme, qui avait vu si juste dans l'affaire
-de la rente viagère, se trompait en ceci. Sans qu'elle s'en doutât, les
-pensées de mademoiselle Cormon sur le trop sage chevalier pouvaient se
-traduire par ce mot:--Quel dommage qu'il ne soit pas un peu libertin!
-Les observateurs du cœur humain ont remarqué le penchant des dévotes
-pour les mauvais sujets, en s'étonnant de ce goût qu'ils croient
-opposé à la vertu chrétienne. D'abord, quelle plus belle destinée
-donneriez-vous à la femme vertueuse que celle de purifier à la manière
-du charbon les eaux troubles du vice? Mais comment n'a-t-on pas vu
-que ces nobles créatures, réduites par la rigidité de leurs principes
-à ne jamais enfreindre la fidélité conjugale, doivent naturellement
-désirer un mari de haute expérience pratique! Les mauvais sujets sont
-des grands hommes en amour. Ainsi, la pauvre fille gémissait de trouver
-son vase d'élection cassé en deux morceaux. Dieu seul pouvait souder
-le chevalier de Valois et du Bousquier. Pour bien faire comprendre
-l'importance du peu de mots que le chevalier et mademoiselle Cormon
-allaient se dire, il est nécessaire d'exposer deux graves affaires
-qui s'agitaient dans la ville, et sur lesquelles les opinions étaient
-divisées. Du Bousquier, d'ailleurs, s'y trouvait mystérieusement mêlé.
-
-L'une concernait le curé d'Alençon, qui jadis avait prêté le serment
-constitutionnel, et qui vainquait en ce moment les répugnances
-catholiques en déployant les plus hautes vertus. Ce fut un Cheverus
-au petit pied, et si bien apprécié, qu'à sa mort la ville entière le
-pleura. Mademoiselle Cormon et l'abbé de Sponde appartenaient à cette
-Petite-Église sublime dans son orthodoxie, et qui fut à la cour de
-Rome ce que les ultras allaient être à Louis XVIII. L'abbé surtout
-ne reconnaissait pas l'Église qui avait transigé forcément avec les
-constitutionnels. Ce curé n'était point reçu dans la maison Cormon,
-dont les sympathies étaient acquises au desservant de Saint-Léonard,
-la paroisse aristocratique d'Alençon. Du Bousquier, ce libéral
-enragé caché sous la peau du royaliste, savait combien les points de
-ralliement sont nécessaires aux mécontents qui sont le fond de boutique
-de toutes les Oppositions, et il avait déjà groupé les sympathies
-de la classe moyenne autour de ce curé. Voici la seconde affaire.
-Sous l'inspiration secrète de ce diplomate grossier, l'idée de bâtir
-un théâtre était éclose dans la ville d'Alençon. Les Séides de du
-Bousquier ne connaissaient pas leur Mahomet, mais ils n'en étaient
-que plus ardents en croyant défendre leur propre conception. Athanase
-était un des plus chauds partisans de la construction d'une salle de
-spectacle, et, depuis quelques jours, il plaidait dans les bureaux de
-la Mairie pour une cause que tous les jeunes gens avaient épousée.
-Le gentilhomme offrit à la vieille fille son bras pour se promener;
-elle l'accepta, non sans le remercier, par un regard heureux de cette
-attention, et auquel le chevalier répondit en montrant Athanase d'un
-air fin.
-
---Mademoiselle, vous qui portez un si grand sens dans l'appréciation
-des convenances sociales, et à qui ce jeune homme tient par quelques
-liens...
-
---Très-éloignés, dit-elle en l'interrompant.
-
---Ne devriez-vous pas, dit le chevalier en continuant, user de
-l'ascendant que vous avez sur sa mère et sur lui pour l'empêcher de se
-perdre? Il n'est pas déjà très-religieux, il tient pour l'assermenté;
-mais ceci n'est rien. Voici quelque chose de beaucoup plus grave, ne se
-jette-t-il pas en étourdi dans une voie d'opposition sans savoir quelle
-influence sa conduite actuelle exercera sur son avenir! Il intrigue
-pour la construction du théâtre; il est, dans cette affaire, la dupe de
-ce républicain déguisé, de du Bousquier...
-
---Mon Dieu, monsieur de Valois, répondit-elle, sa mère me dit qu'il
-a de l'esprit, et il ne sait pas dire _deux_; il est toujours planté
-devant vous comme un _terne_...
-
---_Qui ne_ pense à rien! s'écria le Conservateur des hypothèques. Je
-l'ai saisi au vol, celui-là! Je présente mes _devoares_ au chevalier de
-Valois, ajouta-t-il en saluant le gentilhomme avec l'emphase attribuée
-par Henri Monnier à Joseph Prud'homme, l'admirable type de la classe à
-laquelle appartenait le Conservateur des hypothèques.
-
-Monsieur de Valois rendit le salut sec et protecteur du noble qui
-maintient sa distance; puis il remorqua mademoiselle Cormon à quelques
-pots de fleurs plus loin, pour faire comprendre à l'interrupteur qu'il
-ne voulait pas être espionné.
-
---Comment voulez-vous, dit le chevalier à voix basse en se penchant à
-l'oreille de mademoiselle Cormon, que les jeunes gens élevés dans ces
-détestables lycées impériaux aient des idées? C'est les bonnes mœurs
-et les nobles habitudes qui produisent les grandes idées et les belles
-amours. Il n'est pas difficile, en le voyant, de deviner que ce pauvre
-garçon deviendra tout à fait imbécile, et mourra tristement. Voyez
-comme il est pâle, hâve?
-
---Sa mère prétend qu'il travaille beaucoup trop, répondit innocemment
-la vieille fille; il passe les nuits, mais à quoi? à lire des livres, à
-écrire. Quel état cela peut-il donner à un jeune homme d'écrire pendant
-la nuit?
-
---Mais cela l'épuise, reprit le chevalier en essayant de ramener la
-pensée de la vieille fille sur le terrain où il espérait lui voir
-prendre Athanase en horreur. Les mœurs de ces lycées impériaux étaient
-vraiment horribles.
-
---Oh! oui, dit l'ingénue mademoiselle Cormon. Ne les menait-on pas
-promener avec les tambours en tête? Leurs maîtres n'avaient pas autant
-de religion qu'en ont les païens. Et on mettait ces pauvres enfants en
-uniforme, absolument comme les troupes. Quelles idées!
-
---Voilà quels en sont les produits, dit le chevalier en montrant
-Athanase. De mon temps, un jeune homme aurait-il jamais eu honte
-de regarder une jolie femme: et il baisse les yeux quand il vous
-voit! Ce jeune homme m'effraie parce qu'il m'intéresse. Dites-lui
-de ne pas intriguer avec les bonapartistes comme il fait pour cette
-salle de spectacle; quand ces petits jeunes gens ne la demanderont
-pas insurrectionnellement, car ce mot est pour moi le synonyme de
-constitutionnellement, l'autorité la construira. Puis, dites à sa mère
-de veiller sur lui.
-
---Oh! elle l'empêchera de voir ces gens en demi-solde et la mauvaise
-société, j'en suis sûre. Je vais lui parler, dit mademoiselle Cormon,
-car il pourrait perdre sa place à la Mairie. Et de quoi lui et sa mère
-vivraient-ils?... Cela fait frémir.
-
-Comme monsieur de Talleyrand le disait de sa femme, le chevalier se
-dit en lui-même, en regardant mademoiselle Cormon:--Qu'on m'en trouve
-une plus bête? Foi de gentilhomme! la vertu qui ôte l'intelligence
-n'est-elle pas un vice? Mais quelle adorable femme pour un homme de
-mon âge! Quels principes! quelle ignorance!
-
-Comprenez bien que ce monologue adressé à la princesse Goritza se fit
-en préparant une prise de tabac.
-
-Madame Granson avait deviné que le chevalier parlait d'Athanase.
-Empressée de connaître le résultat de cette conversation, elle suivit
-mademoiselle Cormon qui marchait vers le jeune homme en mettant six
-pieds de dignité en avant d'elle. Mais en ce moment Jacquelin vint
-annoncer que mademoiselle était servie. La vieille fille fit par un
-regard un appel au chevalier. Le galant Conservateur des hypothèques,
-qui commençait à voir dans les manières du gentilhomme la barrière
-que vers ce temps les nobles de province exhaussaient entre eux et
-la bourgeoisie, fut ravi de primer le chevalier; il était près de
-mademoiselle Cormon, il arrondit son bras en le lui présentant, elle
-fut forcée de l'accepter. Le chevalier se précipita, par politique, sur
-madame Granson.
-
---Mademoiselle Cormon, lui dit-il en marchant avec lenteur après tous
-les convives, ma chère dame, porte le plus vif intérêt à votre cher
-Athanase, mais cet intérêt s'évanouit par la faute de votre fils: il
-est irréligieux et libéral, il s'agite pour ce théâtre, il fréquente
-les bonapartistes, il s'intéresse au curé constitutionnel. Cette
-conduite peut lui faire perdre sa place à la Mairie. Vous savez avec
-quel soin le gouvernement du roi s'épure! Où votre cher Athanase, une
-fois destitué, trouvera-t-il de l'emploi? Qu'il ne se fasse pas mal
-voir de l'Administration.
-
---Monsieur le chevalier, dit la pauvre mère effrayée, combien ne vous
-dois-je pas de reconnaissance! Vous avez raison, mon fils est la dupe
-d'une mauvaise clique, et je vais l'éclairer.
-
-Le chevalier avait par un seul regard pénétré depuis long-temps la
-nature d'Athanase, il avait reconnu chez lui l'élément peu malléable
-des convictions républicaines auxquelles à cet âge un jeune homme
-sacrifie tout, épris par ce mot de _liberté_ si mal défini, si peu
-compris, mais qui, pour les gens dédaignés, est un drapeau de révolte;
-et, pour eux, la révolte est la vengeance. Athanase devait persister
-dans sa foi, car ses opinions étaient tissues avec ses douleurs
-d'artiste, avec ses amères contemplations de l'État Social. Il ignorait
-qu'à trente-six ans, à l'époque où l'homme a jugé les hommes, les
-rapports et les intérêts sociaux, les opinions pour lesquels il a
-d'abord sacrifié son avenir doivent se modifier chez lui, comme chez
-tous les hommes vraiment supérieurs. Rester fidèle au Côté Gauche
-d'Alençon, c'était gagner l'aversion de mademoiselle Cormon. Là, le
-chevalier voyait juste. Ainsi cette société, si paisible en apparence,
-était intestinement aussi agitée que peuvent l'être les cercles
-diplomatiques où la ruse, l'habileté, les passions, les intérêts se
-groupent autour des plus graves questions d'empire à empire.
-
-Les convives bordaient enfin cette table chargée du premier service,
-et chacun mangeait comme on mange en province, sans honte d'avoir un
-bon appétit, et non comme à Paris où il semble que les mâchoires se
-meuvent par des lois somptuaires qui prennent à tâche de démentir les
-lois de l'anatomie. A Paris, on mange du bout des dents, on escamote
-son plaisir; tandis qu'en province les choses se passent naturellement,
-et l'existence s'y concentre peut-être un peu trop sur ce grand et
-universel moyen d'existence auquel Dieu a condamné ses créatures.
-
-Ce fut à la fin du premier service que mademoiselle Cormon fit la plus
-célèbre de ses _rentrées_, car on en parla pendant plus de deux ans,
-et la chose se conte encore dans les réunions de la petite bourgeoisie
-d'Alençon quand il est question de son mariage. La conversation devenue
-très-verbeuse et animée au moment où l'on attaqua la pénultième entrée,
-s'était naturellement prise à l'affaire du théâtre et à celle du curé
-assermenté. Dans la première ferveur où le royalisme se trouvait en
-1816, ceux que, plus tard, on appela les Jésuites du pays, voulaient
-expulser l'abbé François de sa cure. Du Bousquier, soupçonné par
-monsieur de Valois d'être le soutien de ce prêtre, le promoteur de ces
-intrigues, et sur le dos duquel le gentilhomme les aurait d'ailleurs
-mises avec son adresse habituelle, était sur la sellette sans avocat
-pour le défendre. Athanase, le seul convive assez franc pour soutenir
-du Bousquier, ne se trouvait pas posé pour émettre ses idées devant ces
-potentats d'Alençon qu'il trouvait d'ailleurs stupides. Il n'y a plus
-que les jeunes gens de province qui gardent une contenance respectueuse
-devant les gens d'un certain âge, et n'osent ni les fronder, ni les
-trop fortement contredire. La conversation, atténuée par l'effet de
-délicieux canards aux olives, tomba soudain à plat. Mademoiselle
-Cormon, jalouse de lutter contre ses propres canards, voulut défendre
-du Bousquier, que l'on représentait comme un pernicieux artisan
-d'intrigues, capable de _faire battre des montagnes_.
-
---Moi, dit-elle, je croyais que monsieur du Bousquier ne s'occupait que
-d'enfantillages.
-
-Dans les circonstances présentes, ce mot eut un prodigieux succès.
-Mademoiselle Cormon obtint un beau triomphe: elle fit choir la
-princesse Goritza le nez contre la table. Le chevalier, qui ne
-s'attendait point à un à-propos chez sa Dulcinée, fut si émerveillé,
-qu'il ne trouva pas tout d'abord de mot assez élogieux; il applaudit
-sans bruit, comme on applaudit aux Italiens, en simulant du bout des
-doigts un applaudissement.
-
---Elle est adorablement spirituelle, dit-il à madame Granson. J'ai
-toujours prétendu qu'un jour elle démasquerait son artillerie.
-
---Mais dans l'intimité elle est charmante, répondit la veuve.
-
---Dans l'intimité, madame, toutes les femmes ont de l'esprit, reprit le
-chevalier.
-
-Ce rire homérique une fois apaisé, mademoiselle Cormon demanda la
-raison de son succès. Alors commença le _forte_ du cancan. Du Bousquier
-fut traduit sous les traits d'un père Gigogne célibataire, d'un
-monstre qui, depuis quinze ans, entretenait à lui seul l'hospice des
-Enfants-Trouvés; l'immoralité de ses mœurs se dévoilait enfin! elle
-était digne de ses saturnales parisiennes, etc., etc. Conduite par
-le chevalier de Valois, le plus habile chef d'orchestre en ce genre,
-l'ouverture de ce cancan fut magnifique.
-
---Je ne sais pas, dit-il d'un air plein de bonhomie, ce qui pourrait
-empêcher un du Bousquier d'épouser une mademoiselle Suzanne _Je ne
-sais qui_; comment la nommez-vous? Suzette! Quoique logé chez madame
-Lardot, je ne connais ces petites filles que de vue. Si cette Suzon
-est une grande belle fille, impertinente, œil gris, taille fine, petit
-pied, à laquelle j'ai fait à peine attention, mais dont la démarche m'a
-paru fort insolente, elle est de beaucoup supérieure comme manières à
-du Bousquier. D'ailleurs, Suzanne a la noblesse de la beauté; sous ce
-rapport, ce mariage serait pour elle une mésalliance. Vous savez que
-l'empereur Joseph eut la curiosité de voir à Lucienne la du Barry, il
-lui offrit son bras pour la promener; la pauvre fille, surprise de
-tant d'honneur, hésitait à le prendre:--La beauté sera toujours reine,
-lui dit l'empereur. Remarquez que c'était un Allemand d'Autriche,
-ajouta le chevalier. Mais, croyez-moi, l'Allemagne, qui passe ici pour
-très-rustique, est un pays de noble chevalerie et de belles manières,
-surtout vers la Pologne et la Hongrie où il se trouve des...
-
-Ici le chevalier s'arrêta, craignant de tomber dans une allusion à son
-bonheur personnel; il reprit seulement sa tabatière et confia le reste
-de l'anecdote à la princesse qui lui souriait depuis trente-six ans.
-
---Ce mot était fort délicat pour Louis XV, dit du Ronceret.
-
---Mais il s'agit, je crois, de l'empereur Joseph, reprit mademoiselle
-Cormon d'un petit air entendu.
-
---Mademoiselle, dit le chevalier en voyant le Président, le Notaire
-et le Conservateur échangeant des regards malicieux; madame du Barry
-était la Suzanne de Louis XV, circonstance assez connue de mauvais
-sujets comme nous autres, mais que ne doivent pas savoir les jeunes
-personnes. Votre ignorance prouve que vous êtes un diamant sans tache:
-les corruptions historiques ne vous atteignent point.
-
-L'abbé de Sponde regarda gracieusement le chevalier de Valois et
-inclina la tête en signe d'approbation laudative.
-
---Mademoiselle ne connaît pas l'Histoire? dit le Conservateur des
-hypothèques.
-
---Si vous me mêlez Louis XV et Suzanne, comment voulez-vous que je
-sache votre histoire? répondit angéliquement mademoiselle Cormon
-joyeuse de voir le plat de canards vide et la conversation si bien
-ranimée, qu'en entendant ce dernier mot, tous ses convives riaient la
-bouche pleine.
-
---Pauvre petite! dit l'abbé de Sponde. Quand un malheur est venu, la
-Charité, qui est un amour divin, aussi aveugle que l'amour païen,
-ne doit plus voir la cause. Ma nièce, vous êtes présidente de la
-Société de Maternité, il faut secourir cette petite fille qui trouvera
-difficilement à se marier.
-
---Pauvre enfant! dit mademoiselle Cormon.
-
---Croyez-vous que du Bousquier l'épouse? demanda le Président du
-tribunal.
-
---S'il était honnête homme, il le devrait, dit madame Granson; mais
-vraiment mon chien a des mœurs plus honnêtes.....
-
---Azor est cependant un grand fournisseur, dit d'un air fin le
-Conservateur des hypothèques en essayant de passer du calembour au bon
-mot.
-
-Au dessert, il était encore question de du Bousquier qui avait donné
-lieu à mille gentillesses que le vin rendit fulminantes. Chacun,
-entraîné par le Conservateur des hypothèques, répondait à un calembour
-par un autre. Ainsi du Bousquier était un _père sévère_,--un _père
-manant_,--un _père sifflé_,--un _père vert_,--un _père rond_,--un _père
-foré_,--un _père dû_,--un _père sicaire_.--Il n'était ni _père_, ni
-_maire_; ni un _révérend père_; il jouait à _pair ou non_; ce n'était
-pas non plus un _père conscrit_.
-
---Ce n'est pas toujours un _père nourricier_, dit l'abbé de Sponde avec
-une gravité qui arrêta le rire.
-
---Ni un _père noble_, reprit le chevalier de Valois.
-
-L'Église et la noblesse étaient descendues dans l'arène du calembour en
-conservant toute leur dignité.
-
---Chut! fit le Conservateur des hypothèques, j'entends crier les bottes
-de du Bousquier qui, certes, sont plus que jamais _à revers_.
-
-Il arrive presque toujours qu'un homme ignore les bruits qui courent
-sur son compte: une ville entière s'occupe de lui, le calomnie ou
-le tympanise; s'il n'a pas d'amis, il ne saura rien. Or, l'innocent
-du Bousquier, du Bousquier qui souhaitait être coupable et désirait
-que Suzanne n'eût pas menti, du Bousquier fut superbe d'ignorance:
-personne ne lui avait parlé des révélations de Suzanne, et tout le
-monde trouvait d'ailleurs inconvenant de le questionner sur une de ces
-affaires où l'intéressé possède quelquefois des secrets qui l'obligent
-à garder le silence. Du Bousquier parut donc très-agaçant et légèrement
-fat, quand la société revint de la salle à manger pour prendre le
-café dans le salon où quelques personnes étaient déjà venues pour la
-soirée. Mademoiselle Cormon, conseillée par sa honte, n'osa regarder le
-terrible séducteur; elle s'était emparée d'Athanase qu'elle moralisait
-en lui débitant les plus étranges lieux-communs de politique royaliste
-et de morale religieuse. Ne possédant pas, comme le chevalier de
-Valois, une tabatière ornée de princesses pour essuyer ces douches
-de niaiseries, le pauvre poète écoutait d'un air stupide celle qu'il
-adorait, en regardant son monstrueux corsage qui gardait ce repos
-absolu, l'attribut des grandes masses. Ses désirs produisaient en lui
-comme une ivresse qui changeait la petite voix claire de la vieille
-fille en un doux murmure, et ses plates idées en motifs pleins d'esprit.
-
-L'amour est un faux-monayeur qui change continuellement les gros sous
-en louis d'or, et qui souvent aussi fait de ses louis des gros sous.
-
---Eh! bien, Athanase, me le promettez-vous?
-
-Cette phrase finale frappa l'oreille de l'heureux jeune homme à la
-manière de ces bruits qui réveillent en sursaut.
-
---Quoi, mademoiselle? répondit-il.
-
-Mademoiselle Cormon se leva brusquement en regardant du Bousquier qui
-ressemblait en ce moment à ce gros dieu de la fable que la République
-mettait sur ses écus; elle s'avança vers madame Granson et lui dit à
-l'oreille:--Ma pauvre amie, votre fils est idiot! Le lycée l'a perdu,
-dit-elle en se souvenant de l'insistance avec laquelle le chevalier de
-Valois avait parlé de la mauvaise éducation des lycées.
-
-Quel coup de foudre! A son insu le pauvre Athanase avait eu l'occasion
-de jeter ses brandons sur les sarments amassés dans le cœur de la
-vieille fille; s'il l'eût écoutée, il aurait pu faire comprendre sa
-passion: car, dans l'agitation où se trouvait mademoiselle Cormon, un
-seul mot suffisait; mais cette stupide avidité qui caractérise l'amour
-jeune et vrai l'avait perdu, comme quelquefois un enfant plein de vie
-se tue par ignorance.
-
---Qu'as-tu donc dit à mademoiselle de Cormon? demanda madame Granson à
-son fils.
-
---Rien.
-
---Rien, j'expliquerai cela! se dit-elle en remettant à demain les
-affaires sérieuses, car elle attacha peu d'importance à ce mot en
-croyant du Bousquier perdu dans l'esprit de la vieille fille.
-
-Bientôt les quatre tables se garnirent de leurs seize joueurs. Quatre
-personnes s'intéressèrent à un piquet, le jeu le plus cher et auquel il
-se perdait beaucoup d'argent. Monsieur Choisnel, le Procureur du roi
-et deux dames allèrent faire un trictrac dans le cabinet des laques
-rouges. Les girandoles furent allumées; puis la fleur de la société
-de mademoiselle Cormon vint s'épanouir devant la cheminée, sur les
-bergères, autour des tables, après que chaque nouveau couple arrivé eut
-dit à mademoiselle Cormon:--Vous allez donc demain au Prébaudet?
-
---Mais il le faut bien, répondait-elle.
-
-Généralement la maîtresse de la maison parut préoccupée. Madame
-Granson, la première, s'aperçut de l'état peu naturel où se trouvait la
-vieille fille: mademoiselle Cormon pensait.
-
---A quoi songez-vous, cousine? lui dit-elle enfin en la trouvant assise
-dans le boudoir.
-
---Je pense, répondit-elle, à cette pauvre fille. Ne suis-je pas
-présidente de la Société Maternelle, je vais vous aller chercher dix
-écus!
-
---Dix écus! s'écria madame Granson. Mais vous n'avez jamais donné
-autant.
-
---Mais, ma bonne, il est si naturel d'avoir des enfants!
-
-Cette phrase immorale partie du cœur stupéfia la trésorière de la
-Société Maternelle. Du Bousquier avait évidemment grandi dans l'esprit
-de mademoiselle Cormon.
-
---Vraiment, dit madame Granson, du Bousquier n'est pas seulement
-un monstre, il est encore un infâme. Lorsqu'on a causé préjudice à
-quelqu'un, ne doit-on pas l'indemniser? Ne serait-ce pas à lui, plutôt
-qu'à nous, de secourir cette petite, qui, après tout, me semble un fort
-mauvais sujet, car il y avait dans Alençon mieux que ce cynique du
-Bousquier! il faut être bien libertine pour s'adresser à lui.
-
---Cynique! Votre fils vous apprend, ma chère, des mots latins qui
-sont incompréhensibles. Certes, je ne veux pas excuser monsieur du
-Bousquier; mais expliquez-moi comment une femme est libertine en
-préférant un homme à un autre?
-
---Chère cousine, vous épouseriez mon fils Athanase, il n'y aurait là
-rien que de très-naturel; il est jeune et beau, plein d'avenir, il sera
-la gloire d'Alençon; seulement tout le monde penserait que vous avez
-pris un si jeune homme pour être très-heureuse; les mauvaises langues
-diraient que vous faites vos provisions de bonheur pour n'en jamais
-manquer; il y aurait des femmes jalouses qui vous accuseraient de
-dépravation; mais qu'est-ce que cela ferait? vous seriez bien aimée et
-véritablement. Si Athanase vous paraît idiot, ma chère, c'est qu'il a
-trop d'idées; les extrêmes se touchent. Il vit certes comme une jeune
-fille de quinze ans; il n'a pas roulé dans les impuretés de Paris,
-_lui_!... Eh! bien, changez les termes, comme disait mon pauvre mari:
-il en est de même de du Bousquier par rapport à Suzanne. Vous seriez
-calomniée, vous; mais, dans l'affaire de du Bousquier, tout est vrai.
-Comprenez-vous?
-
---Pas plus que si vous me parliez grec, dit mademoiselle Cormon qui
-ouvrait de grands yeux en tendant toutes les forces de son intelligence.
-
---Hé! bien, cousine, puisqu'il faut mettre les points sur les i,
-Suzanne ne peut pas aimer du Bousquier. Et si le cœur n'est pour rien
-dans cette affaire...
-
---Mais, cousine, avec quoi aime-t-on donc, si l'on n'aime pas avec le
-cœur?
-
-Ici madame Granson se dit en elle-même ce qu'avait pensé le chevalier
-de Valois:--Cette pauvre cousine est par trop innocente, cela passe la
-permission.--Chère enfant, reprit-elle à haute voix, il me semble que
-les enfants ne se conçoivent pas uniquement par l'esprit.
-
---Mais si, ma chère, car la Sainte-Vierge...
-
---Mais, ma bonne, du Bousquier n'est pas le Saint-Esprit!
-
---C'est vrai, répondit la vieille fille, c'est un homme! un homme que
-sa tournure rend assez dangereux pour que ses amis l'engagent à se
-marier.
-
---Vous pouvez, cousine, amener ce résultat...
-
---Hé! comment? dit la vieille fille avec l'enthousiasme de la charité
-chrétienne.
-
---Ne le recevez plus jusqu'à ce qu'il ait pris une femme; vous devez
-aux bonnes mœurs et à la religion de manifester en cette circonstance
-une exemplaire réprobation.
-
---A mon retour du Prébaudet, nous reparlerons de ceci, ma chère madame
-Granson, je consulterai mon oncle et l'abbé Couturier, dit mademoiselle
-Cormon en rentrant dans le salon qui se trouvait en ce moment à son
-plus haut degré d'animation.
-
-Les lumières, les groupes de femmes bien mises, le ton solennel,
-l'air magistral de cette assemblée ne rendaient pas mademoiselle
-Cormon moins fière que sa société de cette tenue aristocratique. Pour
-beaucoup de gens, on ne voyait pas mieux à Paris dans les meilleures
-compagnies. Dans ce moment, du Bousquier, qui jouait au whist avec
-monsieur de Valois et deux vieilles dames, madame du Couderai et madame
-du Ronceret, était l'objet d'une curiosité sourde. Il venait quelques
-jeunes femmes qui, sous prétexte de regarder jouer, le contemplaient
-si singulièrement, quoiqu'à la dérobée, que le vieux garçon finit par
-croire à quelque oubli dans sa toilette.
-
---Mon faux toupet serait-il de travers? se dit-il en éprouvant une de
-ces inquiétudes capitales auxquelles sont soumis les vieux garçons.
-
-Il profita d'un mauvais coup qui terminait un septième _rubber_, pour
-quitter la table.
-
---Je ne peux pas toucher une carte sans perdre, dit-il, je suis
-décidément trop malheureux.
-
---Vous êtes heureux ailleurs, dit le chevalier en lui lançant un fin
-regard.
-
-Ce mot fit naturellement le tour du salon où chacun se récria sur le
-ton exquis du chevalier, le prince de Talleyrand du pays.
-
---Il n'y a que monsieur de Valois pour trouver ces sortes de choses,
-dit la nièce du curé de Saint-Léonard.
-
-Du Bousquier s'alla regarder dans la petite glace oblongue,
-au-dessus du Déserteur, et ne se trouva rien d'extraordinaire. Après
-d'innombrables répétitions du même texte varié sur tous les modes,
-vers dix heures, le départ s'opéra le long de l'embarcadère de la
-longue antichambre, non sans quelques conduites faites par mademoiselle
-Cormon à ses favorites qu'elle embrassait sur le perron. Les groupes
-s'en allaient, les uns vers la route de Bretagne et le Château, les
-autres vers le quartier qui regarde la Sarthe. Alors commençaient les
-discours qui, depuis vingt ans, retentissaient à cette heure dans
-cette rue. C'était inévitablement:--Mademoiselle Cormon était bien
-ce soir.--Mademoiselle Cormon?... je l'ai trouvée singulière.--Comme
-ce pauvre abbé baisse. Avez-vous vu comme il dort? Il ne sait plus
-où sont ses cartes, il a des distractions.--Nous aurons le chagrin
-de le perdre.--Il fait beau ce soir, nous aurons une belle journée
-demain!--Un beau temps pour que les pommiers passent fleur!--Vous nous
-avez battus; mais quand vous êtes avec monsieur de Valois, vous n'en
-faites jamais d'autres.--Combien a-t-il donc gagné?--Mais, ce soir,
-il a gagné trois ou quatre francs. Il ne perd jamais.--Oui, ma foi,
-savez-vous qu'il y a trois cent soixante-cinq jours dans l'année,
-et qu'à ce prix-là son jeu vaut une ferme!--Ah! quels coups nous
-avons essuyés ce soir!--Vous êtes bien heureux, monsieur et madame,
-vous voilà chez vous; mais nous, nous avons la moitié de la ville à
-faire.--Je ne vous plains pas, vous pourriez avoir une voiture et
-vous dispenser de venir à pied.--Ah! monsieur, nous avons une fille
-à marier qui nous ôte une roue, et l'entretien de notre fils à Paris
-nous emporte l'autre.--Vous en faites toujours un magistrat?--Que
-voulez-vous que l'on fasse des jeunes gens?... Et puis, il n'y a pas
-de honte à servir le roi. Parfois une discussion sur les cidres ou sur
-les lins, toujours posée dans les mêmes termes, et qui revenait aux
-mêmes époques, se continuait en chemin. Si quelque observateur du cœur
-humain eût demeuré dans cette rue, il aurait toujours su dans quel
-mois il était, en entendant cette conversation. Mais en ce moment
-elle fut exclusivement drolatique, car du Bousquier, qui marchait seul
-en avant des groupes, fredonnait, sans se douter de l'à-propos, l'air
-fameux de: _Femme sensible, entends-tu le ramage?_ etc. Pour les uns,
-du Bousquier était un homme très-fort, un homme mal jugé. Depuis qu'il
-avait été confirmé dans son poste par une nouvelle institution royale,
-le Président du Ronceret inclinait vers du Bousquier. Pour les autres,
-le fournisseur était un homme dangereux, de mauvaises mœurs, capable
-de tout. En province, comme à Paris, les hommes en vue ressemblent à
-cette statue du beau conte allégorique d'Addisson, pour laquelle deux
-chevaliers se battent en arrivant chacun de leur côté au carrefour où
-elle s'élève: l'un la dit blanche, l'autre la tient pour noire; puis,
-quand ils sont tous deux à terre, ils la voient blanche à droite et
-noire à gauche, un troisième chevalier vient à leur secours et la
-trouve rouge.
-
-En rentrant chez lui, le chevalier de Valois se disait:--Il est temps
-de faire courir le bruit de mon mariage avec mademoiselle Cormon.
-La nouvelle sortira du salon de mademoiselle de Gordes, ira droit à
-Séez chez l'Évêque, reviendra par les Grands-Vicaires chez le curé
-de Saint-Léonard, qui ne manquera pas de le dire à l'abbé Couturier;
-ainsi mademoiselle Cormon recevra ce boulet ramé dans ses œuvres vives.
-Le vieux marquis de Gordes invitera l'abbé de Sponde à dîner, afin
-d'arrêter un cancan qui ferait tort à mademoiselle Cormon si je me
-prononçais contre elle, à moi si elle me refusait. L'abbé sera bien
-et dûment entortillé; puis mademoiselle Cormon ne tiendra pas contre
-une visite de mademoiselle de Gordes qui lui démontrera la grandeur
-et l'avenir de cette alliance. L'héritage de l'abbé vaut plus de cent
-mille écus, les économies de la fille doivent monter à plus de deux
-cent mille livres, elle a son hôtel, le Prébaudet et quinze mille
-livres de rente. Un mot à mon ami le comte de Fontaine, et je deviens
-Maire d'Alençon, Député; puis, une fois assis sur les bancs de la
-Droite, nous arriverons à la Pairie, en criant La clôture! ou A l'ordre!
-
-Rentrée chez elle, madame Granson eut une vive explication avec son
-fils qui ne voulut pas comprendre la liaison qui existait entre ses
-opinions et ses amours. Ce fut la première querelle qui troubla
-l'harmonie de ce pauvre ménage.
-
-Le lendemain, à neuf heures, mademoiselle Cormon, emballée dans sa
-carriole avec Josette, et qui se dessinait comme une pyramide sur
-l'océan de ses paquets, montait la rue Saint-Blaise pour se rendre
-au Prébaudet, où devait la surprendre l'événement qui précipita
-son mariage, et que ne pouvaient prévoir ni madame Granson, ni du
-Bousquier, ni monsieur de Valois, ni mademoiselle Cormon. Le hasard est
-le plus grand de tous les artistes.
-
-Le lendemain de son arrivée au Prébaudet, mademoiselle Cormon était
-fort innocemment occupée, sur les huit heures du matin, à écouter
-pendant son déjeuner les divers rapports de son garde et de son
-jardinier, lorsque Jacquelin fit une vigoureuse irruption dans la salle
-à manger.
-
---Mademoiselle, dit-il tout ébouriffé, monsieur votre oncle vous
-expédie un exprès, le fils à la mère Grosmort, avec une lettre. Le gars
-est parti d'Alençon avant le jour, et ne le voilà pas moins arrivé. Il
-a couru presque comme Pénélope! Faut-il lui donner un verre de vin?
-
---Qu'a-t-il pu arriver, Josette, mon oncle serait-il.....
-
---Il n'écrirait pas, dit la femme de chambre en devinant les craintes
-de sa maîtresse.
-
---Vite! vite! s'écria mademoiselle Cormon après avoir lu les premières
-lignes, que Jacquelin attelle Pénélope.--Arrange-toi, ma fille, pour
-avoir tout remballé dans une demi-heure, dit-elle à Josette. Nous
-retournons à la ville...
-
---Jacquelin! cria Josette excitée par le sentiment qu'exprima le visage
-de mademoiselle Cormon.
-
-Jacquelin, instruit par Josette, arriva disant:--Mais, mademoiselle,
-Pénélope mange son avoine.
-
---Hé! qu'est-ce que cela me fait? je veux partir à l'instant.
-
---Mais, mademoiselle, il va pleuvoir!
-
---Eh! bien, nous serons mouillés.
-
---Le feu est à la maison, dit en murmurant Josette piquée du silence
-que gardait sa maîtresse en achevant la lettre, la lisant et relisant.
-
---Achevez donc au moins votre café, ne vous tournez pas le sang!
-Regardez comme vous êtes rouge.
-
---Je suis rouge, Josette! dit-elle en allant se regarder dans une
-glace dont le tain tombait et qui lui offrit l'image de ses traits
-doublement renversés. Mon Dieu! pensa mademoiselle Cormon, si j'allais
-être laide!--Allons, Josette, allons, ma fille, habille-moi. Je veux
-être prête avant que Jacquelin n'ait attelé Pénélope. Si tu ne peux
-remettre mes paquets dans la voiture, je les laisserai ici, plutôt que
-de perdre une minute.
-
-Si vous avez bien compris l'excès de monomanie à laquelle le désir
-de se marier avait fait arriver mademoiselle Cormon, vous partagerez
-son émotion. Le digne oncle annonçait à sa nièce que monsieur de
-Troisville, ancien militaire au service de Russie, petit-fils d'un de
-ses meilleurs amis, souhaitait se retirer à Alençon, et lui demandait
-l'hospitalité, en se recommandant de l'amitié que l'abbé portait à
-son grand-père, le comte de Troisville, chef d'escadre sous Louis
-XV. L'ancien Vicaire-Général épouvanté priait instamment sa nièce de
-revenir pour l'aider à recevoir leur hôte et à lui faire les honneurs
-de la maison, car la lettre avait éprouvé quelque retard, monsieur
-de Troisville pouvait lui tomber sur les bras dans la soirée. A
-la lecture de cette lettre pouvait-il être question des soins que
-demandait le Prébaudet? En ce moment, le garde et le fermier, témoins
-de l'effarouchement de leur maîtresse, se tenaient cois en attendant
-ses ordres. Quand ils l'arrêtèrent au passage afin d'obtenir leurs
-instructions, pour la première fois de sa vie mademoiselle Cormon, la
-despotique vieille fille qui voyait tout par elle-même au Prébaudet,
-leur dit un _comme vous voudrez!_ qui les frappa de stupéfaction; car
-leur maîtresse poussait le soin administratif jusqu'à compter ses
-fruits et les enregistrait par sortes, afin de diriger la consommation
-suivant le nombre de chaque espèce de fruit.
-
---Je crois rêver, dit Josette en voyant sa maîtresse volant par les
-escaliers comme un éléphant auquel Dieu aurait donné des ailes.
-
-Bientôt, malgré une pluie battante, mademoiselle sortit du Prébaudet,
-laissant à ses gens la bride sur le cou. Jacquelin n'osa prendre sur
-lui de presser le petit trot habituel de la paisible Pénélope, qui,
-semblable à la belle reine dont elle portait le nom, avait l'air de
-faire autant de pas en arrière qu'elle en faisait en avant. Voyant
-cette allure, mademoiselle ordonna d'une voix aigre à Jacquelin d'avoir
-à faire galoper, à coups de fouet s'il le fallait, la pauvre jument
-étonnée; tant elle avait peur de ne pas avoir le temps d'arranger
-convenablement la maison pour recevoir monsieur de Troisville. Elle
-calculait que le petit-fils d'un ami de son oncle pouvait n'avoir que
-quarante ans; un militaire devait être immanquablement garçon, elle se
-promettait donc, son oncle aidant, de ne pas laisser sortir du logis
-monsieur de Troisville dans l'état où il y entrerait. Quoique Pénélope
-galopât, mademoiselle Cormon, occupée de ses toilettes et rêvant une
-première nuit de noces, dit plusieurs fois à Jacquelin qu'il n'avançait
-pas. Elle se remuait dans la carriole sans répondre aux demandes de
-Josette, et se parlait à elle-même comme une personne qui roule de
-grands desseins. Enfin, la carriole atteignit la grande rue d'Alençon
-qui s'appelle la rue Saint-Blaise en y entrant du côté de Mortagne;
-mais vers l'hôtel du More elle prend le nom de la rue de la porte
-de Séez, et devient la rue du Bercail en débouchant sur la route de
-Bretagne. Si le départ de mademoiselle Cormon faisait grand bruit dans
-Alençon, chacun peut imaginer le tapage que dut y faire son retour le
-lendemain de son installation au Prébaudet, et par une pluie battante
-qui lui fouettait le visage sans qu'elle parût en prendre souci. Chacun
-remarqua le galop fou de Pénélope, l'air narquois de Jacquelin, l'heure
-matinale, les paquets cen dessus dessous, enfin la conversation animée
-de Josette et de mademoiselle Cormon, leur impatience surtout. Les
-biens de monsieur de Troisville se trouvaient situés entre Alençon et
-Mortagne, Josette connaissait les branches diverses de la famille de
-Troisville. Un mot dit par Mademoiselle en atteignant le pavé d'Alençon
-avait mis Josette au fait de l'aventure; la discussion s'était établie
-entre elles, et toutes deux avaient arrêté que le de Troisville attendu
-devait être un gentilhomme entre quarante et quarante-deux ans, garçon,
-ni riche ni pauvre. Mademoiselle se voyait comtesse ou vicomtesse de
-Troisville.
-
---Et mon oncle qui ne me dit rien, qui ne sait rien, qui ne s'informe
-de rien? Oh! comme c'est mon oncle! il oublierait son nez s'il ne
-tenait pas à son visage!
-
-N'avez-vous pas remarqué que, dans ces sortes de circonstances, les
-vieilles filles deviennent comme Richard III, spirituelles, féroces,
-hardies, prometteuses, et, comme des clercs grisés, ne respectent
-plus rien? Aussitôt la ville d'Alençon, instruite en un moment, du
-haut de la rue Saint-Blaise jusqu'à la porte de Séez, de ce retour
-précipité accompagné de circonstances graves, fut perturbée dans tous
-ses viscères publics et domestiques. Les cuisinières, les marchands,
-les passants se dirent cette nouvelle de porte à porte; puis elle
-monta dans la région supérieure. Bientôt ces mots:--Mademoiselle
-Cormon est revenue! éclatèrent comme une bombe dans tous les ménages.
-En ce moment, Jacquelin quittait le banc de bois poli par un procédé
-qu'ignorent les ébénistes et où il était assis sur le devant de la
-carriole; il ouvrait lui-même la grande porte verte, ronde par le haut,
-fermée en signe de deuil, car pendant l'absence de mademoiselle Cormon
-l'assemblée n'avait pas lieu. Les fidèles festoyaient alors tour à tour
-l'abbé de Sponde. Monsieur de Valois payait sa dette en l'invitant
-à dîner chez le marquis de Gordes. Jacquelin appela familièrement
-Pénélope qu'il avait laissée au milieu de la rue; la bête habituée à ce
-manége tourna d'elle-même, enfila la porte, détourna dans la cour de
-manière à ne pas endommager le massif de fleurs. Jacquelin la reprit
-par la bride et mena la voiture devant le perron.
-
---Mariette! cria mademoiselle Cormon.
-
-Mais Mariette était occupée à fermer la grande porte.
-
---Mademoiselle?
-
---Ce monsieur n'est pas venu?
-
---Non, mademoiselle.
-
---Et mon oncle?
-
---Mademoiselle, il est à l'église.
-
-Jacquelin et Pérotte étaient en ce moment sur la première marche du
-perron et tendaient leurs mains pour manœuvrer leur maîtresse sortie
-de la carriole et qui se hissait sur le brancard en s'accrochant aux
-rideaux. Mademoiselle se jeta dans leurs bras, car depuis deux ans elle
-ne voulait plus se risquer à se servir du marchepied en fer et à double
-maille fixé dans le brancard par un horrible mécanisme à gros boulons.
-Quand mademoiselle Cormon fut sur le haut du perron, elle regarda sa
-cour d'un air de satisfaction.
-
---Allons, allons, Mariette, laissez la grande porte et venez ici.
-
---Le torchon brûle, dit Jacquelin à Mariette quand la cuisinière passa
-près de la carriole.
-
---Voyons, mon enfant, quelles provisions as-tu? dit mademoiselle Cormon
-en s'asseyant sur la banquette de la longue antichambre comme une
-personne excédée de fatigue.
-
---Mais je n'ai _rin_, dit Mariette en se mettant les poings sur les
-hanches. Mademoiselle sait bien que, pendant son absence, monsieur
-l'abbé dîne toujours en ville; hier je suis allée le quérir chez
-mademoiselle de Gordes.
-
---Où est-il donc?
-
---Monsieur l'abbé, il est à l'église, il ne rentrera qu'à trois heures.
-
---Il ne pense à rien, mon oncle. N'aurait-il pas dû te dire d'aller au
-marché! Mariette, vas-y; sans jeter l'argent, n'épargne rien, prends-y
-tout ce qu'il y aura de bien, de bon, de délicat. Va t'informer aux
-diligences comment l'on se procure des pâtés. Je veux des écrevisses
-des rû de la Brillante. Quelle heure est-il?
-
---Neuf heures _quart moins_.
-
---Mon Dieu, Mariette, ne perds pas le temps à babiller, la personne
-attendue par mon oncle peut arriver d'un instant à l'autre; s'il
-fallait lui donner à déjeuner, nous serions de jolis cœurs.
-
-Mariette se retourna vers Pénélope en sueur, et regarda Jacquelin d'un
-air qui voulait dire: Mademoiselle va mettre la main sur un mari, de
-cette fois.
-
---A nous deux, Josette, reprit la vieille fille, car il faut voir à
-coucher monsieur de Troisville.
-
-Avec quel bonheur cette phrase fut prononcée! _voir à coucher monsieur
-de Troisville_ (prononcez Tréville), combien d'idées dans ce mot! La
-vieille fille était inondée d'espérance.
-
---Voulez-vous le coucher dans la chambre verte?
-
---Celle de monseigneur l'Évêque, non, elle est trop près de la mienne,
-dit mademoiselle Cormon. Bon pour monseigneur, qui est un saint homme.
-
---Donnez-lui l'appartement de votre oncle.
-
---Il est si nu, que ce serait indécent.
-
---Dame, mademoiselle! faites arranger en deux temps un lit dans votre
-boudoir, il y a une cheminée. Moreau trouvera bien dans ses magasins un
-lit à peu près pareil à l'étoffe de la tenture.
-
---Tu as raison, Josette. Eh! bien, cours chez Moreau; consulte avec
-lui sur tout ce qu'il faut faire, je t'y autorise. Si le lit (le lit
-de monsieur de Troisville!) peut être monté ce soir sans que monsieur
-de Troisville s'en aperçoive, au cas où monsieur de Troisville nous
-viendrait pendant que Moreau serait là, je le veux bien. Si Moreau ne
-s'y engage pas je mettrai monsieur de Troisville dans la chambre verte,
-quoique monsieur de Troisville sera là bien près de moi.
-
-Josette s'en allait, sa maîtresse la rappela.
-
---Explique tout à Jacquelin, s'écria-t-elle d'une voix formidable et
-pleine d'épouvante, qu'il aille lui-même chez Moreau. Ma toilette
-donc! Si j'étais surprise ainsi par monsieur de Troisville, sans mon
-oncle pour le recevoir! Oh! mon oncle, mon oncle! Viens, Josette, tu
-vas m'habiller.
-
---Mais Pénélope! dit imprudemment Josette.
-
-Les yeux de mademoiselle Cormon étincelèrent pour la seule fois de sa
-vie:--Toujours Pénélope! Pénélope par ci, Pénélope par là! Est-ce donc
-Pénélope qui est la maîtresse?
-
---Mais elle est en nage et n'a pas mangé l'avoine!
-
---Et qu'elle crève! s'écria mademoiselle Cormon; mais que je me marie,
-pensa-t-elle.
-
-En entendant ce mot qui lui parut un homicide, Josette resta pendant un
-moment interdite; puis elle dégringola le perron à un geste que lui fit
-sa maîtresse.
-
---Mademoiselle a le diable au corps, Jacquelin! fut la première parole
-de Josette.
-
-Ainsi tout fut d'accord dans cette journée pour produire le grand coup
-de théâtre qui décida de la vie de mademoiselle Cormon. La ville était
-déjà cen dessus-dessous par suite des cinq circonstances aggravantes
-qui accompagnaient le retour subit de mademoiselle Cormon, à savoir:
-la pluie battante, le galop de Pénélope essoufflée, en sueur et les
-flancs rentrés; l'heure matinale, les paquets en désordre, et l'air
-singulier de la vieille fille effarée. Mais quand Mariette fit son
-invasion au marché pour y tout enlever, quand Jacquelin vint chez le
-principal tapissier d'Alençon, rue de la Porte de Séez, à deux pas de
-l'église, pour y chercher un lit, il y eut matière aux conjectures
-les plus graves. On discuta cette étrange aventure au Cours, sur
-la Promenade; elle occupa tout le monde, et même mademoiselle de
-Gordes chez qui se trouvait le chevalier de Valois. A deux jours
-de distance, la ville d'Alençon était remuée par des événements si
-capitaux, que quelques bonnes femmes disaient:--Mais c'est la fin du
-monde! Cette dernière nouvelle se résuma dans toutes les maisons par
-cette phrase:--Qu'arrive-t-il donc chez les Cormon? L'abbé de Sponde,
-questionné fort adroitement quand il sortit de Saint-Léonard pour aller
-se promener au Cours avec l'abbé Couturier, répondit bonifacement
-qu'il attendait le vicomte de Troisville, gentilhomme au service de
-Russie pendant l'émigration, et qui revenait habiter Alençon. De deux
-à cinq heures, une espèce de télégraphe labial joua dans la ville et
-apprit à tous les habitants que mademoiselle Cormon avait enfin trouvé
-un mari par correspondance, et qu'elle allait épouser le vicomte de
-Troisville. Ici l'on disait: Moreau fait déjà le lit. Là, le lit avait
-six pieds. Le lit était de quatre pieds, rue du Bercail, chez madame
-Granson. C'était un simple lit de repos chez du Ronceret où dînait du
-Bousquier. La petite bourgeoisie prétendait qu'il coûtait onze cents
-francs. Généralement on disait que _c'était vendre la peau de l'ours_.
-Plus loin, les carpes avaient renchéri! Mariette s'était jetée sur le
-marché pour y faire une rafle générale. En haut de la rue Saint-Blaise,
-Pénélope avait dû crever. Ce décès se révoquait en doute chez le
-Receveur-Général. Néanmoins, il était authentique à la Préfecture que
-la bête avait expiré en tournant la porte de l'hôtel Cormon, tant la
-vieille fille était accourue avec vélocité sur sa proie. Le sellier qui
-demeurait au coin de la rue de Séez fut assez osé pour venir demander
-s'il était arrivé quelque chose à la voiture de mademoiselle Cormon,
-afin de voir si Pénélope était morte. Du haut de la rue Saint-Blaise
-jusqu'au bout de la rue du Bercail, on apprit que, grâce aux soins de
-Jacquelin, Pénélope, cette silencieuse victime de l'intempérance de sa
-maîtresse, vivait encore, mais elle paraissait souffrante. Sur toute la
-route de Bretagne, le vicomte de Troisville était un cadet sans le sou,
-car les biens du Perche appartenaient au marquis de Troisville, pair
-de France qui avait deux enfants. Ce mariage était une bonne fortune
-pour le pauvre émigré, le vicomte était l'affaire de mademoiselle
-Cormon; l'aristocratie de la route de Bretagne approuvait le mariage,
-la vieille fille ne pouvait faire un meilleur emploi de sa fortune.
-Mais, dans la bourgeoisie, le vicomte de Troisville était un général
-russe qui avait combattu contre la France, qui revenait avec une grande
-fortune gagnée à la cour de Saint-Pétersbourg; c'était un _étranger_,
-un des _alliés_ pris en haine par les Libéraux. L'abbé de Sponde avait
-sournoisement moyenné ce mariage. Toutes les personnes qui avaient le
-droit d'entrer chez mademoiselle Cormon comme chez eux se promirent
-d'aller la voir le soir. Pendant cette agitation transurbaine, qui fit
-presque oublier Suzanne, mademoiselle Cormon n'était pas moins agitée;
-elle éprouvait des sentiments tout nouveaux. En regardant son salon,
-son boudoir, le cabinet, la salle à manger, elle fut saisie d'une
-appréhension cruelle. Une espèce de démon lui montra ce vieux luxe en
-ricanant; les belles choses qu'elle admirait depuis son enfance furent
-soupçonnées, accusées de vieillesse. Enfin elle eut cette crainte qui
-s'empare de presque tous les auteurs, au moment où ils lisent une
-œuvre qu'ils croient parfaite à quelque critique exigeant ou blasé: les
-situations neuves paraissent usées; les phrases les mieux tournées, les
-plus léchées, se montrent louches ou boiteuses; les images grimacent
-ou se contrarient, le faux saute aux yeux. De même la pauvre fille
-tremblait de voir sur les lèvres de monsieur de Troisville un sourire
-de mépris pour ce salon d'évêque; elle redouta de lui voir jeter un
-regard froid sur cette antique salle à manger; enfin elle craignit que
-le cadre ne vieillît le tableau. Si ces antiquités allaient jeter sur
-elle un reflet de vieillesse? Cette question qu'elle se fit lui donna
-la chair de poule. En ce moment, elle aurait livré le quart de ses
-économies pour pouvoir restaurer sa maison en un instant par un coup de
-baguette de fée. Quel est le fat de général qui n'a pas frissonné la
-veille d'une bataille? La pauvre fille était entre un Austerlitz et un
-Waterloo.
-
---Madame la vicomtesse de Troisville, se disait-elle, le beau nom! Nos
-biens iraient au moins dans une bonne maison.
-
-Elle était en proie à une irritation qui faisait tressaillir ses plus
-déliés rameaux nerveux et leurs papilles depuis si long-temps noyées
-dans l'embonpoint. Tout son sang, fouetté par l'espérance, était en
-mouvement. Elle se sentait la force de converser, s'il le fallait, avec
-monsieur de Troisville.
-
-Il est inutile de parler de l'activité avec laquelle fonctionnèrent
-Josette, Jacquelin, Mariette, Moreau et ses garçons. Ce fut un
-empressement de fourmis occupées à leurs œufs. Tout ce qu'un soin
-journalier rendait si propre fut repassé, brossé, lavé, frotté. Les
-porcelaines des grands jours virent la lumière. Les services damassés
-numérotés A, B, C, D furent tirés des profondeurs où ils gisaient
-sous une triple garde d'enveloppes défendues par de formidables
-lignes d'épingles. Les plus précieux rayons de la bibliothèque furent
-interrogés. Enfin mademoiselle sacrifia trois bouteilles des fameuses
-liqueurs de madame Amphoux, la plus illustre des distillatrices
-d'outre-mer, nom cher aux amateurs. Grâces au dévouement de ses
-lieutenants, mademoiselle put se présenter au combat. Les différentes
-armes, les meubles, l'artillerie de cuisine, les batteries de l'office,
-les vivres, les munitions, les corps de réserve furent prêts sur toute
-la ligne. Jacquelin, Mariette et Josette reçurent l'ordre de se mettre
-en grande tenue. Le jardin fut ratissé. La vieille fille regretta
-de ne pouvoir s'entendre avec les rossignols logés dans les arbres
-pour obtenir d'eux leurs plus belles roulades. Enfin, sur les quatre
-heures, au moment même où l'abbé de Sponde rentrait, où mademoiselle
-croyait avoir vainement mis le couvert le plus coquet, apprêté le plus
-délicat des dîners, le clic-clac d'un postillon se fit entendre dans le
-Val-Noble.
-
---_C'est lui!_ se dit-elle en recevant les coups de fouet dans le cœur.
-
-En effet, annoncé par tant de cancans, un certain cabriolet de poste
-où se trouvait un monsieur seul avait fait une si grande sensation
-en descendant la rue Saint-Blaise et tournant la rue du Cours, que
-quelques petits gamins et de grandes personnes l'avaient suivi, et
-restaient groupés autour de la porte de l'hôtel Cormon pour le voir
-entrer. Jacquelin, qui flairait aussi son propre mariage, avait entendu
-le clic-clac dans la rue Saint-Blaise, il avait ouvert la grand'porte
-à deux battants. Le postillon, qui était de sa connaissance, mit sa
-gloire à bien tourner, et arrêta net au perron. Quant au postillon,
-vous comprenez qu'il s'en alla bien et dûment grisé par Jacquelin.
-L'abbé vint au-devant de son hôte dont la voiture fut dépouillée
-avec la prestesse qu'auraient pu y mettre des voleurs pressés. Elle
-fut remisée, la grand'porte fut fermée, et il n'y eut plus de traces
-de l'arrivée de monsieur de Troisville en quelques minutes. Jamais
-deux substances chimiques ne se marièrent avec plus de promptitude
-que la maison Cormon n'en mit à absorber le vicomte de Troisville.
-Mademoiselle, de qui le cœur battait comme à un lézard pris par un
-pâtre, resta héroïquement dans sa bergère, au coin du feu. Josette
-ouvrit la porte, et le vicomte de Troisville suivi de l'abbé de Sponde
-se produisit aux regards de la vieille fille.
-
---Ma nièce, voici monsieur le vicomte de Troisville, le petit-fils d'un
-de mes camarades de collége.--Monsieur de Troisville, voici ma nièce,
-mademoiselle Cormon.
-
---Ah! le bon oncle, comme il pose bien la question! pensa
-Rose-Marie-Victoire.
-
-Le vicomte de Troisville était, pour le peindre en deux mots, du
-Bousquier gentilhomme. Il y avait entre eux toute la différence qui
-sépare le genre vulgaire et le genre noble. S'ils avaient été là
-tous deux, il eût été impossible au libéral le plus enragé de nier
-l'aristocratie. La force du vicomte avait toute la distinction de
-l'élégance; ses formes conservaient une dignité magnifique; il avait
-des yeux bleus et des cheveux noirs, un teint olivâtre, et il ne
-devait pas avoir plus de quarante-six ans. Vous eussiez dit un bel
-Espagnol conservé dans les glaces de la Russie. Les manières, la
-démarche, la pose, tout annonçait un diplomate qui avait vu l'Europe.
-La mise était celle d'un homme comme il faut en voyage. Monsieur de
-Troisville paraissait fatigué, l'abbé lui offrit de passer dans la
-chambre qui lui était destinée, et fut ébahi quand sa nièce ouvrit le
-boudoir transformé en chambre à coucher. Mademoiselle Cormon et son
-oncle laissèrent alors le noble étranger vaquer à ses affaires avec
-l'aide de Jacquelin, qui lui apporta tous les paquets dont il avait
-besoin. L'abbé de Sponde et sa nièce allèrent se promener le long
-de la Brillante, en attendant que monsieur de Troisville eût fini
-sa toilette. Quoique l'abbé de Sponde fût, par un singulier hasard,
-plus distrait qu'à l'ordinaire, mademoiselle Cormon ne fut pas moins
-préoccupée que lui. Tous deux ils marchèrent en silence. La vieille
-fille n'avait jamais rencontré d'homme aussi séduisant que l'était
-l'olympien vicomte. Elle ne pouvait se dire à l'allemande:--Voilà
-mon idéal! mais elle se sentait prise de la tête aux pieds, et se
-disait:--Voilà mon affaire! Tout à coup elle vola chez Mariette pour
-savoir si le dîner pouvait subir un retard sans rien perdre de sa bonté.
-
---Mon oncle, ce monsieur de Troisville est bien aimable, dit-elle en
-revenant.
-
---Mais, ma fille, il n'a encore rien dit, fit en riant l'abbé.
-
---Mais cela se voit dans la tournure, sur la physionomie. Est-il garçon?
-
---Je n'en sais rien, répondit l'abbé qui pensait à une discussion sur
-la grâce émue entre l'abbé Couturier et lui. Monsieur de Troisville m'a
-écrit qu'il désirait acquérir une maison ici.--S'il était marié il ne
-serait pas venu seul, reprit-il d'un air insouciant; car il n'admettait
-pas que sa nièce pût penser à se marier.
-
---Est-il riche?
-
---Il est le cadet d'une branche cadette, répondit l'oncle. Son
-grand-père a commandé des escadres; mais le père de ce jeune homme a
-fait un mauvais mariage.
-
---Ce jeune homme! répéta la vieille fille. Mais il me semble, mon
-oncle, qu'il a bien quarante-cinq ans, dit-elle; car elle éprouvait un
-excessif désir de mettre leurs âges en rapport.
-
---Oui, dit l'abbé. Mais à un pauvre prêtre de soixante-dix ans, Rose,
-un quadragénaire paraît jeune.
-
-En ce moment, tout Alençon savait que monsieur le vicomte de Troisville
-était arrivé chez mademoiselle Cormon. L'étranger rejoignit bientôt ses
-hôtes, et se prit à admirer la vue de la Brillante, le jardin et la
-maison.
-
---Monsieur l'abbé, dit-il, toute mon ambition serait de trouver une
-habitation semblable à celle-ci. La vieille fille voulut voir une
-déclaration dans cette phrase, et baissa les yeux.--Vous devez bien
-vous y plaire, mademoiselle? reprit le vicomte.
-
---Comment ne m'y plairais-je pas! elle est dans notre famille depuis
-l'an 1574, époque à laquelle un de nos ancêtres, intendant du duc
-d'Alençon, acquit ce terrain et la fit bâtir, dit mademoiselle Cormon.
-Elle est sur pilotis.
-
-Jacquelin annonça le dîner; monsieur de Troisville offrit son bras à
-l'heureuse fille qui tâcha de ne pas trop s'y appuyer, elle craignait
-encore tant d'avoir l'air de faire des avances!
-
---Tout est très-harmonieux ici, dit le vicomte en s'asseyant à table.
-
---Nos arbres sont pleins d'oiseaux qui nous font de la musique à bon
-marché; personne ne les tracasse et toutes les nuits le rossignol
-chante, dit mademoiselle Cormon.
-
---Je parle de l'intérieur de la maison, fit observer le vicomte qui
-ne se donna pas la peine d'étudier mademoiselle Cormon et ne reconnut
-point sa nullité d'esprit.--Oui, tout y est en rapport, les tons de
-couleur, les meubles, la physionomie.
-
---Cependant, elle nous coûte beaucoup, les impositions sont énormes,
-répondit l'excellente fille frappée du mot _rapport_.
-
---Ah! les impositions sont chères ici? demanda le vicomte qui,
-préoccupé de ses idées, ne remarqua point le coq-à-l'âne.
-
---Je ne sais pas, dit l'abbé. Ma nièce est chargée de l'administration
-de nos deux fortunes.
-
---Les impositions sont des misères pour des personnes riches, reprit
-mademoiselle Cormon qui ne voulut point paraître avare. Quant aux
-meubles, je les laisserai comme ils sont et n'y ferai rien changer: à
-moins que je ne me marie; car alors il faudra que tout ici soit au goût
-du maître.
-
---Vous êtes dans les grands principes, mademoiselle, dit en souriant le
-vicomte, vous ferez un heureux...
-
---Jamais personne ne m'a dit un si joli mot, pensa la vieille fille.
-
-Le vicomte complimenta mademoiselle Cormon sur le service, sur la tenue
-de la maison, en avouant qu'il croyait la province arriérée, et qu'il
-la trouvait _très-comfortable_.
-
---Qu'est-ce que c'est que ce mot-là, bon Dieu? pensa-t-elle. Où est le
-chevalier de Valois pour y répondre? Comfortable? Y a-t-il plusieurs
-mots là-dedans? Allons, du courage, se dit-elle, c'est peut-être un
-mot russe, je ne suis pas obligée d'y répondre.--Mais, reprit-elle
-à haute voix en se sentant la langue déliée par l'éloquence que
-trouvent presque toutes les créatures humaines dans les circonstances
-capitales, monsieur, nous avons ici la plus brillante société. La
-ville se réunit précisément chez moi. Vous pourrez en juger tout à
-l'heure, car quelques-uns de nos fidèles auront sans doute appris mon
-retour, et viendront me voir. Nous avons le chevalier de Valois, un
-seigneur de l'ancienne cour, homme d'infiniment d'esprit, de goût; puis
-monsieur le marquis de Gordes et mademoiselle Armande sa sœur (elle se
-mordit la langue et se ravisa): une fille remarquable dans son genre,
-ajouta-t-elle. Elle a voulu rester fille pour laisser toute sa fortune
-à son frère et à son neveu.
-
---Ah! fit le vicomte, oui, les Gordes, je me les rappelle.
-
---Alençon est très-gai, reprit la vieille fille une fois lancée. On
-s'y amuse beaucoup, le Receveur-Général donne des bals, le préfet est
-un homme aimable, monseigneur l'Évêque nous honore quelquefois de sa
-visite...
-
---Allons, reprit en souriant le vicomte, j'ai donc bien fait de vouloir
-revenir, comme le lièvre, mourir au gîte.
-
---Moi aussi, dit la vieille fille, je suis comme le lièvre, je meurs où
-je m'attache.
-
-Le vicomte prit le proverbe ainsi rendu pour une plaisanterie, et
-sourit.
-
---Ah! se dit la vieille fille, tout va bien, il me comprend, celui-là!
-
-La conversation se soutint sur des généralités. Par une de ces
-mystérieuses puissances inconnues, indéfinissables, mademoiselle Cormon
-retrouvait dans sa cervelle, sous la pression de son désir d'être
-aimable, toutes les tournures de phrases du chevalier de Valois.
-C'était comme dans un duel où le diable semble ajuster lui-même le
-canon du pistolet. Jamais adversaire ne fut mieux couché en joue.
-Monsieur de Troisville était beaucoup trop homme de bonne compagnie
-pour parler de l'excellence du dîner; mais son silence était un éloge.
-Il avait, en buvant les vins délicieux que lui servait profusément
-Jacquelin, l'air de reconnaître des amis. Il paraissait grand
-connaisseur, et le véritable amateur n'applaudit pas, il jouit. Le
-vicomte s'informa curieusement du prix des terrains, des maisons, des
-emplacements; il se fit longuement décrire par mademoiselle Cormon
-l'endroit du confluent de la Brillante et de la Sarthe. Il s'étonnait
-que la ville se fût placée si loin de la rivière, la topographie du
-pays l'occupait beaucoup. L'abbé, fort silencieux, laissa sa nièce
-tenir le dé de la conversation. Véritablement, mademoiselle crut
-occuper monsieur de Troisville qui lui souriait avec grâce, et qui
-s'engagea pendant ce dîner beaucoup plus que ses plus empressés
-épouseurs ne s'étaient engagés en quinze jours. Aussi, comptez que
-jamais convive ne fut mieux ouaté de petits soins, enveloppé de plus
-d'attentions. Vous eussiez dit un amant chéri, de retour dans le ménage
-dont il fait le bonheur. Mademoiselle prévoyait le moment où il fallait
-du pain au vicomte, elle le couvait de ses regards; quand il tournait
-la tête, elle lui mettait adroitement un supplément du mets qu'il
-paraissait aimer; elle l'aurait fait crever s'il eût été gourmand;
-mais quel délicieux échantillon n'était-ce pas de ce qu'elle comptait
-faire en amour? Elle ne commit pas la sottise de se déprécier, elle
-mit bravement toutes voiles dehors, arbora tous ses pavillons, se posa
-comme la reine d'Alençon et vanta ses confitures; enfin elle pêcha
-des compliments, en parlant d'elle-même, comme si tous ses trompettes
-étaient morts. Elle s'aperçut qu'elle plaisait au vicomte, car son
-désir l'avait si bien transformée, qu'elle était devenue presque
-femme. Au dessert, elle n'entendit pas sans un ravissement intérieur
-des allées et des venues dans l'antichambre et des bruits au salon qui
-annonçaient que sa compagnie habituelle venait. Elle fit remarquer cet
-empressement à son oncle et à monsieur de Troisville comme une preuve
-de l'affection qu'on lui portait, tandis que c'était l'effet de la
-lancinante curiosité qui avait saisi toute la ville. Impatiente de se
-produire dans sa gloire, mademoiselle Cormon dit à Jacquelin que l'on
-prendrait le café et les liqueurs dans le salon où le domestique alla,
-devant l'élite de la société, étaler les magnificences d'un cabaret de
-Saxe qui ne sortait de son armoire que deux fois par an. Tout ceci fut
-observé par la compagnie en train de gloser à petit bruit.
-
---Peste! fit du Bousquier, rien que les liqueurs de madame Amphoux qui
-ne servent qu'aux quatre fêtes carillonnées!
-
---C'est décidément un mariage arrangé depuis un an par correspondance,
-dit monsieur le Président du Ronceret. Le directeur des postes reçoit
-ici, depuis un an, des lettres timbrées d'Odessa.
-
-Madame Granson frissonna. Monsieur le chevalier de Valois, quoiqu'il
-eût dîné comme quatre, pâle jusque dans la section senestre de sa
-figure, sentit qu'il allait livrer son secret et dit:--Ne trouvez-vous
-pas qu'il fait froid aujourd'hui, je suis gelé?
-
---C'est le voisinage de la Russie, fit du Bousquier.
-
-Le chevalier le regarda d'un air qui voulait dire:--Bien joué.
-
-Mademoiselle Cormon apparut si radieuse, si triomphante, qu'on la
-trouva belle. Cet éclat extraordinaire n'était pas dû seulement au
-sentiment; toute la masse de son sang tempêtait en elle-même depuis
-le matin, et ses nerfs étaient agités par le pressentiment d'une
-grande crise: il fallait toutes ces circonstances pour lui avoir
-permis de se ressembler si peu à elle-même. Avec quel bonheur elle fit
-les solennelles présentations du vicomte au chevalier, du chevalier
-au vicomte, de tout Alençon à monsieur de Troisville, de monsieur
-de Troisville à ceux d'Alençon! Par un hasard assez explicable, le
-vicomte et le chevalier, ces deux natures aristocratiques, se mirent
-à l'instant même à l'unisson; elles se reconnurent; tous deux se
-regardèrent comme deux hommes de la même sphère. Ils se mirent à
-causer, debout devant la cheminée; le cercle s'était formé devant eux,
-et leur conversation, quoique faite _sotto voce_, fut écoutée dans un
-religieux silence. Pour bien saisir l'effet de cette scène, il faut se
-figurer mademoiselle Cormon occupée à cuisiner le café de son prétendu
-prétendu, le dos tourné à la cheminée.
-
-M. DE VALOIS.
-
-Monsieur le vicomte vient, dit-on, s'établir ici?
-
-M. DE TROISVILLE.
-
-Oui, monsieur, je viens y chercher une maison... (_mademoiselle Cormon
-se retourne, la tasse à la main_). Et il me la faut grande, pour
-loger... (_mademoiselle Cormon tend la tasse_) ma famille. (_Les yeux
-de la vieille fille se troublent._)
-
-M. DE VALOIS.
-
-Vous êtes marié?
-
-M. DE TROISVILLE.
-
-Depuis seize ans, avec la fille de la princesse Sherbellof.
-
-Mademoiselle Cormon tomba foudroyée: du Bousquier la vit chanceler,
-il s'élança, la reçut dans ses bras, on ouvrit la porte. Le fougueux
-républicain, conseillé par Josette, trouva des forces pour emporter
-la vieille fille dans sa chambre où il la déposa sur le lit. Josette,
-armée de ciseaux, coupa le corset serré outre mesure. Du Bousquier jeta
-brutalement des gouttes d'eau sur le visage de mademoiselle de Cormon
-et sur le corsage qui s'étala comme une inondation de la Loire. La
-malade ouvrit les yeux, vit du Bousquier, et la pudeur lui fit jeter un
-cri en reconnaissant cet homme. Du Bousquier se retira, laissant entrer
-six femmes à la tête desquelles était madame Granson rayonnante de joie.
-
-Qu'avait fait le chevalier de Valois? Fidèle à son système, il avait
-couvert la retraite.
-
---Cette pauvre mademoiselle Cormon, dit-il à monsieur de Troisville
-en regardant l'assemblée dont le rire fut réprimé par ses coups d'œil
-aristocratiques, le sang la tourmente horriblement, elle n'a pas voulu
-se faire saigner avant d'aller au Prébaudet (sa terre), et voilà
-l'effet des mouvements du sang au printemps.
-
---Elle est venue par la pluie ce matin, dit l'abbé de Sponde, elle a
-pu prendre un peu de froid qui aura causé cette petite révolution à
-laquelle elle est sujette. Mais ce ne sera rien.
-
---Elle me disait avant-hier qu'elle ne l'avait pas eue depuis trois
-mois, en ajoutant que ça lui jouerait un mauvais tour, reprit le
-chevalier.
-
---Ah! tu es marié? dit Jacquelin en regardant monsieur de Troisville
-qui buvait son café à petits coups.
-
-Le fidèle domestique épousa le désappointement de sa maîtresse, il
-la devina, il remporta les liqueurs de madame Amphoux offertes au
-célibataire et non au mari d'une Russe. Tous ces petits détails furent
-remarqués et prêtèrent à rire.
-
-L'abbé de Sponde savait le motif du voyage de monsieur de Troisville;
-mais, par un effet de sa distraction, il n'en avait rien dit, ne
-sachant pas que sa nièce pût porter à monsieur de Troisville le moindre
-intérêt. Quant au vicomte, préoccupé par l'objet de son voyage et,
-comme beaucoup de maris, peu pressé de parler de sa femme, il n'avait
-pas eu l'occasion de se dire marié; d'ailleurs il croyait mademoiselle
-Cormon instruite. Du Bousquier reparut et fut questionné à outrance.
-
-L'une des six femmes descendit en annonçant que mademoiselle Cormon
-allait beaucoup mieux, et que son médecin était venu; mais elle devait
-rester au lit, il paraissait urgent de la saigner. Le salon fut
-bientôt plein. L'absence de mademoiselle Cormon permit aux dames de
-s'entretenir de la scène tragi-comique étendue, commentée, embellie,
-historiée, brodée, festonnée, coloriée, enjolivée qui venait d'avoir
-lieu et qui devait le lendemain occuper tout Alençon de mademoiselle
-Cormon.
-
---Ce bon monsieur du Bousquier, comme il vous portait! Quelle poigne!
-dit Josette à sa maîtresse. Vraiment, il était pâle de votre mal, il
-vous aime toujours.
-
-Cette phrase servit de clôture à cette solennelle et terrible journée.
-
-Le lendemain, pendant toute la matinée, les moindres circonstances
-de cette comédie couraient dans toutes les maisons d'Alençon, et,
-disons-le à la honte de cette ville, elles y causaient un rire
-universel. Le lendemain, mademoiselle Cormon, à qui la saignée avait
-fait beaucoup de bien, eût paru sublime aux plus intrépides rieurs
-s'ils avaient été témoins de la dignité noble, de la magnifique
-résignation chrétienne qui l'anima quand elle donna le bras à son
-mystificateur involontaire pour aller déjeuner. Cruels farceurs qui la
-plaisantiez, pourquoi ne la vîtes-vous pas disant au vicomte:--Madame
-de Troisville trouvera difficilement ici un appartement qui lui
-convienne; faites-moi la grâce, monsieur, d'accepter ma maison pendant
-tout le temps que vous serez à vous en arranger une en ville.
-
---Mais, mademoiselle, j'ai deux filles et deux garçons, nous vous
-gênerions beaucoup.
-
---Ne me refusez pas, dit-elle avec un regard plein d'attrition.
-
---Je vous l'offrais dans la réponse que je vous ai faite à tout hasard,
-dit l'abbé, mais vous ne l'avez pas reçue.
-
---Quoi, mon oncle, vous saviez...
-
-La pauvre fille s'arrêta. Josette fit un soupir. Ni le vicomte de
-Troisville ni l'oncle ne s'aperçurent de rien. Après le déjeuner,
-l'abbé de Sponde emmena le vicomte, comme ils en étaient convenus
-la veille, pour lui montrer dans Alençon les maisons qu'il pouvait
-acquérir ou les emplacements convenables pour bâtir.
-
-Restée seule au salon, mademoiselle Cormon dit à Josette d'un air
-lamentable:--Mon enfant, je suis à cette heure la fable de toute la
-ville.
-
---Eh! bien, mademoiselle, mariez-vous!
-
---Mais, ma fille, je ne me suis point préparée à faire un choix.
-
---Bah! si j'étais à votre place, je prendrais monsieur du Bousquier.
-
---Josette, monsieur de Valois dit qu'il est si républicain!
-
---Ils ne savent ce qu'ils disent, vos messieurs: ils prétendent qu'il
-volait la République, il ne l'aimait donc point, dit Josette en s'en
-allant.
-
---Cette fille a étonnamment d'esprit, pensa mademoiselle Cormon qui
-demeura seule en proie à ses perplexités.
-
-Elle entrevoyait qu'un prompt mariage était le seul moyen d'imposer
-silence à la ville. Ce dernier échec, si évidemment honteux, était
-de nature à lui faire prendre un parti extrême, car les personnes
-dépourvues d'esprit sortent difficilement des sentiers bons ou mauvais
-dans lesquels elles entrent. Chacun des deux vieux garçons avait
-compris la situation dans laquelle allait être la vieille fille; aussi
-tous deux s'étaient-ils promis de venir dans la matinée savoir de ses
-nouvelles, et, en style de garçon, _pousser sa pointe_. Monsieur de
-Valois jugea que la circonstance exigeait une toilette minutieuse,
-il prit un bain, il se pansa extraordinairement. Pour la première et
-dernière fois, Césarine le vit mettant avec une incroyable adresse un
-soupçon de rouge. Du Bousquier, lui, ce grossier républicain, animé
-par une volonté drue, ne fit pas la moindre attention à sa toilette,
-il accourut le premier. Ces petites choses décident de la fortune des
-hommes, comme de celle des empires. La charge de Kellermann à Marengo,
-l'arrivée de Blücher à Waterloo, le dédain de Louis XIV pour le prince
-Eugène, le curé de Denain; toutes ces grandes causes de fortune ou de
-catastrophes, l'histoire les enregistre; mais personne n'en profite
-pour ne rien négliger dans les petits faits de sa vie. Aussi, voyez
-ce qui arrive? La duchesse de Langeais (voir _l'Histoire des Treize_)
-se fait religieuse pour n'avoir pas eu dix minutes de patience, le
-juge Popinot (voir _l'Interdiction_) remet au lendemain pour aller
-interroger le marquis d'Espard, Charles Grandet vient par Bordeaux
-au lieu de revenir par Nantes, et l'on appelle ces événements des
-hasards, des fatalités. Un soupçon de rouge à mettre tua les espérances
-du chevalier de Valois, ce gentilhomme ne pouvait périr que de cette
-manière: il avait vécu par les Grâces, il devait mourir de leur main.
-Pendant que le chevalier donnait un dernier coup d'œil à sa toilette,
-le gros du Bousquier entrait au salon de la fille désolée. Cette entrée
-se combina avec une pensée favorable au républicain, à travers une
-délibération où le chevalier avait néanmoins tous les avantages.
-
---Dieu le veut, se dit la vieille fille en voyant du Bousquier.
-
---Mademoiselle, vous ne trouverez pas mon empressement mauvais; je
-n'ai pas voulu me fier à cette grosse bête de René pour savoir de vos
-nouvelles, et je suis venu moi-même.
-
---Je vais parfaitement bien, répondit-elle d'une voix émue. Je vous
-remercie, monsieur du Bousquier, fit-elle après une pause et d'une
-voix très-accentuée, de la peine que vous avez prise et que je vous ai
-donnée hier.....
-
-Elle se souvenait d'avoir été dans les bras de du Bousquier, et ce
-hasard surtout lui paraissait un ordre du ciel. Elle avait été vue pour
-la première fois par un homme, sa ceinture brisée, son lacet rompu, ses
-trésors violemment lancés hors de leur écrin.
-
---Je vous portais de si grand cœur que je vous ai trouvée légère.
-
-Ici mademoiselle Cormon regarda du Bousquier comme elle n'avait encore
-regardé aucun homme dans le monde. Encouragé, le fournisseur jeta une
-œillade à la vieille fille.
-
---C'est dommage, ajouta-t-il, que cela ne m'ait pas donné le
-droit de vous garder pour toujours à moi. (Elle écouta d'un air
-ravi.)--Évanouie, là, sur ce lit, entre nous, vous étiez ravissante; je
-n'ai jamais vu dans ma vie de plus belle personne, et j'ai vu beaucoup
-de femmes!... Les femmes grasses ont cela de bien qu'elles sont
-superbes à voir, elles n'ont qu'à se montrer, elles triomphent!
-
---Vous voulez vous moquer de moi, fit la vieille fille, et ce n'est pas
-bien quand toute la ville interprète mal peut-être ce qui m'est arrivé
-hier.
-
---Aussi vrai que j'ai nom du Bousquier, mademoiselle, je n'ai jamais
-changé de sentiments à votre égard, et votre premier refus ne m'a pas
-découragé.
-
-La vieille fille avait les yeux baissés. Il y eut un moment de silence
-cruel pour du Bousquier. Mais mademoiselle Cormon prit son parti, elle
-releva ses paupières, des larmes roulaient dans ses yeux, elle regarda
-du Bousquier tendrement.
-
---Si cela est, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante, promettez-moi
-seulement de vivre en chrétien, de ne jamais contrarier mes habitudes
-religieuses, de me laisser maîtresse de choisir mes directeurs, et je
-vous accorde ma main, dit-elle en la lui tendant.
-
-Du Bousquier saisit cette bonne grosse main pleine d'écus, et la baisa
-saintement.
-
---Mais, dit-elle en lui laissant baiser sa main, je demande encore une
-chose.
-
---Elle est accordée, et si elle est impossible, elle se fera
-(réminiscence de Beaujon).
-
---Je désire, reprit la vieille fille, que notre mariage se fasse dans
-le plus bref délai, que toute la ville le sache ce soir. Puis... (elle
-hésita) pour l'amour de moi, il faut vous charger d'un péché que je
-sais être énorme, car le mensonge est un des sept péchés capitaux;
-mais vous vous en confesserez, n'est-ce pas? Nous en ferons tous deux
-pénitence... Ils se regardèrent tous deux tendrement.--D'ailleurs,
-peut-être rentre-t-il dans les mensonges que l'Église nomme officieux...
-
---Serait-elle comme Suzanne? se disait du Bousquier. Quel bonheur!--Hé!
-bien, mademoiselle? dit-il à haute voix.
-
---Il faut, reprit-elle, que vous puissiez prendre sur vous...
-
---Quoi?
-
---De dire que ce mariage était convenu depuis six mois entre nous...
-
---Charmante femme, dit le fournisseur avec le ton d'un homme qui se
-dévoue, on ne fait ces sacrifices que pour une créature adorée pendant
-dix ans.
-
---Malgré mes rigueurs donc? lui dit-elle.
-
---Oui, malgré vos rigueurs.
-
---Monsieur du Bousquier, je vous avais mal jugé.
-
-Elle lui retendit sa grosse main rouge que rebaisa du Bousquier.
-
-En ce moment, la porte s'ouvrit, les deux amants regardèrent qui
-entrait et ils aperçurent le délicieux mais tardif chevalier de Valois.
-
---Ah! dit-il en entrant, vous voilà debout, belle reine.
-
-Elle sourit au chevalier et sentit au cœur une pression. Monsieur de
-Valois était remarquablement jeune, séduisant; il avait l'air de Lauzun
-entrant au Palais-Royal chez Mademoiselle.
-
---Eh! cher du Bousquier, dit-il d'un ton railleur, tant il se croyait
-sûr du succès, monsieur de Troisville et l'abbé de Sponde examinent
-votre maison comme des toiseurs.
-
---Ma foi, dit du Bousquier, si le vicomte de Troisville en veut, elle
-est à lui pour quarante mille francs. Elle me devient fort inutile! Si
-mademoiselle me le permet... Il faut que cela se sache.--Mademoiselle,
-puis-je le dire?--Oui!--Hé! bien, soyez le premier, _mon cher
-chevalier_, à qui j'apprenne... (mademoiselle Cormon baissa les
-yeux) l'honneur, dit l'ancien fournisseur, la faveur que me fait
-mademoiselle, et que j'ai gardée sous le secret depuis quelques mois.
-Nous nous marions dans quelques jours, le contrat est rédigé, nous le
-signerons demain. Vous comprenez que ma maison de la rue du Cygne me
-devient inutile. Je cherchais sous main des acquéreurs, et l'abbé de
-Sponde, _qui le savait_, a naturellement conduit chez moi monsieur de
-Troisville...
-
-Ce gros mensonge avait une telle couleur de vérité, que le chevalier
-y fut pris. _Mon cher chevalier_ était comme la revanche prise par
-Pierre-le-Grand à Pultawa de toutes ses précédentes défaites. Du
-Bousquier se vengeait là délicieusement de mille traits piquants qu'il
-avait reçus en silence. Dans son triomphe, il fit un geste de jeune
-homme, il se passa la main dans son faux toupet comme si c'était une
-chevelure véritable, et... il l'enleva.
-
---Je vous en félicite l'un et l'autre, dit le chevalier d'un air
-agréable, et souhaite que vous finissiez comme les contes de fées: _Ils
-furent très-heureux et eurent beau_--COUP D'ENFANTS! Et il massait une
-prise de tabac.--Mais, monsieur, vous oubliez que vous avez un faux
-toupet, ajouta-t-il d'une voix railleuse.
-
-Du Bousquier rougit, car il avait le faux toupet à dix pouces de son
-crâne. Mademoiselle Cormon leva les yeux, vit la nudité du crâne et
-baissa les yeux par pudeur. Du Bousquier lança sur le chevalier le plus
-venimeux regard que jamais crapaud ait arrêté sur sa proie.
-
---Canailles d'aristocrates qui m'avez dédaigné, je vous écraserai
-quelque jour! pensait-il.
-
-Le chevalier de Valois crut avoir ressaisi tous ses avantages. Mais
-mademoiselle Cormon n'était point fille à comprendre la connexité que
-mettait le chevalier entre son souhait et le faux toupet, d'ailleurs
-l'eût-elle comprise, sa main ne lui appartenait plus. Monsieur de
-Valois vit bien que tout était perdu. En effet, l'innocente fille, en
-apercevant ces deux hommes muets, voulut les occuper.
-
---Faites donc tous deux un piquet, dit-elle sans y mettre de malice.
-
-Du Bousquier sourit, et alla, comme futur maître du logis, prendre la
-table de piquet. Le chevalier de Valois, soit qu'il eût perdu la tête,
-soit qu'il voulût rester là pour étudier les causes de son désastre, et
-y remédier, se laissa faire comme un mouton qu'on mène à la boucherie.
-Il avait reçu le plus violent coup de massue qui puisse atteindre
-un homme; un gentilhomme pouvait être étourdi à moins. Bientôt le
-digne abbé de Sponde et le vicomte de Troisville rentrèrent. Aussitôt
-mademoiselle Cormon se leva, courut dans l'antichambre, prit son oncle
-à part, lui dit sa résolution à l'oreille, et apprenant que la maison
-de du Bousquier convenait à monsieur de Troisville, elle pria celui-ci
-de lui rendre le service de dire que son oncle la savait à vendre; car
-elle n'osa pas confier ce mensonge à l'abbé, de peur d'une distraction.
-Le mensonge prospéra mieux que si c'eût été une action vertueuse. Dans
-la soirée, tout Alençon apprit la grande nouvelle. Depuis quatre jours,
-la ville était occupée comme aux jours néfastes de 1814 et de 1815. Les
-uns riaient, les autres admettaient le mariage, ceux-ci le blâmaient,
-ceux-là l'approuvaient. La classe moyenne d'Alençon en fut heureuse,
-c'était une conquête. Le lendemain, chez les Gordes, le chevalier de
-Valois dit un mot cruel.
-
---Les Cormon finissent comme ils ont commencé: d'intendant à
-fournisseur, il n'y a que la main!
-
-La nouvelle du choix fait par mademoiselle de Cormon atteignit au cœur
-le pauvre Athanase, mais il ne laissa rien transpirer des horribles
-agitations auxquelles il fut en proie. Quand il apprit le mariage,
-il était chez le président du Ronceret où sa mère faisait un boston;
-madame Granson regarda son fils dans une glace, elle le trouva pâle;
-mais il l'était depuis le matin, car il avait entendu parler vaguement
-de ce mariage; mademoiselle Cormon était une carte sur laquelle il
-jouait sa vie, le froid pressentiment d'une catastrophe l'enveloppait
-déjà. Lorsque l'âme et l'imagination ont agrandi le malheur, en ont
-fait un fardeau trop lourd pour les épaules et pour le front; quand
-une espérance long-temps caressée, dont les réalisations apaiseraient
-le vautour ardent qui ronge le cœur, vient à manquer, et que l'homme
-n'a foi ni en lui malgré ses forces, ni en Dieu malgré sa puissance,
-alors il se brise. Athanase était un fruit de l'éducation impériale.
-La fatalité, cette religion de l'empereur, descendit du trône jusque
-dans les derniers rangs de l'armée, jusque sur les bancs du collége.
-Athanase arrêta ses yeux sur le jeu de madame du Ronceret avec une
-stupeur qui pouvait si bien passer pour de l'indifférence, que madame
-Granson crut s'être trompée sur les sentiments de son fils. Cette
-apparente insouciance expliquait son refus de faire à ce mariage le
-sacrifice de ses opinions _libérales_, mot qui venait d'être créé pour
-l'empereur Alexandre, et qui procédait, je crois, de madame de Staël
-par Benjamin Constant. A compter de cette fatale soirée, Athanase
-alla se promener à l'endroit le plus pittoresque de la Sarthe, sur
-une rive d'où les dessinateurs qui se sont occupés d'Alençon se sont
-placés pour y prendre des points de vue. Il s'y trouve des moulins.
-La rivière égaie les prairies. Les bords de la Sarthe sont garnis
-d'arbres élégants de forme et bien jetés. Si le paysage est plat, il
-ne manque pas des grâces décentes qui distinguent la France où les
-yeux ne sont jamais ni fatigués par un jour oriental, ni attristés
-par de trop constantes brumes. Ce lieu était solitaire. En province,
-personne ne fait attention à une jolie vue, soit que chacun soit blasé,
-soit défaut de poésie dans l'âme. S'il existe en province un mail,
-un plan, une promenade d'où se découvre une riche perspective, c'est
-l'endroit où personne ne va. Athanase affectionna cette solitude animée
-par l'eau, où les prés reverdissaient sous les premiers sourires du
-soleil printanier. Ceux qui l'y voyaient assis sous un peuplier, et qui
-recevaient son regard profond, dirent parfois à madame Granson:--Votre
-fils a quelque chose.
-
---Je sais ce qu'il fait! répondait la mère d'un air satisfait en
-donnant à entendre qu'il méditait une grande œuvre.
-
-Athanase ne se mêla plus de politique, il n'eut plus d'opinion; mais
-il parut, à plusieurs reprises, assez gai, gai d'ironie comme ceux
-qui insultent à eux seuls tout un monde. Ce jeune homme, en dehors de
-toutes les idées, de tous les plaisirs de la province, intéressait
-peu de personnes, il n'était même pas matière à curiosité. Si l'on
-parla de lui à sa mère, ce fut à cause d'elle. Il n'y eut pas une âme
-qui sympathisât avec celle d'Athanase; pas une femme, pas un ami ne
-vinrent à lui pour sécher ses larmes, il les jeta dans la Sarthe. Si
-la magnifique Suzanne eût passé par là, combien de malheurs n'aurait
-pas enfantés cette rencontre, car ces deux êtres se seraient aimés!
-Elle y vint cependant. L'ambition de Suzanne eut pour cause le récit
-d'une aventure assez extraordinaire qui, vers 1799, avait commencé
-à l'auberge du More, et dont le récit avait ravagé sa cervelle
-d'enfant. Une fille de Paris, belle comme les anges, avait été chargée
-par la police de se faire aimer du marquis de Montauran, l'un des
-chefs envoyés par les Bourbons pour commander les Chouans; elle
-l'avait rencontré précisément à l'auberge du More au retour de son
-expédition de Mortagne: elle l'avait séduit et l'avait livré. Cette
-fantastique personne, ce pouvoir de la beauté sur l'homme, tout dans
-l'affaire de Marie de Verneuil et du marquis de Montauran, éblouit
-Suzanne; elle éprouva dès l'âge de raison un désir de se jouer des
-hommes. Quelques mois après sa fuite, elle ne se refusa donc pas à
-traverser sa ville natale pour aller en Bretagne avec un artiste.
-Elle voulut voir Fougères où s'était dénouée l'aventure du marquis de
-Montauran, et parcourir le théâtre de cette guerre pittoresque dont les
-tragédies, encore peu connues, avaient bercé son jeune âge. Puis elle
-désirait traverser Alençon dans un si brillant entourage et si bien
-métamorphosée que personne ne la reconnut. Elle comptait en un seul
-moment mettre sa mère à l'abri du malheur, et délicatement envoyer au
-pauvre Athanase la somme qui, dans notre époque, est pour le génie ce
-qu'était, au Moyen-âge, le cheval de combat et l'armure que Rebecca
-procure à Ivanhoé.
-
-Un mois se passa dans les plus étranges alternatives, relativement au
-mariage de mademoiselle Cormon. Il y eut un parti d'Incrédules qui nia
-le mariage, et un parti de Croyants qui l'affirma. Au bout de quinze
-jours, le parti des Incrédules reçut un vigoureux échec: la maison
-de du Bousquier fut vendue quarante-trois mille francs à monsieur de
-Troisville, qui ne voulait qu'une maison fort simple à Alençon; car il
-devait aller plus tard à Paris quand la princesse Sherbellof serait
-décédée: il comptait attendre paisiblement cet héritage en s'occupant
-à reconstituer sa terre. Ceci semblait positif. Les Incrédules ne
-se laissèrent pas accabler. Ils prétendirent que, marié ou non, du
-Bousquier faisait une excellente affaire; sa maison ne lui était
-revenue qu'à vingt-sept mille francs. Les Croyants furent battus par
-cette péremptoire observation des Incrédules. Choisnel, le notaire de
-mademoiselle Cormon, n'avait pas encore entendu parler du premier mot
-relativement au contrat, dirent encore les Incrédules. Les Croyants,
-fermes dans leur foi, remportèrent, le vingtième jour, une victoire
-signalée sur les Incrédules. Monsieur Lepressoir, notaire des Libéraux,
-vint chez mademoiselle Cormon où le contrat fut signé. Ce fut le
-premier des nombreux sacrifices que devait faire mademoiselle Cormon
-à son mari. Du Bousquier portait une haine profonde à Choisnel; il
-lui attribuait le premier refus qu'il avait essuyé chez les Gordes,
-et le refus de mademoiselle Armande avait, selon lui, dicté celui
-de mademoiselle Cormon. Le vieil athlète du Directoire fit si bien
-auprès de la noble fille, qui croyait avoir mal jugé la belle âme
-du fournisseur, qu'elle voulut expier ses torts: elle sacrifia son
-notaire à l'amour! néanmoins, elle lui communiqua le contrat, et
-Choisnel, qui était un homme digne de Plutarque, défendit par écrit
-les intérêts de mademoiselle Cormon. Cette circonstance seule faisait
-traîner le mariage en longueur. Mademoiselle Cormon reçut plusieurs
-lettres anonymes. Elle apprit, à son grand étonnement, que Suzanne
-était une fille aussi vierge qu'elle pouvait l'être elle-même, et que
-le séducteur au faux toupet ne devait jamais se trouver pour quelque
-chose en de pareilles aventures. Mademoiselle Cormon dédaigna les
-lettres anonymes; mais elle écrivit à Suzanne, dans le but d'éclairer
-la religion de la Société de Maternité. Suzanne, qui sans doute avait
-appris le futur mariage de du Bousquier, avoua sa ruse, envoya mille
-francs à l'Association, et desservit fortement le vieux fournisseur.
-Mademoiselle Cormon convoqua la Société de Maternité, qui tint une
-séance extraordinaire, où l'on prit un arrêté portant que le bureau
-ne secourrait plus les malheurs à échoir, mais uniquement ceux échus.
-Nonobstant ces menées qui défrayaient la ville de cancans distillés
-avec friandise, les bans se publiaient aux Églises et à la Mairie.
-Athanase dut préparer les actes. Par mesure de pudeur publique et
-de sûreté générale, la fiancée alla au Prébaudet où du Bousquier,
-flanqué d'atroces et somptueux bouquets, se rendait le matin et
-revenait pour dîner, le soir. Enfin, par une pluvieuse et triste
-journée de juin, à midi, le mariage entre mademoiselle Cormon et le
-sieur du Bousquier, disaient les Incrédules, eut lieu à la paroisse
-d'Alençon, à la vue de tout Alençon. Les époux se rendirent de chez
-eux à la Mairie, de la Mairie à l'église dans une calèche, magnifique
-pour Alençon, que du Bousquier avait fait venir de Paris en secret.
-La perte de la vieille carriole fut aux yeux de toute la ville une
-espèce de calamité. Le sellier de la Porte de Séez jetait les hauts
-cris, car il perdait cinquante francs de rente que lui rapportaient
-les raccommodages, Alençon vit avec effroi le luxe s'introduisant dans
-la ville par la maison Cormon. Chacun craignit le renchérissement
-des denrées, l'exhaussement du prix des loyers, et l'invasion des
-mobiliers parisiens. Il y eut des personnes assez piquées de curiosité
-pour donner quelque dix sous à Jacquelin afin de regarder de près la
-calèche attentatoire à l'économie du pays. Les deux chevaux achetés en
-Normandie effrayèrent aussi beaucoup.
-
---Si nous achetons ainsi nous-mêmes nos chevaux, dit la société du
-Ronceret, nous ne les vendrons donc plus à ceux qui les viennent
-chercher.
-
-Quoique bête, le raisonnement parut profond en ce qu'il empêchait le
-pays d'accaparer l'argent étranger. Pour la province, la richesse des
-nations consiste moins dans l'active rotation de l'argent que dans
-un stérile entassement. Enfin la meurtrière prophétie de la vieille
-fille fut accomplie. Pénélope succomba à la pleurésie qu'elle avait
-gagnée quarante jours avant le mariage, rien ne la put sauver. Madame
-Granson, Mariette, madame du Coudrai, madame du Ronceret, toute la
-ville remarqua que madame du Bousquier était entrée à l'église _du pied
-gauche!_ présage d'autant plus horrible que déjà le mot _La Gauche_
-prenait une acception politique. Le prêtre chargé de lire la formule
-ouvrit par hasard son livre à l'endroit du _De profundis_. Ainsi ce
-mariage fut accompagné de circonstances si fatales, si orageuses,
-si foudroyantes, que personne n'en augura bien. Tout alla de mal en
-pis. Il n'y eut point de noces, car les nouveau-mariés partirent pour
-le Prébaudet. Les coutumes parisiennes allaient donc triompher des
-coutumes provinciales, se disait-on. Le soir, Alençon commenta toutes
-ces niaiseries; et il y eut un déchaînement assez général chez les
-personnes qui comptaient sur une de ces noces de Gamache qui se font
-toujours en province, et que la société considère comme lui étant dues.
-La noce de Mariette et de Jacquelin se fit gaiement: ils furent les
-deux seules personnes qui contredirent les sinistres prophéties.
-
-Du Bousquier voulut employer le gain fait sur sa maison à restaurer
-et moderniser l'hôtel Cormon. Il avait décidé de passer deux saisons
-au Prébaudet, et il y emmena son oncle de Sponde. Cette nouvelle
-répandit l'effroi dans la ville, où chacun pressentit que du Bousquier
-allait entraîner le pays dans la funeste voie du comfort. Cette peur
-s'augmenta quand les gens de la ville aperçurent un matin du Bousquier
-venant du Prébaudet au Val-Noble pour surveiller ses travaux, dans un
-tilbury attelé d'un nouveau cheval, ayant à ses côtés René en livrée.
-Le premier acte de son administration avait été de placer toutes les
-économies de sa femme _en rentes_ sur le Grand-Livre, lesquelles
-étaient à 67 fr. 50 cent. Dans l'espace d'une année, pendant laquelle
-il joua constamment à la hausse, il se fit une fortune personnelle
-presque aussi considérable que l'était celle de sa femme. Mais ces
-foudroyants présages, ces innovations perturbatrices furent dépassés
-par un événement qui se rattachait à ce mariage et le fit paraître
-encore plus funeste. Le soir même de la célébration, Athanase et sa
-mère se trouvaient, après leur dîner, devant un petit feu de bourrées,
-nommées des _régalades_, et que la servante leur allumait au dessert
-dans le salon.
-
---Eh! bien, nous irons ce soir chez le président du Ronceret, puisque
-nous voilà sans mademoiselle Cormon, dit madame Granson. Mon Dieu! je
-ne m'habituerai jamais à l'appeler madame du Bousquier, ce nom-là me
-déchire les lèvres.
-
-Athanase regarda sa mère d'un air mélancolique et contraint, il ne
-pouvait plus sourire, et il voulait comme saluer cette naïve pensée qui
-pansait sa blessure sans la guérir.
-
---Maman, dit-il en reprenant sa voix d'enfance, tant sa voix fut douce,
-de même qu'il reprenait ce mot abandonné depuis quelques années; ma
-chère maman, ne sortons pas encore, il fait si bon là, devant ce feu!
-
-La mère entendit sans la comprendre cette suprême prière d'une mortelle
-douleur.
-
---Restons, mon enfant, dit-elle. J'aime certes mieux causer avec toi,
-écouter tes projets, que de faire un boston où je puis perdre mon
-argent.
-
---Tu es belle ce soir, j'aime à te regarder. Puis je suis dans un
-courant d'idées qui s'harmonient à ce pauvre petit salon où nous avons
-tant souffert.
-
---Où nous souffrirons encore, mon pauvre Athanase, jusqu'à ce que
-tes ouvrages réussissent. Moi, je suis faite à la misère; mais toi,
-mon trésor, voir ta belle jeunesse passée sans plaisir! rien que du
-travail dans ta vie! Cette pensée est une maladie pour une mère; elle
-me tourmente le soir, et le matin elle me réveille. Mon Dieu! mon Dieu!
-que vous ai-je fait? de quel crime me punissez-vous?
-
-Elle quitta sa bergère, prit une petite chaise et se colla contre
-Athanase de manière à mettre sa tête sur la poitrine de son enfant. Il
-y a toujours la grâce de l'amour chez une maternité vraie. Athanase
-baisa sa mère sur les yeux, sur ses cheveux gris, au front, avec la
-sainte volonté d'appuyer son âme partout où s'appuyaient ses lèvres.
-
---Je ne réussirai jamais, dit-il en essayant de tromper sa mère sur la
-funeste résolution qu'il roulait dans sa tête.
-
---Bah! ne vas-tu pas te décourager? Comme tu le dis, la pensée peut
-tout. Avec dix bouteilles d'encre, dix rames de papier et sa forte
-volonté, Luther a bouleversé l'Europe? Eh! bien, tu t'illustreras, et
-tu feras le bien avec les mêmes moyens qui lui ont servi à faire le
-mal. N'as-tu pas dit cela? Moi, je t'écoute, vois-tu; je te comprends
-plus que tu ne le crois, car je te porte encore dans mon sein, et la
-moindre de tes pensées y retentit comme autrefois le plus léger de tes
-mouvements.
-
---Je ne réussirai pas ici, vois-tu, maman; et je ne veux pas te donner
-le spectacle de mes déchirements, de mes luttes, de mes angoisses. Oh!
-ma mère, laisse-moi quitter Alençon; je veux aller souffrir loin de toi.
-
---Je veux être toujours à tes côtés, moi, reprit orgueilleusement la
-mère. Souffrir sans ta mère, ta pauvre mère qui sera ta servante s'il
-le faut, qui se cachera pour ne pas te nuire si tu le demandais; ta
-mère qui alors ne t'accuserait point d'orgueil. Non, non, Athanase,
-nous ne nous séparerons jamais.
-
-Athanase embrassa sa mère avec l'ardeur d'un agonisant qui embrasse la
-vie.
-
---Je le veux cependant, reprit-il. Sans cela, tu me perdrais... Cette
-double douleur, la tienne et la mienne, me tuerait. Il vaut mieux que
-je vive, n'est-ce pas?
-
-Madame Granson regarda son fils d'un air hagard.--Voilà donc ce que tu
-couves! On me le disait bien. Ainsi tu pars!
-
---Oui.
-
---Tu ne partiras pas sans me tout dire, sans me prévenir. Il te faut
-un trousseau, de l'argent. J'ai des louis cousus dans mon jupon de
-dessous, il faut que je te les donne.
-
-Athanase pleura.
-
---C'est tout ce que je voulais te dire, reprit-il. Maintenant je vais
-te conduire chez le président. Allons...
-
-Le fils et la mère sortirent. Athanase quitta sa mère sur le pas de
-la porte de la maison où elle allait passer la soirée. Il regarda
-long-temps la lumière qui s'échappait par les fentes des volets; il
-s'y colla, il éprouva la plus frénétique des joies quand, au bout d'un
-quart d'heure, il entendit sa mère disant:--_Grande indépendance en
-cœur!_
-
---Pauvre mère! je l'ai trompée, s'écria-t-il en gagnant la rive de la
-Sarthe.
-
-Il arriva devant le beau peuplier sous lequel il avait tant médité
-depuis quarante jours, et où il avait apporté deux grosses pierres
-pour s'asseoir. Il contempla cette belle nature alors éclairée par la
-lune; il revit en quelques heures tout son avenir de gloire: il passa
-dans les villes émues à son nom; il entendit les applaudissements de
-la foule; il respira l'encens des fêtes, il adora toute sa vie rêvée,
-il s'élança radieux en de radieux triomphes, il se dressa sa statue,
-il évoqua toutes ses illusions pour leur dire adieu dans un dernier
-banquet olympique. Cette magie avait été possible pendant un moment,
-maintenant elle s'était à jamais évanouie. Dans ce moment suprême il
-étreignit son bel arbre, auquel il s'était attaché comme à un ami;
-puis il mit chaque pierre dans chacune des poches de sa redingote
-et la boutonna. Il était à dessein sorti sans chapeau. Il alla
-reconnaître l'endroit profond qu'il avait choisi depuis long-temps; il
-s'y glissa résolument en tâchant de ne point faire de bruit, et il en
-fit très-peu. Quand, vers neuf heures et demie, madame Granson revint
-chez elle, sa servante ne lui parla pas d'Athanase, elle lui remit une
-lettre, madame Granson l'ouvrit et lut ce peu de mots: _Ma bonne mère,
-je suis parti, ne m'en veux pas!_
-
---Il a fait là un beau coup! s'écria-t-elle. Et son linge, et de
-l'argent! Il m'écrira, j'irai le retrouver. Ces pauvres enfants
-se croient toujours plus fins que père et mère. Et elle se coucha
-tranquille.
-
-La Sarthe avait eu dans la matinée précédente une crue prévue par les
-pêcheurs. Ces crues d'eaux troubles amènent des anguilles entraînées de
-leurs ruisseaux. Or, un pêcheur avait tendu ses engins dans l'endroit
-où s'était jeté le pauvre Athanase en croyant qu'on ne le retrouverait
-jamais. Vers six heures du matin, le pêcheur ramena ce jeune corps.
-Les deux ou trois amies qu'avait la pauvre veuve employèrent mille
-précautions pour la préparer à recevoir cette horrible dépouille.
-La nouvelle de ce suicide eut, comme on le pense bien, un grand
-retentissement dans Alençon. La veille, le pauvre homme de génie
-n'avait pas un seul protecteur; le lendemain de sa mort, mille voix
-s'écrièrent:--«Je l'aurais si bien aidé, moi!» Il est si commode de se
-poser charitable _gratis_. Ce suicide fut expliqué par le chevalier
-de Valois. Le gentilhomme raconta, dans un esprit de vengeance, le
-naïf, le sincère, le bel amour d'Athanase pour mademoiselle Cormon.
-Madame Granson, éclairée par le chevalier, se rappela mille petites
-circonstances, et confirma les récits de monsieur de Valois. L'histoire
-devint touchante, quelques femmes pleurèrent. Madame Granson eut une
-douleur concentrée, muette, qui fut peu comprise. Il est pour les mères
-en deuil deux genres de douleur. Souvent le monde est dans le secret de
-leur perte; leur fils apprécié, admiré, jeune ou beau, sur une belle
-route et voguant vers la fortune, ou déjà glorieux, excite d'universels
-regrets; le monde s'associe au deuil et l'atténue en l'agrandissant.
-Mais il y a la douleur des mères qui seules savent ce qu'était leur
-enfant, qui seules en ont reçu les sourires, qui ont observé seules les
-trésors de cette vie trop tôt tranchée; cette douleur cache son crêpe
-dont la couleur fait pâlir celle des autres deuils; mais elle ne se
-décrit point, et heureusement il est peu de femmes qui sachent quelle
-corde du cœur est alors à jamais coupée. Avant que madame du Bousquier
-ne revînt à la ville, la présidente de Ronceret, l'une de ses bonnes
-amies, était allée déjà lui jeter ce cadavre sur les roses de sa joie,
-lui apprendre à quel amour elle s'était refusée; elle lui répandit
-tout doucettement mille gouttes d'absinthe sur le miel de son premier
-mois de mariage. Quand madame du Bousquier rentra dans Alençon, elle
-rencontra par hasard madame Granson au coin du Val-Noble! Le regard
-de la mère, mourant de chagrin, atteignit la vieille fille au cœur.
-Ce fut à la fois mille malédictions dans une seule, mille flammèches
-dans un rayon. Madame du Bousquier en fut épouvantée, ce regard lui
-avait prédit, souhaité le malheur. Le soir même de la catastrophe,
-madame Granson, l'une des personnes les plus opposées au curé de la
-ville, et qui tenait pour le desservant de Saint-Léonard, frémit en
-songeant à l'inflexibilité des doctrines catholiques professées par son
-propre parti. Après avoir mis elle-même son fils dans un linceul, en
-pensant à la mère du Sauveur, madame Granson se rendit, l'âme agitée
-d'une horrible angoisse, à la maison de l'assermenté. Elle trouva le
-modeste prêtre occupé à emmagasiner les chanvres et les lins qu'il
-donnait à filer à toutes les femmes, à toutes les filles pauvres de la
-ville afin que jamais les ouvrières ne manquassent d'ouvrage, charité
-bien entendue qui sauva plus d'un ménage incapable de mendier. Le curé
-quitta ses chanvres et s'empressa d'emmener madame Granson dans sa
-salle où la mère désolée reconnut, en voyant le souper du curé, la
-frugalité de son propre ménage.
-
---Monsieur l'abbé, dit-elle, je viens vous supplier... Elle fondit en
-larmes sans pouvoir achever.
-
---Je sais ce qui vous amène, répondit le saint homme; mais je me fie
-à vous, madame, et à votre parente madame du Bousquier, pour apaiser
-Monseigneur à Séez. Oui, je prierai pour votre malheureux enfant; oui,
-je dirai des messes; mais évitons tout scandale et ne donnons pas lieu
-aux méchants de la ville de se rassembler dans l'église... Moi seul,
-sans clergé, nuitamment...
-
---Oui, oui, comme vous voudrez, pourvu qu'il soit en terre sainte! dit
-la pauvre mère en prenant la main du prêtre et la baisant.
-
-Vers minuit donc, une bière fut clandestinement portée à la paroisse
-par quatre jeunes gens, les camarades les plus aimés d'Athanase. Il s'y
-trouvait quelques amies de madame Granson, groupes de femmes noires et
-voilées; puis les sept ou huit jeunes gens qui avaient reçu quelques
-confidences de ce talent expiré. Quatre torches éclairaient la bière
-couverte d'un crêpe. Le curé, servi par un discret enfant de chœur,
-dit une messe mortuaire. Puis le suicidé fut conduit sans bruit dans
-un coin du cimetière où une croix de bois noirci, sans inscription,
-indiqua sa place à la mère. Athanase vécut et mourut dans les ténèbres.
-Aucune voix n'accusa le curé, l'évêque garda le silence. La piété de la
-mère racheta l'impiété du fils.
-
-Quelques mois après, un soir, la pauvre femme, insensée de douleur,
-et mue par une de ces inexplicables soifs qu'ont les malheureux de se
-plonger les lèvres dans leur amer calice, voulut aller voir l'endroit
-où son fils s'était noyé. Son instinct lui disait peut-être qu'il
-y avait des pensées à reprendre sous ce peuplier; peut-être aussi
-désirait-elle voir ce que son fils avait vu pour la dernière fois? Il
-y a des mères qui mourraient de ce spectacle, d'autres s'y livrent à
-une sainte adoration. Les patients anatomistes de la nature humaine
-ne sauraient trop répéter les vérités contre lesquelles doivent se
-briser les éducations, les lois et les systèmes philosophiques.
-Disons-le souvent: il est absurde de vouloir ramener les sentiments
-à des formules identiques; en se produisant chez chaque homme, ils
-se combinent avec les éléments qui lui sont propres, et prennent sa
-physionomie.
-
-
-Madame Granson vit venir de loin une femme qui s'écria sur le lieu
-fatal:--_C'est donc là!_
-
-Une seule personne pleura là, comme y pleurait la mère. Cette créature
-était Suzanne. Arrivée le matin à l'hôtel du More, elle avait appris
-la catastrophe. Si le pauvre Athanase avait vécu, elle aurait pu faire
-ce que de nobles personnes, sans argent, rêvent de faire, et ce à quoi
-ne pensent jamais les riches, elle eût envoyé quelque mille francs en
-écrivant dessus: _Argent dû à votre père par un camarade qui vous le
-restitue_. Cette ruse angélique avait été inventée par Suzanne pendant
-son voyage.
-
-La courtisane aperçut madame Granson, et s'éloigna précipitamment en
-lui disant:--_Je l'aimais!_
-
-Suzanne, fidèle à sa nature, ne quitta pas Alençon sans changer en
-fleurs de nénuphar les fleurs d'oranger qui couronnaient la mariée.
-Elle, la première, déclara que madame du Bousquier ne serait jamais que
-mademoiselle Cormon. Elle vengea d'un coup de langue Athanase et le
-cher chevalier de Valois.
-
-Alençon fut témoin d'un suicide continu bien autrement pitoyable,
-car Athanase fut promptement oublié par la société qui veut et doit
-promptement oublier ses morts. Le pauvre chevalier de Valois mourut
-de son vivant, il se suicida tous les matins pendant quatorze ans.
-Trois mois après le mariage de du Bousquier, la société remarqua,
-non sans étonnement, que le linge du chevalier devenait roux, et
-ses cheveux furent irrégulièrement peignés. Ébouriffé, le chevalier
-de Valois n'existait plus! Quelques dents d'ivoire désertèrent sans
-que les observateurs du cœur humain pussent découvrir à quel corps
-elles avaient appartenu, si elles étaient de la légion étrangère ou
-indigènes, végétales ou animales, si l'âge les arrachait au chevalier
-ou si elles étaient oubliées dans le tiroir de sa toilette. La cravate
-se roula sur elle-même, indifférente à l'élégance! Les têtes de nègre
-pâlirent en s'encrassant. Les rides du visage se plissèrent, se
-noircirent et la peau se parchemina. Les ongles incultes se bordèrent
-parfois d'un liséré de velours noir. Le gilet se montra sillonné de
-roupies oubliées qui s'étalèrent comme des feuilles d'automne. Le coton
-des oreilles ne fut plus que rarement renouvelé. La tristesse siégea
-sur ce front et glissa ses teintes jaunes au fond des rides. Enfin, les
-ruines si savamment réprimées lézardèrent ce bel édifice et montrèrent
-combien l'âme a de puissance sur le corps; puisque l'homme blond, le
-cavalier, le jeune premier mourut quand faillit l'espoir. Jusqu'alors,
-le nez du chevalier s'était produit sous une forme gracieuse; jamais il
-n'en était tombé ni pastille noire humide ni goutte d'ambre; mais le
-nez du chevalier barbouillé de tabac qui débordait sous les narines,
-et déshonoré par les roupies qui profitaient de la gouttière située
-au milieu de la lèvre supérieure; ce nez, qui ne se souciait plus de
-paraître aimable, révéla les énormes soins que le chevalier prenait
-autrefois de lui-même et fit comprendre, par leur étendue, la grandeur,
-la persistance des desseins de l'homme sur mademoiselle Cormon. Il fut
-écrasé par un calembour de du Coudrai qu'il fit d'ailleurs destituer.
-Ce fut la première vengeance que le bénin chevalier poursuivit; mais
-ce calembour était assassin et dépassait de cent coudées tous les
-calembours du Conservateur des hypothèques. Monsieur du Coudrai, voyant
-cette révolution nasale, avait nommé le chevalier, Nérestan. Enfin, les
-anecdotes imitèrent les dents; puis les bons mots devinrent rares; mais
-l'appétit se soutint, le gentilhomme ne sauva que l'estomac dans ce
-naufrage de toutes ses espérances; s'il prépara mollement ses prises,
-il mangea toujours effroyablement. Vous devinerez le désastre que cet
-événement amena dans les idées en apprenant que monsieur de Valois
-s'entretint moins fréquemment avec la princesse Goritza. Un jour il
-vint chez le marquis de Gordes avec un mollet devant son tibia. Cette
-banqueroute des grâces fut horrible, je vous jure, et frappa tout
-Alençon. Ce quasi-jeune homme devenu vieillard, ce personnage qui sous
-l'affaissement de son âme passait de cinquante à quatre-vingt-dix
-ans, effraya la société. Puis il livra son secret, il avait attendu,
-guetté mademoiselle Cormon; il avait, chasseur patient, ajusté son
-coup pendant dix ans, et il avait manqué la bête. Enfin la République
-impuissante l'emportait sur la vaillante Aristocratie et en pleine
-restauration. La forme triomphait du fond, l'esprit était vaincu
-par la matière, la diplomatie par l'insurrection. Dernier malheur!
-une grisette blessée révéla le secret des matinées du chevalier, il
-passa pour un libertin. Les Libéraux lui jetèrent les enfants trouvés
-de du Bousquier, et le faubourg Saint-Germain d'Alençon les accepta
-très-orgueilleusement; il en rit, il dit:--_Ce bon chevalier, que
-vouliez-vous qu'il fît?_ Il plaignit le chevalier, le mit dans son
-giron, ranima ses sourires, et une haine effroyable s'amassa sur la
-tête de du Bousquier. Onze personnes passèrent aux Gordes et quittèrent
-le salon Cormon.
-
-Ce mariage eut surtout pour effet de dessiner les partis dans Alençon.
-La maison de Gordes y figura la haute aristocratie, car les Troisville
-revenus s'y rattachèrent. La maison Cormon représenta, sous l'habile
-influence de du Bousquier, cette fatale opinion qui sans être vraiment
-libérale, ni résolument royaliste, enfanta les 221 au jour où la lutte
-se précisa entre le plus auguste, le plus grand, le seul vrai pouvoir,
-la _Royauté_, et le plus faux, le plus changeant, le plus oppresseur
-pouvoir, le pouvoir dit _parlementaire_ qu'exercent des assemblées
-électives. Le salon du Ronceret, secrètement allié au salon Cormon, fut
-hardiment libéral.
-
-A son retour du Prébaudet, l'abbé de Sponde éprouva de continuelles
-souffrances qu'il refoula dans son âme et sur lesquelles il se tut
-devant sa nièce, mais il ouvrit son cœur à mademoiselle de Gordes à
-laquelle il avoua que, folie pour folie, il eût préféré le chevalier
-de Valois à _monsieur du Bousquier_. Jamais le cher chevalier n'aurait
-eu le mauvais goût de contrarier un pauvre vieillard qui n'avait
-plus que quelques jours à vivre. Du Bousquier avait tout détruit
-au logis. L'abbé dit en roulant de maigres larmes dans ses yeux
-éteints:--Mademoiselle, je n'ai plus le couvert où je me promène depuis
-cinquante ans! Mes bien-aimés tilleuls ont été rasés! Au moment de
-ma mort, la République m'apparaît encore sous la forme d'un horrible
-bouleversement à domicile!
-
---Il faut pardonner à votre nièce, dit le chevalier de Valois. Les
-idées républicaines sont la première erreur de la jeunesse qui cherche
-la liberté, mais qui trouve le plus horrible des despotismes, celui de
-la canaille impuissante. Votre pauvre nièce n'est pas punie par où elle
-a péché.
-
---Que vais-je devenir dans une maison où dansent des femmes nues
-peintes sur les murs? Où retrouver les tilleuls sous lesquels je lisais
-mon bréviaire!
-
-Semblable à Kant qui ne put donner de lien à ses pensées, lorsqu'on
-lui eut abattu le sapin qu'il avait l'habitude de regarder pendant ses
-méditations, de même le bon abbé ne put obtenir le même élan dans ses
-prières en marchant à travers des allées sans ombre. Du Bousquier avait
-fait planter un jardin anglais!
-
---C'était mieux, disait madame du Bousquier sans le penser, mais l'abbé
-Couturier l'avait autorisée à commettre beaucoup de choses pour plaire
-à son mari.
-
-Cette restauration ôta tout son lustre, sa bonhomie, son air patriarcal
-à la vieille maison. Semblable au chevalier de Valois dont l'incurie
-pouvait passer pour une abdication, de même la majesté bourgeoise
-du salon des Cormon n'exista plus quand il fut blanc et or, meublé
-d'ottomanes en acajou, et tendu de soie bleue. La salle à manger, ornée
-à la moderne, remplit les plats moins chauds, on n'y mangeait plus
-aussi bien qu'autrefois. Monsieur du Coudrai prétendit qu'il se sentait
-les calembours arrêtés dans le gosier par les figures peintes sur les
-murs, et qui le regardaient dans le blanc des yeux. A l'extérieur, la
-province y respirait encore; mais l'intérieur de la maison révélait
-le fournisseur du Directoire. Ce fut le mauvais goût de l'agent de
-change: des colonnes de stuc, des portes en glace, des profils grecs,
-des moulures sèches, tous les styles mêlés, une magnificence hors de
-propos. La ville d'Alençon glosa pendant quinze jours de ce luxe qui
-parut inouï; puis, quelques mois après, elle en fut orgueilleuse, et
-plusieurs riches fabricants renouvelèrent leur mobilier et se firent
-de beaux salons. Les meubles modernes commencèrent à se montrer dans
-la ville. On y vit des lampes astrales! L'abbé de Sponde pénétra l'un
-des premiers les malheurs secrets que ce mariage devait apporter dans
-la vie intime de sa nièce bien-aimée. Le caractère de simplicité noble
-qui régissait leur commune existence fut perdu dès le premier hiver,
-pendant lequel du Bousquier donna deux bals par mois. Entendre les
-violons et la profane musique des fêtes mondaines dans cette sainte
-maison! l'abbé priait à genoux pendant que durait cette joie! Puis,
-le système politique de ce grave salon fut lentement perverti. Le
-Grand-Vicaire devina du Bousquier: il frémit de son ton impérieux; il
-aperçut quelques larmes dans les yeux de sa nièce alors qu'elle perdit
-le gouvernement de sa fortune, et que son mari lui laissa seulement
-l'administration du linge, de la table et des choses qui sont le lot
-des femmes. Rose n'eut plus d'ordres à donner. La volonté de monsieur
-était seule écoutée par Jaquelin devenu exclusivement cocher, par René,
-le groom, par un chef venu de Paris, car Mariette ne fut plus que
-fille de cuisine. Madame du Bousquier n'eut que Josette à régenter.
-Sait-on combien il en coûte de renoncer aux délicieuses habitudes du
-pouvoir? Si le triomphe de la volonté est un des enivrants plaisirs
-de la vie des grands hommes, il est toute la vie des êtres bornés. Il
-faut avoir été ministre et disgracié pour connaître l'amère douleur
-qui saisit madame du Bousquier, alors qu'elle fut réduite à l'ilotisme
-le plus complet. Elle montait souvent en voiture contre son gré,
-elle voyait des gens qui ne lui convenaient pas; elle n'avait plus le
-maniement de son cher argent, elle qui s'était vue libre de dépenser ce
-qu'elle voulait et qui alors ne dépensait rien. Toute limite imposée
-n'inspire-t-elle pas le désir d'aller au delà? Les souffrances les
-plus vives ne viennent-elles pas du libre arbitre contrarié? Ces
-commencements furent des roses. Chaque concession faite à l'autorité
-maritale fut alors conseillée par l'amour de la pauvre fille pour
-son époux. Du Bousquier se comporta d'abord admirablement pour sa
-femme; il fut excellent, il lui donna des raisons valables à chaque
-nouvel empiétement. Cette chambre, si long-temps déserte, entendit le
-soir la voix des deux époux au coin du feu. Aussi, pendant les deux
-premières années de son mariage, madame du Bousquier se montra-t-elle
-très-satisfaite. Elle avait ce petit air délibéré, finaud qui distingue
-les jeunes femmes après un mariage d'amour. Le sang ne la tourmentait
-plus. Cette contenance dérouta les rieurs, démentit les bruits qui
-couraient sur du Bousquier et déconcerta les observateurs du cœur
-humain. Rose-Marie-Victoire craignait tant, en déplaisant à son époux,
-en le heurtant, de le désaffectionner, d'être privée de sa compagnie,
-qu'elle lui aurait sacrifié tout, même son oncle. Les petites joies
-niaises de madame du Bousquier trompèrent le pauvre abbé de Sponde, qui
-supporta mieux ses souffrances personnelles en pensant que sa nièce
-était heureuse. Alençon pensa d'abord comme l'abbé. Mais il y avait
-un homme plus difficile à tromper que toute la ville! Le chevalier de
-Valois, réfugié sur le mont sacré de la haute aristocratie, passait sa
-vie chez les Gordes; il écoutait les médisances et les caquetages, il
-pensait nuit et jour à ne pas mourir sans vengeance. Il avait abattu
-l'homme aux calembours, il voulait atteindre du Bousquier au cœur. Le
-pauvre abbé comprit les lâchetés du premier et dernier amour de sa
-nièce, il frémit en devinant la nature hypocrite de son neveu, et ses
-manœuvres perfides. Quoique du Bousquier se contraignît en pensant à la
-succession de son oncle, et ne voulût lui causer aucun chagrin, il lui
-porta un dernier coup qui le mit au tombeau. Si vous voulez expliquer
-le mot _intolérance_ par le mot _fermeté de principes_, si vous ne
-voulez pas condamner dans l'âme catholique de l'ancien Grand-Vicaire
-le stoïcisme que Walter Scott vous fait admirer dans l'âme puritaine
-du père de Jeanie Deans, si vous voulez reconnaître dans l'Église
-romaine le _potiùs mori quàm fœdari_ que vous admirez dans l'opinion
-républicaine, vous comprendrez la douleur qui saisit le grand abbé de
-Sponde alors qu'il vit dans le salon de son neveu le prêtre apostat,
-renégat, relaps, hérétique, l'ennemi de l'Église, le curé fauteur
-du serment constitutionnel. Du Bousquier, dont la secrète ambition
-était de régenter le pays, voulut, pour premier gage de son pouvoir,
-réconcilier le desservant de Saint-Léonard avec le curé de la paroisse,
-et il atteignit à son but. Sa femme crut accomplir une œuvre de paix,
-là où, selon l'incommutable abbé, il y avait trahison. Monsieur de
-Sponde se vit seul dans sa foi. L'évêque vint chez du Bousquier et
-parut satisfait de la cessation des hostilités. Les vertus de l'abbé
-François avaient tout vaincu, excepté le Romain Catholique capable de
-s'écrier avec Corneille:
-
- Mon Dieu, que de vertus vous me faites haïr!
-
-L'abbé mourut quand expira l'Orthodoxie dans le diocèse.
-
-En 1819, la succession de l'abbé de Sponde porta les revenus
-territoriaux de madame du Bousquier à vingt-cinq mille livres, sans
-compter ni le Prébaudet, ni la maison du Val-Noble. Ce fut vers ce
-temps que du Bousquier rendit à sa femme le capital des économies
-qu'elle lui avait livrées; il le lui fit employer à l'acquisition
-de biens contigus au Prébaudet, et rendit ainsi ce domaine l'un
-des plus considérables du Département, car les terres appartenant
-à l'abbé de Sponde jouxtaient celles du Prébaudet. Personne ne
-connaissait la fortune personnelle de du Bousquier, il faisait valoir
-ses capitaux chez les Keller à Paris, où il faisait quatre voyages
-par an. Mais, à cette époque, il passa pour l'homme le plus riche
-du département de l'Orne. Cet homme habile, l'éternel candidat des
-Libéraux, à qui sept ou huit voix manquèrent constamment dans toutes
-les batailles électorales livrées sous la Restauration, et qui
-ostensiblement répudiait les Libéraux en voulant se faire élire comme
-royaliste ministériel, sans pouvoir jamais vaincre les répugnances
-de l'administration, malgré le secours de la congrégation et de la
-magistrature; ce républicain haineux, enragé d'ambition, conçut de
-lutter avec le royalisme et l'aristocratie dans ce pays, au moment
-où ils y triomphaient. Du Bousquier s'appuya sur le sacerdoce par
-les trompeuses apparences d'une piété bien jouée: il accompagna sa
-femme à la messe, il donna de l'argent pour les couvents de la ville,
-il soutint la congrégation du Sacré-Cœur, il se prononça pour le
-clergé dans toutes les occasions où le clergé combattit la Ville,
-le Département ou l'État. Secrètement soutenu par les Libéraux,
-protégé par l'Église, demeurant royaliste constitutionnel, il côtoya
-sans cesse l'aristocratie du département pour la ruiner, et il la
-ruina. Attentif aux fautes commises par les sommités nobiliaires et
-par le gouvernement, il réalisa, la bourgeoisie aidant, toutes les
-améliorations que la Noblesse, la Pairie et le Ministère devaient
-inspirer, diriger, et qu'ils entravaient par suite de la niaise
-jalousie des pouvoirs en France. L'opinion constitutionnelle l'emporta
-dans l'affaire du curé, dans l'érection du théâtre, dans toutes les
-questions d'agrandissement pressenties par du Bousquier, qui les
-faisait proposer par le parti libéral, auquel il s'adjoignait au
-plus fort des débats, en objectant le bien du pays. Du Bousquier
-industrialisa le Département. Il accéléra la prospérité de la province
-en haine des familles logées sur la route de Bretagne. Il préparait
-ainsi sa vengeance contre les gens à châteaux, et surtout contre les
-Gordes, au sein desquels un jour il fut sur le point d'enfoncer un
-poignard envenimé. Il donna des fonds pour relever les manufactures de
-point d'Alençon; il raviva le commerce des toiles, la ville eut une
-filature. En s'inscrivant ainsi dans tous les intérêts et au cœur de
-la masse, en faisant ce que la Royauté ne faisait point, du Bousquier
-ne hasardait pas un liard. Soutenu par sa fortune, il pouvait attendre
-les réalisations que souvent les gens entreprenants, mais gênés, sont
-forcés d'abandonner à d'heureux successeurs. Il se posa comme banquier.
-Ce Laffitte au petit pied commanditait toutes les inventions nouvelles
-en prenant ses sûretés. Il faisait très bien ses affaires en faisant
-le bien public; il était le moteur des Assurances, le protecteur
-des nouvelles entreprises de voitures publiques; il suggérait les
-pétitions pour demander à l'administration les chemins et les ponts
-nécessaires. Ainsi prévenu, le gouvernement voyait un empiétement sur
-son autorité. Les luttes s'engageaient maladroitement, car le bien
-du pays exigeait que la Préfecture cédât. Du Bousquier aigrissait la
-noblesse de province contre la noblesse de cour et contre la pairie.
-Enfin il prépara l'effrayante adhésion d'une forte partie du royalisme
-constitutionnel à la lutte que soutinrent le _Journal des Débats_ et
-monsieur de Châteaubriand contre le trône, ingrate Opposition basée
-sur des intérêts ignobles, et qui fut une des causes de triomphe
-de la bourgeoisie et du journalisme en 1830. Aussi, du Bousquier,
-comme les gens qu'il représente, eut-il le bonheur de voir passer le
-convoi de la Royauté, sans qu'aucune sympathie l'accompagnât dans
-la province désaffectionnée par les mille causes qui se trouvent
-encore incomplétement énumérées ici. Le vieux républicain, chargé
-de messes, et qui pendant quinze ans avait joué la comédie afin de
-satisfaire sa _vendetta_, renversa lui-même le drapeau blanc de la
-Mairie aux applaudissements du peuple. Aucun homme, en France, ne
-jeta sur le nouveau trône élevé en août 1830 un regard plus enivré
-de joyeuse vengeance. Pour lui, l'avénement de la branche cadette
-était le triomphe de la Révolution. Pour lui, le triomphe du drapeau
-tricolore était la résurrection de la Montagne, qui, cette fois, allait
-abattre les gentilshommes par des procédés plus sûrs que celui de la
-guillotine, en ce que son action serait moins violente. La Pairie
-sans hérédité, la Garde nationale qui met sur le même lit de camp
-l'épicier du coin et le marquis, l'abolition des majorats réclamée
-par un bourgeois-avocat, l'Église catholique privée de sa suprématie,
-toutes les inventions législatives d'août 1830 furent pour du Bousquier
-la plus savante application des principes de 1793. Depuis 1830, cet
-homme est Receveur-Général. Il s'est appuyé, pour parvenir, sur ses
-liaisons avec le duc d'Orléans, père du roi Louis-Philippe, et avec
-monsieur de Folmon, l'ancien intendant de la duchesse douairière
-d'Orléans. On lui donne quatre-vingt mille livres de rente. Aux yeux
-de son pays, _monsieur_ du Bousquier est un homme de bien, un homme
-respectable, invariable dans ses principes, intègre, obligeant. Alençon
-lui doit son association au mouvement industriel qui en fait le premier
-anneau par lequel la Bretagne se rattachera peut-être un jour à ce
-qu'on nomme la civilisation moderne. Alençon, qui ne comptait pas en
-1816 deux voitures propres, vit en dix ans rouler dans ses rues des
-calèches, des coupés, des landaus, des cabriolets et des tilburys, sans
-s'en étonner. Les bourgeois et les propriétaires, effrayés d'abord
-de voir le prix des choses augmentant, reconnurent plus tard que
-cette augmentation avait un contre-coup financier dans leurs revenus.
-Le mot prophétique du président du Ronceret:--_Du Bousquier est un
-homme très-fort!_ fut adopté par le pays. Mais, malheureusement pour
-sa femme, ce mot est un horrible contre-sens. Le mari ne ressemble
-en rien à l'homme public et politique. Ce grand citoyen, si libéral
-au dehors, si bonhomme, animé de tant d'amour pour son pays, est
-despote au logis et parfaitement dénué d'amour conjugal. Cet homme si
-profondément astucieux, hypocrite, rusé, ce Cromwell du Val-Noble, se
-comporte dans son ménage comme il se comportait envers l'aristocratie,
-qu'il caressait pour l'égorger. Comme son ami Bernadotte, il chaussa
-d'un gant de velours sa main de fer. Sa femme ne lui donna pas
-d'enfants. Le mot de Suzanne, les insinuations du chevalier de Valois
-se trouvèrent ainsi justifiées. Mais la bourgeoisie libérale, la
-bourgeoisie royaliste-constitutionnelle, les hobereaux, la magistrature
-et le parti-prêtre, comme disait le _Constitutionnel_, donnèrent
-tort à madame du Bousquier. Monsieur du Bousquier l'avait épousée si
-vieille! disait-on. D'ailleurs quel bonheur pour cette pauvre femme,
-car à son âge il était si dangereux d'avoir des enfants! Si madame du
-Bousquier confiait en pleurant ses désespoirs périodiques à madame
-du Coudrai, à madame du Ronceret, ces dames lui disaient:--Mais vous
-êtes folle, ma chère, vous ne savez pas ce que vous désirez, un enfant
-serait votre mort! Puis, beaucoup d'hommes qui rattachaient, comme
-monsieur du Coudrai, leurs espérances au triomphe de du Bousquier,
-faisaient chanter ses louanges par leurs femmes. La vieille fille était
-assassinée par ces phrases cruelles.
-
---Vous êtes bienheureuse, ma chère, d'avoir épousé un homme capable,
-vous éviterez les malheurs des femmes qui sont mariées à des gens sans
-énergie, incapables de conduire leur fortune, de diriger leurs enfants.
-
---Votre mari vous rend la reine du pays, ma belle. Il ne vous laissera
-jamais dans l'embarras, celui-là! Il mène tout dans Alençon.
-
---Mais je voudrais, disait la pauvre femme, qu'il se donnât moins de
-peine pour le public, et qu'il...
-
---Vous êtes bien difficile, ma chère madame du Bousquier, toutes les
-femmes vous envient votre mari.
-
-Mal jugée par le monde, qui commença par lui donner tort, la chrétienne
-trouva, dans son intérieur, une ample carrière à déployer ses vertus.
-Elle vécut dans les larmes et ne cessa d'offrir au monde un visage
-placide. Pour une âme pieuse, n'était-ce pas un crime que cette pensée
-qui lui becqueta toujours le cœur: J'aimais le chevalier de Valois, et
-je suis la femme de du Bousquier! L'amour d'Athanase se dressait aussi
-sous la forme d'un remords et la poursuivait dans ses rêves. La mort
-de son oncle, dont les chagrins avaient éclaté, lui rendit son avenir
-encore plus douloureux, car elle pensa toujours aux souffrances que son
-oncle dut éprouver en voyant le changement des doctrines politiques
-et religieuses de la maison Cormon. Souvent le malheur tombe avec la
-rapidité de la foudre, comme chez madame Granson; mais il s'étendit,
-chez la vieille fille, comme une goutte d'huile qui ne quitte l'étoffe
-qu'après l'avoir lentement imbibée.
-
-Le chevalier de Valois fut le malicieux artisan de l'infortune de
-madame du Bousquier. Il avait à cœur de détromper sa religion surprise;
-car le chevalier, si expert en amour, devina du Bousquier marié comme
-il avait deviné du Bousquier garçon. Mais le profond républicain
-était difficile à surprendre: son salon était naturellement fermé au
-chevalier de Valois, comme à tous ceux qui, dans les premiers jours de
-son mariage, avaient renié la maison Cormon. Puis il était supérieur au
-ridicule, il tenait une immense fortune, il régnait dans Alençon, il se
-souciait de sa femme comme Richard III se serait soucié de voir crever
-le cheval à l'aide duquel il aurait gagné la bataille. Pour plaire à
-son mari, madame du Bousquier avait rompu avec la maison de Gordes, où
-elle n'allait plus; mais, quand son mari la laissait seule pendant ses
-séjours à Paris, elle faisait alors une visite à mademoiselle Armande.
-Or, deux ans après son mariage, précisément à la mort de l'abbé de
-Sponde, mademoiselle de Gordes aborda madame du Bousquier au sortir
-de Saint-Léonard, où elles avaient entendu une messe noire dite pour
-l'abbé. La généreuse fille crut qu'en cette circonstance elle devait
-des consolations à l'héritière en pleurs. Elles allèrent ensemble, en
-causant du cher défunt, de Saint-Léonard au Cours; et, du Cours, elles
-atteignirent l'hôtel de Gordes où mademoiselle Armande entraîna madame
-du Bousquier par le charme de sa conversation. La pauvre femme désolée
-aima peut-être à s'entretenir de son oncle avec une personne que son
-oncle aimait tant. Puis elle voulut recevoir les compliments du vieux
-marquis de Gordes, qu'elle n'avait pas vu depuis près de trois années.
-Il était une heure et demie, elle trouva là le chevalier de Valois venu
-pour dîner, qui, tout en la saluant, lui prit les mains.
-
---Eh! bien, chère vertueuse et bien-aimée dame, lui dit-il d'une voix
-émue, _nous_ avons perdu notre saint ami; nous avons épousé votre
-deuil; oui, votre perte est aussi vivement sentie ici que chez vous...
-mieux, ajouta-t-il en faisant allusion à du Bousquier.
-
-Après quelques paroles d'oraison funèbre où chacun fit sa phrase, le
-chevalier prit galamment le bras de madame du Bousquier et le mit sur
-le sien, le pressa fort adorablement et l'emmena dans l'embrasure d'une
-fenêtre.
-
---Êtes-vous heureuse au moins? dit-il avec une voix paternelle.
-
---Oui, dit-elle en baissant les yeux.
-
-En entendant ce _oui_, madame de Troisville, la fille de la princesse
-Sherbellof et la vieille marquise de Castéran vinrent se joindre au
-chevalier, accompagnées de mademoiselle de Gordes. Toutes allèrent
-se promener dans le jardin en attendant le dîner, sans que madame du
-Bousquier, hébétée par la douleur, se fût aperçue que les dames et
-le chevalier menaient une petite conspiration de curiosité. «Nous la
-tenons, sachons le mot de l'énigme?» était une phrase écrite dans les
-regards que ces personnes se jetèrent.
-
---Pour que votre bonheur fût complet, dit mademoiselle Armande, il vous
-faudrait des enfants, un beau garçon comme mon neveu...
-
-Une larme roula dans les yeux de madame du Bousquier.
-
---J'ai entendu dire que vous étiez la seule coupable en cette affaire,
-que vous aviez peur d'une grossesse? dit le chevalier.
-
---Moi, dit-elle naïvement, j'achèterais un enfant par cent années
-d'enfer.
-
-Sur la question ainsi posée, il s'émut une discussion conduite avec
-une excessive délicatesse par madame la vicomtesse de Troisville et
-la vieille marquise de Castéran qui entortillèrent si bien la pauvre
-vieille fille qu'elle livra, sans s'en douter, les secrets de son
-ménage. Mademoiselle Armande avait pris le bras du chevalier et s'était
-éloignée, afin de laisser les trois femmes causer mariage. Madame du
-Bousquier fut alors désabusée des mille déceptions de son mariage; et
-comme elle était restée _bestiote_, elle amusa ses confidentes par
-de délicieuses naïvetés. Quoique dans le premier moment le mensonger
-mariage de mademoiselle Cormon fît rire toute la ville bientôt initiée
-aux manœuvres de du Bousquier, néanmoins madame du Bousquier gagna
-l'estime et la sympathie de toutes les femmes. Tant que mademoiselle
-Cormon avait couru sus au mariage sans réussir à se marier, chacun se
-moquait d'elle; mais quand chacun apprit la situation exceptionnelle
-où la plaçait la sévérité de ses principes religieux, tout le monde
-l'admira. _Cette pauvre madame du Bousquier_ remplaça _cette bonne
-demoiselle Cormon_. Le chevalier rendit ainsi pour quelque temps du
-Bousquier odieux et ridicule, mais le ridicule finit par s'affaiblir;
-et, quand chacun eut dit son mot sur lui, la médisance se lassa.
-Puis à cinquante-sept ans, le muet républicain semblait à beaucoup de
-personnes avoir droit à la retraite. Cette circonstance envenima la
-haine que du Bousquier portait à la maison de Gordes à un tel point,
-qu'elle le rendit impitoyable au jour de la vengeance, Madame du
-Bousquier reçut l'ordre de ne jamais mettre le pied dans cette maison.
-Par représailles du tour que lui avait joué le chevalier de Valois, du
-Bousquier, qui venait de créer le _Courrier de l'Orne_, y fit insérer
-l'annonce suivante:
-
-«Il sera délivré une inscription de mille francs de rente à la personne
-qui pourra démontrer l'existence d'un monsieur de Pombreton, avant,
-pendant ou après l'émigration.»
-
-Quoique son mariage fût essentiellement négatif, madame du Bousquier y
-vit des avantages: ne valait-il pas mieux encore s'intéresser à l'homme
-le plus remarquable de la ville, que de vivre seule? Du Bousquier était
-encore préférable aux chiens, aux chats, aux serins qu'adorent les
-célibataires; il portait à sa femme un sentiment plus réel et moins
-intéressé que ne l'est celui des servantes, des confesseurs, et des
-capteurs de successions. Plus tard, elle vit dans son mari l'instrument
-de la colère céleste, car elle reconnut des péchés innombrables dans
-tous ses désirs de mariage; elle se regarda comme justement punie
-ainsi des malheurs qu'elle avait causés à madame Granson, et de la
-mort anticipée de son oncle. Obéissant à cette religion qui ordonne
-de baiser les verges avec lesquelles on administre la correction,
-elle vantait son mari, elle l'approuvait publiquement; mais, au
-confessionnal ou le soir dans ses prières, elle pleurait souvent en
-demandant pardon à Dieu des apostasies de son mari qui pensait le
-contraire de ce qu'il disait, qui souhaitait la mort de l'aristocratie
-et de l'Église, les deux religions de la maison Cormon. Trouvant en
-elle-même tous ses sentiments froissés et immolés, mais forcée par
-le devoir à faire le bonheur de son époux, à ne lui nuire en rien,
-et attachée à lui par une indéfinissable affection que peut-être
-l'habitude engendra, sa vie était un contre-sens perpétuel. Elle
-avait épousé un homme dont elle haïssait la conduite et les opinions,
-mais dont elle devait s'occuper avec une tendresse obligée. Souvent
-elle était aux anges quand du Bousquier mangeait ses confitures,
-quand il trouvait le dîner bon; elle veillait à ce que ses moindres
-désirs fussent satisfaits. S'il oubliait la bande de son journal sur
-une table; au lieu de la jeter, madame disait:--René, laissez cela,
-monsieur ne l'a pas mis là sans intention. Du Bousquier allait-il en
-voyage, elle s'inquiétait du manteau, du linge; elle prenait pour
-son bonheur matériel les plus minutieuses précautions. S'il allait
-au Prébaudet, elle consultait le baromètre dès la veille pour savoir
-s'il ferait beau. Elle épiait ses volontés dans son regard, à la
-manière d'un chien qui, tout en dormant, entend et voit son maître.
-Si le gros du Bousquier, vaincu par cet amour ordonné, la saisissait
-par la taille, l'embrassait sur le front, et lui disait:--Tu es une
-bonne femme! des larmes de plaisir venaient aux yeux de la pauvre
-créature. Il est probable que du Bousquier se croyait obligé à des
-dédommagements qui lui conciliaient le respect de Rose-Marie-Victoire,
-car la vertu catholique n'ordonne pas une dissimulation aussi
-complète que le fut celle de madame du Bousquier. Mais souvent la
-sainte femme restait muette en entendant les discours que tenaient
-chez elle les gens haineux qui se cachaient sous les opinions
-royalistes-constitutionnelles. Elle frémissait en prévoyant la perte
-de l'Église; elle risquait parfois un mot stupide, une observation que
-du Bousquier coupait en deux par un regard. Les contrariétés de cette
-existence ainsi tiraillée finirent par hébéter madame du Bousquier,
-qui trouva plus simple et plus digne de concentrer son intelligence
-sans la produire au dehors, en se résignant à mener une vie purement
-animale. Elle eut alors une soumission d'esclave, et regarda comme une
-œuvre méritoire d'accepter l'abaissement dans lequel la mit son mari.
-L'accomplissement des volontés maritales ne lui causa jamais le moindre
-murmure. Cette brebis craintive chemina dès lors dans la voie que lui
-traça le berger; elle ne quitta plus le giron de l'Église, et se livra
-aux pratiques religieuses les plus sévères, sans penser ni à Satan, ni
-à ses pompes, ni à ses œuvres. Elle offrit ainsi la réunion des vertus
-chrétiennes les plus pures, et du Bousquier devint certes l'un des
-hommes les plus heureux du royaume de France et de Navarre.
-
---Elle sera niaise jusqu'à son dernier soupir, dit le cruel
-Conservateur destitué qui dînait cependant chez elle deux fois par
-semaine.
-
-Cette histoire serait étrangement incomplète si l'on n'y mentionnait
-pas la coïncidence de la mort du chevalier de Valois avec la mort de
-la mère de Suzanne. Le chevalier mourut avec la monarchie, en août
-1830. Il alla se joindre au cortége du roi Charles X à Nonancourt,
-et l'escorta pieusement jusqu'à Cherbourg avec tous les Troisville,
-les Castéran, les Gordes, etc. Le vieux gentilhomme avait pris sur lui
-cinquante mille francs, somme à laquelle montaient ses économies et le
-prix de sa rente; il l'offrit à l'un des fidèles amis de ses maîtres
-pour la transmettre au roi, en objectant sa mort prochaine, en disant
-que cette somme venait des bontés de Sa Majesté, qu'enfin l'argent du
-dernier des Valois appartenait à la Couronne. On ne sait si la ferveur
-de son zèle vainquit les répugnances du Bourbon qui abandonnait son
-beau royaume de France sans en emporter un liard, et qui dut être
-attendri par le dévouement du chevalier; mais il est certain que
-Césarine, légataire universelle de monsieur de Valois, recueillit à
-peine six cents livres de rente. Le chevalier revint à Alençon aussi
-cruellement atteint par la douleur que par la fatigue, et il expira
-quand Charles X toucha la terre étrangère.
-
-Madame du Valnoble et son protecteur, qui craignait alors les
-vengeances du parti libéral, se trouvèrent heureux d'avoir un prétexte
-de venir incognito dans le village où mourut la mère de Suzanne. A
-la vente qui eut lieu par suite du décès du chevalier de Valois,
-Suzanne, désirant un souvenir de son premier et bon ami, fit pousser
-sa tabatière jusqu'au prix excessif de mille francs. Le portrait de la
-princesse Goritza valait à lui seul cette somme. Deux ans après, un
-jeune élégant, qui faisait collection des belles tabatières du dernier
-siècle, obtint de Suzanne celle du chevalier recommandée par une façon
-merveilleuse. Le bijou confident des plus belles amours du monde et le
-plaisir de toute une vieillesse, se trouve donc exposé dans une espèce
-de musée privé. Si les morts savent ce qui se fait après eux, la tête
-du chevalier doit en ce moment rougir à gauche.
-
-Quand cette histoire n'aurait d'autre effet que d'inspirer aux
-possesseurs de quelques reliques adorées une sainte peur, et les
-faire recourir à un codicille pour statuer immédiatement sur le sort
-de ces précieux souvenirs d'un bonheur qui n'est plus en les léguant
-à des mains fraternelles, elle aurait rendu d'énormes services à la
-portion chevaleresque et amoureuse du public; mais elle renferme une
-moralité bien plus élevée!... ne démontre-t-elle pas la nécessité
-d'un enseignement nouveau? N'invoque-t-elle pas, de la sollicitude
-si éclairée des ministres de l'instruction publique, la création de
-chaires d'anthropologie, science dans laquelle l'Allemagne nous
-devance? Les mythes modernes sont encore moins compris que les mythes
-anciens, quoique nous soyons dévorés par les mythes. Les mythes nous
-pressent de toutes parts, ils servent à tout, ils expliquent tout.
-S'ils sont, selon l'École Humanitaire, les flambeaux de l'histoire, ils
-sauveront les empires de toute révolution, pour peu que les professeurs
-d'histoire fassent pénétrer les explications qu'ils en donnent, jusque
-dans les masses départementales! Si mademoiselle Cormon eût été
-lettrée, s'il eût existé dans le département de l'Orne un professeur
-d'anthropologie, enfin si elle avait lu l'Arioste, les effroyables
-malheurs de sa vie conjugale eussent-ils jamais eu lieu? Elle aurait
-peut-être recherché pourquoi le poète italien nous montre Angélique
-préférant Médor, qui était un blond chevalier de Valois, à Roland
-dont la jument était morte et qui ne savait que se mettre en fureur.
-Médor ne serait-il pas la figure mythique des courtisans de la royauté
-féminine, et Roland le mythe des révolutions désordonnées, furieuses,
-impuissantes qui détruisent tout sans rien produire. Nous publions, en
-en déclinant la responsabilité, cette opinion d'un élève de Ballanche.
-
-Aucun renseignement ne nous est parvenu sur les petites têtes de nègres
-en diamants. Vous pouvez voir aujourd'hui madame de Valnoble à l'Opéra.
-Grâce à la première éducation que lui a donnée le chevalier de Valois,
-elle a presque l'air d'une femme comme il faut.
-
-Madame du Bousquier vit encore, n'est-ce pas dire qu'elle souffre
-toujours? En atteignant à l'âge de soixante ans, époque à laquelle
-les femmes se permettent des aveux, elle a dit en confidence à madame
-du Coudrai dont le mari retrouva sa place en août 1830, qu'elle ne
-supportait pas l'idée de mourir fille.
-
- Paris, octobre 1836.
-
-
-
-
- [Illustration: IMP. S. RAÇON.
-
- MADEMOISELLE D'ESGRIGNON.
-
- Quand je la voyais venant de loin sur le cours... et qu'elle y
- amenait Victurnien, son neveu, etc., etc.
-
- (LE CABINET DES ANTIQUES.)]
-
-
-LES RIVALITÉS.
-
-(DEUXIÈME HISTOIRE).
-
-LE CABINET DES ANTIQUES.
-
- A MONSIEUR LE BARON DE HAMMER-PURGSTALL, Conseiller aulique,
- auteur de _l'Histoire de l'Empire ottoman_.
-
- _Cher baron_,
-
- _Vous vous êtes si chaudement intéressé à ma longue et vaste
- histoire des mœurs françaises au dix-neuvième siècle, et
- vous avez accordé de tels encouragements à mon œuvre, que
- vous m'avez ainsi donné le droit d'attacher votre nom à l'un
- des fragments qui en feront partie. N'êtes-vous pas un des
- plus graves représentants de la consciencieuse et studieuse
- Allemagne? Votre approbation ne doit-elle pas en commander
- d'autres et protéger mon entreprise? Je suis si fier de l'avoir
- obtenue, que j'ai tâché de la mériter en continuant mes
- travaux avec cette intrépidité qui a caractérisé vos études
- et la recherche de tous les documents sans lesquels le monde
- littéraire n'aurait pas eu le monument élevé par vous. Votre
- sympathie pour des labeurs que vous avez connus et appliqués
- aux intérêts de la société orientale la plus éclatante, et
- souvent soutenu l'ardeur de mes veilles occupées par les
- détails de notre société moderne: ne serez-vous pas heureux de
- le savoir, vous dont la naïve bonté peut se comparer à celle de
- notre La Fontaine?_
-
- _Je souhaite, cher baron, que ce témoignage de ma vénération
- pour vous et votre œuvre vienne vous trouver à Dobling, et vous
- y rappelle, ainsi qu'à tous les vôtres, un de vos plus sincères
- admirateurs et amis._
-
- DE BALZAC.
-
-
-Dans une des moins importantes Préfectures de France, au centre de
-la ville, au coin d'une rue, est une maison; mais les noms de cette
-rue et de cette ville doivent être cachés ici. Chacun appréciera
-les motifs de cette sage retenue exigée par les convenances. Un
-écrivain touche à bien des plaies en se faisant l'annaliste de son
-temps!... La maison s'appelait l'hôtel d'Esgrignon; mais sachez
-encore que d'Esgrignon est un nom de convention, sans plus de réalité
-que n'en ont les Belval, les Floricour, les Derville de la comédie,
-les Adalbert ou les Monbreuse du roman. Enfin, les noms des principaux
-personnages seront également changés. Ici l'auteur voudrait rassembler
-des contradictions, entasser des anachronismes, pour enfouir la vérité
-sous un tas d'invraisemblances et de choses absurdes; mais, quoi qu'il
-fasse, elle poindra toujours, comme une vigne mal arrachée repousse en
-jets vigoureux, à travers un vignoble labouré.
-
-L'hôtel d'Esgrignon était tout bonnement la maison où demeurait un
-vieux gentilhomme, nommé Charles-Marie-Victor-Ange Carol, marquis
-d'Esgrignon ou des Grignons, suivant d'anciens titres. La société
-commerçante et bourgeoise de la ville avait épigrammatiquement nommé
-son logis un hôtel, et depuis une vingtaine d'années la plupart des
-habitants avaient fini par dire sérieusement _l'hôtel d'Esgrignon_ en
-désignant la demeure du marquis.
-
-Le nom de Carol (les frères Thierry l'eussent orthographié Karawl)
-était le nom glorieux d'un des plus puissants chefs venus jadis du Nord
-pour conquérir et féodaliser les Gaules. Jamais les Carol n'avaient
-plié la tête, ni devant les Communes, ni devant la Royauté, ni devant
-l'Église, ni devant la Finance. Chargés autrefois de défendre une
-Marche française, leur titre de marquis était à la fois un devoir,
-un honneur, et non le simulacre d'une charge supposée; le fief
-d'Esgrignon avait toujours été leur bien. Vraie noblesse de province,
-ignorée depuis deux cents ans à la cour, mais pure de tout alliage,
-mais souveraine aux États, mais respectée des gens du pays comme une
-superstition et à l'égal d'une bonne vierge qui guérit les maux de
-dents, cette maison s'était conservée au fond de sa province comme les
-pieux charbonnés de quelque pont de César se conservent au fond d'un
-fleuve. Pendant treize cents ans, les filles avaient été régulièrement
-mariées sans dot ou mises au couvent; les cadets avaient constamment
-accepté leurs légitimes maternelles, étaient devenus soldats, évêques,
-ou s'étaient mariés à la cour. Un cadet de la maison d'Esgrignon fut
-amiral, fut fait duc et pair, et mourut sans postérité. Jamais le
-marquis d'Esgrignon, chef de la branche aînée, ne voulut accepter le
-titre de duc.
-
---Je tiens le marquisat d'Esgrignon aux mêmes conditions que le roi
-tient l'État de France, dit-il au connétable de Luynes qui n'était
-alors à ses yeux qu'un très-petit compagnon. Comptez que, durant
-les troubles, il y eut des d'Esgrignon décapités. Le sang franc se
-conserva, noble et fier, jusqu'en l'an 1789. Le marquis d'Esgrignon
-actuel n'émigra pas: il devait défendre sa Marche. Le respect qu'il
-avait inspiré aux gens de la campagne préserva sa tête de l'échafaud;
-mais la haine des vrais Sans-Culottes fut assez puissante pour le
-faire considérer comme émigré, pendant le temps qu'il fut obligé
-de se cacher. Au nom du peuple souverain, le District déshonora la
-terre d'Esgrignon, les bois furent nationalement vendus, malgré les
-réclamations personnelles du marquis, alors âgé de quarante ans.
-Mademoiselle d'Esgrignon, sa sœur, étant mineure, sauva quelques
-portions du fief par l'entremise d'un jeune intendant de la famille,
-qui demanda le partage de présuccession au nom de sa cliente: le
-château, quelques fermes lui furent attribués par la liquidation que
-fit la République. Le fidèle Chesnel fut obligé d'acheter en son
-nom, avec les deniers que lui apporta le marquis, certaines parties
-du domaine auxquelles son maître tenait particulièrement, telles que
-l'église, le presbytère et les jardins du château.
-
-Les lentes et rapides années de la Terreur étant passées, le marquis
-d'Esgrignon, dont le caractère avait imposé des sentiments respectueux
-à la contrée, voulut revenir habiter son château avec sa sœur
-mademoiselle d'Esgrignon, afin d'améliorer les biens au sauvetage
-desquels s'était employé maître Chesnel, son ancien intendant, devenu
-notaire. Mais, hélas! le château pillé, démeublé, n'était-il pas trop
-vaste, trop coûteux pour un propriétaire dont tous les droits utiles
-avaient été supprimés, dont les forêts avaient été dépecées, et qui,
-pour le moment, ne pouvait pas tirer plus de neuf mille francs en sac
-des terres conservées de ses anciens domaines?
-
-Quand le notaire ramena son ancien maître, au mois d'octobre 1800,
-dans le vieux château féodal, il ne put se défendre d'une émotion
-profonde en voyant le marquis immobile, au milieu de la cour, devant
-ses douves comblées, regardant ses tours rasées au niveau des toits.
-Le Franc contemplait en silence et tour à tour le ciel et la place où
-étaient jadis les jolies girouettes des tourelles gothiques, comme
-pour demander à Dieu la raison de ce déménagement social. Chesnel seul
-pouvait comprendre la profonde douleur du marquis, alors nommé le
-citoyen Carol. Ce grand d'Esgrignon resta long-temps muet, il aspira
-la senteur patrimoniale de l'air et jeta la plus mélancolique des
-interjections.
-
---Chesnel, dit-il, plus tard nous reviendrons ici, quand les troubles
-seront finis; mais jusqu'à l'édit de pacification je ne saurais y
-habiter, puisqu'ils me défendent d'y rétablir mes armes.
-
-Il montra le château, se retourna, remonta sur son cheval et accompagna
-sa sœur venue dans une mauvaise carriole d'osier appartenant au
-notaire. A la ville, plus d'hôtel d'Esgrignon. La noble maison avait
-été démolie, sur son emplacement s'étaient élevées deux manufactures.
-Maître Chesnel employa le dernier sac de louis du marquis à acheter, au
-coin de la place, une vieille maison à pignon, à girouette, à tourelle,
-à colombier où jadis était établi d'abord le Bailliage seigneurial,
-puis le Présidial, et qui appartenait au marquis d'Esgrignon. Moyennant
-cinq cents louis, l'acquéreur national rétrocéda ce vieil édifice au
-légitime propriétaire. Ce fut alors que, moitié par raillerie, moitié
-sérieusement, cette maison fut appelée _hôtel d'Esgrignon_.
-
-En 1800, quelques émigrés rentrèrent en France, les radiations des
-noms inscrits sur les fatales listes s'obtenaient assez facilement.
-Parmi les personnes nobles qui revinrent les premières dans la ville,
-se trouvèrent le baron de Nouastre et sa fille: ils étaient ruinés.
-Monsieur d'Esgrignon leur offrit généreusement un asile où le baron
-mourut deux mois après, consumé de chagrins. Mademoiselle de Nouastre
-avait vingt-deux ans, les Nouastre étaient du plus pur sang noble,
-le marquis d'Esgrignon l'épousa pour continuer sa maison; mais elle
-mourut en couches, tuée par l'inhabileté du médecin, et laissa fort
-heureusement un fils aux d'Esgrignon. Le pauvre vieillard (quoique
-le marquis n'eût alors que cinquante-trois ans, l'adversité et les
-cuisantes douleurs de sa vie avaient constamment donné plus de douze
-mois aux années), ce vieillard donc perdit la joie de ses vieux jours
-en voyant expirer la plus jolie des créatures humaines, une noble
-femme en qui revivaient les grâces maintenant imaginaires des figures
-féminines du seizième siècle. Il reçut un de ces coups terribles dont
-les retentissements se répètent dans tous les moments de la vie. Après
-être resté quelques instants debout devant le lit, il baisa le front
-de sa femme étendue comme une sainte, les mains jointes; il tira sa
-montre, en brisa la roue, et alla la suspendre à la cheminée. Il était
-onze heures avant midi.
-
---Mademoiselle d'Esgrignon, prions Dieu que cette heure ne soit plus
-fatale à notre maison. Mon oncle, monseigneur l'archevêque, a été
-massacré à cette heure, à cette heure mourut aussi mon père...
-
-Il s'agenouilla près du lit, en s'y appuyant la tête; sa sœur l'imita.
-Puis, après un moment, tous deux ils se relevèrent: mademoiselle
-d'Esgrignon fondait en larmes, le vieux marquis regardait l'enfant, la
-chambre et la morte d'un œil sec. A son opiniâtreté de Franc cet homme
-joignait une intrépidité chrétienne.
-
-Ceci se passait dans la deuxième année de notre siècle. Mademoiselle
-d'Esgrignon avait vingt-sept ans. Elle était belle. Un parvenu,
-fournisseur des armées de la République, né dans le pays, riche de
-mille écus de rente, obtint de maître Chesnel, après en avoir vaincu
-les résistances, qu'il parlât de mariage en sa faveur à mademoiselle
-d'Esgrignon. Le frère et la sœur se courroucèrent autant l'un que
-l'autre d'une semblable hardiesse. Chesnel fut au désespoir de
-s'être laissé séduire par le sieur du Croisier. Depuis ce jour, il
-ne retrouva plus ni dans les manières ni dans les paroles du marquis
-d'Esgrignon cette caressante bienveillance qui pouvait passer pour de
-l'amitié. Désormais, le marquis eut pour lui de la reconnaissance.
-Cette reconnaissance noble et vraie causait de perpétuelles douleurs
-au notaire. Il est des cœurs sublimes auxquels la gratitude semble
-un payement énorme, et qui préfèrent la douce égalité de sentiment
-que donnent l'harmonie des pensées et la fusion volontaire des âmes.
-Maître Chesnel avait goûté le plaisir de cette honorable amitié; le
-marquis l'avait élevé jusqu'à lui. Pour le vieux noble, ce bonhomme
-était moins qu'un enfant et plus qu'un serviteur, il était l'homme-lige
-volontaire, le serf attaché par tous les liens du cœur à son suzerain.
-On ne comptait plus avec le notaire, tout se balançait par les
-continuels échanges d'une affection vraie. Aux yeux du marquis, le
-caractère officiel que le notariat donnait à Chesnel ne signifiait
-rien, son serviteur lui semblait déguisé en notaire. Aux yeux de
-Chesnel, le marquis était un être qui appartenait toujours à une race
-divine; il croyait à la Noblesse, il se souvenait sans honte que son
-père ouvrait les portes du salon et disait: Monsieur le marquis est
-servi. Son dévouement à la noble maison ruinée ne procédait pas d'une
-foi mais d'un égoïsme, il se considérait comme faisant partie de la
-famille. Son chagrin fut profond. Quand il osa parler de son erreur au
-marquis malgré la défense du marquis:--Chesnel, lui répondit le vieux
-noble d'un ton grave, tu ne te serais pas permis de si injurieuses
-suppositions avant les Troubles. Que sont donc les nouvelles doctrines
-si elles t'ont gâté?
-
-Maître Chesnel avait la confiance de toute la ville, il y était
-considéré; sa haute probité, sa grande fortune contribuaient à lui
-donner de l'importance; il eut dès lors une aversion décidée pour
-le sieur du Croisier. Quoique le notaire fût peu rancuneux, il fit
-épouser ses répugnances à bon nombre de familles. Du Croisier, homme
-haineux et capable de couver une vengeance pendant vingt ans, conçut
-pour le notaire et pour la famille d'Esgrignon une de ces haines
-sourdes et capitales, comme il s'en rencontre en province. Ce refus le
-tuait aux yeux des malicieux provinciaux parmi lesquels il était venu
-passer ses jours, et qu'il voulait dominer. Ce fut une catastrophe
-si réelle que les effets ne tardèrent pas à s'en faire sentir. Du
-Croisier fut également refusé par une vieille fille à laquelle il
-s'adressa en désespoir de cause. Ainsi les plans ambitieux qu'il
-avait formés d'abord manquèrent une première fois par le refus de
-mademoiselle d'Esgrignon, de qui l'alliance lui aurait donné l'entrée
-dans le faubourg Saint-Germain de la province, puis le second refus le
-déconsidéra si fortement qu'il eut beaucoup de peine à se maintenir
-dans la seconde société de la ville.
-
-En 1805, monsieur de La Roche-Guyon, l'aîné d'une des plus anciennes
-familles du pays, qui s'était jadis alliée aux d'Esgrignon, fit
-demander, par maître Chesnel, la main de mademoiselle d'Esgrignon.
-Mademoiselle Marie-Armande-Claire d'Esgrignon refusa d'entendre le
-notaire.
-
---Vous devriez avoir deviné que je suis mère, mon cher Chesnel, lui
-dit-elle en achevant de coucher son neveu, bel enfant de cinq ans.
-
-Le vieux marquis se leva pour aller au-devant de sa sœur, qui revenait
-du berceau; il lui baisa la main respectueusement; puis, en se
-rasseyant, il retrouva la parole pour dire: Vous êtes une d'Esgrignon,
-ma sœur!
-
-La noble fille tressaillit et pleura. Dans ses vieux jours, monsieur
-d'Esgrignon, père du marquis, avait épousé la petite-fille d'un
-traitant anobli sous Louis XIV. Ce mariage fut considéré comme une
-horrible mésalliance par la famille, mais sans importance, puisqu'il
-n'en était résulté qu'une fille. Armande savait cela. Quoique son
-frère fût excellent pour elle, il la regardait toujours comme
-une étrangère, et ce mot la légitimait. Mais aussi sa réponse ne
-couronnait-elle pas admirablement la noble conduite qu'elle avait tenue
-depuis onze années, lorsque, à partir de sa majorité, chacune de ses
-actions fut marquée au coin du dévouement le plus pur? Elle avait une
-sorte de culte pour son frère.
-
---Je mourrai mademoiselle d'Esgrignon, dit-elle simplement au notaire.
-
-Il n'y a point pour vous de plus beau titre, répondit Chesnel qui crut
-lui faire un compliment.
-
-La pauvre fille rougit.
-
---Tu as dit une sottise, Chesnel, répliqua le vieux marquis tout à la
-fois flatté du mot de son ancien serviteur et peiné du chagrin qu'il
-causait à sa sœur. Une d'Esgrignon peut épouser un Montmorency: notre
-sang n'est pas aussi mêlé que l'a été le leur. Les d'Esgrignon _portent
-d'or à deux bandes de gueules_, et rien, depuis neuf cents ans, n'a
-changé dans leur écusson; il est tel que le premier jour.
-
-«Je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré de femme qui ait autant
-que mademoiselle d'Esgrignon frappé mon imagination, dit Blondet à qui
-la littérature contemporaine est, entre autres choses, redevable de
-cette histoire. J'étais à la vérité fort jeune, j'étais un enfant, et
-peut-être les images qu'elle a laissées dans ma mémoire doivent-elles
-la vivacité de leurs teintes à la disposition qui nous entraîne alors
-vers les choses merveilleuses... Quand je la voyais venant de loin
-sur le Cours où je jouais avec d'autres enfants, et qu'elle y amenait
-Victurnien, son neveu, j'éprouvais une émotion qui tenait beaucoup des
-sensations produites par le galvanisme sur les êtres morts. Quelque
-jeune que je fusse, je me sentais comme doué d'une nouvelle vie.
-Mademoiselle Armande avait les cheveux d'un blond fauve, ses joues
-étaient couvertes d'un très-fin duvet à reflets argentés que je me
-plaisais à voir en me mettant de manière que la coupe de sa figure
-fût illuminée par le jour, et je me laissais aller aux fascinations
-de ces yeux d'émeraude qui rêvaient et me jetaient du feu quand ils
-tombaient sur moi. Je feignais de me rouler sur l'herbe devant elle
-en jouant, mais je tâchais d'arriver à ses pieds mignons pour les
-admirer de plus près. La molle blancheur de son teint, la finesse
-de ses traits, la pureté des lignes de son front, l'élégance de sa
-taille mince me surprenaient sans que je m'aperçusse de l'élégance
-de sa taille, ni de la beauté de son front, ni de l'ovale parfait de
-son visage. Je l'admirais comme on prie à mon âge, sans trop savoir
-pourquoi. Quand mes regards perçants avaient enfin attiré les siens,
-et qu'elle disait de sa voix mélodieuse, qui me semblait déployer
-plus de volume que toutes les autres voix:--Que fais-tu là, petit?
-pourquoi me regardes-tu? je venais, je me tortillais, je me mordais
-les doigts, je rougissais et je disais:--Je ne sais pas. Si par hasard
-elle passait sa main blanche dans mes cheveux en me demandant mon
-âge, je m'en allais en courant et en lui répondant de loin:--Onze
-ans! Quand, en lisant les _Mille et une Nuits_, je voyais apparaître
-une reine ou une fée, je leur prêtais les traits et la démarche de
-mademoiselle d'Esgrignon. Quand mon maître de dessin me fit copier des
-têtes d'après l'antique, je remarquais que ces têtes étaient coiffées
-comme l'était mademoiselle d'Esgrignon. Plus tard, quand ces folles
-idées s'en allèrent une à une, mademoiselle Armande, pour laquelle les
-hommes se dérangeaient respectueusement sur le Cours afin de lui faire
-place, et qui contemplaient les jeux de sa longue robe brune jusqu'à ce
-qu'ils l'eussent perdue de vue, mademoiselle Armande resta vaguement
-dans ma mémoire comme un type. Ses formes exquises, dont la rondeur
-était parfois révélée par un coup de vent, et que je savais retrouver
-malgré l'ampleur de sa robe, ses formes revinrent dans mes rêves de
-jeune homme. Puis, encore plus tard, quand je songeai gravement à
-quelques mystères de la pensée humaine, je crus me souvenir que mon
-respect m'était inspiré par les sentiments exprimés sur la figure et
-dans l'attitude de mademoiselle d'Esgrignon. L'admirable calme de cette
-tête intérieurement ardente, la dignité des mouvements, la sainteté des
-devoirs accomplis me touchaient et m'imposaient. Les enfants sont plus
-pénétrables qu'on ne le croit par les invisibles effets des idées: ils
-ne se moquent jamais d'une personne vraiment imposante, la véritable
-grâce les touche, la beauté les attire parce qu'ils sont beaux et
-qu'il existe des liens mystérieux entre les choses de même nature.
-Mademoiselle d'Esgrignon fut une de mes religions. Aujourd'hui jamais
-ma folle imagination ne grimpe l'escalier en colimaçon d'un antique
-manoir sans s'y peindre mademoiselle Armande comme le génie de la
-Féodalité. Quand je lis les vieilles chroniques, elle paraît à mes yeux
-sous les traits des femmes célèbres, elle est tour à tour Agnès, Marie
-Touchet, Gabrielle, je lui prête tout l'amour perdu dans son cœur, et
-qu'elle n'exprima jamais. Cette céleste figure, entrevue à travers les
-nuageuses illusions de l'enfance, vient maintenant au milieu des nuées
-de mes rêves.»
-
-Souvenez-vous de ce portrait, fidèle au moral comme au physique!
-Mademoiselle d'Esgrignon est une des figures les plus instructives de
-cette histoire: elle vous apprendra ce que, faute d'intelligence, les
-vertus les plus pures peuvent avoir de nuisible.
-
-Pendant les années 1804 et 1805 les deux tiers des familles émigrées
-revinrent en France, et presque toutes celles de la province où
-demeurait monsieur le marquis d'Esgrignon se replantèrent dans le sol
-paternel. Mais il y eut alors des défections. Quelques gentilshommes
-prirent du service, soit dans les armées de Napoléon, soit à sa cour;
-d'autres firent des alliances avec certains parvenus. Tous ceux qui
-entrèrent dans le mouvement impérial reconstituèrent leurs fortunes
-et retrouvèrent leurs bois par la munificence de l'empereur, beaucoup
-d'entre eux restèrent à Paris; mais il y eut huit ou neuf familles
-nobles qui demeurèrent fidèles à la noblesse proscrite et à leurs idées
-sur la monarchie écroulée: les Roche-Guyon, les Nouâtre, les Gordon,
-les Castéran, les Troisville, etc., ceux-ci pauvres, ceux-là riches;
-mais le plus ou le moins d'or ne se comptait pas: l'antiquité, la
-conservation de la race étaient tout pour elles, absolument comme pour
-un antiquaire le poids de la médaille est peu de chose en comparaison
-et de la pureté des lettres et de la tête et de l'ancienneté du coin.
-Ces familles prirent pour chef le marquis d'Esgrignon: sa maison devint
-leur cénacle. Là l'Empereur et Roi ne fut jamais que monsieur de
-Buonaparte; là le souverain était Louis XVIII, alors à Mittau; là le
-Département fut toujours la Province et la Préfecture une Intendance.
-L'admirable conduite, la loyauté de gentilhomme, l'intrépidité du
-marquis d'Esgrignon lui valaient de sincères hommages; de même que ses
-malheurs, sa constance, son inaltérable attachement à ses opinions,
-lui méritaient en ville un respect universel. Cette admirable ruine
-avait toute la majesté des grandes choses détruites. Sa délicatesse
-chevaleresque était si bien connue qu'en plusieurs circonstances il fut
-pris par des plaideurs pour unique arbitre. Tous les gens bien élevés
-qui appartenaient au système impérial, et même les autorités, avaient
-pour ses préjugés autant de complaisance qu'ils montraient d'égard
-pour sa personne. Mais une grande partie de la société nouvelle, les
-gens qui, sous la restauration, devaient s'appeler _les Libéraux_ et
-à la tête desquels se trouva secrètement du Croisier, se moquaient de
-l'oasis aristocratique où il n'était donné à personne d'entrer sans
-être bon gentilhomme et irréprochable. Leur animosité fut d'autant
-plus forte que beaucoup d'honnêtes gens, de dignes hobereaux, quelques
-personnes de la haute administration s'obstinaient à considérer le
-salon du marquis d'Esgrignon comme le seul où il y eût bonne compagnie.
-Le préfet, chambellan de l'Empereur, faisait des démarches pour y être
-reçu: il y envoyait humblement sa femme, qui était une Grandlieu.
-Les exclus avaient donc, en haine de ce petit faubourg Saint-Germain
-de province, donné le sobriquet de _Cabinet des Antiques_ au salon
-du marquis d'Esgrignon, qu'ils nommaient monsieur Carol, et auquel
-le percepteur des contributions adressait toujours son avertissement
-avec cette parenthèse (ci-devant des Grignons). Cette ancienne manière
-d'écrire le nom constituait une taquinerie, puisque l'orthographe de
-d'Esgrignon avait prévalu.
-
-«Quant à moi, disait Émile Blondet, si je veux rassembler mes
-souvenirs d'enfance, j'avouerai que le mot Cabinet des Antiques me
-faisait toujours rire, malgré mon respect, dois-je dire mon amour
-pour mademoiselle Armande. L'hôtel d'Esgrignon donnait sur deux rues
-à l'angle desquelles elle était située, en sorte que le salon avait
-deux fenêtres sur l'une et deux fenêtres sur l'autre de ces rues, les
-plus passantes de la ville. La Place du Marché se trouvait à cinq
-cents pas de l'hôtel. Ce salon était alors comme une cage de verre,
-et personne n'allait ou venait dans la ville sans y jeter un coup
-d'œil. Cette pièce me sembla toujours, à moi, bambin de douze ans,
-être une de ces curiosités rares qui se trouvent plus tard, quand
-on y songe, sur les limites du réel et du fantastique, sans qu'on
-puisse savoir si elles sont plus d'un côté que de l'autre. Ce salon,
-autrefois la salle d'audience, était élevé sur un étage de caves à
-soupiraux grillés, où gisaient jadis les criminels de la province,
-mais où se faisait alors la cuisine du marquis. Je ne sais pas si la
-magnifique et haute cheminée du Louvre, si merveilleusement sculptée,
-m'a causé plus d'étonnement que je n'en ressentis en voyant pour la
-première fois l'immense cheminée de ce salon brodée comme un melon, et
-au-dessus de laquelle était un grand portrait équestre de Henri III
-(sous qui cette province, ancien duché d'apanage, fut réunie à la
-Couronne), exécuté en ronde bosse et encadré de dorures. Le plafond
-était formé de poutres de châtaignier qui composaient des caissons
-intérieurement ornés d'arabesques. Ce plafond magnifique avait été doré
-sur ses arêtes, mais la dorure se voyait à peine. Les murs, tendus de
-tapisseries flamandes représentaient le jugement de Salomon en six
-tableaux encadrés de thyrses dorés où se jouaient des amours et des
-satyres. Le marquis avait fait parqueter ce salon. Parmi les débris
-des châteaux qui se vendirent de 1793 à 1795, le notaire s'était
-procuré des consoles dans le goût du siècle de Louis XIV, un meuble
-en tapisserie, des tables, des cartels, des feux, des girandoles qui
-complétaient merveilleusement ce grandissime salon en disproportion
-avec toute la maison, mais qui heureusement avait une antichambre
-aussi haute d'étage, l'ancienne salle des Pas-Perdus du Présidial, à
-laquelle communiquait la chambre des délibérations, convertie en salle
-à manger. Sous ces vieux lambris, oripeaux d'un temps qui n'était
-plus, s'agitaient en première ligne huit ou dix douairières, les unes
-au chef branlant, les autres desséchées et noires comme des momies;
-celles-ci roides, celles-là inclinées, toutes encaparaçonnées d'habits
-plus ou moins fantasques en opposition avec la mode; des têtes poudrées
-à cheveux bouclés, des bonnets à coques, des dentelles rousses. Les
-peintures les plus bouffonnes ou les plus sérieuses n'ont jamais
-atteint à la poésie divagante de ces femmes, qui reviennent dans mes
-rêves et grimacent dans mes souvenirs aussitôt que je rencontre une
-vieille femme dont la figure ou la toilette me rappellent quelques-uns
-de leurs traits. Mais, soit que le malheur m'ait initié aux secrets
-des infortunes, soit que j'aie compris tous les sentiments humains,
-surtout les regrets et le vieil âge, je n'ai jamais pu retrouver
-nulle part, ni chez les mourants, ni chez les vivants, la pâleur de
-certains yeux gris, l'effrayante vivacité de quelques yeux noirs.
-Enfin ni Maturin ni Hoffmann, les deux plus sinistres imaginations de
-ce temps, ne m'ont causé l'épouvante que me causèrent les mouvements
-automatiques de ces corps busqués. Le rouge des acteurs ne m'a point
-surpris, j'avais vu là du rouge invétéré, du rouge de naissance,
-disait un de mes camarades au moins aussi espiègle que je pouvais
-l'être. Il s'agitait là des figures aplaties, mais creusées par des
-rides qui ressemblaient aux têtes de casse-noisettes sculptées en
-Allemagne. Je voyais à travers les carreaux des corps bossués, des
-membres mal attachés dont je n'ai jamais tenté d'expliquer l'économie
-ni la contexture; des mâchoires carrées et très-apparentes, des os
-exorbitants, des hanches luxuriantes. Quand ces femmes allaient et
-venaient, elles ne me semblaient pas moins extraordinaires que quand
-elles gardaient leur immobilité mortuaire, alors qu'elles jouaient
-aux cartes. Les hommes de ce salon offraient les couleurs grises et
-fanées des vieilles tapisseries, leur vie était frappée d'indécision;
-mais leur costume se rapprochait beaucoup des costumes alors en usage,
-seulement leurs cheveux blancs, leurs visages flétris, leur teint
-de cire, leurs fronts ruinés, la pâleur des yeux leur donnaient à
-tous une ressemblance avec les femmes qui détruisait la réalité de
-leur costume. La certitude de trouver ces personnages invariablement
-attablés ou assis aux mêmes heures achevait de leur prêter à mes yeux
-je ne sais quoi de théâtral, de pompeux, de surnaturel. Jamais je ne
-suis entré depuis dans ces garde-meubles célèbres, à Paris, à Londres,
-à Vienne, à Munich, où de vieux gardiens vous montrent les splendeurs
-des temps passés, sans que je les peuplasse des figures du Cabinet des
-Antiques. Nous nous proposions souvent entre nous, écoliers de huit
-à dix ans, comme une partie de plaisir d'aller voir ces raretés sous
-leur cage de verre. Mais aussitôt que je voyais la suave mademoiselle
-Armande, je tressaillais, puis j'admirais avec un sentiment de jalousie
-ce délicieux enfant, Victurnien, chez lequel nous pressentions tous
-une nature supérieure à la nôtre. Cette jeune et fraîche créature, au
-milieu de ce cimetière réveillé avant le temps, nous frappait par je
-ne sais quoi d'étrange. Sans nous rendre un compte exact de nos idées,
-nous nous sentions bourgeois et petits devant cette cour orgueilleuse.»
-
-Les catastrophes de 1813 et de 1814, qui abattirent Napoléon, rendirent
-la vie aux hôtes du Cabinet des Antiques, et surtout l'espoir de
-retrouver leur ancienne importance; mais les événements de 1815,
-les malheurs de l'occupation étrangère, puis les oscillations du
-gouvernement ajournèrent jusqu'à la chute de monsieur Decazes les
-espérances de ces personnages si bien peints par Blondet. Cette
-histoire ne prit donc de consistance qu'en 1822.
-
-En 1822, malgré les bénéfices que la Restauration apportait aux
-émigrés la fortune du marquis d'Esgrignon n'avait pas augmenté. De
-tous les nobles atteints par les lois révolutionnaires, aucun ne fut
-plus maltraité. La majeure portion de ses revenus consistait, avant
-1789, en droits domaniaux résultant, comme chez quelques grandes
-familles, de la mouvance de ses fiefs, que les seigneurs s'efforçaient
-de détailler afin de grossir le produit de leurs _lods et ventes_.
-Les familles qui se trouvèrent dans ce cas furent ruinées sans aucun
-espoir de retour, l'ordonnance par laquelle Louis XVIII restitua les
-biens non vendus aux Émigrés ne pouvait leur rien rendre; et, plus
-tard, la loi sur l'indemnité ne devait pas les indemniser. Chacun sait
-que leurs droits supprimés furent rétablis, au profit de l'État, sous
-le nom même de _Domaines_. Le marquis appartenait nécessairement à
-cette fraction du parti royaliste qui ne voulut aucune transaction avec
-ceux qu'il nommait, non pas les révolutionnaires, mais les révoltés,
-plus parlementairement appelés Libéraux ou Constitutionnels. Ces
-royalistes, surnommés _Ultras_ par l'Opposition, eurent pour chefs et
-pour héros les courageux orateurs de la Droite, qui, dès la première
-séance royale, tentèrent, comme monsieur de Polignac, de protester
-contre la charte de Louis XVIII, en la regardant comme un mauvais
-édit arraché par la nécessité du moment, et sur lequel la Royauté
-devait revenir. Ainsi, loin de s'associer à la rénovation de mœurs
-que voulut opérer Louis XVIII, le marquis restait tranquille, au port
-d'armes des purs de la Droite, attendant la restitution de son immense
-fortune, et n'admettant même pas la pensée de cette indemnité qui
-préoccupa le ministère de M. de Villèle, et qui devait consolider le
-trône en éteignant la fatale distinction, maintenue alors malgré les
-lois, entre les propriétés. Les miracles de la Restauration de 1814,
-ceux plus grands du retour de Napoléon en 1815, les prodiges de la
-nouvelle fuite de la Maison de Bourbon et de son second retour, cette
-phase quasi-fabuleuse de l'histoire contemporaine surprit le marquis
-à soixante-sept ans. A cet âge, les plus fiers caractères de notre
-temps, moins abattus qu'usés par les événements de la Révolution et
-de l'Empire, avaient au fond des provinces converti leur activité en
-idées passionnées, inébranlables; ils étaient presque tous retranchés
-dans l'énervante et douce habitude de la vie qu'on y mène. N'est-ce
-pas le plus grand malheur qui puisse affliger un parti, que d'être
-représenté par des vieillards, quand déjà ses idées sont taxées
-de vieillesse? D'ailleurs, lorsqu'en 1818 le Trône légitime parut
-solidement assis, le marquis se demanda ce qu'un septuagénaire irait
-faire à la cour, quelle charge, quel emploi pouvait-il y exercer? Le
-noble et fier d'Esgrignon se contenta donc, et dut se contenter du
-triomphe de la Monarchie et de la Religion, en attendant les résultats
-de cette victoire inespérée, disputée, qui fut simplement un armistice.
-Il continuait donc alors à trôner dans son salon, si bien nommé le
-Cabinet des Antiques. Sous la Restauration, ce surnom de douce moquerie
-s'envenima lorsque les vaincus de 1793 se trouvèrent les vainqueurs.
-
-Cette ville ne fut pas plus préservée que la plupart des autres villes
-de province des haines et des rivalités engendrées par l'esprit de
-parti. Contre l'attente générale, du Croisier avait épousé la vieille
-fille riche qui l'avait refusé d'abord, et quoiqu'il eût pour rival
-auprès d'elle l'enfant gâté de l'aristocratie de la ville, un certain
-chevalier dont le nom illustre sera suffisamment caché en ne le
-désignant, suivant un vieil usage d'autrefois suivi par la ville, que
-par son titre; car il était là le CHEVALIER comme à la cour le comte
-d'Artois était MONSIEUR. Non-seulement ce mariage avait engendré l'une
-de ces guerres à toutes armes comme il s'en fait en province, mais il
-avait encore accéléré cette séparation entre la haute et la petite
-aristocratie, entre les éléments bourgeois et les éléments nobles
-réunis un moment sous la pression de la grande autorité napoléonienne;
-division subite qui fit tant de mal à notre pays. En France, ce qu'il
-y a de plus national, est la vanité. La masse des vanités blessées
-y a donné soif d'égalité; tandis que, plus tard, les plus ardents
-novateurs trouveront l'égalité impossible. Les Royalistes piquèrent au
-cœur les Libéraux dans les endroits les plus sensibles. En province
-surtout, les deux partis se prêtèrent réciproquement des horreurs, et
-se calomnièrent honteusement. On commit alors en politique les actions
-les plus noires pour attirer à soi l'opinion publique, pour capter les
-voix de ce parterre imbécile qui jette ses bras aux gens assez habiles
-pour les armer. Ces luttes s'y formulèrent en quelques individus.
-Ces individus, qui se haïssaient comme ennemis politiques, devinrent
-aussitôt ennemis particuliers. En province, il est difficile de ne pas
-se prendre corps à corps, à propos des questions ou des intérêts qui,
-dans la capitale, apparaissent sous leurs formes générales, théoriques,
-et qui dès lors grandissent assez les champions pour que monsieur
-Laffitte, par exemple, ou Casimir Périer respectent l'homme dans
-monsieur de Villèle ou dans monsieur de Peyronnet. Monsieur Laffitte,
-qui fit tirer sur les ministres, les aurait cachés dans son hôtel,
-s'ils y étaient venus le 29 juillet 1830. Benjamin Constant envoya son
-livre sur la religion au vicomte de Châteaubriand, en l'accompagnant
-d'une lettre flatteuse où il avoue avoir reçu quelque bien du ministre
-de Louis XVIII. A Paris, les hommes sont des systèmes, en Province les
-systèmes deviennent des hommes, et des hommes à passions incessantes,
-toujours en présence, s'épiant dans leur intérieur, épiloguant leurs
-discours, s'observant comme deux duellistes prêts à s'enfoncer six
-pouces de lame au côté, à la moindre distraction, et tâchant de se
-donner des distractions, enfin occupés à leur haine comme des joueurs
-sans pitié. Les épigrammes, les calomnies y atteignent l'homme sous
-prétexte d'atteindre le parti. Dans cette guerre faite courtoisement
-et sans fiel au Cabinet des Antiques, mais poussée à l'hôtel du
-Croisier jusqu'à l'emploi des armes empoisonnées des Sauvages; la
-fine raillerie, les avantages de l'esprit étaient du côté des nobles.
-Sachez-le bien: de toutes les blessures, celles que font la langue
-et l'œil, la moquerie et le dédain sont incurables. Le Chevalier, du
-moment où il se retrancha sur le Mont-Sacré de l'aristocratie, en
-abandonnant les salons mixtes, dirigea ses bons mots sur le salon
-de du Croisier; il attisa le feu de la guerre sans savoir jusqu'où
-l'esprit de vengeance pouvait mener le salon de du Croisier contre le
-Cabinet des Antiques. Il n'entrait que des purs à l'hôtel d'Esgrignon,
-de loyaux gentilshommes et des femmes sûres les unes des autres; Il
-ne s'y commettait aucune indiscrétion. Les discours, les idées bonnes
-ou mauvaises, justes ou fausses, belles ou ridicules, ne donnaient
-point prise à la plaisanterie. Les Libéraux devaient s'attaquer
-aux actions politiques pour ridiculiser les nobles; tandis que les
-intermédiaires, les gens administratifs, tous ceux qui courtisaient ces
-hautes puissances, leur rapportaient sur le camp libéral des faits et
-des propos qui prêtaient beaucoup à rire. Cette infériorité vivement
-sentie redoublait encore chez les adhérents de du Croisier leur soif
-de vengeance. En 1822, du Croisier se mit à la tête de l'industrie du
-Département, comme le marquis d'Esgrignon fut à la tête de la noblesse.
-Chacun d'eux représenta donc un parti. Au lieu de se dire sans feintise
-homme de la Gauche pure, du Croisier avait ostensiblement adopté les
-opinions que formulèrent un jour les 221. Il pouvait ainsi réunir chez
-lui les magistrats, l'administration et la finance du Département. Le
-salon de du Croisier, puissance au moins égale à celle du cabinet
-des Antiques, plus nombreux, plus jeune, plus actif, remuait le
-Département; tandis que l'autre demeurait tranquille et comme annexé
-au pouvoir que ce parti gêna souvent, car il en favorisa les fautes,
-il en exigea même quelques-unes qui furent fatales à la Monarchie. Les
-Libéraux, qui n'avaient jamais pu faire élire un de leurs candidats
-dans ce département rebelle à leurs commandements, savaient qu'après
-sa nomination du Croisier siégerait au centre gauche, le plus près
-possible de la Gauche pure. Les correspondants de du Croisier étaient
-les frères Keller, trois banquiers, dont l'aîné brillait parmi les
-dix-neuf de la Gauche, phalange illustrée par tous les journaux
-libéraux, et qui tenaient par alliance au comte de Gondreville, un
-pair constitutionnel qui restait dans la faveur de Louis XVIII. Ainsi
-l'Opposition constitutionnelle était toujours prête à reporter au
-dernier moment ses voix visiblement accordées à un candidat postiche,
-sur du Croisier, s'il gagnait assez de voix royalistes pour obtenir la
-majorité. Chaque élection, où les royalistes repoussaient du Croisier,
-candidat dont la conduite était admirablement devinée, analysée, jugée
-par les sommités royalistes qui relevaient du marquis d'Esgrignon,
-augmentait encore la haine de l'homme et de son parti. Ce qui anime
-le plus les factions les unes contre les autres, est l'inutilité d'un
-piége péniblement tendu.
-
-En 1822, les hostilités, fort vives durant les quatre premières années
-de la Restauration, semblaient assoupies. Le salon de du Croisier et
-le Cabinet des Antiques, après avoir reconnu l'un et l'antre leur fort
-et leur faible, attendaient sans doute les effets du hasard, cette
-Providence des partis. Les esprits ordinaires se contentaient de ce
-calme apparent qui trompait le trône; mais ceux qui vivaient plus
-intimement avec du Croisier savaient que chez lui comme chez tous les
-hommes en qui la vie ne réside plus qu'à la tête, la passion de la
-vengeance est implacable quand surtout elle s'appuie sur l'ambition
-politique. En ce moment, du Croisier, qui jadis blanchissait et
-rougissait au nom des d'Esgrignon ou du Chevalier, qui tressaillait
-en prononçant ou entendant prononcer le mot de Cabinet des Antiques,
-affectait la gravité d'un sauvage. Il souriait à ses ennemis, haïs,
-observés d'heure en heure plus profondément. Il paraissait avoir pris
-le parti de vivre tranquillement, comme s'il eût désespéré de la
-victoire. Un de ceux qui secondaient les calculs de cette rage froidie,
-était le Président du Tribunal, monsieur du Ronceret, un hobereau qui
-avait prétendu aux honneurs du Cabinet des Antiques sans avoir pu les
-obtenir.
-
-La petite fortune des d'Esgrignon, soigneusement administrée par le
-notaire Chesnel, suffisait difficilement à l'entretien de ce digne
-gentilhomme qui vivait noblement, mais sans le moindre faste. Quoique
-le précepteur du comte Victurnien d'Esgrignon, l'espoir de la maison,
-fût un ancien Oratorien donné par Monseigneur l'Évêque, et qu'il
-habitât l'hôtel; encore lui fallait-il quelques appointements. Les
-gages d'une cuisinière, ceux d'une femme de chambre pour mademoiselle
-Armande, du vieux valet de chambre de monsieur le marquis et de deux
-autres domestiques, la nourriture de quatre maîtres, les frais d'une
-éducation pour laquelle on ne négligea rien, absorbaient entièrement
-les revenus, malgré l'économie de mademoiselle Armande, malgré la sage
-administration de Chesnel, malgré l'affection des domestiques. Le vieux
-notaire ne pouvait encore faire aucune réparation dans le château
-dévasté, il attendait la fin des baux pour trouver une augmentation
-de revenus due soit aux nouvelles méthodes d'agriculture, soit à
-l'abaissement des valeurs monétaires, et qui allait porter ses fruits
-à l'expiration de contrats passés en 1809. Le marquis n'était point
-initié aux détails du ménage ni à l'administration de ses biens. La
-révélation des excessives précautions employées pour _joindre les
-deux bouts de l'année_, suivant l'expression des ménagères, eût été
-pour lui comme un coup de foudre. Chacun le voyant arrivé bientôt au
-terme de sa carrière, hésitait à dissiper ses erreurs. La grandeur
-de la maison d'Esgrignon, à laquelle personne ne pensait ni à la
-Cour, ni dans l'État; qui, passé les portes de la ville et quelques
-localités du département, était tout à fait inconnue, revivait aux
-yeux du marquis et de ses adhérents dans tout son éclat. La maison
-d'Esgrignon allait reprendre un nouveau degré de splendeur en la
-personne de Victurnien, au moment où les nobles spoliés rentreraient
-dans leurs biens, et même quand ce bel héritier pourrait apparaître
-à la Cour pour entrer au service du Roi, par suite épouser, comme
-jadis faisaient les d'Esgrignon, une Montmorency, une Rohan, une
-Crillon, une Fesenzac, une Bouillon, enfin une fille réunissant
-toutes les distinctions de la noblesse, de la richesse, de la beauté,
-de l'esprit et du caractère. Les personnes qui venaient faire leur
-partie le soir, le Chevalier, les Troisville (prononcez Tréville), les
-La Roche-Guyon, les Castéran (prononcez Catéran), le duc de Gordon
-habitués depuis longtemps à considérer le grand marquis comme un
-immense personnage, l'entretenaient dans ses idées. Il n'y avait rien
-de mensonger dans cette croyance, elle eût été juste si l'on avait pu
-effacer les quarante dernières années de l'histoire de France. Mais
-les consécrations les plus respectables, les plus vraies du Droit,
-comme Louis XVIII avait essayé de les inscrire en datant la Charte de
-la vingt-et-unième année de son règne, n'existent que ratifiées par
-un consentement universel: il manquait aux d'Esgrignon le fond de la
-langue politique actuelle, l'argent, ce grand relief de l'aristocratie
-moderne; il leur manquait aussi la continuation de _l'historique_,
-cette renommée qui se prend à la cour aussi bien que sur les champs
-de bataille, dans les salons de la diplomatie comme à la Tribune, à
-l'aide d'un livre comme à propos d'une aventure, et qui est comme une
-Sainte-Ampoule versée sur la tête de chaque génération nouvelle. Une
-famille noble, inactive, oubliée est une fille sotte, laide, pauvre
-et sage, les quatre points cardinaux du malheur. Le mariage d'une
-demoiselle de Troisville avec le général Montcornet, loin d'éclairer
-le Cabinet des Antiques, faillit causer une rupture entre les
-Troisville et le salon d'Esgrignon qui déclara que _les Troisville se
-galvaudaient_.
-
-Parmi tout ce monde, une seule personne ne partageait pas ces
-illusions. N'est-ce pas nommer le vieux notaire Chesnel? Quoique son
-dévouement assez prouvé par cette histoire fût absolu envers cette
-grande famille alors réduite à trois personnes, quoiqu'il acceptât
-toutes ces idées et les trouvât de bon aloi, il avait trop de sens
-et faisait trop bien les affaires de la plupart des familles du
-département pour ne pas suivre l'immense mouvement des esprits, pour
-ne pas reconnaître le grand changement produit par l'Industrie et par
-les mœurs modernes. L'ancien intendant voyait la Révolution passée de
-l'action dévorante de 1793 qui avait armé les hommes, les femmes, les
-enfants, dressé des échafauds, coupé des têtes et gagné des batailles
-européennes, à l'action tranquille des idées qui consacraient les
-événements. Après le défrichement et les semailles, venait la récolte.
-Pour lui, la Révolution avait composé l'esprit de la génération
-nouvelle, il en touchait les faits au fond de mille plaies, il les
-trouvait irrévocablement accomplis. Cette tête de Roi coupée, cette
-Reine suppliciée, ce partage des biens nobles, constituaient à ses yeux
-des engagements qui liaient trop d'intérêts pour que les intéressés
-en laissassent attaquer les résultats. Chesnel voyait clair. Son
-fanatisme pour les d'Esgrignon était entier sans être aveugle, et le
-rendait ainsi bien plus beau. La foi qui fait voir à un jeune moine
-les anges du paradis est bien inférieure à la puissance du vieux moine
-qui les lui montre. L'ancien intendant ressemblait au vieux moine, il
-aurait donné sa vie pour défendre une châsse vermoulue. Chaque fois
-qu'il essayait d'expliquer, avec mille ménagements, à son ancien maître
-_les nouveautés_, en employant tantôt une forme railleuse, tantôt en
-affectant la surprise ou la douleur, il rencontrait sur les lèvres
-du marquis le sourire du prophète, et dans son âme la conviction que
-ces folies passeraient comme toutes les autres. Personne n'a remarqué
-combien les événements ont aidé ces nobles champions des ruines à
-persister dans leurs croyances. Que pouvait répondre Chesnel quand
-le vieux marquis faisait un geste imposant et disait:--Dieu a balayé
-Buonaparte, ses armées et ses nouveaux grands vassaux, ses trônes et
-ses vastes conceptions! Dieu nous délivrera du reste? Chesnel baissait
-tristement la tête sans oser répliquer:--Dieu ne voudra pas balayer la
-France! Ils étaient beaux tous deux: l'un en se redressant contre le
-torrent des faits, comme un antique morceau de granit moussu droit dans
-un abîme alpestre; l'autre en observant le cours des eaux et pensant à
-les utiliser. Le bon et vénérable notaire gémissait en remarquant les
-ravages irréparables que ces croyances faisaient dans l'esprit, dans
-les mœurs et les idées à venir du comte Victurnien d'Esgrignon.
-
-Idolâtré par sa tante, idolâtré par son père, ce jeune héritier était,
-dans toute l'acception du mot, un enfant gâté qui justifiait d'ailleurs
-les illusions paternelles et maternelles, car sa tante était vraiment
-une mère pour lui; mais quelque tendre et prévoyante que soit une
-fille, il lui manquera toujours je ne sais quoi de la maternité. La
-seconde vue d'une mère ne s'acquiert point. Une tante, aussi chastement
-unie à son nourrisson que l'était mademoiselle Armande à Victurnien,
-peut l'aimer autant que l'aimerait la mère, être aussi attentive, aussi
-bonne, aussi délicate, aussi indulgente qu'une mère; mais elle ne
-sera pas sévère avec les ménagements et les à-propos de la mère; mais
-son cœur n'aura pas ces avertissements soudains, ces hallucinations
-inquiètes des mères, chez qui, quoique rompues, les attaches nerveuses
-ou morales par lesquelles l'enfant tient à elles, vibrent encore,
-et qui toujours en communication avec lui reçoivent les secousses
-de toute peine, tressaillent à tout bonheur comme à un événement de
-leur propre vie. Si la Nature a considéré la femme comme un terrain
-neutre, physiquement parlant, elle ne lui a pas défendu en certains cas
-de s'identifier complétement à son œuvre: quand la maternité morale
-se joint à la maternité naturelle, vous voyez alors ces admirables
-phénomènes, inexpliqués plutôt qu'inexplicables, qui constituent les
-préférences maternelles. La catastrophe de cette histoire prouve donc
-encore une fois cette vérité connue: une mère ne se remplace pas. Une
-mère prévoit le mal, long-temps avant qu'une fille comme mademoiselle
-Armande ne l'admette, même quand il est fait. L'une prévoit le
-désastre, l'autre y remédie. La maternité factice d'une fille comporte
-d'ailleurs des adorations trop aveugles pour qu'elle puisse réprimander
-un beau garçon.
-
-La pratique de la vie, l'expérience des affaires avaient donné au
-vieux notaire une défiance observatrice et perspicace qui le faisait
-arriver au pressentiment maternel. Mais il était si peu de chose dans
-cette maison, surtout depuis l'espèce de disgrâce encourue à propos
-du mariage projeté par lui entre une d'Esgrignon et du Croisier, que
-dès lors il s'était promis de suivre aveuglément les doctrines de la
-famille. Simple soldat, fidèle à son poste et prêt à mourir, son avis
-ne pouvait jamais être écouté même au fort de l'orage; à moins que le
-hasard ne le plaçât, comme dans l'Antiquaire le mendiant du Roi au bord
-de la mer, quand le lord et sa fille y sont surpris par la marée.
-
-Du Croisier avait aperçu la possibilité d'une horrible vengeance dans
-les contre-sens de l'éducation donnée à ce jeune noble. Il espérait,
-suivant une belle expression de l'auteur qui vient d'être cité, noyer
-l'agneau dans le lait de sa mère. Cette espérance lui avait inspiré sa
-résignation taciturne et mis sur les lèvres son sourire de sauvage.
-
-Le dogme de sa suprématie fut inculqué au comte Victurnien dès qu'une
-idée put lui entrer dans la cervelle. Hors le Roi, tous les seigneurs
-du royaume étaient ses égaux. Au-dessous de la noblesse, il n'y avait
-pour lui que des inférieurs, des gens avec lesquels il n'avait rien de
-commun, envers lesquels il n'était tenu à rien, des ennemis vaincus,
-conquis, desquels il ne fallait faire aucun compte, dont les opinions
-devaient être indifférentes à un gentilhomme, et qui tous lui devaient
-du respect. Ces opinions, Victurnien les poussa malheureusement à
-l'extrême, excité par la logique rigoureuse qui conduit les enfants et
-les jeunes gens aux dernières conséquences du bien comme du mal. Il fut
-d'ailleurs confirmé dans ses croyances par ses avantages extérieurs.
-Enfant d'une beauté merveilleuse, il devint le jeune homme le plus
-accompli qu'un père puisse désirer pour fils. De taille moyenne, mais
-bien fait, il était mince, délicat en apparence, mais musculeux. Il
-avait les yeux bleus étincelants des d'Esgrignon, leur nez courbé,
-finement modelé, l'ovale parfait de leur visage, leurs cheveux blonds
-cendrés, leur blancheur de teint, leur élégante démarche, leurs
-extrémités gracieuses, des doigts effilés et retroussés, la distinction
-de ces attaches du pied et du poignet, lignes heureuses et déliées qui
-indiquent la race chez les hommes comme chez les chevaux. Adroit, leste
-à tous les exercices du corps, il tirait admirablement le pistolet,
-faisait des armes comme un Saint-George, montait à cheval comme un
-paladin. Il flattait enfin toutes les vanités qu'apportent les parents
-à l'extérieur de leurs enfants, fondées d'ailleurs sur une idée juste,
-sur l'influence excessive de la beauté. Privilége semblable à celui de
-la noblesse, la beauté ne se peut acquérir, elle est partout reconnue,
-et vaut souvent plus que la fortune et le talent, elle n'a besoin que
-d'être montée pour triompher, on ne lui demande que d'exister. Outre
-ces deux grands priviléges, la noblesse et la beauté, le hasard avait
-doué Victurnien d'Esgrignon d'un esprit ardent, d'une merveilleuse
-aptitude à tout comprendre, et d'une belle mémoire. Son instruction
-avait été dès lors parfaite. Il était beaucoup plus savant que ne le
-sont ordinairement les jeunes nobles de province qui deviennent des
-chasseurs, des fumeurs et des propriétaires très-distingués, mais qui
-traitent assez cavalièrement les sciences et les lettres, les arts et
-la poésie, tous les talents dont la supériorité les offusque. Ces dons
-de nature et cette éducation devaient suffire à réaliser un jour les
-ambitions du marquis d'Esgrignon: il voyait son fils maréchal de France
-si Victurnien voulait être militaire, ambassadeur si la diplomatie
-le tentait, ministre si l'administration lui souriait; tout lui
-appartenait dans l'État. Enfin, pensée flatteuse pour un père, le comte
-n'aurait pas été d'Esgrignon, il eût percé par son propre mérite. Cette
-heureuse enfance, cette adolescence dorée n'avait jamais rencontré
-d'opposition à ses désirs. Victurnien était le roi du logis, personne
-n'y bridait les volontés de ce petit prince, qui naturellement devint
-égoïste comme un prince, entier comme le plus fougueux cardinal du
-moyen-âge, impertinent et audacieux, vices que chacun divinisait en y
-voyant les qualités essentielles au noble.
-
-Le Chevalier était un homme de ce bon temps où les mousquetaires gris
-désolaient les théâtres de Paris, rossaient le guet et les huissiers,
-faisaient mille tours de page et trouvaient un sourire sur les lèvres
-du Roi, pourvu que les choses fussent drôles. Ce charmant séducteur,
-ancien héros de ruelles, contribua beaucoup au malheureux dénouement de
-cette histoire. Cet aimable vieillard, qui ne trouvait personne pour
-le comprendre, fut très-heureux de rencontrer cette admirable figure
-de Faublas en herbe qui lui rappelait sa jeunesse. Sans apprécier la
-différence des temps, il jeta les principes des roués encyclopédistes
-dans cette jeune âme, en narrant les anecdotes du règne de Louis XV, en
-glorifiant les mœurs de 1750, racontant les orgies des petites maisons,
-et les folies faites pour les courtisanes, et les excellents tours
-joués aux créanciers, enfin toute la morale qui a défrayé le comique
-de Dancourt et l'épigramme de Beaumarchais. Malheureusement cette
-corruption cachée sous une excessive élégance se parait d'un esprit
-voltairien. Si le Chevalier allait trop loin parfois, il mettait comme
-correctif les lois de la bonne compagnie auxquelles un gentilhomme
-doit toujours obéir. Victurnien ne comprenait de tous ces discours
-que ce qui flattait ses passions. Il voyait d'abord son vieux père
-riant de compagnie avec le Chevalier. Les deux vieillards regardaient
-l'orgueil inné d'un d'Esgrignon comme une barrière assez forte contre
-toutes les choses inconvenantes, et personne au logis n'imaginait qu'un
-d'Esgrignon pût s'en permettre de contraires à l'honneur. L'HONNEUR, ce
-grand principe monarchique, planté dans tous les cœurs de cette famille
-comme un phare, éclairait les moindres actions, animait les moindres
-pensées des d'Esgrignon. Ce bel enseignement qui seul aurait dû faire
-subsister la noblesse: «Un d'Esgrignon ne doit pas se permettre telle
-ou telle chose, il a un nom qui rend l'avenir solidaire du passé,»
-était comme un refrain avec lequel le vieux marquis, mademoiselle
-Armande, Chesnel et les habitués de l'hôtel avaient bercé l'enfance de
-Victurnien. Ainsi, le bon et le mauvais se trouvaient en présence et en
-forces égales dans cette jeune âme.
-
-Quand, à dix-huit ans, Victurnien se produisit dans la ville, il
-remarqua dans le monde extérieur de légères oppositions avec le
-monde intérieur de l'hôtel d'Esgrignon, mais il n'en chercha point
-les causes. Les causes étaient à Paris. Il ne savait pas encore que
-les personnes, si hardies en pensée et en discours le soir chez
-son père, étaient très-circonspectes en présence des ennemis avec
-lesquels leurs intérêts les obligeaient de frayer. Son père avait
-conquis son franc parler. Personne ne songeait à contredire un
-vieillard de soixante-dix ans, et d'ailleurs tout le monde passait
-volontiers à un homme violemment dépouillé, sa fidélité à l'ancien
-ordre de choses. Trompé par les apparences, Victurnien se conduisit
-de manière à se mettre à dos toute la bourgeoisie de la ville. Il
-eut à la chasse des difficultés poussées un peu trop loin par son
-impétuosité, qui se terminèrent par des procès graves, étouffés à
-prix d'argent par Chesnel, et desquels on n'osait parler au marquis.
-Jugez de son étonnement si le marquis d'Esgrignon eût appris que
-son fils était poursuivi pour avoir chassé sur ses terres, dans ses
-domaines, dans ses forêts, sous le règne d'un fils de saint Louis! On
-craignait trop ce qui pouvait s'ensuivre pour l'initier à ces misères,
-disait Chesnel. Le jeune comte se permit en ville quelques autres
-escapades, traitées d'amourettes par le Chevalier, mais qui finirent
-par coûter à Chesnel des dots données à des jeunes filles séduites
-par d'imprudentes promesses de mariage: autres procès, nommés dans le
-Code, _détournements de mineures_; lesquels, par suite de la brutalité
-de la nouvelle justice, eussent conduit on ne sait où le jeune comte,
-sans la prudente intervention de Chesnel. Ces victoires sur la justice
-bourgeoise enhardissaient Victurnien. Habitué à se tirer de ces mauvais
-pas, le jeune comte ne reculait point devant une plaisanterie. Il
-regardait les tribunaux comme des épouvantails à peuple qui n'avaient
-point prise sur lui. Ce qu'il eût blâmé chez les roturiers était un
-excusable amusement pour lui. Cette conduite, ce caractère, cette
-pente à mépriser les lois nouvelles pour n'obéir qu'aux maximes du
-code noble, furent étudiés, analysés, éprouvés par quelques personnes
-habiles appartenant au parti du Croisier. Ces gens s'en appuyèrent
-pour faire croire au peuple que les calomnies du libéralisme étaient
-des révélations, et que le retour à l'ancien ordre de choses dans
-toute sa pureté, se trouvaient au fond de la politique ministérielle.
-Quel bonheur, pour eux, d'avoir une semi-preuve de leurs assertions!
-Le Président du Ronceret se prêtait admirablement, aussi bien que
-le Procureur du Roi, à toutes les conditions compatibles avec les
-devoirs de la magistrature; il s'y prêtait même par calcul au delà
-des bornes, heureux de faire crier le parti libéral à propos d'une
-concession trop large. Il excitait ainsi les passions contre la maison
-d'Esgrignon en paraissant la servir. Ce traître avait l'arrière-pensée
-de se montrer incorruptible à temps, quand il serait appuyé sur un fait
-grave, et soutenu par l'opinion publique. Les mauvaises dispositions
-du comte furent perfidement encouragées par deux ou trois jeunes gens
-de ceux qui lui composèrent une suite, qui captèrent ses bonnes grâces
-en lui faisant la cour, qui le flattèrent et obéirent à ses idées
-en essayant de confirmer sa croyance dans la suprématie du noble, à
-une époque où le noble n'aurait pu conserver son pouvoir qu'en usant
-pendant un demi-siècle d'une prudence extrême. Du Croisier espérait
-réduire les d'Esgrignon à la dernière misère, voir leur château abattu,
-leurs terres mises à l'enchère et vendues en détail, par suite de
-leur faiblesse pour ce jeune étourdi dont les folies devaient tout
-compromettre. Il n'allait pas plus loin, il ne croyait pas, comme le
-Président du Ronceret, que Victurnien donnerait autrement prise à la
-justice. La vengeance de ces deux hommes était d'ailleurs bien secondée
-par l'excessif amour-propre de Victurnien et par son amour pour le
-plaisir. Le fils du Président du Ronceret, jeune homme de dix-sept ans,
-à qui le rôle d'agent provocateur allait à merveille, était un des
-compagnons et le plus perfide courtisan du comte. Du Croisier soldait
-cet espion d'un nouveau genre, le dressait admirablement à la chasse
-des vertus de ce noble et bel enfant; il le dirigeait moqueusement dans
-l'art de stimuler les mauvaises dispositions de sa proie. Félicien du
-Ronceret était précisément une nature envieuse et spirituelle, un jeune
-sophiste à qui souriait une semblable mystification, et qui y trouvait
-ce haut amusement qui manque en province aux gens d'esprit.
-
-De dix-huit à vingt et un ans Victurnien coûta près de quatre-vingt
-mille francs au pauvre notaire, sans que ni mademoiselle Armande, ni
-le marquis en fussent informés. Les procès assoupis entraient pour
-plus de moitié dans cette somme, et les profusions du jeune homme
-avaient employé le reste. Des dix mille livres de rente du marquis,
-cinq mille étaient nécessaires à la tenue de la maison; l'entretien
-de mademoiselle Armande, malgré sa parcimonie, et celui du marquis
-employaient plus de deux mille francs, la pension du bel héritier
-présomptif n'allait donc pas à cent louis. Qu'étaient deux mille
-francs, pour paraître convenablement? La toilette seule emportait cette
-rente. Victurnien faisait venir son linge, ses habits, ses gants, sa
-parfumerie de Paris. Victurnien avait voulu un joli cheval anglais à
-monter, un cheval de tilbury et un tilbury. Monsieur du Croiser avait
-un cheval anglais et un tilbury. La noblesse devait-elle se laisser
-écraser par la Bourgeoisie? Puis le jeune comte avait voulu un groom
-à la livrée de sa maison. Flatté de donner le ton à la ville, au
-Département, à la jeunesse, il était entré dans le monde des fantaisies
-et du luxe qui vont si bien aux jeunes gens beaux et spirituels.
-Chesnel fournissait à tout, non sans user, comme les anciens
-Parlements, du droit de remontrance, mais avec une douceur angélique.
-
---Quel dommage qu'un si bon homme soit si ennuyeux! se disait
-Victurnien chaque fois que le notaire appliquait une somme sur quelque
-plaie saignante.
-
-Veuf et sans enfants, Chesnel avait adopté le fils de son ancien maître
-au fond de son cœur, il jouissait de le voir traversant la grande
-rue de la ville, perché sur le double coussin de son tilbury, fouet
-en main, une rose à la boutonnière, joli, bien mis, envié par tous.
-Lorsque dans un besoin pressant, une perte au jeu chez les Troisville,
-chez le duc de Gordon, à la Préfecture ou chez le Receveur-Général,
-Victurnien venait, la voix calme, le regard inquiet, le geste patelin,
-trouver sa Providence, le vieux notaire, dans une modeste maison de la
-rue du Bercail, il avait ville-gagnée en se montrant.
-
---Hé! bien, qu'avez-vous, monsieur le comte, que vous est-il arrivé,
-demandait le vieillard d'une voix altérée.
-
-Dans les grandes occasions, Victurnien s'asseyait, prenait un air
-mélancolique et rêveur, il se laissait questionner en faisant des
-minauderies. Après avoir donné les plus grandes anxiétés au bonhomme,
-qui commençait à redouter les suites d'une dissipation si soutenue, il
-avouait une peccadille soldée par un billet de mille francs. Chesnel,
-outre son étude, possédait environ douze mille livres de rentes. Ce
-fonds n'était pas inépuisable. Les quatre-vingt mille francs dévorés
-constituaient ses économies réservées pour le temps où le marquis
-enverrait son fils à Paris, ou pour faciliter quelque beau mariage.
-Clairvoyant quand Victurnien n'était pas là, Chesnel perdait une à une
-les illusions que caressaient le marquis et sa sœur. En reconnaissant
-chez cet enfant un manque total d'esprit de conduite, il désirait le
-marier à quelque noble fille, sage et prudente. Il se demandait comment
-un jeune homme pouvait penser si bien et se conduire si mal, en lui
-voyant faire le lendemain le contraire de ce qu'il avait promis la
-veille. Mais il n'y a jamais rien de bon à attendre des jeunes gens qui
-avouent leurs fautes, s'en repentent et les recommencent. Les hommes
-à grands caractères n'avouent leurs fautes qu'à eux-mêmes, ils s'en
-punissent eux-mêmes. Quant aux faibles ils retombent dans l'ornière,
-en trouvant le bord trop difficile à côtoyer. Victurnien, chez qui
-de semblables tuteurs avaient, de concert avec ses compagnons et ses
-habitudes, assoupli le ressort de l'orgueil secret des grands hommes,
-était arrivé soudain à la faiblesse des voluptueux, dans le moment
-de sa vie où, pour s'exercer, sa force aurait eu besoin du régime de
-contrariétés et de misères qui forma les prince Eugène, les Frédéric II
-et les Napoléon. Chesnel apercevait chez Victurnien cette indomptable
-fureur pour les jouissances qui doit être l'apanage des hommes doués
-de grandes facultés et qui sentent la nécessité d'en contre-balancer
-le fatigant exercice par d'égales compensations en plaisirs, mais
-qui mènent aux abîmes les gens habiles seulement pour les voluptés.
-Le bonhomme s'épouvantait par moments; mais, par moments aussi, les
-profondes saillies et l'esprit étendu qui rendaient ce jeune homme
-si remarquable le rassuraient. Il se disait ce que disait le marquis
-quand le bruit de quelque escapade arrivait à son oreille:--Il faut
-que jeunesse se passe! Quand Chesnel se plaignait au Chevalier de la
-propension du jeune comte à faire des dettes, le Chevalier l'écoutait
-en massant une prise de tabac d'un air moqueur.
-
---Expliquez-moi donc ce qu'est la Dette Publique, mon cher Chesnel,
-lui répondait-il. Hé! diantre! si la France a des dettes, pourquoi
-Victurnien n'en aurait-il pas? Aujourd'hui comme toujours, les princes
-ont des dettes, tous les gentilshommes ont des dettes. Voudriez-vous
-par hasard que Victurnien vous apportât des économies? Vous savez
-ce que fit notre grand Richelieu, non pas le cardinal, c'était un
-misérable qui tuait la noblesse, mais le maréchal, quand son petit-fils
-le prince de Chinon, le dernier des Richelieu, lui montra qu'il n'avait
-pas dépensé à l'Université l'argent de ses menus-plaisirs?
-
---Non, monsieur le Chevalier.
-
---Hé! bien, il jeta la bourse par la fenêtre, à un balayeur des cours,
-en disant à son petit-fils: On ne t'apprend donc pas ici à être prince?
-
-Chesnel baissait la tête, sans mot dire. Puis le soir, avant de
-s'endormir, l'honnête vieillard pensait que ces doctrines étaient
-funestes à une époque où la police correctionnelle existait pour tout
-le monde: il y voyait en germe la ruine de la grande maison d'Esgrignon.
-
-Sans ces explications qui peignent tout un côté de l'histoire de la vie
-provinciale sous l'Empire et la Restauration, il eût été difficile de
-comprendre la scène par laquelle commence cette aventure, et qui eut
-lieu vers la fin du mois d'octobre de l'année 1822, dans le Cabinet
-des Antiques, un soir, après le jeu, quand les nobles habitués, les
-vieilles comtesses, les jeunes marquises, les simples baronnes eurent
-soldé leurs comptes. Le vieux gentilhomme se promenait de long en long
-dans son salon, où mademoiselle d'Esgrignon allait éteignant elle-même
-les bougies aux tables de jeu, il ne se promenait pas seul, il était
-avec le Chevalier. Ces deux débris du siècle précédent causaient de
-Victurnien. Le Chevalier avait été chargé de faire à son sujet des
-ouvertures au marquis.
-
---Oui, marquis, disait le Chevalier, votre fils perd ici son temps et
-sa jeunesse, vous devez enfin l'envoyer à la Cour.
-
---J'ai toujours songé que, si mon grand âge m'interdisait d'aller à
-la Cour, où, entre nous soit dit, je ne sais pas ce que je ferais en
-voyant ce qui se passe et au milieu des gens nouveaux que reçoit le
-Roi, j'enverrais du moins mon fils présenter nos hommages à Sa Majesté.
-Le Roi doit donner quelque chose au comte, quelque chose comme un
-régiment, un emploi dans sa maison, enfin, le mettre à même de gagner
-ses éperons. Mon oncle l'archevêque a souffert un cruel martyre, j'ai
-guerroyé sans déserter le camp comme ceux qui ont cru de leur devoir
-de suivre les princes: selon moi, le Roi était en France, sa noblesse
-devait l'entourer. Eh! bien, personne ne songe à nous, tandis que Henri
-IV aurait écrit déjà aux d'Esgrignon: _Venez, mes amis! nous avons
-gagné la partie._ Enfin nous sommes quelque chose de mieux que les
-Troisville, et voici deux Troisville nommés pairs de France, un autre
-est député de la Noblesse (il prenait les Grands Colléges électoraux
-pour les assemblées de son Ordre). Vraiment on ne pense pas plus à nous
-que si nous n'existions pas! J'attendais le voyage que les princes
-devaient faire par ici; mais les princes ne viennent pas à nous, il
-faut donc aller à eux.
-
---Je suis enchanté de savoir que vous pensez à produire notre cher
-Victurnien dans le monde, dit habilement le Chevalier. Cette ville
-est un trou dans lequel il ne doit pas enterrer ses talents. Tout ce
-qu'il peut y rencontrer, c'est _quéque_ Normande _ben_ sotte, _ben_ mal
-apprise et riche. _Qué qu'il_ en ferait?... sa femme. Ah! bon Dieu!
-
---J'espère bien qu'il ne se mariera qu'après être parvenu à quelque
-belle charge du Royaume ou de la Couronne, dit le vieux marquis. Mais
-il y a des difficultés graves.
-
-Voici les seules difficultés que le marquis apercevait à l'entrée de la
-carrière pour son fils.
-
---Mon fils, reprit-il après une pause marquée par un soupir, le
-comte d'Esgrignon ne peut pas se présenter comme un va-nu-pieds, il
-faut l'équiper. Hélas! nous n'avons plus, comme il y a deux siècles,
-nos gentilshommes de suite. Ah! Chevalier, cette démolition de fond
-en comble, elle me trouve toujours au lendemain du premier coup de
-marteau donné par monsieur de Mirabeau. Aujourd'hui, il ne s'agit
-plus que d'avoir de l'argent, c'est tout ce que je vois de clair dans
-les bienfaits de la Restauration. Le Roi ne vous demande pas si vous
-descendez des Valois, ou si vous êtes un des conquérants de la Gaule,
-il vous demande si vous payez mille francs de Tailles. Je ne saurais
-donc envoyer le comte à la Cour sans quelque vingt mille écus...
-
---Oui, avec cette bagatelle, il pourra se montrer galamment, dit le
-Chevalier.
-
---Hé! bien, dit mademoiselle Armande, j'ai prié Chesnel de venir ce
-soir. Croiriez-vous, Chevalier, que, depuis le jour où Chesnel m'a
-proposé d'épouser ce misérable du Croisier...
-
---Ah! c'était bien indigne, mademoiselle, s'écria le Chevalier.
-
---Impardonnable, dit le marquis.
-
---Hé! bien, reprit mademoiselle Armande, mon frère n'a jamais pu se
-décider à demander quoi que ce soit à Chesnel.
-
---A votre ancien domestique? reprit le Chevalier. Ah! marquis,
-mais vous feriez à Chesnel un honneur, un honneur dont il serait
-reconnaissant jusqu'à son dernier soupir.
-
---Non, répondit le gentilhomme, je ne trouve pas la chose digne.
-
---Il s'agit bien de digne, la chose est nécessaire, reprit le Chevalier
-en faisant un léger haut-le-corps.
-
---Jamais! s'écria le marquis en ripostant par un geste qui décida le
-Chevalier à risquer un grand coup pour éclairer le vieillard.
-
---Hé! bien, dit le Chevalier, si vous ne le savez pas, je vous dirai,
-moi, que Chesnel a déjà donné quelque chose à votre fils, quelque chose
-comme...
-
---Mon fils est incapable d'avoir accepté quoi que ce soit de Chesnel,
-s'écria le vieillard en se redressant et interrompant le Chevalier. Il
-a pu vous demander, à vous, vingt-cinq louis...
-
---Quelque chose comme cent mille livres, dit le Chevalier en continuant.
-
---Le comte d'Esgrignon doit cent mille livres à un Chesnel, s'écria
-le vieillard en donnant les signes d'une profonde douleur. Ah! s'il
-n'était pas fils unique, il partirait ce soir pour les îles avec un
-brevet de capitaine! Devoir à des usuriers avec lesquels on s'acquitte
-par de gros intérêts, bon! mais Chesnel, un homme auquel on s'attache.
-
---Oui! notre adorable Victurnien a mangé cent mille livres, mon cher
-marquis, reprit le Chevalier en secouant les grains de tabac tombés sur
-son gilet, c'est peu, je le sais. A son âge, moi! Enfin, laissons nos
-souvenirs, marquis. Le comte est en province, toute proportion gardée,
-ce n'est pas mal, il ira loin; je lui vois les dérangements des hommes
-qui plus tard accomplissent de grandes choses...
-
---Et il dort là-haut sans avoir rien dit à son père, s'écria le marquis.
-
---Il dort avec l'innocence d'un enfant qui n'a encore fait le malheur
-que de cinq à six petites bourgeoises, et auquel il faut maintenant des
-duchesses, répondit le Chevalier.
-
---Mais il appelle sur lui la lettre de cachet.
-
---_Ils_ ont supprimé les lettres de cachet, dit le Chevalier. Quand on
-a essayé de créer une justice exceptionnelle, vous savez comme on a
-crié. Nous n'avons pu maintenir les cours prévôtales que monsieur _de_
-Buonaparte appelait _Commissions militaires_.
-
---Hé! bien, qu'allons-nous devenir quand nous aurons des enfants fous,
-ou trop mauvais sujets, nous ne pourrons donc plus les enfermer? dit le
-marquis.
-
-Le Chevalier regarda le père au désespoir et n'osa lui répondre:--Nous
-serons forcés de les bien élever...
-
---Et vous ne m'avez rien dit de cela, mademoiselle d'Esgrignon, reprit
-le marquis en interpellant sa sœur.
-
-Ces paroles dénotaient toujours une irritation, il l'appelait
-ordinairement _ma sœur_.
-
---Mais, Monsieur, quand un jeune homme vif et bouillant reste oisif
-dans une ville comme celle-ci, que voulez-vous qu'il fasse? dit
-mademoiselle d'Esgrignon qui ne comprenait pas la colère de son frère.
-
---Hé! diantre, des dettes, reprit le Chevalier, il joue, il a de
-petites aventures, il chasse, tout cela coûte horriblement aujourd'hui.
-
---Allons, reprit le marquis, il est temps de l'envoyer au Roi. Je
-passerai la matinée demain à écrire à nos parents.
-
---Je connais quelque peu les ducs de Navarreins, de Lenoncourt, de
-Maufrigneuse, de Chaulieu, dit le Chevalier qui se savait cependant
-bien oublié.
-
---Mon cher Chevalier, il n'est pas besoin de tant de façons pour
-présenter un d'Esgrignon à la Cour, dit le marquis en l'interrompant.
-Cent mille livres, se dit-il, ce Chesnel est bien hardi. Voilà les
-effets de ces maudits Troubles. Mons Chesnel protége mon fils. Et il
-faut que je lui demande... Non, ma sœur, vous ferez cette affaire.
-Chesnel prendra ses sûretés sur nos biens pour le tout. Puis lavez la
-tête à ce jeune étourdi, car il finirait par se ruiner.
-
-Le Chevalier et mademoiselle d'Esgrignon trouvaient simples et
-naturelles ces paroles, si comiques pour tout autre qui les aurait
-entendues. Loin de là, ces deux personnages furent très-émus de
-l'expression presque douloureuse qui se peignit sur les traits du
-vieillard. En ce moment, monsieur d'Esgrignon était sous le poids de
-quelque prévision sinistre, il devinait presque son époque. Il alla
-s'asseoir sur une bergère, au coin du feu, oubliant Chesnel qui devait
-venir, et auquel il ne voulait rien demander.
-
-Le marquis d'Esgrignon avait alors la physionomie que les imaginations
-un peu poétiques lui voudraient. Sa tête presque chauve avait encore
-des cheveux blancs soyeux, placés à l'arrière de la tête et retombant
-par mèches plates, mais bouclées aux extrémités. Son beau front plein
-de noblesse, ce front que l'on admire dans la tête de Louis XV,
-dans celle de Beaumarchais et dans celle du maréchal de Richelieu,
-n'offrait au regard ni l'ampleur carrée du maréchal de Saxe, ni le
-cercle petit, dur, serré, trop plein de Voltaire; mais une gracieuse
-forme convexe, finement modelée, à tempes molles et dorées. Ses yeux
-brillants jetaient ce courage et ce feu que l'âge n'abat point. Il
-avait le nez des Condé, l'aimable bouche des Bourbons de laquelle
-il ne sort que des paroles spirituelles ou bonnes, comme en disait
-toujours le comte d'Artois. Ses joues plus en talus que niaisement
-rondes étaient en harmonie avec son corps sec, ses jambes fines et
-sa main potelée. Il avait le cou serré par une cravate mise comme
-celle des marquis représentés dans toutes les gravures qui ornent les
-ouvrages du dernier siècle, et que vous voyez à Saint-Preux comme à
-Lovelace, aux héros du bourgeois Diderot comme à ceux de l'élégant
-Montesquieu (voir les premières éditions de leurs œuvres). Le marquis
-portait toujours un grand gilet blanc brodé d'or, sur lequel brillait
-le ruban de commandeur de Saint-Louis; un habit bleu à grandes basques,
-à pans retroussés et fleurdelisés, singulier costume qu'avait adopté
-le Roi; mais le marquis n'avait point abandonné la culotte française,
-ni les bas de soie blancs, ni les boucles. Dès six heures du soir, il
-se montrait dans sa tenue. Il ne lisait que la _Quotidienne_ et la
-_Gazette de France_, deux journaux que les feuilles constitutionnelles
-accusaient d'obscurantisme, de mille énormités monarchiques et
-religieuses, et que le marquis, lui, trouvait pleines d'hérésies et
-d'idées révolutionnaires. Quelque exagérés que soient les organes d'une
-opinion, ils sont toujours au-dessous des purs de leur parti; de même
-que le peintre de ce magnifique personnage sera certes taxé d'avoir
-outre-passé le vrai, tandis qu'il adoucit quelques tons trop crus, et
-qu'il éteint des parties trop ardentes chez son modèle. Le marquis
-d'Esgrignon avait mis ses coudes sur ses genoux, et se tenait la tête
-dans ses mains. Pendant tout le temps qu'il médita, mademoiselle
-Armande et le Chevalier se regardèrent sans se communiquer leurs
-idées. Le marquis souffrait-il de devoir l'avenir de son fils à son
-ancien intendant? Doutait-il de l'accueil qu'on ferait au jeune comte?
-Regrettait-il de n'avoir rien préparé pour l'entrée de son héritier
-dans le monde brillant de la Cour, en demeurant au fond de sa province
-où l'avait retenu sa pauvreté, car comment aurait-il paru à la Cour?
-Il soupira fortement en relevant la tête. Ce soupir était un de ceux
-que rendait alors la véritable et loyale aristocratie, celle des
-gentilshommes de province, alors si négligés, comme la plupart de ceux
-qui avaient saisi leur épée et résisté pendant l'orage.
-
---Qu'a-t-on fait pour les Montauran, pour les Ferdinand qui sont morts
-ou ne se sont jamais soumis? se dit-il à voix basse. A ceux qui ont
-lutté le plus courageusement, on a jeté de misérables pensions, quelque
-lieutenance de Roi dans une forteresse, à la frontière. Évidemment il
-doutait de la Royauté. Mademoiselle d'Esgrignon essayait de rassurer
-son frère sur l'avenir de ce voyage, quand on entendit sur le petit
-pavé sec de la rue, le long des fenêtres du salon, un pas qui annonçait
-Chesnel. Le notaire se montra bientôt à la porte que Joséphin, le vieux
-valet de chambre du comte, ouvrit sans annoncer.
-
---Chesnel, mon garçon.....
-
-Le notaire avait soixante-neuf ans, une tête chenue, un visage carré,
-vénérable, des culottes d'une ampleur qui eussent mérité de Sterne une
-description épique; des bas drapés, des souliers à agrafes d'argent, un
-habit en façon de chasuble, et un grand gilet de tuteur.
-
---..... Tu as été bien outrecuidant de prêter de l'argent au comte
-d'Esgrignon? tu mériterais que je te le rendisse à l'instant et que
-nous ne te vissions jamais, car tu as donné des ailes à ses vices.
-
-Il y eut un moment de silence comme à la Cour quand le Roi réprimande
-publiquement un courtisan. Le vieux notaire avait une attitude humble
-et contrite.
-
---Chesnel, cet enfant m'inquiète, reprit le marquis avec bonté, je veux
-l'envoyer à Paris, pour y servir le Roi. Tu t'entendras avec ma sœur
-pour qu'il y paraisse convenablement... Nous réglerons nos comptes...
-
-Le marquis se retira gravement, en saluant Chesnel par un geste
-familier.
-
---Je remercie monsieur le marquis de ses bontés, dit le vieillard qui
-restait debout.
-
-Mademoiselle Armande se leva pour accompagner son frère; elle avait
-sonné, le valet de chambre était à la porte, un flambeau à la main,
-pour aller coucher son maître.
-
---Asseyez-vous, Chesnel, dit la vieille fille en revenant.
-
-Par ses délicatesses de femme, mademoiselle Armande ôtait toute rudesse
-au commerce du marquis avec son ancien intendant; quoique sous cette
-rudesse, Chesnel devinât une affection magnifique. L'attachement du
-marquis pour son ancien domestique constituait une passion semblable à
-celle que le maître a pour son chien, et qui le porterait à se battre
-avec qui donnerait un coup de pied à sa bête: il la regarde comme une
-partie intégrante de son existence, comme une chose qui, sans être tout
-à fait lui, le représente dans ce qu'il a de plus cher, les sentiments.
-
---Il était temps de faire quitter cette ville à monsieur le comte,
-mademoiselle, dit sentencieusement le notaire.
-
---Oui, répondit-elle. S'est-il permis quelque nouvelle escapade?
-
---Non, mademoiselle.
-
---Eh! bien, pourquoi l'accusez-vous?
-
---Mademoiselle, je ne l'accuse pas. Non, je ne l'accuse pas. Je suis
-bien loin de l'accuser. Je ne l'accuserai même jamais, quoi qu'il fasse!
-
-La conversation tomba. Le Chevalier, être éminemment compréhensif,
-se mit à bâiller comme un homme talonné par le sommeil. Il s'excusa
-gracieusement de quitter le salon et sortit ayant envie de dormir
-autant que de s'aller noyer: le démon de la curiosité lui écarquillait
-les yeux, et de sa main délicate ôtait le coton que le Chevalier avait
-dans les oreilles.
-
---Hé! bien, Chesnel, y a-t-il quelque chose de nouveau? dit
-mademoiselle Armande inquiète.
-
---Oui, reprit Chesnel, il s'agit de ces choses dont il est impossible
-de parler à monsieur le marquis: il tomberait foudroyé par une
-apoplexie.
-
---Dites donc, reprit-elle en penchant sa belle tête sur le dos de sa
-bergère et laissant aller ses bras le long de sa taille comme une
-personne qui attend le coup de la mort sans se défendre.
-
---Mademoiselle, monsieur le comte, qui a tant d'esprit, est le jouet de
-petites gens en train d'épier une grande vengeance: ils nous voudraient
-ruinés, humiliés! Le Président du Tribunal, le sieur du Ronceret, a,
-comme vous savez, les plus hautes prétentions nobiliaires...
-
---Son grand-père était procureur, dit mademoiselle Armande.
-
---Je le sais, dit le notaire. Aussi ne l'avez-vous pas reçu chez vous;
-il ne va pas non plus chez messieurs de Troisville, ni chez le duc de
-Gordon, ni chez le marquis de Casteran; mais il est un des piliers du
-salon du Croisier. Monsieur Félicien du Ronceret, avec qui votre neveu
-peut frayer sans trop se compromettre (il lui faut des compagnons),
-eh! bien, ce jeune homme est le conseiller de toutes ses folies, lui
-et deux ou trois autres qui sont du parti de votre ennemi, de l'ennemi
-de monsieur le Chevalier, de celui qui ne respire que vengeance contre
-vous et contre toute la noblesse. Tous espèrent vous ruiner par votre
-neveu, le voir tombé dans la boue. Cette conspiration est menée par ce
-sycophante de du Croisier qui fait le royaliste; sa pauvre femme ignore
-tout, vous la connaissez, je l'aurais su plus tôt si elle avait des
-oreilles pour entendre le mal. Pendant quelque temps, ces jeunes fous
-n'étaient pas dans le secret, ils n'y mettaient personne; mais, à force
-de rire, les meneurs se sont compromis, les niais ont compris, et,
-depuis les dernières escapades du comte, ils se sont échappés à dire
-quelques mots quand ils étaient ivres. Ces mots m'ont été rapportés par
-des personnes chagrines de voir un si beau, un si noble et si charmant
-jeune homme se perdant à plaisir. Dans ce moment, on le plaint, dans
-quelques jours il sera... je n'ose....
-
---Méprisé, dites, dites, Chesnel! s'écria douloureusement mademoiselle
-Armande.
-
---Hélas! comment voulez-vous empêcher les meilleures gens de la ville,
-qui ne savent que faire du matin jusqu'au soir, de contrôler les
-actions de leur prochain? Ainsi, les pertes de monsieur le comte au
-jeu ont été calculées. Voilà, depuis deux mois, trente mille francs
-d'envolés; et chacun se demande où il les prend. Quand on en parle
-devant moi, je vous les rappelle à l'ordre! Ah! mais.... Croyez-vous,
-leur disais-je ce matin, si l'on a pris les droits utiles et les terres
-de la maison d'Esgrignon, qu'on ait mis la main sur les trésors? Le
-jeune comte a le droit de se conduire à sa guise; et tant qu'il ne vous
-devra pas un sou, vous n'avez pas à dire un mot.
-
-Mademoiselle Armande tendit sa main sur laquelle le vieux notaire mit
-un respectueux baiser.
-
---Bon Chesnel! Mon ami, comment nous trouverez-vous des fonds pour ce
-voyage? Victurnien ne peut aller à la Cour sans s'y tenir à son rang.
-
---Oh! mademoiselle, j'ai emprunté sur le Jard.
-
---Comment, vous n'aviez plus rien! Mon Dieu, s'écria-t-elle, comment
-ferons-nous pour vous récompenser?
-
---En acceptant les cent mille francs que je tiens à votre disposition.
-Vous comprenez que l'emprunt a été secrètement mené pour ne pas
-vous déconsidérer. Aux yeux de la ville, j'appartiens à la maison
-d'Esgrignon.
-
-Quelques larmes vinrent aux yeux de mademoiselle Armande; Chesnel, les
-voyant, prit un pli de la robe de cette noble fille et le baisa.
-
---Ce ne sera rien, reprit-il, il faut que les jeunes gens jettent leur
-gourme. Le commerce des beaux salons de Paris changera le cours des
-idées du jeune homme. Et ici, vraiment, vos vieux amis sont les plus
-nobles cœurs, les plus dignes personnes du monde, mais ils ne sont pas
-amusants. Monsieur le comte pour se désennuyer est obligé de descendre,
-et il finirait par s'encanailler.
-
-Le lendemain la vieille voiture de voyage de la maison d'Esgrignon vit
-le jour, et fut envoyée chez le sellier pour être mise en état. Le
-jeune comte fut solennellement averti par son père, après le déjeuner,
-des intentions formées à son égard: il irait à la Cour demander du
-service au Roi; en voyageant, il devait se déterminer pour une carrière
-quelconque. La marine ou l'armée de terre, les ministères ou les
-ambassades, la Maison du Roi, il n'avait qu'à choisir, tout lui serait
-ouvert. Le Roi saurait sans doute gré aux d'Esgrignon de ne lui avoir
-rien demandé, d'avoir réservé les faveurs du trône pour l'héritier de
-la maison.
-
-Depuis ses folies le jeune d'Esgrignon avait flairé le monde parisien,
-et jugé la vie réelle. Comme il s'agissait pour lui de quitter la
-province et la maison paternelle, il écouta gravement l'allocution de
-son respectable père, sans lui répondre que l'on n'entrait ni dans la
-marine ni dans l'armée comme jadis; que, pour devenir sous-lieutenant
-de cavalerie sans passer par les Écoles spéciales, il fallait servir
-dans les Pages; que les fils des familles les plus illustres allaient
-à Saint-Cyr et à l'École Polytechnique, ni plus ni moins que les fils
-de roturiers, après des concours publics où les gentilshommes couraient
-la chance d'avoir le dessous avec les vilains. En éclairant son père,
-il pouvait ne pas avoir les fonds nécessaires pour un séjour à Paris,
-il laissa donc croire au marquis et à sa tante Armande qu'il aurait à
-monter dans les carrosses du Roi, à paraître au rang que s'attribuaient
-les d'Esgrignon au temps actuel, et à frayer avec les plus grands
-seigneurs. Marri de ne donner à son fils qu'un domestique pour
-l'accompagner, le marquis lui offrit son vieux valet Joséphin, un homme
-de confiance qui aurait soin de lui, qui veillerait fidèlement à ses
-affaires, et de qui le pauvre père se défaisait, espérant le remplacer
-auprès de lui par un jeune domestique.
-
---Souvenez-vous, mon fils, lui dit-il, que vous êtes un Carol, que
-votre sang est un sang pur de toute mésalliance, que votre écusson a
-pour devise: _Il est nôtre!_ qu'il vous permet d'aller partout la tête
-haute, et de prétendre à des reines. Rendez grâce à votre père, comme
-moi je fis au mien. Nous devons à l'honneur de nos ancêtres, saintement
-conservé, de pouvoir regarder tout en face, et de n'avoir à plier le
-genou que devant une maîtresse, devant le roi et devant Dieu. Voilà le
-plus grand de vos priviléges.
-
-Le bon Chesnel avait assisté au déjeuner, il ne s'était pas mêlé des
-recommandations héraldiques, ni des lettres aux puissances du jour;
-mais il avait passé la nuit à écrire à l'un de ses vieux amis, un
-des plus anciens notaires de Paris. La paternité factice et réelle
-que Chesnel portait à Victurnien serait incomprise, si l'on omettait
-de donner cette lettre, comparable peut être au discours de Dédale à
-Icare. Ne faut-il pas remonter jusqu'à la mythologie pour trouver des
-comparaisons dignes de cet homme antique?
-
-
- «Mon cher et respectable Sorbier,
-
- «Je me souviens, avec délices, d'avoir fait mes premières
- armes dans notre honorable carrière chez ton père, où tu m'as
- aimé, pauvre petit clerc que j'étais. C'est à ces souvenirs de
- cléricature, si doux à nos cœurs, que je m'adresse pour réclamer
- de toi le seul service que je t'aurai demandé dans le cours de
- notre longue vie, traversée par ces catastrophes politiques
- auxquelles j'ai dû peut-être l'honneur de devenir ton collègue.
- Ce service, je te le demande, mon ami, sur le bord de la tombe,
- au nom de mes cheveux blancs qui tomberaient de douleur, si tu
- n'obtempérais à mes prières. Sorbier, il ne s'agit ni de moi
- ni des miens. J'ai perdu la pauvre madame Chesnel et n'ai pas
- d'enfants. Hélas! il s'agit de plus que ma famille, si j'en avais
- une; il s'agit du fils unique de monsieur le marquis d'Esgrignon,
- de qui j'ai eu l'honneur d'être l'intendant au sortir de l'Étude,
- où son père m'avait envoyé, à ses frais, dans l'intention de me
- faire faire fortune. Cette maison, où j'ai été nourri, a subi
- tous les malheurs de la Révolution. J'ai pu lui sauver quelque
- bien, mais qu'est-ce en comparaison de l'opulence éteinte?
- Sorbier, je ne saurais t'exprimer à quel point je suis attaché
- à cette grande maison que j'ai vue près de choir dans l'abîme
- des temps: la proscription, la confiscation, la vieillesse et
- point d'enfant! Combien de malheurs! Monsieur le marquis s'est
- marié, sa femme est morte en couches du jeune comte, il ne reste
- aujourd'hui de bien vivant que ce noble, cher et précieux enfant.
- Les destinées de cette maison résident en ce jeune homme, il a
- fait quelques dettes en s'amusant ici. Que devenir en province
- avec cent misérables louis? Oui, mon ami, cent louis, voilà où
- en est la grande maison d'Esgrignon. Dans cette extrémité, son
- père a senti la nécessité de l'envoyer à Paris y réclamer à la
- cour la faveur du Roi. Paris est un lieu bien dangereux pour la
- jeunesse. Il faut la dose de raison qui nous fait notaires pour
- y vivre sagement. Je serais d'ailleurs au désespoir de savoir
- ce pauvre enfant vivant des privations que nous avons connues.
- Te souviens-tu du plaisir avec lequel tu as partagé mon petit
- pain, au parterre du Théâtre-Français, quand nous y sommes restés
- un jour et une nuit pour voir la représentation du _Mariage
- de Figaro_? aveugles que nous étions! Nous étions heureux et
- pauvres, mais un noble ne saurait être heureux dans l'indigence.
- L'indigence d'un noble est une chose contre nature. Ah! Sorbier,
- quand on a eu le bonheur d'avoir, de sa main, arrêté dans sa
- chute l'un des plus beaux arbres généalogiques du royaume,
- il est si naturel de s'y attacher, de l'aimer, de l'arroser,
- de vouloir le voir refleuri, que tu ne t'étonneras point des
- précautions que je prends, et de m'entendre réclamer le concours
- de tes lumières pour faire arriver à bien notre jeune homme. La
- maison d'Esgrignon a destiné la somme de cent mille francs aux
- frais du voyage entrepris par monsieur le comte. Tu le verras,
- il n'y a pas à Paris de jeune homme qui puisse lui être comparé!
- Tu t'intéresseras à lui comme à un fils unique. Enfin je suis
- certain que madame Sorbier n'hésitera pas à le seconder dans la
- tutelle morale dont je t'investis. La pension de monsieur le
- comte Victurnien est fixée à deux mille francs par mois; mais
- tu commenceras par lui en remettre dix mille pour ses premiers
- frais. Ainsi, la famille a pourvu à deux ans de séjour, hors le
- cas d'un voyage à l'étranger, pour lequel nous verrions alors à
- prendre d'autres mesures. Associe-toi, mon vieil ami, à cette
- œuvre, et tiens les cordons de la bourse un peu serrés. Sans
- admonester monsieur le comte, soumets-lui des considérations,
- retiens-le autant que tu pourras, et fais en sorte qu'il
- n'anticipe point d'un mois sur l'autre, sans de valables raisons,
- car il ne faudrait pas le désespérer dans une circonstance où
- l'honneur serait engagé. Informe-toi de ses démarches, de ce
- qu'il fait, des gens qu'il fréquentera; surveille ses liaisons.
- Monsieur le Chevalier m'a dit qu'une danseuse de l'Opéra
- coûtait souvent moins cher qu'une femme de la Cour. Prends des
- informations sur ce point, et retourne-moi ta réponse. Madame
- Sorbier pourrait, si tu es trop occupé, savoir ce que deviendra
- le jeune homme, où il ira. Peut-être l'idée de se faire l'ange
- gardien d'un enfant si charmant et si noble lui sourira-t-elle!
- Dieu lui saurait gré d'avoir accepté cette sainte mission. Son
- cœur tressaillera peut-être en apprenant combien monsieur le
- comte Victurnien court de dangers dans Paris; vous le verrez: il
- est aussi beau que jeune, aussi spirituel que confiant. S'il se
- liait à quelque mauvaise femme, madame Sorbier pourrait mieux
- que toi l'avertir de tous les dangers qu'il courrait. Il est
- accompagné d'un vieux domestique qui pourra te dire bien des
- choses. Sonde Joséphin, à qui j'ai dit de te consulter dans les
- conjectures délicates. Mais pourquoi t'en dirais-je davantage?
- Nous avons été clercs et malins, rappelle-toi nos escapades, et
- aie pour cette affaire quelque retour de jeunesse, mon vieil
- ami. Les soixante mille francs te seront remis en un bon sur le
- Trésor, par un monsieur de notre ville, qui se rend à Paris,» etc.
-
-
-Si le vieux couple eût suivi les instructions de Chesnel, il eût été
-obligé de payer trois espions pour surveiller le comte d'Esgrignon.
-Cependant il y avait dans le choix du dépositaire une ample sagesse. Un
-banquier donne des fonds, tant qu'il en a dans sa caisse, à celui qui
-se trouve crédité chez lui; tandis qu'à chaque besoin d'argent le jeune
-comte serait obligé d'aller faire une visite au notaire qui, certes,
-userait du droit de remontrance. Victurnien pensa trahir sa joie en
-apprenant qu'il aurait deux mille francs par mois. Il ne savait rien de
-Paris. Avec cette somme, il croyait pouvoir y mener un train de Prince.
-
-Le jeune comte partit le surlendemain accompagné des bénédictions
-de tous les habitués du Cabinet des Antiques, embrassé par les
-douairières, comblé de vœux, suivi hors de la ville par son vieux père,
-par sa sœur et par Chesnel, qui, tous trois, avaient les yeux pleins
-de larmes. Ce départ subit défraya pendant plusieurs soirées les
-entretiens de la ville, il remua surtout les cœurs haineux du salon
-de du Croisier. Après avoir juré la perte des d'Esgrignon, l'ancien
-fournisseur, le Président et leurs adhérents voyaient leur proie
-s'échappant. Leur vengeance était fondée sur les vices de cet étourdi,
-désormais hors de leur portée.
-
-Une pente naturelle à l'esprit humain, qui fait souvent une débauchée
-de la fille d'une dévote, une dévote de la fille d'une femme légère,
-la loi des Contraires, qui sans doute est la résultante de la loi
-des Similaires, entraînait Victurnien vers Paris par un désir auquel
-il aurait succombé tôt ou tard. Élevé dans une vieille maison de
-province, entouré de figures douces et tranquilles qui lui souriaient,
-de gens graves affectionnés à leurs maîtres et en harmonie avec les
-couleurs antiques de cette demeure, cet enfant n'avait vu que des
-amis respectables. Excepté le Chevalier séculaire, tous ceux qui
-l'entourèrent avaient des manières posées, des paroles décentes et
-sentencieuses. Il avait été caressé par ces femmes à jupes grises,
-à mitaines brodées, que Blondet vous a dépeintes. L'intérieur de la
-maison paternelle était décoré par un vieux luxe qui n'inspirait
-que les moins folles pensées. Enfin, instruit par un abbé sans
-fausse religion, plein de cette aménité des vieillards assis sur ces
-deux siècles qui apportent dans le nôtre les roses séchées de leur
-expérience et la fleur fanée des coutumes de leur jeunesse, Victurnien,
-que tout aurait dû façonner à des habitudes sérieuses, à qui tout
-conseillait de continuer la gloire d'une maison historique, en prenant
-sa vie comme une grande et belle chose, Victurnien écoutait les plus
-dangereuses idées. Il voyait dans sa noblesse un marchepied bon à
-l'élever au-dessus des autres hommes. En frappant cette idole encensée
-au logis paternel, il en avait senti le creux. Il était devenu le
-plus horrible des êtres sociaux et le plus commun à rencontrer, un
-égoïste conséquent. Amené, par la religion aristocratique du _moi_, à
-suivre ses fantaisies adorées par les premiers qui eurent soin de son
-enfance, et par les premiers compagnons de ses folies de jeunesse, il
-s'était habitué à n'estimer toute chose que par le plaisir qu'elle
-lui rapportait, et à voir de bonnes âmes réparant ses sottises;
-complaisance pernicieuse qui devait le perdre. Son éducation, quelque
-belle et pieuse qu'elle fût, avait le défaut de l'avoir trop isolé, de
-lui avoir caché le train de la vie à son époque, qui, certes, n'est
-pas le train d'une ville de province: sa vraie destinée le menait
-plus haut. Il avait contracté l'habitude de ne pas évaluer le fait à
-sa valeur sociale, mais relative; il trouvait ses actions bonnes en
-raison de leur utilité. Comme les despotes, il faisait la loi pour la
-circonstance; système qui est aux actions du vice ce que la fantaisie
-est aux œuvres d'art, une cause perpétuelle d'irrégularité. Doué d'un
-coup d'œil perçant et rapide, il voyait bien et juste, mais il agissait
-vite et mal. Je ne sais quoi d'incomplet, qui ne s'explique pas et
-qui se rencontre en beaucoup de jeunes gens, altérait sa conduite.
-Malgré son active pensée, si soudaine en ses manifestations; dès que
-la sensation parlait, la cervelle obscurcie semblait ne plus exister.
-Il eût fait l'étonnement des sages, il était capable de surprendre les
-fous. Son désir, comme un grain d'orage, couvrait aussitôt les espaces
-clairs et lucides de son cerveau; puis, après des dissipations contre
-lesquelles il se trouvait sans force, il tombait en des abattements de
-tête, de cœur et de corps, en des prostrations complètes où il était
-imbécile à demi: caractère à traîner un homme dans la boue quand il
-est livré à lui-même, à le conduire au sommet de l'État quand il est
-soutenu par la main d'un ami sans pitié. Ni Chesnel, ni le père, ni la
-tante n'avaient pu pénétrer cette âme qui tenait par tant de coins à la
-poésie, mais frappée d'une épouvantable faiblesse à son centre.
-
-Quand Victurnien fut à quelques lieues de sa ville natale, il n'éprouva
-pas le moindre regret, il ne pensa plus à son vieux père, qui le
-chérissait comme dix générations, ni à sa tante dont le dévouement
-était presque insensé. Il aspirait à Paris avec une violence fatale,
-il s'y était toujours transporté par la pensée comme dans le monde de
-la féerie, et y avait mis la scène de ses plus beaux rêves. Il croyait
-y primer comme dans la ville et dans le Département où régnait le nom
-de son père. Plein, non d'orgueil, mais de vanité, ses jouissances
-s'y agrandissaient de toute la grandeur de Paris. Il franchit la
-distance avec rapidité. De même que la pensée, sa voiture ne mit aucune
-transition entre l'horizon borné de sa province et le monde énorme de
-la capitale. Il descendit rue de Richelieu, dans un bel hôtel près du
-boulevard, et se hâta de prendre possession de Paris comme un cheval
-affamé se rue sur une prairie. Il eut bientôt distingué la différence
-des deux pays. Surpris plus qu'intimidé par ce changement, il reconnut,
-avec la promptitude de son esprit, combien il était peu de chose au
-milieu de cette encyclopédie babylonienne, combien il serait fou de
-se mettre en travers du torrent des idées et des mœurs nouvelles. Un
-seul fait lui suffit. La veille, il avait remis la lettre de son père
-au duc de Lenoncourt, un des seigneurs français le plus en faveur
-auprès du Roi; il l'avait trouvé dans son magnifique hôtel, au milieu
-des splendeurs aristocratiques, le lendemain il le rencontra sur
-le boulevard, à pied, un parapluie à la main, flânant, sans aucune
-distinction, sans son cordon bleu que jadis un chevalier des Ordres
-ne pouvait jamais quitter. Ce duc et pair, Premier Gentilhomme de la
-Chambre du Roi, n'avait pu, malgré sa haute politesse, retenir un
-sourire en lisant la lettre du marquis, son parent. Ce sourire avait
-dit à Victurnien qu'il y avait plus de soixante lieues entre le Cabinet
-des Antiques et les Tuileries; il y avait une distance de plusieurs
-siècles.
-
-A chaque époque, le Trône et la Cour se sont entourés de familles
-favorites sans aucune ressemblance ni de nom ni de caractères avec
-celles des autres règnes. Dans cette sphère, il semble que ce soit le
-Fait et non l'Individu qui se perpétue. Si l'Histoire n'était là pour
-prouver cette observation, elle serait incroyable. La Cour de Louis
-XVIII mettait alors en relief des hommes presque étrangers à ceux qui
-ornaient celle de Louis XV: les Rivière, les Blacas, les d'Avaray,
-les Dambray, les Vaublanc, Vitrolles, d'Autichamp, Larochejaquelein,
-Pasquier, Decazes, Lainé, de Villèle, La Bourdonnaye, etc. Si vous
-comparez la Cour de Henri IV à celle de Louis XIV, vous n'y retrouvez
-pas cinq grandes maisons subsistantes: Villeroy, favori de Louis XIV,
-était le petit-fils d'un secrétaire parvenu sous Charles IX. Le neveu
-de Richelieu n'y est presque rien déjà. Les d'Esgrignon, tout-puissants
-sous Henri IV, quasi princiers sous les Valois, n'avaient aucune
-chance à la Cour de Louis XVIII, qui ne songeait seulement pas à eux.
-Aujourd'hui des noms aussi illustres que celui des maisons souveraines,
-comme les Foix-Grailly, faute d'argent, la seule puissance de ce temps,
-sont dans une obscurité qui équivaut à l'extinction. Aussitôt que
-Victurnien eut jugé ce monde, et il ne le jugea que sous ce rapport en
-se sentant blessé par l'égalité parisienne, monstre qui acheva sous la
-Restauration de dévorer le dernier morceau de l'État social, il voulut
-reconquérir sa place avec les armes dangereuses, quoique émoussées, que
-le siècle laissait à la noblesse: il imita les allures de ceux à qui
-Paris accordait sa coûteuse attention, il sentit la nécessité d'avoir
-des chevaux, de belles voitures, tous les accessoires du luxe moderne.
-Comme le lui dit de Marsay, le premier dandy qu'il trouva dans le
-premier salon où il fut introduit, il fallait _se mettre à la hauteur
-de son époque_. Pour son malheur, il tomba dans le monde des roués
-Parisiens, des de Marsay, des Ronquerolles, des Maximes de Trailles,
-des des Lupeaulx, des Rastignac, des Vandenesse, des Adjuda-Pinto, des
-Beaudenord et des Manerville qu'il trouva chez la marquise d'Espard,
-chez les duchesses de Grandlieu, de Carigliano, chez les marquises
-d'Aiglemont et de Listomère, chez madame de Sérisy, à l'Opéra, aux
-ambassades, partout où le mena son beau nom et sa fortune apparente.
-A Paris, un nom de haute noblesse, reconnu et adopté par le faubourg
-Saint-Germain qui sait ses provinces sur le bout du doigt, est un
-passe-port qui ouvre les portes les plus difficiles à tourner sur leurs
-gonds pour les inconnus et pour les héros de la société secondaire.
-Victurnien trouva tous ses parents aimables et accueillants dès qu'il
-ne se produisit pas en solliciteur: il avait vu sur-le-champ que le
-moyen de ne rien obtenir était de demander quelque chose. A Paris, si
-le premier mouvement est de se montrer protecteur, le second, beaucoup
-plus durable, est de mépriser le protégé. La fierté, la vanité,
-l'orgueil, tous les bons comme les mauvais sentiments du jeune comte le
-portèrent à prendre, au contraire, une attitude agressive. Les ducs de
-Lenoncourt, de Chaulieu, de Navarreins, de Grandlieu, de Maufrigneuse,
-le prince de Blamont-Chauvry se firent alors un plaisir de présenter
-au Roi ce charmant débris d'une vieille famille. Victurnien vint aux
-Tuileries dans un magnifique équipage aux armes de sa maison; mais
-sa présentation lui démontra que le Peuple donnait trop de soucis au
-Roi pour qu'il pensât à sa noblesse. Il devina tout à coup l'ilotisme
-auquel la Restauration, bardée de ses vieillards éligibles et de ses
-vieux courtisans, avait condamné la jeunesse noble. Il comprit qu'il
-n'y avait pour lui de place convenable ni à la Cour, ni dans l'État,
-ni à l'armée, enfin nulle part. Il s'élança donc dans le monde des
-plaisirs. Produit à l'Élysée-Bourbon, chez la duchesse d'Angoulême,
-au pavillon Marsan, il rencontra partout les témoignages de politesse
-superficielle dus à l'héritier d'une vieille famille dont on se souvint
-quand on le vit. C'était encore beaucoup qu'un souvenir. Dans la
-distinction par laquelle on honorait Victurnien, il y avait la pairie
-et un beau mariage; mais sa vanité l'empêcha de déclarer sa position,
-il resta sous les armes de sa fausse opulence. Il fut d'ailleurs si
-complimenté de sa tenue, si heureux de son premier succès, qu'une honte
-éprouvée par bien des jeunes gens, la honte d'abdiquer, lui conseilla
-de garder son attitude. Il prit un petit appartement dans la rue du
-Bac, avec une écurie, une remise et tous les accompagnements de la vie
-élégante à laquelle il se trouva tout d'abord condamné.
-
-Cette mise en scène exigea cinquante mille francs, et le jeune comte
-les obtint contre toutes les prévisions du sage Chesnel, par un
-concours de circonstances imprévues. La lettre de Chesnel arriva bien
-à l'Étude de son ami; mais son ami était décédé. En voyant une lettre
-d'affaires, madame Sorbier, veuve très-peu poétique, la remit au
-successeur du défunt. Maître Cardot, le nouveau notaire, dit au jeune
-comte que le mandat sur le Trésor serait nul, s'il était à l'ordre de
-son prédécesseur. En réponse à l'épître si longuement méditée par le
-vieux notaire de province, Maître Cardot écrivit une lettre de quatre
-lignes, pour toucher, non pas Chesnel, mais la somme. Chesnel fit
-le mandat au nom du jeune notaire qui, peu susceptible d'épouser la
-sentimentalité de son correspondant et enchanté de se mettre aux ordres
-du comte d'Esgrignon, donna tout ce que lui demandait Victurnien. Ceux
-qui connaissent la vie de Paris savent qu'il ne faut pas beaucoup
-de meubles, de voitures, de chevaux et d'élégance pour employer
-cinquante mille francs; mais ils doivent considérer que Victurnien eut
-immédiatement pour une vingtaine de mille francs de dettes chez ses
-fournisseurs, qui d'abord ne voulurent pas de son argent; sa fortune
-étant assez promptement grossie par l'opinion publique et par Joséphin,
-espèce de Chesnel en livrée.
-
-Un mois après son arrivée, Victurnien fut obligé d'aller reprendre une
-dizaine de mille francs chez son notaire. Il avait simplement joué
-au whist chez les ducs de Navarreins, de Chaulieu, de Lenoncourt, et
-au Cercle. Après avoir d'abord gagné quelques milliers de francs, il
-en eut bientôt perdu cinq ou six mille, et sentit la nécessité de
-se faire une bourse de jeu. Victurnien avait l'esprit qui plaît au
-monde et qui permet aux jeunes gens de grande famille de se mettre au
-niveau de toute élévation. Non-seulement il fut aussitôt admis comme
-un personnage dans la bande de la belle jeunesse; mais encore il y fut
-envié. Quand il se vit l'objet de l'envie, il éprouva une satisfaction
-enivrante, peu faite pour lui inspirer des réformes. Il fut, sous ce
-rapport, insensé. Il ne voulut pas penser aux moyens, il puisa dans
-ses sacs comme s'ils devaient toujours se remplir, et se défendit à
-lui-même de réfléchir à ce qu'il adviendrait de ce système. Dans ce
-monde dissipé, dans ce tourbillon de fêtes, on admet les acteurs en
-scène sous leurs brillants costumes, sans s'enquérir de leurs moyens:
-il n'y a rien de plus mauvais goût que de les discuter. Chacun doit
-perpétuer ses richesses comme la nature perpétue la sienne, en secret.
-On cause des détresses échues, on s'inquiète en raillant de la fortune
-de ceux que l'on ne connaît pas, mais on s'arrête là. Un jeune homme
-comme Victurnien, appuyé par les puissances du faubourg Saint-Germain,
-et à qui ses protecteurs eux-mêmes accordaient une fortune supérieure
-à celle qu'il avait, ne fût-ce que pour se débarrasser de lui, tout
-cela très-finement, très-élégamment, par un mot, par une phrase;
-enfin un comte à marier, joli homme, bien pensant, spirituel dont le
-père possédait encore les terres de son vieux marquisat et le château
-héréditaire, ce jeune homme est admirablement accueilli dans toutes les
-maisons où il y a des jeunes femmes ennuyées, des mères accompagnées de
-filles à marier, ou des belles danseuses sans dot. Le monde l'attira
-donc, en souriant, sur les premières banquettes de son théâtre. Les
-banquettes que les marquis d'autrefois occupaient sur la scène existent
-toujours à Paris où les noms changent, mais non les choses.
-
-Victurnien retrouva dans la société du faubourg Saint-Germain où l'on
-se comptait avec le plus de réserve, le double du Chevalier, dans
-la personne du vidame de Pamiers. Le vidame était un chevalier de
-Valois élevé à la dixième puissance, entouré de tous les prestiges
-de la fortune, et jouissant des avantages d'une haute position. Ce
-cher vidame était l'entrepôt de toutes les confidences, la gazette du
-faubourg; discret néanmoins, et comme toutes les gazettes, ne disant
-que ce que l'on peut publier. Victurnien entendit encore professer les
-doctrines transcendantes du Chevalier. Le vidame dit à d'Esgrignon,
-sans le moindre détour, d'avoir des femmes comme il faut, et lui
-raconta ce qu'il faisait à son âge. Ce que le vidame de Pamiers se
-permettait alors, est si loin des mœurs modernes où l'âme et la passion
-jouent un si grand rôle, qu'il est inutile de le raconter à des gens
-qui ne le croiraient pas. Mais cet excellent vidame fit mieux, il dit
-en forme de conclusion à Victurnien:--Je vous donne à dîner demain au
-cabaret. Après l'Opéra où nous irons digérer, je vous mènerai dans
-une maison où vous trouverez des personnes qui ont le plus grand désir
-de vous voir. Le vidame lui donna un délicieux dîner au Rocher de
-Cancale, où il trouva trois invités seulement: de Marsay, Rastignac et
-Blondet. Émile Blondet était un compatriote du jeune comte, un écrivain
-qui tenait à la haute société par sa liaison avec une charmante jeune
-femme, arrivée de la province de Victurnien, cette demoiselle de
-Troisville mariée au comte de Montcornet, un des généraux de Napoléon
-qui avait passé aux Bourbons. Le vidame professait une profonde
-mésestime pour les dîners où les convives dépassaient le nombre six.
-Selon lui, dans ce cas, il n'y avait plus ni conversation, ni cuisine,
-ni vins goûtés en connaissance de cause.
-
---Je ne vous ai pas appris encore où je vous mènerai ce soir, cher
-enfant, dit-il en prenant Victurnien par les mains et les lui tapotant.
-Vous irez chez mademoiselle des Touches, où seront en petit comité
-toutes les jeunes jolies femmes qui ont des prétentions à l'esprit. La
-littérature, l'art, la poésie, enfin les talents y sont en honneur.
-C'est un de nos anciens bureaux d'esprit, mais vernissé de morale
-monarchique, la livrée de ce temps-ci.
-
---C'est quelquefois ennuyeux et fatigant comme une paire de bottes
-neuves, mais il s'y trouve des femmes à qui l'on ne peut parler que là,
-dit de Marsay.
-
---Si tous les poètes qui viennent y décrotter leurs muses ressemblaient
-à notre compagnon, dit Rastignac en frappant familièrement sur l'épaule
-de Blondet, on s'amuserait. Mais l'ode, la ballade, les méditations à
-petits sentiments, les romans à grandes marges infestent un peu trop
-l'esprit et les canapés.
-
---Pourvu qu'ils ne gâtent pas les femmes et qu'ils corrompent les
-jeunes filles, dit de Marsay, je ne les hais pas.
-
---Messieurs, dit en souriant Blondet, vous empiétez sur mon champ
-littéraire.
-
---Tais-toi, tu nous as volé la plus charmante femme du monde, heureux
-drôle, s'écria Rastignac, nous pouvons bien te prendre tes moins
-brillantes idées.
-
---Oui, le coquin est heureux, dit le vidame en prenant Blondet par
-l'oreille et la lui tortillant, mais Victurnien sera peut-être plus
-heureux ce soir...
-
---Déjà! s'écria de Marsay. Le voilà depuis un mois ici, à peine a-t-il
-eu le temps de secouer la poudre de son vieux manoir, d'essuyer la
-saumure où sa tante l'avait conservé; à peine a-t-il eu un cheval
-anglais un peu propre, un tilbury à la mode, un groom.
-
---Non, non, il n'a pas de groom, dit Rastignac en interrompant de
-Marsay; il a une manière de petit paysan qu'il a amené _de son
-endroit_, et que Buisson, le tailleur qui comprend le mieux les habits
-de livrée, déclarait inhabile à porter une veste.
-
---Le fait est que vous auriez dû, dit gravement le vidame, vous modeler
-sur Beaudenord, qui a sur vous tous, mes petits amis, l'avantage de
-posséder le vrai tigre anglais...
-
---Voilà donc, messieurs, où en sont les gentilshommes en France,
-s'écria Victurnien. Pour eux la grande question est d'avoir un tigre,
-un cheval anglais et des babioles...
-
---Ouais, dit Blondet, en montrant Victurnien,
-
- Le bon sens de monsieur quelquefois m'épouvante.
-
-Eh! bien, oui, jeune moraliste, vous en êtes là. Vous n'avez même plus,
-comme le cher vidame, la gloire des profusions qui l'ont rendu célèbre
-il y a cinquante ans! Nous faisons de la débauche à un second étage,
-rue Montorgueil. Il n'y a plus de guerre avec le Cardinal ni de camp du
-Drap d'or. Enfin, vous, comte d'Esgrignon, vous soupez avec un sieur
-Blondet, fils cadet d'un misérable juge de province, à qui vous ne
-donniez pas la main là-bas, et qui dans dix ans peut s'asseoir à côté
-de vous parmi les pairs du royaume. Après cela, croyez en vous, si vous
-pouvez!
-
---Eh! bien, dit Rastignac, nous sommes passés du Fait à l'Idée, de la
-force brutale à la force intellectuelle, nous parlons...
-
---Ne parlons pas de nos désastres, dit le vidame, j'ai résolu de mourir
-gaiement. Si notre ami n'a pas encore de tigre, il est de la race des
-lions, il n'en a pas besoin.
-
---Il ne peut s'en passer, dit Blondet, il était trop nouvellement
-arrivé.
-
---Quoique son élégance soit encore neuve, nous l'adoptons, reprit de
-Marsay. Il est digne de nous, il comprend son époque, il a de l'esprit,
-il est noble, il est gentil, nous l'aimerons, nous le servirons, nous
-le pousserons...
-
---Où? dit Blondet.
-
---Curieux! répliqua Rastignac.
-
---Avec qui s'emménage-t-il ce soir? demanda de Marsay.
-
---Avec tout un sérail, dit le vidame.
-
---Peste, qu'est-ce donc, reprit de Marsay, pour que le cher vidame nous
-tienne rigueur en tenant parole à l'infante? j'aurais bien du malheur
-si je ne la connaissais pas...
-
---J'ai pourtant été fat comme lui, dit le vidame en montrant de Marsay.
-
-Après le dîner, qui fut très-agréable, et sur un ton soutenu de
-charmante médisance et de jolie corruption, Rastignac et de Marsay
-accompagnèrent le vidame et Victurnien à l'Opéra pour pouvoir les
-suivre chez mademoiselle des Touches. Ces deux roués y allèrent à
-l'heure calculée où devait finir la lecture d'une tragédie, ce qu'ils
-regardaient comme la chose la plus malsaine à prendre entre onze heures
-et minuit. Ils venaient pour espionner Victurnien et le gêner par leur
-présence: véritable malice d'écolier, mais aigrie par le fiel du dandy
-jaloux. Victurnien avait cette effronterie de page qui aide beaucoup
-à l'aisance; aussi, en observant le nouveau-venu faisant son entrée,
-Rastignac s'étonna-t-il de sa prompte initiation aux belles manières du
-moment.
-
---Ce petit d'Esgrignon ira loin, n'est-ce pas? dit-il à son compagnon.
-
---C'est selon, répondit de Marsay, mais il va bien.
-
-Le vidame présenta le jeune comte à l'une des duchesses les plus
-aimables, les plus légères de cette époque, et dont les aventures ne
-firent explosion que cinq ans après. Dans tout l'éclat de sa gloire,
-soupçonnée déjà de quelques légèretés, mais sans preuve, elle obtenait
-alors le relief que prête à une femme comme à un homme la calomnie
-parisienne: la calomnie n'atteint jamais les médiocrités qui enragent
-de vivre en paix. Cette femme était enfin la duchesse de Maufrigneuse,
-une demoiselle d'Uxelles, dont le beau-père existait encore, et qui
-ne fut princesse de Cadignan que plus tard. Amie de la duchesse
-de Langeais, amie de la vicomtesse de Beauséant, deux splendeurs
-disparues, elle était intime avec la marquise d'Espard, à qui elle
-disputait en ce moment la fragile royauté de la Mode. Une parenté
-considérable la protégea pendant long-temps; mais elle appartenait
-à ce genre de femmes qui, sans qu'on sache à quoi, où, ni comment,
-dévoreraient les revenus de la Terre et ceux de la Lune si l'on pouvait
-les toucher. Son caractère ne faisait que se dessiner, de Marsay seul
-l'avait approfondi. En voyant le vidame amenant Victurnien à cette
-délicieuse personne, ce redouté dandy se pencha vers l'oreille de
-Rastignac.
-
---Mon cher, il sera, dit-il, _uist!_ sifflé comme un polichinelle par
-un cocher de fiacre.
-
-Ce mot horriblement vulgaire présidait admirablement les événements
-de cette passion. La duchesse de Maufrigneuse s'était affolée de
-Victurnien après l'avoir sérieusement étudié. Un amoureux qui eût vu
-le regard angélique par lequel elle remercia le vidame de Pamiers eût
-été jaloux d'une semblable expression d'amitié. Les femmes sont comme
-des chevaux lâchés dans un steppe quand elles se trouvent, comme la
-duchesse en présence du vidame, sur un terrain sans danger: elles
-sont naturelles alors, elles aiment peut-être à donner ainsi des
-échantillons de leurs tendresses secrètes. Ce fut un regard discret,
-d'œil à d'œil, sans répétition possible dans aucune glace, et que
-personne ne surprit.
-
---Comme elle s'est préparée! dit Rastignac à Marsay. Quelle toilette de
-vierge, quelle grâce de cygne dans son col de neige, quels regards de
-Madone inviolée, quelle robe blanche, quelle ceinture de petite fille!
-Qui dirait que tu as passé par là?
-
---Mais elle est ainsi par cela même, répondit de Marsay d'un air de
-triomphe.
-
-Les deux jeunes gens échangèrent un sourire. Madame de Maufrigneuse
-surprit ce sourire et devina le discours. Elle lança aux deux roués
-une de ces œillades que les Françaises ne connaissaient pas avant
-la paix, et qui ont été importées par les Anglaises avec les formes
-de leur argenterie, leurs harnais, leurs chevaux et leurs piles de
-glace britannique qui rafraîchissent un salon quand il s'y trouve
-une certaine quantité de _ladies_. Les deux jeunes gens devinrent
-sérieux comme des commis qui attendent une gratification au bout
-de la remontrance que leur fait un directeur. En s'amourachant de
-Victurnien, la duchesse s'était résolue à jouer ce rôle d'Agnès
-romantique, que plusieurs femmes imitèrent pour le malheur de la
-jeunesse d'aujourd'hui. Madame de Maufrigneuse venait de s'improviser
-ange, comme elle méditait de tourner à la littérature et à la science
-vers quarante ans au lieu de tourner à la dévotion. Elle tenait à ne
-ressembler à personne. Elle se créait des rôles et des robes, des
-bonnets et des opinions, des toilettes et des façons d'agir originales.
-Après son mariage, quand elle était encore quasi jeune fille, elle
-avait joué la femme instruite et presque perverse: elle s'était permis
-des reparties compromettantes auprès des gens superficiels, mais qui
-prouvaient son ignorance aux vrais connaisseurs. Comme l'époque de
-ce mariage lui défendait de dérober à la connaissance des temps la
-moindre petite année, et qu'elle atteignait à l'âge de vingt-six ans,
-elle avait inventé de se faire immaculée. Elle paraissait à peine
-tenir à la terre, elle agitait ses grandes manches, comme si c'eût
-été des ailes. Son regard prenait la fuite au ciel à propos d'un mot,
-d'une idée, d'un regard un peu trop vifs. La madone de Piola, ce grand
-peintre génois, assassiné par jalousie au moment où il était en train
-de donner une seconde édition de Raphaël, cette madone la plus chaste
-de toutes et qui se voit à peine sous sa vitre dans une petite rue de
-Gênes, cette céleste madone était une Messaline, comparée à la duchesse
-de Maufrigneuse. Les femmes se demandaient comment la jeune étourdie
-était devenue, en une seule toilette, la séraphique beauté voilée qui
-semblait, suivant une expression à la mode, avoir une âme blanche comme
-la dernière tombée de neige sur la plus haute des Alpes, comment elle
-avait si promptement résolu le problème jésuitique de si bien montrer
-une gorge plus blanche que son âme en la cachant sous la gaze; comment
-elle pouvait être si immatérielle en coulant son regard d'une façon si
-assassine. Elle avait l'air de promettre mille voluptés par ce coup
-d'œil presque lascif quand, par un soupir ascétique plein d'espérance
-pour une meilleure vie, sa bouche paraissait dire qu'elle n'en
-réaliserait aucune. Des jeunes gens naïfs, il y en avait quelques-uns
-à cette époque dans la Garde Royale, se demandaient si, même dans les
-dernières intimités, on tuteyait cette espèce de Dame Blanche, vapeur
-sidérale tombée de la Voie Lactée. Ce système, qui triompha pendant
-quelques années, fut très-profitable aux femmes qui avaient leur
-élégante poitrine doublée d'une philosophie forte, et qui couvraient
-de grandes exigences sous ces petites manières de sacristie. Pas une
-de ces créatures célestes n'ignorait ce que pouvait leur rapporter en
-bon amour l'envie qui prenait à tout homme bien né de les rappeler
-sur la terre. Cette mode leur permettait de rester dans leur empyrée
-semi-catholique et semi-ossianique; elles pouvaient et voulaient
-ignorer tous les détails vulgaires de la vie, ce qui accommodait
-bien des questions. L'application de ce système deviné par de Marsay
-explique son dernier mot à Rastignac, qu'il vit presque jaloux de
-Victurnien.
-
---Mon petit, lui dit-il, reste où tu es: notre Nucingen te fera ta
-fortune, tandis que la duchesse te ruinerait: c'est une femme trop
-chère.
-
-Rastignac laissa partir de Marsay sans en demander davantage: il savait
-son Paris. Il savait que la plus précieuse, la plus noble, que la femme
-la plus désintéressée du monde, à qui l'on ne saurait faire accepter
-autre chose qu'un bouquet, devient aussi dangereuse pour un jeune homme
-que les filles d'Opéra d'autrefois. En effet, il n'y a plus de filles
-d'Opéra, elles sont passées à l'état mythologique. Les mœurs actuelles
-des théâtres ont fait des danseuses et des actrices quelque chose
-d'amusant comme une déclaration des Droits de la Femme, des poupées qui
-se promènent le matin en mères de famille vertueuses et respectables,
-avant de montrer leurs jambes le soir en pantalon collant dans un rôle
-d'homme. Du fond de son cabinet de province, le bon Chesnel avait
-bien deviné l'un des écueils sur lesquels le jeune comte pouvait se
-briser. La poétique auréole chaussée par madame de Maufrigneuse éblouit
-Victurnien qui fut cadenassé dans la première heure, attaché à cette
-ceinture de petite fille, accroché à ces boucles tournées par la main
-des fées. L'enfant déjà si corrompu crut à ce fatras de virginités en
-mousseline, à cette suave expression délibérée comme une loi dans les
-deux Chambres. Ne suffit-il pas que celui qui doit croire aux mensonges
-d'une femme y croie? Le reste du monde a la valeur des personnages
-d'une tapisserie pour deux amants. La duchesse était, sans compliment,
-une des dix plus jolies femmes de Paris, avouées, reconnues. Vous
-savez qu'il y a dans le monde amoureux autant de _plus jolies femmes
-de Paris_, que de _plus beaux livres de l'époque_ dans la littérature.
-A l'âge de Victurnien, la conversation qu'il eut avec la duchesse peut
-se soutenir sans trop de fatigue. Assez jeune et assez peu au fait de
-la vie parisienne, il n'eut pas besoin d'être sur ses gardes, ni de
-veiller sur ses moindres mots et sur ses regards. Ce sentimentalisme
-religieux, qui se traduit chez chaque interlocuteur en arrière-pensées
-très-drôlatiques, exclut la douce familiarité, l'abandon spirituel
-des anciennes causeries françaises: on s'y aime entre deux nuages.
-Victurnien avait précisément assez d'innocence départementale pour
-demeurer dans une extase fort convenable et non jouée qui plut à la
-duchesse, car les femmes ne sont pas plus les dupes des comédies que
-jouent les hommes que des leurs. Madame de Maufrigneuse estima, non
-sans effroi, l'erreur du jeune comte à six bons mois d'amour pur.
-Elle était si délicieuse à voir en colombe, étouffant la lueur de ses
-regards sous les franges dorées de ses cils, que la marquise d'Espard,
-en venant lui dire adieu, commença par lui souffler: «Bien! très-bien!
-ma chère!» à l'oreille. Puis la belle marquise laissa sa rivale voyager
-sur la carte moderne du pays de Tendre, qui n'est pas une conception
-aussi ridicule que le pensent quelques personnes. Cette carte se
-regrave de siècle en siècle avec d'autres noms et mène toujours à la
-même capitale. En une heure de tête à tête public, dans un coin, sur
-un divan, la duchesse amena d'Esgrignon aux générosités scipionesques,
-aux dévouements amadisiens, aux abnégations du moyen âge qui commençait
-alors à montrer ses dagues, ses machicoulis, ses cottes, ses hauberts,
-ses souliers à la poulaine, et tout son romantique attirail de carton
-peint. Elle fut d'ailleurs admirable d'idées inexprimées, et fourrées
-dans le cœur de Victurnien comme des aiguilles dans une pelote, une
-à une, de façon distraite et discrète. Elle fut merveilleuse de
-réticences, charmante d'hypocrisie, prodigue de promesses subtiles qui
-fondaient à l'examen comme de la glace au soleil après avoir rafraîchi
-l'espoir, enfin très-perfide de désirs conçus et inspirés. Cette belle
-rencontre finit par le nœud coulant d'une invitation à venir la voir,
-passé avec ces manières chattemites que l'écriture imprimée ne peindra
-jamais.
-
---Vous m'oublierez! disait-elle, vous verrez tant de femmes empressées
-à vous faire la cour au lieu de vous éclairer...--Mais vous me
-reviendrez désabusé.--Viendrez-vous, auparavant?... Non. Comme vous
-voudrez.--Moi je dis tout naïvement que vos visites me plairaient
-beaucoup. Les gens qui ont de l'âme sont si rares, et je vous en
-crois.--Allons, adieu, l'on finirait par causer de nous si nous
-causions davantage.
-
-A la lettre, elle s'envola. Victurnien ne resta pas long-temps après
-le départ de la duchesse; mais il demeura cependant assez pour laisser
-deviner son ravissement par cette attitude des gens heureux, qui tient
-à la fois de la discrétion calme des inquisiteurs et de la béatitude
-concentrée des dévotes qui sortent absoutes du confessionnal.
-
---Madame de Maufrigneuse est allée au but assez lestement ce soir, dit
-la duchesse de Grandlieu, quand il n'y eut plus que six personnes dans
-le petit salon de mademoiselle des Touches: des Lupeaulx, un maître des
-requêtes en faveur auprès de la duchesse, Vandenesse, la vicomtesse de
-Grandlieu et madame de Sérisy.
-
---D'Esgrignon et Maufrigneuse sont deux noms qui devaient s'accrocher,
-répondit madame de Sérisy qui avait la prétention de dire des mots.
-
---Depuis quelques jours elle s'est mise au vert dans le platonisme, dit
-des Lupeaulx.
-
---Elle ruinera ce pauvre innocent, dit Charles de Vandenesse.
-
---Comment l'entendez-vous? demanda mademoiselle des Touches.
-
---Oh! moralement et financièrement, ça ne fait pas de doute, dit la
-vicomtesse en se levant.
-
-Ce mot cruel eut de cruelles réalités pour le jeune comte d'Esgrignon.
-Le lendemain matin, il écrivit à sa tante une lettre où il lui peignit
-ses débuts dans le monde élevé du faubourg Saint-Germain sous les vives
-couleurs que jette le prisme de l'amour. Il expliqua l'accueil qu'il
-recevait partout, de manière à satisfaire l'orgueil de son père. Le
-marquis se fit lire deux fois cette longue lettre et se frotta les
-mains en entendant le récit du dîner donné par le vidame de Pamiers,
-une vieille connaissance à lui, et de la présentation de son fils à
-la duchesse; mais il se perdit en conjectures sans pouvoir comprendre
-la présence du fils cadet d'un juge, du sieur Blondet, qui avait été
-Accusateur Public pendant la Révolution. Il y eut fête ce soir-là dans
-le Cabinet des Antiques: on s'y entretint des succès du jeune comte. On
-fut si discret sur madame de Maufrigneuse que le Chevalier fut le seul
-homme à qui l'on se confia. Cette lettre était sans _post-scriptum_
-financier, sans la conclusion désagréable relative au nerf de la
-guerre que tout jeune homme ajoute en pareil cas. Mademoiselle Armande
-communiqua la lettre à Chesnel. Chesnel fut heureux sans élever la
-moindre objection. Il était clair, comme le disaient le Chevalier et le
-marquis, qu'un jeune homme aimé par la duchesse de Maufrigneuse allait
-être un des héros de la Cour, où, comme autrefois, on parvenait à tout
-par les femmes. Le jeune comte n'avait pas mal choisi. Les douairières
-racontèrent toutes les histoires galantes des Maufrigneuse depuis Louis
-XIII jusqu'à Louis XVI, elles firent grâce des règnes antérieurs; enfin
-elles furent enchantées. On loua beaucoup madame de Maufrigneuse de
-s'intéresser à Victurnien. Le cénacle du Cabinet des Antiques eût été
-digne d'être écouté par un auteur dramatique qui aurait voulu faire
-de la vraie comédie. Victurnien reçut des lettres charmantes de son
-père, de sa tante, du Chevalier qui se rappelait au souvenir du vidame,
-avec lequel il était allé à Spa, lors du voyage que fit, en 1778, une
-célèbre princesse hongroise. Chesnel écrivit aussi. Dans toutes les
-pages éclatait l'adulation à laquelle on avait habitué ce malheureux
-enfant. Mademoiselle Armande semblait être de moitié dans les plaisirs
-de madame de Maufrigneuse. Heureux de l'approbation de sa famille, le
-jeune comte entra vigoureusement dans le sentier périlleux et coûteux
-du dandysme. Il eut cinq chevaux, il fut modéré: de Marsay en avait
-quatorze. Il rendit au vidame, à de Marsay, à Rastignac, et même à
-Blondet le dîner reçu. Ce dîner coûta cinq cents francs. Le provincial
-fut fêté par ces messieurs, sur la même échelle, grandement. Il joua
-beaucoup, et malheureusement, au whist, le jeu à la mode. Il organisa
-son oisiveté de manière à être occupé. Victurnien alla tous les matins
-de midi à trois heures chez la duchesse; de là, il la retrouvait au
-bois de Boulogne, lui à cheval, elle en voiture. Si ces deux charmants
-partenaires faisaient quelques parties à cheval, elles avaient lieu
-par de belles matinées. Dans la soirée, le monde, les bals, les fêtes,
-les spectacles se partageaient les heures du jeune comte. Victurnien
-brillait partout, car partout il jetait les perles de son esprit, il
-jugeait par des mots profonds les hommes, les choses, les événements:
-vous eussiez dit d'un arbre à fruit qui ne donnait que des fleurs. Il
-mena cette lassante vie où l'on dissipe plus d'âme encore peut-être
-que d'argent, où s'enterrent les plus beaux talents, où meurent les
-plus incorruptibles probités, où s'amollissent les volontés les mieux
-trempées. La duchesse, cette créature si blanche, si frêle, si ange,
-se plaisait à la vie dissipée des garçons: elle aimait à voir les
-premières représentations, elle aimait le drôle, l'imprévu. Elle ne
-connaissait pas le cabaret: d'Esgrignon lui arrangea une charmante
-partie au Rocher de Cancale avec la société des aimables roués qu'elle
-pratiquait en les moralisant, et qui fut d'une gaieté, d'un spirituel,
-d'un amusant égal au prix du souper. Cette partie en amena d'autres.
-Néanmoins ce fut pour Victurnien une passion angélique. Oui, madame
-de Maufrigneuse restait un ange que les corruptions de la terre
-n'atteignait point: un ange aux Variétés devant ces farces à demi
-obscènes et populacières qui la faisaient rire, un ange au milieu du
-feu croisé des délicieuses plaisanteries et des chroniques scandaleuses
-qui se disaient aux parties fines, un ange pâmée au Vaudeville en loge
-grillée, un ange en remarquant les poses des danseuses de l'Opéra et
-les critiquant avec la science d'un vieillard du coin de la reine, un
-ange à la Porte-Saint-Martin, un ange aux petits théâtres du boulevard,
-un ange au bal masqué où elle s'amusait comme un écolier; un ange qui
-voulait que l'amour vécût de privations, d'héroïsme, de sacrifices,
-et qui faisait changer à d'Esgrignon un cheval dont la robe lui
-déplaisait, qui le voulait dans la tenue d'un lord anglais riche d'un
-million de rente. Elle était un ange au jeu. Certes aucune bourgeoise
-n'aurait su dire angéliquement comme elle à d'Esgrignon: Mettez au jeu
-pour moi! Elle était si divinement folle quand elle faisait une folie,
-que c'était à vendre son âme au diable pour entretenir cet ange dans le
-goût des joies terrestres.
-
-Après son premier hiver, le jeune comte avait pris chez monsieur
-Cardot, qui se gardait bien d'user du droit de remontrance, la
-bagatelle de trente mille francs au delà de la somme envoyée par
-Chesnel. Un refus extrêmement poli du notaire à une nouvelle demande,
-apprit ce débet à Victurnien, qui se choqua d'autant plus du refus,
-qu'il avait perdu six mille francs au Club et qu'il les lui fallait
-pour y retourner. Après s'être formalisé du refus de maître Cardot, qui
-avait eu pour trente mille francs de confiance en lui, tout en écrivant
-à Chesnel, mais qui faisait sonner haut cette prétendue confiance
-devant le favori de la belle duchesse de Maufrigneuse, d'Esgrignon fut
-obligé de lui demander comment il devait s'y prendre, car il s'agissait
-d'une dette d'honneur.
-
---Tirez quelques lettres de change sur le banquier de votre père,
-portez-les à son correspondant qui les escomptera sans doute, puis
-écrivez à votre famille d'en remettre les fonds chez ce banquier.
-
-Dans la détresse où il était, le jeune comte entendit une voix
-intérieure qui lui jeta le nom de du Croisier dont les dispositions
-envers l'aristocratie, aux genoux de laquelle il l'avait vu, lui
-étaient complétement inconnus. Il écrivit donc à ce banquier une lettre
-très-dégagée, par laquelle il lui apprenait qu'il tirait sur lui une
-lettre de change de dix mille francs, dont les fonds lui seraient remis
-au reçu de sa lettre par monsieur Chesnel ou par mademoiselle Armande
-d'Esgrignon. Puis il écrivit deux lettres attendrissantes à Chesnel
-et à sa tante. Quand il s'agit de se précipiter dans les abîmes, les
-jeunes gens font preuve d'une adresse, d'une habileté singulières, ils
-ont du bonheur. Victurnien trouva dans la matinée le nom, l'adresse des
-banquiers parisiens en relation avec du Croisier, les Keller que de
-Marsay lui indiqua. De Marsay savait tout à Paris. Les Keller remirent
-à d'Esgrignon sous escompte, sans mot dire, le montant de la lettre de
-change: ils devaient à du Croisier. Cette dette de jeu n'était rien en
-comparaison de l'état des choses au logis. Il pleuvait des mémoires
-chez Victurnien.
-
---Tiens! tu t'occupes de ça, dit un matin Rastignac à d'Esgrignon
-en riant. Tu les mets en ordre, mon cher. Je ne te croyais pas si
-bourgeois.
-
---Mon cher enfant, il faut bien y penser, j'en ai là pour vingt et
-quelques mille francs.
-
-De Marsay qui venait chercher d'Esgrignon pour une course au clocher,
-sortit de sa poche un élégant petit portefeuille, y prit vingt mille
-francs, et les lui présenta.
-
---Voilà, dit-il, la meilleure manière de ne pas les perdre, je suis
-aujourd'hui doublement enchanté de les avoir gagnés hier à milord
-Dudley.
-
-Cette grâce française séduisit au dernier point d'Esgrignon qui crut
-à l'amitié, qui ne paya point ses mémoires et se servit de cet argent
-pour ses plaisirs. De Marsay, suivant une expression de la langue des
-dandies, voyait avec un indicible plaisir d'Esgrignon s'enfonçant, il
-prenait plaisir à s'appuyer le bras sur son épaule avec toutes les
-chatteries de l'amitié pour y peser et le faire disparaître plus tôt,
-car il était jaloux de l'éclat avec lequel s'affichait la duchesse pour
-d'Esgrignon, quand elle avait réclamé le huis-clos pour lui. C'était,
-d'ailleurs, un de ces rudes goguenards qui se plaisent dans le mal
-comme les femmes turques dans le bain. Aussi, quand il eut remporté le
-prix de la course, et que les parieurs furent réunis chez un aubergiste
-où ils déjeunèrent, et où l'on trouva quelques bonnes bouteilles de
-vin, de Marsay dit-il en riant à d'Esgrignon:--Ces mémoires dont tu
-t'inquiètes ne sont certainement pas les tiens.
-
---Et s'en inquiéterait-il? répliqua Rastignac.
-
---Et à qui appartiendraient-ils donc, demanda d'Esgrignon.
-
---Tu ne connais donc pas la position de la duchesse? dit de Marsay en
-remontant à cheval.
-
---Non, répondit d'Esgrignon intrigué.
-
---Hé! bien, mon cher, repartit de Marsay, voici: trente mille francs
-chez Victorine, dix-huit mille francs chez Houbigant, un compte chez
-Herbault, chez Nattier, chez Nourtier, chez les petites Latour, en tout
-cent mille francs.
-
---Un ange, dit d'Esgrignon en levant les yeux au ciel.
-
---Voilà le compte de ses ailes, s'écria bouffonnement Rastignac.
-
---Elle doit tout cela, mon cher, répondit de Marsay, précisément parce
-qu'elle est un ange; mais nous avons tous rencontré des anges dans ces
-situations-là, dit-il en regardant Rastignac. Les femmes sont sublimes
-en ceci qu'elles n'entendent rien à l'argent, elles ne s'en mêlent pas,
-cela ne les regarde point; elles sont priées au _banquet de la vie_,
-selon le mot de je ne sais quel poète crevé à l'hôpital.
-
---Comment savez-vous cela, tandis que je ne le sais pas? répondit
-naïvement d'Esgrignon.
-
---Tu seras le dernier à le savoir, comme elle sera la dernière à
-apprendre que tu as des dettes.
-
---Je lui croyais cent mille livres de rente, dit d'Esgrignon.
-
---Son mari, reprit de Marsay, est séparé d'elle et vit à son régiment
-où il fait des économies, car il a quelques petites dettes aussi,
-notre cher duc! D'où venez-vous? Apprenez donc à faire, comme nous,
-les comptes de vos amis. Mademoiselle Diane (je l'ai aimée pour son
-nom!), Diane d'Uxelles s'est mariée avec soixante mille livres de rente
-à elle, sa maison est depuis huit ans montée sur un pied de deux cent
-mille livres de rente; il est clair qu'en ce moment, ses terres sont
-toutes hypothéquées au delà de leur valeur; il faudra quelque beau
-matin fondre la cloche, et l'ange sera mis en fuite par... faut-il le
-dire? par des huissiers qui auront l'impudeur de saisir un ange comme
-ils empoigneraient l'un de nous.
-
---Pauvre ange!
-
---Eh! mon cher, il en coûte fort cher de rester dans le Paradis
-parisien, il faut se blanchir le teint et les ailes tous les matins,
-dit Rastignac.
-
-Comme il était passé par la tête de d'Esgrignon d'avouer ses embarras
-à sa chère Diane, il lui passa comme un frisson en pensant qu'il
-devait déjà soixante mille francs et qu'il avait pour dix mille francs
-de mémoires à venir. Il revint assez triste. Sa préoccupation mal
-déguisée fut remarquée par ses amis, qui se dirent à dîner:--Ce petit
-d'Esgrignon s'enfonce! il n'a pas le pied parisien, il se brûlera la
-cervelle. C'est un petit sot, etc.
-
-Le jeune comte fut consolé promptement. Son valet de chambre lui remit
-deux lettres. D'abord une lettre de Chesnel, qui sentait le rance de
-la fidélité grondeuse et des phrases rubriquées de probité; il la
-respecta, la garda pour le soir. Puis une seconde lettre où il lut avec
-un plaisir infini les phrases cicéroniennes par lesquelles du Croisier,
-à genoux devant lui comme Sganarelle devant Géronte, le suppliait
-à l'avenir de lui épargner l'affront de faire déposer à l'avance
-l'argent des lettres de change qu'il daignerait tirer sur lui. Cette
-lettre finissait par une phrase qui ressemblait si bien à une caisse
-ouverte et pleine d'écus au service de la noble maison d'Esgrignon,
-que Victurnien fit le geste de Sganarelle, de Mascarille et de tous
-ceux qui sentent des démangeaisons de conscience au bout des doigts. En
-se sachant un crédit illimité chez les Keller, il décacheta gaiement
-la lettre de Chesnel; il s'attendait aux quatre pages pleines, à la
-remontrance débordant à pleins bords, il voyait déjà les mots habituels
-de prudence, honneur, esprit de conduite, etc., etc. Il eut le vertige
-en lisant ces mots:
-
-
- «Monsieur le Comte,
-
- »Il ne me reste, de toute ma fortune, que deux cent mille francs;
- je vous supplie de ne pas aller au delà, si vous faites l'honneur
- de les prendre au plus dévoué des serviteurs de votre famille et
- qui vous présente ses respects.
-
- «CHESNEL.»
-
-
---C'est un homme de Plutarque, se dit Victurnien en jetant la lettre
-sur sa table. Il éprouva du dépit, il se sentait petit devant tant de
-grandeur.--Allons, il faut se réformer, se dit-il.
-
-Au lieu de dîner au Restaurant où il dépensait à chaque dîner, entre
-cinquante et soixante francs, il fit l'économie de dîner chez la
-duchesse de Maufrigneuse, à laquelle il raconta l'anecdote de la lettre.
-
---Je voudrais voir cet homme-là, dit-elle en faisant briller ses yeux
-comme deux étoiles fixes.
-
---Qu'en feriez-vous?
-
---Mais je le chargerais de mes affaires.
-
-Diane était divinement mise, elle voulut faire honneur de sa toilette à
-Victurnien qui fut fasciné par la légèreté avec laquelle elle traitait
-ses affaires, ou plus exactement ses dettes. Le joli couple alla
-aux Italiens. Jamais cette belle et séduisante femme ne parut plus
-séraphique ni plus éthérée. Personne dans la salle n'aurait pu croire
-aux dettes dont le chiffre avait été donné le matin même par de Marsay
-à d'Esgrignon. Aucun des soucis de la terre n'atteignait à ce front
-sublime, plein des fiertés féminines les mieux situées. Chez elle,
-un air rêveur semblait être le reflet de l'amour terrestre noblement
-étouffé. La plupart des hommes pariaient que le beau Victurnien en
-était pour ses frais, contre des femmes sûres de la défaite de leur
-rivale, et qui l'admiraient comme Michel-Ange admirait Raphaël, _in
-petto_! Victurnien aimait Diane, selon celle-ci, à cause de ses
-cheveux, car elle avait la plus belle chevelure blonde de France; selon
-celle-là, son principal mérite était sa blancheur, car elle n'était pas
-bien faite, mais bien habillée; selon d'autres, d'Esgrignon l'aimait
-pour son pied, la seule chose qu'elle eût de bien; elle avait la figure
-plate. Mais ce qui peint étonnamment les mœurs actuelles de Paris:
-d'un côté, les hommes disaient que la duchesse fournissait au luxe de
-Victurnien; de l'autre, les femmes donnaient à entendre que Victurnien
-payait, comme disait Rastignac, les ailes de cet ange. En revenant,
-Victurnien, à qui les dettes de la duchesse pesaient bien plus que les
-siennes, eut vingt fois sur les lèvres une interrogation pour entamer
-ce chapitre; mais vingt fois elle expira devant l'attitude de cette
-créature divine à la lueur des lanternes de son coupé, séduisante de
-ces voluptés qui, chez elle, semblaient toujours arrachées violemment à
-sa pureté de madone. La duchesse ne commettait pas la faute de parler
-de sa vertu, ni de son état d'ange, comme les femmes de province qui
-l'ont imitée; elle était bien plus habile, elle y faisait penser celui
-pour qui elle commettait de si grands sacrifices. Elle donnait, après
-six mois, l'air d'un péché capital au plus innocent baisement de
-main, elle pratiquait l'extorquement des bonnes grâces avec un art si
-consommé qu'il était impossible de ne pas la croire plus ange avant
-qu'après. Il n'y a que les Parisiennes assez fortes pour toujours
-donner un nouvel attrait à la lune et pour romantiser les étoiles, pour
-toujours rouler dans le même sac à charbon et en sortir toujours plus
-blanches. Là est le dernier degré de la civilisation intellectuelle
-et parisienne. Les femmes d'au-delà le Rhin ou la Manche croient à
-ces sornettes quand elles les débitent; tandis que les Parisiennes
-y font croire leurs amants pour les rendre plus heureux en flattant
-toutes leur vanités temporelles et spirituelles. Quelques personnes ont
-voulu diminuer le mérite de la duchesse, en prétendant qu'elle était
-la première dupe de ses sortilèges. Infâme calomnie! La duchesse ne
-croyait à rien qu'à elle-même.
-
-Au commencement de l'hiver, entre les années 1823 et 1824 Victurnien
-avait chez les Keller un débet de deux cent mille francs dont ni
-Chesnel, ni mademoiselle Armande ne savaient rien. Pour mieux cacher
-la source où il puisait, il s'était fait envoyer de temps à autre deux
-mille écus par Chesnel; il écrivit des lettres mensongères à son pauvre
-père et à sa tante qui vivaient heureux, abusés comme la plupart des
-gens heureux. Une seule personne était dans le secret de l'horrible
-catastrophe que l'entraînement fascinateur de la vie parisienne avait
-préparé à cette grande et noble famille. Du Croisier, en passant le
-soir devant le Cabinet des Antiques, se frottait les mains de joie,
-il espérait arriver à ses fins. Ses fins n'étaient plus la ruine mais
-le déshonneur de la maison d'Esgrignon, il avait alors l'instinct de
-sa vengeance, il la flairait! Enfin il en fut sûr dès qu'il sut au
-jeune comte des dettes sous le poids desquelles cette jeune âme devait
-succomber. Il commença par assassiner celui de ses ennemis qui lui
-était le plus antipathique, le vénérable Chesnel. Ce bon vieillard
-habitait rue du Bercail une maison à toits très-élevés, à petite cour
-pavée, le long des murs de laquelle montaient des rosiers jusqu'au
-premier étage. Derrière, était un jardinet de province, entouré de
-murs humides et sombres, divisé en plates-bandes par des bordures en
-buis. La porte, grise et proprette, avait cette barrière à claire-voie
-armée de sonnettes, qui dit autant que les panonceaux: ici respire un
-notaire. Il était cinq heures et demie du soir, moment où le vieillard
-digérait son dîner. Chesnel était dans son vieux fauteuil de cuir noir,
-devant son feu; il avait chaussé l'armure de carton peint, figurant
-une botte, avec laquelle il préservait ses jambes du feu. Le bonhomme
-avait l'habitude d'appuyer ses pieds sur la barre et de tisonner en
-digérant, il mangeait toujours trop: il aimait la bonne chère. Hélas!
-sans ce petit défaut, n'eût-il pas été plus parfait qu'il n'est permis
-à un homme de l'être? Il venait de prendre sa tasse de café, sa vieille
-gouvernante s'était retirée en emportant le plateau qui servait à cet
-usage depuis vingt ans; il attendait ses clercs avant de sortir pour
-aller faire sa partie; il pensait, ne demandez pas à qui ni à quoi?
-Rarement une journée s'écoulait sans qu'il se fût dit: Où est-il? que
-fait-il? Il le croyait en Italie avec la belle Maufrigneuse. Une des
-plus douces jouissances des hommes qui possèdent une fortune acquise
-et non transmise, est le souvenir des peines qu'elle a coûtées et
-l'avenir qu'ils donnent à leurs écus: ils jouissent à tous les temps
-du verbe. Aussi cet homme, dont les sentiments se résumaient par
-un attachement unique, avait-il de doubles jouissances en pensant
-que ses terres, si bien choisies, si bien cultivées, si péniblement
-achetées, grossiraient les domaines de la maison d'Esgrignon. A
-l'aise dans son vieux fauteuil, il se carrait dans ses espérances:
-il regardait tour à tour l'édifice élevé par ses pincettes avec des
-charbons ardents et l'édifice de la maison d'Esgrignon relevé par
-ses soins. Il s'applaudissait du sens qu'il avait donné à sa vie, en
-imaginant le jeune comte heureux. Chesnel ne manquait pas d'esprit,
-son âme n'agissait pas seule dans ce grand dévouement, il avait son
-orgueil, il ressemblait à ces nobles qui rebâtissent des piliers dans
-les cathédrales en y inscrivant leurs noms: il s'inscrivait dans la
-mémoire de la maison d'Esgrignon. On y parlerait du vieux Chesnel. En
-ce moment, sa vieille gouvernante entra en donnant les marques d'un
-effarouchement excessif.
-
---Est-ce le feu, Brigitte? dit Chesnel.
-
---C'est quelque chose comme ça, répondit-elle. Voici monsieur du
-Croisier qui veut vous parler....
-
---Monsieur du Croisier, répéta le vieillard si cruellement atteint
-jusqu'au cœur par la froide lame du soupçon qu'il laissa tomber ses
-pincettes. Monsieur du Croisier ici, pensa-t-il, notre ennemi capital!
-
-Du Croisier entrait alors avec l'allure d'un chat qui sent du lait
-dans un office. Il salua, prit le fauteuil que lui avançait le
-notaire, s'y assit tout doucettement, et présenta un compte de deux
-cent vingt-sept mille francs, intérêts compris, formant le total de
-l'argent avancé à monsieur Victurnien en lettres de change tirées sur
-lui, acquittées, et desquelles il réclamait le payement sous peine de
-poursuivre immédiatement avec la dernière rigueur l'héritier présomptif
-de la maison d'Esgrignon. Chesnel mania ces fatales lettres une à
-une, en demandant le secret à l'ennemi de la famille. L'ennemi promit
-de se taire, s'il était payé dans les quarante-huit heures: il était
-gêné, il avait obligé des manufacturiers. Du Croisier entama cette
-série de mensonges pécuniaires qui ne trompent ni les emprunteurs ni
-les notaires. Le bonhomme avait les yeux troublés, il retenait mal
-ses larmes, il ne pouvait payer qu'en hypothéquant ses biens pour
-le reste de leur valeur. En apprenant la difficulté qu'éprouverait
-son remboursement, du Croisier ne fut plus gêné, n'eut plus besoin
-d'argent, il proposa soudain au vieux notaire de lui acheter ses
-propriétés. Cette vente fut signée et consommée en deux jours. Le
-pauvre Chesnel ne put supporter l'idée de savoir l'enfant de la maison
-détenu pour dettes pendant cinq ans. Quelques jours après, il ne resta
-donc plus au notaire que son Étude, ses recouvrements et sa maison.
-Chesnel se promena, dépouillé de ses biens, sous les lambris en chêne
-noir de son cabinet, regardant les solives de châtaignier à filets
-sculptés, regardant sa treille par la fenêtre, ne pensant plus à ses
-fermes ni à sa chère campagne du Jard, non.
-
---Que deviendra-t-il? Il faut le rappeler, le marier à une riche
-héritière, se disait-il les yeux troublés et la tête pesante.
-
-Il ne savait comment aborder mademoiselle Armande ni en quels termes
-lui apprendre cette nouvelle. Lui, qui venait de solder le compte
-des dettes au nom de la famille, tremblait d'avoir à parler de ces
-choses. En allant de la rue du Bercail à l'hôtel d'Esgrignon, le bon
-vieux notaire était palpitant comme une jeune fille qui se sauve de la
-maison paternelle pour n'y revenir que mère et désolée. Mademoiselle
-Armande venait de recevoir une lettre charmante d'hypocrisie, où son
-neveu paraissait être l'homme du monde le plus heureux. Après être
-allé aux Eaux et en Italie avec madame de Maufrigneuse, Victurnien
-envoyait le journal de son voyage à sa tante. L'amour respirait dans
-toutes ses phrases. Tantôt une ravissante description de Venise et
-d'enchanteresses appréciations des chefs-d'œuvre de l'art italien;
-tantôt des pages divines sur le Dôme de Milan, sur Florence; ici la
-peinture des Appennins opposée à celle des Alpes, là des villages,
-comme celui de Chiavari, où l'on trouvait autour de soi le bonheur
-tout fait, fascinaient la pauvre tante qui voyait planant à travers
-ces contrées d'amour un ange dont la tendresse prêtait à ces belles
-choses un air enflammé. Mademoiselle Armande savourait cette lettre
-à longs traits, comme le devait une fille sage, mûrie au feu des
-passions contraintes, comprimées, victime des désirs offerts en
-holocauste sur l'autel domestique avec une joie constante. Elle
-n'avait pas l'air ange comme la duchesse, elle ressemblait alors à
-ces statuettes droites, minces, élancées, de couleur jaune, que les
-merveilleux artistes des cathédrales ont mises dans quelques angles,
-au pied desquelles l'humidité permet au liseron de croître et de les
-couronner par un beau jour d'une belle cloche bleue. En ce moment,
-la clochette s'épanouissait aux yeux de cette Sainte: mademoiselle
-Armande aimait fantastiquement ce beau couple, elle ne trouvait pas
-condamnable l'amour d'une femme mariée pour Victurnien, elle l'eût
-blâmé dans toute autre; mais le crime ici aurait été de ne pas aimer
-son neveu. Les tantes, les mères et les sœurs ont une jurisprudence
-particulière pour leurs neveux, leurs fils et leurs frères. Elle se
-voyait donc au milieu des palais bâtis par les fées sur les deux lignes
-du grand canal à Venise. Elle y était dans la gondole de Victurnien
-qui lui disait combien il avait été heureux de sentir dans sa main la
-belle main de la duchesse, et d'être aimé en voyageant sur le sein de
-cette amoureuse reine des mers italiennes. En ce moment d'angélique
-béatitude, apparut au bout de l'allée, Chesnel! Hélas! le sable criait
-sous ses pieds, comme celui qui tombe du sablier de la Mort et qu'elle
-broie avec ses pieds sans chaussure. Ce bruit et la vue de Chesnel dans
-un état d'horrible désolation, donnèrent à la vieille fille la cruelle
-émotion que cause le rappel des sens envoyés par l'âme dans les pays
-imaginaires.
-
---Qu'y a-t-il? s'écria-t-elle comme frappée d'un coup au cœur.
-
---Tout est perdu! dit Chesnel. Monsieur le comte déshonorera la maison,
-si nous n'y mettons ordre.
-
-Il montra les lettres de change, il peignit les tortures qu'il avait
-subies depuis quatre jours, en peu de mots simples, mais énergiques et
-touchants.
-
---Le malheureux, il nous trompe, s'écria mademoiselle Armande dont le
-cœur se dilata sous l'affluence du sang qui abondait par grosses vagues.
-
---Disons notre _meâ culpâ_, mademoiselle, reprit d'une voix forte le
-vieillard, nous l'avons habitué à faire ses volontés, il lui fallait un
-guide sévère, et ce ne pouvait être ni vous qui êtes une fille, ni moi
-qu'il n'écoutait pas: il n'a pas eu de mère.
-
---Il y a de terribles fatalités pour les races nobles qui tombent, dit
-mademoiselle Armande les yeux en pleurs.
-
-En ce moment, le marquis se montra. Le vieillard revenait de sa
-promenade en lisant la lettre que son fils lui avait écrite à son
-retour en lui désignant son voyage au point de vue aristocratique.
-Victurnien avait été reçu par les plus grandes familles italiennes,
-à Gênes, à Turin, à Milan, à Florence, à Venise, à Rome, à Naples;
-il avait dû leur flatteur accueil à son nom et aussi à la duchesse
-peut-être. Enfin il s'y était montré magnifiquement, et comme devait se
-produire un d'Esgrignon.
-
---Tu auras fait des tiennes, Chesnel, dit-il au vieux notaire.
-
-Mademoiselle Armande fit un signe à Chesnel, signe ardent et terrible,
-également bien compris par tous deux. Ce pauvre père, cette fleur
-d'honneur féodal, devait mourir avec ses illusions. Un pacte de silence
-et de dévouement entre le noble notaire et la noble fille fut conclu
-par une simple inclination de tête.
-
---Ah! Chesnel, ce n'est pas tout-à-fait comme ça que les d'Esgrignon
-sont allés en Italie vers le quinzième siècle, quand le maréchal
-Trivulce, au service de France, servait sous un d'Esgrignon qui avait
-Bayard sous ses ordres: autre temps, autres plaisirs. La duchesse de
-Maufrigneuse vaut d'ailleurs bien la marquise de Spinola.
-
-Le vieillard se balançait d'un air fat comme s'il avait eu la marquise
-de Spinola, et comme s'il possédait la duchesse moderne. Quand les deux
-affligés furent seuls, assis sur le même banc, réunis dans une même
-pensée, ils se dirent pendant long-temps l'un à l'autre des paroles
-vagues, insignifiantes, en regardant ce père heureux qui s'en allait en
-gesticulant comme s'il se parlait à lui-même.
-
---Que va-t-il devenir? disait mademoiselle Armande.
-
---Du Croisier a donné l'ordre à messieurs Keller de ne plus lui
-remettre de sommes sans titres, répondit Chesnel.
-
---Il a des dettes, reprit mademoiselle Armande.
-
---Je le crains.
-
---S'il n'a plus de ressources, que fera-t-il?
-
---Je n'ose me répondre à moi-même.
-
---Mais il faut l'arracher à cette vie, l'amener ici, car il arrivera à
-manquer de tout.
-
---Et à manquer à tout, répéta lugubrement Chesnel.
-
-Mademoiselle Armande ne comprit pas encore, elle ne pouvait pas
-comprendre le sens de cette parole.
-
---Comment le soustraire à cette femme, à cette duchesse, qui peut-être
-l'entraîne? dit-elle.
-
---Il fera des crimes pour rester auprès d'elle, dit Chesnel en essayant
-d'arriver par des transitions supportables à une idée insupportable.
-
---Des crimes! répéta mademoiselle Armande. Ah! Chesnel, cette idée
-ne peut venir qu'à vous, ajouta-t-elle, en lui jetant un regard
-accablant, le regard par lequel la femme peut foudroyer les dieux. Les
-gentilshommes ne commettent d'autres crimes que ceux dits de haute
-trahison, et on leur coupe alors la tête sur un drap noir comme aux
-rois.
-
---Les temps sont bien changés, dit Chesnel en branlant sa tête de
-laquelle Victurnien avait fait tomber les derniers cheveux. Notre Roi
-Martyr n'est pas mort comme Charles d'Angleterre.
-
-Cette réflexion calma le magnifique courroux de la fille noble, elle
-eut le frisson, sans croire encore à l'idée de Chesnel.
-
---Nous prendrons un parti demain, dit-elle, il y faut réfléchir. Nous
-avons nos biens en cas de malheur.
-
---Oui, reprit Chesnel, vous êtes indivis avec monsieur le marquis, la
-plus forte part vous appartient, vous pouvez l'hypothéquer sans lui
-rien dire.
-
-Pendant la soirée, les joueurs et les joueuses de whist, de reversis,
-de boston, de trictrac, remarquèrent quelque agitation dans les traits
-ordinairement si calmes et si purs de mademoiselle Armande.
-
---Pauvre enfant sublime! dit la vieille marquise de Casteran, elle
-doit souffrir encore. Une femme ne sait jamais à quoi elle s'engage en
-faisant les sacrifices qu'elle a faits à sa maison.
-
-Il fut décidé le lendemain avec Chesnel que mademoiselle Armande irait
-à Paris arracher son neveu à sa perdition. Si quelqu'un pouvait opérer
-l'enlèvement de Victurnien, n'était-ce pas la femme qui avait pour
-lui des entrailles maternelles? Mademoiselle Armande, décidée à aller
-trouver la duchesse de Maufrigneuse, voulait tout déclarer à cette
-femme. Mais il fallut un prétexte pour justifier ce voyage aux yeux du
-marquis et de la ville. Mademoiselle Armande risqua toutes ses pudeurs
-de fille vertueuse en laissant croire à quelque maladie qui exigeait
-une consultation de médecins habiles et renommés. Dieu sait si l'on en
-causa. Mademoiselle Armande voyait un bien autre honneur que le sien au
-jeu! Elle partit. Chesnel lui apporta son dernier sac de louis, elle le
-prit, sans même y faire attention, comme elle prenait sa capote blanche
-et ses mitaines de filet.
-
---Généreuse fille! Quelle grâce! dit Chesnel en la mettant en voiture,
-elle et sa femme de chambre qui ressemblait à une sœur grise.
-
-Du Croisier avait calculé sa vengeance comme les gens de province
-calculent tout. Il n'y a rien au monde que les Sauvages, les paysans
-et les gens de province pour étudier à fond leurs affaires dans tous
-les sens; aussi, quand ils arrivent de la Pensée au Fait, trouvez-vous
-les choses complètes. Les diplomates sont des enfants auprès de ces
-trois classes de mammifères, qui ont le temps devant eux, cet élément
-qui manque aux gens obligés de penser à plusieurs choses, obligés de
-tout conduire, de tout préparer dans les grandes affaires humaines. Du
-Croisier avait-il si bien sondé le cœur du pauvre Victurnien, qu'il
-eût prévu la facilité avec laquelle il se prêterait à sa vengeance,
-ou bien profita-t-il d'un hasard épié durant plusieurs années? Il y
-a certes un détail qui prouve une certaine habileté dans la manière
-dont se prépara le coup. Qui avertissait du Croisier? Était-ce les
-Keller? était-ce le fils du Président du Ronceret, qui achevait son
-Droit à Paris? Du Croisier écrivit à Victurnien une lettre pour lui
-annoncer qu'il avait défendu aux Keller de lui avancer aucune somme
-désormais, au moment où il savait la duchesse de Maufrigneuse dans
-les derniers embarras, et le comte d'Esgrignon dévoré par une misère
-aussi effroyable que savamment déguisée. Ce malheureux jeune homme
-déployait son esprit à feindre l'opulence! Cette lettre, qui disait à
-la victime que les Keller ne lui remettraient rien sans des valeurs,
-laissait entre les formules d'un respect exagéré et la signature un
-espace assez considérable. En coupant ce fragment de lettre, il était
-facile d'en faire un effet pour une somme considérable. Cette infernale
-lettre allait jusque sur le verso du second feuillet, elle était sous
-enveloppe, le revers se trouvait blanc. Quand cette lettre arriva,
-Victurnien roulait dans les abîmes du désespoir. Après deux ans passés
-dans la vie la plus heureuse, la plus sensuelle, la moins penseuse, la
-plus luxueuse, il se voyait face à face avec une inexorable misère,
-une impossibilité absolue d'avoir de l'argent. Le voyage ne s'était
-pas achevé sans quelques tiraillements pécuniaires. Le comte avait
-extorqué très-difficilement, la duchesse aidant, plusieurs sommes à des
-banquiers. Ces sommes, représentées par des lettres de change, allaient
-se dresser devant lui dans toute leur rigueur, avec les sommations
-implacables de la Banque et de la Jurisprudence commerciale. A travers
-ses dernières jouissances, ce malheureux enfant sentait la pointe de
-l'épée du Commandeur. Au milieu de ses soupers, il entendait, comme
-Don Juan, le bruit lourd de la Statue qui montait les escaliers. Il
-éprouvait ces frissons indicibles que donne le _sirocco_ de dettes. Il
-comptait sur un hasard. Il avait toujours gagné à la loterie depuis
-cinq ans, sa bourse s'était toujours remplie. Il se disait qu'après
-Chesnel était venu du Croisier, qu'après du Croisier jaillirait une
-autre mine d'or. D'ailleurs il gagnait de fortes sommes au jeu. Le
-jeu l'avait sauvé déjà de plusieurs mauvais pas. Souvent, dans un
-fol espoir, il allait perdre au salon des Étrangers le gain qu'il
-faisait au Cercle ou dans le monde au whist. Sa vie, depuis deux
-mois, ressemblait à l'immortel finale du _Don Juan_ de Mozart! Cette
-musique doit faire frissonner certains jeunes gens parvenus à la
-situation où se débattait Victurnien. Si quelque chose peut prouver
-l'immense pouvoir de la Musique, n'est-ce pas cette sublime traduction
-du désordre, des embarras qui naissent dans une vie exclusivement
-voluptueuse, cette peinture effrayante du parti pris de s'étourdir
-sur les dettes, sur les duels, sur les tromperies, sur les mauvaises
-chances? Mozart est, dans ce morceau, le rival heureux de Molière. Ce
-terrible finale ardent, vigoureux, désespéré, joyeux, plein de fantômes
-horribles et de femmes lutines, marqué par une dernière tentative
-qu'allument les vins du souper et par une défense enragée; tout cet
-infernal poème, Victurnien le jouait à lui seul! Il se voyait seul,
-abandonné, sans amis, devant une pierre où était écrit, comme au bout
-d'un livre enchanteur, le mot FIN. Oui! tout allait finir pour lui. Il
-voyait par avance le regard froid et railleur, le sourire par lequel
-ses compagnons accueilleraient le récit de son désastre. Il savait
-que parmi eux, qui hasardaient des sommes importantes sur les tapis
-verts que Paris dresse à la Bourse, dans les salons, dans les cercles,
-partout, nul n'en distrairait un billet de banque pour sauver un ami.
-Chesnel devait être ruiné. Victurnien avait dévoré Chesnel. Toutes les
-furies étaient dans son cœur et se le partageaient quand il souriait
-à la duchesse, aux Italiens, dans cette loge où leur bonheur faisait
-envie à toute la salle. Enfin, pour expliquer jusqu'où il roulait dans
-l'abîme du doute, du désespoir et de l'incrédulité, lui qui aimait la
-vie jusqu'à devenir lâche pour la conserver, cet ange la lui faisait
-si belle! eh! bien, il regardait ses pistolets, il allait jusqu'à
-concevoir le suicide, lui, ce voluptueux mauvais sujet, indigne de
-son nom. Lui, qui n'aurait pas souffert l'apparence d'une injure, il
-s'adressait ces horribles remontrances que l'on ne peut entendre que
-de soi-même. Il laissa la lettre de du Croisier ouverte sur son lit:
-il était neuf heures quand Joséphin la lui remit, et il avait dormi au
-retour de l'Opéra, quoique ses meubles fussent saisis. Mais il avait
-passé par le voluptueux réduit où la duchesse et lui se retrouvaient
-pour quelques heures après les fêtes de la Cour, après les bals les
-plus éclatants, les soirées les plus splendides. Les apparences étaient
-très-habilement sauvées. Ce réduit était une mansarde vulgaire en
-apparence, mais que les Péris de l'Inde avaient décorée, et où madame
-de Maufrigneuse était obligée en entrant de baisser sa tête chargée
-de plumes ou de fleurs. A la veille de périr, le comte avait voulu
-dire adieu à ce nid élégant, bâti par lui qui en avait fait une poésie
-digne de son ange, et où désormais les œufs enchantés, brisés par le
-malheur, n'écloraient plus en blanches colombes, en bengalis brillants,
-en flamants roses, en mille oiseaux fantastiques qui voltigent encore
-au-dessus de nos têtes pendant les derniers jours de la vie. Hélas!
-dans trois jours il fallait fuir, les poursuites pour des lettres de
-change données à des usuriers étaient arrivées au dernier terme. Il lui
-passa par la cervelle une atroce idée: Fuir avec la duchesse, aller
-vivre dans un coin ignoré, au fond de l'Amérique du Nord ou du Sud;
-mais fuir avec une fortune, et en laissant les créanciers nez à nez
-avec leurs titres. Pour réaliser ce plan il suffisait de couper ce bas
-de lettre signée du Croisier, d'en faire un effet et de le porter chez
-les Keller. Ce fut un combat affreux, où il y eut des larmes répandues
-et où l'honneur de la race triompha, mais sous condition. Victurnien
-voulut être sûr de sa belle Diane, il subordonna l'exécution de son
-plan à l'assentiment qu'elle donnerait à leur fuite. Il vint chez la
-duchesse, rue du Faubourg-Saint-Honoré, il la trouva dans un de ses
-négligés coquets qui lui coûtait autant de soins que d'argent, et qui
-lui permettaient de commencer son rôle d'ange dès onze heures du matin.
-
-Madame de Maufrigneuse était à demi pensive: mêmes inquiétudes
-la dévoraient, mais elle les supportait avec courage. Parmi les
-organisations diverses que les physiologistes ont remarquées chez
-les femmes, il en est une qui a je ne sais quoi de terrible, qui
-comporte une vigueur d'âme, une lucidité d'aperçus, une promptitude
-de décision, une insouciance, ou plutôt un parti pris sur certaines
-choses dont s'effraierait un homme. Ces facultés sont cachées sous les
-dehors de la faiblesse la plus gracieuse. Ces femmes, seules entre
-les femmes, offrent la réunion ou plutôt le combat de deux êtres que
-Buffon ne reconnaissait existants que chez l'homme. Les autres femmes
-sont entièrement femmes; elles sont entièrement tendres, entièrement
-mères, entièrement dévouées, entièrement nulles ou ennuyeuses; leurs
-nerfs sont d'accord avec leur sang et le sang avec leur tête; mais les
-femmes comme la duchesse peuvent arriver à tout ce que la sensibilité
-a de plus élevé, et faire preuve de la plus égoïste insensibilité.
-L'une des gloires de Molière est d'avoir admirablement peint, d'un
-seul côté seulement, ces natures de femmes dans la plus grande figure
-qu'il ait taillée en plein marbre: Célimène! Célimène, qui représente
-la femme aristocratique, comme Figaro, cette seconde édition de
-Panurge, représente le peuple. Ainsi, accablée sous le poids de dettes
-énormes, la duchesse s'était ordonnée à elle-même, absolument comme
-Napoléon oubliait et reprenait à volonté le fardeau de ses pensées,
-de ne songer à cette avalanche de soucis qu'en un seul moment et
-pour prendre un parti définitif. Elle avait la faculté de se séparer
-d'elle-même et de contempler le désastre à quelques pas, au lieu de se
-laisser enterrer dessous. C'était, certes, grand, mais horrible dans
-une femme. Entre l'heure de son réveil où elle avait retrouvé toutes
-ses idées et l'heure où elle s'était mise à sa toilette, elle avait
-contemplé le danger dans toute son étendue, la possibilité d'une chute
-épouvantable. Elle méditait: la fuite en pays étranger, ou aller au
-Roi et lui déclarer sa dette, ou séduire un riche banquier et payer,
-en jouant à la Bourse; avec l'or qu'il lui donnerait, le Juif serait
-assez spirituel pour n'apporter que des bénéfices, et ne jamais
-parler de pertes, délicatesse qui gazerait tout. Ces divers moyens,
-cette catastrophe, tout avait été délibéré froidement, avec calme,
-sans trépidation. De même qu'un naturaliste prend le plus magnifique
-des lépidoptères, et le fiche sur du coton avec une épingle, madame
-de Maufrigneuse avait ôté son amour de son cœur pour penser à la
-nécessité du moment, prête à reprendre sa belle passion sur sa ouate
-immaculée quand elle aurait sauvé sa couronne de duchesse. Point de ces
-hésitations que Richelieu ne confiait qu'au père Joseph, que Napoléon
-cacha d'abord à tout le monde, elle s'était dit: ou ceci ou cela. Elle
-était au coin de son feu, commandant sa toilette pour aller au Bois, si
-le temps le permettait, quand Victurnien entra.
-
-Malgré ses capacités étouffées et son esprit si vif, le comte était
-comme aurait dû être cette femme: il avait des palpitations au cœur, il
-suait dans son harnais de dandy, il n'osait encore porter une main sur
-une pierre angulaire qui, retirée, allait faire crouler la pyramide de
-leur mutuelle existence. Il lui en coûtait tant d'avoir une certitude!
-Les hommes les plus forts aiment à se tromper eux-mêmes sur certaines
-choses où la vérité connue les humilierait, les offenserait d'eux à
-eux. Victurnien força sa propre incertitude à venir sur le terrain en
-lâchant une phrase compromettante.
-
---Qu'avez-vous? avait été le premier mot de Diane de Maufrigneuse à
-l'aspect de son cher Victurnien.
-
---Mais, ma chère Diane, je suis dans un si grand embarras qu'un homme
-au fond de l'eau, et à sa dernière gorgée, est heureux en comparaison
-de moi.
-
---Bah! fit-elle, des misères, vous êtes un enfant. Voyons, dites?
-
---Je suis perdu de dettes, et arrivé au pied du mur.
-
---N'est-ce que cela? dit-elle en souriant. Toutes les affaires d'argent
-s'arrangent d'une manière ou de l'autre, il n'y a d'irréparable que les
-désastres du cœur.
-
-Mis à l'aise par cette compréhension subite de sa position, Victurnien
-déroula la brillante tapisserie de sa vie pendant ces trente mois, mais
-à l'envers et avec talent d'ailleurs, avec esprit surtout. Il déploya
-dans son récit cette poésie du moment qui ne manque à personne dans les
-grandes crises, et sut le vernir d'un élégant mépris pour les choses
-et les hommes. Ce fut aristocratique. La duchesse écoutait comme elle
-savait écouter, le coude appuyé sur son genou levé très-haut. Elle
-avait le pied sur un tabouret. Ses doigts étaient mignonnement groupés
-autour de son joli menton. Elle tenait ses yeux attachés aux yeux du
-comte; mais des myriades de sentiments passaient sous leur bleu comme
-des lueurs d'orage entre deux nuées. Elle avait le front calme, la
-bouche sérieuse d'attention, sérieuse d'amour, les lèvres nouées aux
-lèvres de Victurnien. Être écouté ainsi, voyez-vous, c'était à croire
-que l'amour divin émanait de ce cœur. Aussi, quand le comte eut proposé
-la fuite à cette âme attachée à son âme, fut-il obligé de s'écrier:
-Vous êtes un ange! La belle Maufrigneuse répondait sans avoir encore
-parlé.
-
- [Illustration: IMP. S. RAÇON.
-
- La duchesse écoutait comme elle savait écouter, le coude appuyé
- sur son genou levé très-haut.
- (LE CABINET DES ANTIQUES.)]
-
---Bien, bien, dit la duchesse qui au lieu d'être livrée à l'amour
-qu'elle exprimait était livrée à de profondes combinaisons qu'elle
-gardait pour elle; il ne s'agit pas de cela, mon ami... (L'_ange_
-n'était plus que _cela_.) .... Pensons à vous. Oui, nous partirons, le
-plus tôt sera le mieux. Arrangez tout: je vous suivrai. C'est beau de
-laisser là Paris et le monde. Je vais faire mes préparatifs de manière
-que l'on ne puisse rien soupçonner.
-
-Ce mot: _Je vous suivrai!_ fut dit comme l'eût dit à cette époque la
-Mars pour faire tressaillir deux mille spectateurs. Quand une duchesse
-de Maufrigneuse offre dans une pareille phrase un pareil sacrifice
-à l'amour, elle a payé sa dette. Est-il possible de lui parler de
-détails ignobles? Victurnien put d'autant mieux cacher les moyens
-qu'il comptait employer, que Diane se garda bien de le questionner:
-elle resta conviée, comme le disait de Marsay, au banquet couronné de
-roses que tout homme devait lui apprêter. Victurnien ne voulut pas
-s'en aller sans que cette promesse fût scellée: il avait besoin de
-puiser du courage dans son bonheur pour se résoudre à une action qui
-serait, se disait-il, mal interprétée; mais il compta, ce fut sa raison
-déterminante, sur sa tante et sur son père pour étouffer l'affaire, il
-comptait même encore sur Chesnel pour inventer quelque transaction.
-D'ailleurs, _cette affaire_, était le seul moyen de faire un emprunt
-sur les terres de la famille. Avec trois cent mille francs, le comte et
-la duchesse iraient vivre heureux, cachés, dans un palais à Venise, ils
-y oublieraient l'univers! ils se racontèrent leur roman par avance.
-
-Le lendemain, Victurnien fit un mandat de trois cent mille francs,
-et le porta chez les Keller. Les Keller payèrent, ils avaient, en ce
-moment, des fonds à du Croizier; mais ils le prévinrent par une lettre
-qu'il ne tirât plus sur eux, sans avis. Du Croizier, très-étonné,
-demanda son compte, on le lui envoya. Ce compte lui expliqua tout: sa
-vengeance était échue.
-
-Quand Victurnien eut _son_ argent, il le porta chez madame de
-Maufrigneuse, qui serra dans son secrétaire les billets de banque
-et voulut dire adieu au monde en voyant une dernière fois l'Opéra.
-Victurnien était rêveur, distrait, inquiet, il commençait à réfléchir.
-Il pensait que sa place dans la loge de la duchesse pouvait lui coûter
-cher, qu'il ferait mieux, après avoir mis les trois cent mille francs
-en sûreté, de courir la poste et de tomber aux pieds de Chesnel en lui
-avouant son embarras. Avant de sortir, la duchesse ne put s'empêcher
-de jeter à Victurnien un adorable regard où éclatait le désir de faire
-encore quelques adieux à ce nid qu'elle aimait tant! Le trop jeune
-comte perdit une nuit. Le lendemain, à trois heures, il était à l'hôtel
-de Maufrigneuse, et venait prendre les ordres de la duchesse pour
-partir au milieu de la nuit.
-
---Pourquoi partirions-nous? dit-elle. J'ai bien pensé à ce projet. La
-vicomtesse de Bauséant et la duchesse de Langeais ont disparu. Ma fuite
-aurait quelque chose de bien vulgaire. Nous ferons tête à l'orage. Ce
-sera beaucoup plus beau. Je suis sûre du succès.
-
-Victurnien eut un éblouissement, il lui sembla que sa peau se
-dissolvait, et que son sang coulait de tous côtés.
-
---Qu'avez-vous? s'écria la belle Diane en s'apercevant d'une hésitation
-que les femmes ne pardonnent jamais.
-
-A toutes les fantaisies des femmes, les gens habiles doivent d'abord
-dire oui, et leur suggérer les motifs du non en leur laissant
-l'exercice de leur droit de changer à l'infini leurs idées, leurs
-résolutions et leurs sentiments. Pour la première fois, Victurnien eut
-un accès de colère, la colère des gens faibles et poétiques, orage mêlé
-de pluie, d'éclairs, mais sans tonnerre. Il traita fort mal cet ange
-sur la foi duquel il avait hasardé plus que sa vie, l'honneur de sa
-maison.
-
---Voilà donc, dit-elle, ce que nous trouvons après dix-huit mois de
-tendresse. Vous me faites mal, bien mal. Allez vous-en! Je ne veux plus
-vous voir. J'ai cru que vous m'aimiez, vous ne m'aimez pas.
-
---Je ne vous aime pas, demanda-t-il foudroyé par ce reproche.
-
---Non, monsieur.
-
---Mais encore, s'écria-t-il. Ah! si vous saviez ce que je viens de
-faire pour vous?
-
---Et qu'avez-vous tant fait pour moi, monsieur, dit-elle, comme si l'on
-ne devait pas tout faire pour une femme qui a tant fait pour vous!
-
---Vous n'êtes pas digne de le savoir, s'écria Victurnien enragé.
-
---Ah!
-
-Après ce sublime _ah!_ Diane pencha sa tête, la mit dans sa main, et
-demeura froide, immobile, implacable, comme doivent être les anges
-qui ne partagent aucun des sentiments humains. Quand Victurnien
-trouva cette femme dans cette pose terrible, il oublia son danger. Ne
-venait-il pas de maltraiter la créature la plus angélique du monde?
-il voulait sa grâce, il se mit aux pieds de Diane de Maufrigneuse
-et les baisa; il l'implora, il pleura. Le malheureux resta là deux
-heures faisant mille folies, il rencontra toujours un visage froid,
-et des yeux où roulaient des larmes par moments, de grosses larmes
-silencieuses, aussitôt essuyées, afin d'empêcher l'indigne amant de
-les recueillir. La duchesse jouait une de ces douleurs qui rendent les
-femmes augustes et sacrées. Deux autres heures succédèrent à ces deux
-premières heures. Le comte obtint alors la main de Diane, il la trouva
-froide et sans âme. Cette belle main, pleine de trésors, ressemblait à
-du bois souple: elle n'exprimait rien; il l'avait saisie, elle n'était
-pas donnée. Il ne vivait plus, il ne pensait plus. Il n'aurait pas
-vu le soleil. Que faire? que résoudre? quel parti prendre? Dans ces
-sortes d'occasions, pour conserver son sang-froid, un homme doit être
-constitué comme ce forçat qui, après avoir volé pendant toute la nuit
-les médailles d'or de la Bibliothèque royale, vient au matin prier son
-honnête homme de frère de les fondre, s'entend dire: que faut-il faire?
-et lui répond: fais-moi du café! Mais Victurnien tomba dans une stupeur
-hébétée dont les ténèbres enveloppèrent son esprit. Sur ces brunes
-grises passaient, semblables à ces figures que Raphaël a mises sur des
-fonds noirs, les images des voluptés auxquelles il fallait dire adieu.
-Inexorable et méprisante, la duchesse jouait avec un bout d'écharpe en
-lançant des regards irrités sur Victurnien, elle coquetait avec ses
-souvenirs mondains, elle parlait à son amant de ses rivaux comme si
-cette colère la décidait à remplacer par l'un d'eux un homme capable de
-démentir en un moment vingt-huit mois d'amour.
-
---Ah! disait-elle, ce ne serait pas ce cher charmant petit Félix de
-Vandenesse, si fidèle à madame de Mortsauf, qui se permettrait une
-pareille scène: il aime, celui-là! De Marsay, ce terrible de Marsay,
-que tout le monde trouve si tigre, est un de ces hommes forts qui
-rudoient les hommes, mais qui gardent toutes leurs délicatesses
-pour les femmes. Montriveau a brisé sous son pied la duchesse de
-Langeais, comme Othello tue Dedesmona, dans un accès de colère qui du
-moins attesta l'excès de son amour: ce n'était pas mesquin comme une
-querelle! il y a du plaisir à être brisée ainsi! Les hommes blonds,
-petits, minces et fluets aiment à tourmenter les femmes, ils ne peuvent
-régner que sur ces pauvres faibles créatures; ils aiment pour avoir une
-raison de se croire des hommes. La tyrannie de l'amour est leur seule
-chance de pouvoir.
-
-Elle ne savait pas pourquoi elle s'était mise sous la domination d'un
-homme blond. De Marsay, Montriveau, Vandenesse, ces beaux bruns,
-avaient un rayon de soleil dans les yeux. Ce fut un déluge d'épigrammes
-qui passèrent en sifflant comme des balles. Diane lançait trois flèches
-dans un mot: elle humiliait, elle piquait, elle blessait à elle seule
-comme dix Sauvages savent blesser quand ils veulent faire souffrir leur
-ennemi lié à un poteau.
-
-Le comte lui cria dans un accès d'impatience:--Vous êtes folle! et
-sortit, Dieu sait en quel état! Il conduisit son cheval comme s'il
-n'eût jamais mené. Il accrocha des voitures, il donna contre une
-borne dans la place Louis XV, il alla sans savoir où. Son cheval ne
-se sentant pas tenu, s'enfuit par le quai d'Orsay à son écurie. En
-tournant la rue de l'Université, le cabriolet fut arrêté par Joséphin.
-
---Monsieur, dit le vieillard d'un air effaré, vous ne pouvez pas
-rentrer chez vous, la Justice est venue pour vous arrêter...
-
-Victurnien mit le compte de cette arrestation sur le mandat qui ne
-pouvait pas encore être arrivé chez le Procureur du roi, et non sur ses
-véritables lettres de change qui se remuaient depuis quelques jours
-sous forme de jugements en règle et que la main des Gardes du Commerce
-mettait en scène avec accompagnement d'espions, de recors, de juges
-de paix, commissaires de police, gendarmes et autres représentants de
-l'Ordre social. Comme la plupart des criminels, Victurnien ne pensait
-plus qu'à son crime.
-
---Je suis perdu, s'écria-t-il.
-
---Non, monsieur le comte, poussez en avant, allez à l'Hôtel du Bon
-Lafontaine, rue de Grenelle. Vous y trouverez mademoiselle Armande qui
-est arrivée, les chevaux sont mis à sa voiture, elle vous attend et
-vous emmènera.
-
-Dans son trouble, Victurnien saisit cette branche offerte à portée
-de sa main, au sein de ce naufrage; il courut à cet hôtel, y trouva,
-y embrassa sa tante qui pleurait comme une Madeleine: on eût dit la
-complice des fautes de son neveu. Tous deux montèrent en voiture, et
-quelques instants après ils se trouvèrent hors Paris, sur la route de
-Brest. Victurnien anéanti demeurait dans un profond silence. Quand la
-tante et le neveu se parlèrent, ils furent l'un et l'autre victimes du
-fatal quiproquo qui avait jeté sans réflexion Victurnien dans les bras
-de mademoiselle Armande: le neveu pensait à son faux, la tante pensait
-aux dettes et aux lettres de change.
-
---Vous savez tout, ma tante, lui dit-il.
-
---Oui, mon pauvre enfant, mais nous sommes là. Dans ce moment-ci, je ne
-te gronderai pas, reprends courage.
-
---Il faudra me cacher.
-
---Peut-être. Oui, cette idée est excellente.
-
---Si je pouvais entrer chez Chesnel sans être vu, en calculant notre
-arrivée au milieu de la nuit?
-
---Ce sera mieux, nous serons plus libres de tout cacher à mon frère.
-Pauvre ange! comme il souffre, dit-elle en caressant cet indigne enfant.
-
---Oh! maintenant je comprends le déshonneur, il a refroidi mon amour.
-
---Malheureux enfant, tant de bonheur et tant de misère!
-
-Mademoiselle Armande tenait la tête brûlante de son neveu sur sa
-poitrine, elle baisait ce front en sueur malgré le froid, comme les
-saintes femmes durent baiser le front du Christ en le mettant dans son
-suaire. Selon son excellent calcul, cet enfant prodigue fut nuitamment
-introduit dans la paisible maison de la rue du Bercail; mais le hasard
-fit qu'en y venant, il se jetait, suivant une expression proverbiale,
-dans la gueule du loup. Chesnel avait la veille traité de son Étude
-avec le premier clerc de monsieur Lepressoir, le notaire des Libéraux,
-comme il était le notaire de l'aristocratie. Ce jeune clerc appartenait
-à une famille assez riche pour pouvoir donner à Chesnel une somme
-importante en à-compte, cent mille francs.
-
---Avec cent mille francs, se disait en ce moment le vieux notaire qui
-se frottait les mains, on éteint bien des créances. Le jeune homme a
-des dettes usuraires, nous le renfermerons ici. J'irai là-bas, moi,
-faire capituler ces chiens-là.
-
-Chesnel, l'honnête Chesnel, le vertueux Chesnel, le digne Chesnel,
-appelait _des chiens_ les créanciers de son enfant d'amour, le comte
-Victurnien. Le futur notaire quittait la rue du Bercail, lorsque la
-calèche de mademoiselle Armande y entrait. La curiosité naturelle à
-tout jeune homme qui eût vu, dans cette ville, à cette heure, une
-calèche s'arrêtant à la porte du vieux notaire, était suffisamment
-éveillée pour faire rester le premier clerc dans l'enfoncement d'une
-porte, d'où il aperçut mademoiselle Armande.
-
---Mademoiselle Armande d'Esgrignon, à cette heure? Que se passe-t-il
-donc chez les d'Esgrignon? se dit-il.
-
-A l'aspect de mademoiselle, Chesnel la reçut assez mystérieusement,
-en rentrant la lumière qu'il tenait à la main. En voyant Victurnien,
-au premier mot que lui dit à l'oreille mademoiselle Armande, le
-bonhomme comprit tout; il regarda dans la rue, la trouva silencieuse
-et tranquille, il fit un signe, le jeune comte s'élança de la calèche
-dans la cour. Tout fut perdu, la retraite de Victurnien était connue
-du successeur de Chesnel.
-
---Ah! monsieur le comte, s'écria l'ex-notaire quand Victurnien fut
-installé dans une chambre qui donnait dans le cabinet de Chesnel et où
-l'on ne pouvait pénétrer qu'en passant sur le corps du bonhomme.
-
---Oui, monsieur, répondit le jeune homme en comprenant l'exclamation de
-son vieil ami, je ne vous ai pas écouté, je suis au fond d'un abîme où
-il faudra périr.
-
---Non, non, dit le bonhomme en regardant triomphalement mademoiselle
-Armande et le comte. J'ai vendu mon Étude. Il y avait bien longtemps
-que je travaillais et que je pensais à me retirer. J'aurai demain, à
-midi, cent mille francs avec lesquels on peut arranger bien des choses.
-Mademoiselle, dit-il, vous êtes fatiguée, remontez en voiture, et
-rentrez vous coucher. A demain les affaires.
-
---Il est en sûreté? répondit-elle en montrant Victurnien.
-
---Oui, dit le vieillard.
-
-Elle embrassa son neveu, lui laissa quelques larmes sur le front, et
-partit.
-
---Mon bon Chesnel, à quoi serviront vos cent mille francs dans la
-situation où je me trouve? dit le comte à son vieil ami quand ils
-se mirent à causer d'affaires. Vous ne connaissez pas, je le crois,
-l'étendue de mes malheurs.
-
-Victurnien expliqua son affaire. Chesnel resta foudroyé. Sans la force
-de son dévouement, il aurait succombé sous ce coup. Deux ruisseaux de
-larmes coulèrent de ses yeux, qu'on aurait cru desséchés. Il redevint
-enfant pour quelques instants. Pendant quelques instants il fut insensé
-comme un homme qui verrait brûler sa maison, et à travers une fenêtre,
-flamber le berceau de ses enfants, et leurs cheveux siffler en se
-consumant. Il se _dressa en pied_, eût dit Amyot, il sembla grandir, il
-leva ses vieilles mains, il les agita par des gestes désespérés et fous.
-
---Que votre père meure sans jamais rien savoir, jeune homme! C'est
-assez d'être faussaire, ne soyez point parricide! Fuir? Non, ils vous
-condamneraient par contumace. Malheureux enfant, pourquoi n'avez-vous
-pas contrefait ma signature à moi? Moi j'aurais payé, je n'aurais
-pas porté le titre chez le Procureur du Roi! Je ne puis plus rien.
-Vous m'avez acculé dans le dernier trou de l'Enfer. Du Croisier! que
-devenir? que faire? Si vous aviez, tué quelqu'un, cela s'excuse encore;
-mais un faux! un faux. Et le temps, le temps qui s'envole, dit-il en
-montrant sa vieille pendule par un geste menaçant. Il faut un faux
-passe-port, maintenant: le crime attire le crime. Il faut... dit-il en
-faisant une pause, il faut avant tout sauver la Maison d'Esgrignon.
-
---Mais, s'écria Victurnien, l'argent est encore chez madame de
-Maufrigneuse.
-
---Ah! s'écria Chesnel. Eh! bien, il y a quelque espoir bien faible:
-pourrons-nous attendrir du Croisier, l'acheter? il aura, s'il les veut,
-tous les biens de la Maison. J'y vais, je vais le réveiller, lui offrir
-tout. D'ailleurs, ce n'est pas vous qui aurez fait le faux, ce sera
-moi. J'irai aux galères, j'ai passé l'âge des galères, on ne pourra que
-me mettre en prison.
-
---Mais j'ai écrit le corps du mandat, dit Victurnien sans s'étonner de
-ce dévouement insensé.
-
---Imbécile! Pardon, monsieur le comte. Il fallait le faire écrire
-par Joséphin, s'écria le vieux notaire enragé. C'est un bon garçon,
-il aurait eu tout sur le dos. C'est fini, le monde croule, reprit le
-vieillard affaissé qui s'assit. Du Croisier est un tigre, gardons-nous
-de le réveiller. Quelle heure est-il? Où est le mandat? à Paris, on le
-rachèterait chez les Keller, ils s'y prêteraient. Ah! c'est une affaire
-où tout est péril, une seule fausse démarche nous perd. En tout cas, il
-faut l'argent. Allons, personne ne vous sait ici, vivez enterré dans la
-cave, s'il le faut. Moi, je vais à Paris, j'y cours, j'entends venir la
-malle-poste de Brest.
-
-En un moment, le vieillard retrouva les facultés de sa jeunesse, son
-agilité, sa vigueur: il se fit un paquet de voyage, prit de l'argent,
-mit un pain de six livres dans la petite chambre, et y enferma son
-enfant d'adoption.
-
---Pas de bruit, lui dit-il, restez là jusqu'à mon retour, sans lumière
-la nuit, ou sinon vous allez au bagne! M'entendez-vous, monsieur le
-comte? oui, au bagne, si, dans une ville comme la nôtre, quelqu'un vous
-savait là.
-
-Puis Chesnel sortit de chez lui, après avoir ordonné à la gouvernante
-de le dire malade, de ne recevoir personne, de renvoyer tout le monde,
-et de remettre toute espèce d'affaire à trois jours. Il alla séduire le
-directeur de la poste, lui raconta un roman, car il eut le génie d'un
-romancier habile: il obtint, au cas où il y aurait une place, d'être
-pris sans passe-port; et il se fit promettre le secret sur ce départ
-précipité. La malle arriva très-heureusement vide.
-
-Débarqué, le lendemain dans la nuit à Paris, le notaire se trouvait à
-neuf heures du matin chez les Keller, il y apprit que le fatal mandat
-était retourné depuis trois jours à du Croisier; mais tout en prenant
-ses informations, il n'y avait rien dit de compromettant. Avant de
-quitter les banquiers, il leur demanda si, en rétablissant les fonds,
-ils pouvaient faire revenir cette pièce. François Keller répondit que
-la pièce appartenait à du Croisier, qui seul était maître de la garder
-ou de la renvoyer. Le vieillard au désespoir alla chez la duchesse.
-A cette heure, madame de Maufrigneuse ne recevait personne. Chesnel
-sentait le prix du temps, il s'assit dans l'antichambre, écrivit
-quelques lignes, et les fit parvenir à madame de Maufrigneuse, en
-séduisant, en fascinant, en intéressant, en commandant les domestiques
-les plus insolents, les plus inaccessibles du monde. Quoiqu'elle fût
-encore au lit, la duchesse, au grand étonnement de sa maison, reçut
-dans sa chambre le vieil homme en culottes noires, en bas drapés, en
-souliers agrafés.
-
---Qu'y a-t-il, monsieur, dit-elle en se posant dans son désordre, que
-veut-il de moi, l'ingrat?
-
---Il y a, madame la duchesse, s'écria le bonhomme, que vous avez cent
-mille écus à nous.
-
---Oui, dit-elle. Que signifie...
-
---Cette somme est le résultat d'un faux qui nous mène aux galères, et
-que nous avons fait par amour pour vous, dit vivement Chesnel. Comment
-ne l'avez-vous pas deviné, vous qui êtes si spirituelle? Au lieu de
-gronder le jeune homme, vous auriez dû le questionner, et le sauver en
-l'arrêtant à propos. Maintenant, Dieu veuille que le malheur ne soit
-pas irréparable! Nous allons avoir besoin de tout votre crédit auprès
-du Roi.
-
-Aux premiers mots qui lui expliquèrent l'affaire, la duchesse honteuse
-de sa conduite avec un amant si passionné, craignit d'être soupçonnée
-de complicité. Dans son désir de montrer qu'elle avait conservé
-l'argent sans y toucher, elle oublia toute convenance, et ne compta
-pas d'ailleurs ce notaire pour un homme; elle jeta son édredon par
-un mouvement violent, s'élança vers son secrétaire en passant devant
-le notaire comme un de ces anges qui traversent les vignettes de
-Lamartine, et se remit confuse au lit, après avoir tendu les cent mille
-écus à Chesnel.
-
---Vous êtes un ange, madame, dit-il. (Elle devait être un ange pour
-tout le monde!) Mais ce ne sera pas tout, reprit le notaire, je compte
-sur votre appui pour nous sauver.
-
---Vous sauver! j'y réussirai ou je périrai. Il faut bien aimer pour ne
-pas reculer devant un crime. Pour quelle femme a-t-on fait pareille
-chose? Pauvre enfant! Allez, ne perdez pas de temps, cher monsieur
-Chesnel. Comptez sur moi comme sur vous-même.
-
---Madame la duchesse, madame la duchesse!
-
-Le vieux notaire ne put rien dire que ces mots, tant il était saisi! Il
-pleurait, il lui prit envie de danser, mais il eut peur de devenir fou,
-il se contint.
-
---A nous deux, nous le sauverons, dit-il en s'en allant.
-
-Chesnel alla voir aussitôt Joséphin qui lui ouvrit le secrétaire
-et la table où étaient les papiers du jeune comte, il y trouva
-très-heureusement quelques lettres de du Croisier et des Keller qui
-pouvaient devenir utiles. Puis, il prit une place dans une diligence
-qui partait immédiatement. Il paya les postillons de manière à faire
-aller la lourde voiture aussi vite que la malle, car il rencontra deux
-voyageurs aussi pressés que lui, et qui s'accordèrent pour faire leurs
-repas en voiture. La route fut comme dévorée. Le notaire rentra rue du
-Bercail, après trois jours d'absence. Quoiqu'il fût onze heures avant
-minuit, il était trop tard. Chesnel aperçut des gendarmes à sa porte,
-et quand il en atteignit le seuil, il vit dans sa cour le jeune comte
-arrêté. Certes, s'il en avait eu le pouvoir, il aurait tué tous les
-gens de justice et les soldats, mais il ne put que se jeter au cou de
-Victurnien.
-
---Si je ne réussis pas à étouffer l'affaire, il faudra vous tuer avant
-que l'acte d'accusation ne soit dressé, lui dit-il à l'oreille.
-
-Victurnien était dans un tel état de stupeur, qu'il regarda le notaire
-sans le comprendre.
-
---Me tuer, répéta-t-il.
-
---Oui? Si vous n'en aviez pas le courage, mon enfant, comptez sur moi,
-lui dit Chesnel en lui serrant la main.
-
-Il resta, malgré la douleur que lui causait ce spectacle, planté sur
-ses deux jambes tremblantes, à regarder le fils de son cœur, le comte
-d'Esgrignon, l'héritier de cette grande maison, marchant entre les
-gendarmes, entre le commissaire de police de la ville, le juge de paix,
-et l'huissier du Parquet. Le vieillard ne recouvra sa résolution et sa
-présence d'esprit que quand cette troupe eut disparu, qu'il n'entendit
-plus le bruit des pas, et que le silence se fut rétabli.
-
---Monsieur, vous allez vous enrhumer, lui dit Brigitte.
-
---Que le diable t'emporte, s'écria le notaire exaspéré.
-
-Brigitte, qui n'avait rien entendu de pareil depuis vingt-neuf ans
-qu'elle servait Chesnel, laissa tomber sa chandelle; mais sans prendre
-garde à l'épouvante de Brigitte, le maître, qui n'entendit pas
-l'exclamation de sa gouvernante, se mit à courir vers le Val-Noble.
-
---Il est fou, se dit-elle. Après tout, il y a de quoi. Mais où va-t-il?
-il m'est impossible de le suivre. Que deviendra-t-il? irait-il se noyer?
-
-Brigitte réveilla le premier clerc, et l'envoya surveiller les bords
-de la rivière, devenus fatalement célèbres depuis le suicide d'un
-jeune homme plein d'avenir, et la mort récente d'une jeune fille
-séduite. Chesnel se rendait à l'hôtel de du Croisier. Il n'y avait plus
-d'espoir que là. Les crimes de faux ne peuvent être poursuivis que
-sur des plaintes privées. Si du Croisier voulait s'y prêter, il était
-encore possible de faire passer la plainte pour un malentendu, Chesnel
-espérait encore acheter cet homme.
-
-Pendant cette soirée, il était venu beaucoup plus de monde qu'à
-l'ordinaire chez monsieur et madame du Croisier. Quoique cette affaire
-eût été tenue secrète entre le Président du Tribunal, monsieur du
-Ronceret, monsieur Sauvager, premier Substitut du Procureur du
-Roi, et monsieur du Coudrai, l'ancien Conservateur des hypothèques
-destitué pour avoir mal voté; mesdames du Ronceret et du Coudrai
-l'avaient confiée sous le secret, à une ou deux amies intimes. La
-nouvelle avait donc couru dans la société mi-partie de noblesse et
-de bourgeoisie qui se donnait rendez-vous chez monsieur du Croisier.
-Chacun sentait la gravité d'une affaire semblable, et n'osait en parler
-ouvertement. L'attachement de madame du Croisier à la haute noblesse
-était d'ailleurs si connu qu'à peine se hasarda-t-on à chuchoter
-quelque chose du malheur qui arrivait aux d'Esgrignon en demandant
-des éclaircissements. Les principaux intéressés attendirent, pour en
-causer, l'heure à laquelle la bonne madame du Croisier faisait sa
-retraite vers sa chambre à coucher, où elle accomplissait ses devoirs
-religieux loin des regards de son mari. Au moment où la dame du logis
-disparut, les adhérents de du Croisier qui connaissaient le secret et
-les plans de ce grand industriel se comptèrent, ils virent encore dans
-le salon des personnes que leurs opinions ou leurs intérêts rendaient
-suspectes, ils continuèrent à jouer. Vers onze heures et demie, il ne
-resta plus que les intimes, monsieur Sauvager, monsieur Camusot, le
-Juge d'Instruction et sa femme, monsieur et madame du Ronceret, leur
-fils Félicien, monsieur et madame du Coudrai, Joseph Blondet, fils aîné
-d'un vieux juge, en tout dix personnes.
-
-On raconte que Talleyrand, dans une fatale nuit, à trois heures du
-matin, jouant chez la duchesse de Luynes, interrompit le jeu, posa sa
-montre sur la table, demanda aux joueurs si le prince de Condé avait
-d'autre enfant que le duc d'Enghien.--Pourquoi demandez-vous une chose
-que vous savez si bien? répondit madame de Luynes.--C'est que si le
-prince n'a pas d'autre enfant, la maison de Condé est finie. Après un
-moment de silence, on reprit le jeu. Ce fut par un mouvement semblable
-que procéda le Président du Ronceret, soit qu'il connût ce trait de
-l'histoire contemporaine, soit que les petits esprits ressemblent aux
-grands dans les expressions de la vie politique. Il regarda sa montre,
-et dit en interrompant le boston:--En ce moment, on arrête monsieur le
-comte d'Esgrignon, et cette maison si fière est à jamais déshonorée.
-
---Vous avez donc mis la main sur l'enfant? s'écria joyeusement du
-Coudrai.
-
-Tous les assistants, moins le Président, le Substitut et du Croisier,
-manifestèrent un étonnement subit.
-
---Il vient d'être arrêté dans la maison de Chesnel où il s'était caché,
-dit le Substitut en prenant l'air d'un homme capable et méconnu qui
-devrait être ministre de la Police.
-
-Ce monsieur Sauvager, premier Substitut, était un jeune homme de
-vingt-cinq ans, maigre et grand, à figure longue et olivâtre, à cheveux
-noirs et crépus, les yeux enfoncés et bordés en dessous d'un large
-cercle brun répété au-dessus par ses paupières ridées et bistrées. Il
-avait un nez d'oiseau de proie, une bouche serrée, les joues laminées
-par l'étude et creusées par l'ambition. Il offrait le type de ces
-êtres secondaires à l'affût des circonstances, prêts à tout faire pour
-parvenir, mais en se tenant dans les limites du possible et dans le
-décorum de la légalité. Son air important annonçait admirablement sa
-faconde servile. Le secret de la retraite du jeune comte lui avait
-été dit par le successeur de Chesnel, et il en faisait honneur à
-sa pénétration. Cette nouvelle parut vivement surprendre le Juge
-d'Instruction, monsieur Camusot qui, sur le réquisitoire de Sauvager,
-avait décerné le mandat d'arrêt si promptement exécuté. Camusot était
-un homme d'environ trente ans, petit, déjà gras, blond, à chair molle,
-à teint livide comme celui de presque tous les magistrats qui vivent
-enfermés dans leurs cabinets ou leurs salles d'audience. Il avait de
-petits yeux jaune-clair, pleins de cette défiance qui passe pour de la
-ruse.
-
-Madame Camusot regarda son mari comme pour lui dire:--N'avais-je pas
-raison?
-
---Ainsi l'affaire aura lieu? dit le Juge d'Instruction.
-
---En douteriez-vous? reprit du Coudrai. Tout est fini puisqu'on tient
-le comte.
-
---Il y a le Jury, dit monsieur Camusot. Pour cette affaire, monsieur le
-Préfet saura le composer de manière que, avec les récusations ordonnées
-au Parquet et celles de l'accusé, il ne reste que des personnes
-favorables à l'acquittement. Mon avis serait de transiger, dit-il en
-s'adressant à du Croisier.
-
---Transiger, dit le Président, mais la Justice est saisie.
-
---Acquitté ou condamné, le comte d'Esgrignon n'en sera pas moins
-déshonoré, dit le Substitut.
-
---Je suis partie civile, dit du Croisier, j'aurai Dupin l'aîné. Nous
-verrons comment la maison d'Esgrignon se tirera de ses griffes.
-
---Elle saura se défendre et choisir un avocat à Paris, elle vous
-opposera Berryer, dit madame Camusot. A bon chat, bon rat.
-
-Du Croisier, monsieur Sauvager et le Président du Ronceret regardèrent
-le Juge d'Instruction en proie à une même pensée. Le ton et la manière
-avec lesquels la jeune femme jeta son proverbe à la face des huit
-personnes qui complotaient la perte de la maison d'Esgrignon leur
-causèrent des émotions que chacune d'elles dissimula comme savent
-dissimuler les gens de province, habitués par leur cohérence continue
-aux ruses de la vie monacale. La petite madame Camusot remarqua le
-changement des visages qui se composèrent dès que l'on eut flairé
-l'opposition probable du juge aux desseins de du Croisier. En voyant
-son mari dévoiler le fond de sa pensée, elle avait voulu sonder la
-profondeur de ces haines, et deviner par quel intérêt du Croisier
-s'était attaché le premier Substitut qui avait agi si précipitamment et
-si contrairement aux vues du Pouvoir.
-
---Dans tous les cas, dit-elle, si dans cette affaire il vient de Paris
-des Avocats célèbres, elle nous promet des séances de Cour d'Assises
-bien intéressantes; mais l'affaire expirera entre le Tribunal et la
-Cour royale. Il est à croire que le Gouvernement fera secrètement tout
-ce qu'on peut faire pour sauver un jeune homme qui appartient à de
-grandes familles, et qui a la duchesse de Maufrigneuse pour amie. Ainsi
-je ne crois pas que nous ayons de scandale à Landernau.
-
---Comme vous y allez, madame! dit sévèrement le Président. Croyez-vous
-que le Tribunal qui instruira l'affaire et la jugera d'abord, soit
-influençable par des considérations étrangères à la justice?
-
---L'événement prouve le contraire, dit-elle avec malice en regardant le
-Substitut et le Président qui lui jetèrent un regard froid.
-
---Expliquez-vous, madame? dit le Substitut. Vous parlez comme si nous
-n'avions pas fait notre devoir.
-
---Les paroles de madame n'ont aucune valeur, dit Camusot.
-
---Mais celles de monsieur le Président n'ont-elles pas préjugé une
-question qui dépend de l'Instruction, reprit-elle, et cependant
-l'instruction est encore à faire et le Tribunal n'a pas encore prononcé?
-
---Nous ne sommes pas au Palais, lui répondit le Substitut avec aigreur,
-et d'ailleurs nous savons tout cela.
-
---Monsieur le Procureur du Roi ignore tout encore, lui répliqua-t-elle
-en le regardant avec ironie. Il va revenir de la Chambre des députés en
-toute hâte. Vous lui avez taillé de la besogne, il portera sans doute
-lui-même la parole.
-
-Le Substitut fronça ses gros sourcils touffus, et les intéressés virent
-écrits sur son front de tardifs scrupules. Il se fit alors un grand
-silence pendant lequel on n'entendit que jeter et relever les cartes.
-Monsieur et madame Camusot, qui se virent très-froidement traités,
-sortirent pour laisser les conspirateurs parler à leur aise.
-
---Camusot, lui dit sa femme dans la rue, tu t'es trop avancé. Pourquoi
-faire soupçonner à ces gens que tu ne trempes pas dans leurs plans? ils
-te joueront quelque mauvais tour.
-
---Que peuvent-ils contre moi? je suis le seul Juge d'Instruction.
-
---Ne peuvent-ils pas te calomnier sourdement et provoquer ta
-destitution?
-
-En ce moment, le couple fut heurté par Chesnel. Le vieux notaire
-reconnut le juge d'Instruction. Avec la lucidité des gens rompus aux
-affaires, il comprit que la destinée de la maison d'Esgrignon était
-entre les mains de ce jeune homme.
-
---Ah! monsieur, s'écria le bonhomme, nous allons avoir bien besoin de
-vous. Je ne veux vous dire qu'un mot. Pardonnez-moi, madame, dit-il à
-la femme du juge en lui arrachant son mari.
-
-En bonne conspiratrice, madame Camusot regarda du côté de la maison
-de du Croisier afin de rompre le tête-à-tête au cas où quelqu'un en
-sortirait: mais elle jugeait avec raison les ennemis occupés à discuter
-l'incident qu'elle avait jeté à travers leurs plans. Chesnel entraîna
-le juge dans un coin sombre, le long du mur, et s'approcha de son
-oreille.
-
---Le crédit de la duchesse de Maufrigneuse, celui du prince de
-Cadignan, des ducs de Navarreins, de Lenoncourt, le garde des sceaux,
-le chancelier, le Roi, tout vous est acquis si vous êtes pour la maison
-d'Esgrignon, lui dit-il. J'arrive de Paris, je savais tout, j'ai couru
-tout expliquer à la Cour. Nous comptons sur vous et je vous garderai
-le secret. Si vous nous êtes ennemi, je repars demain pour Paris et
-dépose entre les mains de Sa Grandeur une plainte en suspicion légitime
-contre le Tribunal, dont sans doute plusieurs membres étaient ce soir
-chez du Croisier, y ont bu, y ont mangé contrairement aux lois, et qui
-d'ailleurs sont ses amis.
-
-Chesnel aurait fait intervenir le Père Éternel s'il en avait eu le
-pouvoir, il laissa le juge sans attendre de réponse, et s'élança
-comme un faon vers la maison de du Croisier. Sommé par sa femme de
-lui révéler les confidences de Chesnel, le juge obéit et fut assailli
-par ce:--N'avais-je pas raison, mon ami? que les femmes disent, aussi
-quand elles ont tort, mais moins doucement. En arrivant chez lui,
-Camusot avait confessé la supériorité de sa femme et reconnu le bonheur
-de lui appartenir, aveu qui prépara sans doute une heureuse nuit aux
-deux époux. Chesnel rencontra le groupe de ses ennemis qui sortaient
-de chez du Croisier, et craignit de le trouver couché, ce qu'il eût
-regardé comme un malheur, car il était dans une de ces circonstances
-qui demandent de la promptitude.
-
---Ouvrez de par le Roi! cria-t-il au domestique qui fermait le
-vestibule.
-
-Il venait de faire arriver le Roi auprès d'un petit juge ambitieux, il
-avait gardé ce mot sur ses lèvres, il s'embrouillait, il délirait. On
-ouvrit. Le notaire s'élança comme la foudre dans l'antichambre.
-
---Mon garçon, dit-il au domestique, cent écus pour toi si tu peux
-réveiller madame du Croisier et me l'envoyer à l'instant. Dis-lui tout
-ce que tu voudras.
-
-Chesnel devint calme et froid en ouvrant la porte du brillant salon
-où du Croisier se promenait seul à grands pas. Ces deux hommes
-se mesurèrent alors pendant un moment par un regard qui avait en
-profondeur vingt ans de haine et d'inimitié. L'un avait le pied sur le
-cœur de la maison d'Esgrignon, l'autre s'avançait avec la force d'un
-lion pour la lui arracher.
-
---Monsieur, dit Chesnel, je vous salue humblement. Votre plainte a été
-déposée?
-
---Oui, monsieur.
-
---Depuis quand?
-
---Depuis hier.
-
---Aucun autre acte que le mandat d'arrêt n'est lancé?
-
---Je le pense, répliqua du Croisier.
-
---Je viens traiter.
-
---La Justice est saisie, la vindicte publique aura son cours, rien ne
-peut l'arrêter.
-
---Ne nous occupons pas de cela, je suis à vos ordres, à vos pieds.
-
-Le vieux Chesnel tomba sur ses genoux, et tendit ses mains suppliantes
-à du Croisier.
-
---Que vous faut-il? Voulez-vous nos biens, notre château! prenez tout,
-retirez la plainte, ne nous laissez que la vie et l'honneur. Outre tout
-ce que j'offre, je serai votre serviteur, vous disposerez de moi.
-
-Du Croisier laissa le vieillard à genoux et s'assit dans un fauteuil.
-
---Vous n'êtes pas vindicatif, vous êtes bon, vous ne nous en voulez pas
-assez pour ne pas vous prêter à un arrangement, dit le vieillard. Avant
-le jour, le jeune homme serait libre.
-
---Toute la ville sait son arrestation, dit du Croisier qui savourait sa
-vengeance.
-
---C'est un grand malheur, mais s'il n'y a ni jugement ni preuves, nous
-arrangerons bien tout.
-
-Du Croisier réfléchissait, Chesnel le crut aux prises avec l'intérêt,
-il eut l'espoir de tenir son ennemi par ce grand mobile des actions
-humaines. En ce moment suprême, madame du Croisier se montra.
-
---Venez, madame, aidez-moi à fléchir votre cher mari, dit Chesnel
-toujours à genoux.
-
-Madame du Croisier releva le vieillard en manifestant la plus profonde
-surprise. Chesnel raconta l'affaire. Quand la noble fille des
-serviteurs des ducs d'Alençon connut ce dont il s'agissait, elle se
-tourna les larmes aux yeux vers du Croisier.
-
---Ah! monsieur, pouvez-vous hésiter? les d'Esgrignon, l'honneur de la
-province, lui dit-elle.
-
---Il s'agit bien de cela, s'écria du Croisier se levant et reprenant sa
-promenade agitée.
-
---Hé! de quoi s'agit-il donc?... fit Chesnel étonné.
-
---Monsieur Chesnel, il s'agit de la France! il s'agit du pays, il
-s'agit du peuple, il s'agit d'apprendre à messieurs vos nobles qu'il y
-a une justice, des lois, une bourgeoisie, une petite noblesse qui les
-vaut et qui les tient! On ne fourrage pas dix champs de blé pour un
-lièvre, on ne porte pas le déshonneur dans les familles en séduisant de
-pauvres filles, on ne doit pas mépriser des gens qui nous valent, on ne
-se moque pas d'eux pendant dix ans, sans que ces faits ne grossissent,
-ne produisent des avalanches, et ces avalanches tombent, écrasent,
-enterrent messieurs les nobles. Vous voulez le retour à l'ancien ordre
-de choses, vous voulez déchirer le pacte social, cette charte où nos
-droits sont écrits...
-
---Après, dit Chesnel.
-
---N'est-ce pas une sainte mission que d'éclairer le peuple? s'écria du
-Croisier, il ouvrira les yeux sur la moralité de votre parti quand il
-verra les nobles allant, comme Pierre ou Jacques, en Cour d'Assises. On
-se dira que les petites gens qui ont de l'honneur valent mieux que les
-grandes gens qui se déshonorent. La Cour d'Assises luit pour tout le
-monde. Je suis ici le défenseur du peuple, l'ami des lois. Vous m'avez
-jeté vous-même du côté du peuple à deux reprises, d'abord en refusant
-mon alliance, puis en me mettant au ban de votre société. Vous récoltez
-ce que vous avez semé.
-
-Ce début effraya Chesnel aussi bien que madame du Croisier. La femme
-acquérait une horrible connaissance du caractère de son mari, ce
-fut une lueur qui lui éclairait non-seulement le passé, mais encore
-l'avenir. Il paraissait impossible de faire capituler ce colosse; mais
-Chesnel ne recula point devant l'impossible.
-
---Quoi! monsieur, vous ne pardonneriez pas, vous n'êtes donc pas
-chrétien? dit madame du Croisier.
-
---Je pardonne comme Dieu pardonne, madame, à des conditions.
-
---Quelles sont-elles? dit Chesnel qui crut apercevoir un rayon
-d'espérance.
-
---Les Élections vont venir, je veux les voix dont vous disposez.
-
---Vous les aurez, dit Chesnel.
-
---Je veux, reprit du Croisier, être reçu, ma femme et moi,
-familièrement, tous les soirs, avec amitié, en apparence du moins, par
-monsieur le marquis d'Esgrignon et par les siens.
-
---Je ne sais pas comment nous l'y amènerons, mais vous serez reçu.
-
---Je veux une hypothèque de quatre cent mille francs fondée sur une
-transaction écrite au sujet de cette affaire, afin de toujours vous
-tenir un canon chargé sur le cœur.
-
---Nous consentons, dit Chesnel sans avouer encore qu'il avait les cent
-mille écus sur lui; mais elle sera entre mains tierces et rendue à la
-famille après votre élection et le payement.
-
---Non, mais après le mariage de ma petite-nièce, mademoiselle Duval qui
-réunira peut-être un jour quatre millions. Cette jeune personne sera
-instituée mon héritière au contrat et celle de ma femme, vous la ferez
-épouser à votre jeune comte.
-
---Jamais! dit Chesnel.
-
---Jamais, reprit du Croisier tout enivré de son triomphe. Bonsoir.
-
---Imbécile que je suis, se dit Chesnel, pourquoi reculé-je devant un
-mensonge avec un pareil homme!
-
-Du Croisier s'en alla, se plaisant à tout annuler au nom de son orgueil
-froissé, après avoir joui de l'humiliation de Chesnel, avoir balancé
-les destinées de la superbe maison en qui se résumait l'aristocratie
-de la province, et imprimé la marque de son pied sur les entrailles
-des d'Esgrignon. Il remonta dans sa chambre, en laissant sa femme avec
-Chesnel. Dans son ivresse il ne voyait rien contre sa victoire, il
-croyait fermement que les cent mille écus étaient dissipés; pour les
-trouver, la maison d'Esgrignon avait besoin de vendre ou d'hypothéquer
-ses biens; à ses yeux, la Cour d'Assises était donc inévitable. Les
-affaires de faux sont toujours arrangeables, quand la somme surprise
-est restituée. Les victimes de ce crime sont ordinairement des gens
-riches qui ne se soucient pas d'être la cause du déshonneur d'un homme
-imprudent. Mais du Croisier ne voulait renoncer à ses droits qu'à bon
-escient. Il se coucha donc en pensant au magnifique accomplissement de
-ses espérances, soit par la Cour d'Assises, soit par ce mariage, et il
-jouissait d'entendre la voix de Chesnel se lamentant avec madame du
-Croisier. Profondément religieuse et catholique, royaliste et attachée
-à la Noblesse, madame du Croisier partageait les idées de Chesnel à
-l'égard des d'Esgrignon. Aussi tous ses sentiments venaient-ils d'être
-cruellement froissés. Cette bonne royaliste avait entendu le hurlement
-du libéralisme qui, dans l'opinion de son directeur, souhaitait la
-ruine du catholicisme. Pour elle, le Côté Gauche était 1793 avec
-l'émeute et l'échafaud.
-
---Que dirait votre oncle, ce saint qui nous écoute? s'écria Chesnel.
-
-Madame du Croisier ne répondit que par de grosses larmes qui coulèrent
-sur ses joues.
-
---Vous avez déjà été cause de la mort d'un pauvre garçon et du deuil
-éternel de sa mère, reprit Chesnel en voyant combien il frappait juste
-et qui eût frappé jusqu'à briser ce cœur pour sauver Victurnien,
-voulez-vous assassiner mademoiselle Armande qui ne survivrait pas
-huit jours à l'infamie de sa maison? Voulez-vous assassiner le pauvre
-Chesnel, votre ancien notaire, qui tuera le jeune comte dans sa prison
-avant qu'on ne l'accuse, et qui se tuera pour ne pas aller lui-même en
-Cour d'Assises comme coupable d'un meurtre?
-
---Mon ami, assez! assez! Je suis capable de tout pour étouffer une
-semblable affaire, mais je ne connais monsieur du Croisier tout entier
-que depuis quelques instants... A vous, je puis l'avouer! Il n'y a pas
-de ressources.
-
---S'il y en avait? dit Chesnel.
-
---Je donnerais la moitié de mon sang pour qu'il y en eût, répondit-elle
-en achevant sa pensée par un hochement de tête où se peignit une envie
-de réussir.
-
-Semblable au premier Consul qui, vaincu dans les champs de Marengo
-jusqu'à cinq heures du soir, à six heures obtint la victoire
-par l'attaque désespérée de Desaix et par la terrible charge de
-Kellermann, Chesnel aperçut les éléments du triomphe au milieu des
-ruines. Il fallait être Chesnel, il fallait être vieux notaire, vieil
-intendant, avoir été petit clerc de Maître Sorbier père, il fallait
-les illuminations soudaines du désespoir, pour être aussi grand que
-Napoléon, plus grand même: cette bataille n'était pas Marengo, mais
-Waterloo, et Chesnel voulait vaincre les Prussiens en les voyant
-arrivés.
-
---Madame, vous de qui j'ai fait les affaires pendant vingt ans, vous
-l'honneur de la Bourgeoisie, comme les d'Esgrignon sont l'honneur
-de la Noblesse de cette province, sachez qu'il dépend maintenant de
-vous seule de sauver la maison d'Esgrignon. Maintenant répondez?
-laisserez-vous déshonorer les mânes de votre oncle, les d'Esgrignon,
-le pauvre Chesnel? Voulez-vous tuer mademoiselle Armande qui pleure?
-Voulez-vous racheter vos torts en réjouissant vos ancêtres, les
-intendants des ducs d'Alençon, en consolant les mânes de notre cher
-abbé qui, s'il pouvait sortir de son cercueil, vous commanderait de
-faire ce que je vous demande à genoux?
-
---Quoi? s'écria madame du Croisier.
-
---Hé! bien, voici les cent mille écus, dit-il en tirant de sa poche les
-paquets de billets de banque. Acceptez-les, tout sera fini.
-
---S'il ne s'agit que de cela, reprit-elle, et s'il n'en peut rien
-résulter de mauvais pour mon mari...
-
---Rien que de bon, dit Chesnel. Vous lui évitez les vengeances
-éternelles de l'Enfer au prix d'un léger désappointement ici-bas.
-
---Il ne sera pas compromis? demanda-t-elle en regardant Chesnel.
-
-Chesnel lut alors dans le fond de l'âme de cette pauvre femme. Madame
-du Croisier hésitait entre deux religions, entre les commandements
-que l'Église a tracés aux épouses et ses devoirs envers le Trône et
-l'Autel: elle trouvait son mari blâmable, et n'osait le blâmer, elle
-aurait voulu pouvoir sauver les d'Esgrignon, et ne voulait rien faire
-contre les intérêts de son mari.
-
---En rien, dit Chesnel, votre vieux notaire vous le jure sur les saints
-Évangiles...
-
-Chesnel n'avait plus que son salut éternel à offrir à la maison
-d'Esgrignon, il le risqua en commettant un horrible mensonge; mais
-il fallait abuser madame du Croisier ou périr. Aussitôt il rédigea
-lui-même et dicta à madame du Croisier un reçu de cent mille écus daté
-de cinq jours avant la fatale lettre de change, à une époque où il se
-rappela une absence faite par du Croisier qui était allé dans les biens
-de sa femme y ordonner des améliorations.
-
---Vous me jurez, dit Chesnel quand madame du Croisier eut les cent
-mille écus et quand il tint cette pièce, de déclarer devant le Juge
-d'Instruction que vous avez reçu cette somme au jour dit.
-
---Ne sera-ce pas un mensonge?
-
---Officieux, dit Chesnel.
-
---Je ne saurais le faire sans l'avis de mon directeur, monsieur l'abbé
-Couturier.
-
---Eh! bien, dit Chesnel, ne vous conduisez dans cette affaire que par
-ses conseils.
-
---Je vous le promets.
-
---Ne remettez la somme à monsieur du Croisier qu'après avoir comparu
-devant le Juge d'Instruction.
-
---Oui, dit-elle. Hélas, que Dieu me prête la force de comparaître
-devant la Justice humaine pour y soutenir un mensonge!
-
-Après avoir baisé la main de madame du Croisier, Chesnel se dressa
-majestueusement comme un des prophètes peints par Raphaël au Vatican.
-
---L'âme de votre oncle tressaille de joie, vous avez à jamais effacé le
-tort d'avoir épousé l'ennemi du Trône et de l'Autel.
-
-Ces paroles frappèrent vivement l'âme timorée de madame du Croisier.
-Chesnel pensa soudain à s'assurer de l'abbé Couturier, le directeur
-de la conscience de madame du Croisier. Il savait quelle opiniâtreté
-mettent les gens dévots dans le triomphe de leurs idées une fois qu'ils
-se sont avancés pour leur parti, il voulut engager le plus promptement
-possible l'Église dans cette lutte en la mettant de son côté; il alla
-donc à l'hôtel d'Esgrignon, réveilla mademoiselle Armande, lui apprit
-les événements de la nuit, et la lança sur la route de l'évêché pour
-amener le prélat lui-même sur le champ de bataille.
-
---Mon Dieu! tu dois sauver la maison d'Esgrignon, s'écria Chesnel en
-revenant chez lui à pas lents. L'affaire devient maintenant une lutte
-judiciaire. Nous sommes en présence d'hommes qui ont des passions et
-des intérêts, nous pouvons tout obtenir d'eux. Ce du Croisier a profité
-de l'absence du Procureur du Roi qui nous est dévoué, mais qui, depuis
-l'ouverture des Chambres, est à Paris. Qu'ont-ils donc fait pour
-empaumer le premier Substitut qui a donné suite à la plainte sans avoir
-consulté son chef? Demain matin, il faudra pénétrer ce mystère, étudier
-le terrain, et peut-être, après avoir saisi les fils de cette trame,
-retournerai-je à Paris afin de mettre en jeu les hautes puissances par
-la main de madame de Maufrigneuse.
-
-Tels étaient les raisonnements du pauvre vieil athlète qui voyait
-juste, et qui se coucha quasi-mort sous le poids de tant d'émotions
-et de tant de fatigues. Néanmoins, avant de s'endormir, il jeta sur
-les magistrats qui composaient le Tribunal, un coup d'œil scrutateur
-qui embrassait les pensées secrètes de leurs ambitions, afin de voir
-quelles étaient ses chances dans cette lutte, et comment ils pouvaient
-être influencés. En donnant une forme succincte au long examen des
-consciences que fit Chesnel, il fournira peut-être un tableau de la
-magistrature en province.
-
-Les juges et les gens du Roi forcés de commencer leur carrière en
-province où s'agitent les ambitions judiciaires, voient tous Paris à
-leur début, tous aspirent à briller sur ce vaste théâtre où s'élèvent
-les grandes causes politiques, où la magistrature est liée aux intérêts
-palpitants de la société. Mais ce paradis des gens de justice admet peu
-d'élus, et les neuf dixièmes des magistrats doivent, tôt ou tard, se
-caser pour toujours en province. Ainsi tout Tribunal, toute Cour royale
-de province offrent deux partis bien tranchés, celui des ambitions
-lassées d'espérer, contentes de l'excessive considération accordée en
-province au rôle qu'y jouent les magistrats, ou endormies par une vie
-tranquille; puis celui des jeunes gens et des vrais talents auxquels
-l'envie de parvenir que nulle déception n'a tempérée, ou que la soif
-de parvenir aiguillonne sans cesse, donne une sorte de fanatisme
-pour leur sacerdoce. A cette époque, le royalisme animait les jeunes
-magistrats contre les ennemis des Bourbons. Le moindre Substitut rêvait
-réquisitoires, appelait de tous ses vœux un de ces procès politiques
-qui mettaient le zèle en relief, attiraient l'attention du Ministère
-et faisaient avancer les gens du Roi. Qui, parmi les Parquets, ne
-jalousait la Cour dans le ressort de laquelle éclatait une conspiration
-bonapartiste? Qui ne souhaitait trouver un Caron, un Berton, une
-levée de boucliers? Ces ardentes ambitions, stimulées par la grande
-lutte des partis, appuyées sur la raison d'État et sur la nécessité
-de monarchiser la France, étaient lucides, prévoyantes, perspicaces;
-elles faisaient avec rigueur la police, espionnaient les populations et
-les poussaient dans la voie de l'obéissance d'où elles ne doivent pas
-sortir. La Justice alors fanatisée par la foi monarchique réparait les
-torts des anciens Parlements, et marchait d'accord avec la Religion,
-trop ostensiblement peut-être. Elle fut alors plus zélée qu'habile,
-elle pécha moins par machiavélisme que par la sincérité de ses vues
-qui parurent hostiles aux intérêts généraux du Pays, qu'elle essayait
-de mettre à l'abri des révolutions. Mais, prise dans son ensemble,
-la Justice contenait encore trop d'éléments bourgeois, elle était
-encore trop accessible aux passions mesquines du libéralisme, elle
-devait devenir tôt ou tard constitutionnelle et se ranger du côté de
-la Bourgeoisie au jour d'une lutte. Dans ce grand corps, comme dans
-l'Administration, il y eut de l'hypocrisie, ou pour mieux dire, un
-esprit d'imitation qui porte la France à toujours se modeler sur la
-Cour, et à la tromper ainsi très-innocemment.
-
-Ces deux sortes de physionomies judiciaires existaient au Tribunal où
-s'allait décider le sort du jeune d'Esgrignon. Monsieur le président du
-Ronceret, un vieux juge nommé Blondet y représentaient ces magistrats,
-résignés à n'être que ce qu'ils sont et casés pour toujours dans leur
-ville. Le parti jeune et ambitieux comptait monsieur Camusot le Juge
-d'Instruction et monsieur Michu, nommé juge-suppléant par la protection
-de la maison de Cinq-Cygne, et qui devait à la première occasion entrer
-dans le ressort de la Cour royale de Paris.
-
-Mis à l'abri de toute destitution par l'inamovibilité judiciaire et
-ne se voyant pas accueilli par l'aristocratie suivant l'importance
-qu'il se donnait, le président du Ronceret avait pris parti pour
-la Bourgeoisie en donnant à son désappointement le vernis de
-l'indépendance, sans savoir que ses opinions le condamnaient à rester
-président toute sa vie. Une fois engagé dans cette voie, il fut conduit
-par la logique des choses, à mettre son espérance d'avancement dans
-le triomphe de du Croisier et du Côté Gauche. Il ne plaisait pas plus
-à la Préfecture qu'à la Cour royale. Forcé de garder des ménagements
-avec le pouvoir, il était suspect aux Libéraux. Il n'avait ainsi de
-place dans aucun parti. Obligé de laisser la candidature électorale à
-du Croisier, il se voyait sans influence et jouait un rôle secondaire.
-La fausseté de sa position réagissait sur son caractère, il était aigre
-et mécontent. Fatigué de son ambiguïté politique, il avait résolu
-secrètement de se mettre à la tête du parti libéral et de dominer ainsi
-du Croisier. Sa conduite dans l'affaire du comte d'Esgrignon fut son
-premier pas dans cette carrière. Il représentait admirablement déjà
-cette Bourgeoisie qui offusque de ses petites passions les grands
-intérêts du pays, quinteuse en politique, aujourd'hui pour et demain
-contre le pouvoir, qui compromet tout et ne sauve rien, désespérée
-du mal qu'elle a fait et continuant à l'engendrer, ne voulant pas
-reconnaître sa petitesse, et tracassant le pouvoir en s'en disant
-la servante, à la fois humble et arrogante, demandant au peuple
-une subordination qu'elle n'accorde pas à la Royauté, inquiète des
-supériorités qu'elle désire mettre à son niveau, comme si la grandeur
-pouvait être petite, comme si le pouvoir pouvait exister sans force.
-
-Ce Président était un grand homme sec et mince, à front fuyant, à
-cheveux grêles et châtains, aux yeux vairons, à teint couperosé, aux
-lèvres serrées. Sa voix éteinte faisait entendre le sifflement gras
-de l'asthme. Il avait pour femme une grande créature solennelle et
-dégingandée qui s'affublait des modes les plus ridicules, et se parait
-excessivement. La Présidente se donnait des airs de reine, elle portait
-des couleurs vives, et n'allait jamais au bal sans orner sa tête de
-ces turbans si chers aux Anglaises, et que la province cultive avec
-amour. Riches tous deux de quatre ou cinq mille livres de rente, ils
-réunissaient, avec le traitement de la présidence, une douzaine de
-mille francs. Malgré leur pente à l'avarice, ils recevaient un jour
-par semaine afin de satisfaire leur vanité. Fidèles aux vieilles mœurs
-de la ville où du Croisier introduisait le luxe moderne, monsieur
-et madame du Ronceret n'avaient fait aucun changement, depuis leur
-mariage, à l'antique maison où ils demeuraient, et qui appartenait à
-madame. Cette maison, qui avait une façade sur la cour et l'autre sur
-un petit jardin, présentait sur la rue un vieux pignon triangulaire
-et grisâtre, percé d'une croisée à chaque étage. La cour et le
-jardin étaient encaissés par une haute muraille, le long de laquelle
-s'étendaient dans le jardin une allée de marronniers et les communs
-dans la cour. Du côté de la rue qui longeait le jardin, s'étendait
-une vieille grille en fer dévorée de rouille et sur la cour, entre
-deux panneaux de mur, était une grande porte cochère terminée par une
-immense coquille. Cette coquille se retrouvait au-dessus de la porte
-de la façade. Là, tout était sombre, étouffé, sans air. La muraille
-mitoyenne offrait des jours grillés comme des fenêtres de prison.
-Les fleurs avaient l'air de se déplaire dans les petits carrés de ce
-jardinet, où les passants pouvaient voir par la grille ce qui s'y
-faisait. Au rez-de-chaussée, après une grande antichambre éclairée
-sur le jardin, on entrait dans le salon dont une des fenêtres donnait
-sur la rue, et qui avait un perron à porte vitrée sur le jardin. La
-salle à manger d'une grandeur égale à celle du salon était de l'autre
-côté de l'antichambre. Ces trois pièces s'harmoniaient à cet ensemble
-mélancolique. Les plafonds, tous coupés par ces lourdes solives
-peintes, ornées au milieu de quelques maigres lozanges à rosaces
-sculptées, brisaient le regard. Les peintures, de tons criards, étaient
-vieilles et enfumées. Le salon, décoré de grands rideaux en soie rouge
-mangée par le soleil, était garni d'un meuble de bois peint en blanc
-et couvert en vieille tapisserie de Beauvais à couleurs effacées.
-Sur la cheminée, une pendule du temps de Louis XV se voyait entre
-des girandoles extravagantes dont les bougies jaunes ne s'allumaient
-qu'aux jours où la présidente dépouillait de son enveloppe verte un
-vieux lustre à pendeloques de cristal de roche. Trois tables de jeu
-à tapis vert râpé, un trictrac suffisaient aux joies de la compagnie
-à laquelle madame du Ronceret accordait du cidre, des échaudés, des
-marrons, des verres d'eau sucrée et de l'orgeat fait chez elle. Depuis
-quelque temps, elle avait adopté tous les quinze jours un thé enjolivé
-de pâtisseries assez piteuses. Par chaque trimestre, les du Ronceret
-donnaient un grand dîner à trois services, tambouriné dans la ville,
-servi dans une détestable vaisselle, mais confectionné avec la science
-qui distingue les cuisinières de province. Ce repas gargantuesque
-durait six heures. Le Président essayait alors de lutter par une
-abondance d'avare avec l'élégance de du Croisier. Ainsi la vie et
-ses accessoires concordaient chez le Président à son caractère et à
-sa fausse position. Il se déplaisait chez lui sans savoir pourquoi:
-mais il n'osait y faire aucune dépense pour y changer l'état des
-choses, trop heureux de mettre tous les ans sept ou huit mille francs
-de côté pour pouvoir établir richement son fils Félicien qui n'avait
-voulu devenir ni magistrat, ni avocat, ni administrateur, et dont
-la fainéantise le désespérait. Le Président était sur ce point en
-rivalité avec son vice-président monsieur Blondet, vieux juge qui
-depuis longtemps avait lié son fils avec la famille Blandureau. Ces
-riches marchands de toiles avaient une fille unique à laquelle le
-président souhaitait de marier Félicien. Comme le mariage de Joseph
-Blondet dépendait de sa nomination aux fonctions de juge-suppléant que
-le vieux Blondet espérait obtenir en donnant sa démission, le président
-du Ronceret contrariait sourdement les démarches du juge et faisait
-travailler les Blandureau secrètement. Aussi, sans l'affaire du jeune
-comte d'Esgrignon, peut-être les Blondet auraient-ils été supplantés
-par l'astucieux Président, dont la fortune était bien supérieure à
-celle de son compétiteur.
-
- [Illustration: IMP. S. RAÇON.
-
- MONSIEUR BLONDET.
-
- Le bonhomme aimait passionnément l'horticulture..... il avait
- l'ambition de créer de nouvelles espèces.....
-
- (LE CABINET DES ANTIQUES.)]
-
-La victime des manœuvres de ce président machiavélique, monsieur
-Blondet, une de ces curieuses figures enfouies en province comme de
-vieilles médailles dans une crypte, avait alors environ soixante-sept
-ans; il portait bien son âge, il était de haute taille, et son
-encolure rappelait les chanoines du bon temps. Son visage, percé par
-les mille trous de la petite vérole qui lui avait déformé le nez en
-le lui tournant en vrille, ne manquait pas de physionomie, il était
-coloré très-également d'une teinte rouge, et animé par deux petits
-yeux vifs, habituellement sardoniques, et par un certain mouvement
-satirique de ses lèvres violacées. Avocat avant la Révolution,
-il avait été fait Accusateur Public; mais il fut le plus doux de
-ces terribles fonctionnaires. Le bonhomme Blondet, on l'appelait
-ainsi, avait amorti l'action révolutionnaire en acquiesçant à tout
-et n'exécutant rien. Forcé d'emprisonner quelques nobles, il avait
-mis tant de lenteur à leur procès, qu'il leur fit atteindre au neuf
-thermidor avec une adresse qui lui avait concilié l'estime générale.
-Certes, le bonhomme Blondet aurait dû être Président du Tribunal;
-mais, lors de la réorganisation des tribunaux, il fut écarté par
-Napoléon dont l'éloignement pour les républicains reparaissait dans
-les moindres détails du gouvernement. La qualification d'ancien
-Accusateur Public, inscrite en marge du nom de Blondet, fit demander
-par l'Empereur à Cambacérès s'il n'y avait pas dans le pays quelque
-rejeton d'une vieille famille parlementaire à mettre à sa place. Du
-Ronceret, dont le père avait été Conseiller au Parlement, fut donc
-nommé. Malgré la répugnance de l'Empereur, l'archi-chancelier, dans
-l'intérêt de la justice, maintint Blondet juge, en disant que le vieil
-avocat était un des plus forts jurisconsultes de France. Le talent
-du juge, ses connaissances dans l'ancien Droit et plus tard dans la
-nouvelle législation eussent dû le mener fort loin; mais, semblable
-en ceci à quelques grands esprits, il méprisait prodigieusement ses
-connaissances judiciaires et s'occupait presque exclusivement d'une
-science étrangère à sa profession, et pour laquelle il réservait
-ses prétentions, son temps et ses capacités. Le bonhomme aimait
-passionnément l'horticulture, il était en correspondance avec les plus
-célèbres amateurs, il avait l'ambition de créer de nouvelles espèces,
-il s'intéressait aux découvertes de la botanique, il vivait enfin
-dans le monde des fleurs. Comme tous les fleuristes, il avait sa
-prédilection pour une plante choisie entre toutes, et sa favorite était
-le _Pelargonium_. Le tribunal et ses procès, sa vie réelle n'étaient
-donc rien auprès de la vie fantastique et pleine d'émotions que menait
-le vieillard, de plus en plus épris de ses innocentes sultanes. Les
-soins à donner à son jardin, les douces habitudes de l'horticulteur
-clouèrent le bonhomme Blondet dans sa serre. Sans cette passion, il eût
-été nommé député sous l'Empire, il eût sans doute brillé dans le Corps
-Législatif. Son mariage fut une autre raison de sa vie obscure. A l'âge
-de quarante ans, il fit la folie d'épouser une jeune fille de dix-huit
-ans, de laquelle il eut dans la première année de son mariage un fils
-nommé Joseph. Trois ans après, madame Blondet, alors la plus jolie
-femme de la ville, inspira au Préfet du Département une passion qui
-ne se termina que par sa mort. Elle eut du Préfet, au su de toute la
-ville et du vieux Blondet lui-même, un second fils nommé Émile. Madame
-Blondet, qui aurait pu stimuler l'ambition de son mari, qui aurait pu
-l'emporter sur les fleurs, favorisa le goût du juge pour la Botanique,
-et ne voulut pas plus quitter la ville que le Préfet ne voulut changer
-de Préfecture tant que vécut sa maîtresse. Incapable de soutenir à
-son âge une lutte avec une jeune femme, le magistrat se consola dans
-sa serre, et prit une très-jolie servante pour soigner son sérail
-de beautés incessamment diversifiées. Pendant que le juge dépotait,
-repiquait, arrosait, marcottait, greffait, mariait et panachait ses
-fleurs, madame Blondet dépensait son bien en toilettes et en modes pour
-briller dans les salons de la Préfecture; un seul intérêt, l'éducation
-d'Émile, qui certes appartenait encore à sa passion, pouvait l'arracher
-aux soins de cette belle affection, que la ville finit par admirer. Cet
-enfant de l'amour était aussi joli, aussi spirituel que Joseph était
-lourd et laid. Le vieux juge aveuglé par l'amour paternel aimait autant
-Joseph que sa femme chérissait Émile. Pendant douze ans, monsieur
-Blondet fut d'une résignation parfaite, il ferma les yeux sur les
-amours de sa femme en conservant une attitude noble et digne, à la
-façon des grands seigneurs du dix-huitième siècle; mais, comme tous les
-gens de goûts tranquilles, il nourrissait une haine profonde contre son
-fils cadet. En 1818, à la mort de sa femme, il expulsa l'intrus, en
-l'envoyant faire son Droit à Paris sans autre secours qu'une pension de
-douze cents francs, à laquelle aucun cri de détresse ne lui fit ajouter
-une obole. Sans la protection de son véritable père, Émile Blondet eût
-été perdu. La maison du juge est une des plus jolies de la ville.
-Située presqu'en face de la Préfecture, elle a sur la rue principale
-une petite cour proprette, séparée de la chaussée par une vieille
-grille de fer contenue entre deux pilastres en brique. Entre chacun
-de ces pilastres et la maison voisine se trouvent deux autres grilles
-assises sur de petits murs également en brique et à hauteur d'appui.
-Cette cour, large de dix et longue de vingt toises, est divisée en deux
-massifs de fleurs, par le pavé de brique qui mène de la grille à la
-porte de la maison. Ces deux massifs, renouvelés avec soin, offrent à
-l'admiration publique leurs triomphants bouquets en toute saison. Du
-bas de ces deux monceaux de fleurs, s'élance sur le pan des murs des
-deux maisons voisines un magnifique manteau de plantes grimpantes. Les
-pilastres sont enveloppés de chèvrefeuilles et ornés de deux vases en
-terre cuite, où des cactus acclimatés présentent aux regards étonnés
-des ignorants leurs monstrueuses feuilles hérissées de leurs piquantes
-défenses, qui semblent dues à une maladie botanique. La maison, bâtie
-en brique dont les fenêtres sont décorées d'une marge cintrée également
-en brique, montre sa façade simple, égayée par des persiennes d'un vert
-vif. Sa porte vitrée permet de voir par un long corridor au bout duquel
-est une autre porte vitrée, l'allée principale d'un jardin d'environ
-deux arpents. Les massifs de cet enclos s'aperçoivent souvent par les
-croisées du salon et de la salle à manger, qui correspondent entre
-elles comme celles du corridor. Du côté de la rue, la brique a pris
-depuis deux siècles une teinte de rouille et de mousse entremêlée de
-tons verdâtres en harmonie avec la fraîcheur des massifs et de leurs
-arbustes. Il est impossible au voyageur qui traverse la ville de ne pas
-aimer cette maison si gracieusement encaissée, fleurie, moussue jusque
-sur ses toits que décorent deux pigeons en poterie.
-
-Outre cette vieille maison à laquelle rien n'avait été changé depuis
-un siècle, le juge possédait environ quatre mille livres de rente en
-terres. Sa vengeance, assez légitime, consistait à faire passer cette
-maison, les terres et son siège, à son fils Joseph, et la ville entière
-connaissait ses intentions. Il avait fait un testament en faveur de ce
-fils, par lequel il l'avantageait de tout ce que le Code permet à un
-père de donner à l'un de ses enfants, au détriment de l'autre. De plus,
-le bonhomme thésaurisait depuis quinze ans pour laisser à ce niais la
-somme nécessaire pour rembourser à son frère Émile la portion qu'on
-ne pouvait lui ôter. Chassé de la maison paternelle, Émile Blondet
-avait su conquérir une position distinguée à Paris; mais plus morale
-que positive. Sa paresse, son laisser-aller, son insouciance avaient
-désespéré son véritable père qui, destitué dans une des réactions
-ministérielles si fréquentes sous la Restauration, était mort presque
-ruiné, doutant de l'avenir d'un enfant doué par la nature des plus
-brillantes qualités. Émile Blondet était soutenu par l'amitié d'une
-demoiselle de Troisville, mariée au comte de Montcornet, et qu'il
-avait connue avant son mariage. Sa mère vivait encore au moment où
-les Troisville revinrent d'émigration. Madame Blondet tenait à cette
-famille par des liens éloignés, mais suffisants pour y introduire
-Émile. La pauvre femme pressentait l'avenir de son fils, elle le
-voyait orphelin, pensée qui lui rendait la mort doublement amère;
-aussi lui cherchait-elle des protecteurs. Elle sut lier Émile avec
-l'aînée des demoiselles de Troisville à laquelle il plut infiniment,
-mais qui ne pouvait l'épouser. Cette liaison fut semblable à celle de
-Paul et Virginie. Madame Blondet essaya de donner de la durée à cette
-mutuelle affection qui devait passer comme passent ordinairement ces
-enfantillages, qui sont comme les _dînettes_ de l'amour, en montrant
-à son fils un appui dans la famille Troisville. Quand, déjà mourante,
-madame Blondet apprit le mariage de mademoiselle de Troisville avec
-le général Montcornet, elle vint la prier solennellement de ne jamais
-abandonner Émile et de le patronner dans le monde parisien où la
-fortune du général l'appelait à briller. Heureusement pour lui, Émile
-se protégea lui-même. A vingt ans, il débuta comme un maître dans
-le monde littéraire. Son succès ne fut pas moindre dans la société
-choisie où le lança son père qui d'abord put fournir aux profusions
-du jeune homme. Cette célébrité précoce, la belle tenue d'Émile
-resserrèrent peut-être les liens de l'amitié qui l'unissait à la
-comtesse. Peut-être madame de Montcornet, qui avait du sang russe dans
-les veines, sa mère était fille de la princesse Sherbellof, eût-elle
-renié son ami d'enfance pauvre et luttant avec tout son esprit contre
-les obstacles de la vie parisienne et littéraire; mais, quand vinrent
-les tiraillements de la vie aventureuse d'Émile, leur attachement
-était inaltérable de part et d'autre. En ce moment, Blondet, que
-le jeune d'Esgrignon avait trouvé à Paris devant lui à son premier
-souper, passait pour un des flambeaux du journalisme. On lui accordait
-une grande supériorité dans le monde politique, et il dominait sa
-réputation. Le bonhomme Blondet ignorait complétement la puissance que
-le gouvernement constitutionnel avait donnée aux journaux; personne ne
-s'avisait de l'entretenir d'un fils dont il ne voulait pas entendre
-parler; il ne savait donc rien de cet enfant maudit ni de son pouvoir.
-
-L'intégrité du juge égalait sa passion pour les fleurs, il ne
-connaissait que le Droit. Il recevait les plaideurs, les écoutait,
-causait avec eux et leur montrait ses fleurs; il acceptait d'eux des
-graines précieuses, mais sur le siége, il devenait le juge le plus
-impartial du monde. Sa manière de procéder était si connue, que les
-plaideurs ne le venaient plus voir que pour lui remettre des pièces qui
-pouvaient éclairer sa religion. Personne ne cherchait à le tromper.
-Son savoir, ses lumières et son insouciance pour ses talents réels, le
-rendaient tellement indispensable à du Ronceret que, sans ses raisons
-matrimoniales, le Président aurait encore secrètement contrarié par
-tous les moyens possibles la demande du vieux juge en faveur de son
-fils; car, si le savant vieillard quittait le Tribunal, le Président
-était hors d'état de prononcer un jugement. Le bonhomme Blondet ne
-savait pas qu'en quelques heures, son fils Émile pouvait accomplir ses
-désirs. Il vivait avec une simplicité digne des héros de Plutarque.
-Le soir il examinait les procès, le matin il soignait ses fleurs, et
-pendant le jour il jugeait. La jolie servante, devenue mûre et ridée
-comme une pomme à Pâques, avait soin de la maison, tenue selon les
-us et coutumes d'une avarice rigoureuse. Mademoiselle Cadot avait
-toujours sur elle les clefs des armoires et du fruitier; elle était
-infatigable: elle allait elle-même au marché, faisait les appartements
-et la cuisine, et ne manquait jamais d'entendre sa messe le matin.
-Pour donner une idée de la vie intérieure de ce ménage, il suffira
-de dire que le père et le fils ne mangeaient jamais que des fruits
-gâtés, par suite de l'habitude qu'avait mademoiselle Cadot de toujours
-donner au dessert les plus avancés; que l'on ignorait la jouissance
-du pain frais, et qu'on y observait les jeûnes ordonnés par l'Église.
-Le jardinier était rationné comme un soldat, et constamment observé
-par cette vieille Validé, traitée avec tant de déférence, qu'elle
-dînait avec ses maîtres. Aussi trottait-elle continuellement de la
-salle à la cuisine pendant les repas. Le mariage de Joseph Blondet
-avec mademoiselle Blandureau avait été soumis par le père et la mère
-de cette héritière à la nomination de ce pauvre avocat sans cause à
-la place de juge-suppléant. Dans le désir de rendre son fils capable
-d'exercer ses fonctions, le père se tuait de lui marteler la cervelle
-à coups de leçons pour en faire un routinier. Le fils Blondet passait
-presque toutes ses soirées dans la maison de sa prétendue où, depuis
-son retour de Paris, Félicien du Ronceret avait été admis, sans que
-le vieux ni le jeune Blondet en conçussent la moindre crainte. Les
-principes économiques qui présidaient à cette vie mesurée avec une
-exactitude digne du Peseur d'Or de Gérard Dow, où il n'entrait pas
-un grain de sel de trop, où pas un profit n'était oublié, cédaient
-cependant aux exigences de la serre et du jardinage. Le jardin était
-la folie de Monsieur, disait mademoiselle Cadot, qui ne considérait
-pas son aveugle amour pour Joseph comme une folie, elle partageait à
-l'égard de cet enfant la prédilection du père: elle le choyait, lui
-reprisait ses bas, et aurait voulu voir employer à son usage l'argent
-mis à l'horticulture. Ce jardin, merveilleusement tenu par un seul
-jardinier, avait des allées sablées en sable de rivière, sans cesse
-ratissées, et de chaque côté desquelles ondoyaient les plates-bandes
-pleines des fleurs les plus rares. Là, tous les parfums, toutes
-les couleurs, des myriades de petits pots exposés au soleil, des
-lézards sur les murs, des serfouettes, des binettes enrégimentées,
-enfin l'attirail des choses innocentes et l'ensemble des productions
-gracieuses qui justifient cette charmante passion. Au bout de sa
-serre, le juge avait établi un vaste amphithéâtre où sur des gradins
-siégeaient cinq ou six mille pots de _pélargonium_, magnifique et
-célèbre assemblée que la ville et plusieurs personnes des départements
-circonvoisins venaient voir à sa floraison. A son passage par cette
-ville, l'impératrice Marie-Louise avait honoré cette curieuse serre de
-sa visite, et fut si fort frappée de ce spectacle qu'elle en parla à
-Napoléon, et l'empereur donna la croix au vieux juge. Comme le savant
-horticulteur n'allait dans aucune société, hormis la maison Blandureau,
-il ignorait les démarches faites à la sourdine par le Président. Ceux
-qui avaient pu pénétrer les intentions de du Ronceret, le redoutaient
-trop pour avertir les inoffensifs Blondet.
-
-Quant à Michu, ce jeune homme, puissamment protégé, s'occupait
-beaucoup plus de plaire aux femmes de la société la plus élevée où les
-recommandations de la famille de Cinq-Cygne l'avaient fait admettre,
-que des affaires excessivement simples d'un Tribunal de province.
-Riche d'environ dix mille livres de rente, il était courtisé par les
-mères, et menait une vie de plaisirs. Il faisait son Tribunal par
-acquit de conscience, comme on fait ses devoirs au Collége; il opinait
-du bonnet, en disant à tout:--Oui, cher président. Mais, sous cet
-apparent laissez-aller, il cachait l'esprit supérieur d'un homme qui
-avait étudié à Paris et qui s'était distingué déjà comme Substitut.
-Habitué à traiter largement tous les sujets, il faisait rapidement ce
-qui occupait long-temps le vieux Blondet et le Président, auxquels
-il résumait souvent les questions difficiles à résoudre. Dans les
-conjonctures délicates, le président et le vice-président consultaient
-leur juge-suppléant, ils lui confiaient les délibérés épineux et
-s'émerveillaient toujours de sa promptitude à leur apporter une
-besogne où le vieux Blondet ne trouvait rien à reprendre. Protégé par
-l'aristocratie la plus hargneuse, jeune et riche, le juge suppléant
-vivait en dehors des intrigues et des petitesses départementales, il
-était de toutes les parties de campagne, gambadait avec les jeunes
-personnes, courtisait les mères, dansait au bal, et jouait comme un
-financier. Enfin, il s'acquittait à merveille de son rôle de magistrat
-fashionable, sans néanmoins compromettre sa dignité qu'il savait faire
-intervenir à propos, en homme d'esprit. Il plaisait infiniment par la
-manière franche avec laquelle il avait adopté les mœurs de la province
-sans les critiquer. Aussi s'efforçait-on de lui rendre supportable le
-temps de son exil.
-
-Le Procureur du Roi, magistrat du plus grand talent, mais jeté dans la
-haute politique, imposait au Président. Sans son absence, l'affaire de
-Victurnien n'eût pas eu lieu. Sa dextérité, son habitude des affaires
-auraient tout prévenu. Le Président et du Croisier avaient profité
-de sa présence à la Chambre des Députés, dont il était un des plus
-remarquables orateurs ministériels, pour ourdir leurs trames, en
-estimant, avec une certaine habileté, qu'une fois la Justice saisie
-et l'affaire ébruitée, il n'y aurait plus aucun remède. En effet, en
-aucun tribunal, à cette époque, le Parquet n'eût accueilli sans un
-long examen, et sans peut-être en référer au Procureur-Général, une
-plainte en faux contre le fils aîné de l'une des plus nobles familles
-du royaume. En pareille circonstance, les gens de justice, de concert
-avec le pouvoir, eussent essayé mille transactions pour étouffer une
-plainte qui pouvait envoyer un jeune homme imprudent aux galères. Ils
-eussent agi peut-être de même pour une famille libérale considérée, à
-moins qu'elle ne fût trop ouvertement ennemie du trône et de l'autel.
-L'accueil de la plainte de du Croisier et l'arrestation du jeune comte
-n'avaient donc pas eu lieu facilement. Voici comment le Président et du
-Croisier s'y étaient pris pour arriver à leurs fins.
-
-Monsieur Sauvager, jeune avocat royaliste, arrivé au grade judiciaire
-de premier Substitut à force de servilisme ministériel, régnait au
-Parquet en l'absence de son chef. Il dépendait de lui de lancer un
-réquisitoire en admettant la plainte de du Croisier. Sauvager, homme
-de rien et sans aucune espèce de fortune, vivait de sa place. Aussi le
-pouvoir comptait-il entièrement sur un homme qui attendait tout de lui.
-Le Président exploita cette situation. Dès que la pièce arguée de faux
-fut entre les mains de du Croisier, le soir même, madame la présidente
-du Ronceret, soufflée par son mari, eut une longue conversation avec
-monsieur Sauvager, auquel elle fit observer combien la carrière de la
-_magistrature debout_ était incertaine: un caprice ministériel, une
-seule faute y tuait l'avenir d'un homme.
-
---Soyez homme de conscience, donnez vos conclusions contre le pouvoir
-quand il a tort. Vous êtes perdu. Vous pouvez, lui dit-elle, profiter
-en ce moment de votre position pour faire un beau mariage qui vous
-mettra pour toujours à l'abri des mauvaises chances, en vous donnant
-une fortune au moyen de laquelle vous pourrez vous caser dans la
-magistrature _assise_. L'occasion est belle. Monsieur du Croisier
-n'aura jamais d'enfants, tout le monde sait le pourquoi; sa fortune et
-celle de sa femme iront à sa nièce, mademoiselle Duval. Monsieur Duval
-est un maître de forges dont la bourse a déjà quelque volume, et son
-père, qui vit encore, a du bien. Le père et le fils ont à eux deux un
-million, ils le doubleront aidés par du Croisier, maintenant lié avec
-la haute banque et les gros industriels de Paris. Monsieur et madame
-Duval jeune donneront, certes, leur fille à l'homme qui sera présenté
-par son oncle du Croisier, en considération des deux fortunes qu'il
-doit laisser à sa nièce, car du Croisier fera sans doute avantager
-au contrat mademoiselle Duval de toute la fortune de sa femme, qui
-n'a pas d'héritiers. Vous connaissez la haine de du Croisier pour
-les d'Esgrignon, rendez-lui service, soyez son homme, accueillez une
-plainte en faux qu'il va vous déposer contre le jeune d'Esgrignon,
-poursuivez le comte immédiatement, sans consulter le Procureur du Roi.
-Puis, priez Dieu que, pour avoir été magistrat impartial contre le gré
-du pouvoir, le ministre vous destitue, votre fortune est faite! Vous
-aurez une charmante femme et trente mille livres de rente en dot, sans
-compter quatre millions d'espérance dans une dizaine d'années.
-
-En deux soirées, le premier Substitut avait été gagné. Le Président
-et monsieur Sauvager avaient tenu l'affaire secrète pour le vieux
-juge, pour le juge suppléant, et pour le second substitut. Sûr de
-l'impartialité de Blondet en présence des faits, le Président avait
-la majorité sans compter Camusot. Mais tout manquait par la défection
-imprévue du juge d'instruction. Le Président voulait un jugement de
-mise en accusation avant que le Procureur du Roi ne fût averti. Camusot
-ou le second Substitut n'allaient-ils pas le prévenir?
-
-Maintenant, en expliquant la vie intérieure du juge d'instruction
-Camusot, peut-être apercevra-t-on les raisons qui permettaient à
-Chesnel de considérer ce jeune magistrat comme acquis aux d'Esgrignon,
-et qui lui avaient donné la hardiesse de le suborner en pleine rue.
-Camusot, fils de la première femme d'un marchand de soieries de la rue
-des Bourdonnais, objet de l'ambition de son père, avait été destiné à
-la magistrature. En épousant sa femme, il avait épousé la protection
-d'un huissier du Cabinet du Roi, protection sourde, mais efficace,
-qui lui avait déjà valu sa nomination de juge, et, plus tard, celle
-de Juge d'Instruction. Il n'avait pas eu plus de mille écus de rente
-constitués par ses père et mère à son contrat; mademoiselle Thirion
-ne lui avait pas apporté plus de vingt mille francs de dot, c'était
-donc un pauvre ménage que le sien, car les appointements d'un juge en
-province ne s'élèvent pas au-dessus de quinze cents francs. Cependant
-les Juges d'instruction ont un supplément d'environ mille francs à
-raison des dépenses et des travaux extraordinaires de leurs fonctions.
-Malgré les fatigues qu'elles donnent, ces places sont assez enviées;
-mais elles sont révocables: aussi madame Camusot venait-elle de gronder
-son mari d'avoir découvert sa pensée au Président. Marie-Cécile-Amélie
-Thirion, depuis trois ans de mariage, s'était aperçue de la bénédiction
-de Dieu par la régularité de deux accouchements heureux, une fille et
-un garçon; mais elle suppliait Dieu de ne plus la tant bénir. Encore
-quelques bénédictions, et sa gêne deviendrait misère. La fortune
-de monsieur Camusot le père devait se faire long-temps attendre.
-D'ailleurs cette riche succession ne pouvait pas donner plus de huit
-ou dix mille francs de rente aux enfants du négociant qui étaient
-quatre. Puis, quand se réaliserait ce que tous les faiseurs de mariage
-appellent _des espérances_, le juge n'aurait-il pas des enfants à
-établir? Chacun concevra donc la situation d'une petite femme pleine de
-sens et de résolution, comme était madame Camusot; elle avait trop bien
-senti l'importance d'un faux pas fait par son mari dans sa carrière,
-pour ne pas se mêler des affaires judiciaires.
-
-Enfant unique d'un ancien serviteur du roi Louis XVIII, un valet qui
-l'avait suivi en Italie, en Courlande, en Angleterre, et que le Roi
-avait récompensé par la seule place qu'il pût remplir, celle d'huissier
-de son cabinet par quartier, Amélie avait reçu chez elle comme un
-reflet de la Cour. Thirion lui dépeignait les grands seigneurs,
-les ministres, les personnages qu'il annonçait, introduisait, et
-voyait passant et repassant. Élevée comme à la porte des Tuileries,
-cette jeune femme avait donc pris une teinture des maximes qui s'y
-pratiquent, et adopté le dogme de l'obéissance absolue au pouvoir.
-Aussi avait-elle sagement jugé qu'en se rangeant du côté des
-d'Esgrignon, son mari plairait à madame la duchesse de Maufrigneuse,
-à deux puissantes familles desquelles son père s'appuierait, en un
-moment opportun, auprès du Roi. A la première occasion, Camusot pouvait
-être nommé juge à Paris. Cette promotion rêvée, désirée à tout moment,
-devait apporter six mille francs d'appointements, les douceurs d'un
-logement chez son père ou chez les Camusot, et tous les avantages des
-deux fortunes paternelles. Si l'adage: _loin des yeux, loin du cœur_,
-est vrai pour la plupart des femmes, il est vrai surtout en fait de
-sentiments de famille et de protections ministérielles ou royales. De
-tout temps les gens qui servent personnellement les rois font très-bien
-leurs affaires: on s'intéresse à un homme, fût-ce un valet, en le
-voyant tous les jours.
-
-Madame Camusot, qui se considérait comme de passage, avait pris une
-petite maison dans la rue du Cygne. La ville n'est pas assez passante
-pour que l'industrie des appartements garnis s'y exerce. Ce ménage
-n'était pas d'ailleurs assez riche pour vivre dans un hôtel, comme
-monsieur Michu. La Parisienne avait donc été obligée d'accepter les
-meubles du pays. La modicité de ses revenus l'avait obligée à prendre
-cette maison remarquablement laide, mais qui ne manquait pas d'une
-certaine naïveté de détails. Appuyée à la maison voisine de manière
-à présenter sa façade à la cour, elle n'avait à chaque étage qu'une
-fenêtre sur la rue. La cour, bordée dans sa largeur par deux murailles
-ornées de rosiers et d'alaternes, avait au fond, en face de la maison,
-un hangar assis sur deux arcades en briques. Une petite porte bâtarde
-donnait entrée à cette sombre maison encore assombrie par un grand
-noyer planté au milieu de la cour. Au rez-de-chaussée, où l'on montait
-par un perron à double rampe et à balustrades en fer très-ouvragé,
-mais rongé par la rouille, se trouvait sur la rue une salle à manger,
-et de l'autre côté la cuisine. Le fond du corridor qui séparait ces
-deux chambres était occupé par un escalier en bois. Le premier étage
-ne se composait que de deux pièces, dont l'une servait de cabinet
-au magistrat, et l'autre de chambre à coucher. Le second étage en
-mansarde contenait également deux chambres, une pour la cuisinière et
-l'autre pour la femme de chambre qui gardait avec elle les enfants.
-Aucune pièce de la maison n'avait de plafond, toutes présentaient ces
-solives blanchies à la chaux, dont les entre-deux sont plafonnés de
-blanc-en-bourre. Les deux chambres du premier étage et la salle d'en
-bas avaient de ces lambris à formes contournées, où s'est exercée la
-patience des menuisiers du dernier siècle. Ces boiseries, peintes en
-gris-sale, étaient du plus triste aspect. Le cabinet du juge était
-celui d'un avocat de province: un grand bureau et un fauteuil d'acajou,
-la bibliothèque de l'étudiant en Droit, et ses meubles mesquins
-apportés de Paris. La chambre de madame était indigène: elle avait des
-ornements bleus et blancs, un tapis, un de ces mobiliers hétéroclites
-qui semblent à la mode et qui sont tout simplement les meubles dont
-les formes n'ont pas été adoptées à Paris. Quant à la salle du
-rez-de-chaussée, elle était ce qu'est une salle en province, nue,
-froide, à papiers de tenture humides et passés.
-
-C'était dans cette chambre mesquine, sans autre vue que celle de ce
-noyer, de ces murs à feuillage noir et de la rue presque déserte, que
-passait toutes ses journées une femme assez vive et légère, habituée
-aux plaisirs, au mouvement de Paris, seule la plupart du temps, ou
-recevant des visites ennuyeuses et sottes qui lui faisaient préférer sa
-solitude à des caquetages vides, où le moindre trait d'esprit auquel
-elle se laissait aller donnait lieu à d'interminables commentaires et
-envenimait sa situation. Occupée de ses enfants, moins par goût que
-pour mettre un intérêt dans sa vie presque solitaire, elle ne pouvait
-exercer sa pensée que sur les intrigues qui se nouaient autour d'elle,
-sur les menées des gens de province, sur leurs ambitions enfermées dans
-des cercles étroits. Aussi pénétrait-elle promptement des mystères
-auxquels ne songeait pas son mari. Son hangar plein de bois, où sa
-femme de chambre faisait des savonnages, n'était pas ce qui frappait
-ses regards, quand, assise à la fenêtre de sa chambre, elle tenait à la
-main quelque broderie interrompue: elle contemplait Paris où tout est
-plaisir, où tout est plein de vie, elle en rêvait les fêtes et pleurait
-d'être dans cette froide prison de province. Elle se désolait d'être
-dans un pays paisible, où jamais il n'arriverait ni conspiration, ni
-grande affaire. Elle se voyait pour long-temps sous l'ombre de ce noyer.
-
-Madame Camusot était une petite femme, grasse, fraîche, blonde, ornée
-d'un front très-busqué, d'une bouche rentrée, d'un menton relevé,
-traits que la jeunesse rendait supportables, mais qui devaient lui
-donner de bonne heure un air vieux. Ses yeux vifs et spirituels, mais
-qui exprimaient un peu trop son innocente envie de parvenir, et la
-jalousie que lui causait son infériorité présente, allumaient comme
-deux lumières dans sa figure commune, et la relevaient par une certaine
-force de sentiment que le succès devait éteindre plus tard. Elle
-usait de beaucoup d'industrie pour sa toilette, elle inventait des
-garnitures, elle se les brodait, elle méditait ses atours avec sa femme
-de chambre venue avec elle de Paris, et maintenait ainsi la réputation
-des Parisiennes en province. Sa causticité la rendait redoutable,
-elle n'était pas aimée. Avec cet esprit fin et investigateur qui
-distingue les femmes inoccupées, obligées d'employer leur journée, elle
-avait fini par découvrir les opinions secrètes du Président. Aussi
-conseillait-elle depuis quelque temps à Camusot de lui déclarer la
-guerre. L'affaire du jeune comte était une excellente occasion. Avant
-de venir en soirée chez monsieur du Croisier, elle n'avait pas eu de
-peine à démontrer à son mari, qu'en cette affaire, le premier Substitut
-allait contre les intentions de ses chefs. Le rôle de Camusot était de
-se faire un marchepied de ce procès criminel, en favorisant la maison
-d'Esgrignon, bien autrement puissante que le parti du Croisier.
-
---Sauvager n'épousera jamais mademoiselle Duval qu'on lui aura montrée
-en perspective, il sera la dupe des Machiavels du Val-Noble, auxquels
-il va sacrifier sa position. Camusot, cette affaire si malheureuse pour
-les d'Esgrignon et si perfidement entamée par le Président au profit de
-du Croisier, ne sera favorable qu'à toi, lui avait-elle dit en rentrant.
-
-Cette rusée Parisienne avait également deviné les manœuvres secrètes
-du Président auprès de Blandureau, et les motifs qu'il avait de
-déjouer les efforts du vieux Blondet, mais elle ne voyait aucun
-profit à éclairer le fils ou le père sur le péril de leur situation;
-elle jouissait de cette comédie commencée, sans se douter de quelle
-importance pouvait être le secret surpris par elle de la demande faite
-aux Blandureau par le successeur de Chesnel en faveur de Félicien
-du Ronceret. Dans le cas où la position de son mari serait menacée
-par le Président, madame Camusot savait pouvoir menacer à son tour
-le Président en éveillant l'attention de l'horticulteur sur le rapt
-projeté de la fleur qu'il voulait transplanter chez lui.
-
-Sans pénétrer, comme madame Camusot, les moyens par lesquels du
-Croisier et le Président avaient gagné le premier Substitut, Chesnel,
-en examinant ces diverses existences et ces intérêts groupés autour
-des fleurs de lis du Tribunal, compta sur le Procureur du Roi, sur
-Camusot et sur monsieur Michu. Deux juges pour les d'Esgrignon
-paralysaient tout. Enfin, le notaire connaissait trop bien les désirs
-du vieux Blondet pour ne pas savoir que si son impartialité pouvait
-fléchir, ce serait pour l'œuvre de toute sa vie, pour la nomination
-de son fils à la place de juge suppléant. Ainsi Chesnel s'endormit
-plein d'espérance en se promettant d'aller voir monsieur Blondet,
-pour lui offrir de réaliser les espérances qu'il caressait depuis si
-long-temps, en l'éclairant sur les perfidies du président du Ronceret.
-Après avoir gagné le vieux juge, il irait parlementer avec le Juge
-d'Instruction auquel il espérait pouvoir prouver, sinon l'innocence,
-au moins l'imprudence de Victurnien, et réduire l'affaire à une
-simple étourderie de jeune homme. Chesnel ne dormit ni paisiblement
-ni long-temps; car, avant le jour, sa gouvernante l'éveilla pour lui
-présenter le plus séduisant personnage de cette histoire, le plus
-adorable jeune homme du monde, madame la duchesse de Maufrigneuse,
-venue seule en calèche, et habillée en homme.
-
---J'arrive pour le sauver ou pour périr avec lui, dit-elle au notaire
-qui croyait rêver. J'ai cent mille francs que le Roi m'a donnés sur
-sa Cassette pour acheter l'innocence de Victurnien, si son adversaire
-est corruptible. Si nous échouons, j'ai du poison pour le soustraire à
-tout, même à l'accusation. Mais nous n'échouerons pas. Le Procureur du
-Roi, que j'ai fait avertir de ce qui se passe, me suit: il n'a pu venir
-avec moi, il a voulu prendre les ordres du Garde des Sceaux.
-
-Chesnel rendit scène pour scène à la duchesse: il s'enveloppa de sa
-robe de chambre et tomba à ses pieds qu'il baisa, non sans demander
-pardon de l'oubli que la joie lui faisait commettre.
-
---Nous sommes sauvés, criait-il tout en donnant des ordres à Brigitte
-pour qu'elle préparât ce dont pouvait avoir besoin la duchesse après
-une nuit passée à courir la poste.
-
-Il fit un appel au courage de la belle Diane, en lui démontrant la
-nécessité d'aller chez le Juge d'Instruction au petit jour, afin que
-personne ne fût dans le secret de cette démarche, et ne pût même
-présumer que la duchesse de Maufrigneuse fût venue.
-
---N'ai-je pas un passe-port en règle? dit-elle en lui montrant une
-feuille où elle était désignée comme monsieur le vicomte Félix de
-Vandenesse, Maître des Requêtes et Secrétaire particulier du Roi. Ne
-sais-je pas bien jouer mon rôle d'homme? reprit-elle en rehaussant les
-faces de sa perruque à la Titus et agitant sa cravache.
-
---Ah! madame la duchesse, vous êtes un ange! s'écria Chesnel les larmes
-aux yeux. (Elle devait toujours être un ange, même en homme!) Boutonnez
-votre redingote, enveloppez-vous jusqu'au nez dans votre manteau,
-prenez mon bras, et courons chez Camusot avant que personne ne puisse
-nous rencontrer.
-
---Je verrai donc un homme qui s'appelle Camusot? dit-elle.
-
---Et qui a le nez de son nom, répondit Chesnel.
-
-Quoiqu'il eût la mort au cœur, le vieux notaire jugea nécessaire
-d'obéir à tous les caprices de la duchesse, de rire quand elle rirait,
-de pleurer avec elle; mais il gémit de la légèreté d'une femme qui,
-tout en accomplissant une grande chose, y trouvait néanmoins matière
-à plaisanter. Que n'aurait-il pas fait pour sauver le jeune homme?
-Pendant que Chesnel s'habilla, madame de Maufrigneuse dégusta la
-tasse de café à la crème que Brigitte lui servit, et convint de la
-supériorité des cuisinières de province sur les Chefs de Paris, qui
-dédaignent ces menus détails si importants pour les gourmets. Grâce
-aux prévoyances que nécessitaient les goûts de son maître pour la
-bonne chère, Brigitte avait pu offrir à la duchesse une excellente
-collation. Chesnel et son gentil compagnon se dirigèrent vers la maison
-de monsieur et madame Camusot.
-
---Ah! il y a une madame Camusot, dit la duchesse, l'affaire pourra
-s'arranger.
-
---Et d'autant mieux, lui répondit Chesnel, que madame s'ennuie assez
-visiblement d'être parmi nous autres provinciaux, elle est de Paris.
-
---Ainsi nous ne devons pas avoir de secret pour elle.
-
---Vous serez juge de ce qu'il faudra taire ou révéler, dit humblement
-Chesnel. Je crois qu'elle sera très-flattée de donner l'hospitalité à
-la duchesse de Maufrigneuse. Pour ne rien compromettre, il vous faudra
-sans doute rester chez elle jusqu'à la nuit, à moins que vous n'y
-trouviez des inconvénients.
-
---Est-elle bien, madame Camusot? demanda la duchesse d'un air fat.
-
---Elle est un peu la reine chez elle, répondit le notaire.
-
---Elle doit alors se mêler des affaires du Palais, reprit la duchesse.
-Il n'y a qu'en France, cher monsieur Chesnel, que l'on voit les femmes
-si bien épouser leurs maris qu'elles en épousent les fonctions, le
-commerce ou les travaux. En Italie, en Angleterre, en Espagne, les
-femmes se font un point d'honneur de laisser leurs maris se débattre
-avec les affaires; elles mettent à les ignorer la même persévérance que
-nos bourgeoises françaises déploient pour être au fait des affaires de
-la communauté. N'est-ce pas ainsi que vous appelez cela judiciairement?
-D'une jalousie incroyable, en fait de politique conjugale, les
-Françaises veulent tout savoir. Aussi, dans les moindres difficultés de
-la vie en France, sentez-vous la main de la femme qui conseille, guide,
-éclaire son mari. La plupart des hommes ne s'en trouvent pas mal, en
-vérité. En Angleterre, un homme marié pourrait être mis vingt-quatre
-heures en prison pour dettes, sa femme, à son retour, lui ferait une
-scène de jalousie.
-
---Nous sommes arrivés sans avoir fait la moindre rencontre, dit
-Chesnel. Madame la duchesse, vous devez avoir d'autant plus d'empire
-ici, que le père de madame Camusot est un huissier du Cabinet du Roi,
-nommé Thirion.
-
---Et le roi n'y a pas songé! il ne pense à rien, s'écria-t-elle.
-Thirion nous a introduits, le prince de Cadignan, monsieur de
-Vandenesse et moi! Nous sommes les maîtres céans. Combinez bien tout
-avec le mari pendant que je vais parler à la femme.
-
-La femme de chambre, qui lavait, débarbouillait, habillait les deux
-enfants, introduisit les deux étrangers dans la petite salle sans feu.
-
---Allez porter cette carte à votre maîtresse, dit la duchesse à
-l'oreille de la femme de chambre, et ne la laissez lire qu'à elle. Si
-vous êtes discrète, on vous récompensera, ma petite.
-
-La femme de chambre demeura comme frappée de la foudre en entendant
-cette voix de femme et voyant cette délicieuse figure de jeune homme.
-
---Éveillez monsieur Camusot, lui dit Chesnel, et dites que je l'attends
-pour une affaire importante.
-
-La femme de chambre monta. Quelques instants après, madame Camusot
-s'élança en peignoir à travers les escaliers, et introduisit le bel
-étranger après avoir poussé Camusot, en chemise, dans son cabinet avec
-tous ses vêtements, en lui ordonnant de s'habiller et de l'y attendre.
-Ce coup de théâtre avait été produit par la carte où était gravé:
-MADAME LA DUCHESSE DE MAUFRIGNEUSE. La fille de l'huissier du Cabinet
-du Roi avait tout compris.
-
---Eh! bien, monsieur Chesnel, ne dirait-on pas que le tonnerre vient
-de tomber ici? s'écria la femme de chambre à voix basse. Monsieur
-s'habille dans son cabinet, vous pouvez y monter.
-
---Silence sur tout ceci, répondit le notaire.
-
-Chesnel, en se sentant appuyé par une grande dame qui avait
-l'assentiment verbal du Roi aux mesures à prendre pour sauver le comte
-d'Esgrignon, prit un air d'autorité qui le servit auprès de Camusot
-beaucoup mieux que l'air humble avec lequel il l'aurait entretenu, s'il
-eût été seul et sans secours.
-
---Monsieur, lui dit-il, mes paroles hier au soir ont pu vous étonner,
-mais elles sont sérieuses. La maison d'Esgrignon compte sur vous pour
-bien instruire une affaire d'où elle doit sortir sans tache.
-
---Monsieur, répondit le juge, je ne relèverai point ce qu'il y a de
-blessant pour moi et d'attentatoire à la Justice dans vos paroles, car,
-jusqu'à un certain point, votre position près de la maison d'Esgrignon
-l'excuse. Mais...
-
---Monsieur, pardonnez-moi de vous interrompre, dit Chesnel. Je viens
-vous dire des choses que vos supérieurs pensent et n'osent pas avouer,
-mais que les gens d'esprit devinent, et vous êtes homme d'esprit. A
-supposer que le jeune homme eût agi imprudemment, croyez-vous que
-le Roi, que la Cour, que le Ministère fussent flattés de voir un
-nom comme celui des d'Esgrignon traîné à la Cour d'Assises? Est-il
-dans l'intérêt, non-seulement du royaume, mais du pays, que les
-maisons historiques tombent? L'égalité, aujourd'hui le grand mot de
-l'Opposition, ne trouve-t-elle pas une garantie dans l'existence d'une
-haute aristocratie consacrée par le temps? Eh! bien, non seulement il
-n'y a pas eu la moindre imprudence, mais nous sommes des innocents
-tombés dans un piége.
-
---Je suis curieux de savoir comment! dit le juge.
-
---Monsieur, reprit Chesnel, pendant deux ans, le sieur du Croisier a
-constamment laissé tirer sur lui pour de fortes sommes par monsieur
-le comte d'Esgrignon. Nous produirons des traites pour plus de cent
-mille écus, constamment acquittées par lui, et dont les sommes ont été
-remises par moi.... saisissez-bien ceci?.... soit avant, soit après
-l'échéance. Monsieur le comte d'Esgrignon est en mesure de présenter un
-reçu de la somme tirée par lui, antérieur à l'effet argué de faux? ne
-reconnaîtrez-vous pas alors dans la plainte une œuvre de haine et de
-parti? n'est-ce pas une odieuse calomnie que cette accusation portée
-par les adversaires les plus dangereux du trône et de l'autel contre
-l'héritier d'une vieille famille? Il n'y a pas eu plus de faux dans
-cette affaire qu'il ne s'en est fait dans mon Étude. Mandez par devers
-vous madame du Croisier, laquelle ignore encore la plainte en faux,
-elle vous déclarera que je lui ai porté les fonds, et qu'elle les a
-gardés pour les remettre à son mari absent qui ne les lui réclame pas.
-Interrogez du Croisier à ce sujet? il vous dira qu'il ignore ma remise
-à madame du Croisier.
-
---Monsieur, répondit le Juge d'Instruction, vous pouvez émettre de
-pareilles assertions dans le salon de monsieur d'Esgrignon ou chez des
-gens qui ne connaissent pas les affaires, on y ajoutera foi; mais un
-Juge d'Instruction, à moins d'être imbécile, ne croira pas qu'une femme
-aussi soumise à son mari que l'est madame du Croisier, conserve en ce
-moment dans son secrétaire cent mille écus sans en rien dire à son
-mari, ni qu'un vieux notaire n'ait pas instruit monsieur du Croisier de
-cette remise, à son retour en ville.
-
---Le vieux notaire était allé à Paris, monsieur, pour arrêter le cours
-des dissipations du jeune homme.
-
---Je n'ai pas encore interrogé le comte d'Esgrignon, reprit le juge,
-ses réponses éclaireront ma religion.
-
---Il est au secret? demanda le notaire.
-
---Oui, répondit le juge.
-
---Monsieur, s'écria Chesnel qui vit le danger, l'Instruction peut être
-conduite pour ou contre nous; mais vous choisirez ou de constater,
-d'après la déposition de madame du Croisier, la remise des valeurs
-antérieurement à l'effet, ou d'interroger un pauvre jeune homme inculpé
-qui, dans son trouble, peut ne se souvenir de rien et se compromettre.
-Vous chercherez le plus croyable ou de l'oubli d'une femme ignorante en
-affaires, ou d'un faux commis par un d'Esgrignon.
-
---Il ne s'agit pas de tout cela, reprit le juge, il s'agit de savoir si
-monsieur le comte d'Esgrignon a converti le bas d'une lettre que lui
-adressait du Croisier en une lettre de change.
-
---Eh! il le pouvait, s'écria tout à coup madame Camusot qui entra
-vivement, suivie du bel inconnu. Monsieur Chesnel avait remis les
-fonds... Elle se pencha vers son mari.--Tu seras juge-suppléant à Paris
-à la première vacance, tu sers le Roi lui-même dans cette affaire,
-j'en ai la certitude, on ne t'oubliera pas, lui dit-elle à l'oreille.
-Tu vois dans ce jeune homme la duchesse de Maufrigneuse, tâche de
-ne jamais dire que tu l'as vue, et fais tout pour le jeune comte,
-hardiment.
-
---Messieurs, dit le juge, quand l'Instruction serait conduite dans
-le sens favorable à l'innocence du jeune comte, puis-je répondre
-du jugement à intervenir? Monsieur Chesnel et toi, ma bonne, vous
-connaissez les dispositions de monsieur le Président.
-
---Ta, ta, ta, dit madame Camusot, va voir toi-même ce matin monsieur
-Michu, et apprends-lui l'arrestation du jeune comte, vous serez déjà
-deux contre deux, j'en réponds. Michu est de Paris, lui! et tu connais
-son dévouement pour la noblesse. Bon chien chasse de race.
-
-En ce moment, mademoiselle Cadot fit entendre sa voix à la porte, en
-disant qu'elle apportait une lettre pressée. Le juge sortit et rentra,
-en lisant ces mots:
-
- _Monsieur le vice-président du Tribunal prie monsieur Camusot
- de siéger à l'audience de ce jour et des jours suivants, pour
- que le Tribunal soit au complet pendant l'absence de monsieur le
- président. Il lui fait ses compliments._
-
---Plus d'instruction de l'affaire d'Esgrignon, s'écria madame Camusot.
-Ne te l'avais-je pas dit, mon ami, qu'ils te joueraient quelque mauvais
-tour? Le Président est allé te calomnier auprès du Procureur-Général
-et du Président de la Cour. Avant que tu puisses instruire l'affaire,
-tu seras changé. Est ce clair?
-
---Vous resterez, monsieur, dit la duchesse, le Procureur du Roi
-arrivera, je l'espère, à temps.
-
---Quand le Procureur du Roi viendra, dit avec feu la petite madame
-Camusot, il doit trouver tout fini. Oui, mon cher, oui, dit-elle
-en regardant son mari stupéfait. Ah! vieil hypocrite de Président,
-tu joues au plus fin avec nous, tu t'en souviendras! Tu veux nous
-servir un plat de ton métier, tu en auras deux apprêtés par la main
-de ta servante, Cécile-Amélie Thirion. Pauvre bonhomme Blondet! il
-est heureux pour lui que le Président soit en voyage pour nous faire
-destituer, son grand dadais de fils épousera mademoiselle Blandureau.
-Je vais aller retourner les semis au père Blondet. Toi, Camusot, va
-chez monsieur Michu pendant que madame la duchesse et moi nous irons
-trouver le vieux Blondet. Attends-toi à entendre dire par toute la
-ville que je me suis promenée ce matin avec un amant.
-
-Madame Camusot donna le bras à la duchesse, et l'emmena par les
-endroits déserts de la ville pour arriver sans mauvaise rencontre à la
-porte du vieux juge. Chesnel alla pendant ce temps conférer avec le
-jeune comte à la prison, où Camusot le fit introduire en secret. Les
-cuisinières, les domestiques, et autres gens levés de bonne heure en
-province, qui virent madame Camusot et la duchesse dans des chemins
-détournés prirent le jeune homme pour un amant venu de Paris. Comme
-Cécile-Amélie l'avait prévu, le soir, la nouvelle de ses déportements
-circulait dans la ville, et y occasionnait plus d'une médisance. Madame
-Camusot et son amant prétendu trouvèrent le vieux Blondet dans sa
-serre, il salua la femme de son collègue et son compagnon en jetant sur
-ce charmant jeune homme un regard inquiet et scrutateur.
-
---J'ai l'honneur de vous présenter un des cousins de mon mari, dit-elle
-à monsieur Blondet en lui montrant la duchesse, un des horticulteurs
-les plus distingués de Paris, qui revient de Bretagne, et ne peut
-passer que cette journée avec nous. Monsieur a entendu parler de vos
-fleurs et de vos arbustes, et j'ai pris la liberté de venir de grand
-matin.
-
---Ah! monsieur est horticulteur, dit le vieux juge.
-
-La duchesse s'inclina sans parler.
-
---Voici, dit le juge, mon cafier et mon arbre à thé.
-
---Pourquoi donc, dit madame Camusot, monsieur le Président est-il
-parti? Je gage que son absence concerne monsieur Camusot.
-
---Précisément. Voici, monsieur, le cactus le plus original qui existe,
-dit-il en montrant dans un pot une plante qui avait l'air d'un rotin
-couvert de lèpre, il vient de la Nouvelle-Hollande. Vous êtes bien
-jeune, monsieur, pour être horticulteur.
-
---Quittez vos fleurs, cher monsieur Blondet, dit madame Camusot, il
-s'agit de vous, de vos espérances, du mariage de votre fils avec
-mademoiselle Blandureau. Vous êtes la dupe du Président.
-
---Bah! dit le juge d'un air incrédule.
-
---Oui, reprit-elle. Si vous cultiviez un peu plus le monde, et un peu
-moins vos fleurs, vous sauriez que la dot et les espérances que vous
-avez plantées, arrosées, binées, sarclées, sont sur le point d'être
-cueillies par des mains rusées.
-
---Madame!...
-
---Ah! personne en ville n'aura le courage de rompre en visière au
-Président en vous avertissant. Moi, qui ne suis pas de la ville, et
-qui, grâce à ce brave jeune homme, irai bientôt à Paris, je vous
-apprends que le successeur de Chesnel a formellement demandé la main
-de Claire Blandureau pour le petit du Ronceret, à qui ses père et mère
-donnent cinquante mille écus. Quant à Félicien, il promet de se faire
-recevoir avocat pour être nommé juge.
-
-Le vieux juge laissa tomber le pot qu'il avait à la main pour le
-montrer à la duchesse.
-
---Ah! mon cactus! ah! mon fils! Mademoiselle Blandureau!... Tiens, la
-fleur du cactus est cassée!
-
---Non, tout peut s'arranger, lui dit madame Camusot en riant. Si vous
-voulez voir votre fils juge dans un mois d'ici, nous allons vous dire
-comment il faut vous y prendre...
-
---Monsieur, passez là, vous verrez mes pélargonium, un spectacle
-magique à la floraison. Pourquoi, dit-il à madame Camusot, me
-parlez-vous de ces affaires devant votre cousin?
-
---Tout dépend de lui, riposta madame Camusot. La nomination de votre
-fils est à jamais perdue si vous dites un mot de ce jeune homme.
-
---Bah!
-
---Ce jeune homme est une fleur.
-
---Ah!
-
---C'est la duchesse de Maufrigneuse, envoyée par le Roi pour sauver le
-jeune d'Esgrignon, arrêté hier par suite d'une plainte en faux portée
-par du Croisier. Madame la duchesse a la parole du Garde des Sceaux, il
-ratifiera les promesses qu'elle nous fera...
-
---Mon cactus est sauvé! dit le juge qui examinait sa plante précieuse.
-Allez, j'écoute.
-
---Consultez-vous avec Camusot et Michu pour étouffer l'affaire au plus
-tôt, et votre fils sera nommé. Sa nomination arrivera alors assez à
-temps pour vous permettre de déjouer les intrigues des du Ronceret
-auprès des Blandureau. Votre fils sera mieux que juge-suppléant, il
-aura la succession de monsieur Camusot dans l'année. Le Procureur du
-Roi arrive aujourd'hui, monsieur Sauvager sera sans doute forcé de
-donner sa démission, à cause de sa conduite dans cette affaire. Mon
-mari vous montrera des pièces au Palais qui établissent l'innocence
-du comte, et qui prouvent que le faux est un guet-apens tendu par du
-Croisier.
-
-Le vieux juge entra dans le cirque olympique de ses six mille
-pélargonium, et y salua la duchesse.
-
---Monsieur, dit-il, si ce que vous voulez est légal, cela pourra se
-faire.
-
---Monsieur, répondit la duchesse, remettez votre démission demain à
-monsieur Chesnel, je vous promets de vous faire envoyer dans la semaine
-la nomination de votre fils, mais ne la donnez qu'après avoir entendu
-monsieur le Procureur du Roi vous confirmer mes paroles. Vous vous
-comprenez mieux entre vous autres gens de justice. Seulement faites-lui
-savoir que la duchesse de Maufrigneuse vous a engagé sa parole. Silence
-sur mon voyage ici, dit-elle.
-
-Le vieux juge lui baisa la main, et se mit à cueillir sans pitié les
-plus belles fleurs qu'il lui offrit.
-
---Y pensez-vous! donnez-les à madame, lui dit la duchesse, il n'est pas
-naturel de voir des fleurs à un homme qui donne le bras à une jolie
-femme.
-
---Avant d'aller au Palais, lui dit madame Camusot, allez vous informer
-chez le successeur de Chesnel des propositions faites par lui au nom de
-monsieur et de madame du Ronceret.
-
-Le vieux juge, ébahi de la duplicité du Président, resta planté sur
-ses jambes, à sa grille, en regardant les deux femmes qui se sauvèrent
-par les chemins détournés. Il voyait crouler l'édifice si péniblement
-bâti durant dix années pour son enfant chéri. Était-ce possible? il
-soupçonna quelque ruse et courut chez le successeur de Chesnel. A neuf
-heures et demie, avant l'audience, le vice-président Blondet, le juge
-Camusot et Michu se trouvèrent avec une remarquable exactitude dans la
-Chambre du Conseil, dont la porte fut fermée avec soin par le vieux
-juge en voyant entrer Camusot et Michu qui vinrent ensemble.
-
---Hé bien! monsieur le vice-président, dit Michu, monsieur Sauvager
-a requis un mandat contre un comte d'Esgrignon, sans consulter le
-Procureur du Roi, pour servir la passion d'un du Croisier, un ennemi du
-gouvernement du Roi. C'est un vrai cen-dessus-dessous. Le Président, de
-son côté, part pour arrêter l'Instruction! Et nous ne savons rien de ce
-procès? Voulait-on par hasard nous forcer la main?
-
---Voici le premier mot que j'entends sur cette affaire, dit le vieux
-juge furieux de la démarche faite par le Président chez les Blandureau.
-
-Le successeur de Chesnel, l'homme des du Ronceret, venait d'être
-victime d'une ruse inventée par le vieux juge pour savoir la vérité, il
-avait avoué le secret.
-
---Heureusement que nous vous en parlons, mon cher maître, dit Camusot à
-Blondet, autrement vous auriez pu renoncer à asseoir jamais votre fils
-sur les fleurs de lis, et à le marier à mademoiselle Blandureau.
-
---Mais il ne s'agit pas de mon fils, ni de son mariage, dit le juge, il
-s'agit du jeune comte d'Esgrignon: est-il ou n'est-il pas coupable?
-
---Il paraît, dit monsieur Michu, que les fonds auraient été remis
-à madame du Croisier par Chesnel, on a fait un crime d'une simple
-irrégularité. Le jeune homme aurait, suivant la plainte, pris un bas
-de lettre où était la signature de du Croisier pour la convertir en un
-effet sur les Keller.
-
---Une imprudence! dit Camusot.
-
---Mais si du Croisier avait encaissé la somme, dit Blondet, pourquoi
-s'est-il plaint?
-
---Il ne sait pas encore que la somme a été remise à sa femme, ou il
-feint de ne pas le savoir, dit Camusot.
-
---Vengeance de gens de province, dit Michu.
-
---Ça m'a pourtant l'air d'être un faux, dit le vieux Blondet.
-
---Vous croyez, dit Camusot. Mais d'abord, en supposant que le jeune
-comte n'ait pas eu le droit de tirer sur du Croisier, il n'y aurait
-pas imitation de signature. Mais il s'est cru ce droit par l'avis que
-Chesnel lui a donné d'un versement opéré par lui Chesnel.
-
---Eh! bien, où voyez-vous donc un faux? dit le vieux juge. L'essence du
-faux, en matière civile, est de constituer un dommage à autrui.
-
---Ah! il est clair, en tenant la version de du Croisier pour vraie, que
-la signature a été détournée de sa destination afin de toucher la somme
-au mépris d'une défense faite par du Croisier à ses banquiers, dit
-Camusot.
-
---Ceci, messieurs, dit Blondet, me paraît une misère, une vétille.
-Vous aviez la somme, je devais attendre peut-être un titre de vous;
-mais, moi, comte d'Esgrignon, j'étais dans un besoin urgent, j'ai...
-Allons donc! votre plainte est de la passion, de la vengeance! Pour
-qu'il y ait faux, le législateur a voulu l'intention de soustraire une
-somme, de se faire attribuer un profit quelconque auquel on n'aurait
-pas droit. Il n'y a eu de faux ni dans les termes de la loi romaine,
-ni dans l'esprit de la jurisprudence actuelle, toujours en nous tenant
-dans le Civil, car il ne s'agit pas ici de faux en écriture publique
-ou authentique. En matière privée, le faux entraîne une intention de
-voler, mais ici, où est le vol? Dans quel temps vivons-nous, messieurs?
-Le Président nous quitte pour faire manquer une Instruction qui devrait
-être finie! Je ne connais monsieur le Président que d'aujourd'hui,
-mais je lui payerai l'arriéré de mon erreur; il minutera désormais ses
-jugements lui-même. Vous devez mettre à ceci la plus grande célérité,
-monsieur Camusot.
-
---Oui. Mon avis, dit Michu, est au lieu d'une mise en liberté sous
-caution, de tirer de là ce jeune homme immédiatement. Tout dépend des
-interrogations à poser à du Croisier et à sa femme. Vous pouvez les
-mander pendant l'audience, monsieur Camusot, recevoir leurs dépositions
-avant quatre heures, faire votre rapport cette nuit, et nous jugerons
-l'affaire demain avant l'audience.
-
---Pendant que les avocats plaideront, nous conviendrons de la marche à
-suivre, dit Blondet à Camusot.
-
-Les trois juges entrèrent en séance après avoir revêtu leurs robes.
-
-A midi, Monseigneur et mademoiselle Armande étaient arrivés à l'hôtel
-d'Esgrignon où se trouvaient déjà Chesnel et monsieur Couturier. Après
-une conférence assez courte entre le directeur de madame du Croisier
-et le prélat, le prêtre alla sur-le-champ chez sa pénitente.
-
-A onze heures du matin, du Croisier reçut un mandat de comparution
-qui le mandait, entre une heure et deux, dans le cabinet du Juge
-d'Instruction. Il y vint, en proie à des soupçons légitimes.
-Le Président, incapable de prévoir l'arrivée de la duchesse de
-Maufrigneuse, celle du Procureur du Roi, ni la confédération subite des
-trois juges, avait oublié de tracer à du Croisier un plan de conduite
-au cas où l'Instruction commencerait. Ni l'un ni l'autre ne crurent à
-tant de célérité. Du Croisier s'empressa d'obéir au mandat, afin de
-connaître les dispositions de monsieur Camusot. Il fut donc obligé
-de répondre. Le juge lui adressa sommairement les six interrogations
-suivantes:--L'effet argué de faux, ne portait-il pas une signature
-vraie?--Avait-il eu, avant cet effet, des affaires avec monsieur le
-comte d'Esgrignon?--Monsieur le comte d'Esgrignon n'avait-il pas tiré
-sur lui des lettres de change avec ou sans avis?--N'avait-il pas écrit
-une lettre par laquelle il autorisait monsieur d'Esgrignon à toujours
-faire fond sur lui?--Chesnel n'avait-il pas plusieurs fois déjà soldé
-ses comptes?--N'avait-il pas été absent à telle époque?
-
-Ces questions furent résolues affirmativement par du Croisier. Malgré
-des explications verbeuses, le juge ramenait toujours le banquier
-à l'alternative d'un oui ou d'un non. Quand les demandes et les
-réponses furent consignées au procès-verbal, le juge termina par cette
-foudroyante interrogation:--Du Croisier savait-il que l'argent de
-l'effet argué de faux était déposé chez lui, suivant une déclaration de
-Chesnel et une lettre d'avis dudit Chesnel au comte d'Esgrignon, cinq
-jours avant la date de l'effet?
-
-Cette dernière question épouvanta du Croisier. Il demanda ce que
-signifiait un pareil interrogatoire. S'il était, lui, le coupable et
-monsieur le comte d'Esgrignon le plaignant? Il fit observer que si les
-fonds étaient chez lui, il n'eût pas rendu de plainte.
-
---La Justice s'éclaire, dit le juge en le renvoyant non sans avoir
-constaté cette dernière observation de du Croisier.
-
---Mais, monsieur, les fonds...
-
---Les fonds sont chez vous, dit le juge.
-
-Chesnel, également cité, comparut pour expliquer l'affaire. La
-véracité de ses assertions fut corroborée par la déposition de madame
-du Croisier. Le juge avait déjà interrogé le comte d'Esgrignon qui,
-soufflé par Chesnel, produisit la première lettre par laquelle du
-Croisier lui écrivait de tirer sur lui, sans lui faire l'injure de
-déposer les fonds d'avance. Puis il déposa une lettre écrite par
-Chesnel, par laquelle le notaire le prévenait du versement des cent
-mille écus chez monsieur du Croisier. Avec de pareils éléments,
-l'innocence du jeune comte devait triompher devant le Tribunal.
-Quand du Croisier revint du Palais chez lui, son visage était blanc
-de colère, et sur ses lèvres frissonnait la légère écume d'une rage
-concentrée. Il trouva sa femme assise dans son salon, au coin de la
-cheminée, et lui faisant des pantoufles en tapisserie; elle trembla
-quand elle leva les yeux sur lui, mais elle avait pris son parti.
-
---Madame, s'écria du Croisier en balbutiant, quelle déposition
-avez-vous faite devant le juge? Vous m'avez déshonoré, perdu, trahi.
-
---Je vous ai sauvé, monsieur, répondit-elle. Si vous avez l'honneur de
-vous allier un jour aux d'Esgrignon, par le mariage de votre nièce avec
-le jeune comte, vous le devrez à ma conduite d'aujourd'hui.
-
---Miracle! l'ânesse de Balaam a parlé, s'écria-t-il, je ne m'étonnerai
-plus de rien. Et où sont les cent mille écus que monsieur Camusot dit
-être chez moi?
-
---Les voici, répondit-elle en tirant le paquet des billets de banque de
-dessous le coussin de sa bergère. Je n'ai point commis de péché mortel
-en déclarant que monsieur Chesnel me les avait remis.
-
---En mon absence?
-
---Vous n'étiez pas là.
-
---Vous me le jurez par votre salut éternel?
-
---Je le jure, dit-elle d'une voix calme.
-
---Pourquoi ne m'avoir rien dit? demanda-t-il.
-
---J'ai eu tort en ceci, répondit sa femme, mais ma faute tourne à
-votre avantage. Votre nièce sera quelque jour marquise d'Esgrignon et
-peut-être serez-vous Député si vous vous conduisez bien dans cette
-déplorable affaire. Vous êtes allé trop loin, sachez revenir.
-
-Du Croisier se promena dans son salon en proie à une horrible
-agitation, et sa femme attendit, dans une agitation égale, le résultat
-de cette promenade. Enfin, du Croisier sonna.
-
---Je ne recevrai personne ce soir, fermez la grande porte, dit-il à son
-valet de chambre. A tous ceux qui viendront vous direz que madame et
-moi nous sommes à la campagne. Nous partirons aussitôt après le dîner,
-que vous avancerez d'une demi-heure.
-
-Dans la soirée, tous les salons, les petits marchands, les pauvres, les
-mendiants, la noblesse, le commerce, toute la ville enfin parlait de la
-grande nouvelle: l'arrestation du comte d'Esgrignon soupçonné d'avoir
-commis un faux. Le comte d'Esgrignon irait en Cour d'Assises, il serait
-condamné, marqué. La plupart des personnes à qui l'honneur de la maison
-d'Esgrignon était cher, niaient le fait. Quand il fit nuit, Chesnel
-vint prendre chez madame Camusot le jeune inconnu qu'il conduisit à
-l'hôtel d'Esgrignon où mademoiselle Armande l'attendait. La pauvre
-fille mena chez elle la belle Maufrigneuse, à laquelle elle donna son
-appartement. Monseigneur l'évêque occupait celui de Victurnien. Quand
-la noble Armande se vit seule avec la duchesse, elle lui jeta le plus
-déplorable regard.
-
---Vous deviez bien votre secours au pauvre enfant qui s'est perdu pour
-vous, madame, dit-elle, un enfant à qui tout le monde ici se sacrifie.
-
-La duchesse avait déjà jeté son coup d'œil de femme sur la chambre de
-mademoiselle d'Esgrignon, et y avait vu l'image de la vie de cette
-sublime fille: vous eussiez dit de la cellule d'une religieuse, à voir
-cette pièce nue, froide et sans luxe. La duchesse, émue en contemplant
-le passé, le présent et l'avenir de cette existence, en reconnaissant
-le contraste inouï qu'y produisait sa présence, ne put retenir des
-larmes qui roulèrent sur ses joues et lui servirent de réponse.
-
---Ah! j'ai tort, pardonnez-moi, madame la duchesse? reprit la
-chrétienne qui l'emporta sur la tante de Victurnien, vous ignoriez
-notre misère, mon neveu était incapable de vous l'avouer. D'ailleurs,
-en vous voyant, tout se conçoit, même le crime!
-
-Mademoiselle Armande, sèche et maigre, pâle, mais belle comme une de
-ces figures effilées et sévères que les peintres allemands ont seuls su
-faire, eut aussi les yeux mouillés.
-
---Rassurez-vous, cher ange, dit enfin la duchesse, il est sauvé.
-
---Oui, mais l'honneur, mais son avenir! Chesnel me l'a dit: le Roi sait
-la vérité.
-
---Nous songerons à réparer le mal, dit la duchesse.
-
-Mademoiselle Armande descendit au salon, et trouva le Cabinet des
-Antiques au grand complet. Autant pour fêter Monseigneur que pour
-entourer le marquis d'Esgrignon, chacun des habitués était venu.
-Chesnel, posté dans l'antichambre, recommandait à chaque arrivant le
-plus profond silence sur la grande affaire, afin que le vénérable
-marquis n'en sût jamais rien. Le loyal Franc était capable de tuer son
-fils ou de tuer du Croisier; dans cette circonstance, il lui aurait
-fallu un criminel d'un côté ou de l'autre. Par un singulier hasard,
-le marquis, heureux du retour de son fils à Paris, parla plus qu'à
-l'ordinaire de Victurnien. Victurnien allait être placé bientôt par
-le Roi, le Roi s'occupait enfin des d'Esgrignon. Chacun, la mort dans
-l'âme, exaltait la bonne conduite de Victurnien. Mademoiselle Armande
-préparait les voies à la soudaine apparition de son neveu, en disant à
-son frère que Victurnien viendrait sans doute les voir et qu'il devait
-être en route.
-
---Bah! dit le marquis debout devant sa cheminée, s'il fait bien ses
-affaires là où il est, il doit y rester, et ne pas songer à la joie que
-son vieux père aurait à le voir. Le service du Roi avant tout.
-
-La plupart de ceux qui entendirent cette phrase frissonnèrent. Le
-procès pouvait livrer l'épaule d'un d'Esgrignon au fer du bourreau! Il
-y eut un moment d'affreux silence. La vieille marquise de Casteran ne
-put retenir une larme qu'elle versa sur son rouge en détournant la tête.
-
-Le lendemain, à midi, par un temps superbe, toute la population en
-rumeur était dispersée par groupes dans la rue qui traversait la ville,
-et il n'y était question que de la grande affaire. Le jeune comte
-était-il ou n'était il pas en prison? En ce moment, on aperçut le
-tilbury bien connu du comte d'Esgrignon descendant par le haut de la
-rue Saint-Blaise, et venant de la Préfecture. Ce tilbury était mené par
-le comte accompagné d'un charmant jeune homme inconnu, tous deux gais,
-riant, causant, ayant des roses du Bengale à la boutonnière. Ce fut un
-de ces coups de théâtre qu'il est impossible de décrire. A dix heures,
-un jugement de non-lieu, parfaitement motivé, avait rendu la liberté au
-jeune comte. Du Croisier y fut foudroyé par un _attendu_ qui réservait
-au comte d'Esgrignon ses droits pour le poursuivre en calomnie. Le
-vieux Chesnel remontait, comme par hasard, la Grande-Rue, et disait
-à qui voulait l'entendre, que du Croisier avait tendu le plus infâme
-des piéges à l'honneur de la maison d'Esgrignon, et que, s'il n'était
-pas poursuivi comme calomniateur, il devait cette condescendance à la
-noblesse de sentiment qui animait les d'Esgrignon. Le soir de cette
-fameuse journée, après le coucher du marquis d'Esgrignon, le jeune
-comte, mademoiselle Armande et le beau petit page qui allait repartir
-se trouvèrent seuls avec le chevalier, à qui l'on ne put cacher le sexe
-de ce charmant cavalier et qui fut le seul dans la ville, hormis les
-trois juges et madame Camusot, de qui la présence de la duchesse fut
-connue.
-
---La maison d'Esgrignon est sauvée, dit Chesnel, mais elle ne se
-relèvera pas de ce choc d'ici à cent ans. Il faut maintenant payer les
-dettes, et vous ne pouvez plus, monsieur le comte, faire autre chose
-que vous marier avec une héritière.
-
---Et la prendre où elle sera, dit la duchesse.
-
---Une seconde mésalliance, s'écria mademoiselle Armande.
-
-La duchesse se mit à rire.
-
-Il vaut mieux se marier que de mourir, dit-elle en sortant de la poche
-de son gilet un petit flacon donné par l'apothicairerie du château des
-Tuileries.
-
-Mademoiselle Armande fit un geste d'effroi, le vieux Chesnel prit la
-main de la belle Maufrigneuse et la lui baisa sans permission.
-
---Vous êtes donc fous, ici? reprit la duchesse. Vous voulez donc
-rester au quinzième siècle quand nous sommes au dix-neuvième? Mes
-chers enfants, il n'y a plus de noblesse, il n'y a plus que de
-l'aristocratie. Le Code civil de Napoléon a tué les parchemins comme
-le canon avait déjà tué la féodalité. Vous serez bien plus nobles que
-vous ne l'êtes quand vous aurez de l'argent. Épousez qui vous voudrez,
-Victurnien, vous anoblirez votre femme, voilà le plus solide des
-priviléges qui restent à la noblesse française. Monsieur de Talleyrand
-n'a-t-il pas épousé madame Grandt sans se compromettre? Souvenez-vous
-de Louis XIV marié à la veuve Scarron.
-
---Il ne l'avait pas épousée pour son argent, dit mademoiselle Armande.
-
---Recevriez-vous la comtesse d'Esgrignon, si c'était la nièce d'un du
-Croisier? dit Chesnel.
-
---Peut-être, répondit la duchesse, mais le roi, sans aucun doute, la
-verrait avec plaisir. Vous ne savez donc pas ce qui se passe! dit-elle
-en voyant l'étonnement peint sur tous les visages. Victurnien est venu
-à Paris, il sait comment y vont les choses. Nous étions plus puissants
-sous Napoléon. Victurnien, épousez mademoiselle Duval, épousez qui vous
-voudrez, elle sera marquise d'Esgrignon tout aussi bien que je suis
-duchesse de Maufrigneuse.
-
---Tout est perdu, même l'honneur, dit le Chevalier en faisant un geste.
-
---Adieu, Victurnien, dit la duchesse en l'embrassant au front, nous ne
-nous verrons plus. Ce que vous avez de mieux à faire est de vivre sur
-vos terres, l'air de Paris ne vous vaut rien.
-
---Diane? cria le jeune comte au désespoir.
-
---Monsieur, vous vous oubliez étrangement, dit froidement la
-duchesse en quittant son rôle d'homme et de maîtresse et redevenant
-non-seulement ange, mais encore duchesse, non-seulement duchesse, mais
-la Célimène de Molière.
-
-La duchesse de Maufrigneuse salua dignement ces quatre personnages, et
-obtint du Chevalier la dernière larme d'admiration qu'il eût au service
-du beau sexe.
-
---Comme elle ressemble à la princesse Goritza! s'écria-t-il à voix
-basse.
-
-Diane avait disparu. Le fouet du postillon disait à Victurnien que le
-beau roman de sa première passion était fini. En danger, Diane avait
-encore pu voir dans le jeune comte son amant; mais, sauvé, la duchesse
-le méprisait comme un homme faible qu'il était.
-
-Six mois après, Camusot fut nommé juge-suppléant à Paris, et plus
-tard Juge d'Instruction. Michu devint Procureur du Roi. Le bonhomme
-Blondet passa Conseiller à la Cour royale, y resta le temps nécessaire
-pour prendre sa retraite et revint habiter sa jolie petite maison.
-Joseph Blondet eut le siége de son père au Tribunal pour le reste de
-ses jours, mais sans aucune chance d'avancement, et fut l'époux de
-mademoiselle Blandureau, qui s'ennuie aujourd'hui dans cette maison de
-briques et de fleurs, autant qu'une carpe dans un bassin de marbre.
-Enfin, Michu, Camusot reçurent la croix de la Légion-d'Honneur, et le
-vieux Blondet reçut celle d'officier. Quant au premier Substitut du
-Procureur du Roi, monsieur Sauvager, il fut envoyé en Corse au grand
-contentement de du Croisier qui, certes, ne voulait pas lui donner sa
-nièce.
-
-Du Croisier, stimulé par le président du Ronceret, appela du jugement
-de non-lieu en Cour Royale et perdit. Dans tout le Département, les
-Libéraux soutinrent que le petit d'Esgrignon avait commis un faux.
-Les Royalistes, de leur côté, racontèrent les horribles trames que la
-vengeance avait fait ourdir à _l'infâme du Croisier_. Un duel eut lieu
-entre du Croisier et Victurnien. Le hasard des armes fut pour l'ancien
-fournisseur, qui blessa dangereusement le jeune comte et maintint ses
-dires. La lutte entre les deux partis fut encore envenimée par cette
-affaire que les Libéraux remettaient sur le tapis à tout propos. Du
-Croisier, toujours repoussé aux Élections, ne voyait aucune chance de
-faire épouser sa nièce au jeune comte, surtout après son duel.
-
-Un mois après la confirmation du jugement en Cour royale, Chesnel,
-épuisé par cette lutte horrible où ses forces morales et physiques
-furent ébranlées, mourut dans son triomphe comme un vieux chien fidèle
-qui a reçu les défenses d'un marcassin dans le ventre. Il mourut aussi
-heureux qu'il pouvait l'être, en laissant la Maison quasi-ruinée et
-le jeune homme dans la misère, perdu d'ennui, sans aucune chance
-d'établissement. Cette cruelle pensée, jointe à son abattement, acheva
-sans doute le pauvre vieillard. Au milieu de tant de ruines, accablé
-par tant de chagrins, il reçut une grande consolation: le vieux
-marquis, sollicité par sa sœur, lui rendit toute son amitié. Ce grand
-personnage vint dans la petite maison de la rue du Bercail, il s'assit
-au chevet du lit de son vieux serviteur, dont tous les sacrifices
-lui étaient inconnus. Chesnel se dressa sur son séant, et récita le
-cantique de Siméon, le marquis lui permit de se faire enterrer dans la
-chapelle du château, le corps en travers, et au bas de la fosse où ce
-quasi-dernier d'Esgrignon devait reposer lui-même.
-
-Ainsi mourut l'un des derniers représentants de cette belle et
-grande domesticité, mot que l'on prend souvent en mauvaise part,
-et auquel nous donnons ici sa signification réelle en lui faisant
-exprimer l'attachement féodal du serviteur au maître. Ce sentiment,
-qui n'existait plus qu'au fond de la province et chez quelques
-vieux serviteurs de la royauté, honorait également et la Noblesse
-qui inspirait de semblables affections, et la bourgeoisie qui
-les concevait. Ce noble et magnifique dévouement est impossible
-aujourd'hui. Les maisons nobles n'ont plus de serviteurs, de même qu'il
-n'y a plus de Roi de France ni de pairs héréditaires, ni de biens
-immuablement fixés dans les maisons historiques pour en perpétuer les
-splendeurs nationales. Chesnel n'était pas seulement un de ces grands
-hommes inconnus de la vie privée, il était donc aussi une grande chose.
-La continuité de ses sacrifices ne lui donne-t-elle pas je ne sais
-quoi de grave et de sublime? ne dépasse-t-elle pas l'héroïsme de la
-bienfaisance, qui est toujours un effort momentané? La vertu de Chesnel
-appartient essentiellement aux classes placées entre les misères du
-peuple et les grandeurs de l'aristocratie, et qui peuvent unir ainsi
-les modestes vertus du Bourgeois aux sublimes pensées du Noble, en les
-éclairant aux flambeaux d'une solide instruction.
-
-Victurnien, jugé défavorablement à la cour, n'y pouvait plus trouver
-ni fille riche, ni emploi. Le Roi se refusa constamment à donner la
-pairie aux d'Esgrignon, seule faveur qui pût tirer Victurnien de la
-misère. Du vivant de son père, il était impossible de marier le jeune
-comte avec une héritière bourgeoise, il dut vivre mesquinement dans la
-maison paternelle avec les souvenirs de ses deux années de splendeur
-parisienne et d'amour aristocratique. Triste et morne, il végétait
-entre son père au désespoir, qui attribuait à une maladie de langueur
-l'état où il voyait son fils, et sa tante dévorée de chagrin. Chesnel
-n'était plus là. Le marquis mourut en 1830, après avoir vu le Roi
-Charles X passant à Nonancourt où ce grand d'Esgrignon alla, suivi de
-la noblesse valide du _Cabinet des Antiques_, lui rendre ses devoirs et
-se joindre au maigre cortége de la monarchie vaincue. Acte de courage
-qui semblera tout simple aujourd'hui, mais que l'enthousiasme de la
-Révolte rendit alors sublime!
-
---Les Gaulois triomphent! fut le dernier mot du marquis.
-
-La victoire de du Croisier fut alors complète, car le nouveau marquis
-d'Esgrignon, huit jours après la mort de son vieux père, accepta
-mademoiselle Duval pour femme, elle avait trois millions de dot, du
-Croisier et sa femme assuraient leur fortune à mademoiselle Duval au
-contrat. Du Croisier dit, pendant la cérémonie du mariage, que la
-maison d'Esgrignon était la plus honorable de toutes les maisons nobles
-de France. Vous voyez tous les hivers le marquis d'Esgrignon, qui doit
-réunir un jour plus de cent mille écus de rente, à Paris où il mène la
-joyeuse vie des garçons, n'ayant plus des grands seigneurs d'autrefois
-que son indifférence pour sa femme, de laquelle il n'a nul souci.
-
---Quant à mademoiselle d'Esgrignon, disait Émile Blondet à qui l'on
-doit les détails de cette aventure, si elle ne ressemble plus à la
-céleste figure entrevue pendant mon enfance, elle est certes, à
-soixante-sept ans, la plus douloureuse et la plus intéressante figure
-du Cabinet des Antiques où elle trône encore. Je l'ai vue au dernier
-voyage que je fis dans mon pays, pour y aller chercher les papiers
-nécessaires à mon mariage. Quand mon père apprit qui j'épousais, il
-demeura stupéfait, il ne retrouva la parole qu'au moment où je lui
-dis que j'étais Préfet.--Tu es né préfet! me répondit-il en souriant.
-En faisant un tour par la ville, je rencontrai mademoiselle Armande
-qui m'apparut plus grande que jamais! Il m'a semblé voir Marius sur
-les ruines de Carthage. Ne survit-elle pas à ses religions, à ses
-croyances détruites? elle ne croit plus qu'en Dieu. Habituellement
-triste, muette, elle ne conserve, de son ancienne beauté, que des yeux
-d'un éclat surnaturel. Quand je l'ai vue allant à la messe, son livre à
-la main, je n'ai pu m'empêcher de penser qu'elle demande à Dieu de la
-retirer de ce monde.
-
- Aux Jardies, juillet 1837.
-
-
-
-
- [Illustration: IMP. S. RAÇON.
-
- LE COMTE DE MORTSAUF.
-
- Maigre et de haute taille, il avait l'attitude d'un gentilhomme,
- etc.....
- (LE LYS DANS LA VALLÉE.)]
-
-
-LE LYS DANS LA VALLÉE.
-
- A MONSIEUR J.-B. NACQUART,
- MEMBRE DE L'ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE.
-
- _Cher docteur, voici l'une des pierres les plus travaillées
- dans la seconde assise d'un édifice littéraire lentement et
- laborieusement construit; j'y veux inscrire votre nom, autant
- pour remercier le savant qui me sauva jadis, que pour célébrer
- l'ami de tous les jours._
-
- DE BALZAC.
-
-
- A MADAME LA COMTESSE NATALIE DE MANERVILLE.
-
- «Je cède à ton désir. Le privilége de la femme que nous aimons
- plus qu'elle ne nous aime est de nous faire oublier à tout propos
- les règles du bon sens. Pour ne pas voir un pli se former sur
- vos fronts, pour dissiper la boudeuse expression de vos lèvres
- que le moindre refus attriste, nous franchissons miraculeusement
- les distances, nous donnons notre sang, nous dépensons l'avenir.
- Aujourd'hui tu veux mon passé, le voici. Seulement, sache-le
- bien, Natalie: en t'obéissant, j'ai dû fouler aux pieds des
- répugnances inviolées. Mais pourquoi suspecter les soudaines et
- longues rêveries qui me saisissent parfois en plein bonheur?
- pourquoi ta jolie colère de femme aimée, à propos d'un silence?
- Ne pouvais-tu jouer avec les contrastes de mon caractère sans
- en demander les causes? As-tu dans le cœur des secrets qui,
- pour se faire absoudre, aient besoin des miens? Enfin, tu l'as
- deviné, Natalie, et peut-être vaut-il mieux que tu saches tout:
- oui, ma vie est dominée par un fantôme, il se dessine vaguement
- au moindre mot qui le provoque, il s'agite souvent de lui-même
- au-dessus de moi. J'ai d'imposants souvenirs ensevelis au fond de
- mon âme comme ces productions marines qui s'aperçoivent par les
- temps calmes, et que les flots de la tempête jettent par fragments
- sur la grève. Quoique le travail que nécessitent les idées pour
- être exprimées ait contenu ces anciennes émotions qui me font
- tant de mal quand elles se réveillent trop soudainement, s'il
- y avait dans cette confession des éclats qui te blessassent,
- souviens-toi que tu m'as menacé si je ne t'obéissais pas, ne me
- punis donc point de t'avoir obéi? Je voudrais que ma confidence
- redoublât ta tendresse. A ce soir.
-
- »FÉLIX.»
-
-
-A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus émouvante
-élégie, la peinture des tourments subits en silence par les âmes dont
-les racines tendres encore ne rencontrent que de durs cailloux dans
-le sol domestique, dont les premières frondaisons sont déchirées par
-des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée
-au moment où elles s'ouvrent? Quel poète nous dira les douleurs de
-l'enfant dont les lèvres sucent un sein amer, et dont les sourires
-sont réprimés par le feu dévorant d'un œil sévère? La fiction qui
-représenterait ces pauvres cœurs opprimés par les êtres placés autour
-d'eux pour favoriser les développements de leur sensibilité, serait la
-véritable histoire de ma jeunesse. Quelle vanité pouvais-je blesser,
-moi nouveau-né? quelle disgrâce physique ou morale me valait la
-froideur de ma mère? étais-je donc l'enfant du devoir, celui dont la
-naissance est fortuite, ou celui dont la vie est un reproche? Mis en
-nourrice à la campagne, oublié par ma famille pendant trois ans, quand
-je revins à la maison paternelle, j'y comptai pour si peu de chose que
-j'y subissais la compassion des gens. Je ne connais ni le sentiment,
-ni l'heureux hasard à l'aide desquels j'ai pu me relever de cette
-première déchéance: chez moi l'enfant ignore, et l'homme ne sait rien.
-Loin d'adoucir mon sort, mon frère et mes deux sœurs s'amusèrent à me
-faire souffrir. Le pacte en vertu duquel les enfants cachent leurs
-peccadilles et qui leur apprend déjà l'honneur, fut nul à mon égard;
-bien plus, je me vis souvent puni pour les fautes de mon frère, sans
-pouvoir réclamer contre cette injustice; la courtisanerie, en germe
-chez les enfants, leur conseillait-elle de contribuer aux persécutions
-qui m'affligeaient, pour se ménager les bonnes grâces d'une mère
-également redoutée par eux? était-ce un effet de leur penchant à
-l'imitation? était-ce besoin d'essayer leurs forces, ou manque de
-pitié? Peut-être ces causes réunies me privèrent-elles des douceurs
-de la fraternité. Déjà déshérité de toute affection, je ne pouvais
-rien aimer, et la nature m'avait fait aimant! Un ange recueille-t-il
-les soupirs de cette sensibilité sans cesse rebutée? Si dans quelques
-âmes les sentiments méconnus tournent en haine, dans la mienne ils se
-concentrèrent et s'y creusèrent un lit d'où, plus tard, ils jaillirent
-sur ma vie. Suivant les caractères, l'habitude de trembler relâche les
-fibres, engendre la crainte, et la crainte oblige à toujours céder. De
-là vient une faiblesse qui abâtardit l'homme et lui communique je ne
-sais quoi d'esclave. Mais ces continuelles tourmentes m'habituèrent
-à déployer une force qui s'accrut par son exercice et prédisposa
-mon âme aux résistances morales. Attendant toujours une douleur
-nouvelle, comme les martyrs attendaient un nouveau coup, tout mon être
-dut exprimer une résignation morne sous laquelle les grâces et les
-mouvements de l'enfance furent étouffés, attitude qui passa pour un
-symptôme d'idiotie et justifia les sinistres pronostics de ma mère.
-La certitude de ces injustices excita prématurément dans mon âme la
-fierté, ce fruit de la raison, qui sans doute arrêta les mauvais
-penchants qu'une semblable éducation encourageait. Quoique délaissé par
-ma mère, j'étais parfois l'objet de ses scrupules, parfois elle parlait
-de mon instruction et manifestait le désir de s'en occuper; il me
-passait alors des frissons horribles en songeant aux déchirements que
-me causerait un contact journalier avec elle. Je bénissais mon abandon,
-et me trouvais heureux de pouvoir rester dans le jardin à jouer avec
-des cailloux, à observer des insectes, à regarder le bleu du firmament.
-Quoique l'isolement dût me porter à la rêverie, mon goût pour les
-contemplations vint d'une aventure qui vous peindra mes premiers
-malheurs. Il était si peu question de moi que souvent la gouvernante
-oubliait de me faire coucher. Un soir, tranquillement blotti sous
-un figuier, je regardais une étoile avec cette passion curieuse qui
-saisit les enfants, et à laquelle ma précoce mélancolie ajoutait une
-sorte d'intelligence sentimentale. Mes sœurs s'amusaient et criaient;
-j'entendais leur lointain tapage comme un accompagnement à mes idées.
-Le bruit cessa, la nuit vint. Par hasard, ma mère s'aperçut de mon
-absence. Pour éviter un reproche, notre gouvernante, une terrible
-mademoiselle Caroline légitima les fausses appréhensions de ma mère
-en prétendant que j'avais la maison en horreur; que si elle n'eût pas
-attentivement veillé sur moi, je me serais enfui déjà; je n'étais pas
-imbécile, mais sournois; parmi tous les enfants commis à ses soins,
-elle n'en avait jamais rencontré dont les dispositions fussent aussi
-mauvaises que les miennes. Elle feignit de me chercher et m'appela,
-je répondis; elle vint au figuier où elle savait que j'étais.--Que
-faisiez-vous donc là? me dit-elle.--Je regardais une étoile.--Vous
-ne regardiez pas une étoile, dit ma mère qui nous écoutait du haut
-de son balcon, connaît-on l'astronomie à votre âge?--Ah! madame,
-s'écria mademoiselle Caroline, il a lâché le robinet du réservoir, le
-jardin est inondé. Ce fut une rumeur générale. Mes sœurs s'étaient
-amusées à tourner ce robinet pour voir couler l'eau; mais, surprises
-par l'écartement d'une gerbe qui les avait arrosées de toutes parts,
-elles avaient perdu la tête et s'étaient enfuies sans avoir pu fermer
-le robinet. Atteint et convaincu d'avoir imaginé cette espiéglerie,
-accusé de mensonge quand j'affirmais mon innocence, je fus sévèrement
-puni. Mais châtiment horrible! je fus persiflé sur mon amour pour
-les étoiles, et ma mère me défendit de rester au jardin le soir.
-Les défenses tyranniques aiguisent encore plus une passion chez les
-enfants que chez les hommes; les enfants ont sur eux l'avantage de
-ne penser qu'à la chose défendue, qui leur offre alors des attraits
-irrésistibles. J'eus donc souvent le fouet pour mon étoile. Ne pouvant
-me confier à personne, je lui disais mes chagrins dans ce délicieux
-ramage intérieur par lequel un enfant bégaie ses premières idées, comme
-naguère il a bégayé ses premières paroles. A l'âge de douze ans, au
-collége, je la contemplais encore en éprouvant d'indicibles délices,
-tant les impressions reçues au matin de la vie laissent de profondes
-traces au cœur.
-
-De cinq ans plus âgé que moi, Charles fut aussi bel enfant qu'il est
-bel homme, il était le privilégié de mon père, l'amour de ma mère,
-l'espoir de ma famille, partant le roi de la maison. Bien fait et
-robuste, il avait un précepteur. Moi, chétif et malingre, à cinq ans je
-fus envoyé comme externe dans une pension de la ville, conduit le matin
-et ramené le soir par le valet de chambre de mon père. Je partais en
-emportant un panier peu fourni, tandis que mes camarades apportaient
-d'abondantes provisions. Ce contraste entre mon dénûment et leur
-richesse engendra mille souffrances. Les célèbres rillettes et rillons
-de Tours formaient l'élément principal du repas que nous faisions au
-milieu de la journée, entre le déjeuner du matin et le dîner de la
-maison dont l'heure coïncidait avec notre rentrée. Cette préparation,
-si prisée par quelques gourmands, paraît rarement à Tours sur les
-tables aristocratiques; si j'en entendis parler avant d'être mis en
-pension, je n'avais jamais eu le bonheur de voir étendre pour moi cette
-brune confiture sur une tartine de pain; mais elle n'aurait pas été
-de mode à la pension, mon envie n'en eût pas été moins vive, car elle
-était devenue comme une idée fixe, semblable au désir qu'inspiraient
-à l'une des plus élégantes duchesses de Paris les ragoûts cuisinés
-par les portières, et qu'en sa qualité de femme, elle satisfit. Les
-enfants devinent la convoitise dans les regards aussi bien que vous
-y lisez l'amour: je devins alors un excellent sujet de moquerie. Mes
-camarades, qui presque tous appartenaient à la petite bourgeoisie,
-venaient me présenter leurs excellentes rillettes en me demandant si
-je savais comment elles se faisaient, où elles se vendaient, pourquoi
-je n'en avais pas. Ils se pourléchaient en vantant les rillons, ces
-résidus de porc sautés dans sa graisse et qui ressemblent à des truffes
-cuites; ils douanaient mon panier, n'y trouvaient que des fromages
-d'Olivet, ou des fruits secs, et m'assassinaient d'un:--_Tu n'as donc
-pas de quoi?_ qui m'apprit à mesurer la différence mise entre mon
-frère et moi. Ce contraste entre mon abandon et le bonheur des autres
-a souillé les roses de mon enfance, et flétri ma verdoyante jeunesse.
-La première fois que, dupe d'un sentiment généreux, j'avançai la main
-pour accepter la friandise tant souhaitée qui me fut offerte d'un air
-hypocrite, mon mystificateur retira sa tartine aux rires des camarades
-prévenus de ce dénoûment. Si les esprits les plus distingués sont
-accessibles à la vanité, comment ne pas absoudre l'enfant qui pleure
-de se voir méprisé, goguenardé? A ce jeu, combien d'enfants seraient
-devenus gourmands, quêteurs, lâches! Pour éviter les persécutions, je
-me battis. Le courage du désespoir me rendit redoutable, mais je fus
-un objet de haine, et restai sans ressources contre les traîtrises.
-Un soir en sortant, je reçus dans le dos un coup de mouchoir roulé,
-plein de cailloux. Quand le valet de chambre, qui me vengea rudement,
-apprit cet événement à ma mère, elle s'écria:--Ce maudit enfant ne
-nous donnera que des chagrins! J'entrai dans une horrible défiance de
-moi-même, en trouvant là les répulsions que j'inspirais en famille.
-Là, comme à la maison, je me repliai sur moi-même. Une seconde tombée
-de neige retarda la floraison des germes semés en mon âme. Ceux que
-je voyais aimés étaient de francs polissons, ma fierté s'appuya sur
-cette observation, je demeurai seul. Ainsi se continua l'impossibilité
-d'épancher les sentiments dont mon pauvre cœur était gros. En me
-voyant toujours assombri, haï, solitaire, le maître confirma les
-soupçons erronés que ma famille avait de ma mauvaise nature. Dès que
-je sus écrire et lire, ma mère me fit exporter à Pont-le-Voy, collége
-dirigé par des Oratoriens qui recevaient les enfants de mon âge dans
-une classe nommée la classe des _Pas latins_, où restaient aussi les
-écoliers de qui l'intelligence tardive se refusait au rudiment. Je
-demeurai là huit ans, sans voir personne, et menant une vie de paria.
-Voici comment et pourquoi. Je n'avais que trois francs par mois pour
-mes menus plaisirs, somme qui suffisait à peine aux plumes, canifs,
-règles, encre et papier dont il fallait nous pourvoir. Ainsi, ne
-pouvant acheter ni les échasses, ni les cordes, ni aucune des choses
-nécessaires aux amusements du collége, j'étais banni des jeux; pour
-y être admis, j'aurais dû flagorner les riches ou flatter les forts
-de ma division. La moindre de ces lâchetés, que se permettent si
-facilement les enfants, me faisait bondir le cœur. Je séjournais sous
-un arbre, perdu dans de plaintives rêveries, je lisais là les livres
-que nous distribuait mensuellement le bibliothécaire. Combien de
-douleurs étaient cachées au fond de cette solitude monstrueuse, quelles
-angoisses engendrait mon abandon? Imaginez ce que mon âme tendre dut
-ressentir à la première distribution de prix où j'obtins les deux
-plus estimés, le prix de thème et celui de version? En venant les
-recevoir sur le théâtre au milieu des acclamations et des fanfares,
-je n'eus ni mon père ni ma mère pour me fêter, alors que le parterre
-était rempli par les parents de tous mes camarades. Au lieu de baiser
-le distributeur, suivant l'usage, je me précipitai dans son sein et
-j'y fondis en larmes. Le soir, je brûlai mes couronnes dans le poêle.
-Les parents demeuraient en ville pendant la semaine employée par les
-exercices qui précédaient la distribution des prix, ainsi mes camarades
-décampaient tous joyeusement le matin; tandis que moi, de qui les
-parents étaient à quelques lieues de là, je restais dans les cours avec
-les Outre-mer, nom donné aux écoliers dont les familles se trouvaient
-aux îles ou à l'étranger. Le soir, durant la prière, les barbares
-nous vantaient les bons dîners faits avec leurs parents. Vous verrez
-toujours mon malheur s'agrandissant en raison de la circonférence
-des sphères sociales où j'entrerai. Combien d'efforts n'ai-je pas
-tentés pour infirmer l'arrêt qui me condamnait à ne vivre qu'en
-moi! Combien d'espérances long-temps conçues avec mille élancements
-d'âme et détruites en un jour! Pour décider mes parents à venir au
-collége, je leur écrivais des épîtres pleines de sentiments, peut-être
-emphatiquement exprimés, mais ces lettres auraient-elles dû m'attirer
-les reproches de ma mère qui me réprimandait avec ironie sur mon style?
-Sans me décourager, je promettais de remplir les conditions que ma mère
-et mon père mettaient à leur arrivée, j'implorais l'assistance de mes
-sœurs à qui j'écrivais aux jours de leur fête et de leur naissance,
-avec l'exactitude des pauvres enfants délaissés, mais avec une vaine
-persistance. Aux approches de la distribution des prix, je redoublais
-mes prières, je parlais de triomphes pressentis. Trompé par le silence
-de mes parents, je les attendais en m'exaltant le cœur, je les
-annonçais à mes camarades; et quand, à l'arrivée des familles, le pas
-du vieux portier qui appelait les écoliers retentissait dans les cours,
-j'éprouvais alors des palpitations maladives. Jamais ce vieillard ne
-prononça mon nom. Le jour où je m'accusai d'avoir maudit l'existence,
-mon confesseur me montra le ciel où fleurissait la palme promise par le
-_Beati qui lugent!_ du Sauveur. Lors de ma première communion, je me
-jetai donc dans les mystérieuses profondeurs de la prière, séduit par
-les idées religieuses dont les féeries morales enchantent les jeunes
-esprits. Animé d'une ardente foi, je priais Dieu de renouveler en ma
-faveur les miracles fascinateurs que je lisais dans le Martyrologe. A
-cinq ans je m'envolais dans une étoile, à douze ans j'allais frapper
-aux portes du Sanctuaire. Mon extase fit éclore en moi des songes
-inénarrables qui meublèrent mon imagination, enrichirent ma tendresse
-et fortifièrent mes facultés pensantes. J'ai souvent attribué ces
-sublimes visions à des anges chargés de façonner mon âme à de divines
-destinées, elles ont doué mes yeux de la faculté de voir l'esprit
-intime des choses; elles ont préparé mon cœur aux magies qui font le
-poète malheureux, quand il a le fatal pouvoir de comparer ce qu'il
-sent à ce qui est, les grandes choses voulues au peu qu'il obtient;
-elles ont écrit dans ma tête un livre où j'ai pu lire ce que je devais
-exprimer, elles ont mis sur mes lèvres le charbon de l'improvisateur.
-
-Mon père conçut quelques doutes sur la portée de l'enseignement
-oratorien, et vint m'enlever de Pont-le-Voy pour me mettre à Paris dans
-une Institution située au Marais. J'avais quinze ans. Examen fait de
-ma capacité, le rhétoricien de Pont-le-Voy fut jugé digne d'être en
-troisième. Les douleurs que j'avais éprouvées en famille, à l'école,
-au collége, je les retrouvai sous une nouvelle forme pendant mon
-séjour à la pension Lepître. Mon père ne m'avait point donné d'argent.
-Quand mes parents savaient que je pouvais être nourri, vêtu, gorgé de
-latin, bourré de grec, tout était résolu. Durant le cours de ma vie
-collégiale, j'ai connu mille camarades environ, et n'ai rencontré chez
-aucun l'exemple d'une pareille indifférence. Attaché fanatiquement
-aux Bourbons, monsieur Lepître avait eu des relations avec mon père à
-l'époque où des royalistes dévoués essayèrent d'enlever au Temple la
-reine Marie-Antoinette; ils avaient renouvelé connaissance; monsieur
-Lepître se crut donc obligé de réparer l'oubli de mon père, mais la
-somme qu'il me donna mensuellement fut médiocre, car il ignorait les
-intentions de ma famille. La pension était installée à l'ancien hôtel
-Joyeuse, où, comme dans toutes les anciennes demeures seigneuriales,
-il se trouvait une loge de suisse. Pendant la récréation qui précédait
-l'heure où le _gâcheux_ nous conduisait au lycée Charlemagne, les
-camarades opulents allaient déjeuner chez notre portier, nommé Doisy.
-Monsieur Lepître ignorait ou souffrait le commerce de Doisy, véritable
-contrebandier que les élèves avaient intérêt à choyer: il était le
-secret chaperon de nos écarts, le confident des rentrées tardives,
-notre intermédiaire entre les loueurs de livres défendus. Déjeuner avec
-une tasse de café au lait était un goût aristocratique, expliqué par le
-prix excessif auquel montèrent les denrées coloniales sous Napoléon.
-Si l'usage du sucre et du café constituait un luxe chez les parents,
-il annonçait parmi nous une supériorité vaniteuse qui aurait engendré
-notre passion, si la pente à l'imitation, si la gourmandise, si la
-contagion de la mode n'eussent pas suffi. Doisy nous faisait crédit, il
-nous supposait à tous des sœurs ou des tantes qui approuvent le point
-d'honneur des écoliers et payent leurs dettes. Je résistai long-temps
-aux blandices de la buvette. Si mes juges eussent connu la force des
-séductions, les héroïques aspirations de mon âme vers le stoïcisme,
-les rages contenues pendant ma longue résistance, ils eussent essuyé
-mes pleurs au lieu de les faire couler. Mais, enfant, pouvais-je avoir
-cette grandeur d'âme qui fait mépriser le mépris d'autrui? Puis je
-sentis peut-être les atteintes de plusieurs vices sociaux dont la
-puissance fut augmentée par ma convoitise. Vers la fin de la deuxième
-année, mon père et ma mère vinrent à Paris. Le jour de leur arrivée me
-fut annoncé par mon frère: il habitait Paris et ne m'avait pas fait
-une seule visite. Mes sœurs étaient du voyage, et nous devions voir
-Paris ensemble. Le premier jour nous irions dîner au Palais-Royal
-afin d'être tout portés au Théâtre-Français. Malgré l'ivresse que me
-causa ce programme de fêtes inespérées, ma joie fut détendue par le
-vent d'orage qui impressionne si rapidement les habitués du malheur.
-J'avais à déclarer cent francs de dettes contractées chez le sieur
-Doisy, qui me menaçait de demander lui-même son argent à mes parents.
-J'inventai de prendre mon frère pour drogman de Doisy, pour interprète
-de mon repentir, pour médiateur de mon pardon. Mon père pencha vers
-l'indulgence. Mais ma mère fut impitoyable, son œil bleu foncé me
-pétrifia, elle fulmina de terribles prophéties. «Que serais-je plus
-tard, si dès l'âge de dix-sept ans je faisais de semblables équipées!
-Étais-je bien son fils? Allais-je ruiner ma famille? Étais-je donc seul
-au logis? La carrière embrassée par mon frère Charles n'exigeait-elle
-pas une dotation indépendante, déjà méritée par une conduite qui
-glorifiait sa famille, tandis que j'en serais la honte? Mes deux sœurs
-se marieraient-elles sans dot? Ignorais-je donc le prix de l'argent
-et ce que je coûtais? A quoi servaient le sucre et le café dans une
-éducation? Se conduire ainsi, n'était-ce pas apprendre tous les vices?»
-Marat était un ange en comparaison de moi. Après avoir subi le choc
-de ce torrent qui charria mille terreurs en mon âme, mon frère me
-reconduisit à ma pension, je perdis le dîner aux Frères Provençaux et
-fus privé de voir Talma dans _Britannicus_. Telle fut mon entrevue avec
-ma mère après une séparation de douze ans.
-
-Quand j'eus fini mes humanités, mon père me laissa sous la tutelle de
-monsieur Lepître: je devais apprendre les mathématiques transcendantes,
-faire une première année de Droit et commencer de hautes études.
-Pensionnaire en chambre et libéré des classes, je crus à une trêve
-entre la misère et moi. Mais malgré mes dix-neuf ans, ou peut-être à
-cause de mes dix-neuf ans, mon père continua le système qui m'avait
-envoyé jadis à l'école sans provisions de bouche, au collége sans
-menus plaisirs, et donné Doisy pour créancier. J'eus peu d'argent à ma
-disposition. Que tenter à Paris sans argent? D'ailleurs, ma liberté fut
-savamment enchaînée. Monsieur Lepître me faisait accompagner à l'École
-de Droit par un gâcheux qui me remettait aux mains du professeur, et
-venait me reprendre. Une jeune fille aurait été gardée avec moins de
-précautions que les craintes de ma mère n'en inspirèrent pour conserver
-ma personne. Paris effrayait à bon droit mes parents. Les écoliers sont
-secrètement occupés de ce qui préoccupe aussi les demoiselles dans
-leurs pensionnats; quoi qu'on fasse, celles-ci parleront toujours de
-l'amant, et ceux-là de la femme. Mais à Paris, et dans ce temps, les
-conversations entre camarades étaient dominées par le monde oriental
-et sultanesque du Palais-Royal. Le Palais-Royal était un Eldorado
-d'amour où le soir les lingots couraient tout monnayés. Là cessaient
-les doutes les plus vierges, là pouvaient s'apaiser nos curiosités
-allumées! Le Palais-Royal et moi, nous fûmes deux asymptotes, dirigées
-l'une vers l'autre sans pouvoir se rencontrer. Voici comment le sort
-déjoua mes tentatives. Mon père m'avait présenté chez une de mes tantes
-qui demeurait dans l'île Saint-Louis, où je dus aller dîner les jeudis
-et les dimanches, conduit par madame ou par monsieur Lepître, qui, ces
-jours-là, sortaient et me reprenaient le soir en revenant chez eux.
-Singulières récréations! La marquise de Listomère était une grande dame
-cérémonieuse qui n'eut jamais la pensée de m'offrir un écu. Vieille
-comme une cathédrale, peinte comme une miniature, somptueuse dans sa
-mise, elle vivait dans son hôtel comme si Louis XV ne fût pas mort,
-et ne voyait que des vieilles femmes et des gentilshommes, société
-de corps fossiles où je croyais être dans un cimetière. Personne ne
-m'adressait la parole, et je ne me sentais pas la force de parler le
-premier. Les regards hostiles ou froids me rendaient honteux de ma
-jeunesse qui semblait importune à tous. Je basai le succès de mon
-escapade sur cette indifférence, en me proposant de m'esquiver un
-jour, aussitôt le dîner fini, pour voler aux Galeries de bois. Une
-fois engagée dans un whist, ma tante ne faisait plus attention à moi.
-Jean, son valet de chambre, se souciait peu de monsieur Lepître; mais
-ce malheureux dîner se prolongeait malheureusement en raison de la
-vétusté des mâchoires ou de l'imperfection des râteliers. Enfin un
-soir, entre huit et neuf heures, j'avais gagné l'escalier, palpitant
-comme Bianca Capello le jour de sa fuite; mais, quand le suisse m'eut
-tiré le cordon, je vis le fiacre de monsieur Lepître dans la rue, et
-le bonhomme qui me demandait de sa voix poussive. Trois fois le hasard
-s'interposa fatalement entre l'enfer du Palais-Royal et le paradis
-de ma jeunesse. Le jour où, me trouvant honteux à vingt ans de mon
-ignorance, je résolus d'affronter tous les périls pour en finir; au
-moment où faussant compagnie à monsieur Lepître pendant qu'il montait
-en voiture, opération difficile, il était gros comme Louis XVIII et
-pied-bot; eh! bien, ma mère arrivait en chaise de poste! Je fus arrêté
-par son regard et demeurai comme l'oiseau devant le serpent. Par quel
-hasard la rencontrai-je? Rien de plus naturel. Napoléon tentait ses
-derniers coups. Mon père, qui pressentait le retour des Bourbons,
-venait éclairer mon frère employé déjà dans la diplomatie impériale.
-Il avait quitté Tours avec ma mère. Ma mère s'était chargée de m'y
-reconduire pour me soustraire aux dangers dont la capitale semblait
-menacée à ceux qui suivaient intelligemment la marche des ennemis.
-En quelques minutes je fus enlevé de Paris, au moment où son séjour
-allait m'être fatal. Les tourments d'une imagination sans cesse agitée
-de désirs réprimés, les ennuis d'une vie attristée par de constantes
-privations, m'avaient contraint à me jeter dans l'étude, comme les
-hommes lassés de leur sort se confinaient autrefois dans un cloître.
-Chez moi, l'étude était devenue une passion qui pouvait m'être fatale
-en m'emprisonnant à l'époque où les jeunes gens doivent se livrer aux
-activités enchanteresses de leur nature printanière.
-
-Ce léger croquis d'une jeunesse, où vous devinez d'innombrables
-élégies, était nécessaire pour expliquer l'influence qu'elle exerça
-sur mon avenir. Affecté par tant d'éléments morbides, à vingt ans
-passés, j'étais encore petit, maigre et pâle. Mon âme pleine de
-vouloirs se débattait avec un corps débile en apparence; mais qui,
-selon le mot d'un vieux médecin de Tours, subissait la dernière fusion
-d'un tempérament de fer. Enfant par le corps et vieux par la pensée,
-j'avais tant lu, tant médité, que je connaissais métaphysiquement la
-vie dans ses hauteurs au moment où j'allais apercevoir les difficultés
-tortueuses de ses défilés et les chemins sablonneux de ses plaines.
-Des hasards inouïs m'avaient laissé dans cette délicieuse période
-où surgissent les premiers troubles de l'âme, où elle s'éveille aux
-voluptés, où pour elle tout est sapide et frais. J'étais entre
-ma puberté prolongée par mes travaux et une virilité qui poussait
-tardivement ses rameaux verts. Nul jeune homme ne fut, mieux que je ne
-l'étais, préparé à sentir, à aimer. Pour bien comprendre mon récit,
-reportez-vous donc à ce bel âge où la bouche est vierge de mensonges,
-où le regard est franc, quoique voilé par des paupières qu'alourdissent
-les timidités en contradiction avec le désir, où l'esprit ne se plie
-point au jésuitisme du monde, où la couardise du cœur égale en violence
-les générosités du premier mouvement.
-
-Je ne vous parlerai point du voyage que je fis de Paris à Tours avec
-ma mère. La froideur de ses façons réprima l'essor de mes tendresses.
-En partant de chaque nouveau relais, je me promettais de parler; mais
-un regard, un mot effarouchaient les phrases prudemment méditées pour
-mon exorde. A Orléans, au moment de se coucher, ma mère me reprocha mon
-silence. Je me jetai à ses pieds, j'embrassai ses genoux en pleurant à
-chaudes larmes, je lui ouvris mon cœur, gros d'affection; j'essayai de
-la toucher par l'éloquence d'une plaidoirie affamée d'amour, et dont
-les accents eussent remué les entrailles d'une marâtre. Ma mère me
-répondit que je jouais la comédie. Je me plaignis de son abandon, elle
-m'appela fils dénaturé. J'eus un tel serrement de cœur, qu'à Blois je
-courus sur le pont pour me jeter dans la Loire. Mon suicide fut empêché
-par la hauteur du parapet.
-
-A mon arrivée, mes deux sœurs, qui ne me connaissaient point,
-marquèrent plus d'étonnement que de tendresse; cependant plus tard,
-par comparaison, elles me parurent pleines d'amitié pour moi. Je
-fus logé dans une chambre, au troisième étage. Vous aurez compris
-l'étendue de mes misères quand je vous aurai dit que ma mère me
-laissa, moi, jeune homme de vingt ans, sans autre linge que celui de
-mon misérable trousseau de pension, sans autre garde-robe que mes
-vêtements de Paris. Si je volais d'un bout du salon à l'autre pour lui
-ramasser son mouchoir, elle ne me disait que le froid merci qu'une
-femme accorde à son valet. Obligé de l'observer pour reconnaître
-s'il y avait en son cœur des endroits friables où je pusse attacher
-quelques rameaux d'affection, je vis en elle une grande femme sèche
-et mince, joueuse, égoïste, impertinente comme toutes les Listomère
-chez qui l'impertinence se compte dans la dot. Elle ne voyait dans
-la vie que des devoirs à remplir; toutes les femmes froides que j'ai
-rencontrées se faisaient comme elle une religion du devoir: elle
-recevait nos adorations comme un prêtre reçoit l'encens à la messe; mon
-frère aîné semblait avoir absorbé le peu de maternité qu'elle avait
-au cœur. Elle nous piquait sans cesse par les traits d'une ironie
-mordante, l'arme des gens sans cœur, et de laquelle elle se servait
-contre nous qui ne pouvions lui rien répondre. Malgré ces barrières
-épineuses, les sentiments instinctifs tiennent par tant de racines,
-la religieuse terreur inspirée par une mère de laquelle il coûte trop
-de désespérer conserve tant de liens, que la sublime erreur de notre
-amour se continua jusqu'au jour où, plus avancés dans la vie, elle
-fut souverainement jugée. En ce jour commencent les représailles des
-enfants dont l'indifférence engendrée par les déceptions du passé,
-grossie des épaves limoneuses qu'ils en ramènent, s'étend jusque sur la
-tombe. Ce terrible despotisme chassa les idées voluptueuses que j'avais
-follement médité de satisfaire à Tours. Je me jetai désespérément dans
-la bibliothèque de mon père, où je me mis à lire tous les livres que
-je ne connaissais point. Mes longues séances de travail m'épargnèrent
-tout contact avec ma mère, mais elles aggravèrent ma situation morale.
-Parfois, ma sœur aînée, celle qui a épousé notre cousin le marquis de
-Listomère, cherchait à me consoler sans pouvoir calmer l'irritation à
-laquelle j'étais en proie. Je voulais mourir.
-
-De grands événements, auxquels j'étais étranger, se préparaient
-alors. Parti de Bordeaux pour rejoindre Louis XVIII à Paris, le duc
-d'Angoulême recevait, à son passage dans chaque ville, des ovations
-préparées par l'enthousiasme qui saisissait la vieille France au
-retour des Bourbons. La Touraine en émoi pour ses princes légitimes,
-la ville en rumeur, les fenêtres pavoisées, les habitants endimanchés,
-les apprêts d'une fête, et ce je ne sais quoi répandu dans l'air et
-qui grise, me donnèrent l'envie d'assister au bal offert au prince.
-Quand je me mis de l'audace au front pour exprimer ce désir à ma
-mère, alors trop malade pour pouvoir assister à la fête, elle se
-courrouça grandement. Arrivais-je du Congo pour ne rien savoir? Comment
-pouvais-je imaginer que notre famille ne serait pas représentée à ce
-bal? En l'absence de mon père et de mon frère, n'était-ce pas à moi d'y
-aller? N'avais-je pas une mère? ne pensait-elle pas au bonheur de ses
-enfants? En un moment le fils quasi désavoué devenait un personnage.
-Je fus autant abasourdi de mon importance que du déluge de raisons
-ironiquement déduites par lesquelles ma mère accueillit ma supplique.
-Je questionnai mes sœurs, j'appris que ma mère, à laquelle plaisaient
-ces coups de théâtre, s'était forcément occupée de ma toilette. Surpris
-par les exigences de ses pratiques, aucun tailleur de Tours n'avait pu
-se charger de mon équipement. Ma mère avait mandé son ouvrière à la
-journée, qui, suivant l'usage des provinces, savait faire toute espèce
-de couture. Un habit bleu-barbeau me fut secrètement confectionné tant
-bien que mal. Des bas de soie et des escarpins neufs furent facilement
-trouvés; les gilets d'homme se portaient courts, je pus mettre un des
-gilets de mon père; pour la première fois j'eus une chemise à jabot
-dont les tuyaux gonflèrent ma poitrine et s'entortillèrent dans le nœud
-de ma cravate. Quand je fus habillé, je me ressemblais si peu, que mes
-sœurs me donnèrent par leurs compliments le courage de paraître devant
-la Touraine assemblée. Entreprise ardue! Cette fête comportait trop
-d'appelés pour qu'il y eût beaucoup d'élus. Grâce à l'exiguité de ma
-taille, je me faufilai sous une tente construite dans les jardins de
-la maison Papion, et j'arrivai près du fauteuil où trônait le prince.
-En un moment je fus suffoqué par la chaleur, ébloui par les lumières,
-par les tentures rouges, par les ornements dorés, par les toilettes
-et les diamants de la première fête publique à laquelle j'assistais.
-J'étais poussé par une foule d'hommes et de femmes qui se ruaient les
-uns sur les autres et se heurtaient dans un nuage de poussière. Les
-cuivres ardents et les éclats bourboniens de la musique militaire
-étaient étouffés sous les hourra de:--Vive le duc d'Angoulême! vive le
-roi! vivent les Bourbons! Cette fête était une débâcle d'enthousiasme
-où chacun s'efforçait de se surpasser dans le féroce empressement de
-courir au soleil levant des Bourbons, véritable égoïsme de parti qui me
-laissa froid, me rapetissa, me replia sur moi-même.
-
-Emporté comme un fétu dans ce tourbillon, j'eus un enfantin désir
-d'être duc d'Angoulême, de me mêler ainsi à ces princes qui paradaient
-devant un public ébahi. La niaise envie du Tourangeau fit éclore une
-ambition que mon caractère et les circonstances ennoblirent. Qui n'a
-pas jalousé cette adoration dont une répétition grandiose me fut
-offerte quelques mois après, quand Paris tout entier se précipita vers
-l'Empereur à son retour de l'île d'Elbe? Cet empire exercé sur les
-masses dont les sentiments et la vie se déchargent dans une seule âme,
-me voua soudain à la gloire, cette prêtresse qui égorge les Français
-aujourd'hui, comme autrefois la druidesse sacrifiait les Gaulois.
-Puis tout à coup je rencontrai la femme qui devait aiguillonner sans
-cesse mes ambitieux désirs, et les combler en me jetant au cœur de la
-Royauté. Trop timide pour inviter une danseuse, et craignant d'ailleurs
-de brouiller les figures, je devins naturellement très-grimaud et
-ne sachant que faire de ma personne. Au moment où je souffrais du
-malaise causé par le piétinement auquel nous oblige une foule, un
-officier marcha sur mes pieds gonflés autant par la compression du
-cuir que par la chaleur. Ce dernier ennui me dégoûta de la fête. Il
-était impossible de sortir, je me réfugiai dans un coin au bout d'une
-banquette abandonnée, où je restai les yeux fixes, immobile et boudeur.
-Trompée par ma chétive apparence, une femme me prit pour un enfant prêt
-à s'endormir en attendant le bon plaisir de sa mère, et se posa près
-de moi par un mouvement d'oiseau qui s'abat sur son nid. Aussitôt je
-sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla depuis
-la poésie orientale. Je regardai ma voisine, et fus plus ébloui par
-elle que je ne l'avais été par la fête; elle devint toute ma fête. Si
-vous avez bien compris ma vie antérieure, vous devinerez les sentiments
-qui sourdirent en mon cœur. Mes yeux furent tout à coup frappés par de
-blanches épaules rebondies sur lesquelles j'aurais voulu pouvoir me
-rouler, des épaules légèrement rosées qui semblaient rougir comme si
-elles se trouvaient nues pour la première fois, de pudiques épaules qui
-avaient une âme, et dont la peau satinée éclatait à la lumière comme
-un tissu de soie. Ces épaules étaient partagées par une raie, le long
-de laquelle coula mon regard, plus hardi que ma main. Je me haussai
-tout palpitant pour voir le corsage et fus complétement fasciné par une
-gorge chastement couverte d'une gaze, mais dont les globes azurés et
-d'une rondeur parfaite étaient douillettement couchés dans des flots de
-dentelle. Les plus légers détails de cette tête furent des amorces qui
-réveillèrent en moi des jouissances infinies: le brillant des cheveux
-lissés au-dessus d'un cou velouté comme celui d'une petite fille, les
-lignes blanches que le peigne y avait dessinées et où mon imagination
-courut comme en de frais sentiers, tout me fit perdre l'esprit. Après
-m'être assuré que personne ne me voyait, je me plongeai dans ce dos
-comme un enfant qui se jette dans le sein de sa mère, et je baisai
-toutes ces épaules en y roulant ma tête. Cette femme poussa un cri
-perçant, que la musique empêcha d'entendre; elle se retourna, me vit
-et me dit: «--Monsieur?» Ah! si elle avait dit: «--Mon petit bonhomme,
-qu'est-ce qui vous prend donc!» je l'aurais tuée peut-être; mais à ce
-_monsieur!_ des larmes chaudes jaillirent de mes yeux. Je fus pétrifié
-par un regard animé d'une sainte colère, par une tête sublime couronnée
-d'un diadème de cheveux cendrés, en harmonie avec ce dos d'amour. La
-pourpre de la pudeur offensée étincela sur son visage, que désarmait
-déjà le pardon de la femme qui comprend une frénésie quand elle en
-est le principe, et devine des adorations infinies dans les larmes du
-repentir. Elle s'en alla par un mouvement de reine. Je sentis alors
-le ridicule de ma position; alors seulement je compris que j'étais
-fagotté comme le singe d'un Savoyard. J'eus honte de moi. Je restai
-tout hébété, savourant la pomme que je venais de voler, gardant sur mes
-lèvres la chaleur de ce sang que j'avais aspiré, ne me repentant de
-rien, et suivant du regard cette femme descendue des cieux. Saisi par
-le premier aspect charnel de la grande fièvre du cœur, j'errai dans le
-bal devenu désert, sans pouvoir y retrouver mon inconnue. Je revins me
-coucher métamorphosé.
-
-Une âme nouvelle, une âme aux ailes diaprées avait brisé sa larve.
-Tombée des steppes bleus où je l'admirais, ma chère étoile s'était
-donc faite femme en conservant sa clarté, ses scintillements et sa
-fraîcheur. J'aimai soudain sans rien savoir de l'amour. N'est-ce pas
-une étrange chose que cette première irruption du sentiment le plus vif
-de l'homme? J'avais rencontré dans le salon de ma tante quelques jolies
-femmes, aucune ne m'avait causé la moindre impression. Existe-t-il
-donc une heure, une conjonction d'astres, une réunion de circonstances
-expresses, une certaine femme entre toutes, pour déterminer une
-passion exclusive, au temps où la passion embrasse le sexe entier?
-En pensant que mon élue vivait en Touraine, j'aspirais l'air avec
-délices, je trouvai au bleu du temps une couleur que je ne lui ai plus
-vue nulle part. Si j'étais ravi mentalement, je parus sérieusement
-malade, et ma mère eut des craintes mêlées de remords. Semblable aux
-animaux qui sentent venir le mal, j'allai m'accroupir dans un coin
-du jardin pour y rêver au baiser que j'avais volé. Quelques jours
-après ce bal mémorable, ma mère attribua l'abandon de mes travaux,
-mon indifférence à ses regards oppresseurs, mon insouciance de ses
-ironies et ma sombre attitude, aux crises naturelles que doivent
-subir les jeunes gens de mon âge. La campagne, cet éternel remède des
-affections auxquelles la médecine ne connaît rien, fut regardée comme
-le meilleur moyen de me sortir de mon apathie. Ma mère décida que
-j'irais passer quelques jours à Frapesle, château situé sur l'Indre
-entre Montbazon et Azay-le-Rideau, chez l'un de ses amis, à qui sans
-doute elle donna des instructions secrètes. Le jour où j'eus ainsi la
-clef des champs, j'avais si drument nagé dans l'océan de l'amour que
-je l'avais traversé. J'ignorais le nom de mon inconnue, comment la
-désigner, où la trouver? d'ailleurs, à qui pouvais-je parler d'elle?
-Mon caractère timide augmentait encore les craintes inexpliquées
-qui s'emparent des jeunes cœurs au début de l'amour, et me faisait
-commencer par la mélancolie qui termine les passions sans espoir. Je
-ne demandais pas mieux que d'aller, venir, courir à travers champs.
-Avec ce courage d'enfant qui ne doute de rien et comporte je ne sais
-quoi de chevaleresque, je me proposais de fouiller tous les châteaux
-de la Touraine, en y voyageant à pied, en me disant à chaque jolie
-tourelle:--C'est là!
-
-Donc, un jeudi matin je sortis de Tours par la barrière Saint-Éloy, je
-traversai les ponts Saint-Sauveur, j'arrivai dans Poncher en levant le
-nez à chaque maison, et gagnai la route de Chinon. Pour la première
-fois de ma vie, je pouvais m'arrêter sous un arbre, marcher lentement
-ou vite à mon gré sans être questionné par personne. Pour un pauvre
-être écrasé par les différents despotismes qui, peu ou prou, pèsent
-sur toutes les jeunesses, le premier usage du libre arbitre, exercé
-même sur des riens, apportait à l'âme je ne sais quel épanouissement.
-Beaucoup de raisons se réunirent pour faire de ce jour une fête pleine
-d'enchantements. Dans mon enfance, mes promenades ne m'avaient pas
-conduit à plus d'une lieue hors la ville. Mes courses aux environs de
-Pont-le-Voy, ni celles que je fis dans Paris, ne m'avaient gâté sur les
-beautés de la nature champêtre. Néanmoins il me restait, des premiers
-souvenirs de ma vie, le sentiment du beau qui respire dans le paysage
-de Tours avec lequel je m'étais familiarisé. Quoique complétement neuf
-à la poésie des sites, j'étais donc exigeant à mon insu, comme ceux
-qui sans avoir la pratique d'un art en imaginent tout d'abord l'idéal.
-Pour aller au château de Frapesle, les gens à pied ou à cheval abrègent
-la route en passant par les landes dites de Charlemagne, terres en
-friche, situées au sommet du plateau qui sépare le bassin du Cher et
-celui de l'Indre, et où mène un chemin de traverse que l'on prend à
-Champy. Ces landes plates et sablonneuses, qui vous attristent durant
-une lieue environ, joignent par un bouquet de bois le chemin de Saché,
-nom de la commune d'où dépend Frapesle. Ce chemin, qui débouche sur la
-route de Chinon, bien au delà de Ballan, longe une plaine ondulée sans
-accidents remarquables, jusqu'au petit pays d'Artanne. Là se découvre
-une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir
-sous les châteaux posés sur ces doubles collines; une magnifique coupe
-d'émeraude au fond de laquelle l'Indre se roule par des mouvements de
-serpent. A cet aspect, je fus saisi d'un étonnement voluptueux que
-l'ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé.--Si cette
-femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu,
-le voici? A cette pensée je m'appuyai contre un noyer sous lequel,
-depuis ce jour, je me repose toutes les fois que je reviens dans ma
-chère vallée. Sous cet arbre confident de mes pensées, je m'interroge
-sur les changements que j'ai subis pendant le temps qui s'est écoulé
-depuis le dernier jour où j'en suis parti. Elle demeurait là, mon
-cœur ne me trompait point: le premier castel que je vis au penchant
-d'une lande était son habitation. Quand je m'assis sous mon noyer, le
-soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres
-de ses fenêtres. Sa robe de percale produisait le point blanc que je
-remarquai dans ses vignes sous un hallebergier. Elle était, comme vous
-le savez déjà, sans rien savoir encore, LE LYS DE CETTE VALLÉE où elle
-croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus.
-L'amour infini, sans autre aliment qu'un objet à peine entrevu dont
-mon âme était remplie, je le trouvais exprimé par ce long ruban d'eau
-qui ruisselle au soleil entre deux rives vertes, par ces lignes de
-peupliers qui parent de leurs dentelles mobiles ce val d'amour, par les
-bois de chênes qui s'avancent entre les vignobles sur des coteaux que
-la rivière arrondit toujours différemment, et par ces horizons estompés
-qui fuient en se contrariant. Si vous voulez voir la nature belle et
-vierge comme une fiancée, allez là par un jour de printemps; si vous
-voulez calmer les plaies saignantes de votre cœur, revenez-y par les
-derniers jours de l'automne; au printemps, l'amour y bat des ailes à
-plein ciel, en automne on y songe à ceux qui ne sont plus. Le poumon
-malade y respire une bienfaisante fraîcheur, la vue s'y repose sur des
-touffes dorées qui communiquent à l'âme leurs paisibles douceurs. En
-ce moment, les moulins situés sur les chutes de l'Indre donnaient une
-voix à cette vallée frémissante, les peupliers se balançaient en riant,
-pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les cigales criaient,
-tout y était mélodie. Ne me demandez plus pourquoi j'aime la Touraine?
-je ne l'aime ni comme on aime son berceau, ni comme on aime une oasis
-dans le désert; je l'aime comme un artiste aime l'art; je l'aime moins
-que je ne vous aime, mais sans la Touraine, peut-être ne vivrais-je
-plus. Sans savoir pourquoi, mes yeux revenaient au point blanc, à la
-femme qui brillait dans ce vaste jardin comme au milieu des buissons
-verts éclatait la clochette d'un convolvulus, flétrie si l'on y touche.
-Je descendis, l'âme émue, au fond de cette corbeille, et vis bientôt
-un village que la poésie qui surabondait en moi me fit trouver sans
-pareil. Figurez-vous trois moulins posés parmi des îles gracieusement
-découpées, couronnées de quelques bouquets d'arbres au milieu d'une
-prairie d'eau; quel autre nom donner à ces végétations aquatiques,
-si vivaces, si bien colorées, qui tapissent la rivière, surgissent
-au-dessus, ondulent avec elle, se laissent aller à ses caprices et se
-plient aux tempêtes de la rivière fouettée par la roue des moulins!
-Çà et là, s'élèvent des masses de gravier sur lesquelles l'eau se
-brise en y formant des franges où reluit le soleil. Les amaryllis,
-le nénuphar, le lys d'eau, les joncs, les flox décorent les rives de
-leurs magnifiques tapisseries. Un pont tremblant composé de poutrelles
-pourries, dont les piles sont couvertes de fleurs, dont les garde-fous
-plantés d'herbes vivaces et de mousses veloutées se penchent sur la
-rivière et ne tombent point; des barques usées, des filets de pêcheurs,
-le chant monotone d'un berger, les canards qui voguaient entre les
-îles ou s'épluchaient sur le jard, nom du gros sable que charrie
-la Loire; des garçons meuniers, le bonnet sur l'oreille, occupés à
-charger leurs mulets; chacun de ces détails rendait cette scène d'une
-naïveté surprenante. Imaginez au delà du pont deux ou trois fermes, un
-colombier, des tourterelles, une trentaine de masures séparées par des
-jardins, par des haies de chèvrefeuilles, de jasmins et de clématites;
-puis du fumier fleuri devant toutes les portes, des poules et des
-coqs par les chemins? voilà le village du Pont-de-Ruan, joli village
-surmonté d'une vieille église pleine de caractère, une église du temps
-des croisades, et comme les peintres en cherchent pour leurs tableaux.
-Encadrez le tout de noyers antiques, de jeunes peupliers aux feuilles
-d'or pâle, mettez de gracieuses fabriques au milieu des longues
-prairies où l'œil se perd sous un ciel chaud et vaporeux, vous aurez
-une idée d'un des mille points de vue de ce beau pays. Je suivis le
-chemin de Saché sur la gauche de la rivière, en observant les détails
-des collines qui meublent la rive opposée. Puis enfin j'atteignis un
-parc orné d'arbres centenaires qui m'indiqua le château de Frapesle.
-J'arrivai précisément à l'heure où la cloche annonçait le déjeuner.
-Après le repas, mon hôte, ne soupçonnant pas que j'étais venu de Tours
-à pied, me fit parcourir les alentours de sa terre où de toutes parts
-je vis la vallée sous toutes ses formes: ici par une échappée, là tout
-entière; souvent mes yeux furent attirés à l'horizon par la belle lame
-d'or de la Loire où, parmi les roulées, les voiles dessinaient de
-fantasques figures qui fuyaient emportées par le vent. En gravissant
-une crête, j'admirai pour la première fois le château d'Azay, diamant
-taillé à facettes, serti par l'Indre, monté sur des pilotis masqués
-de fleurs. Puis je vis dans un fond les masses romantiques du château
-de Saché, mélancolique séjour plein d'harmonies, trop graves pour les
-gens superficiels, chères aux poètes dont l'âme est endolorie. Aussi,
-plus tard, en aimai-je le silence, les grands arbres chenus, et ce je
-ne sais quoi mystérieux épandu dans son vallon solitaire! Mais chaque
-fois que je retrouvais au penchant de la côte voisine le mignon castel
-aperçu, choisi par mon premier regard, je m'y arrêtais complaisamment.
-
---Hé! me dit mon hôte en lisant dans mes yeux l'un de ces pétillants
-désirs toujours si naïvement exprimés à mon âge, vous sentez de loin
-une jolie femme comme un chien flaire le gibier.
-
-Je n'aimai pas ce dernier mot, mais je demandai le nom du castel et
-celui du propriétaire.
-
---Ceci est Clochegourde, me dit-il, une jolie maison appartenant
-au comte de Mortsauf, le représentant d'une famille historique en
-Touraine, dont la fortune date de Louis XI, et dont le nom indique
-l'aventure à laquelle il doit et ses armes et son illustration.
-Il descend d'un homme qui survécut à la potence. Aussi les
-Mortsauf portent-ils _d'or, à la croix de sable alezée potencée et
-contre-potencée, chargée en cœur d'une fleur de lys d'or au pied
-nourri_, avec: _Dieu saulve le Roi notre Sire_, pour devise. Le
-comte est venu s'établir sur ce domaine au retour de l'émigration.
-Ce bien est à sa femme, une demoiselle de Lenoncourt, de la maison
-de Lenoncourt-Givry, qui va s'éteindre: madame de Mortsauf est fille
-unique. Le peu de fortune de cette famille contraste si singulièrement
-avec l'illustration des noms, que, par orgueil ou par nécessité
-peut-être, ils restent toujours à Clochegourde et n'y voient personne.
-Jusqu'à présent leur attachement aux Bourbons pouvait justifier leur
-solitude; mais je doute que le retour du roi change leur manière de
-vivre. En venant m'établir ici, l'année dernière, je suis allé leur
-faire une visite de politesse; ils me l'ont rendue et nous ont invités
-à dîner; l'hiver nous a séparés pour quelques mois; puis les événements
-politiques ont retardé notre retour, car je ne suis à Frapesle que
-depuis peu de temps. Madame de Mortsauf est une femme qui pourrait
-occuper partout la première place.
-
---Vient-elle souvent à Tours?
-
---Elle n'y va jamais. Mais, dit-il en se reprenant, elle y est allée
-dernièrement, au passage du duc d'Angoulême qui s'est montré fort
-gracieux pour monsieur de Mortsauf.
-
---C'est elle! m'écriai-je.
-
---Qui, elle?
-
---Une femme qui a de belles épaules.
-
---Vous rencontrerez en Touraine beaucoup de femmes qui ont de belles
-épaules, dit-il en riant. Mais si vous n'êtes pas fatigué, nous pouvons
-passer la rivière, et monter à Clochegourde, où vous aviserez à
-reconnaître vos épaules.
-
-J'acceptai, non sans rougir de plaisir et de honte. Vers quatre heures
-nous arrivâmes au petit château que mes yeux caressaient depuis si
-long-temps. Cette habitation, qui fait un bel effet dans le paysage,
-est en réalité modeste. Elle a cinq fenêtres de face, chacune de celles
-qui terminent la façade exposée au midi s'avance d'environ deux toises,
-artifice d'architecture qui simule deux pavillons et donne de la grâce
-au logis; celle du milieu sert de porte, et on en descend par un double
-perron dans des jardins étagés qui atteignent à une étroite prairie
-située le long de l'Indre. Quoiqu'un chemin communal sépare cette
-prairie de la dernière terrasse ombragée par une allée d'acacias et de
-vernis du Japon, elle semble faire partie des jardins; car le chemin
-est creux, encaissé d'un côté par la terrasse, et bordé de l'autre par
-une haie normande. Les pentes bien ménagées mettent assez de distance
-entre l'habitation et la rivière pour sauver les inconvénients du
-voisinage des eaux sans en ôter l'agrément. Sous la maison se trouvent
-des remises, des écuries, des resserres, des cuisines dont les diverses
-ouvertures dessinent des arcades. Les toits sont gracieusement
-contournés aux angles, décorés de mansardes à croisillons sculptés et
-de bouquets en plomb sur les pignons. La toiture, sans doute négligée
-pendant la révolution, est chargée de cette rouille produite par les
-mousses plates et rougeâtres qui croissent sur les maisons exposées
-au midi. La porte-fenêtre du perron est surmontée d'un campanile où
-reste sculpté l'écusson des Blamont-Chauvry: _écartelé de gueules à
-un pal de vair, flanqué de deux mains appaumées de carnation et d'or
-à deux lances de sable mises en chevron_. La devise: _Voyez tous, nul
-ne touche!_ me frappa vivement. Les supports, qui sont un griffon et
-un dragon de gueules enchaînés d'or, faisaient un joli effet sculptés.
-La Révolution avait endommagé la couronne ducale et le cimier qui
-se compose d'un palmier de sinople fruité d'or. Senart, Secrétaire
-du Comité de Salut public, était bailli de Saché avant 1781, ce qui
-explique ces dévastations.
-
-Ces dispositions donnent une élégante physionomie à ce castel ouvragé
-comme une fleur, et qui semble ne pas peser sur le sol. Vu de la
-vallée, le rez-de-chaussée semble être au premier étage; mais du côté
-de la cour, il est de plain-pied avec une large allée sablée donnant
-sur un boulingrin animé par plusieurs corbeilles de fleurs. A droite et
-à gauche, les clos de vignes, les vergers et quelques pièces de terres
-labourables plantées de noyers, descendent rapidement, enveloppent
-la maison de leurs massifs, et atteignent les bords de l'Indre, que
-garnissent en cet endroit des touffes d'arbres dont les verts ont
-été nuancés par la nature elle-même. En montant le chemin qui côtoie
-Clochegourde, j'admirais ces masses si bien disposées, j'y respirais un
-air chargé de bonheur. La nature morale a-t-elle donc, comme la nature
-physique, ses communications électriques et ses rapides changements de
-température? Mon cœur palpitait à l'approche des événements secrets qui
-devaient le modifier à jamais, comme les animaux s'égaient en prévoyant
-un beau temps. Ce jour si marquant dans ma vie ne fut dénué d'aucune
-des circonstances qui pouvaient le solenniser. La Nature s'était parée
-comme une femme allant à la rencontre du bien-aimé, mon âme avait pour
-la première fois entendu sa voix, mes yeux l'avaient admirée aussi
-féconde, aussi variée que mon imagination me la représentait dans mes
-rêves de collége dont je vous ai dit quelques mots inhabiles à vous en
-expliquer l'influence, car ils ont été comme une Apocalypse où ma vie
-me fut figurativement prédite: chaque événement heureux ou malheureux
-s'y rattache par des images bizarres, liens visibles aux yeux de l'âme
-seulement. Nous traversâmes une première cour entourée des bâtiments
-nécessaires aux exploitations rurales, une grange, un pressoir, des
-étables, des écuries. Averti par les aboiements du chien de garde, un
-domestique vint à notre rencontre, et nous dit que monsieur le comte,
-parti pour Azay dès le matin, allait sans doute revenir, et que madame
-la comtesse était au logis. Mon hôte me regarda. Je tremblais qu'il ne
-voulût pas voir madame de Mortsauf en l'absence de son mari, mais il
-dit au domestique de nous annoncer. Poussé par une avidité d'enfant, je
-me précipitai dans la longue antichambre qui traverse la maison.
-
---Entrez donc, messieurs! dit alors une voix d'or.
-
-Quoique madame de Mortsauf n'eût prononcé qu'un mot au bal, je reconnus
-sa voix qui pénétra mon âme et la remplit comme un rayon de soleil
-remplit et dore le cachot d'un prisonnier. En pensant qu'elle pouvait
-se rappeler ma figure, je voulus m'enfuir; il n'était plus temps, elle
-apparut sur le seuil de la porte, nos yeux se rencontrèrent. Je ne
-sais qui d'elle ou de moi rougit le plus fortement. Assez interdite
-pour ne rien dire, elle revint s'asseoir à sa place devant un métier
-à tapisserie, après que le domestique eut approché deux fauteuils;
-elle acheva de tirer son aiguille afin de donner un prétexte à son
-silence, compta quelques points et releva sa tête, à la fois douce et
-altière, vers monsieur de Chessel en lui demandant à quelle heureuse
-circonstance elle devait sa visite. Quoique curieuse de savoir la
-vérité sur mon apparition, elle ne nous regarda ni l'un ni l'autre;
-ses yeux furent constamment attachés sur la rivière; mais à la manière
-dont elle écoutait, vous eussiez dit que, semblable aux aveugles, elle
-savait reconnaître les agitations de l'âme dans les imperceptibles
-accents de la parole. Et cela était vrai. Monsieur de Chessel dit mon
-nom et fit ma biographie. J'étais arrivé depuis quelques mois à Tours,
-où mes parents m'avaient ramené chez eux quand la guerre avait menacé
-Paris. Enfant de la Touraine à qui la Touraine était inconnue, elle
-voyait en moi un jeune homme affaibli par des travaux immodérés, envoyé
-à Frapesle pour s'y divertir, et auquel il avait montré sa terre, où
-je venais pour la première fois. Au bas du coteau seulement, je lui
-avais appris ma course de Tours à Frapesle, et craignant pour ma santé
-déjà si faible, il s'était avisé d'entrer à Clochegourde en pensant
-qu'elle me permettrait de m'y reposer. Monsieur de Chessel disait la
-vérité, mais un hasard heureux semble si fort cherché que madame de
-Mortsauf garda quelque défiance; elle tourna sur moi des yeux froids
-et sévères qui me firent baisser les paupières, autant par je ne sais
-quel sentiment d'humiliation que pour cacher des larmes que je retins
-entre mes cils. L'imposante châtelaine me vit le front en sueur;
-peut-être aussi devina-t-elle les larmes, car elle m'offrit ce dont je
-pouvais avoir besoin, en exprimant une bonté consolante qui me rendit
-la parole. Je rougissais comme une jeune fille en faute, et d'une voix
-chevrotante comme celle d'un vieillard, je répondis par un remercîment
-négatif.
-
---Tout ce que je souhaite, lui dis-je en levant les yeux sur les
-siens que je rencontrai pour la seconde fois, mais pendant un moment
-aussi rapide qu'un éclair, c'est de n'être pas renvoyé d'ici; je suis
-tellement engourdi par la fatigue, que je ne pourrais marcher.
-
---Pourquoi suspectez-vous l'hospitalité de notre beau pays? me
-dit-elle. Vous nous accorderez sans doute le plaisir de dîner à
-Clochegourde? ajouta-t-elle en se tournant vers son voisin.
-
-Je jetai sur mon protecteur un regard où éclatèrent tant de prières
-qu'il se mit en mesure d'accepter cette proposition, dont la formule
-voulait un refus. Si l'habitude du monde permettait à monsieur de
-Chessel de distinguer ces nuances, un jeune homme sans expérience croit
-si fermement à l'union de la parole et de la pensée chez une belle
-femme, que je fus bien étonné quand, en revenant le soir, mon hôte me
-dit:--Je suis resté, parce que vous en mouriez d'envie; mais si vous
-ne raccommodez pas les choses, je suis brouillé peut-être avec mes
-voisins. Ce _si vous ne raccommodez pas les choses_ me fit long-temps
-rêver. Si je plaisais à madame de Mortsauf, elle ne pourrait pas en
-vouloir à celui qui m'avait introduit chez elle. Monsieur de Chessel me
-supposait donc le pouvoir de l'intéresser, n'était-ce pas me le donner?
-Cette explication corrobora mon espoir en un moment où j'avais besoin
-de secours.
-
---Ceci me semble difficile, répondit-il, madame de Chessel nous attend.
-
---Elle vous a tous les jours, reprit la comtesse, et nous pouvons
-l'avertir. Est-elle seule?
-
---Elle a monsieur l'abbé de Quélus.
-
---Eh! bien, dit-elle en se levant pour sonner, vous dînez avec nous.
-
-Cette fois monsieur de Chessel la crut franche et me jeta des regards
-complimenteurs. Dès que je fus certain de rester pendant une soirée
-sous ce toit, j'eus à moi comme une éternité. Pour beaucoup d'êtres
-malheureux, demain est un mot vide de sens, et j'étais alors au nombre
-de ceux qui n'ont aucune foi dans le lendemain; quand j'avais quelques
-heures à moi, j'y faisais tenir toute une vie de voluptés. Madame de
-Mortsauf entama sur le pays, sur les récoltes, sur les vignes, une
-conversation à laquelle j'étais étranger. Chez une maîtresse de maison,
-cette façon d'agir atteste un manque d'éducation ou son mépris pour
-celui qu'elle met ainsi comme à la porte du discours; mais ce fut
-embarras chez la comtesse. Si d'abord je crus qu'elle affectait de
-me traiter en enfant, si j'enviai le privilége des hommes de trente
-ans qui permettait à monsieur de Chessel d'entretenir sa voisine de
-sujets graves auxquels je ne comprenais rien, si je me dépitai en me
-disant que tout était pour lui; à quelques mois de là, je sus combien
-est significatif le silence d'une femme, et combien de pensées couvre
-une diffuse conversation. D'abord j'essayai de me mettre à mon aise
-dans mon fauteuil; puis je reconnus les avantages de ma position en
-me laissant aller au charme d'entendre la voix de la comtesse. Le
-souffle de son âme se déployait dans les replis des syllabes, comme le
-son se divise sous les clefs d'une flûte; il expirait onduleusement
-à l'oreille d'où il précipitait l'action du sang. Sa façon de dire
-les terminaisons en _i_ faisait croire à quelque chant d'oiseau; le
-_ch_ prononcé par elle était comme une caresse, et la manière dont
-elle attaquait les _t_ accusait le despotisme du cœur. Elle étendait
-ainsi, sans le savoir, le sens des mots, et vous entraînait l'âme dans
-un monde surhumain. Combien de fois n'ai-je pas laissé continuer une
-discussion que je pouvais finir, combien de fois ne me suis-je pas
-fait injustement gronder pour écouter ces concerts de voix humaine,
-pour aspirer l'air qui sortait de sa lèvre chargé de son âme, pour
-étreindre cette lumière parlée avec l'ardeur que j'aurais mise à serrer
-la comtesse sur mon sein! Quel chant d'hirondelle joyeuse, quand
-elle pouvait rire! mais quelle voix de cygne appelant ses compagnes,
-quand elle parlait de ses chagrins! L'inattention de la comtesse me
-permit de l'examiner. Mon regard se régalait en glissant sur la belle
-parleuse, il pressait sa taille, baisait ses pieds, et se jouait dans
-les boucles de sa chevelure. Cependant j'étais en proie à une terreur
-que comprendront ceux qui, dans leur vie, ont éprouvé les joies
-illimitées d'une passion vraie. J'avais peur qu'elle ne me surprît
-les yeux attachés à la place de ses épaules que j'avais si ardemment
-embrassée. Cette crainte avivait la tentation, et j'y succombais, je
-les regardais! mon œil déchirait l'étoffe, je revoyais la lentille
-qui marquait la naissance de la jolie raie par laquelle son dos était
-partagé, mouche perdue dans du lait, et qui depuis le bal flamboyait
-toujours le soir dans ces ténèbres où semble ruisseler le sommeil des
-jeunes gens dont l'imagination est ardente, dont la vie est chaste.
-
-Je puis vous crayonner les traits principaux qui partout eussent
-signalé la comtesse aux regards; mais le dessin le plus correct, la
-couleur la plus chaude n'en exprimeraient rien encore. Sa figure est
-une de celles dont la ressemblance exige l'introuvable artiste de qui
-la main sait peindre le reflet des feux intérieurs, et sait rendre
-cette vapeur lumineuse que nie la science, que la parole ne traduit
-pas, mais que voit un amant. Ses cheveux fins et cendrés la faisaient
-souvent souffrir, et ces souffrances étaient sans doute causées par de
-subites réactions du sang vers la tête. Son front arrondi, proéminent
-comme celui de la Joconde, paraissait plein d'idées inexprimées, de
-sentiments contenus, de fleurs noyées dans des eaux amères. Ses yeux
-verdâtres, semés de points bruns, étaient toujours pâles; mais s'il
-s'agissait de ses enfants, s'il lui échappait de ces vives effusions
-de joie ou de douleur, rares dans la vie des femmes résignées, son œil
-lançait alors une lueur subtile qui semblait s'enflammer aux sources
-de la vie et devait les tarir; éclair qui m'avait arraché des larmes
-quand elle me couvrit de son dédain formidable et qui lui suffisait
-pour abaisser les paupières aux plus hardis. Un nez grec, comme
-dessiné par Phidias et réuni par un double arc à des lèvres élégamment
-sinueuses, spiritualisait son visage de forme ovale, et dont le teint,
-comparable au tissu des camélias blancs, se rougissait aux joues par
-de jolis tons roses. Son embonpoint ne détruisait ni la grâce de sa
-taille, ni la rondeur voulue pour que ses formes demeurassent belles
-quoique développées. Vous comprendrez soudain ce genre de perfection,
-lorsque vous saurez qu'en s'unissant à l'avant-bras les éblouissants
-trésors qui m'avaient fasciné paraissaient ne devoir former aucun
-pli. Le bas de sa tête n'offrait point ces creux qui font ressembler
-la nuque de certaines femmes à des troncs d'arbres, ses muscles n'y
-dessinaient point de cordes et partout les lignes s'arrondissaient en
-flexuosités désespérantes pour le regard comme pour le pinceau. Un
-duvet follet se mourait le long de ses joues, dans les méplats du col,
-en y retenant la lumière qui s'y faisait soyeuse. Ses oreilles petites
-et bien contournées étaient, suivant son expression, des oreilles
-d'esclave et de mère. Plus tard, quand j'habitai son cœur, elle me
-disait: «Voici monsieur de Mortsauf!» et avait raison, tandis que
-je n'entendais rien encore, moi dont l'ouïe possède une remarquable
-étendue. Ses bras étaient beaux, sa main aux doigts recourbés était
-longue, et, comme dans les statues antiques, la chair dépassait ses
-ongles à fines côtes. Je vous déplairais en donnant aux tailles
-plates l'avantage sur les tailles rondes, si vous n'étiez pas une
-exception. La taille ronde est un signe de force, mais les femmes
-ainsi construites sont impérieuses, volontaires, plus voluptueuses
-que tendres. Au contraire, les femmes à taille plate sont dévouées,
-pleines de finesse, enclines à la mélancolie; elles sont mieux femmes
-que les autres. La taille plate est souple et molle, la taille ronde
-est inflexible et jalouse. Vous savez maintenant comment elle était
-faite. Elle avait le pied d'une femme comme il faut, ce pied qui marche
-peu, se fatigue promptement et réjouit la vue quand il dépasse la
-robe. Quoiqu'elle fût mère de deux enfants, je n'ai jamais rencontré
-dans son sexe personne de plus jeune fille qu'elle. Son air exprimait
-une simplesse, jointe à je ne sais quoi d'interdit et de songeur qui
-ramenait à elle comme le peintre nous ramène à la figure où son génie
-a traduit un monde de sentiments. Ses qualités visibles ne peuvent
-d'ailleurs s'exprimer que par des comparaisons. Rappelez-vous le parfum
-chaste et sauvage de cette bruyère que nous avons cueillie en revenant
-de la villa Diodati, cette fleur dont vous avez tant loué le noir et
-le rose, vous devinerez comment cette femme pouvait être élégante loin
-du monde, naturelle dans ses expressions, recherchée dans les choses
-qui devenaient siennes, à la fois rose et noire. Son corps avait la
-verdure que nous admirons dans les feuilles nouvellement dépliées,
-son esprit avait la profonde concision du sauvage; elle était enfant
-par le sentiment, grave par la souffrance, châtelaine et bachelette.
-Aussi plaisait-elle sans artifice, par sa manière de s'asseoir, de
-se lever, de se taire ou de jeter un mot. Habituellement recueillie,
-attentive comme la sentinelle sur qui repose le salut de tous et qui
-épie le malheur, il lui échappait parfois des sourires qui trahissaient
-en elle un naturel rieur enseveli sous le maintien exigé par sa vie.
-Sa coquetterie était devenue du mystère, elle faisait rêver au lieu
-d'inspirer l'attention galante que sollicitent les femmes, et laissait
-apercevoir sa première nature de flamme vive, ses premiers rêves bleus,
-comme on voit le ciel par des éclaircies de nuages. Cette révélation
-involontaire rendait pensifs ceux qui ne se sentaient pas une larme
-intérieure séchée par le feu des désirs. La rareté de ses gestes, et
-surtout celle de ses regards (excepté ses enfants, elle ne regardait
-personne) donnait une incroyable solennité à ce qu'elle faisait ou
-disait, quand elle faisait ou disait une chose avec cet air que savent
-prendre les femmes au moment où elles compromettent leur dignité par un
-aveu. Ce jour-là madame de Mortsauf avait une robe rose à mille raies,
-une collerette à large ourlet, une ceinture noire et des brodequins de
-cette même couleur. Ses cheveux simplement tordus sur sa tête étaient
-retenus par un peigne d'écaille. Telle est l'imparfaite esquisse
-promise. Mais la constante émanation de son âme sur les siens, cette
-essence nourrissante épandue à flots comme le soleil émet sa lumière;
-mais sa nature intime, son attitude aux heures sereines, sa résignation
-aux heures nuageuses; tous ces tournoiements de la vie où le caractère
-se déploie, tiennent comme les effets du ciel à des circonstances
-inattendues et fugitives qui ne se ressemblent entre elles que par le
-fond d'où elles détachent, et dont la peinture sera nécessairement
-mêlée aux événements de cette histoire; véritable épopée domestique,
-aussi grande aux yeux du sage que le sont les tragédies aux yeux de
-la foule, et dont le récit vous attachera autant pour la part que j'y
-ai prise, que par sa similitude avec un grand nombre de destinées
-féminines.
-
-Tout à Clochegourde portait le cachet d'une propreté vraiment anglaise.
-Le salon où restait la comtesse était entièrement boisé, peint en gris
-de deux nuances. La cheminée avait pour ornement une pendule contenue
-dans un bloc d'acajou surmonté d'une coupe, et deux grands vases en
-porcelaine blanche à filets d'or, d'où s'élevaient des bruyères du
-Cap. Une lampe était sur la console. Il y avait un trictrac en face de
-la cheminée. Deux larges embrasses en coton retenaient les rideaux de
-percale blanche, sans franges. Des housses grises, bordées d'un galon
-vert, recouvraient les siéges, et la tapisserie tendue sur le métier de
-la comtesse disait assez pourquoi son meuble était ainsi caché. Cette
-simplicité arrivait à la grandeur. Aucun appartement, parmi ceux que
-j'ai vus depuis, ne m'a causé des impressions aussi fertiles, aussi
-touffues que celles dont j'étais saisi dans ce salon de Clochegourde,
-calme et recueilli comme la vie de la comtesse, et où l'on devinait la
-régularité conventuelle de ses occupations. La plupart de mes idées,
-et même les plus audacieuses en science ou en politique, sont nées
-là, comme les parfums émanent des fleurs; mais là verdoyait la plante
-inconnue qui jeta sur mon âme sa féconde poussière, là brillait la
-chaleur solaire qui développa mes bonnes et dessécha mes mauvaises
-qualités. De la fenêtre, l'œil embrassait la vallée depuis la colline
-où s'étale Pont-de-Ruan, jusqu'au château d'Azay, en suivant les
-sinuosités de la côte opposée que varient les tours de Frapesle, puis
-l'église, le bourg et le vieux manoir de Saché dont les masses dominent
-la prairie. En harmonie avec cette vie reposée et sans autres émotions
-que celles données par la famille, ces lieux communiquaient à l'âme
-leur sérénité. Si je l'avais rencontrée là pour la première fois,
-entre le comte et ses deux enfants, au lieu de la trouver splendide
-dans sa robe de bal, je ne lui aurais pas ravi ce délirant baiser dont
-j'eus alors des remords en croyant qu'il détruirait l'avenir de mon
-amour! Non, dans les noires dispositions où me mettait le malheur,
-j'aurais plié le genou, j'aurais baisé ses brodequins, j'y aurais
-laissé quelques larmes, et je serais allé me jeter dans l'Indre. Mais
-après avoir effleuré le frais jasmin de sa peau et bu le lait de cette
-coupe pleine d'amour, j'avais dans l'âme le goût et l'espérance de
-voluptés humaines; je voulais vivre et attendre l'heure du plaisir
-comme le sauvage épie l'heure de la vengeance; je voulais me suspendre
-aux arbres, ramper dans les vignes, me tapir dans l'Indre; je voulais
-avoir pour complices le silence de la nuit, la lassitude de la vie,
-la chaleur du soleil, afin d'achever la pomme délicieuse où j'avais
-déjà mordu. M'eût-elle demandé la fleur qui chante ou les richesses
-enfouies par les compagnons de Morgan l'exterminateur, je les lui
-aurais apportées afin d'obtenir les richesses certaines et la fleur
-muette que je souhaitais! Quand cessa le rêve où m'avait plongé la
-longue contemplation de mon idole, et pendant lequel un domestique
-vint et lui parla, je l'entendis causant du comte. Je pensai seulement
-alors qu'une femme devait appartenir à son mari. Cette pensée me donna
-des vertiges. Puis j'eus une rageuse et sombre curiosité de voir le
-possesseur de ce trésor. Deux sentiments me dominèrent, la haine et
-la peur; une haine qui ne connaissait aucun obstacle et les mesurait
-tous sans les craindre; une peur vague, mais réelle du combat, de son
-issue, et d'ELLE surtout. En proie à d'indicibles pressentiments, je
-redoutais ces poignées de main qui déshonorent, j'entrevoyais déjà ces
-difficultés élastiques où se heurtent les plus rudes volontés et où
-elles s'émoussent; je craignais cette force d'inertie qui dépouille
-aujourd'hui la vie sociale des dénoûments que recherchent les âmes
-passionnées.
-
---Voici monsieur de Mortsauf, dit-elle.
-
-Je me dressai sur mes jambes comme un cheval effrayé. Quoique ce
-mouvement n'échappât ni à monsieur de Chessel ni à la comtesse, il
-ne me valut aucune observation muette, car il y eut une diversion
-faite par une jeune fille à qui je donnai six ans, et qui entra
-disant:--Voilà mon père.
-
---Eh! bien, Madeleine? fit sa mère.
-
-L'enfant tendit à monsieur de Chessel la main qu'il demandait, et me
-regarda fort attentivement après m'avoir adressé son petit salut plein
-d'étonnement.
-
---Êtes-vous contente de sa santé? dit monsieur de Chessel à la comtesse.
-
---Elle va mieux, répondit-elle en caressant la chevelure de la petite
-déjà blottie dans son giron.
-
-Une interrogation de monsieur de Chessel m'apprit que Madeleine avait
-neuf ans; je marquai quelque surprise de mon erreur, et mon étonnement
-amassa des nuages sur le front de la mère. Mon introducteur me jeta
-l'un de ces regards significatifs par lesquels les gens du monde
-nous font une seconde éducation. Là, sans doute était une blessure
-maternelle dont l'appareil devait être respecté. Enfant malingre dont
-les yeux étaient pâles, dont la peau était blanche comme une porcelaine
-éclairée par une lueur, Madeleine n'aurait sans doute pas vécu dans
-l'atmosphère d'une ville. L'air de la campagne, les soins de sa mère
-qui semblait la couver, entretenaient la vie dans ce corps aussi
-délicat que l'est une plante venue en serre malgré les rigueurs d'un
-climat étranger. Quoiqu'elle ne rappelât en rien sa mère, Madeleine
-paraissait en avoir l'âme, et cette âme la soutenait. Ses cheveux
-rares et noirs, ses yeux caves, ses joues creuses, ses bras amaigris,
-sa poitrine étroite annonçaient un débat entre la vie et la mort,
-duel sans trêve où jusqu'alors la comtesse était victorieuse. Elle se
-faisait vive, sans doute pour éviter des chagrins à sa mère; car, en
-certains moments où elle ne s'observait plus, elle prenait l'attitude
-d'un saule-pleureur. Vous eussiez dit d'une petite Bohémienne souffrant
-la faim, venue de son pays en mendiant, épuisée, mais courageuse et
-parée pour son public.
-
---Où donc avez-vous laissé Jacques? lui demanda sa mère en la baisant
-sur la raie blanche qui partageait ses cheveux en deux bandeaux
-semblables aux ailes d'un corbeau.
-
---Il vient avec mon père.
-
-En ce moment le comte entra suivi de son fils qu'il tenait par la
-main. Jacques, vrai portrait de sa sœur, offrait les mêmes symptômes
-de faiblesse. En voyant ces deux enfants frêles aux côtés d'une mère
-si magnifiquement belle, il était impossible de ne pas deviner les
-sources du chagrin qui attendrissait les tempes de la comtesse et lui
-faisait taire une de ces pensées qui n'ont que Dieu pour confident,
-mais qui donnent au front de terribles signifiances. En me saluant,
-monsieur de Mortsauf me jeta le coup d'œil moins observateur que
-maladroitement inquiet d'un homme dont la défiance provient de son peu
-d'habitude à manier l'analyse. Après l'avoir mis au courant et m'avoir
-nommé, sa femme lui céda sa place, et nous quitta. Les enfants dont les
-yeux s'attachaient à ceux de leur mère, comme s'ils en tiraient leur
-lumière, voulurent l'accompagner, elle leur dit:--Restez, chers anges!
-et mit son doigt sur ses lèvres. Ils obéirent, mais leurs regards se
-voilèrent. Ah! pour s'entendre dire ce mot _chers_, quelles tâches
-n'aurait-on pas entreprises? Comme les enfants, j'eus moins chaud quand
-elle ne fut plus là. Mon nom changea les dispositions du comte à mon
-égard. De froid et sourcilleux il devint, sinon affectueux, du moins
-poliment empressé, me donna des marques de considération et parut
-heureux de me recevoir. Jadis mon père s'était dévoué pour nos maîtres
-à jouer un rôle grand mais obscur, dangereux mais qui pouvait être
-efficace. Quand tout fut perdu par l'accès de Napoléon au sommet des
-affaires, comme beaucoup de conspirateurs secrets, il s'était réfugié
-dans les douceurs de la province et de la vie privée, en acceptant des
-accusations aussi dures qu'imméritées; salaire inévitable des joueurs
-qui jouent le tout pour le tout, et succombent après avoir servi de
-pivot à la machine politique. Ne sachant rien de la fortune, rien des
-antécédents ni de l'avenir de ma famille, j'ignorais également les
-particularités de cette destinée perdue dont se souvenait le comte de
-Mortsauf. Cependant, si l'antiquité du nom, la plus précieuse qualité
-d'un homme à ses yeux, pouvait justifier l'accueil qui me rendit
-confus, je n'en appris la raison véritable que plus tard. Pour le
-moment, cette transition subite me mit à l'aise. Quand les deux enfants
-virent la conversation reprise entre nous trois, Madeleine dégagea sa
-tête des mains de son père, regarda la porte ouverte, se glissa dehors
-comme une anguille, et Jacques la suivit. Tous deux rejoignirent leur
-mère, car j'entendis leurs voix et leurs mouvements, semblables, dans
-le lointain, aux bourdonnements des abeilles autour de la ruche aimée.
-
-Je contemplai le comte en tâchant de deviner son caractère mais je
-fus assez intéressé par quelques traits principaux pour en rester à
-l'examen superficiel de sa physionomie. Agé seulement de quarante-cinq
-ans, il paraissait approcher de la soixantaine, tant il avait
-promptement vieilli dans le grand naufrage qui termina le dix-huitième
-siècle. La demi-couronne, qui ceignait monastiquement l'arrière de sa
-tête dégarnie de cheveux, venait mourir aux oreilles en caressant les
-tempes par des touffes grises mélangées de noir. Son visage ressemblait
-vaguement à celui d'un loup blanc qui a du sang au museau, car son nez
-était enflammé comme celui d'un homme dont la vie est altérée dans ses
-principes, dont l'estomac est affaibli, dont les humeurs sont viciées
-par d'anciennes maladies. Son front plat, trop large pour sa figure
-qui finissait en pointe, ridé transversalement par marches inégales,
-annonçait les habitudes de la vie en plein air et non les fatigues de
-l'esprit, le poids d'une constante infortune et non les efforts faits
-pour la dominer. Ses pommettes, saillantes et brunes au milieu des tons
-blafards de son teint, indiquaient une charpente assez forte pour lui
-assurer une longue vie. Son œil clair, jaune et dur tombait sur vous
-comme un rayon du soleil en hiver, lumineux sans chaleur, inquiet sans
-pensée, défiant sans objet. Sa bouche était violente et impérieuse,
-son menton était droit et long. Maigre et de haute taille, il avait
-l'attitude d'un gentilhomme appuyé sur une valeur de convention, qui
-se sait au-dessus des autres par le droit, au-dessous par le fait. Le
-laissez-aller de la campagne lui avait fait négliger son extérieur. Son
-habillement était celui du campagnard en qui les paysans aussi bien
-que les voisins ne considèrent plus que la fortune territoriale. Ses
-mains brunies et nerveuses attestaient qu'il ne mettait de gants que
-pour monter à cheval ou le dimanche pour aller à la messe. Sa chaussure
-était grossière. Quoique les dix années d'émigration et les dix années
-de l'agriculteur eussent influé sur son physique, il subsistait en lui
-des vestiges de noblesse. Le libéral le plus haineux, mot qui n'était
-pas encore monnayé, aurait facilement reconnu chez lui la loyauté
-chevaleresque, les convictions immarcescibles du lecteur à jamais
-acquis à la Quotidienne. Il eût admiré l'homme religieux, passionné
-pour sa cause, franc dans ses antipathies politiques, incapable de
-servir personnellement son parti, très-capable de le perdre, et sans
-connaissance des choses en France. Le comte était en effet un de
-ces hommes droits qui ne se prêtent à rien et barrent opiniâtrement
-tout, bons à mourir l'arme au bras dans le poste qui leur serait
-assigné, mais assez avares pour donner leur vie avant de donner leurs
-écus. Pendant le dîner je remarquai, dans la dépression de ses joues
-flétries et dans certains regards jetés à la dérobée sur ses enfants,
-les traces de pensées importunes dont les élancements expiraient à la
-surface. En le voyant, qui ne l'eût compris? Qui ne l'aurait accusé
-d'avoir fatalement transmis à ses enfants ces corps auxquels manquait
-la vie! S'il se condamnait lui-même, il déniait aux autres le droit de
-le juger. Amer comme un pouvoir qui se sait fautif, mais n'ayant pas
-assez de grandeur ou de charme pour compenser la somme de douleur qu'il
-avait jetée dans la balance, sa vie intime devait offrir les aspérités
-que dénonçaient en lui ses traits anguleux et ses yeux incessamment
-inquiets. Quand sa femme rentra, suivie des deux enfants attachés à
-ses flancs, je soupçonnai donc un malheur, comme lorsqu'en marchant
-sur les voûtes d'une cave les pieds ont en quelque sorte la conscience
-de la profondeur. En voyant ces quatre personnes réunies, en les
-embrassant de mes regards, allant de l'une à l'autre, étudiant leurs
-physionomies et leurs attitudes respectives, des pensées trempées de
-mélancolie tombèrent sur mon cœur comme une pluie fine et grise embrume
-un joli pays après quelque beau lever de soleil. Lorsque le sujet de la
-conversation fut épuisé, le comte me mit encore en scène au détriment
-de monsieur de Chessel, en apprenant à sa femme plusieurs circonstances
-concernant ma famille et qui m'étaient inconnues. Il me demanda mon
-âge. Quand je l'eus dit, la comtesse me rendit mon mouvement de
-surprise à propos de sa fille. Peut-être me donnait-elle quatorze
-ans. Ce fut, comme je le sus depuis, le second lien qui l'attacha
-si fortement à moi. Je lus dans son âme. Sa maternité tressaillit,
-éclairée par un tardif rayon de soleil que lui jetait l'espérance. En
-me voyant, à vingt ans passés, si malingre, si délicat et néanmoins si
-nerveux, une voix lui cria peut-être:--_Ils vivront!_ Elle me regarda
-curieusement, et je sentis qu'en ce moment il se fondait bien des
-glaces entre nous. Elle parut avoir mille questions à me faire et les
-garda toutes.
-
---Si l'étude vous a rendu malade, dit-elle, l'air de notre vallée vous
-remettra.
-
---L'éducation moderne est fatale aux enfants, reprit le comte. Nous les
-bourrons de mathématiques, nous les tuons à coups de science, et les
-usons avant le temps. Il faut vous reposer ici, me dit-il, vous êtes
-écrasé sous l'avalanche d'idées qui a roulé sur vous. Quel siècle nous
-prépare cet enseignement mis à la portée de tous, si l'on ne prévient
-le mal en rendant l'instruction publique aux corporations religieuses!
-
-Ces paroles annonçaient bien le mot qu'il dit un jour aux élections en
-refusant sa voix à un homme dont les talents pouvaient servir la cause
-royaliste:--Je me défierai toujours des gens d'esprit, répondit-il à
-l'entremetteur des voix électorales. Il nous proposa de faire le tour
-de ses jardins, et se leva.
-
---Monsieur... lui dit la comtesse.
-
---Eh! bien, ma chère?... répondit-il en se retournant avec une
-brusquerie hautaine qui dénotait combien il voulait être absolu chez
-lui, mais combien alors il l'était peu.
-
---Monsieur est venu de Tours à pied, monsieur de Chessel n'en savait
-rien, et l'a promené dans Frapesle.
-
---Vous avez fait une imprudence, me dit-il, quoique à votre âge!... Et
-il hocha la tête en signe de regret.
-
-La conversation fut reprise. Je ne tardai pas à reconnaître combien son
-royalisme était intraitable, et de combien de ménagements il fallait
-user pour demeurer sans choc dans ses eaux. Le domestique, qui avait
-promptement mis une livrée, annonça le dîner. Monsieur de Chessel
-présenta son bras à madame de Mortsauf, et le comte saisit gaiement
-le mien pour passer dans la salle à manger, qui, dans l'ordonnance du
-rez-de-chaussée, formait le pendant du salon.
-
-Carrelée en carreaux blancs fabriqués en Touraine, et boisée à hauteur
-d'appui, la salle à manger était tendue d'un papier verni qui figurait
-de grands panneaux encadrés de fleurs et de fruits; les fenêtres
-avaient des rideaux de percale ornés de galons rouges; les buffets
-étaient de vieux meubles de Boulle, et le bois des chaises, garnies
-en tapisserie faite à la main, était de chêne sculpté. Abondamment
-servie, la table n'offrit rien de luxueux: de l'argenterie de famille
-sans unité de forme, de la porcelaine de Saxe qui n'était pas encore
-redevenue à la mode, des carafes octogones, des couteaux à manche en
-agate, puis sous les bouteilles des ronds en laque de la Chine; mais
-des fleurs dans des seaux vernis et dorés sur leurs découpures à dents
-de loup. J'aimai ces vieilleries, je trouvai le papier Réveillon et
-ses bordures de fleurs superbes. Le contentement qui enflait toutes
-mes voiles m'empêcha de voir les inextricables difficultés mises
-entre elle et moi par la vie si cohérente de la solitude et de la
-campagne. J'étais près d'elle, à sa droite, je lui servais à boire.
-Oui, bonheur inespéré! je frôlais sa robe, je mangeais son pain. Au
-bout de trois heures, ma vie se mêlait à sa vie! Enfin nous étions liés
-par ce terrible baiser, espèce de secret qui nous inspirait une honte
-mutuelle. Je fus d'une lâcheté glorieuse: je m'étudiais à plaire au
-comte, qui se prêtait à toutes mes courtisaneries; j'aurais caressé
-le chien, j'aurais fait la cour aux moindres désirs des enfants; je
-leur aurais apporté des cerceaux, des billes d'agate; je leur aurais
-servi de cheval, je leur en voulais de ne pas s'emparer déjà de moi
-comme d'une chose à eux. L'amour a ses intuitions comme le génie a les
-siennes, et je voyais confusément que la violence, la maussaderie,
-l'hostilité ruineraient mes espérances. Le dîner se passa tout en joies
-intérieures pour moi. En me voyant chez elle, je ne pouvais songer ni
-à sa froideur réelle, ni à l'indifférence que couvrit la politesse
-du comte. L'amour a, comme la vie, une puberté pendant laquelle il
-se suffit à lui-même. Je fis quelques réponses gauches en harmonie
-avec les secrets tumultes de la passion, mais que personne ne pouvait
-deviner, pas même elle, qui ne savait rien de l'amour. Le reste du
-temps fut comme un rêve. Ce beau rêve cessa quand, au clair de la lune
-et par un soir chaud et parfumé, je traversai l'Indre au milieu des
-blanches fantaisies qui décoraient les prés, les rives, les collines;
-en entendant le chant clair, la note unique, pleine de mélancolie que
-jette incessamment par temps égaux une rainette dont j'ignore le nom
-scientifique, mais que depuis ce jour solennel je n'écoute pas sans des
-délices infinies. Je reconnus un peu tard là, comme ailleurs, cette
-insensibilité de marbre contre laquelle s'étaient jusqu'alors émoussés
-mes sentiments; je me demandai s'il en serait toujours ainsi; je crus
-être sous une fatale influence; les sinistres événements du passé se
-débattirent avec les plaisirs purement personnels que j'avais goûtés.
-Avant de regagner Frapesle, je regardai Clochegourde et vis au bas une
-barque, nommée en Touraine une _toue_, attachée à un frêne, et que
-l'eau balançait. Cette toue appartenait à monsieur de Mortsauf, qui
-s'en servait pour pêcher.
-
---Eh! bien, me dit monsieur de Chessel quand nous fûmes sans danger
-d'être écoutés, je n'ai pas besoin de vous demander si vous avez
-retrouvé vos belles épaules; il faut vous féliciter de l'accueil que
-vous a fait monsieur de Mortsauf! Diantre, vous êtes du premier coup au
-cœur de la place.
-
-Cette phrase, suivie de celle dont je vous ai parlé, ranima mon cœur
-abattu. Je n'avais pas dit un mot depuis Clochegourde, et monsieur de
-Chessel attribuait mon silence à mon bonheur.
-
---Comment! répondis-je avec un ton d'ironie qui pouvait aussi bien
-paraître dicté par la passion contenue.
-
---Il n'a jamais si bien reçu qui que ce soit.
-
---Je vous avoue que je suis moi-même étonné de cette réception, lui
-dis-je en sentant l'amertume intérieure que me dévoilait ce dernier mot.
-
-Quoique je fusse trop inexpert des choses mondaines pour comprendre la
-cause du sentiment qu'éprouvait monsieur de Chessel, je fus néanmoins
-frappé de l'expression par laquelle il le trahissait. Mon hôte avait
-l'infirmité de s'appeler Durand, et se donnait le ridicule de renier
-le nom de son père, illustre fabricant, qui pendant la révolution
-avait fait une immense fortune. Sa femme était l'unique héritière
-des Chessel, vieille famille parlementaire, bourgeoise sous Henri
-IV, comme celle de la plupart des magistrats parisiens. En ambitieux
-de haute portée, monsieur de Chessel voulut tuer son Durand originel
-pour arriver aux destinées qu'il rêvait. Il s'appela d'abord Durand de
-Chessel, puis D. de Chessel; il était alors monsieur de Chessel. Sous
-la Restauration, il établit un majorat au titre de comte, en vertu
-de lettres octroyées par Louis XVIII. Ses enfants recueilleront les
-fruits de son courage sans en connaître la grandeur. Un mot de certain
-prince caustique a souvent pesé sur sa tête.--Monsieur de Chessel se
-montre généralement peu en Durant, dit-il. Cette phrase a long-temps
-régalé la Touraine. Les parvenus sont comme les singes desquels ils
-ont l'adresse: on les voit en hauteur, on admire leur agilité pendant
-l'escalade; mais, arrivés à la cime, on n'aperçoit plus que leurs côtés
-honteux. L'envers de mon hôte s'est composé de petitesses grossies
-par l'envie. La pairie et lui sont jusqu'à présent deux tangentes
-impossibles. Avoir une prétention et la justifier est l'impertinence de
-la force; mais être au-dessous de ses prétentions avouées constitue un
-ridicule constant dont se repaissent les petits esprits. Or, monsieur
-de Chessel n'a pas eu la marche rectiligne de l'homme fort: deux fois
-député, deux fois repoussé aux élections; hier directeur-général,
-aujourd'hui rien, pas même préfet, ses succès ou ses défaites ont
-gâté son caractère et lui ont donné l'âpreté de l'ambitieux invalide.
-Quoique galant homme, homme spirituel, et capable de grandes choses,
-peut-être l'envie qui passionne l'existence en Touraine, où les
-naturels du pays emploient leur esprit à tout jalouser, lui fut-elle
-funeste dans les hautes sphères sociales où réussissent peu ces figures
-crispées par le succès d'autrui, ces lèvres boudeuses, rebelles au
-compliment et faciles à l'épigramme. En voulant moins, peut-être
-aurait-il obtenu davantage; mais malheureusement il avait assez de
-supériorité pour vouloir marcher toujours debout. En ce moment monsieur
-de Chessel était au crépuscule de son ambition, le royalisme lui
-souriait. Peut-être affectait-il les grandes manières, mais il fut
-parfait pour moi. D'ailleurs il me plut par une raison bien simple, je
-trouvais chez lui le repos pour la première fois. L'intérêt, faible
-peut-être, qu'il me témoignait, me parut, à moi malheureux enfant
-rebuté, une image de l'amour paternel. Les soins de l'hospitalité
-contrastaient tant avec l'indifférence qui m'avait jusqu'alors accablé,
-que j'exprimais une reconnaissance enfantine de vivre sans chaînes et
-quasiment caressé. Aussi les maîtres de Frapesle sont-ils si bien mêlés
-à l'aurore de mon bonheur que ma pensée les confond dans les souvenirs
-où j'aime à revivre. Plus tard, et précisément dans l'affaire des
-lettres-patentes, j'eus le plaisir de rendre quelques services à mon
-hôte. Monsieur de Chessel jouissait de sa fortune avec un faste dont
-s'offensaient quelques-uns de ses voisins; il pouvait renouveler ses
-beaux chevaux et ses élégantes voitures; sa femme était recherchée dans
-sa toilette; il recevait grandement; son domestique était plus nombreux
-que ne le veulent les habitudes du pays, il tranchait du prince. La
-terre de Frapesle est immense. En présence de son voisin et devant tout
-ce luxe, le comte de Mortsauf, réduit au cabriolet de famille, qui
-en Touraine tient le milieu entre la patache et la chaise de poste,
-obligé par la médiocrité de sa fortune à faire valoir Clochegourde,
-fut donc Tourangeau jusqu'au jour où les faveurs royales rendirent à
-sa famille un éclat peut-être inespéré. Son accueil au cadet d'une
-famille ruinée dont l'écusson date des croisades lui servait à humilier
-la haute fortune, à rapetisser les bois, les guérets et les prairies
-de son voisin, qui n'était pas gentilhomme. Monsieur de Chessel avait
-bien compris le comte. Aussi se sont-ils toujours vus poliment, mais
-sans aucun de ces rapports journaliers, sans cette agréable intimité
-qui aurait dû s'établir entre Clochegourde et Frapesle, deux domaines
-séparés par l'Indre, et d'où chacune des châtelaines pouvait, de sa
-fenêtre, faire un signe à l'autre.
-
-La jalousie n'était pas la seule raison de la solitude où vivait le
-comte de Mortsauf. Sa première éducation fut celle de la plupart
-des enfants de grande famille, une incomplète et superficielle
-instruction à laquelle suppléaient les enseignements du monde, les
-usages de la cour, l'exercice des grandes charges de la couronne ou
-des places éminentes. Monsieur de Mortsauf avait émigré précisément
-à l'époque où commençait sa seconde éducation, elle lui manqua. Il
-fut de ceux qui crurent au prompt rétablissement de la monarchie en
-France; dans cette persuasion, son exil avait été la plus déplorable
-des oisivetés. Quand se dispersa l'armée de Condé, où son courage le
-fit inscrire parmi les plus dévoués, il s'attendit à bientôt revenir
-sous le drapeau blanc, et ne chercha pas, comme quelques émigrés,
-à se créer une vie industrieuse. Peut-être aussi n'eut-il pas la
-force d'abdiquer son nom, pour gagner son pain dans les sueurs d'un
-travail méprisé. Ses espérances toujours appointées au lendemain, et
-peut-être aussi l'honneur l'empêchèrent de se mettre au service des
-puissances étrangères. La souffrance mina son courage. De longues
-courses entreprises à pied sans nourriture suffisante, sur des espoirs
-toujours déçus, altérèrent sa santé, découragèrent son âme. Par degrés
-son dénûment devint extrême. Si pour beaucoup d'hommes la misère
-est un tonique, il en est d'autres pour qui elle est un dissolvant,
-et le comte fut de ceux-ci. En pensant à ce pauvre gentilhomme de
-Touraine allant et couchant par les chemins de la Hongrie, partageant
-un quartier de mouton avec les bergers du prince Esterhazy, auquel le
-voyageur demandait le pain que le gentilhomme n'aurait pas accepté du
-maître, et qu'il refusa maintes fois des mains ennemies de la France,
-je n'ai jamais senti dans mon cœur de fiel pour l'émigré, même quand
-je le vis ridicule dans le triomphe. Les cheveux blancs de monsieur
-de Mortsauf m'avaient dit d'épouvantables douleurs, et je sympathise
-trop avec les exilés pour pouvoir les juger. La gaieté française et
-tourangelle succomba chez le comte; il devint morose, tomba malade,
-et fut soigné par charité dans je ne sais quel hospice allemand. Sa
-maladie était une inflammation du mésentère, cas souvent mortel,
-mais dont la guérison entraîne des changements d'humeur, et cause
-presque toujours l'hypocondrie. Ses amours, ensevelis dans le plus
-profond de son âme, et que moi seul ai découverts, furent des amours
-de bas étage, qui n'attaquèrent pas seulement sa vie, ils en ruinèrent
-encore l'avenir. Après douze ans de misères, il tourna les yeux vers
-la France où le décret de Napoléon lui permit de rentrer. Quand en
-passant le Rhin le piéton souffrant aperçut le clocher de Strasbourg
-par une belle soirée, il défaillit.--«La France! France! Je criai:
-«Voilà la France!» me dit-il, comme un enfant crie: Ma mère! quand il
-est blessé.» Riche avant de naître, il se trouvait pauvre; fait pour
-commander un régiment ou gouverner l'État, il était sans autorité,
-sans avenir; né sain et robuste, il revenait infirme et tout usé. Sans
-instruction au milieu d'un pays où les hommes et les choses avaient
-grandi, nécessairement sans influence possible, il se vit dépouillé de
-tout, même de ses forces corporelles et morales. Son manque de fortune
-lui rendit son nom pesant. Ses opinions inébranlables, ses antécédents
-à l'armée de Condé, ses chagrins, ses souvenirs, sa santé perdue,
-lui donnèrent une susceptibilité de nature à être peu ménagée en
-France, le pays des railleries. A demi mourant, il atteignit le Maine,
-où, par un hasard dû peut-être à la guerre civile, le gouvernement
-révolutionnaire avait oublié de faire vendre une ferme considérable en
-étendue, et que son fermier lui conservait en laissant croire qu'il en
-était le propriétaire. Quand la famille de Lenoncourt, qui habitait
-Givry, château situé près de cette ferme, sut l'arrivée du comte de
-Mortsauf, le duc Lenoncourt alla lui proposer de demeurer à Givry
-pendant le temps nécessaire pour s'arranger une habitation. La famille
-Lenoncourt fut noblement généreuse envers le comte, qui se répara là
-durant plusieurs mois de séjour, et fit des efforts pour cacher ses
-douleurs pendant cette première halte. Les Lenoncourt avaient perdu
-leurs immenses biens. Par le nom, monsieur de Mortsauf était un parti
-sortable pour leur fille. Loin de s'opposer à son mariage avec un homme
-âgé de trente-cinq ans, maladif et vieilli, mademoiselle de Lenoncourt
-en parut heureuse. Un mariage lui acquérait le droit de vivre avec sa
-tante, la duchesse de Verneuil, sœur du prince de Blamont-Chauvry, qui
-pour elle était une mère d'adoption.
-
-Amie intime de la duchesse de Bourbon, madame de Verneuil faisait
-partie d'une société sainte dont l'âme était monsieur Saint-Martin,
-né en Touraine, et surnommé le _Philosophe inconnu_. Les disciples
-de ce philosophe pratiquaient les vertus conseillées par les hautes
-spéculations de l'illuminisme mystique. Cette doctrine donne la clef
-des mondes divins, explique l'existence par des transformations où
-l'homme s'achemine à de sublimes destinées, libère le devoir de
-sa dégradation légale, applique aux peines de la vie la douceur
-inaltérable du quaker, et ordonne le mépris de la souffrance en
-inspirant je ne sais quoi de maternel pour l'ange que nous portons au
-ciel. C'est le stoïcisme ayant un avenir. La prière active et l'amour
-pur sont les éléments de cette foi qui sort du catholicisme de l'Église
-romaine pour rentrer dans le christianisme de l'Église primitive.
-Mademoiselle de Lenoncourt resta néanmoins au sein de l'Église
-apostolique, à laquelle sa tante fut toujours également fidèle.
-Rudement éprouvée par les tourmentes révolutionnaires, la duchesse de
-Verneuil avait pris, dans les derniers jours de sa vie, une teinte de
-piété passionnée qui versa dans l'âme de son enfant chéri _la lumière
-de l'amour céleste et l'huile de la joie intérieure_, pour employer les
-expressions mêmes de Saint-Martin. La comtesse reçut plusieurs fois
-cet homme de paix et de vertueux savoir à Clochegourde après la mort
-de sa tante, chez laquelle il venait souvent. Saint-Martin surveilla
-de Clochegourde ses derniers livres imprimés à Tours chez Letourmy.
-Inspirée par la sagesse des vieilles femmes qui ont expérimenté les
-détroits orageux de la vie, madame de Verneuil donna Clochegourde
-à la jeune mariée, pour lui faire un chez elle. Avec la grâce des
-vieillards qui est toujours parfaite quand ils sont gracieux, la
-duchesse abandonna tout à sa nièce, en se contentant d'une chambre
-au-dessus de celle qu'elle occupait auparavant et que prit la comtesse.
-Sa mort presque subite jeta des crêpes sur les joies de cette union,
-et imprima d'ineffaçables tristesses sur Clochegourde comme sur l'âme
-superstitieuse de la mariée. Les premiers jours de son établissement en
-Touraine furent pour la comtesse le seul temps non pas heureux, mais
-insoucieux de sa vie.
-
-Après les traverses de son séjour à l'étranger, monsieur de Mortsauf,
-satisfait d'entrevoir un clément avenir, eut comme une convalescence
-d'âme; il respira dans cette vallée les enivrantes odeurs d'une
-espérance fleurie. Forcé de songer à sa fortune, il se jeta dans les
-préparatifs de son entreprise agronomique et commença par goûter
-quelque joie; mais la naissance de Jacques fut un coup de foudre qui
-ruina le présent et l'avenir: le médecin condamna le nouveau-né. Le
-comte cacha soigneusement cet arrêt à la mère; puis, il consulta pour
-lui-même et reçut de désespérantes réponses que confirma la naissance
-de Madeleine. Ces deux événements, une sorte de certitude intérieure
-sur la fatale sentence, augmentèrent les dispositions maladives de
-l'émigré. Son nom à jamais éteint, une jeune femme pure, irréprochable,
-malheureuse à ses côtés, vouée aux angoisses de la maternité, sans en
-avoir les plaisirs; cet _humus_ de son ancienne vie d'où germaient
-de nouvelles souffrances lui tomba sur le cœur, et paracheva sa
-destruction. La comtesse devina le passé par le présent et lut dans
-l'avenir. Quoique rien ne soit plus difficile que de rendre heureux
-un homme qui se sent fautif, la comtesse tenta cette entreprise digne
-d'un ange. En un jour, elle devint stoïque. Après être descendue dans
-l'abîme d'où elle put voir encore le ciel, elle se voua, pour un seul
-homme, à la mission qu'embrasse la sœur de charité pour tous; et afin
-de le réconcilier avec lui-même, elle lui pardonna ce qu'il ne se
-pardonnait pas. Le comte devint avare, elle accepta les privations
-imposées; il avait la crainte d'être trompé, comme l'ont tous ceux qui
-n'ont connu la vie du monde que pour en rapporter des répugnances,
-elle resta dans la solitude et se plia sans murmure à ses défiances;
-elle employa les ruses de la femme à lui faire vouloir ce qui était
-bien, il se croyait ainsi des idées et goûtait chez lui les plaisirs
-de la supériorité qu'il n'aurait eue nulle part. Puis, après s'être
-avancée dans la voie du mariage, elle se résolut à ne jamais sortir de
-Clochegourde, en reconnaissant chez le comte une âme hystérique dont
-les écarts pouvaient, dans un pays de malice et de commérage, nuire à
-ses enfants. Aussi, personne ne soupçonnait-il l'incapacité réelle de
-monsieur de Mortsauf, elle avait paré ses ruines d'un épais manteau de
-lierre. Le caractère variable, non pas mécontent, mais malcontent du
-comte, rencontra donc chez sa femme une terre douce et facile où il
-s'étendit en y sentant ses secrètes douleurs amollies par la fraîcheur
-des baumes.
-
-Cet historique est la plus simple expression des discours arrachés
-à monsieur de Chessel par un secret dépit. Sa connaissance du monde
-lui avait fait entrevoir quelques-uns des mystères ensevelis à
-Clochegourde. Mais si, par sa sublime attitude, madame de Mortsauf
-trompait le monde, elle ne put tromper les sens intelligents de
-l'amour. Quand je me trouvai dans ma petite chambre, la prescience
-de la vérité me fit bondir dans mon lit, je ne supportai pas d'être
-à Frapesle lorsque je pouvais voir les fenêtres de sa chambre; je
-m'habillai, descendis à pas de loup, et sortis du château par la porte
-d'une tour où se trouvait un escalier en colimaçon. Le froid de la
-nuit me rasséréna. Je passai l'Indre sur le pont du moulin Rouge, et
-j'arrivai dans la bienheureuse toue en face de Clochegourde où brillait
-une lumière à la dernière fenêtre du côté d'Azay. Je retrouvai mes
-anciennes contemplations, mais paisibles, mais entremêlées par les
-roulades du chantre des nuits amoureuses, et par la note unique du
-rossignol des eaux. Il s'éveillait en moi des idées qui glissaient
-comme des fantômes en enlevant les crêpes qui jusqu'alors m'avaient
-dérobé mon bel avenir. L'âme et les sens étaient également charmés.
-Avec quelle violence mes désirs montèrent jusqu'à elle! Combien de
-fois je me dis comme un insensé son refrain:--L'aurai-je? Si durant
-les jours précédents l'univers s'était agrandi pour moi, dans une
-seule nuit il eut un centre. A elle, se rattachèrent mes vouloirs et
-mes ambitions, je souhaitai d'être tout pour elle, afin de refaire
-et de remplir son cœur déchiré. Belle fut cette nuit passée sous
-ses fenêtres, au milieu du murmure des eaux passant à travers les
-vannes des moulins, et entrecoupé par la voix des heures sonnées au
-clocher de Saché! Pendant cette nuit baignée de lumière où cette fleur
-sidérale m'éclaira la vie, je lui fiançai mon âme avec la foi du pauvre
-chevalier castillan de qui nous nous moquons dans Cervantès, et par
-laquelle nous commençons l'amour. A la première lueur dans le ciel,
-au premier cri d'oiseau, je me sauvai dans le parc de Frapesle; je
-ne fus aperçu par aucun homme de la campagne, personne ne soupçonna
-mon escapade, et je dormis jusqu'au moment où la cloche annonça le
-déjeuner. Malgré la chaleur, après le déjeuner, je descendis dans la
-prairie afin d'aller revoir l'Indre et ses îles, la vallée et ses
-coteaux dont je parus un admirateur passionné; mais avec cette vélocité
-de pieds qui défie celle du cheval échappé, je retrouvai mon bateau,
-mes saules et mon Clochegourde. Tout y était silencieux et frémissant
-comme est la campagne à midi. Les feuillages immobiles se découpaient
-nettement sur le fond bleu de ciel; les insectes qui vivent de la
-lumière, demoiselles vertes, cantharides, volaient à leurs frênes, à
-leurs roseaux; les troupeaux ruminaient à l'ombre, les terres rouges
-de la vigne brûlaient, et les couleuvres glissaient le long des talus.
-Quel changement dans ce paysage si frais et si coquet avant mon
-sommeil! Tout à coup je sautai hors de la barque et remontai le chemin
-pour tourner autour de Clochegourde d'où je croyais avoir vu sortir
-le comte. Je ne me trompais point, il allait le long d'une haie, et
-gagnait sans doute une porte donnant sur le chemin d'Azay qui longe la
-rivière.
-
---Comment vous portez-vous ce matin, monsieur le comte?
-
-Il me regarda d'un air heureux, il ne s'entendait pas souvent nommer
-ainsi.
-
---Bien, dit-il, mais vous aimez donc la campagne, pour vous promener
-par cette chaleur?
-
---Ne m'a-t-on pas envoyé ici pour vivre en plein air?
-
---Hé! bien, voulez-vous venir voir couper mes seigles?
-
---Mais volontiers, lui dis-je. Je suis, je vous l'avoue, d'une
-ignorance incroyable. Je ne distingue pas le seigle du blé, ni le
-peuplier du tremble; je ne sais rien des cultures, ni des différentes
-manières d'exploiter une terre.
-
---Hé! bien, venez, dit-il joyeusement en revenant sur ses pas. Entrez
-par la petite porte d'en haut.
-
-Il remonta le long de sa haie en dedans, moi en dehors.
-
---Vous n'apprendriez rien chez monsieur de Chessel, me dit-il, il est
-trop grand seigneur pour s'occuper d'autre chose que de recevoir les
-comptes de son régisseur.
-
- [Illustration: IMP. S. RAÇON.
-
- LA COMTESSE DE MORTSAUF.
-
- Enfin il me mena vers cette longue allée d'acacias.... où
- j'aperçus, sur un banc, Mme de Mortsauf occupée avec ses deux
- enfants.
- (LE LYS DANS LA VALLÉE.)]
-
-Il me montra donc ses cours et ses bâtiments, les jardins d'agrément,
-les vergers et les potagers. Enfin, il me mena vers cette longue allée
-d'acacias et de vernis du Japon, bordée par la rivière, où j'aperçus
-à l'autre bout, sur un banc, madame de Mortsauf occupée avec ses deux
-enfants. Une femme est bien belle sous ces menus feuillages tremblants
-et découpés! Surprise peut-être de mon naïf empressement, elle ne
-se dérangea pas, sachant bien que nous irions à elle. Le comte me
-fit admirer la vue de la vallée, qui, de là, présente un aspect tout
-différent de ceux qu'elle avait déroulés selon les hauteurs où nous
-avions passé. Là, vous eussiez dit d'un petit coin de la Suisse. La
-prairie, sillonnée par les ruisseaux qui se jettent dans l'Indre,
-se découvre dans sa longueur, et se perd en lointains vaporeux. Du
-côté de Montbazon, l'œil aperçoit une immense étendue verte, et sur
-tous les autres points se trouve arrêté par des collines, par des
-masses d'arbres, par des rochers. Nous allongeâmes le pas pour aller
-saluer madame de Mortsauf, qui laissa tomber tout à coup le livre où
-lisait Madeleine, et prit sur ses genoux Jacques en proie à une toux
-convulsive.
-
---Hé! bien, qu'y a-t-il? s'écria le comte en devenant blême.
-
---Il a mal à la gorge, répondit la mère qui semblait ne pas me voir, ce
-ne sera rien.
-
-Elle lui tenait à la fois la tête et le dos, et de ses yeux sortaient
-deux rayons qui versaient la vie à cette pauvre faible créature.
-
---Vous êtes d'une incroyable imprudence, reprit le comte avec aigreur,
-vous l'exposez au froid de la rivière et l'asseyez sur un banc de
-pierre.
-
---Mais, mon père, le banc brûle, s'écria Madeleine.
-
---Ils étouffaient là-haut, dit la comtesse.
-
---Les femmes veulent toujours avoir raison! dit-il en me regardant.
-
-Pour éviter de l'approuver ou de l'improuver par mon regard, je
-contemplais Jacques qui se plaignait de souffrir dans la gorge, et que
-sa mère emporta. Avant de nous quitter, elle put entendre son mari.
-
---Quand on a fait des enfants si mal portants, on devrait savoir les
-soigner! dit-il.
-
-Paroles profondément injustes; mais son amour-propre le poussait à se
-justifier aux dépens de sa femme. La comtesse volait en montant les
-rampes et les perrons. Je la vis disparaissant par la porte-fenêtre.
-Monsieur de Mortsauf s'était assis sur le banc, la tête inclinée,
-songeur; ma situation devenait intolérable, il ne me regardait ni ne
-me parlait. Adieu cette promenade pendant laquelle je comptais me
-mettre si bien dans son esprit. Je ne me souviens pas d'avoir passé
-dans ma vie un quart d'heure plus horrible que celui-là. Je suais à
-grosses gouttes, me disant: M'en irai-je! ne m'en irai-je pas! Combien
-de pensées tristes s'élevèrent en lui pour lui faire oublier d'aller
-savoir comment se trouvait Jacques! Il se leva brusquement et vint
-auprès de moi. Nous nous retournâmes pour regarder la riante vallée.
-
---Nous remettrons à un autre jour notre promenade, monsieur le comte,
-lui dis-je alors avec douceur.
-
---Sortons! répondit-il. Je suis malheureusement habitué à voir souvent
-de semblables crises, moi qui donnerais ma vie sans aucun regret pour
-conserver celle de cet enfant.
-
---Jacques va mieux, il dort, mon ami, dit la voix d'or. Madame de
-Mortsauf se montra soudain au bout de l'allée, elle arriva sans fiel,
-sans amertume, et me rendit mon salut. Je vois avec plaisir, me
-dit-elle, que vous aimez Clochegourde.
-
---Voulez-vous, ma chère, que je monte à cheval et que j'aille chercher
-monsieur Deslandes? lui dit-il en témoignant le désir de se faire
-pardonner son injustice.
-
---Ne vous tourmentez point, dit-elle, Jacques n'a pas dormi cette nuit,
-voilà tout. Cet enfant est très-nerveux, il a fait un vilain rêve, et
-j'ai passé tout le temps à lui conter des histoires pour le rendormir.
-Sa toux est purement nerveuse, je l'ai calmée avec une pastille de
-gomme, et le sommeil l'a gagné.
-
---Pauvre femme! dit-il en lui prenant la main dans les siennes et lui
-jetant un regard mouillé, je n'en savais rien.
-
---A quoi bon vous inquiéter pour des riens? allez à vos seigles. Vous
-savez! Si vous n'êtes pas là, les métayers laisseront les glaneuses
-étrangères au bourg entrer dans le champ avant que les gerbes n'en
-soient enlevées.
-
---Je vais faire mon premier cours d'agriculture, madame, lui dis-je.
-
---Vous êtes à bonne école, répondit-elle en montrant le comte de qui la
-bouche se contracta pour exprimer ce sourire de contentement que l'on
-nomme familièrement _faire la bouche en cœur_.
-
-Deux mois après seulement, je sus qu'elle avait passé cette nuit en
-d'horribles anxiétés, elle avait craint que son fils n'eût le croup. Et
-moi, j'étais dans ce bateau, mollement bercé par des pensées d'amour,
-imaginant que de sa fenêtre, elle me verrait adorant la lueur de cette
-bougie qui éclairait alors son front labouré par de mortelles alarmes.
-Le croup régnait à Tours, et y faisait d'affreux ravages. Quand nous
-fûmes à la porte, le comte me dit d'une voix émue:--Madame de Mortsauf
-est un ange! Ce mot me fit chanceler. Je ne connaissais encore que
-superficiellement cette famille, et le remords si naturel dont est
-saisie une âme jeune en pareille occasion, me cria: «De quel droit
-troublerais-tu cette paix profonde?»
-
-Heureux de rencontrer pour auditeur un jeune homme sur lequel il
-pouvait remporter de faciles triomphes, le comte me parla de l'avenir
-que le retour des Bourbons préparait à la France. Nous eûmes une
-conversation vagabonde dans laquelle j'entendis de vrais enfantillages
-qui me surprirent étrangement. Il ignorait des faits d'une évidence
-géométrique; il avait peur des gens instruits; les supériorités, il
-les niait; il se moquait, peut-être avec raison, des progrès; enfin
-je reconnus en lui une grande quantité de fibres douloureuses qui
-obligeaient à prendre tant de précautions pour ne le point blesser,
-qu'une conversation suivie devenait un travail d'esprit. Quand j'eus
-pour ainsi dire palpé ses défauts, je m'y pliai avec autant de
-souplesse qu'en mettait la comtesse à les caresser. A une autre époque
-de ma vie, je l'eusse indubitablement froissé; mais, timide comme
-un enfant, croyant ne rien savoir, ou croyant que les hommes faits
-savaient tout, je m'ébahissais des merveilles obtenues à Clochegourde
-par ce patient agriculteur. J'écoutais ses plans avec admiration.
-Enfin, flatterie involontaire qui me valut la bienveillance du vieux
-gentilhomme, j'enviais cette jolie terre, sa position, ce paradis
-terrestre en le mettant bien au-dessus de Frapesle.
-
---Frapesle, lui dis-je, est une massive argenterie, mais Clochegourde
-est un écrin de pierres précieuses!
-
-Phrase qu'il répéta souvent depuis en citant l'auteur.
-
---Hé! bien, avant que nous y vinssions, c'était une désolation,
-disait-il.
-
-J'étais tout oreilles quand il me parlait de ses semis, de ses
-pépinières. Neuf aux travaux de la campagne, je l'accablais de
-questions sur les prix des choses, sur les moyens d'exploitation, et il
-me parut heureux d'avoir à m'apprendre tant de détails.
-
---Que vous enseigne-t-on donc? me demandait-il avec étonnement.
-
-Dès cette première journée, le comte dit à sa femme en
-rentrant:--Monsieur Félix est un charmant jeune homme!
-
-Le soir, j'écrivis à ma mère de m'envoyer des habillements et du
-linge, en lui annonçant que je restais à Frapesle. Ignorant la grande
-révolution qui s'accomplissait alors, et ne comprenant pas l'influence
-qu'elle devait exercer sur mes destinées, je croyais retourner à Paris
-pour y achever mon droit, et l'École ne reprenait ses cours que dans
-les premiers jours du mois de novembre; j'avais donc deux mois et demi
-devant moi.
-
-Pendant les premiers moments de mon séjour, je tentai de m'unir
-intimement au comte, et ce fut un temps d'impressions cruelles. Je
-découvris en cet homme une irascibilité sans cause, une promptitude
-d'action dans un cas désespéré, qui m'effrayèrent. Il se rencontrait
-en lui des retours soudains du gentilhomme si valeureux à l'armée de
-Condé, quelques éclairs paraboliques de ces volontés qui peuvent,
-au jour des circonstances graves, trouer la politique à la manière
-des bombes, et qui, par les hasards de la droiture et du courage,
-font d'un homme condamné à vivre dans sa gentilhommière un d'Elbée,
-un Bonchamp, un Charette. Devant certaines suppositions, son nez
-se contractait, son front s'éclairait, et ses yeux lançaient une
-foudre aussitôt amollie. J'avais peur qu'en surprenant le langage de
-mes yeux, monsieur de Mortsauf ne me tuât sans réflexion. A cette
-époque, j'étais exclusivement tendre. La volonté, qui modifie si
-étrangement les hommes, commençait seulement à poindre en moi. Mes
-excessifs désirs m'avaient communiqué ces rapides ébranlements de la
-sensibilité qui ressemblent aux secousses de la peur. La lutte ne
-me faisait pas trembler, mais je ne voulais pas perdre la vie sans
-avoir goûté le bonheur d'un amour partagé. Les difficultés et mes
-désirs grandissaient sur deux lignes parallèles. Comment parler de mes
-sentiments? J'étais en proie à de navrantes perplexités. J'attendais
-un hasard, j'observais, je me familiarisais avec les enfants de qui
-je me fis aimer, je tâchais de m'identifier aux choses de la maison.
-Insensiblement le comte se contint moins avec moi. Je connus donc ses
-soudains changements d'humeur, ses profondes tristesses sans motif,
-ses soulèvements brusques, ses plaintes amères et cassantes, sa
-froideur haineuse, ses mouvements de folie réprimés, ses gémissements
-d'enfant, ses cris d'homme au désespoir, ses colères imprévues. La
-nature morale se distingue de la nature physique en ceci, que rien
-n'y est absolu: l'intensité des effets est en raison de la portée
-des caractères, ou des idées que nous groupons autour d'un fait. Mon
-maintien à Clochegourde, l'avenir de ma vie, dépendaient de cette
-volonté fantasque. Je ne saurais vous exprimer quelles angoisses
-pressaient mon âme, alors aussi facile à s'épanouir qu'à se contracter,
-quand en entrant, je me disais: Comment va-t-il me recevoir? Quelle
-anxiété de cœur me brisait alors que tout à coup un orage s'amassait
-sur ce front neigeux! C'était un qui-vive continuel. Je tombai donc
-sous le despotisme de cet homme. Mes souffrances me firent deviner
-celles de madame de Mortsauf. Nous commençâmes à échanger des regards
-d'intelligence, mes larmes coulaient quelquefois quand elle retenait
-les siennes. La comtesse et moi, nous nous éprouvâmes ainsi par
-la douleur. Combien de découvertes n'ai-je pas faites durant ces
-quarante premiers jours pleins d'amertumes réelles, de joies tacites,
-d'espérances tantôt abîmées, tantôt surnageant! Un soir je la trouvai
-religieusement pensive devant un coucher de soleil qui rougissait
-si voluptueusement les cimes en laissant voir la vallée comme un
-lit, qu'il était impossible de ne pas écouter la voix de cet éternel
-Cantique des Cantiques par lequel la nature convie ses créatures à
-l'amour. La jeune fille reprenait-elle des illusions envolées? la femme
-souffrait-elle de quelque comparaison secrète? Je crus voir dans sa
-pose un abandon profitable aux premiers aveux, et lui dis:--Il est des
-journées difficiles!
-
---Vous avez lu dans mon âme, me dit-elle, mais comment?
-
---Nous nous touchons par tant de points! répondis-je.
-N'appartenons-nous pas au petit nombre de créatures privilégiées pour
-la douleur et pour le plaisir, de qui les qualités sensibles vibrent
-toutes à l'unisson en produisant de grands retentissements intérieurs,
-et dont la nature nerveuse est en harmonie constante avec le principe
-des choses! Mettez-les dans un milieu où tout est dissonance, ces
-personnes souffrent horriblement, comme aussi leur plaisir va jusqu'à
-l'exaltation quand elles rencontrent les idées, les sensations ou les
-êtres qui leur sont sympathiques. Mais il est pour nous un troisième
-état dont les malheurs ne sont connus que des âmes affectées par
-la même maladie, et chez lesquelles se rencontrent de fraternelles
-compréhensions. Il peut nous arriver de n'être impressionnés ni
-en bien ni en mal. Un orgue expressif doué de mouvement s'exerce
-alors en nous dans le vide, se passionne sans objet, rend des sons
-sans produire de mélodie, jette des accents qui se perdent dans le
-silence! espèce de contradiction terrible d'une âme qui se révolte
-contre l'inutilité du néant. Jeux accablants dans lesquels notre
-puissance s'échappe tout entière sans aliment, comme le sang par une
-blessure inconnue. La sensibilité coule à torrents, il en résulte
-d'horribles affaiblissements, d'indicibles mélancolies pour lesquelles
-le confessionnal n'a pas d'oreilles. N'ai-je pas exprimé nos communes
-douleurs?
-
-Elle tressaillit, et, sans cesser de regarder le couchant, elle me
-répondit:--Comment si jeune savez-vous ces choses? Avez-vous donc été
-femme?
-
---Ah! lui répondis-je d'une voix émue, mon enfance a été comme une
-longue maladie.
-
---J'entends tousser Madeleine, me dit-elle en me quittant avec
-précipitation.
-
-La comtesse me vit assidu chez elle sans en prendre de l'ombrage, par
-deux raisons. D'abord elle était pure comme un enfant, et sa pensée ne
-se jetait dans aucun écart. Puis j'amusais le comte, je fus une pâture
-à ce lion sans ongles et sans crinière. Enfin, j'avais fini par trouver
-une raison de venir qui nous parut plausible à tous. Je ne savais
-pas le trictrac, monsieur de Mortsauf me proposa de me l'enseigner,
-j'acceptai. Dans le moment où se fit notre accord, la comtesse ne put
-s'empêcher de m'adresser un regard de compassion qui voulait dire:
-«Mais vous vous jetez dans la gueule du loup!» Si je n'y compris
-rien d'abord, le troisième jour je sus à quoi je m'étais engagé. Ma
-patience que rien ne lasse, ce fruit de mon enfance, se mûrit pendant
-ce temps d'épreuves. Ce fut un bonheur pour le comte que de se livrer
-à de cruelles railleries quand je ne mettais pas en pratique le
-principe ou la règle qu'il m'avait expliqué; si je réfléchissais, il
-se plaignait de l'ennui que cause un jeu lent; si je jouais vite, il
-se fâchait d'être pressé; si je faisais des écoles, il me disait,
-en en profitant, que je me dépêchais trop. Ce fut une tyrannie de
-magister, un despotisme de férule dont je ne puis vous donner une idée
-qu'en me comparant à Épictète tombé sous le joug d'un enfant méchant.
-Quand nous jouâmes de l'argent, ses gains constants lui causèrent des
-joies déshonorantes, mesquines. Un mot de sa femme me consolait de
-tout, et le rendait promptement au sentiment de la politesse et des
-convenances. Bientôt je tombai dans les brasiers d'un supplice imprévu.
-A ce métier, mon argent s'en alla. Quoique le comte restât toujours
-entre sa femme et moi jusqu'au moment où je les quittais, quelquefois
-fort tard, j'avais toujours l'espérance de trouver un moment où je
-me glisserais dans son cœur; mais pour obtenir cette heure attendue
-avec la douloureuse patience du chasseur, ne fallait-il pas continuer
-ces taquines parties où mon âme était constamment déchirée, et qui
-emportaient tout mon argent! Combien de fois déjà n'étions-nous pas
-demeurés silencieux, occupés à regarder un effet de soleil dans la
-prairie, des nuées dans un ciel gris, les collines vaporeuses, ou les
-tremblements de la lune dans les pierreries de la rivière, sans nous
-dire autre chose que:--La nuit est belle!
-
---La nuit est femme, madame.
-
---Quelle tranquillité!
-
---Oui, l'on ne peut pas être tout à fait malheureux ici.
-
-A cette réponse elle revenait à sa tapisserie. J'avais fini par
-entendre en elle des remuements d'entrailles causés par une affection
-qui voulait sa place. Sans argent, adieu les soirées. J'avais écrit à
-ma mère de m'en envoyer; ma mère me gronda, et ne m'en donna pas pour
-huit jours. A qui donc en demander? Et il s'agissait de ma vie! Je
-retrouvais donc, au sein de mon premier grand bonheur, les souffrances
-qui m'avaient assailli partout; mais à Paris, au collége, à la pension,
-j'y avais échappé par une pensive abstinence, mon malheur avait été
-négatif; à Frapesle il devint actif; je connus alors l'envie du vol,
-ces crimes rêvés, ces épouvantables rages qui sillonnent l'âme et que
-nous devons étouffer sous peine de perdre notre propre estime. Les
-souvenirs des cruelles méditations, des angoisses que m'imposa la
-parcimonie de ma mère, m'ont inspiré pour les jeunes gens la sainte
-indulgence de ceux qui, sans avoir failli, sont arrivés sur le bord
-de l'abîme comme pour en mesurer la profondeur. Quoique ma probité,
-nourrie de sueurs froides, se soit fortifiée en ces moments où la
-vie s'entr'ouvre et laisse voir l'aride gravier de son lit, toutes
-les fois que la terrible justice humaine a tiré son glaive sur le
-cou d'un homme, je me suis dit: Les lois pénales ont été faites par
-des gens qui n'ont pas connu le malheur. En cette extrémité, je
-découvris, dans la bibliothèque de monsieur de Chessel, le traité du
-trictrac, et l'étudiai; puis mon hôte voulut bien me donner quelques
-leçons; moins durement mené, je pus faire des progrès, appliquer les
-règles et les calculs que j'appris par cœur. En peu de jours je fus
-en état de dompter mon maître; mais, quand je le gagnai, son humeur
-devint exécrable; ses yeux étincelèrent comme ceux des tigres, sa
-figure se crispa, ses sourcils jouèrent comme je n'ai vu jouer les
-sourcils de personne. Ses plaintes furent celles d'un enfant gâté.
-Parfois il jetait les dés, se mettait en fureur, trépignait, mordait
-son cornet et me disait des injures. Ces violences eurent un terme.
-Quand j'eus acquis un jeu supérieur, je conduisis la bataille à mon
-gré; je m'arrangeai pour qu'à la fin tout fût à peu près égal, en le
-laissant gagner durant la première moitié de la partie, et rétablissant
-l'équilibre pendant la seconde moitié. La fin du monde aurait moins
-surpris le comte que la rapide supériorité de son écolier; mais il
-ne la reconnut jamais. Le dénoûment constant de nos parties fut une
-pâture nouvelle dont son esprit s'empara.
-
---Décidément, disait-il, ma pauvre tête se fatigue. Vous gagnez
-toujours vers la fin de la partie, parce qu'alors j'ai perdu mes moyens.
-
-La comtesse, qui savait le jeu, s'aperçut de mon manége dès la
-première fois, et devina d'immenses témoignages d'affection. Ces
-détails ne peuvent être appréciés que par ceux à qui les horribles
-difficultés du trictrac sont connues. Que ne disait pas cette petite
-chose! Mais l'amour, comme le Dieu de Bossuet, met au-dessus des plus
-riches victoires le verre d'eau du pauvre, l'effort du soldat qui
-périt ignoré. La comtesse me jeta l'un de ces remercîments muets qui
-brisent un cœur jeune: elle m'accorda le regard qu'elle réservait
-à ses enfants! Depuis cette bienheureuse soirée, elle me regarda
-toujours en me parlant. Je ne saurais expliquer dans quel état je fus
-en m'en allant. Mon âme avait absorbé mon corps, je ne pesais pas, je
-ne marchais point, je volais. Je sentais en moi-même ce regard, il
-m'avait inondé de lumière, comme son _adieu, monsieur!_ avait fait
-retentir en mon âme les harmonies que contient l'_O filii, ô filiæ!_
-de la résurrection paschale. Je naissais à une nouvelle vie. J'étais
-donc quelque chose pour elle! Je m'endormis en des langes de pourpre.
-Des flammes passèrent devant mes yeux fermés en se poursuivant dans
-les ténèbres comme les jolis vermisseaux de feu qui courent les uns
-après les autres sur les cendres du papier brûlé. Dans mes rêves, sa
-voix devint je ne sais quoi de palpable, une atmosphère qui m'enveloppa
-de lumière et de parfums, une mélodie qui me caressa l'esprit. Le
-lendemain, son accueil exprima la plénitude des sentiments octroyés, et
-je fus dès lors initié dans les secrets de sa voix. Ce jour devait être
-un des plus marquants de ma vie. Après le dîner nous nous promenâmes
-sur les hauteurs, nous allâmes dans une lande où rien ne pouvait venir,
-le sol en était pierreux, desséché, sans terre végétale; néanmoins
-il s'y trouvait quelques chênes et des buissons pleins de sinelles;
-mais au lieu d'herbes, s'étendait un tapis de mousses fauves, crépues,
-allumées par les rayons du soleil couchant, et sur lequel les pieds
-glissaient. Je tenais Madeleine par la main pour la soutenir, et
-madame de Mortsauf donnait le bras à Jacques. Le comte, qui allait en
-avant, se retourna, frappa la terre avec sa canne, et me dit avec un
-accent horrible:--Voilà ma vie! Oh! mais avant de vous avoir connue,
-reprit-il en jetant un regard d'excuse sur sa femme. Réparation
-tardive, la comtesse avait pâli. Quelle femme n'aurait pas chancelé
-comme elle en recevant ce coup?
-
---Quelles délicieuses odeurs arrivent ici, et les beaux effets de
-lumière! m'écriai-je; je voudrais bien avoir à moi cette lande, j'y
-trouverais peut-être des trésors en la sondant; mais la plus certaine
-richesse serait votre voisinage. Qui d'ailleurs ne payerait pas cher
-une vue si harmonieuse à l'œil, et cette rivière serpentine où l'âme se
-baigne entre les frênes et les aulnes. Voyez la différence des goûts?
-Pour vous, ce coin de terre est une lande: pour moi, c'est un paradis.
-
-Elle me remercia par un regard.
-
---Églogue! fit-il d'un ton amer, ici n'est pas la vie d'un homme qui
-porte votre nom. Puis il s'interrompit et dit:--Entendez-vous les
-cloches d'Azay? J'entends positivement sonner des cloches.
-
-Madame de Mortsauf me regarda d'un air effrayé, Madeleine me serra la
-main.
-
---Voulez-vous que nous rentrions faire un trictrac? lui dis-je, le
-bruit des dés vous empêchera d'entendre celui des cloches.
-
-Nous revînmes à Clochegourde en parlant à bâtons rompus. Le comte se
-plaignait de douleurs vives sans les préciser. Quand nous fûmes au
-salon, il y eut entre nous tous une indéfinissable incertitude. Le
-comte était plongé dans un fauteuil, absorbé dans une contemplation
-respectée par sa femme, qui se connaissait aux symptômes de la maladie
-et savait en prévoir les accès. J'imitai son silence. Si elle ne me
-pria point de m'en aller, peut-être crut-elle que la partie de trictrac
-égaierait le comte et dissiperait ces fatales susceptibilités nerveuses
-dont les éclats la tuaient. Rien n'était plus difficile que de faire
-faire au comte cette partie de trictrac, dont il avait toujours grande
-envie. Semblable à une petite maîtresse, il voulait être prié, forcé,
-pour ne pas avoir l'air d'être obligé, peut-être par cela même qu'il en
-était ainsi. Si, par suite d'une conversation intéressante, j'oubliais
-pour un moment mes _salamalek_, il devenait maussade, âpre, blessant,
-et s'irritait de la conversation en contredisant tout. Averti par sa
-mauvaise humeur, je lui proposais une partie; alors il coquetait:
-«D'abord il était trop tard, disait-il, puis je ne m'en souciais pas.»
-Enfin des simagrées désordonnées, comme chez les femmes qui finissent
-par vous faire ignorer leurs véritables désirs. Je m'humiliais, je le
-suppliais de m'entretenir dans une science si facile à oublier faute
-d'exercice. Cette fois j'eus besoin d'une gaieté folle pour le décider
-à jouer. Il se plaignait d'étourdissements qui l'empêcheraient de
-calculer, il avait le crâne serré comme dans un étau, il entendait des
-sifflements, il étouffait et poussait des soupirs énormes. Enfin il
-consentit à s'attabler. Madame de Mortsauf nous quitta pour coucher ses
-enfants et faire dire les prières à sa maison. Tout alla bien pendant
-son absence, je m'arrangeai pour que monsieur de Mortsauf gagnât, et
-son bonheur le dérida brusquement. Le passage subit d'une tristesse
-qui lui arrachait de sinistres prédictions sur lui-même, à cette joie
-d'homme ivre, à ce rire fou et presque sans raison, m'inquiéta, me
-glaça. Je ne l'avais jamais vu dans un accès si franchement accusé.
-Notre connaissance intime avait porté ses fruits, il ne se gênait plus
-avec moi. Chaque jour il essayait de m'envelopper dans sa tyrannie,
-d'assurer une nouvelle pâture à son humeur, car il semble vraiment
-que les maladies morales soient des créatures qui ont leurs appétits,
-leurs instincts, et veulent augmenter l'espace de leur empire comme
-un propriétaire veut augmenter son domaine. La comtesse descendit, et
-vint près du trictrac pour mieux éclairer sa tapisserie, mais elle se
-mit à son métier dans une appréhension mal déguisée. Un coup funeste,
-et que je ne pus empêcher, changea la face du comte: de gaie, elle
-devint sombre; de pourpre, elle devint jaune, ses yeux vacillèrent.
-Puis arriva un dernier malheur que je ne pouvais ni prévoir ni réparer.
-Monsieur de Mortsauf amena pour lui-même un dé foudroyant qui décida sa
-ruine. Aussitôt il se leva, jeta la table sur moi, la lampe à terre,
-frappa du poing sur la console, et sauta par le salon, je ne saurais
-dire qu'il marcha. Le torrent d'injures, d'imprécations, d'apostrophes,
-de phrases incohérentes qui sortit de sa bouche, aurait fait croire à
-quelque antique possession, comme au Moyen Age. Jugez de mon attitude!
-
---Allez dans le jardin, me dit-elle en me pressant la main.
-
-Je sortis sans que le comte s'aperçût de ma disparition. De la terrasse
-où je me rendis à pas lents, j'entendis les éclats de sa voix et
-ses gémissements qui partaient de sa chambre contiguë à la salle à
-manger. A travers la tempête, j'entendis aussi la voix de l'ange qui,
-par intervalles, s'élevait comme un chant de rossignol au moment où
-la pluie va cesser. Je me promenais sous les acacias par la plus
-belle nuit du mois d'août finissant, en attendant que la comtesse m'y
-rejoignît. Elle allait venir, son geste me l'avait promis. Depuis
-quelques jours une explication flottait entre nous, et semblait devoir
-éclater au premier mot qui ferait jaillir la source trop pleine en
-nos âmes. Quelle honte retardait l'heure de notre parfaite entente?
-Peut-être aimait-elle autant que je l'aimais ce tressaillement
-semblable aux émotions de la peur, qui meurtrit la sensibilité, pendant
-ces moments où l'on retient sa vie près de déborder, où l'on hésite à
-dévoiler son intérieur, en obéissant à la pudeur qui agite les jeunes
-filles avant qu'elles ne se montrent à l'époux aimé. Nous avions
-agrandi nous-mêmes par nos pensées accumulées cette première confidence
-devenue nécessaire. Une heure se passa. J'étais assis sur la balustrade
-en briques, quand le retentissement de son pas mêlé au bruit onduleux
-de la robe flottante anima l'air calme du soir. C'est des sensations
-auxquelles le cœur ne suffit pas.
-
---Monsieur de Mortsauf est maintenant endormi, me dit-elle. Quand il
-est ainsi, je lui donne une tasse d'eau dans laquelle on a fait infuser
-quelques têtes de pavots, et les crises sont assez éloignées pour que
-ce remède si simple ait toujours la même vertu. Monsieur, me dit-elle
-en changeant de ton et prenant sa plus persuasive inflexion de voix,
-un hasard malheureux vous a livré des secrets jusqu'ici soigneusement
-gardés, promettez-moi d'ensevelir dans votre cœur le souvenir de cette
-scène. Faites-le pour moi, je vous en prie. Je ne vous demande pas de
-serment, dites-moi le _oui_ de l'homme d'honneur, je serai contente.
-
---Ai-je donc besoin de prononcer ce _oui_? lui dis-je. Ne nous
-sommes-nous jamais compris?
-
---Ne jugez point défavorablement monsieur de Mortsauf en voyant
-les effets de longues souffrances endurées pendant l'émigration,
-reprit-elle. Demain il ignorera complétement les choses qu'il aura
-dites, et vous le trouverez excellent et affectueux.
-
---Cessez, madame, lui répondis-je, de vouloir justifier le comte,
-je ferai tout ce que vous voudrez. Je me jetterais à l'instant dans
-l'Indre, si je pouvais ainsi renouveler monsieur de Mortsauf et vous
-rendre à une vie heureuse. La seule chose que je ne puisse refaire est
-mon opinion, rien n'est plus fortement tissu en moi. Je vous donnerais
-ma vie, je ne puis vous donner ma conscience; je puis ne pas l'écouter,
-mais puis-je l'empêcher de parler? or, dans mon opinion, monsieur de
-Mortsauf est...
-
---Je vous entends, dit-elle, en m'interrompant avec une brusquerie
-insolite, vous avez raison. Le comte est nerveux comme une petite
-maîtresse, reprit-elle pour adoucir l'idée de la folie en adoucissant
-le mot, mais il n'est ainsi que par intervalles, une fois au plus
-par année, lors des grandes chaleurs. Combien de maux a causés
-l'émigration! Combien de belles existences perdues! Il eût été, j'en
-suis certaine, un grand homme de guerre, l'honneur de son pays.
-
---Je le sais, lui dis-je en l'interrompant à mon tour, et lui faisant
-comprendre qu'il était inutile de me tromper.
-
-Elle s'arrêta, posa l'une de ses mains sur son front, et me dit:--Qui
-vous a donc ainsi produit dans notre intérieur? Dieu veut-il m'envoyer
-un secours, une vive amitié qui me soutienne! reprit-elle en appuyant
-sa main sur la mienne avec force, car vous êtes bon, généreux...
-Elle leva les yeux vers le ciel, comme pour invoquer un visible
-témoignage qui lui confirmât ses secrètes espérances, et les reporta
-sur moi. Électrisé par ce regard qui jetait une âme dans la mienne,
-j'eus, selon la jurisprudence mondaine, un manque de tact; mais, chez
-certaines âmes, n'est-ce pas souvent précipitation généreuse au-devant
-d'un danger, envie de prévenir un choc, crainte d'un malheur qui
-n'arrive pas, et plus souvent encore n'est-ce pas l'interrogation
-brusque faite à un cœur, un coup donné pour savoir s'il résonne à
-l'unisson? Plusieurs pensées s'élevèrent en moi comme des lueurs, et me
-conseillèrent de laver la tache qui souillait ma candeur, au moment où
-je prévoyais une complète initiation.
-
---Avant d'aller plus loin, lui dis-je d'une voix altérée par des
-palpitations facilement entendues dans le profond silence où nous
-étions, permettez-moi de purifier un souvenir du passé?
-
---Taisez-vous, me dit-elle vivement en me mettant sur les lèvres un
-doigt qu'elle ôta aussitôt. Elle me regarda fièrement comme une femme
-trop haut située pour que l'injure puisse l'atteindre, et me dit d'une
-voix troublée:--Je sais de quoi vous voulez parler. Il s'agit du
-premier, du dernier, du seul outrage que j'aurai reçu! Ne parlez jamais
-de ce bal. Si la chrétienne vous a pardonné, la femme souffre encore.
-
---Ne soyez pas plus impitoyable que ne l'est Dieu, lui dis-je en
-gardant entre mes cils les larmes qui me vinrent aux yeux.
-
---Je dois être plus sévère, je suis plus faible, répondit-elle.
-
---Mais, repris-je avec une manière de révolte enfantine, écoutez-moi,
-quand ce ne serait que pour la première, la dernière et la seule fois
-de votre vie.
-
---Eh! bien, dit-elle, parlez! Autrement, vous croiriez que je crains de
-vous entendre.
-
-Sentant alors que ce moment était unique en notre vie, je lui dis avec
-cet accent qui commande l'attention, que les femmes au bal m'avaient
-été toutes indifférentes comme celles que j'avais aperçues jusqu'alors;
-mais qu'en la voyant, moi de qui la vie était si studieuse, de qui
-l'âme était si peu hardie, j'avais été comme emporté par une frénésie
-qui ne pouvait être condamnée que par ceux qui ne l'avaient jamais
-éprouvée, que jamais cœur d'homme ne fut si bien empli du désir auquel
-ne résiste aucune créature et qui fait tout vaincre, même la mort...
-
---Et le mépris? dit-elle en m'arrêtant.
-
---Vous m'avez donc méprisé? lui demandai-je.
-
---Ne parlons plus de ces choses, dit-elle.
-
---Mais parlons-en! lui répondis-je avec une exaltation causée par une
-douleur surhumaine. Il s'agit de tout moi-même, de ma vie inconnue,
-d'un secret que vous devez connaître; autrement je mourrais de
-désespoir! Ne s'agit-il pas aussi de vous, qui, sans le savoir, avez
-été la Dame aux mains de laquelle reluit la couronne promise aux
-vainqueurs du tournoi.
-
-Je lui contai mon enfance et ma jeunesse, non comme je vous l'ai dite,
-en la jugeant à distance; mais avec les paroles ardentes du jeune
-homme de qui les blessures saignaient encore. Ma voix retentit comme
-la hache des bûcherons dans une forêt. Devant elle tombèrent à grand
-bruit les années mortes, les longues douleurs qui les avaient hérissées
-de branches sans feuillages. Je lui peignis avec des mots enfiévrés
-une foule de détails terribles dont je vous ai fait grâce. J'étalai
-le trésor de mes vœux brillants, l'or vierge de mes désirs, tout un
-cœur brûlant conservé sous les glaces de ces Alpes entassées par un
-continuel hiver. Lorsque, courbé sous le poids de mes souffrances
-redites avec les charbons d'Isaïe, j'attendis un mot de cette femme qui
-m'écoutait la tête baissée, elle éclaira les ténèbres par un regard,
-elle anima les mondes terrestres et divins par un seul mot.
-
---Nous avons eu la même enfance! dit-elle en me montrant un visage
-où reluisait l'auréole des martyrs. Après une pause où nos âmes se
-marièrent dans cette même pensée consolante: Je n'étais donc pas seul
-à souffrir! la comtesse me dit de sa voix réservée pour parler à ses
-chers petits, comment elle avait eu le tort d'être une fille quand
-les fils étaient morts. Elle m'expliqua les différences que son état
-de fille sans cesse attachée aux flancs d'une mère mettait entre ses
-douleurs et celles d'un enfant jeté dans le monde des colléges. Ma
-solitude avait été comme un paradis, comparée au contact de la meule
-sous laquelle son âme fut sans cesse meurtrie, jusqu'au jour où sa
-véritable mère, sa bonne tante l'avait sauvée en l'arrachant à ce
-supplice dont elle me raconta les renaissantes douleurs. C'était les
-inexplicables pointilleries insuportables aux natures nerveuses qui
-ne reculent pas devant un coup de poignard et meurent sous l'épée de
-Damoclès: tantôt une expansion généreuse arrêtée par un ordre glacial,
-tantôt un baiser froidement reçu; un silence imposé, reproché tour à
-tour; des larmes dévorées qui lui restaient sur le cœur; enfin les
-mille tyrannies du couvent, cachées aux yeux des étrangers sous les
-apparences d'une maternité glorieusement exaltée. Sa mère tirait
-vanité d'elle, et la vantait; mais elle payait cher le lendemain ces
-flatteries nécessaires au triomphe de l'institutrice. Quand, à force
-d'obéissance et de douceur, elle croyait avoir vaincu le cœur de la
-mère et qu'elle s'ouvrait à elle, le tyran reparaissait armé de ces
-confidences. Un espion n'eût pas été si lâche ni si traître. Tous ses
-plaisirs de jeune fille, ses fêtes lui avaient été chèrement vendues,
-car elle était grondée d'avoir été heureuse, comme elle l'eût été
-pour une faute. Jamais les enseignements de sa noble éducation ne lui
-avaient été donnés avec amour, mais avec une blessante ironie. Elle
-n'en voulait point à sa mère, elle se reprochait seulement de ressentir
-moins d'amour que de terreur pour elle. Peut-être, pensait cet ange,
-ces sévérités étaient-elles nécessaires? ne l'avaient-elles pas
-préparée à sa vie actuelle? En l'écoutant, il me semblait que la harpe
-de Job de laquelle j'avais tiré de sauvages accords, maintenant maniée
-par des doigts chrétiens, y répondait en chantant les litanies de la
-Vierge au pied de la croix.
-
---Nous vivions dans la même sphère avant de nous retrouver ici, vous
-partie de l'orient et moi de l'occident.
-
-Elle agita la tête par un mouvement désespéré:--A vous l'orient, à moi
-l'occident, dit-elle. Vous vivrez heureux, je mourrai de douleur! Les
-hommes font eux-mêmes les événements de leur vie, et la mienne est à
-jamais fixée. Aucune puissance ne peut briser cette lourde chaîne à
-laquelle la femme tient par un anneau d'or, emblème de la pureté des
-épouses.
-
-Nous sentant alors jumeaux du même sein, elle ne conçut point que les
-confidences se fissent à demi entre frères abreuvés aux même sources.
-Après le soupir naturel aux cœurs purs au moment où ils s'ouvrent, elle
-me raconta les premiers jours de son mariage, ses premières déceptions,
-tout le _renouveau_ du malheur. Elle avait, comme moi, connu les petits
-faits, si grands pour les âmes dont la limpide substance est ébranlée
-tout entière au moindre choc, de même qu'une pierre jetée dans un lac
-en agite également la surface et la profondeur. En se mariant, elle
-possédait ses épargnes, ce peu d'or qui représente les heures joyeuses,
-les mille désirs du jeune âge; en un jour de détresse, elle l'avait
-généreusement donné sans dire que c'était des souvenirs et non des
-pièces d'or; jamais son mari ne lui en avait tenu compte, il ne se
-savait pas son débiteur! En échange de ce trésor englouti dans les
-eaux dormantes de l'oubli, elle n'avait pas obtenu ce regard mouillé
-qui solde tout, qui pour les âmes généreuses est comme un éternel
-joyau dont les feux brillent aux jours difficiles. Comme elle avait
-marché de douleur en douleur! Monsieur de Mortsauf oubliait de lui
-donner l'argent nécessaire à la maison; il se réveillait d'un rêve
-quand, après avoir vaincu toutes ses timidités de femme, elle lui en
-demandait; et jamais il ne lui avait une seule fois évité ces cruels
-serrements de cœur! Quelle terreur vint la saisir au moment où la
-nature maladive de cet homme ruiné s'était dévoilée! elle avait été
-brisée par le premier éclat de ses folles colères. Par combien de
-réflexions dures n'avait-elle point passé avant de regarder comme nul
-son mari, cette imposante figure qui domine l'existence d'une femme!
-De quelles horribles calamités furent suivies ses deux couches! Quel
-saisissement à l'aspect de deux enfants mort-nés? Quel courage pour se
-dire: «Je leur soufflerai la vie! je les enfanterai de nouveau tous
-les jours!» Puis quel désespoir de sentir un obstacle dans le cœur et
-dans la main d'où les femmes tirent leurs secours! Elle avait vu cet
-immense malheur déroulant ses savanes épineuses à chaque difficulté
-vaincue. A la montée de chaque rocher, elle avait aperçu de nouveaux
-déserts à franchir, jusqu'au jour où elle eut bien connu son mari,
-l'organisation de ses enfants, et le pays où elle devait vivre;
-jusqu'au jour où, comme l'enfant arraché par Napoléon aux tendres
-soins du logis, elle eut habitué ses pieds à marcher dans la boue et
-dans la neige, accoutumé son front aux boulets, toute sa personne à la
-passive obéissance du soldat. Ces choses que je vous résume, elle me
-les dit alors dans leur ténébreuse étendue, avec leur cortége de faits
-désolants, de batailles conjugales perdues, d'essais infructueux.
-
---Enfin, me dit-elle en terminant, il faudrait demeurer ici quelques
-mois pour savoir combien de peines me coûtent les améliorations de
-Clochegourde, combien de patelineries fatigantes pour lui faire vouloir
-la chose la plus utile à ses intérêts! Quelle malice d'enfant le saisit
-quand une chose due à mes conseils ne réussit pas tout d'abord! Avec
-quelle joie il s'attribue le bien! Quelle patience m'est nécessaire
-pour toujours entendre des plaintes quand je me tue à lui sarcler ses
-heures, à lui embaumer son air, à lui sabler, à lui fleurir les chemins
-qu'il a semés de pierres. Ma récompense est ce terrible refrain: «--Je
-vais mourir! la vie me pèse!» S'il a le bonheur d'avoir du monde
-chez lui, tout s'efface, il est gracieux et poli. Pourquoi n'est-il
-pas ainsi pour sa famille? Je ne sais comment expliquer ce manque de
-loyauté chez un homme parfois vraiment chevaleresque. Il est capable
-d'aller secrètement à franc étrier me chercher à Paris une parure
-comme il le fit dernièrement pour le bal de la ville. Avare pour sa
-maison, il serait prodigue pour moi, si je le voulais. Ce devrait
-être l'inverse: je n'ai besoin de rien, et sa maison est lourde. Dans
-le désir de lui rendre la vie heureuse, et sans songer que je serais
-mère, peut-être l'ai-je habitué à me prendre pour sa victime; moi qui
-en usant de quelques cajoleries, le mènerais comme un enfant, si je
-pouvais m'abaisser à jouer un rôle qui me semble infâme! Mais l'intérêt
-de la maison exige que je sois calme et sévère comme une statue de la
-Justice, et cependant, moi aussi, j'ai l'âme expansive et tendre!
-
---Pourquoi, lui dis-je, n'usez-vous pas de cette influence pour vous
-rendre maîtresse de lui, pour le gouverner?
-
---S'il ne s'agissait que de moi seule, je ne saurais ni vaincre son
-silence obtus, opposé pendant des heures entières à des arguments
-justes, ni répondre à des observations sans logique, de véritables
-raisons d'enfant. Je n'ai de courage ni contre la faiblesse ni contre
-l'enfance; elles peuvent me frapper sans que je leur résiste; peut-être
-opposerais-je la force à la force, mais je suis sans énergie contre
-ceux que je plains. S'il fallait contraindre Madeleine à quelque chose
-pour la sauver je mourrais avec elle. La pitié détend toutes mes fibres
-et mollifie mes nerfs. Aussi les violentes secousses de ces dix années
-m'ont-elles abattue; maintenant ma sensibilité si souvent attaquée
-est parfois sans consistance, rien ne la régénère; parfois l'énergie,
-avec laquelle je supportais les orages, me manque. Oui, parfois je
-suis vaincue. Faute de repos et de bains de mer où je retremperais mes
-fibres, je périrai. Monsieur de Mortsauf m'aura tuée et il mourra de ma
-mort.
-
---Pourquoi ne quittez-vous pas Clochegourde pour quelques mois?
-Pourquoi n'iriez-vous pas, accompagnée de vos enfants, au bord de la
-mer?
-
---D'abord, monsieur de Mortsauf se croirait perdu si je m'éloignais.
-Quoiqu'il ne veuille pas croire à sa situation, il en a la conscience.
-Il se rencontre en lui l'homme et le malade, deux natures différentes
-dont les contradictions expliquent bien des bizarreries! Puis, il
-aurait raison de trembler. Tout irait mal ici. Vous avez vu peut-être
-en moi la mère de famille occupée à protéger ses enfants contre le
-milan qui plane sur eux. Tâche écrasante, augmentée des soins exigés
-par monsieur de Mortsauf qui va toujours demandant:--Où est madame?
-Ce n'est rien. Je suis aussi le précepteur de Jacques, la gouvernante
-de Madeleine. Ce n'est rien encore! Je suis intendant et régisseur.
-Vous connaîtrez un jour la portée de mes paroles quand vous saurez que
-l'exploitation d'une terre est ici la plus fatigante des industries.
-Nous avons peu de revenus en argent, nos fermes sont cultivées à
-moitié, système qui veut une surveillance continuelle. Il faut vendre
-soi-même ses grains, ses bestiaux, ses récoltes de toute nature.
-Nous avons pour concurrents nos propres fermiers qui s'entendent au
-cabaret avec les consommateurs, et font les prix après avoir vendu
-les premiers. Je vous ennuierais si je vous expliquais les mille
-difficultés de notre agriculture. Quel que soit mon dévouement, je
-ne puis veiller à ce que nos colons n'amendent pas leurs propres
-terres avec nos fumiers; je ne puis, ni aller voir si nos métiviers
-ne s'entendent pas avec eux lors du partage des récoltes, ni savoir
-le moment opportun pour la vente. Or, si vous venez à penser au peu
-de mémoire de monsieur de Mortsauf, aux peines que vous m'avez vue
-prendre pour l'obliger à s'occuper de ses affaires, vous comprendrez la
-lourdeur de mon fardeau, l'impossibilité de le déposer un moment. Si je
-m'absentais, nous serions ruinés. Personne ne l'écouterait; la plupart
-du temps, ses ordres se contredisent; d'ailleurs personne ne l'aime,
-il est trop grondeur, il fait trop l'absolu; puis, comme tous les
-gens faibles, il écoute trop facilement ses inférieurs pour inspirer
-autour de lui l'affection qui unit les familles. Si je partais, aucun
-domestique ne resterait ici huit jours. Vous voyez bien que je suis
-attachée à Clochegourde comme ces bouquets de plomb le sont à nos
-toits. Je n'ai pas eu d'arrière-pensée avec vous, monsieur. Toute la
-contrée ignore les secrets de Clochegourde, et maintenant vous les
-savez. N'en dites rien que de bon et d'obligeant, et vous aurez mon
-estime, ma reconnaissance, ajouta-t-elle encore d'une voix adoucie. A
-ce prix, vous pouvez toujours revenir à Clochegourde, vous y trouverez
-des cœurs amis.
-
---Mais, dis-je, moi je n'ai jamais souffert! Vous seule...
-
---Non, reprit-elle en laissant échapper ce sourire des femmes résignées
-qui fendrait le granit, ne vous étonnez pas de cette confidence, elle
-vous montre la vie comme elle est, et non comme votre imagination
-vous l'a fait espérer. Nous avons tous nos défauts et nos qualités.
-Si j'eusse épousé quelque prodigue, il m'aurait ruinée. Si j'eusse
-été donnée à quelque jeune homme ardent et voluptueux, il aurait eu
-des succès, peut-être n'aurais-je pas su le conserver, il m'aurait
-abandonnée, je serais morte de jalousie. Je suis jalouse! dit-elle avec
-un accent d'exaltation qui ressemblait au coup de tonnerre d'un orage
-qui passe. Hé! bien, monsieur m'aime autant qu'il peut m'aimer; tout
-ce que son cœur enferme d'affection, il le verse à mes pieds, comme
-la Madeleine a versé le reste de ses parfums aux pieds du Sauveur.
-Croyez-le! une vie d'amour est une fatale exception à la loi terrestre;
-toute fleur périt, les grandes joies ont un lendemain mauvais, quand
-elles ont un lendemain. La vie réelle est une vie d'angoisses: son
-image est dans cette ortie, venue au pied de la terrasse, et qui, sans
-soleil, demeure verte sur sa tige. Ici, comme dans les patries du
-nord, il est des sourires dans le ciel, rares il est vrai, mais qui
-paient bien des peines. Enfin les femmes qui sont exclusivement mères
-ne s'attachent-elles pas plus par les sacrifices que par les plaisirs?
-Ici j'attire sur moi les orages que je vois prêts à fondre sur les gens
-ou sur mes enfants, et j'éprouve en les détournant je ne sais quel
-sentiment qui me donne une force secrète. La résignation de la veille
-a toujours préparé celle du lendemain. Dieu ne me laisse d'ailleurs
-point sans espoir. Si d'abord la santé de mes enfants m'a désespérée,
-aujourd'hui plus ils avancent dans la vie, mieux ils se portent. Après
-tout, notre demeure s'est embellie, la fortune se répare. Qui sait si
-la vieillesse de monsieur ne sera pas heureuse par moi? Croyez-le!
-l'être qui se présente devant le Grand Juge, une palme verte à la
-main, lui ramenant consolés ceux qui maudissaient la vie, cet être a
-converti ses douleurs en délices. Si mes souffrances servent au bonheur
-de la famille, est-ce bien des souffrances?
-
---Oui, lui dis-je, mais elles étaient nécessaires comme le sont les
-miennes pour me faire apprécier les saveurs du fruit mûri dans nos
-roches; maintenant peut-être le goûterons-nous ensemble, peut-être en
-admirerons-nous les prodiges? ces torrents d'affection dont il inonde
-les âmes, cette sève qui ranime les feuilles jaunissantes. La vie ne
-pèse plus alors, elle n'est plus à nous. Mon Dieu! ne m'entendez-vous
-pas? repris-je en me servant du langage mystique auquel notre éducation
-religieuse nous avait habitués. Voyez par quelles voies nous avons
-marché l'un vers l'autre? quel aimant nous a dirigés sur l'océan des
-eaux amères, vers la source d'eau douce, coulant au pied des monts sur
-un sable pailleté, entre deux rives vertes et fleuries? N'avons-nous
-pas, comme les Mages, suivi la même étoile? Nous voici devant la crèche
-d'où s'éveille un divin enfant qui lancera ses flèches au front des
-arbres nus, qui nous ranimera le monde par ses cris joyeux, qui par des
-plaisirs incessants donnera du goût à la vie, rendra aux nuits leur
-sommeil, aux jours leur allégresse. Qui donc a serré chaque année de
-nouveaux nœuds entre nous? Ne sommes-nous pas plus que frère et sœur?
-Ne déliez jamais ce que le ciel a réuni. Les souffrances dont vous
-parlez étaient le grain répandu à flots par la main du Semeur pour
-faire éclore la moisson déjà dorée par le plus beau des soleils. Voyez!
-voyez! N'irons-nous pas ensemble tout cueillir brin à brin? Quelle
-force en moi, pour que j'ose vous parler ainsi! Répondez-moi donc, ou
-je ne repasserai pas l'Indre.
-
---Vous m'avez évité le mot _amour_, dit-elle en m'interrompant d'une
-voix sévère; mais vous avez parlé d'un sentiment que j'ignore et qui
-ne m'est point permis. Vous êtes un enfant, je vous pardonne encore,
-mais pour la dernière fois. Sachez-le, monsieur, mon cœur est comme
-enivré de maternité! Je n'aime monsieur de Mortsauf ni par devoir
-social, ni par calcul de béatitudes éternelles à gagner; mais par un
-irrésistible sentiment qui l'attache à toutes les fibres de mon cœur.
-Ai-je été violentée à mon mariage? Il fut décidé par ma sympathie
-pour les infortunes. N'était-ce pas aux femmes à réparer les maux
-du temps, à consoler ceux qui coururent sur la brèche et revinrent
-blessés? Que vous dirai-je? j'ai ressenti je ne sais quel contentement
-égoïste en voyant que vous l'amusiez: n'est-ce pas la maternité pure?
-Ma confession ne vous a-t-elle donc pas assez montré les _trois_
-enfants auxquels je ne dois jamais faillir, sur lesquels je dois
-faire pleuvoir une rosée réparatrice, et faire rayonner mon âme sans
-en laisser adultérer la moindre parcelle? N'aigrissez pas le lait
-d'une mère! Quoique l'épouse soit invulnérable en moi, ne me parlez
-donc plus ainsi. Si vous ne respectiez pas cette défense si simple,
-je vous en préviens, l'entrée de cette maison vous serait à jamais
-fermée. Je croyais à de pures amitiés, à des fraternités volontaires,
-plus certaines que ne le sont les fraternités imposées. Erreur! Je
-voulais un ami qui ne fût pas un juge, un ami pour m'écouter en ces
-moments de faiblesse où la voix qui gronde est une voix meurtrière,
-un ami saint avec qui je n'eusse rien à craindre. La jeunesse est
-noble, sans mensonges, capable de sacrifices, désintéressée: en voyant
-votre persistance, j'ai cru, je l'avoue, à quelque dessein du ciel;
-j'ai cru que j'aurais une âme qui serait à moi seule comme un prêtre
-est à tous, un cœur où je pourrais épancher mes douleurs quand elles
-surabondent, crier quand mes cris sont irrésistibles et m'étoufferaient
-si je continuais à les dévorer. Ainsi mon existence, si précieuse à ces
-enfants, aurait pu se prolonger jusqu'au jour où Jacques serait devenu
-homme. Mais n'est-ce pas être trop égoïste? La Laure de Pétrarque
-peut-elle se recommencer? Je me suis trompée, Dieu ne le veut pas. Il
-faudra mourir à mon poste, comme le soldat sans ami. Mon confesseur est
-rude, austère; et... ma tante n'est plus!
-
-Deux grosses larmes éclairées par un rayon de lune sortirent de ses
-yeux, roulèrent sur ses joues, en atteignirent le bas; mais je tendis
-la main assez à temps pour les recevoir, et les bus avec une avidité
-pieuse qu'excitèrent ces paroles déjà signées par dix ans de larmes
-secrètes, de sensibilité dépensée, de soins constants, d'alarmes
-perpétuelles, l'héroïsme le plus élevé de votre sexe! Elle me regarda
-d'un air doucement stupide.
-
---Voici, lui dis-je, la première, la sainte communion de l'amour. Oui,
-je viens de participer à vos douleurs, de m'unir à votre âme, comme
-nous nous unissons au Christ en buvant sa divine substance. Aimer sans
-espoir est encore un bonheur. Ah! quelle femme sur la terre pourrait
-me causer une joie aussi grande que celle d'avoir aspiré ces larmes!
-J'accepte ce contrat qui doit se résoudre en souffrances pour moi. Je
-me donne à vous sans arrière-pensée, et serai ce que vous voudrez que
-je sois.
-
-Elle m'arrêta par un geste, et me dit de sa voix profonde:--Je consens
-à ce pacte, si vous voulez ne jamais presser les liens qui nous
-attacheront.
-
---Oui, lui dis-je, mais moins vous m'accorderez, plus certainement
-dois-je posséder.
-
---Vous commencez par une méfiance, répondit-elle en exprimant la
-mélancolie du doute.
-
---Non, mais par une jouissance pure. Écoutez! je voudrais de vous un
-nom qui ne fût à personne, comme doit être le sentiment que nous nous
-vouons.
-
---C'est beaucoup, dit-elle, mais je suis moins petite que vous ne le
-croyez. Monsieur de Mortsauf m'appelle Blanche. Une seule personne au
-monde, celle que j'ai le plus aimée, mon adorable tante, me nommait
-Henriette. Je redeviendrai donc Henriette pour vous.
-
-Je lui pris la main et la baisai. Elle me l'abandonna dans cette
-confiance qui rend la femme si supérieure à nous, confiance qui nous
-accable. Elle s'appuya sur la balustrade en briques et regarda l'Indre.
-
---N'avez-vous pas tort, mon ami, dit-elle, d'aller du premier bond au
-bout de la carrière? Vous avez épuisé, par votre première aspiration,
-une coupe offerte avec candeur. Mais un vrai sentiment ne se partage
-pas, il doit être entier, ou il n'est pas. Monsieur de Mortsauf, me
-dit-elle après un moment de silence, est par-dessus tout loyal et fier.
-Peut-être seriez-vous tenté, pour moi, d'oublier ce qu'il a dit; s'il
-n'en sait rien, moi demain je l'en instruirai. Soyez quelque temps sans
-vous montrer à Clochegourde, il vous en estimera davantage. Dimanche
-prochain, au sortir de l'église, il ira lui-même à vous; je le connais,
-il effacera ses torts; et vous aimera de l'avoir traité comme un homme
-responsable de ses actions et de ses paroles.
-
---Cinq jours sans vous voir, sans vous entendre!
-
---Ne mettez jamais cette chaleur aux paroles que vous me direz,
-dit-elle.
-
-Nous fîmes deux fois le tour de la terrasse en silence. Puis elle me
-dit d'un ton de commandement qui me prouvait qu'elle prenait possession
-de mon âme:--Il est tard, séparons-nous.
-
-Je voulais lui baiser la main, elle hésita, me la rendit, et me dit
-d'une voix de prière:--Ne la prenez que lorsque je vous la donnerai,
-laissez-moi mon libre arbitre, sans quoi je serais une chose à vous, et
-cela ne doit pas être.
-
---Adieu, lui dis-je.
-
-Je sortis par la petite porte d'en bas qu'elle m'ouvrit. Au moment
-où elle l'allait fermer, elle la rouvrit, me tendit sa main en me
-disant:--En vérité, vous avez été bien bon ce soir, vous avez consolé
-tout mon avenir; prenez, mon ami, prenez!
-
-Je baisai sa main à plusieurs reprises; et quand je levai les yeux,
-je vis des larmes dans les siens. Elle remonta sur la terrasse, et me
-regarda encore un moment à travers la prairie. Quand je fus dans le
-chemin de Frapesle, je vis encore sa robe blanche éclairée par la lune;
-puis, quelques instants après, une lumière illumina sa chambre.
-
---O mon Henriette! me dis-je, à toi l'amour le plus pur qui jamais aura
-brillé sur cette terre!
-
-Je regagnai Frapesle en me retournant à chaque pas. Je sentais en
-moi je ne sais quel contentement ineffable. Une brillante carrière
-s'ouvrait enfin au dévouement dont est gros tout jeune cœur, et qui
-chez moi fut si long-temps une force inerte! Semblable au prêtre
-qui, par un seul pas, s'est avancé dans une vie nouvelle, j'étais
-consacré, voué. Un simple _oui, madame!_ m'avait engagé à garder
-pour moi seul en mon cœur un amour irrésistible, à ne jamais abuser
-de l'amitié pour amener à petits pas cette femme dans l'amour. Tous
-les sentiments nobles réveillés faisaient entendre en moi-même leurs
-voix confuses. Avant de me retrouver à l'étroit dans une chambre, je
-voulus voluptueusement rester sous l'azur ensemencé d'étoiles, entendre
-encore en moi-même ces chants de ramier blessé, les tons simples de
-cette confidence ingénue, rassembler dans l'air les effluves de cette
-âme qui toutes devaient venir à moi. Combien elle me parut grande,
-cette femme, avec son oubli profond du moi, sa religion pour les
-êtres blessés, faibles ou souffrants, avec son dévouement allégé des
-chaînes légales! Elle était là, sereine sur son bûcher de sainte et de
-martyre! J'admirais sa figure qui m'apparut au milieu des ténèbres,
-quand soudain je crus deviner un sens à ses paroles, une mystérieuse
-signifiance qui me la rendit complétement sublime. Peut-être
-voulait-elle que je fusse pour elle ce qu'elle était pour son petit
-monde? Peut-être voulait-elle tirer de moi sa force et sa consolation,
-me mettant ainsi dans sa sphère, sur sa ligne ou plus haut? Les astres,
-disent quelques hardis constructeurs des mondes, se communiquent ainsi
-le mouvement et la lumière. Cette pensée m'éleva soudain à des hauteurs
-éthérées. Je me retrouvai dans le ciel de mes anciens songes, et je
-m'expliquai les peines de mon enfance par le bonheur immense où je
-nageais.
-
-Génies éteints dans les larmes, cœurs méconnus, saintes Clarisse
-Harlowe ignorées, enfants désavoués, proscrits innocents, vous tous qui
-êtes entrés dans la vie par ses déserts, vous qui partout avez trouvé
-les visages froids, les cœurs fermés, les oreilles closes, ne vous
-plaignez jamais! vous seuls pouvez connaître l'infini de la joie au
-moment où pour vous un cœur s'ouvre, une oreille vous écoute, un regard
-vous répond. Un seul jour efface les mauvais jours. Les douleurs,
-les méditations, les désespoirs, les mélancolies passées et non pas
-oubliées sont autant de liens par lesquels l'âme s'attache à l'âme
-confidente. Belle de nos désirs réprimés, une femme hérite alors des
-soupirs et des amours perdus, elle nous restitue agrandies toutes les
-affections trompées, elle explique les chagrins antérieurs comme la
-soulte exigée par le destin pour les éternelles félicités qu'elle donne
-au jour des fiançailles de l'âme. Les anges seuls disent le nom nouveau
-dont il faudrait nommer ce saint amour, de même que vous seuls, chers
-martyrs, saurez bien ce que madame de Mortsauf était soudain devenue
-pour moi, pauvre, seul!
-
-Cette scène s'était passée un mardi, j'attendis jusqu'au dimanche sans
-passer l'Indre dans mes promenades. Pendant ces cinq jours, de grands
-événements arrivèrent à Clochegourde. Le comte reçut le brevet de
-maréchal-de-camp, la croix de Saint-Louis, et une pension de quatre
-mille francs. Le duc de Lenoncourt-Givry, nommé pair de France,
-recouvra deux forêts, reprit son service à la cour, et sa femme rentra
-dans ses biens non vendus qui avaient fait partie du domaine de la
-couronne impériale. La comtesse de Mortsauf devenait ainsi l'une des
-plus riches héritières du Maine. Sa mère était venue lui apporter cent
-mille francs économisés sur les revenus de Givry, le montant de sa
-dot qui n'avait point été payée, et dont le comte ne parlait jamais,
-malgré sa détresse. Dans les choses de la vie extérieure, la conduite
-de cet homme attestait le plus fier de tous les désintéressements. En
-joignant à cette somme ses économies, le comte pouvait acheter deux
-domaines voisins qui valaient environ neuf mille livres de rente. Son
-fils devant succéder à la pairie de son grand-père, il pensa tout à
-coup à lui constituer un majorat qui se composerait de la fortune
-territoriale des deux familles sans nuire à Madeleine, à laquelle la
-faveur du duc de Lenoncourt ferait sans doute faire un beau mariage.
-Ces arrangements et ce bonheur jetèrent quelque baume sur les plaies
-de l'émigré. La duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un événement
-dans le pays. Je songeais douloureusement que cette femme était une
-grande dame, et j'aperçus alors dans sa fille l'esprit de caste que
-couvrait à mes yeux la noblesse de ses sentiments. Qu'étais-je, moi
-pauvre, sans autre avenir que mon courage et mes facultés? Je ne
-pensais aux conséquences de la restauration, ni pour moi, ni pour les
-autres. Le dimanche, de la chapelle réservée où j'étais à l'église avec
-monsieur, madame de Chessel et l'abbé de Quélus, je lançais des regards
-avides sur une autre chapelle latérale où se trouvaient la duchesse et
-sa fille, le comte et les enfants. Le chapeau de paille qui me cachait
-mon idole ne vacilla pas, et cet oubli de moi sembla m'attacher plus
-vivement que tout le passé. Cette grande Henriette de Lenoncourt, qui
-maintenant était ma chère Henriette, et de qui je voulais fleurir la
-vie, priait avec ardeur; la foi communiquait à son attitude je ne sais
-quoi d'abîmé, de prosterné, une pose de statue religieuse, qui me
-pénétra.
-
-Suivant l'habitude des cures de village, les vêpres devaient se dire
-quelque temps après la messe. Au sortir de l'église, madame de Chessel
-proposa naturellement à ses voisins de passer les deux heures d'attente
-à Frapesle, au lieu de traverser deux fois l'Indre et la prairie par
-la chaleur. L'offre fut agréée. Monsieur de Chessel donna le bras à la
-duchesse, madame de Chessel accepta celui du comte, je présentai le
-mien à la comtesse, et je sentis pour la première fois ce beau bras
-frais à mes flancs. Pendant le retour de la paroisse à Frapesle, trajet
-qui se faisait à travers les bois de Saché où la lumière filtrée dans
-les feuillages produisait, sur le sable des allées, ces jolis jours qui
-ressemblent à des soieries peintes, j'eus des sensations d'orgueil et
-des idées qui me causèrent de violentes palpitations.
-
---Qu'avez-vous? me dit-elle après quelques pas faits dans un silence
-que je n'osais rompre. Votre cœur bat trop vite?.....
-
---J'ai appris des événements heureux pour vous, lui dis-je, et comme
-ceux qui aiment bien, j'ai des craintes vagues. Vos grandeurs ne
-nuiront-elles point à vos amitiés?
-
---Moi! dit-elle, fi! Encore une idée semblable, et je ne vous
-mépriserais pas, je vous aurais oublié pour toujours.
-
-Je la regardai, en proie à une ivresse qui dut être communicative.
-
---Nous profitons du bénéfice de lois que nous n'avons ni provoquées ni
-demandées, mais nous ne serons ni mendiants ni avides; et d'ailleurs
-vous savez bien, reprit-elle, que ni moi ni monsieur de Mortsauf nous
-ne pouvons sortir de Clochegourde. Par mon conseil, il a refusé le
-commandement auquel il avait droit dans la Maison Rouge. Il nous suffit
-que mon père ait sa charge! Notre modestie forcée, dit-elle en souriant
-avec amertume, a déjà bien servi notre enfant. Le roi, près duquel mon
-père est de service, a dit fort gracieusement qu'il reporterait sur
-Jacques la faveur dont nous ne voulions pas. L'éducation de Jacques, à
-laquelle il faut songer, est maintenant l'objet d'une grave discussion;
-il va représenter deux maisons, les Lenoncourt et les Mortsauf. Je
-ne puis avoir d'ambition que pour lui, voici donc mes inquiétudes
-augmentées. Non-seulement Jacques doit vivre, mais il doit encore
-devenir digne de son nom, deux obligations qui se contrarient. Jusqu'à
-présent j'ai pu suffire à son éducation en mesurant les travaux à ses
-forces, mais d'abord où trouver un précepteur qui me convienne? Puis,
-plus tard, quel ami me le conservera dans cet horrible Paris où tout
-est piége pour l'âme et danger pour le corps? Mon ami, me dit-elle
-d'une voix émue, à voir votre front et vos yeux, qui ne devinerait en
-vous l'un de ces oiseaux qui doivent habiter les hauteurs? prenez votre
-élan, soyez un jour le parrain de notre cher enfant. Allez à Paris, si
-votre frère et votre père ne vous secondent point, notre famille, ma
-mère surtout, qui a le génie des affaires, sera certes très-influente;
-profitez de notre crédit! vous ne manquerez alors ni d'appui, ni de
-secours dans la carrière que vous choisirez! mettez donc le superflu de
-vos forces dans une noble ambition...
-
---Je vous entends, lui dis-je en l'interrompant, mon ambition deviendra
-ma maîtresse. Je n'ai pas besoin de ceci pour être tout à vous. Non, je
-ne veux pas être récompensé de ma sagesse ici par des faveurs là-bas.
-J'irai, je grandirai seul, par moi-même. J'accepterais tout de vous;
-des autres, je ne veux rien.
-
---Enfantillage! dit-elle en murmurant mais en retenant mal un sourire
-de contentement.
-
---D'ailleurs, je me suis voué, lui dis-je. En méditant notre situation,
-j'ai pensé à m'attacher à vous par des liens qui ne puissent jamais se
-dénouer.
-
-Elle eut un léger tremblement et s'arrêta pour me regarder.
-
---Que voulez-vous dire? fit-elle en laissant aller les deux couples qui
-nous précédaient et gardant ses enfants près d'elle.
-
---Hé! bien, répondis-je, dites-moi franchement comment vous voulez que
-je vous aime.
-
---Aimez-moi comme m'aimait ma tante, de qui je vous ai donné les droits
-en vous autorisant à m'appeler du nom qu'elle avait choisi pour elle
-parmi les miens.
-
---J'aimerai donc sans espérance, avec un dévouement complet. Hé! bien,
-oui, je ferai pour vous ce que l'homme fait pour Dieu. Ne l'avez-vous
-pas demandé? Je vais entrer dans un séminaire, j'en sortirai prêtre,
-et j'élèverai Jacques. Votre Jacques, ce sera comme un autre moi:
-conceptions politiques, pensée, énergie, patience, je lui donnerai
-tout. Ainsi, je demeurerai près de vous, sans que mon amour, pris dans
-la religion comme une image d'argent dans du cristal, puisse être
-suspecté. Vous n'avez à craindre aucune de ces ardeurs immodérées qui
-saisissent un homme et par lesquelles une fois déjà je me suis laissé
-vaincre. Je me consumerai dans la flamme, et vous aimerai d'un amour
-purifié.
-
-Elle pâlit, et dit à mots pressés:--Félix, ne vous engagez pas en des
-liens qui, un jour, seraient un obstacle à votre bonheur. Je mourrais
-de chagrin d'avoir été la cause de ce suicide. Enfant, un désespoir
-d'amour est-il donc une vocation? Attendez les épreuves de la vie pour
-juger de la vie; je le veux, je l'ordonne. Ne vous mariez ni avec
-l'Église ni avec une femme, ne vous mariez d'aucune manière, je vous le
-défends. Restez libre. Vous avez vingt et un ans. A peine savez-vous ce
-que vous réserve l'avenir. Mon Dieu! vous aurais-je mal jugé? Cependant
-j'ai cru que deux mois suffisaient à connaître certaines âmes.
-
---Quel espoir avez-vous? lui dis-je en jetant des éclairs par les yeux.
-
---Mon ami, acceptez mon aide, élevez-vous, faites fortune, et vous
-saurez quel est mon espoir. Enfin, dit-elle en paraissant laisser
-échapper un secret, ne quittez jamais la main de Madeleine que vous
-tenez en ce moment.
-
-Elle s'était penchée à mon oreille pour me dire ces paroles qui
-prouvaient combien elle était occupée de mon avenir.
-
---Madeleine? lui dis-je, jamais!
-
-Ces deux mots nous rejetèrent dans un silence plein d'agitations. Nos
-âmes étaient en proie à ces bouleversements qui les sillonnent de
-manière à y laisser d'éternelles empreintes, Nous étions en vue d'une
-porte en bois par laquelle on entrait dans le parc de Frapesle, et dont
-il me semble encore voir les deux pilastres ruinés, couverts de plantes
-grimpantes et de mousses, d'herbes et de ronces. Tout à coup une idée,
-celle de la mort du comte, passa comme une flèche dans ma cervelle, et
-je lui dis:--Je vous comprends.
-
---C'est bien heureux, répondit-elle d'un ton qui me fit voir que je lui
-supposais une pensée qu'elle n'aurait jamais.
-
-Sa pureté m'arracha une larme d'admiration que l'égoïsme de la passion
-rendit bien amère. En faisant un retour sur moi, je songeai qu'elle ne
-m'aimait pas assez pour souhaiter sa liberté. Tant que l'amour recule
-devant un crime, il nous semble avoir des bornes, et l'amour doit être
-infini. J'eus une horrible contraction de cœur.
-
---Elle ne m'aime pas, pensais-je.
-
-Pour ne pas laisser lire dans mon âme, j'embrassai Madeleine sur ses
-cheveux.
-
---J'ai peur de votre mère, dis-je à la comtesse pour reprendre
-l'entretien.
-
---Et moi aussi, répondit-elle en faisant un geste plein d'enfantillage,
-mais n'oubliez pas de toujours la nommer madame la duchesse et de lui
-parler à la troisième personne. La jeunesse actuelle a perdu l'habitude
-de ces formes polies, reprenez-les? faites cela pour moi. D'ailleurs,
-il est de si bon goût de respecter les femmes, quel que soit leur
-âge, et de reconnaître les distinctions sociales sans les mettre en
-question. Les honneurs que vous rendez aux supériorités établies ne
-sont-ils pas la garantie de ceux qui vous sont dus? Tout est solidaire
-dans la Société. Le cardinal de la Rovère et Raphaël d'Urbin étaient
-autrefois deux puissances également révérées. Vous avez sucé dans vos
-lycées le lait de la Révolution, et vos idées politiques peuvent s'en
-ressentir, mais en avançant dans la vie, vous apprendrez combien les
-principes de liberté mal définis sont impuissants à créer le bonheur
-des peuples. Avant de songer, en ma qualité de Lenoncourt, à ce qu'est
-ou ce que doit être une aristocratie, mon bon sens de paysanne me dit
-que les Sociétés n'existent que par la hiérarchie. Vous êtes dans
-un moment de la vie où il faut choisir bien! Soyez de votre parti.
-Surtout, ajouta-t-elle en riant, quand il triomphe.
-
-Je fus vivement touché par ces paroles où la profondeur politique
-se cachait sous la chaleur de l'affection, alliance qui donne aux
-femmes un si grand pouvoir de séduction; elles savent toutes prêter
-aux raisonnements les plus aigus les formes du sentiment. Il semblait
-que, dans son désir de justifier les actions du comte, Henriette eût
-prévu les réflexions qui devaient sourdre en mon âme au moment où je
-vis, pour la première fois, les effets de la courtisanerie. Monsieur
-de Mortsauf, roi dans son castel, entouré de son auréole historique,
-avait pris à mes yeux des proportions grandioses, et j'avoue que je
-fus singulièrement étonné de la distance qu'il mit entre la duchesse
-et lui, par des manières au moins obséquieuses. L'esclave a sa vanité,
-il ne veut obéir qu'au plus grand des despotes; je me sentais comme
-humilié de voir l'abaissement de celui qui me faisait trembler en
-dominant tout mon amour. Ce mouvement intérieur me fit comprendre le
-supplice des femmes de qui l'âme généreuse est accouplée à celle d'un
-homme de qui elles enterrent journellement les lâchetés. Le respect
-est une barrière qui protége également le grand et le petit, chacun
-de son côté peut se regarder en face. Je fus respectueux avec la
-duchesse, à cause de ma jeunesse; mais là où les autres voyaient une
-duchesse, je vis la mère de mon Henriette et mis une sorte de sainteté
-dans mes hommages. Nous entrâmes dans la grande cour de Frapesle, où
-nous trouvâmes la compagnie. Le comte de Mortsauf me présenta fort
-gracieusement à la duchesse, qui m'examina d'un air froid et réservé.
-Madame de Lenoncourt était alors une femme de cinquante-six ans,
-parfaitement conservée et qui avait de grandes manières. En voyant ses
-yeux d'un bleu dur, ses tempes rayées, son visage maigre et macéré,
-sa taille imposante et droite, ses mouvements rares, sa blancheur
-fauve qui se revoyait si éclatante dans sa fille, je reconnus la race
-froide d'où procédait ma mère, aussi promptement qu'un minéralogiste
-reconnaît le fer de Suède. Son langage était celui de la vieille cour,
-elle prononçait les _oit_ en _ait_ et disait _frait_ pour _froid_,
-_porteux_ au lieu de _porteurs_. Je ne fus ni courtisan, ni gourmé;
-je me conduisis si bien, qu'en allant à vêpres la comtesse me dit à
-l'oreille:--Vous êtes parfait!
-
-Le comte vint à moi, me prit par la main et me dit:--Nous ne sommes pas
-fâchés, Félix? Si j'ai eu quelques vivacités, vous les pardonnerez à
-votre vieux camarade. Nous allons rester ici probablement à dîner, et
-nous vous inviterons pour jeudi, la veille du départ de la duchesse.
-Je vais à Tours y terminer quelques affaires. Ne négligez pas
-Clochegourde. Ma belle-mère est une connaissance que je vous engage
-à cultiver. Son salon donnera le ton au faubourg Saint-Germain. Elle
-a les traditions de la grande compagnie, elle possède une immense
-instruction, connaît le blason du premier comme du dernier gentilhomme
-en Europe.
-
-Le bon goût du comte, peut-être les conseils de son génie domestique,
-se montrèrent dans les circonstances nouvelles où le mettait le
-triomphe de sa cause. Il n'eut ni arrogance ni blessante politesse, il
-fut sans emphase, et la duchesse fut sans airs protecteurs. Monsieur
-et madame de Chessel acceptèrent avec reconnaissance le dîner du jeudi
-suivant. Je plus à la duchesse, et ses regards m'apprirent qu'elle
-examinait en moi un homme de qui sa fille lui avait parlé. Quand nous
-revînmes de vêpres, elle me questionna sur ma famille et me demanda
-si le Vandenesse occupé déjà dans la diplomatie était mon parent.--Il
-est mon frère, lui dis-je. Elle devint alors affectueuse à demi. Elle
-m'apprit que ma grand'tante, la vieille marquise de Listomère, était
-une Grandlieu. Ses manières furent polies comme l'avaient été celles de
-monsieur de Mortsauf le jour où il me vit pour la première fois. Son
-regard perdit cette expression de hauteur par laquelle les princes de
-la terre vous font mesurer la distance qui se trouve entre eux et vous.
-Je ne savais presque rien de ma famille. La duchesse m'apprit que mon
-grand-oncle, vieil abbé que je ne connaissais même pas de nom, faisait
-partie du conseil privé, mon frère avait reçu de l'avancement; enfin,
-par un article de la Charte que je ne connaissais pas encore, mon père
-redevenait marquis de Vandenesse.
-
---Je ne suis qu'une chose, le serf de Clochegourde, dis-je tout bas à
-la comtesse.
-
-Le coup de baguette de la Restauration s'accomplissait avec une
-rapidité qui stupéfiait les enfants élevés sous le régime impérial.
-Cette révolution ne fut rien pour moi. La moindre parole, le plus
-simple geste de madame de Mortsauf étaient les seuls événements
-auxquels j'attachais de l'importance. J'ignorais ce qu'était le
-conseil privé; je ne connaissais rien à la politique ni aux choses du
-monde; je n'avais d'autre ambition que celle d'aimer Henriette, mieux
-que Pétrarque n'aimait Laure. Cette insouciance me fit prendre pour
-un enfant par la duchesse. Il vint beaucoup de monde à Frapesle, nous
-y fûmes trente personnes à dîner. Quel enivrement pour un jeune homme
-de voir la femme qu'il aime être la plus belle entre toutes, devenir
-l'objet de regards passionnés, et de se savoir seul à recevoir la
-lueur de ses yeux chastement réservée; de connaître assez toutes les
-nuances de sa voix pour trouver dans sa parole, en apparence légère ou
-moqueuse, les preuves d'une pensée constante, même quand on se sent au
-cœur une jalousie dévorante contre les distractions du monde. Le comte,
-heureux des attentions dont il se vit l'objet, fut presque jeune;
-sa femme en espéra quelque changement d'humeur; moi je riais avec
-Madeleine qui, semblable aux enfants chez lesquels le corps succombe
-sous les étreintes de l'âme, me faisait rire par des observations
-étonnantes et pleines d'un esprit moqueur sans malignité, mais qui
-n'épargnait personne. Ce fut une belle journée. Un mot, un espoir né
-le matin avait rendu la nature lumineuse; et me voyant si joyeux,
-Henriette était joyeuse.
-
---Ce bonheur à travers sa vie grise et nuageuse lui sembla bien bon, me
-dit-elle le lendemain.
-
-Le lendemain je passai naturellement la journée à Clochegourde; j'en
-avais été banni pendant cinq jours, j'avais soif de ma vie. Le comte
-était parti dès six heures pour aller faire dresser ses contrats
-d'acquisition à Tours. Un grave sujet de discorde s'était ému entre
-la mère et la fille. La duchesse voulait que la comtesse la suivît à
-Paris, où elle devait obtenir pour elle une charge à la cour, où le
-comte, en revenant sur son refus, pouvait occuper de hautes fonctions.
-Henriette, qui passait pour une femme heureuse, ne voulait dévoiler à
-personne, pas même au cœur d'une mère, ses horribles souffrances, ni
-trahir l'incapacité de son mari. Pour que sa mère ne pénétrât point
-le secret de son ménage, elle avait envoyé monsieur de Mortsauf à
-Tours, où il devait se débattre avec les notaires. Moi seul, comme
-elle l'avait dit, connaissais les secrets de Clochegourde. Après avoir
-expérimenté combien l'air pur, le ciel bleu de cette vallée calmaient
-les irritations de l'esprit ou les amères douleurs de la maladie, et
-quelle influence l'habitation de Clochegourde exerçait sur la santé
-de ses enfants, elle opposait des refus motivés que combattait la
-duchesse, femme envahissante, moins chagrine qu'humiliée du mauvais
-mariage de sa fille. Henriette aperçut que sa mère s'inquiétait
-peu de Jacques et de Madeleine, affreuse découverte! Comme toutes
-les mères habituées à continuer sur la femme mariée le despotisme
-qu'elles exerçaient sur la jeune fille, la duchesse procédait par des
-considérations qui n'admettaient point de répliques; elle affectait
-tantôt une amitié captieuse afin d'arracher un consentement à ses vues,
-tantôt une amère froideur pour avoir par la crainte ce que la douceur
-ne lui obtenait pas; puis, voyant ses efforts inutiles, elle déploya le
-même esprit d'ironie que j'avais observé chez ma mère. En dix jours,
-Henriette connut tous les déchirements que causent aux jeunes femmes
-les révoltes nécessaires à l'établissement de leur indépendance. Vous
-qui, pour votre bonheur, avez la meilleure des mères, vous ne sauriez
-comprendre ces choses. Pour avoir une idée de cette lutte entre une
-femme sèche, froide, calculée, ambitieuse, et sa fille, pleine de
-cette onctueuse et fraîche bonté qui ne tarit jamais, il faudrait vous
-figurer le lys auquel mon cœur l'a sans cesse comparée, broyé dans les
-rouages d'une machine en acier poli. Cette mère n'avait jamais eu rien
-de cohérent avec sa fille; elle ne sut deviner aucune des véritables
-difficultés qui l'obligeaient à ne pas profiter des avantages de la
-Restauration, et à continuer sa vie solitaire. Elle crut à quelque
-amourette entre sa fille et moi. Ce mot, dont elle se servit pour
-exprimer ses soupçons, ouvrit entre ces deux femmes des abîmes que
-rien ne pouvait combler désormais. Quoique les familles enterrent
-soigneusement ces intolérables dissidences, pénétrez-y? vous trouverez
-dans presque toutes des plaies profondes, incurables, qui diminuent les
-sentiments naturels: ou c'est des passions réelles, attendrissantes,
-que la convenance des caractères rend éternelles et qui donnent à la
-mort un contre-coup dont les noires meurtrissures sont ineffaçables;
-ou des haines latentes qui glacent lentement le cœur et sèchent les
-larmes au jour des adieux éternels. Tourmentée hier, tourmentée
-aujourd'hui, frappée par tous, même par ses deux anges souffrants qui
-n'étaient complices ni des maux qu'ils enduraient ni de ceux qu'ils
-causaient, comment cette pauvre âme n'aurait-elle pas aimé celui qui
-ne la frappait point et qui voulait l'environner d'une triple haie
-d'épines, afin de la défendre des orages, de tout contact, de toute
-blessure? Si je souffrais de ces débats, j'en étais parfois heureux en
-sentant qu'elle se rejetait dans mon cœur, car Henriette me confia ses
-nouvelles peines. Je pus alors apprécier son calme dans la douleur, et
-la patience énergique qu'elle savait déployer. Chaque jour j'appris
-mieux le sens de ces mots:--Aimez-moi, comme m'aimait ma tante.
-
---Vous n'avez donc point d'ambition? me dit à dîner la duchesse d'un
-air dur.
-
---Madame, lui répondis-je en lui lançant un regard sérieux, je me sens
-une force à dompter le monde; mais je n'ai que vingt et un ans, et je
-suis tout seul.
-
-Elle regarda sa fille d'un air étonné, elle croyait que, pour me garder
-près d'elle, sa fille éteignait en moi toute ambition. Le séjour que
-fit la duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un temps de gêne
-perpétuelle. La comtesse me recommandait le décorum, elle s'effrayait
-d'une parole doucement dite; et, pour lui plaire, il fallait endosser
-le harnais de la dissimulation. Le grand jeudi vint, ce fut un jour
-d'ennuyeux cérémonial, un de ces jours que haïssent les amants habitués
-aux cajoleries du laissez-aller quotidien, accoutumés à voir leur
-chaise à sa place et la maîtresse du logis tout à eux. L'amour a
-horreur de tout ce qui n'est pas lui-même. La duchesse alla jouir des
-pompes de la cour, et tout rentra dans l'ordre à Clochegourde.
-
-Ma petite brouille avec le comte avait eu pour résultat de m'y
-implanter encore plus avant que par le passé: j'y pus venir à tout
-moment sans exciter la moindre défiance, et les antécédents de ma vie
-me portèrent à m'étendre comme une plante grimpante dans la belle âme
-où s'ouvrait pour moi le monde enchanteur des sentiments partagés.
-A chaque heure, de moment en moment, notre fraternel mariage, fondé
-sur la confiance, devint plus cohérent; nous nous établissions chacun
-dans notre position: la comtesse m'enveloppait dans les nourricières
-protections, dans les blanches draperies d'un amour tout maternel;
-tandis que mon amour, séraphique en sa présence, devenait loin d'elle
-mordant et altéré comme un fer rouge; je l'aimais d'un double amour
-qui décochait tour à tour les mille flèches du désir, et les perdait
-au ciel où elles se mouraient dans un éther infranchissable. Si vous
-me demandez pourquoi, jeune et plein de fougueux vouloirs, je demeurai
-dans les abusives croyances de l'amour platonique, je vous avouerai que
-je n'étais pas assez homme encore pour tourmenter cette femme, toujours
-en crainte de quelque catastrophe chez ses enfants; toujours attendant
-un éclat, une orageuse variation d'humeur chez son mari; frappée par
-lui, quand elle n'était pas affligée par la maladie de Jacques ou de
-Madeleine; assise au chevet de l'un d'eux quand son mari calmé pouvait
-lui laisser prendre un peu de repos. Le son d'une parole trop vive
-ébranlait son être, un désir l'offensait; pour elle, il fallait être
-amour voilé, force mêlée de tendresse, enfin tout ce qu'elle était
-pour les autres. Puis, vous le dirai-je, à vous si bien femme, cette
-situation comportait des langueurs enchanteresses, des moments de
-suavité divine et les contentements qui suivent de tacites immolations.
-Sa conscience était contagieuse, son dévouement sans récompense
-terrestre imposait par sa persistance; cette vive et secrète piété
-qui servait de lien à ses autres vertus, agissait à l'entour comme un
-encens spirituel. Puis j'étais jeune! assez jeune pour concentrer ma
-nature dans le baiser qu'elle me permettait si rarement de mettre sur
-sa main dont elle ne voulut jamais me donner que le dessus et jamais
-la paume, limite où pour elle commençaient peut-être les voluptés
-sensuelles. Si jamais deux âmes ne s'étreignirent avec plus d'ardeur,
-jamais le corps ne fut plus intrépidement ni plus victorieusement
-dompté. Enfin, plus tard, j'ai reconnu la cause de ce bonheur plein.
-A mon âge, aucun intérêt ne me distrayait le cœur, aucune ambition ne
-traversait le cours de ce sentiment déchaîné comme un torrent et qui
-faisait onde de tout ce qu'il emportait. Oui, plus tard, nous aimons
-la femme dans une femme; tandis que de la première femme aimée, nous
-aimons tout: ses enfants sont les nôtres, sa maison est la nôtre, ses
-intérêts sont nos intérêts, son malheur est notre plus grand malheur;
-nous aimons sa robe et ses meubles; nous sommes plus fâchés de voir
-ses blés versés que de savoir notre argent perdu; nous sommes prêts
-à gronder le visiteur qui dérange nos curiosités sur la cheminée.
-Ce saint amour nous fait vivre dans un autre, tandis que plus tard,
-hélas! nous attirons une autre vie en nous-mêmes, en demandant à la
-femme d'enrichir de ses jeunes sentiments nos facultés appauvries.
-Je fus bientôt de la maison, et j'éprouvai pour la première fois une
-de ces douceurs infinies qui sont à l'âme tourmentée ce qu'est un
-bain pour le corps fatigué; l'âme est alors rafraîchie sur toutes ses
-surfaces, caressée dans ses plis les plus profonds. Vous ne sauriez
-me comprendre, vous êtes femme, et il s'agit ici d'un bonheur que
-vous donnez, sans jamais recevoir le pareil. Un homme seul connaît le
-friand plaisir d'être, au sein d'une maison étrangère, le privilégié
-de la maîtresse, le centre secret de ses affections: les chiens
-n'aboient plus après vous, les domestiques reconnaissent, aussi bien
-que les chiens, les insignes cachés que vous portez; les enfants, chez
-lesquels rien n'est faussé, qui savent que leur part ne s'amoindrira
-jamais, et que vous êtes bienfaisant à la lumière de leur vie, ces
-enfants possèdent un esprit divinateur; ils se font chats pour vous,
-ils ont de ces bonnes tyrannies qu'ils réservent aux êtres adorés et
-adorants; ils ont des discrétions spirituelles et sont d'innocents
-complices; ils viennent à vous sur la pointe des pieds, vous sourient
-et s'en vont sans bruit. Pour vous, tout s'empresse, tout vous aime
-et vous rit. Les passions vraies semblent être de belles fleurs qui
-font d'autant plus de plaisir à voir que les terrains où elles se
-produisent sont plus ingrats. Mais si j'eus les délicieux bénéfices de
-cette naturalisation dans une famille où je trouvais des parents selon
-mon cœur, j'en eus aussi les charges. Jusqu'alors monsieur de Mortsauf
-s'était gêné pour moi; je n'avais vu que les masses de ses défauts,
-j'en sentis bientôt l'application dans toute son étendue, et vis
-combien la comtesse avait été noblement charitable en me dépeignant ses
-luttes quotidiennes. Je connus alors tous les angles de ce caractère
-intolérable: j'entendis ces criailleries continuelles à propos de
-rien, ces plaintes sur des maux dont aucun signe n'existait au dehors,
-ce mécontentement inné qui déflorait la vie, et ce besoin incessant
-de tyrannie qui lui aurait fait dévorer chaque année de nouvelles
-victimes. Quand nous nous promenions le soir, il dirigeait lui-même la
-promenade; mais quelle qu'elle fût, il s'y était toujours ennuyé; de
-retour au logis, il mettait sur les autres le fardeau de sa lassitude;
-sa femme en avait été la cause en le menant contre son gré là où elle
-voulait aller; ne se souvenant plus de nous avoir conduits, il se
-plaignait d'être gouverné par elle dans les moindres détails de la vie,
-de ne pouvoir garder ni une volonté ni une pensée à lui, d'être un zéro
-dans sa maison. Si ses duretés rencontraient une silencieuse patience,
-il se fâchait en sentant une limite à son pouvoir; il demandait
-aigrement si la religion n'ordonnait pas aux femmes de complaire à
-leurs maris, s'il était convenable de mépriser le père de ses enfants.
-Il finissait toujours par attaquer chez sa femme une corde sensible;
-et quand il l'avait fait résonner, il semblait goûter un plaisir
-particulier à ces nullités dominatrices. Quelquefois il affectait un
-mutisme morne, un abattement morbide, qui soudain effrayait sa femme
-de laquelle il recevait alors des soins touchants. Semblable à ces
-enfants gâtés qui exercent leur pouvoir sans se soucier des alarmes
-maternelles, il se laissait dorloter comme Jacques et Madeleine dont
-il était jaloux. Enfin, à la longue, je découvris que dans les plus
-petites, comme dans les plus grandes circonstances, le comte agissait
-envers ses domestiques, ses enfants et sa femme, comme envers moi
-au jeu de trictrac. Le jour où j'embrassai dans leurs racines et
-dans leurs rameaux ces difficultés qui, semblables à des lianes,
-étouffaient, comprimaient les mouvements et la respiration de cette
-famille, emmaillottaient de fils légers mais multipliés la marche du
-ménage, et retardaient l'accroissement de la fortune en compliquant les
-actes les plus nécessaires, j'eus une admirative épouvante qui domina
-mon amour, et le refoula dans mon cœur. Qu'étais-je, mon Dieu? Les
-larmes que j'avais bues engendrèrent en moi comme une ivresse sublime,
-et je trouvai du bonheur à épouser les souffrances de cette femme. Je
-m'étais plié naguère au despotisme du comte comme un contrebandier
-paie ses amendes; désormais, je m'offris volontairement aux coups du
-despote, pour être au plus près d'Henriette. La comtesse me devina,
-me laissa prendre une place à ses côtés, et me récompensa par la
-permission de partager ses douleurs, comme jadis l'apostat repenti,
-jaloux de voler au ciel de conserve avec ses frères, obtenait la grâce
-de mourir dans le cirque.
-
---Sans vous j'allais succomber à cette vie, me dit Henriette un soir où
-le comte avait été, comme les mouches par un jour de grande chaleur,
-plus piquant, plus acerbe, plus changeant qu'à l'ordinaire.
-
-Le comte s'était couché. Nous restâmes, Henriette et moi, pendant une
-partie de la soirée, sous nos acacias: les enfants jouaient autour
-de nous, baignés dans les rayons du couchant. Nos paroles rares et
-purement exclamatives nous révélaient la mutualité des pensées par
-lesquelles nous nous reposions de nos communes souffrances. Quand les
-mots manquaient, le silence servait fidèlement nos âmes qui pour ainsi
-dire entraient l'une chez l'autre sans obstacle, mais sans y être
-conviés par le baiser: savourant toutes deux les charmes d'une torpeur
-pensive, elles s'engageaient dans les ondulations d'une même rêverie,
-se plongeaient ensemble dans la rivière, en sortaient rafraîchies comme
-deux nymphes aussi parfaitement unies que la jalousie le peut désirer,
-mais sans aucun lien terrestre. Nous allions dans un gouffre sans fond,
-nous revenions à la surface, les mains vides, en nous demandant par un
-regard:--«Aurons-nous un seul jour à nous parmi tant de jours?» Quand
-la volupté nous cueille de ces fleurs nées sans racines, pourquoi la
-chair murmure-t-elle? Malgré l'énervante poésie du soir qui donnait
-aux briques de la balustrade ces tons orangés, si calmants et si purs;
-malgré cette religieuse atmosphère qui nous communiquait en sons
-adoucis les cris des deux enfants, et nous laissait tranquilles; le
-désir serpenta dans mes veines comme le signal d'un feu de joie. Après
-trois mois, je commençais à ne plus me contenter de la part qui m'était
-faite, et je caressais doucement la main d'Henriette en essayant de
-transborder ainsi les riches voluptés qui m'embrasaient. Henriette
-redevint madame de Mortsauf et me retira sa main; quelques pleurs
-roulèrent dans mes yeux, elle les vit et me jeta un regard tiède en
-portant sa main à mes lèvres.
-
-Sachez donc bien, me dit-elle, que ceci me coûte des larmes! L'amitié
-qui veut une si grande faveur est bien dangereuse.
-
-J'éclatai, je me répandis en reproches, je parlai de mes souffrances
-et du peu d'allégement que je demandais pour les supporter. J'osai lui
-dire qu'à mon âge, si les sens étaient tout âme, l'âme aussi avait
-un sexe; que je saurais mourir, mais non mourir les lèvres closes.
-Elle m'imposa silence en me lançant son regard fier, où je crus lire
-le: _Et moi, suis-je sur des roses?_ du Cacique. Peut-être aussi me
-trompai-je. Depuis le jour où, devant la porte de Frapesle, je lui
-avais à tort prêté cette pensée qui faisait naître notre bonheur d'une
-tombe, j'avais honte de tacher son âme par des souhaits empreints
-de passion brutale. Elle prit la parole; et, d'une lèvre emmiellée,
-me dit qu'elle ne pouvait pas être tout pour moi, que je devais le
-savoir. Je compris, au moment où elle disait ces paroles, que, si je
-lui obéissais, je creuserais des abîmes entre nous deux. Je baissai la
-tête. Elle continua, disant qu'elle avait la certitude religieuse de
-pouvoir aimer un frère, sans offenser ni Dieu ni les hommes; qu'il y
-avait quelque douceur à faire de ce culte une image réelle de l'amour
-divin, qui, selon son bon Saint-Martin, est la vie du monde. Si je ne
-pouvais pas être pour elle quelque chose comme son vieux confesseur,
-moins qu'un amant, mais plus qu'un frère, il fallait ne plus nous voir.
-Elle saurait mourir en portant à Dieu ce surcroît de souffrances
-vives, supportées non sans larmes ni déchirements.
-
---J'ai donné, dit-elle en finissant, plus que je ne devais pour n'avoir
-plus rien à laisser prendre, et j'en suis déjà punie.
-
-Il fallut la calmer, promettre de ne jamais lui causer une peine, et de
-l'aimer à vingt ans comme les vieillards aiment leur dernier enfant.
-
-Le lendemain je vins de bonne heure. Elle n'avait plus de fleurs pour
-les vases de son salon gris. Je m'élançai dans les champs, dans les
-vignes, et j'y cherchai des fleurs pour lui composer deux bouquets;
-mais tout en les cueillant une à une, les coupant au pied, les
-admirant, je pensai que les couleurs et les feuillages avaient une
-harmonie, une poésie qui se faisait jour dans l'entendement en charmant
-le regard, comme les phrases musicales réveillent mille souvenirs
-au fond des cœurs aimants et aimés. Si la couleur est la lumière
-organisée, ne doit-elle pas avoir un sens comme les combinaisons de
-l'air ont le leur? Aidé par Jacques et Madeleine, heureux tous trois
-de conspirer une surprise pour notre chérie, j'entrepris, sur les
-dernières marches du perron où nous établîmes le quartier-général
-de nos fleurs, deux bouquets par lesquels j'essayai de peindre un
-sentiment. Figurez-vous une source de fleurs sortant des deux vases par
-un bouillonnement, retombant en vagues frangées, et du sein de laquelle
-s'élançaient mes vœux en roses blanches, en lys à la coupe d'argent?
-Sur cette fraîche étoffe brillaient les bluets, les myosotis, les
-vipérines, toutes les fleurs bleues dont les nuances, prises dans le
-ciel, se marient si bien avec le blanc; n'est-ce pas deux innocences,
-celle qui ne sait rien et celle qui sait tout, une pensée de l'enfant,
-une pensée du martyr? L'amour a son blason, et la comtesse le déchiffra
-secrètement. Elle me jeta l'un de ces regards incisifs qui ressemblent
-au cri d'un malade touché dans sa plaie: elle était à la fois honteuse
-et ravie. Quelle récompense dans ce regard! la rendre heureuse, lui
-rafraîchir le cœur, quel encouragement! J'inventai donc la théorie du
-père Castel au profit de l'amour, et retrouvai pour elle une science
-perdue en Europe où les fleurs de l'écritoire remplacent les pages
-écrites en Orient avec des couleurs embaumées. Quel charme que de faire
-exprimer ses sensations par ces filles du soleil, les sœurs des fleurs
-écloses sous les rayons de l'amour! Je m'entendis bientôt avec les
-productions de la flore champêtre, comme un homme que j'ai rencontré
-plus tard à Grandlieu s'entendait avec les abeilles.
-
-Deux fois par semaine, pendant le reste de mon séjour à Frapesle, je
-recommençai le long travail de cette œuvre poétique à l'accomplissement
-de laquelle étaient nécessaires toutes les variétés des graminées
-desquelles je fis une étude approfondie, moins en botaniste qu'en
-poète, étudiant plus leur esprit que leur forme. Pour trouver une
-fleur là où elle venait, j'allais souvent à d'énormes distances, au
-bord des eaux, dans les vallons, au sommet des rochers, en pleines
-landes, butinant des pensées au sein des bois et des bruyères. Dans
-ces courses, je m'initiai moi-même à des plaisirs inconnus au savant
-qui vit dans la méditation, à l'agriculteur occupé de spécialités, à
-l'artisan cloué dans les villes, au commerçant attaché à son comptoir;
-mais connus de quelques forestiers, de quelques bûcherons, de quelques
-rêveurs. Il est dans la nature des effets dont les signifiances sont
-sans bornes, et qui s'élèvent à la hauteur des plus grandes conceptions
-morales. Soit une bruyère fleurie, couverte des diamants de la rosée
-qui la trempe, et dans laquelle se joue le soleil, immensité parée pour
-un seul regard qui s'y jette à propos. Soit un coin de forêt environné
-de roches ruineuses, coupé de sables, vêtu de mousses, garni de
-genévriers, qui vous saisit par je ne sais quoi de sauvage, de heurté,
-d'effrayant, et d'où sort le cri de l'orfraie. Soit une lande chaude,
-sans végétation, pierreuse, à pans raides, dont les horizons tiennent
-de ceux du désert, et où je rencontrais une fleur sublime et solitaire,
-une pulsatille au pavillon de soie violette étalé pour ses étamines
-d'or; image attendrissante de ma blanche idole, seule dans sa vallée!
-Soit de grandes mares d'eau sur lesquelles la nature jette aussitôt des
-taches vertes, espèce de transition entre la plante et l'animal, où
-la vie arrive en quelques jours, des plantes et des insectes flottant
-là, comme un monde dans l'éther! Soit encore une chaumière avec son
-jardin plein de choux, sa vigne, ses palis, suspendue au-dessus d'une
-fondrière, encadrée par quelques maigres champs de seigle, figure de
-tant d'humbles existences! Soit une longue allée de forêt semblable à
-quelque nef de cathédrale, où les arbres sont des piliers, où leurs
-branches forment les arceaux de la voûte, au bout de laquelle une
-clairière lointaine aux jours mélangés d'ombres ou nuancés par les
-teintes rouges du couchant poind à travers les feuilles et montre
-comme les vitraux coloriés d'un chœur plein d'oiseaux qui chantent.
-Puis au sortir de ces bois frais et touffus, une jachère crayeuse où
-sur des mousses ardentes et sonores, des couleuvres repues rentrent
-chez elles en levant leurs têtes élégantes et fines. Jetez sur ces
-tableaux, tantôt des torrents de soleil ruisselant comme des ondes
-nourrissantes, tantôt des amas de nuées grises alignées comme les rides
-au front d'un vieillard, tantôt les tons froids d'un ciel faiblement
-orangé, sillonné de bandes d'un bleu pâle; puis écoutez? vous entendrez
-d'indéfinissables harmonies au milieu d'un silence qui confond. Pendant
-les mois de septembre et d'octobre, je n'ai jamais construit un seul
-bouquet qui m'ait coûté moins de trois heures de recherches, tant
-j'admirais, avec le suave abandon des poètes, ces fugitives allégories
-où pour moi se peignaient les phases les plus contrastantes de la vie
-humaine, majestueux spectacles où va maintenant fouiller ma mémoire.
-Souvent aujourd'hui je marie à ces grandes scènes le souvenir de l'âme
-alors épandue sur la nature. J'y promène encore la souveraine dont la
-robe blanche ondoyait dans les taillis, flottait sur les pelouses, et
-dont la pensée s'élevait, comme un fruit promis, de chaque calice plein
-d'étamines amoureuses.
-
-Aucune déclaration, nulle preuve de passion insensée n'eut de contagion
-plus violente que ces symphonies de fleurs, où mon désir trompé me
-faisait déployer les efforts que Beethoven exprimait avec ses notes;
-retours profonds sur lui-même, élans prodigieux vers le ciel. Madame
-de Mortsauf n'était plus qu'Henriette à leur aspect. Elle y revenait
-sans cesse, elle s'en nourrissait, elle y reprenait toutes les pensées
-que j'y avais mises, quand pour les recevoir elle relevait la tête
-de dessus son métier à tapisserie en disant:--Mon Dieu, que cela est
-beau! Vous comprendrez cette délicieuse correspondance par le détail
-d'un bouquet, comme d'après un fragment de poésie vous comprendriez
-Saadi. Avez-vous senti dans les prairies, au mois de mai, ce parfum
-qui communique à tous les êtres l'ivresse de la fécondation, qui fait
-qu'en bateau vous trempez vos mains dans l'onde, que vous livrez
-au vent votre chevelure, et que vos pensées reverdissent comme les
-touffes forestières? Une petite herbe, la flouve odorante, est un des
-plus puissants principes de cette harmonie voilée. Aussi personne
-ne peut-il la garder impunément près de soi. Mettez dans un bouquet
-ses lames luisantes et rayées comme une robe à filets blancs et
-verts, d'inépuisables exhalations remueront au fond de votre cœur les
-roses en bouton que la pudeur y écrase. Autour du col évasé de la
-porcelaine, supposez une forte marge uniquement composée des touffes
-blanches particulières au sédum des vignes en Touraine; vague image
-des formes souhaitées, roulées comme celles d'une esclave soumise. De
-cette assise sortent les spirales des liserons à cloches blanches,
-les brindilles de la bugrane rose, mêlées de quelques fougères, de
-quelques jeunes pousses de chêne aux feuilles magnifiquement colorées
-et lustrées; toutes s'avancent prosternées, humbles comme des saules
-pleureurs, timides et suppliantes comme des prières. Au-dessus, voyez
-les fibrilles déliées, fleuries, sans cesse agitées de l'amourette
-purpurine qui verse à flots ses anthères presque jaunes; les pyramides
-neigeuses du paturin des champs et des eaux, la verte chevelure des
-bromes stériles, les panaches effilés de ces agrostis nommés les épis
-du vent; violâtres espérances dont se couronnent les premiers rêves
-et qui se détachent sur le fond gris de lin où la lumière rayonne
-autour de ses herbes en fleurs. Mais déjà plus haut, quelques roses du
-Bengale clairsemées parmi les folles dentelles du daucus, les plumes
-de la linaigrette, les marabous de la reine des prés, les ombellules
-du cerfeuil sauvage, les blonds cheveux de la clématite en fruits, les
-mignons sautoirs de la croisette au blanc de lait, les corymbes des
-millefeuilles, les tiges diffuses de la fumeterre aux fleurs roses et
-noires, les vrilles de la vigne, les brins tortueux des chèvrefeuilles;
-enfin tout ce que ces naïves créatures ont de plus échevelé, de plus
-déchiré, des flammes et de triples dards, des feuilles lancéolées,
-déchiquetées, des tiges tourmentées comme les désirs entortillés au
-fond de l'âme. Du sein de ce prolixe torrent d'amour qui déborde,
-s'élance un magnifique double pavot rouge accompagné de ses glands
-prêts à s'ouvrir, déployant les flammèches de son incendie au-dessus
-des jasmins étoilés et dominant la pluie incessante du pollen, beau
-nuage qui papillote dans l'air en reflétant le jour dans ses milles
-parcelles luisantes! Quelle femme enivrée par la senteur d'Aphrodise
-cachée dans la flouve, ne comprendra ce luxe d'idées soumises, cette
-blanche tendresse troublée par des mouvements indomptés, et ce rouge
-désir de l'amour qui demande un bonheur refusé dans les luttes cent
-fois recommencées de la passion contenue, infatigable, éternelle?
-Mettez ce discours dans la lumière d'une croisée, afin d'en montrer
-les frais détails, les délicates oppositions, les arabesques, afin que
-la souveraine émue y voie une fleur plus épanouie et d'où tombe une
-larme; elle sera bien près de s'abandonner, il faudra qu'un ange ou
-la voix de son enfant la retienne au bord de l'abîme. Que donne-t-on
-à Dieu? des parfums, de la lumière et des chants, les expressions les
-plus épurées de notre nature. Eh! bien, tout ce qu'on offre à Dieu
-n'était-il pas offert à l'amour dans ce poème de fleurs lumineuses
-qui bourdonnait incessamment ses mélodies au cœur, en y caressant
-des voluptés cachées, des espérances inavouées, des illusions qui
-s'enflamment et s'éteignent comme des fils de la vierge par une nuit
-chaude.
-
-Ces plaisirs neutres nous furent d'un grand secours pour tromper la
-nature irritée par les longues contemplations de la personne aimée,
-par ces regards qui jouissent en rayonnant jusqu'au fond des formes
-pénétrées. Ce fut pour moi, je n'ose dire pour elle, comme ces
-fissures par lesquelles jaillissent les eaux contenues dans un barrage
-invincible, et qui souvent empêchent un malheur en faisant une part à
-la nécessité. L'abstinence a des épuisements mortels que préviennent
-quelques miettes tombées une à une de ce ciel qui, de Dan à Sahara,
-donne la manne au voyageur. Cependant à l'aspect de ces bouquets, j'ai
-souvent surpris Henriette les bras pendants, abîmée en ces rêveries
-orageuses pendant lesquelles les pensées gonflent le sein, animent
-le front, viennent par vagues, jaillissent écumeuses, menacent et
-laissent une lassitude énervante. Jamais depuis je n'ai fait de bouquet
-pour personne! Quand nous eûmes créé cette langue à notre usage, nous
-éprouvâmes un contentement semblable à celui de l'esclave qui trompe
-son maître.
-
-Pendant le reste de ce mois, quand j'accourais par les jardins, je
-voyais parfois sa figure collée aux vitres; et quand j'entrais au
-salon, je la trouvais à son métier. Si je n'arrivais pas à l'heure
-convenue sans que jamais nous l'eussions indiquée, parfois sa forme
-blanche errait sur la terrasse: et quand je l'y surprenais, elle me
-disait:--Je suis venue au devant de vous. Ne faut-il pas avoir un peu
-de coquetterie pour le dernier enfant?
-
-Les cruelles parties de trictrac avaient été interrompues entre le
-comte et moi. Ses dernières acquisitions l'obligeaient à une foule
-de courses, de reconnaissances, de vérifications, de bornages et
-d'arpentages; il était occupé d'ordres à donner, de travaux champêtres
-qui voulaient l'œil du maître, et qui se décidaient entre sa femme et
-lui. Nous allâmes souvent, la comtesse et moi, le retrouver dans les
-nouveaux domaines avec ses deux enfants qui durant le chemin couraient
-après des insectes, des cerfs-volants, des couturières, et faisaient
-aussi leurs bouquets, ou, pour être exact, leurs bottes de fleurs. Se
-promener avec la femme qu'on aime, lui donner le bras, lui choisir
-son chemin! ces joies illimitées suffisent à une vie. Le discours est
-alors si confiant! Nous allions seuls, nous revenions avec le général,
-surnom de raillerie douce que nous donnions au comte quand il était
-de bonne humeur. Ces deux manières de faire la route nuançaient notre
-plaisir par des oppositions dont le secret n'est connu que des cœurs
-gênés dans leur union. Au retour, les mêmes félicités, un regard, un
-serrement de main, étaient entremêlés d'inquiétudes. La parole, si
-libre pendant l'aller, avait au retour de mystérieuses significations,
-quand l'un de nous trouvait, après quelque intervalle, une réponse
-à des interrogations insidieuses, ou qu'une discussion commencée se
-continuait sous ces formes énigmatiques auxquelles se prête si bien
-notre langue et que créent si ingénieusement les femmes. Qui n'a goûté
-le plaisir de s'entendre ainsi comme dans une sphère inconnue où les
-esprits se séparent de la foule et s'unissent en trompant les lois
-vulgaires? Un jour j'eus un fol espoir promptement dissipé quand, à une
-demande du comte, qui voulait savoir de quoi nous parlions, Henriette
-répondit par une phrase à double sens dont il se paya. Cette innocente
-raillerie amusa Madeleine et fit après coup rougir sa mère, qui
-m'apprit par un regard sévère qu'elle pouvait me retirer son âme comme
-elle m'avait naguère retiré sa main, voulant demeurer une irréprochable
-épouse. Mais cette union purement spirituelle a tant d'attraits que le
-lendemain nous recommençâmes.
-
-Les heures, les journées, les semaines, s'enfuyaient ainsi pleines de
-félicités renaissantes. Nous arrivâmes à l'époque des vendanges, qui
-sont en Touraine de véritables fêtes. Vers la fin du mois de septembre,
-le soleil, moins chaud que durant la moisson, permet de demeurer aux
-champs sans avoir à craindre ni le hâle ni la fatigue. Il est plus
-facile de cueillir les grappes que de scier les blés. Les fruits sont
-tous mûrs. La moisson est faite, le pain devient moins cher, et cette
-abondance rend la vie heureuse. Enfin les craintes qu'inspirait le
-résultat des travaux champêtres où s'enfouit autant d'argent que de
-sueurs, ont disparu devant la grange pleine et les celliers prêts à
-s'emplir. La vendange est alors comme le joyeux dessert du festin
-récolté, le ciel y sourit toujours en Touraine, où les automnes sont
-magnifiques. Dans ce pays hospitalier, les vendangeurs sont nourris
-au logis. Ces repas étant les seuls où ces pauvres gens aient, chaque
-année, des aliments substantiels et bien préparés, ils y tiennent
-comme dans les familles patriarcales les enfants tiennent aux galas
-des anniversaires. Aussi courent-ils en foule dans les maisons où les
-maîtres les traitent sans lésinerie. La maison est donc pleine de
-monde et de provisions. Les pressoirs sont constamment ouverts. Il
-semble que tout soit animé par ce mouvement d'ouvriers tonneliers,
-de charrettes chargées de filles rieuses, de gens qui, touchant des
-salaires meilleurs que pendant le reste de l'année, chantent à tous
-propos. D'ailleurs, autre cause de plaisir, les rangs sont confondus:
-femmes, enfants, maîtres et gens, tout le monde participe à la dive
-cueillette. Ces diverses circonstances peuvent expliquer l'hilarité
-transmise d'âge en âge, qui se développe en ces derniers beaux jours de
-l'année et dont le souvenir inspira jadis à Rabelais la forme bachique
-de son grand ouvrage. Jamais les enfants, Jacques et Madeleine toujours
-malades, n'avaient été en vendange; j'étais comme eux, ils eurent je ne
-sais quelle joie enfantine de voir leurs émotions partagées; leur mère
-avait promis de nous y accompagner. Nous étions allés à Villaines, où
-se fabriquent les paniers du pays, nous en commander de fort jolis; il
-était question de vendanger à nous quatre quelques chaînées réservées
-à nos ciseaux; mais il était convenu qu'on ne mangerait pas trop de
-raisin. Manger dans les vignes le gros _co_ de Touraine paraissait
-chose si délicieuse, que l'on dédaignait les plus beaux raisins sur la
-table. Jacques me fit jurer de n'aller voir vendanger nulle part, et de
-me réserver pour le clos de Clochegourde. Jamais ces deux petits êtres,
-habituellement souffrants et pâles, ne furent plus frais, ni plus
-roses, ni aussi agissants et remuants que durant cette matinée. Ils
-babillaient pour babiller, allaient, trottaient, revenaient sans raison
-apparente; mais, comme les autres enfants, ils semblaient avoir trop
-de vie à secouer; monsieur et madame de Mortsauf ne les avaient jamais
-vus ainsi. Je redevins enfant avec eux, plus enfant qu'eux peut-être,
-car j'espérais aussi ma récolte. Nous allâmes par le plus beau temps
-vers les vignes, et nous y restâmes une demi-journée. Comme nous nous
-disputions à qui trouverait les plus belles grappes, à qui remplirait
-plus vite son panier! C'était des allées et venues des ceps à la mère,
-il ne se cueillait pas une grappe qu'on ne la lui montrât. Elle se mit
-à rire du bon rire plein de sa jeunesse, quand arrivant après sa fille,
-avec mon panier, je lui dis comme Madeleine:--Et les miens, maman?
-Elle me répondit:--Cher enfant, ne t'échauffe pas trop! Puis me passant
-la main tour à tour sur le cou et dans les cheveux, elle me donna un
-petit coup sur la joue en ajoutant:--Tu es en nage! Ce fut la seule
-fois que j'entendis cette caresse de la voix, le _tu_ des amants. Je
-regardai les jolies haies couvertes de fruits rouges, de sinelles et de
-mûrons; j'écoutai les cris des enfants, je contemplai la troupe des
-vendangeuses, la charrette pleine de tonneaux et les hommes chargés
-de hottes!... Ah! je gravai tout dans ma mémoire, tout jusqu'au jeune
-amandier sous lequel elle se tenait, fraîche, colorée, rieuse, sous
-son ombrelle dépliée. Puis je me mis à cueillir des grappes, à remplir
-mon panier, à l'aller vider dans le tonneau de vendange avec une
-application corporelle, silencieuse et soutenue, par une marche lente
-et mesurée qui laissa mon âme libre. Je goûtai l'ineffable plaisir
-d'un travail extérieur qui voiture la vie en réglant le cours de la
-passion, bien près, sans ce mouvement mécanique, de tout incendier. Je
-sus combien le labeur uniforme contient de sagesse, et je compris les
-règles monastiques.
-
-Pour la première fois depuis long-temps, le comte n'eut ni
-maussaderie, ni cruauté. Son fils si bien portant, le futur duc
-de Lenoncourt-Mortsauf, blanc et rose, barbouillé de raisin, lui
-réjouissait le cœur. Ce jour étant le dernier de la vendange, le
-général promit de faire danser le soir devant Clochegourde en l'honneur
-des Bourbons revenus; la fête fut ainsi complète pour tout le monde. En
-revenant la comtesse prit mon bras; elle s'appuya sur moi de manière à
-faire sentir à mon cœur tout le poids du sien, mouvement de mère qui
-voulait communiquer sa joie, et me dit à l'oreille:--Vous nous portez
-bonheur!
-
-Certes, pour moi qui savais ses nuits sans sommeil, ses alarmes et sa
-vie antérieure où elle était soutenue par la main de Dieu, mais où tout
-était aride et fatigant, cette phrase accentuée par sa voix si riche
-développait des plaisirs qu'aucune femme au monde ne pouvait plus me
-rendre.
-
---L'uniformité malheureuse de mes jours est rompue, la vie devient
-belle avec des espérances, me dit-elle après une pause. Oh! ne me
-quittez pas! ne trahissez jamais mes innocentes superstitions! soyez
-l'aîné qui devient la providence de ses frères!
-
-Ici, Natalie, rien n'est romanesque: pour y découvrir l'infini des
-sentiments profonds, il faut dans sa jeunesse avoir jeté la sonde
-dans ces grands lacs au bord desquels on a vécu. Si pour beaucoup
-d'êtres les passions ont été des torrents de lave écoulés entre des
-rives desséchées, n'est-il pas des âmes où la passion contenue par
-d'insurmontables difficultés a rempli d'une eau pure le cratère du
-volcan?
-
-Nous eûmes encore une fête semblable. Madame de Mortsauf voulait
-habituer ses enfants aux choses de la vie, et leur donner connaissance
-des pénibles labeurs par lesquels s'obtient l'argent; elle leur avait
-donc constitué des revenus soumis aux chances de l'agriculture: à
-Jacques appartenait le produit des noyers, à Madeleine celui des
-châtaigniers. A quelques jours de là, nous eûmes la récolte des marrons
-et celle des noix. Aller gauler les marronniers de Madeleine, entendre
-tomber les fruits que leur bogue faisait rebondir sur le velours mat
-et sec des terrains ingrats où vient le châtaignier; voir la gravité
-sérieuse avec laquelle la petite fille examinait les tas en estimant
-leur valeur, qui pour elle représentait les plaisirs qu'elle se donnait
-sans contrôle; les félicitations de Manette la femme de charge qui
-seule suppléait la comtesse auprès de ses enfants; les enseignements
-que préparait le spectacle des peines nécessaires pour recueillir les
-moindres biens, si souvent mis en péril par les alternatives du climat,
-ce fut une scène où les ingénues félicités de l'enfance paraissaient
-charmantes au milieu des teintes graves de l'automne commencé.
-Madeleine avait son grenier à elle, où je voulus voir serrer sa brune
-chevance, en partageant sa joie. Eh! bien, je tressaille encore
-aujourd'hui en me rappelant le bruit que faisait chaque hottée de
-marrons, roulant sur la bourre jaunâtre mêlée de terre qui servait de
-plancher. Le comte en prenait pour la maison; les métiviers, les gens,
-chacun autour de Clochegourde procurait des acheteurs à la Mignonne,
-épithète amie que dans le pays les paysans accordent volontiers même à
-des étrangers, mais qui semblait appartenir exclusivement à Madeleine.
-
-Jacques fut moins heureux pour la cueillette de ses noyers, il plut
-pendant quelques jours; mais je le consolai en lui conseillant de
-garder ses noix, pour les vendre un peu plus tard. Monsieur de Chessel
-m'avait appris que les noyers ne donnaient rien dans le Brehémont, ni
-dans le pays d'Amboise, ni dans celui de Vouvray. L'huile de noix est
-de grand usage en Touraine. Jacques devait trouver au moins quarante
-sous de chaque noyer, il en avait deux cents, la somme était donc
-considérable! il voulait s'acheter un équipement pour monter à cheval.
-Son désir émut une discussion publique où son père lui fit faire des
-réflexions sur l'instabilité des revenus, sur la nécessité de créer
-des réserves pour les années où les arbres seraient inféconds, afin
-de se procurer un revenu moyen. Je reconnus l'âme de la comtesse
-dans son silence; elle était joyeuse de voir Jacques écoutant son
-père, et le père reconquérant un peu de la sainteté qui lui manquait,
-grâce à ce sublime mensonge qu'elle avait préparé. Ne vous ai-je pas
-dit, en vous peignant cette femme, que le langage terrestre serait
-impuissant à rendre ses traits et son génie! Quand ces sortes de
-scènes arrivent, l'âme savoure leurs délices sans les analyser; mais
-avec quelle vigueur elles se détachent plus tard sur le fond ténébreux
-d'une vie agitée! pareilles à des diamants, elles brillent serties
-par des pensées pleines d'alliage, regrets fondus dans le souvenir
-des bonheurs évanouis! Pourquoi les noms des deux domaines récemment
-achetés, dont monsieur et madame de Mortsauf s'occupaient tant, la
-Cassine et la Rhétorière, m'émeuvent-ils plus que les plus beaux noms
-de la Terre-Sainte ou de la Grèce? _Qui aime, le die!_ s'est écrié
-La Fontaine. Ces noms possèdent les vertus talismaniques des paroles
-constellées en usage dans les évocations, ils m'expliquent la magie,
-ils réveillent des figures endormies qui se dressent aussitôt et me
-parlent, ils me mettent dans cette heureuse vallée, ils créent un ciel
-et des paysages; mais les évocations ne se sont-elles pas toujours
-passées dans les régions du monde spirituel? Ne vous étonnez donc pas
-de me voir vous entretenant de scènes si familières. Les moindres
-détails de cette vie simple et presque commune ont été comme autant
-d'attaches faibles en apparence par lesquelles je me suis étroitement
-uni à la comtesse.
-
-Les intérêts de ses enfants causaient à la comtesse autant de chagrins
-que lui en donnait leur faible santé. Je reconnus bientôt la vérité
-de ce qu'elle m'avait dit relativement à son rôle secret dans les
-affaires de la maison, auxquelles je m'initiai lentement en apprenant
-sur le pays des détails que doit savoir l'homme d'État. Après dix ans
-d'efforts, madame de Mortsauf avait changé la culture de ses terres;
-elle les avait _mis en quatre_, expression dont on se sert dans le
-pays pour expliquer les résultats de la nouvelle méthode suivant
-laquelle les cultivateurs ne sèment de blé que tous les quatre ans,
-afin de faire rapporter chaque année un produit à la terre. Pour
-vaincre l'obstination des paysans, il avait fallu résilier des baux,
-partager ses domaines en quatre grandes métairies, et les avoir _à
-moitié_, le cheptel particulier à la Touraine et aux pays d'alentour.
-Le propriétaire donne l'habitation, les bâtiments d'exploitation et
-les semences, à des colons de bonne volonté avec lesquels il partage
-les frais de culture et les produits. Ce partage est surveillé par un
-_métivier_, l'homme chargé de prendre la moitié due au propriétaire,
-système coûteux et compliqué par une comptabilité que varie à tout
-moment la nature des partages. La comtesse avait fait cultiver par
-monsieur de Mortsauf une cinquième ferme composée des terres réservées,
-sises autour de Clochegourde, autant pour l'occuper que pour démontrer
-par l'évidence des faits, à ses _fermiers à moitié_, l'excellence des
-nouvelles méthodes. Maîtresse de diriger les cultures, elle avait
-fait lentement, et avec sa persistance de femme, rebâtir deux de
-ses métairies sur le plan des fermes de l'Artois et de la Flandre.
-Il est aisé de deviner son dessein. Après l'expiration des baux à
-moitié, la comtesse voulait composer deux belles fermes de ses quatre
-métairies, et les louer en argent à des gens actifs et intelligents,
-afin de simplifier les revenus de Clochegourde. Craignant de mourir
-la première, elle tâchait de laisser au comte des revenus faciles à
-percevoir, et à ses enfants des biens qu'aucune impéritie ne pourrait
-faire péricliter. En ce moment les arbres fruitiers plantés depuis
-dix ans étaient en plein rapport. Les haies qui garantissaient les
-domaines de toute contestation future étaient poussées. Les peupliers,
-les ormes, tout était bien venu. Avec ses nouvelles acquisitions et en
-introduisant partout le nouveau système d'exploitation, la terre de
-Clochegourde, divisée en quatre grandes fermes, dont deux restaient
-à bâtir, était susceptible de rapporter seize mille francs en écus,
-à raison de quatre mille francs par chaque ferme; sans compter le
-clos de vigne, ni les deux cents arpents de bois qui les joignaient,
-ni la ferme modèle. Les chemins de ses quatre fermes pouvaient tous
-aboutir à une grande avenue qui de Clochegourde irait en droite ligne
-s'embrancher sur la route de Chinon. La distance entre cette avenue
-et Tours n'étant que de cinq lieues, les fermiers ne devaient pas lui
-manquer, surtout au moment où tout le monde parlait des améliorations
-faites par le comte, de ses succès, et de la bonification de ses
-terres. Dans chacun des deux domaines achetés, elle voulait faire jeter
-une quinzaine de mille francs pour convertir les maisons de maître en
-deux grandes fermes, afin de les mieux louer après les avoir cultivées
-pendant une année ou deux, en y envoyant pour régisseur un certain
-Martineau, le meilleur, le plus probe de ses métiviers, lequel allait
-se trouver sans place; car les baux à moitié de ses quatre métairies
-finissaient, et le moment de les réunir en deux fermes et de louer en
-argent était venu. Ses idées si simples, mais compliquées de trente
-et quelques mille francs à dépenser, étaient en ce moment l'objet de
-longues discussions entre elle et le comte; querelles affreuses, et
-dans lesquelles elle n'était soutenue que par l'intérêt de ses deux
-enfants. Cette pensée:--«Si je mourais demain, qu'adviendrait-il?» lui
-donnait des palpitations. Les âmes douces et paisibles chez lesquelles
-la colère est impossible, qui veulent faire régner autour d'elles
-leur profonde paix intérieure, savent seules combien de force est
-nécessaire pour ces luttes, quelles abondantes vagues de sang affluent
-au cœur avant d'entamer le combat, quelle lassitude s'empare de l'être
-quand après avoir lutté rien n'est obtenu. Au moment où ses enfants
-étaient moins étiolés, moins maigres, plus agiles, car la saison des
-fruits avait produit ses effets sur eux; au moment où elle les suivait
-d'un œil mouillé dans leurs jeux, en éprouvant un contentement qui
-renouvelait ses forces en lui rafraîchissant le cœur, la pauvre femme
-subissait les pointilleries injurieuses et les attaques lancinantes
-d'une âcre opposition. Le comte, effrayé de ces changements, en niait
-les avantages et la possibilité par un entêtement compacte. A des
-raisonnements concluants, il répondait par l'objection d'un enfant
-qui mettrait en question l'influence du soleil en été. La comtesse
-l'emporta. La victoire du bon sens sur la folie calma ses plaies, elle
-oublia ses blessures. Ce jour elle s'alla promener à la Cassine et à
-la Rhétorière, afin d'y décider les constructions. Le comte marchait
-seul en avant, les enfants nous séparaient, et nous étions tous deux en
-arrière suivant lentement, car elle me parlait de ce ton doux et bas
-qui faisait ressembler ses phrases à des flots menus, murmurés par la
-mer sur un sable fin.
-
-«Elle était certaine du succès, me disait-elle. Il allait s'établir
-une concurrence pour le service de Tours à Chinon, entreprise par un
-homme actif, par un messager, cousin de Manette, qui voulait avoir
-une grande ferme sur la route. Sa famille était nombreuse: le fils
-aîné conduirait les voitures, le second ferait les roulages, le père,
-placé sur la route, à La Rabelaye, une des fermes à louer et située
-au centre, pourrait veiller au relais et cultiverait bien les terres
-en les amendant avec les fumiers que lui donneraient ses écuries.
-Quant à la seconde ferme, la Baude, celle qui se trouvait à deux pas
-de Clochegourde, un de leurs quatre colons, homme probe, intelligent,
-actif et qui sentait les avantages de la nouvelle culture, offrait
-déjà de la prendre à bail. Quant à la Cassine et à la Rhétorière, ces
-terres étaient les meilleures du pays; une fois les fermes bâties et
-les cultures en pleine valeur, il suffirait de les afficher à Tours.
-En deux ans, Clochegourde vaudrait ainsi vingt-quatre mille francs
-de rente environ; la Gravelotte, cette ferme du Maine, retrouvée par
-monsieur de Mortsauf, venait d'être prise à sept mille francs pour neuf
-ans; la pension du maréchal-de-camp était de quatre mille francs; si
-ces revenus ne constituaient pas encore une fortune, ils procuraient
-une grande aisance; plus tard, d'autres améliorations lui permettraient
-peut-être d'aller un jour à Paris pour y veiller l'éducation de
-Jacques, dans deux ans, quand la santé de l'héritier présomptif serait
-affermie.»
-
-Avec quel tremblement elle prononça le mot _Paris_! J'étais au fond
-de ce projet, elle voulait se séparer le moins possible de l'ami.
-Sur ce mot je m'enflammai, je lui dis qu'elle ne me connaissait pas;
-que, sans lui en parler, j'avais comploté d'achever mon éducation en
-travaillant nuit et jour, afin d'être le précepteur de Jacques; car je
-ne supporterais pas l'idée de savoir dans son intérieur un jeune homme.
-A ces mots, elle devint sérieuse.
-
---Non, Félix, dit-elle, cela ne sera pas plus que votre prêtrise. Si
-vous avez par un seul mot atteint la mère jusqu'au fond de son cœur, la
-femme vous aime trop sincèrement pour vous laisser devenir victime de
-votre attachement. Une déconsidération sans remède serait le loyer de
-ce dévouement, et je n'y pourrais rien. Oh! non, que je ne vous sois
-funeste en rien! Vous, vicomte de Vandenesse, précepteur? Vous! dont la
-noble devise est: _Ne se vend_! Fussiez-vous un Richelieu, vous vous
-seriez à jamais barré la vie. Vous causeriez les plus grands chagrins à
-votre famille. Mon ami, vous ne savez pas ce qu'une femme comme ma mère
-sait mettre d'impertinence dans un regard protecteur, d'abaissement
-dans une parole, de mépris dans un salut.
-
---Et si vous m'aimez, que me fait le monde?
-
-Elle feignit de ne pas avoir entendu, et dit en continuant:--Quoique
-mon père soit excellent et disposé à m'accorder ce que je lui demande,
-il ne vous pardonnerait pas de vous être mal placé dans le monde et se
-refuserait à vous y protéger. Je ne voudrais pas vous voir précepteur
-du Dauphin! Acceptez la société comme elle est, ne commettez point de
-fautes dans la vie. Mon ami, cette proposition insensée de....
-
---D'amour, lui dis-je à voix basse.
-
---Non, de charité, dit-elle en retenant ses larmes, cette pensée folle
-m'éclaire sur votre caractère; votre cœur vous nuira. Je réclame, dès
-ce moment, le droit de vous apprendre certaines choses; laissez à mes
-yeux de femme le soin de voir quelquefois pour vous? Oui, du fond de
-mon Clochegourde, je veux assister, muette et ravie, à vos succès.
-Quant au précepteur, eh! bien, soyez tranquille, nous trouverons un
-bon vieil abbé, quelque ancien savant jésuite, et mon père sacrifiera
-volontiers une somme pour l'éducation de l'enfant qui doit porter son
-nom. Jacques est mon orgueil. Il a pourtant onze ans, dit-elle, après
-une pause. Mais il en est de lui comme de vous: en vous voyant, je vous
-avais donné treize ans.
-
-Nous étions arrivés à la Cassine où Jacques, Madeleine et moi nous la
-suivions comme des petits suivent leur mère; mais nous la gênions; je
-la laissai pour un moment et m'en allai dans le verger où Martineau
-l'aîné, son garde, examinait de compagnie avec Martineau cadet, le
-métivier, si les arbres devaient être ou non abattus; ils discutaient
-ce point comme s'il s'agissait de leurs propres biens. Je vis alors
-combien la comtesse était aimée. J'exprimai mon idée à un pauvre
-journalier qui, le pied sur sa bêche et le coude posé sur le manche,
-écoutait les deux docteurs en Pomologie.
-
---Ah! oui, monsieur, me répondit-il, c'est une bonne femme, et pas
-fière, comme toutes ces guenons d'Azay qui nous verraient crever comme
-des chiens plutôt que de nous céder un sou sur une toise de fossé! Le
-jour où cette femme quittera le pays, la Sainte Vierge en pleurera, et
-nous aussi. Elle sait ce qui lui est dû; mais elle connaît nos peines,
-et y a égard.
-
-Avec quel plaisir je donnai tout mon argent à cet homme!
-
-Quelques jours après, il vint un poney pour Jacques, que son
-père, excellent cavalier, voulait plier lentement aux fatigues de
-l'équitation. L'enfant eut un joli habillement de cavalier, acheté
-sur le produit des noyers. Le matin où il prit la première leçon,
-accompagné de son père, aux cris de Madeleine étonnée qui sautait sur
-le gazon autour duquel courait Jacques, ce fut pour la comtesse la
-première grande fête de sa maternité. Jacques avait une collerette
-brodée par sa mère, une petite redingote en drap bleu de ciel serrée
-par une ceinture de cuir verni, un pantalon blanc à plis et une
-toque écossaise d'où ses cheveux cendrés s'échappaient en grosses
-boucles: il était ravissant à voir. Aussi tous les gens de la maison
-se groupèrent-ils en partageant cette félicité domestique. Le jeune
-héritier souriait à sa mère en passant et se tenait sans peur. Ce
-premier acte d'homme chez cet enfant de qui la mort parut si souvent
-prochaine, l'espérance d'un bel avenir, garanti par cette promenade
-qui le lui montrait si beau, si joli, si frais, quelle délicieuse
-récompense! la joie du père, qui redevenait jeune et souriait pour la
-première fois depuis long-temps, le bonheur peint dans les yeux de tous
-les gens de la maison, le cri d'un vieux piqueur de Lenoncourt qui
-revenait de Tours, et qui, voyant la manière dont l'enfant tenait la
-bride, lui dit:--«Bravo, monsieur le vicomte!» c'en fut trop, madame de
-Mortsauf fondit en larmes. Elle, si calme dans ses douleurs, se trouva
-faible pour supporter la joie en admirant son enfant chevauchant sur
-ce sable où souvent elle l'avait pleuré par avance, en le promenant au
-soleil. En ce moment elle s'appuya sur mon bras, sans remords, et me
-dit:--Je crois n'avoir jamais souffert. Ne nous quittez pas aujourd'hui.
-
-La leçon finie, Jacques se jeta dans les bras de sa mère qui le reçut
-et le garda sur elle avec la force que prête l'excès des voluptés, et
-ce fut des baisers, des caresses sans fin. J'allai faire avec Madeleine
-deux bouquets magnifiques pour en décorer la table en l'honneur du
-cavalier. Quand nous revînmes au salon, la comtesse me dit:--Le quinze
-octobre sera certes un grand jour! Jacques a pris sa première leçon
-d'équitation, et je viens de faire le dernier point de mon meuble.
-
---Hé! bien, Blanche, dit le comte en riant, je veux vous le payer.
-
-Il lui offrit le bras, et l'amena dans la première cour où elle vit
-une calèche que son père lui donnait, et pour laquelle le comte
-avait acheté deux chevaux en Angleterre, amenés avec ceux du duc de
-Lenoncourt. Le vieux piqueur avait tout préparé dans la première cour,
-pendant la leçon. Nous entraînâmes la voiture, en allant voir le tracé
-de l'avenue qui devait mener en droite ligne de Clochegourde à la route
-de Chinon, et que les récentes acquisitions permettaient de faire à
-travers les nouveaux domaines. En revenant, la comtesse me dit d'un air
-plein de mélancolie:--Je suis trop heureuse, pour moi le bonheur est
-comme une maladie, il m'accable, et j'ai peur qu'il ne s'efface comme
-un rêve.
-
-J'aimais trop passionnément pour ne pas être jaloux, et je ne pouvais
-lui rien donner, moi! Dans ma rage, je cherchais un moyen de mourir
-pour elle. Elle me demanda quelles pensées voilaient mes yeux, je les
-lui dis naïvement, elle en fut plus touchée que de tous les présents,
-et jeta du baume dans mon cœur quand, après m'avoir emmené sur le
-perron, elle me dit à l'oreille:--Aimez-moi comme m'aimait ma tante, ne
-sera-ce pas me donner votre vie? et si je la prends ainsi, n'est-ce pas
-me faire votre obligée à toute heure?
-
---Il était temps de finir ma tapisserie, reprit-elle en rentrant dans
-le salon où je lui baisai la main comme pour renouveler mes serments.
-Vous ne savez peut-être pas, Félix, pourquoi je me suis imposé ce long
-ouvrage? Les hommes trouvent dans les occupations de leur vie des
-ressources contre les chagrins, le mouvement des affaires les distrait;
-mais nous autres femmes, nous n'avons dans l'âme aucun point d'appui
-contre nos douleurs. Afin de pouvoir sourire à mes enfants et à mon
-mari quand j'étais en proie à de tristes images, j'ai senti le besoin
-de régulariser la souffrance par un mouvement physique. J'évitais ainsi
-les atonies qui suivent les grandes dépenses de force, aussi bien que
-les éclairs de l'exaltation.
-
-L'action de lever le bras en temps égaux berçait ma pensée et
-communiquait à mon âme, où grondait l'orage, la paix du flux et du
-reflux en réglant ainsi ses émotions. Chaque point avait la confidence
-de mes secrets, comprenez-vous? Hé! bien, en faisant mon dernier
-fauteuil, je pensais trop a vous! oui, beaucoup trop, mon ami. Ce que
-vous mettez dans vos bouquets, moi je le disais à mes dessins.
-
-Le dîner fut gai. Jacques, comme tous les enfants dont on s'occupe, me
-sauta au cou, en voyant les fleurs que je lui avais cueillies en guise
-de couronne. Sa mère affecta de me bouder à cause de cette infidélité;
-le cher enfant lui offrit ce bouquet jalousé, avec quelle grâce, vous
-le savez! Le soir, nous fîmes tous trois un tric-trac, moi seul contre
-monsieur et madame de Mortsauf, et le comte fut charmant. Enfin, à la
-tombée du jour, ils me reconduisirent jusqu'au chemin de Frapesle,
-par une de ces tranquilles soirées dont les harmonies font gagner en
-profondeur aux sentiments ce qu'ils perdent en vivacité. Ce fut une
-journée unique en la vie de cette pauvre femme, un point brillant que
-vint souvent caresser son souvenir aux heures difficiles. En effet,
-les leçons d'équitation devinrent bientôt un sujet de discorde. La
-comtesse craignit avec raison les dures apostrophes du père pour le
-fils. Jacques maigrissait déjà, ses beaux yeux bleus se cernaient
-pour ne pas causer de chagrin à sa mère, il aimait mieux souffrir en
-silence. Je trouvai un remède à ses maux en lui conseillant de dire à
-son père qu'il était fatigué, quand le comte se mettrait en colère;
-mais ces palliatifs furent insuffisants: il fallut substituer le
-vieux piqueur au père, qui ne se laissa pas arracher son écolier sans
-des tiraillements. Les criailleries et les discussions revinrent; le
-comte trouva des textes à ses plaintes continuelles dans le peu de
-reconnaissance des femmes; il jeta vingt fois par jour la calèche, les
-chevaux et les livrées au nez de sa femme. Enfin il arriva l'un de ces
-événements auxquels les caractères de ce genre et les maladies de cette
-espèce aiment à se prendre: la dépense dépassa de moitié les prévisions
-à la Cassine et à la Rhétorière, où des murs et des planchers mauvais
-s'écroulèrent. Un ouvrier vient maladroitement annoncer cette nouvelle
-à monsieur de Mortsauf, au lieu de la dire à la comtesse. Ce fut
-l'objet d'une querelle commencée doucement, mais qui s'envenima par
-degrés, et où l'hypocondrie du comte, apaisée depuis quelques jours,
-demanda ses arrérages à la pauvre Henriette.
-
-Ce jour-là, j'étais parti de Frapesle à dix heures et demie, après le
-déjeuner, pour venir faire à Clochegourde un bouquet avec Madeleine.
-L'enfant m'avait apporté sur la balustrade de la terrasse les deux
-vases, et j'allais des jardins aux environs, courant après les fleurs
-d'automne, si belles, mais si rares. En revenant de ma dernière course,
-je ne vis plus mon petit lieutenant à ceinture rose, à pèlerine
-dentelée, et j'entendis des cris à Clochegourde.
-
---Le général, me dit Madeleine en pleurs, et chez elle ce mot était un
-mot de haine contre son père, le général gronde notre mère, allez donc
-la défendre.
-
-Je volai par les escaliers et j'arrivai dans le salon sans être aperçu
-ni salué par le comte ni par sa femme. En entendant les cris aigus
-du fou, j'allai fermer toutes les portes, puis je revins, j'avais vu
-Henriette aussi blanche que sa robe.
-
---Ne vous mariez jamais, Félix, me dit le comte; une femme est
-conseillée par le diable; la plus vertueuse inventerait le mal s'il
-n'existait pas, toutes sont des bêtes brutes.
-
-J'entendis alors des raisonnements sans commencement ni fin. Se
-prévalant de ses négations antérieures, monsieur de Mortsauf répéta
-les niaiseries des paysans qui se refusaient aux nouvelles méthodes.
-Il prétendit que s'il avait dirigé Clochegourde, il serait deux fois
-plus riche qu'il ne l'était. En formulant ses blasphèmes violemment
-et injurieusement, il jurait, il sautait d'un meuble à l'autre,
-il les déplaçait et les cognait; puis au milieu d'une phrase il
-s'interrompait pour parler de sa moelle qui le brûlait, ou de sa
-cervelle qui s'échappait à flots, comme son argent. Sa femme le
-ruinait. Le malheureux, des trente et quelques mille livres de rentes
-qu'il possédait, elle lui en avait apporté déjà plus de vingt. Les
-biens du duc et ceux de la duchesse valaient plus de cinquante mille
-francs de rente, réservés à Jacques. La comtesse souriait superbement
-et regardait le ciel.
-
---Oui, s'écria-t-il, Blanche, vous êtes mon bourreau, vous
-m'assassinez; je vous pèse; tu veux te débarrasser de moi, tu es un
-monstre d'hypocrisie. Elle rit! Savez-vous pourquoi elle rit, Félix?
-
-Je gardai le silence et baissai la tête.
-
---Cette femme, reprit-il en faisant la réponse à sa demande, elle me
-sèvre de tout bonheur, elle est autant à moi qu'à vous, et prétend
-être ma femme! Elle porte mon nom et ne remplit aucun des devoirs que
-les lois divines et humaines lui imposent, elle ment ainsi aux hommes
-et à Dieu. Elle m'excède de courses et me lasse pour que je la laisse
-seule; je lui déplais, elle me hait, et met tout son art à rester jeune
-fille; elle me rend fou par les privations qu'elle me cause, car tout
-se porte alors à ma pauvre tête; elle me tue à petit feu, et se croit
-une sainte, ça communie tous les mois.
-
-La comtesse pleurait en ce moment à chaudes larmes, humiliée
-par l'abaissement de cet homme auquel elle disait pour toute
-réponse:--Monsieur! monsieur! monsieur!
-
-Quoique les paroles du comte m'eussent fait rougir pour lui comme pour
-Henriette, elles me remuèrent violemment le cœur, car elles répondaient
-aux sentiments de chasteté, de délicatesse qui sont pour ainsi dire
-l'étoffe des premières amours.
-
---Elle est vierge à mes dépens, disait le comte.
-
-A ce mot, la comtesse s'écria:--Monsieur!
-
---Qu'est-ce que c'est, dit-il, que votre monsieur impérieux? ne suis-je
-pas le maître? faut-il enfin vous l'apprendre?
-
-Il s'avança sur elle en lui présentant sa tête de loup blanc devenue
-hideuse, car ses yeux jaunes eurent une expression qui le fit
-ressembler à une bête affamée sortant d'un bois. Henriette se coula
-de son fauteuil à terre pour recevoir le coup qui n'arriva pas; elle
-s'était étendue sur le parquet en perdant connaissance, toute brisée.
-Le comte fut comme un meurtrier qui sent jaillir à son visage le sang
-de sa victime, il resta tout hébété. Je pris la pauvre femme dans mes
-bras, le comte me la laissa prendre comme s'il se fût trouvé indigne de
-la porter; mais il alla devant moi pour m'ouvrir la porte de la chambre
-contiguë au salon, chambre sacrée où je n'étais jamais entré. Je mis la
-comtesse debout, et la tins un moment dans un bras, en passant l'autre
-autour de sa taille, pendant que monsieur de Mortsauf ôtait la fausse
-couverture, l'édredon, l'appareil du lit; puis, nous la soulevâmes et
-l'étendîmes tout habillée. En revenant à elle, Henriette nous pria
-par un geste de détacher sa ceinture; monsieur de Mortsauf trouva des
-ciseaux et coupa tout, je lui fis respirer des sels, elle ouvrit les
-yeux. Le comte s'en alla, plus honteux que chagrin. Deux heures se
-passèrent en un silence profond. Henriette avait sa main dans la mienne
-et me la pressait sans pouvoir parler. De temps en temps elle levait
-les yeux pour me dire par un regard qu'elle voulait demeurer calme et
-sans bruit; puis il y eut un moment de trêve où elle se releva sur son
-coude, et me dit à l'oreille:--Le malheureux! si vous saviez...
-
-Elle se remit la tête sur l'oreiller. Le souvenir de ses peines passées
-joint à ses douleurs actuelles lui rendit des convulsions nerveuses
-que je n'avais calmées que par le magnétisme de l'amour; effet qui
-m'était encore inconnu, mais dont j'usai par instinct. Je la maintins
-avec une force tendrement adoucie; et pendant cette dernière crise,
-elle me jeta des regards qui me firent pleurer. Quand ces mouvements
-nerveux cessèrent, je rétablis ses cheveux en désordre, que je maniai
-pour la seule et unique fois de ma vie; puis je repris encore sa main
-et contemplai long-temps cette chambre à la fois brune et grise, ce
-lit simple à rideaux de perse, cette table couverte d'une toilette
-parée à la mode ancienne, ce canapé mesquin à matelas piqué. Que de
-poésie dans ce lieu! Quel abandon du luxe pour sa personne! son luxe
-était la plus exquise propreté. Noble cellule de religieuse mariée
-pleine de résignation sainte, où le seul ornement était le crucifix de
-son lit, au-dessus duquel se voyait le portrait de sa tante; puis, de
-chaque côté du bénitier, ses deux enfants dessinés par elle au crayon,
-et leurs cheveux du temps où ils étaient petits. Quelle retraite pour
-une femme de qui l'apparition dans le grand monde eût fait pâlir les
-plus belles! Tel était le boudoir où pleurait toujours la fille d'une
-illustre famille, inondée en ce moment d'amertume et se refusant à
-l'amour qui l'aurait consolée. Malheur secret, irréparable! Et des
-larmes chez la victime pour le bourreau, et des larmes chez le bourreau
-pour la victime. Quand les enfants et la femme de chambre entrèrent,
-je sortis. Le comte m'attendait, il m'admettait déjà comme un pouvoir
-médiateur entre sa femme et lui; et il me saisit par les mains en me
-criant:--Restez, restez, Félix!
-
---Malheureusement, lui dis-je, monsieur de Chessel a du monde, il ne
-serait pas convenable que ses convives cherchassent les motifs de mon
-absence; mais après le dîner je reviendrai.
-
-Il sortit avec moi, me reconduisit jusqu'à la porte d'en bas sans me
-dire un mot; puis il m'accompagna jusqu'à Frapesle, sans savoir ce
-qu'il faisait. Enfin, là je lui dis:--Au nom du ciel, monsieur le
-comte, laissez-lui diriger votre maison, si cela peut lui plaire, et ne
-la tourmentez plus.
-
---Je n'ai pas long-temps à vivre, me dit-il d'un air sérieux; elle ne
-souffrira pas long-temps par moi, je sens que ma tête éclate.
-
-Et il me quitta dans un accès d'égoïsme involontaire. Après le dîner,
-je revins savoir des nouvelles de madame de Mortsauf, que je trouvai
-déjà mieux. Si telles étaient, pour elle, les joies du mariage, si
-de semblables scènes se renouvelaient souvent, comment pouvait-elle
-vivre? Quel lent assassinat impuni! Pendant cette soirée, je compris
-par quelles tortures inouïes le comte énervait sa femme. Devant quel
-tribunal apporter de tels litiges? Ces réflexions m'hébétaient, je ne
-pus rien dire à Henriette; mais je passai la nuit à lui écrire. Des
-trois ou quatre lettres que je fis, il m'est resté ce commencement dont
-je ne fus pas content; mais s'il me parut ne rien exprimer, ou trop
-parler de moi quand je ne devais m'occuper que d'elle, il vous dira
-dans quel état était mon âme.
-
-
- «A MADAME DE MORTSAUF.
-
- »Combien de choses n'avais-je pas à vous dire en arrivant,
- auxquelles je pensais pendant le chemin et que j'oublie en vous
- voyant! Oui, dès que je vous vois, chère Henriette, je ne trouve
- plus mes paroles en harmonie avec les reflets de votre âme qui
- grandissent votre beauté; puis j'éprouve près de vous un bonheur
- tellement infini, que le sentiment actuel efface les sentiments
- de la vie antérieure. Chaque fois, je nais à une vie plus étendue
- et suis comme le voyageur qui, en montant quelque grand rocher,
- découvre à chaque pas un nouvel horizon. A chaque nouvelle
- conversation, n'ajoutai-je pas à mes immenses trésors un nouveau
- trésor? Là, je crois, est le secret des longs, des inépuisables
- attachements. Je ne puis donc vous parler de vous que loin de
- vous. En votre présence, je suis trop ébloui pour voir, trop
- heureux pour interroger mon bonheur, trop plein de vous pour être
- moi, trop éloquent par vous pour parler, trop ardent à saisir
- le moment présent pour me souvenir du passé. Sachez bien cette
- constante ivresse pour m'en pardonner les erreurs. Près de vous,
- je ne puis que sentir. Néanmoins j'oserai vous dire, ma chère
- Henriette, que jamais, dans les nombreuses joies que vous avez
- faites, je n'ai ressenti de félicités semblables aux délices qui
- remplirent mon âme hier quand, après cette tempête horrible où
- vous avez lutté contre le mal avec un courage surhumain, vous
- êtes revenue à moi seul, au milieu du demi-jour de votre chambre,
- où cette malheureuse scène m'a conduit. Moi seul ai su de quelles
- lueurs peut briller une femme quand elle arrive des portes de
- la mort aux portes de la vie, et que l'aurore d'une renaissance
- vient nuancer son front. Combien votre voix était harmonieuse!
- Combien les mots, même les vôtres, me semblaient petits alors que
- dans le son de votre voix adorée reparaissaient les ressentiments
- vagues d'une douleur passée, mêlés aux consolations divines
- par lesquelles vous m'avez enfin rassuré, en me donnant ainsi
- vos premières pensées. Je vous connaissais brillant de toutes
- les splendeurs humaines; mais hier j'ai entrevu une nouvelle
- Henriette qui serait à moi si Dieu le voulait. Hier j'ai entrevu
- je ne sais quel être dégagé des entraves corporelles qui nous
- empêchent de secouer les feux de l'âme. Tu étais bien belle dans
- ton abattement, bien majestueuse dans ta faiblesse. Hier j'ai
- trouvé quelque chose de plus beau que ta beauté, quelque chose
- de plus doux que ta voix; des lumières plus étincelantes que ne
- l'est la lumière de tes yeux, des parfums pour lesquels il n'est
- point de mots; hier ton âme a été visible et palpable. Ah! j'ai
- bien souffert de n'avoir pu t'ouvrir mon cœur pour t'y faire
- revivre. Enfin, hier, j'ai quitté la terreur respectueuse que tu
- m'inspires, cette défaillance ne nous avait-elle pas rapprochés?
- Alors j'ai su ce que c'était que respirer en respirant avec toi,
- quand la crise le permit d'aspirer notre air. Combien de prières
- élevées au ciel en un moment! Si je n'ai pas expiré en traversant
- les espaces que j'ai franchis pour aller demander à Dieu de te
- laisser encore à moi, l'on ne meurt ni de joie ni de douleur. Ce
- moment m'a laissé des souvenirs ensevelis dans mon âme et qui ne
- reparaîtront jamais à sa surface sans que mes yeux se mouillent
- de pleurs; chaque joie en augmentera le sillon, chaque douleur
- les fera plus profonds. Oui, les craintes dont mon âme fut agitée
- hier seront un terme de comparaison pour toutes mes douleurs à
- venir, comme les joies que tu m'as prodiguées, chère éternelle
- pensée de ma vie! domineront toutes les joies que la main de Dieu
- daignera m'épancher. Tu m'as fait comprendre l'amour divin, cet
- amour sûr qui, plein de sa force et de sa durée, ne connaît ni
- soupçons ni jalousies.»
-
-
-Une mélancolie profonde me rongeait l'âme, le spectacle de cette vie
-intérieure était navrant pour un cœur jeune et neuf aux émotions
-sociales; trouver cet abîme à l'entrée du monde, un abîme sans fond,
-une mer morte. Cet horrible concert d'infortunes me suggéra des pensées
-infinies, et j'eus à mon premier pas dans la vie sociale une immense
-mesure à laquelle les autres scènes rapportées ne pouvaient plus être
-que petites. Ma tristesse fit juger à monsieur et madame de Chessel que
-mes amours étaient malheureuses, et j'eus le bonheur de ne nuire en
-rien à ma grande Henriette par ma passion.
-
-Le lendemain, quand j'entrai dans le salon, elle y était seule; elle me
-contempla pendant un instant en me tendant la main, et me dit:--L'ami
-sera donc toujours trop tendre? Ses yeux devinrent humides, elle se
-leva, puis me dit avec un ton de supplication désespérée:--Ne m'écrivez
-plus ainsi!
-
-Monsieur de Mortsauf était prévenant. La comtesse avait repris son
-courage et son front serein; mais son teint trahissait ses souffrances
-de la veille, qui étaient calmées sans être éteintes. Elle me dit le
-soir, en nous promenant dans les feuilles sèches de l'automne qui
-résonnaient sous nos pas:--La douleur est infinie, la joie a des
-limites. Mot qui révélait ses souffrances, par la comparaison qu'elle
-en faisait avec ses félicités fugitives.
-
---Ne médisez pas de la vie, lui dis-je: vous ignorez l'amour, et il a
-des voluptés qui rayonnent jusque dans les cieux.
-
---Taisez-vous, dit-elle, je n'en veux rien connaître. Le Groënlandais
-mourrait en Italie! Je suis calme et heureuse près de vous, je puis
-vous dire toutes mes pensées; ne détruisez pas ma confiance. Pourquoi
-n'auriez-vous pas la vertu du prêtre et le charme de l'homme libre?
-
---Vous feriez avaler des coupes de ciguë, lui dis-je en lui mettant la
-main sur mon cœur qui battait à coups pressés.
-
---Encore! s'écria-t-elle en retirant sa main comme si elle eût ressenti
-quelque vive douleur. Voulez-vous donc m'ôter le triste plaisir de
-faire étancher le sang de mes blessures par une main amie? N'ajoutez
-pas à mes souffrances, vous ne les savez pas toutes! les plus secrètes
-sont les plus difficiles à dévorer. Si vous étiez femme, vous
-comprendriez en quelle mélancolie mêlée de dégoût tombe une âme fière,
-alors qu'elle se voit l'objet d'attentions qui ne réparent rien et avec
-lesquelles _on_ croit tout réparer. Pendant quelques jours je vais être
-courtisée, _on_ va vouloir se faire pardonner le tort que l'_on_ s'est
-donné. Je pourrais alors obtenir un assentiment aux volontés les plus
-déraisonnables. Je suis humiliée par cet abaissement, par ces caresses
-qui cessent le jour où l'_on_ croit que j'ai tout oublié. Ne devoir la
-bonne grâce de son maître qu'à ses fautes...
-
---A ses crimes, dis-je vivement.
-
---N'est-ce pas une affreuse condition d'existence? dit-elle en me
-jetant un triste sourire. Puis, je ne sais pas user de ce pouvoir
-passager. En ce moment, je ressemble aux chevaliers qui ne portaient
-pas de coup à leur adversaire tombé. Voir à terre celui que nous devons
-honorer, le relever pour en recevoir de nouveaux coups, souffrir de sa
-chute plus qu'il n'en souffre lui-même, et se trouver déshonorée si
-l'on profite d'une passagère influence, même dans un but d'utilité;
-dépenser sa force, épuiser les trésors de l'âme en ces luttes sans
-noblesse, ne régner qu'au moment où l'on reçoit de mortelles blessures!
-Mieux vaut la mort. Si je n'avais pas d'enfants, je me laisserais
-aller au courant de cette vie; mais, sans mon courage inconnu, que
-deviendraient-ils? je dois vivre pour eux, quelque douloureuse que soit
-la vie. Vous me parlez d'amour?... eh! mon ami, songez donc en quel
-enfer je tomberais si je donnais à cet être sans pitié, comme le sont
-tous les gens faibles, le droit de me mépriser? Je ne supporterais
-pas un soupçon! La pureté de ma conduite fait ma force. La vertu,
-cher enfant, a des eaux saintes où l'on se retrempe et d'où l'on sort
-renouvelé à l'amour de Dieu!
-
---Écoutez, chère Henriette, je n'ai plus qu'une semaine à demeurer ici,
-je veux que...
-
---Ah! vous nous quittez... dit-elle en m'interrompant.
-
---Mais ne dois-je pas savoir ce que mon père décidera de moi? Voici
-bientôt trois mois...
-
---Je n'ai pas compté les jours, me répondit-elle avec l'abandon de la
-femme émue. Elle se recueillit et me dit:--Marchons, allons à Frapesle.
-
-Elle appela le comte, ses enfants, demanda son châle; puis, quand tout
-fut prêt, elle si lente, si calme, eut une activité de Parisienne,
-et nous partîmes en troupe pour aller à Frapesle y faire une visite
-que la comtesse ne devait pas. Elle s'efforça de parler à madame de
-Chessel, qui heureusement fut très-prolixe dans ses réponses. Le comte
-et monsieur de Chessel s'entretinrent de leurs affaires. J'avais peur
-que monsieur de Mortsauf ne vantât sa voiture et son attelage, mais il
-fut d'un goût parfait; son voisin le questionna sur les travaux qu'il
-entreprenait à la Cassine et à la Rhétorière. En entendant la demande,
-je regardai le comte en croyant qu'il s'abstiendrait d'un sujet de
-conversation si fatal en souvenirs, si cruellement amer pour lui; mais
-il prouva combien il était urgent d'améliorer l'état de l'agriculture
-dans le canton, de bâtir de belles fermes dont les locaux fussent sains
-et salubres; enfin, il s'attribua glorieusement les idées de sa femme.
-Je contemplai la comtesse en rougissant. Ce manque de délicatesse chez
-un homme qui dans certaines occasions en montrait tant, cet oubli de la
-scène mortelle, cette adoption des idées contre lesquelles il s'était
-si violemment élevé, cette croyance en soi me pétrifiaient.
-
-
-Quand monsieur de Chessel lui dit:--Croyez-vous pouvoir retrouver vos
-dépenses?
-
---Au delà! fit-il avec un geste affirmatif.
-
-De semblables crises ne s'expliquaient que par le mot _démence_.
-Henriette, la céleste créature, était radieuse. Le comte ne
-paraissait-il pas homme de sens, bon administrateur, excellent
-agronome? elle caressait avec ravissement les cheveux de Jacques,
-heureuse pour elle, heureuse pour son fils! Quel comique horrible,
-quel drame railleur! j'en fus épouvanté. Plus tard, quand le rideau
-de la scène sociale se releva pour moi, combien de Mortsauf n'ai-je
-pas vus, moins les éclairs de loyauté, moins la religion de celui-ci!
-Quelle singulière et mordante puissance est celle qui perpétuellement
-jette au fou un ange, à l'homme d'amour sincère et poétique une femme
-mauvaise, au petit la grande, et à ce magot une belle et sublime
-créature; à la noble Juana de Mancini le capitaine Diard, de qui vous
-avez su l'histoire à Bordeaux; à madame de Beauséant un d'Ajuda, à
-madame d'Aiglemont son mari, au marquis d'Espard sa femme? J'ai cherché
-long-temps le sens de cette énigme, je vous l'avoue. J'ai fouillé bien
-des mystères, j'ai découvert la raison de plusieurs lois naturelles,
-le sens de quelques hiéroglyphes divins; de celui-ci, je ne sais rien,
-je l'étudie toujours comme une figure du casse-tête indien dont les
-brames se sont réservé la construction symbolique. Ici le génie du mal
-est trop visiblement le maître, et je n'ose accuser Dieu. Malheur sans
-remède, qui donc s'amuse à vous tisser? Henriette et son Philosophe
-Inconnu auraient-ils donc raison? leur mysticisme contiendrait-il le
-sens général de l'humanité?
-
-Les derniers jours que je passai dans ce pays furent ceux de l'automne
-effeuillée, jours obscurcis de nuages qui parfois cachèrent le ciel
-de la Touraine, toujours si pur et si chaud dans cette belle saison.
-La veille de mon départ, madame de Mortsauf m'emmena sur la terrasse,
-avant le dîner.
-
---Mon cher Félix, me dit-elle après un tour fait en silence sous les
-arbres dépouillés, vous allez entrer dans le monde, et je veux vous
-y accompagner en pensée. Ceux qui ont beaucoup souffert ont beaucoup
-vécu; ne croyez pas que les âmes solitaires ne sachent rien de ce
-monde, elles le jugent. Si je dois vivre par mon ami, je ne veux
-être mal à l'aise ni dans son cœur ni dans sa conscience; au fort du
-combat il est bien difficile de se souvenir de toutes les règles,
-permettez-moi de vous donner quelques enseignements de mère à fils.
-Le jour de votre départ je vous remettrai, cher enfant! une longue
-lettre où vous trouverez mes pensées de femme sur le monde, sur
-les hommes, sur la manière d'aborder les difficultés dans ce grand
-remuement d'intérêts; promettez-moi de ne la lire qu'à Paris? Ma prière
-est l'expression d'une de ces fantaisies de sentiment qui sont notre
-secret à nous autres femmes; je ne crois pas qu'il soit impossible
-de la comprendre, mais peut-être serions-nous chagrines de la savoir
-comprise; laissez-moi ces petits sentiers où la femme aime à se
-promener seule.
-
---Je vous le promets, lui dis-je en lui baisant les mains.
-
---Ah! dit-elle, j'ai encore un serment à vous demander; mais
-engagez-vous d'avance à le souscrire.
-
---Oh! oui, lui dis-je en croyant qu'il allait être question de fidélité.
-
---Il ne s'agit pas de moi, reprit-elle en souriant avec amertume.
-Félix, ne jouez jamais dans quelque salon que ce puisse être; je
-n'excepte celui de personne.
-
---Je ne jouerai jamais, lui répondis-je.
-
---Bien, dit-elle. Je vous ai trouvé un meilleur usage du temps que vous
-dissiperiez au jeu; vous verrez que là où les autres doivent perdre tôt
-ou tard, vous gagnerez toujours.
-
---Comment?
-
---La lettre vous le dira, répondit-elle d'un air enjoué qui ôtait à ses
-recommandations le caractère sérieux dont sont accompagnées celles des
-grands-parents.
-
-La comtesse me parla pendant une heure environ et me prouva la
-profondeur de son affection en me révélant avec quel soin elle m'avait
-étudié pendant ces trois derniers mois; elle entra dans les derniers
-replis de mon cœur, en tâchant d'y appliquer le sien; son accent était
-varié, convaincant, ses paroles tombaient d'une lèvre maternelle, et
-montraient autant par le ton que par la substance combien les liens
-nous attachaient déjà l'un à l'autre.
-
---Si vous saviez, dit-elle en finissant, avec quelles anxiétés je vous
-suivrai dans votre route, quelle joie si vous allez droit, quels pleurs
-si vous vous heurtez à des angles! Croyez-moi, mon affection est sans
-égale; elle est à la fois involontaire et choisie. Ah! je voudrais vous
-voir heureux, puissant, considéré, vous qui serez pour moi comme un
-rêve animé.
-
-Elle me fit pleurer. Elle était à la fois douce et terrible; son
-sentiment se mettait trop audacieusement à découvert, il était trop
-pur pour permettre le moindre espoir au jeune homme altéré de plaisir.
-En retour de ma chair laissée en lambeaux dans son cœur, elle me
-versait des lueurs incessantes et incorruptibles de ce divin amour qui
-ne satisfaisait que l'âme. Elle montait à des hauteurs où les ailes
-diaprées de l'amour qui me fit dévorer ses épaules ne pouvaient me
-porter; pour arriver près d'elle, un homme devait avoir conquis les
-ailes blanches du séraphin.
-
---En toutes choses, lui dis-je, je penserai: Que dirait mon Henriette?
-
---Bien, je veux être l'étoile et le sanctuaire, dit-elle en faisant
-allusion aux rêves de mon enfance, et cherchant à m'en offrir la
-réalisation pour tromper mes désirs.
-
---Vous serez ma religion et ma lumière, vous serez tout, m'écriai-je.
-
---Non, répondit-elle, je ne puis être la source de vos plaisirs.
-
-Elle soupira, et me jeta le sourire des peines secrètes, ce sourire
-de l'esclave un moment révolté. Dès ce jour, elle fut non pas la
-bien-aimée, mais la plus aimée; elle ne fut pas dans mon cœur comme
-une femme qui veut une place, qui s'y grave par le dévouement ou par
-l'excès du plaisir; non, elle eut tout le cœur, et fut quelque chose
-de nécessaire au jeu des muscles; elle devint ce qu'était la Béatrix
-du poète florentin, la Laure sans tache du poète vénitien, la mère
-des grandes pensées, la cause inconnue des résolutions qui sauvent,
-le soutien de l'avenir, la lumière qui brille dans l'obscurité comme
-le lys dans les feuillages sombres. Oui, elle dicta ces hautes
-déterminations qui coupent la part au feu, qui restituent la chose en
-péril; elle m'a donné cette constance à la Coligny pour vaincre les
-vainqueurs, pour renaître de la défaite, pour lasser les plus forts
-lutteurs.
-
-Le lendemain, après avoir déjeuné à Frapesle et fait mes adieux à
-mes hôtes si complaisants à l'égoïsme de mon amour, je me rendis à
-Clochegourde. Monsieur et madame de Mortsauf avaient projeté de me
-reconduire à Tours, d'où je devais partir dans la nuit pour Paris.
-Pendant ce chemin la comtesse fut affectueusement muette, elle
-prétendit d'abord avoir la migraine; puis elle rougit de ce mensonge
-et le pallia soudain en disant qu'elle ne me voyait point partir
-sans regret. Le comte m'invita à venir chez lui, quand en l'absence
-des Chessel j'aurais l'envie de voir la vallée de l'Indre. Nous nous
-séparâmes héroïquement, sans larmes apparentes; mais, comme quelques
-enfants maladifs, Jacques eut un mouvement de sensibilité qui lui fit
-répandre quelques larmes, tandis que Madeleine, déjà femme, serrait la
-main de sa mère.
-
---Cher petit! dit la comtesse en baisant Jacques avec passion.
-
-Quand je me trouvai seul à Tours, il me prit après le dîner une de ces
-rages inexpliquées que l'on n'éprouve qu'au jeune âge. Je louai un
-cheval et franchis en cinq quarts d'heure la distance entre Tours et
-Pont-de-Ruan. Là, honteux de montrer ma folie, je courus à pied dans le
-chemin, et j'arrivai comme un espion, à pas de loup, sous la terrasse.
-La comtesse n'y était pas, j'imaginai qu'elle souffrait; j'avais gardé
-la clef de la petite porte, j'entrai; elle descendait en ce moment le
-perron avec ses deux enfants pour venir respirer, triste et lente, la
-douce mélancolie empreinte sur ce paysage, au coucher du soleil.
-
---Ma mère, voilà Félix, dit Madeleine.
-
---Oui, moi, lui dis-je à l'oreille. Je me suis demandé pourquoi j'étais
-à Tours, quand il m'était encore facile de vous voir. Pourquoi ne pas
-accomplir un désir que dans huit jours je ne pourrai plus réaliser?
-
---Il ne nous quitte pas, ma mère, cria Jacques en sautant à plusieurs
-reprises.
-
---Tais-toi donc, dit Madeleine, tu vas attirer ici le général.
-
---Ceci n'est pas sage, reprit-elle, quelle folie!
-
-Cette consonnance dite dans les larmes par sa voix, quel paiement de ce
-qu'on devrait appeler les calculs usuraires de l'amour!
-
---J'avais oublié de vous rendre cette clef, lui dis-je en souriant.
-
---Vous ne reviendrez donc plus? dit-elle.
-
---Est-ce que nous nous quittons? demandai-je en lui jetant un regard
-qui lui fit abaisser ses paupières pour voiler sa muette réponse.
-
-Je partis après quelques moments passés dans une de ces heureuses
-stupeurs des âmes arrivées là où finit l'exaltation et où commence la
-folle extase. Je m'en allai d'un pas lent, en me retournant sans cesse.
-Quand au sommet du plateau je contemplai la vallée une dernière fois,
-je fus saisi du contraste qu'elle m'offrit en la comparant à ce qu'elle
-était quand j'y vins: ne verdoyait-elle pas, ne flambait-elle pas
-alors comme flambaient, comme verdoyaient mes désirs et mes espérances?
-Initié maintenant aux sombres et mélancoliques mystères d'une famille,
-partageant les angoisses d'une Niobé chrétienne, triste comme elle,
-l'âme rembrunie, je trouvais en ce moment la vallée au ton de mes
-idées. En ce moment les champs étaient dépouillés, les feuilles des
-peupliers tombaient, et celles qui restaient avaient la couleur de
-la rouille; les pampres étaient brûlés, la cime des bois offrait les
-teintes graves de cette couleur _tannée_ que jadis les rois adoptaient
-pour leur costume et qui cachait la pourpre du pouvoir sous le brun
-des chagrins. Toujours en harmonie avec mes pensées, la vallée où se
-mouraient les rayons jaunes d'un soleil tiède, me présentait encore une
-vivante image de mon âme. Quitter une femme aimée est une situation
-horrible ou simple, selon les natures; moi je me trouvai soudain comme
-dans un pays étranger dont j'ignorais la langue; je ne pouvais me
-prendre à rien, en voyant des choses auxquelles je ne sentais plus mon
-âme attachée. Alors l'étendue de mon amour se déploya, et ma chère
-Henriette s'éleva de toute sa hauteur dans ce désert où je ne vécus
-que par son souvenir. Elle fut une figure si religieusement adorée
-que je résolus de rester sans souillure en présence de ma divinité
-secrète, et me revêtis idéalement de la robe blanche des lévites,
-imitant ainsi Pétrarque qui ne se présenta jamais devant Laure de Noves
-qu'entièrement habillé de blanc. Avec quelle impatience j'attendis
-la première nuit où, de retour chez mon père, je pourrais lire cette
-lettre que je touchais durant le voyage comme un avare tâte une somme
-en billets qu'il est forcé de porter sur lui. Pendant la nuit je
-baisais le papier sur lequel Henriette avait manifesté ses volontés,
-où je devais reprendre les mystérieuses effluves échappées de sa main,
-d'où les accentuations de sa voix s'élanceraient dans mon entendement
-recueilli. Je n'ai jamais lu ses lettres que comme je lus la première,
-au lit et au milieu d'un silence absolu; je ne sais pas comment on peut
-lire autrement des lettres écrites par une personne aimée; cependant
-il est des hommes indignes d'être aimés qui mêlent la lecture de ces
-lettres aux préoccupations du jour, la quittent et la reprennent avec
-une odieuse tranquillité. Voici, Natalie, l'adorable voix qui tout à
-coup retentit dans le silence de la nuit, voici la sublime figure qui
-se dressa pour me montrer du doigt le vrai chemin dans le carrefour où
-j'étais arrivé.
-
-
- «Quel bonheur, mon ami, d'avoir à rassembler les éléments
- épars de mon expérience pour vous la transmettre et vous en
- armer contre les dangers du monde à travers lequel vous devrez
- vous conduire habilement! J'ai ressenti les plaisirs permis de
- l'affection maternelle, en m'occupant de vous durant quelques
- nuits. Pendant que j'écrivais ceci, phrase à phrase, en me
- transportant par avance dans la vie que vous mènerez, j'allais
- parfois à ma fenêtre. En voyant de là les tours de Frapesle
- éclairées par la lune, souvent je me disais: «Il dort, et je
- veille pour lui!» Sensations charmantes qui m'ont rappelé les
- premiers bonheurs de ma vie, alors que je contemplais Jacques
- endormi dans son berceau, en attendant son réveil pour lui
- donner mon lait. N'êtes-vous pas un homme-enfant de qui l'âme
- doit être réconfortée par quelques préceptes dont vous n'avez
- pu vous nourrir dans ces affreux colléges où vous avez tant
- souffert; mais que, nous autres femmes, avons le privilége de
- vous présenter! Ces riens influent sur vos succès, ils les
- préparent et les consolident. Ne sera-ce pas une maternité
- spirituelle que cet engendrement du système auquel un homme doit
- rapporter les actions de sa vie, une maternité bien comprise par
- l'enfant? Cher Félix, laissez-moi, quand même je commettrais ici
- quelques erreurs, imprimer à notre amitié le désintéressement
- qui la sanctifiera: vous livrer au monde, n'est-ce pas renoncer
- à vous? mais je vous aime assez pour sacrifier mes jouissances
- à votre bel avenir. Depuis bientôt quatre mois vous m'avez fait
- étrangement réfléchir aux lois et aux mœurs qui régissent notre
- époque. Les conversations que j'ai eues avec ma tante, et dont
- le sens vous appartient, à vous qui la remplacez! les événements
- de sa vie que monsieur de Mortsauf m'a racontés; les paroles de
- mon père à qui la cour fut si familière; les plus grandes comme
- les plus petites circonstances, tout a surgi dans ma mémoire
- au profit de mon enfant adoptif que je vois près de se lancer
- au milieu des hommes, presque seul; près de se diriger sans
- conseil dans un pays où plusieurs périssent par leurs bonnes
- qualités étourdiment déployées, où certains réussissent par leurs
- mauvaises bien employées.
-
- «Avant tout, méditez l'expression concise de mon opinion sur
- la société considérée dans son ensemble, car avec vous peu de
- paroles suffisent. J'ignore si les sociétés sont d'origine divine
- ou si elles sont inventées par l'homme, j'ignore également en
- quel sens elles se meuvent; ce qui me semble certain, est leur
- existence; dès que vous les acceptez au lieu de vivre à l'écart,
- vous devez en tenir les conditions constitutives pour bonnes;
- entre elles et vous, demain il se signera comme un contrat. La
- société d'aujourd'hui se sert-elle plus de l'homme qu'elle ne lui
- profite? je le crois; mais que l'homme y trouve plus de charges
- que de bénéfices, ou qu'il achète trop chèrement les avantages
- qu'il en recueille, ces questions regardent le législateur et non
- l'individu. Selon moi, vous devez donc obéir en toute chose à la
- loi générale, sans la discuter, qu'elle blesse ou flatte votre
- intérêt. Quelque simple que puisse vous paraître ce principe, il
- est difficile en ses applications; il est comme une sève qui doit
- s'infiltrer dans les moindres tuyaux capillaires pour vivifier
- l'arbre, lui conserver sa verdure, développer ses fleurs, et
- bonifier ses fruits si magnifiquement qu'il excite une admiration
- générale. Cher, les lois ne sont pas toutes écrites dans un
- livre, les mœurs aussi créent des lois, les plus importantes sont
- les moins connues; il n'est ni professeurs, ni traités, ni école
- pour ce droit qui régit vos actions, vos discours, votre vie
- extérieure, la manière de vous présenter au monde ou d'aborder
- la fortune. Faillir à ces lois secrètes, c'est rester au fond
- de l'état social au lieu de le dominer. Quand même cette lettre
- ferait de fréquents pléonasmes avec vos pensées, laissez-moi donc
- vous confier ma politique de femme.
-
- «Expliquer la société par la théorie du bonheur individuel pris
- avec adresse aux dépens de tous, est une doctrine fatale dont les
- déductions sévères amènent l'homme à croire que tout ce qu'il
- s'attribue secrètement sans que la loi, le monde ou l'individu
- s'aperçoivent d'une lésion, est bien ou dûment acquis. D'après
- cette charte, le voleur habile est absous, la femme qui manque à
- ses devoirs sans qu'on en sache rien est heureuse et sage; tuez
- un homme sans que la justice en ait une seule preuve, si vous
- conquérez ainsi quelque diadème à la Macbeth, vous avez bien agi;
- votre intérêt devient une loi suprême, la question consiste à
- tourner, sans témoins ni preuves, les difficultés que les mœurs
- et les lois mettent entre vous et vos satisfactions. A qui voit
- ainsi la société, le problème que constitue une fortune à faire,
- mon ami, se réduit à jouer une partie dont les enjeux sont un
- million ou le bagne, une position politique ou le déshonneur.
- Encore le tapis vert n'a-t-il pas assez de drap pour tous les
- joueurs, et faut-il une sorte de génie pour combiner un coup.
- Je ne vous parle ni de croyances religieuses, ni de sentiments;
- il s'agit ici des rouages d'une machine d'or et de fer, et de
- ses résultats immédiats dont s'occupent les hommes. Cher enfant
- de mon cœur, si vous partagez mon horreur envers cette théorie
- des criminels, la société ne s'expliquera donc à vos yeux que
- comme elle s'explique dans tout entendement sain, par la théorie
- des devoirs. Oui, vous vous devez les uns aux autres sous mille
- formes diverses. Selon moi, le duc et pair se doit bien plus à
- l'artisan ou au pauvre, que le pauvre et l'artisan ne se doivent
- au duc et pair. Les obligations contractées s'accroissent en
- raison des bénéfices que la société présente à l'homme, d'après
- ce principe, vrai en commerce comme en politique, que la gravité
- des soins est partout en raison de l'étendue des profits. Chacun
- paie sa dette à sa manière. Quand notre pauvre homme de la
- Rhétorière vient se coucher fatigué de ses labours, croyez-vous
- qu'il n'ait pas rempli des devoirs; il a certes mieux accompli
- les siens que beaucoup de gens haut placés. En considérant ainsi
- la société dans laquelle vous voudrez une place en harmonie avec
- votre intelligence et vos facultés, vous avez donc à poser,
- comme principe générateur, cette maxime: ne se rien permettre ni
- contre sa conscience ni contre la conscience publique. Quoique
- mon insistance puisse vous sembler superflue, je vous supplie,
- oui, votre Henriette vous supplie de bien peser le sens de ces
- deux paroles. Simples en apparence, elles signifient, cher,
- que la droiture, l'honneur, la loyauté, la politesse sont les
- instruments les plus sûrs et les plus prompts de votre fortune.
- Dans ce monde égoïste, une foule de gens vous diront que l'on ne
- fait pas son chemin par les sentiments, que les considérations
- morales trop respectées retardent leur marche; vous verrez des
- hommes mal élevés, mal-appris ou incapables de toiser l'avenir,
- froissant un petit, se rendant coupables d'une impolitesse
- envers une vieille femme, refusant de s'ennuyer un moment avec
- quelque bon vieillard, sous prétexte qu'ils ne leur sont utiles
- à rien; plus tard vous apercevrez ces hommes accrochés à des
- épines qu'ils n'auront pas épointées, et manquant leur fortune
- pour un rien; tandis que l'homme rompu de bonne heure à cette
- théorie des devoirs, ne rencontrera point d'obstacles; peut-être
- arrivera-t-il moins promptement, mais sa fortune sera solide et
- restera quand celle des autres croulera!
-
- »Quand je vous dirai que l'application de cette doctrine exige
- avant tout la science des manières, vous trouverez peut-être que
- ma jurisprudence sent un peu la cour et les enseignements que
- j'ai reçus dans la maison de Lenoncourt. O mon ami! j'attache
- la plus grande importance à cette instruction, si petite en
- apparence. Les habitudes de la grande compagnie vous sont aussi
- nécessaires que peuvent l'être les connaissances étendues et
- variées que vous possédez; elles les ont souvent suppléées:
- certains ignorants en fait, mais doués d'un esprit naturel,
- habitués à mettre de la suite dans leurs idées, sont arrivés à
- une grandeur qui fuyait de plus dignes qu'eux. Je vous ai bien
- étudié, Félix, afin de savoir si votre éducation, prise en commun
- dans les colléges, n'avait rien gâté chez vous. Avec quelle joie
- ai-je reconnu que vous pouviez acquérir le peu qui vous manque,
- Dieu seul le sait! Chez beaucoup de personnes élevées dans ces
- traditions, les manières sont purement extérieures; car la
- politesse exquise, les belles façons viennent du cœur et d'un
- grand sentiment de dignité personnelle, voilà pourquoi, malgré
- leur éducation, quelques nobles ont mauvais ton, tandis que
- certaines personnes d'extraction bourgeoise ont naturellement
- bon goût, et n'ont plus qu'à prendre quelques leçons pour se
- donner, sans imitation gauche, d'excellentes manières. Croyez-en
- une pauvre femme qui ne sortira jamais de sa vallée, ce ton
- noble, cette simplicité gracieuse empreinte dans la parole, dans
- le geste, dans la tenue et jusque dans la maison, constitue
- comme une poésie physique dont le charme est irrésistible; jugez
- de sa puissance quand elle prend sa source dans le cœur? La
- politesse, cher enfant, consiste à paraître s'oublier pour les
- autres; chez beaucoup de gens, elle est une grimace sociale qui
- se dément aussitôt que l'intérêt trop froissé montre le bout de
- l'oreille, un grand devient alors ignoble. Mais, et je veux que
- vous soyez ainsi, Félix, la vraie politesse implique une pensée
- chrétienne; elle est comme la fleur de la charité, et consiste à
- s'oublier réellement. En souvenir d'Henriette, ne soyez donc pas
- une fontaine sans eau, ayez l'esprit et la forme! Ne craignez
- pas d'être souvent la dupe de cette vertu sociale, tôt ou tard
- vous recueillerez le fruit de tant de grains en apparence
- jetés au vent. Mon père a remarqué jadis qu'une des façons les
- plus blessantes dans la politesse mal entendue est l'abus des
- promesses. Quand il vous sera demandé quelque chose que vous
- ne sauriez faire, refusez net en ne laissant aucune fausse
- espérance; puis accordez promptement ce que vous voulez octroyer:
- vous acquerrez ainsi la grâce du refus et la grâce du bienfait,
- double loyauté qui relève merveilleusement un caractère. Je ne
- sais si l'on ne nous en veut pas plus d'un espoir déçu qu'on ne
- nous sait gré d'une faveur. Surtout, mon ami, car ces petites
- choses sont bien dans mes attributions, et je puis m'appesantir
- sur ce que je crois savoir, ne soyez ni confiant, ni banal, ni
- empressé, trois écueils! La trop grande confiance diminue le
- respect, la banalité nous vaut le mépris, le zèle nous rend
- excellents à exploiter. Et d'abord, cher enfant, vous n'aurez
- pas plus de deux ou trois amis dans le cours de votre existence,
- votre entière confiance est leur bien; la donner à plusieurs,
- n'est-ce pas les trahir? Si vous vous liez avec quelques hommes
- plus intimement qu'avec d'autres, soyez donc discret sur
- vous-même, soyez toujours réservé comme si vous deviez les avoir
- un jour pour compétiteurs, pour adversaires ou pour ennemis; les
- hasards de la vie le voudront ainsi. Gardez donc une attitude
- qui ne soit ni froide ni chaleureuse, sachez trouver cette
- ligne moyenne sur laquelle un homme peut demeurer sans rien
- compromettre. Oui, croyez que le galant homme est aussi loin de
- la lâche complaisance de Philinte que de l'âpre vertu d'Alceste.
- Le génie du poète comique brille dans l'indication du milieu vrai
- que saisissent les spectateurs nobles; certes, tous pencheront
- plus vers les ridicules de la vertu que vers le souverain
- mépris caché sous la bonhomie de l'égoïsme; mais ils sauront se
- préserver de l'un et de l'autre. Quant à la banalité, si elle
- fait dire de vous par quelques niais que vous êtes un homme
- charmant, les gens habitués à sonder, à évaluer les capacités
- humaines, déduiront votre tare et vous serez promptement
- déconsidéré, car la banalité est la ressource des gens faibles;
- or les faibles sont malheureusement méprisés par une société qui
- ne voit dans chacun de ses membres que des organes; peut-être
- d'ailleurs a-t-elle raison, la nature condamne à mort les êtres
- imparfaits. Aussi peut-être les touchantes protections de la
- femme sont-elles engendrées par le plaisir qu'elle trouve à
- lutter contre une force aveugle, à faire triompher l'intelligence
- du cœur sur la brutalité de la matière. Mais la société, plus
- marâtre que mère, adore les enfants qui flattent sa vanité. Quant
- au zèle, cette première et sublime erreur de la jeunesse qui
- trouve un contentement réel à déployer ses forces et commence
- ainsi par être la dupe d'elle-même avant d'être celle d'autrui,
- gardez-le pour vos sentiments partagés, gardez-le pour la femme
- et pour Dieu. N'apportez ni au bazar du monde ni aux spéculations
- de la politique des trésors en échange desquels ils vous rendront
- des verroteries. Vous devez croire la voix qui vous commande la
- noblesse en toute chose, alors qu'elle vous supplie de ne pas
- vous prodiguer inutilement; car malheureusement les hommes vous
- estiment en raison de votre utilité, sans tenir compte de votre
- valeur. Pour employer une image qui se grave en votre esprit
- poétique, que le chiffre soit d'une grandeur démesurée, tracé en
- or, écrit au crayon, ce ne sera jamais qu'un chiffre. Comme l'a
- dit un homme de cette époque: «n'ayez jamais de zèle!» Le zèle
- effleure la duperie, il cause des mécomptes; vous ne trouveriez
- jamais au-dessus de vous une chaleur en harmonie avec la vôtre:
- les rois comme les femmes croient que tout leur est dû. Quelque
- triste que soit ce principe, il est vrai, mais ne déflore point
- l'âme. Placez vos sentiments purs en des lieux inaccessibles où
- leurs fleurs soient passionnément admirées, où l'artiste rêvera
- presque amoureusement au chef-d'œuvre. Les devoirs, mon ami, ne
- sont pas des sentiments. Faire ce qu'on doit n'est pas faire ce
- qui plaît. Un homme doit aller mourir froidement pour son pays
- et peut donner avec bonheur sa vie à une femme. Une des règles
- les plus importantes de la science des manières, est un silence
- presque absolu sur vous-même. Donnez-vous la comédie, quelque
- jour, de parler de vous-même à des gens de simple connaissance;
- entretenez-les de vos souffrances, de vos plaisirs ou de vos
- affaires; vous verrez l'indifférence succédant à l'intérêt joué;
- puis, l'ennui venu, si la maîtresse du logis ne vous interrompt
- poliment, chacun s'éloignera sous des prétextes habilement
- saisis. Mais voulez-vous grouper autour de vous toutes les
- sympathies, passer pour un homme aimable et spirituel, d'un
- commerce sûr? entretenez-les d'eux-mêmes, cherchez un moyen de
- les mettre en scène, même en soulevant des questions en apparence
- inconciliables avec les individus; les fronts s'animeront, les
- bouches vous souriront, et quand vous serez parti chacun fera
- votre éloge. Votre conscience et la voix du cœur vous diront
- la limite où commence la lâcheté des flatteries, où finit la
- grâce de la conversation. Encore un mot sur le discours en
- public. Mon ami, la jeunesse est toujours encline à je ne sais
- quelle promptitude de jugement qui lui fait honneur, mais qui
- la dessert; de là venait le silence imposé par l'éducation
- d'autrefois aux jeunes gens qui faisaient auprès des grands un
- stage pendant lequel ils étudiaient la vie; car, autrefois, la
- Noblesse comme l'Art avait ses apprentis, ses pages dévoués aux
- maîtres qui les nourrissaient. Aujourd'hui la jeunesse possède
- une science de serre chaude, partant tout acide, qui la porte à
- juger avec sévérité les actions, les pensées et les écrits; elle
- tranche avec le fil d'une lame qui n'a pas encore servi. N'ayez
- pas ce travers. Vos arrêts seraient des censures qui blesseraient
- beaucoup de personnes autour de vous, et tous pardonneront moins
- peut-être une blessure secrète qu'un tort que vous donneriez
- publiquement. Les jeunes gens sont sans indulgence, parce qu'ils
- ne connaissent rien de la vie ni de ses difficultés. Le vieux
- critique est bon et doux, le jeune critique est implacable;
- celui-ci ne sait rien, celui-là sait tout. D'ailleurs, il est
- au fond de toutes les actions humaines un labyrinthe de raisons
- déterminantes, desquelles Dieu s'est réservé le jugement
- définitif. Ne soyez sévère que pour vous-même. Votre fortune
- est devant vous, mais personne en ce monde ne peut faire la
- sienne sans aide; pratiquez donc la maison de mon père, l'entrée
- vous en est acquise, les relations que vous vous y créerez vous
- serviront en mille occasions; mais n'y cédez pas un pouce de
- terrain à ma mère, elle écrase celui qui s'abandonne et admire
- la fierté de celui qui lui résiste; elle ressemble au fer qui,
- battu, peut se joindre au fer, mais qui brise par son contact
- tout ce qui n'a pas sa dureté. Cultivez donc ma mère; si elle
- vous veut du bien, elle vous introduira dans les salons où vous
- acquerrez cette fatale science du monde, l'art d'écouter, de
- parler, de répondre, de vous présenter, de sortir; le langage
- précis, ce _je ne sais quoi_ qui n'est pas plus la supériorité
- que l'habit ne constitue le génie, mais sans lequel le plus beau
- talent ne sera jamais admis. Je vous connais assez pour être
- sûre de ne me faire aucune illusion en vous voyant par avance
- comme je souhaite que vous soyez: simple dans vos manières, doux
- de ton, fier sans fatuité, respectueux près des vieillards,
- prévenant sans servilité, discret surtout. Déployez votre esprit,
- mais ne servez pas d'amusement aux autres; car, sachez bien que
- si votre supériorité froisse un homme médiocre, il se taira,
- puis il dira de vous:--«Il est très-amusant!» terme de mépris.
- Que votre supériorité soit toujours léonine. Ne cherchez pas
- d'ailleurs à complaire aux hommes. Dans vos relations avec eux,
- je vous recommande une froideur qui puisse arriver jusqu'à cette
- impertinence dont ils ne peuvent se fâcher; tous respectent celui
- qui les dédaigne, et ce dédain vous conciliera la faveur de
- toutes les femmes qui vous estimeront en raison du peu de cas que
- vous ferez des hommes. Ne souffrez jamais près de vous des gens
- déconsidérés, quand même ils ne mériteraient pas leur réputation,
- car le monde nous demande également compte de nos amitiés et de
- nos haines; à cet égard, que vos jugements soient long-temps
- et mûrement pesés, mais qu'ils soient irrévocables. Quand les
- hommes repoussés par vous auront justifié votre répulsion, votre
- estime sera recherchée; ainsi vous inspirerez ce respect tacite
- qui grandit un homme parmi les hommes. Vous voilà donc armé de
- la jeunesse qui plaît, de la grâce qui séduit, de la sagesse qui
- conserve les conquêtes. Tout ce que je viens de vous dire peut se
- résumer par un vieux mot: _noblesse oblige_!
-
- »Maintenant appliquez ces préceptes à la politique des affaires.
- Vous entendrez plusieurs personnes disant que la finesse est
- l'élément du succès, que le moyen de percer la foule est de
- diviser les hommes pour se faire faire place. Mon ami, ces
- principes étaient bons au Moyen-Age, quand les princes avaient
- des forces rivales à détruire les unes par les autres; mais
- aujourd'hui tout est à jour, et ce système vous rendrait de fort
- mauvais services. En effet, vous rencontrerez devant vous, soit
- un homme loyal et vrai, soit un ennemi traître, un homme qui
- procédera par la calomnie, par la médisance, par la fourberie.
- Eh! bien, sachez que vous n'avez pas de plus puissant auxiliaire
- que celui-ci, l'ennemi de cet homme est lui-même; vous pouvez le
- combattre en vous servant d'armes loyales, il sera tôt ou tard
- méprisé. Quant au premier, votre franchise vous conciliera son
- estime; et, vos intérêts conciliés (car tout s'arrange), il vous
- servira. Ne craignez pas de vous faire des ennemis, malheur à qui
- n'en a pas dans le monde où vous allez; mais tâchez de ne donner
- prise ni au ridicule ni à la déconsidération; je dis tâchez, car
- à Paris un homme ne s'appartient pas toujours, il est soumis à
- de fatales circonstances; vous n'y pourrez éviter ni la boue
- du ruisseau, ni la tuile qui tombe. La morale a ses ruisseaux
- d'où les gens déshonorés essaient de faire jaillir sur les plus
- nobles personnes la boue dans laquelle ils se noient. Mais vous
- pouvez toujours vous faire respecter en vous montrant dans toutes
- les sphères implacable dans vos dernières déterminations. Dans ce
- conflit d'ambitions, au milieu de ces difficultés entrecroisées,
- allez toujours droit au fait, marchez résolument à la question,
- et ne vous battez jamais que sur un point, avec toutes vos
- forces. Vous savez combien monsieur de Mortsauf haïssait
- Napoléon, il le poursuivait de sa malédiction, il veillait sur
- lui comme la justice sur le criminel, il lui redemandait tous les
- soirs le duc d'Enghien, la seule infortune, seule mort qui lui
- ait fait verser des larmes; eh! bien, il l'admirait comme le plus
- hardi des capitaines, il m'en a souvent expliqué la tactique.
- Cette stratégie ne peut-elle donc s'appliquer dans la guerre des
- intérêts? elle y économiserait le temps comme l'autre économisait
- les hommes et l'espace; songez à ceci, car une femme se trompe
- souvent en ces choses que nous jugeons par instinct et par
- sentiment. Je puis insister sur un point: toute finesse, toute
- tromperie est découverte et finit par nuire, tandis que toute
- situation me paraît être moins dangereuse quand un homme se place
- sur le terrain de la franchise. Si je pouvais citer mon exemple,
- je vous dirais qu'à Clochegourde, forcée par le caractère de
- monsieur de Mortsauf à prévenir tout litige, à faire arbitrer
- immédiatement les contestations qui seraient pour lui comme une
- maladie dans laquelle il se complairait en y succombant, j'ai
- toujours tout terminé moi-même en allant droit au nœud et disant
- à l'adversaire: Dénouons, ou coupons? Il vous arrivera souvent
- d'être utile aux autres, de leur rendre service, et vous en
- serez peu récompensé; mais n'imitez pas ceux qui se plaignent
- des hommes et se vantent de ne trouver que des ingrats. N'est-ce
- pas se mettre sur un piédestal? puis n'est-il pas un peu niais
- d'avouer son peu de connaissance du monde? Mais ferez-vous le
- bien comme un usurier prête son argent? Ne le ferez-vous pas pour
- le bien en lui-même? _Noblesse oblige!_ Néanmoins ne rendez pas
- de tels services que vous forciez les gens à l'ingratitude, car
- ceux-là deviendraient pour vous d'irréconciliables ennemis: il y
- a le désespoir de l'obligation, comme le désespoir de la ruine,
- qui prête des forces incalculables. Quant à vous, acceptez le
- moins que vous pourrez des autres. Ne soyez le vassal d'aucune
- âme, ne relevez que de vous-même. Je ne vous donne d'avis,
- mon ami, que sur les petites choses de la vie. Dans le monde
- politique, tout change d'aspect, les règles qui régissent votre
- personne fléchissent devant les grands intérêts. Mais si vous
- parveniez à la sphère où se meuvent les grands hommes, vous
- seriez, comme Dieu, seul juge de vos résolutions. Vous ne serez
- plus alors un homme, vous serez la loi vivante; vous ne serez
- plus un individu, vous vous serez incarné la nation. Mais si vous
- jugez, vous serez jugé aussi. Plus tard vous comparaîtrez devant
- les siècles, et vous savez assez l'histoire pour avoir apprécié
- les sentiments et les actes qui engendrent la vraie grandeur.
-
- »J'arrive à la question grave, à votre conduite auprès des
- femmes. Dans les salons où vous irez, ayez pour principe de
- ne pas vous prodiguer en vous livrant au petit manége de la
- coquetterie. Un des hommes qui, dans l'autre siècle, eurent le
- plus de succès, avait l'habitude de ne jamais s'occuper que d'une
- seule personne dans la même soirée, et de s'attacher à celles
- qui paraissent négligées. Cet homme, cher enfant, a dominé son
- époque. Il avait sagement calculé que, dans un temps donné, son
- éloge serait obstinément fait par tout le monde. La plupart
- des jeunes gens perdent leur plus précieuse fortune, le temps
- nécessaire pour se créer des relations qui sont la moitié de la
- vie sociale; comme ils plaisent par eux-mêmes, ils ont peu de
- choses à faire pour qu'on s'attache à leurs intérêts; mais ce
- printemps est rapide, sachez le bien employer. Cultivez donc
- les femmes influentes. Les femmes influentes sont les vieilles
- femmes, elles vous apprendront les alliances, les secrets de
- toutes les familles, et les chemins de traverse qui peuvent
- vous mener rapidement au but. Elles seront à vous de cœur;
- la protection est leur dernier amour quand elles ne sont pas
- dévotes; elles vous serviront merveilleusement, elles vous
- prôneront et vous rendront désirables. Fuyez les jeunes femmes!
- Ne croyez pas qu'il y ait le moindre intérêt personnel dans
- ce que je vous dis? La femme de cinquante ans fera tout pour
- vous et la femme de vingt ans rien; celle-ci veut toute votre
- vie, l'autre ne vous demandera qu'un moment, une attention.
- Raillez les jeunes femmes, prenez d'elles tout en plaisanterie,
- elles sont incapables d'avoir une pensée sérieuse. Les jeunes
- femmes, mon ami, sont égoïstes, petites, sans amitié vraie,
- elles n'aiment qu'elles, elles vous sacrifieraient à un succès.
- D'ailleurs, toutes veulent du dévouement, et votre situation
- exigera qu'on en ait pour vous, deux prétentions inconciliables.
- Aucune d'elles n'aura l'entente de vos intérêts, toutes penseront
- à elles et non à vous, toutes vous nuiront plus par leur vanité
- qu'elles ne vous serviront par leur attachement; elles vous
- dévoreront sans scrupule votre temps, vous feront manquer votre
- fortune, vous détruiront de la meilleure grâce du monde. Si vous
- vous plaignez, la plus sotte d'entre elles vous prouvera que
- son gant vaut le monde, que rien n'est plus glorieux que de la
- servir. Toutes vous diront qu'elles donnent le bonheur, et vous
- feront oublier vos belles destinées: leur bonheur est variable,
- votre grandeur sera certaine. Vous ne savez pas avec quel art
- perfide elles s'y prennent pour satisfaire leurs fantaisies,
- pour convertir un goût passager en un amour qui commence sur la
- terre et doit se continuer dans le ciel. Le jour où elles vous
- quitteront elles vous diront que le mot _je n'aime plus_ justifie
- l'abandon, comme le mot _j'aime_ excusait leur amour, que l'amour
- est involontaire. Doctrine absurde, cher! Croyez-le, le véritable
- amour est éternel, infini, toujours semblable à lui-même; il est
- égal et pur, sans démonstrations violentes; il se voit en cheveux
- blancs, toujours jeune de cœur. Rien de ces choses ne se trouve
- parmi les femmes mondaines, elles jouent toutes la comédie:
- celle-ci vous intéressera par ses malheurs, elle paraîtra la
- plus douce et la moins exigeante des femmes; mais, quand elle
- se sera rendue nécessaire, elle vous dominera lentement et vous
- fera faire ses volontés; vous voudrez être diplomate, aller,
- venir, étudier les hommes, les intérêts, les pays? non, vous
- resterez à Paris ou à sa terre, elle vous coudra malicieusement
- à sa jupe; et plus vous montrerez de dévouement, plus elle sera
- ingrate. Celle-là tentera de vous intéresser par sa soumission,
- elle se fera votre page, elle vous suivra romanesquement au bout
- du monde, elle se compromettra pour vous garder et sera comme
- une pierre à votre cou. Vous vous noierez un jour, et la femme
- surnagera. Les moins rusées des femmes ont des piéges infinis;
- la plus imbécile triomphe par le peu de défiance qu'elle excite;
- la moins dangereuse serait une femme galante qui vous aimerait
- sans savoir pourquoi, qui vous quitterait sans motif, et vous
- reprendrait par vanité. Mais toutes vous nuiront dans le présent
- ou dans l'avenir. Toute jeune femme qui va dans le monde, qui vit
- de plaisirs et de vaniteuses satisfactions, est une femme à demi
- corrompue qui vous corrompra. Là, ne sera pas la créature chaste
- et recueillie dans l'âme de laquelle vous régnerez toujours.
- Ah! elle sera solitaire celle qui vous aimera: ses plus belles
- fêtes seront vos regards, elle vivra de vos paroles. Que cette
- femme soit donc pour vous le monde entier, car vous serez tout
- pour elle: aimez-la bien, ne lui donnez ni chagrins ni rivales,
- n'excitez pas sa jalousie. Être aimé, cher, être compris, est
- le plus grand bonheur, je souhaite que vous le goûtiez, mais ne
- compromettez pas la fleur de votre âme, soyez bien sûr du cœur où
- vous placerez vos affections. Cette femme ne sera jamais elle,
- elle ne devra jamais penser à elle, mais à vous; elle ne vous
- disputera rien, elle n'entendra jamais ses propres intérêts et
- saura flairer pour vous un danger là où vous n'en verrez point,
- là où elle oubliera le sien propre; enfin si elle souffre, elle
- souffrira sans se plaindre, elle n'aura point de coquetterie
- personnelle, mais elle aura comme un respect de ce que vous
- aimerez en elle. Répondez à cet amour en le surpassant. Si vous
- êtes assez heureux pour rencontrer ce qui manquera toujours
- à votre pauvre amie, un amour également inspiré, également
- ressenti; songez, quelle que soit la perfection de cet amour, que
- dans une vallée vivra pour vous une mère de qui le cœur est si
- creusé par le sentiment dont vous l'avez rempli, que vous n'en
- pourrez jamais trouver le fond. Oui, je vous porte une affection
- dont l'étendue ne vous sera jamais connue: pour qu'elle se montre
- ce qu'elle est, il faudrait que vous eussiez perdu cette belle
- intelligence, et alors vous ne sauriez pas jusqu'où pourrait
- aller mon dévouement. Suis-je suspecte en vous disant d'éviter
- les jeunes femmes, toutes plus ou moins artificieuses, moqueuses,
- vaniteuses, futiles, gaspilleuses; de vous attacher aux femmes
- influentes, à ces imposantes douairières, pleines de sens comme
- l'était ma tante, et qui vous serviront si bien, qui vous
- défendront contre les accusations secrètes en les détruisant,
- qui diront de vous ce que vous ne pourriez en dire vous-même?
- Enfin, ne suis-je pas généreuse en vous ordonnant de réserver vos
- adorations pour l'ange au cœur pur? Si ce mot, _noblesse oblige_,
- contient une grande partie de mes premières recommandations, mes
- avis sur vos relations avec les femmes sont aussi dans ce mot de
- chevalerie: _les servir toutes, n'en aimer qu'une_.
-
- »Votre instruction est immense, votre cœur conservé par la
- souffrance est resté sans souillure; tout est beau, tout est
- bien en vous, _veuillez donc!_ Votre avenir est maintenant dans
- ce seul mot, le mot des grands hommes. N'est-ce pas, mon enfant,
- que vous obéirez à votre Henriette, que vous lui permettrez de
- continuer à vous dire ce qu'elle pense de vous et de vos rapports
- avec le monde: j'ai dans l'âme un œil qui voit l'avenir pour vous
- comme pour mes enfants, laissez-moi donc user de cette faculté,
- à votre profit, don mystérieux que m'a fait la paix de ma vie et
- qui, loin de s'affaiblir, s'entretient dans la solitude et le
- silence. Je vous demande en retour de me donner un grand bonheur:
- je veux vous voir grandissant parmi les hommes, sans qu'un seul
- de vos succès me fasse plisser le front; je veux que vous mettiez
- promptement votre fortune à la hauteur de votre nom et pouvoir me
- dire que j'ai contribué mieux que par le désir à votre grandeur.
- Cette secrète coopération est le seul plaisir que je puisse me
- permettre. J'attendrai. Je ne vous dis pas adieu. Nous sommes
- séparés, vous ne pouvez avoir ma main sous vos lèvres; mais vous
- devez bien avoir entrevu quelle place vous occupez dans le cœur de
-
- »Votre HENRIETTE.»
-
-
-Quand j'eus fini cette lettre, je sentais palpiter sous mes doigts un
-cœur maternel au moment où j'étais encore glacé par le sévère accueil
-de ma mère. Je devinai pourquoi la comtesse m'avait interdit en
-Touraine la lecture de cette lettre, elle craignait sans doute de voir
-tomber ma tête à ses pieds et de les sentir mouillés par mes pleurs.
-
-Je fis enfin la connaissance de mon frère Charles qui jusqu'alors
-avait été comme un étranger pour moi; mais il eut dans ses moindres
-relations une morgue qui mettait trop de distance entre nous pour que
-nous nous aimassions en frères; tous les sentiments doux reposent
-sur l'égalité des âmes, et il n'y eut entre nous aucun point de
-cohésion. Il m'enseignait doctoralement ces riens que l'esprit ou le
-cœur devinent; à tout propos, il paraissait se défier de moi; si je
-n'avais pas eu pour point d'appui mon amour, il m'eût rendu gauche
-et bête en affectant de croire que je ne savais rien. Néanmoins il
-me présenta dans le monde où ma niaiserie devait faire valoir ses
-qualités. Sans les malheurs de mon enfance, j'aurais pu prendre sa
-vanité de protecteur pour de l'amitié fraternelle; mais la solitude
-morale produit les mêmes effets que la solitude terrestre: le silence
-permet d'y apprécier les plus légers retentissements, et l'habitude de
-se réfugier en soi-même développe une sensibilité dont la délicatesse
-révèle les moindres nuances des affections qui nous touchent. Avant
-d'avoir connu madame de Mortsauf, un regard dur me blessait, l'accent
-d'un mot brusque me frappait au cœur; j'en gémissais, mais sans rien
-savoir de la vie des caresses; tandis qu'à mon retour de Clochegourde,
-je pouvais établir des comparaisons qui perfectionnaient ma science
-prématurée. L'observation qui repose sur des souffrances ressenties
-est incomplète. Le bonheur a sa lumière aussi. Je me laissai d'autant
-plus volontiers écraser sous la supériorité du droit d'aînesse, que je
-n'étais pas la dupe de Charles.
-
-J'allai seul chez la duchesse de Lenoncourt où je n'entendis point
-parler d'Henriette, où personne, excepté le bon vieux duc, la
-simplicité même, ne m'en parla; mais à la manière dont il me reçut,
-je devinai les secrètes recommandations de sa fille. Au moment où je
-commençais à perdre le niais étonnement que cause à tout débutant
-la vue du grand monde, au moment où j'y entrevoyais des plaisirs en
-comprenant les ressources qu'il offre aux ambitieux, et que je me
-plaisais à mettre en usage les maximes d'Henriette en admirant leur
-profonde vérité, les événements du 20 mars arrivèrent. Mon frère
-suivit la cour à Gand; moi, par le conseil de la comtesse avec qui
-j'entretenais une correspondance active de mon côté seulement, j'y
-accompagnai le duc de Lenoncourt. La bienveillance habituelle du duc
-devint une sincère protection quand il me vit attaché de cœur, de tête
-et de pied aux Bourbons; il me présenta lui-même à Sa Majesté. Les
-courtisans du malheur sont peu nombreux; la jeunesse a des admirations
-naïves, des fidélités sans calcul; le roi savait juger les hommes; ce
-qui n'eût pas été remarqué aux Tuileries le fut donc beaucoup à Gand,
-et j'eus le bonheur de plaire à Louis XVIII. Une lettre de madame de
-Mortsauf à son père, apportée avec des dépêches par un émissaire des
-Vendéens et dans laquelle il y avait un mot pour moi, m'apprit que
-Jacques était malade. Monsieur de Mortsauf au désespoir autant de la
-mauvaise santé de son fils que de voir une seconde émigration commencer
-sans lui, avait ajouté quelques mots qui me firent deviner la situation
-de la bien-aimée. Tourmentée par lui sans doute quand elle passait tous
-ses instants au chevet de Jacques, n'ayant de repos ni le jour ni la
-nuit: supérieure aux taquineries, mais sans force pour les dominer
-quand elle employait toute son âme à soigner son enfant, Henriette
-devait désirer le secours d'une amitié qui lui avait rendu la vie moins
-pesante; ne fût-ce que pour s'en servir à occuper monsieur de Mortsauf.
-Déjà plusieurs fois j'avais emmené le comte au dehors quand il
-menaçait de la tourmenter; innocente ruse dont le succès m'avait valu
-quelques-uns de ces regards qui expriment une reconnaissance passionnée
-où l'amour voit des promesses. Quoique je fusse impatient de marcher
-sur les traces de Charles envoyé récemment au congrès de Vienne,
-quoique je voulusse au risque de mes jours justifier les prédictions
-d'Henriette et m'affranchir de la vassalité fraternelle, mon ambition,
-mes désirs d'indépendance, l'intérêt que j'avais à ne pas quitter le
-roi, tout pâlit devant la figure endolorie de madame de Mortsauf;
-je résolus de quitter la cour de Gand pour aller servir la vraie
-souveraine. Dieu me récompensa. L'émissaire envoyé par les Vendéens
-ne pouvait pas retourner en France, le roi voulait un homme qui se
-dévouât à y porter ses instructions. Le duc de Lenoncourt savait que
-le roi n'oublierait point celui qui se chargerait de cette périlleuse
-entreprise; il me fit agréer sans me consulter, et j'acceptai, bien
-heureux de pouvoir me retrouver à Clochegourde tout en servant la bonne
-cause.
-
-Après avoir eu, dès vingt et un ans, une audience du roi, je revins en
-France où, soit à Paris, soit en Vendée, j'eus le bonheur d'accomplir
-les intentions de Sa Majesté. Vers la fin de mai, poursuivi par les
-autorités bonapartistes auxquelles j'étais signalé, je fus obligé
-de fuir en homme qui semblait retourner à son manoir, allant à pied
-de domaine en domaine, de bois en bois, à travers la haute Vendée,
-le Bocage et le Poitou, changeant de route suivant l'occurrence.
-J'atteignis Saumur, de Saumur je vins à Chinon, et de Chinon, en une
-seule nuit, je gagnai les bois de Nueil où je rencontrai le comte à
-cheval dans une lande; il me prit en croupe, et m'amena chez lui, sans
-que nous eussions vu personne qui pût me reconnaître.
-
---Jacques est mieux, avait été son premier mot.
-
-Je lui avouai ma position de fantassin diplomatique traqué comme une
-bête fauve, et le gentilhomme s'arma de son royalisme pour disputer
-à monsieur de Chessel le danger de me recevoir. En apercevant
-Clochegourde, il me sembla que les huit mois qui venaient de
-s'écouler étaient un songe. Quand le comte dit à sa femme en me
-précédant:--Devinez qui je vous amène?... Félix.
-
---Est-ce possible! demanda-t-elle les bras pendants et le visage
-stupéfié.
-
-Je me montrai, nous restâmes tous deux immobiles, elle clouée sur son
-fauteuil, moi sur le seuil de sa porte, nous contemplant avec l'avide
-fixité de deux amants qui veulent réparer par un seul regard tout le
-temps perdu; mais honteuse d'une surprise qui laissait son cœur sans
-voile, elle se leva, je m'approchai.
-
---J'ai bien prié pour vous, me dit-elle après m'avoir tendu sa main à
-baiser.
-
-Elle me demanda des nouvelles de son père; puis elle devina ma fatigue,
-et alla s'occuper de mon gîte; tandis que le comte me faisait donner à
-manger, car je mourais de faim. Ma chambre fut celle qui se trouvait
-au-dessus de la sienne, celle de sa tante; elle m'y fit conduire par
-le comte, après avoir mis le pied sur la première marche de l'escalier
-en délibérant sans doute avec elle-même si elle m'y accompagnerait; je
-me retournai, elle rougit, me souhaita un bon sommeil, et se retira
-précipitamment. Quand je descendis pour dîner, j'appris les désastres
-de Waterloo, la fuite de Napoléon, la marche des alliés sur Paris et
-le retour probable des Bourbons. Ces événements étaient tout pour
-le comte, ils ne furent rien pour nous. Savez-vous la plus grande
-nouvelle, après les enfants caressés, car je ne vous parle pas de
-mes alarmes en voyant la comtesse pâle et maigrie; je connaissais le
-ravage que pouvait faire un geste d'étonnement, et n'exprimai que du
-plaisir en la voyant. La grande nouvelle pour nous fut: «--Vous aurez
-de la glace!» Elle s'était souvent dépitée l'année dernière de ne pas
-avoir d'eau assez fraîche pour moi qui, n'ayant pas d'autre boisson,
-l'aimais glacée. Dieu sait au prix de combien d'importunités elle avait
-fait construire une glacière! Vous savez mieux que personne qu'il
-suffit à l'amour, d'un mot, d'un regard, d'une inflexion de voix,
-d'une attention légère en apparence; son plus beau privilége est de se
-prouver par lui-même. Hé! bien, son mot, son regard, son plaisir me
-révélèrent l'étendue de ses sentiments, comme je lui avais naguère dit
-tous les miens par ma conduite au trictrac. Mais les naïfs témoignages
-de sa tendresse abondèrent: le septième jour après mon arrivée, elle
-redevint fraîche; elle pétilla de santé, de joie et de jeunesse; je
-retrouvai mon cher lys embelli, mieux épanoui, de même que je trouvai
-mes trésors de cœur augmentés. N'est-ce pas seulement chez les petits
-esprits, ou dans les cœurs vulgaires, que l'absence amoindrit les
-sentiments, efface les traits de l'âme et diminue les beautés de la
-personne aimée? Pour les imaginations ardentes, pour les êtres chez
-lesquels l'enthousiasme passe dans le sang, le teint d'une pourpre
-nouvelle, et chez qui la passion prend les formes de la constance,
-l'absence n'a-t-elle pas l'effet des supplices qui raffermissaient
-la foi des premiers chrétiens, et leur rendaient Dieu visible?
-N'existe-t-il pas chez un cœur rempli d'amour des souhaits incessants
-qui donnent plus de prix aux formes désirées en les faisant entrevoir
-colorées par le feu des rêves? n'éprouve-t-on pas des irritations qui
-communiquent le beau de l'idéal aux traits adorés en les chargeant de
-pensées? Le passé, repris souvenir à souvenir, s'agrandit; l'avenir
-se meuble d'espérances. Entre deux cœurs où surabondent ces nuages
-électriques, une première entrevue devint alors comme un bienfaisant
-orage qui ravive la terre et la féconde en y portant les subites
-lumières de la foudre. Combien de plaisirs suaves ne goûtai-je pas
-en voyant que chez nous ces pensers, ces ressentiments étaient
-réciproques? De quel œil charmé je suivis les progrès du bonheur
-chez Henriette! Une femme qui revit sous les regards de l'aimé donne
-peut-être une plus grande preuve de sentiment que celle qui meurt tuée
-par un doute, ou séchée sur sa tige, faute de sève; je ne sais qui des
-deux est la plus touchante. La renaissance de madame de Mortsauf fut
-naturelle, comme les effets du mois de mai sur les prairies, comme
-ceux du soleil et de l'onde sur les fleurs abattues. Comme notre
-vallée d'amour, Henriette avait eu son hiver, elle renaissait comme
-elle au printemps. Avant le dîner, nous descendîmes sur notre chère
-terrasse. Là, tout en caressant la tête de son pauvre enfant, devenu
-plus débile que je ne l'avais vu, qui marchait aux flancs de sa mère,
-silencieux comme s'il couvait encore une maladie, elle me raconta ses
-nuits passées au chevet du malade.--Durant ces trois mois, elle avait,
-disait-elle, vécu d'une vie tout intérieure; elle avait habité comme
-un palais sombre en craignant d'entrer en de somptueux appartements où
-brillaient des lumières, où se donnaient des fêtes à elle interdites,
-et à la porte desquels elle se tenait, un œil à son enfant, l'autre
-sur une figure indistincte, une oreille pour écouter les douleurs, une
-autre pour entendre une voix. Elle disait des poésies suggérées par
-la solitude, comme aucun poète n'en a jamais inventé; mais tout cela
-naïvement, sans savoir qu'il y eût le moindre vestige d'amour, ni trace
-de voluptueuse pensée, ni poésie orientalement suave, comme une rose du
-Frangistan. Quand le comte nous rejoignit, elle continua du même ton,
-en femme fière d'elle-même, qui peut jeter un regard d'orgueil à son
-mari, et mettre sans rougir un baiser sur le front de son fils. Elle
-avait beaucoup prié, elle avait tenu Jacques pendant des nuits entières
-sous ses mains jointes, ne voulant pas qu'il mourût.
-
---J'allais, disait-elle, jusqu'aux portes du sanctuaire demander
-sa vie à Dieu. Elle avait eu des visions; elle me les racontait;
-mais au moment où elle prononça de sa voix d'ange ces paroles
-merveilleuses:--Quand je dormais, mon cœur veillait!
-
---C'est-à-dire que vous avez été presque folle, répondit le comte en
-l'interrompant.
-
-Elle se tut, atteinte d'une vive douleur, comme si c'était la première
-blessure reçue, comme si elle eût oublié que, depuis treize ans, jamais
-cet homme n'avait manqué de lui décocher une flèche au cœur. Oiseau
-sublime atteint dans son vol par ce grossier grain de plomb, elle tomba
-dans un stupide abattement.
-
---Hé! quoi, monsieur, dit-elle après une pause, jamais une de mes
-paroles ne trouvera-t-elle grâce au tribunal de votre esprit?
-n'aurez-vous jamais d'indulgence pour ma faiblesse, ni de compréhension
-pour mes idées de femme?
-
-Elle s'arrêta. Déjà cet ange se repentait de ses murmures, et mesurait
-d'un regard son passé comme son avenir: pourrait-elle être comprise,
-n'allait-elle pas faire jaillir une virulente apostrophe? Ses veines
-bleues battirent violemment dans ses tempes, elle n'eut point de
-larmes, mais le vert de ses yeux devint pâle; puis elle abaissa
-ses regards vers la terre pour ne pas voir dans les miens sa peine
-agrandie, ses sentiments devinés, son âme caressée en mon âme, et
-surtout la compatissance encolorée d'un jeune amour prêt, comme un
-chien fidèle, à dévorer celui qui blesse sa maîtresse, sans discuter
-ni la force ni la qualité de l'assaillant. En ces cruels moments il
-fallait voir l'air de supériorité que prenait le comte; il croyait
-triompher de sa femme, et l'accablait alors d'une grêle de phrases qui
-répétaient la même idée et ressemblaient à des coups de hache rendant
-le même son.
-
---Il est donc toujours le même? lui dis-je quand le comte nous quitta
-forcément réclamé par son piqueur qui vint le chercher.
-
---Toujours, me répondit Jacques.
-
---Toujours excellent, mon fils, dit-elle à Jacques en essayant ainsi de
-soustraire monsieur de Mortsauf au jugement de ses enfants. Vous voyez
-le présent, vous ignorez le passé, vous ne sauriez critiquer votre
-père sans commettre quelque injustice; mais eussiez-vous la douleur
-de voir votre père en faute, l'honneur des familles exige que vous
-ensevelissiez de tels secrets dans le plus profond silence.
-
---Comment vont les changements à la Cassine et à la Rhétorière? lui
-demandai-je pour la tirer de ses amères pensées.
-
---Au delà de mes espérances, me dit-elle. Les bâtiments finis, nous
-avons trouvé deux fermiers excellents qui ont pris l'une à quatre mille
-cinq cents francs, impôts payés, l'autre à cinq mille francs; et les
-baux sont consentis pour quinze ans. Nous avons déjà planté trois mille
-pieds d'arbres sur les deux nouvelles fermes. Le parent de Manette
-est enchanté d'avoir la Rabelaye. Martineau tient la Baude. Le bien
-de nos quatre fermiers consiste en prés et en bois, dans lesquels ils
-ne portent point, comme le font quelques fermiers peu consciencieux,
-les fumiers destinés à nos terres de labour. Ainsi _nos_ efforts ont
-été couronnés par le plus beau succès. Clochegourde, sans les réserves
-que nous nommons la ferme du château, sans les bois ni les clos,
-rapporte dix-neuf mille francs, et les plantations nous ont préparé de
-belles annuités. Je bataille pour faire donner nos terres réservées
-à Martineau, notre garde, qui maintenant peut se faire remplacer par
-son fils. Il en offre trois mille francs si monsieur de Mortsauf veut
-lui bâtir une ferme à la Commanderie. Nous pourrions alors dégager
-les abords de Clochegourde, achever notre avenue projetée jusqu'au
-chemin de Chinon, et n'avoir que nos vignes et nos bois à soigner. Si
-le roi revient, _notre_ pension reviendra; _nous_ y consentirons après
-quelques jours de croisière contre le bon sens de _notre_ femme. La
-fortune de Jacques sera donc indestructible. Ces derniers résultats
-obtenus, je laisserai monsieur thésauriser pour Madeleine, que le roi
-dotera d'ailleurs selon l'usage. J'ai la conscience tranquille; ma
-tâche s'accomplit. Et vous? me dit-elle.
-
-Je lui expliquai ma mission, et lui fis voir combien son conseil avait
-été fructueux et sage. Était-elle douée de seconde vue pour ainsi
-pressentir les événements?
-
---Ne vous l'ai-je pas écrit? dit-elle. Pour vous seul, je puis exercer
-une faculté surprenante, dont je n'ai parlé qu'à monsieur de la Berge,
-mon confesseur, et qu'il explique par une intervention divine. Souvent,
-après quelques méditations profondes, provoquées par des craintes sur
-l'état de mes enfants, mes yeux se fermaient aux choses de la terre
-et voyaient dans une autre région: quand j'y apercevais Jacques et
-Madeleine lumineux, ils étaient pendant un certain temps en bonne
-santé; si je les y trouvais enveloppés d'un brouillard, ils tombaient
-bientôt malades. Pour vous, non-seulement je vous vois toujours
-brillant, mais j'entends une voix douce qui m'explique sans paroles,
-par une communication mentale, ce que vous devez faire. Par quelle loi
-ne puis-je user de ce don merveilleux que pour mes enfants et pour
-vous? dit-elle en tombant dans la rêverie. Dieu veut-il leur servir de
-père? se demanda-t-elle après une pause.
-
---Laissez-moi croire, lui dis-je, que je n'obéis qu'à vous!
-
-Elle me jeta l'un de ces sourires entièrement gracieux qui me causaient
-une si grande ivresse de cœur, que je n'aurais pas alors senti un coup
-mortel.
-
---Dès que le roi sera dans Paris, allez-y, quittez Clochegourde,
-reprit-elle. Autant il est dégradant de quêter des places et des
-grâces, autant il est ridicule de ne pas être à portée de les accepter.
-Il se fera de grands changements. Les hommes capables et sûrs seront
-nécessaires au roi, ne lui manquez pas; vous entrerez jeune aux
-affaires, et vous vous en trouverez bien; car, pour les hommes d'état
-comme pour les acteurs, il est des choses de métier que le génie ne
-révèle pas, il faut les apprendre. Mon père tient ceci du duc de
-Choiseul. Songez à moi, me dit-elle après une pause, faites-moi goûter
-les plaisirs de la supériorité dans une âme toute à moi. N'êtes-vous
-pas mon fils?
-
---Votre fils? repris-je d'un air boudeur.
-
---Rien que mon fils, dit-elle en se moquant de moi, n'est-ce pas avoir
-une assez belle place dans mon cœur?
-
-La cloche sonna le dîner, elle prit mon bras et s'y appuya
-complaisamment.
-
---Vous avez grandi, me dit-elle en montant les escaliers. Quand
-nous fûmes au perron, elle m'agita le bras comme si mes regards
-l'atteignaient trop vivement; quoiqu'elle eût les yeux baissés, elle
-savait bien que je ne regardais qu'elle; elle me dit alors de cet air
-faussement impatienté, si gracieux, si coquet:--Allons, voyez donc un
-peu notre chère vallée? Elle se retourna, mit son ombrelle de soie
-blanche au-dessus de nos têtes, en collant Jacques sur elle; et le
-geste de tête par lequel elle me montra l'Indre, la toue, les prés,
-prouvait que depuis mon séjour et nos promenades elle s'était entendue
-avec ces horizons fumeux, avec leurs sinuosités vaporeuses. La nature
-était le manteau sous lequel s'abritaient ses pensées. Elle savait
-maintenant ce que soupire le rossignol pendant les nuits, et ce que
-répète le chantre des marais en psalmodiant sa note plaintive.
-
-A huit heures, le soir, je fus témoin d'une scène qui m'émut
-profondément et que je n'avais jamais pu voir, car je restais toujours
-à jouer avec monsieur de Mortsauf, pendant qu'elle se passait dans
-la salle à manger avant le coucher des enfants. La cloche sonna deux
-coups, tous les gens de la maison vinrent.
-
---Vous êtes notre hôte, soumettez-vous à la règle du couvent? dit-elle
-en m'entraînant par la main avec cet air d'innocente raillerie qui
-distingue les femmes vraiment pieuses.
-
-Le comte nous suivit. Maîtres, enfants, domestiques, tous
-s'agenouillèrent, têtes nues, en se mettant à leurs places habituelles.
-C'était le tour de Madeleine à dire les prières: la chère petite les
-prononça de sa voix enfantine dont les tons ingénus se détachèrent
-avec clarté dans l'harmonieux silence de la campagne et prêtèrent aux
-phrases la sainte candeur de l'innocence, cette grâce des anges. Ce fut
-la plus émouvante prière que j'aie entendue. La nature répondait aux
-paroles de l'enfant par les mille bruissements du soir, accompagnement
-d'orgue légèrement touché. Madeleine était à droite de la comtesse et
-Jacques à la gauche. Les touffes gracieuses de ces deux têtes entre
-lesquelles s'élevait la coiffure nattée de la mère et que dominaient
-les cheveux entièrement blancs et le crâne jauni de monsieur de
-Mortsauf, composaient un tableau dont les couleurs répétaient en
-quelque sorte à l'esprit les idées réveillées par les mélodies de la
-prière; enfin, pour satisfaire aux conditions de l'unité qui marque le
-sublime, cette assemblée recueillie était enveloppée par la lumière
-adoucie du couchant dont les teintes rouges coloraient la salle, en
-laissant croire ainsi aux âmes, ou poétiques, ou superstitieuses, que
-les feux du ciel visitaient ces fidèles serviteurs de Dieu agenouillés
-là sans distinction de rang, dans l'égalité voulue par l'Église. En me
-reportant aux jours de la vie patriarcale, mes pensées agrandissaient
-encore cette scène déjà si grande par sa simplicité. Les enfants dirent
-bonsoir à leur père, les gens nous saluèrent, la comtesse s'en alla,
-donnant une main à chaque enfant, et je rentrai dans le salon avec le
-comte.
-
---Nous vous ferons faire votre salut par là et votre enfer par ici, me
-dit-il en montrant le trictrac.
-
-La comtesse nous rejoignit une demi-heure après et avança son métier
-près de notre table.
-
---Ceci est pour vous, dit-elle en déroulant le canevas; mais depuis
-trois mois l'ouvrage a bien langui. Entre cet œillet rouge et cette
-rose, mon pauvre enfant a souffert.
-
---Allons, allons, dit monsieur de Mortsauf, ne parlons pas de cela.
-Six-cinq, monsieur l'envoyé du roi.
-
-Quand je me couchai, je me recueillis pour l'entendre allant et venant
-dans sa chambre. Si elle demeura calme et pure, je fus travaillé par
-des idées folles qu'inspiraient d'intolérables désirs.--Pourquoi ne
-serait-elle pas à moi? me disais-je. Peut-être est-elle comme moi,
-plongée dans cette tourbillonnante agitation des sens? A une heure,
-je descendis, je pus marcher sans faire de bruit, j'arrivai devant sa
-porte, je m'y couchai: l'oreille appliquée à la fente, j'entendis son
-égale et douce respiration d'enfant. Quand le froid m'eut saisi, je
-remontai, je me remis au lit et dormis tranquillement jusqu'au matin.
-Je ne sais à quelle prédestination, à quelle nature doit s'attribuer
-le plaisir que je trouve à m'avancer jusqu'au bord des précipices, à
-sonder le gouffre du mal, à en interroger le fond, en sentir le froid,
-et me retirer tout ému. Cette heure de nuit passée au seuil de sa porte
-où j'ai pleuré de rage, sans qu'elle ait jamais su que le lendemain
-elle avait marché sur mes pleurs et sur mes baisers, sur sa vertu tour
-à tour détruite et respectée, maudite et adorée; cette heure, sotte
-aux yeux de plusieurs, est une inspiration de ce sentiment inconnu qui
-pousse des militaires, quelques-uns m'ont dit avoir ainsi joué leur
-vie, à se jeter devant une batterie pour savoir s'ils échapperaient à
-la mitraille, et s'ils seraient heureux en chevauchant ainsi l'abîme
-des probabilités, en fumant comme Jean Bart sur un tonneau de poudre.
-Le lendemain j'allai cueillir et faire deux bouquets; le comte les
-admira, lui que rien en ce genre n'émouvait, et pour qui le mot de
-Champcenetz, «il fait des cachots en Espagne,» semblait avoir été dit.
-
-Je passai quelques jours à Clochegourde, n'allant faire que de courtes
-visites à Frapesle, où je dînai trois fois cependant. L'armée française
-vint occuper Tours. Quoique je fusse évidemment la vie et la santé de
-madame de Mortsauf, elle me conjura de gagner Châteauroux, pour revenir
-en toute hâte à Paris, par Issoudun et Orléans. Je voulus résister,
-elle commanda disant que le génie familier avait parlé; j'obéis. Nos
-adieux furent cette fois trempés de larmes, elle craignait pour moi
-l'entraînement du monde où j'allais vivre. Ne fallait-il pas entrer
-sérieusement dans le tournoiement des intérêts, des passions, des
-plaisirs qui font de Paris une mer aussi dangereuse aux chastes amours
-qu'à la pureté des consciences. Je lui promis de lui écrire chaque soir
-les événements et les pensées de la journée, même les plus frivoles.
-A cette promesse, elle appuya sa tête alanguie sur mon épaule, et me
-dit:--N'oubliez rien, tout m'intéressera.
-
-Elle me donna des lettres pour le duc et la duchesse chez lesquels
-j'allai le second jour de mon arrivée.
-
---Vous avez du bonheur, me dit le duc, dînez ici, venez avec moi ce
-soir au château, votre fortune est faite. Le roi vous a nommé ce matin,
-en disant: «Il est jeune, capable et fidèle!» Et le roi regrettait de
-ne pas savoir si vous étiez mort ou vivant, en quel lieu vous avaient
-jeté les événements, après vous être si bien acquitté de votre mission.
-
-Le soir j'étais maître des requêtes au Conseil-d'État, et j'avais
-auprès du roi Louis XVIII un emploi secret d'une durée égale à celle de
-son règne, place de confiance, sans faveur éclatante, mais sans chance
-de disgrâce, qui me mit au cœur du gouvernement et fut la source de
-mes prospérités. Madame de Mortsauf avait vu juste, je lui devais donc
-tout: pouvoir et richesse, le bonheur et la science; elle me guidait
-et m'encourageait, purifiait mon cœur et donnait à mes vouloirs cette
-unité sans laquelle les forces de la jeunesse se dépensent inutilement.
-Plus tard j'eus un collègue. Chacun de nous fut de service pendant six
-mois. Nous pouvions nous suppléer l'un l'autre au besoin; nous avions
-une chambre au château, notre voiture et de larges rétributions pour
-nos frais quand nous étions obligés de voyager. Singulière situation!
-Être les disciples secrets d'un monarque à la politique duquel ses
-ennemis ont rendu depuis une éclatante justice, de l'entendre jugeant
-tout, intérieur, extérieur, d'être sans influence patente, et de
-se voir parfois consultés comme Laforêt par Molière, de sentir les
-hésitations d'une vieille expérience, affermies par la conscience
-de la jeunesse. Notre avenir était d'ailleurs fixé de manière à
-satisfaire l'ambition. Outre mes appointements de maître des requêtes,
-payés par le budget du Conseil d'État, le roi me donnait mille francs
-par mois sur sa cassette, et me remettait souvent lui-même quelques
-gratifications. Quoique le roi sentît qu'un jeune homme de vingt-trois
-ans ne résisterait pas long-temps au travail dont il m'accablait, mon
-collègue, aujourd'hui pair de France, ne fut choisi que vers le mois
-d'août 1817. Ce choix était si difficile, nos fonctions exigeaient
-tant de qualités, que le roi fut long-temps à se décider. Il me fit
-l'honneur de me demander quel était celui des jeunes gens entre
-lesquels il hésitait avec qui je m'accorderais le mieux. Parmi eux se
-trouvait un de mes camarades de la pension Lepître, et je ne l'indiquai
-point, Sa Majesté me demanda pourquoi.
-
---Le Roi, lui dis-je, a choisi des hommes également fidèles, mais de
-capacités différentes, j'ai nommé celui que je crois le plus habile,
-certain de toujours bien vivre avec lui.
-
-Mon jugement coïncidait avec celui du roi, qui me sut toujours gré du
-sacrifice que j'avais fait. En cette occasion, il me dit:--Vous serez
-Monsieur le Premier. Il ne laissa pas ignorer cette circonstance à
-mon collègue qui, en retour de ce service, m'accorda son amitié. La
-considération que me marqua le duc de Lenoncourt donna la mesure à
-celle dont m'environna le monde. Ces mots: «Le roi prend un vif intérêt
-à ce jeune homme; ce jeune homme a de l'avenir, le roi le goûte,»
-auraient tenu lieu de talents, mais ils communiquaient au gracieux
-accueil dont les jeunes gens sont l'objet ce je ne sais quoi qu'on
-accorde au pouvoir. Soit chez le duc de Lenoncourt, soit chez ma sœur
-qui épousa vers ce temps son cousin le marquis de Listomère, le fils
-de la vieille parente chez qui j'allais à l'île Saint-Louis, je fis
-insensiblement la connaissance des personnes les plus influentes au
-faubourg Saint-Germain.
-
-Henriette me mit bientôt au cœur de la société dite le Petit-Château,
-par les soins de la princesse de Blamont-Chauvry, de qui elle était
-la petite-belle-nièce; elle lui écrivit si chaleureusement à mon
-sujet, que la princesse m'invita sur-le-champ à la venir voir; je la
-cultivai, je sus lui plaire, et elle devint non pas ma protectrice,
-mais une amie dont les sentiments eurent je ne sais quoi de maternel.
-La vieille princesse prit à cœur de me lier avec sa fille madame
-d'Espard, avec la duchesse de Langeais, la vicomtesse de Beauséant et
-la duchesse de Maufrigneuse, des femmes qui tour à tour tinrent le
-sceptre de la mode et qui furent d'autant plus gracieuses pour moi,
-que j'étais sans prétention auprès d'elles, et toujours prêt à leur
-être agréable. Mon frère Charles, loin de me renier, s'appuya dès lors
-sur moi; mais ce rapide succès lui inspira une secrète jalousie qui
-plus tard me causa bien des chagrins. Mon père et ma mère, surpris de
-cette fortune inespérée, sentirent leur vanité flattée, et m'adoptèrent
-enfin pour leur fils; mais, comme leur sentiment était en quelque sorte
-artificiel, pour ne pas dire joué, ce retour eut peu d'influence sur un
-cœur ulcéré; d'ailleurs, les affections entachées d'égoïsme excitent
-peu les sympathies; le cœur abhorre les calculs et les profits de tout
-genre.
-
-J'écrivais fidèlement à ma chère Henriette, qui me répondait une ou
-deux lettres par mois. Son esprit planait ainsi sur moi, ses pensées
-traversaient les distances et me faisaient une atmosphère pure. Aucune
-femme ne pouvait me captiver. Le roi sut ma réserve; sous ce rapport,
-il était de l'école de Louis XV, et me nommait en riant mademoiselle
-de Vandenesse, mais la sagesse de ma conduite lui plaisait fort. J'ai
-la conviction que la patience dont j'avais pris l'habitude pendant
-mon enfance et surtout à Clochegourde servit beaucoup à me concilier
-les bonnes grâces du roi, qui fut toujours excellent pour moi. Il
-eut sans doute la fantaisie de lire mes lettres, car il ne fut pas
-long-temps la dupe de ma vie de demoiselle. Un jour, le duc était de
-service, j'écrivais sous la dictée du roi, qui, voyant entrer le duc de
-Lenoncourt, nous enveloppa d'un regard malicieux.
-
---Hé! bien, ce diable de Mortsauf veut donc toujours vivre? lui dit-il
-de sa belle voix d'argent à laquelle il savait communiquer à volonté le
-mordant de l'épigramme.
-
---Toujours, répondit le duc.
-
---La comtesse de Mortsauf est un ange que je voudrais cependant bien
-voir ici, reprit le roi; mais si je ne puis rien, mon chancelier,
-dit-il en se tournant vers moi, sera plus heureux. Vous avez six mois à
-vous, je me décide à vous donner pour collègue le jeune homme dont nous
-parlions hier. Amusez-vous bien à Clochegourde, monsieur Caton! Et il
-se fit rouler hors du cabinet en souriant.
-
-Je volai comme une hirondelle en Touraine. Pour la première fois
-j'allais me montrer à celle que j'aimais, non-seulement un peu moins
-niais, mais encore dans l'appareil d'un jeune homme élégant dont les
-manières avaient été formées par les salons les plus polis, dont
-l'éducation avait été achevée par les femmes les plus gracieuses, qui
-avait enfin recueilli le prix de ses souffrances, et qui avait mis en
-usage l'expérience du plus bel ange que le ciel ait commis à la garde
-d'un enfant. Vous savez comment j'étais équipé pendant les trois mois
-de mon premier séjour à Frapesle. Quand je revins à Clochegourde lors
-de ma mission en Vendée, j'étais vêtu comme un chasseur. Je portais
-une veste verte à boutons blancs rougis, un pantalon à raies, des
-guêtres de cuir et des souliers. La marche, les halliers m'avaient
-si mal arrangé, que le comte fut obligé de me prêter du linge. Cette
-fois, deux ans de séjour à Paris, l'habitude d'être avec le roi,
-les façons de la fortune, ma croissance achevée, une physionomie
-jeune qui recevait un lustre inexplicable de la placidité d'une âme
-magnétiquement unie à l'âme pure qui de Clochegourde rayonnait sur moi,
-tout m'avait transformé: j'avais de l'assurance sans fatuité, j'avais
-un contentement intérieur de me trouver, malgré ma jeunesse, au sommet
-des affaires; j'avais la conscience d'être le soutien secret de la plus
-adorable femme qui fût ici-bas, son espoir inavoué. Peut-être eus-je
-un petit mouvement de vanité quand le fouet des postillons claqua dans
-la nouvelle avenue qui de la route de Chinon menait à Clochegourde,
-et qu'une grille que je ne connaissais pas s'ouvrit au milieu d'une
-enceinte circulaire récemment bâtie. Je n'avais pas écrit mon arrivée à
-la comtesse, voulant lui causer une surprise, et j'eus doublement tort:
-d'abord, elle éprouva le saisissement que donne un plaisir long-temps
-espéré, mais considéré comme impossible; puis, elle me prouva que
-toutes les surprises calculées étaient de mauvais goût.
-
-Quand Henriette vit le jeune homme là où elle n'avait jamais vu qu'un
-enfant, elle abaissa son regard vers la terre par un mouvement d'une
-tragique lenteur; elle se laissa prendre et baiser la main sans
-témoigner ce plaisir intime dont j'étais averti par son frisonnement de
-sensitive; et quand elle releva son visage pour me regarder encore, je
-la trouvai pâle.
-
---Hé! bien, vous n'oubliez donc pas vos vieux amis? me dit monsieur de
-Mortsauf, qui n'était ni changé ni vieilli.
-
-Les deux enfants me sautèrent au cou. J'aperçus à la porte la figure
-grave de l'abbé de Dominis, précepteur de Jacques.
-
---Oui, dis-je au comte; j'aurai désormais par an six mois de liberté
-qui vous appartiendront toujours. Hé! bien, qu'avez-vous? dis-je à la
-comtesse en lui passant mon bras pour lui envelopper la taille et la
-soutenir, en présence de tous les siens.
-
---Oh! laissez-moi, me dit-elle en bondissant, ce n'est rien.
-
-Je lus dans son âme, et répondis à sa pensée secrète en lui disant:--Ne
-reconnaissez-vous donc plus votre fidèle esclave?
-
-Elle prit mon bras, quitta le comte, ses enfants, l'abbé, les gens
-accourus, et me mena loin de tous en tournant le boulingrin, mais en
-restant sous leurs yeux; puis, quand elle jugea que sa voix ne serait
-point entendue:--Félix, mon ami, dit-elle, pardonnez la peur à qui n'a
-qu'un fil pour se diriger dans un labyrinthe souterrain, et qui tremble
-de le voir se briser. Répétez-moi que je suis plus que jamais Henriette
-pour vous, que vous ne m'abandonnerez point, que rien ne prévaudra
-contre moi, que vous serez toujours un ami dévoué. J'ai vu tout à coup
-dans l'avenir, et vous n'y étiez pas, comme toujours, la face brillante
-et les yeux sur moi; vous me tourniez le dos.
-
---Henriette, idole dont le culte l'emporte sur celui de Dieu, lys,
-fleur de ma vie, comment ne savez-vous donc plus, vous qui êtes ma
-conscience, que je me suis si bien incarné à votre cœur que mon âme est
-ici quand ma personne est à Paris? Faut-il donc vous dire que je suis
-venu en dix-sept heures, que chaque tour de roue emportait un monde de
-pensées et de désirs qui a éclaté comme une tempête aussitôt que je
-vous ai vue...
-
---Dites, dites! Je suis sûre de moi, je puis vous entendre sans crime.
-Dieu ne veut pas que je meure: il vous envoie à moi comme il dispense
-son souffle à ses créations, comme il épand la pluie des nuées sur une
-terre aride; dites, dites! m'aimez-vous saintement?
-
---Saintement.
-
---A jamais?
-
---A jamais.
-
---Comme une vierge Marie, qui doit rester dans ses voiles et sous sa
-couronne blanche?
-
---Comme une vierge Marie visible.
-
---Comme une sœur?
-
---Comme une sœur trop aimée.
-
---Comme une mère?
-
---Comme une mère secrètement désirée.
-
---Chevaleresquement, sans espoir?
-
---Chevaleresquement, mais avec espoir.
-
---Enfin, comme si vous n'aviez encore que vingt ans, et que vous
-portiez votre petit méchant habit bleu du bal?
-
---Oh! mieux. Je vous aime ainsi, et je vous aime encore comme... Elle
-me regarda dans une vive appréhension... comme vous aimait votre tante.
-
---Je suis heureuse: vous avez dissipé mes terreurs, dit-elle en
-revenant vers la famille étonnée de notre conférence secrète; mais
-soyez bien enfant ici! car vous êtes encore un enfant. Si votre
-politique est d'être homme avec le roi, sachez, monsieur qu'ici la
-vôtre est de rester enfant. Enfant, vous serez aimé. Je résisterai
-toujours à la force de l'homme; mais que refuserais-je à l'enfant!
-rien: il ne peut rien vouloir que je ne puisse accorder.--Les secrets
-sont dits, fit-elle en regardant le comte d'un air malicieux où
-reparaissait la jeune fille et son caractère primitif. Je vous laisse,
-je vais m'habiller.
-
-Jamais, depuis trois ans, je n'avais entendu sa voix si pleinement
-heureuse. Pour la première fois je connus ces jolis cris d'hirondelle,
-ces notes enfantines dont je vous ai parlé. J'apportais un équipage
-de chasse à Jacques, à Madeleine une boîte à ouvrage dont sa mère se
-servit toujours; enfin je réparai la mesquinerie à laquelle m'avait
-condamné jadis la parcimonie de ma mère. La joie que témoignaient les
-deux enfants, enchantés de se montrer l'un à l'autre leurs cadeaux,
-parut importuner le comte, toujours chagrin quand on ne s'occupait pas
-de lui. Je fis un signe d'intelligence à Madeleine, et je suivis le
-comte, qui voulait causer de lui-même avec moi. Il m'emmena vers la
-terrasse; mais nous nous arrêtâmes sur le perron à chaque fait grave
-dont il m'entretenait.
-
---Mon pauvre Félix, me dit-il, vous les voyez tous heureux et bien
-portants: moi, je fais ombre au tableau: j'ai pris leurs maux, et je
-bénis Dieu de me les avoir donnés. Autrefois j'ignorais ce que j'avais;
-mais aujourd'hui je le sais: j'ai le pylore attaqué, je ne digère plus
-rien.
-
---Par quel hasard êtes-vous devenu savant comme un professeur de
-l'École de médecine? lui dis-je en souriant. Votre médecin est-il assez
-indiscret pour vous dire ainsi...
-
---Dieu me préserve de consulter les médecins, s'écria-t-il en
-manifestant la répulsion que la plupart des malades imaginaires
-éprouvent pour la médecine.
-
-Je subis alors une conversation folle, pendant laquelle il me fit les
-plus ridicules confidences, se plaignant de sa femme, de ses gens, de
-ses enfants et de la vie, en prenant un plaisir évident à répéter ses
-dires de tous les jours à un ami qui, ne les connaissant pas, pouvait
-s'en étonner, et que la politesse obligeait à l'écouter avec intérêt.
-Il dut être content de moi, car je lui prêtais une profonde attention,
-en essayant de pénétrer ce caractère inconcevable, et de deviner les
-nouveaux tourments qu'il infligeait à sa femme et qu'elle me taisait.
-Henriette mit fin à ce monologue en apparaissant sur le perron, le
-comte l'aperçut, hocha la tête et me dit:--Vous m'écoutez, vous, Félix;
-mais ici personne ne me plaint!
-
-Il s'en alla comme s'il eût eu la conscience du trouble qu'il aurait
-porté dans mon entretien avec Henriette, ou que, par une attention
-chevaleresque pour elle, il eût su qu'il lui faisait plaisir en
-nous laissant seuls. Son caractère offrait des désinences vraiment
-inexplicables, car il était jaloux comme le sont tous les gens faibles;
-mais aussi sa confiance dans la sainteté de sa femme était sans
-bornes; peut-être même les souffrances de son amour-propre blessé par
-la supériorité de cette haute vertu engendraient-elles son opposition
-constante aux volontés de la comtesse, qu'il bravait comme les enfants
-bravent leurs maîtres ou leurs mères. Jacques prenait sa leçon,
-Madeleine faisait sa toilette: pendant une heure environ je pus donc me
-promener seul avec la comtesse sur la terrasse.
-
---Hé! bien, cher ange, lui dis-je, la chaîne s'est alourdie, les sables
-se sont enflammés, les épines ne multiplient?
-
---Taisez-vous, me dit-elle en devinant les pensées que m'avait
-suggérées ma conversation avec le comte; vous êtes ici, tout est
-oublié! Je ne souffre point, je n'ai pas souffert!
-
-Elle fit quelques pas légers, comme pour aérer sa blanche toilette,
-pour livrer au zéphyr ses ruches de tulle neigeuses, ses manches
-flottantes, ses rubans frais, sa pèlerine et les boucles fluides de
-sa coiffure à la Sévigné; et je la vis pour la première fois, jeune
-fille, gaie de sa gaieté naturelle, prête à jouer comme un enfant. Je
-connus alors et les larmes du bonheur et la joie que l'homme éprouve à
-donner le plaisir.
-
---Belle fleur humaine que caresse ma pensée et que baise mon âme! ô mon
-lys! lui dis-je, toujours intact et droit sur sa tige, toujours blanc,
-fier, parfumé, solitaire!
-
---Assez, monsieur, dit-elle en souriant. Parlez-moi de vous,
-racontez-moi bien tout.
-
-Nous eûmes alors sous cette mobile voûte de feuillages frémissants une
-longue conversation pleine de parenthèses interminables, prise, quittée
-et reprise, où je la mis au fait de ma vie, de mes occupations; je lui
-décrivis mon appartement à Paris, car elle voulut tout savoir; et,
-bonheur alors inapprécié, je n'avais rien à lui cacher. En connaissant
-ainsi mon âme et tous les détails de cette existence remplie par
-d'écrasants travaux, en apprenant l'étendue de ces fonctions où, sans
-une probité sévère, on pouvait si facilement tromper, s'enrichir, mais
-que j'exerçais avec tant de rigueur que le roi, lui dis-je, m'appelait
-_mademoiselle de Vandenesse_, elle saisit ma main et la baisa en y
-laissant tomber une larme de joie. Cette subite transposition des
-rôles, cet éloge si magnifique, cette pensée si rapidement exprimée,
-mais plus rapidement comprise: «Voici le maître que j'aurais voulu,
-voilà mon rêve!» tout ce qu'il y avait d'aveux dans cette action, où
-l'abaissement était de la grandeur, où l'amour se trahissait dans une
-région interdite aux sens, cet orage de choses célestes me tomba sur le
-cœur et m'écrasa. Je me sentis petit, j'aurais voulu mourir à ses pieds.
-
---Ah! dis-je, vous nous surpasserez toujours en tout. Comment
-pouvez-vous douter de moi? car on en a douté tout à l'heure, Henriette.
-
---Non pour le présent, reprit-elle en me regardant avec une douceur
-ineffable qui, pour moi seulement, voilait la lumière de ses yeux; mais
-en vous voyant si beau, je me suis dit:--Nos projets sur Madeleine
-seront dérangés par quelque femme qui devinera les trésors cachés dans
-votre cœur, qui vous adorera, qui nous volera notre Félix et brisera
-tout ici.
-
---Toujours Madeleine! dis-je en exprimant une surprise dont elle ne
-s'affligea qu'à demi. Est-ce donc à Madeleine que je suis fidèle?
-
-Nous tombâmes dans un silence que monsieur de Mortsauf vint
-malencontreusement interrompre. Je dus, le cœur plein, soutenir une
-conversation hérissée de difficultés, où mes sincères réponses sur
-la politique alors suivie par le roi heurtèrent les idées du comte
-qui me força d'expliquer les intentions de Sa Majesté. Malgré mes
-interrogations sur ses chevaux, sur la situation de ses affaires
-agricoles, s'il était content de ses cinq fermes, s'il couperait les
-arbres d'une vieille avenue; il en revenait toujours à la politique
-avec une taquinerie de vieille fille et une persistance d'enfant, car
-ces sortes d'esprits se heurtent volontiers aux endroits où brille la
-lumière, ils y retournent toujours en bourdonnant sans rien pénétrer,
-et fatiguent l'âme comme les grosses mouches fatiguent l'oreille en
-fredonnant le long des vitres. Henriette se taisait. Pour éteindre
-cette conversation que la chaleur du jeune âge pouvait enflammer, je
-répondis par des monosyllabes approbatifs en évitant ainsi d'inutiles
-discussions; mais monsieur de Mortsauf avait beaucoup trop d'esprit
-pour ne pas sentir tout ce que ma politesse avait d'injurieux. Au
-moment où, fâché d'avoir toujours raison, il se cabra, ses sourcils et
-les rides de son front jouèrent, ses yeux jaunes éclatèrent, son nez
-ensanglanté se colora davantage, comme le jour où, pour la première
-fois, je fus témoin d'un de ses accès de démence; Henriette me jeta des
-regards suppliants en me faisant comprendre qu'elle ne pouvait déployer
-en ma faveur l'autorité dont elle usait pour justifier ou pour défendre
-ses enfants. Je répondis alors au comte en le prenant au sérieux et
-maniant avec une excessive adresse son esprit ombrageux.
-
---Pauvre cher, pauvre cher! disait-elle en murmurant plusieurs fois
-ces deux mots qui arrivaient à mon oreille comme une brise. Puis
-quand elle crut pouvoir intervenir avec succès, elle nous dit en
-s'arrêtant:--Savez-vous, messieurs, que vous êtes parfaitement ennuyeux?
-
-Ramené par cette interrogation à la chevaleresque obéissance due aux
-femmes, le comte cessa de parler politique; nous l'ennuyâmes à notre
-tour en disant des riens, et il nous laissa libres de nous promener en
-prétendant que la tête lui tournait à parcourir ainsi continuellement
-le même espace.
-
-Mes tristes conjectures étaient vraies. Les doux paysages, la tiède
-atmosphère, le beau ciel, l'enivrante poésie de cette vallée qui,
-pendant quinze ans, avait calmé les lancinantes fantaisies de ce
-malade, étaient impuissants aujourd'hui. A l'époque de la vie où chez
-les autres hommes les aspérités se fondent et les angles s'émoussent,
-le caractère du vieux gentilhomme était encore devenu plus agressif que
-par le passé. Depuis quelques mois, il contredisait pour contredire,
-sans raison, sans justifier ses opinions: il demandait le pourquoi de
-toute chose, s'inquiétait d'un retard ou d'une commission, se mêlait à
-tout propos des affaires intérieures, et se faisait rendre compte des
-moindres minuties du ménage de manière à fatiguer sa femme ou ses gens,
-en ne leur laissant point leur libre arbitre. Jadis il ne s'irritait
-jamais sans quelque motif spécieux, maintenant son irritation était
-constante. Peut-être les soins de sa fortune, les spéculations de
-l'agriculture, une vie de mouvement avaient-ils jusqu'alors détourné
-son humeur atrabilaire en donnant une pâture à ses inquiétudes, en
-employant l'activité de son esprit; et peut-être aujourd'hui le manque
-d'occupations mettait-il sa maladie aux prises avec elle-même; ne
-s'exerçant plus au dehors, elle se produisait par des idées fixes,
-le _moi_ moral s'était emparé du _moi_ physique. Il était devenu son
-propre médecin; il compulsait des livres de médecine, croyait avoir
-les maladies dont il lisait les descriptions, et prenait alors pour
-sa santé des précautions inouïes, variables, impossibles à prévoir,
-partant impossibles à contenter. Tantôt il ne voulait pas de bruit,
-et quand la comtesse établissait autour de lui un silence absolu,
-tout à coup il se plaignait d'être comme dans une tombe, il disait
-qu'il y avait un milieu entre ne pas faire du bruit et le néant de
-la Trappe. Tantôt il affectait une parfaite indifférence des choses
-terrestres, la maison entière respirait; ses enfants jouaient, les
-travaux ménagers s'accomplissaient sans aucune critique; soudain au
-milieu du bruit, il s'écriait lamentablement:--«On veut me tuer!»--Ma
-chère, s'il s'agissait de vos enfants, vous sauriez bien deviner ce qui
-les gêne, disait-il à sa femme en aggravant l'injustice de ces paroles
-par le ton aigre et froid dont il les accompagnait. Il se vêtait et
-se devêtait à tout moment, en étudiant les plus légères variations
-de l'atmosphère, et ne faisait rien sans consulter le baromètre.
-Malgré les maternelles attentions de sa femme, il ne trouvait aucune
-nourriture à son goût, car il prétendait avoir un estomac délabré dont
-les douloureuses digestions lui causaient des insomnies continuelles;
-et néanmoins il mangeait, buvait, digérait, dormait avec une perfection
-que le plus savant médecin aurait admirée. Ses volontés changeantes
-lassaient les gens de sa maison, qui, routiniers comme le sont tous
-les domestiques, étaient incapables de se conformer aux exigences
-de systèmes incessamment contraires. Le comte ordonnait-il de tenir
-les fenêtres ouvertes sous prétexte que le grand air était désormais
-nécessaire à sa santé; quelques jours après, le grand air, ou trop
-humide ou trop chaud, devenait intolérable; il grondait alors, il
-entamait une querelle, et, pour avoir raison, il niait souvent sa
-consigne antérieure. Ce défaut de mémoire ou cette mauvaise foi lui
-donnait gain de cause dans toutes les discussions où sa femme essayait
-de l'opposer à lui-même. L'habitation de Clochegourde était devenue
-si insupportable que l'abbé de Dominis, homme profondément instruit,
-avait pris le parti de chercher la résolution de quelques problèmes, et
-se retranchait dans une distraction affectée. La comtesse n'espérait
-plus, comme par le passé, pouvoir enfermer dans le cercle de la famille
-les accès de ces folles colères; déjà les gens de la maison avaient
-été témoins de scènes où l'exaspération sans motif de ce vieillard
-prématuré passa les bornes; ils étaient si dévoués à la comtesse qu'il
-n'en transpirait rien au dehors, mais elle redoutait chaque jour un
-éclat public de ce délire que le respect humain ne contenait plus.
-J'appris plus tard d'affreux détails sur la conduite du comte envers sa
-femme; au lieu de la consoler, il l'accablait de sinistres prédictions
-et la rendait responsable des malheurs à venir, parce qu'elle
-refusait les médications insensées auxquelles il voulait soumettre
-ses enfants. La comtesse se promenait-elle avec Jacques et Madeleine,
-le comte lui prédisait un orage, malgré la pureté du ciel; si par
-hasard l'événement justifiait son pronostic, la satisfaction de son
-amour-propre le rendait insensible au mal de ses enfants; l'un d'eux
-était-il indisposé, le comte employait tout son esprit à rechercher
-la cause de cette souffrance dans le système de soins adopté par sa
-femme et qu'il épiloguait dans les plus minces détails, en concluant
-toujours par ces mots assassins: «Si vos enfants retombent malades,
-vous l'aurez bien voulu.» Il agissait ainsi dans les moindres détails
-de l'administration domestique où il ne voyait jamais que le pire côté
-des choses, se faisant à tout propos _l'avocat du diable_, suivant
-une expression de son vieux cocher. La comtesse avait indiqué pour
-Jacques et Madeleine des heures de repas différentes des siennes, et
-les avait ainsi soustraits à la terrible action de la maladie du comte,
-en attirant sur elle tous les orages. Madeleine et Jacques voyaient
-rarement leur père. Par une de ces hallucinations particulières aux
-égoïstes, le comte n'avait pas la plus légère conscience du mal dont
-il était l'auteur. Dans la conversation confidentielle que nous avions
-eue, il s'était surtout plaint d'être trop bon pour tous les siens.
-Il maniait donc le fléau, abattait, brisait tout autour de lui comme
-eût fait un singe; puis, après avoir blessé sa victime, il niait
-l'avoir touchée. Je compris alors d'où provenaient les lignes comme
-marquées avec le fil d'un rasoir sur le front de la comtesse, et que
-j'avais aperçues en la revoyant. Il est chez les âmes nobles une
-pudeur qui les empêche d'exprimer leurs souffrances, elles en dérobent
-orgueilleusement l'étendue à ceux qu'elles aiment par un sentiment
-de charité voluptueuse. Aussi, malgré mes instances, n'arrachai-je
-pas tout d'un coup cette confidence à Henriette. Elle craignait de
-me chagriner, elle me faisait des aveux interrompus par de subites
-rougeurs; mais j'eus bientôt deviné l'aggravation que le désœuvrement
-du comte avait apportée dans les peines domestiques de Clochegourde.
-
---Henriette, lui dis-je quelques jours après, en lui prouvant que
-j'avais mesuré la profondeur de ses nouvelles misères, n'avez-vous pas
-eu tort de si bien arranger votre terre que le comte n'y trouve plus à
-s'occuper?
-
---Cher, me dit-elle en souriant, ma situation est assez critique
-pour mériter toute mon attention, croyez que j'en ai bien étudié les
-ressources, et toutes sont épuisées. En effet, les tracasseries ont
-toujours été grandissant. Comme monsieur de Mortsauf et moi nous sommes
-toujours en présence, je ne puis les affaiblir en les divisant sur
-plusieurs points, tout serait également douloureux pour moi. J'ai songé
-à distraire monsieur de Mortsauf, en lui conseillant d'établir une
-magnanerie à Clochegourde où il existe déjà quelques mûriers, vestiges
-de l'ancienne industrie de la Touraine; mais j'ai reconnu qu'il serait
-tout aussi despote au logis, et que j'aurais de plus les mille ennuis
-de cette entreprise. Apprenez, monsieur l'observateur, me dit-elle,
-que dans le jeune âge les mauvaises qualités de l'homme sont contenues
-par le monde, arrêtées dans leur essor par le jeu des passions, gênées
-par le respect humain; plus tard, dans la solitude, chez un homme âgé,
-les petits défauts se montrent d'autant plus terribles qu'ils ont été
-long-temps comprimés. Les faiblesses humaines sont essentiellement
-lâches, elles ne comportent ni paix ni trêve; ce que vous leur avez
-accordé hier, elles l'exigent aujourd'hui, demain et toujours; elles
-s'établissent dans les concessions et les étendent. La puissance est
-clémente, elle se rend à l'évidence, elle est juste et paisible; tandis
-que les passions engendrées par la faiblesse sont impitoyables; elles
-sont heureuses quand elles peuvent agir à la manière des enfants qui
-préfèrent les fruits volés en secret à ceux qu'ils peuvent manger à
-table; ainsi monsieur de Mortsauf éprouve une joie véritable à me
-surprendre; et lui qui ne tromperait personne me trompe avec délices,
-pourvu que la ruse reste dans le for intérieur.
-
-Un mois environ après mon arrivée, un matin, en sortant de déjeuner, la
-comtesse me prit par le bras, se sauva par une porte à claire-voie qui
-donnait dans le verger, et m'entraîna vivement dans les vignes.
-
---Ah! il me tuera, dit-elle. Cependant je veux vivre, ne fût-ce que
-pour mes enfants! Comment, pas un jour de relâche! Toujours marcher
-dans les broussailles, manquer de tomber à tout moment, et à tout
-moment rassembler ses forces pour garder son équilibre. Aucune
-créature ne saurait suffire à de telles dépenses d'énergie. Si je
-connaissais bien le terrain sur lequel doivent porter mes efforts, si
-ma résistance était déterminée, l'âme s'y plierait; mais non, chaque
-jour l'attaque change de caractère, et me surprend sans défense;
-ma douleur n'est pas une, elle est multiple. Félix, Félix, vous ne
-sauriez imaginer quelle forme odieuse a prise sa tyrannie, et quelles
-sauvages exigences lui ont suggérées ses livres de médecine. Oh! mon
-ami... dit-elle en appuyant sa tête sur mes épaules, sans achever
-sa confidence. Que devenir, que faire? reprit-elle en se débattant
-contre les pensées qu'elle n'avait pas exprimées. Comment résister?
-Il me tuera. Non, je me tuerai moi-même, et c'est un crime cependant!
-M'enfuir? et mes enfants! Me séparer? mais comment, après quinze ans
-de mariage, dire à mon père que je ne puis demeurer avec monsieur de
-Mortsauf, quand, si mon père ou ma mère viennent, il sera posé, sage,
-poli, spirituel. D'ailleurs les femmes mariées ont-elles des pères,
-ont-elles des mères? elles appartiennent corps et biens à leurs maris.
-Je vivais tranquille, sinon heureuse, je puisais quelques forces dans
-ma chaste solitude, je l'avoue; mais si je suis privée de ce bonheur
-négatif, je deviendrai folle aussi moi. Ma résistance est fondée sur
-de puissantes raisons qui ne me sont pas personnelles. N'est-ce pas
-un crime que de donner le jour à des pauvres créatures condamnées
-par avance à de perpétuelles douleurs? Cependant ma conduite soulève
-de si graves questions que je ne puis les décider seule; je suis juge
-et partie. J'irai demain à Tours consulter l'abbé Birotteau, mon
-nouveau directeur; car mon cher et vertueux abbé de la Berge est mort,
-dit-elle en s'interrompant. Quoiqu'il fût sévère, sa force apostolique
-me manquera toujours; son successeur est un ange de douceur qui
-s'attendrit au lieu de réprimander; néanmoins, au cœur de la religion
-quel courage ne se retremperait? quelle raison ne s'affermirait à la
-voix de l'Esprit-Saint?--Mon Dieu, reprit-elle en séchant ses larmes
-et levant les yeux au ciel, de quoi me punissez-vous? Mais, il faut le
-croire, dit-elle en appuyant ses doigts sur mon bras, oui, croyons-le,
-Félix, nous devons passer par un creuset rouge avant d'arriver saints
-et parfaits dans les sphères supérieures. Dois-je me taire? me
-défendez-vous, mon Dieu, de crier dans le sein d'un ami? l'aimé-je
-trop? Elle me pressa sur son cœur comme si elle eût craint de me
-perdre:--Qui me résoudra ces doutes? Ma conscience ne me reproche rien.
-Les étoiles rayonnent d'en haut sur les hommes; pourquoi l'âme, cette
-étoile humaine, n'envelopperait-elle pas de ses feux un ami, quand on
-ne laisse aller à lui que de pures pensées?
-
-J'écoutais cette horrible clameur en silence, tenant la main moite de
-cette femme dans la mienne plus moite encore; je la serrais avec une
-force à laquelle Henriette répondait par une force égale.
-
---Vous êtes donc par là? cria le comte qui venait à nous, la tête nue.
-
-Depuis mon retour il voulait obstinément se mêler à nos entretiens,
-soit qu'il en espérât quelque amusement, soit qu'il crût que la
-comtesse me contait ses douleurs et se plaignait dans mon sein, soit
-encore qu'il fût jaloux d'un plaisir qu'il ne partageait point.
-
---Comme il me suit! dit-elle avec l'accent du désespoir. Allons voir
-les clos, nous l'éviterons. Baissons-nous le long des haies pour qu'il
-ne nous aperçoive pas.
-
-Nous nous fîmes un rempart d'une haie touffue, nous gagnâmes les clos
-en courant, et nous nous trouvâmes bientôt loin du comte, dans une
-allée d'amandiers.
-
---Chère Henriette, lui dis-je alors en serrant son bras contre mon
-cœur, et m'arrêtant pour la contempler dans sa douleur, vous m'avez
-naguère dirigé savamment à travers les voies périlleuses du grand
-monde; permettez-moi de vous donner quelques instructions pour vous
-aider à finir le duel sans témoins dans lequel vous succomberiez
-infailliblement, car vous ne vous battez point avec des armes égales.
-Ne luttez pas plus long-temps contre un fou...
-
---Chut! dit-elle en réprimant des larmes qui roulèrent dans ses yeux.
-
---Écoutez-moi, chère! Après une heure de ces conversations que je suis
-obligé de subir par amour pour vous, souvent ma pensée est pervertie,
-ma tête est lourde; le comte me fait douter de mon intelligence, les
-mêmes idées répétées se gravent malgré moi dans mon cerveau. Les
-monomanies bien caractérisées ne sont pas contagieuses; mais, quand
-la folie réside dans la manière d'envisager les choses, et qu'elle se
-cache sous des discussions constantes, elle peut causer des ravages
-sur ceux qui vivent auprès d'elle. Votre patience est sublime, mais
-ne vous mène-t-elle pas à l'abrutissement? Ainsi pour vous, pour vos
-enfants, changez de système avec le comte. Votre adorable complaisance
-a développé son égoïsme, vous l'avez traité comme une mère traite un
-enfant qu'elle gâte; mais aujourd'hui, si vous voulez vivre... Et,
-dis-je en la regardant, vous le voulez! déployez l'empire que vous
-avez sur lui. Vous le savez, il vous aime et vous craint, faites-vous
-craindre davantage, opposez à ses volontés diffuses une volonté
-rectiligne. Étendez votre pouvoir comme il a su étendre, lui, les
-concessions que vous lui avez faites, et renfermez sa maladie dans une
-sphère morale, comme on renferme les fous dans une loge.
-
---Cher enfant, me dit-elle en souriant avec amertume, une femme sans
-cœur peut seule jouer ce rôle. Je suis mère, je serais un mauvais
-bourreau. Oui, je sais souffrir, mais faire souffrir les autres!
-jamais, dit-elle, pas même pour obtenir un résultat honorable ou grand.
-D'ailleurs, ne devrais-je pas faire mentir mon cœur, déguiser ma voix,
-armer mon front, corrompre mon geste... ne me demandez pas de tels
-mensonges. Je puis me placer entre monsieur de Mortsauf et ses enfants,
-je recevrai ses coups pour qu'ils n'atteignent ici personne; voilà tout
-ce que je puis pour concilier tant d'intérêts contraires.
-
---Laisse-moi t'adorer! sainte, trois fois sainte! dis-je en mettant
-un genou en terre, en baisant sa robe et y essuyant des pleurs qui me
-vinrent aux yeux.
-
---Mais, s'il vous tue, lui dis-je.
-
-Elle pâlit, et répondit en levant les yeux au ciel:--La volonté de Dieu
-sera faite!
-
---Savez-vous ce que le roi disait à votre père à propos de vous? «Ce
-diable de Mortsauf vit donc toujours!»
-
---Ce qui est une plaisanterie dans la bouche du roi, répondit-elle, est
-un crime ici.
-
-Malgré nos précautions, le comte nous avait suivis à la piste; il
-nous atteignit tout en sueur sous un noyer où la comtesse s'était
-arrêtée pour me dire cette parole grave; en le voyant, je me mis à
-parler vendange. Eut-il d'injustes soupçons? je ne sais; mais il resta
-sans mot dire à nous examiner, sans prendre garde à la fraîcheur que
-distillent les noyers. Après un moment employé par quelques paroles
-insignifiantes entrecoupées de pauses très-significatives, le comte dit
-avoir mal au cœur et à la tête; il se plaignit doucement, sans quêter
-notre pitié, sans nous peindre ses douleurs par des images exagérées.
-Nous n'y fîmes aucune attention. En rentrant, il se sentit plus mal
-encore, parla de se mettre au lit, et s'y mit sans cérémonie, avec un
-naturel qui ne lui était pas ordinaire. Nous profitâmes de l'armistice
-que nous donnait son humeur hypocondriaque, et nous descendîmes à notre
-chère terrasse, accompagnés de Madeleine.
-
---Allons nous promener sur l'eau, dit la comtesse après quelques tours,
-nous irons assister à la pêche que le garde fait pour nous aujourd'hui.
-
-Nous sortons par la petite porte, nous gagnons la toue, nous y
-sautons, et nous voilà remontant l'Indre avec lenteur. Comme trois
-enfants amusés à des riens, nous regardions les herbes des bords, les
-demoiselles bleues ou vertes; et la comtesse s'étonnait de pouvoir
-goûter de si tranquilles plaisirs au milieu de ses poignants chagrins;
-mais le calme de la nature, qui marche insouciante de nos luttes,
-n'exerce-t-il pas sur nous un charme consolateur? L'agitation d'un
-amour plein de désirs contenus s'harmonie à celle de l'eau, les fleurs
-que la main de l'homme n'a point perverties expriment ses rêves les
-plus secrets, le voluptueux balancement d'une barque imite vaguement
-les pensées qui flottent dans l'âme. Nous éprouvâmes l'engourdissante
-influence de cette double poésie. Les paroles, montées au diapason de
-la nature, déployèrent une grâce mystérieuse, et les regards eurent
-de plus éclatants rayons en participant à la lumière si largement
-versée par le soleil dans la prairie flamboyante. La rivière fut
-comme un sentier sur lequel nous volions. Enfin, n'étant pas diverti
-par le mouvement qu'exige la marche à pied, notre esprit s'empara de
-la création. La joie tumultueuse d'une petite fille en liberté, si
-gracieuse dans ses gestes, si agaçante dans ses propos, n'était-elle
-pas aussi la vivante expression de deux âmes libres qui se plaisaient à
-former idéalement cette merveilleuse créature rêvée par Platon, connue
-de tous ceux dont la jeunesse fut remplie par un heureux amour. Pour
-vous peindre cette heure, non dans ses détails indescriptibles, mais
-dans son ensemble, je vous dirai que nous nous aimions en tous les
-êtres, en toutes les choses qui nous entouraient; nous sentions hors
-de nous le bonheur que chacun de nous souhaitait; il nous pénétrait
-si vivement que la comtesse ôta ses gants et laissa tomber ses belles
-mains dans l'eau comme pour rafraîchir une secrète ardeur. Ses yeux
-parlaient; mais sa bouche, qui s'entr'ouvrait comme une rose à l'air,
-se serait fermée à un désir. Vous connaissez la mélodie des sons graves
-parfaitement unis aux sons élevés, elle m'a toujours rappelé la mélodie
-de nos deux âmes en ce moment, qui ne se retrouvera plus jamais.
-
---Où faites-vous pêcher, lui dis-je, si vous ne pouvez pêcher que sur
-les rives qui sont à vous?
-
---Près du pont de Ruan, me dit-elle. Ha! nous avons maintenant la
-rivière à nous depuis le pont de Ruan jusqu'à Clochegourde. Monsieur de
-Mortsauf vient d'acheter quarante arpents de prairie avec les économies
-de ces deux années et l'arriéré de sa pension. Cela vous étonne?
-
---Moi, je voudrais que toute la vallée fût à vous! m'écriai-je. Elle me
-répondit par un sourire. Nous arrivâmes au-dessous du pont de Ruan, à
-un endroit où l'Indre est large, et où l'on péchait.
-
---Hé! bien, Martineau? dit-elle.
-
---Ah! madame la comtesse, nous avons du guignon. Depuis trois heures
-que nous y sommes, en remontant du moulin ici, nous n'avons rien pris.
-
-Nous abordâmes afin d'assister aux derniers coups de filet, et nous
-nous plaçâmes tous trois à l'ombre d'un _bouillard_, espèce de peuplier
-dont l'écorce est blanche, qui se trouve sur le Danube, sur la Loire,
-probablement sur tous les grands fleuves, et qui jette au printemps un
-coton blanc soyeux, l'enveloppe de sa fleur. La comtesse avait repris
-son auguste sérénité; elle se repentait presque de m'avoir dévoilé
-ses douleurs et d'avoir crié comme Job, au lieu de pleurer comme la
-Madeleine, une Madeleine sans amours, ni fêtes, ni dissipations, mais
-non sans parfums ni beautés. La seine ramenée à ses pieds fut pleine de
-poissons: des tanches, des barbillons, des brochets, des perches et une
-énorme carpe sautillant sur l'herbe.
-
---C'est un fait exprès, dit le garde.
-
-Les ouvriers écarquillaient leurs yeux en admirant cette femme qui
-ressemblait à une fée dont la baguette aurait touché les filets. En
-ce moment le piqueur parut, chevauchant à travers la prairie au grand
-galop, et lui causa d'horribles tressaillements. Nous n'avions pas
-Jacques avec nous, et la première pensée des mères est, comme l'a si
-poétiquement dit Virgile, de serrer leurs enfants sur leur sein au
-moindre événement.
-
---Jacques! cria-t-elle. Où est Jacques? Qu'est-il arrivé à mon fils?
-
-Elle ne m'aimait pas! Si elle m'avait aimé, elle aurait eu pour mes
-souffrances cette expression de lionne au désespoir.
-
---Madame la comtesse, monsieur le comte se trouve plus mal.
-
-Elle respira, courut avec moi, suivie de Madeleine.
-
---Revenez lentement, me dit-elle; que cette chère fille ne s'échauffe
-pas. Vous le voyez, la course de monsieur de Mortsauf par ce temps si
-chaud l'avait mis en sueur, et sa station sous le noyer a pu devenir la
-cause d'un malheur.
-
-Ce mot, dit au milieu de son trouble, accusait la pureté de son âme. La
-mort du comte, un malheur! Elle gagna rapidement Clochegourde, passa
-par la brèche d'un mur et traversa les clos. Je revins lentement en
-effet. L'expression d'Henriette m'avait éclairé, mais comme éclaire la
-foudre qui ruine les moissons engrangées. Durant cette promenade sur
-l'eau, je m'étais cru le préféré; je sentis amèrement qu'elle était
-de bonne foi dans ses paroles. L'amant qui n'est pas tout n'est rien.
-J'aimais donc seul avec les désirs d'un amour qui sait tout ce qu'il
-veut, qui se repaît par avance de caresses espérées, et se contente des
-voluptés de l'âme parce qu'il y mêle celles que lui réserve l'avenir.
-Si Henriette aimait, elle ne connaissait rien ni des plaisirs de
-l'amour ni de ses tempêtes. Elle vivait du sentiment même, comme une
-sainte avec Dieu. J'étais l'objet auquel s'étaient rattachées ses
-pensées, ses sensations méconnues, comme un essaim s'attache à quelque
-branche d'arbre fleuri; mais je n'étais pas le principe, j'étais un
-accident de sa vie, je n'étais pas toute sa vie. Roi détrôné, j'allais
-me demandant qui pouvait me rendre mon royaume. Dans ma folle jalousie,
-je me reprochais de n'avoir rien osé, de n'avoir pas resserré les liens
-d'une tendresse qui me semblait alors plus subtile que vraie par les
-chaînes du droit positif que crée la possession.
-
-L'indisposition du comte, déterminée peut-être par le froid du noyer,
-devint grave en quelques heures. J'allai quérir à Tours un médecin
-renommé, monsieur Origet, que je ne pus ramener que dans la soirée;
-mais il resta pendant toute la nuit et le lendemain à Clochegourde.
-Quoiqu'il eût envoyé chercher une grande quantité de sangsues par le
-piqueur, il jugea qu'une saignée était urgente, et n'avait point de
-lancette sur lui. Aussitôt je courus à Azay par un temps affreux,
-je réveillai le chirurgien, monsieur Deslandes, et le contraignis à
-venir avec une célérité d'oiseau. Dix minutes plus tard, le comte eût
-succombé; la saignée le sauva. Malgré ce premier succès, le médecin
-pronostiquait la fièvre inflammatoire la plus pernicieuse, une de ces
-maladies comme en font les gens qui se sont bien portés pendant vingt
-ans. La comtesse atterrée croyait être la cause de cette fatale crise.
-Sans force pour me remercier de mes soins, elle se contentait de me
-jeter quelques sourires dont l'expression équivalait au baiser qu'elle
-avait mis sur ma main; j'aurais voulu y lire les remords d'un illicite
-amour, mais c'était l'acte de contrition d'un repentir qui faisait mal
-à voir dans une âme si pure, c'était l'expression d'une admirative
-tendresse pour celui qu'elle regardait comme noble, en s'accusant,
-elle seule, d'un crime imaginaire. Certes, elle aimait comme Laure
-de Noves aimait Pétrarque, et non comme Francesca da Rimini aimait
-Paolo: affreuse découverte pour qui rêvait l'union de ces deux sortes
-d'amour! La comtesse gisait, le corps affaissé, les bras pendants,
-sur un fauteuil sale dans cette chambre qui ressemblait à la bauge
-d'un sanglier. Le lendemain soir, avant de partir, le médecin dit à la
-comtesse, qui avait passé la nuit, de prendre une garde. La maladie
-devait être longue.
-
---Une garde, répondit-elle, non, non. Nous le soignerons,
-s'écria-t-elle en me regardant; nous nous devons de le sauver!
-
-A ce cri, le médecin nous jeta un coup d'œil observateur, plein
-d'étonnement. L'expression de cette parole était de nature à lui
-faire soupçonner quelque forfait manqué. Il promit de revenir deux
-fois par semaine, indiqua la marche à tenir à monsieur Deslandes et
-désigna les symptômes menaçants qui pouvaient exiger qu'on vînt le
-chercher à Tours. Afin de procurer à la comtesse au moins une nuit
-de sommeil sur deux, je lui demandai de me laisser veiller le comte
-alternativement avec elle. Ainsi je la décidai, non sans peine, à
-s'aller coucher la troisième nuit. Quand tout reposa dans la maison,
-pendant un moment où le comte s'assoupit, j'entendis chez Henriette un
-douloureux gémissement. Mon inquiétude devint si vive que j'allai la
-trouver; elle était à genoux devant son prie-Dieu, fondant en larmes,
-et s'accusait:--Mon Dieu, si tel est le prix d'un murmure, criait-elle,
-je ne me plaindrai jamais.
-
---Vous l'avez quitté! dit-elle en me voyant.
-
---Je vous entendais pleurer et gémir, j'ai eu peur pour vous.
-
---Oh! moi, dit-elle, je me porte bien!
-
-Elle voulut être certaine que monsieur de Mortsauf dormît; nous
-descendîmes tous deux, et tous deux à la clarté d'une lampe nous le
-regardâmes: le comte était plus affaibli par la perte du sang tiré à
-flots qu'il n'était endormi; ses mains agitées cherchaient à ramener sa
-couverture sur lui.
-
---On prétend que c'est des gestes de mourants, dit-elle. Ah! s'il
-mourait de cette maladie que nous avons causée, je ne me marierais
-jamais, je le jure, ajouta-t-elle en étendant la main sur la tête du
-comte par un geste solennel.
-
---J'ai tout fait pour le sauver, lui dis-je.
-
---Oh! vous, vous êtes bon, dit-elle. Mais moi, je suis la grande
-coupable.
-
-Elle se pencha sur ce front décomposé, en balaya la sueur avec ses
-cheveux, et le baisa saintement; mais je ne vis pas avec une joie
-secrète qu'elle s'acquittait de cette caresse comme d'une expiation.
-
---Blanche, à boire, dit le comte d'une voix éteinte.
-
---Vous voyez, il ne connaît que moi, me dit-elle en lui apportant un
-verre.
-
-Et par son accent, par ses manières affectueuses, elle cherchait à
-insulter aux sentiments qui nous liaient, en les immolant au malade.
-
---Henriette, lui dis-je, allez prendre quelque repos, je vous en
-supplie.
-
---Plus d'Henriette, dit-elle en m'interrompant avec une impérieuse
-précipitation.
-
---Couchez-vous afin de ne pas tomber malade. Vos enfants, _lui-même_
-vous ordonnent de vous soigner, il est des cas où l'égoïsme devient une
-sublime vertu.
-
---Oui, dit-elle.
-
-Elle s'en alla me recommandant son mari par des gestes qui eussent
-accusé quelque prochain délire, s'ils n'avaient pas eu les grâces
-de l'enfance mêlées à la force suppliante du repentir. Cette scène,
-terrible en la mesurant à l'état habituel de cette âme pure, m'effraya;
-je craignis l'exaltation de sa conscience. Quand le médecin revint,
-je lui révélai les scrupules d'hermine effarouchée qui poignaient ma
-blanche Henriette. Quoique discrète, cette confidence dissipa les
-soupçons de monsieur Origet, et il calma les agitations de cette
-belle âme en disant qu'en tout état de cause le comte devait subir
-cette crise, et que sa station sous le noyer avait été plus utile que
-nuisible en déterminant la maladie.
-
-Pendant cinquante-deux jours, le comte fut entre la vie et la mort;
-nous veillâmes chacun à notre tour, Henriette et moi, vingt-six
-nuits. Certes, monsieur de Mortsauf dut son salut à nos soins, à la
-scrupuleuse exactitude avec laquelle nous exécutions les ordres de
-monsieur Origet. Semblables aux médecins philosophes que de sagaces
-observations autorisent à douter des belles actions quand elles ne sont
-que le secret accomplissement d'un devoir, cet homme, tout en assistant
-au combat d'héroïsme qui se passait entre la comtesse et moi, ne
-pouvait s'empêcher de nous épier par des regards inquisitifs, tant il
-avait peur de se tromper dans son admiration.
-
---Dans une semblable maladie, me dit-il lors de sa troisième visite, la
-mort rencontre un prompt auxiliaire dans le moral, quand il se trouve
-aussi gravement altéré que l'est celui du comte. Le médecin, la garde,
-les gens qui entourent le malade tiennent sa vie entre leurs mains;
-car alors un seul mot, une crainte vive exprimée par un geste, ont la
-puissance du poison.
-
-En me parlant ainsi, Origet étudiait mon visage et ma contenance; mais
-il vit dans mes yeux la claire expression d'une âme candide. En effet,
-durant le cours de cette cruelle maladie, il ne se forma pas dans mon
-intelligence la plus légère de ces mauvaises idées involontaires
-qui parfois sillonnent les consciences les plus innocentes. Pour qui
-contemple en grand la nature, tout y tend à l'unité par l'assimilation.
-Le monde moral doit être régi par un principe analogue. Dans une
-sphère pure, tout est pur. Près d'Henriette, il se respirait un parfum
-du ciel, il semblait qu'un désir reprochable devait à jamais vous
-éloigner d'elle. Ainsi, non-seulement elle était le bonheur, mais elle
-était aussi la vertu. En nous trouvant toujours également attentifs et
-soigneux, le docteur avait je ne sais quoi de pieux et d'attendri dans
-les paroles et dans les manières; il semblait se dire:--Voilà les vrais
-malades, ils cachent leur blessure et l'oublient! Par un contraste
-qui, selon cet excellent homme, était assez ordinaire chez les hommes
-ainsi détruits, monsieur de Mortsauf fut patient, plein d'obéissance,
-ne se plaignit jamais et montra la plus merveilleuse docilité; lui
-qui, bien portant, ne faisait pas la chose la plus simple sans mille
-observations. Le secret de cette soumission à la médecine, tant niée
-naguère, était une secrète peur de la mort, autre contraste chez un
-homme d'une bravoure irrécusable! Cette peur pourrait assez bien
-expliquer plusieurs bizarreries du nouveau caractère que lui avaient
-prêté ses malheurs.
-
-Vous l'avouerai-je, Natalie, et le croirez-vous? ces cinquante jours
-et le mois qui les suivit furent les plus beaux moments de ma vie.
-L'amour n'est-il pas dans les espaces infinis de l'âme comme est
-dans une belle vallée le grand fleuve où se rendent les pluies, les
-ruisseaux et les torrents, où tombent les arbres et les fleurs, les
-graviers du bord et les plus élevés quartiers de roc; il s'agrandit
-aussi bien par les orages que par le lent tribut des claires fontaines.
-Oui, quand on aime, tout arrive à l'amour. Les premiers grands dangers
-passés, la comtesse et moi, nous nous habituâmes à la maladie. Malgré
-le désordre incessant introduit par les soins qu'exigeait le comte, sa
-chambre que nous avions trouvée si mal tenue devint propre et coquette.
-Bientôt nous y fûmes comme deux êtres échoués dans une île déserte;
-car non-seulement les malheurs isolent, mais encore ils font taire les
-mesquines conventions de la société. Puis l'intérêt du malade nous
-obligea d'avoir des points de contact qu'aucun autre événement n'aurait
-autorisés. Combien de fois nos mains, si timides auparavant, ne se
-rencontrèrent-elles pas en rendant quelque service au comte! n'avais-je
-pas à soutenir, à aider Henriette! Souvent emportée par une nécessité
-comparable à celle du soldat en vedette, elle oubliait de manger; je
-lui servis alors, quelquefois sur ses genoux, un repas pris en hâte
-et qui nécessitait mille petits soins. Ce fut une scène d'enfance à
-côté d'une tombe entr'ouverte. Elle me commandait vivement les apprêts
-qui pouvaient éviter quelque souffrance au comte, et m'employait à
-mille menus ouvrages. Pendant le premier temps où l'intensité du
-danger étouffait, comme durant une bataille, les subtiles distinctions
-qui caractérisent les faits de la vie ordinaire, elle dépouilla
-nécessairement ce décorum que toute femme, même la plus naturelle,
-garde en ses paroles, dans ses regards, dans son maintien quand elle
-est en présence du monde ou de sa famille, et qui n'est plus de mise
-en déshabillé. Ne venait-elle pas me relever aux premiers chants de
-l'oiseau, dans ses vêtements du matin qui me permirent de revoir
-parfois les éblouissants trésors que, dans mes folles espérances,
-je considérais comme miens? Tout en restant imposante et fière,
-pouvait-elle ainsi ne pas être familière? D'ailleurs pendant les
-premiers jours le danger ôta si bien toute signification passionnée
-aux privautés de notre intime union, qu'elle n'y vit point de mal;
-puis, quand vint la réflexion, elle songea peut-être que ce serait une
-insulte pour elle comme pour moi que de changer ses manières. Nous nous
-trouvâmes insensiblement apprivoisés, mariés à demi. Elle se montra
-bien noblement confiante, sûre de moi comme d'elle-même. J'entrai donc
-plus avant dans son cœur. La comtesse redevint mon Henriette, Henriette
-contrainte d'aimer davantage celui qui s'efforçait d'être sa seconde
-âme. Bientôt je n'attendis plus sa main toujours irrésistiblement
-abandonnée au moindre coup d'œil solliciteur; je pouvais, sans qu'elle
-se dérobât à ma vue, suivre avec ivresse les lignes de ses belles
-formes durant les longues heures pendant lesquelles nous écoutions le
-sommeil du malade. Les chétives voluptés que nous nous accordions,
-ces regards attendris, ces paroles prononcées à voix basse pour ne
-pas éveiller le comte, les craintes, les espérances dites et redites,
-enfin les mille événements de cette fusion complète de deux cœurs
-longtemps séparés, se détachaient vivement sur les ombres douloureuses
-de la scène actuelle. Nous connûmes nos âmes à fond dans cette épreuve
-à laquelle succombent souvent les affections les plus vives qui ne
-résistent pas au laisser-voir de toutes les heures, qui se détachent en
-éprouvant cette cohésion constante où l'on trouve la vie ou lourde ou
-légère à porter. Vous savez quel ravage fait la maladie d'un maître,
-quelle interruption dans les affaires, le temps manque pour tout; la
-vie embarrassée chez lui dérange les mouvements de sa maison et ceux
-de sa famille. Quoique tout tombât sur madame de Mortsauf, le comte
-était encore utile au dehors; il allait parler aux fermiers, se rendait
-chez les gens d'affaires, recevait les fonds; si elle était l'âme, il
-était le corps. Je me fis son intendant pour qu'elle pût soigner le
-comte sans rien laisser péricliter au dehors. Elle accepta tout sans
-façon, sans un remercîment. Ce fut une douce communauté de plus que
-ces soins de maison partagés, que ces ordres transmis en son nom. Je
-m'entretenais souvent le soir avec elle, dans sa chambre, et de ses
-intérêts et de ses enfants. Ces causeries donnèrent un semblant de plus
-à notre mariage éphémère. Avec quelle joie Henriette se prêtait à me
-laisser jouer le rôle de son mari, à me faire occuper sa place à table,
-à m'envoyer parler au garde; et tout cela dans une complète innocence,
-mais non sans cet intime plaisir qu'éprouve la plus vertueuse femme du
-monde à trouver un biais où se réunissent la stricte observation des
-lois et le contentement de ses désirs inavoués. Annulé par la maladie,
-le comte ne pesait plus sur sa femme, ni sur sa maison; et alors la
-comtesse fut elle-même, elle eut le droit de s'occuper de moi, de me
-rendre l'objet d'une foule de soins. Quelle joie quand je découvris
-en elle la pensée vaguement conçue peut-être, mais délicieusement
-exprimée, de me révéler tout le prix de sa personne et de ses qualités,
-de me faire apercevoir le changement qui s'opérerait en elle si elle
-était comprise! Cette fleur, incessamment fermée dans la froide
-atmosphère de son ménage, s'épanouit à mes regards, et pour moi seul;
-elle prit autant de joie à se déployer que j'en sentis en y jetant
-l'œil curieux de l'amour. Elle me prouvait par tous les riens de la vie
-combien j'étais présent à sa pensée. Le jour où, après avoir passé la
-nuit au chevet du malade, je dormais tard, Henriette se levait le matin
-avant tout le monde, elle faisait régner autour de moi le plus absolu
-silence; sans être avertis, Jacques et Madeleine jouaient au loin; elle
-usait de mille supercheries pour conquérir le droit de mettre elle-même
-mon couvert; enfin, elle me servait, avec quel pétillement de joie dans
-les mouvements, avec quelle fauve finesse d'hirondelle, quel vermillon
-sur les joues, quels tremblements dans la voix, quelle pénétration de
-lynx! Ces expansions de l'âme se peignent-elles? Souvent elle était
-accablée de fatigue; mais si par hasard en ces moments de lassitude
-il s'agissait de moi, pour moi comme pour ses enfants elle trouvait
-de nouvelles forces, elle s'élançait agile, vive et joyeuse. Comme
-elle aimait à jeter sa tendresse en rayons dans l'air! Ah! Natalie,
-oui, certaines femmes partagent ici-bas les priviléges des Esprits
-Angéliques, et répandent comme eux cette lumière que Saint-Martin, le
-Philosophe Inconnu, disait être intelligente, mélodieuse et parfumée.
-Sûre de ma discrétion, Henriette se plut à me relever le pesant rideau
-qui nous cachait l'avenir, en me laissant voir en elle deux femmes: la
-femme enchaînée qui m'avait séduit malgré ses rudesses, et la femme
-libre dont la douceur devait éterniser mon amour. Quelle différence!
-madame de Mortsauf était le bengali transporté dans la froide Europe,
-tristement posé sur son bâton, muet et mourant dans sa cage où le garde
-un naturaliste; Henriette était l'oiseau chantant ses poèmes orientaux
-dans son bocage au bord du Gange, et comme une pierrerie vivante,
-volant de branche en branche parmi les roses d'un immense volkaméria
-toujours fleuri. Sa beauté se fit plus belle, son esprit se raviva. Ce
-continuel feu de joie était un secret entre nos deux esprits, car l'œil
-de l'abbé de Dominis, ce représentant du monde, était plus redoutable
-pour Henriette que celui de monsieur de Mortsauf; mais elle prenait
-comme moi grand plaisir à donner à sa pensée des tours ingénieux;
-elle cachait son contentement sous la plaisanterie, et couvrait
-d'ailleurs les témoignages de sa tendresse du brillant pavillon de la
-reconnaissance.
-
---Nous avons mis votre amitié à de rudes épreuves, Félix! Nous pouvons
-bien lui permettre les licences que nous permettons à Jacques, monsieur
-l'abbé? disait-elle à table.
-
-Le sévère abbé répondait par l'aimable sourire de l'homme pieux qui
-lit dans les cœurs et les trouve purs; il exprimait d'ailleurs pour
-la comtesse le respect mélangé d'adoration qu'inspirent les anges.
-Deux fois, en ces cinquante jours, la comtesse s'avança peut-être au
-delà des bornes dans lesquelles se renfermait notre affection; mais
-encore ces deux événements furent-ils enveloppés d'un voile qui ne
-se leva qu'au jour des aveux suprêmes. Un matin, dans les premiers
-jours de la maladie du comte, au moment où elle se repentit de m'avoir
-traité si sévèrement en me retirant les innocents priviléges accordés
-à ma chaste tendresse, je l'attendais, elle devait me remplacer. Trop
-fatigué, je m'étais endormi, la tête appuyée sur la muraille. Je me
-réveillai soudain en me sentant le front touché par je ne sais quoi
-de frais qui me donna une sensation comparable à celle d'une rose
-qu'on y eût appuyée. Je vis la comtesse à trois pas de moi, qui me
-dit:--«J'arrive!» Je m'en allai; mais en lui souhaitant le bonjour, je
-lui pris la main, et la sentis humide et tremblante.
-
---Souffrez-vous? lui dis-je.
-
---Pourquoi me faites-vous cette question? me demanda-t-elle. Je la
-regardai, rougissant, confus:--J'ai rêvé, dis-je.
-
-Un soir, pendant les dernières visites de monsieur Origet, qui avait
-positivement annoncé la convalescence du comte, je me trouvais avec
-Jacques et Madeleine sous le perron où nous étions tous trois couchés
-sur les marches, emportés par l'attention que demandait une partie
-d'onchets que nous faisions avec des tuyaux de paille et des crochets
-armés d'épingles. Monsieur de Mortsauf dormait. En attendant que son
-cheval fût attelé, le médecin et la comtesse causaient à voix basse
-dans le salon. Monsieur Origet s'en alla sans que je m'aperçusse de
-son départ. Après l'avoir reconduit, Henriette s'appuya sur la fenêtre
-d'où elle nous contempla sans doute pendant quelque temps, à notre
-insu. La soirée était une de ces soirées chaudes où le ciel prend les
-teintes du cuivre, où la campagne envoie dans les échos mille bruits
-confus. Un dernier rayon de soleil se mourait sur les toits, les fleurs
-des jardins embaumaient les airs, les clochettes des bestiaux ramenés
-aux étables retentissaient au loin. Nous nous conformions au silence
-de cette heure tiède en étouffant nos cris de peur d'éveiller le
-comte. Tout à coup, malgré le bruit onduleux d'une robe, j'entendis la
-contraction gutturale d'un soupir violemment réprimé; je m'élançai dans
-le salon, j'y vis la comtesse assise dans l'embrasure de la fenêtre,
-un mouchoir sur la figure; elle reconnut mon pas, et me fit un geste
-impérieux pour m'ordonner de la laisser seule. Je vins, le cœur pénétré
-de crainte, et voulus lui ôter son mouchoir de force, elle avait le
-visage baigné de larmes; elle s'enfuit dans sa chambre, et n'en sortit
-que pour la prière. Pour la première fois, depuis cinquante jours,
-je l'emmenai sur la terrasse et lui demandai compte de son émotion;
-mais elle affecta la gaieté la plus folle et la justifia par la bonne
-nouvelle que lui avait donnée Origet.
-
---Henriette, Henriette, lui dis-je, vous la saviez au moment où
-je vous ai vue pleurant. Entre nous deux un mensonge serait une
-monstruosité. Pourquoi m'avez-vous empêché d'essuyer ces larmes?
-M'appartenaient-elles donc?
-
---J'ai pensé, me dit-elle, que pour moi cette maladie a été comme une
-halte dans la douleur. Maintenant que je ne tremble plus pour monsieur
-de Mortsauf, il faut trembler pour moi.
-
-Elle avait raison. La santé du comte s'annonça par le retour de son
-humeur fantasque: il commençait à dire que ni sa femme, ni moi, ni le
-médecin ne savaient le soigner, nous ignorions tous et sa maladie et
-son tempérament, et ses souffrances et les remèdes convenables. Origet,
-infatué de je ne sais quelle doctrine, voyait une altération dans les
-humeurs, tandis qu'il ne devait s'occuper que du pylore. Un jour, il
-nous regarda malicieusement comme un homme qui nous aurait épiés ou
-bien devinés, et il dit en souriant à sa femme:--Eh! bien, ma chère, si
-j'étais mort, vous m'auriez regretté, sans doute, mais, avouez-le, vous
-vous seriez résignée...
-
---J'aurais porté le deuil de cour, rose et noir, répondit-elle en riant
-afin de faire taire son mari.
-
-Mais il y eut surtout à propos de la nourriture, que le docteur
-déterminait sagement en s'opposant à ce que l'on satisfît la faim
-du convalescent, des scènes de violence et des criailleries qui ne
-pouvaient se comparer à rien dans le passé, car le caractère du comte
-se montra d'autant plus terrible qu'il avait pour ainsi dire sommeillé.
-Forte de ses ordonnances du médecin et de l'obéissance de ses gens,
-stimulée par moi qui vis dans cette lutte un moyen de lui apprendre
-à exercer sa domination sur son mari, la comtesse s'enhardit à la
-résistance; elle sut opposer un front calme à la démence et aux cris;
-elle s'habitua, le prenant pour ce qu'il était, pour un enfant, à
-entendre ses épithètes injurieuses. J'eus le bonheur de lui voir saisir
-enfin le gouvernement de cet esprit maladif. Le comte criait, mais il
-obéissait, et il obéissait surtout après avoir beaucoup crié. Malgré
-l'évidence des résultats, Henriette pleurait parfois à l'aspect de ce
-vieillard décharné, faible, au front plus jaune que la feuille près
-de tomber, aux yeux pâles, aux mains tremblantes; elle se reprochait
-ses duretés, elle ne résistait pas souvent à la joie qu'elle voyait
-dans les yeux du comte quand, en lui mesurant ses repas, elle allait
-au delà des défenses du médecin. Elle se montra d'ailleurs d'autant
-plus douce et gracieuse pour lui qu'elle l'avait été pour moi; mais il
-y eut cependant des différences qui remplirent mon cœur d'une joie
-illimitée. Elle n'était pas infatigable, elle savait appeler ses gens
-pour servir le comte quand ses caprices se succédaient un peu trop
-rapidement et qu'il se plaignait de ne pas être compris.
-
-La comtesse voulut aller rendre grâces à Dieu du rétablissement de
-monsieur de Mortsauf, elle fit dire une messe et me demanda mon bras
-pour se rendre à l'église; je l'y menai; mais pendant le temps que dura
-la messe, je vins voir monsieur et madame de Chessel. Au retour, elle
-voulut me gronder.
-
---Henriette, lui dis-je, je suis incapable de fausseté. Je puis me
-jeter à l'eau pour sauver mon ennemi qui se noie, lui donner mon
-manteau pour le réchauffer; enfin je lui pardonnerais, mais sans
-oublier l'offense.
-
-Elle garda le silence, et pressa mon bras sur son cœur.
-
---Vous êtes un ange, vous avez dû être sincère dans vos actions de
-grâces, dis-je en continuant. La mère du prince de la Paix fut sauvée
-des mains d'une populace furieuse qui voulait la tuer, et quand la
-reine lui demanda: Que faisiez-vous? elle répondit: Je priais pour eux!
-La femme est ainsi. Moi je suis un homme et nécessairement imparfait.
-
---Ne vous calomniez point, dit-elle en me remuant le bras avec
-violence, peut-être valez-vous mieux que moi.
-
---Oui, repris-je, car je donnerais l'éternité pour un seul jour de
-bonheur, et vous!...
-
---Et moi? dit-elle en me regardant avec fierté.
-
-Je me tus et baissai les yeux pour éviter la foudre de son regard.
-
---Moi! reprit-elle, de quel _moi_ parlez-vous? Je sens bien des moi
-en moi! Ces deux enfants, ajouta-t-elle en montrant Madeleine et
-Jacques, sont des _moi_. Félix, dit-elle avec un accent déchirant, me
-croyez-vous donc égoïste? Pensez-vous que je saurais sacrifier toute
-une éternité pour récompenser celui qui me sacrifie sa vie? Cette
-pensée est horrible, elle froisse à jamais les sentiments religieux.
-Une femme ainsi déchue peut-elle se relever? son bonheur peut-il
-l'absoudre? Vous me feriez bientôt décider ces questions!... Oui, je
-vous livre enfin un secret de ma conscience: cette idée m'a souvent
-traversé le cœur, je l'ai souvent expiée par de dures pénitences, elle
-a causé des larmes dont vous m'avez demandé compte avant-hier...
-
---Ne donnez-vous pas trop d'importance à certaines choses que les
-femmes vulgaires mettent à haut prix et que vous devriez...
-
---Oh! dit-elle en m'interrompant, leur en donnez-vous moins?
-
-Cette logique arrêta tout raisonnement.
-
---Hé! bien, reprit-elle, sachez-le! Oui, j'aurais la lâcheté
-d'abandonner ce pauvre vieillard dont je suis la vie! Mais, mon ami,
-ces deux petites créatures si faibles qui sont en avant de nous,
-Madeleine et Jacques, ne resteraient-ils pas avec leur père? Eh!
-bien, croyez-vous, je vous le demande, croyez-vous qu'ils vécussent
-trois mois sous la domination insensée de cet homme? Si en manquant à
-mes devoirs, il ne s'agissait que de moi... Elle laissa échapper un
-superbe sourire. Mais n'est-ce pas tuer mes deux enfants? leur mort
-serait certaine. Mon Dieu, s'écria-t-elle, pourquoi parlons-nous de ces
-choses? Mariez-vous, et laissez-moi mourir!
-
-Elle dit ces paroles d'un ton si amer, si profond, qu'elle étouffa la
-révolte de ma passion.
-
---Vous avez crié, là-haut, sous ce noyer; je viens de crier, moi, sous
-ces aulnes, voilà tout. Je me tairai désormais.
-
---Vos générosités me tuent, dit-elle en levant les yeux au ciel.
-
-Nous étions arrivés sur la terrasse, nous y trouvâmes le comte assis
-dans un fauteuil, au soleil. L'aspect de cette figure fondue, à peine
-animée par un sourire faible, éteignit les flammes sorties des cendres.
-Je m'appuyai sur la balustrade, en contemplant le tableau que m'offrait
-ce moribond, entre ses deux enfants toujours malingres, et sa femme
-pâlie par les veilles, amaigrie par les excessifs travaux, par les
-alarmes et peut-être par les joies de ces deux terribles mois, mais que
-les émotions de cette scène avaient colorée outre mesure. A l'aspect
-de cette famille souffrante, enveloppée des feuillages tremblotants
-à travers lesquels passait la grise lumière d'un ciel d'automne
-nuageux, je sentis en moi-même se dénouer les liens qui rattachent le
-corps à l'esprit. Pour la première fois, j'éprouvai ce spleen moral
-que connaissent, dit-on, les plus robustes lutteurs au fort de leurs
-combats, espèce de folie froide qui fait un lâche de l'homme le plus
-brave, un dévot d'un incrédule, qui rend indifférent à toute chose,
-même aux sentiments les plus vitaux, à l'honneur, à l'amour; car le
-doute nous ôte la connaissance de nous-mêmes, et nous dégoûte de la
-vie. Pauvres créatures nerveuses que la richesse de votre organisation
-livre sans défense à je ne sais quel fatal génie, où sont vos pairs et
-vos juges? Je conçus comment le jeune audacieux qui avançait déjà la
-main sur le bâton des maréchaux de France, habile négociateur autant
-qu'intrépide capitaine, avait pu devenir l'innocent assassin que je
-voyais! Mes désirs, aujourd'hui couronnés de roses, pouvaient avoir
-cette fin? Épouvanté par la cause autant que par l'effet, demandant
-comme l'impie où était ici la Providence, je ne pus retenir deux larmes
-qui roulèrent sur mes joues.
-
---Qu'as-tu, mon bon Félix? me dit Madeleine de sa voix enfantine.
-
-Puis Henriette acheva de dissiper ces noires vapeurs et ces ténèbres
-par un regard de sollicitude qui rayonna dans mon âme comme le soleil.
-En ce moment, le vieux piqueur m'apporta de Tours une lettre dont la
-vue m'arracha je ne sais quel cri de surprise, et qui fit trembler
-madame de Mortsauf par contre-coup. Je voyais le cachet du cabinet, le
-roi me rappelait. Je lui tendis la lettre, elle la lut d'un regard.
-
---Il s'en va! dit le comte.
-
---Que vais-je devenir? me dit-elle en apercevant pour la première fois
-son désert sans soleil.
-
-Nous restâmes dans une stupeur de pensée qui nous oppressa tous
-également, car nous n'avions jamais si bien senti que nous nous étions
-tous nécessaires les uns aux autres. La comtesse eut, en me parlant de
-toutes choses, même indifférentes, un son de voix nouveau, comme si
-l'instrument eût perdu plusieurs cordes, et que les autres se fussent
-détendues. Elle eut des gestes d'apathie et des regards sans lueur. Je
-la priai de me confier ses pensées.
-
---En ai-je? me dit-elle.
-
-Elle m'entraîna dans sa chambre, me fit asseoir sur son canapé, fouilla
-le tiroir de sa toilette, se mit à genoux devant moi, et me dit:--Voilà
-les cheveux qui me sont tombés depuis un an, prenez-les, ils sont bien
-à vous, vous saurez un jour comment et pourquoi.
-
-Je me penchai lentement vers son front, elle ne se baissa pas pour
-éviter mes lèvres, je les appuyai saintement, sans coupable ivresse,
-sans volupté chatouilleuse, mais avec un solennel attendrissement.
-Voulait-elle tout sacrifier? Allait-elle seulement, comme je l'avais
-fait, au bord du précipice? Si l'amour l'avait amenée à se livrer, elle
-n'eût pas eu ce calme profond, ce regard religieux, et ne m'eût pas
-dit de sa voix pure:--Vous ne m'en voulez plus?
-
-Je partis au commencement de la nuit, elle voulut m'accompagner par la
-route de Frapesle, et nous nous arrêtâmes au noyer; je le lui montrai,
-lui disant comment de là je l'avais aperçue quatre ans auparavant:--La
-vallée était bien belle! m'écriai-je.
-
---Et maintenant? reprit-elle vivement.
-
---Vous êtes sous le noyer, lui dis-je, et la vallée est à nous.
-
-Elle baissa la tête, et notre adieu se fit là. Elle remonta dans sa
-voiture avec Madeleine, et moi dans la mienne, seul. De retour à Paris,
-je fus heureusement absorbé par des travaux pressants qui me donnèrent
-une violente distraction et me forcèrent à me dérober au monde qui
-m'oublia. Je correspondis avec madame de Mortsauf, à qui j'envoyais mon
-journal toutes les semaines, et qui me répondait deux fois par mois.
-Vie obscure et pleine, semblable à ces endroits touffus, fleuris et
-ignorés, que j'avais admirés naguère encore au fond des bois en faisant
-de nouveaux poèmes de fleurs pendant les deux dernières semaines.
-
-O vous qui aimez! imposez-vous de ces belles obligations, chargez-vous
-de règles à accomplir comme l'Église en a donné pour chaque jour aux
-chrétiens. C'est de grandes idées que les observances rigoureuses
-créées par la Religion Romaine, elles tracent toujours plus avant
-dans l'âme les sillons du devoir par la répétition des actes qui
-conservent l'espérance et la crainte. Les sentiments courent toujours
-vifs dans ces ruisseaux creusés qui retiennent les eaux, les purifient,
-rafraîchissent incessamment le cœur, et fertilisent la vie par les
-abondants trésors d'une foi cachée, source divine où se multiplie
-l'unique pensée d'un unique amour.
-
-Ma passion, qui recommençait le Moyen-Age et rappelait la chevalerie,
-fut connue je ne sais comment; peut-être le roi et le duc de Lenoncourt
-en causèrent-ils. De cette sphère supérieure, l'histoire à la fois
-romanesque et simple d'un jeune homme qui adorait pieusement une femme
-belle sans public, grande dans la solitude, fidèle sans l'appui du
-devoir, se répandit sans doute au cœur du faubourg Saint-Germain?
-Dans les salons, je me trouvais l'objet d'une attention gênante, car
-la modestie de la vie a des avantages qui, une fois éprouvés, rendent
-insupportable l'éclat d'une mise en scène constante. De même que les
-yeux habitués à ne voir que des couleurs douces sont blessés par le
-grand jour, de même il est certains esprits auxquels déplaisent les
-violents contrastes. J'étais alors ainsi; vous pouvez vous en étonner
-aujourd'hui; mais prenez patience, les bizarreries du Vandenesse
-actuel vont s'expliquer. Je trouvais donc les femmes bienveillantes
-et le monde parfait pour moi. Après le mariage du duc de Berry, la
-cour reprit du faste, les fêtes françaises revinrent. L'occupation
-étrangère avait cessé, la prospérité reparaissait, les plaisirs étaient
-possibles. Des personnages illustres par leur rang, ou considérables
-par leur fortune, abondèrent de tous les points de l'Europe dans la
-capitale de l'intelligence où se retrouvent les avantages des autres
-pays et leurs vices agrandis, aiguisés par l'esprit français. Cinq
-mois après avoir quitté Clochegourde au milieu de l'hiver, mon bon
-ange m'écrivit une lettre désespérée en me racontant une grave maladie
-de son fils, et à laquelle il avait échappé, mais qui laissait des
-craintes pour l'avenir; le médecin avait parlé de précautions à prendre
-pour la poitrine, mot terrible qui, prononcé par la science, teint en
-noir toutes les heures d'une mère. A peine Henriette respirait-elle,
-à peine Jacques entrait-il en convalescence, que sa sœur inspira des
-inquiétudes. Madeleine, cette jolie plante qui répondait si bien à
-la culture maternelle, subissait une crise prévue, mais redoutable
-pour une si frêle constitution. Abattue déjà par les fatigues que lui
-avait causées la longue maladie de Jacques, la comtesse se trouvait
-sans courage pour supporter ce nouveau coup, et le spectacle que lui
-présentaient ces deux chers êtres la rendait insensible aux tourments
-redoublés du caractère de son mari. Ainsi, des orages de plus en plus
-troubles et chargés de graviers déracinaient par leurs vagues âpres les
-espérances le plus profondément plantées dans son cœur. Elle s'était
-d'ailleurs abandonnée à la tyrannie du comte, qui, de guerre lasse,
-avait regagné le terrain perdu.
-
-«Quand toute ma force enveloppait mes enfants, m'écrivait-elle,
-pouvais-je l'employer contre monsieur de Mortsauf et pouvais-je me
-défendre de ses agressions en me défendant contre la mort? En marchant
-aujourd'hui, seule et affaiblie, entre les deux jeunes mélancolies
-qui m'accompagnent, je suis atteinte par un invincible dégoût de la
-vie. Quel coup puis-je sentir, à quelle affection puis-je répondre,
-quand je vois sur la terrasse Jacques immobile dont la vie ne m'est
-plus attestée que par ses deux beaux yeux agrandis de maigreur, caves
-comme ceux d'un vieillard, et dont, fatal pronostic! l'intelligence
-avancée contraste avec sa débilité corporelle? Quand je vois à mes
-côtés cette jolie Madeleine, si vive, si caressante, si colorée,
-maintenant blanche comme une morte, ses cheveux et ses yeux me semblent
-avoir pâli, elle tourne sur moi des regards languissants comme si
-elle voulait me faire ses adieux; aucun mets ne la tente, ou si elle
-désire quelque nourriture, elle m'effraie par l'étrangeté de ses goûts;
-la candide créature, quoique élevée dans mon cœur, rougit en me les
-confiant. Malgré mes efforts, je ne puis amuser mes enfants; chacun
-d'eux me sourit, mais ce sourire leur est arraché par mes coquetteries,
-et ne vient pas d'eux; ils pleurent de ne pouvoir répondre à mes
-caresses. La souffrance a tout détendu dans leur âme, même les liens
-qui nous attachent. Ainsi vous comprenez combien Clochegourde est
-triste: monsieur de Mortsauf y règne sans obstacle. O mon ami, vous ma
-gloire! m'écrivait-elle plus loin, vous devez bien m'aimer pour m'aimer
-encore, pour m'aimer inerte, ingrate, et pétrifiée par la douleur.»
-
-En ce moment, où jamais je ne me sentis plus vivement atteint dans
-mes entrailles, et où je ne vivais que dans cette âme, sur laquelle
-je tâchais d'envoyer la brise lumineuse des matins et l'espérance des
-soirs empourprés, je rencontrai dans les salons de l'Élysée-Bourbon
-l'une de ces illustres ladies qui sont à demi souveraines. D'immenses
-richesses, la naissance dans une famille qui depuis la conquête était
-pure de toute mésalliance, un mariage avec l'un des vieillards les plus
-distingués de la pairie anglaise, tous ces avantages n'étaient que des
-accessoires qui rehaussaient la beauté de cette personne, ses grâces,
-ses manières, son esprit, je ne sais quel brillant qui éblouissait
-avant de fasciner. Elle fut l'idole du jour, et régna d'autant mieux
-sur la société parisienne, qu'elle eut les qualités nécessaires à
-ses succès, la main de fer sous un gant de velours dont parlait
-Bernadotte. Vous connaissez la singulière personnalité des Anglais,
-cette orgueilleuse Manche infranchissable, ce froid canal Saint-Georges
-qu'ils mettent entre eux et les gens qui ne leur sont point présentés:
-l'humanité semble être une fourmilière sur laquelle ils marchent;
-ils ne connaissent de leur espèce que les gens admis par eux; les
-autres, ils n'en entendent pas le langage; c'est bien des lèvres qui
-se remuent et des yeux qui voient, mais ni le son ni le regard ne les
-atteignent: pour eux, ces gens sont comme s'ils n'étaient point. Les
-Anglais offrent ainsi comme une image de leur île où la loi régit tout,
-où tout est uniforme dans chaque sphère, où l'exercice des vertus
-semble être le jeu nécessaire de rouages qui marchent à heure fixe.
-Les fortifications d'acier poli élevées autour d'une femme anglaise,
-encagée dans son ménage par des fils d'or, mais où sa mangeoire et
-son abreuvoir, où ses bâtons et sa pâture sont des merveilles, lui
-prêtent d'irrésistibles attraits. Jamais un peuple n'a mieux préparé
-l'hypocrisie de la femme mariée en la mettant à tout propos entre la
-mort et la vie sociale; pour elle, aucun intervalle entre la honte et
-l'honneur: ou la faute est complète, ou elle n'est pas; c'est tout ou
-rien, le _to be, or not to be_ d'Hamlet. Cette alternative, jointe
-au dédain constant auquel les mœurs l'habituent, fait d'une femme
-anglaise un être à part dans le monde. C'est une pauvre créature,
-vertueuse par force et prête à se dépraver, condamnée à de continuels
-mensonges enfouis en son cœur, mais délicieuse par la forme, parce que
-ce peuple a tout mis dans la forme. De là les beautés particulières
-aux femmes de ce pays: cette exaltation d'une tendresse où pour elles
-se résume nécessairement la vie, l'exagération de leurs soins pour
-elles-mêmes, la délicatesse de leur amour si gracieusement peinte dans
-la fameuse scène de Roméo et de Juliette où le génie de Shakspeare a
-d'un trait exprimé la femme anglaise. A vous qui leur enviez tant de
-choses, que vous dirai-je que vous ne sachiez de ces blanches sirènes,
-impénétrables en apparence et sitôt connues, qui croient que l'amour
-suffit à l'amour, et qui importent le spleen dans les jouissances en ne
-les variant pas, dont l'âme n'a qu'une note, dont la voix n'a qu'une
-syllabe, océan d'amour, où qui n'a pas nagé ignorera toujours quelque
-chose de la poésie des sens, comme celui qui n'a pas vu la mer aura des
-cordes de moins à sa lyre. Vous connaissez le pourquoi de ces paroles.
-Mon aventure avec la marquise Dudley eut une fatale célébrité. Dans un
-âge où les sens ont tant d'empire sur nos déterminations, chez un jeune
-homme où leurs ardeurs avaient été si violemment comprimées, l'image
-de la sainte qui souffrait son lent martyre à Clochegourde rayonna
-si fortement que je pus résister aux séductions. Cette fidélité fut
-le lustre qui me valut l'attention de lady Arabelle. Ma résistance
-aiguisa sa passion. Ce qu'elle désirait, comme le désirent beaucoup
-d'Anglaises, était l'éclat, l'extraordinaire. Elle voulait du poivre,
-du piment pour la pâture du cœur, de même que les Anglais veulent des
-condiments enflammés pour réveiller leur goût. L'atonie que mettent
-dans l'existence de ces femmes une perfection constante dans les
-choses, une régularité méthodique dans les habitudes, les conduit
-à l'adoration du romanesque et du difficile. Je ne sus pas juger ce
-caractère. Plus je me renfermais dans un froid dédain, plus lady Dudley
-se passionnait. Cette lutte, dont elle se faisait gloire, excita la
-curiosité de quelques salons, ce fut pour elle un premier bonheur qui
-lui faisait une obligation du triomphe. Ah! j'eusse été sauvé, si
-quelque ami m'avait répété le mot atroce qui lui échappa sur madame de
-Mortsauf et sur moi:
-
---Je suis, dit-elle, ennuyée de ces soupirs de tourterelle!
-
-Sans vouloir ici justifier mon crime, je vous ferai observer, Natalie,
-qu'un homme a moins de ressources pour résister à une femme que vous
-n'en avez pour échapper à nos poursuites. Nos mœurs interdisent à notre
-sexe les brutalités de la répression qui, chez vous, sont des amorces
-pour un amant, et que d'ailleurs les convenances vous imposent; à nous,
-au contraire, je ne sais quelle jurisprudence de fatuité masculine
-ridiculise notre réserve; nous vous laissons le monopole de la modestie
-pour que vous ayez le privilége des faveurs; mais intervertissez
-les rôles, l'homme succombe sous la moquerie. Quoique gardé par ma
-passion, je n'étais pas à l'âge où l'on reste insensible aux triples
-séductions de l'orgueil, du dévouement et de la beauté. Quand lady
-Arabelle mettait à mes pieds, au milieu d'un bal dont elle était la
-reine, les hommages qu'elle y recueillait, et qu'elle épiait mon regard
-pour savoir si sa toilette était de mon goût, et qu'elle frissonnait
-de volupté lorsqu'elle me plaisait, j'étais ému de son émotion. Elle
-se tenait d'ailleurs sur un terrain où je ne pouvais pas la fuir; il
-m'était difficile de refuser certaines invitations parties du cercle
-diplomatique; sa qualité lui ouvrait tous les salons, et avec cette
-adresse que les femmes déploient pour obtenir ce qui leur plaît, elle
-se faisait placer à table par la maîtresse de la maison auprès de
-moi; puis elle me parlait à l'oreille.--«Si j'étais aimée comme l'est
-madame de Mortsauf, me disait-elle, je vous sacrifierais tout.» Elle me
-soumettait en riant les conditions les plus humbles, elle me promettait
-une discrétion à toute épreuve, ou me demandait de souffrir seulement
-qu'elle m'aimât. Elle me disait un jour ces mots qui satisfaisaient
-toutes les capitulations d'une conscience timorée et les effrénés
-désirs du jeune homme: «--Votre amie toujours, et votre maîtresse
-quand vous le voudrez!» Enfin elle médita de faire servir à ma perte
-la loyauté même de mon caractère, elle gagna mon valet de chambre, et
-après une soirée où elle s'était montrée si belle qu'elle était sûre
-d'avoir excité mes désirs, je la trouvai chez moi. Cet éclat retentit
-dans l'Angleterre, et son aristocratie se consterna comme le ciel à la
-chute de son plus bel ange. Lady Dudley quitta son nuage dans l'empirée
-britannique, se réduisit à sa fortune, et voulut éclipser par ses
-sacrifices CELLE dont la vertu causa ce célèbre désastre. Lady Arabelle
-prit plaisir, comme le démon sur le faîte du temple, à me montrer les
-plus riches pays de son ardent royaume.
-
-Lisez-moi, je vous en conjure, avec indulgence? Il s'agit ici d'un
-des problèmes les plus intéressants de la vie humaine, d'une crise
-à laquelle ont été soumis la plus grande partie des hommes, et que
-je voudrais expliquer, ne fût-ce que pour allumer un phare sur cet
-écueil. Cette belle lady, si svelte, si frêle, cette femme de lait,
-si brisée, si brisable, si douce, d'un front si caressant, couronnée
-de cheveux de couleur fauve et si fins, cette créature dont l'éclat
-semble phosphorescent et passager, est une organisation de fer. Quelque
-fougueux qu'il soit, aucun cheval ne résiste à son poignet nerveux, à
-cette main molle en apparence et que rien ne lasse. Elle a le pied de
-la biche, un petit pied sec et musculeux, sous une grâce d'enveloppe
-indescriptible. Elle est d'une force à ne rien craindre dans une lutte;
-nul homme ne peut la suivre à cheval; elle gagnerait le prix d'un
-_steeple chase_ sur des centaures; elle tire les daims et les cerfs
-sans arrêter son cheval. Son corps ignore la sueur, il aspire le feu
-dans l'atmosphère et vit dans l'eau sous peine de ne pas vivre. Aussi
-sa passion est-elle tout africaine; son désir va comme le tourbillon
-du désert, le désert dont l'ardente immensité se peint dans ses yeux,
-le désert plein d'azur et d'amour, avec son ciel inaltérable, avec
-ces fraîches nuits étoilées. Quelles oppositions avec Clochegourde!
-L'orient et l'occident, l'une attirant à elle les moindres parcelles
-humides pour s'en nourrir, l'autre exsudant son âme, enveloppant ses
-fidèles d'une lumineuse atmosphère; celle-ci, vive et svelte; celle-là,
-lente et grasse. Enfin, avez-vous jamais réfléchi au sens général
-des mœurs anglaises? N'est-ce pas la divinisation de la matière, un
-épicuréisme défini, médité, savamment appliqué? Quoi qu'elle fasse
-ou dise, l'Angleterre est matérialiste, à son insu peut-être. Elle a
-des prétentions religieuses et morales, d'où la spiritualité divine,
-d'où l'âme catholique est absente, et dont la grâce fécondante ne sera
-remplacée par aucune hypocrisie, quelque bien jouée qu'elle soit. Elle
-possède au plus haut degré cette science de l'existence qui bonifie
-les moindres parcelles de la matérialité, qui fait que votre pantoufle
-est la plus exquise pantoufle du monde, qui donne à votre linge une
-saveur indicible, qui double de cèdre et parfume les commodes; qui
-verse à l'heure dite un thé suave, savamment déplié, qui bannit la
-poussière, cloue des tapis depuis la première marche jusque dans les
-derniers replis de la maison, brosse les murs des caves, polit le
-marteau de la porte, assouplit les ressorts du carrosse, qui fait de
-la matière une pulpe nourrissante et cotonneuse, brillante et propre
-au sein de laquelle l'âme expire sous la jouissance, qui produit
-l'affreuse monotonie du bien-être, donne une vie sans opposition dénuée
-de spontanéité et qui pour tout dire vous machinise. Ainsi, je connus
-tout à coup au sein de ce luxe anglais une femme peut-être unique
-en son sexe, qui m'enveloppa dans les rets de cet amour renaissant
-de son agonie et aux prodigalités duquel j'apportais une continence
-sévère, de cet amour qui a des beautés accablantes, une électricité
-à lui, qui vous introduit souvent dans les cieux par les portes
-d'ivoire de son demi-sommeil, ou qui vous y enlève en croupe sur ses
-reins ailés. Amour horriblement ingrat, qui rit sur les cadavres de
-ceux qu'il tue; amour sans mémoire, un cruel amour qui ressemble à la
-politique anglaise, et dans lequel tombent presque tous les hommes.
-Vous comprenez déjà le problème. L'homme est composé de matière et
-d'esprit; l'animalité vient aboutir en lui, et l'ange commence à lui.
-De là cette lutte que nous éprouvons tous entre une destinée future
-que nous pressentons et les souvenirs de nos instincts antérieurs
-dont nous ne sommes pas entièrement détachés: un amour charnel et un
-amour divin. Tel homme les résout en un seul, tel autre s'abstient;
-celui-ci fouille le sexe entier pour y chercher la satisfaction de
-ses appétits antérieurs, celui-là l'idéalise en une seule femme dans
-laquelle se résume l'univers; les uns flottent indécis entre les
-voluptés de la matière et celles de l'esprit, les autres spiritualisent
-la chair en lui demandant ce qu'elle ne saurait donner. Si, pensant à
-ces traits généraux de l'amour, vous tenez compte des répulsions et
-des affinités qui résultent de la diversité des organisations, et qui
-brisent les pactes conclus entre ceux qui ne se sont pas éprouvés; si
-vous y joignez les erreurs produites par les espérances des gens qui
-vivent plus spécialement par l'esprit, par le cœur ou par l'action,
-qui pensent, qui sentent ou qui agissent, et dont les vocations
-sont trompées, méconnues dans une association où il se trouve deux
-êtres, également doubles; vous aurez une grande indulgence pour les
-malheurs envers lesquels la société se montre sans pitié. Eh! bien,
-lady Arabelle contente les instincts, les organes, les appétits, les
-vices et les vertus de la matière subtile dont nous sommes faits;
-elle était la maîtresse du corps. Madame de Mortsauf était l'épouse
-de l'âme. L'amour que satisfait la maîtresse a des bornes, la matière
-est finie, ses propriétés ont des forces calculées, elle est soumise
-à d'inévitables saturations; je sentais souvent je ne sais quel
-vide à Paris, près de lady Dudley. L'infini est le domaine du cœur,
-l'amour était sans borne à Clochegourde. J'aimais passionnément lady
-Arabelle, et certes, si la bête était sublime en elle, elle avait
-aussi de la supériorité dans l'intelligence; sa conversation moqueuse
-embrassait tout. Mais j'adorais Henriette. La nuit je pleurais de
-bonheur, le matin je pleurais de remords. Il est certaines femmes assez
-savantes pour cacher leur jalousie sous la bonté la plus angélique;
-c'est celles qui, semblables à lady Dudley, ont dépassé trente ans.
-Ces femmes savent alors sentir et calculer, presser tout le suc du
-présent et penser à l'avenir; elles peuvent étouffer des gémissements
-souvent légitimes avec l'énergie du chasseur qui ne s'aperçoit pas
-d'une blessure en poursuivant son bouillant hallali. Sans parler de
-madame de Mortsauf, Arabelle essayait de la tuer dans mon âme, où elle
-la retrouvait toujours, et sa passion se ravivait au souffle de cet
-amour invincible. Afin de triompher par des comparaisons qui fussent
-à son avantage, elle ne se montra ni soupçonneuse, ni tracassière, ni
-curieuse, comme le sont la plupart des jeunes femmes; mais, semblable
-à la lionne qui a saisi dans sa gueule et rapporté dans son antre une
-proie à ronger, elle veillait à ce que rien ne troublât son bonheur, et
-me gardait comme une conquête insoumise. J'écrivais à Henriette sous
-ses yeux, jamais elle ne lut une seule ligne, jamais elle ne chercha
-par aucun moyen à savoir l'adresse écrite sur mes lettres. J'avais ma
-liberté. Elle semblait s'être dit:--Si je le perds, je n'en accuserai
-que moi. Et elle s'appuyait fièrement sur un amour si dévoué qu'elle
-m'aurait donné sa vie sans hésiter si je la lui avais demandée. Enfin
-elle m'avait fait croire que, si je la quittais, elle se tuerait
-aussitôt. Il fallait l'entendre à ce sujet célébrer la coutume des
-veuves indiennes qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris.--«Quoique
-dans l'Inde cet usage soit une distinction réservée à la classe
-noble, et que, sous ce rapport, il soit peu compris des Européens
-incapables de deviner la dédaigneuse grandeur de ce privilége, avouez,
-me disait-elle, que, dans nos plates mœurs modernes, l'aristocratie ne
-peut plus se relever que par l'extraordinaire des sentiments? Comment
-puis-je apprendre aux bourgeois que le sang de mes veines ne ressemble
-pas au leur, si ce n'est en mourant autrement qu'ils ne meurent? Des
-femmes sans naissance peuvent avoir les diamants, les étoffes, les
-chevaux, les écussons même qui devraient nous être réservés, car
-on achète un nom! Mais, aimer, tête levée, à contresens de la loi,
-mourir pour l'idole que l'on s'est choisie en se taillant un linceul
-dans les draps de son lit, soumettre le monde et le ciel à un homme
-en dérobant ainsi au Tout-Puissant le droit de faire un Dieu, ne le
-trahir pour rien, pas même pour la vertu; car se refuser à lui au
-nom du devoir, n'est-ce pas se donner à quelque chose qui n'est pas
-_lui_?... que ce soit un homme ou une idée, il y a toujours trahison!
-Voilà des grandeurs où n'atteignent pas les femmes vulgaires; elles ne
-connaissent que deux routes communes, ou le grand chemin de la vertu,
-ou le bourbeux sentier de la courtisane!» Elle procédait, vous le
-voyez, par l'orgueil, elle flattait toutes les vanités en les déifiant,
-elle me mettait si haut qu'elle ne pouvait vivre qu'à mes genoux;
-aussi toutes les séductions de son esprit étaient-elles exprimées par
-sa pose d'esclave et par son entière soumission. Elle savait rester
-tout un jour, étendue à mes pieds, silencieuse, occupée à me regarder,
-épiant l'heure du plaisir comme une cadine du sérail et l'avançant
-par d'habiles coquetteries, tout en paraissant l'attendre. Par quels
-mots peindre les six premiers mois pendant lesquels je fus en proie
-aux énervantes jouissances d'un amour fertile en plaisirs, et qui les
-variait avec le savoir que donne l'expérience, mais en cachant son
-instruction sous les emportements de la passion. Ces plaisirs, subite
-révélation de la poésie des sens, constituent le lien vigoureux par
-lequel les jeunes gens s'attachent aux femmes plus âgées qu'eux; mais
-ce lien est l'anneau du forçat, il laisse dans l'âme une ineffaçable
-empreinte, il y met un dégoût anticipé pour les amours frais, candides,
-riches de fleurs seulement, et qui ne savent pas servir d'alcohol
-dans des coupes d'or curieusement ciselées, enrichies de pierres où
-brillent d'inépuisables feux. En savourant les voluptés que je rêvais
-sans les connaître, que j'avais exprimées dans mes _selam_, et que
-l'union des âmes rend mille fois plus ardentes, je ne manquai pas de
-paradoxes pour me justifier à moi-même la complaisance avec laquelle
-je m'abreuvais à cette belle coupe. Souvent lorsque, perdue dans
-l'infini de la lassitude, mon âme dégagée du corps voltigeait loin
-de la terre, je pensais que ces plaisirs étaient un moyen d'annuler
-la matière et de rendre l'esprit à son vol sublime. Souvent lady
-Dudley, comme beaucoup de femmes, profitait de l'exaltation à laquelle
-conduit l'excès du bonheur, pour me lier par des serments; et, sous
-le coup d'un désir, elle m'arrachait des blasphèmes contre l'ange de
-Clochegourde. Une fois traître, je devins fourbe. Je continuai d'écrire
-à madame de Mortsauf comme si j'étais toujours le même enfant au
-méchant petit habit bleu qu'elle aimait tant; mais, je l'avoue, son
-don de seconde vue m'épouvantait quand je pensais aux désastres qu'une
-indiscrétion pouvait causer dans le joli château de mes espérances.
-Souvent, au milieu de mes joies, une soudaine douleur me glaçait,
-j'entendais le nom d'Henriette prononcé par une voix d'en haut comme
-le:--_Caïn, où est Abel?_ de l'Écriture. Mes lettres restèrent sans
-réponse. Je fus saisi d'une horrible inquiétude, je voulus partir
-pour Clochegourde. Arabelle ne s'y opposa point, mais elle parla
-naturellement de m'accompagner en Touraine. Son caprice aiguisé par
-la difficulté, ses pressentiments justifiés par un bonheur inespéré,
-tout avait engendré chez elle un amour réel qu'elle désirait rendre
-unique. Son génie de femme lui fit apercevoir dans ce voyage un moyen
-de me détacher entièrement de madame de Mortsauf; tandis que, aveuglé
-par la peur, emporté par la naïveté de la passion vraie, je ne vis pas
-le piége où j'allais être pris. Lady Dudley proposa les concessions
-les plus humbles et prévint toutes les objections. Elle consentit à
-demeurer près de Tours, à la campagne, inconnue, déguisée, sans sortir
-le jour, et à choisir pour nos rendez-vous les heures de la nuit où
-personne ne pouvait nous rencontrer. Je partis de Tours à cheval
-pour Clochegourde. J'avais mes raisons en y venant ainsi, car il me
-fallait pour mes excursions nocturnes un cheval, et le mien était un
-cheval arabe que lady Esther Stanhope avait envoyé à la marquise, et
-qu'elle m'avait échangé contre ce fameux tableau de Rembrandt, qu'elle
-a dans son salon à Londres, et que j'ai si singulièrement obtenu. Je
-pris le chemin que j'avais parcouru pédestrement six ans auparavant,
-et m'arrêtai sous le noyer. De là, je vis madame de Mortsauf en robe
-blanche au bord de la terrasse. Aussitôt je m'élançai vers elle avec la
-rapidité de l'éclair, et fus en quelques minutes au bas du mur, après
-avoir franchi la distance en droite ligne, comme s'il s'agissait d'une
-course au clocher. Elle entendit les bonds prodigieux de l'hirondelle
-du désert, et, quand je l'arrêtai net au coin de la terrasse, elle me
-dit:--Ah! vous voilà!
-
-Ces trois mots me foudroyèrent. Elle savait mon aventure. Qui la lui
-avait apprise? sa mère, de qui plus tard elle me montra la lettre
-odieuse! La faiblesse indifférente de cette voix, jadis si pleine de
-vie, la pâleur mate du son révélaient une douleur mûrie, exhalaient
-je ne sais quelle odeur de fleurs coupées sans retour. L'ouragan
-de l'infidélité, semblable à ces crues de la Loire qui ensablent à
-jamais une terre, avait passé sur son âme en faisant un désert là où
-verdoyaient d'opulentes prairies. Je fis entrer mon cheval par la
-petite porte; il se coucha sur le gazon à mon commandement, et la
-comtesse, qui s'était avancée à pas lents, s'écria:--Le bel animal!
-Elle se tenait les bras croisés pour que je ne prisse pas sa main, je
-devinai son intention.--Je vais prévenir monsieur de Mortsauf, dit-elle
-en me quittant.
-
-Je demeurai debout, confondu, la laissant aller, la contemplant,
-toujours noble, lente, fière, plus blanche que je ne l'avais vue,
-mais gardant au front la jaune empreinte du sceau de la plus amère
-mélancolie, et penchant la tête comme un lys trop chargé de pluie.
-
---Henriette! criai-je avec la rage de l'homme qui se sent mourir.
-
-Elle ne se retourna point, elle ne s'arrêta pas, elle dédaigna de me
-dire qu'elle m'avait retiré son nom, qu'elle n'y répondait plus, elle
-marchait toujours. Je pourrai dans cette épouvantable vallée où doivent
-tenir des millions de peuples devenus poussière et dont l'âme anime
-maintenant la surface du globe, je pourrai me trouver petit au sein de
-cette foule pressée sous les immensités lumineuses qui l'éclaireront de
-leur gloire; mais alors je serai moins aplati que je ne le fus devant
-cette forme blanche, montant comme monte dans les rues d'une ville
-quelque inflexible inondation, montant d'un pas égal à son château de
-Clochegourde, la gloire et le supplice de cette Didon chrétienne! Je
-maudis Arabelle par une seule imprécation qui l'eût tuée si elle l'eût
-entendue, elle qui avait tout laissé pour moi, comme on laisse tout
-pour Dieu! Je restai perdu dans un monde de pensées, en apercevant de
-tous côtés l'infini de la douleur. Je les vis alors descendant tous.
-Jacques courait avec l'impétuosité naïve de son âge. Gazelle aux yeux
-mourants, Madeleine accompagnait sa mère. Je serrai Jacques contre
-mon cœur en versant sur lui les effusions de l'âme et les larmes que
-rejetait sa mère. Monsieur de Mortsauf vint à moi, me tendit les bras,
-me pressa sur lui, m'embrassa sur les joues, en me disant:--Félix, j'ai
-su que je vous devais la vie!
-
-Madame de Mortsauf nous tourna le dos pendant cette scène, en prenant
-le prétexte de montrer le cheval à Madeleine stupéfaite.
-
---Ha! diantre! voilà bien les femmes, cria le comte en colère, elles
-examinent votre cheval.
-
-Madeleine se retourna, vint à moi, je lui baisai la main en regardant
-la comtesse qui rougit.
-
---Elle est bien mieux, Madeleine, dis-je.
-
---Pauvre fillette! répondit la comtesse en la baisant au front.
-
---Oui, pour le moment, ils sont tous bien, répondit le comte. Moi seul,
-mon cher Félix, suis délabré comme une vieille tour qui va tomber.
-
---Il paraît que le général a toujours ses dragons noirs, repris-je en
-regardant madame de Mortsauf.
-
---Nous avons tous nos _blues devils_, répondit-elle. N'est-ce pas le
-mot anglais?
-
-Nous remontâmes vers les clos en nous promenant ensemble, et sentant
-tous qu'il était survenu quelque grave événement. Elle n'avait aucun
-désir d'être seule avec moi. Enfin j'étais son hôte.
-
---Pour le coup, et votre cheval? dit le comte quand nous fûmes sortis.
-
---Vous verrez, reprit la comtesse, que j'aurai tort en y pensant, et
-tort en n'y pensant plus.
-
---Mais oui, dit-il, il faut tout faire en temps utile.
-
---J'y vais, dis-je en trouvant ce froid accueil insupportable. Moi seul
-puis le faire sortir, et le caser comme il faut. Mon _groom_ vient par
-la voiture de Chinon, il le pansera.
-
---Le _groom_ arrive-t-il aussi d'Angleterre? dit-elle.
-
---Il ne s'en fait que là, répondit le comte qui devint gai en voyant sa
-femme triste.
-
-La froideur de sa femme fut une occasion de la contredire, il m'accabla
-de son amitié. Je connus la pesanteur de l'attachement d'un mari. Ne
-croyez pas que le moment où leurs attentions assassinent les âmes
-nobles soit le temps où leurs femmes prodiguent une affection qui
-semble leur être volée; non! ils sont odieux et insupportables le jour
-où cet amour s'envole. La bonne intelligence, condition essentielle
-aux attachements de ce genre, apparaît alors comme un moyen; elle pèse
-alors, elle est horrible comme tout moyen que sa fin ne justifie plus.
-
---Mon cher Félix, me dit le comte en me prenant les mains et me les
-serrant affectueusement, pardonnez à madame de Mortsauf, les femmes ont
-besoin d'être quinteuses, leur faiblesse les excuse, elles ne sauraient
-avoir l'égalité d'humeur que nous donne la force du caractère. Elle
-vous aime beaucoup, je le sais; mais...
-
-Pendant que le comte parlait, madame de Mortsauf s'éloigna de nous
-insensiblement de manière à nous laisser seuls.
-
---Félix, me dit-il alors à voix basse en contemplant sa femme qui
-remontait au château accompagnée de ses deux enfants, j'ignore ce
-qui se passe dans l'âme de madame de Mortsauf, mais son caractère a
-complétement changé depuis six semaines. Elle si douce, si dévouée
-jusqu'ici, devient d'une maussaderie incroyable!
-
-Manette m'apprit plus tard que la comtesse était tombée dans un
-abattement qui la rendait insensible aux tracasseries du comte. En ne
-rencontrant plus de terre molle où planter ses flèches, cet homme était
-devenu inquiet comme l'enfant qui ne voit plus remuer le pauvre insecte
-qu'il tourmente. En ce moment il avait besoin d'un confident comme
-l'exécuteur a besoin d'un aide.
-
---Essayez, dit-il après une pause, de questionner madame de Mortsauf.
-Une femme a toujours des secrets pour son mari; mais elle vous confiera
-peut-être le sujet de ses peines. Dût-il m'en coûter la moitié des
-jours qui me restent et la moitié de ma fortune, je sacrifierais tout
-pour la rendre heureuse. Elle est si nécessaire à ma vie! Si dans ma
-vieillesse je ne sentais pas toujours cet ange à mes côtés, je serais
-le plus malheureux des hommes! je voudrais mourir tranquille. Dites-lui
-donc qu'elle n'a pas long-temps à me supporter. Moi, Félix, mon pauvre
-ami, je m'en vais, je le sais. Je cache à tout le monde la fatale
-vérité, pourquoi les affliger par avance? Toujours le pylore, mon ami!
-J'ai fini par saisir les causes de la maladie, la sensibilité m'a tué.
-En effet, toutes nos affections frappent sur le centre gastrique...
-
---En sorte, lui dis-je en souriant, que les gens de cœur périssent par
-l'estomac.
-
---Ne riez pas, Félix, rien n'est plus vrai. Les peines trop vives
-exagèrent le jeu du grand sympathique. Cette exaltation de la
-sensibilité entretient dans une constante irritation la muqueuse de
-l'estomac. Si cet état persiste, il amène des perturbations d'abord
-insensibles dans les fonctions digestives: les sécrétions s'altèrent,
-l'appétit se déprave et la digestion se fait capricieuse: bientôt des
-douleurs poignantes apparaissent, s'aggravent et deviennent de jour
-en jour plus fréquentes; puis la désorganisation arrive à son comble
-comme si quelque poison lent se mêlait au bol alimentaire; la muqueuse
-s'épaissit, l'induration de la valvule du pylore s'opère et il s'y
-forme un squirrhe dont il faut mourir. Eh! bien, j'en suis là, mon
-cher! L'induration marche sans que rien puisse l'arrêter. Voyez mon
-teint jaune-paille, mes yeux secs et brillants, ma maigreur excessive?
-Je me dessèche. Que voulez-vous, j'ai rapporté de l'émigration le germe
-de cette maladie: j'ai tant souffert alors! Mon mariage, qui pouvait
-réparer les maux de l'émigration, loin de calmer mon âme ulcérée, a
-ravivé la plaie. Qu'ai-je trouvé ici? d'éternelles alarmes causées
-par mes enfants, des chagrins domestiques, une fortune à refaire, des
-économies qui engendraient mille privations que j'imposais à ma femme
-et dont je pâtissais le premier. Enfin, je ne puis confier ce secret
-qu'à vous, mais voici ma plus dure peine. Quoique Blanche soit un ange,
-elle ne me comprend pas; elle ne sait rien de mes douleurs, elle les
-contrarie, je lui pardonne! Tenez, ceci est affreux à dire, mon ami;
-mais une femme moins vertueuse qu'elle m'aurait rendu plus heureux en
-se prêtant à des adoucissements que Blanche n'imagine pas, car elle est
-niaise comme un enfant! Ajoutez que mes gens me tourmentent, c'est des
-buses qui entendent grec lorsque je parle français. Quand notre fortune
-a été reconstruite, coussi coussi, quand j'ai eu moins d'ennui, le mal
-était fait, j'atteignais à la période des appétits dépravés; puis est
-venue ma grande maladie, si mal prise par Origet. Bref, aujourd'hui je
-n'ai pas six mois à vivre...
-
-J'écoutais le comte avec terreur. En revoyant la comtesse, le brillant
-de ses yeux secs et la teinte jaune-paille de son front m'avaient
-frappé, j'entraînai le comte vers la maison en paraissant écouter
-ses plaintes mêlées de dissertations médicales; mais je ne songeais
-qu'à Henriette et voulais l'observer. Je trouvai la comtesse dans
-le salon, où elle assistait à une leçon de mathématiques donnée à
-Jacques par l'abbé de Dominis, en montrant à Madeleine un point de
-tapisserie. Autrefois elle aurait bien su, le jour de mon arrivée,
-remettre ses occupations pour être toute à moi; mais mon amour était si
-profondément vrai que je refoulai dans mon cœur le chagrin que me causa
-ce contraste entre le présent et le passé; car je voyais la fatale
-teinte jaune-paille qui, sur ce céleste visage, ressemblait au reflet
-des lueurs divines que les peintres italiens ont mises à la figure des
-saintes. Je sentis alors en moi le vent glacé de la mort. Puis quand
-le feu de ses yeux dénués de l'eau limpide où jadis nageait son regard
-tomba sur moi, je frissonnai; j'aperçus alors quelques changements dus
-au chagrin et que je n'avais point remarqués en plein air: les lignes
-si menues qui, à ma dernière visite, n'étaient que légèrement imprimées
-sur son front, l'avaient creusé; ses tempes bleuâtres semblaient
-ardentes et concaves; ses yeux s'étaient enfoncés sous leurs arcades
-attendries, et le tour avait bruni; elle était mortifiée comme le
-fruit sur lequel les meurtrissures commencent à paraître, et qu'un
-ver intérieur fait prématurément blondir. Moi, dont toute l'ambition
-était de verser le bonheur à flots dans son âme, n'avais-je pas jeté
-l'amertume dans la source où se rafraîchissait sa vie, où se retrempait
-son courage? Je vins m'asseoir à ses côtés, et lui dis d'une voix où
-pleurait le repentir:--Êtes-vous contente de votre santé?
-
---Oui, répondit-elle en plongeant ses yeux dans les miens. Ma santé, la
-voici, reprit-elle en me montrant Jacques et Madeleine.
-
-Sortie victorieuse de sa lutte avec la nature, à quinze ans, Madeleine
-était femme; elle avait grandi, ses couleurs de rose du Bengale
-renaissaient sur ses joues bistrées; elle avait perdu l'insouciance de
-l'enfant qui regarde tout en face, et commençait à baisser les yeux;
-ses mouvements devenaient rares et graves comme ceux de sa mère; sa
-taille était svelte, et les grâces de son corsage fleurissaient déjà;
-déjà la coquetterie lissait ses magnifiques cheveux noirs, séparés en
-deux bandeaux sur son front d'Espagnole. Elle ressemblait aux jolies
-statuettes du Moyen-Age, si fines de contour, si minces de forme que
-l'œil en les caressant craint de les voir se briser; mais la santé, ce
-fruit éclos après tant d'efforts, avait mis sur ses joues le velouté
-de la pêche, et le long de son col le soyeux duvet où, comme chez sa
-mère, se jouait la lumière. Elle devait vivre! Dieu l'avait écrit,
-cher bouton de la plus belle des fleurs humaines! sur les longs cils
-de tes paupières, sur la courbe de tes épaules qui promettaient de se
-développer richement comme celles de ta mère! Cette brune jeune fille,
-à la taille de peuplier, contrastait avec Jacques, frêle jeune homme
-de dix-sept ans, de qui la tête avait grossi, dont le front inquiétait
-par sa rapide extension, dont les yeux fiévreux, fatigués, étaient en
-harmonie avec une voix profondément sonore. L'organe livrait un trop
-fort volume de son, de même que le regard laissait échapper trop de
-pensées. C'était l'intelligence, l'âme, le cœur d'Henriette dévorant
-de leur flamme rapide un corps sans consistance; car Jacques avait ce
-teint de lait animé des couleurs ardentes qui distinguent les jeunes
-Anglaises marquées par le fléau pour être abattues dans un temps
-déterminé; santé trompeuse! En obéissant au signe par lequel Henriette,
-après m'avoir montré Madeleine, indiquait Jacques qui traçait des
-figures de géométrie et des calculs algébriques sur un tableau devant
-l'abbé de Dominis, je tressaillis à l'aspect de cette mort cachée sous
-les fleurs, et respectai l'erreur de la pauvre mère.
-
---Quand je les vois ainsi, la joie fait taire mes douleurs, de même
-qu'elles se taisent et disparaissent quand je les vois malades.
-Mon ami, dit-elle l'œil brillant de plaisir maternel, si d'autres
-affections nous trahissent, les sentiments récompensés ici, les
-devoirs accomplis et couronnés de succès compensent la défaite essuyée
-ailleurs. Jacques sera comme vous un homme d'une haute instruction,
-plein de vertueux savoir; il sera comme vous l'honneur de son pays,
-qu'il gouvernera peut-être, aidé par vous qui serez si haut placé; mais
-je tâcherai qu'il soit fidèle à ses premières affections. Madeleine, la
-chère créature, a déjà le cœur sublime, elle est pure comme la neige du
-plus haut sommet des Alpes, elle aura le dévouement de la femme et sa
-gracieuse intelligence, elle est fière, elle sera digne des Lenoncourt!
-La mère jadis si tourmentée est maintenant bien heureuse, heureuse
-d'un bonheur infini, sans mélange; oui, ma vie est pleine, ma vie est
-riche. Vous le voyez, Dieu fait éclore mes joies au sein des affections
-permises et mêle de l'amertume à celles vers lesquelles m'entraînait un
-penchant dangereux...
-
---Bien, s'écria joyeusement l'abbé. Monsieur le vicomte en sait autant
-que moi...
-
-En achevant sa démonstration Jacques toussa légèrement.
-
---Assez pour aujourd'hui, mon cher abbé, dit la comtesse émue, et
-surtout pas de leçon de chimie. Montez à cheval, Jacques, reprit-elle
-en se laissant embrasser par son fils avec la caressante mais digne
-volupté d'une mère, et les yeux tournés vers moi comme pour insulter
-mes souvenirs. Allez, cher, et soyez prudent.
-
---Mais, lui dis-je pendant qu'elle suivait Jacques par un long regard,
-vous ne m'avez pas répondu. Ressentez-vous quelques douleurs?
-
---Oui, parfois à l'estomac. Si j'étais à Paris, j'aurais les honneurs
-d'une gastrite, la maladie à la mode.
-
---Ma mère souffre souvent et beaucoup, me dit Madeleine.
-
---Ah! dit-elle, ma santé vous intéresse?...
-
-Madeleine étonnée de la profonde ironie empreinte dans ces mots, nous
-regarda tour à tour; mes yeux comptaient des fleurs roses sur le
-coussin de son meuble gris et vert qui ornait le salon.
-
---Cette situation est intolérable, lui dis-je à l'oreille.
-
---Est-ce moi qui l'ai créée? me demanda-t-elle. Cher enfant,
-ajouta-t-elle à haute voix en affectant ce cruel enjouement par lequel
-les femmes enjolivent leurs vengeances, ignorez-vous l'histoire
-moderne? la France et l'Angleterre ne sont-elles pas toujours ennemies?
-Madeleine sait cela, elle sait qu'une mer immense les sépare, mer
-froide, mer orageuse.
-
-Les vases de la cheminée étaient remplacés par des candélabres, afin
-sans doute de m'ôter le plaisir de les remplir de fleurs; je les
-retrouvai plus tard dans sa chambre. Quand mon domestique arriva, je
-sortis pour lui donner des ordres; il m'avait apporté quelques affaires
-que je voulus placer dans ma chambre.
-
---Félix, me dit la comtesse, ne vous trompez pas! L'ancienne chambre
-de ma tante est maintenant celle de Madeleine, vous êtes au-dessus du
-comte.
-
-Quoique coupable, j'avais un cœur, et tous ces mots étaient des coups
-de poignard froidement donnés aux endroits les plus sensibles qu'elle
-semblait choisir pour frapper. Les souffrances morales ne sont pas
-absolues, elles sont en raison de la délicatesse des âmes, et la
-comtesse avait durement parcouru cette échelle des douleurs; mais,
-par cette raison même, la meilleure femme sera toujours d'autant plus
-cruelle qu'elle a été plus bienfaisante; je la regardai, mais elle
-baissa la tête. J'allai dans ma nouvelle chambre qui était jolie,
-blanche et verte. Là, je fondis en larmes. Henriette m'entendit, elle y
-vint en apportant un bouquet de fleurs.
-
---Henriette, lui dis-je, en êtes vous à ne point pardonner la plus
-excusable des fautes?
-
---Ne m'appelez jamais Henriette, reprit-elle, elle n'existe plus, la
-pauvre femme; mais vous trouverez toujours madame de Mortsauf, une
-amie dévouée qui vous écoutera, qui vous aimera. Félix, nous causerons
-plus tard. Si vous avez encore de la tendresse pour moi, laissez-moi
-m'habituer à vous voir; et au moment où les mots me déchireront moins
-le cœur, à l'heure où j'aurai reconquis un peu de courage, eh! bien,
-alors, alors seulement. Voyez-vous cette vallée, dit-elle en me
-montrant l'Indre, elle me fait mal, je l'aime toujours.
-
---Ah! périsse l'Angleterre et toutes ses femmes! Je donne ma démission
-au roi, je meurs ici, pardonné.
-
---Non, aimez-la, cette femme! Henriette n'est plus, ceci n'est pas un
-jeu, vous le saurez.
-
-Elle se retira, dévoilant par l'accent de ce dernier mot l'étendue de
-ses plaies. Je sortis vivement, la retins et lui dis:--Vous ne m'aimez
-donc plus?
-
---Vous m'avez fait plus de mal que tous les autres ensemble!
-Aujourd'hui je souffre moins, je vous aime donc moins; mais il n'y
-a qu'en Angleterre où l'on dise _ni jamais, ni toujours_; ici nous
-disons _toujours_. Soyez sage, n'augmentez pas ma douleur; et si vous
-souffrez, songez que je vis, moi!
-
-Elle me retira sa main que je tenais froide, sans mouvement, mais
-humide, et se sauva comme une flèche en traversant le corridor où
-cette scène véritablement tragique avait eu lieu. Pendant le dîner, le
-marquis me réservait un supplice auquel je n'avais pas songé.
-
---La marquise Dudley n'est donc pas à Paris? me dit-il.
-
-Je rougis excessivement en lui répondant:--Non.
-
---Elle n'est pas à Tours, dit le comte en continuant.
-
---Elle n'est pas divorcée, elle peut aller en Angleterre. Son mari
-serait bien heureux, si elle voulait revenir à lui, dis-je avec
-vivacité.
-
---A-t-elle des enfants, demanda madame de Mortsauf d'une voix altérée.
-
---Deux fils, lui dis-je.
-
---Où sont-ils?
-
---En Angleterre, avec le père.
-
---Voyons, Félix, soyez franc. Est-elle aussi belle qu'on le dit?
-
---Pouvez-vous lui faire une semblable question? la femme qu'on aime
-n'est-elle pas toujours la plus belle des femmes, s'écria la comtesse.
-
---Oui, toujours, dis-je avec orgueil en lui lançant un regard qu'elle
-ne soutint pas.
-
---Vous êtes heureux, reprit le comte, oui, vous êtes un heureux coquin.
-Ah! dans ma jeunesse, j'aurais été fou d'une semblable conquête...
-
---Assez, dit madame de Mortsauf, en montrant par un regard Madeleine à
-son père.
-
---Je ne suis pas un enfant, dit le comte qui se plaisait à redevenir
-jeune.
-
-En sortant de table, la comtesse m'amena sur la terrasse, et quand
-nous y fûmes, elle s'écria:--Comment, il se rencontre des femmes qui
-sacrifient leurs enfants à un homme? La fortune, le monde, je le
-conçois, l'éternité, oui, peut-être! Mais les enfants! se priver de ses
-enfants!
-
---Oui, et ces femmes voudraient avoir encore à sacrifier plus, elles
-donnent tout...
-
-Pour la comtesse, le monde se renversa, ses idées se confondirent.
-Saisie par ce grandiose, soupçonnant que le bonheur devait justifier
-cette immolation, entendant en elle-même les cris de la chair révoltée,
-elle demeura stupide en face de sa vie manquée. Oui, elle eut un moment
-de doute horrible; mais elle se releva grande et sainte, portant haut
-la tête.
-
---Aimez-la donc bien, Félix, cette femme, dit-elle avec des larmes aux
-yeux, ce sera ma sœur heureuse. Je lui pardonne les maux qu'elle m'a
-faits, si elle vous donne ce que vous ne deviez jamais trouver ici, ce
-que vous ne pouvez plus tenir de moi. Vous avez eu raison, je ne vous
-ai jamais dit que je vous aimasse, et je ne vous ai jamais aimé comme
-on aime dans ce monde. Mais si elle n'est pas mère, comment peut-elle
-aimer?
-
---Chère sainte, repris-je, il faudrait que je fusse moins ému que je
-ne le suis pour t'expliquer que tu planes victorieusement au-dessus
-d'elle, qu'elle est une femme de la terre, une fille des races
-déchues, et que tu es la fille des cieux, l'ange adoré, que tu as
-tout mon cœur et qu'elle n'a que ma chair; elle le sait, elle en est
-au désespoir, et elle changerait avec toi, quand même le plus cruel
-martyre lui serait imposé pour prix de ce changement. Mais tout est
-irrémédiable. A toi l'âme, à toi les pensées, l'amour pur, à toi la
-jeunesse et la vieillesse; à elle les désirs et les plaisirs de la
-passion fugitive; à toi mon souvenir dans toute son étendue, à elle
-l'oubli le plus profond.
-
---Dites, dites, dites-moi donc cela, ô mon ami! Elle alla s'asseoir
-sur un banc et fondit en larmes. La vertu, Félix, la sainteté de la
-vie, l'amour maternel, ne sont donc pas des erreurs. Oh! jetez ce baume
-sur mes plaies! Répétez une parole qui me rend aux cieux où je voulais
-tendre d'un vol égal avec vous! Bénissez-moi par un regard, par un mot
-sacré, je vous pardonnerai les maux que j'ai soufferts depuis deux mois.
-
---Henriette, il est des mystères de notre vie que vous ignorez. Je
-vous ai rencontrée dans un âge auquel le sentiment peut étouffer
-les désirs inspirés par notre nature; mais plusieurs scènes dont le
-souvenir me réchaufferait à l'heure où viendra la mort ont dû vous
-attester que cet âge finissait, et votre constant triomphe a été d'en
-prolonger les muettes délices. Un amour sans possession se soutient par
-l'exaspération même des désirs; puis il vient un moment où tout est
-souffrance en nous, qui ne ressemblons en rien à vous. Nous possédons
-une puissance qui ne saurait être abdiquée, sous peine de ne plus être
-hommes. Privé de la nourriture qui le doit alimenter, le cœur se dévore
-lui-même, et sent un épuisement qui n'est pas la mort, mais qui la
-précède. La nature ne peut donc pas être longtemps trompée; au moindre
-accident, elle se réveille avec une énergie qui ressemble à la folie.
-Non, je n'ai pas aimé, mais j'ai eu soif au milieu du désert.
-
---Du désert! dit-elle avec amertume en montrant la vallée. Et,
-ajouta-t-elle, comme il raisonne, et combien de distinctions subtiles?
-les fidèles n'ont pas tant d'esprit.
-
---Henriette, lui dis-je, ne nous querellons pas pour quelques
-expressions hasardées. Non, mon âme n'a pas vacillé, mais je n'ai pas
-été maître de mes sens. Cette femme n'ignore pas que tu es la seule
-aimée. Elle joue un rôle secondaire dans ma vie, elle le sait, et s'y
-résigne; j'ai le droit de la quitter, comme on quitte une courtisane...
-
-
---Et alors...
-
---Elle m'a dit qu'elle se tuerait, répondis-je en croyant que cette
-résolution surprendrait Henriette. Mais en m'entendant elle laissa
-échapper un de ces dédaigneux sourires plus expressifs encore que les
-pensées qu'ils traduisaient.--Ma chère conscience, repris-je, si tu me
-tenais compte de mes résistances et des séductions qui conspiraient ma
-perte, tu concevrais cette fatale...
-
---Oh! oui fatale! dit-elle. J'ai cru trop en vous! J'ai cru que vous
-ne manqueriez pas de la vertu que pratique le prêtre et... que possède
-monsieur de Mortsauf, ajouta-t-elle en donnant à sa voix le mordant
-de l'épigramme.--Tout est fini, reprit-elle après une pause, je vous
-dois beaucoup, mon ami; vous avez éteint en moi les flammes de la vie
-corporelle. Le plus difficile du chemin est fait, l'âge approche, me
-voilà souffrante, bientôt maladive; je ne pourrais être pour vous
-la brillante fée qui vous verse une pluie de faveurs. Soyez fidèle
-à lady Arabelle. Madeleine, que j'élevais si bien pour vous, à qui
-sera-t-elle? Pauvre Madeleine, pauvre Madeleine! répéta-t-elle comme un
-douloureux refrain. Si vous l'aviez entendue me disant: Ma mère, vous
-n'êtes pas gentille pour Félix! La chère créature!
-
-Elle me regarda sous les tièdes rayons du soleil couchant qui
-glissaient à travers le feuillage, et prise de je ne sais quelle
-compassion pour nos débris, elle se replongea dans notre passé si pur,
-en se laissant aller à des contemplations qui furent mutuelles. Nous
-reprenions nos souvenirs, nos yeux allaient de la vallée au clos, des
-fenêtres de Clochegourde à Frapesle, en peuplant cette rêverie de
-nos bouquets embaumés, des romans de nos désirs. Ce fut sa dernière
-volupté, savourée avec la candeur de l'âme chrétienne. Cette scène, si
-grande pour nous, nous avait jetés dans une même mélancolie. Elle crut
-à mes paroles, et se vit où je la mettais, dans les cieux.
-
---Mon ami, me dit-elle, j'obéis à Dieu, car son doigt est dans tout
-ceci.
-
-Je ne connus que plus tard la profondeur de ce mot. Nous remontâmes
-lentement par les terrasses. Elle prit mon bras, s'y appuya résignée,
-saignant, mais ayant mis un appareil sur ses blessures.
-
---La vie humaine est ainsi, me dit-elle. Qu'a fait monsieur de Mortsauf
-pour mériter son sort? Ceci nous démontre l'existence d'un monde
-meilleur. Malheur à ceux qui se plaindraient d'avoir marché dans la
-bonne voie!
-
-Elle se mit alors à si bien évaluer la vie, à la si profondément
-considérer sous ses diverses faces, que ces froids calculs me
-révélèrent le dégoût qui l'avait saisie pour toutes les choses
-d'ici-bas. En arrivant sur le perron, elle quitta mon bras, et dit
-cette dernière phrase:--Si Dieu nous a donné le sentiment et le goût du
-bonheur, ne doit-il pas se charger des âmes innocentes qui n'ont trouvé
-que des afflictions ici-bas. Cela est, ou Dieu n'est pas, ou notre vie
-serait une amère plaisanterie.
-
-A ces derniers mots, elle rentra brusquement, et je la trouvai sur
-son canapé, couchée comme si elle avait été foudroyée par la voix qui
-terrassa saint Paul.
-
---Qu'avez-vous? lui dis-je.
-
---Je ne sais plus ce qu'est la vertu, dit-elle, et n'ai pas conscience
-de la mienne!
-
-Nous restâmes pétrifiés tous deux, écoutant le son de cette parole
-comme celui d'une pierre jetée dans un gouffre.
-
---Si je me suis trompée dans ma vie, _elle_ a raison, _elle!_ reprit
-madame de Mortsauf.
-
-Ainsi son dernier combat suivit sa dernière volupté. Quand le comte
-vint, elle se plaignit, elle qui ne se plaignait jamais; je la conjurai
-de me préciser ses souffrances, mais elle refusa de s'expliquer, et
-s'alla coucher en me laissant en proie à des remords qui naissaient
-les uns des autres. Madeleine accompagna sa mère; et le lendemain je
-sus par elle que la comtesse avait été prise de vomissements causés,
-dit-elle, par les violentes émotions de cette journée. Ainsi, moi qui
-souhaitais donner ma vie pour elle, je la tuais.
-
---Cher comte, dis-je à monsieur de Mortsauf qui me força de jouer au
-trictrac, je crois la comtesse très-sérieusement malade, il est encore
-temps de la sauver; appelez Origet, et suppliez-la de suivre ses avis...
-
---Origet qui m'a tué? dit-il en m'interrompant. Non, non, je
-consulterai Carbonneau.
-
-Pendant cette semaine, et surtout les premiers jours, tout me fut
-souffrance, commencement de paralysie au cœur, blessure à la vanité,
-blessure à l'âme. Il faut avoir été le centre de tout, des regards et
-des soupirs, avoir été le principe de la vie, le foyer d'où chacun
-tirait sa lumière, pour connaître l'horreur du vide. Les mêmes choses
-étaient là, mais l'esprit qui les vivifiait s'était éteint comme
-une flamme soufflée. J'ai compris l'affreuse nécessité où sont les
-amants de ne plus se revoir quand l'amour est envolé. N'être plus
-rien, là où l'on a régné! Trouver la silencieuse froideur de la mort
-là où scintillaient les joyeux rayons de la vie! les comparaisons
-accablent. Bientôt j'en vins à regretter la douloureuse ignorance
-de tout bonheur qui avait assombri ma jeunesse. Aussi mon désespoir
-devint-il si profond que la comtesse en fut, je crois, attendrie. Un
-jour, après le dîner, pendant que nous nous promenions tous sur le bord
-de l'eau, je fis un dernier effort pour obtenir mon pardon. Je priai
-Jacques d'emmener sa sœur en avant, je laissai le comte aller seul, et
-conduisant madame de Mortsauf vers la toue:--Henriette, lui dis-je, un
-mot, de grâce, ou je me jette dans l'Indre! J'ai failli, oui, c'est
-vrai; mais n'imité-je pas le chien dans son sublime attachement!
-je reviens comme lui, comme lui plein de honte; s'il fait mal, il
-est châtié, mais il adore la main qui le frappe; brisez-moi, mais
-rendez-moi votre cœur...
-
---Pauvre enfant! dit-elle, n'êtes-vous pas toujours mon fils?
-
-Elle prit mon bras et regagna silencieusement Jacques et Madeleine,
-avec lesquels elle revint à Clochegourde par les clos en me laissant au
-comte, qui se mit à parler politique à propos de ses voisins.
-
---Rentrons, lui dis-je, vous avez la tête nue, et la rosée du soir
-pourrait causer quelque accident.
-
---Vous me plaigniez, vous! mon cher Félix, me répondit-il, en se
-méprenant sur mes intentions. Ma femme ne m'a jamais voulu consoler,
-par système peut-être.
-
-Jamais elle ne m'aurait laissé seul avec son mari, maintenant j'avais
-besoin de prétextes pour l'aller rejoindre. Elle était avec ses enfants
-occupée à expliquer les règles du trictrac à Jacques.
-
---Voilà, dit le comte, toujours jaloux de l'affection qu'elle portait à
-ses deux enfants, voilà ceux pour lesquels je suis toujours abandonné.
-Les maris, mon cher Félix, ont toujours le dessous; la femme la plus
-vertueuse trouve encore le moyen de satisfaire son besoin de voler
-l'affection conjugale.
-
-Elle continua ses caresses sans répondre.
-
---Jacques, dit-il, venez ici!
-
-Jacques fit quelques difficultés.
-
---Votre père vous veut, allez, mon fils, dit la mère en le poussant.
-
---Ils m'aiment par ordre, reprit ce vieillard qui parfois voyait sa
-situation.
-
---Monsieur, répondit-elle en passant à plusieurs reprises sa main
-sur les cheveux de Madeleine qui était coiffée en belle Ferronnière,
-ne soyez pas injuste pour les pauvres femmes; la vie ne leur est pas
-toujours facile à porter, et peut-être les enfants sont-ils les vertus
-d'une mère!
-
---Ma chère, répondit le comte qui s'avisa d'être logique, ce que vous
-dites signifie que, sans leurs enfants, les femmes manqueraient de
-vertu et planteraient là leurs maris.
-
-La comtesse se leva brusquement et emmena Madeleine sur le perron.
-
---Voilà le mariage, mon cher, dit le comte. Prétendez-vous dire en
-sortant ainsi que je déraisonne? cria-t-il en prenant son fils par la
-main et venant au perron auprès de sa femme sur laquelle il lança des
-regards furieux.
-
---Au contraire, monsieur, vous m'avez effrayée. Votre réflexion me fait
-un mal affreux, dit-elle d'une voix creuse en me jetant un regard de
-criminelle. Si la vertu ne consiste pas à se sacrifier pour ses enfants
-et pour son mari, qu'est-ce donc que la vertu?
-
---Se sa-cri-fi-er! reprit le comte, en faisant de chaque syllabe un
-coup de barre sur le cœur de sa victime. Que sacrifiez-vous donc
-à vos enfants? que me sacrifiez-vous donc? qui? quoi? répondez?
-répondrez-vous? Que se passe-t-il donc ici? que voulez-vous dire?
-
---Monsieur, répondit-elle, seriez-vous donc satisfait d'être aimé pour
-l'amour de Dieu, ou de savoir votre femme vertueuse pour la vertu en
-elle-même?
-
---Madame a raison, dis-je en prenant la parole d'une voix émue qui
-vibra dans ces deux cœurs où je jetai mes espérances à jamais perdues
-et que je calmai par l'expression de la plus haute de toutes les
-douleurs dont le cri sourd éteignit cette querelle comme, quand le lion
-rugit, tout se tait. Oui, le plus beau privilége que nous ait conféré
-la raison est de pouvoir rapporter nos vertus aux êtres dont le bonheur
-est notre ouvrage, et que nous ne rendons heureux ni par calcul, ni
-par devoir, mais par une inépuisable et volontaire affection.
-
-Une larme brilla dans les yeux d'Henriette.
-
---Et, cher comte, si par hasard une femme était involontairement
-soumise a quelque sentiment étranger à ceux que la société lui impose,
-avouez que plus ce sentiment serait irrésistible, plus elle serait
-vertueuse en l'étouffant, en se _sacrifiant_ à ses enfants, à son mari.
-Cette théorie n'est d'ailleurs applicable ni à moi, qui malheureusement
-offre un exemple du contraire, ni à vous qu'elle ne concernera jamais.
-
-Une main à la fois moite et brûlante se posa sur ma main et s'y appuya
-silencieusement.
-
---Vous êtes une belle âme, Félix, dit le comte qui passa non sans grâce
-sa main sur la taille de sa femme et l'amena doucement à lui, pour lui
-dire:--Pardonnez, ma chère, à un pauvre malade qui voudrait sans doute
-être aimé plus qu'il ne le mérite.
-
---Il est des cœurs qui sont tout générosité, répondit-elle en appuyant
-sa tête sur l'épaule du comte qui prit cette phrase pour lui. Cette
-erreur causa je ne sais quel frémissement à la comtesse; son peigne
-tomba, ses cheveux se dénouèrent, elle pâlit; son mari qui la soutenait
-poussa une sorte de rugissement en la sentant défaillir, il la saisit
-comme il eût fait de sa fille et la porta sur le canapé du salon où
-nous l'entourâmes. Henriette garda ma main dans la sienne, comme pour
-me dire que nous seuls savions le secret de cette scène si simple en
-apparence, si épouvantable par les déchirements de son âme.
-
---J'ai tort, me dit-elle à voix basse en un moment où le comte nous
-laissa seuls pour aller demander un verre d'eau de fleurs d'oranger,
-j'ai mille fois tort envers vous, que j'ai voulu désespérer quand
-j'aurais dû vous recevoir à merci. Cher, vous êtes d'une adorable
-bonté que moi seule puis apprécier. Oui, je le sais, il est des bontés
-qui sont inspirées par la passion. Les hommes ont plusieurs manières
-d'être bons; ils sont bons par dédain, par entraînement, par calcul,
-par indolence de caractère; mais vous, mon ami, vous venez d'être d'une
-bonté absolue.
-
---Si cela est, lui dis-je, apprenez que tout ce que je puis avoir de
-grand en moi vient de vous. Ne savez-vous donc plus que je suis votre
-ouvrage?
-
---Cette parole suffit au bonheur d'une femme, répondit-elle au moment
-où le comte revint. Je suis mieux, dit-elle en se levant, il me faut de
-l'air.
-
-Nous descendîmes tous sur la terrasse embaumée par les acacias encore
-en fleurs. Elle avait pris mon bras droit et le serrait contre son cœur
-en exprimant ainsi de douloureuses pensées; mais c'était, suivant son
-expression, de ces douleurs qu'elle aimait. Elle voulait sans doute
-être seule avec moi; mais son imagination inhabile aux ruses de femme
-ne lui suggérait aucun moyen de renvoyer ses enfants et son mari; nous
-causions donc de choses indifférentes, pendant qu'elle se creusait
-la tête en cherchant à se ménager un moment où elle pourrait enfin
-décharger son cœur dans le mien.
-
---Il y a bien longtemps que je ne me suis promenée en voiture, dit-elle
-enfin en voyant la beauté de la soirée. Monsieur, donnez des ordres, je
-vous prie, pour que je puisse aller faire un tour.
-
-Elle savait qu'avant la prière toute explication serait impossible,
-et craignait que le comte ne voulût faire un trictrac. Elle pouvait
-bien se trouver avec moi sur cette tiède terrasse embaumée, quand son
-mari serait couché; mais elle redoutait peut-être de rester sous ces
-ombrages à travers lesquels passaient des lueurs voluptueuses, de se
-promener le long de la balustrade d'où nos yeux embrassaient le cours
-de l'Indre dans la prairie. De même qu'une cathédrale aux voûtes
-sombres et silencieuses conseille la prière; de même, les feuillages
-éclairés par la lune, parfumés de senteurs pénétrantes, et animés par
-les bruits sourds du printemps, remuent les fibres et affaiblissent
-la volonté. La campagne, qui calme les passions des vieillards,
-excite celles des jeunes cœurs; nous le savions! Deux coups de cloche
-annoncèrent l'heure de la prière, la comtesse tressaillit.
-
---Ma chère Henriette, qu'avez-vous?
-
---Henriette n'existe plus, répondit-elle. Ne la faites pas renaître,
-elle était exigeante, capricieuse; maintenant vous avez une paisible
-amie dont la vertu vient d'être raffermie par des paroles que le Ciel
-vous a dictées. Nous parlerons de tout ceci plus tard. Soyons exacts à
-la prière. Aujourd'hui, mon tour de la dire est arrivé.
-
-Quand la comtesse prononça les paroles par lesquelles elle demandait à
-Dieu son secours contre les adversités de la vie, elle y mit un accent
-dont je ne fus pas frappé seul; elle semblait avoir usé de son don de
-seconde vue pour entrevoir la terrible émotion à laquelle devait la
-soumettre une maladresse causée par mon oubli de mes conventions avec
-Arabelle.
-
---Nous avons le temps de faire trois rois avant que les chevaux ne
-soient attelés, dit le comte en m'entraînant au salon. Vous irez vous
-promener avec ma femme, moi je me coucherai.
-
-Comme toutes nos parties, celle-ci fut orageuse. De sa chambre ou de
-celle de Madeleine, la comtesse put entendre la voix de son mari.
-
---Vous abusez étrangement de l'hospitalité, dit-elle au comte quand
-elle revint au salon.
-
-Je la regardai d'un air hébété, je ne m'habituais point à ses duretés;
-elle se serait certes bien gardée jadis de me soustraire à la tyrannie
-du comte, autrefois elle aimait à me voir partageant ses souffrances et
-les endurant avec patience pour l'amour d'elle.
-
---Je donnerais ma vie, lui dis-je à l'oreille, pour vous entendre
-encore murmurant:--_Pauvre cher! pauvre cher!_
-
-Elle baissa les yeux en se souvenant de l'heure à laquelle je faisais
-allusion; son regard se coula vers moi, mais en dessous, et il exprima
-la joie de la femme qui voit les plus fugitifs accents de son cœur,
-préférés aux profondes délices d'un autre amour. Alors, comme toutes
-les fois que je subissais pareille injure, je la lui pardonnais en
-me sentant compris. Le comte perdait, il se dit fatigué pour pouvoir
-quitter la partie, et nous allâmes nous promener autour du boulingrin
-en attendant la voiture; aussitôt qu'il nous eut laissés, le plaisir
-rayonna si vivement sur mon visage, que la comtesse m'interrogea par un
-regard curieux et surpris.
-
---Henriette existe, lui dis-je, je suis toujours aimé; vous me blessez
-avec intention évidente de me briser le cœur; je puis encore être
-heureux!
-
---Il ne restait plus qu'un lambeau de la femme, dit-elle avec
-épouvante, et vous l'emportez en ce moment. Dieu soit béni! lui qui me
-donne le courage d'endurer mon martyre mérité. Oui, je vous aime encore
-trop, j'allais faillir, l'Anglaise m'éclaire un abîme.
-
-En ce moment, nous montâmes en voiture, le cocher demanda l'ordre.
-
---Allez sur la route de Chinon par l'avenue, vous nous ramènerez par
-les landes de Charlemagne et le chemin de Saché.
-
---Quel jour sommes-nous? dis-je avec trop de vivacité.
-
---Samedi.
-
---N'allez point par là, madame, le samedi soir la route est pleine de
-coquassiers qui vont à Tours, et nous rencontrerions leurs charrettes.
-
---Faites ce que je vous dis, reprit-elle en regardant le cocher. Nous
-connaissions trop l'un et l'autre les modes de notre voix, quelque
-infinis qu'ils fussent, pour nous déguiser la moindre de nos émotions.
-Henriette avait tout compris.
-
---Vous n'avez pas pensé aux coquassiers, en choisissant cette nuit,
-dit-elle avec une légère teinte d'ironie. Lady Dudley est à Tours. Ne
-mentez pas, elle vous attend près d'ici. _Quel jour sommes-nous, les
-coquassiers! les charrettes!_ reprit-elle. Avez-vous jamais fait de
-semblables observations quand nous sortions autrefois?
-
---Elles prouvent que j'oublie tout à Clochegourde, répondis-je
-simplement.
-
---Elle vous attend? reprit-elle.
-
---Oui.
-
---A quelle heure?
-
---Entre onze heures et minuit.
-
---Où?
-
---Dans les landes.
-
---Ne me trompez point, n'est-ce pas sous le noyer?
-
---Dans les landes.
-
---Nous irons, dit-elle, je la verrai.
-
-En entendant ces paroles, je regardai ma vie comme définitivement
-arrêtée. Je résolus en un moment de terminer par un complet mariage
-avec lady Dudley la lutte douloureuse qui menaçait d'épuiser ma
-sensibilité, d'enlever par tant de chocs répétés ces voluptueuses
-délicatesses qui ressemblent à la fleur des fruits. Mon silence
-farouche blessa la comtesse, dont toute la grandeur ne m'était pas
-connue.
-
---Ne vous irritez point contre moi, dit-elle de sa voix d'or, ceci,
-cher, est ma punition. Vous ne serez jamais aimé comme vous l'êtes
-ici, reprit-elle en posant sa main sur son cœur. Ne vous l'ai-je pas
-avoué? La marquise Dudley m'a sauvée. A elle les souillures, je ne
-les lui envie point. A moi le glorieux amour des anges! J'ai parcouru
-des champs immenses depuis votre arrivée. J'ai jugé la vie. Élevez
-l'âme, vous la déchirez; plus vous allez haut, moins de sympathie vous
-rencontrez; au lieu de souffrir dans la vallée, vous souffrez dans les
-airs comme l'aigle qui plane en emportant au cœur une flèche décochée
-par quelque pâtre grossier. Je comprends aujourd'hui que le ciel et
-la terre sont incompatibles. Oui, pour qui peut vivre dans la zone
-céleste, Dieu seul est possible. Notre âme doit être alors détachée de
-toutes les choses terrestres. Il faut aimer ses amis comme on aime ses
-enfants, pour eux et non pour soi. Le moi cause les malheurs et les
-chagrins. Mon cœur ira plus haut que ne va l'aigle; là est un amour
-qui ne me trompera point. Quant à vivre de la vie terrestre, elle nous
-ravale trop en faisant dominer l'égoïsme des sens sur la spiritualité
-de l'ange qui est en nous. Les jouissances que donne la passion sont
-horriblement orageuses, payées par d'énervantes inquiétudes qui brisent
-les ressorts de l'âme. Je suis venue au bord de la mer où s'agitent ces
-tempêtes, je les ai vues de trop près; elles m'ont souvent enveloppée
-de leurs nuages, la lame ne s'est pas toujours brisée à mes pieds,
-j'ai senti sa rude étreinte qui froidit le cœur; je dois me retirer
-sur les hauts lieux, je périrais au bord de cette mer immense. Je
-vois en vous, comme en tous ceux qui m'ont affligée, les gardiens de
-ma vertu. Ma vie a été mêlée d'angoisses heureusement proportionnées
-à mes forces, et s'est entretenue ainsi pure des passions mauvaises,
-sans repos séducteur et toujours prête à Dieu. Notre attachement _fut_
-la tentative insensée, l'effort de deux enfants candides essayant de
-satisfaire leur cœur, les hommes et Dieu... Folie, Félix! Ha! dit-elle
-après une pause, comment vous nomme cette femme?
-
---Amédée, répondis-je. Félix est un être à part, qui n'appartiendra
-jamais qu'à vous.
-
---Henriette a peine à mourir, dit-elle en laissant échapper un pieux
-sourire. Mais, reprit-elle, elle périra dans le premier effort de la
-chrétienne humble, de la mère orgueilleuse, de la femme aux vertus
-chancelantes hier, raffermies aujourd'hui. Que vous dirai-je? Hé!
-bien, oui, ma vie est conforme à elle-même dans ses plus grandes
-circonstances comme dans ses plus petites. Le cœur où je devais
-attacher les premières racines de la tendresse, le cœur de ma mère
-s'est fermé pour moi, malgré ma persistance à y chercher un pli où
-je pusse me glisser. J'étais fille, je venais après trois garçons
-morts, et je tâchai vainement d'occuper leur place dans l'affection de
-mes parents; je ne guérissais point la plaie faite à l'orgueil de la
-famille. Quand, après cette sombre enfance, je connus mon adorable
-tante, la mort me l'enleva promptement. Monsieur de Mortsauf, à qui je
-me suis vouée, m'a constamment frappée, sans relâche, sans le savoir,
-pauvre homme! Son amour a le naïf égoïsme de celui que nous portent nos
-enfants. Il n'est pas dans le secret des maux qu'il me cause, il est
-toujours pardonné! Mes enfants, ces chers enfants qui tiennent à ma
-chair par toutes leurs douleurs, à mon âme par toutes leurs qualités, à
-ma nature par leurs joies innocentes; ces enfants ne m'ont-ils pas été
-donnés pour montrer combien il se trouve de force et de patience dans
-le sein des mères? Oh! oui, mes enfants sont mes vertus! Vous savez si
-je suis flagellée par eux, en eux, malgré eux. Devenir mère, pour moi
-ce fut acheter le droit de toujours souffrir. Quand Agar a crié dans
-le désert, un ange a fait jaillir pour cette esclave trop aimée une
-source pure; mais à moi, quand la source limpide vers laquelle (vous
-en souvenez-vous?) vous vouliez me guider est venue couler autour de
-Clochegourde, elle ne m'a versé que des eaux amères. Oui, vous m'avez
-infligé des souffrances inouïes. Dieu pardonnera sans doute à qui n'a
-connu l'affection que par la douleur. Mais, si les plus vives peines
-que j'aie éprouvées m'ont été imposées par vous, peut-être les ai-je
-méritées. Dieu n'est pas injuste. Ah! oui, Félix, un baiser furtivement
-déposé sur un front comporte des crimes peut-être! Peut-être doit-on
-rudement expier les pas que l'on a faits en avant de ses enfants et
-de son mari, lorsqu'on se promenait le soir afin d'être seule avec
-des souvenirs et des pensées qui ne leur appartenaient pas, et qu'en
-marchant ainsi, l'âme était mariée à une autre! Quand l'être intérieur
-se ramasse et se rapetisse pour n'occuper que la place que l'on offre
-aux embrassements, peut-être est-ce le pire des crimes! Lorsqu'une
-femme se baisse afin de recevoir dans ses cheveux le baiser de son mari
-pour se faire un front neutre, il y a crime! Il y a crime à se forger
-un avenir en s'appuyant sur la mort, crime à se figurer dans l'avenir
-une maternité sans alarmes, de beaux enfants jouant le soir avec un
-père adoré de toute sa famille, et sous les yeux attendris d'une mère
-heureuse. Oui, j'ai péché, j'ai grandement péché! J'ai trouvé goût aux
-pénitences infligées par l'Église, et qui ne rachetaient point assez
-ces fautes pour lesquelles le prêtre fut sans doute trop indulgent.
-Dieu sans doute a placé la punition au cœur de toutes ces erreurs en
-chargeant de sa vengeance celui pour qui elles furent commises. Donner
-mes cheveux, n'était-ce pas me promettre? Pourquoi donc aimai-je
-à mettre une robe blanche? ainsi je me croyais mieux votre lys; ne
-m'aviez-vous pas aperçue, pour la première fois, ici, en robe blanche?
-Hélas! j'ai moins aimé mes enfants, car toute affection vive est prise
-sur les affections dues. Vous voyez bien, Félix? toute souffrance a sa
-signification. Frappez, frappez plus fort que n'ont frappé monsieur de
-Mortsauf et mes enfants. Cette femme est un instrument de la colère de
-Dieu, je vais l'aborder sans haine, je lui sourirai; sous peine de ne
-pas être chrétienne, épouse et mère, je dois l'aimer. Si, comme vous le
-dites, j'ai pu contribuer à préserver votre cœur du contact qui l'eût
-défleuri, cette Anglaise ne saurait me haïr. Une femme doit aimer la
-mère de celui qu'elle aime, et je suis votre mère. Qu'ai-je voulu dans
-votre cœur? la place laissée vide par madame de Vandenesse. Oh! oui,
-vous vous êtes toujours plaint de ma froideur! Oui, je ne suis bien que
-votre mère. Pardonnez-moi donc les duretés involontaires que je vous ai
-dites à votre arrivée, car une mère doit se réjouir en sachant son fils
-si bien aimé. Elle appuya sa tête sur mon sein, en répétant:--Pardon!
-pardon! J'entendis alors des accents inconnus. Ce n'était ni sa voix
-de jeune fille et ses notes joyeuses, ni sa voix de femme et ses
-terminaisons despotiques, ni les soupirs de la mère endolorie; c'était
-une déchirante, une nouvelle voix pour des douleurs nouvelles.--Quant à
-vous, Félix, reprit-elle en s'animant, vous êtes l'ami qui ne saurait
-mal faire. Ah! vous n'avez rien perdu dans mon cœur, ne vous reprochez
-rien, n'ayez pas le plus léger remords. N'était-ce pas le comble de
-l'égoïsme que de vous demander de sacrifier à un avenir impossible les
-plaisirs les plus immenses, puisque pour les goûter une femme abandonne
-ses enfants, abdique son rang, et renonce à l'éternité. Combien de
-fois ne vous ai-je pas trouvé supérieur à moi! vous étiez grand et
-noble, moi, j'étais petite et criminelle! Allons, voilà qui est dit,
-je ne puis être pour vous qu'une lueur élevée, scintillante et froide,
-mais inaltérable. Seulement, Félix, faites que je ne sois pas seule
-à aimer le frère que je me suis choisi. Chérissez-moi! L'amour d'une
-sœur n'a ni mauvais lendemain, ni moments difficiles. Vous n'aurez pas
-besoin de mentir à cette âme indulgente qui vivra de votre belle vie,
-qui ne manquera jamais à s'affliger de vos douleurs, qui s'égaiera de
-vos joies, aimera les femmes qui vous rendront heureux et s'indignera
-des trahisons. Moi je n'ai pas eu de frère à aimer ainsi. Soyez assez
-grand pour vous dépouiller de tout amour-propre, pour résoudre notre
-attachement jusqu'ici si douteux et plein d'orages par cette douce
-et sainte affection. Je puis encore vivre ainsi. Je commencerai la
-première en serrant la main de lady Dudley.
-
-Elle ne pleurait pas, elle! en prononçant ces paroles pleines d'une
-science amère, et par lesquelles, en arrachant le dernier voile qui me
-cachait son âme et ses douleurs, elle me montrait par combien de liens
-elle s'était attachée à moi, combien de fortes chaînes j'avais hachées.
-Nous étions dans un tel délire, que nous ne nous apercevions point de
-la pluie qui tombait à torrents.
-
---Madame la comtesse ne veut-elle pas entrer un moment ici? dit le
-cocher en désignant la principale auberge de Ballan.
-
-Elle fit un signe de consentement, et nous restâmes une demi-heure
-environ sous la voûte d'entrée au grand étonnement des gens de
-l'hôtellerie qui se demandèrent pourquoi madame de Mortsauf était à
-onze heures par les chemins. Allait-elle à Tours? En revenait-elle?
-Quand l'orage eut cessé, que la pluie fut convertie en ce qu'on nomme
-à Tours une _brouée_, qui n'empêchait pas la lune d'éclairer les
-brouillards supérieurs rapidement emportés par le vent du haut, le
-cocher sortit et retourna sur ses pas, à ma grande joie.
-
---Suivez mon ordre, lui cria doucement la comtesse.
-
-Nous prîmes donc le chemin des landes de Charlemagne où la pluie
-recommença. A moitié des landes, j'entendis les aboiements du chien
-favori d'Arabelle; un cheval s'élança tout à coup de dessous une
-truisse de chêne, franchit d'un bond le chemin, sauta le fossé creusé
-par les propriétaires pour distinguer leurs terrains respectifs dans
-ces friches que l'on croyait susceptibles de culture, et lady Dudley
-s'alla placer dans la lande pour voir passer la calèche.
-
---Quel plaisir d'attendre ainsi son amant, quand on le peut sans
-crime! dit Henriette.
-
-Les aboiements du chien avaient appris à lady Dudley que j'étais dans
-la voiture, elle crut sans doute que je venais ainsi la chercher à
-cause du mauvais temps; quand nous arrivâmes à l'endroit où se tenait
-la marquise, elle vola sur le bord du chemin avec cette dextérité de
-cavalier qui lui est particulière, et dont Henriette s'émerveilla comme
-d'un prodige. Par mignonnerie, Arabelle ne disait que la dernière
-syllabe de mon nom, prononcée à l'anglaise, espèce d'appel qui sur ses
-lèvres avait un charme digne d'une fée. Elle savait ne devoir être
-entendue que de moi en criant: _My Dee_.
-
---C'est lui, madame, répondit la comtesse en contemplant sous un clair
-rayon de la lune la fantastique créature dont le visage impatient était
-bizarrement accompagné de ses longues boucles défrisées.
-
-Vous savez avec quelle rapidité deux femmes s'examinent. L'Anglaise
-reconnut sa rivale et fut glorieusement Anglaise; elle nous enveloppa
-d'un regard plein de son mépris anglais et disparut dans la bruyère
-avec la rapidité d'une flèche.
-
---Vite à Clochegourde! cria la comtesse pour qui cet âpre coup-d'œil
-fut comme un coup de hache au cœur.
-
-Le cocher retourna pour prendre le chemin de Chinon qui était meilleur
-que celui de Saché. Quand la calèche longea de nouveau les landes, nous
-entendîmes le galop furieux du cheval d'Arabelle et les pas de son
-chien. Tous trois, ils rasaient les bois de l'autre côté de la bruyère.
-
---Elle s'en va, vous la perdez à jamais, me dit Henriette.
-
---Eh! bien, lui répondis-je, qu'elle s'en aille! Elle n'aura pas un
-regret.
-
---Oh! les pauvres femmes, s'écria la comtesse en exprimant une
-compatissante horreur. Mais où va-t-elle?
-
---A la Grenadière, une petite maison près de Saint-Cyr, dis-je.
-
---Elle s'en va seule, reprit Henriette d'un ton qui me prouva que les
-femmes se croient solidaires en amour et ne s'abandonnent jamais.
-
-Au moment où nous entrions dans l'avenue de Clochegourde, le chien
-d'Arabelle jappa d'une façon joyeuse en accourant au-devant de la
-calèche.
-
---Elle nous a devancés, s'écria la comtesse. Puis elle reprit, après
-une pause: Je n'ai jamais vu de plus belle femme. Quelle main et quelle
-taille! Son teint efface le lys, et ses yeux ont l'éclat du diamant!
-Mais elle monte trop bien à cheval, elle doit aimer à déployer sa
-force, je la crois active et violente; puis elle me semble se mettre
-un peu trop hardiment au-dessus des conventions: la femme qui ne
-reconnaît pas de lois est bien près de n'écouter que ses caprices.
-Ceux qui aiment tant à briller, à se mouvoir, n'ont pas reçu le don
-de constance. Selon mes idées, l'amour veut plus de tranquillité: je
-me le suis figuré comme un lac immense où la sonde ne trouve point de
-fond, où les tempêtes peuvent être violentes, mais rares et contenues
-en des bornes infranchissables, où deux êtres vivent dans une île
-fleurie, loin du monde dont le luxe et l'éclat les offenseraient. Mais
-l'amour doit prendre l'empreinte des caractères, j'ai tort peut-être.
-Si les principes de la nature se plient aux formes voulues par les
-climats, pourquoi n'en serait-il pas ainsi des sentiments chez les
-individus? Sans doute, les sentiments, qui tiennent à la loi générale
-par la masse, ne contrastent que dans l'expression seulement. Chaque
-âme a sa manière. La marquise est la femme forte qui franchit les
-distances et agit avec la puissance de l'homme; qui délivrerait son
-amant de captivité, tuerait geôlier, gardes et bourreaux; tandis que
-certaines créatures ne savent qu'aimer de toute leur âme; dans le
-danger, elles s'agenouillent, prient et meurent. Quelle est de ces deux
-femmes celle qui vous plaît le plus, voilà toute la question. Mais oui,
-la marquise vous aime, elle vous a fait tant de sacrifices! Peut-être
-est-ce elle qui vous aimera toujours quand vous ne l'aimerez plus!
-
---Permettez-moi, cher ange, de répéter ce que vous m'avez dit un jour:
-comment savez-vous ces choses?
-
---Chaque douleur a son enseignement, et j'ai souffert sur tant de
-points, que mon savoir est vaste.
-
-Mon domestique avait entendu donner l'ordre, il crut que nous
-reviendrions par les terrasses, et tenait mon cheval tout prêt dans
-l'avenue: le chien d'Arabelle avait senti le cheval; et sa maîtresse,
-conduite par une curiosité bien légitime, l'avait suivi à travers les
-bois où sans doute elle était cachée.
-
---Allez faire votre paix, me dit Henriette en souriant et sans trahir
-de mélancolie. Dites-lui combien elle s'est trompée sur mes intentions;
-je voulais lui révéler tout le prix du trésor qui lui est échu; mon
-cœur n'enferme que de bons sentiments pour elle et n'a surtout ni
-colère ni mépris; expliquez-lui que je suis sa sœur et non pas sa
-rivale.
-
---Je n'irai point! m'écriai-je.
-
---N'avez-vous jamais éprouvé, dit-elle avec l'étincelante fierté des
-martyrs, que certains ménagements arrivent jusqu'à l'insulte? Allez,
-allez.
-
-Je courus alors vers lady Dudley pour savoir en quelles dispositions
-elle était.--Si elle pouvait se fâcher et me quitter! pensai-je, je
-reviendrais à Clochegourde. Le chien me conduisit sous un chêne, d'où
-la marquise s'élança en me criant:--_Away! away!_ Tout ce que je pus
-faire fut de la suivre jusqu'à Saint-Cyr, où nous arrivâmes à minuit.
-
---Cette dame est en parfaite santé, me dit Arabelle quand elle
-descendit de cheval.
-
-Ceux qui l'ont connue peuvent seuls imaginer tous les sarcasmes que
-contenait cette observation sèchement jetée d'un air qui voulait
-dire:--Moi je serais morte!
-
---Je te défends de hasarder une seule de tes plaisanteries à triple
-dard sur madame de Mortsauf, lui répondis-je.
-
---Serait-ce déplaire à Votre Grâce que de remarquer la parfaite santé
-dont jouit un être cher à votre précieux cœur? Les femmes françaises
-haïssent, dit-on, jusqu'au chien de leurs amants; en Angleterre, nous
-aimons tout ce que nos souverains seigneurs aiment, nous haïssons
-tout ce qu'ils haïssent, parce que nous vivons dans la peau de nos
-seigneurs. Permettez-moi donc d'aimer cette dame autant que vous
-l'aimez vous-même. Seulement, cher enfant, dit-elle en m'enlaçant de
-ses bras humides de pluie, si tu me trahissais, je ne serais ni debout
-ni couchée, ni dans une calèche flanquée de laquais, ni à me promener
-dans les landes de Charlemagne, ni dans aucune des landes d'aucun pays
-d'aucun monde, ni dans mon lit, ni sous le toit de mes pères! Je ne
-serais plus, moi. Je suis née dans le Lancashire, pays où les femmes
-meurent d'amour. Te connaître et te céder! Je ne te céderais à aucune
-puissance, pas même à la mort, car je m'en irais avec toi.
-
-Elle m'emmena dans sa chambre, où déjà le comfort avait étalé ses
-jouissances.
-
---Aime-la, ma chère, lui dis-je avec chaleur, elle t'aime, elle, non
-pas d'une façon railleuse, mais sincèrement.
-
---Sincèrement, petit? dit-elle en délaçant son amazone.
-
-Par vanité d'amant, je voulus révéler la sublimité du caractère
-d'Henriette à cette orgueilleuse créature. Pendant que la femme de
-chambre, qui ne savait pas un mot de français, lui arrangeait les
-cheveux, j'essayai de peindre madame de Mortsauf en en esquissant la
-vie, et je répétai les grandes pensées que lui avait suggérées la crise
-où toutes les femmes deviennent petites et mauvaises. Quoique Arabelle
-parût ne pas me prêter la moindre attention, elle ne perdit aucune de
-mes paroles.
-
---Je suis enchantée, dit-elle quand nous fûmes seuls, de connaître
-ton goût pour ces sortes de conversations chrétiennes; il existe dans
-une de mes terres un vicaire qui s'entend comme personne à composer
-des sermons, nos paysans les comprennent, tant cette prose est bien
-appropriée à l'auditeur. J'écrirai demain à mon père de m'envoyer ce
-bonhomme par le paquebot, et tu le trouveras à Paris; quand tu l'auras
-une fois écouté, tu ne voudras plus écouter que lui, d'autant plus
-qu'il jouit aussi d'une parfaite santé; sa morale ne te causera point
-de ces secousses qui font pleurer, elle coule sans tempêtes, comme une
-source claire, et procure un délicieux sommeil. Tous les soirs, si cela
-te plaît, tu satisferas ta passion pour les sermons en digérant ton
-dîner. La morale anglaise, cher enfant, est aussi supérieure à celle
-de Touraine que notre coutellerie, notre argenterie et nos chevaux
-le sont à vos couteaux et à vos bêtes. Fais-moi la grâce d'entendre
-mon vicaire, promets-le-moi? Je ne suis que femme, mon amour, je sais
-aimer, je puis mourir pour toi si tu le veux; mais je n'ai point
-étudié à Eton, ni à Oxford, ni à Édimbourg; je ne suis ni docteur, ni
-révérend; je ne saurais donc te préparer de la morale, j'y suis tout à
-fait impropre, je serais de la dernière maladresse si j'essayais. Je ne
-te reproche pas tes goûts, tu en aurais de plus dépravés que celui-ci,
-je tâcherais de m'y conformer; car je veux te faire trouver près de moi
-tout ce que tu aimes, plaisirs d'amour, plaisirs de table, plaisirs
-d'église, bon claret et vertus chrétiennes. Veux-tu que je mette un
-cilice ce soir? Elle est bien heureuse, cette femme, de te servir de
-la morale! Dans quelle université les femmes françaises prennent-elles
-leurs grades? Pauvre moi! je ne puis que me donner, je ne suis que ton
-esclave...
-
---Alors, pourquoi t'es-tu donc enfuie quand je voulais vous voir
-ensemble?
-
---Es-tu fou, _my dee_? J'irais de Paris à Rome déguisée en laquais,
-je ferais pour toi les choses les plus déraisonnables; mais comment
-puis-je parler sur les chemins à une femme qui ne m'a pas été présentée
-et qui allait commencer un sermon en trois points? Je parlerai à des
-paysans, je demanderai à un ouvrier de partager son pain avec moi, si
-j'ai faim, je lui donnerai quelques guinées, et tout sera convenable;
-mais arrêter une calèche, comme font les gentilshommes de grande route
-en Angleterre, ceci n'est pas dans mon code à moi. Tu ne sais donc
-qu'aimer, pauvre enfant, tu ne sais donc pas vivre? D'ailleurs, je
-ne te ressemble pas encore complétement, mon ange! Je n'aime pas la
-morale. Mais pour te plaire, je suis capable des plus grands efforts.
-Allons, tais-toi, je m'y mettrai! Je tâcherai de devenir prêcheuse.
-Auprès de moi, Jérémie ne sera bientôt qu'un bouffon. Je ne me
-permettrai plus de caresses sans les larder de versets de la Bible.
-
-Elle usa de son pouvoir, elle en abusa dès qu'elle vit dans mon regard
-cette ardente expression qui s'y peignait aussitôt que commençaient ses
-sorcelleries. Elle triompha de tout, et je mis complaisamment au-dessus
-des finasseries catholiques, la grandeur de la femme qui se perd, qui
-renonce à l'avenir et fait toute sa vertu de l'amour.
-
---Elle s'aime donc mieux qu'elle ne t'aime? me dit-elle. Elle te
-préfère donc quelque chose qui n'est pas toi? Comment attacher à ce qui
-est de nous d'autre importance que celle dont vous l'honorez? Aucune
-femme, quelque grande moraliste qu'elle soit, ne peut être l'égale
-d'un homme. Marchez sur nous, tuez-nous, n'embarrassez jamais votre
-existence de nous. A nous de mourir, à vous de vivre grands et fiers.
-De vous à nous le poignard, de nous à vous l'amour et le pardon. Le
-soleil s'inquiète-t-il des moucherons qui sont dans ses rayons et qui
-vivent de lui? ils restent tant qu'ils peuvent, et quand il disparaît
-ils meurent...
-
---Ou ils s'envolent, dis-je en l'interrompant.
-
---Ou ils s'envolent, reprit-elle avec une indifférence qui aurait
-piqué l'homme le plus déterminé à user du singulier pouvoir dont elle
-l'investissait. Crois-tu qu'il soit digne d'une femme de faire avaler
-à un homme des tartines beurrées de vertu pour lui persuader que la
-religion est incompatible avec l'amour? Suis-je donc une impie? On se
-donne, ou l'on se refuse; mais se refuser et moraliser, il y a double
-peine, ce qui est contraire au droit de tous les pays. Ici tu n'auras
-que d'excellents _sandwiches_ apprêtés par la main de ta servante
-Arabelle, de qui toute la morale sera d'imaginer des caresses qu'aucun
-homme n'a encore ressenties et que les anges m'inspirent.
-
-Je ne sais rien de plus dissolvant que la plaisanterie maniée par une
-Anglaise, elle y met le sérieux éloquent, l'air de pompeuse conviction
-sous lequel les Anglais couvrent les hautes niaiseries de leur vie à
-préjugés. La plaisanterie française est une dentelle avec laquelle
-les femmes savent embellir la joie qu'elles donnent et les querelles
-qu'elles inventent; c'est une parure morale, gracieuse comme leur
-toilette. Mais la plaisanterie anglaise est un acide qui corrode si
-bien les êtres sur lesquels il tombe qu'il en fait des squelettes lavés
-et brossés. La langue d'une Anglaise spirituelle ressemble à celle d'un
-tigre qui emporte la chair jusqu'à l'os en voulant jouer. Arme toute
-puissante du démon qui vient dire en ricanant: _Ce n'est que cela?_
-la moquerie laisse un venin mortel dans les blessures qu'elle ouvre
-à plaisir. Pendant cette nuit, Arabelle voulut montrer son pouvoir
-comme un sultan qui, pour prouver son adresse, s'amuse à décoller des
-innocents.
-
---Mon ange, me dit-elle quand elle m'eut plongé dans ce demi-sommeil où
-l'on oublie tout excepté le bonheur, je viens de me faire de la morale
-aussi, moi! Je me suis demandé si je commettais un crime en t'aimant,
-si je violais les lois divines, et j'ai trouvé que rien n'était plus
-religieux ni plus naturel. Pourquoi Dieu créerait-il des êtres plus
-beaux que les autres si ce n'est pour nous indiquer que nous devons les
-adorer? Le crime serait de ne pas t'aimer, n'es-tu pas un ange? Cette
-dame t'insulte en te confondant avec les autres hommes, les règles
-de la morale ne te sont pas applicables, Dieu t'a mis au-dessus de
-tout. N'est-ce pas se rapprocher de lui que de t'aimer? pourra-t-il
-en vouloir à une pauvre femme d'avoir appétit des choses divines? Ton
-vaste et lumineux cœur ressemble tant au ciel que je m'y trompe comme
-les moucherons qui viennent se brûler aux bougies d'une fête! les
-punira-t-on, ceux-ci, de leur erreur? d'ailleurs, est-ce une erreur,
-n'est-ce pas une haute adoration de la lumière? Ils périssent par trop
-de religion, si l'on appelle périr se jeter au cou de ce qu'on aime.
-J'ai la faiblesse de t'aimer, tandis que cette femme a la force de
-rester dans sa chapelle catholique. Ne fronce pas le sourcil! tu crois
-que je lui en veux? Non, petit! J'adore sa morale qui lui a conseillé
-de te laisser libre et m'a permis ainsi de te conquérir, de te garder à
-jamais; car tu es à moi pour toujours, n'est-ce pas?
-
---Oui.
-
---A jamais?
-
---Oui.
-
---Me fais-tu donc une grâce, sultan? Moi seule ai deviné tout ce que
-tu valais! Elle sait cultiver les terres, dis-tu? Moi je laisse cette
-science aux fermiers, j'aime mieux cultiver ton cœur.
-
-Je tâche de me rappeler ces enivrants bavardages afin de vous bien
-peindre cette femme, de vous justifier ce que je vous en ai dit, et
-vous mettre ainsi dans tout le secret du dénoûment. Mais comment vous
-décrire les accompagnements de ces jolies paroles que vous savez!
-C'était des folies comparables aux fantaisies les plus exorbitantes de
-nos rêves; tantôt des créations semblables à celles de mes bouquets: la
-grâce unie à la force, la tendresse et ses molles lenteurs, opposées
-aux irruptions volcaniques de la fougue; tantôt les gradations les
-plus savantes de la musique appliquées au concert de nos voluptés;
-puis des jeux pareils à ceux des serpents entrelacés; enfin, les plus
-caressants discours ornés des plus riantes idées, tout ce que l'esprit
-peut ajouter de poésie aux plaisirs des sens. Elle voulait anéantir
-sous les foudroiements de son amour impétueux les impressions laissées
-dans mon cœur par l'âme chaste et recueillie d'Henriette. La marquise
-avait aussi bien vu la comtesse, que madame de Mortsauf l'avait vue:
-elles s'étaient bien jugées toutes deux. La grandeur de l'attaque faite
-par Arabelle me révélait l'étendue de sa peur et sa secrète admiration
-pour sa rivale. Au matin, je la trouvai les yeux en pleurs et n'ayant
-pas dormi.
-
---Qu'as-tu? lui dis-je.
-
---J'ai peur que mon extrême amour ne me nuise, répondit-elle. J'ai tout
-donné. Plus adroite que je ne le suis, cette femme possède quelque
-chose en elle que tu peux désirer. Si tu la préfères, ne pense plus à
-moi: je ne t'ennuierai point de mes douleurs, de mes remords, de mes
-souffrances; non, j'irai mourir loin de toi, comme une plante sans son
-vivifiant soleil.
-
-Elle sut m'arracher des protestations d'amour qui la comblèrent de
-joie. Que dire en effet à une femme qui pleure au matin? Une dureté me
-semble alors infâme. Si nous ne lui avons pas résisté la veille, le
-lendemain, ne sommes-nous pas obligés à mentir, car le Code-Homme nous
-fait en galanterie un devoir du mensonge.
-
---Hé! bien, je suis généreuse, dit-elle en essuyant ses larmes,
-retourne auprès d'elle, je ne veux pas te devoir à la force de mon
-amour, mais à ta propre volonté. Si tu reviens ici, je croirai que tu
-m'aimes autant que je t'aime, ce qui m'a toujours paru impossible.
-
-Elle sut me persuader de retourner à Clochegourde. La fausseté de la
-situation dans laquelle j'allais entrer ne pouvait être devinée par un
-homme gorgé de bonheur. En refusant d'aller à Clochegourde, je donnais
-gain de cause à lady Dudley sur Henriette. Arabelle m'emmenait alors
-à Paris. Mais y aller, n'était-ce pas insulter madame de Mortsauf?
-dans ce cas, je devais revenir encore plus sûrement à Arabelle. Une
-femme a-t-elle jamais pardonné de semblables crimes de lèse-amour? A
-moins d'être un ange descendu des cieux, et non l'esprit purifié qui
-s'y rend, une femme aimante préférerait voir son amant souffrant une
-agonie à le voir heureux par une autre: plus elle aime, plus elle sera
-blessée. Ainsi vue sous ses deux faces, ma situation, une fois sorti
-de Clochegourde pour aller à la Grenadière, était aussi mortelle à mes
-amours d'élection que profitable à mes amours de hasard. La marquise
-avait calculé tout avec une profondeur étudiée. Elle m'avoua plus tard
-que si madame de Mortsauf ne l'avait pas rencontrée dans les landes,
-elle avait médité de me compromettre en rôdant autour de Clochegourde.
-
-Au moment où j'abordai la comtesse, que je vis pâle, abattue comme une
-personne qui a souffert quelque dure insomnie, j'exerçai soudain, non
-pas ce tact, mais le _flairer_ qui fait ressentir aux cœurs encore
-jeunes et généreux la portée de ces actions indifférentes aux yeux
-de la masse, criminelles selon la jurisprudence des grandes âmes.
-Aussitôt, comme un enfant qui, descendu dans un abîme en jouant, en
-cueillant des fleurs, voit avec angoisse qu'il lui sera impossible
-de remonter, n'aperçoit plus le sol humain qu'à une distance
-infranchissable, se sent tout seul, à la nuit, et entend les hurlements
-sauvages, je compris que nous étions séparés par tout un monde. Il se
-fit dans nos deux âmes une grande clameur et comme un retentissement
-du lugubre _Consummatum est!_ qui se crie dans les églises le
-vendredi-saint à l'heure où le Sauveur expira, horrible scène qui glace
-les jeunes âmes pour qui la religion est un premier amour. Toutes les
-illusions d'Henriette étaient mortes d'un seul coup, son cœur avait
-souffert une passion. Elle, si respectée par le plaisir qui ne l'avait
-jamais enlacée de ses engourdissants replis, devinait-elle aujourd'hui
-les voluptés de l'amour heureux, pour me refuser ses regards? car elle
-me retira la lumière qui depuis six ans brillait sur ma vie. Elle
-savait donc que la source des rayons épanchés de nos yeux était dans
-nos âmes, auxquelles ils servaient de route pour pénétrer l'une chez
-l'autre ou pour se confondre en une seule, se séparer, jouer comme deux
-femmes sans défiance qui se disent tout? Je sentis amèrement la faute
-d'apporter sous ce toit inconnu aux caresses un visage où les ailes du
-plaisir avaient semé leur poussière diaprée. Si, la veille, j'avais
-laissé lady Dudley s'en aller seule; si j'étais revenu à Clochegourde,
-où peut-être Henriette m'avait attendu; peut-être... enfin peut-être
-madame de Mortsauf ne se serait-elle pas si cruellement proposé d'être
-ma sœur. Elle mit à toutes ses complaisances le faste d'une force
-exagérée, elle entrait violemment dans son rôle pour n'en point sortir.
-Pendant le déjeuner, elle eut pour moi mille attentions, des attentions
-humiliantes, elle me soignait comme un malade de qui elle avait pitié.
-
---Vous vous êtes promené de bonne heure, me dit le comte; vous devez
-alors avoir un excellent appétit, vous dont l'estomac n'est pas détruit!
-
-Cette phrase, qui n'attira pas sur les lèvres de la comtesse le sourire
-d'une sœur rusée, acheva de me prouver le ridicule de ma position.
-Il était impossible d'être à Clochegourde le jour, à Saint-Cyr la
-nuit. Arabelle avait compté sur ma délicatesse et sur la grandeur de
-madame de Mortsauf. Pendant cette longue journée, je sentis combien il
-est difficile de devenir l'ami d'une femme longtemps désirée. Cette
-transition, si simple quand les ans la préparent, est une maladie au
-jeune âge. J'avais honte, je maudissais le plaisir, j'aurais voulu que
-madame de Mortsauf me demandât mon sang. Je ne pouvais lui déchirer à
-belles dents sa rivale, elle évitait d'en parler, et médire d'Arabelle
-était une infamie qui m'aurait fait mépriser Henriette magnifique et
-noble jusque dans les derniers replis de son cœur. Après cinq ans de
-délicieuse intimité, nous ne savions de quoi parler; nos paroles ne
-répondaient point à nos pensées; nous nous cachions mutuellement de
-dévorantes douleurs, nous pour qui la douleur avait toujours été un
-fidèle truchement. Henriette affectait un air heureux et pour elle et
-pour moi; mais elle était triste. Quoiqu'elle se dît à tout propos
-ma sœur, et qu'elle fût femme, elle ne trouvait aucune idée pour
-entretenir la conversation, et nous demeurions la plupart du temps dans
-un silence contraint. Elle accrut mon supplice intérieur, en feignant
-de se croire la seule victime de cette lady.
-
---Je souffre plus que vous, lui dis-je en un moment où la sœur laissa
-échapper une ironie toute féminine.
-
---Comment? répondit-elle avec ce ton de hauteur que prennent les femmes
-quand on veut primer leurs sensations.
-
---Mais j'ai tous les torts.
-
-Il y eut un moment où la comtesse prit avec moi un air froid et
-indifférent qui me brisa; je résolus de partir. Le soir, sur la
-terrasse, je fis mes adieux à la famille réunie. Tous me suivirent au
-boulingrin où piaffait mon cheval dont ils s'écartèrent. Elle vint à
-moi quand j'en pris la bride.
-
---Allons seuls, à pied, dans l'avenue, me dit-elle.
-
-Je lui donnai le bras, et nous sortîmes par les cours en marchant à
-pas lents, comme si nous savourions nos mouvements confondus; nous
-atteignîmes ainsi un bouquet d'arbres qui enveloppait un coin de
-l'enceinte extérieure.
-
---Adieu, mon ami, dit-elle en s'arrêtant, en jetant sa tête sur
-mon cœur et ses bras à mon cou. Adieu, nous ne nous verrons plus.
-Dieu m'a donné le triste pouvoir de regarder dans l'avenir. Ne vous
-rappelez-vous pas la terreur qui m'a saisie, un jour, quand vous êtes
-revenu si beau! si jeune! et que je vous ai vu me tournant le dos comme
-aujourd'hui que vous quittez Clochegourde pour aller à la Grenadière.
-Hé! bien, encore une fois, pendant cette nuit j'ai pu jeter un coup
-d'œil sur nos destinées. Mon ami, nous nous parlons en ce moment pour
-la dernière fois. A peine pourrai-je vous dire encore quelques mots,
-car ce ne sera plus moi tout entière qui vous parlerai. La mort a déjà
-frappé quelque chose en moi. Vous aurez alors enlevé leur mère à mes
-enfants, remplacez-la près d'eux! vous le pourrez! Jacques et Madeleine
-vous aiment comme si vous les aviez toujours fait souffrir.
-
---Mourir! dis-je effrayé en la regardant et revoyant le feu sec de
-ses yeux luisants dont on ne peut donner une idée à ceux qui n'ont
-pas connu des êtres chers atteints de cette horrible maladie, qu'en
-comparant ses yeux à des globes d'argent bruni. Mourir! Henriette, je
-t'ordonne de vivre. Tu m'as autrefois demandé des serments, eh! bien,
-aujourd'hui j'en exige un de toi: jure-moi de consulter Origet et de
-lui obéir en tout...
-
---Voulez-vous donc vous opposer à la clémence de Dieu? dit-elle en
-m'interrompant par le cri du désespoir indigné d'être méconnu.
-
---Vous ne m'aimez donc pas assez pour m'obéir aveuglément en toute
-chose comme cette misérable lady...
-
---Oui, tout ce que tu voudras, dit-elle poussée par une jalousie qui
-lui fit en un moment franchir les distances qu'elle avait respectées
-jusqu'alors.
-
---Je reste ici, lui dis-je en la baisant sur les yeux.
-
-Effrayée de ce consentement, elle s'échappa de mes bras, alla
-s'appuyer contre un arbre; puis elle rentra chez elle en marchant avec
-précipitation, sans tourner la tête; mais je la suivis, elle pleurait
-et priait. Arrivé au boulingrin, je lui pris la main et la baisai
-respectueusement. Cette soumission inespérée la toucha.
-
---A toi quand même! lui dis-je, car je t'aime comme t'aimait ta tante.
-
-Elle tressaillit en me serrant alors violemment la main.
-
---Un regard, lui dis-je, encore un de nos anciens regards! La femme qui
-se donne tout entière, m'écriai-je en sentant mon âme illuminée par le
-coup d'œil qu'elle me jeta, donne moins de vie et d'âme que je viens
-d'en recevoir. Henriette, tu es la plus aimée, la seule aimée.
-
---Je vivrai! me dit-elle, mais guérissez-vous aussi.
-
-Ce regard avait effacé l'impression des sarcasmes d'Arabelle. J'étais
-donc le jouet des deux passions inconciliables que je vous ai décrites
-et dont j'éprouvais alternativement l'influence. J'aimais un ange et un
-démon; deux femmes également belles, parées l'une de toutes les vertus
-que nous meurtrissons en haine de nos imperfections, l'autre de tous
-les vices que nous déifions par égoïsme. En parcourant cette avenue,
-où je retournais de moments en moments pour revoir madame de Mortsauf
-appuyée sur un arbre et entourée de ses enfants qui agitaient leurs
-mouchoirs, je surpris dans mon âme un mouvement d'orgueil de me savoir
-l'arbitre de deux destinées si belles, d'être la gloire à des titres
-si différents de deux femmes si supérieures, et d'avoir inspiré de
-si grandes passions que de chaque côté la mort arriverait si je leur
-manquais. Cette fatuité passagère a été doublement punie, croyez-le
-bien! Je ne sais quel démon me disait d'attendre près d'Arabelle
-le moment où quelque désespoir, où la mort du comte me livrerait
-Henriette, car Henriette m'aimait toujours: ses duretés, ses larmes,
-ses remords, sa chrétienne résignation étaient d'éloquentes traces d'un
-sentiment qui ne pouvait pas plus s'effacer de son cœur que du mien.
-En allant au pas dans cette jolie avenue, et faisant ces réflexions,
-je n'avais plus vingt-cinq ans, j'en avais cinquante. N'est-ce pas
-encore plus le jeune homme que la femme qui passe en un moment de
-trente à soixante ans? Quoique j'aie chassé d'un souffle ces mauvaises
-pensées, elles m'obsédèrent, je dois l'avouer! Peut-être leur principe
-se trouvait-il aux Tuileries, sous les lambris du cabinet royal. Qui
-pouvait résister à l'esprit déflorateur de Louis XVIII, lui qui disait
-qu'on n'a de véritables passions que dans l'âge mûr, parce que la
-passion n'est belle et furieuse que quand il s'y mêle de l'impuissance
-et qu'on se trouve alors à chaque plaisir comme un joueur à son dernier
-enjeu. Quand je fus au bout de l'avenue, je me retournai et la franchis
-en un clin-d'œil en voyant qu'Henriette y était encore, elle seule! Je
-vins lui dire un dernier adieu, mouillé de larmes expiatrices dont la
-cause lui fut cachée. Larmes sincères, accordées sans le savoir à ces
-belles amours à jamais perdues, à ces vierges émotions, à ces fleurs de
-la vie qui ne renaissent plus; car, plus tard, l'homme ne donne plus,
-il reçoit; il s'aime lui-même dans sa maîtresse; tandis qu'au jeune
-âge il aime sa maîtresse en lui: plus tard nous inoculons nos goûts,
-nos vices peut-être à la femme qui nous aime; tandis qu'au début de la
-vie, celle que nous aimons nous impose ses vertus, ses délicatesses;
-elle nous convie au beau par un sourire, et nous apprend le dévouement
-par son exemple. Malheur à qui n'a pas eu son Henriette! Malheur à qui
-n'a pas connu quelque lady Dudley! S'il se marie, celui-ci ne gardera
-pas sa femme, celui-là sera peut-être abandonné par sa maîtresse; mais
-heureux qui peut trouver les deux en une seule; heureux, Natalie,
-l'homme que vous aimez!
-
-De retour à Paris, Arabelle et moi nous devînmes plus intimes que
-par le passé. Bientôt nous abolîmes insensiblement l'un et l'autre
-les lois de convenance que je m'étais imposées, et dont la stricte
-observation fait souvent pardonner par le monde la fausseté de la
-position où s'était mise lady Dudley. Le monde, qui aime tant à
-pénétrer au delà des apparences, les légitime dès qu'il connaît le
-secret qu'elles enveloppent. Les amants forcés de vivre au milieu du
-grand monde auront toujours tort de renverser ces barrières exigées
-par la jurisprudence des salons, tort de ne pas obéir scrupuleusement
-à toutes les conventions imposées par les mœurs; il s'agit alors moins
-des autres que d'eux-mêmes. Les distances à franchir, le respect
-extérieur à conserver, les comédies à jouer, le mystère à obscurcir,
-toute cette stratégie de l'amour heureux occupe la vie, renouvelle le
-désir et protége notre cœur contre les relâchements de l'habitude. Mais
-essentiellement dissipatrices, les premières passions, de même que les
-jeunes gens, coupent leurs forêts à blanc au lieu de les aménager.
-Arabelle n'adoptait pas ces idées bourgeoises, elle s'y était pliée
-pour me plaire; semblable au bourreau marquant d'avance sa proie
-afin de se l'approprier, elle voulait me compromettre à la face de
-tout Paris pour faire de moi son _sposo_. Aussi employa-t-elle ses
-coquetteries à me garder chez elle, car elle n'était pas contente de
-son élégant esclandre qui, faute de preuves, n'encourageait que les
-chuchotteries sous l'éventail. En la voyant si heureuse de commettre
-une imprudence qui dessinerait franchement sa position, comment
-n'aurais-je pas cru à son amour? Une fois plongé dans les douceurs
-d'un mariage illicite, le désespoir me saisit, car je voyais ma vie
-arrêtée au rebours des idées reçues et des recommandations d'Henriette.
-Je vécus alors avec l'espèce de rage qui saisit un poitrinaire quand,
-pressentant sa fin, il ne veut pas qu'on interroge le bruit de sa
-respiration. Il y avait un coin de mon cœur où je ne pouvais me
-retirer sans souffrance; un esprit vengeur me jetait incessamment des
-idées sur lesquelles je n'osais m'appesantir. Mes lettres à Henriette
-peignaient cette maladie morale, et lui causaient un mal infini. «Au
-prix de tant de trésors perdus, elle me voulait au moins heureux!»
-me dit-elle dans la seule réponse que je reçus. Et je n'étais pas
-heureux! Chère Natalie, le bonheur est absolu, il ne souffre pas de
-comparaisons. Ma première ardeur passée, je comparai nécessairement
-ces deux femmes l'une à l'autre, contraste que je n'avais pas encore
-pu étudier. En effet, toute grande passion pèse si fortement sur
-notre caractère qu'elle en refoule d'abord les aspérités et comble
-la trace des habitudes qui constituent nos défauts ou nos qualités;
-mais plus tard, chez deux amants bien accoutumés l'un à l'autre, les
-traits de la physionomie morale reparaissent; tous deux se jugent
-alors mutuellement, et souvent il se déclare, durant cette réaction du
-caractère sur la passion, des antipathies qui préparent ces désunions
-dont s'arment les gens superficiels pour accuser le cœur humain
-d'instabilité. Cette période commença donc. Moins aveuglé par les
-séductions, et détaillant pour ainsi dire mon plaisir, j'entrepris,
-sans le vouloir peut-être, un examen qui nuisit à lady Dudley.
-
-Je lui trouvai d'abord en moins l'esprit qui distingue la Française
-entre toutes les femmes, et la rend la plus délicieuse à aimer, selon
-l'aveu des gens que les hasards de leur vie ont mis à même d'éprouver
-les manières d'aimer de chaque pays. Quand une Française aime, elle
-se métamorphose; sa coquetterie si vantée, elle l'emploie à parer
-son amour; sa vanité si dangereuse, elle l'immole et met toutes ses
-prétentions à bien aimer. Elle épouse les intérêts, les haines,
-les amitiés de son amant; elle acquiert en un jour les subtilités
-expérimentées de l'homme d'affaires, elle étudie le code, elle comprend
-le mécanisme du crédit, et réduit la caisse d'un banquier; étourdie
-et prodigue, elle ne fera pas une seule faute et ne gaspillera pas un
-seul louis; elle devient à la fois mère, gouvernante, médecin, et donne
-à toutes ses transformations une grâce de bonheur qui révèle dans les
-plus légers détails un amour infini; elle réunit les qualités spéciales
-qui recommandent les femmes de chaque pays en donnant à ce mélange
-de l'unité par l'esprit, cette semence française qui anime, permet,
-justifie, varie tout et détruit la monotonie d'un sentiment appuyé sur
-le premier temps d'un seul verbe. La femme française aime toujours,
-sans relâche ni fatigue, à tout moment, en public et seule; en public,
-elle trouve un accent qui ne résonne que dans une oreille, elle parle
-par son silence même, et sait vous regarder les yeux baissés; si
-l'occasion lui interdit la parole et le regard, elle emploiera le
-sable sur lequel s'imprime son pied pour y écrire une pensée; seule,
-elle exprime sa passion même pendant le sommeil; enfin elle plie le
-monde à son amour. Au contraire, l'Anglaise plie son amour au monde.
-Habituée par son éducation à conserver cette habitude glaciale, ce
-maintien britannique si égoïste dont je vous ai parlé, elle ouvre et
-ferme son cœur avec la facilité d'une mécanique anglaise. Elle possède
-un masque impénétrable qu'elle met et qu'elle ôte flegmatiquement;
-passionnée comme une Italienne quand aucun œil ne la voit, elle devient
-froidement digne aussitôt que le monde intervient. L'homme le plus aimé
-doute alors de son empire en voyant la profonde immobilité du visage,
-le calme de la voix, la parfaite liberté de contenance qui distingue
-une Anglaise sortie de son boudoir. En ce moment, l'hypocrisie va
-jusqu'à l'indifférence, l'Anglaise a tout oublié. Certes la femme qui
-sait jeter son amour comme un vêtement fait croire qu'elle peut en
-changer. Quelles tempêtes soulèvent alors les vagues du cœur quand
-elles sont remuées par l'amour-propre blessé de voir une femme prenant,
-interrompant, reprenant l'amour comme une tapisserie à main! Ces femmes
-sont trop maîtresses d'elles-mêmes pour vous bien appartenir; elles
-accordent trop d'influence au monde pour que notre règne soit entier.
-Là où la Française console le patient par un regard, trahit sa colère
-contre les visiteurs par quelques jolies moqueries, le silence des
-Anglaises est absolu, agace l'âme et taquine l'esprit. Ces femmes
-trônent si constamment en toute occasion que, pour la plupart d'entre
-elles, l'omnipotence de la _fashion_ doit s'étendre jusque sur leurs
-plaisirs. Qui exagère la pudeur doit exagérer l'amour, les Anglaises
-sont ainsi; elles mènent tout dans la forme, sans que chez elles
-l'amour de la forme produise le sentiment de l'art: quoi qu'elles
-puissent dire, le protestantisme et le catholicisme expliquent les
-différences qui donnent à l'âme des Françaises tant de supériorité
-sur l'amour raisonné, calculateur des Anglaises. Le protestantisme
-doute, examine et tue les croyances, il est donc la mort de l'art et de
-l'amour. Là où le monde commande, les gens du monde doivent obéir; mais
-les gens passionnés le fuient aussitôt, il leur est insupportable. Vous
-comprendrez alors combien fut choqué mon amour-propre en découvrant que
-lady Dudley ne pouvait point se passer du monde, et que la transition
-britannique lui était familière: ce n'était pas un sacrifice que le
-monde lui imposait; non, elle se manifestait naturellement sous deux
-formes ennemies l'une de l'autre; quand elle aimait, elle aimait avec
-ivresse; aucune femme d'aucun pays ne lui était comparable, elle
-valait tout un sérail; mais le rideau tombé sur cette scène de féerie
-en bannissait jusqu'au souvenir. Elle ne répondait ni à un regard ni
-à un sourire: elle n'était ni maîtresse ni esclave, elle était comme
-une ambassadrice obligée d'arrondir ses phrases et ses coudes, elle
-impatientait par son calme, elle outrageait le cœur par son décorum;
-elle ravalait ainsi l'amour jusqu'au besoin, au lieu de l'élever
-jusqu'à l'idéal par l'enthousiasme. Elle n'exprimait ni crainte, ni
-regrets, ni désir; mais à l'heure dite sa tendresse se dressait comme
-des feux subitement allumés, et semblait insulter à sa réserve. A
-laquelle de ces deux femmes devais-je croire? Je sentis alors par mille
-piqûres d'épingle les différences infinies qui séparaient Henriette
-d'Arabelle. Quand madame de Mortsauf me quittait pour un moment, elle
-semblait laisser à l'air le soin de me parler d'elle; les plis de sa
-robe, quand elle s'en allait, s'adressaient à mes yeux comme leur bruit
-onduleux arrivait joyeusement à mon oreille quand elle revenait; il y
-avait des tendresses infinies dans la manière dont elle dépliait ses
-paupières en abaissant ses yeux vers la terre; sa voix, cette voix
-musicale, était une caresse continuelle; ses discours témoignaient
-d'une pensée constante, elle se ressemblait toujours à elle-même; elle
-ne scindait pas son âme en deux atmosphères, l'une ardente et l'autre
-glacée; enfin, madame de Mortsauf réservait son esprit et la fleur
-de sa pensée pour exprimer ses sentiments, elle se faisait coquette
-par les idées avec ses enfants et avec moi. Mais l'esprit d'Arabelle
-ne lui servait pas à rendre la vie aimable, elle ne l'exerçait point
-à mon profit, il n'existait que par le monde et pour le monde, elle
-était purement moqueuse; elle aimait à déchirer, à mordre, non pour
-m'amuser, mais pour satisfaire un goût. Madame de Mortsauf aurait
-dérobé son bonheur à tous les regards, lady Arabelle voulait montrer le
-sien à tout Paris, et, par une horrible grimace, elle restait dans les
-convenances tout en paradant au Bois avec moi. Ce mélange d'ostentation
-et de dignité, d'amour et de froideur, blessait constamment mon âme,
-à la fois vierge et passionnée; et, comme je ne savais point passer
-ainsi d'une température à l'autre, mon humeur s'en ressentait; j'étais
-palpitant d'amour quand elle reprenait sa pudeur de convention. Quand
-je m'avisai de me plaindre, non sans de grands ménagements, elle tourna
-sa langue à triple dard contre moi, mêlant les gasconnades de sa
-passion à ces plaisanteries anglaises que j'ai tâché de vous peindre.
-Aussitôt qu'elle se trouvait en contradiction avec moi, elle se faisait
-un jeu de froisser mon cœur et d'humilier mon esprit, elle me maniait
-comme une pâte. A des observations sur le milieu que l'on doit garder
-en tout, elle répondait par la caricature de mes idées, qu'elle portait
-à l'extrême. Quand je lui reprochais son attitude, elle me demandait si
-je voulais qu'elle m'embrassât devant tout Paris, aux Italiens; elle
-s'y engageait si sérieusement, que, connaissant son envie de faire
-parler d'elle, je tremblais de lui voir exécuter sa promesse. Malgré
-sa passion réelle, je ne sentais jamais rien de recueilli, de saint,
-de profond comme chez Henriette: elle était toujours insatiable comme
-une terre sablonneuse. Madame de Mortsauf était toujours rassurée et
-sentait mon âme dans une accentuation ou dans un coup d'œil, tandis que
-la marquise n'était jamais accablée par un regard, ni par un serrement
-de main, ni par une douce parole. Il y a plus! le bonheur de la veille
-n'était rien le lendemain; aucune preuve d'amour ne l'étonnait; elle
-éprouvait un si grand désir d'agitation, de bruit, d'éclat, que rien
-n'atteignait sans doute à son beau idéal en ce genre, et de là ses
-furieux efforts d'amour; dans sa fantaisie exagérée, il s'agissait
-d'elle et non de moi. Cette lettre de madame de Mortsauf, lumière qui
-brillait encore sur ma vie, et qui prouvait la manière dont la femme
-la plus vertueuse sait obéir au génie de la Française, en accusant une
-perpétuelle vigilance, une entente continuelle de toutes mes fortunes;
-cette lettre a dû vous faire comprendre avec quel soin Henriette
-s'occupait de mes intérêts matériels, de mes relations politiques,
-de mes conquêtes morales, avec quelle ardeur elle embrassait ma vie
-par les endroits permis. Sur tous ces points, lady Dudley affectait
-la réserve d'une personne de simple connaissance. Jamais elle ne
-s'informa ni de mes affaires, ni de ma fortune, ni de mes travaux, ni
-des difficultés de ma vie, ni de mes haines, ni de mes amitiés d'homme.
-Prodigue pour elle-même sans être généreuse, elle séparait vraiment un
-peu trop les intérêts et l'amour; tandis que, sans l'avoir éprouvé, je
-savais qu'afin de m'éviter un chagrin, Henriette aurait trouvé pour
-moi ce qu'elle n'aurait pas cherché pour elle. Dans un de ces malheurs
-qui peuvent attaquer les hommes les plus élevés et les plus riches,
-l'histoire en atteste assez! j'aurais consulté Henriette, mais je me
-serais laissé traîner en prison sans dire un mot à lady Dudley.
-
-Jusqu'ici le contraste repose sur les sentiments, mais il en était de
-même pour les choses. Le luxe est en France l'expression de l'homme,
-la reproduction de ses idées, de sa poésie spéciale; il peint le
-caractère, et donne entre amants du prix aux moindres soins en faisant
-rayonner autour de nous la pensée dominante de l'être aimé; mais ce
-luxe anglais dont les recherches m'avaient séduit par leur finesse
-était mécanique aussi! lady Dudley n'y mettait rien d'elle, il venait
-des gens, il était acheté. Les mille attentions caressantes de
-Clochegourde étaient, aux yeux d'Arabelle, l'affaire des domestiques; à
-chacun d'eux son devoir et sa spécialité. Choisir les meilleurs laquais
-était l'affaire de son majordome, comme s'il se fût agi de chevaux.
-Elle ne s'attachait point à ses gens, la mort du plus précieux d'entre
-eux ne l'aurait point affectée: on l'eût à prix d'argent remplacé
-par quelque autre également habile. Quant au prochain, jamais je ne
-surpris dans ses yeux une larme pour les malheurs d'autrui, elle avait
-même une naïveté d'égoïsme de laquelle il fallait absolument rire.
-Les draperies rouges de la grande dame couvraient cette nature de
-bronze. La délicieuse Almée qui se roulait le soir sur ses tapis, qui
-faisait sonner tous les grelots de son amoureuse folie, réconciliait
-promptement un homme jeune avec l'Anglaise insensible et dure; aussi ne
-découvris-je que pas à pas le tuf sur lequel je perdais mes semailles,
-et qui ne devait point donner de moissons. Madame de Mortsauf avait
-pénétré tout d'un coup cette nature dans sa rapide rencontre; je me
-souvins de ses paroles prophétiques: Henriette avait eu raison en tout,
-l'amour d'Arabelle me devenait insupportable. J'ai remarqué depuis que
-la plupart des femmes qui montent bien à cheval ont peu de tendresse.
-Comme aux amazones, il leur manque une mamelle, et leurs cœurs sont
-endurcis en un certain endroit, je ne sais lequel.
-
-Au moment où je commençais à sentir la pesanteur de ce joug, où la
-fatigue me gagnait le corps et l'âme, où je comprenais bien tout ce
-que le sentiment vrai donne de sainteté à l'amour, où j'étais accablé
-par les souvenirs de Clochegourde en respirant, malgré la distance, le
-parfum de toutes ses roses, la chaleur de sa terrasse, en entendant
-le chant de ses rossignols, en ce moment affreux où j'apercevais le
-lit pierreux du torrent sous ses eaux diminuées, je reçus un coup qui
-retentit encore dans ma vie, car à chaque heure il trouve un écho. Je
-travaillais dans le cabinet du roi qui devait sortir à quatre heures,
-le duc de Lenoncourt était de service; en le voyant entrer le roi lui
-demanda des nouvelles de la comtesse; je levai brusquement la tête
-d'une façon trop significative; le roi, choqué de ce mouvement, me jeta
-le regard qui précédait ces mots durs qu'il savait si bien dire.
-
---Sire, ma pauvre fille se meurt, répondit le duc.
-
---Le roi daignera-t-il m'accorder un congé? dis-je les larmes aux yeux
-en bravant une colère près d'éclater.
-
---Courez, mylord, me répondit-il en souriant de mettre une épigramme
-dans chaque mot et me faisant grâce de sa réprimande en faveur de son
-esprit.
-
-Plus courtisan que père, le duc ne demanda point de congé et monta
-dans la voiture du roi pour l'accompagner. Je partis sans dire adieu
-à lady Dudley, qui par bonheur était sortie et à laquelle j'écrivis
-que j'allais en mission pour le service du roi. A la Croix de Berny,
-je rencontrai Sa Majesté qui revenait de Verrières. En acceptant un
-bouquet de fleurs qu'il laissa tomber à ses pieds, le roi me jeta un
-regard plein de ces royales ironies accablantes de profondeur, et
-qui semblait me dire:--«Si tu veux être quelque chose en politique,
-reviens! Ne t'amuse pas à parlementer avec les morts!» Le duc me fit
-avec la main un signe de mélancolie. Les deux pompeuses calèches à huit
-chevaux, les colonels dorés, l'escorte et ses tourbillons de poussière
-passèrent rapidement aux cris de Vive le roi! Il me sembla que la cour
-avait foulé le corps de madame de Mortsauf avec l'insensibilité que
-la nature témoigne pour nos catastrophes. Quoique ce fût un excellent
-homme, le duc allait sans doute faire le whist de MONSIEUR, après le
-coucher du roi. Quant à la duchesse, elle avait depuis long-temps porté
-le premier coup à sa fille en lui parlant, elle seule, de lady Dudley.
-
-Mon rapide voyage fut comme un rêve, mais un rêve de joueur ruiné;
-j'étais au désespoir de ne point avoir reçu de nouvelles. Le
-confesseur avait-il poussé la rigidité jusqu'à m'interdire l'accès de
-Clochegourde? J'accusais Madeleine, Jacques, l'abbé Dominis, tout,
-jusqu'à monsieur de Mortsauf. Au delà de Tours, en débouchant par les
-ponts Saint-Sauveur, pour descendre dans le chemin bordé de peupliers
-qui mène à Poncher, et que j'avais tant admiré quand je courais à la
-recherche de mon inconnue, je rencontrai monsieur Origet; il devina
-que je me rendais à Clochegourde, je devinai qu'il en revenait; nous
-arrêtâmes chacun notre voiture et nous en descendîmes, moi pour
-demander des nouvelles et lui pour m'en donner.
-
---Hé! bien, comment va madame de Mortsauf? lui dis-je.
-
---Je doute que vous la trouviez vivante, me répondit-il. Elle meurt
-d'une affreuse mort, elle meurt d'inanition. Quand elle me fit appeler
-au mois de juin dernier, aucune puissance médicale ne pouvait plus
-combattre la maladie; elle avait les affreux symptômes que monsieur de
-Mortsauf vous aura sans doute décrits, puisqu'il croyait les éprouver.
-Madame la comtesse n'était pas alors sous l'influence passagère d'une
-perturbation due à une lutte intérieure que la médecine dirige et
-qui devient la cause d'un état meilleur, ou sous le coup d'une crise
-commencée et dont le désordre se répare; non, la maladie était arrivée
-au point où l'art est inutile: c'est l'incurable résultat d'un chagrin,
-comme une blessure mortelle est la conséquence d'un coup de poignard.
-Cette affection est produite par l'inertie d'un organe dont le jeu est
-aussi nécessaire à la vie que celui du cœur. Le chagrin a fait l'office
-du poignard. Ne vous y trompez pas! madame de Mortsauf meurt de quelque
-peine inconnue.
-
---Inconnue! dis-je. Ses enfants n'ont point été malades?
-
---Non, me dit-il en me regardant d'un air significatif, et depuis
-qu'elle est sérieusement atteinte, monsieur de Mortsauf ne l'a plus
-tourmentée. Je ne suis plus utile, monsieur Deslandes d'Azay suffit,
-il n'existe aucun remède, et les souffrances sont horribles. Riche,
-jeune, belle, et mourir maigrie, vieillie par la faim, car elle mourra
-de faim! Depuis quarante jours, l'estomac étant comme fermé rejette
-tout aliment, sous quelque forme qu'on le présente.
-
-Monsieur Origet me pressa la main que je lui tendis, il me l'avait
-presque demandée par un geste de respect.
-
---Du courage, monsieur, dit-il en levant les yeux au ciel.
-
-Sa phrase exprimait de la compassion pour des peines qu'il croyait
-également partagées; il ne soupçonnait pas le dard envenimé de ses
-paroles qui m'atteignirent comme une flèche au cœur. Je montai
-brusquement en voiture en promettant une bonne récompense au postillon
-si j'arrivais à temps.
-
-Malgré mon impatience, je crus avoir fait le chemin en quelques
-minutes, tant j'étais absorbé par les réflexions amères qui se
-pressaient dans mon âme. Elle meurt de chagrin, et ses enfants vont
-bien! elle mourait donc par moi! Ma conscience menaçante prononça un de
-ces réquisitoires qui retentissent dans toute la vie et quelquefois au
-delà. Quelle faiblesse et quelle impuissance dans la justice humaine!
-elle ne venge que les actes patents. Pourquoi la mort et la honte au
-meurtrier qui tue d'un coup, qui vous surprend généreusement dans le
-sommeil et vous endort pour toujours, ou qui frappe à l'improviste, en
-vous évitant l'agonie? Pourquoi la vie heureuse, pourquoi l'estime au
-meurtrier qui verse goutte à goutte le fiel dans l'âme et mine le corps
-pour le détruire? Combien de meurtriers impunis! Quelle complaisance
-pour le vice élégant! quel acquittement pour l'homicide causé par les
-persécutions morales! Je ne sais quelle main vengeresse leva tout à
-coup le rideau peint qui couvre la société. Je vis plusieurs de ces
-victimes qui vous sont aussi connues qu'à moi: madame de Beauséant
-partie mourante en Normandie quelques jours avant mon départ! La
-duchesse de Langeais compromise! Lady Brandon arrivée en Touraine pour
-y mourir dans cette humble maison où lady Dudley était restée deux
-semaines, et tuée, par quel horrible dénoûment? vous le savez! Notre
-époque est fertile en événements de ce genre. Qui n'a connu cette
-pauvre jeune femme qui s'est empoisonnée, vaincue par la jalousie qui
-tuait peut-être madame de Mortsauf? Qui n'a frémi du destin de cette
-délicieuse jeune fille qui, semblable à une fleur piquée par un taon,
-a dépéri en deux ans de mariage, victime de sa pudique ignorance,
-victime d'un misérable auquel Ronquerolles, Montriveau, de Marsay
-donnent la main parce qu'il sert leurs projets politiques? Qui n'a
-palpité au récit des derniers moments de cette femme qu'aucune prière
-n'a pu fléchir et qui n'a jamais voulu revoir son mari après en avoir
-si noblement payé les dettes? Madame d'Aiglemont n'a-t-elle pas vu la
-tombe de bien près, et sans les soins de mon frère vivrait-elle? Le
-monde et la science sont complices de ces crimes pour lesquels il n'est
-point de Cours d'Assises. Il semble que personne ne meure de chagrin,
-ni de désespoir, ni d'amour, ni de misères cachées, ni d'espérances
-cultivées sans fruit, incessamment replantées et déracinées. La
-nomenclature nouvelle a des mots ingénieux pour tout expliquer; la
-gastrite, la péricardite, les mille maladies de femme dont les noms
-se disent à l'oreille, servent de passe-port aux cercueils escortés
-de larmes hypocrites que la main du notaire a bientôt essuyées. Y
-a-t-il au fond de ce malheur quelque loi que nous ne connaissons pas?
-Le centenaire doit-il impitoyablement joncher le terrain de morts, et
-le dessécher autour de lui pour s'élever, de même que le millionnaire
-s'assimile les efforts d'une multitude de petites industries? Y a-t-il
-une forte vie venimeuse qui se repaît des créatures douces et tendres?
-Mon Dieu! appartenais-je donc à la race des tigres? Le remords me
-serrait le cœur de ses doigts brûlants, et j'avais les joues sillonnées
-de larmes quand j'entrai dans l'avenue de Clochegourde par une humide
-matinée d'octobre qui détachait les feuilles mortes des peupliers dont
-la plantation avait été dirigée par Henriette, dans cette avenue où
-naguère elle agitait son mouchoir comme pour me rappeler! Vivait-elle?
-Pourrais-je sentir ses deux blanches mains sur ma tête prosternée? En
-un moment je payai tous les plaisirs donnés par Arabelle et les trouvai
-chèrement vendus! je me jurai de ne jamais la revoir, et je pris en
-haine l'Angleterre. Quoique lady Dudley soit une variété de l'espèce,
-j'enveloppai toutes les Anglaises dans les crêpes de mon arrêt.
-
-En entrant à Clochegourde, je reçus un nouveau coup. Je trouvai
-Jacques, Madeleine et l'abbé de Dominis agenouillés tous trois au pied
-d'une croix de bois plantée au coin d'une pièce de terre qui avait été
-comprise dans l'enceinte, lors de la construction de la grille, et que
-ni le comte, ni la comtesse n'avaient voulu abattre. Je sautai hors de
-ma voiture et j'allai vers eux le visage plein de larmes, et le cœur
-brisé par le spectacle de ces deux enfants et de ce grave personnage
-implorant Dieu. Le vieux piqueur y était aussi, à quelques pas, la tête
-nue.
-
---Eh! bien, monsieur? dis-je à l'abbé de Dominis en baisant au front
-Jacques et Madeleine qui me jetèrent un regard froid, sans cesser
-leur prière. L'abbé se leva, je lui pris le bras pour m'y appuyer en
-lui disant:--Vit-elle encore? Il inclina la tête par un mouvement
-triste et doux.--Parlez, je vous en supplie, au nom de la Passion de
-Notre-Seigneur! Pourquoi priez-vous au pied de cette croix? pourquoi
-êtes-vous ici et non près d'elle? pourquoi ses enfants sont-ils dehors
-par une si froide matinée? dites-moi tout, afin que je ne cause pas
-quelque malheur par ignorance.
-
---Depuis plusieurs jours, madame la comtesse ne veut voir ses enfants
-qu'à des heures déterminées.--Monsieur, reprit-il après une pause,
-peut-être devriez-vous attendre quelques heures avant de revoir
-madame de Mortsauf, elle est bien changée! mais il est utile de la
-préparer à cette entrevue, vous pourriez lui causer quelque surcroît de
-souffrance.... Quant à la mort, ce serait un bienfait.
-
-Je serrai la main de cet homme divin dont le regard et la voix
-caressaient les blessures d'autrui sans les aviver.
-
---Nous prions tous ici pour elle, reprit-il; car elle, si sainte, si
-résignée, si faite à mourir, depuis quelques jours elle a pour la mort
-une horreur secrète, elle jette sur ceux qui sont pleins de vie des
-regards où, pour la première fois, se peignent des sentiments sombres
-et envieux. Ses vertiges sont excités, je crois, moins par l'effroi
-de la mort que par une ivresse intérieure, par les fleurs fanées de
-sa jeunesse qui fermentent en se flétrissant. Oui, le mauvais ange
-dispute cette belle âme au ciel. Madame subit sa lutte au mont des
-Oliviers, elle accompagne de ses larmes la chute des roses blanches qui
-couronnaient sa tête de Jephté mariée, et tombées une à une. Attendez,
-ne vous montrez pas encore, vous lui apporteriez les clartés de la
-cour, elle retrouverait sur votre visage un reflet des fêtes mondaines
-et vous rendriez de la force à ses plaintes. Ayez pitié d'une faiblesse
-que Dieu lui-même a pardonnée à son Fils devenu homme. Quels mérites
-aurions-nous d'ailleurs à vaincre sans adversaire? Permettez que son
-confesseur ou moi, deux vieillards dont les ruines n'offensent point
-sa vue, nous la préparions à une entrevue inespérée, à des émotions
-auxquelles l'abbé Birotteau avait exigé qu'elle renonçât. Mais il est
-dans les choses de ce monde une invisible trame de causes célestes
-qu'un œil religieux aperçoit, et si vous êtes venu ici, peut-être y
-êtes-vous amené par une de ces célestes étoiles qui brillent dans le
-monde moral, et qui conduisent vers le tombeau comme vers la crèche...
-
-Il me dit alors, en employant cette onctueuse éloquence qui tombe sur
-le cœur comme une rosée, que depuis six mois la comtesse avait chaque
-jour souffert davantage, malgré les soins de monsieur Origet. Le
-docteur était venu pendant deux mois, tous les soirs, à Clochegourde,
-voulant arracher cette proie à la mort, car la comtesse avait
-dit:--«Sauvez-moi!»--«Mais, pour guérir le corps, il aurait fallu que
-le cœur fût guéri!» s'était un jour écrié le vieux médecin.
-
---Selon les progrès du mal, les paroles de cette femme si douce sont
-devenues amères, me dit l'abbé de Dominis. Elle crie à la terre de la
-garder, au lieu de crier à Dieu de la prendre; puis, elle se repent de
-murmurer contre les décrets d'en haut. Ces alternatives lui déchirent
-le cœur, et rendent horrible la lutte du corps et de l'âme. Souvent le
-corps triomphe!--«Vous me coûtez bien cher!» a-t-elle dit un jour à
-Madeleine et à Jacques en les repoussant de son lit. Mais en ce moment,
-rappelée à Dieu par ma vue, elle a dit à mademoiselle Madeleine ces
-angéliques paroles: «Le bonheur des autres devient la joie de ceux
-qui ne peuvent plus être heureux.» Et son accent fut si déchirant que
-j'ai senti mes paupières se mouiller. Elle tombe, il est vrai; mais, à
-chaque faux pas, elle se relève plus haut vers le ciel.
-
-Frappé des messages successifs que le hasard m'envoyait, et qui,
-dans ce grand concert d'infortunes, préparaient par de douloureuses
-modulations le thème funèbre, le grand cri de l'amour expirant, je
-m'écriai:--Vous le croyez, ce beau lys coupé refleurira dans le ciel?
-
---Vous l'avez laissée fleur encore, me répondit-il, mais vous la
-retrouverez consumée, purifiée dans le feu des douleurs, et pure comme
-un diamant encore enfoui dans les cendres. Oui, ce brillant esprit,
-étoile angélique, sortira splendide de ses nuages pour aller dans le
-royaume de lumière.
-
-Au moment où je serrais la main de cet homme évangélique, le cœur
-oppressé de reconnaissance, le comte montra hors de la maison sa tête
-entièrement blanchie et s'élança vers moi par un mouvement où se
-peignait la surprise.
-
---Elle a dit vrai! le voici. «Félix, Félix, voici Félix qui vient!»
-s'est écriée madame de Mortsauf. Mon ami, reprit-il en me jetant des
-regards insensés de terreur, la mort est ici. Pourquoi n'a-t-elle pas
-pris un vieux fou comme moi qu'elle avait entamé.....
-
-Je marchai vers le château, rappelant mon courage; mais sur le seuil de
-la longue antichambre qui menait du boulingrin au perron, en traversant
-la maison, l'abbé Birotteau m'arrêta.
-
---Madame la comtesse vous prie de ne pas entrer encore, me dit-il.
-
-En jetant un coup d'œil, je vis les gens allant et venant, tous
-affairés, ivres de douleur et surpris sans doute des ordres que Manette
-leur communiquait.
-
---Qu'arrive-t-il? dit le comte effarouché de ce mouvement autant par
-crainte de l'horrible événement, que par l'inquiétude naturelle à son
-caractère.
-
---Une fantaisie de malade, répondit l'abbé. Madame la comtesse ne veut
-pas recevoir monsieur le vicomte dans l'état où elle est; elle parle de
-toilette, pourquoi la contrarier?
-
-Manette alla chercher Madeleine, et nous vîmes Madeleine sortant
-quelques moments après être entrée chez sa mère. Puis en nous promenant
-tous les cinq, Jacques et son père, les deux abbés et moi, tous
-silencieux le long de la façade sur le boulingrin, nous dépassâmes
-la maison. Je contemplai tour à tour Montbazon et Azay, regardant la
-vallée jaunie dont le deuil répondait alors comme en toute occasion aux
-sentiments qui m'agitaient. Tout à coup j'aperçus la chère mignonne
-courant après les fleurs d'automne et les cueillant sans doute pour
-composer des bouquets. En pensant à tout ce que signifiait cette
-réplique de mes soins amoureux, il se fit en moi je ne sais quel
-mouvement d'entrailles, je chancelai, ma vue s'obscurcit, et les deux
-abbés entre lesquels je me trouvais me portèrent sur la margelle d'une
-terrasse où je demeurai pendant un moment comme brisé, mais sans perdre
-entièrement connaissance.
-
---Pauvre Félix, me dit le comte, elle avait bien défendu de vous
-écrire, elle sait combien vous l'aimez!
-
-Quoique préparé à souffrir, je m'étais trouvé sans force contre une
-attention qui résumait tous mes souvenirs de bonheur. «La voilà,
-pensai-je, cette lande desséchée comme un squelette, éclairée par un
-jour gris au milieu de laquelle s'élevait un seul buisson de fleurs,
-que jadis dans mes courses je n'ai pas admirée sans un sinistre
-frémissement et qui était l'image de cette heure lugubre!» Tout était
-morne dans ce petit castel, autrefois si vivant, si animé! tout
-pleurait, tout disait le désespoir et l'abandon. C'était des allées
-ratissées à moitié, des travaux commencés et abandonnés, des ouvriers
-debout regardant le château. Quoique l'on vendangeât les clos, l'on
-n'entendait ni bruit ni babil. Les vignes semblaient inhabitées, tant
-le silence était profond. Nous allions comme des gens dont la douleur
-repousse des paroles banales, et nous écoutions le comte, le seul de
-nous qui parlât. Après les phrases dictées par l'amour machinal qu'il
-ressentait pour sa femme, le comte fut conduit par la pente de son
-esprit à se plaindre de la comtesse. Sa femme n'avait jamais voulu se
-soigner ni l'écouter quand il lui donnait de bons avis; il s'était
-aperçu le premier des symptômes de la maladie; car il les avait étudiés
-sur lui-même, les avait combattus et s'en était guéri tout seul sans
-autre secours que celui d'un régime, et en évitant toute émotion
-forte. Il aurait bien pu guérir aussi la comtesse; mais un mari ne
-saurait accepter de semblables responsabilités, surtout lorsqu'il a
-le malheur de voir en toute affaire son expérience dédaignée. Malgré
-ces représentations, la comtesse avait pris Origet pour médecin.
-Origet, qui l'avait jadis si mal soigné, lui tuait sa femme. Si cette
-maladie a pour cause d'excessifs chagrins, il avait été dans toutes
-les conditions pour l'avoir; mais quels pouvaient être les chagrins
-de sa femme? La comtesse était heureuse, elle n'avait ni peines ni
-contrariétés! leur fortune était, grâce à ses soins et à ses bonnes
-idées, dans un état satisfaisant; il laissait madame de Mortsauf régner
-à Clochegourde; ses enfants, bien élevés, bien portants, ne donnaient
-plus aucune inquiétude; d'où pouvait donc procéder le mal? Et il
-discutait et il mêlait l'expression de son désespoir à des accusations
-insensées. Puis, ramené bientôt par quelque souvenir à l'admiration que
-méritait cette noble créature, quelques larmes s'échappaient de ses
-yeux, secs depuis si long-temps.
-
-Madeleine vint m'avertir que sa mère m'attendait. L'abbé Birotteau me
-suivit. La grave jeune fille resta près de son père, en disant que la
-comtesse désirait être seule avec moi, et prétextait la fatigue que lui
-causerait la présence de plusieurs personnes. La solennité de ce moment
-produisit en moi cette impression de chaleur intérieure et de froid au
-dehors qui nous brise dans les grandes circonstances de la vie. L'abbé
-Birotteau, l'un de ces hommes que Dieu a marqués comme siens en les
-revêtant de douceur, de simplicité, en leur accordant la patience et la
-miséricorde, me prit à part.
-
---Monsieur, me dit-il, sachez que j'ai fait tout ce qui était
-humainement possible pour empêcher cette réunion. Le salut de cette
-sainte le voulait ainsi. Je n'ai vu qu'elle et non vous. Maintenant que
-vous allez revoir celle dont l'accès aurait dû vous être interdit par
-les anges, apprenez que je resterai entre vous pour la défendre contre
-vous-même et contre elle peut-être! Respectez sa faiblesse. Je ne vous
-demande pas grâce pour elle comme prêtre, mais comme un humble ami que
-vous ne saviez pas avoir, et qui veut vous éviter des remords. Notre
-chère malade meurt exactement de faim et de soif. Depuis ce matin, elle
-est en proie à l'irritation fiévreuse qui précède cette horrible mort,
-et je ne puis vous cacher combien elle regrette la vie. Les cris de
-sa chair révoltée s'éteignent dans mon cœur où ils blessent des échos
-encore trop tendres; mais monsieur de Dominis et moi nous avons accepté
-cette tâche religieuse, afin de dérober le spectacle de cette agonie
-morale à cette noble famille qui ne reconnaît plus son étoile du soir
-et du matin. Car l'époux, les enfants, les serviteurs, tous demandent:
-Où est-elle? tant elle est changée. A votre aspect, les plaintes
-vont renaître. Quittez les pensées de l'homme du monde, oubliez les
-vanités du cœur, soyez près d'elle l'auxiliaire du ciel et non celui
-de la terre. Que cette sainte ne meure pas dans une heure de doute, en
-laissant échapper des paroles de désespoir.
-
-Je ne répondis rien. Mon silence consterna le pauvre confesseur. Je
-voyais, j'entendais, je marchais et n'étais cependant plus sur la
-terre. Cette réflexion: «Qu'est-il donc arrivé? dans quel état dois-je
-la trouver, pour que chacun use de telles précautions?» engendrait
-des appréhensions d'autant plus cruelles qu'elles étaient indéfinies:
-elle comprenait toutes les douleurs ensemble. Nous arrivâmes à la
-porte de la chambre que m'ouvrit le confesseur inquiet. J'aperçus
-alors Henriette en robe blanche, assise sur son petit canapé, placé
-devant la cheminée ornée de nos deux vases pleins de fleurs; puis des
-fleurs encore sur le guéridon placé devant la croisée. Le visage de
-l'abbé Birotteau, stupéfait à l'aspect de cette fête improvisée et du
-changement de cette chambre subitement rétablie en son ancien état,
-me fit deviner que la mourante avait banni le repoussant appareil
-qui environne le lit des malades. Elle avait dépensé les dernières
-forces d'une fièvre expirante à parer sa chambre en désordre pour y
-recevoir dignement celui qu'elle aimait en ce moment plus que toute
-chose. Sous les flots de dentelles, sa figure amaigrie, qui avait la
-pâleur verdâtre des fleurs du magnolia quand elles s'entr'ouvrent,
-apparaissait comme sur la toile jaune d'un portrait les premiers
-contours d'une tête chérie dessinée à la craie; mais, pour sentir
-combien la griffe du vautour s'enfonça profondément dans mon cœur,
-supposez achevés et pleins de vie les yeux de cette esquisse, des
-yeux caves qui brillaient d'un éclat inusité dans une figure éteinte.
-Elle n'avait plus la majesté calme que lui communiquait la constante
-victoire remportée sur ses douleurs. Son front, seule partie de visage
-qui eût gardé ses belles proportions, exprimait l'audace agressive du
-désir et des menaces réprimées. Malgré les tons de cire de sa face
-allongée, des feux intérieurs s'en échappaient par un rayonnement
-semblable au fluide qui flambe au-dessus des champs par une chaude
-journée. Ses tempes creusées, ses joues rentrées montraient les formes
-intérieures du visage, et le sourire que formaient ses lèvres blanches
-ressemblait vaguement au ricanement de la mort. Sa robe croisée sur
-son sein attestait la maigreur de son beau corsage. L'expression de
-sa tête disait assez qu'elle se savait changée et qu'elle en était
-au désespoir. Ce n'était plus ma délicieuse Henriette, ni la sublime
-et sainte madame de Mortsauf; mais le quelque chose sans nom de
-Bossuet qui se débattait contre le néant, et que la faim, les désirs
-trompés poussaient au combat égoïste de la vie contre la mort. Je vins
-m'asseoir près d'elle en lui prenant pour la baiser sa main que je
-sentis brûlante et desséchée. Elle devina ma douloureuse surprise dans
-l'effort même que je fis pour la déguiser. Ses lèvres décolorées se
-tendirent alors sur ses dents affamées pour essayer un de ces sourires
-forcés sous lesquels nous cachons également l'ironie de la vengeance,
-l'attente du plaisir, l'ivresse de l'âme et la rage d'une déception.
-
---Ah! c'est la mort, mon pauvre Félix, me dit-elle, et vous n'aimez
-pas la mort! la mort odieuse, la mort de laquelle toute créature, même
-l'amant le plus intrépide, a horreur. Ici finit l'amour: je le savais
-bien. Lady Dudley ne vous verra jamais étonné de son changement. Ah!
-pourquoi vous ai-je tant souhaité, Félix? vous êtes enfin venu: je
-vous récompense de ce dévouement par l'horrible spectacle qui fit
-jadis du comte de Rancé un trappiste, moi qui désirais demeurer belle
-et grande dans votre souvenir, y vivre comme un lys éternel, je vous
-enlève vos illusions. Le véritable amour ne calcule rien. Mais ne vous
-enfuyez pas, restez. Monsieur Origet m'a trouvée beaucoup mieux ce
-matin, je vais revenir à la vie, je renaîtrai sous vos regards. Puis,
-quand j'aurai recouvré quelques forces, quand je commencerai à pouvoir
-prendre quelque nourriture, je redeviendrai belle. A peine ai-je
-trente-cinq ans, je puis encore avoir de belles années. Le bonheur
-rajeunit, et je veux connaître le bonheur. J'ai fait des projets
-délicieux, nous les laisserons à Clochegourde et nous irons ensemble en
-Italie.
-
-Des pleurs humectèrent mes yeux, je me tournai vers la fenêtre comme
-pour regarder les fleurs; l'abbé Birotteau vint à moi précipitamment,
-et se pencha vers le bouquet:--Pas de larmes! me dit-il à l'oreille.
-
---Henriette, vous n'aimez donc plus notre chère vallée? lui répondis-je
-afin de justifier mon brusque mouvement.
-
---Si, dit-elle en apportant son front sous mes lèvres par un mouvement
-de câlinerie; mais sans vous, elle m'est funeste...... _sans toi_,
-reprit-elle en effleurant mon oreille de ses lèvres chaudes pour y
-jeter ces deux syllabes comme deux soupirs.
-
-Je fus épouvanté par cette folle caresse qui agrandissait encore les
-terribles discours des deux abbés. En ce moment ma première surprise
-se dissipa; mais si je pus faire usage de ma raison, ma volonté ne
-fut pas assez forte pour réprimer le mouvement nerveux qui m'agita
-pendant cette scène. J'écoutais sans répondre, ou plutôt je répondais
-par un sourire fixe et par des signes de consentement, pour ne pas la
-contrarier, agissant comme une mère avec son enfant. Après avoir été
-frappé de la métamorphose de la personne, je m'aperçus que la femme,
-autrefois si imposante par ses sublimités, avait dans l'attitude, dans
-la voix, dans les manières, dans les regards et les idées, la naïve
-ignorance d'un enfant, les grâces ingénues, l'avidité de mouvement,
-l'insouciance profonde de ce qui n'est pas son désir ou lui, enfin
-toutes les faiblesses qui recommandent l'enfant à la protection.
-En est-il ainsi de tous les mourants? dépouillent-ils tous les
-déguisements sociaux, de même que l'enfant ne les a pas encore revêtus?
-Ou, se trouvant au bord de l'éternité, la comtesse, en n'acceptant plus
-de tous les sentiments humains que l'amour, en exprimait-elle la suave
-innocence à la manière de Chloé?
-
---Comme autrefois vous allez me rendre à la santé, Félix, dit-elle, et
-ma vallée me sera bienfaisante. Comment ne mangerais-je pas ce que vous
-me présenterez? Vous êtes un si bon garde-malade! Puis, vous êtes si
-riche de force et de santé, qu'auprès de vous la vie est contagieuse.
-Mon ami, prouvez-moi donc que je ne puis mourir, mourir trompée! Ils
-croient que ma plus vive douleur est la soif. Oh! oui, j'ai bien soif,
-mon ami. L'eau de l'Indre me fait bien mal à voir, mais mon cœur
-éprouve une plus ardente soif. J'avais soif de toi, me dit-elle d'une
-voix plus étouffée en me prenant les mains dans ses mains brûlantes et
-m'attirant à elle pour me jeter ces paroles à l'oreille: mon agonie a
-été de ne pas te voir! Ne m'as-tu pas dit de vivre? je veux vivre. Je
-veux monter à cheval aussi, moi! je veux tout connaître, Paris, les
-fêtes, les plaisirs.
-
-Ah! Natalie, cette clameur horrible que le matérialisme des sens
-trompés rend froide à distance, nous faisait tinter les oreilles au
-vieux prêtre et à moi: les accents de cette voix magnifique peignaient
-les combats de toute une vie, les angoisses d'un véritable amour déçu.
-La comtesse se leva par un mouvement d'impatience, comme un enfant qui
-veut un jouet. Quand le confesseur vit sa pénitente ainsi, le pauvre
-homme tomba soudain à genoux, joignit les mains, et récita des prières.
-
---Oui, vivre! dit-elle en me faisant lever et s'appuyant sur moi,
-vivre de réalités et non de mensonges. Tout a été mensonge dans ma
-vie, je les ai comptées depuis quelques jours, ces impostures. Est-il
-possible que je meure, moi qui n'ai pas vécu? moi qui ne suis jamais
-allée chercher quelqu'un dans une lande? Elle s'arrêta, parut écouter,
-et sentit à travers les murs je ne sais quelle odeur.--Félix! les
-vendangeuses vont dîner, et moi, moi, dit-elle d'une voix d'enfant, qui
-suis la maîtresse, j'ai faim. Il en est ainsi de l'amour, elles sont
-heureuses, elles!
-
---_Kyrie eleison!_ disait le pauvre abbé, qui, les mains jointes, l'œil
-au ciel, récitait les litanies.
-
-Elle jeta ses bras autour de mon cou, m'embrassa violemment, et me
-serra en disant:--Vous ne m'échapperez plus! Je veux être aimée, je
-ferai des folies comme lady Dudley, j'apprendrai l'anglais pour bien
-dire: _my dee_. Elle me fit un signe de tête comme elle en faisait
-autrefois en me quittant, pour me dire qu'elle allait revenir à
-l'instant: Nous dînerons ensemble, me dit-elle, je vais prévenir
-Manette... Elle fut arrêtée par une faiblesse qui survint, et je la
-couchai tout habillée sur son lit.
-
---Une fois déjà, vous m'avez portée ainsi, me dit-elle en ouvrant les
-yeux.
-
-Elle était bien légère, mais surtout bien ardente; en la prenant, je
-sentis son corps entièrement brûlant. Monsieur Deslandes entra, fut
-étonné de trouver la chambre ainsi parée; mais en me voyant tout lui
-parut expliqué.
-
---On souffre bien pour mourir, monsieur, dit-elle d'une voix altérée.
-
-Il s'assit, tâta le pouls de sa malade, se leva brusquement, vint
-parler à voix basse au prêtre, et sortit; je le suivis.
-
---Qu'allez-vous faire, lui demandai-je.
-
---Lui éviter une épouvantable agonie, me dit-il. Qui pouvait croire
-à tant de vigueur? Nous ne comprenons comment elle vit encore qu'en
-pensant à la manière dont elle a vécu. Voici le quarante-deuxième jour
-que madame la comtesse n'a bu, ni mangé, ni dormi.
-
-Monsieur Deslandes demanda Manette. L'abbé Birotteau m'emmena dans les
-jardins.
-
---Laissons faire le docteur, me dit-il. Aidé par Manette, il va
-l'envelopper d'opium. Eh! bien, vous l'avez entendue, me dit-il, si
-toutefois elle est complice de ces mouvements de folie!...
-
---Non, dis-je, ce n'est plus elle.
-
-J'étais hébété de douleur. Plus j'allais, plus chaque détail de cette
-scène prenait d'étendue. Je sortis brusquement par la petite porte au
-bas de la terrasse, et vins m'asseoir dans la toue, où je me cachai
-pour demeurer seul à dévorer mes pensées. Je tâchai de me détacher
-moi-même de cette force par laquelle je vivais; supplice comparable
-à celui par lequel les Tartares punissaient l'adultère en prenant un
-membre du coupable dans une pièce de bois, et lui laissant un couteau
-pour se le couper, s'il ne voulait pas mourir de faim: leçon terrible
-que subissait mon âme, de laquelle il fallait me retrancher la plus
-belle moitié. Ma vie était manquée aussi! Le désespoir me suggérait les
-plus étranges idées. Tantôt je voulais mourir avec elle, tantôt aller
-m'enfermer à la Meilleraye où venaient de s'établir les trappistes. Mes
-yeux ternis ne voyaient plus les objets extérieurs. Je contemplais les
-fenêtres de la chambre où souffrait Henriette, croyant y apercevoir la
-lumière qui l'éclairait pendant la nuit où je m'étais fiancé à elle.
-N'aurais-je pas dû obéir à la vie simple qu'elle m'avait créée; en me
-conservant à elle dans le travail des affaires? Ne m'avait-elle pas
-ordonné d'être un grand homme, afin de me préserver des passions basses
-et honteuses que j'avais subies, comme tous les hommes? La chasteté
-n'était-elle pas une sublime distinction que je n'avais pas su garder?
-L'amour, comme le concevait Arabelle, me dégoûta soudain. Au moment
-où je relevais ma tête abattue en me demandant d'où me viendraient
-désormais la lumière et l'espérance, quel intérêt j'aurais à vivre,
-l'air fut agité d'un léger bruit; je me tournai vers la terrasse, j'y
-aperçus Madeleine se promenant seule, à pas lents. Pendant que je
-remontais vers la terrasse pour demander compte à cette chère enfant
-du froid regard qu'elle m'avait jeté au pied de la croix, elle s'était
-assise sur le banc; quand elle m'aperçut à moitié chemin, elle se leva,
-et feignit de ne pas m'avoir vu, pour ne pas se trouver seule avec moi;
-sa démarche était hâtée, significative. Elle me haïssait, elle fuyait
-l'assassin de sa mère. En revenant par les perrons à Clochegourde,
-je vis Madeleine comme une statue, immobile et debout, écoutant le
-bruit de mes pas. Jacques était assis sur une marche, et son attitude
-exprimait la même insensibilité qui m'avait frappé quand nous nous
-étions promenés tous ensemble, et m'avait inspiré de ces idées que nous
-laissons dans un coin de notre âme, pour les reprendre et les creuser
-plus tard, à loisir. J'ai remarqué que les jeunes gens qui portent en
-eux la mort sont tous insensibles aux funérailles. Je voulus interroger
-cette âme sombre. Madeleine avait-elle gardé ses pensées pour elle
-seule, avait-elle inspiré sa haine à Jacques?
-
---Tu sais, lui dis-je pour entamer la conversation, que tu as en moi le
-plus dévoué des frères.
-
---Votre amitié m'est inutile, je suivrai ma mère! répondit-il en me
-jetant un regard farouche de douleur.
-
---Jacques, m'écriai-je, toi aussi?
-
-Il toussa, s'écarta loin de moi; puis, quand il revint, il me montra
-rapidement son mouchoir ensanglanté.
-
---Comprenez-vous? dit-il.
-
-Ainsi chacun d'eux avait un fatal secret. Comme je le vis depuis, la
-sœur et le frère se fuyaient. Henriette tombée, tout était en ruine à
-Clochegourde.
-
---Madame dort, vint nous dire Manette heureuse de savoir la comtesse
-sans souffrance.
-
-Dans ces affreux moments, quoique chacun en sache l'inévitable fin,
-les affections vraies deviennent folles et s'attachent à de petits
-bonheurs. Les minutes sont des siècles que l'on voudrait rendre
-bienfaisants. On voudrait que les malades reposassent sur des roses, on
-voudrait prendre leurs souffrances, on voudrait que le dernier soupir
-fût pour eux inattendu.
-
---Monsieur Deslandes a fait enlever les fleurs qui agissaient trop
-fortement sur les nerfs de madame, me dit Manette.
-
-Ainsi donc les fleurs avaient causé son délire, elle n'en était pas
-complice. Les amours de la terre, les fêtes de la fécondation, les
-caresses des plantes l'avaient enivrée de leurs parfums et sans doute
-avaient réveillé les pensées d'amour heureux qui sommeillaient en elle
-depuis sa jeunesse.
-
---Venez donc, monsieur Félix, me dit-elle, venez voir madame, elle est
-belle comme un ange.
-
-Je revins chez la mourante au moment où le soleil se couchait et dorait
-la dentelle des toits du château d'Azay. Tout était calme et pur. Une
-douce lumière éclairait le lit où reposait Henriette baignée d'opium.
-En ce moment le corps était pour ainsi dire annulé; l'âme seule régnait
-sur ce visage, serein comme un beau ciel après la tempête. Blanche et
-Henriette, ces deux sublimes faces de la même femme, reparaissaient
-d'autant plus belles que mon souvenir, ma pensée, mon imagination,
-aidant la nature, réparaient les altérations de chaque trait où l'âme
-triomphante envoyait ses lueurs par des vagues confondues avec celles
-de la respiration. Les deux abbés étaient assis auprès du lit. Le comte
-resta foudroyé, debout, en reconnaissant les étendards de la mort qui
-flottaient sur cette créature adorée. Je pris sur le canapé la place
-qu'elle avait occupée. Puis nous échangeâmes tous quatre des regards où
-l'admiration de cette beauté céleste se mêlait à des larmes de regret.
-Les lumières de la pensée annonçaient le retour de Dieu dans un de ses
-plus beaux tabernacles. L'abbé de Dominis et moi, nous nous parlions
-par signes, en nous communiquant des idées mutuelles. Oui, les anges
-veillaient Henriette! Oui, leurs glaives brillaient au-dessus de ce
-noble front où revenaient les augustes expressions de la vertu qui en
-faisaient jadis comme une âme visible avec laquelle s'entretenaient
-les esprits de sa sphère. Les lignes de son visage se purifiaient, en
-elle tout s'agrandissait et devenait majestueux sous les invisibles
-encensoirs des Séraphins qui la gardaient. Les teintes vertes de la
-souffrance corporelle faisaient place aux tons entièrement blancs, à
-la pâleur mate et froide de la mort prochaine. Jacques et Madeleine
-entrèrent, Madeleine nous fit tous frissonner par le mouvement
-d'adoration qui la précipita devant le lit, lui joignit les mains et
-lui inspira cette sublime exclamation:--Enfin! voilà ma mère! Jacques
-souriait, il était sûr de suivre sa mère là où elle allait.
-
---Elle arrive au port, dit l'abbé Birotteau.
-
-L'abbé de Dominis me regarda comme pour me répéter:--N'ai-je pas dit
-que l'étoile se lèverait brillante?
-
-Madeleine resta les yeux attachés sur sa mère, respirant quand elle
-respirait, imitant son souffle léger, dernier fil par lequel elle
-tenait à la vie, et que nous suivions avec terreur, craignant à chaque
-effort de le voir se rompre. Comme un ange aux portes du sanctuaire,
-la jeune fille était avide et calme, forte et prosternée. En ce
-moment, l'Angélus sonna au clocher du bourg. Les flots de l'air adouci
-jetèrent par ondées les tintements qui nous annonçaient qu'à cette
-heure la chrétienté tout entière répétait les paroles dites par l'ange
-à la femme qui racheta les fautes de son sexe. Ce soir, l'_Ave Maria_
-nous parut une salutation du ciel. La prophétie était si claire et
-l'événement si proche que nous fondîmes en larmes. Les murmures du
-soir, brise mélodieuse dans les feuillages, derniers gazouillements
-d'oiseau, refrain et bourdonnements d'insectes, voix des eaux, cri
-plaintif de la rainette, toute la campagne disait adieu au plus beau
-lys de la vallée, à sa vie simple et champêtre. Cette poésie religieuse
-unie à toutes ces poésies naturelles exprimait si bien le chant du
-départ que nos sanglots furent aussitôt répétés. Quoique la porte
-de la chambre fût ouverte, nous étions si bien plongés dans cette
-terrible contemplation, comme pour en empreindre à jamais dans notre
-âme le souvenir, que nous n'avions pas aperçu les gens de la maison
-agenouillés en un groupe où se disaient de ferventes prières. Tous ces
-pauvres gens, habitués à l'espérance, croyaient encore conserver leur
-maîtresse, et ce présage si clair les accabla. Sur un geste de l'abbé
-Birotteau, le vieux piqueur sortit pour aller chercher le curé de
-Saché. Le médecin, debout près du lit, calme comme la science, et qui
-tenait la main endormie de la malade, avait fait un signe au confesseur
-pour lui dire que ce sommeil était la dernière heure sans souffrance
-qui restait à l'ange rappelé. Le moment était venu de lui administrer
-les derniers sacrements de l'Église. A neuf heures, elle s'éveilla
-doucement, nous regarda d'un œil surpris mais doux, et nous revîmes
-tous notre idole dans la beauté de ses beaux jours.
-
---Ma mère, tu es trop belle pour mourir, la vie et la santé te
-reviennent, cria Madeleine.
-
---Chère fille, je vivrai, mais en toi, dit-elle en souriant.
-
-Ce fut alors des embrassements déchirants de la mère aux enfants et des
-enfants à la mère. Monsieur de Mortsauf baisa sa femme pieusement au
-front. La comtesse rougit en me voyant.
-
---Cher Félix, dit-elle, voici, je crois, le seul chagrin que je vous
-aurai donné, moi! mais oubliez ce que j'aurai pu vous dire, pauvre
-insensée que j'étais. Elle me tendit la main, je la pris pour la
-baiser, elle me dit alors avec son gracieux sourire de vertu:--Comme
-autrefois, Félix?...
-
-Nous sortîmes tous, et nous allâmes dans le salon pendant tout le
-temps que devait durer la dernière confession de la malade. Je me
-plaçai près de Madeleine. En présence de tous elle ne pouvait me fuir
-sans impolitesse; mais, à l'imitation de sa mère, elle ne regardait
-personne, et garda le silence sans jeter une seule fois les yeux sur
-moi.
-
---Chère Madeleine, lui dis-je à voix basse, qu'avez-vous contre moi?
-Pourquoi des sentiments froids quand en présence de la mort chacun doit
-se réconcilier?
-
---Je crois entendre ce que dit en ce moment ma mère, me répondit-elle
-en prenant l'air de tête qu'Ingres a trouvé pour sa _Mère de Dieu_,
-cette vierge déjà douloureuse et qui s'apprête à protéger le monde où
-son fils va périr.
-
---Et vous me condamnez au moment où votre mère m'absout, si toutefois
-je suis coupable.
-
---_Vous_, et toujours _vous_!
-
-Son accent trahissait une haine réfléchie comme celle d'un Corse,
-implacable comme sont les jugements de ceux qui, n'ayant pas étudié
-la vie, n'admettent aucune atténuation aux fautes commises contre
-les lois du cœur. Une heure s'écoula dans un silence profond. L'abbé
-Birotteau revint après avoir reçu la confession générale de la comtesse
-de Mortsauf, et nous rentrâmes tous au moment où, suivant une de
-ces idées qui saisissent ces nobles âmes, toutes sœurs d'intention,
-Henriette s'était fait revêtir d'un long vêtement qui devait lui servir
-de linceul. Nous la trouvâmes sur son séant, belle de ses expiations
-et belle de ses espérances: je vis dans la cheminée les cendres noires
-de mes lettres, qui venaient d'être brûlées, sacrifice qu'elle n'avait
-voulu faire, me dit son confesseur, qu'au moment de la mort. Elle nous
-sourit à tous de son sourire d'autrefois. Ses yeux humides de larmes
-annonçaient un dessillement suprême, elle apercevait déjà les joies
-célestes de la terre promise.
-
---Cher Félix, me dit-elle en me tendant la main et en serrant la
-mienne, restez. Vous devez assister à l'une des dernières scènes de ma
-vie, et qui ne sera pas la moins pénible de toutes, mais où vous êtes
-pour beaucoup.
-
-Elle fit un geste, la porte se ferma. Sur son invitation le comte
-s'assit, l'abbé Birotteau et moi nous restâmes debout. Aidée de
-Manette, la comtesse se leva, se mit à genoux devant le comte surpris,
-et voulut rester ainsi. Puis, quand Manette se fut retirée, elle releva
-sa tête, qu'elle avait appuyée sur les genoux du comte étonné.
-
---Quoique je me sois conduite envers vous comme une fidèle épouse,
-lui dit-elle d'une voix altérée, il peut m'être arrivé, monsieur, de
-manquer parfois à mes devoirs; je viens de prier Dieu de m'accorder
-la force de vous demander pardon de mes fautes. J'ai pu porter dans
-les soins d'une amitié placée hors de la famille des attentions plus
-affectueuses encore que celles que je vous devais. Peut-être vous
-ai-je irrité contre moi par la comparaison que vous pouviez faire de
-ces soins, de ces pensées et de celles que je vous donnais. J'ai eu,
-dit-elle à voix basse, une amitié vive que personne, pas même celui
-qui en fut l'objet, n'a connue en entier. Quoique je sois demeurée
-vertueuse selon les lois humaines, que j'aie été pour vous une épouse
-irréprochable, souvent des pensées, involontaires ou volontaires,
-ont traversé mon cœur, et j'ai peur en ce moment de les avoir trop
-accueillies. Mais comme je vous ai tendrement aimé, que je suis restée
-votre femme soumise, que les nuages, en passant sous le ciel, n'en ont
-point altéré la pureté, vous me voyez sollicitant votre bénédiction
-d'un front pur. Je mourrai sans aucune pensée amère si j'entends de
-votre bouche une douce parole pour votre Blanche, pour la mère de vos
-enfants, et si vous lui pardonnez toutes ces choses qu'elle ne s'est
-pardonnées à elle-même qu'après les assurances du tribunal duquel nous
-relevons tous.
-
---Blanche, Blanche, s'écria le vieillard en versant soudain des larmes
-sur la tête de sa femme, veux-tu me faire mourir? Il l'éleva jusqu'à
-lui avec une force inusitée, la baisa saintement au front, et, la
-gardant ainsi: N'ai-je pas des pardons à te demander? reprit-il.
-N'ai-je pas été souvent dur, moi? Ne grossis-tu pas des scrupules
-d'enfant?
-
---Peut-être, reprit-elle. Mais, mon ami, soyez indulgent aux faiblesses
-des mourants, tranquillisez-moi. Quand vous arriverez à cette heure,
-vous penserez que je vous ai quitté vous bénissant. Me permettez-vous
-de laisser à notre ami que voici ce gage d'un sentiment profond,
-dit-elle en montrant une lettre qui était sur la cheminée? Il est
-maintenant mon fils d'adoption, voilà tout. Le cœur, cher comte, a
-ses testaments: mes derniers vœux imposent à ce cher Félix des œuvres
-sacrées à accomplir, je ne crois pas avoir trop présumé de lui, faites
-que je n'aie pas trop présumé de vous en me permettant de lui léguer
-quelques pensées. Je suis toujours femme, dit-elle en penchant la
-tête avec une suave mélancolie, après mon pardon je vous demande une
-grâce.--Lisez; mais seulement après ma mort, me dit-elle en me tendant
-le mystérieux écrit.
-
-Le comte vit pâlir sa femme, il la prit et la porta lui-même sur le
-lit, où nous l'entourâmes.
-
---Félix, me dit-elle, je puis avoir des torts envers vous. Souvent j'ai
-pu vous causer quelques douleurs en vous laissant espérer des joies
-devant lesquelles j'ai reculé; mais n'est-ce pas au courage de l'épouse
-et de la mère que je dois de mourir réconciliée avec tous? Vous me
-pardonnerez donc aussi, vous qui m'avez accusée si souvent, et dont
-l'injustice me faisait plaisir!
-
-L'abbé Birotteau mit un doigt sur ses lèvres. A ce geste, la mourante
-pencha la tête, une faiblesse survint, elle agita les mains pour dire
-de faire entrer le clergé, ses enfants et ses domestiques; puis elle
-me montra par un geste impérieux le comte anéanti et ses enfants qui
-survinrent. La vue de ce père de qui seuls nous connaissions la secrète
-démence, devenu le tuteur de ces êtres si délicats, lui inspira de
-muettes supplications qui tombèrent dans mon âme comme un feu sacré.
-Avant de recevoir l'extrême-onction, elle demanda pardon à ses gens
-de les avoir quelquefois brusqués; elle implora leurs prières, et
-les recommanda tous individuellement au comte; elle avoua noblement
-avoir proféré, durant ce dernier mois, des plaintes peu chrétiennes
-qui avaient pu scandaliser ses gens; elle avait repoussé ses enfants,
-elle avait conçu des sentiments peu convenables; mais elle rejeta
-ce défaut de soumission aux volontés de Dieu sur ses intolérables
-douleurs. Enfin elle remercia publiquement avec une touchante effusion
-de cœur l'abbé Birotteau de lui avoir montré le néant des choses
-humaines. Quand elle eut cessé de parler, les prières commencèrent;
-puis le curé de Saché lui donna le viatique. Quelques moments après, sa
-respiration s'embarrassa, un nuage se répandit sur ses yeux qui bientôt
-se rouvrirent, elle me lança un dernier regard, et mourut aux yeux de
-tous, en entendant peut-être le concert de nos sanglots. Par un hasard
-assez naturel à la campagne, nous entendîmes alors le chant alternatif
-de deux rossignols qui répétèrent plusieurs fois leur note unique,
-purement filée comme un tendre appel. Au moment où son dernier soupir
-s'exhala, dernière souffrance d'une vie qui fut une longue souffrance,
-je sentis en moi-même un coup par lequel toutes mes facultés furent
-atteintes. Le comte et moi, nous restâmes auprès du lit funèbre pendant
-toute la nuit, avec les deux abbés et le curé, veillant à la lueur
-des cierges, la morte étendue sur le sommier de son lit; maintenant
-calme, là où elle avait tant souffert. Ce fut ma première communication
-avec la mort. Je demeurai pendant toute cette nuit les yeux attachés
-sur Henriette, fasciné par l'expression pure que donne l'apaisement
-de toutes les tempêtes, par la blancheur du visage que je douais
-encore de ses innombrables affections, mais qui ne répondait plus à
-mon amour. Quelle majesté dans ce silence et dans ce froid! combien
-de réflexions n'exprime-t-il pas? Quelle beauté dans ce repos absolu,
-quel despotisme dans cette immobilité: tout le passé s'y trouve encore,
-et l'avenir y commence. Ah! je l'aimais morte, autant que je l'aimais
-vivante. Au matin, le comte s'alla coucher, les trois prêtres fatigués
-s'endormirent à cette heure pesante, si connue de ceux qui veillent. Je
-pus alors, sans témoins, la baiser au front avec tout l'amour qu'elle
-ne m'avait jamais permis d'exprimer.
-
-Le surlendemain, par une fraîche matinée d'automne, nous accompagnâmes
-la comtesse à sa dernière demeure. Elle était portée par le vieux
-piqueur, les deux Martineau et le mari de Manette. Nous descendîmes par
-le chemin que j'avais si joyeusement monté le jour où je la retrouvai;
-nous traversâmes la vallée de l'Indre pour arriver au petit cimetière
-de Saché; pauvre cimetière de village, situé au revers de l'église,
-sur la croupe d'une colline, et où par humilité chrétienne elle voulut
-être enterrée avec une simple croix de bois noir, comme une pauvre
-femme des champs, avait-elle dit. Lorsque du milieu de la vallée,
-j'aperçus l'église du bourg et la place du cimetière, je fus saisi d'un
-frisson convulsif. Hélas! nous avons tous dans la vie un Golgotha où
-nous laissons nos trente-trois premières années en recevant un coup
-de lance au cœur, en sentant sur notre tête la couronne d'épines qui
-remplace la couronne de roses: cette colline devait être pour moi le
-mont des expiations. Nous étions suivis d'une foule immense accourue
-pour dire les regrets de cette vallée où elle avait enterré dans le
-silence une foule de belles actions. On sut par Manette, sa confidente,
-que pour secourir les pauvres elle économisait sur sa toilette, quand
-ses épargnes ne suffisaient plus. C'était des enfants nus habillés,
-des layettes envoyées, des mères secourues, des sacs de blé payés aux
-meuniers en hiver pour des vieillards impotents, une vache donnée à
-propos à quelque pauvre ménage; enfin les œuvres de la chrétienne,
-de la mère et de la châtelaine, puis des dots offertes à propos pour
-unir des couples qui s'aimaient, et des remplacements payés à des
-jeunes gens tombés au sort, touchantes offrandes de la femme aimante
-qui disait:--_Le bonheur des autres est la consolation de ceux qui ne
-peuvent plus être heureux._ Ces choses contées à toutes les veillées
-depuis trois jours avaient rendu la foule immense. Je marchais avec
-Jacques et les deux abbés derrière le cercueil. Suivant l'usage, ni
-Madeleine, ni le comte n'étaient avec nous, ils demeuraient seuls à
-Clochegourde. Manette voulut absolument venir.
-
---Pauvre madame! Pauvre madame! La voilà heureuse, entendis-je à
-plusieurs reprises à travers ses sanglots.
-
-Au moment où le cortége quitta la chaussée des moulins, il y eut un
-gémissement unanime mêlé de pleurs qui semblait faire croire que
-cette vallée pleurait son âme. L'église était pleine de monde. Après
-le service, nous allâmes au cimetière où elle devait être enterrée
-près de la croix. Quand j'entendis rouler les cailloux et le gravier
-de la terre sur le cercueil, mon courage m'abandonna, je chancelai,
-je priai les deux Martineau de me soutenir, et ils me conduisirent
-mourant jusqu'au château de Saché; les maîtres m'offrirent poliment un
-asile que j'acceptai. Je vous l'avoue, je ne voulus point retourner
-à Clochegourde, il me répugnait de me retrouver à Frapesle d'où
-je pouvais voir le castel d'Henriette. Là, j'étais près d'elle. Je
-demeurai quelques jours dans une chambre dont les fenêtres donnent
-sur ce vallon tranquille et solitaire dont je vous ai parlé. C'est un
-vaste pli de terrain bordé par des chênes deux fois centenaires, et
-où par les grandes pluies coule un torrent. Cet aspect convenait à
-la méditation sévère et solennelle à laquelle je voulais me livrer.
-J'avais reconnu, pendant la journée qui suivit la fatale nuit,
-combien ma présence allait être importune à Clochegourde. Le comte
-avait ressenti de violentes émotions à la mort d'Henriette, mais il
-s'attendait à ce terrible événement, et il y avait dans le fond de
-sa pensée un parti pris qui ressemblait à de l'indifférence. Je m'en
-étais aperçu plusieurs fois, et quand la comtesse prosternée me remit
-cette lettre que je n'osais ouvrir, quand elle parla de son affection
-pour moi, cet homme ombrageux ne me jeta pas le foudroyant regard que
-j'attendais de lui. Les paroles d'Henriette, il les avait attribuées à
-l'excessive délicatesse de cette conscience qu'il savait si pure. Cette
-insensibilité d'égoïste était naturelle. Les âmes de ces deux êtres ne
-s'étaient pas plus mariées que leurs corps, ils n'avaient jamais eu ces
-constantes communications qui ravivent les sentiments; ils n'avaient
-jamais échangé ni peines ni plaisirs, ces liens si forts qui nous
-brisent par mille points quand ils se rompent, parce qu'ils touchent
-à toutes nos fibres, parce qu'ils se sont attachés dans les replis de
-notre cœur, en même temps qu'ils ont caressé l'âme qui sanctionnait
-chacune de ces attaches. L'hostilité de Madeleine me fermait
-Clochegourde. Cette dure jeune fille n'était pas disposée à pactiser
-avec sa haine sur le cercueil de sa mère, et j'aurais été horriblement
-gêné entre le comte, qui m'aurait parlé de lui, et la maîtresse de la
-maison, qui m'aurait marqué d'invincibles répugnances. Être ainsi,
-là où jadis les fleurs mêmes étaient caressantes, où les marches
-des perrons étaient éloquentes, où tous mes souvenirs revêtaient de
-poésie les balcons, les margelles, les balustrades et les terrasses,
-les arbres et les points de vue; être haï là où tout m'aimait: je ne
-supportais point cette pensée. Aussi, dès l'abord mon parti fut-il
-pris. Hélas! tel était donc le dénoûment du plus vif amour qui jamais
-ait atteint le cœur d'un homme. Aux yeux des étrangers, ma conduite
-allait être condamnable, mais elle avait la sanction de ma conscience.
-Voilà comment finissent les plus beaux sentiments et les plus grands
-drames de la jeunesse. Nous partons presque tous au matin, comme moi
-de Tours pour Clochegourde, nous emparant du monde, le cœur affamé
-d'amour; puis, quand nos richesses ont passé par le creuset, quand
-nous nous sommes mêlés aux hommes et aux événements, tout se rapetisse
-insensiblement, nous trouvons peu d'or parmi beaucoup de cendres.
-Voilà la vie! la vie telle qu'elle est: de grandes prétentions, de
-petites réalités. Je méditai longuement sur moi-même, en me demandant
-ce que j'allais faire après un coup qui fauchait toutes mes fleurs. Je
-résolus de m'élancer vers la politique et la science, dans les sentiers
-tortueux de l'ambition, d'ôter la femme de ma vie et d'être un homme
-d'état, froid et sans passions, de demeurer fidèle à la sainte que
-j'avais aimée. Mes méditations allaient à perte de vue, pendant que mes
-yeux restaient attachés sur la magnifique tapisserie des chênes dorés,
-aux cimes sévères, aux pieds de bronze: je me demandais si la vertu
-d'Henriette n'avait pas été de l'ignorance, si j'étais bien coupable
-de sa mort. Je me débattais au milieu de mes remords. Enfin, par un
-suave midi d'automne, un de ces derniers sourires du ciel, si beaux en
-Touraine, je lus sa lettre que, suivant sa recommandation, je ne devais
-ouvrir qu'après sa mort. Jugez de mes impressions en la lisant?
-
-
- LETTRE DE MADAME DE MORTSAUF AU VICOMTE FÉLIX DE VANDENESSE.
-
- «Félix, ami trop aimé, je dois maintenant vous ouvrir mon
- cœur, moins pour vous montrer combien je vous aime que
- pour vous apprendre la grandeur de vos obligations en vous
- dévoilant la profondeur et la gravité des plaies que vous y
- avez faites. Au moment où je tombe harassée par les fatigues
- du voyage, épuisée par les atteintes reçues pendant le combat,
- heureusement la femme est morte, la mère seule a survécu. Vous
- allez voir, cher, comment vous avez été la cause première de
- mes maux. Si plus tard je me suis complaisamment offerte à vos
- coups, aujourd'hui je meurs atteinte par vous d'une dernière
- blessure; mais il y a d'excessives voluptés à se sentir brisée
- par celui qu'on aime. Bientôt les souffrances me priveront
- sans doute de ma force, je mets donc à profit les dernières
- lueurs de mon intelligence pour vous supplier encore de
- remplacer auprès de mes enfants le cœur dont vous les aurez
- privés. Je vous imposerais cette charge avec autorité si je
- vous aimais moins; mais je préfère vous la laisser prendre de
- vous-même, par l'effet d'un saint repentir, et aussi comme une
- continuation de votre amour: l'amour ne fut-il pas en nous
- constamment mêlé de repentantes méditations et de craintes
- expiatoires? Et, je le sais, nous nous aimons toujours. Votre
- faute n'est pas si funeste par vous que le retentissement que
- je lui ai donné au dedans de moi-même. Ne vous avais-je pas
- dit que j'étais jalouse, mais jalouse à mourir? eh! bien, je
- meurs. Consolez-vous, cependant: nous avons satisfait aux lois
- humaines. L'Église, par une de ses voix les plus pures, m'a
- dit que Dieu serait indulgent à ceux qui avaient immolé leurs
- penchants naturels à ses commandements. Mon aimé, apprenez
- donc tout, car je ne veux pas que vous ignoriez une seule de
- mes pensées. Ce que je confierai à Dieu dans mes derniers
- moments, vous devez le savoir aussi, vous le roi de mon cœur,
- comme il est le roi du ciel. Jusqu'à cette fête donnée au duc
- d'Angoulême, la seule à laquelle j'aie assisté, le mariage
- m'avait laissée dans l'ignorance qui donne à l'âme des jeunes
- filles la beauté des anges. J'étais mère, il est vrai; mais
- l'amour ne m'avait point environnée de ses plaisirs permis.
- Comment suis-je restée ainsi? je n'en sais rien; je ne sais
- pas davantage par quelles lois tout en moi fut changé dans un
- instant. Vous souvenez-vous encore aujourd'hui de vos baisers?
- ils ont dominé ma vie, ils ont sillonné mon âme; l'ardeur
- de votre sang a réveillé l'ardeur du mien; votre jeunesse a
- pénétré ma jeunesse, vos désirs sont entrés dans mon cœur.
- Quand je me suis levée si fière, j'éprouvais une sensation pour
- laquelle je ne sais de mot dans aucun langage, car les enfants
- n'ont pas encore trouvé de parole pour exprimer le mariage de
- la lumière et de leurs yeux, ni le baiser de la vie sur leurs
- lèvres. Oui, c'était bien le son arrivé dans l'écho, la lumière
- jetée dans les ténèbres, le mouvement donné à l'univers, ce fut
- du moins rapide comme toutes ces choses; mais beaucoup plus
- beau, car c'était la vie de l'âme! Je compris qu'il existait
- je ne sais quoi d'inconnu pour moi dans le monde, une force
- plus belle que la pensée, c'était toutes les pensées, toutes
- les forces, tout un avenir dans une émotion partagée. Je ne me
- sentis plus mère qu'à demi. En tombant sur mon cœur, ce coup
- de foudre y alluma des désirs qui sommeillaient à mon insu; je
- devinai soudain tout ce que voulait dire ma tante quand elle
- me baisait sur le front en s'écriant:--_Pauvre Henriette!_
- En retournant à Clochegourde, le printemps, les premières
- feuilles, le parfum des fleurs, les jolis nuages blancs,
- l'Indre, le ciel, tout me parlait un langage jusqu'alors
- incompris, et qui rendait à mon âme un peu du mouvement
- que vous aviez imprimé à mes sens. Si vous avez oublié ces
- terribles baisers, moi, je n'ai jamais pu les effacer de mon
- souvenir: j'en meurs! Oui, chaque fois que je vous ai vu
- depuis, vous en ranimiez l'empreinte; j'étais émue de la tête
- aux pieds par votre aspect, par le seul pressentiment de votre
- arrivée. Ni le temps, ni ma ferme volonté n'ont pu dompter
- cette impérieuse volupté. Je me demandais involontairement:
- Que doivent être les plaisirs? Nos regards échangés, les
- respectueux baisers que vous mettiez sur mes mains, mon bras
- posé sur le vôtre, votre voix dans ses tons de tendresse, enfin
- les moindres choses me remuaient si violemment que presque
- toujours il se répandait un nuage sur mes yeux: le bruit des
- sens révoltés remplissait alors mon oreille. Ah! si dans ces
- moments où je redoublais de froideur, vous m'eussiez prise
- dans vos bras, je serais morte de bonheur. J'ai parfois désiré
- de vous quelque violence, mais la prière chassait promptement
- cette mauvaise pensée. Votre nom prononcé par mes enfants
- m'emplissait le cœur d'un sang plus chaud qui colorait aussitôt
- mon visage, et je tendais des piéges à ma pauvre Madeleine
- pour le lui faire dire, tant j'aimais les bouillonnements
- de cette sensation. Que vous dirai-je? votre écriture avait
- un charme, je regardais vos lettres comme on contemple un
- portrait. Si, dès ce premier jour, vous aviez déjà conquis sur
- moi je ne sais quel fatal pouvoir, vous comprenez, mon ami,
- qu'il devint infini quand il me fut donné de lire dans votre
- âme. Quelles délices m'inondèrent en vous trouvant si pur, si
- complétement vrai, doué de qualités si belles, capable de si
- grandes choses, et déjà si éprouvé! Homme et enfant, timide et
- courageux! Quelle joie quand je nous trouvai sacrés tous deux
- par de communes souffrances! Depuis cette soirée où nous nous
- confiâmes l'un à l'autre, vous perdre, pour moi c'était mourir:
- aussi vous ai-je laissé près de moi par égoïsme. La certitude
- qu'eut monsieur de la Berge de la mort que me causerait votre
- éloignement le toucha beaucoup, car il lisait dans mon âme.
- Il jugea que j'étais nécessaire à mes enfants, au comte: il
- ne m'ordonna point de vous fermer l'entrée de ma maison,
- car je lui promis de rester pure d'action et de pensée.--«La
- pensée est involontaire, me dit-il, mais elle peut être gardée
- au milieu des supplices.--Si je pense, lui répondis-je, tout
- sera perdu, sauvez-moi de moi-même. Faites qu'il demeure près
- de moi, et que je reste pure!» Le bon vieillard, quoique bien
- sévère, fut alors indulgent à tant de bonne foi.--«Vous pouvez
- l'aimer comme on aime un fils, en lui destinant votre fille,»
- me dit-il. J'acceptai courageusement une vie de souffrances
- pour ne pas vous perdre; et je souffris avec amour en voyant
- que nous étions attelés au même joug. Mon Dieu! je suis restée
- neutre, fidèle à mon mari, ne vous laissant pas faire un seul
- pas, Félix, dans votre propre royaume. La grandeur de mes
- passions a réagi sur mes facultés, j'ai regardé les tourments
- que m'infligeait monsieur de Mortsauf comme des expiations,
- et je les endurais avec orgueil pour insulter à mes penchants
- coupables. Autrefois j'étais disposée à murmurer, mais depuis
- que vous êtes demeuré près de moi, j'ai repris quelque gaieté,
- dont monsieur de Mortsauf s'est bien trouvé. Sans cette force
- que vous me prêtiez, j'aurais succombé depuis long-temps à ma
- vie intérieure que je vous ai racontée. Si vous avez été pour
- beaucoup dans mes fautes, vous avez été pour beaucoup dans
- l'exercice de mes devoirs. Il en fut de même pour mes enfants.
- Je croyais les avoir privés de quelque chose, et je craignais
- de ne faire jamais assez pour eux. Ma vie fut dès lors une
- continuelle douleur que j'aimais. En sentant que j'étais
- moins mère, moins honnête femme, le remords s'est logé dans
- mon cœur; et, craignant de manquer à mes obligations, j'ai
- constamment voulu les outrepasser. Pour ne pas faillir, j'ai
- donc mis Madeleine entre vous et moi, et je vous ai destinés
- l'un à l'autre, en m'élevant ainsi des barrières entre nous
- deux. Barrières impuissantes! rien ne pouvait étouffer les
- tressaillements que vous me causiez. Absent ou présent, vous
- aviez la même force. J'ai préféré Madeleine à Jacques, parce
- que Madeleine devait être à vous. Mais je ne vous cédais pas
- à ma fille sans combats. Je me disais que je n'avais que
- vingt-huit ans quand je vous rencontrai, que vous en aviez
- presque vingt-deux; je rapprochais les distances, je me livrais
- à de faux espoirs. O mon Dieu, Félix, je vous fais ces aveux
- afin de vous épargner des remords, peut-être aussi afin de vous
- apprendre que je n'étais pas insensible, que nos souffrances
- d'amour étaient bien cruellement égales, et qu'Arabelle n'avait
- aucune supériorité sur moi. J'étais aussi une de ces filles
- de la race déchue que les hommes aiment tant. Il y eut un
- moment où la lutte fut si terrible que je pleurais pendant
- toutes les nuits: mes cheveux tombaient. Ceux-là, vous les
- avez eus! Vous vous souvenez de la maladie que fit monsieur de
- Mortsauf. Votre grandeur d'âme d'alors, loin de m'élever, m'a
- rapetissée. Hélas! dès ce jour je souhaitais me donner à vous
- comme une récompense due à tant d'héroïsme; mais cette folie
- a été courte. Je l'ai mise aux pieds de Dieu pendant la messe
- à laquelle vous avez refusé d'assister. La maladie de Jacques
- et les souffrances de Madeleine m'ont paru des menaces de
- Dieu, qui tirait fortement à lui la brebis égarée. Puis votre
- amour si naturel pour cette Anglaise m'a révélé des secrets
- que j'ignorais moi-même. Je vous aimais plus que je ne croyais
- vous aimer. Madeleine a disparu. Les constantes émotions de
- ma vie orageuse, les efforts que je faisais pour me dompter
- moi-même sans autre secours que la religion, tout a préparé la
- maladie dont je meurs. Ce coup terrible a déterminé des crises
- sur lesquelles j'ai gardé le silence. Je voyais dans la mort
- le seul dénoûment possible de cette tragédie inconnue. Il y
- a eu toute une vie emportée, jalouse, furieuse, pendant les
- deux mois qui se sont écoulés entre la nouvelle que me donna
- ma mère de votre liaison avec lady Dudley et votre arrivée. Je
- voulais aller à Paris, j'avais soif de meurtre, je souhaitais
- la mort de cette femme, j'étais insensible aux caresses de mes
- enfants. La prière, qui jusqu'alors avait été pour moi comme un
- baume, fut sans action sur mon âme. La jalousie a fait la large
- brèche par où la mort est entrée. Je suis restée néanmoins le
- front calme. Oui, cette saison de combats fut un secret entre
- Dieu et moi. Quand j'ai bien su que j'étais aimée autant que je
- vous aimais moi-même et que je n'étais trahie que par la nature
- et non par votre pensée, j'ai voulu vivre... et il n'était
- plus temps. Dieu m'avait mise sous sa protection, pris sans
- doute de pitié pour une créature vraie avec elle-même, vraie
- avec lui, et que ses souffrances avaient souvent amenée aux
- portes du sanctuaire. Mon bien-aimé, Dieu m'a jugée, monsieur
- de Mortsauf me pardonnera sans doute; mais vous, serez-vous
- clément? écouterez-vous la voix qui sort en ce moment de ma
- tombe? réparerez-vous les malheurs dont nous sommes également
- coupables, vous moins que moi peut-être? Vous savez ce que
- je veux vous demander. Soyez auprès de monsieur de Mortsauf
- comme est une sœur de charité auprès d'un malade, écoutez-le,
- aimez-le; personne ne l'aimera. Interposez-vous entre ses
- enfants et lui comme je le faisais. Votre tâche ne sera pas de
- longue durée: Jacques quittera bientôt la maison pour aller à
- Paris auprès de son grand-père, et vous m'avez promis de le
- guider à travers les écueils de ce monde. Quant à Madeleine,
- elle se mariera; puissiez-vous un jour lui plaire! elle est
- tout moi-même, et de plus elle est forte, elle a cette volonté
- qui m'a manqué, cette énergie nécessaire à la compagne d'un
- homme que sa carrière destine aux orages de la vie politique,
- elle est adroite et pénétrante. Si vos destinées s'unissaient,
- elle serait plus heureuse que ne le fut sa mère. En acquérant
- ainsi le droit de continuer mon œuvre à Clochegourde, vous
- effaceriez des fautes qui n'auront pas été suffisamment
- expiées, bien que pardonnées au ciel et sur la terre, car _il_
- est généreux et me pardonnera. Je suis, vous le voyez, toujours
- égoïste; mais n'est-ce pas la preuve d'un despotique amour?
- Je veux être aimée par vous dans les miens. N'ayant pu être à
- vous, je vous lègue mes pensées et mes devoirs! Si vous m'aimez
- trop pour m'obéir, si vous ne voulez pas épouser Madeleine,
- vous veillerez du moins au repos de mon âme en rendant monsieur
- de Mortsauf aussi heureux qu'il peut l'être.
-
- »Adieu, cher enfant de mon cœur, ceci est l'adieu complétement
- intelligent, encore plein de vie, l'adieu d'une âme où tu as
- répandu de trop grandes joies pour que tu puisses avoir le
- moindre remords de la catastrophe qu'elles ont engendrée; je me
- sers de ce mot en pensant que vous m'aimez, car moi j'arrive au
- lieu du repos, immolée au devoir, et, ce qui me fait frémir,
- non sans regret! Dieu saura mieux que moi si j'ai pratiqué
- ses saintes lois selon leur esprit. J'ai sans doute chancelé
- souvent, mais je ne suis point tombée, et la plus puissante
- excuse de mes fautes est dans la grandeur même des séductions
- qui m'ont environnée. Le Seigneur me verra tout aussi
- tremblante que si j'avais succombé. Encore adieu, un adieu
- semblable à celui que j'ai fait hier à notre belle vallée, au
- sein de laquelle je reposerai bientôt, et où vous reviendrez
- souvent, n'est-ce pas?
-
- »HENRIETTE.»
-
-
-Je tombai dans un abîme de réflexions en apercevant les profondeurs
-inconnues de cette vie alors éclairée par cette dernière flamme. Les
-nuages de mon égoïsme se dissipèrent. Elle avait donc souffert autant
-que moi, plus que moi, car elle était morte. Elle croyait que les
-autres devaient être excellents pour son ami; elle avait été si bien
-aveuglée par son amour qu'elle n'avait pas soupçonné l'inimitié de sa
-fille. Cette dernière preuve de sa tendresse me fit bien mal. Pauvre
-Henriette qui voulait me donner Clochegourde et sa fille!
-
-Natalie, depuis ce jour à jamais terrible où je suis entré pour la
-première fois dans un cimetière en accompagnant les dépouilles de
-cette noble Henriette, que maintenant vous connaissez, le soleil a
-été moins chaud et moins lumineux, la nuit plus obscure, le mouvement
-moins prompt, la pensée plus lourde. Il est des personnes que nous
-ensevelissons dans la terre, mais il en est de plus particulièrement
-chéries qui ont eu notre cœur pour linceul, dont le souvenir se mêle
-chaque jour à nos palpitations; nous pensons à elles comme nous
-respirons, elles sont en nous par la douce loi d'une métempsycose
-propre à l'amour. Une âme est en mon âme. Quand quelque bien est fait
-par moi, quand une belle parole est dite, cette âme parle, elle agit;
-tout ce que je puis avoir de bon émane de cette tombe, comme d'un lys
-les parfums qui embaument l'atmosphère. La raillerie, le mal, tout ce
-que vous blâmez en moi vient de moi-même. Maintenant, quand mes yeux
-sont obscurcis par un nuage et se reportent vers le ciel, après avoir
-long-temps contemplé la terre, quand ma bouche est muette à vos paroles
-et à vos soins, ne me demandez plus:--_A quoi pensez-vous?_
-
-Chère Natalie, j'ai cessé d'écrire pendant quelque temps, ces souvenirs
-m'avaient trop ému. Maintenant je vous dois le récit des événements qui
-suivirent cette catastrophe, et qui veulent peu de paroles. Lorsqu'une
-vie ne se compose que d'action et de mouvement, tout est bientôt
-dit; mais quand elle s'est passée dans les régions les plus élevées
-de l'âme, son histoire est diffuse. La lettre d'Henriette faisait
-briller un espoir à mes yeux. Dans ce grand naufrage, j'apercevais une
-île où je pouvais aborder. Vivre à Clochegourde auprès de Madeleine
-en lui consacrant ma vie était une destinée où se satisfaisaient
-toutes les idées dont mon cœur était agité; mais il fallait connaître
-les véritables pensées de Madeleine. Je devais faire mes adieux au
-comte; j'allai donc à Clochegourde le voir, et je le rencontrai sur
-la terrasse. Nous nous promenâmes pendant long-temps. D'abord il me
-parla de la comtesse en homme qui connaissait l'étendue de sa perte,
-et tout le dommage qu'elle causait à sa vie intérieure. Mais, après
-le premier cri de sa douleur, il se montra plus préoccupé de l'avenir
-que du présent. Il craignait sa fille, qui n'avait pas, me dit-il, la
-douceur de sa mère. Le caractère ferme de Madeleine, chez laquelle je
-ne sais quoi d'héroïque se mêlait aux qualités gracieuses de sa mère,
-épouvantait ce vieillard accoutumé aux tendresses d'Henriette, et qui
-pressentait une volonté que rien ne devait plier. Mais ce qui pouvait
-le consoler de cette perte irréparable était la certitude de bientôt
-rejoindre sa femme: les agitations et les chagrins de ces derniers
-jours avaient augmenté son état maladif, et réveillé ses anciennes
-douleurs; le combat qui se préparait entre son autorité de père et
-celle de sa fille, qui devenait maîtresse de maison, allait lui faire
-finir ses jours dans l'amertume; car là où il avait pu lutter avec
-sa femme, il devait toujours céder à son enfant. D'ailleurs son fils
-s'en irait, sa fille se marierait; quel gendre aurait-il? Quoiqu'il
-parlât de mourir promptement, il se sentait seul, sans sympathies pour
-long-temps encore.
-
-Pendant cette heure où il ne parla que de lui-même en me demandant mon
-amitié au nom de sa femme, il acheva de me dessiner complétement la
-grande figure de l'Émigré, l'un des types les plus imposants de notre
-époque. Il était en apparence faible et cassé, mais la vie semblait
-devoir persister en lui, précisément à cause de ses mœurs sobres et de
-ses occupations champêtres. Au moment où j'écris il vit encore. Quoique
-Madeleine pût nous apercevoir allant le long de la terrasse, elle ne
-descendit pas; elle s'avança sur le perron et rentra dans la maison à
-plusieurs reprises, afin de me marquer son mépris. Je saisis le moment
-où elle vint sur le perron, je priai le comte de monter au château;
-j'avais à parler à Madeleine, je prétextai une dernière volonté que la
-comtesse m'avait confiée, je n'avais plus que ce moyen de la voir, le
-comte l'alla chercher et nous laissa seuls sur la terrasse.
-
---Chère Madeleine, lui dis-je, si je dois vous parler, n'est-ce pas
-ici où votre mère m'écouta quand elle eut à se plaindre moins de moi
-que des événements de la vie. Je connais vos pensées, mais ne me
-condamnez-vous pas sans connaître les faits? Ma vie et mon bonheur
-sont attachés à ces lieux, vous le savez, et vous m'en bannissez par
-la froideur que vous faites succéder à l'amitié fraternelle qui nous
-unissait, et que la mort a resserrée par le lien d'une même douleur.
-Chère Madeleine, vous pour qui je donnerais à l'instant ma vie sans
-aucun espoir de récompense, sans que vous le sachiez même, tant nous
-aimons les enfants de celles qui nous ont protégés dans la vie; vous
-ignorez le projet caressé par votre adorable mère pendant ces sept
-années, et qui modifierait sans doute vos sentiments; mais je ne veux
-point de ces avantages. Tout ce que j'implore de vous, c'est de ne
-pas m'ôter le droit de venir respirer l'air de cette terrasse, et
-d'attendre que le temps ait changé vos idées sur la vie sociale; en ce
-moment je me garderais bien de les heurter; je respecte une douleur qui
-vous égare, car elle m'ôte à moi-même la faculté de juger sainement les
-circonstances dans lesquelles je me trouve. La sainte qui veille en ce
-moment sur nous approuvera la réserve dans laquelle je me tiens en vous
-priant seulement de demeurer neutre entre vos sentiments et moi. Je
-vous aime trop malgré l'aversion que vous me témoignez pour expliquer
-au comte un plan qu'il embrasserait avec ardeur. Soyez libre. Plus
-tard, songez que vous ne connaîtrez personne au monde mieux que vous ne
-me connaissez, que nul homme n'aura dans le cœur des sentiments plus
-dévoués...
-
-Jusque-là Madeleine m'avait écouté les yeux baissés, mais elle m'arrêta
-par un geste.
-
---Monsieur, dit-elle d'une voix tremblante d'émotion, je connais aussi
-toutes vos pensées; mais je ne changerai point de sentiments à votre
-égard, et j'aimerais mieux me jeter dans l'Indre que de me lier à vous.
-Je ne vous parlerai pas de moi; mais si le nom de ma mère conserve
-encore quelque puissance sur vous, c'est en son nom que je vous prie de
-ne jamais venir à Clochegourde tant que j'y serai. Votre aspect seul
-me cause un trouble que je ne puis exprimer, et que je ne surmonterai
-jamais.
-
-Elle me salua par un mouvement plein de dignité, et remonta vers
-Clochegourde, sans se retourner, impassible comme l'avait été sa
-mère un seul jour, mais impitoyable. L'œil clairvoyant de cette
-jeune fille avait, quoique tardivement, tout deviné dans le cœur
-de sa mère, et peut-être sa haine contre un homme qui lui semblait
-funeste s'était-elle augmentée de quelques regrets sur son innocente
-complicité. Là tout était abîme. Madeleine me haïssait, sans vouloir
-s'expliquer si j'étais la cause ou la victime de ces malheurs: elle
-nous eût haïs peut-être également, sa mère et moi, si nous avions été
-heureux. Ainsi tout était détruit dans le bel édifice de mon bonheur.
-Seul, je devais savoir en son entier la vie de cette grande femme
-inconnue, seul j'étais dans le secret de ses sentiments, seul j'avais
-parcouru son âme dans toute son étendue; ni sa mère, ni son père,
-ni son mari, ni ses enfants ne l'avaient connue. Chose étrange! Je
-fouille ce monceau de cendres et prends plaisir à les étaler devant
-vous, nous pouvons tous y trouver quelque chose de nos plus chères
-fortunes. Combien de familles ont aussi leur Henriette! combien de
-nobles êtres quittent la terre sans avoir rencontré un historien
-intelligent qui ait sondé leurs cœurs, qui en ait mesuré la profondeur
-et l'étendue! Ceci est la vie humaine dans toute sa vérité: souvent
-les mères ne connaissent pas plus leurs enfants que leurs enfants ne
-les connaissent; il en est ainsi des époux, des amants et des frères!
-Savais-je, moi, qu'un jour, sur le cercueil même de mon père, je
-plaiderais avec Charles de Vandenesse, avec mon frère à l'avancement de
-qui j'ai tant contribué? Mon Dieu! combien d'enseignements dans la plus
-simple histoire. Quand Madeleine eut disparu par la porte du perron, je
-revins le cœur brisé, dire adieu à mes hôtes, et je partis pour Paris
-en suivant la rive droite de l'Indre, par laquelle j'étais venu dans
-cette vallée pour la première fois. Je passai triste à travers le joli
-village de Pont-de-Ruan. Cependant j'étais riche, la vie politique me
-souriait, je n'étais plus le piéton fatigué de 1814. Dans ce temps-là,
-mon cœur était plein de désirs, aujourd'hui mes yeux étaient pleins de
-larmes; autrefois j'avais ma vie à remplir, aujourd'hui je la sentais
-déserte. J'étais bien jeune, j'avais vingt-neuf ans, mon cœur était
-déjà flétri. Quelques années avaient suffi pour dépouiller ce paysage
-de sa première magnificence et pour me dégoûter de la vie. Vous pouvez
-maintenant comprendre quelle fut mon émotion, lorsqu'en me retournant
-je vis Madeleine sur la terrasse.
-
-Dominé par une impérieuse tristesse, je ne songeais plus au but de
-mon voyage. Lady Dudley était bien loin de ma pensée, que j'entrais
-dans sa cour sans le savoir. Une fois la sottise faite, il fallait
-la soutenir. J'avais chez elle des habitudes conjugales, je montai
-chagrin en songeant à tous les ennuis d'une rupture. Si vous avez bien
-compris le caractère et les manières de lady Dudley, vous imaginerez
-ma déconvenue, quand son majordome m'introduisit en habit de voyage
-dans un salon où je la trouvai pompeusement habillée, environnée de
-cinq personnes. Lord Dudley, l'un des vieux hommes d'état les plus
-considérables de l'Angleterre, se tenait debout devant la cheminée,
-gourmé, plein de morgue, froid, avec l'air railleur qu'il doit avoir au
-Parlement, il sourit en entendant mon nom. Les deux enfants d'Arabelle
-qui ressemblaient prodigieusement à de Marsay, l'un des fils naturels
-du vieux lord, et qui était là, sur la causeuse près de la marquise,
-se trouvaient près de leur mère. Arabelle en me voyant prit aussitôt
-un air hautain, fixa son regard sur ma casquette de voyage, comme si
-elle eût voulu me demander à chaque instant ce que je venais faire chez
-elle. Elle me toisa comme elle eût fait d'un gentilhomme campagnard
-qu'on lui aurait présenté. Quant à notre intimité, à cette passion
-éternelle, à ces serments de mourir si je cessais de l'aimer, à cette
-fantasmagorie d'Armide, tout avait disparu comme un rêve. Je n'avais
-jamais serré sa main, j'étais un étranger, elle ne me connaissait pas.
-Malgré le sang-froid diplomatique auquel je commençais à m'habituer, je
-fus surpris, et tout autre à ma place ne l'eût pas été moins. De Marsay
-souriait à ses bottes qu'il examinait avec une affectation singulière.
-J'eus bientôt pris mon parti. De toute autre femme, j'aurais accepté
-modestement une défaite; mais outré de voir debout l'héroïne qui
-voulait mourir d'amour, et qui s'était moquée de la morte, je résolus
-d'opposer l'impertinence à l'impertinence. Elle savait le désastre de
-lady Brandon: le lui rappeler, c'était lui donner un coup de poignard
-au cœur quoique l'arme dût s'y émousser.
-
---Madame, lui dis-je, vous me pardonnerez d'entrer chez vous si
-cavalièrement, quand vous saurez que j'arrive de Touraine, et que lady
-Brandon m'a chargé pour vous d'un message qui ne souffre aucun retard.
-Je craignis de vous trouver partie pour le Lancashire; mais, puisque
-vous restez à Paris, j'attendrai vos ordres et l'heure à laquelle vous
-daignerez me recevoir.
-
-Elle inclina la tête et je sortis. Depuis ce jour, je ne l'ai plus
-rencontrée que dans le monde où nous échangeons un salut amical et
-quelquefois une épigramme. Je lui parle des femmes inconsolables du
-Lancashire, elle me parle des Françaises qui font honneur à leur
-désespoir de leurs maladies d'estomac. Grâce à ses soins, j'ai un
-ennemi mortel dans de Marsay, qu'elle affectionne beaucoup. Et moi je
-dis qu'elle épouse les deux générations. Ainsi rien ne manquait à mon
-désastre. Je suivis le plan que j'avais arrêté pendant ma retraite
-à Saché. Je me jetai dans le travail, je m'occupai de science, de
-littérature et de politique; j'entrai dans la diplomatie à l'avénement
-de Charles X qui supprima l'emploi que j'occupais sous le feu roi.
-Dès ce moment je résolus de ne jamais faire attention à aucune femme
-si belle, si spirituelle, si aimante qu'elle pût être. Ce parti me
-réussit à merveille: j'acquis une tranquillité d'esprit incroyable,
-une grande force pour le travail, et je compris tout ce que ces femmes
-dissipent de notre vie en croyant nous avoir payé par quelques paroles
-gracieuses. Mais toutes mes résolutions échouèrent: vous savez comment
-et pourquoi. Chère Natalie, en vous disant ma vie sans réserve et sans
-artifice, comme je me la dirais à moi-même; en vous racontant des
-sentiments où vous n'étiez pour rien, peut-être ai-je froissé quelque
-pli de votre cœur jaloux et délicat; mais ce qui courroucerait une
-femme vulgaire sera pour vous, j'en suis sûr, une nouvelle raison de
-m'aimer. Auprès des âmes souffrantes et malades, les femmes d'élite
-ont un rôle sublime à jouer, celui de la sœur de charité qui panse
-les blessures, celui de la mère qui pardonne à l'enfant. Les artistes
-et les grands poètes ne sont pas seuls à souffrir: les hommes qui
-vivent pour leur pays, pour l'avenir des nations, en élargissant le
-cercle de leurs passions et de leurs pensées, se font souvent une bien
-cruelle solitude. Ils ont besoin de sentir à leurs côtés un amour pur
-et dévoué; croyez bien qu'ils en comprennent la grandeur et le prix.
-Demain, je saurai si je me suis trompé en vous aimant.
-
-
- A MONSIEUR LE COMTE FÉLIX DE VANDENESSE.
-
- «Cher comte, vous avez reçu de cette pauvre madame de Mortsauf
- une lettre qui, dites-vous, ne vous a pas été inutile pour
- vous conduire dans le monde, lettre à laquelle vous devez
- votre haute fortune. Permettez-moi d'achever votre éducation.
- De grâce, défaites-vous d'une détestable habitude; n'imitez
- pas les veuves qui parlent toujours de leur premier mari, qui
- jettent toujours à la face du second les vertus du défunt. Je
- suis Française, cher comte; je voudrais épouser tout l'homme que
- j'aimerais, et ne saurais en vérité épouser madame de Mortsauf.
- Après avoir lu votre récit avec l'attention qu'il mérite, et
- vous savez quel intérêt je vous porte, il m'a semblé que vous
- aviez considérablement ennuyé lady Dudley en lui opposant les
- perfections de madame de Mortsauf, et fait beaucoup de mal à
- la comtesse en l'accablant des ressources de l'amour anglais.
- Vous avez manqué de tact envers moi, pauvre créature, qui n'ai
- d'autre mérite que celui de vous plaire; vous m'avez donné à
- entendre que je ne vous aimais ni comme Henriette, ni comme
- Arabelle. J'avoue mes imperfections, je les connais; mais
- pourquoi me les faire si rudement sentir? Savez-vous pour
- qui je suis prise de pitié? pour la quatrième femme que vous
- aimerez. Celle-là sera nécessairement forcée de lutter avec
- trois personnes; aussi dois-je vous prémunir, dans votre intérêt
- comme dans le sien, contre le danger de votre mémoire. Je
- renonce à la gloire laborieuse de vous aimer: il faudrait trop
- de qualités catholiques ou anglicanes, et je ne me soucie pas de
- combattre des fantômes. Les vertus de la Vierge de Clochegourde
- désespéreraient la femme la plus sûre d'elle-même, et votre
- intrépide amazone décourage les plus hardis désirs de bonheur.
- Quoi qu'elle fasse, une femme ne pourra jamais espérer pour
- vous des joies égales à son ambition. Ni le cœur ni les sens ne
- triompheront jamais de vos souvenirs. Vous avez oublié que nous
- montons souvent à cheval. Je n'ai pas su réchauffer le soleil
- attiédi par la mort de votre sainte Henriette, le frisson vous
- prendrait à côté de moi. Mon ami, car vous serez toujours mon
- ami, gardez-vous de recommencer de pareilles confidences qui
- mettent à nu votre désenchantement, qui découragent l'amour et
- forcent une femme à douter d'elle-même. L'amour, cher comte, ne
- vit que de confiance. La femme qui, avant de dire une parole,
- ou de monter à cheval, se demande si une céleste Henriette ne
- parlait pas mieux, si une écuyère comme Arabelle ne déployait pas
- plus de grâces, cette femme-là, soyez-en sûr, aura les jambes et
- la langue tremblantes. Vous m'avez donné le désir de recevoir
- quelques-uns de vos bouquets enivrants, mais vous n'en composez
- plus. Il est ainsi une foule de choses que vous n'osez plus
- faire, de pensées et de jouissances qui ne peuvent plus renaître
- pour vous. Nulle femme, sachez-le bien, ne voudra coudoyer dans
- votre cœur la morte que vous y gardez. Vous me priez de vous
- aimer par charité chrétienne. Je puis faire, je vous l'avoue, une
- infinité de choses par charité, tout, excepté l'amour. Vous êtes
- parfois ennuyeux et ennuyé, vous appelez votre tristesse du nom
- de mélancolie: à la bonne heure; mais vous êtes insupportable et
- vous donnez de cruels soucis à celle qui vous aime. J'ai trop
- souvent rencontré entre nous deux la tombe de la sainte: je
- me suis consultée, je me connais et je ne voudrais pas mourir
- comme elle. Si vous avez fatigué lady Dudley, qui est une femme
- extrêmement distinguée, moi qui n'ai pas ses désirs furieux, j'ai
- peur de me refroidir plus tôt qu'elle encore. Supprimons l'amour
- entre nous, puisque vous ne pouvez plus en goûter le bonheur
- qu'avec les mortes, et restons amis, je le veux. Comment, cher
- comte? vous avez eu pour votre début une adorable femme, une
- maîtresse parfaite qui songeait à votre fortune, qui vous a donné
- la pairie, qui vous aimait avec ivresse, qui ne vous demandait
- que d'être fidèle, et vous l'avez fait mourir de chagrin; mais je
- ne sais rien de plus monstrueux. Parmi les plus ardents et les
- plus malheureux jeunes gens qui traînent leurs ambitions sur le
- pavé de Paris, quel est celui qui ne resterait pas sage pendant
- dix ans pour obtenir la moitié des faveurs que vous n'avez pas
- su reconnaître? Quand on est aimé ainsi, que peut-on demander
- de plus? Pauvre femme! elle a bien souffert, et quand vous avez
- fait quelques phrases sentimentales, vous vous croyez quitte avec
- son cercueil. Voilà sans doute le prix qui attend ma tendresse
- pour vous. Merci, cher comte, je ne veux de rivale ni au delà
- ni en deçà de la tombe. Quand on a sur la conscience de pareils
- crimes, au moins ne faut-il pas les dire. Je vous ai fait une
- imprudente demande, j'étais dans mon rôle de femme, de fille
- d'Ève, le vôtre consistait à calculer la portée de votre réponse.
- Il fallait me tromper; plus tard, je vous aurais remercié.
- N'avez-vous donc jamais compris la vertu des hommes à bonnes
- fortunes? Ne sentez-vous pas combien ils sont généreux en nous
- jurant qu'ils n'ont jamais aimé, qu'ils aiment pour la première
- fois? Votre programme est inexécutable. Être à la fois madame
- de Mortsauf et lady Dudley, mais, mon ami, n'est-ce pas vouloir
- réunir l'eau et le feu? Vous ne connaissez donc pas les femmes?
- elles sont ce qu'elles sont, elles doivent avoir les défauts de
- leurs qualités. Vous avez rencontré lady Dudley trop tôt pour
- pouvoir l'apprécier, et le mal que vous en dites me semble une
- vengeance de votre vanité blessée; vous avez compris madame de
- Mortsauf trop tard, vous avez puni l'une de ne pas être l'autre;
- que va-t-il m'arriver à moi qui ne suis ni l'une ni l'autre? Je
- vous aime assez pour avoir profondément réfléchi à votre avenir,
- car je vous aime réellement beaucoup. Votre air de chevalier de
- la Triste figure m'a toujours profondément intéressée: je croyais
- à la constance des gens mélancoliques; mais j'ignorais que
- vous eussiez tué la plus belle et la plus vertueuse des femmes
- à votre entrée dans le monde. Eh! bien, je me suis demandé ce
- qui vous reste à faire: j'y ai bien songé. Je crois, mon ami,
- qu'il faut vous marier à quelque madame Shandy, qui ne saura
- rien de l'amour, ni des passions, qui ne s'inquiétera ni de
- lady Dudley, ni de madame de Mortsauf, très-indifférente à ces
- moments d'ennui que vous appelez mélancolie, pendant lesquels
- vous êtes amusant comme la pluie, et qui sera pour vous cette
- excellente sœur de charité que vous demandez. Quant à aimer, à
- tressaillir d'un mot, à savoir attendre le bonheur, le donner,
- le recevoir; à ressentir les mille orages de la passion, à
- épouser les petites vanités d'une femme aimée, mon cher comte,
- renoncez-y. Vous avez trop bien suivi les conseils que votre bon
- ange vous a donnés sur les jeunes femmes; vous les avez si bien
- évitées que vous ne les connaissez point. Madame de Mortsauf a
- eu raison de vous placer haut du premier coup, toutes les femmes
- auraient été contre vous, et vous ne seriez arrivé à rien. Il est
- trop tard maintenant pour commencer vos études, pour apprendre
- à nous dire ce que nous aimons à entendre, pour être grand à
- propos, pour adorer nos petitesses quand il nous plaît d'être
- petites. Nous ne sommes pas si sottes que vous le croyez: quand
- nous aimons, nous plaçons l'homme de notre choix au-dessus de
- tout. Ce qui ébranle notre foi dans notre supériorité, ébranle
- notre amour. En nous flattant, vous vous flattez vous-mêmes.
- Si vous tenez à rester dans le monde, à jouir du commerce des
- femmes, cachez-leur avec soin tout ce que vous m'avez dit: elles
- n'aiment ni à semer les fleurs de leur amour sur des rochers, ni
- à prodiguer leurs caresses pour panser un cœur malade. Toutes
- les femmes s'apercevraient de la sécheresse de votre cœur, et
- vous seriez toujours malheureux. Bien peu d'entre elles seraient
- assez franches pour vous dire ce que je vous dis, et assez bonnes
- personnes pour vous quitter sans rancune en vous offrant leur
- amitié, comme le fait aujourd'hui celle qui se dit votre amie
- dévouée.
-
- »NATALIE DE MANERVILLE.»
-
-
- Paris, octobre 1885.
-
-
-FIN DU TOME SEPTIÈME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.
-
-
- LES RIVALITÉS (première histoire): LA VIEILLE FILLE. 1
-
- ---- (deuxième histoire): LE CABINET DES ANTIQUES. 120
-
- LE LYS DANS LA VALLÉE. 245
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Les défauts d'impression en début ou en fin de ligne ont été
- tacitement corrigés, et la ponctuation a été tacitement corrigée
- par endroits.
-
- De plus, les corrections suivantes ont été apportées.
-
- Page 7: «Tout» remplacé par «Tous» (Tous ceux qui l'ont connu).
- Page 9: «pallée» remplacé par «palée» (de sable à la croix palée
- d'argent).
- Page 9: «wisk» remplacé par «whist» (de reversi, de whist et de
- piquet).
- Page 11: «appellait» remplacé par «appelait» (il les appelait ses
- gazettes).
- Page 21: «Susanne» remplacé par «Suzanne» (--Me voilà, dit
- Suzanne).
- Page 25: «inpertinence» remplacé par «impertinence» (avec une
- royale impertinence).
- Page 26: «mademois e» remplacé par «mademoiselle» (présidée par
- mademoiselle Cormon).
- Page 26: «une» remplacé par «un» (un autre perron).
- Page 29: «de» remplacé par «des» (se faire un moyen des
- sentiments).
- Page 40: «wisth» remplacé par «whist» deux fois («pour un whist
- ou un boston» et «et celle de whist»).
- Page 43 (illustration): «CORMONT» remplacé par «CORMON»
- (MADEMOISELLE CORMON).
- Page 57: «s'allanguir» remplacé par «s'alanguir» (voyait la
- conversation s'alanguir).
- Page 63: «close» remplacé par «éclose» (l'idée de bâtir un
- théâtre était éclose).
- Page 72: «wisth» remplacé par «whist» (qui jouait au whist).
- Page 75: «dans» remplacé par «dont» (une glace dont le tain
- tombait).
- Page 76: «qui» remplacé par «que» (l'amitié que l'abbé portait à
- son grand-père).
- Page 80: «nous» remplacé par «tous» (apprit à tous les habitants).
- Page 88: «Scherbelloff» remplacé par «Sherbellof» (la fille de la
- princesse Sherbellof).
- Page 107: «autorisé» remplacé par «autorisée» (l'abbé Couturier
- l'avait autorisée).
- Page 108: au lieu de «remplit» il faut peut-être lire «rendit»
- (rendit les plats moins chauds).
- Page 109: «veangeance» remplacé par «vengeance» (ne pas mourir
- sans vengeance).
- Page 111: «Bouquier» remplacé par «Bousquier» (pressenties par du
- Bousquier).
- Page 111: «abadonner» remplacé par «abandonner» (sont forcés
- d'abandonner).
- Page 111: «bourgeoise» remplacé par «bourgeoisie» (triomphe de la
- bourgeoisie).
- Page 112: «landau» remplacé par «landaus» (des calèches, des
- coupés, des landaus).
- Page 120: «DE BVLZAC» remplacé par «DE BALZAC».
- Page 123: «restés» remplacé par «resté» (Après être resté
- quelques instants).
- Page 126: «peids» remplacé par «pieds» (je tâchais d'arriver à
- ses pieds).
- Page 133: «élments» remplacé par «éléments» (les éléments nobles
- réunis).
- Page 134: «pur» remplacé par «pure» (homme de la Gauche pure).
- Page 141: «courtisannes» remplacé par «courtisanes» (les folies
- faites pour les courtisanes).
- Page 167: «an» remplacé par «au» (au bout de la remontrance).
- Page 170: «pelotte» remplacé par «pelote» (comme des aiguilles
- dans une pelote).
- Page 170: «chattemittes» remplacé par «chattemites» (avec ces
- manières chattemites).
- Page 170: «concentrés» remplacé par «concentrée» (la béatitude
- concentrée des dévotes).
- Page 171: «la» remplacé par «le» (le vidame de Pamiers).
- Page 179: «argant» remplacé par «argent» (formant le total de
- l'argent).
- Page 187: «comtemplé» remplacé par «contemplé» (elle avait
- contemplé le danger).
- Page 192: «belle» remplacé par «folle» (Vous êtes folle!).
- Page 188: «étais» remplacé par «était» (L'_ange_ n'était plus que
- _cela_).
- Page 201: «tout» remplacé par «toute» (en toute hâte).
- Page 202: «tous» remplacé par «tout» (tout vous est acquis).
- Page 207: «mai» remplacé par «mais» (cette bataille n'était pas
- Marengo, mais Waterloo).
- Page 207: inséré «t-» (demanda-t-elle en regardant Chesnel).
- Page 209: «tout» remplacé par «tous» (voient tous Paris).
- Page 211: «Fidèle» remplacé par «Fidèles» (Fidèles aux vieilles
- mœurs de la ville).
- Page 211: «grillé» remplacé par «grillés» (offrait des jours
- grillés).
- Page 220: «aidé» remplacé par «aidés» (ils le doubleront aidés
- par du Croisier).
- Page 224: «escrètes» remplacé par «secrètes» (les manœuvres
- secrètes).
- Page 244 (illustration): «DE» remplacé par «DANS» (LE LYS DANS LA
- VALLÉE).
- Page 246: «jette» remplacé par «jettent» (les flots de la tempête
- jettent par fragments).
- Page 255: «tempéramment» remplacé par «tempérament» (d'un
- tempérament de fer).
- Page 263: «mileu» remplacé par «milieu» (au milieu des longues
- prairies).
- Page 273: «Azy» remplacé par «Azay» (jusqu'au château d'Azay).
- Page 277: «pofondeur» remplacé par «profondeur» (la conscience de
- la profondeur).
- Page 280: «tangeantes» remplacé par «tangentes» (deux tangentes
- impossibles).
- Page 282: «qnand» remplacé par «quand» (même quand je le vis
- ridicule).
- Page 284: «avant» remplacé par «ayant» (C'est le stoïcisme ayant
- un avenir).
- Page 284: «employor» remplacé par «employer» (pour employer les
- expressions).
- Page 285: «amolies» remplacé par «amollies» (amollies par la
- fraîcheur des baumes).
- Page 290: «écran» remplacé par «écrin» (un écrin de pierres
- précieuses).
- Page 301: «inexpliquables» remplacé par «inexplicables» (C'était
- les inexplicables pointilleries).
- Page 302: «eux» remplacé par «eaux» (les eaux dormantes de
- l'oubli).
- Page 301: «insuportable» remplacé par «insupportables»
- (pointilleries insupportables).
- Page 302: «femmes» remplacé par «femme» (toutes ses timidités de
- femme).
- Page 309: «dois» remplacé par «doit» (et cela ne doit pas être).
- Page 312: «du» remplacé par «de» (Je n'ai pas besoin de ceci).
- Page 316: «Je» remplacé par «Le» (Le coup de baguette de la
- Restauration).
- Page 326: «contruit» remplacé par «construit» (je n'ai jamais
- construit un seul bouquet).
- Page 331: «fruit» remplacé par «fruits» (les jolies haies
- couvertes de fruits rouges).
- Page 337: «Azai» remplacé par «Azay» (comme toutes ces guenons
- d'Azay).
- Page 338: «revîmmes» remplacé par «revînmes» (Quand nous revînmes
- au salon).
- Page 340: «detelée» remplacé par «dentelée» (à pèlerine dentelée).
- Page 342: «ins-stinct» remplacé par «instinct» (mais dont j'usai
- par instinct).
- Page 352: «Nover» remplacé par «Noves» (devant Laure de Noves).
- Page 366: «révès le lemoindres» remplacé par «révèle les
- moindres».
- Page 367: «passionnnée» remplacé par «passionnée» (une
- reconnaissance passionnée).
- Page 374: «s'avoir» remplacé par «savoir» (pour savoir s'ils
- échapperaient).
- Page 375: «allanguie» remplacé par «alanguie» (sa tête alanguie).
- Page 376: «in-rieur» remplacé par «intérieur» (jugeant tout,
- intérieur, extérieur).
- Page 378: «Clochegourche» remplacé par «Clochegourde» (qui de
- Clochegourde rayonnait sur moi).
- Page 378: inséré «de» (me dit monsieur de Mortsauf).
- Page 390: «signi-catives» remplacé par «significatives» (de
- pauses très-significatives).
- Page 398: «cette» remplacé par «cet» (cet intime plaisir).
- Page 398: «incesamment» remplacé par «incessamment» (Cette fleur,
- incessamment fermée).
- Page 398: «tout» remplacé par «tous» (Elle me prouvait par tous
- les riens).
- Page 403: «révolta» remplacé par «révolte» (qu'elle étouffa la
- révolte de ma passion).
- Page 409: «son» remplacé par «mon» (pour savoir si sa toilette
- était de mon goût).
- Page 412: «autre» remplacé par «antre» (et rapporté dans son
- antre une proie).
- Page 422: «Dubley» remplacé par «Dudley» (La marquise Dudley
- n'est donc pas à Paris?).
- Page 430: «celle» remplacé par «celles» (celles des jeunes cœurs).
- Page 430: «elles» remplacé par «elle» (elle demandait à Dieu).
- Page 433: «venu» remplacé par «venue» (Je suis venue au bord de
- la mer).
- Page 434: «donte» remplacé par «doute» (Dieu sans doute a placé
- la punition).
- Page 436: «enfant» remplacé par «amant» (Quel plaisir d'attendre
- ainsi son amant).
- Page 437: «syllable» remplacé par «syllabe» (la dernière syllabe
- de mon nom).
- Page 444: «crime» remplacé par «crimes» (de semblables crimes de
- lèse-amour).
- Page 448: «Nathalie» remplacé par «Natalie» (heureux, Natalie,
- l'homme que vous aimez!).
- Page 453: «majordonne» remplacé par «majordome» (l'affaire de son
- majordome).
- Page 474: «recevent» remplacé par «recevant» (en recevant un coup
- de lance).
- Page 478: «enfan» remplacé par «enfants,» (j'étais nécessaire à
- mes enfants, au comte).
- Page 484: «amerais» remplacé par «aimerais» (j'aimerais mieux me
- jeter dans l'Indre).
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Comédie humaine - Volume VII, by
-Honoré de Balzac
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE - VOLUME VII ***
-
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
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-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
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- most other parts of the world at no cost and with almost no
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-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
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-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
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-License terms from this work, or any files containing a part of this
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-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
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- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
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- Literary Archive Foundation."
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- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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- works.
-
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-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
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-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
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-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
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-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
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-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
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-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
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Binary files differ
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deleted file mode 100644
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@@ -1,22434 +0,0 @@
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-<title>The Project Gutenberg eBook of La comédie humaine volume VII - Scènes de la vie de province tome III,
- by Honoré de Balzac</title>
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-/* Titres */
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-/* Formats */
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-/* Cadres */
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-
-/* Images */
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-
-/* Poesie */
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-
-/* Tableaux */
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-table.tabmat {border-collapse: collapse;}
-table.tabmat td {padding-top: 0.5em;}
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-
-/* Pagination */
-.pagenum {position: absolute; left: 4%; font-size: small;
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-/* Liens */
-a:link {color:#99c; text-decoration: none;}
-a:visited {color:#99c; text-decoration: none;}
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-/* Corrections */
-ins {text-decoration: none; border-bottom: thin dotted silver;}
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-/* Dispositifs */
-@media screen {
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- .handonly {display: none;}
- .npage {margin-top: 4em;}
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-<pre>
-
-Project Gutenberg's La Comédie humaine - Volume VII, by Honoré de Balzac
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: La Comédie humaine - Volume VII
- Scènes de la vie de province - Tome III
-
-Author: Honoré de Balzac
-
-Release Date: August 18, 2016 [EBook #52831]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE - VOLUME VII ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="left" style="font-family: sans-serif;"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
-
-<p class="left" style="font-family: sans-serif;"><a href="#toc">Table</a></p>
-
-<div class="npage">
-
- <div class="titre">
-
-<p class="center esp2"><span class="cs8">&OElig;UVRES COMPLÈTES</span><br />
-<span class="cs6">DE</span><br />
-<span class="cs16 gesp">H. DE BALZAC</span></p>
-
-<hr class="small4" />
-
-<p class="sep2 center esp2">LA<br />
-<span class="cs20">COMÉDIE HUMAINE</span></p>
-
-<p class="center">SEPTIÈME VOLUME</p>
-
-<hr class="small4" />
-
-<p class="sep2 center esp2">PREMIÈRE PARTIE<br />
-<span class="cs12">ÉTUDES DE M&OElig;URS</span></p>
-
-<hr class="small4" />
-
-<p class="center">DEUXIÈME LIVRE</p>
-
- </div>
-
-<hr class="small3" style="margin-top: 6em;" />
-
-<p class="center esp1"><span class="cs8">PARIS&mdash;IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ</span><br />
-<span class="cs6">RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.</span></p>
-
-<hr class="small3" />
-
-</div>
-
-<h1><span class="cs6">SCÈNES</span><br />
-<span class="cs3">DE LA</span><br />
-VIE DE PROVINCE</h1>
-
-<p class="center cs12">TOME III</p>
-
-<hr class="small3 sep2" />
-
-<p class="center sepb2"><span class="cs8">LES RIVALITÉS:</span><br />
-<span class="cs8">(1<sup>re</sup> histoire) <span class="smcap">La Vieille Fille</span>.&mdash;(2<sup>e</sup> histoire)
-<span class="smcap">Le Cabinet des Antiques.</span><br />
-<span class="smcap">Le Lys dans la Vallée.</span></span></p>
-
-<hr class="small2 sep4 sepb4" />
-
-<p class="center wesp"><span class="cs12">PARIS</span><br />
-V<sup>e</sup> ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR<br />
-<span class="cs7">RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 3.</span></p>
-
-<hr class="small5" />
-
-<p class="center sepb4">1868</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 426px;">
- <img class="bord" src="images/img-01.jpg" alt="" title="" width="426" height="800" />
- <span class="link"><a href="images/imx-01.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span>
- <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p>
- <p class="caption2">LE CHEVALIER DE VALOIS D'ALENÇON.</p>
- <p class="caption3">Son principal vice était de prendre du tabac dans
- une vieille boîte d'or...</p>
- <p class="caption4">(LA VIEILLE FILLE.)</p>
-</div>
-
-<p class="sep6 center esp2" id="chap_1"><span class="cs20"><b>DEUXIÈME LIVRE</b></span><br />
-SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE</p>
-
-<hr class="small2 sep2" />
-
-<h2 style="margin-top: 1em;"><span class="gesp">LES RIVALITÉS</span><br />
-<span class="cs7">(PREMIÈRE HISTOIRE)</span><br />
-LA VIEILLE FILLE</h2>
-
-<hr class="small3" />
-
-<div class="dedication">
-
-<p class="top1">MONSIEUR EUGÈNE-AUGUSTE-GEORGES-LOUIS MIDY DE
-LA GRENERAYE SURVILLE<br />
-<span class="cs8">Ingénieur au Corps royal des Ponts-et-Chaussées</span></p>
-
-<p class="center cs8"><i>Comme un témoignage de l'affection de son beau-frère.</i></p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">de Balzac.</span></p>
-
-</div>
-
-<hr class="small3" />
-
-<p>Beaucoup de personnes ont dû rencontrer dans certaines provinces
-de France plus ou moins de chevaliers de Valois: il en existait
-un en Normandie, il s'en trouvait un autre à Bourges, un troisième
-florissait en 1816 dans la ville d'Alençon, peut-être le Midi possédait-il
-le sien. Mais le dénombrement de cette tribu valésienne est
-ici sans importance. Tous ces chevaliers, parmi lesquels il en est
-sans doute qui sont Valois comme Louis XIV était Bourbon, se
-connaissaient si peu entre eux, qu'il ne fallait point leur parler des
-uns aux autres; tous laissaient d'ailleurs les Bourbons en parfaite
-tranquillité sur le trône de France, car il est un peu trop avéré que
-Henri IV devint roi faute d'un héritier mâle dans la première
-branche d'Orléans, dite de Valois. S'il existe des Valois, ils proviennent
-de Charles de Valois, duc d'Angoulême, fils de Charles IX et
-de Marie Touchet, de qui la postérité mâle s'est également éteinte,
-jusqu'à preuve contraire. Aussi ne fut-ce jamais sérieusement que
-l'on prétendit donner cette illustre origine au mari de la fameuse
-Lamothe-Valois, impliquée dans l'affaire du collier.</p>
-
-<p><span class="pagenum">2</span>
-Chacun de ces chevaliers, si les renseignements sont exacts,
-fut, comme celui d'Alençon, un vieux gentilhomme, long, sec et
-sans fortune. Celui de Bourges avait émigré, celui de Touraine s'était
-caché, celui d'Alençon avait guerroyé dans la Vendée et quelque
-peu <i>chouanné</i>. La majeure partie de la jeunesse de ce dernier
-s'était passée à Paris, où la Révolution le surprit à trente ans
-au milieu de ses conquêtes. Accepté par la haute aristocratie de la
-province pour un vrai Valois, le chevalier de Valois d'Alençon avait,
-comme ses homonymes, d'excellentes manières et paraissait homme
-de haute compagnie. Quant à ses m&oelig;urs publiques, il avait l'habitude
-de ne jamais dîner chez lui; il jouait tous les soirs, et
-s'était fait prendre pour un homme très-spirituel. Son principal
-défaut consistait à raconter une foule d'anecdotes sur le règne de
-Louis XV et sur les commencements de la Révolution; et les personnes
-qui les entendaient la première fois les trouvaient assez
-bien narrées. S'il avait la vertu de ne pas répéter ses bons
-mots personnels et de ne jamais parler de ses amours, ses grâces
-et ses sourires commettaient de délicieuses indiscrétions. Ce bonhomme
-usait du privilége qu'ont les vieux gentilhommes voltairiens
-de ne point aller à la messe; mais chacun avait une excessive
-indulgence pour son irréligion en faveur de son dévouement à la
-cause royale. Son principal vice était de prendre du tabac dans une
-vieille boîte d'or ornée du portrait d'une princesse Goritza, charmante
-Hongroise, célèbre par sa beauté sous la fin du règne de
-Louis XV, à laquelle le jeune chevalier avait été longtemps attaché,
-dont il ne parlait jamais sans émotion, et pour laquelle il
-s'était battu. Ce chevalier, alors âgé d'environ cinquante-huit ans,
-n'en avouait que cinquante, et pouvait se permettre cette innocente
-tromperie; car, parmi les avantages dévolus aux gens secs et blonds,
-il conservait cette taille encore juvénile qui sauve aux hommes
-aussi bien qu'aux femmes les apparences de la vieillesse. Oui, sachez-le,
-toute la vie, ou toute l'élégance qui est l'expression de la
-vie, réside dans la taille. Mais comme il s'agit des vertus du chevalier,
-il faut dire qu'il était doué d'un nez prodigieux. Ce nez partageait
-vigoureusement sa figure pâle en deux sections qui semblaient
-ne pas se connaître, et dont une seule rougissait pendant le travail
-de la digestion. Ce fait est digne de remarque par un temps où la
-physiologie s'occupe tant du c&oelig;ur humain. Cette incandescence se
-plaçait à gauche. Quoique les jambes hautes et fines, le corps grêle et
-<span class="pagenum">3</span>
-le teint blafard du chevalier n'annonçassent pas une forte santé, néanmoins
-il mangeait comme un ogre, et prétendait avoir une maladie
-désignée en province sous le nom de <i>foie chaud</i>, sans doute pour
-faire excuser son excessif appétit. La circonstance de sa rougeur
-appuyait ses prétentions; mais dans un pays où les repas se développent
-sur des lignes de trente ou quarante plats et durent quatre
-heures, l'estomac du chevalier semblait être un bienfait accordé par
-la Providence à cette bonne ville. Selon quelques médecins, cette
-chaleur placée à gauche dénote un c&oelig;ur prodigue. La vie galante
-du chevalier confirmait ces assertions scientifiques, dont la responsabilité
-ne pèse pas, fort heureusement, sur l'historien. Malgré ces
-symptômes, monsieur de Valois avait une organisation nerveuse,
-conséquemment vivace. Si son foie ardait, pour employer une
-vieille expression, son c&oelig;ur ne brûlait pas moins. Si son visage offrait
-quelques rides, si ses cheveux étaient argentés, un observateur
-instruit y aurait vu les stigmates de la passion et les sillons du
-plaisir; car aux tempes la <i>patte d'oie</i> caractéristique, et au front
-les <i>marches du palais</i> montraient des rides élégantes, bien prisées
-à la cour de Cythère. En lui tout révélait les m&oelig;urs de l'homme à
-femmes (<i lang="en" xml:lang="en">ladie's man</i>). Le coquet chevalier était si minutieux
-dans ses ablutions que ses joues faisaient plaisir à voir, elles semblaient
-brossées avec une eau merveilleuse. La partie du crâne que
-ses cheveux se refusaient à couvrir brillait comme de l'ivoire. Ses
-sourcils comme ses cheveux jouaient la jeunesse par la régularité que
-leur imprimait le peigne. Sa peau déjà si blanche semblait encore
-extrablanchie par quelque secret. Sans porter d'odeur, le chevalier
-exhalait comme un parfum de jeunesse qui rafraîchissait son aire. Ses
-mains de gentilhomme, soignées comme celles d'une petite-maîtresse,
-attiraient le regard sur des ongles roses et bien coupés.
-Enfin, sans son nez magistral et superlatif, il eût été poupin. Il faut
-se résoudre à gâter ce portrait par l'aveu d'une petitesse. Le chevalier
-mettait du coton dans ses oreilles et y gardait encore deux petites
-boucles représentant des têtes de nègre en diamants, admirablement
-faites d'ailleurs; mais il y tenait assez pour justifier ce singulier
-appendice en disant que depuis le percement de ses oreilles
-ses migraines l'avaient quitté. Nous ne donnons pas le chevalier
-pour un homme accompli; mais ne faut-il point pardonner aux
-vieux célibataires, dont le c&oelig;ur envoie tant de sang à la figure, d'adorables
-ridicules, fondés peut-être sur de sublimes secrets? D'ailleurs,
-<span class="pagenum">4</span>
-le chevalier de Valois rachetait ses têtes de nègres par tant
-d'autres grâces, que la société devait se trouver suffisamment indemnisée.
-Il prenait vraiment beaucoup de peine pour cacher ses
-années et pour plaire à ses connaissances. Il faut signaler en première
-ligne le soin extrême qu'il apportait à son linge, la seule
-distinction que puissent avoir aujourd'hui dans le costume les gens
-comme il faut; celui du chevalier était toujours d'une finesse et
-d'une blancheur aristocratiques. Quant à son habit, quoiqu'il fût
-d'une propreté remarquable, il était toujours usé, mais sans taches
-ni plis. La conservation du vêtement tenait du prodige pour
-ceux qui remarquaient la fashionable indifférence du chevalier sur
-ce point; il n'allait pas jusqu'à les râper avec du verre, recherche
-inventée par le prince de Galles; mais monsieur de Valois mettait à
-suivre les rudiments de la haute élégance anglaise une fatuité personnelle
-qui ne pouvait guère être appréciée par les gens d'Alençon.
-Le monde ne doit-il pas des égards à ceux qui font tant de frais pour
-lui? N'y a-t-il pas en ceci l'accomplissement du plus difficile précepte
-de l'Évangile qui ordonne de rendre le bien pour le mal?
-Cette fraîcheur de toilette, ce soin seyait bien aux yeux bleus, aux
-dents d'ivoire et à la blonde personne du chevalier. Seulement, cet
-Adonis en retraite n'avait rien de mâle dans son air, et semblait employer
-le fard de la toilette pour cacher les ruines occasionnées par
-le service militaire de la galanterie. Pour tout dire, la voix produisait
-comme une antithèse dans la blonde délicatesse du chevalier.
-A moins de se ranger à l'opinion de quelques observateurs
-du c&oelig;ur humain, et de penser que le chevalier avait la voix
-de son nez, son organe vous eût surpris par des sons amples et
-redondants. Sans posséder le volume des colossales basses-tailles, le
-timbre de cette voix plaisait par un médium étoffé, semblable aux
-accents du cor anglais, résistants et doux, forts et veloutés. Le
-chevalier avait franchement répudié le costume ridicule que conservèrent
-quelques hommes monarchiques, et s'était franchement
-modernisé: il se montrait toujours vêtu d'un habit marron à boutons
-dorés, d'une culotte à demi juste en pout-de-soie et à boucles
-d'or, d'un gilet blanc sans broderie, d'une cravate serrée sans col
-de chemise, dernier vestige de l'ancienne toilette française auquel
-il avait d'autant moins su renoncer qu'il pouvait ainsi montrer son
-cou d'abbé commendataire. Ses souliers se recommandaient par des
-boucles d'or carrées, desquelles la génération actuelle n'a point
-<span class="pagenum">5</span>
-souvenir, et qui s'appliquaient sur un cuir noir verni. Le chevalier
-laissait voir deux chaînes de montre qui pendaient parallèlement de
-chacun de ses goussets, autre vestige des modes du dix-huitième
-siècle que les Incroyables n'avaient pas dédaigné sous le Directoire.
-Ce costume de transition qui unissait deux siècles l'un à l'autre, le
-chevalier le portait avec cette grâce de marquis dont le secret s'est
-perdu sur la scène française le jour où disparut Fleury, le dernier
-élève de Molé. Sa vie privée était en apparence ouverte à tous les
-regards, mais en réalité mystérieuse. Il occupait un logement modeste,
-pour ne pas dire plus, situé rue du Cours, au deuxième
-étage d'une maison appartenant à madame Lardot, la blanchisseuse
-de fin la plus occupée de la ville. Cette circonstance expliquait la
-recherche excessive de son linge. Le malheur voulut qu'un jour
-Alençon pût croire que le chevalier ne se fût pas toujours comporté
-en gentilhomme, et qu'il eût secrètement épousé dans ses vieux
-jours une certaine Césarine, mère d'un enfant qui avait eu l'impertinence
-de venir sans être appelé.</p>
-
-<p>&mdash;Il avait, dit alors un certain monsieur du Bousquier, donné
-sa main à celle qui lui avait pendant si long-temps prêté son fer.</p>
-
-<p>Cette horrible calomnie chagrina d'autant plus les vieux jours du
-délicat gentilhomme, que la scène actuelle le montrera perdant une
-espérance longtemps caressée, et à laquelle il avait fait bien des
-sacrifices. Madame Lardot louait à monsieur le chevalier de Valois
-deux chambres au second étage de sa maison pour la modique
-somme de cent francs par an. Le digne gentilhomme, qui dînait
-en ville tous les jours, ne rentrait jamais que pour se coucher.
-Sa seule dépense était donc son déjeuner, invariablement
-composé d'une tasse de chocolat, accompagnée de beurre et de
-fruits selon la saison. Il ne faisait de feu que par les hivers les
-plus rudes, et seulement pendant le temps de son lever. Entre onze
-heures et quatre heures, il se promenait, allait lire les journaux et
-faisait des visites. Dès son établissement à Alençon, il avait noblement
-avoué sa misère, en disant que sa fortune consistait en six
-cents livres de rente viagère, seul débris qui lui restât de son ancienne
-opulence et que lui faisait passer par quartier son ancien
-homme d'affaires, chez lequel était le titre de constitution. En effet,
-un banquier de la ville lui comptait, tous les trois mois, cent cinquante
-livres envoyées par un monsieur Bordin de Paris. Chacun
-sut ces détails à cause du profond secret que demanda le chevalier
-<span class="pagenum">6</span>
-à la première personne qui reçut sa confidence. Monsieur de Valois
-récolta les fruits de son infortune: il eut son couvert mis dans les
-maisons les plus distinguées d'Alençon et fut invité à toutes les soirées.
-Ses talents de joueur, de conteur, d'homme aimable et de
-bonne compagnie furent si bien appréciés qu'il semblait que tout
-fût manqué si le connaisseur de la ville faisait défaut. Les maîtres
-de maison, les dames avaient besoin de sa petite grimace approbative.
-Quand une jeune femme s'entendait dire à un bal par le vieux
-chevalier: «Vous êtes adorablement bien mise!» elle était plus
-heureuse de cet éloge que du désespoir de sa rivale. Monsieur de
-Valois était le seul qui pût bien prononcer certaines phrases de
-l'ancien temps. Les mots <i>mon c&oelig;ur</i>, <i>mon bijou</i>, <i>mon petit
-chou</i>, <i>ma reine</i>, tous les diminutifs amoureux de l'an 1770 prenaient
-une grâce irrésistible dans sa bouche; enfin, il avait le privilége
-des superlatifs. Ses compliments, dont il était d'ailleurs
-avare, lui acquéraient les bonnes grâces des vieilles femmes; ils
-flattaient tout le monde, même les hommes administratifs, dont il
-n'avait pas besoin. Sa conduite au jeu était d'une distinction qui
-l'eût fait remarquer partout: il ne se plaignait jamais, il louait ses
-adversaires quand ils perdaient; il n'entreprenait point l'éducation de
-ses partners, en démontrant la manière de mieux jouer les coups.
-Lorsque, pendant la <i>donne</i>, il s'établissait de ces nauséabondes dissertations,
-le chevalier tirait sa tabatière par un geste digne de Molé,
-regardait la princesse Goritza, levait dignement le couvercle,
-massait sa prise, la vannait, la lévigeait, la façonnait en talus; puis,
-quand les cartes étaient données, il avait garni les antres de son
-nez et replacé la princesse dans son gilet, toujours à gauche! Un
-gentilhomme du <i>bon</i> siècle (par opposition au <i>grand</i> siècle) pouvait
-seul avoir inventé cette transaction entre un silence méprisant
-et l'épigramme qui n'eût pas été comprise. Il acceptait les mazettes
-et savait en tirer parti. Sa ravissante égalité d'humeur faisait dire
-de lui par beaucoup de personnes:&mdash;<i>J'admire le chevalier de
-Valois!</i> Sa conversation, ses manières, tout en lui semblait être
-blond comme sa personne. Il s'étudiait à ne choquer ni homme ni
-femme. Indulgent pour les vices de conformation comme pour les
-défauts d'esprit, il écoutait patiemment, à l'aide de la princesse
-Goritza, les gens qui lui racontaient les petites misères de la vie de
-province: l'&oelig;uf mal cuit du déjeuner, le café dont la crème avait
-tourné, les détails burlesques sur la santé, les réveils en sursaut, les
-<span class="pagenum">7</span>
-rêves, les visites. Le chevalier possédait un regard langoureux, une
-attitude classique pour feindre la compassion, qui le rendaient un
-délicieux auditeur; il plaçait un <i>ah!</i> un <i>bah!</i> un <i>Comment
-avez-vous fait?</i> avec un à-propos charmant. Il mourut sans que
-personne l'eût jamais soupçonné de se remémorer les chapitres
-les plus chauds de son roman avec la princesse Goritza, tant que
-duraient ces avalanches de niaiseries. A-t-on jamais songé aux services
-qu'un sentiment éteint peut rendre à la société, combien l'amour
-est sociable et utile? Ceci peut expliquer pourquoi, malgré
-ses gains constants, le chevalier restait l'enfant gâté de la ville, car
-il ne quittait jamais un salon sans emporter environ six livres de
-gain. Ses pertes, que d'ailleurs il faisait sonner haut, étaient fort
-rares. <ins id="cor_1" title="Tout">Tous</ins> ceux qui l'ont connu avouent qu'ils n'ont jamais rencontré
-nulle part, même dans le Musée égyptien de Turin, une
-si gentille momie. En aucun pays du monde le parasitisme ne revêtit
-de si gracieuses formes. Jamais l'égoïsme le plus concentré ne
-se montra ni plus officieux ni moins offensant que chez ce gentilhomme,
-il valait une amitié dévouée. Si quelqu'un venait prier monsieur
-de Valois de lui rendre un petit service qui l'eût dérangé, ce
-quelqu'un ne s'en allait pas de chez le bon chevalier sans être épris
-de lui, sans être surtout convaincu qu'il ne pouvait rien à l'affaire
-ou qu'il la gâterait en s'en mêlant.</p>
-
-<p>Pour expliquer la problématique existence du chevalier, l'historien
-à qui la Vérité, cette cruelle débauchée, met le poing sur la
-gorge, doit dire que dernièrement, après les tristes glorieuses journées
-de juillet, Alençon a su que la somme gagnée au jeu par monsieur
-de Valois allait par trimestre à cent cinquante écus environ,
-et que le spirituel chevalier avait eu le courage de s'envoyer à lui-même
-sa rente viagère, pour ne pas paraître sans ressources dans un
-pays où l'on aime le positif. Beaucoup de ses amis (il était mort,
-notez ce point!) ont contesté <i>mordicus</i> cette circonstance, l'ont
-traitée de fable en tenant le chevalier de Valois pour un respectable
-et digne gentilhomme que les libéraux calomniaient. Heureusement
-pour les fins joueurs, il se rencontre dans la galerie des gens qui
-les soutiennent. Honteux d'avoir à justifier un tort, ces admirateurs
-le nient intrépidement; ne les taxez pas d'entêtement, ces hommes
-ont le sentiment de leur dignité: les gouvernements leur donnent
-l'exemple de cette vertu qui consiste à enterrer nuitamment ses
-morts sans chanter le <i>Te Deum</i> de ses défaites. Si le chevalier
-<span class="pagenum">8</span>
-s'est permis ce trait de finesse, qui d'ailleurs lui aurait valu l'estime
-du chevalier de Grammont, un sourire du baron de F&oelig;neste, une
-poignée de main du marquis de Moncade, en était-il moins le convive
-aimable, l'homme spirituel, le joueur inaltérable, le ravissant
-conteur qui faisait les délices d'Alençon? En quoi d'ailleurs cette
-action, qui rentre dans les lois du libre arbitre, est-elle contraire
-aux m&oelig;urs élégantes d'un gentilhomme? Lorsque tant de gens sont
-obligés de servir des rentes viagères à autrui, quoi de plus naturel
-que d'en faire une, volontairement, à son meilleur ami? Mais Laïus
-est mort... Au bout d'une quinzaine d'années de ce train de vie, le
-chevalier avait amassé dix mille et quelques cents francs. A la rentrée
-des Bourbons, un de ses vieux amis, monsieur le marquis de
-Pombreton, ancien lieutenant dans les mousquetaires noirs, lui
-avait, disait-il, rendu douze cents pistoles qu'il lui avait prêtées pour
-émigrer. Cet événement fit sensation, il fut opposé plus tard aux plaisanteries
-inventées par <i>le Constitutionnel</i> sur la manière de payer
-ses dettes employée par quelques émigrés. Quand quelqu'un parlait
-de ce noble trait du marquis de Pombreton devant le chevalier, ce
-pauvre homme rougissait jusqu'à droite. Chacun se réjouit alors
-pour monsieur de Valois, qui allait consultant les gens d'argent sur
-la manière dont il devait employer ce débris de fortune. Se confiant
-aux destinées de la Restauration, il plaça son argent sur le Grand-Livre
-au moment où les rentes valaient 56 francs 25 centimes.
-Messieurs de Lenoncourt et de Navarreins, desquels il était connu,
-dit-il, lui firent obtenir une pension de cent écus sur la cassette du
-Roi, et lui envoyèrent la croix de Saint-Louis. Jamais on ne sut par
-quels moyens le vieux chevalier obtint ces deux consécrations solennelles
-de son titre et de sa qualité; mais il est certain que le
-brevet de la croix de Saint-Louis l'autorisait à prendre le grade de
-colonel en retraite, à raison de ses services dans les armées catholiques
-de l'Ouest. Outre sa fiction de rente viagère, de laquelle
-personne ne s'inquiéta plus, le chevalier eut donc authentiquement
-mille francs de revenu. Malgré cette amélioration, il ne changea
-rien à sa vie ni à ses manières; seulement le ruban rouge fit merveille
-sur son habit marron, et compléta pour ainsi dire la physionomie
-du gentilhomme. Dès 1802, le chevalier cachetait ses lettres
-d'un très-vieux cachet d'or, assez mal gravé, mais où les
-Castéran, les d'Esgrignon, les Troisville pouvaient voir qu'il portait
-<i>parti de France à la jumelle de gueules en barre, et
-<span class="pagenum">9</span>
-de gueules à cinq mâcles d'or aboutées en croix. L'écu entier
-sommé d'un chef de sable à la croix <ins id="cor_2" title="pallée">palée</ins> d'argent.
-Pour timbre, le casque de chevalier. Pour devise</i>: <span class="smcap">Valeo</span>.
-Avec ces nobles armes, il devait et pouvait monter dans tous les
-carrosses royaux du monde.</p>
-
-<p>Beaucoup de gens ont envié la douce existence de ce vieux garçon,
-pleine de parties de boston, de trictrac, de reversi, de <ins id="cor_3" title="wisk">whist</ins>
-et de piquet bien jouées, de dîners bien digérés, de prises de tabac
-humées avec grâce, de tranquilles promenades. Presque tout Alençon
-croyait cette vie exempte d'ambition et d'intérêts graves; mais
-aucun homme n'a une vie aussi simple que ses envieux la lui font.
-Vous découvrirez dans les villages les plus oubliés des mollusques
-humains, des rotifères en apparence morts, qui ont la passion des
-lépidoptères ou de la conchyliologie, et qui se donnent des maux
-infinis pour je ne sais quels papillons ou pour la <i>concha Veneris</i>.
-Non-seulement le chevalier avait ses coquillages, mais encore il
-nourrissait un ambitieux désir poursuivi avec une profondeur digne
-de Sixte-Quint: il voulait se marier avec une vieille fille riche,
-sans doute dans l'intention de s'en faire un marchepied pour aborder
-les sphères élevées de la cour. Là était le secret de sa royale
-tenue et de son séjour à Alençon.</p>
-
-<p>Un mercredi, de grand matin, vers le milieu du printemps de
-l'année 16, c'était sa façon de parler, au moment où le chevalier
-passait sa robe de chambre en vieux damas vert à fleurs, il entendit,
-malgré son coton dans l'oreille, le pas léger d'une jeune fille
-qui montait l'escalier. Bientôt trois coups furent discrètement frappés
-à sa porte; puis, sans attendre la réponse, une belle personne se
-coula chez le vieux garçon.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est toi, Suzanne? dit le chevalier de Valois sans discontinuer
-son opération commencée qui consistait à repasser la lame
-de son rasoir sur un cuir. Que viens-tu faire ici, cher petit bijou
-d'espièglerie?</p>
-
-<p>&mdash;Je viens vous dire une chose qui vous fera peut-être autant
-de plaisir que de peine.</p>
-
-<p>&mdash;S'agit-il de Césarine?</p>
-
-<p>&mdash;Je m'embarrasse bien de votre Césarine! dit-elle d'un air à la
-fois mutin, grave et insouciant.</p>
-
-<p>Cette charmante Suzanne, dont la comique aventure devait exercer
-une si grande influence sur la destinée des principaux personnages
-<span class="pagenum">10</span>
-de cette histoire, était une ouvrière de madame Lardot. Un
-mot sur la topographie de la maison. Les ateliers occupaient tout
-le rez-de-chaussée. La petite cour servait à étendre sur des cordes
-en crin les mouchoirs brodés, les collerettes, les canezous, les
-manchettes, les chemises à jabot, les cravates, les dentelles, les
-robes brodées, tout le linge fin des meilleures maisons de la ville.
-Le chevalier prétendait savoir, par le nombre de canezous de la
-femme du Receveur-Général, le menu de ses intrigues; car il se
-trouvait des chemises à jabot et des cravates en corrélation avec les
-canezous et les collerettes. Quoique pouvant tout deviner par cette
-espèce de tenue en partie double des rendez-vous de la ville, le chevalier
-ne commit jamais une indiscrétion, il ne dit jamais une épigramme
-susceptible de lui faire fermer une maison (et il avait de
-l'esprit!) Aussi prendrez-vous monsieur de Valois pour un homme
-d'une tenue supérieure, et dont les talents, comme ceux de beaucoup
-d'autres, se sont perdus dans un cercle étroit. Seulement, car il
-était homme enfin, le chevalier se permettait certaines &oelig;illades incisives
-qui faisaient trembler les femmes; néanmoins toutes l'aimèrent
-après avoir reconnu combien était profonde sa discrétion,
-combien il avait de sympathie pour les jolies faiblesses. La
-première ouvrière, le factotum de madame Lardot, vieille fille de
-quarante-cinq ans, laide à faire peur, demeurait porte à porte avec
-le chevalier. Au-dessus d'eux, il n'y avait plus que des mansardes
-où se séchait le linge en hiver. Chaque appartement se composait,
-comme celui du chevalier, de deux chambres éclairées, l'une sur la
-rue, l'autre sur la cour. Au-dessous du chevalier, demeurait un vieux
-paralytique, le grand-père de madame Lardot, un ancien corsaire
-nommé Grévin, qui avait servi sous l'amiral Simeuse dans les Indes,
-et qui était sourd. Quant à madame Lardot, qui occupait l'autre logement
-du premier étage, elle avait un si grand faible pour les gens de
-condition, qu'elle pouvait passer pour aveugle à l'endroit du chevalier.
-Pour elle, monsieur de Valois était un monarque absolu qui faisait
-tout bien. Une de ses ouvrières aurait-elle été coupable d'un bonheur
-attribué au chevalier, elle eût dit:&mdash;<i>Il est si aimable!</i>
-Ainsi, quoique cette maison fût de verre, comme toutes les maisons
-de province, relativement à monsieur de Valois elle était discrète
-comme une caverne de voleurs. Confident né des petites intrigues
-de l'atelier, le chevalier ne passait jamais devant la porte,
-qui la plupart du temps restait ouverte, sans donner quelque chose
-<span class="pagenum">11</span>
-à ses petites chattes: du chocolat, des bonbons, des rubans, des
-dentelles, une croix d'or, toutes sortes de mièvreries dont raffolent
-les grisettes. Aussi le bon chevalier était-il adoré de ces petites
-filles. Les femmes ont un instinct qui leur fait deviner les hommes
-qui les aiment par cela seulement qu'elles portent une jupe, qui
-sont heureux d'être près d'elles, et qui ne pensent jamais à demander
-sottement l'intérêt de leur galanterie. Les femmes ont sous ce
-rapport le flair du chien, qui dans une compagnie va droit à l'homme
-pour qui les bêtes sont sacrées. Le pauvre chevalier de Valois
-conservait, de sa première vie, le besoin de protection galante qui
-distinguait autrefois le grand seigneur. Toujours fidèle au système
-de la petite maison, il aimait à enrichir les femmes, les seuls êtres
-qui sachent bien recevoir parce qu'ils peuvent toujours rendre.
-N'est-il pas extraordinaire que, par un temps où les écoliers cherchent,
-au sortir du collége, à dénicher un symbole ou à trier des
-mythes, personne n'ait encore expliqué les filles du dix-huitième
-siècle? N'était-ce pas le tournoi du quinzième siècle? En 1550,
-les chevaliers se battaient pour les dames; en 1750, ils montraient
-leurs maîtresses à Longchamps; aujourd'hui, ils font courir leurs
-chevaux; à toutes les époques, le gentilhomme a tâché de se créer
-une façon de vivre qui ne fût qu'à lui. Les souliers à la poulaine
-du quatorzième siècle étaient les talons rouges du dix-huitième, et
-le luxe des maîtresses était en 1750 une ostentation semblable à
-celle des sentiments de la Chevalerie-Errante. Mais le chevalier ne
-pouvait plus se ruiner pour une maîtresse! Au lieu de bonbons enveloppés
-de billets de caisse, il offrait galamment un sac de pures
-croquignoles. Disons-le à la gloire d'Alençon, ces croquignoles
-étaient acceptées plus joyeusement que la Duthé ne reçut jadis une
-toilette en vermeil ou quelque équipage du comte d'Artois. Toutes
-ces grisettes avaient compris la majesté déchue du chevalier de
-Valois, et lui gardaient un profond secret sur leurs familiarités intérieures.
-Les questionnait-on en ville dans quelques maisons sur
-le chevalier de Valois, elles parlaient gravement du gentilhomme,
-elles le vieillissaient; il devenait un respectable monsieur de qui la
-vie était une fleur de sainteté; mais, au logis, elles lui auraient
-monté sur les épaules comme des perroquets. Il aimait à savoir les
-secrets que découvrent les blanchisseuses au sein des ménages,
-elles venaient donc le matin lui raconter les cancans d'Alençon; il
-les <ins id="cor_4" title="appellait">appelait</ins> ses gazettes en cotillon, ses feuilletons vivants; jamais
-<span class="pagenum">12</span>
-monsieur de Sartines n'eut d'espions si intelligents, ni moins chers,
-et qui eussent conservé autant d'honneur en déployant autant de
-friponnerie dans l'esprit. Notez que, pendant son déjeuner, le chevalier
-s'amusait comme un bienheureux.</p>
-
-<p>Suzanne, une de ses favorites, spirituelle, ambitieuse, avait
-en elle l'étoffe d'une Sophie Arnould, elle était d'ailleurs belle
-comme la plus belle courtisane que jamais Titien ait conviée à poser
-sur un velours noir pour aider son pinceau à faire une Vénus;
-mais sa figure, quoique fine dans le tour des yeux et du front,
-péchait en bas par des contours communs. C'était la beauté
-normande, fraîche, éclatante, rebondie, la chair de Rubens
-qu'il faudrait marier avec les muscles de l'Hercule-Farnèse,
-et non la Vénus de Médicis, cette gracieuse femme d'Apollon.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, mon enfant, conte-moi ta petite ou ta grosse aventure.</p>
-
-<p>Ce qui, de Paris à Pékin, aurait fait remarquer le chevalier,
-était la douce paternité de ses manières avec ces grisettes; elles lui
-rappelaient les filles d'autrefois, ces illustres reines d'Opéra, dont
-la célébrité fut européenne pendant un bon tiers du dix-huitième
-siècle. Il est certain que le gentilhomme qui a vécu jadis avec cette
-nation féminine oubliée comme toutes les grandes choses, comme
-les Jésuites et les Flibustiers, comme les Abbés et les Traitants, a
-conquis une irrésistible bonhomie, une facilité gracieuse, un laissez-aller
-dénué d'égoïsme, tout l'incognito de Jupiter chez Alcmène,
-du roi qui se fait la dupe de tout, qui jette à tous les diables la supériorité
-de ses foudres, et veut manger son Olympe en folies, en petits
-soupers, en profusions féminines, loin de Junon surtout. Malgré sa
-robe de vieux damas vert, malgré la nudité de la chambre où il
-recevait, et où il y avait à terre une méchante tapisserie en guise
-de tapis, de vieux fauteuils crasseux, où les murs tendus d'un papier
-d'auberge offraient ici les profils de Louis XVI et des membres
-de sa famille tracés dans un saule pleureur, là le sublime testament
-imprimé en façon d'urne, enfin toutes les sentimentalités inventées
-par le royalisme sous la Terreur; malgré ses ruines, le chevalier se
-faisant la barbe devant une vieille toilette ornée de méchantes dentelles
-respirait le dix-huitième siècle!... Toutes les grâces libertines
-de sa jeunesse reparaissaient, il semblait riche de trois cent mille livres
-de dettes et avoir son vis-à-vis à la porte. Il était aussi grand
-que Berthier communiquant, pendant la déroute de Moscou, des
-ordres aux bataillons d'une armée qui n'existait plus.</p>
-
-<p><span class="pagenum">13</span>
-&mdash;Monsieur le chevalier, dit drôlement Suzanne, il me semble
-que je n'ai rien à vous raconter, vous n'avez qu'à voir.</p>
-
-<p>Et Suzanne se posa de profil, de manière à faire à ses paroles
-un commentaire d'avocat. Le chevalier, qui, croyez-le bien, était
-un fin compère, abaissa, tout en tenant le rasoir oblique à son cou,
-son &oelig;il droit sur la grisette, et feignit de comprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, bien, mon petit chou, nous allons causer tout à l'heure.
-Mais tu prends l'avance, il me semble.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur le chevalier, dois-je attendre que ma mère
-me batte, que madame Lardot me chasse? Si je ne m'en vais pas
-promptement à Paris, jamais je ne pourrai me marier ici, où les
-hommes sont si ridicules.</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, que veux-tu, la société change, les femmes ne
-sont pas moins victimes que la noblesse de l'épouvantable désordre
-qui se prépare. Après les bouleversements politiques viennent les
-bouleversements dans les m&oelig;urs. Hélas! la femme n'existera bientôt
-plus (il ôta son coton pour s'arranger les oreilles); elle perdra
-beaucoup en se lançant dans le sentiment; elle se tordra les nerfs,
-et n'aura plus ce bon petit plaisir de notre temps, désiré sans honte,
-accepté sans façon, et où l'on n'employait les vapeurs que (il nettoya
-ses petites têtes de nègre) comme un moyen d'arriver à ses
-fins; elles en feront une maladie qui se terminera par des infusions
-de feuilles d'oranger (il se mit à rire). Enfin le mariage deviendra
-quelque chose (il prit ses pinces pour s'épiler) de fort ennuyeux,
-et il était si gai de mon temps! Les règnes de Louis XIV
-et de Louis XV, retiens ceci, mon enfant, ont été les adieux des
-plus belles m&oelig;urs du monde.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur le chevalier, dit la grisette, il s'agit des
-m&oelig;urs et de l'honneur de votre petite Suzanne, et j'espère que
-vous ne l'abandonnerez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Comment donc! s'écria le chevalier en achevant sa coiffure,
-j'aimerais mieux perdre mon nom!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit Suzanne.</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez-moi, petite masque, dit le chevalier en s'étalant sur
-une grande bergère qui se nommait jadis <i>une duchesse</i> et que
-madame Lardot avait fini par trouver pour lui.</p>
-
-<p>Il attira la magnifique Suzanne en lui prenant les jambes entre ses
-genoux. La belle fille se laissa faire, elle si hautaine dans la rue, elle
-qui vingt fois avait refusé la fortune que lui offraient quelques hommes
-<span class="pagenum">14</span>
-d'Alençon autant par honneur que par dédain de leur mesquinerie.
-Suzanne tendit alors son prétendu péché si audacieusement
-au chevalier, que ce vieux pécheur, qui avait sondé bien d'autres
-mystères dans des existences bien autrement astucieuses, eut toisé
-l'affaire d'un seul coup d'&oelig;il. Il savait bien qu'aucune fille ne se
-joue d'un déshonneur réel; mais il dédaigna de renverser l'échafaudage
-de ce joli mensonge en y touchant.</p>
-
-<p>&mdash;Nous nous calomnions, lui dit le chevalier en souriant avec
-une inimitable finesse, nous sommes sage comme la belle fille
-dont nous portons le nom; nous pouvons nous marier sans crainte,
-mais nous ne voulons pas végéter ici, nous avons soif de Paris, où
-les charmantes créatures deviennent riches quand elles sont spirituelles,
-et nous ne sommes pas sotte. Nous voulons donc aller voir
-si la capitale des plaisirs nous a réservé de jeunes chevaliers de
-Valois, un carrosse, des diamants, une loge à l'Opéra. Les Russes,
-les Anglais, les Autrichiens ont apporté des millions sur lesquels
-maman nous a assigné une dot en nous faisant belle. Enfin nous
-avons du patriotisme, nous voulons aider la France à reprendre
-son argent dans la poche de ces messieurs. Hé! hé! cher petit mouton
-du diable, tout ceci n'est pas mal. Le monde où tu vis criera
-peut-être un peu, mais le succès justifiera tout. Ce qui est très-mal,
-mon enfant, c'est d'être sans argent, et voilà notre maladie
-à tous deux. Comme nous avons beaucoup d'esprit, nous avons
-imaginé de tirer parti de notre joli petit honneur en attrapant un
-vieux garçon; mais ce vieux garçon, mon c&oelig;ur, connaît l'alpha et
-l'oméga des ruses féminines, ce qui veut dire que tu mettrais plus
-facilement un grain de sel sur la queue d'un moineau que de me
-faire croire que je suis pour quelque chose dans ton affaire. Va à
-Paris, ma petite, vas-y aux dépens de la vanité d'un célibataire,
-je ne t'en empêcherai pas, je t'y aiderai, car le vieux garçon, Suzanne,
-est le coffre-fort naturel d'une jeune fille. Mais ne me fourre
-pas là-dedans. Écoute, ma reine, toi qui comprends si bien la vie,
-tu me ferais beaucoup de tort et beaucoup de peine: du tort? tu
-pourrais empêcher mon mariage dans un pays où l'on tient aux
-m&oelig;urs; beaucoup de peine? en effet, tu serais dans l'embarras,
-ce que je nie, finaude! tu sais mon chou, que je n'ai plus rien, je
-suis gueux comme un rat d'église. Ah! si j'épousais mademoiselle
-Cormon, si je redevenais riche, certes je te préférerais à Césarine.
-Tu m'as toujours semblé fine comme l'or à dorer du plomb, et tu es
-<span class="pagenum">15</span>
-faite pour être l'amour d'un grand seigneur. Je te crois tant d'esprit,
-que le tour que tu me joues là ne me surprend pas du tout,
-je l'attendais. Pour une fille, mais c'est jeter le fourreau de son
-épée. Pour agir ainsi, mon ange, il faut des idées supérieures.
-Aussi as-tu mon estime!</p>
-
-<p>Et il lui donna sur la joue la confirmation à la manière des
-évêques.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur le chevalier, je vous assure que vous vous
-trompez, et que...</p>
-
-<p>Elle rougit sans oser continuer, le chevalier avait, par un seul
-regard, deviné, pénétré tout son plan.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je t'entends, tu veux que je te croie! Eh! bien, je te
-crois. Mais suis mon conseil, va chez monsieur du Bousquier. Ne
-portes-tu pas le linge chez monsieur du Bousquier depuis cinq à
-six mois? Eh! bien, je ne te demande pas ce qui se passe entre
-vous; mais je le connais, il a de l'amour-propre, il est vieux garçon,
-il est très-riche, il a deux mille cinq cents livres de rente et
-n'en dépense pas huit cents. Si tu es aussi spirituelle que je le suppose,
-tu verras Paris à ses frais. Va, ma petite biche, va l'entortiller,
-surtout sois déliée comme une soie, et à chaque parole, fais un
-double tour et un n&oelig;ud; il est homme à redouter le scandale, et
-s'il t'a donné lieu de le mettre sur la sellette... enfin, tu comprends,
-menace-le de t'adresser aux dames du bureau de charité. D'ailleurs
-il est ambitieux. Eh! bien, un homme doit arriver à tout par
-sa femme. N'es-tu donc pas assez belle, assez spirituelle pour faire
-la fortune de ton mari? Hé! malepeste, tu peux rompre en visière
-à une femme de la cour.</p>
-
-<p>Suzanne, illuminée par les derniers mots du chevalier, grillait
-d'envie de courir chez du Bousquier. Pour ne pas sortir trop brusquement,
-elle questionna le chevalier sur Paris, en l'aidant à s'habiller.
-Le chevalier devina l'effet de ses instructions, et favorisa la
-sortie de Suzanne en la priant de dire à Césarine de lui monter le
-chocolat que lui faisait madame Lardot tous les matins. Suzanne
-s'esquiva pour se rendre chez sa victime, dont voici la biographie.</p>
-
-<p>Issu d'une vieille famille d'Alençon, du Bousquier tenait le milieu
-entre le bourgeois et le hobereau. Son père avait exercé les
-fonctions judiciaires de Lieutenant-Criminel. Se trouvant sans ressources
-après la mort de son père, du Bousquier, comme tous
-les gens ruinés de la province, était allé chercher fortune à
-<span class="pagenum">16</span>
-Paris. Au commencement de la Révolution, il s'était mis dans les
-affaires. En dépit des républicains qui sont tous à cheval sur la
-probité révolutionnaire, les affaires de ce temps-là n'étaient pas
-claires. Un espion politique, un agioteur, un munitionnaire, un
-homme qui faisait confisquer, d'accord avec le Syndic de la Commune,
-des biens d'émigrés pour les acheter et les revendre; un ministre
-et un général étaient tous également dans les affaires. De 1793
-à 1799, du Bousquier fut entrepreneur des vivres des armées françaises.
-Il eut alors un magnifique hôtel, il fut un des matadors de
-la finance, il fit des affaires de compte à demi avec Ouvrard, tint
-maison ouverte, et mena la vie scandaleuse du temps, une vie de
-Cincinnatus à sacs de blé récolté sans peine, à rations volées, à petites
-maisons pleines de maîtresses, et où se donnaient de belles
-fêtes aux Directeurs de la République. Le citoyen du Bousquier fut
-l'un des familiers de Barras, il fut au mieux avec Fouché, très-bien
-avec Bernadotte, et crut devenir ministre en se jetant à corps
-perdu dans le parti qui joua secrètement contre Bonaparte jusqu'à
-Marengo. Il s'en fallut de la charge de Kellermann et de la mort de
-Desaix que du Bousquier ne fût un grand homme d'État. Il était l'un
-des employés supérieurs du gouvernement inédit que le bonheur de
-Napoléon fit rentrer dans les coulisses de 1793 (voyez <i>Une ténébreuse
-Affaire</i>). La victoire opiniâtrement surprise à Marengo
-fut la défaite de ce parti, qui avait des proclamations tout imprimées
-pour revenir au système de la Montagne, au cas où le premier
-Consul aurait succombé. Dans la conviction où il était de l'impossibilité
-d'un triomphe, du Bousquier joua la majeure partie de
-sa fortune à la baisse, et conserva deux courriers sur le champ de
-bataille: le premier partit au moment où Mélas était victorieux;
-mais dans la nuit, à quatre heures de distance, le second vint proclamer
-la défaite des Autrichiens. Du Bousquier maudit Kellermann
-et Desaix, il n'osa pas maudire le premier Consul qui lui
-devait des millions. Cette alternative de millions à gagner et de
-ruine réelle priva le fournisseur de toutes ses facultés, il devint
-imbécile pendant plusieurs jours, il avait abusé de la vie par tant
-d'excès que ce coup de foudre le trouva sans force. La liquidation
-de ses créances sur l'État lui permettait de garder quelques espérances;
-mais, malgré ses présents corrupteurs, il rencontra la haine
-de Napoléon contre les fournisseurs qui avaient joué sur sa défaite.
-M. de Fermon, si plaisamment nommé <i>Fermons la caisse</i>, laissa
-<span class="pagenum">17</span>
-du Bousquier sans un sou. L'immoralité de sa vie privée, ses liaisons
-avec Barras et Bernadotte déplurent au premier Consul encore
-plus que son jeu de Bourse; il le raya de la liste des Receveurs-Généraux
-où, par un reste de crédit, il s'était fait porter pour Alençon.
-De son opulence, du Bousquier conserva douze cents francs de rente
-viagère inscrite au Grand-Livre, un pur placement de caprice qui le
-sauva de la misère. Ignorant le résultat de la liquidation, ses créanciers
-ne lui laissèrent que mille francs de rente consolidés; mais ils
-furent tous payés par la vente des propriétés, par les recouvrements
-et par l'hôtel de Beauséant que possédait du Bousquier. Ainsi le spéculateur,
-après avoir frisé la faillite, garda son nom tout entier.
-Un homme ruiné par le premier Consul, et précédé par la réputation
-colossale que lui avaient faite ses relations avec les chefs des
-gouvernements passés, son train de vie, son règne passager, intéressa
-la ville d'Alençon où dominait secrètement le royalisme. Du
-Bousquier furieux contre Bonaparte, racontant les misères du premier
-Consul, les débordements de Joséphine et les anecdotes secrètes
-de dix ans de révolution, fut très-bien accueilli. Vers ce
-temps, quoiqu'il fût bien et dûment quadragénaire, du Bousquier
-se produisit comme un garçon de trente-six ans, de moyenne
-taille, gras comme un fournisseur, faisant parade de ses mollets de
-procureur égrillard, à physionomie fortement marquée, ayant le
-nez aplati mais à naseaux garnis de poils; des yeux noirs à sourcils
-fournis et d'où sortait un regard fin comme celui de monsieur
-de Talleyrand, mais un peu éteint; il gardait les nageoires républicaines,
-et portait fort longs ses cheveux bruns. Ses mains, enrichies
-de petits bouquets de poils à chaque phalange, offraient la
-preuve d'une riche musculature par de grosses veines bleues, saillantes.
-Enfin, il avait le poitrail de l'Hercule-Farnèse, et des épaules
-à soutenir la rente. On ne voit aujourd'hui de ces sortes d'épaules
-qu'à Tortoni. Ce luxe de vie masculine était admirablement peint
-par un mot en usage pendant le dernier siècle, et qui se comprend
-à peine aujourd'hui: dans le style galant de l'autre époque, du
-Bousquier eût passé pour un vrai <i>payeur d'arrérages</i>. Mais,
-comme chez le chevalier de Valois, il se rencontrait chez du Bousquier
-des symptômes qui contrastaient avec l'aspect général de la
-personne. Ainsi, l'ancien fournisseur n'avait pas la voix de ses
-muscles, non que sa voix fût ce petit filet maigre qui sort quelquefois
-de la bouche de ces phoques à deux pieds; c'était au contraire
-<span class="pagenum">18</span>
-une voix forte mais étouffée, de laquelle on ne peut donner
-une idée qu'en la comparant au bruit que fait une scie dans un bois
-tendre et mouillé; enfin, la voix d'un spéculateur éreinté.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img class="bord" src="images/img-02.jpg" alt="" title="" width="500" height="775" />
- <span class="link"><a href="images/imx-02.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span>
- <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p>
- <p class="caption2">DU BOUSQUIER.</p>
- <p class="caption3">Il avait conservé le costume à la mode au temps de sa gloire.</p>
- <p class="caption4">(LA VIEILLE FILLE.)</p>
-</div>
-
-<p>Du Bousquier avait conservé le costume à la mode au temps de
-sa gloire: les bottes à revers, les bas de soie blancs, la culotte
-courte en drap côtelé de couleur cannelle, le gilet à la Robespierre
-et l'habit bleu. Malgré les titres que la haine du premier Consul lui
-donnait auprès des sommités royalistes de la province, monsieur du
-Bousquier ne fut point reçu dans les sept ou huit familles qui composaient
-le faubourg Saint-Germain d'Alençon, et où allait le chevalier
-de Valois. Il avait tenté tout d'abord d'épouser mademoiselle
-Armande de Gordes, fille noble sans fortune, mais de qui du Bousquier
-comptait tirer un grand parti pour ses projets ultérieurs, car
-il rêvait une brillante revanche. Il essuya un refus. Il se consola
-par les dédommagements que lui offrirent une dizaine de familles
-riches qui avaient autrefois fabriqué le point d'Alençon, qui possédaient
-des herbages ou des b&oelig;ufs, qui faisaient en gros le commerce
-des toiles, et où le hasard pouvait lui livrer un bon parti. Le
-vieux garçon avait en effet concentré ses espérances dans la perspective
-d'un heureux mariage, que ses diverses capacités semblaient
-d'ailleurs lui promettre; car il ne manquait pas d'une certaine
-habileté financière que beaucoup de personnes mettaient à profit.
-Semblable au joueur ruiné qui dirige les néophytes, il indiquait les
-spéculations, il en déduisait bien les moyens, les chances et la conduite.
-Il passait pour être un bon administrateur, il fut souvent
-question de le nommer maire d'Alençon; mais le souvenir de ses
-tripotages dans les gouvernements républicains lui nuisirent, il ne
-fut jamais reçu à la Préfecture. Tous les gouvernements qui se succédèrent,
-même celui des Cent-Jours, se refusèrent à le nommer
-maire d'Alençon, place qu'il ambitionnait, et qui, s'il l'avait obtenue,
-aurait fait conclure son mariage avec une vieille fille sur laquelle
-il avait fini par porter ses vues. Son aversion du gouvernement
-impérial l'avait d'abord jeté dans le parti royaliste où il resta
-malgré les injures qu'il y recevait; mais quand, à la première rentrée
-des Bourbons, l'exclusion fut maintenue à la Préfecture contre
-lui, ce dernier refus lui inspira contre les Bourbons une haine
-aussi profonde que secrète, car il demeura patiemment fidèle à ses
-opinions. Il devint le chef du parti libéral d'Alençon, le directeur
-invisible des élections, et fit un mal prodigieux à la Restauration
-<span class="pagenum">19</span>
-par l'habileté de ses man&oelig;uvres sourdes et par la perfidie de ses
-menées. Du Bousquier, comme tous ceux qui ne peuvent plus vivre
-que par la tête, portait dans ses sentiments haineux la tranquillité
-d'un ruisseau faible en apparence, mais intarissable; sa haine
-était comme celle du nègre, si paisible, si patiente, qu'elle trompait
-l'ennemi. Sa vengeance, couvée pendant quinze années, ne fut
-rassasiée par aucune victoire, pas même par le triomphe des journées
-de juillet 1830.</p>
-
-<p>Ce n'était pas sans intention que le chevalier de Valois envoyait
-Suzanne chez du Bousquier. Le libéral et le royaliste s'étaient mutuellement
-devinés malgré la savante dissimulation avec laquelle ils
-cachaient leur commune espérance à toute la ville. Ces deux vieux
-garçons étaient rivaux. Chacun d'eux avait formé le plan d'épouser
-cette demoiselle Cormon de qui monsieur de Valois venait de parler
-à Suzanne. Tous deux blottis dans leur idée, caparaçonnés d'indifférence,
-attendaient le moment où quelque hasard leur livrerait
-cette vieille fille. Ainsi, quand même ces deux célibataires n'auraient
-pas été séparés par toute la distance que mettaient entre eux
-les systèmes desquels ils offraient une vivante expression, leur rivalité
-en eût encore fait deux ennemis. Les époques déteignent sur
-les hommes qui les traversent. Ces deux personnages prouvaient la
-vérité de cet axiome par l'opposition des teintes historiques empreintes
-dans leurs physionomies, dans leurs discours, leurs idées, leurs
-costumes. L'un, abrupte, énergique, à manières larges et saccadées,
-à parole brève et rude, noir de ton, de chevelure, de regard,
-terrible en apparence, impuissant en réalité comme une insurrection,
-représentait bien la République. L'autre, doux et poli, élégant,
-soigné, atteignant à son but par les lents mais infaillibles
-moyens de la diplomatie, fidèle au goût, était une image de l'ancienne
-courtisanerie. Ces deux ennemis se rencontraient presque
-tous les soirs sur le même terrain. La guerre était courtoise et bénigne
-chez le chevalier, mais du Bousquier y mettait moins de
-formes, tout en gardant les convenances voulues par la société, car
-il ne voulait pas se faire chasser de la place. Eux seuls, ils se comprenaient
-bien. Malgré la finesse d'observation que les gens de province
-portent sur les petits intérêts au centre desquels ils vivent,
-personne ne se doutait de la rivalité de ces deux hommes. Monsieur
-le chevalier de Valois occupait une assiette supérieure, il n'avait
-jamais demandé la main de mademoiselle Cormon; tandis que du
-<span class="pagenum">20</span>
-Bousquier, qui s'était mis sur les rangs après son échec dans la
-maison de Gordes, avait été refusé. Mais le chevalier supposait encore
-de grandes chances à son rival pour lui porter un coup de
-Jarnac si profondément enfoncé avec une lame trempée et préparée
-comme l'était Suzanne. Le chevalier avait jeté la sonde dans les eaux
-de du Bousquier; et, comme on va le voir, il ne s'était trompé
-dans aucune de ses conjectures.</p>
-
-<p>Suzanne trotta de la rue du Cours par la rue de la Porte de Séez
-et la rue du Bercail, jusqu'à la rue du Cygne, où depuis cinq ans
-du Bousquier avait acheté une petite maison de province, bâtie en
-chaussins gris, qui sont comme les moellons du granit normand ou
-du schiste breton. L'ancien fournisseur s'était établi plus comfortablement
-que qui que ce fût en ville, car il avait conservé quelques
-meubles du temps de sa splendeur; mais les m&oelig;urs de la province
-avaient insensiblement effacé les rayons du Sardanapale tombé. Les
-vestiges de son ancien luxe faisaient dans sa maison l'effet d'un lustre
-dans une grange, car il n'y avait plus cette harmonie, lien de toute
-&oelig;uvre humaine ou divine. Sur une belle commode se trouvait un pot
-à l'eau à couvercle, comme il ne s'en voit qu'aux approches de la
-Bretagne. Si quelque beau tapis s'étendait dans sa chambre, les rideaux
-de croisée montraient les rosaces d'un ignoble calicot imprimé.
-La cheminée en pierre mal peinte jurait avec une belle pendule déshonorée
-par le voisinage de misérables chandeliers. L'escalier, par où
-tout le monde montait sans s'essuyer les pieds, n'était pas mis en
-couleur. Enfin, les portes mal réchampies par un peintre du pays effarouchaient
-l'&oelig;il par des tons criards. Comme le temps que représentait
-du Bousquier, cette maison offrait un amas confus de saletés et
-de magnifiques choses. Du Bousquier pouvait être considéré comme
-un homme à l'aise, il menait la vie parasite du chevalier; et celui-là
-sera toujours riche qui ne dépense pas son revenu. Il avait pour
-tout domestique une espèce de Jocrisse, garçon du pays, assez
-niais, façonné lentement aux exigences de du Bousquier qui lui
-avait appris, comme à un orang-outang, à frotter les appartements,
-essuyer les meubles, cirer les bottes, brosser les habits, venir le
-chercher le soir avec la lanterne quand le temps était couvert, avec
-des sabots quand il pleuvait. Comme certains êtres, ce garçon n'avait
-d'étoffe que pour un vice, il était gourmand. Souvent, lorsqu'il
-se donnait des dîners d'apparat, du Bousquier lui faisait quitter sa
-veste de cotonnade bleue carrée à poches ballottantes sur les reins
-<span class="pagenum">21</span>
-et toujours grosses d'un mouchoir, d'un eustache, d'un fruit ou
-d'un casse-museau, il lui faisait endosser un habillement d'ordonnance,
-et l'emmenait pour servir. René s'empiffrait alors avec les
-domestiques. Cette obligation que du Bousquier avait tournée en
-récompense lui valait la plus absolue discrétion de son domestique
-breton.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voilà par ici, mademoiselle, dit René à Suzanne en la
-voyant entrer; c'est pas votre jour, nous n'avons point de linge à
-donner à madame Lardot.</p>
-
-<p>&mdash;Grosse bête, dit Suzanne en riant.</p>
-
-<p>La jolie fille monta, laissant René achever une écuellée de galette
-de sarrasin cuite dans du lait. Du Bousquier se trouvait encore au
-lit, occupé à paresser, à remâcher les plans que lui suggérait son
-ambition, car il ne pouvait plus être qu'ambitieux, comme tous les
-hommes qui ont trop pressé l'orange du plaisir. L'ambition et le
-jeu sont inépuisables. Aussi, chez un homme bien organisé, les
-passions qui procèdent du cerveau survivront-elles toujours aux
-passions émanées du c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Me voilà, dit <ins id="cor_5" title="Susanne">Suzanne</ins> en s'asseyant sur le lit en en faisant
-crier les rideaux sur les tringles par un mouvement de brusquerie
-despotique.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Quesaco</i>, ma charmante? dit le vieux garçon en se mettant
-sur son séant.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit gravement Suzanne, vous devez être étonné de
-me voir venir ainsi, mais je me trouve dans des circonstances qui
-m'obligent à ne pas m'inquiéter du qu'en dira-t-on.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ça! fit du Bousquier en se croisant
-les bras.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ne me comprenez-vous pas? dit Suzanne. Je sais, reprit-elle
-en faisant une gentille petite moue, combien il est ridicule
-à une pauvre fille de venir tracasser un garçon pour ce que vous
-regardez comme des misères. Mais si vous me connaissiez bien,
-monsieur, si vous saviez tout ce dont je suis capable pour l'homme
-qui s'attacherait à moi, autant que je m'attacherais à vous, vous
-n'auriez jamais à vous repentir de m'avoir épousée. Ce n'est pas
-ici, par exemple, que je pourrais vous être utile à grand'chose;
-mais si nous allions à Paris, vous verriez où je conduirais un
-homme d'esprit et de moyens comme vous, dans un moment où
-l'on refait le gouvernement de fond en comble, et où les étrangers
-<span class="pagenum">22</span>
-sont les maîtres. Enfin, entre nous soit dit, ce dont il est question,
-est-ce un malheur? n'est-ce pas un bonheur que vous payeriez cher
-un jour? A qui vous intéresserez-vous, pour qui travaillerez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi, donc! s'écria brutalement du Bousquier.</p>
-
-<p>&mdash;Vieux monstre, vous ne serez jamais père! dit Suzanne en
-donnant à sa phrase l'accent d'une malédiction prophétique.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, pas de bêtises, Suzanne, reprit du Bousquier, je crois
-que je rêve encore.</p>
-
-<p>&mdash;Mais quelle réalité vous faut-il donc? s'écria Suzanne en se
-levant.</p>
-
-<p>Du Bousquier frotta son bonnet de coton sur sa tête par un mouvement
-de rotation d'une énergie brouillonne qui indiquait une prodigieuse
-fermentation dans ses idées.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il le croit, se dit Suzanne à elle-même, et il en est flatté.
-Mon Dieu, comme il est facile de les attraper, ces hommes!</p>
-
-<p>&mdash;Suzanne, que diable veux-tu que je fasse? il est si extraordinaire....
-Moi qui croyais... Le fait est que... mais non, non, cela
-ne se peut pas...</p>
-
-<p>&mdash;Comment, vous ne pouvez pas m'épouser?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pour ça, non! J'ai des engagements.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce avec mademoiselle de Gordes ou avec mademoiselle
-Cormon, qui, toutes les deux, vous ont déjà refusé? Écoutez,
-monsieur du Bousquier, mon honneur n'a pas besoin de gendarmes
-pour vous traîner à la Mairie. Je ne manquerai point de maris, et
-ne veux point d'un homme qui ne sait pas apprécier ce que je
-vaux. Un jour vous pourrez vous repentir de la manière dont vous
-vous conduisez, parce que rien au monde, ni or, ni argent, ne me
-fera vous rendre votre bien, si vous refusez de le prendre aujourd'hui.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Suzanne, es-tu sûre?...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur! fit la grisette en se drapant dans sa vertu,
-pour qui me prenez-vous? Je ne vous rappelle point les paroles que
-vous m'avez données, et qui ont perdu une pauvre fille dont le seul
-défaut est d'avoir autant d'ambition que d'amour.</p>
-
-<p>Du Bousquier était livré à mille sentiments contraires, à la joie,
-à la défiance, au calcul. Il avait résolu depuis longtemps d'épouser
-mademoiselle Cormon, car la charte, sur laquelle il venait de
-ruminer, offrait à son ambition la magnifique voie politique de la
-<span class="pagenum">23</span>
-députation. Or, son mariage avec la vieille fille devait le poser si
-haut dans la ville qu'il y acquerrait une grande influence. Aussi l'orage
-soulevé par la malicieuse Suzanne le plongea-t-il dans un violent
-embarras. Sans cette secrète espérance, il aurait épousé Suzanne
-sans même y réfléchir. Il se serait placé franchement à la tête du
-parti libéral d'Alençon. Après un pareil mariage, il renonçait à la
-première société pour retomber dans la classe bourgeoise des négociants,
-des riches fabricants, des herbagers qui certainement le porteraient
-en triomphe comme leur candidat. Du Bousquier prévoyait
-déjà le Côté Gauche. Cette délibération solennelle, il ne la cachait
-pas, il se passait la main sur la tête, et se tortillait les cheveux, car
-le bonnet était tombé. Comme toutes les personnes qui dépassent
-leur but et trouvent mieux que ce qu'elles espéraient, Suzanne restait
-ébahie. Pour cacher son étonnement, elle prit la pose mélancolique
-d'une fille abusée devant son séducteur; mais elle riait intérieurement
-comme une grisette en partie fine.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère enfant, je ne donne pas dans de semblables <i>godans</i>,
-<span class="cs7">MOI</span>!</p>
-
-<p>Telle fut la phrase brève par laquelle se termina la délibération
-de l'ancien fournisseur. Du Bousquier se faisait gloire d'appartenir
-à cette école de philosophes cyniques qui ne veulent pas être <i>attrapés</i>
-par les femmes, et qui les mettent toutes dans une même
-classe <i>suspecte</i>. Ces esprits forts, qui sont généralement des hommes
-faibles, ont un catéchisme à l'usage des femmes. Pour eux,
-toutes, depuis la reine de France jusqu'à la modiste, sont essentiellement
-libertines, coquines, assassines, voire même un peu friponnes,
-foncièrement menteuses, et incapables de penser à autre
-chose qu'à des bagatelles. Pour eux, les femmes sont des bayadères
-malfaisantes qu'il faut laisser danser, chanter et rire; ils ne voient
-en elles rien de saint, ni de grand; pour eux ce n'est pas la poésie
-des sens, mais la sensualité grossière. Ils ressemblent à des gourmands
-qui prendraient la cuisine pour la salle à manger. Dans cette
-jurisprudence, si la femme n'est pas constamment tyrannisée, elle
-réduit l'homme à la condition d'esclave. Sous ce rapport, du Bousquier
-était encore la contre-partie du chevalier de Valois. En disant
-sa phrase, il jeta son bonnet au pied de son lit, comme eût fait le
-pape Grégoire du cierge qu'il renversait en fulminant une excommunication.</p>
-
-<p>&mdash;Souvenez-vous, monsieur du Bousquier, répondit majestueusement
-<span class="pagenum">24</span>
-Suzanne, qu'en venant vous trouver j'ai rempli mon devoir;
-souvenez-vous que j'ai dû vous offrir ma main et vous demander
-la vôtre; mais souvenez-vous aussi que j'ai mis dans ma
-conduite la dignité de la femme qui se respecte, que je ne me suis
-pas abaissée à pleurer comme une niaise, que je n'ai pas insisté,
-que je ne vous ai point tourmenté. Maintenant vous connaissez ma
-situation. Vous savez que je ne puis rester à Alençon: ma mère me
-battra, madame Lardot est à cheval sur les principes comme si elle
-en repassait; elle me chassera. Pauvre ouvrière que je suis, irai-je
-à l'hôpital, irai-je mendier mon pain? Non! je me jetterais plutôt
-dans la Brillante ou dans la Sarthe. Mais n'est-il pas plus simple
-que j'aille à Paris? Ma mère pourra trouver un prétexte pour m'y
-envoyer: ce sera un oncle qui me demande, une tante en train de
-mourir, une dame qui me voudra du bien. Il ne s'agit que d'avoir
-l'argent nécessaire au voyage et à tout ce que vous savez...</p>
-
-<p>Cette nouvelle avait pour du Bousquier mille fois plus d'importance
-que pour le chevalier de Valois; mais lui seul et le chevalier
-étaient dans ce secret qui ne sera dévoilé que par le dénouement de
-cette histoire. Pour le moment, il suffit de dire que le mensonge de
-Suzanne introduisait une si grande confusion dans les idées du
-vieux garçon, qu'il était incapable de faire une réflexion sérieuse.
-Sans ce trouble et sans sa joie intérieure, car l'amour-propre est
-un escroc qui ne manque jamais sa dupe, il aurait pensé qu'une
-honnête fille comme Suzanne, dont le c&oelig;ur n'était pas encore gâté,
-serait morte cent fois avant d'entamer une discussion de ce genre,
-et de lui demander de l'argent. Il aurait reconnu dans le regard de
-la grisette la cruelle lâcheté du joueur qui assassinerait pour se faire
-une mise.</p>
-
-<p>&mdash;Tu irais donc à Paris? dit-il.</p>
-
-<p>En entendant cette phrase, Suzanne eut un éclair de gaieté qui
-dora ses yeux gris, mais l'heureux du Bousquier ne vit rien.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, monsieur!</p>
-
-<p>Du Bousquier commença d'étranges doléances: il venait de faire
-le dernier payement de sa maison, il avait à satisfaire le peintre, le
-maçon, le menuisier; mais Suzanne le laissait aller, elle attendait le
-chiffre. Du Bousquier offrit cent écus. Suzanne fit ce qu'on nomme
-en style de coulisse une fausse sortie, elle se dirigea vers la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, où vas-tu? dit du Bousquier inquiet. Voilà la belle
-vie de garçon, se dit-il. Je veux que le diable m'emporte si je me
-<span class="pagenum">25</span>
-souviens de lui avoir chiffonné autre chose que sa collerette!... Et,
-paf! elle s'autorise d'une plaisanterie pour tirer sur vous une lettre
-de change à brûle-pourpoint.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, dit Suzanne en pleurant, je vais chez madame
-Granson, la trésorière de la Société Maternelle, qui, à ma
-connaissance, a retiré quasiment de l'eau une pauvre fille dans le
-même cas.</p>
-
-<p>&mdash;Madame Granson!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Suzanne, la parente de mademoiselle Cormon, la
-présidente de la Société Maternelle. Sous votre respect, les dames
-de la ville ont créé là une Institution qui empêchera bien des pauvres
-créatures de détruire leurs enfants, qu'on en a fait mourir une
-à Mortagne, voilà de cela trois ans, la belle Faustine d'Argentan.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, Suzanne, dit du Bousquier en lui tendant une clef,
-ouvre toi-même le secrétaire, prends le sac entamé qui contient
-encore six cents francs, c'est tout ce que je possède.</p>
-
-<p>Le vieux fournisseur montra, par son air abattu, combien il
-mettait peu de grâce à s'exécuter.</p>
-
-<p>&mdash;Vieux ladre! se dit Suzanne.</p>
-
-<p>Elle comparait du Bousquier au délicieux chevalier de Valois,
-qui n'avait rien donné, mais qui l'avait comprise, qui l'avait conseillée,
-et qui portait les grisettes dans son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu m'attrapes, Suzanne, s'écria-t-il en lui voyant la main
-au tiroir, tu...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, dit-elle en l'interrompant avec une royale
-<ins id="cor_6" title="inpertinence">impertinence</ins>, vous ne me les donneriez donc pas, si je vous les
-demandais?</p>
-
-<p>Une fois rappelé sur le terrain de la galanterie, le fournisseur eut
-un souvenir de son beau temps, et fit entendre un grognement d'adhésion.
-Suzanne prit le sac et sortit, en se laissant baiser au front
-par le vieux garçon, qui eut l'air de dire:&mdash;C'est un droit qui
-me coûte cher. Cela vaut mieux que d'être engarrié par un avocat
-en Cour d'Assises, comme le séducteur d'une fille accusée d'infanticide.</p>
-
-<p>Suzanne cacha le sac dans une espèce de gibecière en osier fin
-qu'elle avait au bras, et maudit l'avarice de du Bousquier, car elle
-voulait mille francs. Une fois endiablée par un désir, et quand elle
-a mis le pied dans une voie de fourberies, une fille va loin. Lorsque
-la belle repasseuse chemina dans la rue du Bercail, elle songea que
-<span class="pagenum">26</span>
-la Société Maternelle présidée par <ins id="cor_7" title="mademois e">mademoiselle</ins> Cormon lui compléterait
-peut-être la somme à laquelle elle avait chiffré ses dépenses,
-et qui, pour une grisette d'Alençon, était considérable. Puis
-elle haïssait du Bousquier. Le vieux garçon avait paru redouter la
-confidence de son prétendu crime à madame Granson; or, Suzanne,
-au risque de ne pas avoir un liard de la Société Maternelle,
-voulut, en quittant Alençon, empêtrer l'ancien fournisseur dans les
-lianes inextricables d'un cancan de province. Il y a toujours chez la
-grisette un peu de l'esprit malfaisant du singe. Suzanne entra donc
-chez madame Granson en se composant un visage désolé.</p>
-
-<p>Madame Granson, veuve d'un lieutenant-colonel d'artillerie mort
-à Iéna, possédait pour toute fortune une maigre pension de neuf
-cents francs, cent écus de rente à elle, plus un fils dont l'éducation
-et l'entretien lui avaient dévoré ses économies. Elle occupait, rue
-du Bercail, un de ces tristes rez-de-chaussée qu'en passant dans la
-principale rue des petites villes le voyageur embrasse d'un seul
-coup d'&oelig;il. C'était une porte bâtarde, élevée sur trois marches pyramidales;
-un couloir d'entrée qui menait à une cour intérieure,
-et au bout duquel se trouvait un escalier couvert par une galerie de
-bois. D'un côté du couloir, une salle à manger et la cuisine;
-de l'autre, un salon à toutes fins et la chambre à coucher de la
-veuve. Athanase Granson, jeune homme de vingt-trois ans, logé
-dans une mansarde au-dessus du premier étage de cette maison,
-apportait au ménage de sa pauvre mère les six cents francs d'une
-petite place que l'influence de sa parente, mademoiselle Cormon,
-lui avait fait obtenir à la Mairie de la ville, où il était employé aux
-actes de l'État Civil. D'après ces indications, chacun peut voir madame
-Granson dans son froid salon à rideaux jaunes, à meuble en
-velours d'Utrecht jaune, redressant après une visite les petits paillassons
-qu'elle mettait devant les chaises pour qu'on ne salît pas le
-carreau rouge frotté; puis venant reprendre son fauteuil garni de
-coussins et son ouvrage à sa travailleuse placée sous le portrait du
-lieutenant-colonel d'artillerie entre les deux croisées, endroit d'où
-son &oelig;il enfilait la rue du Bercail et y voyait tout venir. C'était une
-bonne femme, mise avec une simplicité bourgeoise, en harmonie
-avec sa figure pâle et comme laminée par le chagrin. La rigoureuse
-modestie de la pauvreté se faisait sentir dans tous les accessoires de
-ce ménage où respiraient d'ailleurs les m&oelig;urs probes et sévères de
-la province. En ce moment le fils et la mère étaient ensemble dans
-<span class="pagenum">27</span>
-la salle à manger, où ils déjeunaient d'une tasse de café accompagnée
-de beurre et de radis. Pour faire comprendre le plaisir que la
-visite de Suzanne allait causer à madame Granson, il faut expliquer
-les secrets intérêts de la mère et du fils. Athanase Granson était un
-jeune homme maigre et pâle, de moyenne taille, à figure creuse où
-ses yeux noirs, pétillants de pensée, faisaient comme deux taches de
-charbon. Les lignes un peu tourmentées de sa face, les sinuosités
-de la bouche, son menton brusquement relevé, la coupe régulière
-d'un front de marbre, une expression de mélancolie causée par le
-sentiment de sa misère, en contradiction avec la puissance qu'il se
-savait, indiquaient un homme de talent emprisonné. Aussi, partout
-ailleurs que dans la ville d'Alençon, l'aspect de sa personne lui aurait-il
-valu l'assistance des hommes supérieurs, ou des femmes qui
-reconnaissent le génie dans son incognito. Si ce n'était pas le génie,
-c'était la forme qu'il prend; si ce n'était pas la force d'un grand
-c&oelig;ur, c'était l'éclat qu'elle imprime au regard. Quoiqu'il pût exprimer
-la sensibilité la plus élevée, l'enveloppe de la timidité détruisait
-en lui jusqu'aux grâces de la jeunesse, de même que les
-glaces de la misère empêchaient son audace de se produire. La vie
-de province, sans issue, sans approbation, sans encouragement,
-décrivait un cercle où se mourait cette pensée qui n'en était même
-pas encore à l'aube de son jour. D'ailleurs Athanase avait cette
-fierté sauvage qu'exalte la pauvreté chez les hommes d'élite, qui
-les grandit pendant leur lutte avec les hommes et les choses, mais
-qui, dès l'abord de la vie, fait obstacle à leur avénement. Le génie
-procède de deux manières: ou il prend son bien comme Napoléon
-et Molière aussitôt qu'il le voit, ou il attend qu'on le vienne chercher
-quand il s'est patiemment révélé.</p>
-
-<p>Le jeune Granson appartenait à la classe des hommes de talent
-qui s'ignorent et se découragent facilement. Son âme était contemplative,
-il vivait plus par la pensée que par l'action. Peut-être eût-il
-paru incomplet à ceux qui ne conçoivent pas le génie sans les
-pétillements passionnés du Français; mais il était puissant dans le
-monde des esprits, et il devait arriver, par une suite d'émotions
-dérobées au vulgaire, à ces subites déterminations qui les closent et
-font dire par les niais: <i>Il est fou.</i> Le mépris que le monde déverse
-sur la pauvreté tuait Athanase: la chaleur énervante d'une solitude
-sans courant d'air détendait l'arc qui se bandait toujours, et l'âme
-se fatiguait par cet horrible jeu sans résultat. Athanase était homme
-<span class="pagenum">28</span>
-à pouvoir se placer parmi les plus belles illustrations de la France;
-mais cet aigle, enfermé dans une cage et s'y trouvant sans pâture,
-allait mourir de faim après avoir contemplé d'un &oelig;il ardent les
-campagnes de l'air et les Alpes où plane le génie. Quoique ses travaux
-à la Bibliothèque de la Ville échappassent à l'attention, il enfouissait
-dans son âme ses pensées de gloire, car elles pouvaient lui
-nuire; mais il tenait encore plus profondément enseveli le secret de
-son c&oelig;ur, une passion qui lui creusait les joues et lui jaunissait le
-front. Il aimait sa parente éloignée, cette demoiselle Cormon que
-guettaient le chevalier de Valois et du Bousquier, ses rivaux inconnus.
-Cet amour fut engendré par le calcul. Mademoiselle Cormon
-passait pour une des plus riches personnes de la ville; le pauvre
-enfant avait donc été conduit à l'aimer par le désir du bonheur
-matériel, par le souhait mille fois formé de dorer les vieux jours
-de sa mère, par l'envie du bien-être nécessaire aux hommes qui
-vivent par la pensée; mais ce point de départ fort innocent déshonorait
-à ses yeux sa passion. Il craignait de plus le ridicule que le
-monde jetterait sur l'amour d'un jeune homme de vingt-trois
-ans pour une fille de quarante. Néanmoins sa passion était vraie;
-car ce qui dans ce genre peut sembler faux partout ailleurs, se
-réalise en province. En effet, les m&oelig;urs y étant sans hasards, ni
-mouvement, ni mystère, rendent les mariages nécessaires. Aucune
-famille n'accepte un jeune homme de m&oelig;urs dissolues. Quelque
-naturelle que puisse paraître, dans une capitale, la liaison d'un
-jeune homme comme Athanase avec une belle fille comme Suzanne;
-en province, elle effraie et dissout par avance le mariage d'un jeune
-homme pauvre là où la fortune d'un riche parti fait passer par-dessus
-quelque fâcheux antécédent. Entre la dépravation de certaines
-liaisons et un amour sincère, un homme de c&oelig;ur sans fortune
-ne peut hésiter: il préfère les malheurs de la vertu aux malheurs
-du vice. Mais, en province, les femmes dont peut s'éprendre
-un jeune homme sont rares: une belle jeune fille riche, il
-ne l'obtiendrait pas dans un pays où tout est calcul; une belle fille
-pauvre, il lui est interdit de l'aimer; ce serait, comme disent les
-provinciaux, marier la faim et la soif; enfin une solitude monacale
-est dangereuse au jeune âge. Ces réflexions expliquent pourquoi la
-vie de province est si fortement basée sur le mariage. Aussi les génies
-chauds et vivaces, forcés de s'appuyer sur l'indépendance de
-la misère, doivent-ils tous quitter ces froides régions où la pensée
-<span class="pagenum">29</span>
-est persécutée par une brutale indifférence, où pas une femme ne
-peut ni ne veut se faire s&oelig;ur de charité auprès d'un homme de
-science ou d'art. Qui se rendra compte de la passion d'Athanase
-pour mademoiselle Cormon? Ce ne sera ni les gens riches, ces sultans
-de la société qui y trouvent des harems, ni les bourgeois qui
-suivent la grande route battue par les préjugés, ni les femmes qui
-ne voulant rien concevoir aux passions des artistes, leur imposent
-le talion de leurs vertus, en s'imaginant que les deux sexes se gouvernent
-par les mêmes lois. Ici, peut-être, faut-il en appeler aux
-jeunes gens souffrant de leurs premiers désirs réprimés au moment
-où toutes leurs forces se tendent, aux artistes malades de leur
-génie étouffé par les étreintes de la misère, aux talents qui d'abord
-persécutés et sans appuis, sans amis souvent, ont fini par triompher
-de la double angoisse de l'âme et du corps également endoloris.
-Ceux-là connaissent bien les lancinantes attaques du cancer
-qui dévorait Athanase; ils ont agité ces longues et cruelles délibérations
-faites en présence de fins si grandioses pour lesquelles il ne
-se trouve point de moyens; ils ont subi ces avortements inconnus
-où le frai du génie encombre une grève aride. Ceux-là savent que
-la grandeur des désirs est en raison de l'étendue de l'imagination.
-Plus haut ils s'élancent, plus bas ils tombent; et, combien ne se
-brise-t-il pas des liens dans ces chutes! leur vue perçante a, comme
-Athanase, découvert le brillant avenir qui les attendait, et dont ils
-ne se croyaient séparés que par une gaze; cette gaze qui n'arrêtait
-pas leurs yeux, la société la changeait en un mur d'airain. Poussés
-par une vocation, par le sentiment de l'art, ils ont aussi cherché
-maintes fois à se faire un moyen <ins id="cor_89" title="de">des</ins> sentiments que la société matérialise
-incessamment. Quoi! la province calcule et arrange le
-mariage dans le but de se créer le bien-être, et il serait défendu
-à un pauvre artiste, à l'homme de science, de lui donner une double
-destination, de le faire servir à sauver sa pensée en assurant
-l'existence? Agité par ces idées, Athanase Granson considéra
-d'abord son mariage avec mademoiselle Cormon comme une manière
-d'arrêter sa vie qui serait définie; il pourrait s'élancer vers
-la gloire, rendre sa mère heureuse, et il se savait capable de fidèlement
-aimer mademoiselle Cormon. Bientôt sa propre volonté
-créa, sans qu'il s'en aperçût, une passion réelle: il se mit à étudier
-la vieille fille, et par suite du prestige qu'exerce l'habitude, il
-finit par n'en voir que les beautés et par en oublier les défauts. Chez
-<span class="pagenum">30</span>
-un jeune homme de vingt-trois ans, les sens sont pour tant de
-chose dans son amour! leur feu produit une espèce de prisme entre
-ses yeux et la femme. Sous ce rapport, l'étreinte par laquelle Chérubin
-saisit à la scène Marceline est un trait de génie chez Beaumarchais.
-Mais si l'on vient à songer que, dans la profonde solitude
-où la misère laissait Athanase, mademoiselle Cormon était la seule
-figure soumise à ses regards, qu'elle attirait incessamment son &oelig;il,
-que le jour tombait en plein sur elle, ne trouvera-t-on pas cette
-passion naturelle? Ce sentiment si profondément caché dut grandir
-de jour en jour. Les désirs, les souffrances, l'espoir, les méditations
-grossissaient dans le calme et le silence le lac où chaque heure
-mettait sa goutte d'eau, et qui s'étendait dans l'âme d'Athanase.
-Plus le cercle intérieur que décrivait l'imagination aidée par les
-sens s'agrandissait, plus mademoiselle Cormon devenait imposante,
-plus croissait la timidité d'Athanase. La mère avait tout deviné. La
-mère, en femme de province, calculait naïvement en elle-même les
-avantages de l'affaire. Elle se disait que mademoiselle Cormon se
-trouverait bien heureuse d'avoir pour mari un jeune homme de
-vingt-trois ans, plein de talent, qui ferait honneur à sa famille et
-au pays; mais les obstacles que le peu de fortune d'Athanase et que
-l'âge de mademoiselle Cormon mettaient à ce mariage lui paraissaient
-insurmontables: elle n'imaginait que la patience pour les vaincre.
-Comme du Bousquier, comme le chevalier de Valois, elle avait sa
-politique, elle se tenait à l'affût des circonstances, elle attendait
-l'heure propice avec cette finesse que donnent l'intérêt et la maternité.
-Madame Granson ne se défiait point du chevalier de Valois;
-mais elle avait supposé que du Bousquier, quoique refusé, conservait
-des prétentions. Habile et secrète ennemie du vieux fournisseur,
-madame Granson lui faisait un mal inouï pour servir son fils,
-à qui d'ailleurs elle n'avait encore rien dit de ses menées sourdes.
-Maintenant, qui ne comprendra l'importance qu'allait acquérir la
-confidence du mensonge de Suzanne, une fois faite à madame
-Granson? Quelle arme entre les mains de la dame de charité, trésorière
-de la Société Maternelle! Comme elle allait colporter doucereusement
-la nouvelle en quêtant pour la chaste Suzanne!</p>
-
-<p>En ce moment, Athanase, pensivement accoudé sur la table, faisait
-jouer sa cuiller dans son bol vide en contemplant d'un &oelig;il occupé
-cette pauvre salle à carreaux rouges, à chaises de paille, à
-buffet de bois peint, à rideaux roses et blancs qui ressemblaient à
-<span class="pagenum">31</span>
-un damier, tendue d'un vieux papier de cabaret, et qui communiquait
-avec la cuisine par une porte vitrée. Comme il était adossé à
-la cheminée en face de sa mère, et que la cheminée se trouvait
-presque devant la porte, ce visage pâle, mais bien éclairé par le
-jour de la rue, encadré de beaux cheveux noirs, ces yeux animés
-par le désespoir et enflammés par les pensées du matin, s'offrirent
-tout à coup aux regards de Suzanne. La grisette, qui certes a l'instinct
-de la misère et des souffrances du c&oelig;ur, ressentit cette étincelle
-électrique, jaillie on ne sait d'où, qui ne s'explique point,
-que nient certains esprits forts, mais dont le coup sympathique a
-été éprouvé par beaucoup de femmes et d'hommes. C'est tout à la
-fois une lumière qui éclaire les ténèbres de l'avenir, un pressentiment
-des jouissances pures de l'amour partagé, la certitude de se
-comprendre l'un et l'autre. C'est surtout comme une touche habile
-et forte faite par une main de maître sur le clavier des sens. Le regard
-est fasciné par une irrésistible attraction, le c&oelig;ur est ému, les
-mélodies du bonheur retentissent dans l'âme et aux oreilles, une
-voix crie:&mdash;<i>C'est lui.</i> Puis, souvent la réflexion jette ses douches
-d'eau froide sur cette bouillante émotion, et tout est dit. En
-un moment, aussi rapide qu'un coup de foudre, Suzanne reçut
-une bordée de pensées au c&oelig;ur. Un éclair de l'amour vrai brûla
-les mauvaises herbes écloses au souffle du libertinage et de la dissipation.
-Elle comprit combien elle perdait de sainteté, de grandeur,
-en se flétrissant elle-même à faux. Ce qui n'était la veille
-qu'une plaisanterie à ses yeux, devint un arrêt grave porté sur elle.
-Elle recula devant son succès. Mais l'impossibilité du résultat, la
-pauvreté d'Athanase, un vague espoir de s'enrichir, et de revenir
-de Paris les mains pleines en lui disant:&mdash;Je t'aimais! la fatalité,
-si l'on veut, sécha cette pluie bienfaisante. L'ambitieuse grisette
-demanda d'un air timide un moment d'entretien à madame Granson,
-qui l'emmena dans sa chambre à coucher. Lorsque Suzanne sortit,
-elle regarda pour la seconde fois Athanase, elle le retrouva dans
-la même pose, et réprima ses larmes. Quant à madame Granson,
-elle rayonnait de joie! Elle avait enfin une arme terrible contre du
-Bousquier, elle pourrait lui porter une blessure mortelle. Aussi
-avait-elle promis à la pauvre fille séduite l'appui de toutes les dames
-de charité, de toutes les commanditaires de la Société Maternelle;
-elle entrevoyait une douzaine de visites à faire qui allaient
-occuper sa journée, et pendant lesquelles il se formerait sur la tête
-<span class="pagenum">32</span>
-du vieux garçon un orage épouvantable. Le chevalier de Valois,
-tout en prévoyant la tournure que prendrait l'affaire, ne se promettait
-pas autant de scandale qu'il devait y en avoir.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher enfant, dit madame Granson à son fils, tu sais que
-nous allons dîner chez mademoiselle Cormon, prends un peu plus
-de soin de ta mise. Tu as tort de négliger la toilette, tu es fait
-comme un voleur. Mets ta belle chemise à jabot, ton habit vert de
-drap d'Elbeuf. J'ai mes raisons, ajouta-t-elle d'un air fin. D'ailleurs,
-mademoiselle Cormon part pour aller au Prébaudet, et il y
-aura chez elle beaucoup de monde. Quand un jeune homme est à
-marier, il doit se servir de tous ses moyens pour plaire. Si les filles
-voulaient dire la vérité, mon Dieu, mon enfant, tu serais bien
-étonné de savoir ce qui les amourache. Souvent, il suffit qu'un
-homme ait passé à cheval à la tête d'une compagnie d'artilleurs, ou
-qu'il se soit montré dans un bal avec des habits un peu justes.
-Souvent un certain air de tête, une pose mélancolique font supposer
-toute une vie; nous nous forgeons un roman d'après le héros;
-ce n'est souvent qu'une bête, mais le mariage est fait. Examine
-monsieur le chevalier de Valois, étudie-le, prends ses manières;
-vois comme il se présente avec aisance, il n'a pas l'air emprunté
-comme toi. Parle un peu, ne dirait-on pas que tu ne sais rien, toi
-qui sais l'hébreu par c&oelig;ur!</p>
-
-<p>Athanase écouta sa mère d'un air étonné mais soumis, puis il
-se leva, prit sa casquette, et se rendit à la Mairie en se disant:&mdash;Ma
-mère aurait-elle deviné mon secret? Il passa par la rue du Val-Noble,
-où demeurait mademoiselle Cormon, petit plaisir qu'il se
-donnait tous les matins, et il se disait alors mille choses fantasques:&mdash;Elle
-ne se doute certainement pas qu'il passe en ce moment
-devant sa maison un jeune homme qui l'aimerait bien, qui
-lui serait fidèle, qui ne lui donnerait jamais de chagrin; qui lui
-laisserait la disposition de sa fortune, sans s'en mêler. Mon Dieu!
-quelle fatalité! dans la même ville, à deux pas l'une de l'autre,
-deux personnes se trouvent dans les conditions où nous sommes,
-et rien ne peut les rapprocher. Si ce soir je lui parlais?</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Suzanne revenait chez sa mère en pensant au
-pauvre Athanase. Comme beaucoup de femmes ont pu le souhaiter
-pour des hommes adorés au delà des forces humaines, elle se sentait
-capable de lui faire avec son beau corps un marchepied pour
-qu'il atteignît promptement à sa couronne.</p>
-
-<p><span class="pagenum">33</span>
-Maintenant il est nécessaire d'entrer chez cette vieille fille vers
-laquelle tant d'intérêts convergeaient, et chez qui les acteurs de
-cette scène devaient se rencontrer tous le soir même, à l'exception
-de Suzanne. Cette grande et belle personne assez hardie pour brûler
-ses vaisseaux, comme Alexandre, au début de la vie, et pour
-commencer la lutte par une faute mensongère, disparut du théâtre
-après y avoir introduit un violent élément d'intérêt. Ses v&oelig;ux furent
-d'ailleurs comblés. Elle quitta sa ville natale quelques jours
-après, munie d'argent et de belles nippes, parmi lesquelles se
-trouvait une superbe robe de reps vert et un délicieux chapeau vert
-doublé de rose que lui donna monsieur de Valois, présent qu'elle
-préférait à tout, même à l'argent. Si le chevalier fût venu à Paris
-au moment où elle y brillait, elle eût certes tout quitté pour lui.
-Semblable à la chaste Suzanne de la Bible, que les vieillards
-avaient à peine entrevue, elle s'établissait heureuse et pleine d'espoir
-à Paris, pendant que tout Alençon déplorait ses malheurs pour
-lesquels les dames des deux Sociétés de Charité et de Maternité
-manifestèrent une vive sympathie. Si Suzanne peut offrir une
-image de ces belles normandes qu'un savant médecin a comprises
-pour un tiers dans la consommation que fait en ce genre le monstrueux
-Paris, elle resta dans les régions les plus élevées et
-les plus décentes de la galanterie. Par une époque où, comme le
-disait monsieur de Valois, la Femme n'existait plus, elle fut seulement
-<i>madame du Valnoble</i>; autrefois elle eût été la rivale
-des Rodhope, des Impéria et des Ninon. Un des écrivains les plus
-distingués de la Restauration l'a prise sous sa protection; peut-être
-l'épousera-t-il? il est journaliste, et partant au-dessus de l'opinion,
-puisqu'il en fabrique une nouvelle tous les six ans.</p>
-
-<p>En France, dans presque toutes les préfectures du second ordre,
-il existe un salon où se réunissent des personnes considérables et
-considérées, qui néanmoins ne sont pas encore la crème de la société.
-Le maître et la maîtresse de la maison comptent bien parmi
-les sommités de la ville et sont reçus partout où il leur plaît d'aller,
-il ne se donne pas en ville une fête, un dîner diplomatique,
-qu'ils n'y soient invités; mais les gens à châteaux, les pairs qui
-possèdent de belles terres, la grande compagnie du département ne
-vient pas chez eux, et reste à leur égard dans les termes d'une visite
-faite de part et d'autre, d'un dîner ou d'une soirée acceptés et
-rendus. Ce salon mixte où se rencontrent la petite noblesse à poste
-<span class="pagenum">34</span>
-fixe, le clergé, la magistrature, exerce une grande influence. La
-raison et l'esprit du pays résident dans cette société solide et sans
-faste où chacun connaît les revenus du voisin, où l'on professe une
-parfaite indifférence du luxe et de la toilette, jugés comme des enfantillages
-en comparaison d'un <i>mouchoir à b&oelig;ufs</i> de dix ou
-douze arpents dont l'acquisition a été couvée pendant des années,
-et qui a donné lieu à d'immenses combinaisons diplomatiques. Inébranlable
-dans ses préjugés bons ou mauvais, ce cénacle suit une
-même voie sans regarder ni en avant ni en arrière. Il n'admet rien
-de Paris sans un long examen, se refuse aux cachemires aussi bien
-qu'aux inscriptions sur le Grand-Livre, se moque des nouveautés,
-ne lit rien et veut tout ignorer: science, littérature, inventions industrielles.
-Il obtient le changement d'un préfet qui ne convient pas,
-et si l'administrateur résiste, il l'isole à la manière des abeilles qui
-couvrent de cire un colimaçon venu dans leur ruche. Enfin, là, les
-bavardages deviennent souvent de solennels arrêts. Aussi, quoiqu'il
-ne s'y fasse que des parties de jeu, les jeunes femmes y apparaissent-elles
-de loin en loin; elles y viennent chercher une approbation
-de leur conduite, une consécration de leur importance. Cette suprématie
-accordée à une maison froisse souvent l'amour-propre de
-quelques naturels du pays qui se consolent en supputant la dépense
-qu'elle impose, et dont ils profitent. S'il ne se rencontre pas
-de fortune assez considérable pour tenir maison ouverte, les
-gros bonnets choisissent pour lieu de réunion, comme faisaient
-les gens d'Alençon, la maison d'une personne inoffensive de qui la
-vie arrêtée, dont le caractère ou la position laisse la société
-maîtresse chez elle, en ne portant ombrage ni aux vanités, ni aux
-intérêts de chacun. Ainsi la haute société d'Alençon se réunissait
-depuis long-temps chez la vieille fille dont la fortune était à son insu
-couchée en joue par madame Granson, son arrière-petite-cousine,
-et par les deux vieux garçons dont les secrètes espérances viennent
-d'être dévoilées. Cette demoiselle vivait avec son oncle maternel, un
-ancien Grand-Vicaire de l'Évêché de Séez, autrefois son tuteur, et
-de qui elle devait hériter. La famille, que représentait alors Rose-Marie-Victoire
-Cormon, comptait autrefois parmi les plus considérables
-de la province; quoique roturière, elle frayait avec la noblesse
-à laquelle elle s'était souvent alliée, elle avait fourni jadis des
-intendants aux ducs d'Alençon, force magistrats à la Robe et plusieurs
-évêques au Clergé. Monsieur de Sponde, le grand-père
-<span class="pagenum">35</span>
-maternel de mademoiselle Cormon, fut élu par la Noblesse aux
-États-Généraux, et monsieur Cormon, son père, par le Tiers-État;
-mais aucun n'accepta cette mission. Depuis environ cent ans, les
-filles de cette famille s'étaient mariées à des nobles de la province,
-en sorte qu'elle avait si bien <i>tallé</i> dans le Duché, qu'elle y embrassait
-tous les arbres généalogiques. Nulle bourgeoisie ne ressemblait
-davantage à la noblesse.</p>
-
-<p>Bâtie sous Henri IV par Pierre Cormon, intendant du dernier
-duc d'Alençon, la maison où demeurait mademoiselle Cormon avait
-toujours appartenu à sa famille, et parmi tous ses biens visibles,
-celui-là stimulait particulièrement la convoitise de ses deux vieux
-amants. Cependant loin de donner des revenus, ce logis était une
-cause de dépense; mais il est si rare de trouver dans une ville de
-province une demeure placée au centre, sans méchant voisinage,
-belle au dehors, commode à l'intérieur, que tout Alençon partageait
-cette envie. Ce vieil hôtel était situé précisément au milieu de la
-rue du Val-Noble, appelée par corruption le Val-Noble, sans doute
-à cause du pli que fait dans le terrain la Brillante, petit cours d'eau
-qui traverse Alençon. Cette maison est remarquable par la forte architecture
-que produisit Marie de Médicis. Quoique bâtie en granit,
-pierre qui se travaille difficilement, ses angles, les encadrements
-des fenêtres et ceux des portes sont décorés par des bossages
-taillés en pointes de diamant. Elle se compose d'un étage au-dessus
-d'un rez-de-chaussée; son toit extrêmement élevé présente des croisées
-saillantes à tympans sculptés, assez élégamment encastrées dans
-le chéneau doublé de plomb, extérieurement orné par des balustres.
-Entre chacune de ces croisées s'avance une gargouille figurant une
-gueule fantastique d'animal sans corps qui vomit les eaux sur de
-grandes pierres percées de cinq trous. Les deux pignons sont terminés
-par des bouquets en plomb, symbole de bourgeoisie, car aux
-nobles seuls appartenait autrefois le droit d'avoir des girouettes. Du
-côté de la cour, à droite, sont les remises et les écuries; à gauche,
-la cuisine, le bûcher et la buanderie.</p>
-
-<p>Un des battants de la porte cochère restait ouvert et garni d'une
-petite porte basse, à claire-voie et à sonnette, qui permettait aux
-passants de voir, au milieu d'une vaste cour, une corbeille de fleurs
-dont les terres amoncelées étaient retenues par une petite haie de
-troène. Quelques rosiers des quatre saisons, des giroflées, des scabieuses,
-des lis et des genêts d'Espagne composaient le massif, autour
-<span class="pagenum">36</span>
-duquel on plaçait pendant la belle saison des caisses de lauriers,
-de grenadiers et de myrtes. Frappé de la propreté minutieuse
-qui distinguait cette cour et ses dépendances, un étranger aurait pu
-deviner la vieille fille. L'&oelig;il qui présidait là devait être un &oelig;il inoccupé,
-fureteur, conservateur moins par caractère que par besoin
-d'action. Une vieille demoiselle, chargée d'employer sa journée toujours
-vide, pouvait seule faire arracher l'herbe entre les pavés, nettoyer
-les crêtes des murs, exiger un balayage continuel, ne jamais
-laisser les rideaux de cuir de la remise sans être fermés. Elle seule
-était capable d'introduire par dés&oelig;uvrement une sorte de propreté
-hollandaise dans une petite province située entre le Perche, la Bretagne
-et la Normandie, pays où l'on professe avec orgueil une crasse
-indifférence pour le <i>comfort</i>. Jamais ni le chevalier de Valois, ni
-du Bousquier ne montaient les marches du double escalier qui enveloppait
-la tribune du perron de cet hôtel sans se dire, l'un qu'il
-convenait à un pair de France, et l'autre que le maire de la ville
-devait demeurer là. Une porte-fenêtre surmontait ce perron et entrait
-dans une antichambre éclairée par une seconde porte semblable
-qui sortait sur <ins id="cor_8" title="une">un</ins> autre perron du côté du jardin. Cette espèce
-de galerie carrelée en carreau rouge, lambrissée à hauteur
-d'appui, était l'hôpital des portraits de famille malades: quelques-uns
-avaient un &oelig;il endommagé, d'autres souffraient d'une épaule
-avariée; celui-ci tenait son chapeau d'une main qui n'existait plus,
-celui-là était amputé d'une jambe. Là se déposaient les manteaux,
-les sabots, les doubles souliers, les parapluies, les coiffes et les pelisses.
-C'était l'arsenal où chaque habitué laissait son bagage à l'arrivée
-et le reprenait au départ. Aussi, le long de chaque mur y avait-il
-une banquette pour asseoir les domestiques qui arrivaient armés de
-falots, et un gros poêle afin de combattre la bise qui venait à la fois
-de la cour et du jardin. La maison était donc divisée en deux parties
-égales. D'un côté, sur la cour, se trouvait la cage de l'escalier,
-une grande salle à manger donnant sur le jardin, puis un office par
-lequel on communiquait avec la cuisine; de l'autre, un salon à
-quatre fenêtres, à la suite duquel étaient deux petites pièces, l'une
-ayant vue sur le jardin et formant boudoir, l'autre éclairée sur la
-cour et servant de cabinet. Le premier étage contenait l'appartement
-complet d'un ménage, et un logement où demeurait le vieil
-abbé de Sponde. Les mansardes devaient sans doute offrir beaucoup
-de logements depuis long-temps habités par des rats et des souris dont
-<span class="pagenum">37</span>
-les hauts-faits nocturnes étaient redits par mademoiselle Cormon au
-chevalier de Valois, en s'étonnant de l'inutilité des moyens employés
-contre eux. Le jardin, d'environ un demi-arpent, est margé par la
-Brillante, ainsi nommée à cause des parcelles de mica qui paillettent
-son lit; mais partout ailleurs que dans le Val-Noble où ses eaux
-maigres sont chargées de teintures et des débris qu'y jettent les industries
-de la ville. La rive opposée au jardin de mademoiselle Cormon
-est encombrée, comme dans toutes les villes de province où
-passe un cours d'eau, de maisons où s'exercent des professions altérées;
-mais par bonheur elle n'avait alors en face d'elle que des
-gens tranquilles, des bourgeois, un boulanger, un dégraisseur, des
-ébénistes. Ce jardin, plein de fleurs communes, est terminé naturellement
-par une terrasse formant un quai, au bas de laquelle se
-trouvent quelques marches pour descendre à la Brillante. Sur la
-balustrade de la terrasse imaginez de grands vases en faïence bleue
-et blanche d'où s'élèvent des giroflées; à droite et à gauche, le long
-des murs voisins, voyez deux couverts de tilleuls carrément taillés;
-tous aurez une idée du paysage plein de bonhomie pudique, de
-chasteté tranquille, de vues modestes et bourgeoises qu'offraient la
-rive opposée et ses naïves maisons, les eaux rares de la Brillante, le
-jardin, ses deux couverts collés contre les murs voisins, et le vénérable
-édifice des Cormon. Quelle paix! quel calme! rien de pompeux,
-mais rien de transitoire: là, tout semble éternel. Le rez-de-chaussée
-appartenait donc à la réception. Là tout respirait la vieille,
-l'inaltérable province. Le grand salon carré à quatre portes et à
-quatre croisées était modestement lambrissé de boiseries peintes en
-gris. Une seule glace, oblongue, se trouvait sur la cheminée, et le
-haut du trumeau représentait le Jour conduit par les Heures peint
-en camaïeu. Ce genre de peinture infestait tous les dessus de
-porte où l'artiste avait inventé ces éternelles Saisons, qui dans une
-bonne partie des maisons du centre de la France vous font prendre
-en haine de détestables Amours occupés à moissonner, à patiner, à
-semer ou à se jeter des fleurs. Chaque fenêtre était ornée de rideaux en
-damas vert relevés par des cordons à gros glands qui dessinaient d'énormes
-baldaquins. Le meuble en tapisserie, dont les bois peints et
-vernis se distinguaient par les formes contournées si fort à la mode
-dans le dernier siècle, offrait dans ses médaillons les fables de La
-Fontaine; mais quelques bords de chaises ou de fauteuils avaient été
-reprisés. Le plafond était séparé en deux par une grosse solive au
-<span class="pagenum">38</span>
-milieu de laquelle pendait un vieux lustre en cristal de roche, enveloppé
-d'une chemise verte. Sur la cheminée se trouvaient deux vases
-en bleu de Sèvres, de vieilles girandoles attachées au trumeau et
-une pendule dont le sujet, pris dans la dernière scène du <i>Déserteur</i>,
-prouvait la vogue prodigieuse de l'&oelig;uvre de Sédaine. Cette
-pendule en cuivre doré se composait de onze personnages, ayant
-chacun quatre pouces de hauteur: au fond le déserteur sortait de
-la prison entre ses soldats; sur le devant la jeune femme évanouie
-lui montrait sa grâce. Le foyer, les pelles et pincettes étaient
-dans un style analogue à celui de la pendule. Les panneaux de la
-boiserie avaient pour ornement les plus récents portraits de la famille,
-un ou deux Rigaud et trois pastels de Latour. Quatre tables
-de jeu, un trictrac, une table de piquet encombraient cette immense
-pièce, la seule d'ailleurs qui fut planchéiée. Le cabinet de
-travail, entièrement lambrissé de vieux laque rouge, noir et or, devait
-avoir quelques années plus tard un prix fou dont ne se doutait
-point mademoiselle Cormon; mais lui en eût-on offert mille
-écus par panneau, jamais elle ne l'aurait donné, car elle avait pour
-système de ne se défaire de rien. La province croit toujours aux
-trésors cachés par les ancêtres. L'inutile boudoir était tendu de ce
-vieux perse après lequel courent aujourd'hui tous les amateurs du
-genre dit Pompadour. La salle à manger, dallée en pierres noires et
-blanches, sans plafond, mais à solives peintes, était garnie de ces
-formidables buffets à dessus de marbre qu'exigent les batailles
-livrées en province aux estomacs. Les murs, peints à fresque, représentaient
-un treillage de fleurs. Les siéges étaient en canne vernie
-et les portes en bois de noyer naturel. Tout y complétait admirablement
-l'air patriarcal qui se respirait à l'intérieur comme à
-l'extérieur de cette maison. Le génie de la province y avait tout
-conservé; rien n'y était ni neuf ni ancien, ni jeune ni décrépit.
-Une froide exactitude s'y faisait partout sentir.</p>
-
-<p>Les touristes de la Bretagne et de la Normandie, du Maine et
-de l'Anjou, doivent avoir tous vu, dans les capitales de ces provinces,
-une maison qui ressemblait plus ou moins à l'hôtel des
-Cormon; car il est, dans son genre, un archétype des maisons
-bourgeoises d'une grande partie de la France, et mérite d'autant
-mieux sa place dans cet ouvrage qu'il explique des m&oelig;urs, et représente
-des idées. Qui ne sent déjà combien la vie était calme et
-routinière dans ce vieil édifice? Il y existait une bibliothèque, mais
-<span class="pagenum">39</span>
-elle se trouvait logée un peu au-dessous du niveau de la Brillante,
-bien reliée, cerclée, et la poussière, loin de l'endommager, la faisait
-valoir. Les ouvrages y étaient conservés avec le soin que l'on
-donne, dans ces provinces privées de vignobles, aux &oelig;uvres pleines
-de naturel, exquises, recommandables par leurs parfums antiques,
-et produits par les presses de la Bourgogne, de la Touraine, de la
-Gascogne et du Midi. Le prix des transports est trop considérable
-pour que l'on fasse venir de mauvais vins.</p>
-
-<p>Le fond de la société de mademoiselle Cormon se composait d'environ
-cent cinquante personnes: quelques-unes allaient à la campagne,
-ceux-ci étaient malades, ceux-là voyageaient dans le Département
-pour leurs affaires; mais il existait certains fidèles qui, sauf les
-soirées priées, venaient tous les jours, ainsi que les gens forcés par
-devoir ou par habitude de demeurer à la ville. Tous ces personnages
-étaient dans l'âge mur; peu d'entre eux avaient voyagé,
-presque tous étaient restés dans la province, et certains avaient
-trempé dans la Chouannerie. On commençait à pouvoir parler sans
-crainte de cette guerre depuis que les récompenses arrivaient aux
-héroïques défenseurs de la bonne cause. Monsieur de Valois, l'un
-des moteurs de la dernière prise d'armes où périt le marquis de
-Montauran livré par sa maîtresse, où s'illustra le fameux Marche-à-terre
-qui faisait alors tranquillement le commerce des bestiaux du
-côté de Mayenne, donnait depuis six mois la clef de quelques bons
-tours joués à un vieux républicain nommé Hulot, le commandant
-d'une demi-brigade cantonnée dans Alençon de 1798 à 1800, et
-qui avait laissé des souvenirs dans le pays (voyez <i>Les Chouans</i>).
-Les femmes faisaient peu de toilette, excepté le mercredi, jour où
-mademoiselle Cormon donnait à dîner, et où les invités du dernier
-mercredi s'acquittaient de leur visite de digestion. Les mercredis
-faisaient raout: l'assemblée était nombreuse, conviés et visiteurs
-se mettaient <i lang="it" xml:lang="it">in fiocchi</i>; quelques femmes apportaient leurs ouvrages,
-des tricots, des tapisseries à la main; quelques jeunes personnes
-travaillaient sans honte à des dessins pour du point d'Alençon,
-avec le produit desquels elles payaient leur entretien. Certains
-maris amenaient leurs femmes par politique, car il s'y trouvait peu
-de jeunes gens; aucune parole ne s'y disait à l'oreille sans exciter
-l'attention: il n'y avait donc point de danger ni pour une jeune
-personne, ni pour une jeune femme d'entendre un propos d'amour.
-Chaque soir, à six heures, la longue antichambre se garnissait
-<span class="pagenum">40</span>
-de son mobilier; chaque habitué apportait qui sa canne,
-qui son manteau, qui sa lanterne. Toutes ces personnes se connaissaient
-si bien, les habitudes étaient si familièrement patriarcales,
-que, si par hasard, le vieil abbé de Sponde était sous le
-couvert, et mademoiselle Cormon dans sa chambre, ni Pérotte la
-femme de chambre, ni Jacquelin le domestique, ni la cuisinière
-ne les avertissaient. Le premier venu en attendait un second; puis,
-quand les habitués étaient en nombre pour un piquet, pour un <ins id="cor_9" title="wisth">whist</ins>
-ou un boston, ils commençaient sans attendre l'abbé de Sponde ou
-Mademoiselle. S'il faisait nuit, au coup de sonnette, Pérotte ou
-Jacquelin accourait et donnait de la lumière. En voyant le salon
-éclairé, l'abbé se hâtait lentement de venir. Tous les soirs, le trictrac,
-la table de piquet, les trois tables de boston et celle de <ins title="wisth">whist</ins>
-étaient complètes, ce qui donnait une moyenne de vingt-cinq à
-trente personnes, en comptant celles qui causaient; mais il en venait
-souvent plus de quarante. Jacquelin éclairait alors le cabinet
-et le boudoir. Entre huit et neuf heures, les domestiques commençaient
-à arriver dans l'antichambre pour chercher leurs maîtres,
-et, à moins de révolutions, il n'y avait plus personne au salon à
-dix heures. A cette heure, les habitués s'en allaient en groupes
-dans la rue, dissertant sur les coups ou continuant quelques observations
-sur les mouchoirs à b&oelig;ufs que l'on guettait, sur les partages
-de successions, sur les dissensions qui s'élevaient entre
-héritiers, sur les prétentions de la société aristocratique. C'était,
-comme à Paris, la sortie d'un spectacle. Certaines gens, parlant
-beaucoup de poésie et n'y entendant rien, déblatèrent contre les
-m&oelig;urs de la province; mais, mettez-vous le front dans la main
-gauche, appuyez un pied sur votre chenet, posez votre coude sur
-votre genou; puis, si vous vous êtes initié à l'ensemble doux et uni
-que présentent ce paysage, cette maison et son intérieur, la compagnie
-et ses intérêts agrandis par la petitesse de l'esprit, comme
-l'or battu entre des feuilles de parchemin, demandez-vous ce qu'est
-la vie humaine? Cherchez à prononcer entre celui qui a gravé des
-canards sur les obélisques égyptiens et celui qui a bostonné pendant
-vingt ans avec du Bousquier, monsieur de Valois, mademoiselle
-Cormon, le Président du Tribunal, le Procureur du Roi, l'abbé
-de Sponde, madame Granson, <i lang="it" xml:lang="it">e tutti quanti</i>? Si le retour exact
-et journalier des mêmes pas dans un même sentier n'est pas le bonheur,
-il le joue si bien que les gens, amenés par les orages d'une
-<span class="pagenum">41</span>
-vie agitée à réfléchir sur les bienfaits du calme, diront que là était
-le bonheur.</p>
-
-<p>Pour chiffrer l'importance du salon de mademoiselle Cormon, il
-suffira de dire que, statisticien né de la société, du Bousquier avait
-calculé que les personnes qui le hantaient possédaient cent trente et
-une voix au Collége électoral et réunissaient dix-huit cent mille livres
-de rente en fonds de terre dans la province. La ville d'Alençon
-n'était cependant pas entièrement représentée par ce salon, la haute
-compagnie aristocratique avait le sien, puis le salon du Receveur-Général
-était comme une auberge administrative due par le gouvernement
-où toute la société dansait, intriguait, papillonnait, aimait
-et soupait. Ces deux autres salons communiquaient au moyen de
-quelques personnes mixtes avec la maison Cormon, <i>et vice versâ</i>;
-mais le salon Cormon jugeait sévèrement ce qui se passait dans ces
-deux autres camps: on y critiquait le luxe des dîners, on y ruminait
-les glaces des bals, on discutait la conduite des femmes, les
-toilettes, les inventions nouvelles qui s'y produisaient.</p>
-
-<p>Mademoiselle Cormon, espèce de raison sociale sous laquelle se
-comprenait une imposante coterie, devait donc être le point de mire
-de deux ambitieux aussi profonds que le chevalier de Valois et du
-Bousquier. Pour l'un et pour l'autre, là était la Députation; et par
-suite, la pairie pour le noble, une Recette Générale pour le fournisseur.
-Un salon dominateur se crée aussi difficilement en province
-qu'à Paris, et celui-là se trouvait tout créé. Épouser mademoiselle
-Cormon, c'était régner sur Alençon. Athanase, le seul des trois
-prétendants à la main de la vieille fille qui ne calculât plus rien, aimait
-alors la personne autant que la fortune. Pour employer le jargon
-du jour, n'y avait-il pas un singulier drame dans la situation
-de ces quatre personnages? Ne se rencontrait-il pas quelque chose
-de bizarre dans ces trois rivalités silencieusement pressées autour
-d'une vieille fille qui ne les devinait pas malgré un effroyable et légitime
-désir de se marier? Mais quoique toutes ces circonstances
-rendent le célibat de cette fille une chose extraordinaire, il n'est
-pas difficile d'expliquer comment et pourquoi, malgré sa fortune et
-ses trois amoureux, elle était encore à marier. D'abord, selon la
-jurisprudence de sa maison, mademoiselle Cormon avait toujours
-eu le désir d'épouser un gentilhomme; mais, de 1789 à 1799, les
-circonstances furent très-défavorables à ses prétentions. Si elle voulait
-être femme de condition, elle avait une horrible peur du tribunal
-<span class="pagenum">42</span>
-révolutionnaire. Ces deux sentiments, égaux en force, la rendirent
-stationnaire par une loi, vraie en esthétique aussi bien qu'en
-statique. Cet état d'incertitude plaît d'ailleurs aux filles tant qu'elles
-se croient jeunes et en droit de choisir un mari. La France sait que
-le système politique suivi par Napoléon eut pour résultat de faire
-beaucoup de veuves. Sous ce règne, les héritières furent dans un
-nombre très-disproportionné avec celui des garçons à marier. Quand
-le Consulat ramena l'ordre intérieur, les difficultés extérieures rendirent
-le mariage de mademoiselle Cormon tout aussi difficile à
-conclure que par le passé. Si, d'une part, Rose-Marie-Victoire se
-refusait à épouser un vieillard; de l'autre, la crainte du ridicule et
-les circonstances lui interdisaient d'épouser un très-jeune homme:
-or, les familles mariaient de fort bonne heure leurs enfants afin de
-les soustraire aux envahissements de la conscription. Enfin, par entêtement
-de propriétaire, elle n'aurait pas non plus épousé un soldat;
-car elle ne prenait pas un homme pour le rendre à l'Empereur,
-elle voulait le garder pour elle seule. De 1804 à 1815, il lui fut
-donc impossible de lutter avec les jeunes filles qui se disputaient
-les partis convenables, raréfiés par le canon. Outre sa prédilection
-pour la noblesse, mademoiselle Cormon eut la manie très-excusable
-de vouloir être aimée pour elle. Vous ne sauriez croire jusqu'où
-l'avait menée ce désir. Elle avait employé son esprit à tendre mille
-piéges à ses adorateurs afin d'éprouver leurs sentiments. Ses chausses-trappes
-furent si bien tendues que les infortunés s'y prirent
-tous, et succombèrent dans les épreuves baroques qu'elle leur imposait
-à leur insu. Mademoiselle Cormon ne les étudiait pas, elle
-les espionnait. Un mot dit à la légère, une plaisanterie que souvent
-elle comprenait mal, suffisait pour lui faire rejeter ces postulants
-comme indignes: celui-ci n'avait ni c&oelig;ur ni délicatesse, celui-là
-mentait et n'était pas chrétien; l'un voulait raser ses futaies et battre
-monnaie sous le poêle du mariage, l'autre n'était pas de caractère
-à la rendre heureuse; là, elle devinait quelque goutte héréditaire;
-ici, des antécédents immoraux l'effrayaient; comme l'Église,
-elle exigeait un beau prêtre pour ses autels; puis, elle voulait être
-épousée pour sa fausse laideur et ses prétendus défauts, comme les
-autres femmes veulent l'être pour les qualités qu'elles n'ont pas et
-pour d'hypothétiques beautés. L'ambition de mademoiselle Cormon
-prenait sa source dans les sentiments les plus délicats de la femme;
-elle comptait régaler son amant en lui démasquant mille vertus après
-<span class="pagenum">43</span>
-le mariage, comme d'autres femmes découvrent les mille imperfections
-qu'elles ont soigneusement voilées; mais elle fut mal comprise:
-la noble fille ne rencontra que des âmes vulgaires où régnait
-le calcul des intérêts positifs, et qui n'entendaient rien aux beaux
-calculs du sentiment. Plus elle s'avança vers cette fatale époque si
-ingénieusement nommée <i>la seconde jeunesse</i>, plus sa défiance
-augmenta. Elle affecta de se présenter sous le jour le plus défavorable,
-et joua si bien son rôle, que les derniers racolés hésitèrent
-à lier leur sort à celui d'une personne dont le vertueux colin-maillard
-exigeait une étude à laquelle se livrent peu les hommes qui
-veulent une vertu toute faite. La crainte constante de n'être épousée
-que pour sa fortune la rendit inquiète, soupçonneuse outre
-mesure; elle courut sus aux gens riches: et les gens riches pouvaient
-contracter de grands mariages; elle craignait les gens pauvres
-auxquels elle refusait le désintéressement dont elle faisait tant
-de cas en une semblable affaire; en sorte que ses exclusions et les
-circonstances éclaircirent étrangement les hommes ainsi triés,
-comme pois gris sur un volet. A chaque mariage manqué, la pauvre
-demoiselle, amenée à mépriser les hommes, dut finir par les voir
-sous un faux jour. Son caractère contracta nécessairement une intime
-misanthropie qui jeta certaine teinte d'amertume dans sa conversation
-et quelque sévérité dans son regard. Son célibat détermina
-dans ses m&oelig;urs une rigidité croissante, car elle essayait de se
-perfectionner en désespoir de cause. Noble vengeance! elle tailla
-pour Dieu le diamant brut rejeté par l'homme. Bientôt l'opinion
-publique lui fut contraire, car le public accepte l'arrêt qu'une personne
-libre porte sur elle-même en ne se mariant pas, en manquant
-des partis ou les refusant. Chacun juge que ce refus est fondé sur
-des raisons secrètes, toujours mal interprétées. Celui-ci disait
-qu'elle était mal conformée; celui-là lui prêtait des défauts cachés;
-mais la pauvre fille était pure comme un ange, saine comme un
-enfant, et pleine de bonne volonté, car la nature l'avait destinée à
-tous les plaisirs, à tous les bonheurs, à toutes les fatigues de la
-maternité.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img class="bord" src="images/img-03.jpg" alt="" title="" width="500" height="590" />
- <span class="link"><a href="images/imx-03.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span>
- <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p>
- <p class="caption2">MADEMOISELLE <ins id="cor_10" title="CORMONT">CORMON</ins>.</p>
- <p class="caption3">Mais la pauvre fille avait déjà plus de quarante ans!</p>
- <p class="caption4">(LA VIEILLE FILLE.)</p>
-</div>
-
-<p>Mademoiselle Cormon ne trouvait cependant point dans sa personne
-l'auxiliaire obligé de ses désirs. Elle n'avait d'autre beauté
-que celle-ci improprement nommée <i>la beauté du diable</i>, et qui
-consiste dans une grosse fraîcheur de jeunesse que, théologalement
-parlant, le diable ne saurait avoir, à moins qu'il ne faille expliquer
-<span class="pagenum">44</span>
-cette expression par la constante envie qu'il a de se rafraîchir. Les
-pieds de l'héritière étaient larges et plats. Sa jambe, qu'elle laissait
-souvent voir par la manière dont, sans y entendre malice, elle relevait
-sa robe quand il avait plu et qu'elle sortait de chez elle ou de
-Saint-Léonard, ne pouvait être prise pour la jambe d'une femme;
-c'était une jambe nerveuse, à petit mollet saillant et dru, comme
-celui d'un matelot. Sa bonne grosse taille, son embonpoint de
-nourrice, ses bras forts et potelés, ses mains rouges, tout en elle
-s'harmoniait aux formes bombées, à la grasse blancheur des beautés
-normandes. Ses yeux d'une couleur indécise arrivaient à fleur
-de tête et donnaient à son visage, dont les contours arrondis n'avaient
-aucune noblesse, un air d'étonnement et de simplicité moutonnière
-qui seyait d'ailleurs à son état de vieille fille: si elle n'avait
-pas été innocente, elle eût semblé l'être. Son nez aquilin contrastait
-avec la petitesse de son front, car il est rare que cette forme de
-nez n'implique pas un beau front. Malgré de grosses lèvres rouges,
-l'indice d'une grande bonté, ce front annonçait trop peu d'idées
-pour que le c&oelig;ur fût dirigé par l'intelligence: elle devait être
-bienfaisante sans grâce. Or, l'on reproche sévèrement à la vertu ses
-défauts, tandis qu'on est plein d'indulgence pour les qualités du
-vice. Ses cheveux châtains, d'une longueur extraordinaire, prêtaient
-à sa figure cette beauté qui résulte de la force et de l'abondance,
-les deux caractères principaux de sa personne. Au temps
-de ses prétentions, elle affectait de mettre sa figure de trois quarts
-pour montrer une très-jolie oreille qui se détachait bien au milieu
-du blanc azuré de son col et de ses tempes, rehaussé par son énorme
-chevelure. Vue ainsi, en habit de bal, elle pouvait paraître belle.
-Ses formes protubérantes, sa taille, sa santé vigoureuse arrachaient
-aux officiers de l'Empire cette exclamation: «Quel beau
-brin de fille!» Mais avec les années, l'embonpoint élaboré par une
-vie tranquille et sage, s'était insensiblement si mal réparti sur ce
-corps, qu'il en avait détruit les primitives proportions. En ce moment,
-aucun corset ne pouvait faire retrouver de hanches à la pauvre
-fille, qui semblait fondue d'une seule pièce. La jeune harmonie
-de son corsage n'existait plus, et son ampleur excessive faisait craindre
-qu'en se baissant elle ne fût emportée par ces masses supérieures;
-mais la nature l'avait douée d'un contre-poids naturel qui
-rendait inutile la mensongère précaution d'une <i>tournure</i>. Chez
-elle tout était bien vrai. En se triplant, son menton avait diminué
-<span class="pagenum">45</span>
-la longueur du col et gêné le port de la tête. Elle n'avait pas de rides,
-mais des plis; et les plaisants prétendaient que, pour ne pas
-se couper, elle se mettait de la poudre aux articulations, ainsi qu'on
-en jette aux enfants. Cette grasse personne offrait à un jeune homme
-perdu de désirs, comme Athanase, la nature d'attraits qui devait le
-séduire. Les jeunes imaginations, essentiellement avides et courageuses,
-aiment à s'étendre sur ces belles nappes vives. C'était la
-perdrix dodue, alléchant le couteau du gourmet. Beaucoup d'élégants
-parisiens endettés se seraient très-bien résignés à faire exactement
-le bonheur de mademoiselle Cormon. Mais la pauvre fille avait
-déjà plus de quarante ans! En ce moment, après avoir pendant long-temps
-combattu pour mettre dans sa vie les intérêts qui font toute
-la femme, et néanmoins forcée d'être fille, elle se fortifiait dans sa
-vertu par les pratiques religieuses les plus sévères. Elle avait eu recours
-à la religion, cette grande consolatrice des virginités; son
-confesseur la dirigeait assez niaisement depuis trois ans dans la voie
-des macérations; il lui recommandait l'usage de la discipline, qui,
-s'il faut en croire la médecine moderne, produit un effet contraire
-à celui qu'en attendait ce pauvre prêtre de qui les connaissances
-hygiéniques n'étaient pas très-étendues. Ces pratiques absurdes
-commençaient à répandre une teinte monastique sur le visage de
-mademoiselle Cormon, assez souvent au désespoir en voyant son teint
-blanc contracter des tons jaunes qui annonçaient la maturité. Le
-léger duvet dont sa lèvre supérieure était ornée vers les coins s'avisait
-de grandir et dessinait comme une fumée. Les tempes se miroitaient!
-Enfin, la décroissance commençait. Il était authentique
-dans Alençon que le sang tourmentait mademoiselle Cormon; elle
-faisait subir ses confidences au chevalier de Valois, à qui elle nombrait
-ses bains de pieds, avec lequel elle combinait des réfrigérants.
-Le fin compère tirait alors sa tabatière, et, par forme de conclusion,
-contemplait la princesse Goritza.</p>
-
-<p>&mdash;Le vrai calmant, disait-il, ma chère demoiselle, serait un bel
-et bon mari.</p>
-
-<p>&mdash;Mais à qui se fier? répondait-elle.</p>
-
-<p>Le chevalier chassait alors les grains de tabac qui se fourraient
-dans les plis du pout-de-soie ou sur son gilet. Pour tout le monde,
-ce geste eût été fort naturel; mais il donnait toujours des inquiétudes
-à la pauvre fille. La violence de sa passion sans objet était si
-grande qu'elle n'osait plus regarder un homme en face, tant elle
-<span class="pagenum">46</span>
-craignait de laisser apercevoir dans son regard le sentiment qui la
-poignait. Par un caprice qui n'était peut-être que la continuation
-de ses anciens procédés, quoiqu'elle se sentît attirée vers les hommes
-qui pouvaient encore lui convenir, elle avait tant de peur d'être
-taxée de folie en ayant l'air de leur faire la cour, qu'elle les traitait
-peu gracieusement. La plupart des personnes de sa société, se trouvant
-incapables d'apprécier ses motifs, toujours si nobles, expliquaient
-sa manière d'être avec ses cocélibataires comme la vengeance
-d'un refus essuyé ou prévu.</p>
-
-<p>Quand commença l'année 1815, elle atteignit à cet âge fatal
-qu'elle n'avouait pas, à quarante-deux ans. Son désir acquit alors
-une intensité qui avoisina la monomanie, car elle comprit que toute
-chance de progéniture finirait par se perdre; et ce que, dans sa céleste
-ignorance, elle désirait par-dessus tout, c'était des enfants. Il
-n'y avait pas une seule personne dans tout Alençon qui attribuât à
-cette vertueuse fille un seul désir des licences amoureuses: elle aimait
-en bloc sans rien imaginer de l'amour; c'était une Agnès catholique,
-incapable d'inventer une seule des ruses de l'Agnès de Molière. Depuis
-quelques mois, elle comptait sur un hasard. Le licenciement
-des troupes impériales et la reconstitution de l'armée royale opéraient
-un certain mouvement dans la destinée de beaucoup d'hommes
-qui retournaient, les uns en demi-solde, les autres avec ou sans
-pension, chacun dans leur pays natal, tous ayant le désir de corriger
-leur mauvais sort et de faire une fin qui, pour mademoiselle
-Cormon, pouvait être un délicieux commencement. Il était difficile
-que, parmi ceux qui reviendraient aux environs, il ne se trouvât
-pas quelque brave militaire honorable, valide surtout, d'âge convenable,
-de qui le caractère servirait de passeport aux opinions bonapartistes:
-peut-être même s'en rencontrerait-il qui, pour regagner
-une position perdue, se feraient royalistes. Ce calcul soutint encore
-pendant les premiers mois de l'année mademoiselle Cormon dans la
-sévérité de son attitude. Mais les militaires qui vinrent habiter la
-ville se trouvèrent tous ou trop vieux ou trop jeunes, trop bonapartistes
-ou trop mauvais sujets, dans des situations incompatibles avec
-les m&oelig;urs, le rang et la fortune de mademoiselle Cormon, qui chaque
-jour se désespéra davantage. Les officiers supérieurs avaient
-tous profité de leurs avantages sous Napoléon pour se marier, et
-ceux-là devenaient royalistes dans l'intérêt de leurs familles. Mademoiselle
-Cormon avait beau prier Dieu de lui faire la grâce de lui
-<span class="pagenum">47</span>
-envoyer un mari afin qu'elle pût être chrétiennement heureuse, il
-était sans doute écrit qu'elle mourrait vierge et martyre, car il ne se
-présentait aucun homme qui eût tournure de mari. Les conversations
-qui se tenaient chez elle tous les soirs faisaient assez bien la police de
-l'État Civil pour qu'il n'arrivât pas dans Alençon un seul étranger sans
-qu'elle ne fût instruite de ses m&oelig;urs, de sa fortune et de sa qualité.
-Mais Alençon n'est pas une ville qui affriande l'étranger, elle n'est
-sur le chemin d'aucune capitale, elle n'a pas de hasards. Les marins
-qui vont de Brest à Paris ne s'y arrêtent même pas. La pauvre fille
-finit par comprendre qu'elle était réduite aux indigènes; aussi son
-&oelig;il prenait-il parfois une expression féroce, à laquelle le malicieux
-chevalier répondait par un fin regard en tirant sa tabatière et contemplant
-la princesse Goritza. Monsieur de Valois savait que, dans
-la jurisprudence féminine, une première fidélité est solidaire de l'avenir.
-Mais mademoiselle Cormon, avouons-le, avait peu d'esprit:
-elle ne comprenait rien au manége de la tabatière. Elle redoublait
-de vigilance pour combattre le <i>malin esprit</i>. Sa rigide dévotion et
-les principes les plus sévères contenaient ses cruelles souffrances
-dans les mystères de la vie privée. Tous les soirs, en se retrouvant
-seule, elle songeait à sa jeunesse perdue, à sa fraîcheur fanée, aux
-v&oelig;ux de la nature trompée; et, tout en immolant au pied de la croix
-ses passions, poésies condamnées à rester en portefeuille, elle se
-promettait bien, si par hasard un homme de bonne volonté se présentait,
-de ne le soumettre à aucune épreuve et de l'accepter tel
-qu'il serait. En sondant ses bonnes dispositions, par certaines soirées
-plus âpres que les autres, elle allait jusqu'à épouser en pensée un
-sous-lieutenant, un fumeur qu'elle se proposait de rendre, à force
-de soins, de complaisance et de douceur, le meilleur sujet de la terre;
-elle allait jusqu'à le prendre criblé de dettes. Mais il fallait le silence
-de la nuit pour ces mariages fantastiques où elle se plaisait à jouer
-le sublime rôle des anges gardiens. Le lendemain, si Pérotte trouvait
-le lit de sa maîtresse sens dessus dessous, mademoiselle avait
-repris sa dignité; le lendemain, après déjeuner, elle voulait un
-homme de quarante ans, un bon propriétaire, bien conservé, un
-quasi-jeune homme.</p>
-
-<p>L'abbé de Sponde était incapable d'aider sa nièce en quoi que
-ce soit dans ses man&oelig;uvres matrimoniales. Ce bonhomme, âgé
-d'environ soixante-dix ans, attribuait les désastres de la Révolution
-française à quelque dessein de la Providence, empressée de frapper
-<span class="pagenum">48</span>
-une Église dissolue. L'abbé de Sponde s'était donc jeté dans le sentier
-depuis longtemps abandonné que pratiquaient jadis les solitaires
-pour aller au ciel: il menait une vie ascétique, sans emphase,
-sans triomphe extérieur. Il dérobait au monde ses &oelig;uvres de charité,
-ses continuelles prières et ses mortifications; il pensait que
-les prêtres devaient tous agir ainsi pendant la tourmente, et il prêchait
-d'exemple. Tout en offrant au monde un visage calme et
-riant, il avait fini par se détacher entièrement des intérêts mondains:
-il songeait exclusivement aux malheureux, aux besoins de
-l'Église et à son propre salut. Il avait laissé l'administration de ses
-biens à sa nièce, qui lui en remettait les revenus, et à laquelle il
-payait une modique pension, afin de pouvoir dépenser le surplus
-en aumônes secrètes et en dons à l'Église. Toutes les affections de
-l'abbé s'étaient concentrées sur sa nièce qui le regardait comme un
-père; mais c'était un père distrait, ne concevant point les agitations
-de la Chair, et remerciant Dieu de ce qu'il maintenait sa chère fille
-dans le célibat; car il avait, depuis sa jeunesse, adopté le système
-de saint Jean-Chrysostome, qui a écrit que «<i>l'état de virginité
-était autant au-dessus de l'état de mariage que l'Ange était
-au-dessus de l'Homme</i>.» Habituée à respecter son oncle, mademoiselle
-Cormon n'osait pas l'initier aux désirs que lui inspirait un
-changement d'état. Le bonhomme, accoutumé de son côté au train
-de la maison, eût d'ailleurs peu goûté l'introduction d'un maître
-au logis. Préoccupé par les misères qu'il soulageait, perdu dans les
-abîmes de la prière, l'abbé de Sponde avait souvent des distractions
-que les gens de sa société prenaient pour des absences; peu
-causeur, il avait un silence affable et bienveillant. C'était un homme
-de haute taille, sec, à manières graves, solennelles, dont le visage
-exprimait des sentiments doux, un grand calme intérieur, et qui,
-par sa présence, imprimait à cette maison une autorité sainte. Il
-aimait beaucoup le voltairien chevalier de Valois. Ces deux majestueux
-débris de la Noblesse et du Clergé, quoique de m&oelig;urs différentes,
-se reconnaissaient à leurs traits généraux; d'ailleurs le chevalier
-était aussi onctueux avec l'abbé de Sponde qu'il était paternel
-avec ses grisettes. Quelques personnes pourraient croire que mademoiselle
-Cormon cherchait tous les moyens d'arriver à son but;
-que, parmi les légitimes artifices permis aux femmes, elle s'adressait
-à la toilette, qu'elle se décolletait, qu'elle déployait les coquetteries
-négatives d'un magnifique port d'armes. Mais point! Elle
-<span class="pagenum">49</span>
-était héroïque et immobile dans ses guimpes comme un soldat dans
-sa guérite. Ses robes, ses chapeaux, ses chiffons, tout se confectionnait
-chez des marchandes de modes d'Alençon, deux s&oelig;urs
-bossues qui ne manquaient pas de goût. Malgré les instances de ces
-deux artistes, mademoiselle Cormon se refusait aux tromperies de
-l'élégance; elle voulait être cossue en tout, chair et plumes; mais
-peut-être les lourdes façons de ses robes allaient-elles bien à sa physionomie.
-Se moque qui voudra de la pauvre fille! vous la trouverez
-sublime, âmes généreuses qui ne vous inquiétez jamais de la forme
-que prend le sentiment, et l'admirez là où il est! Ici quelques
-femmes légères essaieront peut-être de chicaner la vraisemblance
-de ce récit, elle diront qu'il n'existe pas en France de fille assez
-niaise pour ignorer l'art de pêcher un homme, que mademoiselle
-Cormon est une de ces exceptions monstrueuses que le bon sens
-interdit de présenter comme type; que la plus vertueuse et la plus
-niaise fille qui veut attraper un goujon trouve encore un appât
-pour armer sa ligne. Mais ces critiques tombent, si l'on vient à
-penser que la sublime religion catholique, apostolique et romaine,
-est encore debout en Bretagne et dans l'ancien duché d'Alençon.
-La foi, la piété, n'admettent pas ces subtilités. Mademoiselle Cormon
-marchait dans la voie du salut, en préférant les malheurs de
-sa virginité infiniment trop prolongée au malheur d'un mensonge,
-au péché d'une ruse. Chez une fille armée de la discipline, la vertu
-ne pouvait transiger; l'amour ou le calcul devaient venir la trouver
-très-résolument. Puis, ayons le courage de faire une observation
-cruelle par un temps où la religion n'est plus considérée que
-comme un moyen par ceux-ci, comme une poésie par ceux-là. La
-dévotion cause une ophthalmie morale. Par une grâce providentielle,
-elle ôte aux âmes en route pour l'éternité la vue de beaucoup
-de petites choses terrestres. En un mot, les dévotes sont
-stupides sur beaucoup de points. Cette stupidité prouve d'ailleurs
-avec quelle force elles reportent leur esprit vers les sphères
-célestes; quoique le voltairien monsieur de Valois prétendît qu'il
-est extrêmement difficile de décider si ce sont les personnes
-stupides qui deviennent dévotes, ou si la dévotion a pour effet
-de rendre stupides les filles d'esprit. Songez-y bien, la vertu catholique
-la plus pure, avec ses amoureuses acceptations de tout calice,
-avec sa pieuse soumission aux ordres de Dieu, avec sa
-croyance à l'empreinte du doigt divin sur toutes les glaises de
-<span class="pagenum">50</span>
-la vie, est la mystérieuse lumière qui se glissera dans les derniers
-replis de cette histoire pour leur donner tout leur relief, et qui
-certes les agrandira aux yeux de ceux qui ont encore la Foi. Puis,
-s'il y a bêtise, pourquoi ne s'occuperait-on pas des malheurs de la
-bêtise, comme on s'occupe des malheurs du génie? l'une est un
-élément social infiniment plus abondant que l'autre. Donc mademoiselle
-Cormon péchait aux yeux du monde par la divine ignorance
-des vierges. Elle n'était point observatrice, et sa conduite
-avec ses prétendus le prouvait assez. En ce moment même, une
-jeune fille de seize ans, qui n'aurait pas encore ouvert un seul roman,
-aurait lu cent chapitres d'amour dans les regards d'Athanase; tandis
-que mademoiselle Cormon n'y voyait rien, elle ne reconnaissait
-pas dans les tremblements de sa parole la force d'un sentiment qui
-n'osait se produire. Honteuse elle-même, elle ne devinait pas la
-honte d'autrui. Capable d'inventer les raffinements de grandeur
-sentimentale qui l'avaient primitivement perdue, elle ne les reconnaissait
-pas chez Athanase. Ce phénomène moral ne paraîtra pas
-extraordinaire aux gens qui savent que les qualités du c&oelig;ur sont
-aussi indépendantes de celles de l'esprit que les facultés du génie
-le sont des noblesses de l'âme. Les hommes complets sont si rares
-que Socrate, l'une des plus belles perles de l'Humanité, convenait,
-avec un phrénologue de son temps, qu'il était né pour faire un fort
-mauvais drôle. Un grand général peut sauver son pays à Zurich et
-s'entendre avec des fournisseurs. Un banquier de probité douteuse
-peut se trouver homme d'État. Un grand musicien peut concevoir
-des chants sublimes et faire un faux. Une femme de sentiment peut
-être une grande sotte. Enfin, une dévote peut avoir une âme sublime,
-et ne pas reconnaître les sons que rend une belle âme à ses
-côtés. Les caprices produits par les infirmités physiques se rencontrent
-également dans l'ordre moral. Cette bonne créature, qui se
-désolait de ne faire ses confitures que pour elle et pour son vieil
-oncle, était devenue presque ridicule. Ceux qui se sentaient pris de
-sympathie pour elle à cause de ses qualités, et quelques-uns à cause
-de ses défauts, se moquaient de ses mariages manqués. Dans plus
-d'une conversation on se demandait ce que deviendraient de si beaux
-biens, et les économies de mademoiselle Cormon, et la succession
-de son oncle. Depuis longtemps elle était soupçonnée d'être au
-fond, malgré les apparences, une <i>fille originale</i>. En province il
-n'est pas permis d'être original: c'est avoir des idées incomprises
-<span class="pagenum">51</span>
-par les autres, et l'on y veut l'égalité de l'esprit aussi bien que l'égalité
-des m&oelig;urs. Le mariage de mademoiselle Cormon était devenu
-dès 1804 quelque chose de si problématique que <i>se marier
-comme mademoiselle Cormon</i> fut dans Alençon une phrase
-proverbiale qui équivalait à la plus railleuse des négations. Il faut
-que l'esprit moqueur soit un des plus impérieux besoins de la
-France pour que cette excellente personne excitât quelques railleries
-dans Alençon. Non-seulement elle recevait toute la ville, elle
-était charitable, pieuse et incapable de dire une méchanceté; mais
-encore elle concordait à l'esprit général et aux m&oelig;urs des habitants
-qui l'aimaient comme le plus pur symbole de leur vie; car
-elle s'était encroûtée dans les habitudes de la province, elle n'en
-était jamais sortie, elle en avait les préjugés, elle en épousait les
-intérêts, elle l'adorait. Malgré ses dix-huit mille livres de rente en
-fonds de terre, fortune considérable en province, elle restait à l'unisson
-des maisons moins riches. Quand elle se rendait à sa terre du
-Prébaudet, elle y allait dans une vieille carriole d'osier, suspendue sur
-deux soupentes en cuir blanc, attelée d'une grosse jument poussive,
-et que fermaient à peine deux rideaux de cuir rougi par le
-temps. Cette carriole, connue de toute la ville, était soignée par
-Jacquelin autant que le plus beau coupé de Paris: mademoiselle y
-tenait, elle s'en servait depuis douze ans, elle faisait observer ce fait
-avec la joie triomphante de l'avarice heureuse. La plupart des habitants
-savaient gré à mademoiselle Cormon de ne pas les humilier
-par le luxe qu'elle aurait pu afficher; il est même à croire que, si
-elle avait fait venir de Paris une calèche, on en aurait plus glosé
-que de ses mariages manqués. La plus brillante voiture d'ailleurs
-l'aurait conduite au Prébaudet tout comme la vieille carriole. Or, la
-province, qui voit toujours la fin, s'inquiète assez peu de la beauté
-des moyens, pourvu qu'ils soient efficients.</p>
-
-<p>Pour achever la peinture des m&oelig;urs intimes de cette maison, il
-est nécessaire de grouper, autour de mademoiselle Cormon et de
-l'abbé de Sponde, Jacquelin, Josette et Mariette la cuisinière qui
-s'employaient au bonheur de l'oncle et de la nièce. Jacquelin,
-homme de quarante ans, gros et court, rougeot, brun, à figure
-de matelot breton, était au service de la maison depuis vingt-deux
-ans. Il servait à table, il pansait la jument, il jardinait,
-il cirait les souliers de l'abbé, faisait les commissions, sciait le bois,
-conduisait la carriole, allait chercher l'avoine, la paille et le foin au
-<span class="pagenum">52</span>
-Prébaudet; il restait à l'antichambre le soir, endormi comme un
-loir. Il aimait, dit-on, Josette, fille de trente-six ans, que mademoiselle
-Cormon aurait renvoyée si elle se fût mariée. Aussi ces
-deux pauvres gens amassaient-ils leurs gages et s'aimaient-ils en silence,
-attendant et désirant le mariage de mademoiselle, comme
-les Juifs attendent le Messie. Josette, née entre Alençon et Mortagne,
-était petite et grasse; sa figure, qui ressemblait à un abricot
-crotté, ne manquait ni de physionomie ni d'esprit; elle passait pour
-gouverner sa maîtresse. Josette et Jacquelin, sûrs d'un dénoûment,
-cachaient une satisfaction qui faisait présumer que ces deux
-amants s'escomptaient l'avenir. Mariette, la cuisinière, également
-depuis quinze ans dans la maison, savait accommoder tous les plats
-en honneur dans le pays.</p>
-
-<p>Peut-être faudrait-il compter pour beaucoup la grosse vieille jument
-normande bai-brun qui traînait mademoiselle Cormon à sa
-campagne du Prébaudet, car les cinq habitants de cette maison portaient
-à cette bête une affection maniaque. Elle s'appelait Pénélope,
-et servait depuis dix-huit ans; elle était si bien soignée, servie avec
-tant de régularité que Jacquelin et mademoiselle espéraient en tirer
-parti pendant plus de dix ans encore. Cette bête était un perpétuel
-sujet de conversation et d'occupation: il semblait que la pauvre
-mademoiselle Cormon, n'ayant point d'enfant à qui sa maternité
-rentrée pût se prendre, la reportât sur ce bienheureux animal. Pénélope
-avait empêché mademoiselle d'avoir des serins, des chats,
-des chiens, famille fictive que se donnent presque tous les êtres
-solitaires au milieu de la société.</p>
-
-<p>Ces quatre fidèles serviteurs, car l'intelligence de Pénélope s'était
-élevée jusqu'à celle de ces bons domestiques, tandis qu'ils
-s'étaient abaissés jusqu'à la régularité muette et soumise de la bête,
-allaient et venaient chaque jour dans les mêmes occupations avec
-l'infaillibilité de la mécanique. Mais, comme ils le disaient dans leur
-langage, ils avaient mangé leur pain blanc en premier. Mademoiselle
-Cormon, comme toutes les personnes nerveusement agitées
-par une pensée fixe, devenait difficile, tracassière, moins par caractère
-que par le besoin d'employer son activité. Ne pouvant s'occuper
-d'un mari, d'enfants et des soins qu'ils exigent, elle s'attaquait
-à des minuties. Elle parlait pendant des heures entières sur
-des riens, sur une douzaine de serviettes numérotées Z qu'elle
-trouvait mises avant l'O.</p>
-
-<p><span class="pagenum">53</span>
-&mdash;A quoi pense donc Josette! s'écriait-elle. Josette ne prend
-donc garde à rien?</p>
-
-<p>Mademoiselle demandait pendant huit jours si Pénélope avait eu
-son avoine à deux heures, parce qu'une seule fois Jacquelin s'était
-attardé. Sa petite imagination travaillait sur des bagatelles. Une
-couche de poussière oubliée par le plumeau, des tranches de pain
-mal grillées par Mariette, le retard apporté par Jacquelin à venir
-fermer les fenêtres sur lesquelles donnait le soleil dont les rayons
-mangeaient les couleurs du meuble, toutes ces grandes petites choses
-engendraient de graves querelles où mademoiselle s'emportait. Tout
-changeait donc, s'écriait-elle, elle ne reconnaissait plus ses serviteurs
-d'autrefois; ils se gâtaient, elle était trop bonne. Un jour Josette
-lui donna la <i>Journée du Chrétien</i> au lieu de la <i>Quinzaine de
-Pâques</i>. Toute la ville apprit le soir ce malheur. Mademoiselle avait
-été forcée de revenir de Saint-Léonard chez elle, et son départ subit
-de l'église, où elle avait dérangé toutes les chaises, fit supposer des
-énormités. Elle fut donc obligée de dire à ses amis la cause de cet
-accident.</p>
-
-<p>&mdash;Josette, avait-elle dit avec douceur, que pareille chose n'arrive
-plus!</p>
-
-<p>Mademoiselle Cormon était, sans s'en douter, très-heureuse de
-ces petites querelles qui servaient d'émonctoire à ses acrimonies.
-L'esprit a ses exigences; il a, comme le corps, sa gymnastique.
-Ces inégalités d'humeur furent acceptées par Josette et Jacquelin,
-comme les intempéries de l'atmosphère le sont pour le laboureur.
-Ces trois bonnes gens disaient: «Il fait beau temps ou il pleut!»
-sans accuser le ciel. Parfois, en se levant, le matin dans la cuisine,
-ils se demandaient dans quelle humeur se lèverait mademoiselle,
-comme un fermier consulte les brumes de l'aurore. Enfin, nécessairement
-mademoiselle Cormon avait fini par se contempler elle-même
-dans les infiniment petits de sa vie. Elle et Dieu, son confesseur
-et ses lessives, ses confitures à faire et les offices à entendre,
-son oncle à soigner avaient absorbé sa faible intelligence. Pour elle,
-les atomes de la vie se grossissaient en vertu d'une optique particulière
-aux gens égoïstes par nature ou par hasard. Sa santé si parfaite
-donnait une valeur effrayante au moindre embarras survenu dans les
-tubes digestifs. Elle vivait d'ailleurs sous la férule de la médecine
-de nos aïeux, et prenait par an quatre médecines de précaution à
-faire crever Pénélope, mais qui la ragaillardissaient. Si Josette, en
-<span class="pagenum">54</span>
-l'habillant, trouvait un léger bouton épanoui sur les omoplates encore
-satinées de mademoiselle, c'était un sujet d'énormes perquisitions
-dans les différents bols alimentaires de la semaine. Quel
-triomphe si Josette rappelait à sa maîtresse un certain lièvre trop
-ardent qui avait dû faire lever ce damné bouton. Avec quelle joie
-toutes deux disaient:&mdash;Il n'y a pas de doute, c'est le lièvre.</p>
-
-<p>&mdash;Mariette l'avait trop épicé, reprenait mademoiselle, je lui dis
-toujours de <i>faire doux</i> pour mon oncle et pour moi, mais Mariette
-n'a pas plus de mémoire que...</p>
-
-<p>&mdash;Que le lièvre, disait Josette.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, répondait mademoiselle, elle n'a pas plus de mémoire
-que le lièvre, tu as bien trouvé cela.</p>
-
-<p>Quatre fois par an, au commencement de chaque saison, mademoiselle
-Cormon allait passer un certain nombre de jours à sa terre
-du Prébaudet. On était alors à la mi-mai, époque à laquelle mademoiselle
-Cormon voulait voir si ses pommiers avaient bien <i>neigé</i>,
-mot du pays qui exprime l'effet produit sous ces arbres par la chute
-de leurs fleurs. Quand l'amas circulaire des pétales tombés ressemble
-à une couche de neige, le propriétaire peut espérer une abondante
-récolte de cidre. En même temps qu'elle jaugeait ainsi ses
-tonneaux, mademoiselle Cormon veillait aux réparations que l'hiver
-avait nécessitées; elle ordonnait les façons de son jardin et de son
-verger, d'où elle tirait de nombreuses provisions. Chaque saison
-avait sa nature d'affaires. Mademoiselle donnait avant son départ un
-dîner d'adieu à ses fidèles, quoiqu'elle dût les retrouver trois semaines
-après. C'était toujours une nouvelle qui retentissait dans
-Alençon que le départ de mademoiselle Cormon. Ses habitués, en
-retard d'une visite, venaient alors la voir; son appartement de réception
-était plein; chacun lui souhaitait un bon voyage comme si
-elle eût dû faire route pour Calcutta. Puis le lendemain matin, les
-marchands étaient sur le pas de leurs portes. Petits et grands regardaient
-passer la carriole, et il semblait qu'on s'apprît une nouvelle
-en se répétant les uns aux autres:&mdash;Mademoiselle Cormon va donc
-au Prébaudet!</p>
-
-<p>Par ici, l'un disait:&mdash;<i>Elle a du pain de cuit</i>, celle-là.</p>
-
-<p>&mdash;Hé, mon gars, répondait le voisin, c'est une brave personne;
-si le bien tombait toujours en de pareilles mains, le pays ne verrait
-pas un mendiant...</p>
-
-<p>Par là, un autre:&mdash;Tiens, tiens, je ne m'étonne pas si nos vignobles
-<span class="pagenum">55</span>
-de haute futaie sont en fleurs, voilà mademoiselle Cormon
-qui part pour le Prébaudet. D'où vient qu'elle se marie si peu?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'épouserais bien tout de même, répondait un plaisant: le
-mariage est à moitié fait, il y a une partie de consentante; mais
-l'autre ne veut pas. Bah! c'est pour monsieur du Bousquier que le
-four chauffe!</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur du Bousquier?... elle l'a refusé.</p>
-
-<p>Le soir, dans toutes les réunions, on se disait gravement:&mdash;Mademoiselle
-Cormon est partie.</p>
-
-<p>Ou:&mdash;Vous avez donc laissé partir mademoiselle Cormon?</p>
-
-<p>Le mercredi choisi par Suzanne pour son esclandre était, par un
-effet du hasard, ce mercredi d'adieu, jour où mademoiselle Cormon
-faisait tourner la tête à Josette pour les paquets à emporter.
-Donc, pendant la matinée, il s'était dit et passé des choses en ville
-qui prêtaient le plus vif intérêt à cette assemblée d'adieu. Madame
-Granson était allée sonner la cloche dans dix maisons, pendant que
-la vieille fille délibérait sur les encas de son voyage, et que le malin
-chevalier de Valois faisait un piquet chez mademoiselle Armande
-de Gordes, s&oelig;ur du vieux marquis de Gordes dont elle tenait la
-maison, et qui était la reine du salon aristocratique.</p>
-
-<p>S'il n'était indifférent pour personne de voir quelle figure ferait
-le séducteur pendant la soirée, il était important pour le chevalier
-et pour madame Granson de savoir comment mademoiselle Cormon
-prendrait la nouvelle en sa double qualité de fille nubile et de présidente
-de la Société de Maternité. Quant à l'innocent du Bousquier,
-il se promenait sur le Cours en commençant à croire que
-Suzanne l'avait joué: ce soupçon le confirmait dans ses principes
-à l'endroit des femmes. Dans ces jours de gala, la table était déjà
-mise vers trois heures et demie; car en ce temps le monde fashionable
-d'Alençon dînait, par extraordinaire, à quatre heures. On y
-dînait encore, sous l'Empire, à deux heures après midi, comme
-jadis; mais l'on soupait! Un des plaisirs que mademoiselle Cormon
-savourait le plus, sans y entendre malice, mais qui certes reposait
-sur l'égoïsme, consistait dans l'indicible satisfaction qu'elle éprouvait
-à se voir habillée comme l'est une maîtresse de maison qui va
-recevoir ses hôtes. Quand elle s'était ainsi mise sous les armes, il
-se glissait dans les ténèbres de son c&oelig;ur un rayon d'espoir: une
-voix lui disait que la nature ne l'avait pas si abondamment pourvue
-en vain, et qu'il allait se présenter un homme entreprenant. Son
-<span class="pagenum">56</span>
-désir se rafraîchissait comme elle avait rafraîchi son corps; elle se
-contemplait dans sa double étoffe avec une sorte d'ivresse, puis
-cette satisfaction se continuait alors qu'elle descendait pour donner
-son redoutable coup d'&oelig;il au salon, au cabinet et au boudoir. Elle
-s'y promenait avec le contentement naïf du riche qui pense à tout
-moment qu'il est riche et ne manquera jamais de rien. Elle regardait
-ses meubles éternels, ses antiquités, ses laques; elle se
-disait que de si belles choses voulaient un maître. Après avoir admiré
-la salle à manger, remplie par la table oblongue où s'étendait
-une nappe de neige ornée d'une vingtaine de couverts placés à
-des distances égales; après avoir vérifié l'escadron de bouteilles
-qu'elle avait indiquées, et qui montraient d'honorables étiquettes;
-après avoir méticuleusement vérifié les noms écrits sur de petits
-papiers par la main tremblante de l'abbé, seul soin qu'il prît dans
-le ménage et qui donnait lieu à de graves discussions sur la place
-de chaque convive; alors mademoiselle allait, dans ses atours, rejoindre
-son oncle, qui, vers ce moment le plus joli de la journée,
-se promenait sur la terrasse, le long de la Brillante, en écoutant
-le ramage des oiseaux nichés dans le couvert sans avoir à craindre
-les chasseurs ou les enfants. Durant ces heures d'attente, elle n'abordait
-jamais l'abbé de Sponde sans lui faire quelques questions
-saugrenues, afin d'entraîner le bon vieillard dans une discussion
-qui pût l'amuser. Voici pourquoi, car cette particularité doit achever
-de peindre le caractère de cette excellente fille.</p>
-
-<p>Mademoiselle Cormon regardait comme un de ses devoirs de
-parler: non qu'elle fût bavarde, elle avait malheureusement trop
-peu d'idées et savait trop peu de phrases pour discourir; mais elle
-croyait accomplir ainsi l'un des devoirs sociaux prescrits par la religion
-qui nous ordonne d'être agréable à notre prochain. Cette
-obligation lui coûtait tant qu'elle avait consulté son directeur, l'abbé
-Couturier, sur ce point de civilité puérile et honnête. Malgré l'humble
-observation de sa pénitente qui lui avoua la rudesse du travail
-intérieur auquel se livrait son esprit pour trouver quelque chose à
-dire, ce vieux prêtre, si ferme sur la discipline, lui avait lu tout
-un passage de saint François de Sales sur les devoirs de la femme
-du monde, sur la décente gaieté des pieuses chrétiennes qui devaient
-réserver leur sévérité pour elles-mêmes et se montrer aimables
-chez elles et faire que le prochain ne s'y ennuyât point. Ainsi
-pénétrée de ses devoirs, et voulant à tout prix obéir à son directeur
-<span class="pagenum">57</span>
-qui lui avait dit de causer avec aménité, quand la pauvre fille
-voyait la conversation s'<ins id="cor_11" title="allanguir">alanguir</ins>, elle suait dans son corset, tant
-elle souffrait en essayant d'émettre des idées pour ranimer les discussions
-éteintes. Elle lâchait alors des propositions étranges, comme
-celle-ci: <i>personne ne peut se trouver dans deux endroits à
-la fois, à moins d'être petit oiseau</i>, par laquelle, un jour,
-elle réveilla, non sans succès, une discussion sur l'ubiquité des
-apôtres à laquelle elle n'avait rien compris. Ces sortes de <i>rentrées</i>
-lui méritaient dans sa société le surnom de <i>la bonne mademoiselle
-Cormon</i>. Dans la bouche des beaux esprits de la société, ce
-mot voulait dire qu'elle était ignorante comme une carpe, et un
-peu <i>bestiote</i>; mais beaucoup de personnes de sa force prenaient
-l'épithète dans son vrai sens et répondaient:&mdash;Oh, oui! mademoiselle
-Cormon est excellente. Parfois, elle faisait des questions si
-absurdes, toujours pour être agréable à ses hôtes et remplir ses
-devoirs envers le monde, que le monde éclatait de rire. Elle demandait,
-par exemple, ce que le gouvernement faisait des impositions
-qu'il recevait depuis si long-temps; pourquoi la Bible n'avait
-pas été imprimée du temps de Jésus-Christ, puisqu'elle était de
-Moïse. Elle était de la force de ce <i lang="en" xml:lang="en">country gentleman</i> qui, entendant
-toujours parler de la Postérité à la Chambre des Communes,
-se leva pour faire ce <i lang="en" xml:lang="en">speech</i> devenu célèbre:</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, j'entends toujours parler ici de la Postérité, je
-voudrais bien savoir ce que cette puissance a fait pour l'Angleterre?</p>
-
-<p>Dans ces circonstances, l'héroïque chevalier de Valois amenait
-au secours de la vieille fille toutes les forces de sa spirituelle diplomatie
-en voyant le sourire qu'échangeaient d'impitoyables demi-savants.
-Le vieux gentilhomme, qui aimait à enrichir les femmes,
-prêtait de l'esprit à mademoiselle Cormon en la soutenant
-paradoxalement; il en couvrait si bien la retraite, que parfois
-la vieille fille semblait ne pas avoir dit une sottise. Elle avoua
-sérieusement un jour qu'elle ne savait pas quelle différence il y
-avait entre les b&oelig;ufs et les taureaux. Le ravissant chevalier arrêta
-les éclats de rire en répondant que les b&oelig;ufs ne pouvaient jamais
-être que les oncles des taures (nom de la génisse en patois). Une
-autre fois, entendant beaucoup parler des élèves et des difficultés
-que ce commerce présentait, conversation qui revenait souvent
-dans un pays où se trouve le superbe haras du Pin, elle comprit
-que les chevaux provenaient des <i>montes</i>, et demanda <i>pourquoi
-<span class="pagenum">58</span>
-l'on ne faisait pas deux montes par an</i>! Le chevalier attira les
-rires sur lui.</p>
-
-<p>&mdash;C'est très-possible, dit-il.</p>
-
-<p>Les assistants l'écoutèrent.</p>
-
-<p>&mdash;La faute, reprit-il, vient des naturalistes qui n'ont pas encore
-su contraindre les juments à porter moins de onze mois.</p>
-
-<p>La pauvre fille ne savait pas plus ce qu'était une monte qu'elle
-ne savait reconnaître un b&oelig;uf d'un taureau. Le chevalier de Valois
-servait une ingrate: jamais mademoiselle Cormon ne comprit un
-seul de ses chevaleresques services. En voyant la conversation ranimée,
-elle ne se trouvait pas si bête qu'elle pensait l'être. Enfin,
-un jour, elle s'établit dans son ignorance, comme le duc de Brancas,
-le héros du distrait, se posa dans le fossé où il avait versé, et
-y prit si bien ses aises, que quand on vint l'en retirer, il demanda
-ce qu'on lui voulait. Depuis cette époque assez récente, mademoiselle
-de Cormon perdit sa crainte, elle eut un aplomb qui donnait à
-ses rentrées quelque chose de la solennité avec laquelle les Anglais
-accomplissent leurs niaiseries patriotiques et qui est comme la fatuité
-de la bêtise. En arrivant auprès de son oncle d'un pas magistral,
-elle ruminait donc une question à lui faire pour le tirer de
-ce silence qui la peinait toujours, car elle le croyait ennuyé.</p>
-
-<p>&mdash;Mon oncle, lui dit-elle en se pendant à son bras et se collant
-joyeusement à son côté (c'était encore une de ses fictions, elle pensait:&mdash;Si
-j'avais un mari, je serais ainsi!); mon oncle, si tout
-arrive ici-bas par la volonté de Dieu, il y a donc une raison de
-toute chose?</p>
-
-<p>&mdash;Certes, fit gravement l'abbé de Sponde qui chérissant sa nièce
-se laissait toujours arracher à ses méditations avec une patience angélique.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, si je reste fille, une supposition, Dieu le veut?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon enfant, dit l'abbé.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, cependant, comme rien ne m'empêche de me marier
-demain, sa volonté peut être détruite par la mienne?</p>
-
-<p>&mdash;Cela serait vrai, si nous connaissions la véritable volonté de
-Dieu, répondit l'ancien prieur de Sorbonne. Remarque donc ma
-fille que tu mets un <i>si</i>?</p>
-
-<p>La pauvre fille, qui avait espéré entraîner son oncle dans une
-discussion matrimoniale par un argument <i lang="la" xml:lang="la">ad omnipotentem</i>,
-resta stupéfaite; mais les personnes dont l'esprit est obtus suivent
-<span class="pagenum">59</span>
-la terrible logique des enfants qui consiste à aller de réponse en demande,
-logique souvent embarrassante.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon oncle, Dieu n'a pas fait les femmes pour qu'elles
-restent filles; car, elles doivent être ou toutes filles, ou toutes femmes.
-Il y a de l'injustice dans la distribution des rôles.</p>
-
-<p>&mdash;Ma fille, dit le bon abbé, tu donnes tort à l'Église qui prescrit
-le célibat comme la meilleure voie pour aller à Dieu.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si l'Église a raison, et que tout le monde fût bon catholique,
-le genre humain finirait donc, mon oncle?</p>
-
-<p>&mdash;Tu as trop d'esprit, Rose, il n'en faut pas tant pour être heureuse.</p>
-
-<p>Un mot pareil excitait un sourire de satisfaction sur les lèvres de
-la pauvre fille, et la confirmait dans la bonne opinion qu'elle commençait
-à prendre d'elle-même. Et voilà, comment le monde, comment
-nos amis et nos ennemis sont les complices de nos défauts!
-En ce moment, l'entretien fut interrompu par l'arrivée successive
-des convives. Dans ces jours d'apparat, cette scène locale amenait
-de petites familiarités entre les gens de la maison et les personnes
-invitées. Mariette disait au Président du Tribunal, gourmand de
-haut bord, en le voyant passer:&mdash;Ah! monsieur du Ronceret,
-j'ai fait les choux-fleurs au gratin à votre intention, car mademoiselle
-sait combien vous les aimez, et m'a dit:&mdash;Ne les manque
-pas, Mariette, nous avons monsieur le Président.</p>
-
-<p>&mdash;Cette bonne demoiselle Cormon! répondit le justicier du pays.
-Mariette, les avez-vous mouillés avec du jus au lieu de bouillon?
-c'est plus onctueux!</p>
-
-<p>Le Président ne dédaignait point d'entrer dans la chambre du
-conseil où Mariette rendait ses arrêts, il y jetait le coup d'&oelig;il du
-gastronome et l'avis du maître.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, madame, disait Josette à madame Granson qui
-courtisait la femme de chambre, mademoiselle a bien pensé à vous,
-vous aurez un plat de poisson.</p>
-
-<p>Quant au chevalier de Valois, il disait à Mariette, avec le ton
-léger d'un grand seigneur qui se familiarise:&mdash;Eh! bien, cher
-cordon bleu, à qui je donnerais la croix de la légion-d'honneur, y
-a-t-il quelque fin morceau pour lequel il faille se réserver?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, monsieur de Valois, un lièvre envoyé du Prébaudet,
-il pesait quatorze livres.</p>
-
-<p><span class="pagenum">60</span>
-&mdash;Bonne fille! disait le chevalier en confirmant Josette. Ah! il
-pèse quatorze livres!</p>
-
-<p>Du Bousquier n'était pas invité. Mademoiselle Cormon, fidèle
-au système que vous savez, traitait mal ce quinquagénaire, pour
-qui elle éprouvait d'inexplicables sentiments attachés aux plus profonds
-replis de son c&oelig;ur. Quoiqu'elle l'eût refusé, parfois elle s'en
-repentait; elle avait tout ensemble comme un pressentiment qu'elle
-l'épouserait, et une terreur qui l'empêchait de souhaiter ce mariage.
-Son âme, stimulée par ces idées, se préoccupait de du Bousquier.
-Sans se l'avouer, elle était influencée par les formes herculéennes
-du républicain. Quoiqu'ils ne s'expliquassent pas les contradictions
-de mademoiselle Cormon, madame Granson et le chevalier de Valois
-avaient surpris de naïfs regards coulés en dessous, dont la signification
-était assez claire pour que tous deux essayassent de
-ruiner les espérances déjà déjouées de l'ancien fournisseur, et qu'il
-avait certes conservées. Deux convives, que leurs fonctions excusaient
-par avance, se faisaient attendre: l'un était monsieur du
-Coudrai, le conservateur des hypothèques; l'autre, monsieur Choisnel,
-ancien intendant de la maison de Gordes, le notaire de la haute
-aristocratie par laquelle il était reçu avec une distinction que lui
-méritaient ses vertus, et qui d'ailleurs avait une fortune considérable.
-Quand ces deux retardataires arrivèrent, Jacquelin leur dit,
-en les voyant aller au salon:&mdash;<i>Ils</i> sont tous au jardin.</p>
-
-<p>Sans doute les estomacs étaient impatients, car, à l'aspect du
-conservateur des hypothèques, un des hommes les plus aimables
-de la ville, et qui n'avait que le défaut d'avoir épousé, pour sa fortune,
-une vieille femme insupportable et de commettre d'énormes
-calembours dont il riait le premier; il s'éleva le léger brouhaha par
-lequel s'accueillent les derniers venus en semblable occurrence.
-En attendant l'annonce officielle du service, la compagnie se promenait
-sur la terrasse, le long de la Brillante, en regardant les
-herbes fluviatiles, la mosaïque du lit, et les détails si jolis des maisons
-accroupies sur l'autre rive, les vieilles galeries de bois, les
-fenêtres aux appuis en ruines, les étais obliques de quelque chambre
-en avant sur la rivière, les jardinets où séchaient des guenilles,
-l'atelier du menuisier, enfin ces misères de petite ville auxquelles le
-voisinage des eaux, un saule pleureur penché, des fleurs, un rosier
-communiquent je ne sais quelle grâce, digne des paysagistes. Le
-chevalier étudiait toutes les figures, car il avait appris que son
-<span class="pagenum">61</span>
-brûlot s'était très-heureusement attaché aux meilleures coteries de
-la ville; mais personne ne parlait encore à haute voix de cette grande
-nouvelle, de Suzanne et de du Bousquier. Les gens de province
-possèdent au plus haut degré l'art de distiller les cancans: le moment
-pour s'entretenir de cette étrange aventure n'était pas arrivé,
-il fallait que chacun se fût recordé. Donc on se disait à l'oreille:&mdash;Vous
-savez?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Du Bousquier?</p>
-
-<p>&mdash;Et la belle Suzanne.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle Cormon n'en sait rien.</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>C'était le <i lang="it" xml:lang="it">piano</i> du cancan dont le <i lang="it" xml:lang="it">rinforzando</i> allait éclater
-quand on en serait à déguster la première entrée. Tout-à-coup
-monsieur de Valois avisa madame Granson qui avait arboré son
-chapeau vert à bouquets d'oreilles d'ours, et dont la figure pétillait.
-Était-ce envie de commencer le concert? Quoiqu'une semblable
-nouvelle fût comme une mine d'or à exploiter dans la vie monotone
-de ces personnages, l'observateur et défiant chevalier crut reconnaître
-chez cette bonne femme l'expression d'un sentiment plus
-étendu: la joie causée par le triomphe d'un intérêt personnel!....
-Aussitôt il se retourna pour examiner Athanase, et le surprit
-dans le silence significatif d'une concentration profonde. Bientôt,
-un regard jeté par le jeune homme sur le corsage de mademoiselle
-Cormon, lequel ressemblait assez à deux timbales de régiment,
-porta dans l'âme du chevalier une lueur subite. Cet éclair lui permit
-d'entrevoir tout le passé.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! diantre, se dit-il, à quel coup de caveçon je suis
-exposé!</p>
-
-<p>Monsieur de Valois se rapprocha de mademoiselle Cormon pour
-pouvoir lui donner le bras en la conduisant à la salle à manger. La
-vieille fille avait pour le chevalier une considération respectueuse;
-car certes son nom et la place qu'il occupait parmi les constellations
-aristocratiques du Département en faisaient le plus brillant
-ornement de son salon. Dans son for intérieur, depuis douze ans,
-mademoiselle Cormon désirait devenir madame de Valois. Ce nom
-était comme une branche à laquelle s'attachaient les idées qui
-<i>essaimaient</i> de sa cervelle touchant la noblesse, le rang et les
-<span class="pagenum">62</span>
-qualités extérieures d'un parti; mais si le chevalier de Valois était
-l'homme choisi par le c&oelig;ur, par l'esprit, par l'ambition, cette
-vieille ruine, quoique peignée comme le saint Jean d'une procession,
-effrayait mademoiselle Cormon: si elle voyait un gentilhomme
-en lui, la fille ne voyait pas de mari. L'indifférence affectée par le
-chevalier en fait de mariage, et surtout la prétendue pureté de ses
-m&oelig;urs dans une maison pleine de grisettes, faisaient un tort énorme
-à monsieur de Valois, contrairement à ses prévisions. Ce gentilhomme,
-qui avait vu si juste dans l'affaire de la rente viagère, se
-trompait en ceci. Sans qu'elle s'en doutât, les pensées de mademoiselle
-Cormon sur le trop sage chevalier pouvaient se traduire par
-ce mot:&mdash;Quel dommage qu'il ne soit pas un peu libertin! Les
-observateurs du c&oelig;ur humain ont remarqué le penchant des dévotes
-pour les mauvais sujets, en s'étonnant de ce goût qu'ils
-croient opposé à la vertu chrétienne. D'abord, quelle plus belle destinée
-donneriez-vous à la femme vertueuse que celle de purifier à
-la manière du charbon les eaux troubles du vice? Mais comment
-n'a-t-on pas vu que ces nobles créatures, réduites par la rigidité de
-leurs principes à ne jamais enfreindre la fidélité conjugale, doivent
-naturellement désirer un mari de haute expérience pratique!
-Les mauvais sujets sont des grands hommes en amour. Ainsi, la
-pauvre fille gémissait de trouver son vase d'élection cassé en deux
-morceaux. Dieu seul pouvait souder le chevalier de Valois et du
-Bousquier. Pour bien faire comprendre l'importance du peu de
-mots que le chevalier et mademoiselle Cormon allaient se dire, il
-est nécessaire d'exposer deux graves affaires qui s'agitaient dans la
-ville, et sur lesquelles les opinions étaient divisées. Du Bousquier,
-d'ailleurs, s'y trouvait mystérieusement mêlé.</p>
-
-<p>L'une concernait le curé d'Alençon, qui jadis avait prêté le serment
-constitutionnel, et qui vainquait en ce moment les répugnances
-catholiques en déployant les plus hautes vertus. Ce fut un
-Cheverus au petit pied, et si bien apprécié, qu'à sa mort la ville
-entière le pleura. Mademoiselle Cormon et l'abbé de Sponde appartenaient
-à cette Petite-Église sublime dans son orthodoxie, et qui
-fut à la cour de Rome ce que les ultras allaient être à Louis XVIII.
-L'abbé surtout ne reconnaissait pas l'Église qui avait transigé forcément
-avec les constitutionnels. Ce curé n'était point reçu dans la
-maison Cormon, dont les sympathies étaient acquises au desservant
-de Saint-Léonard, la paroisse aristocratique d'Alençon. Du
-<span class="pagenum">63</span>
-Bousquier, ce libéral enragé caché sous la peau du royaliste, savait
-combien les points de ralliement sont nécessaires aux mécontents
-qui sont le fond de boutique de toutes les Oppositions, et il
-avait déjà groupé les sympathies de la classe moyenne autour de ce
-curé. Voici la seconde affaire. Sous l'inspiration secrète de ce diplomate
-grossier, l'idée de bâtir un théâtre était <ins id="cor_12" title="close">éclose</ins> dans la ville
-d'Alençon. Les Séides de du Bousquier ne connaissaient pas leur
-Mahomet, mais ils n'en étaient que plus ardents en croyant défendre
-leur propre conception. Athanase était un des plus chauds partisans
-de la construction d'une salle de spectacle, et, depuis quelques
-jours, il plaidait dans les bureaux de la Mairie pour une cause
-que tous les jeunes gens avaient épousée. Le gentilhomme offrit à la
-vieille fille son bras pour se promener; elle l'accepta, non sans le
-remercier, par un regard heureux de cette attention, et auquel le
-chevalier répondit en montrant Athanase d'un air fin.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, vous qui portez un si grand sens dans l'appréciation
-des convenances sociales, et à qui ce jeune homme tient
-par quelques liens...</p>
-
-<p>&mdash;Très-éloignés, dit-elle en l'interrompant.</p>
-
-<p>&mdash;Ne devriez-vous pas, dit le chevalier en continuant, user de
-l'ascendant que vous avez sur sa mère et sur lui pour l'empêcher
-de se perdre? Il n'est pas déjà très-religieux, il tient pour l'assermenté;
-mais ceci n'est rien. Voici quelque chose de beaucoup
-plus grave, ne se jette-t-il pas en étourdi dans une voie d'opposition
-sans savoir quelle influence sa conduite actuelle exercera sur
-son avenir! Il intrigue pour la construction du théâtre; il est, dans
-cette affaire, la dupe de ce républicain déguisé, de du Bousquier...</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, monsieur de Valois, répondit-elle, sa mère me
-dit qu'il a de l'esprit, et il ne sait pas dire <i>deux</i>; il est toujours
-planté devant vous comme un <i>terne</i>...</p>
-
-<p>&mdash;<i>Qui ne</i> pense à rien! s'écria le Conservateur des hypothèques.
-Je l'ai saisi au vol, celui-là! Je présente mes <i>devoares</i> au
-chevalier de Valois, ajouta-t-il en saluant le gentilhomme avec l'emphase
-attribuée par Henri Monnier à Joseph Prud'homme, l'admirable
-type de la classe à laquelle appartenait le Conservateur des
-hypothèques.</p>
-
-<p>Monsieur de Valois rendit le salut sec et protecteur du noble qui
-maintient sa distance; puis il remorqua mademoiselle Cormon à
-<span class="pagenum">64</span>
-quelques pots de fleurs plus loin, pour faire comprendre à l'interrupteur
-qu'il ne voulait pas être espionné.</p>
-
-<p>&mdash;Comment voulez-vous, dit le chevalier à voix basse en se penchant
-à l'oreille de mademoiselle Cormon, que les jeunes gens élevés
-dans ces détestables lycées impériaux aient des idées? C'est les
-bonnes m&oelig;urs et les nobles habitudes qui produisent les grandes
-idées et les belles amours. Il n'est pas difficile, en le voyant, de deviner
-que ce pauvre garçon deviendra tout à fait imbécile, et
-mourra tristement. Voyez comme il est pâle, hâve?</p>
-
-<p>&mdash;Sa mère prétend qu'il travaille beaucoup trop, répondit innocemment
-la vieille fille; il passe les nuits, mais à quoi? à lire des
-livres, à écrire. Quel état cela peut-il donner à un jeune homme
-d'écrire pendant la nuit?</p>
-
-<p>&mdash;Mais cela l'épuise, reprit le chevalier en essayant de ramener
-la pensée de la vieille fille sur le terrain où il espérait lui voir
-prendre Athanase en horreur. Les m&oelig;urs de ces lycées impériaux
-étaient vraiment horribles.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, dit l'ingénue mademoiselle Cormon. Ne les menait-on
-pas promener avec les tambours en tête? Leurs maîtres n'avaient
-pas autant de religion qu'en ont les païens. Et on mettait
-ces pauvres enfants en uniforme, absolument comme les troupes.
-Quelles idées!</p>
-
-<p>&mdash;Voilà quels en sont les produits, dit le chevalier en montrant
-Athanase. De mon temps, un jeune homme aurait-il jamais eu
-honte de regarder une jolie femme: et il baisse les yeux quand il
-vous voit! Ce jeune homme m'effraie parce qu'il m'intéresse.
-Dites-lui de ne pas intriguer avec les bonapartistes comme il fait
-pour cette salle de spectacle; quand ces petits jeunes gens ne la
-demanderont pas insurrectionnellement, car ce mot est pour moi le
-synonyme de constitutionnellement, l'autorité la construira. Puis,
-dites à sa mère de veiller sur lui.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! elle l'empêchera de voir ces gens en demi-solde et la
-mauvaise société, j'en suis sûre. Je vais lui parler, dit mademoiselle
-Cormon, car il pourrait perdre sa place à la Mairie. Et de quoi
-lui et sa mère vivraient-ils?... Cela fait frémir.</p>
-
-<p>Comme monsieur de Talleyrand le disait de sa femme, le chevalier
-se dit en lui-même, en regardant mademoiselle Cormon:&mdash;Qu'on
-m'en trouve une plus bête? Foi de gentilhomme! la vertu
-qui ôte l'intelligence n'est-elle pas un vice? Mais quelle adorable
-<span class="pagenum">65</span>
-femme pour un homme de mon âge! Quels principes! quelle ignorance!</p>
-
-<p>Comprenez bien que ce monologue adressé à la princesse Goritza
-se fit en préparant une prise de tabac.</p>
-
-<p>Madame Granson avait deviné que le chevalier parlait d'Athanase.
-Empressée de connaître le résultat de cette conversation, elle
-suivit mademoiselle Cormon qui marchait vers le jeune homme en
-mettant six pieds de dignité en avant d'elle. Mais en ce moment
-Jacquelin vint annoncer que mademoiselle était servie. La vieille
-fille fit par un regard un appel au chevalier. Le galant Conservateur
-des hypothèques, qui commençait à voir dans les manières
-du gentilhomme la barrière que vers ce temps les nobles de province
-exhaussaient entre eux et la bourgeoisie, fut ravi de primer le
-chevalier; il était près de mademoiselle Cormon, il arrondit son
-bras en le lui présentant, elle fut forcée de l'accepter. Le chevalier
-se précipita, par politique, sur madame Granson.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle Cormon, lui dit-il en marchant avec lenteur
-après tous les convives, ma chère dame, porte le plus vif intérêt à
-votre cher Athanase, mais cet intérêt s'évanouit par la faute de
-votre fils: il est irréligieux et libéral, il s'agite pour ce théâtre, il
-fréquente les bonapartistes, il s'intéresse au curé constitutionnel.
-Cette conduite peut lui faire perdre sa place à la Mairie. Vous
-savez avec quel soin le gouvernement du roi s'épure! Où votre
-cher Athanase, une fois destitué, trouvera-t-il de l'emploi? Qu'il
-ne se fasse pas mal voir de l'Administration.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le chevalier, dit la pauvre mère effrayée, combien
-ne vous dois-je pas de reconnaissance! Vous avez raison, mon fils
-est la dupe d'une mauvaise clique, et je vais l'éclairer.</p>
-
-<p>Le chevalier avait par un seul regard pénétré depuis long-temps
-la nature d'Athanase, il avait reconnu chez lui l'élément peu malléable
-des convictions républicaines auxquelles à cet âge un jeune
-homme sacrifie tout, épris par ce mot de <i>liberté</i> si mal défini, si
-peu compris, mais qui, pour les gens dédaignés, est un drapeau
-de révolte; et, pour eux, la révolte est la vengeance. Athanase devait
-persister dans sa foi, car ses opinions étaient tissues avec ses
-douleurs d'artiste, avec ses amères contemplations de l'État Social.
-Il ignorait qu'à trente-six ans, à l'époque où l'homme a jugé les
-hommes, les rapports et les intérêts sociaux, les opinions pour lesquels
-il a d'abord sacrifié son avenir doivent se modifier chez lui,
-<span class="pagenum">66</span>
-comme chez tous les hommes vraiment supérieurs. Rester fidèle
-au Côté Gauche d'Alençon, c'était gagner l'aversion de mademoiselle
-Cormon. Là, le chevalier voyait juste. Ainsi cette société,
-si paisible en apparence, était intestinement aussi agitée que peuvent
-l'être les cercles diplomatiques où la ruse, l'habileté, les passions,
-les intérêts se groupent autour des plus graves questions d'empire
-à empire.</p>
-
-<p>Les convives bordaient enfin cette table chargée du premier service,
-et chacun mangeait comme on mange en province, sans honte
-d'avoir un bon appétit, et non comme à Paris où il semble que les
-mâchoires se meuvent par des lois somptuaires qui prennent à tâche
-de démentir les lois de l'anatomie. A Paris, on mange du bout
-des dents, on escamote son plaisir; tandis qu'en province les choses
-se passent naturellement, et l'existence s'y concentre peut-être un
-peu trop sur ce grand et universel moyen d'existence auquel Dieu
-a condamné ses créatures.</p>
-
-<p>Ce fut à la fin du premier service que mademoiselle Cormon fit
-la plus célèbre de ses <i>rentrées</i>, car on en parla pendant plus de
-deux ans, et la chose se conte encore dans les réunions de la petite
-bourgeoisie d'Alençon quand il est question de son mariage. La
-conversation devenue très-verbeuse et animée au moment où l'on
-attaqua la pénultième entrée, s'était naturellement prise à l'affaire
-du théâtre et à celle du curé assermenté. Dans la première ferveur
-où le royalisme se trouvait en 1816, ceux que, plus tard, on appela
-les Jésuites du pays, voulaient expulser l'abbé François de sa
-cure. Du Bousquier, soupçonné par monsieur de Valois d'être le
-soutien de ce prêtre, le promoteur de ces intrigues, et sur le dos
-duquel le gentilhomme les aurait d'ailleurs mises avec son adresse
-habituelle, était sur la sellette sans avocat pour le défendre. Athanase,
-le seul convive assez franc pour soutenir du Bousquier, ne
-se trouvait pas posé pour émettre ses idées devant ces potentats
-d'Alençon qu'il trouvait d'ailleurs stupides. Il n'y a plus que les
-jeunes gens de province qui gardent une contenance respectueuse
-devant les gens d'un certain âge, et n'osent ni les fronder, ni les
-trop fortement contredire. La conversation, atténuée par l'effet de
-délicieux canards aux olives, tomba soudain à plat. Mademoiselle
-Cormon, jalouse de lutter contre ses propres canards, voulut défendre
-du Bousquier, que l'on représentait comme un pernicieux
-artisan d'intrigues, capable de <i>faire battre des montagnes</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum">67</span>
-&mdash;Moi, dit-elle, je croyais que monsieur du Bousquier ne s'occupait
-que d'enfantillages.</p>
-
-<p>Dans les circonstances présentes, ce mot eut un prodigieux
-succès. Mademoiselle Cormon obtint un beau triomphe: elle fit
-choir la princesse Goritza le nez contre la table. Le chevalier, qui
-ne s'attendait point à un à-propos chez sa Dulcinée, fut si émerveillé,
-qu'il ne trouva pas tout d'abord de mot assez élogieux; il
-applaudit sans bruit, comme on applaudit aux Italiens, en simulant
-du bout des doigts un applaudissement.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est adorablement spirituelle, dit-il à madame Granson.
-J'ai toujours prétendu qu'un jour elle démasquerait son artillerie.</p>
-
-<p>&mdash;Mais dans l'intimité elle est charmante, répondit la veuve.</p>
-
-<p>&mdash;Dans l'intimité, madame, toutes les femmes ont de l'esprit,
-reprit le chevalier.</p>
-
-<p>Ce rire homérique une fois apaisé, mademoiselle Cormon demanda
-la raison de son succès. Alors commença le <i>forte</i> du cancan.
-Du Bousquier fut traduit sous les traits d'un père Gigogne célibataire,
-d'un monstre qui, depuis quinze ans, entretenait à lui seul
-l'hospice des Enfants-Trouvés; l'immoralité de ses m&oelig;urs se dévoilait
-enfin! elle était digne de ses saturnales parisiennes, etc., etc.
-Conduite par le chevalier de Valois, le plus habile chef d'orchestre
-en ce genre, l'ouverture de ce cancan fut magnifique.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, dit-il d'un air plein de bonhomie, ce qui pourrait
-empêcher un du Bousquier d'épouser une mademoiselle Suzanne
-<i>Je ne sais qui</i>; comment la nommez-vous? Suzette! Quoique
-logé chez madame Lardot, je ne connais ces petites filles que de
-vue. Si cette Suzon est une grande belle fille, impertinente, &oelig;il gris,
-taille fine, petit pied, à laquelle j'ai fait à peine attention, mais dont
-la démarche m'a paru fort insolente, elle est de beaucoup supérieure
-comme manières à du Bousquier. D'ailleurs, Suzanne a la noblesse
-de la beauté; sous ce rapport, ce mariage serait pour elle une mésalliance.
-Vous savez que l'empereur Joseph eut la curiosité de voir
-à Lucienne la du Barry, il lui offrit son bras pour la promener; la
-pauvre fille, surprise de tant d'honneur, hésitait à le prendre:&mdash;La
-beauté sera toujours reine, lui dit l'empereur. Remarquez que c'était
-un Allemand d'Autriche, ajouta le chevalier. Mais, croyez-moi, l'Allemagne,
-qui passe ici pour très-rustique, est un pays de noble chevalerie
-et de belles manières, surtout vers la Pologne et la Hongrie
-où il se trouve des...</p>
-
-<p><span class="pagenum">68</span>
-Ici le chevalier s'arrêta, craignant de tomber dans une allusion
-à son bonheur personnel; il reprit seulement sa tabatière et confia
-le reste de l'anecdote à la princesse qui lui souriait depuis trente-six
-ans.</p>
-
-<p>&mdash;Ce mot était fort délicat pour Louis XV, dit du Ronceret.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il s'agit, je crois, de l'empereur Joseph, reprit mademoiselle
-Cormon d'un petit air entendu.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, dit le chevalier en voyant le Président, le Notaire
-et le Conservateur échangeant des regards malicieux; madame
-du Barry était la Suzanne de Louis XV, circonstance assez connue
-de mauvais sujets comme nous autres, mais que ne doivent pas
-savoir les jeunes personnes. Votre ignorance prouve que vous êtes
-un diamant sans tache: les corruptions historiques ne vous atteignent
-point.</p>
-
-<p>L'abbé de Sponde regarda gracieusement le chevalier de Valois
-et inclina la tête en signe d'approbation laudative.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle ne connaît pas l'Histoire? dit le Conservateur des
-hypothèques.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous me mêlez Louis XV et Suzanne, comment voulez-vous
-que je sache votre histoire? répondit angéliquement mademoiselle
-Cormon joyeuse de voir le plat de canards vide et la conversation
-si bien ranimée, qu'en entendant ce dernier mot, tous ses
-convives riaient la bouche pleine.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre petite! dit l'abbé de Sponde. Quand un malheur est
-venu, la Charité, qui est un amour divin, aussi aveugle que l'amour
-païen, ne doit plus voir la cause. Ma nièce, vous êtes présidente
-de la Société de Maternité, il faut secourir cette petite fille qui
-trouvera difficilement à se marier.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre enfant! dit mademoiselle Cormon.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous que du Bousquier l'épouse? demanda le Président
-du tribunal.</p>
-
-<p>&mdash;S'il était honnête homme, il le devrait, dit madame Granson;
-mais vraiment mon chien a des m&oelig;urs plus honnêtes.....</p>
-
-<p>&mdash;Azor est cependant un grand fournisseur, dit d'un air fin le
-Conservateur des hypothèques en essayant de passer du calembour
-au bon mot.</p>
-
-<p>Au dessert, il était encore question de du Bousquier qui avait
-donné lieu à mille gentillesses que le vin rendit fulminantes. Chacun,
-entraîné par le Conservateur des hypothèques, répondait à un
-<span class="pagenum">69</span>
-calembour par un autre. Ainsi du Bousquier était un <i>père sévère</i>,&mdash;un
-<i>père manant</i>,&mdash;un <i>père sifflé</i>,&mdash;un <i>père vert</i>,&mdash;un
-<i>père rond</i>,&mdash;un <i>père foré</i>,&mdash;un <i>père dû</i>,&mdash;un <i>père
-sicaire</i>.&mdash;Il n'était ni <i>père</i>, ni <i>maire</i>; ni un <i>révérend père</i>;
-il jouait à <i>pair ou non</i>; ce n'était pas non plus un <i>père conscrit</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas toujours un <i>père nourricier</i>, dit l'abbé de
-Sponde avec une gravité qui arrêta le rire.</p>
-
-<p>&mdash;Ni un <i>père noble</i>, reprit le chevalier de Valois.</p>
-
-<p>L'Église et la noblesse étaient descendues dans l'arène du calembour
-en conservant toute leur dignité.</p>
-
-<p>&mdash;Chut! fit le Conservateur des hypothèques, j'entends crier
-les bottes de du Bousquier qui, certes, sont plus que jamais <i>à
-revers</i>.</p>
-
-<p>Il arrive presque toujours qu'un homme ignore les bruits qui
-courent sur son compte: une ville entière s'occupe de lui, le calomnie
-ou le tympanise; s'il n'a pas d'amis, il ne saura rien. Or,
-l'innocent du Bousquier, du Bousquier qui souhaitait être coupable
-et désirait que Suzanne n'eût pas menti, du Bousquier fut
-superbe d'ignorance: personne ne lui avait parlé des révélations
-de Suzanne, et tout le monde trouvait d'ailleurs inconvenant de le
-questionner sur une de ces affaires où l'intéressé possède quelquefois
-des secrets qui l'obligent à garder le silence. Du Bousquier parut
-donc très-agaçant et légèrement fat, quand la société revint de
-la salle à manger pour prendre le café dans le salon où quelques
-personnes étaient déjà venues pour la soirée. Mademoiselle Cormon,
-conseillée par sa honte, n'osa regarder le terrible séducteur;
-elle s'était emparée d'Athanase qu'elle moralisait en lui débitant les
-plus étranges lieux-communs de politique royaliste et de morale
-religieuse. Ne possédant pas, comme le chevalier de Valois, une
-tabatière ornée de princesses pour essuyer ces douches de niaiseries,
-le pauvre poète écoutait d'un air stupide celle qu'il adorait,
-en regardant son monstrueux corsage qui gardait ce repos absolu,
-l'attribut des grandes masses. Ses désirs produisaient en lui comme
-une ivresse qui changeait la petite voix claire de la vieille fille en
-un doux murmure, et ses plates idées en motifs pleins d'esprit.</p>
-
-<p>L'amour est un faux-monayeur qui change continuellement les
-gros sous en louis d'or, et qui souvent aussi fait de ses louis des
-gros sous.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, Athanase, me le promettez-vous?</p>
-
-<p><span class="pagenum">70</span>
-Cette phrase finale frappa l'oreille de l'heureux jeune homme à
-la manière de ces bruits qui réveillent en sursaut.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi, mademoiselle? répondit-il.</p>
-
-<p>Mademoiselle Cormon se leva brusquement en regardant du
-Bousquier qui ressemblait en ce moment à ce gros dieu de la
-fable que la République mettait sur ses écus; elle s'avança vers
-madame Granson et lui dit à l'oreille:&mdash;Ma pauvre amie, votre
-fils est idiot! Le lycée l'a perdu, dit-elle en se souvenant de l'insistance
-avec laquelle le chevalier de Valois avait parlé de la mauvaise
-éducation des lycées.</p>
-
-<p>Quel coup de foudre! A son insu le pauvre Athanase avait eu
-l'occasion de jeter ses brandons sur les sarments amassés dans le
-c&oelig;ur de la vieille fille; s'il l'eût écoutée, il aurait pu faire comprendre
-sa passion: car, dans l'agitation où se trouvait mademoiselle
-Cormon, un seul mot suffisait; mais cette stupide avidité qui
-caractérise l'amour jeune et vrai l'avait perdu, comme quelquefois
-un enfant plein de vie se tue par ignorance.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu donc dit à mademoiselle de Cormon? demanda madame
-Granson à son fils.</p>
-
-<p>&mdash;Rien.</p>
-
-<p>&mdash;Rien, j'expliquerai cela! se dit-elle en remettant à demain
-les affaires sérieuses, car elle attacha peu d'importance à ce mot
-en croyant du Bousquier perdu dans l'esprit de la vieille fille.</p>
-
-<p>Bientôt les quatre tables se garnirent de leurs seize joueurs. Quatre
-personnes s'intéressèrent à un piquet, le jeu le plus cher et auquel
-il se perdait beaucoup d'argent. Monsieur Choisnel, le Procureur
-du roi et deux dames allèrent faire un trictrac dans le cabinet des
-laques rouges. Les girandoles furent allumées; puis la fleur de la
-société de mademoiselle Cormon vint s'épanouir devant la cheminée,
-sur les bergères, autour des tables, après que chaque nouveau
-couple arrivé eut dit à mademoiselle Cormon:&mdash;Vous allez
-donc demain au Prébaudet?</p>
-
-<p>&mdash;Mais il le faut bien, répondait-elle.</p>
-
-<p>Généralement la maîtresse de la maison parut préoccupée. Madame
-Granson, la première, s'aperçut de l'état peu naturel où se
-trouvait la vieille fille: mademoiselle Cormon pensait.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi songez-vous, cousine? lui dit-elle enfin en la trouvant
-assise dans le boudoir.</p>
-
-<p>&mdash;Je pense, répondit-elle, à cette pauvre fille. Ne suis-je pas
-<span class="pagenum">71</span>
-présidente de la Société Maternelle, je vais vous aller chercher dix
-écus!</p>
-
-<p>&mdash;Dix écus! s'écria madame Granson. Mais vous n'avez jamais
-donné autant.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, ma bonne, il est si naturel d'avoir des enfants!</p>
-
-<p>Cette phrase immorale partie du c&oelig;ur stupéfia la trésorière de
-la Société Maternelle. Du Bousquier avait évidemment grandi dans
-l'esprit de mademoiselle Cormon.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment, dit madame Granson, du Bousquier n'est pas seulement
-un monstre, il est encore un infâme. Lorsqu'on a causé
-préjudice à quelqu'un, ne doit-on pas l'indemniser? Ne serait-ce
-pas à lui, plutôt qu'à nous, de secourir cette petite, qui, après
-tout, me semble un fort mauvais sujet, car il y avait dans Alençon
-mieux que ce cynique du Bousquier! il faut être bien libertine
-pour s'adresser à lui.</p>
-
-<p>&mdash;Cynique! Votre fils vous apprend, ma chère, des mots latins
-qui sont incompréhensibles. Certes, je ne veux pas excuser monsieur
-du Bousquier; mais expliquez-moi comment une femme est
-libertine en préférant un homme à un autre?</p>
-
-<p>&mdash;Chère cousine, vous épouseriez mon fils Athanase, il n'y aurait
-là rien que de très-naturel; il est jeune et beau, plein d'avenir,
-il sera la gloire d'Alençon; seulement tout le monde penserait
-que vous avez pris un si jeune homme pour être très-heureuse; les
-mauvaises langues diraient que vous faites vos provisions de bonheur
-pour n'en jamais manquer; il y aurait des femmes jalouses
-qui vous accuseraient de dépravation; mais qu'est-ce que cela ferait?
-vous seriez bien aimée et véritablement. Si Athanase vous
-paraît idiot, ma chère, c'est qu'il a trop d'idées; les extrêmes se
-touchent. Il vit certes comme une jeune fille de quinze ans; il n'a
-pas roulé dans les impuretés de Paris, <i>lui</i>!... Eh! bien, changez
-les termes, comme disait mon pauvre mari: il en est de même de du
-Bousquier par rapport à Suzanne. Vous seriez calomniée, vous; mais,
-dans l'affaire de du Bousquier, tout est vrai. Comprenez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Pas plus que si vous me parliez grec, dit mademoiselle Cormon
-qui ouvrait de grands yeux en tendant toutes les forces de son
-intelligence.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, cousine, puisqu'il faut mettre les points sur les i,
-Suzanne ne peut pas aimer du Bousquier. Et si le c&oelig;ur n'est pour
-rien dans cette affaire...</p>
-
-<p><span class="pagenum">72</span>
-&mdash;Mais, cousine, avec quoi aime-t-on donc, si l'on n'aime pas
-avec le c&oelig;ur?</p>
-
-<p>Ici madame Granson se dit en elle-même ce qu'avait pensé le
-chevalier de Valois:&mdash;Cette pauvre cousine est par trop innocente,
-cela passe la permission.&mdash;Chère enfant, reprit-elle à haute voix,
-il me semble que les enfants ne se conçoivent pas uniquement par
-l'esprit.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, ma chère, car la Sainte-Vierge...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, ma bonne, du Bousquier n'est pas le Saint-Esprit!</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, répondit la vieille fille, c'est un homme! un homme
-que sa tournure rend assez dangereux pour que ses amis l'engagent
-à se marier.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pouvez, cousine, amener ce résultat...</p>
-
-<p>&mdash;Hé! comment? dit la vieille fille avec l'enthousiasme de la
-charité chrétienne.</p>
-
-<p>&mdash;Ne le recevez plus jusqu'à ce qu'il ait pris une femme; vous
-devez aux bonnes m&oelig;urs et à la religion de manifester en cette circonstance
-une exemplaire réprobation.</p>
-
-<p>&mdash;A mon retour du Prébaudet, nous reparlerons de ceci, ma
-chère madame Granson, je consulterai mon oncle et l'abbé Couturier,
-dit mademoiselle Cormon en rentrant dans le salon qui se
-trouvait en ce moment à son plus haut degré d'animation.</p>
-
-<p>Les lumières, les groupes de femmes bien mises, le ton solennel,
-l'air magistral de cette assemblée ne rendaient pas mademoiselle Cormon
-moins fière que sa société de cette tenue aristocratique. Pour
-beaucoup de gens, on ne voyait pas mieux à Paris dans les meilleures
-compagnies. Dans ce moment, du Bousquier, qui jouait au <ins id="cor_13" title="wisth">whist</ins>
-avec monsieur de Valois et deux vieilles dames, madame du Couderai
-et madame du Ronceret, était l'objet d'une curiosité sourde.
-Il venait quelques jeunes femmes qui, sous prétexte de regarder
-jouer, le contemplaient si singulièrement, quoiqu'à la dérobée, que
-le vieux garçon finit par croire à quelque oubli dans sa toilette.</p>
-
-<p>&mdash;Mon faux toupet serait-il de travers? se dit-il en éprouvant
-une de ces inquiétudes capitales auxquelles sont soumis les vieux
-garçons.</p>
-
-<p>Il profita d'un mauvais coup qui terminait un septième <i lang="en" xml:lang="en">rubber</i>,
-pour quitter la table.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne peux pas toucher une carte sans perdre, dit-il, je suis
-décidément trop malheureux.</p>
-
-<p><span class="pagenum">73</span>
-&mdash;Vous êtes heureux ailleurs, dit le chevalier en lui lançant un
-fin regard.</p>
-
-<p>Ce mot fit naturellement le tour du salon où chacun se récria
-sur le ton exquis du chevalier, le prince de Talleyrand du pays.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a que monsieur de Valois pour trouver ces sortes de
-choses, dit la nièce du curé de Saint-Léonard.</p>
-
-<p>Du Bousquier s'alla regarder dans la petite glace oblongue, au-dessus
-du Déserteur, et ne se trouva rien d'extraordinaire. Après
-d'innombrables répétitions du même texte varié sur tous les modes,
-vers dix heures, le départ s'opéra le long de l'embarcadère de la
-longue antichambre, non sans quelques conduites faites par mademoiselle
-Cormon à ses favorites qu'elle embrassait sur le perron.
-Les groupes s'en allaient, les uns vers la route de Bretagne et le
-Château, les autres vers le quartier qui regarde la Sarthe. Alors
-commençaient les discours qui, depuis vingt ans, retentissaient à
-cette heure dans cette rue. C'était inévitablement:&mdash;Mademoiselle
-Cormon était bien ce soir.&mdash;Mademoiselle Cormon?...
-je l'ai trouvée singulière.&mdash;Comme ce pauvre abbé baisse.
-Avez-vous vu comme il dort? Il ne sait plus où sont ses cartes, il
-a des distractions.&mdash;Nous aurons le chagrin de le perdre.&mdash;Il
-fait beau ce soir, nous aurons une belle journée demain!&mdash;Un
-beau temps pour que les pommiers passent fleur!&mdash;Vous nous
-avez battus; mais quand vous êtes avec monsieur de Valois, vous
-n'en faites jamais d'autres.&mdash;Combien a-t-il donc gagné?&mdash;Mais,
-ce soir, il a gagné trois ou quatre francs. Il ne perd jamais.&mdash;Oui,
-ma foi, savez-vous qu'il y a trois cent soixante-cinq jours dans
-l'année, et qu'à ce prix-là son jeu vaut une ferme!&mdash;Ah! quels
-coups nous avons essuyés ce soir!&mdash;Vous êtes bien heureux, monsieur
-et madame, vous voilà chez vous; mais nous, nous avons la
-moitié de la ville à faire.&mdash;Je ne vous plains pas, vous pourriez
-avoir une voiture et vous dispenser de venir à pied.&mdash;Ah! monsieur,
-nous avons une fille à marier qui nous ôte une roue, et l'entretien
-de notre fils à Paris nous emporte l'autre.&mdash;Vous en faites
-toujours un magistrat?&mdash;Que voulez-vous que l'on fasse des jeunes
-gens?... Et puis, il n'y a pas de honte à servir le roi. Parfois une
-discussion sur les cidres ou sur les lins, toujours posée dans les
-mêmes termes, et qui revenait aux mêmes époques, se continuait
-en chemin. Si quelque observateur du c&oelig;ur humain eût demeuré
-dans cette rue, il aurait toujours su dans quel mois il était, en entendant
-<span class="pagenum">74</span>
-cette conversation. Mais en ce moment elle fut exclusivement
-drolatique, car du Bousquier, qui marchait seul en avant
-des groupes, fredonnait, sans se douter de l'à-propos, l'air fameux
-de: <i>Femme sensible, entends-tu le ramage?</i> etc. Pour les
-uns, du Bousquier était un homme très-fort, un homme mal jugé.
-Depuis qu'il avait été confirmé dans son poste par une nouvelle
-institution royale, le Président du Ronceret inclinait vers du Bousquier.
-Pour les autres, le fournisseur était un homme dangereux,
-de mauvaises m&oelig;urs, capable de tout. En province, comme à
-Paris, les hommes en vue ressemblent à cette statue du beau conte
-allégorique d'Addisson, pour laquelle deux chevaliers se battent
-en arrivant chacun de leur côté au carrefour où elle s'élève: l'un
-la dit blanche, l'autre la tient pour noire; puis, quand ils sont tous
-deux à terre, ils la voient blanche à droite et noire à gauche, un
-troisième chevalier vient à leur secours et la trouve rouge.</p>
-
-<p>En rentrant chez lui, le chevalier de Valois se disait:&mdash;Il est
-temps de faire courir le bruit de mon mariage avec mademoiselle
-Cormon. La nouvelle sortira du salon de mademoiselle de Gordes,
-ira droit à Séez chez l'Évêque, reviendra par les Grands-Vicaires
-chez le curé de Saint-Léonard, qui ne manquera pas de le dire à
-l'abbé Couturier; ainsi mademoiselle Cormon recevra ce boulet
-ramé dans ses &oelig;uvres vives. Le vieux marquis de Gordes invitera
-l'abbé de Sponde à dîner, afin d'arrêter un cancan qui ferait tort
-à mademoiselle Cormon si je me prononçais contre elle, à moi si
-elle me refusait. L'abbé sera bien et dûment entortillé; puis mademoiselle
-Cormon ne tiendra pas contre une visite de mademoiselle
-de Gordes qui lui démontrera la grandeur et l'avenir de cette alliance.
-L'héritage de l'abbé vaut plus de cent mille écus, les économies
-de la fille doivent monter à plus de deux cent mille livres,
-elle a son hôtel, le Prébaudet et quinze mille livres de rente. Un
-mot à mon ami le comte de Fontaine, et je deviens Maire d'Alençon,
-Député; puis, une fois assis sur les bancs de la Droite, nous
-arriverons à la Pairie, en criant La clôture! ou A l'ordre!</p>
-
-<p>Rentrée chez elle, madame Granson eut une vive explication avec
-son fils qui ne voulut pas comprendre la liaison qui existait entre
-ses opinions et ses amours. Ce fut la première querelle qui troubla
-l'harmonie de ce pauvre ménage.</p>
-
-<p>Le lendemain, à neuf heures, mademoiselle Cormon, emballée
-dans sa carriole avec Josette, et qui se dessinait comme une pyramide
-<span class="pagenum">75</span>
-sur l'océan de ses paquets, montait la rue Saint-Blaise pour
-se rendre au Prébaudet, où devait la surprendre l'événement qui
-précipita son mariage, et que ne pouvaient prévoir ni madame
-Granson, ni du Bousquier, ni monsieur de Valois, ni mademoiselle
-Cormon. Le hasard est le plus grand de tous les artistes.</p>
-
-<p>Le lendemain de son arrivée au Prébaudet, mademoiselle Cormon
-était fort innocemment occupée, sur les huit heures du matin,
-à écouter pendant son déjeuner les divers rapports de son garde et
-de son jardinier, lorsque Jacquelin fit une vigoureuse irruption dans
-la salle à manger.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il tout ébouriffé, monsieur votre oncle vous
-expédie un exprès, le fils à la mère Grosmort, avec une lettre. Le gars
-est parti d'Alençon avant le jour, et ne le voilà pas moins arrivé.
-Il a couru presque comme Pénélope! Faut-il lui donner un verre
-de vin?</p>
-
-<p>&mdash;Qu'a-t-il pu arriver, Josette, mon oncle serait-il.....</p>
-
-<p>&mdash;Il n'écrirait pas, dit la femme de chambre en devinant les
-craintes de sa maîtresse.</p>
-
-<p>&mdash;Vite! vite! s'écria mademoiselle Cormon après avoir lu les
-premières lignes, que Jacquelin attelle Pénélope.&mdash;Arrange-toi,
-ma fille, pour avoir tout remballé dans une demi-heure, dit-elle à
-Josette. Nous retournons à la ville...</p>
-
-<p>&mdash;Jacquelin! cria Josette excitée par le sentiment qu'exprima
-le visage de mademoiselle Cormon.</p>
-
-<p>Jacquelin, instruit par Josette, arriva disant:&mdash;Mais, mademoiselle,
-Pénélope mange son avoine.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! qu'est-ce que cela me fait? je veux partir à l'instant.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mademoiselle, il va pleuvoir!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, nous serons mouillés.</p>
-
-<p>&mdash;Le feu est à la maison, dit en murmurant Josette piquée du
-silence que gardait sa maîtresse en achevant la lettre, la lisant et
-relisant.</p>
-
-<p>&mdash;Achevez donc au moins votre café, ne vous tournez pas le
-sang! Regardez comme vous êtes rouge.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis rouge, Josette! dit-elle en allant se regarder dans une
-glace <ins id="cor_14" title="dans">dont</ins> le tain tombait et qui lui offrit l'image de ses traits doublement
-renversés. Mon Dieu! pensa mademoiselle Cormon, si
-j'allais être laide!&mdash;Allons, Josette, allons, ma fille, habille-moi.
-Je veux être prête avant que Jacquelin n'ait attelé Pénélope. Si tu
-<span class="pagenum">76</span>
-ne peux remettre mes paquets dans la voiture, je les laisserai ici,
-plutôt que de perdre une minute.</p>
-
-<p>Si vous avez bien compris l'excès de monomanie à laquelle le
-désir de se marier avait fait arriver mademoiselle Cormon, vous
-partagerez son émotion. Le digne oncle annonçait à sa nièce que
-monsieur de Troisville, ancien militaire au service de Russie, petit-fils
-d'un de ses meilleurs amis, souhaitait se retirer à Alençon, et
-lui demandait l'hospitalité, en se recommandant de l'amitié <ins id="cor_90" title="qui">que</ins>
-l'abbé portait à son grand-père, le comte de Troisville, chef d'escadre
-sous Louis XV. L'ancien Vicaire-Général épouvanté priait instamment
-sa nièce de revenir pour l'aider à recevoir leur hôte et à
-lui faire les honneurs de la maison, car la lettre avait éprouvé quelque
-retard, monsieur de Troisville pouvait lui tomber sur les bras
-dans la soirée. A la lecture de cette lettre pouvait-il être question
-des soins que demandait le Prébaudet? En ce moment, le garde
-et le fermier, témoins de l'effarouchement de leur maîtresse, se tenaient
-cois en attendant ses ordres. Quand ils l'arrêtèrent au passage
-afin d'obtenir leurs instructions, pour la première fois de sa vie
-mademoiselle Cormon, la despotique vieille fille qui voyait tout par
-elle-même au Prébaudet, leur dit un <i>comme vous voudrez!</i>
-qui les frappa de stupéfaction; car leur maîtresse poussait le soin
-administratif jusqu'à compter ses fruits et les enregistrait par sortes,
-afin de diriger la consommation suivant le nombre de chaque
-espèce de fruit.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois rêver, dit Josette en voyant sa maîtresse volant par
-les escaliers comme un éléphant auquel Dieu aurait donné des
-ailes.</p>
-
-<p>Bientôt, malgré une pluie battante, mademoiselle sortit du Prébaudet,
-laissant à ses gens la bride sur le cou. Jacquelin n'osa
-prendre sur lui de presser le petit trot habituel de la paisible Pénélope,
-qui, semblable à la belle reine dont elle portait le nom,
-avait l'air de faire autant de pas en arrière qu'elle en faisait en
-avant. Voyant cette allure, mademoiselle ordonna d'une voix aigre
-à Jacquelin d'avoir à faire galoper, à coups de fouet s'il le fallait,
-la pauvre jument étonnée; tant elle avait peur de ne pas avoir le
-temps d'arranger convenablement la maison pour recevoir monsieur
-de Troisville. Elle calculait que le petit-fils d'un ami de son oncle
-pouvait n'avoir que quarante ans; un militaire devait être immanquablement
-garçon, elle se promettait donc, son oncle aidant, de
-<span class="pagenum">77</span>
-ne pas laisser sortir du logis monsieur de Troisville dans l'état où
-il y entrerait. Quoique Pénélope galopât, mademoiselle Cormon,
-occupée de ses toilettes et rêvant une première nuit de noces, dit
-plusieurs fois à Jacquelin qu'il n'avançait pas. Elle se remuait dans
-la carriole sans répondre aux demandes de Josette, et se parlait à
-elle-même comme une personne qui roule de grands desseins. Enfin,
-la carriole atteignit la grande rue d'Alençon qui s'appelle la rue
-Saint-Blaise en y entrant du côté de Mortagne; mais vers l'hôtel du
-More elle prend le nom de la rue de la porte de Séez, et devient
-la rue du Bercail en débouchant sur la route de Bretagne. Si le
-départ de mademoiselle Cormon faisait grand bruit dans Alençon,
-chacun peut imaginer le tapage que dut y faire son retour le lendemain
-de son installation au Prébaudet, et par une pluie battante
-qui lui fouettait le visage sans qu'elle parût en prendre souci. Chacun
-remarqua le galop fou de Pénélope, l'air narquois de Jacquelin,
-l'heure matinale, les paquets cen dessus dessous, enfin la conversation
-animée de Josette et de mademoiselle Cormon, leur impatience
-surtout. Les biens de monsieur de Troisville se trouvaient
-situés entre Alençon et Mortagne, Josette connaissait les branches
-diverses de la famille de Troisville. Un mot dit par Mademoiselle en
-atteignant le pavé d'Alençon avait mis Josette au fait de l'aventure;
-la discussion s'était établie entre elles, et toutes deux avaient arrêté
-que le de Troisville attendu devait être un gentilhomme entre quarante
-et quarante-deux ans, garçon, ni riche ni pauvre. Mademoiselle
-se voyait comtesse ou vicomtesse de Troisville.</p>
-
-<p>&mdash;Et mon oncle qui ne me dit rien, qui ne sait rien, qui ne s'informe
-de rien? Oh! comme c'est mon oncle! il oublierait son nez
-s'il ne tenait pas à son visage!</p>
-
-<p>N'avez-vous pas remarqué que, dans ces sortes de circonstances,
-les vieilles filles deviennent comme Richard III, spirituelles, féroces,
-hardies, prometteuses, et, comme des clercs grisés, ne respectent
-plus rien? Aussitôt la ville d'Alençon, instruite en un moment,
-du haut de la rue Saint-Blaise jusqu'à la porte de Séez, de ce retour
-précipité accompagné de circonstances graves, fut perturbée
-dans tous ses viscères publics et domestiques. Les cuisinières, les
-marchands, les passants se dirent cette nouvelle de porte à porte;
-puis elle monta dans la région supérieure. Bientôt ces mots:&mdash;Mademoiselle
-Cormon est revenue! éclatèrent comme une bombe
-dans tous les ménages. En ce moment, Jacquelin quittait le banc
-<span class="pagenum">78</span>
-de bois poli par un procédé qu'ignorent les ébénistes et où il était
-assis sur le devant de la carriole; il ouvrait lui-même la grande
-porte verte, ronde par le haut, fermée en signe de deuil, car pendant
-l'absence de mademoiselle Cormon l'assemblée n'avait pas lieu.
-Les fidèles festoyaient alors tour à tour l'abbé de Sponde. Monsieur
-de Valois payait sa dette en l'invitant à dîner chez le marquis de
-Gordes. Jacquelin appela familièrement Pénélope qu'il avait laissée
-au milieu de la rue; la bête habituée à ce manége tourna d'elle-même,
-enfila la porte, détourna dans la cour de manière à ne pas
-endommager le massif de fleurs. Jacquelin la reprit par la bride et
-mena la voiture devant le perron.</p>
-
-<p>&mdash;Mariette! cria mademoiselle Cormon.</p>
-
-<p>Mais Mariette était occupée à fermer la grande porte.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle?</p>
-
-<p>&mdash;Ce monsieur n'est pas venu?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Et mon oncle?</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, il est à l'église.</p>
-
-<p>Jacquelin et Pérotte étaient en ce moment sur la première marche
-du perron et tendaient leurs mains pour man&oelig;uvrer leur maîtresse
-sortie de la carriole et qui se hissait sur le brancard en s'accrochant
-aux rideaux. Mademoiselle se jeta dans leurs bras, car
-depuis deux ans elle ne voulait plus se risquer à se servir du marchepied
-en fer et à double maille fixé dans le brancard par un
-horrible mécanisme à gros boulons. Quand mademoiselle Cormon
-fut sur le haut du perron, elle regarda sa cour d'un air de satisfaction.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, Mariette, laissez la grande porte et venez ici.</p>
-
-<p>&mdash;Le torchon brûle, dit Jacquelin à Mariette quand la cuisinière
-passa près de la carriole.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, mon enfant, quelles provisions as-tu? dit mademoiselle
-Cormon en s'asseyant sur la banquette de la longue antichambre
-comme une personne excédée de fatigue.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je n'ai <i>rin</i>, dit Mariette en se mettant les poings sur
-les hanches. Mademoiselle sait bien que, pendant son absence,
-monsieur l'abbé dîne toujours en ville; hier je suis allée le quérir
-chez mademoiselle de Gordes.</p>
-
-<p>&mdash;Où est-il donc?</p>
-
-<p><span class="pagenum">79</span>
-&mdash;Monsieur l'abbé, il est à l'église, il ne rentrera qu'à trois
-heures.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne pense à rien, mon oncle. N'aurait-il pas dû te dire d'aller
-au marché! Mariette, vas-y; sans jeter l'argent, n'épargne rien,
-prends-y tout ce qu'il y aura de bien, de bon, de délicat. Va t'informer
-aux diligences comment l'on se procure des pâtés. Je veux
-des écrevisses des rû de la Brillante. Quelle heure est-il?</p>
-
-<p>&mdash;Neuf heures <i>quart moins</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, Mariette, ne perds pas le temps à babiller, la personne
-attendue par mon oncle peut arriver d'un instant à l'autre;
-s'il fallait lui donner à déjeuner, nous serions de jolis c&oelig;urs.</p>
-
-<p>Mariette se retourna vers Pénélope en sueur, et regarda Jacquelin
-d'un air qui voulait dire: Mademoiselle va mettre la main
-sur un mari, de cette fois.</p>
-
-<p>&mdash;A nous deux, Josette, reprit la vieille fille, car il faut voir à
-coucher monsieur de Troisville.</p>
-
-<p>Avec quel bonheur cette phrase fut prononcée! <i>voir à coucher
-monsieur de Troisville</i> (prononcez Tréville), combien d'idées
-dans ce mot! La vieille fille était inondée d'espérance.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous le coucher dans la chambre verte?</p>
-
-<p>&mdash;Celle de monseigneur l'Évêque, non, elle est trop près de la
-mienne, dit mademoiselle Cormon. Bon pour monseigneur, qui est
-un saint homme.</p>
-
-<p>&mdash;Donnez-lui l'appartement de votre oncle.</p>
-
-<p>&mdash;Il est si nu, que ce serait indécent.</p>
-
-<p>&mdash;Dame, mademoiselle! faites arranger en deux temps un lit
-dans votre boudoir, il y a une cheminée. Moreau trouvera bien
-dans ses magasins un lit à peu près pareil à l'étoffe de la tenture.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison, Josette. Eh! bien, cours chez Moreau; consulte
-avec lui sur tout ce qu'il faut faire, je t'y autorise. Si le lit (le lit
-de monsieur de Troisville!) peut être monté ce soir sans que
-monsieur de Troisville s'en aperçoive, au cas où monsieur de Troisville
-nous viendrait pendant que Moreau serait là, je le veux bien.
-Si Moreau ne s'y engage pas je mettrai monsieur de Troisville
-dans la chambre verte, quoique monsieur de Troisville sera là bien
-près de moi.</p>
-
-<p>Josette s'en allait, sa maîtresse la rappela.</p>
-
-<p>&mdash;Explique tout à Jacquelin, s'écria-t-elle d'une voix formidable
-et pleine d'épouvante, qu'il aille lui-même chez Moreau. Ma
-<span class="pagenum">80</span>
-toilette donc! Si j'étais surprise ainsi par monsieur de Troisville,
-sans mon oncle pour le recevoir! Oh! mon oncle, mon oncle!
-Viens, Josette, tu vas m'habiller.</p>
-
-<p>&mdash;Mais Pénélope! dit imprudemment Josette.</p>
-
-<p>Les yeux de mademoiselle Cormon étincelèrent pour la seule fois
-de sa vie:&mdash;Toujours Pénélope! Pénélope par ci, Pénélope par
-là! Est-ce donc Pénélope qui est la maîtresse?</p>
-
-<p>&mdash;Mais elle est en nage et n'a pas mangé l'avoine!</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'elle crève! s'écria mademoiselle Cormon; mais que je
-me marie, pensa-t-elle.</p>
-
-<p>En entendant ce mot qui lui parut un homicide, Josette resta
-pendant un moment interdite; puis elle dégringola le perron à un
-geste que lui fit sa maîtresse.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle a le diable au corps, Jacquelin! fut la première
-parole de Josette.</p>
-
-<p>Ainsi tout fut d'accord dans cette journée pour produire le grand
-coup de théâtre qui décida de la vie de mademoiselle Cormon. La
-ville était déjà cen dessus-dessous par suite des cinq circonstances
-aggravantes qui accompagnaient le retour subit de mademoiselle
-Cormon, à savoir: la pluie battante, le galop de Pénélope essoufflée,
-en sueur et les flancs rentrés; l'heure matinale, les paquets en
-désordre, et l'air singulier de la vieille fille effarée. Mais quand
-Mariette fit son invasion au marché pour y tout enlever, quand
-Jacquelin vint chez le principal tapissier d'Alençon, rue de la Porte
-de Séez, à deux pas de l'église, pour y chercher un lit, il y eut
-matière aux conjectures les plus graves. On discuta cette étrange
-aventure au Cours, sur la Promenade; elle occupa tout le monde,
-et même mademoiselle de Gordes chez qui se trouvait le chevalier
-de Valois. A deux jours de distance, la ville d'Alençon était remuée
-par des événements si capitaux, que quelques bonnes femmes disaient:&mdash;Mais
-c'est la fin du monde! Cette dernière nouvelle se
-résuma dans toutes les maisons par cette phrase:&mdash;Qu'arrive-t-il
-donc chez les Cormon? L'abbé de Sponde, questionné fort adroitement
-quand il sortit de Saint-Léonard pour aller se promener au
-Cours avec l'abbé Couturier, répondit bonifacement qu'il attendait
-le vicomte de Troisville, gentilhomme au service de Russie pendant
-l'émigration, et qui revenait habiter Alençon. De deux à cinq heures,
-une espèce de télégraphe labial joua dans la ville et apprit à
-<ins id="cor_15" title="nous">tous</ins> les habitants que mademoiselle Cormon avait enfin trouvé un
-<span class="pagenum">81</span>
-mari par correspondance, et qu'elle allait épouser le vicomte de
-Troisville. Ici l'on disait: Moreau fait déjà le lit. Là, le lit avait six
-pieds. Le lit était de quatre pieds, rue du Bercail, chez madame
-Granson. C'était un simple lit de repos chez du Ronceret où dînait
-du Bousquier. La petite bourgeoisie prétendait qu'il coûtait onze
-cents francs. Généralement on disait que <i>c'était vendre la peau
-de l'ours</i>. Plus loin, les carpes avaient renchéri! Mariette s'était
-jetée sur le marché pour y faire une rafle générale. En haut de la
-rue Saint-Blaise, Pénélope avait dû crever. Ce décès se révoquait
-en doute chez le Receveur-Général. Néanmoins, il était authentique
-à la Préfecture que la bête avait expiré en tournant la porte de l'hôtel
-Cormon, tant la vieille fille était accourue avec vélocité sur sa
-proie. Le sellier qui demeurait au coin de la rue de Séez fut assez
-osé pour venir demander s'il était arrivé quelque chose à la voiture
-de mademoiselle Cormon, afin de voir si Pénélope était morte.
-Du haut de la rue Saint-Blaise jusqu'au bout de la rue du Bercail,
-on apprit que, grâce aux soins de Jacquelin, Pénélope, cette silencieuse
-victime de l'intempérance de sa maîtresse, vivait encore,
-mais elle paraissait souffrante. Sur toute la route de Bretagne, le
-vicomte de Troisville était un cadet sans le sou, car les biens du
-Perche appartenaient au marquis de Troisville, pair de France qui
-avait deux enfants. Ce mariage était une bonne fortune pour le
-pauvre émigré, le vicomte était l'affaire de mademoiselle Cormon;
-l'aristocratie de la route de Bretagne approuvait le mariage, la vieille
-fille ne pouvait faire un meilleur emploi de sa fortune. Mais, dans
-la bourgeoisie, le vicomte de Troisville était un général russe qui
-avait combattu contre la France, qui revenait avec une grande fortune
-gagnée à la cour de Saint-Pétersbourg; c'était un <i>étranger</i>,
-un des <i>alliés</i> pris en haine par les Libéraux. L'abbé de Sponde
-avait sournoisement moyenné ce mariage. Toutes les personnes qui
-avaient le droit d'entrer chez mademoiselle Cormon comme chez
-eux se promirent d'aller la voir le soir. Pendant cette agitation
-transurbaine, qui fit presque oublier Suzanne, mademoiselle Cormon
-n'était pas moins agitée; elle éprouvait des sentiments tout
-nouveaux. En regardant son salon, son boudoir, le cabinet, la salle
-à manger, elle fut saisie d'une appréhension cruelle. Une espèce
-de démon lui montra ce vieux luxe en ricanant; les belles choses
-qu'elle admirait depuis son enfance furent soupçonnées, accusées
-de vieillesse. Enfin elle eut cette crainte qui s'empare de presque
-<span class="pagenum">82</span>
-tous les auteurs, au moment où ils lisent une &oelig;uvre qu'ils croient
-parfaite à quelque critique exigeant ou blasé: les situations neuves
-paraissent usées; les phrases les mieux tournées, les plus léchées,
-se montrent louches ou boiteuses; les images grimacent ou se contrarient,
-le faux saute aux yeux. De même la pauvre fille tremblait
-de voir sur les lèvres de monsieur de Troisville un sourire de mépris
-pour ce salon d'évêque; elle redouta de lui voir jeter un regard
-froid sur cette antique salle à manger; enfin elle craignit que
-le cadre ne vieillît le tableau. Si ces antiquités allaient jeter sur
-elle un reflet de vieillesse? Cette question qu'elle se fit lui donna
-la chair de poule. En ce moment, elle aurait livré le quart de ses
-économies pour pouvoir restaurer sa maison en un instant par un
-coup de baguette de fée. Quel est le fat de général qui n'a pas frissonné
-la veille d'une bataille? La pauvre fille était entre un Austerlitz
-et un Waterloo.</p>
-
-<p>&mdash;Madame la vicomtesse de Troisville, se disait-elle, le beau
-nom! Nos biens iraient au moins dans une bonne maison.</p>
-
-<p>Elle était en proie à une irritation qui faisait tressaillir ses plus
-déliés rameaux nerveux et leurs papilles depuis si long-temps
-noyées dans l'embonpoint. Tout son sang, fouetté par l'espérance,
-était en mouvement. Elle se sentait la force de converser, s'il le
-fallait, avec monsieur de Troisville.</p>
-
-<p>Il est inutile de parler de l'activité avec laquelle fonctionnèrent
-Josette, Jacquelin, Mariette, Moreau et ses garçons. Ce fut un empressement
-de fourmis occupées à leurs &oelig;ufs. Tout ce qu'un soin
-journalier rendait si propre fut repassé, brossé, lavé, frotté. Les
-porcelaines des grands jours virent la lumière. Les services damassés
-numérotés A, B, C, D furent tirés des profondeurs où ils gisaient
-sous une triple garde d'enveloppes défendues par de formidables lignes
-d'épingles. Les plus précieux rayons de la bibliothèque furent
-interrogés. Enfin mademoiselle sacrifia trois bouteilles des fameuses
-liqueurs de madame Amphoux, la plus illustre des distillatrices
-d'outre-mer, nom cher aux amateurs. Grâces au dévouement de ses
-lieutenants, mademoiselle put se présenter au combat. Les différentes
-armes, les meubles, l'artillerie de cuisine, les batteries de l'office,
-les vivres, les munitions, les corps de réserve furent prêts sur
-toute la ligne. Jacquelin, Mariette et Josette reçurent l'ordre de
-se mettre en grande tenue. Le jardin fut ratissé. La vieille fille regretta
-de ne pouvoir s'entendre avec les rossignols logés dans les arbres
-<span class="pagenum">83</span>
-pour obtenir d'eux leurs plus belles roulades. Enfin, sur les
-quatre heures, au moment même où l'abbé de Sponde rentrait, où
-mademoiselle croyait avoir vainement mis le couvert le plus coquet,
-apprêté le plus délicat des dîners, le clic-clac d'un postillon se fit
-entendre dans le Val-Noble.</p>
-
-<p>&mdash;<i>C'est lui!</i> se dit-elle en recevant les coups de fouet dans le
-c&oelig;ur.</p>
-
-<p>En effet, annoncé par tant de cancans, un certain cabriolet de
-poste où se trouvait un monsieur seul avait fait une si grande sensation
-en descendant la rue Saint-Blaise et tournant la rue du Cours,
-que quelques petits gamins et de grandes personnes l'avaient suivi,
-et restaient groupés autour de la porte de l'hôtel Cormon pour le
-voir entrer. Jacquelin, qui flairait aussi son propre mariage, avait
-entendu le clic-clac dans la rue Saint-Blaise, il avait ouvert la
-grand'porte à deux battants. Le postillon, qui était de sa connaissance,
-mit sa gloire à bien tourner, et arrêta net au perron. Quant
-au postillon, vous comprenez qu'il s'en alla bien et dûment grisé
-par Jacquelin. L'abbé vint au-devant de son hôte dont la voiture
-fut dépouillée avec la prestesse qu'auraient pu y mettre des voleurs
-pressés. Elle fut remisée, la grand'porte fut fermée, et il n'y eut
-plus de traces de l'arrivée de monsieur de Troisville en quelques
-minutes. Jamais deux substances chimiques ne se marièrent avec
-plus de promptitude que la maison Cormon n'en mit à absorber le
-vicomte de Troisville. Mademoiselle, de qui le c&oelig;ur battait comme
-à un lézard pris par un pâtre, resta héroïquement dans sa bergère,
-au coin du feu. Josette ouvrit la porte, et le vicomte de Troisville
-suivi de l'abbé de Sponde se produisit aux regards de la vieille fille.</p>
-
-<p>&mdash;Ma nièce, voici monsieur le vicomte de Troisville, le petit-fils
-d'un de mes camarades de collége.&mdash;Monsieur de Troisville, voici
-ma nièce, mademoiselle Cormon.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le bon oncle, comme il pose bien la question! pensa
-Rose-Marie-Victoire.</p>
-
-<p>Le vicomte de Troisville était, pour le peindre en deux mots, du
-Bousquier gentilhomme. Il y avait entre eux toute la différence qui
-sépare le genre vulgaire et le genre noble. S'ils avaient été là tous
-deux, il eût été impossible au libéral le plus enragé de nier l'aristocratie.
-La force du vicomte avait toute la distinction de l'élégance;
-ses formes conservaient une dignité magnifique; il avait des yeux
-bleus et des cheveux noirs, un teint olivâtre, et il ne devait pas
-<span class="pagenum">84</span>
-avoir plus de quarante-six ans. Vous eussiez dit un bel Espagnol
-conservé dans les glaces de la Russie. Les manières, la démarche,
-la pose, tout annonçait un diplomate qui avait vu l'Europe. La mise
-était celle d'un homme comme il faut en voyage. Monsieur de Troisville
-paraissait fatigué, l'abbé lui offrit de passer dans la chambre
-qui lui était destinée, et fut ébahi quand sa nièce ouvrit le boudoir
-transformé en chambre à coucher. Mademoiselle Cormon et son oncle
-laissèrent alors le noble étranger vaquer à ses affaires avec l'aide
-de Jacquelin, qui lui apporta tous les paquets dont il avait besoin.
-L'abbé de Sponde et sa nièce allèrent se promener le long de la
-Brillante, en attendant que monsieur de Troisville eût fini sa toilette.
-Quoique l'abbé de Sponde fût, par un singulier hasard, plus
-distrait qu'à l'ordinaire, mademoiselle Cormon ne fut pas moins
-préoccupée que lui. Tous deux ils marchèrent en silence. La vieille
-fille n'avait jamais rencontré d'homme aussi séduisant que l'était
-l'olympien vicomte. Elle ne pouvait se dire à l'allemande:&mdash;Voilà
-mon idéal! mais elle se sentait prise de la tête aux pieds, et se disait:&mdash;Voilà
-mon affaire! Tout à coup elle vola chez Mariette pour
-savoir si le dîner pouvait subir un retard sans rien perdre de sa
-bonté.</p>
-
-<p>&mdash;Mon oncle, ce monsieur de Troisville est bien aimable, dit-elle
-en revenant.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, ma fille, il n'a encore rien dit, fit en riant l'abbé.</p>
-
-<p>&mdash;Mais cela se voit dans la tournure, sur la physionomie. Est-il
-garçon?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en sais rien, répondit l'abbé qui pensait à une discussion
-sur la grâce émue entre l'abbé Couturier et lui. Monsieur de
-Troisville m'a écrit qu'il désirait acquérir une maison ici.&mdash;S'il
-était marié il ne serait pas venu seul, reprit-il d'un air insouciant;
-car il n'admettait pas que sa nièce pût penser à se marier.</p>
-
-<p>&mdash;Est-il riche?</p>
-
-<p>&mdash;Il est le cadet d'une branche cadette, répondit l'oncle. Son
-grand-père a commandé des escadres; mais le père de ce jeune
-homme a fait un mauvais mariage.</p>
-
-<p>&mdash;Ce jeune homme! répéta la vieille fille. Mais il me semble,
-mon oncle, qu'il a bien quarante-cinq ans, dit-elle; car elle éprouvait
-un excessif désir de mettre leurs âges en rapport.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit l'abbé. Mais à un pauvre prêtre de soixante-dix ans,
-Rose, un quadragénaire paraît jeune.</p>
-
-<p><span class="pagenum">85</span>
-En ce moment, tout Alençon savait que monsieur le vicomte de
-Troisville était arrivé chez mademoiselle Cormon. L'étranger rejoignit
-bientôt ses hôtes, et se prit à admirer la vue de la Brillante, le
-jardin et la maison.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur l'abbé, dit-il, toute mon ambition serait de trouver
-une habitation semblable à celle-ci. La vieille fille voulut voir une
-déclaration dans cette phrase, et baissa les yeux.&mdash;Vous devez
-bien vous y plaire, mademoiselle? reprit le vicomte.</p>
-
-<p>&mdash;Comment ne m'y plairais-je pas! elle est dans notre famille depuis
-l'an 1574, époque à laquelle un de nos ancêtres, intendant du
-duc d'Alençon, acquit ce terrain et la fit bâtir, dit mademoiselle
-Cormon. Elle est sur pilotis.</p>
-
-<p>Jacquelin annonça le dîner; monsieur de Troisville offrit son bras
-à l'heureuse fille qui tâcha de ne pas trop s'y appuyer, elle craignait
-encore tant d'avoir l'air de faire des avances!</p>
-
-<p>&mdash;Tout est très-harmonieux ici, dit le vicomte en s'asseyant à
-table.</p>
-
-<p>&mdash;Nos arbres sont pleins d'oiseaux qui nous font de la musique à
-bon marché; personne ne les tracasse et toutes les nuits le rossignol
-chante, dit mademoiselle Cormon.</p>
-
-<p>&mdash;Je parle de l'intérieur de la maison, fit observer le vicomte
-qui ne se donna pas la peine d'étudier mademoiselle Cormon et
-ne reconnut point sa nullité d'esprit.&mdash;Oui, tout y est en rapport,
-les tons de couleur, les meubles, la physionomie.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, elle nous coûte beaucoup, les impositions sont
-énormes, répondit l'excellente fille frappée du mot <i>rapport</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! les impositions sont chères ici? demanda le vicomte qui,
-préoccupé de ses idées, ne remarqua point le coq-à-l'âne.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, dit l'abbé. Ma nièce est chargée de l'administration
-de nos deux fortunes.</p>
-
-<p>&mdash;Les impositions sont des misères pour des personnes riches,
-reprit mademoiselle Cormon qui ne voulut point paraître avare.
-Quant aux meubles, je les laisserai comme ils sont et n'y ferai rien
-changer: à moins que je ne me marie; car alors il faudra que tout
-ici soit au goût du maître.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes dans les grands principes, mademoiselle, dit en souriant
-le vicomte, vous ferez un heureux...</p>
-
-<p>&mdash;Jamais personne ne m'a dit un si joli mot, pensa la vieille
-fille.</p>
-
-<p><span class="pagenum">86</span>
-Le vicomte complimenta mademoiselle Cormon sur le service,
-sur la tenue de la maison, en avouant qu'il croyait la province arriérée,
-et qu'il la trouvait <i>très-comfortable</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ce mot-là, bon Dieu? pensa-t-elle.
-Où est le chevalier de Valois pour y répondre? Comfortable? Y a-t-il
-plusieurs mots là-dedans? Allons, du courage, se dit-elle, c'est
-peut-être un mot russe, je ne suis pas obligée d'y répondre.&mdash;Mais,
-reprit-elle à haute voix en se sentant la langue déliée par
-l'éloquence que trouvent presque toutes les créatures humaines
-dans les circonstances capitales, monsieur, nous avons ici la plus
-brillante société. La ville se réunit précisément chez moi. Vous
-pourrez en juger tout à l'heure, car quelques-uns de nos fidèles
-auront sans doute appris mon retour, et viendront me voir. Nous
-avons le chevalier de Valois, un seigneur de l'ancienne cour,
-homme d'infiniment d'esprit, de goût; puis monsieur le marquis
-de Gordes et mademoiselle Armande sa s&oelig;ur (elle se mordit la langue
-et se ravisa): une fille remarquable dans son genre, ajouta-t-elle.
-Elle a voulu rester fille pour laisser toute sa fortune à son frère
-et à son neveu.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit le vicomte, oui, les Gordes, je me les rappelle.</p>
-
-<p>&mdash;Alençon est très-gai, reprit la vieille fille une fois lancée. On
-s'y amuse beaucoup, le Receveur-Général donne des bals, le préfet
-est un homme aimable, monseigneur l'Évêque nous honore quelquefois
-de sa visite...</p>
-
-<p>&mdash;Allons, reprit en souriant le vicomte, j'ai donc bien fait de
-vouloir revenir, comme le lièvre, mourir au gîte.</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, dit la vieille fille, je suis comme le lièvre, je meurs
-où je m'attache.</p>
-
-<p>Le vicomte prit le proverbe ainsi rendu pour une plaisanterie,
-et sourit.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! se dit la vieille fille, tout va bien, il me comprend, celui-là!</p>
-
-<p>La conversation se soutint sur des généralités. Par une de ces
-mystérieuses puissances inconnues, indéfinissables, mademoiselle
-Cormon retrouvait dans sa cervelle, sous la pression de son désir
-d'être aimable, toutes les tournures de phrases du chevalier
-de Valois. C'était comme dans un duel où le diable semble ajuster
-lui-même le canon du pistolet. Jamais adversaire ne fut
-mieux couché en joue. Monsieur de Troisville était beaucoup trop
-<span class="pagenum">87</span>
-homme de bonne compagnie pour parler de l'excellence du dîner;
-mais son silence était un éloge. Il avait, en buvant les vins
-délicieux que lui servait profusément Jacquelin, l'air de reconnaître
-des amis. Il paraissait grand connaisseur, et le véritable amateur
-n'applaudit pas, il jouit. Le vicomte s'informa curieusement du
-prix des terrains, des maisons, des emplacements; il se fit longuement
-décrire par mademoiselle Cormon l'endroit du confluent de
-la Brillante et de la Sarthe. Il s'étonnait que la ville se fût placée
-si loin de la rivière, la topographie du pays l'occupait beaucoup.
-L'abbé, fort silencieux, laissa sa nièce tenir le dé de la conversation.
-Véritablement, mademoiselle crut occuper monsieur de Troisville
-qui lui souriait avec grâce, et qui s'engagea pendant ce dîner
-beaucoup plus que ses plus empressés épouseurs ne s'étaient engagés
-en quinze jours. Aussi, comptez que jamais convive ne fut
-mieux ouaté de petits soins, enveloppé de plus d'attentions. Vous
-eussiez dit un amant chéri, de retour dans le ménage dont il fait le
-bonheur. Mademoiselle prévoyait le moment où il fallait du pain au
-vicomte, elle le couvait de ses regards; quand il tournait la tête,
-elle lui mettait adroitement un supplément du mets qu'il paraissait
-aimer; elle l'aurait fait crever s'il eût été gourmand; mais quel
-délicieux échantillon n'était-ce pas de ce qu'elle comptait faire en
-amour? Elle ne commit pas la sottise de se déprécier, elle mit bravement
-toutes voiles dehors, arbora tous ses pavillons, se posa
-comme la reine d'Alençon et vanta ses confitures; enfin elle pêcha
-des compliments, en parlant d'elle-même, comme si tous ses trompettes
-étaient morts. Elle s'aperçut qu'elle plaisait au vicomte, car
-son désir l'avait si bien transformée, qu'elle était devenue presque
-femme. Au dessert, elle n'entendit pas sans un ravissement intérieur
-des allées et des venues dans l'antichambre et des bruits au
-salon qui annonçaient que sa compagnie habituelle venait. Elle fit remarquer
-cet empressement à son oncle et à monsieur de Troisville
-comme une preuve de l'affection qu'on lui portait, tandis que c'était
-l'effet de la lancinante curiosité qui avait saisi toute la ville.
-Impatiente de se produire dans sa gloire, mademoiselle Cormon dit
-à Jacquelin que l'on prendrait le café et les liqueurs dans le salon
-où le domestique alla, devant l'élite de la société, étaler les magnificences
-d'un cabaret de Saxe qui ne sortait de son armoire que deux
-fois par an. Tout ceci fut observé par la compagnie en train de
-gloser à petit bruit.</p>
-
-<p><span class="pagenum">88</span>
-&mdash;Peste! fit du Bousquier, rien que les liqueurs de madame
-Amphoux qui ne servent qu'aux quatre fêtes carillonnées!</p>
-
-<p>&mdash;C'est décidément un mariage arrangé depuis un an par correspondance,
-dit monsieur le Président du Ronceret. Le directeur
-des postes reçoit ici, depuis un an, des lettres timbrées d'Odessa.</p>
-
-<p>Madame Granson frissonna. Monsieur le chevalier de Valois,
-quoiqu'il eût dîné comme quatre, pâle jusque dans la section senestre
-de sa figure, sentit qu'il allait livrer son secret et dit:&mdash;Ne
-trouvez-vous pas qu'il fait froid aujourd'hui, je suis gelé?</p>
-
-<p>&mdash;C'est le voisinage de la Russie, fit du Bousquier.</p>
-
-<p>Le chevalier le regarda d'un air qui voulait dire:&mdash;Bien joué.</p>
-
-<p>Mademoiselle Cormon apparut si radieuse, si triomphante, qu'on
-la trouva belle. Cet éclat extraordinaire n'était pas dû seulement
-au sentiment; toute la masse de son sang tempêtait en elle-même
-depuis le matin, et ses nerfs étaient agités par le pressentiment d'une
-grande crise: il fallait toutes ces circonstances pour lui avoir permis
-de se ressembler si peu à elle-même. Avec quel bonheur elle
-fit les solennelles présentations du vicomte au chevalier, du chevalier
-au vicomte, de tout Alençon à monsieur de Troisville, de monsieur
-de Troisville à ceux d'Alençon! Par un hasard assez explicable,
-le vicomte et le chevalier, ces deux natures aristocratiques, se
-mirent à l'instant même à l'unisson; elles se reconnurent; tous
-deux se regardèrent comme deux hommes de la même sphère. Ils
-se mirent à causer, debout devant la cheminée; le cercle s'était
-formé devant eux, et leur conversation, quoique faite <i lang="it" xml:lang="it">sotto voce</i>,
-fut écoutée dans un religieux silence. Pour bien saisir l'effet de
-cette scène, il faut se figurer mademoiselle Cormon occupée à cuisiner
-le café de son prétendu prétendu, le dos tourné à la cheminée.</p>
-
-<p class="pers">M. DE VALOIS.</p>
-
-<p>Monsieur le vicomte vient, dit-on, s'établir ici?</p>
-
-<p class="pers">M. DE TROISVILLE.</p>
-
-<p>Oui, monsieur, je viens y chercher une maison... (<i>mademoiselle
-Cormon se retourne, la tasse à la main</i>). Et il me la
-faut grande, pour loger... (<i>mademoiselle Cormon tend la
-tasse</i>) ma famille. (<i>Les yeux de la vieille fille se troublent.</i>)</p>
-
-<p class="pers">M. DE VALOIS.</p>
-
-<p>Vous êtes marié?</p>
-
-<p class="pers">M. DE TROISVILLE.</p>
-
-<p>Depuis seize ans, avec la fille de la princesse <ins id="cor_16" title="Scherbelloff">Sherbellof</ins>.</p>
-
-<p><span class="pagenum">89</span>
-Mademoiselle Cormon tomba foudroyée: du Bousquier la vit
-chanceler, il s'élança, la reçut dans ses bras, on ouvrit la porte. Le
-fougueux républicain, conseillé par Josette, trouva des forces pour
-emporter la vieille fille dans sa chambre où il la déposa sur le lit.
-Josette, armée de ciseaux, coupa le corset serré outre mesure. Du
-Bousquier jeta brutalement des gouttes d'eau sur le visage de mademoiselle
-de Cormon et sur le corsage qui s'étala comme une inondation
-de la Loire. La malade ouvrit les yeux, vit du Bousquier, et
-la pudeur lui fit jeter un cri en reconnaissant cet homme. Du Bousquier
-se retira, laissant entrer six femmes à la tête desquelles était
-madame Granson rayonnante de joie.</p>
-
-<p>Qu'avait fait le chevalier de Valois? Fidèle à son système, il avait
-couvert la retraite.</p>
-
-<p>&mdash;Cette pauvre mademoiselle Cormon, dit-il à monsieur de
-Troisville en regardant l'assemblée dont le rire fut réprimé par ses
-coups d'&oelig;il aristocratiques, le sang la tourmente horriblement, elle
-n'a pas voulu se faire saigner avant d'aller au Prébaudet (sa terre),
-et voilà l'effet des mouvements du sang au printemps.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est venue par la pluie ce matin, dit l'abbé de Sponde,
-elle a pu prendre un peu de froid qui aura causé cette petite révolution
-à laquelle elle est sujette. Mais ce ne sera rien.</p>
-
-<p>&mdash;Elle me disait avant-hier qu'elle ne l'avait pas eue depuis trois
-mois, en ajoutant que ça lui jouerait un mauvais tour, reprit le
-chevalier.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu es marié? dit Jacquelin en regardant monsieur de
-Troisville qui buvait son café à petits coups.</p>
-
-<p>Le fidèle domestique épousa le désappointement de sa maîtresse,
-il la devina, il remporta les liqueurs de madame Amphoux offertes
-au célibataire et non au mari d'une Russe. Tous ces petits détails
-furent remarqués et prêtèrent à rire.</p>
-
-<p>L'abbé de Sponde savait le motif du voyage de monsieur de
-Troisville; mais, par un effet de sa distraction, il n'en avait rien
-dit, ne sachant pas que sa nièce pût porter à monsieur de Troisville
-le moindre intérêt. Quant au vicomte, préoccupé par l'objet
-de son voyage et, comme beaucoup de maris, peu pressé de parler
-de sa femme, il n'avait pas eu l'occasion de se dire marié; d'ailleurs
-il croyait mademoiselle Cormon instruite. Du Bousquier reparut
-et fut questionné à outrance.</p>
-
-<p>L'une des six femmes descendit en annonçant que mademoiselle
-<span class="pagenum">90</span>
-Cormon allait beaucoup mieux, et que son médecin était venu; mais
-elle devait rester au lit, il paraissait urgent de la saigner. Le salon
-fut bientôt plein. L'absence de mademoiselle Cormon permit aux
-dames de s'entretenir de la scène tragi-comique étendue, commentée,
-embellie, historiée, brodée, festonnée, coloriée, enjolivée
-qui venait d'avoir lieu et qui devait le lendemain occuper
-tout Alençon de mademoiselle Cormon.</p>
-
-<p>&mdash;Ce bon monsieur du Bousquier, comme il vous portait! Quelle
-poigne! dit Josette à sa maîtresse. Vraiment, il était pâle de votre
-mal, il vous aime toujours.</p>
-
-<p>Cette phrase servit de clôture à cette solennelle et terrible journée.</p>
-
-<p>Le lendemain, pendant toute la matinée, les moindres circonstances
-de cette comédie couraient dans toutes les maisons d'Alençon,
-et, disons-le à la honte de cette ville, elles y causaient un rire
-universel. Le lendemain, mademoiselle Cormon, à qui la saignée
-avait fait beaucoup de bien, eût paru sublime aux plus intrépides
-rieurs s'ils avaient été témoins de la dignité noble, de la magnifique
-résignation chrétienne qui l'anima quand elle donna le bras à son
-mystificateur involontaire pour aller déjeuner. Cruels farceurs qui
-la plaisantiez, pourquoi ne la vîtes-vous pas disant au vicomte:&mdash;Madame
-de Troisville trouvera difficilement ici un appartement qui
-lui convienne; faites-moi la grâce, monsieur, d'accepter ma maison
-pendant tout le temps que vous serez à vous en arranger une
-en ville.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mademoiselle, j'ai deux filles et deux garçons, nous
-vous gênerions beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;Ne me refusez pas, dit-elle avec un regard plein d'attrition.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous l'offrais dans la réponse que je vous ai faite à tout hasard,
-dit l'abbé, mais vous ne l'avez pas reçue.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi, mon oncle, vous saviez...</p>
-
-<p>La pauvre fille s'arrêta. Josette fit un soupir. Ni le vicomte de
-Troisville ni l'oncle ne s'aperçurent de rien. Après le déjeuner,
-l'abbé de Sponde emmena le vicomte, comme ils en étaient convenus
-la veille, pour lui montrer dans Alençon les maisons qu'il
-pouvait acquérir ou les emplacements convenables pour bâtir.</p>
-
-<p>Restée seule au salon, mademoiselle Cormon dit à Josette d'un
-air lamentable:&mdash;Mon enfant, je suis à cette heure la fable de
-toute la ville.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, mademoiselle, mariez-vous!</p>
-
-<p><span class="pagenum">91</span>
-&mdash;Mais, ma fille, je ne me suis point préparée à faire un choix.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! si j'étais à votre place, je prendrais monsieur du Bousquier.</p>
-
-<p>&mdash;Josette, monsieur de Valois dit qu'il est si républicain!</p>
-
-<p>&mdash;Ils ne savent ce qu'ils disent, vos messieurs: ils prétendent
-qu'il volait la République, il ne l'aimait donc point, dit Josette en
-s'en allant.</p>
-
-<p>&mdash;Cette fille a étonnamment d'esprit, pensa mademoiselle Cormon
-qui demeura seule en proie à ses perplexités.</p>
-
-<p>Elle entrevoyait qu'un prompt mariage était le seul moyen d'imposer
-silence à la ville. Ce dernier échec, si évidemment honteux,
-était de nature à lui faire prendre un parti extrême, car les personnes
-dépourvues d'esprit sortent difficilement des sentiers bons ou
-mauvais dans lesquels elles entrent. Chacun des deux vieux garçons
-avait compris la situation dans laquelle allait être la vieille fille; aussi
-tous deux s'étaient-ils promis de venir dans la matinée savoir de ses
-nouvelles, et, en style de garçon, <i>pousser sa pointe</i>. Monsieur de
-Valois jugea que la circonstance exigeait une toilette minutieuse, il
-prit un bain, il se pansa extraordinairement. Pour la première et
-dernière fois, Césarine le vit mettant avec une incroyable adresse
-un soupçon de rouge. Du Bousquier, lui, ce grossier républicain,
-animé par une volonté drue, ne fit pas la moindre attention à sa
-toilette, il accourut le premier. Ces petites choses décident de la
-fortune des hommes, comme de celle des empires. La charge de
-Kellermann à Marengo, l'arrivée de Blücher à Waterloo, le dédain
-de Louis XIV pour le prince Eugène, le curé de Denain; toutes
-ces grandes causes de fortune ou de catastrophes, l'histoire les enregistre;
-mais personne n'en profite pour ne rien négliger dans les
-petits faits de sa vie. Aussi, voyez ce qui arrive? La duchesse de
-Langeais (voir <i>l'Histoire des Treize</i>) se fait religieuse pour n'avoir
-pas eu dix minutes de patience, le juge Popinot (voir <i>l'Interdiction</i>)
-remet au lendemain pour aller interroger le marquis
-d'Espard, Charles Grandet vient par Bordeaux au lieu de revenir par
-Nantes, et l'on appelle ces événements des hasards, des fatalités. Un
-soupçon de rouge à mettre tua les espérances du chevalier de Valois,
-ce gentilhomme ne pouvait périr que de cette manière: il avait vécu
-par les Grâces, il devait mourir de leur main. Pendant que le chevalier
-donnait un dernier coup d'&oelig;il à sa toilette, le gros du Bousquier
-entrait au salon de la fille désolée. Cette entrée se combina
-<span class="pagenum">92</span>
-avec une pensée favorable au républicain, à travers une délibération
-où le chevalier avait néanmoins tous les avantages.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu le veut, se dit la vieille fille en voyant du Bousquier.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, vous ne trouverez pas mon empressement mauvais;
-je n'ai pas voulu me fier à cette grosse bête de René pour
-savoir de vos nouvelles, et je suis venu moi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais parfaitement bien, répondit-elle d'une voix émue. Je
-vous remercie, monsieur du Bousquier, fit-elle après une pause et
-d'une voix très-accentuée, de la peine que vous avez prise et que
-je vous ai donnée hier.....</p>
-
-<p>Elle se souvenait d'avoir été dans les bras de du Bousquier, et
-ce hasard surtout lui paraissait un ordre du ciel. Elle avait été vue
-pour la première fois par un homme, sa ceinture brisée, son lacet
-rompu, ses trésors violemment lancés hors de leur écrin.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous portais de si grand c&oelig;ur que je vous ai trouvée légère.</p>
-
-<p>Ici mademoiselle Cormon regarda du Bousquier comme elle n'avait
-encore regardé aucun homme dans le monde. Encouragé, le
-fournisseur jeta une &oelig;illade à la vieille fille.</p>
-
-<p>&mdash;C'est dommage, ajouta-t-il, que cela ne m'ait pas donné le
-droit de vous garder pour toujours à moi. (Elle écouta d'un air
-ravi.)&mdash;Évanouie, là, sur ce lit, entre nous, vous étiez ravissante;
-je n'ai jamais vu dans ma vie de plus belle personne, et j'ai
-vu beaucoup de femmes!... Les femmes grasses ont cela de bien
-qu'elles sont superbes à voir, elles n'ont qu'à se montrer, elles
-triomphent!</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez vous moquer de moi, fit la vieille fille, et ce
-n'est pas bien quand toute la ville interprète mal peut-être ce qui
-m'est arrivé hier.</p>
-
-<p>&mdash;Aussi vrai que j'ai nom du Bousquier, mademoiselle, je n'ai
-jamais changé de sentiments à votre égard, et votre premier refus
-ne m'a pas découragé.</p>
-
-<p>La vieille fille avait les yeux baissés. Il y eut un moment de silence
-cruel pour du Bousquier. Mais mademoiselle Cormon prit son
-parti, elle releva ses paupières, des larmes roulaient dans ses yeux,
-elle regarda du Bousquier tendrement.</p>
-
-<p>&mdash;Si cela est, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante, promettez-moi
-seulement de vivre en chrétien, de ne jamais contrarier
-mes habitudes religieuses, de me laisser maîtresse de choisir mes
-directeurs, et je vous accorde ma main, dit-elle en la lui tendant.</p>
-
-<p><span class="pagenum">93</span>
-Du Bousquier saisit cette bonne grosse main pleine d'écus, et la
-baisa saintement.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit-elle en lui laissant baiser sa main, je demande encore
-une chose.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est accordée, et si elle est impossible, elle se fera (réminiscence
-de Beaujon).</p>
-
-<p>&mdash;Je désire, reprit la vieille fille, que notre mariage se fasse
-dans le plus bref délai, que toute la ville le sache ce soir. Puis...
-(elle hésita) pour l'amour de moi, il faut vous charger d'un péché
-que je sais être énorme, car le mensonge est un des sept péchés
-capitaux; mais vous vous en confesserez, n'est-ce pas? Nous en ferons
-tous deux pénitence... Ils se regardèrent tous deux tendrement.&mdash;D'ailleurs,
-peut-être rentre-t-il dans les mensonges que
-l'Église nomme officieux...</p>
-
-<p>&mdash;Serait-elle comme Suzanne? se disait du Bousquier. Quel
-bonheur!&mdash;Hé! bien, mademoiselle? dit-il à haute voix.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut, reprit-elle, que vous puissiez prendre sur vous...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?</p>
-
-<p>&mdash;De dire que ce mariage était convenu depuis six mois entre
-nous...</p>
-
-<p>&mdash;Charmante femme, dit le fournisseur avec le ton d'un homme
-qui se dévoue, on ne fait ces sacrifices que pour une créature
-adorée pendant dix ans.</p>
-
-<p>&mdash;Malgré mes rigueurs donc? lui dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, malgré vos rigueurs.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur du Bousquier, je vous avais mal jugé.</p>
-
-<p>Elle lui retendit sa grosse main rouge que rebaisa du Bousquier.</p>
-
-<p>En ce moment, la porte s'ouvrit, les deux amants regardèrent qui
-entrait et ils aperçurent le délicieux mais tardif chevalier de
-Valois.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit-il en entrant, vous voilà debout, belle reine.</p>
-
-<p>Elle sourit au chevalier et sentit au c&oelig;ur une pression. Monsieur
-de Valois était remarquablement jeune, séduisant; il avait l'air de
-Lauzun entrant au Palais-Royal chez Mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! cher du Bousquier, dit-il d'un ton railleur, tant il se
-croyait sûr du succès, monsieur de Troisville et l'abbé de Sponde
-examinent votre maison comme des toiseurs.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, dit du Bousquier, si le vicomte de Troisville en veut,
-elle est à lui pour quarante mille francs. Elle me devient fort inutile!
-<span class="pagenum">94</span>
-Si mademoiselle me le permet... Il faut que cela se sache.&mdash;Mademoiselle,
-puis-je le dire?&mdash;Oui!&mdash;Hé! bien, soyez le premier,
-<i>mon cher chevalier</i>, à qui j'apprenne... (mademoiselle
-Cormon baissa les yeux) l'honneur, dit l'ancien fournisseur, la
-faveur que me fait mademoiselle, et que j'ai gardée sous le secret
-depuis quelques mois. Nous nous marions dans quelques jours, le
-contrat est rédigé, nous le signerons demain. Vous comprenez que
-ma maison de la rue du Cygne me devient inutile. Je cherchais
-sous main des acquéreurs, et l'abbé de Sponde, <i>qui le savait</i>,
-a naturellement conduit chez moi monsieur de Troisville...</p>
-
-<p>Ce gros mensonge avait une telle couleur de vérité, que le chevalier
-y fut pris. <i>Mon cher chevalier</i> était comme la revanche
-prise par Pierre-le-Grand à Pultawa de toutes ses précédentes défaites.
-Du Bousquier se vengeait là délicieusement de mille traits
-piquants qu'il avait reçus en silence. Dans son triomphe, il fit un
-geste de jeune homme, il se passa la main dans son faux toupet
-comme si c'était une chevelure véritable, et... il l'enleva.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en félicite l'un et l'autre, dit le chevalier d'un air
-agréable, et souhaite que vous finissiez comme les contes de fées:
-<i>Ils furent très-heureux et eurent beau</i>&mdash;<span class="smcap">coup D'ENFANTS</span>!
-Et il massait une prise de tabac.&mdash;Mais, monsieur, vous oubliez
-que vous avez un faux toupet, ajouta-t-il d'une voix railleuse.</p>
-
-<p>Du Bousquier rougit, car il avait le faux toupet à dix pouces de
-son crâne. Mademoiselle Cormon leva les yeux, vit la nudité du
-crâne et baissa les yeux par pudeur. Du Bousquier lança sur le
-chevalier le plus venimeux regard que jamais crapaud ait arrêté
-sur sa proie.</p>
-
-<p>&mdash;Canailles d'aristocrates qui m'avez dédaigné, je vous écraserai
-quelque jour! pensait-il.</p>
-
-<p>Le chevalier de Valois crut avoir ressaisi tous ses avantages. Mais
-mademoiselle Cormon n'était point fille à comprendre la connexité
-que mettait le chevalier entre son souhait et le faux toupet, d'ailleurs
-l'eût-elle comprise, sa main ne lui appartenait plus. Monsieur
-de Valois vit bien que tout était perdu. En effet, l'innocente
-fille, en apercevant ces deux hommes muets, voulut les occuper.</p>
-
-<p>&mdash;Faites donc tous deux un piquet, dit-elle sans y mettre de
-malice.</p>
-
-<p>Du Bousquier sourit, et alla, comme futur maître du logis,
-prendre la table de piquet. Le chevalier de Valois, soit qu'il eût
-<span class="pagenum">95</span>
-perdu la tête, soit qu'il voulût rester là pour étudier les causes de
-son désastre, et y remédier, se laissa faire comme un mouton
-qu'on mène à la boucherie. Il avait reçu le plus violent coup de
-massue qui puisse atteindre un homme; un gentilhomme pouvait
-être étourdi à moins. Bientôt le digne abbé de Sponde et le vicomte
-de Troisville rentrèrent. Aussitôt mademoiselle Cormon se leva,
-courut dans l'antichambre, prit son oncle à part, lui dit sa résolution
-à l'oreille, et apprenant que la maison de du Bousquier convenait
-à monsieur de Troisville, elle pria celui-ci de lui rendre le service
-de dire que son oncle la savait à vendre; car elle n'osa pas confier
-ce mensonge à l'abbé, de peur d'une distraction. Le mensonge
-prospéra mieux que si c'eût été une action vertueuse. Dans la soirée,
-tout Alençon apprit la grande nouvelle. Depuis quatre jours, la
-ville était occupée comme aux jours néfastes de 1814 et de 1815.
-Les uns riaient, les autres admettaient le mariage, ceux-ci le blâmaient,
-ceux-là l'approuvaient. La classe moyenne d'Alençon en
-fut heureuse, c'était une conquête. Le lendemain, chez les Gordes,
-le chevalier de Valois dit un mot cruel.</p>
-
-<p>&mdash;Les Cormon finissent comme ils ont commencé: d'intendant
-à fournisseur, il n'y a que la main!</p>
-
-<p>La nouvelle du choix fait par mademoiselle de Cormon atteignit
-au c&oelig;ur le pauvre Athanase, mais il ne laissa rien transpirer des horribles
-agitations auxquelles il fut en proie. Quand il apprit le mariage,
-il était chez le président du Ronceret où sa mère faisait un
-boston; madame Granson regarda son fils dans une glace, elle le
-trouva pâle; mais il l'était depuis le matin, car il avait entendu
-parler vaguement de ce mariage; mademoiselle Cormon était une
-carte sur laquelle il jouait sa vie, le froid pressentiment d'une catastrophe
-l'enveloppait déjà. Lorsque l'âme et l'imagination ont
-agrandi le malheur, en ont fait un fardeau trop lourd pour les épaules
-et pour le front; quand une espérance long-temps caressée, dont les
-réalisations apaiseraient le vautour ardent qui ronge le c&oelig;ur, vient
-à manquer, et que l'homme n'a foi ni en lui malgré ses forces, ni
-en Dieu malgré sa puissance, alors il se brise. Athanase était un
-fruit de l'éducation impériale. La fatalité, cette religion de l'empereur,
-descendit du trône jusque dans les derniers rangs de
-l'armée, jusque sur les bancs du collége. Athanase arrêta ses yeux
-sur le jeu de madame du Ronceret avec une stupeur qui pouvait si
-bien passer pour de l'indifférence, que madame Granson crut s'être
-<span class="pagenum">96</span>
-trompée sur les sentiments de son fils. Cette apparente insouciance
-expliquait son refus de faire à ce mariage le sacrifice de ses opinions
-<i>libérales</i>, mot qui venait d'être créé pour l'empereur Alexandre,
-et qui procédait, je crois, de madame de Staël par Benjamin
-Constant. A compter de cette fatale soirée, Athanase alla se promener
-à l'endroit le plus pittoresque de la Sarthe, sur une rive
-d'où les dessinateurs qui se sont occupés d'Alençon se sont placés
-pour y prendre des points de vue. Il s'y trouve des moulins. La rivière
-égaie les prairies. Les bords de la Sarthe sont garnis d'arbres
-élégants de forme et bien jetés. Si le paysage est plat, il ne manque
-pas des grâces décentes qui distinguent la France où les yeux ne
-sont jamais ni fatigués par un jour oriental, ni attristés par de trop
-constantes brumes. Ce lieu était solitaire. En province, personne
-ne fait attention à une jolie vue, soit que chacun soit blasé, soit
-défaut de poésie dans l'âme. S'il existe en province un mail, un
-plan, une promenade d'où se découvre une riche perspective, c'est
-l'endroit où personne ne va. Athanase affectionna cette solitude
-animée par l'eau, où les prés reverdissaient sous les premiers sourires
-du soleil printanier. Ceux qui l'y voyaient assis sous un peuplier,
-et qui recevaient son regard profond, dirent parfois à madame
-Granson:&mdash;Votre fils a quelque chose.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais ce qu'il fait! répondait la mère d'un air satisfait en
-donnant à entendre qu'il méditait une grande &oelig;uvre.</p>
-
-<p>Athanase ne se mêla plus de politique, il n'eut plus d'opinion;
-mais il parut, à plusieurs reprises, assez gai, gai d'ironie comme
-ceux qui insultent à eux seuls tout un monde. Ce jeune homme, en
-dehors de toutes les idées, de tous les plaisirs de la province, intéressait
-peu de personnes, il n'était même pas matière à curiosité.
-Si l'on parla de lui à sa mère, ce fut à cause d'elle. Il n'y eut pas
-une âme qui sympathisât avec celle d'Athanase; pas une femme,
-pas un ami ne vinrent à lui pour sécher ses larmes, il les jeta
-dans la Sarthe. Si la magnifique Suzanne eût passé par là, combien
-de malheurs n'aurait pas enfantés cette rencontre, car ces
-deux êtres se seraient aimés! Elle y vint cependant. L'ambition de
-Suzanne eut pour cause le récit d'une aventure assez extraordinaire
-qui, vers 1799, avait commencé à l'auberge du More, et dont le
-récit avait ravagé sa cervelle d'enfant. Une fille de Paris, belle
-comme les anges, avait été chargée par la police de se faire aimer
-du marquis de Montauran, l'un des chefs envoyés par les Bourbons
-<span class="pagenum">97</span>
-pour commander les Chouans; elle l'avait rencontré précisément
-à l'auberge du More au retour de son expédition de Mortagne:
-elle l'avait séduit et l'avait livré. Cette fantastique personne, ce pouvoir
-de la beauté sur l'homme, tout dans l'affaire de Marie de Verneuil
-et du marquis de Montauran, éblouit Suzanne; elle éprouva
-dès l'âge de raison un désir de se jouer des hommes. Quelques mois
-après sa fuite, elle ne se refusa donc pas à traverser sa ville natale
-pour aller en Bretagne avec un artiste. Elle voulut voir Fougères
-où s'était dénouée l'aventure du marquis de Montauran, et parcourir
-le théâtre de cette guerre pittoresque dont les tragédies,
-encore peu connues, avaient bercé son jeune âge. Puis elle désirait
-traverser Alençon dans un si brillant entourage et si bien métamorphosée
-que personne ne la reconnut. Elle comptait en un seul moment
-mettre sa mère à l'abri du malheur, et délicatement envoyer
-au pauvre Athanase la somme qui, dans notre époque, est pour
-le génie ce qu'était, au Moyen-âge, le cheval de combat et l'armure
-que Rebecca procure à Ivanhoé.</p>
-
-<p>Un mois se passa dans les plus étranges alternatives, relativement
-au mariage de mademoiselle Cormon. Il y eut un parti d'Incrédules
-qui nia le mariage, et un parti de Croyants qui l'affirma.
-Au bout de quinze jours, le parti des Incrédules reçut un vigoureux
-échec: la maison de du Bousquier fut vendue quarante-trois mille
-francs à monsieur de Troisville, qui ne voulait qu'une maison fort
-simple à Alençon; car il devait aller plus tard à Paris quand la
-princesse Sherbellof serait décédée: il comptait attendre paisiblement
-cet héritage en s'occupant à reconstituer sa terre. Ceci semblait
-positif. Les Incrédules ne se laissèrent pas accabler. Ils prétendirent
-que, marié ou non, du Bousquier faisait une excellente
-affaire; sa maison ne lui était revenue qu'à vingt-sept mille francs.
-Les Croyants furent battus par cette péremptoire observation des
-Incrédules. Choisnel, le notaire de mademoiselle Cormon, n'avait
-pas encore entendu parler du premier mot relativement au contrat,
-dirent encore les Incrédules. Les Croyants, fermes dans leur foi,
-remportèrent, le vingtième jour, une victoire signalée sur les
-Incrédules. Monsieur Lepressoir, notaire des Libéraux, vint chez
-mademoiselle Cormon où le contrat fut signé. Ce fut le premier
-des nombreux sacrifices que devait faire mademoiselle Cormon à
-son mari. Du Bousquier portait une haine profonde à Choisnel; il
-lui attribuait le premier refus qu'il avait essuyé chez les Gordes,
-<span class="pagenum">98</span>
-et le refus de mademoiselle Armande avait, selon lui, dicté celui
-de mademoiselle Cormon. Le vieil athlète du Directoire fit si bien
-auprès de la noble fille, qui croyait avoir mal jugé la belle âme du
-fournisseur, qu'elle voulut expier ses torts: elle sacrifia son notaire
-à l'amour! néanmoins, elle lui communiqua le contrat, et Choisnel,
-qui était un homme digne de Plutarque, défendit par écrit les
-intérêts de mademoiselle Cormon. Cette circonstance seule faisait
-traîner le mariage en longueur. Mademoiselle Cormon reçut plusieurs
-lettres anonymes. Elle apprit, à son grand étonnement, que
-Suzanne était une fille aussi vierge qu'elle pouvait l'être elle-même,
-et que le séducteur au faux toupet ne devait jamais se trouver
-pour quelque chose en de pareilles aventures. Mademoiselle Cormon
-dédaigna les lettres anonymes; mais elle écrivit à Suzanne,
-dans le but d'éclairer la religion de la Société de Maternité. Suzanne,
-qui sans doute avait appris le futur mariage de du Bousquier,
-avoua sa ruse, envoya mille francs à l'Association, et desservit
-fortement le vieux fournisseur. Mademoiselle Cormon convoqua
-la Société de Maternité, qui tint une séance extraordinaire,
-où l'on prit un arrêté portant que le bureau ne secourrait plus les
-malheurs à échoir, mais uniquement ceux échus. Nonobstant ces
-menées qui défrayaient la ville de cancans distillés avec friandise,
-les bans se publiaient aux Églises et à la Mairie. Athanase dut préparer
-les actes. Par mesure de pudeur publique et de sûreté générale,
-la fiancée alla au Prébaudet où du Bousquier, flanqué d'atroces
-et somptueux bouquets, se rendait le matin et revenait pour
-dîner, le soir. Enfin, par une pluvieuse et triste journée de juin, à
-midi, le mariage entre mademoiselle Cormon et le sieur du Bousquier,
-disaient les Incrédules, eut lieu à la paroisse d'Alençon, à la
-vue de tout Alençon. Les époux se rendirent de chez eux à la Mairie,
-de la Mairie à l'église dans une calèche, magnifique pour Alençon,
-que du Bousquier avait fait venir de Paris en secret. La perte de la
-vieille carriole fut aux yeux de toute la ville une espèce de calamité.
-Le sellier de la Porte de Séez jetait les hauts cris, car il perdait cinquante
-francs de rente que lui rapportaient les raccommodages,
-Alençon vit avec effroi le luxe s'introduisant dans la ville par la maison
-Cormon. Chacun craignit le renchérissement des denrées, l'exhaussement
-du prix des loyers, et l'invasion des mobiliers parisiens. Il
-y eut des personnes assez piquées de curiosité pour donner quelque
-dix sous à Jacquelin afin de regarder de près la calèche attentatoire
-<span class="pagenum">99</span>
-à l'économie du pays. Les deux chevaux achetés en Normandie
-effrayèrent aussi beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous achetons ainsi nous-mêmes nos chevaux, dit la société
-du Ronceret, nous ne les vendrons donc plus à ceux qui les viennent
-chercher.</p>
-
-<p>Quoique bête, le raisonnement parut profond en ce qu'il empêchait
-le pays d'accaparer l'argent étranger. Pour la province, la
-richesse des nations consiste moins dans l'active rotation de l'argent
-que dans un stérile entassement. Enfin la meurtrière prophétie de
-la vieille fille fut accomplie. Pénélope succomba à la pleurésie
-qu'elle avait gagnée quarante jours avant le mariage, rien ne la
-put sauver. Madame Granson, Mariette, madame du Coudrai, madame
-du Ronceret, toute la ville remarqua que madame du Bousquier
-était entrée à l'église <i>du pied gauche!</i> présage d'autant
-plus horrible que déjà le mot <i>La Gauche</i> prenait une acception
-politique. Le prêtre chargé de lire la formule ouvrit par hasard
-son livre à l'endroit du <i>De profundis</i>. Ainsi ce mariage fut accompagné
-de circonstances si fatales, si orageuses, si foudroyantes,
-que personne n'en augura bien. Tout alla de mal en pis. Il n'y eut
-point de noces, car les nouveau-mariés partirent pour le Prébaudet.
-Les coutumes parisiennes allaient donc triompher des coutumes
-provinciales, se disait-on. Le soir, Alençon commenta toutes ces
-niaiseries; et il y eut un déchaînement assez général chez les personnes
-qui comptaient sur une de ces noces de Gamache qui se font
-toujours en province, et que la société considère comme lui étant dues.
-La noce de Mariette et de Jacquelin se fit gaiement: ils furent les
-deux seules personnes qui contredirent les sinistres prophéties.</p>
-
-<p>Du Bousquier voulut employer le gain fait sur sa maison à restaurer
-et moderniser l'hôtel Cormon. Il avait décidé de passer deux saisons
-au Prébaudet, et il y emmena son oncle de Sponde. Cette nouvelle
-répandit l'effroi dans la ville, où chacun pressentit que du Bousquier
-allait entraîner le pays dans la funeste voie du comfort. Cette
-peur s'augmenta quand les gens de la ville aperçurent un matin
-du Bousquier venant du Prébaudet au Val-Noble pour surveiller ses
-travaux, dans un tilbury attelé d'un nouveau cheval, ayant à ses
-côtés René en livrée. Le premier acte de son administration avait
-été de placer toutes les économies de sa femme <i>en rentes</i> sur le
-Grand-Livre, lesquelles étaient à 67 fr. 50 cent. Dans l'espace d'une
-année, pendant laquelle il joua constamment à la hausse, il se fit
-<span class="pagenum">100</span>
-une fortune personnelle presque aussi considérable que l'était celle
-de sa femme. Mais ces foudroyants présages, ces innovations perturbatrices
-furent dépassés par un événement qui se rattachait à
-ce mariage et le fit paraître encore plus funeste. Le soir même de
-la célébration, Athanase et sa mère se trouvaient, après leur dîner,
-devant un petit feu de bourrées, nommées des <i>régalades</i>, et que
-la servante leur allumait au dessert dans le salon.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, nous irons ce soir chez le président du Ronceret,
-puisque nous voilà sans mademoiselle Cormon, dit madame Granson.
-Mon Dieu! je ne m'habituerai jamais à l'appeler madame du
-Bousquier, ce nom-là me déchire les lèvres.</p>
-
-<p>Athanase regarda sa mère d'un air mélancolique et contraint, il
-ne pouvait plus sourire, et il voulait comme saluer cette naïve pensée
-qui pansait sa blessure sans la guérir.</p>
-
-<p>&mdash;Maman, dit-il en reprenant sa voix d'enfance, tant sa voix fut
-douce, de même qu'il reprenait ce mot abandonné depuis quelques
-années; ma chère maman, ne sortons pas encore, il fait si bon là,
-devant ce feu!</p>
-
-<p>La mère entendit sans la comprendre cette suprême prière d'une
-mortelle douleur.</p>
-
-<p>&mdash;Restons, mon enfant, dit-elle. J'aime certes mieux causer
-avec toi, écouter tes projets, que de faire un boston où je puis
-perdre mon argent.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es belle ce soir, j'aime à te regarder. Puis je suis dans
-un courant d'idées qui s'harmonient à ce pauvre petit salon où
-nous avons tant souffert.</p>
-
-<p>&mdash;Où nous souffrirons encore, mon pauvre Athanase, jusqu'à
-ce que tes ouvrages réussissent. Moi, je suis faite à la misère; mais
-toi, mon trésor, voir ta belle jeunesse passée sans plaisir! rien que
-du travail dans ta vie! Cette pensée est une maladie pour une
-mère; elle me tourmente le soir, et le matin elle me réveille.
-Mon Dieu! mon Dieu! que vous ai-je fait? de quel crime me
-punissez-vous?</p>
-
-<p>Elle quitta sa bergère, prit une petite chaise et se colla contre
-Athanase de manière à mettre sa tête sur la poitrine de son enfant.
-Il y a toujours la grâce de l'amour chez une maternité vraie.
-Athanase baisa sa mère sur les yeux, sur ses cheveux gris, au
-front, avec la sainte volonté d'appuyer son âme partout où s'appuyaient
-ses lèvres.</p>
-
-<p><span class="pagenum">101</span>
-&mdash;Je ne réussirai jamais, dit-il en essayant de tromper sa mère
-sur la funeste résolution qu'il roulait dans sa tête.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! ne vas-tu pas te décourager? Comme tu le dis, la pensée
-peut tout. Avec dix bouteilles d'encre, dix rames de papier et sa
-forte volonté, Luther a bouleversé l'Europe? Eh! bien, tu t'illustreras,
-et tu feras le bien avec les mêmes moyens qui lui ont servi à
-faire le mal. N'as-tu pas dit cela? Moi, je t'écoute, vois-tu; je te
-comprends plus que tu ne le crois, car je te porte encore dans mon
-sein, et la moindre de tes pensées y retentit comme autrefois le
-plus léger de tes mouvements.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne réussirai pas ici, vois-tu, maman; et je ne veux pas
-te donner le spectacle de mes déchirements, de mes luttes, de mes
-angoisses. Oh! ma mère, laisse-moi quitter Alençon; je veux aller
-souffrir loin de toi.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux être toujours à tes côtés, moi, reprit orgueilleusement
-la mère. Souffrir sans ta mère, ta pauvre mère qui sera ta
-servante s'il le faut, qui se cachera pour ne pas te nuire si tu le
-demandais; ta mère qui alors ne t'accuserait point d'orgueil. Non,
-non, Athanase, nous ne nous séparerons jamais.</p>
-
-<p>Athanase embrassa sa mère avec l'ardeur d'un agonisant qui embrasse
-la vie.</p>
-
-<p>&mdash;Je le veux cependant, reprit-il. Sans cela, tu me perdrais...
-Cette double douleur, la tienne et la mienne, me tuerait. Il vaut
-mieux que je vive, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Madame Granson regarda son fils d'un air hagard.&mdash;Voilà donc
-ce que tu couves! On me le disait bien. Ainsi tu pars!</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne partiras pas sans me tout dire, sans me prévenir. Il te
-faut un trousseau, de l'argent. J'ai des louis cousus dans mon jupon
-de dessous, il faut que je te les donne.</p>
-
-<p>Athanase pleura.</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout ce que je voulais te dire, reprit-il. Maintenant je
-vais te conduire chez le président. Allons...</p>
-
-<p>Le fils et la mère sortirent. Athanase quitta sa mère sur le pas
-de la porte de la maison où elle allait passer la soirée. Il regarda
-long-temps la lumière qui s'échappait par les fentes des volets; il
-s'y colla, il éprouva la plus frénétique des joies quand, au bout
-d'un quart d'heure, il entendit sa mère disant:&mdash;<i>Grande indépendance
-en c&oelig;ur!</i></p>
-
-<p><span class="pagenum">102</span>
-&mdash;Pauvre mère! je l'ai trompée, s'écria-t-il en gagnant la rive
-de la Sarthe.</p>
-
-<p>Il arriva devant le beau peuplier sous lequel il avait tant médité
-depuis quarante jours, et où il avait apporté deux grosses pierres
-pour s'asseoir. Il contempla cette belle nature alors éclairée par la
-lune; il revit en quelques heures tout son avenir de gloire: il passa
-dans les villes émues à son nom; il entendit les applaudissements
-de la foule; il respira l'encens des fêtes, il adora toute sa vie rêvée,
-il s'élança radieux en de radieux triomphes, il se dressa sa statue,
-il évoqua toutes ses illusions pour leur dire adieu dans un
-dernier banquet olympique. Cette magie avait été possible pendant
-un moment, maintenant elle s'était à jamais évanouie. Dans ce moment
-suprême il étreignit son bel arbre, auquel il s'était attaché
-comme à un ami; puis il mit chaque pierre dans chacune des poches
-de sa redingote et la boutonna. Il était à dessein sorti sans
-chapeau. Il alla reconnaître l'endroit profond qu'il avait choisi depuis
-long-temps; il s'y glissa résolument en tâchant de ne point
-faire de bruit, et il en fit très-peu. Quand, vers neuf heures et
-demie, madame Granson revint chez elle, sa servante ne lui parla
-pas d'Athanase, elle lui remit une lettre, madame Granson l'ouvrit
-et lut ce peu de mots: <i>Ma bonne mère, je suis parti, ne
-m'en veux pas!</i></p>
-
-<p>&mdash;Il a fait là un beau coup! s'écria-t-elle. Et son linge, et de
-l'argent! Il m'écrira, j'irai le retrouver. Ces pauvres enfants se
-croient toujours plus fins que père et mère. Et elle se coucha tranquille.</p>
-
-<p>La Sarthe avait eu dans la matinée précédente une crue prévue
-par les pêcheurs. Ces crues d'eaux troubles amènent des anguilles
-entraînées de leurs ruisseaux. Or, un pêcheur avait tendu ses engins
-dans l'endroit où s'était jeté le pauvre Athanase en croyant
-qu'on ne le retrouverait jamais. Vers six heures du matin, le pêcheur
-ramena ce jeune corps. Les deux ou trois amies qu'avait la
-pauvre veuve employèrent mille précautions pour la préparer à recevoir
-cette horrible dépouille. La nouvelle de ce suicide eut,
-comme on le pense bien, un grand retentissement dans Alençon.
-La veille, le pauvre homme de génie n'avait pas un seul protecteur;
-le lendemain de sa mort, mille voix s'écrièrent:&mdash;«Je l'aurais si
-bien aidé, moi!» Il est si commode de se poser charitable <i>gratis</i>.
-Ce suicide fut expliqué par le chevalier de Valois. Le gentilhomme
-<span class="pagenum">103</span>
-raconta, dans un esprit de vengeance, le naïf, le sincère, le bel
-amour d'Athanase pour mademoiselle Cormon. Madame Granson,
-éclairée par le chevalier, se rappela mille petites circonstances, et
-confirma les récits de monsieur de Valois. L'histoire devint touchante,
-quelques femmes pleurèrent. Madame Granson eut une
-douleur concentrée, muette, qui fut peu comprise. Il est pour les
-mères en deuil deux genres de douleur. Souvent le monde est dans
-le secret de leur perte; leur fils apprécié, admiré, jeune ou beau,
-sur une belle route et voguant vers la fortune, ou déjà glorieux,
-excite d'universels regrets; le monde s'associe au deuil et l'atténue
-en l'agrandissant. Mais il y a la douleur des mères qui seules savent
-ce qu'était leur enfant, qui seules en ont reçu les sourires, qui ont
-observé seules les trésors de cette vie trop tôt tranchée; cette douleur
-cache son crêpe dont la couleur fait pâlir celle des autres
-deuils; mais elle ne se décrit point, et heureusement il est peu de
-femmes qui sachent quelle corde du c&oelig;ur est alors à jamais coupée.
-Avant que madame du Bousquier ne revînt à la ville, la présidente
-de Ronceret, l'une de ses bonnes amies, était allée déjà lui jeter
-ce cadavre sur les roses de sa joie, lui apprendre à quel amour elle
-s'était refusée; elle lui répandit tout doucettement mille gouttes
-d'absinthe sur le miel de son premier mois de mariage. Quand madame
-du Bousquier rentra dans Alençon, elle rencontra par hasard
-madame Granson au coin du Val-Noble! Le regard de la mère,
-mourant de chagrin, atteignit la vieille fille au c&oelig;ur. Ce fut à la
-fois mille malédictions dans une seule, mille flammèches dans un
-rayon. Madame du Bousquier en fut épouvantée, ce regard lui avait
-prédit, souhaité le malheur. Le soir même de la catastrophe, madame
-Granson, l'une des personnes les plus opposées au curé de la
-ville, et qui tenait pour le desservant de Saint-Léonard, frémit en
-songeant à l'inflexibilité des doctrines catholiques professées par son
-propre parti. Après avoir mis elle-même son fils dans un linceul,
-en pensant à la mère du Sauveur, madame Granson se rendit,
-l'âme agitée d'une horrible angoisse, à la maison de l'assermenté.
-Elle trouva le modeste prêtre occupé à emmagasiner les chanvres
-et les lins qu'il donnait à filer à toutes les femmes, à toutes les filles
-pauvres de la ville afin que jamais les ouvrières ne manquassent
-d'ouvrage, charité bien entendue qui sauva plus d'un ménage incapable
-de mendier. Le curé quitta ses chanvres et s'empressa
-d'emmener madame Granson dans sa salle où la mère désolée reconnut,
-<span class="pagenum">104</span>
-en voyant le souper du curé, la frugalité de son propre
-ménage.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur l'abbé, dit-elle, je viens vous supplier... Elle fondit
-en larmes sans pouvoir achever.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais ce qui vous amène, répondit le saint homme; mais je
-me fie à vous, madame, et à votre parente madame du Bousquier,
-pour apaiser Monseigneur à Séez. Oui, je prierai pour votre malheureux
-enfant; oui, je dirai des messes; mais évitons tout scandale
-et ne donnons pas lieu aux méchants de la ville de se rassembler
-dans l'église... Moi seul, sans clergé, nuitamment...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, comme vous voudrez, pourvu qu'il soit en terre
-sainte! dit la pauvre mère en prenant la main du prêtre et la baisant.</p>
-
-<p>Vers minuit donc, une bière fut clandestinement portée à la paroisse
-par quatre jeunes gens, les camarades les plus aimés d'Athanase.
-Il s'y trouvait quelques amies de madame Granson, groupes
-de femmes noires et voilées; puis les sept ou huit jeunes gens qui
-avaient reçu quelques confidences de ce talent expiré. Quatre torches
-éclairaient la bière couverte d'un crêpe. Le curé, servi par
-un discret enfant de ch&oelig;ur, dit une messe mortuaire. Puis le suicidé
-fut conduit sans bruit dans un coin du cimetière où une croix
-de bois noirci, sans inscription, indiqua sa place à la mère. Athanase
-vécut et mourut dans les ténèbres. Aucune voix n'accusa le
-curé, l'évêque garda le silence. La piété de la mère racheta l'impiété
-du fils.</p>
-
-<p>Quelques mois après, un soir, la pauvre femme, insensée de
-douleur, et mue par une de ces inexplicables soifs qu'ont les malheureux
-de se plonger les lèvres dans leur amer calice, voulut
-aller voir l'endroit où son fils s'était noyé. Son instinct lui disait
-peut-être qu'il y avait des pensées à reprendre sous ce peuplier;
-peut-être aussi désirait-elle voir ce que son fils avait vu pour la
-dernière fois? Il y a des mères qui mourraient de ce spectacle,
-d'autres s'y livrent à une sainte adoration. Les patients anatomistes
-de la nature humaine ne sauraient trop répéter les vérités contre
-lesquelles doivent se briser les éducations, les lois et les systèmes
-philosophiques. Disons-le souvent: il est absurde de vouloir ramener
-les sentiments à des formules identiques; en se produisant chez
-chaque homme, ils se combinent avec les éléments qui lui sont
-propres, et prennent sa physionomie.</p>
-
-<p><span class="pagenum">105</span>
-Madame Granson vit venir de loin une femme qui s'écria sur le
-lieu fatal:&mdash;<i>C'est donc là!</i></p>
-
-<p>Une seule personne pleura là, comme y pleurait la mère. Cette
-créature était Suzanne. Arrivée le matin à l'hôtel du More, elle
-avait appris la catastrophe. Si le pauvre Athanase avait vécu, elle
-aurait pu faire ce que de nobles personnes, sans argent, rêvent
-de faire, et ce à quoi ne pensent jamais les riches, elle eût envoyé
-quelque mille francs en écrivant dessus: <i>Argent dû à votre père
-par un camarade qui vous le restitue</i>. Cette ruse angélique
-avait été inventée par Suzanne pendant son voyage.</p>
-
-<p>La courtisane aperçut madame Granson, et s'éloigna précipitamment
-en lui disant:&mdash;<i>Je l'aimais!</i></p>
-
-<p>Suzanne, fidèle à sa nature, ne quitta pas Alençon sans changer
-en fleurs de nénuphar les fleurs d'oranger qui couronnaient la
-mariée. Elle, la première, déclara que madame du Bousquier ne
-serait jamais que mademoiselle Cormon. Elle vengea d'un coup de
-langue Athanase et le cher chevalier de Valois.</p>
-
-<p>Alençon fut témoin d'un suicide continu bien autrement pitoyable,
-car Athanase fut promptement oublié par la société qui veut et
-doit promptement oublier ses morts. Le pauvre chevalier de Valois
-mourut de son vivant, il se suicida tous les matins pendant quatorze
-ans. Trois mois après le mariage de du Bousquier, la société
-remarqua, non sans étonnement, que le linge du chevalier devenait
-roux, et ses cheveux furent irrégulièrement peignés. Ébouriffé,
-le chevalier de Valois n'existait plus! Quelques dents d'ivoire
-désertèrent sans que les observateurs du c&oelig;ur humain pussent
-découvrir à quel corps elles avaient appartenu, si elles étaient
-de la légion étrangère ou indigènes, végétales ou animales, si l'âge
-les arrachait au chevalier ou si elles étaient oubliées dans le tiroir
-de sa toilette. La cravate se roula sur elle-même, indifférente à
-l'élégance! Les têtes de nègre pâlirent en s'encrassant. Les rides
-du visage se plissèrent, se noircirent et la peau se parchemina.
-Les ongles incultes se bordèrent parfois d'un liséré de velours
-noir. Le gilet se montra sillonné de roupies oubliées qui s'étalèrent
-comme des feuilles d'automne. Le coton des oreilles ne fut
-plus que rarement renouvelé. La tristesse siégea sur ce front et
-glissa ses teintes jaunes au fond des rides. Enfin, les ruines si savamment
-réprimées lézardèrent ce bel édifice et montrèrent combien
-l'âme a de puissance sur le corps; puisque l'homme blond, le
-<span class="pagenum">106</span>
-cavalier, le jeune premier mourut quand faillit l'espoir. Jusqu'alors,
-le nez du chevalier s'était produit sous une forme gracieuse; jamais
-il n'en était tombé ni pastille noire humide ni goutte d'ambre; mais
-le nez du chevalier barbouillé de tabac qui débordait sous les narines,
-et déshonoré par les roupies qui profitaient de la gouttière
-située au milieu de la lèvre supérieure; ce nez, qui ne se souciait
-plus de paraître aimable, révéla les énormes soins que le chevalier
-prenait autrefois de lui-même et fit comprendre, par leur étendue,
-la grandeur, la persistance des desseins de l'homme sur mademoiselle
-Cormon. Il fut écrasé par un calembour de du Coudrai qu'il
-fit d'ailleurs destituer. Ce fut la première vengeance que le bénin
-chevalier poursuivit; mais ce calembour était assassin et dépassait
-de cent coudées tous les calembours du Conservateur des hypothèques.
-Monsieur du Coudrai, voyant cette révolution nasale, avait
-nommé le chevalier, Nérestan. Enfin, les anecdotes imitèrent les
-dents; puis les bons mots devinrent rares; mais l'appétit se soutint,
-le gentilhomme ne sauva que l'estomac dans ce naufrage de toutes
-ses espérances; s'il prépara mollement ses prises, il mangea toujours
-effroyablement. Vous devinerez le désastre que cet événement
-amena dans les idées en apprenant que monsieur de Valois s'entretint
-moins fréquemment avec la princesse Goritza. Un jour il vint
-chez le marquis de Gordes avec un mollet devant son tibia. Cette
-banqueroute des grâces fut horrible, je vous jure, et frappa tout
-Alençon. Ce quasi-jeune homme devenu vieillard, ce personnage
-qui sous l'affaissement de son âme passait de cinquante à quatre-vingt-dix
-ans, effraya la société. Puis il livra son secret, il avait attendu,
-guetté mademoiselle Cormon; il avait, chasseur patient,
-ajusté son coup pendant dix ans, et il avait manqué la bête. Enfin
-la République impuissante l'emportait sur la vaillante Aristocratie
-et en pleine restauration. La forme triomphait du fond, l'esprit était
-vaincu par la matière, la diplomatie par l'insurrection. Dernier
-malheur! une grisette blessée révéla le secret des matinées du chevalier,
-il passa pour un libertin. Les Libéraux lui jetèrent les enfants
-trouvés de du Bousquier, et le faubourg Saint-Germain d'Alençon
-les accepta très-orgueilleusement; il en rit, il dit:&mdash;<i>Ce bon
-chevalier, que vouliez-vous qu'il fît?</i> Il plaignit le chevalier,
-le mit dans son giron, ranima ses sourires, et une haine effroyable
-s'amassa sur la tête de du Bousquier. Onze personnes passèrent aux
-Gordes et quittèrent le salon Cormon.</p>
-
-<p><span class="pagenum">107</span>
-Ce mariage eut surtout pour effet de dessiner les partis dans
-Alençon. La maison de Gordes y figura la haute aristocratie, car
-les Troisville revenus s'y rattachèrent. La maison Cormon représenta,
-sous l'habile influence de du Bousquier, cette fatale opinion
-qui sans être vraiment libérale, ni résolument royaliste, enfanta les
-221 au jour où la lutte se précisa entre le plus auguste, le plus grand,
-le seul vrai pouvoir, la <i>Royauté</i>, et le plus faux, le plus changeant,
-le plus oppresseur pouvoir, le pouvoir dit <i>parlementaire</i>
-qu'exercent des assemblées électives. Le salon du Ronceret, secrètement
-allié au salon Cormon, fut hardiment libéral.</p>
-
-<p>A son retour du Prébaudet, l'abbé de Sponde éprouva de continuelles
-souffrances qu'il refoula dans son âme et sur lesquelles il se
-tut devant sa nièce, mais il ouvrit son c&oelig;ur à mademoiselle de
-Gordes à laquelle il avoua que, folie pour folie, il eût préféré le
-chevalier de Valois à <i>monsieur du Bousquier</i>. Jamais le cher
-chevalier n'aurait eu le mauvais goût de contrarier un pauvre vieillard
-qui n'avait plus que quelques jours à vivre. Du Bousquier avait
-tout détruit au logis. L'abbé dit en roulant de maigres larmes
-dans ses yeux éteints:&mdash;Mademoiselle, je n'ai plus le couvert où
-je me promène depuis cinquante ans! Mes bien-aimés tilleuls ont
-été rasés! Au moment de ma mort, la République m'apparaît encore
-sous la forme d'un horrible bouleversement à domicile!</p>
-
-<p>&mdash;Il faut pardonner à votre nièce, dit le chevalier de Valois.
-Les idées républicaines sont la première erreur de la jeunesse qui
-cherche la liberté, mais qui trouve le plus horrible des despotismes,
-celui de la canaille impuissante. Votre pauvre nièce n'est
-pas punie par où elle a péché.</p>
-
-<p>&mdash;Que vais-je devenir dans une maison où dansent des femmes
-nues peintes sur les murs? Où retrouver les tilleuls sous lesquels
-je lisais mon bréviaire!</p>
-
-<p>Semblable à Kant qui ne put donner de lien à ses pensées, lorsqu'on
-lui eut abattu le sapin qu'il avait l'habitude de regarder pendant
-ses méditations, de même le bon abbé ne put obtenir le même
-élan dans ses prières en marchant à travers des allées sans ombre.
-Du Bousquier avait fait planter un jardin anglais!</p>
-
-<p>&mdash;C'était mieux, disait madame du Bousquier sans le penser,
-mais l'abbé Couturier l'avait <ins id="cor_17" title="autorisé">autorisée</ins> à commettre beaucoup de
-choses pour plaire à son mari.</p>
-
-<p>Cette restauration ôta tout son lustre, sa bonhomie, son air patriarcal
-<span class="pagenum">108</span>
-à la vieille maison. Semblable au chevalier de Valois dont
-l'incurie pouvait passer pour une abdication, de même la majesté
-bourgeoise du salon des Cormon n'exista plus quand il fut blanc et
-or, meublé d'ottomanes en acajou, et tendu de soie bleue. La salle à
-manger, ornée à la moderne, <ins id="cor_91" title="il faut peut-être lire «rendit»">remplit</ins> les plats moins chauds, on n'y
-mangeait plus aussi bien qu'autrefois. Monsieur du Coudrai prétendit
-qu'il se sentait les calembours arrêtés dans le gosier par les figures
-peintes sur les murs, et qui le regardaient dans le blanc des yeux.
-A l'extérieur, la province y respirait encore; mais l'intérieur de la
-maison révélait le fournisseur du Directoire. Ce fut le mauvais
-goût de l'agent de change: des colonnes de stuc, des portes en
-glace, des profils grecs, des moulures sèches, tous les styles mêlés,
-une magnificence hors de propos. La ville d'Alençon glosa pendant
-quinze jours de ce luxe qui parut inouï; puis, quelques mois
-après, elle en fut orgueilleuse, et plusieurs riches fabricants renouvelèrent
-leur mobilier et se firent de beaux salons. Les meubles
-modernes commencèrent à se montrer dans la ville. On y vit des
-lampes astrales! L'abbé de Sponde pénétra l'un des premiers les
-malheurs secrets que ce mariage devait apporter dans la vie intime
-de sa nièce bien-aimée. Le caractère de simplicité noble qui régissait
-leur commune existence fut perdu dès le premier hiver, pendant
-lequel du Bousquier donna deux bals par mois. Entendre les violons
-et la profane musique des fêtes mondaines dans cette sainte maison!
-l'abbé priait à genoux pendant que durait cette joie! Puis, le
-système politique de ce grave salon fut lentement perverti. Le Grand-Vicaire
-devina du Bousquier: il frémit de son ton impérieux; il aperçut
-quelques larmes dans les yeux de sa nièce alors qu'elle perdit le
-gouvernement de sa fortune, et que son mari lui laissa seulement l'administration
-du linge, de la table et des choses qui sont le lot des
-femmes. Rose n'eut plus d'ordres à donner. La volonté de monsieur
-était seule écoutée par Jaquelin devenu exclusivement cocher, par
-René, le groom, par un chef venu de Paris, car Mariette ne fut plus
-que fille de cuisine. Madame du Bousquier n'eut que Josette à régenter.
-Sait-on combien il en coûte de renoncer aux délicieuses habitudes
-du pouvoir? Si le triomphe de la volonté est un des enivrants
-plaisirs de la vie des grands hommes, il est toute la vie des êtres
-bornés. Il faut avoir été ministre et disgracié pour connaître l'amère
-douleur qui saisit madame du Bousquier, alors qu'elle fut réduite à
-l'ilotisme le plus complet. Elle montait souvent en voiture contre son
-<span class="pagenum">109</span>
-gré, elle voyait des gens qui ne lui convenaient pas; elle n'avait
-plus le maniement de son cher argent, elle qui s'était vue libre de
-dépenser ce qu'elle voulait et qui alors ne dépensait rien. Toute
-limite imposée n'inspire-t-elle pas le désir d'aller au delà? Les souffrances
-les plus vives ne viennent-elles pas du libre arbitre contrarié?
-Ces commencements furent des roses. Chaque concession
-faite à l'autorité maritale fut alors conseillée par l'amour de la pauvre
-fille pour son époux. Du Bousquier se comporta d'abord admirablement
-pour sa femme; il fut excellent, il lui donna des raisons valables
-à chaque nouvel empiétement. Cette chambre, si long-temps
-déserte, entendit le soir la voix des deux époux au coin du feu.
-Aussi, pendant les deux premières années de son mariage, madame
-du Bousquier se montra-t-elle très-satisfaite. Elle avait ce petit air
-délibéré, finaud qui distingue les jeunes femmes après un mariage
-d'amour. Le sang ne la tourmentait plus. Cette contenance
-dérouta les rieurs, démentit les bruits qui couraient sur du Bousquier
-et déconcerta les observateurs du c&oelig;ur humain. Rose-Marie-Victoire
-craignait tant, en déplaisant à son époux, en le heurtant,
-de le désaffectionner, d'être privée de sa compagnie, qu'elle lui
-aurait sacrifié tout, même son oncle. Les petites joies niaises de
-madame du Bousquier trompèrent le pauvre abbé de Sponde, qui
-supporta mieux ses souffrances personnelles en pensant que sa nièce
-était heureuse. Alençon pensa d'abord comme l'abbé. Mais il y
-avait un homme plus difficile à tromper que toute la ville! Le chevalier
-de Valois, réfugié sur le mont sacré de la haute aristocratie,
-passait sa vie chez les Gordes; il écoutait les médisances et les caquetages,
-il pensait nuit et jour à ne pas mourir sans <ins id="cor_18" title="veangeance">vengeance</ins>. Il
-avait abattu l'homme aux calembours, il voulait atteindre du
-Bousquier au c&oelig;ur. Le pauvre abbé comprit les lâchetés du premier
-et dernier amour de sa nièce, il frémit en devinant la nature
-hypocrite de son neveu, et ses man&oelig;uvres perfides. Quoique du
-Bousquier se contraignît en pensant à la succession de son oncle,
-et ne voulût lui causer aucun chagrin, il lui porta un dernier coup
-qui le mit au tombeau. Si vous voulez expliquer le mot <i>intolérance</i>
-par le mot <i>fermeté de principes</i>, si vous ne voulez pas condamner
-dans l'âme catholique de l'ancien Grand-Vicaire le stoïcisme que
-Walter Scott vous fait admirer dans l'âme puritaine du père de
-<span lang="en" xml:lang="en">Jeanie Deans</span>, si vous voulez reconnaître dans l'Église romaine le
-<i lang="la" xml:lang="la">potiùs mori quàm f&oelig;dari</i> que vous admirez dans l'opinion
-<span class="pagenum">110</span>
-républicaine, vous comprendrez la douleur qui saisit le grand abbé
-de Sponde alors qu'il vit dans le salon de son neveu le prêtre apostat,
-renégat, relaps, hérétique, l'ennemi de l'Église, le curé fauteur
-du serment constitutionnel. Du Bousquier, dont la secrète
-ambition était de régenter le pays, voulut, pour premier gage de
-son pouvoir, réconcilier le desservant de Saint-Léonard avec le
-curé de la paroisse, et il atteignit à son but. Sa femme crut accomplir
-une &oelig;uvre de paix, là où, selon l'incommutable abbé, il y
-avait trahison. Monsieur de Sponde se vit seul dans sa foi. L'évêque
-vint chez du Bousquier et parut satisfait de la cessation des hostilités.
-Les vertus de l'abbé François avaient tout vaincu, excepté le
-Romain Catholique capable de s'écrier avec Corneille:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="verse">Mon Dieu, que de vertus vous me faites haïr!</div>
-</div>
-
-<p>L'abbé mourut quand expira l'Orthodoxie dans le diocèse.</p>
-
-<p>En 1819, la succession de l'abbé de Sponde porta les revenus territoriaux
-de madame du Bousquier à vingt-cinq mille livres, sans
-compter ni le Prébaudet, ni la maison du Val-Noble. Ce fut vers
-ce temps que du Bousquier rendit à sa femme le capital des économies
-qu'elle lui avait livrées; il le lui fit employer à l'acquisition de
-biens contigus au Prébaudet, et rendit ainsi ce domaine l'un des plus
-considérables du Département, car les terres appartenant à l'abbé
-de Sponde jouxtaient celles du Prébaudet. Personne ne connaissait
-la fortune personnelle de du Bousquier, il faisait valoir ses capitaux
-chez les Keller à Paris, où il faisait quatre voyages par an. Mais, à
-cette époque, il passa pour l'homme le plus riche du département
-de l'Orne. Cet homme habile, l'éternel candidat des Libéraux, à qui
-sept ou huit voix manquèrent constamment dans toutes les batailles
-électorales livrées sous la Restauration, et qui ostensiblement répudiait
-les Libéraux en voulant se faire élire comme royaliste ministériel,
-sans pouvoir jamais vaincre les répugnances de l'administration,
-malgré le secours de la congrégation et de la magistrature;
-ce républicain haineux, enragé d'ambition, conçut de lutter avec
-le royalisme et l'aristocratie dans ce pays, au moment où ils y
-triomphaient. Du Bousquier s'appuya sur le sacerdoce par les
-trompeuses apparences d'une piété bien jouée: il accompagna sa
-femme à la messe, il donna de l'argent pour les couvents de la
-ville, il soutint la congrégation du Sacré-C&oelig;ur, il se prononça
-pour le clergé dans toutes les occasions où le clergé combattit la
-<span class="pagenum">111</span>
-Ville, le Département ou l'État. Secrètement soutenu par les Libéraux,
-protégé par l'Église, demeurant royaliste constitutionnel, il
-côtoya sans cesse l'aristocratie du département pour la ruiner, et
-il la ruina. Attentif aux fautes commises par les sommités nobiliaires
-et par le gouvernement, il réalisa, la bourgeoisie aidant,
-toutes les améliorations que la Noblesse, la Pairie et le Ministère
-devaient inspirer, diriger, et qu'ils entravaient par suite de la niaise
-jalousie des pouvoirs en France. L'opinion constitutionnelle l'emporta
-dans l'affaire du curé, dans l'érection du théâtre, dans toutes
-les questions d'agrandissement pressenties par du <ins id="cor_19" title="Bouquier">Bousquier</ins>, qui
-les faisait proposer par le parti libéral, auquel il s'adjoignait au plus
-fort des débats, en objectant le bien du pays. Du Bousquier industrialisa
-le Département. Il accéléra la prospérité de la province en
-haine des familles logées sur la route de Bretagne. Il préparait ainsi sa
-vengeance contre les gens à châteaux, et surtout contre les Gordes,
-au sein desquels un jour il fut sur le point d'enfoncer un poignard
-envenimé. Il donna des fonds pour relever les manufactures de point
-d'Alençon; il raviva le commerce des toiles, la ville eut une filature.
-En s'inscrivant ainsi dans tous les intérêts et au c&oelig;ur de la
-masse, en faisant ce que la Royauté ne faisait point, du Bousquier
-ne hasardait pas un liard. Soutenu par sa fortune, il pouvait attendre
-les réalisations que souvent les gens entreprenants, mais gênés,
-sont forcés d'<ins id="cor_20" title="abadonner">abandonner</ins> à d'heureux successeurs. Il se posa comme
-banquier. Ce Laffitte au petit pied commanditait toutes les inventions
-nouvelles en prenant ses sûretés. Il faisait très bien ses
-affaires en faisant le bien public; il était le moteur des Assurances,
-le protecteur des nouvelles entreprises de voitures publiques; il
-suggérait les pétitions pour demander à l'administration les chemins
-et les ponts nécessaires. Ainsi prévenu, le gouvernement voyait un
-empiétement sur son autorité. Les luttes s'engageaient maladroitement,
-car le bien du pays exigeait que la Préfecture cédât. Du
-Bousquier aigrissait la noblesse de province contre la noblesse de
-cour et contre la pairie. Enfin il prépara l'effrayante adhésion d'une
-forte partie du royalisme constitutionnel à la lutte que soutinrent
-le <i>Journal des Débats</i> et monsieur de Châteaubriand contre le
-trône, ingrate Opposition basée sur des intérêts ignobles, et qui fut
-une des causes de triomphe de la <ins id="cor_21" title="bourgeoise">bourgeoisie</ins> et du journalisme en
-1830. Aussi, du Bousquier, comme les gens qu'il représente, eut-il
-le bonheur de voir passer le convoi de la Royauté, sans qu'aucune
-<span class="pagenum">112</span>
-sympathie l'accompagnât dans la province désaffectionnée par les
-mille causes qui se trouvent encore incomplétement énumérées ici.
-Le vieux républicain, chargé de messes, et qui pendant quinze ans
-avait joué la comédie afin de satisfaire sa <i>vendetta</i>, renversa lui-même
-le drapeau blanc de la Mairie aux applaudissements du peuple.
-Aucun homme, en France, ne jeta sur le nouveau trône élevé
-en août 1830 un regard plus enivré de joyeuse vengeance. Pour
-lui, l'avénement de la branche cadette était le triomphe de la Révolution.
-Pour lui, le triomphe du drapeau tricolore était la résurrection
-de la Montagne, qui, cette fois, allait abattre les gentilshommes
-par des procédés plus sûrs que celui de la guillotine, en
-ce que son action serait moins violente. La Pairie sans hérédité, la
-Garde nationale qui met sur le même lit de camp l'épicier du coin
-et le marquis, l'abolition des majorats réclamée par un bourgeois-avocat,
-l'Église catholique privée de sa suprématie, toutes les inventions
-législatives d'août 1830 furent pour du Bousquier la plus
-savante application des principes de 1793. Depuis 1830, cet homme
-est Receveur-Général. Il s'est appuyé, pour parvenir, sur ses liaisons
-avec le duc d'Orléans, père du roi Louis-Philippe, et avec
-monsieur de Folmon, l'ancien intendant de la duchesse douairière
-d'Orléans. On lui donne quatre-vingt mille livres de rente. Aux
-yeux de son pays, <i>monsieur</i> du Bousquier est un homme de bien,
-un homme respectable, invariable dans ses principes, intègre,
-obligeant. Alençon lui doit son association au mouvement industriel
-qui en fait le premier anneau par lequel la Bretagne se rattachera
-peut-être un jour à ce qu'on nomme la civilisation moderne. Alençon,
-qui ne comptait pas en 1816 deux voitures propres, vit en
-dix ans rouler dans ses rues des calèches, des coupés, des <ins id="cor_22" title="landau">landaus</ins>,
-des cabriolets et des tilburys, sans s'en étonner. Les bourgeois et
-les propriétaires, effrayés d'abord de voir le prix des choses augmentant,
-reconnurent plus tard que cette augmentation avait un
-contre-coup financier dans leurs revenus. Le mot prophétique du
-président du Ronceret:&mdash;<i>Du Bousquier est un homme très-fort!</i>
-fut adopté par le pays. Mais, malheureusement pour sa femme,
-ce mot est un horrible contre-sens. Le mari ne ressemble en rien
-à l'homme public et politique. Ce grand citoyen, si libéral au dehors,
-si bonhomme, animé de tant d'amour pour son pays, est
-despote au logis et parfaitement dénué d'amour conjugal. Cet
-homme si profondément astucieux, hypocrite, rusé, ce Cromwell
-<span class="pagenum">113</span>
-du Val-Noble, se comporte dans son ménage comme il se comportait
-envers l'aristocratie, qu'il caressait pour l'égorger. Comme son
-ami Bernadotte, il chaussa d'un gant de velours sa main de fer. Sa
-femme ne lui donna pas d'enfants. Le mot de Suzanne, les insinuations
-du chevalier de Valois se trouvèrent ainsi justifiées. Mais la
-bourgeoisie libérale, la bourgeoisie royaliste-constitutionnelle, les
-hobereaux, la magistrature et le parti-prêtre, comme disait le <i>Constitutionnel</i>,
-donnèrent tort à madame du Bousquier. Monsieur
-du Bousquier l'avait épousée si vieille! disait-on. D'ailleurs quel
-bonheur pour cette pauvre femme, car à son âge il était si dangereux
-d'avoir des enfants! Si madame du Bousquier confiait en
-pleurant ses désespoirs périodiques à madame du Coudrai, à madame
-du Ronceret, ces dames lui disaient:&mdash;Mais vous êtes folle,
-ma chère, vous ne savez pas ce que vous désirez, un enfant serait
-votre mort! Puis, beaucoup d'hommes qui rattachaient, comme
-monsieur du Coudrai, leurs espérances au triomphe de du Bousquier,
-faisaient chanter ses louanges par leurs femmes. La vieille
-fille était assassinée par ces phrases cruelles.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes bienheureuse, ma chère, d'avoir épousé un homme
-capable, vous éviterez les malheurs des femmes qui sont mariées à
-des gens sans énergie, incapables de conduire leur fortune, de diriger
-leurs enfants.</p>
-
-<p>&mdash;Votre mari vous rend la reine du pays, ma belle. Il ne vous
-laissera jamais dans l'embarras, celui-là! Il mène tout dans
-Alençon.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je voudrais, disait la pauvre femme, qu'il se donnât
-moins de peine pour le public, et qu'il...</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes bien difficile, ma chère madame du Bousquier,
-toutes les femmes vous envient votre mari.</p>
-
-<p>Mal jugée par le monde, qui commença par lui donner tort, la
-chrétienne trouva, dans son intérieur, une ample carrière à déployer
-ses vertus. Elle vécut dans les larmes et ne cessa d'offrir au
-monde un visage placide. Pour une âme pieuse, n'était-ce pas un
-crime que cette pensée qui lui becqueta toujours le c&oelig;ur: J'aimais
-le chevalier de Valois, et je suis la femme de du Bousquier! L'amour
-d'Athanase se dressait aussi sous la forme d'un remords et la poursuivait
-dans ses rêves. La mort de son oncle, dont les chagrins avaient
-éclaté, lui rendit son avenir encore plus douloureux, car elle pensa
-toujours aux souffrances que son oncle dut éprouver en voyant le
-<span class="pagenum">114</span>
-changement des doctrines politiques et religieuses de la maison
-Cormon. Souvent le malheur tombe avec la rapidité de la foudre,
-comme chez madame Granson; mais il s'étendit, chez la vieille
-fille, comme une goutte d'huile qui ne quitte l'étoffe qu'après l'avoir
-lentement imbibée.</p>
-
-<p>Le chevalier de Valois fut le malicieux artisan de l'infortune
-de madame du Bousquier. Il avait à c&oelig;ur de détromper sa religion
-surprise; car le chevalier, si expert en amour, devina
-du Bousquier marié comme il avait deviné du Bousquier garçon.
-Mais le profond républicain était difficile à surprendre: son
-salon était naturellement fermé au chevalier de Valois, comme à
-tous ceux qui, dans les premiers jours de son mariage, avaient
-renié la maison Cormon. Puis il était supérieur au ridicule, il tenait
-une immense fortune, il régnait dans Alençon, il se souciait de
-sa femme comme Richard III se serait soucié de voir crever le
-cheval à l'aide duquel il aurait gagné la bataille. Pour plaire à son
-mari, madame du Bousquier avait rompu avec la maison de Gordes,
-où elle n'allait plus; mais, quand son mari la laissait seule pendant
-ses séjours à Paris, elle faisait alors une visite à mademoiselle
-Armande. Or, deux ans après son mariage, précisément à la mort
-de l'abbé de Sponde, mademoiselle de Gordes aborda madame du
-Bousquier au sortir de Saint-Léonard, où elles avaient entendu
-une messe noire dite pour l'abbé. La généreuse fille crut qu'en
-cette circonstance elle devait des consolations à l'héritière en pleurs.
-Elles allèrent ensemble, en causant du cher défunt, de Saint-Léonard
-au Cours; et, du Cours, elles atteignirent l'hôtel de Gordes où
-mademoiselle Armande entraîna madame du Bousquier par le charme
-de sa conversation. La pauvre femme désolée aima peut-être à s'entretenir
-de son oncle avec une personne que son oncle aimait tant.
-Puis elle voulut recevoir les compliments du vieux marquis de
-Gordes, qu'elle n'avait pas vu depuis près de trois années. Il était
-une heure et demie, elle trouva là le chevalier de Valois venu pour
-dîner, qui, tout en la saluant, lui prit les mains.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, chère vertueuse et bien-aimée dame, lui dit-il d'une
-voix émue, <i>nous</i> avons perdu notre saint ami; nous avons épousé
-votre deuil; oui, votre perte est aussi vivement sentie ici que chez
-vous... mieux, ajouta-t-il en faisant allusion à du Bousquier.</p>
-
-<p>Après quelques paroles d'oraison funèbre où chacun fit sa phrase,
-le chevalier prit galamment le bras de madame du Bousquier et le
-<span class="pagenum">115</span>
-mit sur le sien, le pressa fort adorablement et l'emmena dans l'embrasure
-d'une fenêtre.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous heureuse au moins? dit-il avec une voix paternelle.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-elle en baissant les yeux.</p>
-
-<p>En entendant ce <i>oui</i>, madame de Troisville, la fille de la princesse
-Sherbellof et la vieille marquise de Castéran vinrent se joindre au
-chevalier, accompagnées de mademoiselle de Gordes. Toutes allèrent
-se promener dans le jardin en attendant le dîner, sans que madame
-du Bousquier, hébétée par la douleur, se fût aperçue que les dames
-et le chevalier menaient une petite conspiration de curiosité. «Nous
-la tenons, sachons le mot de l'énigme?» était une phrase écrite
-dans les regards que ces personnes se jetèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Pour que votre bonheur fût complet, dit mademoiselle Armande,
-il vous faudrait des enfants, un beau garçon comme mon
-neveu...</p>
-
-<p>Une larme roula dans les yeux de madame du Bousquier.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai entendu dire que vous étiez la seule coupable en cette
-affaire, que vous aviez peur d'une grossesse? dit le chevalier.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, dit-elle naïvement, j'achèterais un enfant par cent années
-d'enfer.</p>
-
-<p>Sur la question ainsi posée, il s'émut une discussion conduite avec
-une excessive délicatesse par madame la vicomtesse de Troisville et
-la vieille marquise de Castéran qui entortillèrent si bien la pauvre
-vieille fille qu'elle livra, sans s'en douter, les secrets de son ménage.
-Mademoiselle Armande avait pris le bras du chevalier et s'était
-éloignée, afin de laisser les trois femmes causer mariage. Madame
-du Bousquier fut alors désabusée des mille déceptions de son
-mariage; et comme elle était restée <i>bestiote</i>, elle amusa ses confidentes
-par de délicieuses naïvetés. Quoique dans le premier moment
-le mensonger mariage de mademoiselle Cormon fît rire toute
-la ville bientôt initiée aux man&oelig;uvres de du Bousquier, néanmoins
-madame du Bousquier gagna l'estime et la sympathie de toutes les
-femmes. Tant que mademoiselle Cormon avait couru sus au mariage
-sans réussir à se marier, chacun se moquait d'elle; mais quand
-chacun apprit la situation exceptionnelle où la plaçait la sévérité de
-ses principes religieux, tout le monde l'admira. <i>Cette pauvre madame
-du Bousquier</i> remplaça <i>cette bonne demoiselle Cormon</i>.
-Le chevalier rendit ainsi pour quelque temps du Bousquier odieux
-et ridicule, mais le ridicule finit par s'affaiblir; et, quand chacun
-<span class="pagenum">116</span>
-eut dit son mot sur lui, la médisance se lassa. Puis à cinquante-sept
-ans, le muet républicain semblait à beaucoup de personnes
-avoir droit à la retraite. Cette circonstance envenima la haine que
-du Bousquier portait à la maison de Gordes à un tel point, qu'elle
-le rendit impitoyable au jour de la vengeance, Madame du Bousquier
-reçut l'ordre de ne jamais mettre le pied dans cette maison.
-Par représailles du tour que lui avait joué le chevalier de Valois,
-du Bousquier, qui venait de créer le <i>Courrier de l'Orne</i>, y fit
-insérer l'annonce suivante:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«Il sera délivré une inscription de mille francs de rente à la
-personne qui pourra démontrer l'existence d'un monsieur de
-Pombreton, avant, pendant ou après l'émigration.»</p>
-</div>
-
-<p>Quoique son mariage fût essentiellement négatif, madame du
-Bousquier y vit des avantages: ne valait-il pas mieux encore s'intéresser
-à l'homme le plus remarquable de la ville, que de vivre
-seule? Du Bousquier était encore préférable aux chiens, aux chats,
-aux serins qu'adorent les célibataires; il portait à sa femme un
-sentiment plus réel et moins intéressé que ne l'est celui des servantes,
-des confesseurs, et des capteurs de successions. Plus tard, elle
-vit dans son mari l'instrument de la colère céleste, car elle reconnut
-des péchés innombrables dans tous ses désirs de mariage; elle
-se regarda comme justement punie ainsi des malheurs qu'elle avait
-causés à madame Granson, et de la mort anticipée de son oncle.
-Obéissant à cette religion qui ordonne de baiser les verges avec lesquelles
-on administre la correction, elle vantait son mari, elle l'approuvait
-publiquement; mais, au confessionnal ou le soir dans ses
-prières, elle pleurait souvent en demandant pardon à Dieu des apostasies
-de son mari qui pensait le contraire de ce qu'il disait, qui
-souhaitait la mort de l'aristocratie et de l'Église, les deux religions
-de la maison Cormon. Trouvant en elle-même tous ses sentiments
-froissés et immolés, mais forcée par le devoir à faire le bonheur de
-son époux, à ne lui nuire en rien, et attachée à lui par une indéfinissable
-affection que peut-être l'habitude engendra, sa vie était un
-contre-sens perpétuel. Elle avait épousé un homme dont elle haïssait
-la conduite et les opinions, mais dont elle devait s'occuper avec
-une tendresse obligée. Souvent elle était aux anges quand du Bousquier
-mangeait ses confitures, quand il trouvait le dîner bon; elle
-veillait à ce que ses moindres désirs fussent satisfaits. S'il oubliait
-la bande de son journal sur une table; au lieu de la jeter, madame
-<span class="pagenum">117</span>
-disait:&mdash;René, laissez cela, monsieur ne l'a pas mis là sans intention.
-Du Bousquier allait-il en voyage, elle s'inquiétait du manteau,
-du linge; elle prenait pour son bonheur matériel les plus
-minutieuses précautions. S'il allait au Prébaudet, elle consultait le
-baromètre dès la veille pour savoir s'il ferait beau. Elle épiait ses
-volontés dans son regard, à la manière d'un chien qui, tout en
-dormant, entend et voit son maître. Si le gros du Bousquier, vaincu
-par cet amour ordonné, la saisissait par la taille, l'embrassait
-sur le front, et lui disait:&mdash;Tu es une bonne femme! des larmes
-de plaisir venaient aux yeux de la pauvre créature. Il est probable
-que du Bousquier se croyait obligé à des dédommagements qui lui
-conciliaient le respect de Rose-Marie-Victoire, car la vertu catholique
-n'ordonne pas une dissimulation aussi complète que le fut celle
-de madame du Bousquier. Mais souvent la sainte femme restait
-muette en entendant les discours que tenaient chez elle les gens
-haineux qui se cachaient sous les opinions royalistes-constitutionnelles.
-Elle frémissait en prévoyant la perte de l'Église; elle risquait
-parfois un mot stupide, une observation que du Bousquier
-coupait en deux par un regard. Les contrariétés de cette existence
-ainsi tiraillée finirent par hébéter madame du Bousquier, qui trouva
-plus simple et plus digne de concentrer son intelligence sans la produire
-au dehors, en se résignant à mener une vie purement animale.
-Elle eut alors une soumission d'esclave, et regarda comme une
-&oelig;uvre méritoire d'accepter l'abaissement dans lequel la mit son
-mari. L'accomplissement des volontés maritales ne lui causa jamais
-le moindre murmure. Cette brebis craintive chemina dès lors dans
-la voie que lui traça le berger; elle ne quitta plus le giron de
-l'Église, et se livra aux pratiques religieuses les plus sévères, sans
-penser ni à Satan, ni à ses pompes, ni à ses &oelig;uvres. Elle offrit
-ainsi la réunion des vertus chrétiennes les plus pures, et du Bousquier
-devint certes l'un des hommes les plus heureux du royaume
-de France et de Navarre.</p>
-
-<p>&mdash;Elle sera niaise jusqu'à son dernier soupir, dit le cruel Conservateur
-destitué qui dînait cependant chez elle deux fois par semaine.</p>
-
-<p>Cette histoire serait étrangement incomplète si l'on n'y mentionnait
-pas la coïncidence de la mort du chevalier de Valois avec la
-mort de la mère de Suzanne. Le chevalier mourut avec la monarchie,
-en août 1830. Il alla se joindre au cortége du roi Charles X
-<span class="pagenum">118</span>
-à Nonancourt, et l'escorta pieusement jusqu'à Cherbourg avec tous
-les Troisville, les Castéran, les Gordes, etc. Le vieux gentilhomme
-avait pris sur lui cinquante mille francs, somme à laquelle montaient
-ses économies et le prix de sa rente; il l'offrit à l'un des fidèles amis
-de ses maîtres pour la transmettre au roi, en objectant sa mort prochaine,
-en disant que cette somme venait des bontés de Sa Majesté,
-qu'enfin l'argent du dernier des Valois appartenait à la Couronne.
-On ne sait si la ferveur de son zèle vainquit les répugnances du
-Bourbon qui abandonnait son beau royaume de France sans en emporter
-un liard, et qui dut être attendri par le dévouement du chevalier;
-mais il est certain que Césarine, légataire universelle de
-monsieur de Valois, recueillit à peine six cents livres de rente. Le
-chevalier revint à Alençon aussi cruellement atteint par la douleur
-que par la fatigue, et il expira quand Charles X toucha la terre
-étrangère.</p>
-
-<p>Madame du Valnoble et son protecteur, qui craignait alors les
-vengeances du parti libéral, se trouvèrent heureux d'avoir un prétexte
-de venir incognito dans le village où mourut la mère de Suzanne.
-A la vente qui eut lieu par suite du décès du chevalier de
-Valois, Suzanne, désirant un souvenir de son premier et bon ami,
-fit pousser sa tabatière jusqu'au prix excessif de mille francs. Le
-portrait de la princesse Goritza valait à lui seul cette somme. Deux
-ans après, un jeune élégant, qui faisait collection des belles tabatières
-du dernier siècle, obtint de Suzanne celle du chevalier recommandée
-par une façon merveilleuse. Le bijou confident des plus
-belles amours du monde et le plaisir de toute une vieillesse, se
-trouve donc exposé dans une espèce de musée privé. Si les morts
-savent ce qui se fait après eux, la tête du chevalier doit en ce moment
-rougir à gauche.</p>
-
-<p>Quand cette histoire n'aurait d'autre effet que d'inspirer aux
-possesseurs de quelques reliques adorées une sainte peur, et les
-faire recourir à un codicille pour statuer immédiatement sur le sort
-de ces précieux souvenirs d'un bonheur qui n'est plus en les léguant
-à des mains fraternelles, elle aurait rendu d'énormes services
-à la portion chevaleresque et amoureuse du public; mais elle renferme
-une moralité bien plus élevée!... ne démontre-t-elle pas
-la nécessité d'un enseignement nouveau? N'invoque-t-elle pas, de
-la sollicitude si éclairée des ministres de l'instruction publique,
-la création de chaires d'anthropologie, science dans laquelle l'Allemagne
-<span class="pagenum">119</span>
-nous devance? Les mythes modernes sont encore moins
-compris que les mythes anciens, quoique nous soyons dévorés par
-les mythes. Les mythes nous pressent de toutes parts, ils servent à
-tout, ils expliquent tout. S'ils sont, selon l'École Humanitaire, les
-flambeaux de l'histoire, ils sauveront les empires de toute révolution,
-pour peu que les professeurs d'histoire fassent pénétrer les explications
-qu'ils en donnent, jusque dans les masses départementales!
-Si mademoiselle Cormon eût été lettrée, s'il eût existé dans le
-département de l'Orne un professeur d'anthropologie, enfin si elle
-avait lu l'Arioste, les effroyables malheurs de sa vie conjugale eussent-ils
-jamais eu lieu? Elle aurait peut-être recherché pourquoi le
-poète italien nous montre Angélique préférant Médor, qui était un
-blond chevalier de Valois, à Roland dont la jument était morte et qui
-ne savait que se mettre en fureur. Médor ne serait-il pas la figure
-mythique des courtisans de la royauté féminine, et Roland le mythe
-des révolutions désordonnées, furieuses, impuissantes qui détruisent
-tout sans rien produire. Nous publions, en en déclinant la
-responsabilité, cette opinion d'un élève de Ballanche.</p>
-
-<p>Aucun renseignement ne nous est parvenu sur les petites têtes
-de nègres en diamants. Vous pouvez voir aujourd'hui madame de
-Valnoble à l'Opéra. Grâce à la première éducation que lui a donnée
-le chevalier de Valois, elle a presque l'air d'une femme comme il
-faut.</p>
-
-<p>Madame du Bousquier vit encore, n'est-ce pas dire qu'elle souffre
-toujours? En atteignant à l'âge de soixante ans, époque à laquelle
-les femmes se permettent des aveux, elle a dit en confidence
-à madame du Coudrai dont le mari retrouva sa place en août 1830,
-qu'elle ne supportait pas l'idée de mourir fille.</p>
-
-<p class="rdate sepb6">Paris, octobre 1836.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img class="bord" src="images/img-04.jpg" alt="" title="" width="500" height="648" />
- <span class="link"><a href="images/imx-04.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span>
- <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p>
- <p class="caption2">MADEMOISELLE D'ESGRIGNON.</p>
- <p class="caption3">Quand je la voyais venant de loin sur le cours... et qu'elle
- y amenait Victurnien, son neveu, etc., etc.</p>
- <p class="caption4">(LE CABINET DES ANTIQUES.)</p>
-</div>
-
-<h2 id="chap_2"><span class="gesp">LES RIVALITÉS.</span><br />
-<span class="cs7">(DEUXIÈME HISTOIRE).</span><br />
-LE CABINET DES ANTIQUES.</h2>
-
-<hr class="small3" />
-
-<div class="dedication">
-
-<p class="top1">A MONSIEUR LE BARON DE HAMMER-PURGSTALL,<br />
-<span class="cs8">Conseiller aulique, auteur de <i>l'Histoire de l'Empire ottoman</i>.</span></p>
-
-<p class="addr"><i>Cher baron</i>,</p>
-
-<p><i>Vous vous êtes si chaudement intéressé à ma longue et vaste histoire des m&oelig;urs
-françaises au dix-neuvième siècle, et vous avez accordé de tels encouragements à mon
-&oelig;uvre, que vous m'avez ainsi donné le droit d'attacher votre nom à l'un des fragments
-qui en feront partie. N'êtes-vous pas un des plus graves représentants de la consciencieuse
-et studieuse Allemagne? Votre approbation ne doit-elle pas en commander d'autres
-et protéger mon entreprise? Je suis si fier de l'avoir obtenue, que j'ai tâché de la
-mériter en continuant mes travaux avec cette intrépidité qui a caractérisé vos études
-et la recherche de tous les documents sans lesquels le monde littéraire n'aurait pas eu
-le monument élevé par vous. Votre sympathie pour des labeurs que vous avez connus
-et appliqués aux intérêts de la société orientale la plus éclatante, et souvent soutenu
-l'ardeur de mes veilles occupées par les détails de notre société moderne: ne serez-vous
-pas heureux de le savoir, vous dont la naïve bonté peut se comparer à celle de notre
-La Fontaine?</i></p>
-
-<p><i>Je souhaite, cher baron, que ce témoignage de ma vénération pour vous et votre
-&oelig;uvre vienne vous trouver à Dobling, et vous y rappelle, ainsi qu'à tous les vôtres, un
-de vos plus sincères admirateurs et amis.</i></p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">De <ins id="cor_23" title="Bulzac">Balzac</ins>.</span></p>
-
-</div>
-
-<hr class="small3" />
-
-<p>Dans une des moins importantes Préfectures de France, au centre
-de la ville, au coin d'une rue, est une maison; mais les noms
-de cette rue et de cette ville doivent être cachés ici. Chacun appréciera
-les motifs de cette sage retenue exigée par les convenances.
-Un écrivain touche à bien des plaies en se faisant l'annaliste de son
-<span class="pagenum">121</span>
-temps!... La maison s'appelait l'hôtel d'Esgrignon; mais sachez
-encore que d'Esgrignon est un nom de convention, sans plus de
-réalité que n'en ont les Belval, les Floricour, les Derville de la comédie,
-les Adalbert ou les Monbreuse du roman. Enfin, les noms
-des principaux personnages seront également changés. Ici l'auteur
-voudrait rassembler des contradictions, entasser des anachronismes,
-pour enfouir la vérité sous un tas d'invraisemblances et de choses
-absurdes; mais, quoi qu'il fasse, elle poindra toujours, comme une
-vigne mal arrachée repousse en jets vigoureux, à travers un vignoble
-labouré.</p>
-
-<p>L'hôtel d'Esgrignon était tout bonnement la maison où demeurait
-un vieux gentilhomme, nommé Charles-Marie-Victor-Ange
-Carol, marquis d'Esgrignon ou des Grignons, suivant d'anciens
-titres. La société commerçante et bourgeoise de la ville avait épigrammatiquement
-nommé son logis un hôtel, et depuis une vingtaine
-d'années la plupart des habitants avaient fini par dire sérieusement
-<i>l'hôtel d'Esgrignon</i> en désignant la demeure du marquis.</p>
-
-<p>Le nom de Carol (les frères Thierry l'eussent orthographié Karawl)
-était le nom glorieux d'un des plus puissants chefs venus jadis
-du Nord pour conquérir et féodaliser les Gaules. Jamais les
-Carol n'avaient plié la tête, ni devant les Communes, ni devant la
-Royauté, ni devant l'Église, ni devant la Finance. Chargés autrefois
-de défendre une Marche française, leur titre de marquis était
-à la fois un devoir, un honneur, et non le simulacre d'une charge
-supposée; le fief d'Esgrignon avait toujours été leur bien. Vraie
-noblesse de province, ignorée depuis deux cents ans à la cour,
-mais pure de tout alliage, mais souveraine aux États, mais respectée
-des gens du pays comme une superstition et à l'égal d'une
-bonne vierge qui guérit les maux de dents, cette maison s'était
-conservée au fond de sa province comme les pieux charbonnés de
-quelque pont de César se conservent au fond d'un fleuve. Pendant
-treize cents ans, les filles avaient été régulièrement mariées sans
-dot ou mises au couvent; les cadets avaient constamment accepté
-leurs légitimes maternelles, étaient devenus soldats, évêques, ou
-s'étaient mariés à la cour. Un cadet de la maison d'Esgrignon fut
-amiral, fut fait duc et pair, et mourut sans postérité. Jamais le
-marquis d'Esgrignon, chef de la branche aînée, ne voulut accepter
-le titre de duc.</p>
-
-<p>&mdash;Je tiens le marquisat d'Esgrignon aux mêmes conditions que
-<span class="pagenum">122</span>
-le roi tient l'État de France, dit-il au connétable de Luynes
-qui n'était alors à ses yeux qu'un très-petit compagnon. Comptez
-que, durant les troubles, il y eut des d'Esgrignon décapités.
-Le sang franc se conserva, noble et fier, jusqu'en l'an
-1789. Le marquis d'Esgrignon actuel n'émigra pas: il devait défendre
-sa Marche. Le respect qu'il avait inspiré aux gens de la
-campagne préserva sa tête de l'échafaud; mais la haine des vrais
-Sans-Culottes fut assez puissante pour le faire considérer comme
-émigré, pendant le temps qu'il fut obligé de se cacher. Au nom du
-peuple souverain, le District déshonora la terre d'Esgrignon, les
-bois furent nationalement vendus, malgré les réclamations personnelles
-du marquis, alors âgé de quarante ans. Mademoiselle d'Esgrignon,
-sa s&oelig;ur, étant mineure, sauva quelques portions du fief
-par l'entremise d'un jeune intendant de la famille, qui demanda le
-partage de présuccession au nom de sa cliente: le château, quelques
-fermes lui furent attribués par la liquidation que fit la République.
-Le fidèle Chesnel fut obligé d'acheter en son nom, avec les
-deniers que lui apporta le marquis, certaines parties du domaine
-auxquelles son maître tenait particulièrement, telles que l'église, le
-presbytère et les jardins du château.</p>
-
-<p>Les lentes et rapides années de la Terreur étant passées, le marquis
-d'Esgrignon, dont le caractère avait imposé des sentiments
-respectueux à la contrée, voulut revenir habiter son château avec
-sa s&oelig;ur mademoiselle d'Esgrignon, afin d'améliorer les biens au
-sauvetage desquels s'était employé maître Chesnel, son ancien intendant,
-devenu notaire. Mais, hélas! le château pillé, démeublé,
-n'était-il pas trop vaste, trop coûteux pour un propriétaire dont
-tous les droits utiles avaient été supprimés, dont les forêts avaient
-été dépecées, et qui, pour le moment, ne pouvait pas tirer plus de
-neuf mille francs en sac des terres conservées de ses anciens domaines?</p>
-
-<p>Quand le notaire ramena son ancien maître, au mois d'octobre
-1800, dans le vieux château féodal, il ne put se défendre d'une
-émotion profonde en voyant le marquis immobile, au milieu de la
-cour, devant ses douves comblées, regardant ses tours rasées au
-niveau des toits. Le Franc contemplait en silence et tour à tour le
-ciel et la place où étaient jadis les jolies girouettes des tourelles gothiques,
-comme pour demander à Dieu la raison de ce déménagement
-social. Chesnel seul pouvait comprendre la profonde douleur
-<span class="pagenum">123</span>
-du marquis, alors nommé le citoyen Carol. Ce grand d'Esgrignon
-resta long-temps muet, il aspira la senteur patrimoniale de l'air et
-jeta la plus mélancolique des interjections.</p>
-
-<p>&mdash;Chesnel, dit-il, plus tard nous reviendrons ici, quand les
-troubles seront finis; mais jusqu'à l'édit de pacification je ne saurais
-y habiter, puisqu'ils me défendent d'y rétablir mes armes.</p>
-
-<p>Il montra le château, se retourna, remonta sur son cheval et
-accompagna sa s&oelig;ur venue dans une mauvaise carriole d'osier appartenant
-au notaire. A la ville, plus d'hôtel d'Esgrignon. La noble
-maison avait été démolie, sur son emplacement s'étaient élevées
-deux manufactures. Maître Chesnel employa le dernier sac de
-louis du marquis à acheter, au coin de la place, une vieille maison
-à pignon, à girouette, à tourelle, à colombier où jadis était établi
-d'abord le Bailliage seigneurial, puis le Présidial, et qui appartenait
-au marquis d'Esgrignon. Moyennant cinq cents louis, l'acquéreur
-national rétrocéda ce vieil édifice au légitime propriétaire. Ce fut
-alors que, moitié par raillerie, moitié sérieusement, cette maison
-fut appelée <i>hôtel d'Esgrignon</i>.</p>
-
-<p>En 1800, quelques émigrés rentrèrent en France, les radiations
-des noms inscrits sur les fatales listes s'obtenaient assez facilement.
-Parmi les personnes nobles qui revinrent les premières dans la
-ville, se trouvèrent le baron de Nouastre et sa fille: ils étaient ruinés.
-Monsieur d'Esgrignon leur offrit généreusement un asile où
-le baron mourut deux mois après, consumé de chagrins. Mademoiselle
-de Nouastre avait vingt-deux ans, les Nouastre étaient du plus
-pur sang noble, le marquis d'Esgrignon l'épousa pour continuer sa
-maison; mais elle mourut en couches, tuée par l'inhabileté du médecin,
-et laissa fort heureusement un fils aux d'Esgrignon. Le
-pauvre vieillard (quoique le marquis n'eût alors que cinquante-trois
-ans, l'adversité et les cuisantes douleurs de sa vie avaient constamment
-donné plus de douze mois aux années), ce vieillard donc
-perdit la joie de ses vieux jours en voyant expirer la plus jolie des
-créatures humaines, une noble femme en qui revivaient les grâces
-maintenant imaginaires des figures féminines du seizième siècle. Il
-reçut un de ces coups terribles dont les retentissements se répètent
-dans tous les moments de la vie. Après être <ins id="cor_24" title="restés">resté</ins> quelques instants
-debout devant le lit, il baisa le front de sa femme étendue comme
-une sainte, les mains jointes; il tira sa montre, en brisa la roue,
-et alla la suspendre à la cheminée. Il était onze heures avant midi.</p>
-
-<p><span class="pagenum">124</span>
-&mdash;Mademoiselle d'Esgrignon, prions Dieu que cette heure ne
-soit plus fatale à notre maison. Mon oncle, monseigneur l'archevêque,
-a été massacré à cette heure, à cette heure mourut aussi mon
-père...</p>
-
-<p>Il s'agenouilla près du lit, en s'y appuyant la tête; sa s&oelig;ur l'imita.
-Puis, après un moment, tous deux ils se relevèrent: mademoiselle
-d'Esgrignon fondait en larmes, le vieux marquis regardait
-l'enfant, la chambre et la morte d'un &oelig;il sec. A son opiniâtreté de
-Franc cet homme joignait une intrépidité chrétienne.</p>
-
-<p>Ceci se passait dans la deuxième année de notre siècle. Mademoiselle
-d'Esgrignon avait vingt-sept ans. Elle était belle. Un parvenu,
-fournisseur des armées de la République, né dans le pays,
-riche de mille écus de rente, obtint de maître Chesnel, après en
-avoir vaincu les résistances, qu'il parlât de mariage en sa faveur à
-mademoiselle d'Esgrignon. Le frère et la s&oelig;ur se courroucèrent
-autant l'un que l'autre d'une semblable hardiesse. Chesnel fut au
-désespoir de s'être laissé séduire par le sieur du Croisier. Depuis
-ce jour, il ne retrouva plus ni dans les manières ni dans les paroles
-du marquis d'Esgrignon cette caressante bienveillance qui pouvait
-passer pour de l'amitié. Désormais, le marquis eut pour lui de la
-reconnaissance. Cette reconnaissance noble et vraie causait de perpétuelles
-douleurs au notaire. Il est des c&oelig;urs sublimes auxquels
-la gratitude semble un payement énorme, et qui préfèrent la douce
-égalité de sentiment que donnent l'harmonie des pensées et la fusion
-volontaire des âmes. Maître Chesnel avait goûté le plaisir de
-cette honorable amitié; le marquis l'avait élevé jusqu'à lui. Pour le
-vieux noble, ce bonhomme était moins qu'un enfant et plus qu'un
-serviteur, il était l'homme-lige volontaire, le serf attaché par tous
-les liens du c&oelig;ur à son suzerain. On ne comptait plus avec le notaire,
-tout se balançait par les continuels échanges d'une affection
-vraie. Aux yeux du marquis, le caractère officiel que le notariat
-donnait à Chesnel ne signifiait rien, son serviteur lui semblait déguisé
-en notaire. Aux yeux de Chesnel, le marquis était un être
-qui appartenait toujours à une race divine; il croyait à la Noblesse,
-il se souvenait sans honte que son père ouvrait les portes du salon
-et disait: Monsieur le marquis est servi. Son dévouement à la
-noble maison ruinée ne procédait pas d'une foi mais d'un égoïsme,
-il se considérait comme faisant partie de la famille. Son chagrin fut
-profond. Quand il osa parler de son erreur au marquis malgré la
-<span class="pagenum">125</span>
-défense du marquis:&mdash;Chesnel, lui répondit le vieux noble d'un
-ton grave, tu ne te serais pas permis de si injurieuses suppositions
-avant les Troubles. Que sont donc les nouvelles doctrines si elles
-t'ont gâté?</p>
-
-<p>Maître Chesnel avait la confiance de toute la ville, il y était
-considéré; sa haute probité, sa grande fortune contribuaient à
-lui donner de l'importance; il eut dès lors une aversion décidée
-pour le sieur du Croisier. Quoique le notaire fût peu rancuneux,
-il fit épouser ses répugnances à bon nombre de familles. Du Croisier,
-homme haineux et capable de couver une vengeance pendant
-vingt ans, conçut pour le notaire et pour la famille d'Esgrignon
-une de ces haines sourdes et capitales, comme il s'en rencontre en
-province. Ce refus le tuait aux yeux des malicieux provinciaux
-parmi lesquels il était venu passer ses jours, et qu'il voulait dominer.
-Ce fut une catastrophe si réelle que les effets ne tardèrent pas
-à s'en faire sentir. Du Croisier fut également refusé par une vieille
-fille à laquelle il s'adressa en désespoir de cause. Ainsi les plans
-ambitieux qu'il avait formés d'abord manquèrent une première
-fois par le refus de mademoiselle d'Esgrignon, de qui l'alliance lui
-aurait donné l'entrée dans le faubourg Saint-Germain de la province,
-puis le second refus le déconsidéra si fortement qu'il eut
-beaucoup de peine à se maintenir dans la seconde société de la ville.</p>
-
-<p>En 1805, monsieur de La Roche-Guyon, l'aîné d'une des plus
-anciennes familles du pays, qui s'était jadis alliée aux d'Esgrignon,
-fit demander, par maître Chesnel, la main de mademoiselle
-d'Esgrignon. Mademoiselle Marie-Armande-Claire d'Esgrignon refusa
-d'entendre le notaire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous devriez avoir deviné que je suis mère, mon cher Chesnel,
-lui dit-elle en achevant de coucher son neveu, bel enfant de
-cinq ans.</p>
-
-<p>Le vieux marquis se leva pour aller au-devant de sa s&oelig;ur, qui
-revenait du berceau; il lui baisa la main respectueusement; puis,
-en se rasseyant, il retrouva la parole pour dire: Vous êtes une
-d'Esgrignon, ma s&oelig;ur!</p>
-
-<p>La noble fille tressaillit et pleura. Dans ses vieux jours, monsieur
-d'Esgrignon, père du marquis, avait épousé la petite-fille d'un traitant
-anobli sous Louis XIV. Ce mariage fut considéré comme une
-horrible mésalliance par la famille, mais sans importance, puisqu'il
-n'en était résulté qu'une fille. Armande savait cela. Quoique son
-<span class="pagenum">126</span>
-frère fût excellent pour elle, il la regardait toujours comme une
-étrangère, et ce mot la légitimait. Mais aussi sa réponse ne couronnait-elle
-pas admirablement la noble conduite qu'elle avait tenue
-depuis onze années, lorsque, à partir de sa majorité, chacune de
-ses actions fut marquée au coin du dévouement le plus pur? Elle
-avait une sorte de culte pour son frère.</p>
-
-<p>&mdash;Je mourrai mademoiselle d'Esgrignon, dit-elle simplement
-au notaire.</p>
-
-<p>Il n'y a point pour vous de plus beau titre, répondit Chesnel
-qui crut lui faire un compliment.</p>
-
-<p>La pauvre fille rougit.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as dit une sottise, Chesnel, répliqua le vieux marquis tout
-à la fois flatté du mot de son ancien serviteur et peiné du chagrin
-qu'il causait à sa s&oelig;ur. Une d'Esgrignon peut épouser un Montmorency:
-notre sang n'est pas aussi mêlé que l'a été le leur. Les d'Esgrignon
-<i>portent d'or à deux bandes de gueules</i>, et rien,
-depuis neuf cents ans, n'a changé dans leur écusson; il est tel que
-le premier jour.</p>
-
-<p>«Je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré de femme qui
-ait autant que mademoiselle d'Esgrignon frappé mon imagination,
-dit Blondet à qui la littérature contemporaine est, entre autres
-choses, redevable de cette histoire. J'étais à la vérité fort jeune,
-j'étais un enfant, et peut-être les images qu'elle a laissées dans ma
-mémoire doivent-elles la vivacité de leurs teintes à la disposition
-qui nous entraîne alors vers les choses merveilleuses... Quand je la
-voyais venant de loin sur le Cours où je jouais avec d'autres enfants,
-et qu'elle y amenait Victurnien, son neveu, j'éprouvais une émotion
-qui tenait beaucoup des sensations produites par le galvanisme
-sur les êtres morts. Quelque jeune que je fusse, je me sentais comme
-doué d'une nouvelle vie. Mademoiselle Armande avait les cheveux
-d'un blond fauve, ses joues étaient couvertes d'un très-fin duvet
-à reflets argentés que je me plaisais à voir en me mettant de manière
-que la coupe de sa figure fût illuminée par le jour, et
-je me laissais aller aux fascinations de ces yeux d'émeraude qui
-rêvaient et me jetaient du feu quand ils tombaient sur moi. Je
-feignais de me rouler sur l'herbe devant elle en jouant, mais je
-tâchais d'arriver à ses <ins id="cor_25" title="peids">pieds</ins> mignons pour les admirer de plus
-près. La molle blancheur de son teint, la finesse de ses traits, la
-pureté des lignes de son front, l'élégance de sa taille mince me
-<span class="pagenum">127</span>
-surprenaient sans que je m'aperçusse de l'élégance de sa taille,
-ni de la beauté de son front, ni de l'ovale parfait de son visage.
-Je l'admirais comme on prie à mon âge, sans trop savoir pourquoi.
-Quand mes regards perçants avaient enfin attiré les siens,
-et qu'elle disait de sa voix mélodieuse, qui me semblait déployer
-plus de volume que toutes les autres voix:&mdash;Que fais-tu
-là, petit? pourquoi me regardes-tu? je venais, je me tortillais,
-je me mordais les doigts, je rougissais et je disais:&mdash;Je ne sais
-pas. Si par hasard elle passait sa main blanche dans mes cheveux
-en me demandant mon âge, je m'en allais en courant et en lui
-répondant de loin:&mdash;Onze ans! Quand, en lisant les <i>Mille et
-une Nuits</i>, je voyais apparaître une reine ou une fée, je leur
-prêtais les traits et la démarche de mademoiselle d'Esgrignon.
-Quand mon maître de dessin me fit copier des têtes d'après l'antique,
-je remarquais que ces têtes étaient coiffées comme l'était
-mademoiselle d'Esgrignon. Plus tard, quand ces folles idées s'en
-allèrent une à une, mademoiselle Armande, pour laquelle les
-hommes se dérangeaient respectueusement sur le Cours afin de
-lui faire place, et qui contemplaient les jeux de sa longue robe
-brune jusqu'à ce qu'ils l'eussent perdue de vue, mademoiselle
-Armande resta vaguement dans ma mémoire comme un type.
-Ses formes exquises, dont la rondeur était parfois révélée par un
-coup de vent, et que je savais retrouver malgré l'ampleur de sa
-robe, ses formes revinrent dans mes rêves de jeune homme.
-Puis, encore plus tard, quand je songeai gravement à quelques
-mystères de la pensée humaine, je crus me souvenir que mon
-respect m'était inspiré par les sentiments exprimés sur la figure
-et dans l'attitude de mademoiselle d'Esgrignon. L'admirable calme
-de cette tête intérieurement ardente, la dignité des mouvements,
-la sainteté des devoirs accomplis me touchaient et m'imposaient.
-Les enfants sont plus pénétrables qu'on ne le croit par les invisibles
-effets des idées: ils ne se moquent jamais d'une personne vraiment
-imposante, la véritable grâce les touche, la beauté les attire
-parce qu'ils sont beaux et qu'il existe des liens mystérieux entre
-les choses de même nature. Mademoiselle d'Esgrignon fut une de
-mes religions. Aujourd'hui jamais ma folle imagination ne grimpe
-l'escalier en colimaçon d'un antique manoir sans s'y peindre mademoiselle
-Armande comme le génie de la Féodalité. Quand je lis les
-vieilles chroniques, elle paraît à mes yeux sous les traits des femmes
-<span class="pagenum">128</span>
-célèbres, elle est tour à tour Agnès, Marie Touchet, Gabrielle,
-je lui prête tout l'amour perdu dans son c&oelig;ur, et qu'elle n'exprima
-jamais. Cette céleste figure, entrevue à travers les nuageuses
-illusions de l'enfance, vient maintenant au milieu des nuées
-de mes rêves.»</p>
-
-<p>Souvenez-vous de ce portrait, fidèle au moral comme au physique!
-Mademoiselle d'Esgrignon est une des figures les plus instructives
-de cette histoire: elle vous apprendra ce que, faute d'intelligence,
-les vertus les plus pures peuvent avoir de nuisible.</p>
-
-<p>Pendant les années 1804 et 1805 les deux tiers des familles émigrées
-revinrent en France, et presque toutes celles de la province
-où demeurait monsieur le marquis d'Esgrignon se replantèrent dans
-le sol paternel. Mais il y eut alors des défections. Quelques gentilshommes
-prirent du service, soit dans les armées de Napoléon, soit
-à sa cour; d'autres firent des alliances avec certains parvenus. Tous
-ceux qui entrèrent dans le mouvement impérial reconstituèrent leurs
-fortunes et retrouvèrent leurs bois par la munificence de l'empereur,
-beaucoup d'entre eux restèrent à Paris; mais il y eut huit ou
-neuf familles nobles qui demeurèrent fidèles à la noblesse proscrite
-et à leurs idées sur la monarchie écroulée: les Roche-Guyon, les
-Nouâtre, les Gordon, les Castéran, les Troisville, etc., ceux-ci pauvres,
-ceux-là riches; mais le plus ou le moins d'or ne se comptait
-pas: l'antiquité, la conservation de la race étaient tout pour elles,
-absolument comme pour un antiquaire le poids de la médaille est
-peu de chose en comparaison et de la pureté des lettres et de la tête
-et de l'ancienneté du coin. Ces familles prirent pour chef le marquis
-d'Esgrignon: sa maison devint leur cénacle. Là l'Empereur et
-Roi ne fut jamais que monsieur de Buonaparte; là le souverain
-était Louis XVIII, alors à Mittau; là le Département fut toujours la
-Province et la Préfecture une Intendance. L'admirable conduite,
-la loyauté de gentilhomme, l'intrépidité du marquis d'Esgrignon lui
-valaient de sincères hommages; de même que ses malheurs, sa
-constance, son inaltérable attachement à ses opinions, lui méritaient
-en ville un respect universel. Cette admirable ruine avait
-toute la majesté des grandes choses détruites. Sa délicatesse chevaleresque
-était si bien connue qu'en plusieurs circonstances il fut
-pris par des plaideurs pour unique arbitre. Tous les gens bien élevés
-qui appartenaient au système impérial, et même les autorités,
-avaient pour ses préjugés autant de complaisance qu'ils montraient
-<span class="pagenum">129</span>
-d'égard pour sa personne. Mais une grande partie de la société nouvelle,
-les gens qui, sous la restauration, devaient s'appeler <i>les Libéraux</i>
-et à la tête desquels se trouva secrètement du Croisier, se
-moquaient de l'oasis aristocratique où il n'était donné à personne
-d'entrer sans être bon gentilhomme et irréprochable. Leur animosité
-fut d'autant plus forte que beaucoup d'honnêtes gens, de dignes
-hobereaux, quelques personnes de la haute administration s'obstinaient
-à considérer le salon du marquis d'Esgrignon comme le seul
-où il y eût bonne compagnie. Le préfet, chambellan de l'Empereur,
-faisait des démarches pour y être reçu: il y envoyait humblement
-sa femme, qui était une Grandlieu. Les exclus avaient donc, en
-haine de ce petit faubourg Saint-Germain de province, donné le
-sobriquet de <i>Cabinet des Antiques</i> au salon du marquis d'Esgrignon,
-qu'ils nommaient monsieur Carol, et auquel le percepteur
-des contributions adressait toujours son avertissement avec cette parenthèse
-(ci-devant des Grignons). Cette ancienne manière d'écrire
-le nom constituait une taquinerie, puisque l'orthographe de d'Esgrignon
-avait prévalu.</p>
-
-<p>«Quant à moi, disait Émile Blondet, si je veux rassembler
-mes souvenirs d'enfance, j'avouerai que le mot Cabinet des
-Antiques me faisait toujours rire, malgré mon respect, dois-je
-dire mon amour pour mademoiselle Armande. L'hôtel d'Esgrignon
-donnait sur deux rues à l'angle desquelles elle était située,
-en sorte que le salon avait deux fenêtres sur l'une et deux fenêtres
-sur l'autre de ces rues, les plus passantes de la ville. La Place du
-Marché se trouvait à cinq cents pas de l'hôtel. Ce salon était alors
-comme une cage de verre, et personne n'allait ou venait dans la
-ville sans y jeter un coup d'&oelig;il. Cette pièce me sembla toujours, à
-moi, bambin de douze ans, être une de ces curiosités rares qui se
-trouvent plus tard, quand on y songe, sur les limites du réel et
-du fantastique, sans qu'on puisse savoir si elles sont plus d'un
-côté que de l'autre. Ce salon, autrefois la salle d'audience, était
-élevé sur un étage de caves à soupiraux grillés, où gisaient jadis
-les criminels de la province, mais où se faisait alors la cuisine du
-marquis. Je ne sais pas si la magnifique et haute cheminée du
-Louvre, si merveilleusement sculptée, m'a causé plus d'étonnement
-que je n'en ressentis en voyant pour la première fois l'immense
-cheminée de ce salon brodée comme un melon, et au-dessus
-de laquelle était un grand portrait équestre de Henri III (sous
-<span class="pagenum">130</span>
-qui cette province, ancien duché d'apanage, fut réunie à la Couronne),
-exécuté en ronde bosse et encadré de dorures. Le plafond
-était formé de poutres de châtaignier qui composaient des
-caissons intérieurement ornés d'arabesques. Ce plafond magnifique
-avait été doré sur ses arêtes, mais la dorure se voyait à
-peine. Les murs, tendus de tapisseries flamandes représentaient
-le jugement de Salomon en six tableaux encadrés de thyrses dorés
-où se jouaient des amours et des satyres. Le marquis avait
-fait parqueter ce salon. Parmi les débris des châteaux qui se vendirent
-de 1793 à 1795, le notaire s'était procuré des consoles
-dans le goût du siècle de Louis XIV, un meuble en tapisserie, des
-tables, des cartels, des feux, des girandoles qui complétaient
-merveilleusement ce grandissime salon en disproportion avec
-toute la maison, mais qui heureusement avait une antichambre
-aussi haute d'étage, l'ancienne salle des Pas-Perdus du Présidial,
-à laquelle communiquait la chambre des délibérations, convertie
-en salle à manger. Sous ces vieux lambris, oripeaux d'un temps
-qui n'était plus, s'agitaient en première ligne huit ou dix douairières,
-les unes au chef branlant, les autres desséchées et noires
-comme des momies; celles-ci roides, celles-là inclinées, toutes
-encaparaçonnées d'habits plus ou moins fantasques en opposition
-avec la mode; des têtes poudrées à cheveux bouclés, des bonnets
-à coques, des dentelles rousses. Les peintures les plus bouffonnes
-ou les plus sérieuses n'ont jamais atteint à la poésie divagante de
-ces femmes, qui reviennent dans mes rêves et grimacent dans
-mes souvenirs aussitôt que je rencontre une vieille femme dont
-la figure ou la toilette me rappellent quelques-uns de leurs traits.
-Mais, soit que le malheur m'ait initié aux secrets des infortunes,
-soit que j'aie compris tous les sentiments humains, surtout les
-regrets et le vieil âge, je n'ai jamais pu retrouver nulle part, ni
-chez les mourants, ni chez les vivants, la pâleur de certains yeux
-gris, l'effrayante vivacité de quelques yeux noirs. Enfin ni Maturin
-ni Hoffmann, les deux plus sinistres imaginations de ce
-temps, ne m'ont causé l'épouvante que me causèrent les mouvements
-automatiques de ces corps busqués. Le rouge des acteurs
-ne m'a point surpris, j'avais vu là du rouge invétéré, du rouge
-de naissance, disait un de mes camarades au moins aussi espiègle
-que je pouvais l'être. Il s'agitait là des figures aplaties, mais creusées
-par des rides qui ressemblaient aux têtes de casse-noisettes
-<span class="pagenum">131</span>
-sculptées en Allemagne. Je voyais à travers les carreaux des corps
-bossués, des membres mal attachés dont je n'ai jamais tenté
-d'expliquer l'économie ni la contexture; des mâchoires carrées
-et très-apparentes, des os exorbitants, des hanches luxuriantes.
-Quand ces femmes allaient et venaient, elles ne me semblaient pas
-moins extraordinaires que quand elles gardaient leur immobilité
-mortuaire, alors qu'elles jouaient aux cartes. Les hommes de ce
-salon offraient les couleurs grises et fanées des vieilles tapisseries,
-leur vie était frappée d'indécision; mais leur costume se rapprochait
-beaucoup des costumes alors en usage, seulement leurs
-cheveux blancs, leurs visages flétris, leur teint de cire, leurs
-fronts ruinés, la pâleur des yeux leur donnaient à tous une ressemblance
-avec les femmes qui détruisait la réalité de leur costume.
-La certitude de trouver ces personnages invariablement
-attablés ou assis aux mêmes heures achevait de leur prêter à mes
-yeux je ne sais quoi de théâtral, de pompeux, de surnaturel. Jamais
-je ne suis entré depuis dans ces garde-meubles célèbres, à
-Paris, à Londres, à Vienne, à Munich, où de vieux gardiens vous
-montrent les splendeurs des temps passés, sans que je les peuplasse
-des figures du Cabinet des Antiques. Nous nous proposions
-souvent entre nous, écoliers de huit à dix ans, comme une partie
-de plaisir d'aller voir ces raretés sous leur cage de verre. Mais
-aussitôt que je voyais la suave mademoiselle Armande, je tressaillais,
-puis j'admirais avec un sentiment de jalousie ce délicieux
-enfant, Victurnien, chez lequel nous pressentions tous une nature
-supérieure à la nôtre. Cette jeune et fraîche créature, au milieu de
-ce cimetière réveillé avant le temps, nous frappait par je ne sais
-quoi d'étrange. Sans nous rendre un compte exact de nos idées,
-nous nous sentions bourgeois et petits devant cette cour orgueilleuse.»</p>
-
-<p>Les catastrophes de 1813 et de 1814, qui abattirent Napoléon,
-rendirent la vie aux hôtes du Cabinet des Antiques, et surtout l'espoir
-de retrouver leur ancienne importance; mais les événements
-de 1815, les malheurs de l'occupation étrangère, puis les oscillations
-du gouvernement ajournèrent jusqu'à la chute de monsieur
-Decazes les espérances de ces personnages si bien peints par Blondet.
-Cette histoire ne prit donc de consistance qu'en 1822.</p>
-
-<p>En 1822, malgré les bénéfices que la Restauration apportait aux
-émigrés la fortune du marquis d'Esgrignon n'avait pas augmenté.
-<span class="pagenum">132</span>
-De tous les nobles atteints par les lois révolutionnaires, aucun ne
-fut plus maltraité. La majeure portion de ses revenus consistait,
-avant 1789, en droits domaniaux résultant, comme chez quelques
-grandes familles, de la mouvance de ses fiefs, que les seigneurs
-s'efforçaient de détailler afin de grossir le produit de leurs <i>lods et
-ventes</i>. Les familles qui se trouvèrent dans ce cas furent ruinées
-sans aucun espoir de retour, l'ordonnance par laquelle Louis XVIII
-restitua les biens non vendus aux Émigrés ne pouvait leur rien
-rendre; et, plus tard, la loi sur l'indemnité ne devait pas les indemniser.
-Chacun sait que leurs droits supprimés furent rétablis, au
-profit de l'État, sous le nom même de <i>Domaines</i>. Le marquis
-appartenait nécessairement à cette fraction du parti royaliste qui ne
-voulut aucune transaction avec ceux qu'il nommait, non pas les
-révolutionnaires, mais les révoltés, plus parlementairement appelés
-Libéraux ou Constitutionnels. Ces royalistes, surnommés <i>Ultras</i>
-par l'Opposition, eurent pour chefs et pour héros les courageux
-orateurs de la Droite, qui, dès la première séance royale, tentèrent,
-comme monsieur de Polignac, de protester contre la charte
-de Louis XVIII, en la regardant comme un mauvais édit arraché
-par la nécessité du moment, et sur lequel la Royauté devait revenir.
-Ainsi, loin de s'associer à la rénovation de m&oelig;urs que voulut
-opérer Louis XVIII, le marquis restait tranquille, au port d'armes
-des purs de la Droite, attendant la restitution de son immense fortune,
-et n'admettant même pas la pensée de cette indemnité qui
-préoccupa le ministère de M. de Villèle, et qui devait consolider
-le trône en éteignant la fatale distinction, maintenue alors malgré
-les lois, entre les propriétés. Les miracles de la Restauration de
-1814, ceux plus grands du retour de Napoléon en 1815, les prodiges
-de la nouvelle fuite de la Maison de Bourbon et de son second retour,
-cette phase quasi-fabuleuse de l'histoire contemporaine surprit
-le marquis à soixante-sept ans. A cet âge, les plus fiers caractères
-de notre temps, moins abattus qu'usés par les événements de
-la Révolution et de l'Empire, avaient au fond des provinces converti
-leur activité en idées passionnées, inébranlables; ils étaient
-presque tous retranchés dans l'énervante et douce habitude de la vie
-qu'on y mène. N'est-ce pas le plus grand malheur qui puisse affliger
-un parti, que d'être représenté par des vieillards, quand déjà
-ses idées sont taxées de vieillesse? D'ailleurs, lorsqu'en 1818 le
-Trône légitime parut solidement assis, le marquis se demanda ce
-<span class="pagenum">133</span>
-qu'un septuagénaire irait faire à la cour, quelle charge, quel emploi
-pouvait-il y exercer? Le noble et fier d'Esgrignon se contenta
-donc, et dut se contenter du triomphe de la Monarchie et de la
-Religion, en attendant les résultats de cette victoire inespérée,
-disputée, qui fut simplement un armistice. Il continuait donc alors
-à trôner dans son salon, si bien nommé le Cabinet des Antiques.
-Sous la Restauration, ce surnom de douce moquerie s'envenima
-lorsque les vaincus de 1793 se trouvèrent les vainqueurs.</p>
-
-<p>Cette ville ne fut pas plus préservée que la plupart des autres
-villes de province des haines et des rivalités engendrées par l'esprit
-de parti. Contre l'attente générale, du Croisier avait épousé la
-vieille fille riche qui l'avait refusé d'abord, et quoiqu'il eût pour
-rival auprès d'elle l'enfant gâté de l'aristocratie de la ville, un certain
-chevalier dont le nom illustre sera suffisamment caché en ne le
-désignant, suivant un vieil usage d'autrefois suivi par la ville, que
-par son titre; car il était là le <span class="smcap">Chevalier</span> comme à la cour le
-comte d'Artois était <span class="smcap">Monsieur</span>. Non-seulement ce mariage avait
-engendré l'une de ces guerres à toutes armes comme il s'en fait en
-province, mais il avait encore accéléré cette séparation entre la
-haute et la petite aristocratie, entre les éléments bourgeois et les
-<ins id="cor_26" title="élments">éléments</ins> nobles réunis un moment sous la pression de la grande
-autorité napoléonienne; division subite qui fit tant de mal à notre
-pays. En France, ce qu'il y a de plus national, est la vanité. La
-masse des vanités blessées y a donné soif d'égalité; tandis que, plus
-tard, les plus ardents novateurs trouveront l'égalité impossible. Les
-Royalistes piquèrent au c&oelig;ur les Libéraux dans les endroits les plus
-sensibles. En province surtout, les deux partis se prêtèrent réciproquement
-des horreurs, et se calomnièrent honteusement. On
-commit alors en politique les actions les plus noires pour attirer à
-soi l'opinion publique, pour capter les voix de ce parterre imbécile
-qui jette ses bras aux gens assez habiles pour les armer. Ces luttes
-s'y formulèrent en quelques individus. Ces individus, qui se haïssaient
-comme ennemis politiques, devinrent aussitôt ennemis particuliers.
-En province, il est difficile de ne pas se prendre corps à
-corps, à propos des questions ou des intérêts qui, dans la capitale,
-apparaissent sous leurs formes générales, théoriques, et qui dès
-lors grandissent assez les champions pour que monsieur Laffitte,
-par exemple, ou Casimir Périer respectent l'homme dans monsieur
-de Villèle ou dans monsieur de Peyronnet. Monsieur Laffitte,
-<span class="pagenum">134</span>
-qui fit tirer sur les ministres, les aurait cachés dans son hôtel, s'ils
-y étaient venus le 29 juillet 1830. Benjamin Constant envoya son
-livre sur la religion au vicomte de Châteaubriand, en l'accompagnant
-d'une lettre flatteuse où il avoue avoir reçu quelque bien du
-ministre de Louis XVIII. A Paris, les hommes sont des systèmes,
-en Province les systèmes deviennent des hommes, et des hommes
-à passions incessantes, toujours en présence, s'épiant dans leur
-intérieur, épiloguant leurs discours, s'observant comme deux duellistes
-prêts à s'enfoncer six pouces de lame au côté, à la moindre
-distraction, et tâchant de se donner des distractions, enfin occupés
-à leur haine comme des joueurs sans pitié. Les épigrammes, les
-calomnies y atteignent l'homme sous prétexte d'atteindre le parti.
-Dans cette guerre faite courtoisement et sans fiel au Cabinet des
-Antiques, mais poussée à l'hôtel du Croisier jusqu'à l'emploi des
-armes empoisonnées des Sauvages; la fine raillerie, les avantages de
-l'esprit étaient du côté des nobles. Sachez-le bien: de toutes les
-blessures, celles que font la langue et l'&oelig;il, la moquerie et le dédain
-sont incurables. Le Chevalier, du moment où il se retrancha
-sur le Mont-Sacré de l'aristocratie, en abandonnant les salons mixtes,
-dirigea ses bons mots sur le salon de du Croisier; il attisa le
-feu de la guerre sans savoir jusqu'où l'esprit de vengeance pouvait
-mener le salon de du Croisier contre le Cabinet des Antiques. Il
-n'entrait que des purs à l'hôtel d'Esgrignon, de loyaux gentilshommes
-et des femmes sûres les unes des autres; Il ne s'y commettait
-aucune indiscrétion. Les discours, les idées bonnes ou mauvaises,
-justes ou fausses, belles ou ridicules, ne donnaient point prise à la
-plaisanterie. Les Libéraux devaient s'attaquer aux actions politiques
-pour ridiculiser les nobles; tandis que les intermédiaires, les gens
-administratifs, tous ceux qui courtisaient ces hautes puissances,
-leur rapportaient sur le camp libéral des faits et des propos qui prêtaient
-beaucoup à rire. Cette infériorité vivement sentie redoublait
-encore chez les adhérents de du Croisier leur soif de vengeance. En
-1822, du Croisier se mit à la tête de l'industrie du Département,
-comme le marquis d'Esgrignon fut à la tête de la noblesse. Chacun
-d'eux représenta donc un parti. Au lieu de se dire sans feintise
-homme de la Gauche <ins id="cor_92" title="pur">pure</ins>, du Croisier avait ostensiblement adopté
-les opinions que formulèrent un jour les 221. Il pouvait ainsi réunir
-chez lui les magistrats, l'administration et la finance du Département.
-Le salon de du Croisier, puissance au moins égale à celle
-<span class="pagenum">135</span>
-du cabinet des Antiques, plus nombreux, plus jeune, plus actif,
-remuait le Département; tandis que l'autre demeurait tranquille et
-comme annexé au pouvoir que ce parti gêna souvent, car il en favorisa
-les fautes, il en exigea même quelques-unes qui furent fatales
-à la Monarchie. Les Libéraux, qui n'avaient jamais pu faire
-élire un de leurs candidats dans ce département rebelle à leurs commandements,
-savaient qu'après sa nomination du Croisier siégerait
-au centre gauche, le plus près possible de la Gauche pure. Les correspondants
-de du Croisier étaient les frères Keller, trois banquiers,
-dont l'aîné brillait parmi les dix-neuf de la Gauche, phalange illustrée
-par tous les journaux libéraux, et qui tenaient par alliance au
-comte de Gondreville, un pair constitutionnel qui restait dans la
-faveur de Louis XVIII. Ainsi l'Opposition constitutionnelle était
-toujours prête à reporter au dernier moment ses voix visiblement
-accordées à un candidat postiche, sur du Croisier, s'il gagnait assez
-de voix royalistes pour obtenir la majorité. Chaque élection, où les
-royalistes repoussaient du Croisier, candidat dont la conduite était
-admirablement devinée, analysée, jugée par les sommités royalistes
-qui relevaient du marquis d'Esgrignon, augmentait encore la haine
-de l'homme et de son parti. Ce qui anime le plus les factions
-les unes contre les autres, est l'inutilité d'un piége péniblement
-tendu.</p>
-
-<p>En 1822, les hostilités, fort vives durant les quatre premières
-années de la Restauration, semblaient assoupies. Le salon de du
-Croisier et le Cabinet des Antiques, après avoir reconnu l'un et
-l'antre leur fort et leur faible, attendaient sans doute les effets du
-hasard, cette Providence des partis. Les esprits ordinaires se contentaient
-de ce calme apparent qui trompait le trône; mais ceux qui
-vivaient plus intimement avec du Croisier savaient que chez lui
-comme chez tous les hommes en qui la vie ne réside plus qu'à la
-tête, la passion de la vengeance est implacable quand surtout elle
-s'appuie sur l'ambition politique. En ce moment, du Croisier, qui
-jadis blanchissait et rougissait au nom des d'Esgrignon ou du Chevalier,
-qui tressaillait en prononçant ou entendant prononcer le
-mot de Cabinet des Antiques, affectait la gravité d'un sauvage. Il
-souriait à ses ennemis, haïs, observés d'heure en heure plus profondément.
-Il paraissait avoir pris le parti de vivre tranquillement,
-comme s'il eût désespéré de la victoire. Un de ceux qui secondaient
-les calculs de cette rage froidie, était le Président du Tribunal,
-<span class="pagenum">136</span>
-monsieur du Ronceret, un hobereau qui avait prétendu aux
-honneurs du Cabinet des Antiques sans avoir pu les obtenir.</p>
-
-<p>La petite fortune des d'Esgrignon, soigneusement administrée
-par le notaire Chesnel, suffisait difficilement à l'entretien de ce
-digne gentilhomme qui vivait noblement, mais sans le moindre
-faste. Quoique le précepteur du comte Victurnien d'Esgrignon,
-l'espoir de la maison, fût un ancien Oratorien donné par Monseigneur
-l'Évêque, et qu'il habitât l'hôtel; encore lui fallait-il quelques
-appointements. Les gages d'une cuisinière, ceux d'une femme
-de chambre pour mademoiselle Armande, du vieux valet de chambre
-de monsieur le marquis et de deux autres domestiques, la
-nourriture de quatre maîtres, les frais d'une éducation pour laquelle
-on ne négligea rien, absorbaient entièrement les revenus,
-malgré l'économie de mademoiselle Armande, malgré la sage administration
-de Chesnel, malgré l'affection des domestiques. Le
-vieux notaire ne pouvait encore faire aucune réparation dans le
-château dévasté, il attendait la fin des baux pour trouver une augmentation
-de revenus due soit aux nouvelles méthodes d'agriculture,
-soit à l'abaissement des valeurs monétaires, et qui allait porter
-ses fruits à l'expiration de contrats passés en 1809. Le marquis
-n'était point initié aux détails du ménage ni à l'administration de
-ses biens. La révélation des excessives précautions employées pour
-<i>joindre les deux bouts de l'année</i>, suivant l'expression des
-ménagères, eût été pour lui comme un coup de foudre. Chacun le
-voyant arrivé bientôt au terme de sa carrière, hésitait à dissiper ses
-erreurs. La grandeur de la maison d'Esgrignon, à laquelle personne
-ne pensait ni à la Cour, ni dans l'État; qui, passé les portes de la
-ville et quelques localités du département, était tout à fait inconnue,
-revivait aux yeux du marquis et de ses adhérents dans tout
-son éclat. La maison d'Esgrignon allait reprendre un nouveau degré
-de splendeur en la personne de Victurnien, au moment où les nobles
-spoliés rentreraient dans leurs biens, et même quand ce bel
-héritier pourrait apparaître à la Cour pour entrer au service du
-Roi, par suite épouser, comme jadis faisaient les d'Esgrignon, une
-Montmorency, une Rohan, une Crillon, une Fesenzac, une Bouillon,
-enfin une fille réunissant toutes les distinctions de la noblesse,
-de la richesse, de la beauté, de l'esprit et du caractère. Les personnes
-qui venaient faire leur partie le soir, le Chevalier, les Troisville
-(prononcez Tréville), les La Roche-Guyon, les Castéran
-<span class="pagenum">137</span>
-(prononcez Catéran), le duc de Gordon habitués depuis longtemps à
-considérer le grand marquis comme un immense personnage, l'entretenaient
-dans ses idées. Il n'y avait rien de mensonger dans
-cette croyance, elle eût été juste si l'on avait pu effacer les quarante
-dernières années de l'histoire de France. Mais les consécrations
-les plus respectables, les plus vraies du Droit, comme Louis XVIII
-avait essayé de les inscrire en datant la Charte de la vingt-et-unième
-année de son règne, n'existent que ratifiées par un consentement
-universel: il manquait aux d'Esgrignon le fond de la langue politique
-actuelle, l'argent, ce grand relief de l'aristocratie moderne;
-il leur manquait aussi la continuation de <i>l'historique</i>, cette renommée
-qui se prend à la cour aussi bien que sur les champs de
-bataille, dans les salons de la diplomatie comme à la Tribune, à
-l'aide d'un livre comme à propos d'une aventure, et qui est comme
-une Sainte-Ampoule versée sur la tête de chaque génération nouvelle.
-Une famille noble, inactive, oubliée est une fille sotte, laide,
-pauvre et sage, les quatre points cardinaux du malheur. Le mariage
-d'une demoiselle de Troisville avec le général Montcornet,
-loin d'éclairer le Cabinet des Antiques, faillit causer une rupture
-entre les Troisville et le salon d'Esgrignon qui déclara que <i>les
-Troisville se galvaudaient</i>.</p>
-
-<p>Parmi tout ce monde, une seule personne ne partageait pas ces
-illusions. N'est-ce pas nommer le vieux notaire Chesnel? Quoique
-son dévouement assez prouvé par cette histoire fût absolu envers
-cette grande famille alors réduite à trois personnes, quoiqu'il acceptât
-toutes ces idées et les trouvât de bon aloi, il avait trop de
-sens et faisait trop bien les affaires de la plupart des familles du département
-pour ne pas suivre l'immense mouvement des esprits,
-pour ne pas reconnaître le grand changement produit par l'Industrie
-et par les m&oelig;urs modernes. L'ancien intendant voyait la Révolution
-passée de l'action dévorante de 1793 qui avait armé les hommes,
-les femmes, les enfants, dressé des échafauds, coupé des
-têtes et gagné des batailles européennes, à l'action tranquille des
-idées qui consacraient les événements. Après le défrichement et les
-semailles, venait la récolte. Pour lui, la Révolution avait composé
-l'esprit de la génération nouvelle, il en touchait les faits au fond de
-mille plaies, il les trouvait irrévocablement accomplis. Cette tête
-de Roi coupée, cette Reine suppliciée, ce partage des biens nobles,
-constituaient à ses yeux des engagements qui liaient trop d'intérêts
-<span class="pagenum">138</span>
-pour que les intéressés en laissassent attaquer les résultats. Chesnel
-voyait clair. Son fanatisme pour les d'Esgrignon était entier sans
-être aveugle, et le rendait ainsi bien plus beau. La foi qui fait voir
-à un jeune moine les anges du paradis est bien inférieure à la puissance
-du vieux moine qui les lui montre. L'ancien intendant ressemblait
-au vieux moine, il aurait donné sa vie pour défendre une
-châsse vermoulue. Chaque fois qu'il essayait d'expliquer, avec
-mille ménagements, à son ancien maître <i>les nouveautés</i>, en
-employant tantôt une forme railleuse, tantôt en affectant la surprise
-ou la douleur, il rencontrait sur les lèvres du marquis le sourire
-du prophète, et dans son âme la conviction que ces folies passeraient
-comme toutes les autres. Personne n'a remarqué combien
-les événements ont aidé ces nobles champions des ruines à persister
-dans leurs croyances. Que pouvait répondre Chesnel quand le
-vieux marquis faisait un geste imposant et disait:&mdash;Dieu a balayé
-Buonaparte, ses armées et ses nouveaux grands vassaux, ses
-trônes et ses vastes conceptions! Dieu nous délivrera du reste?
-Chesnel baissait tristement la tête sans oser répliquer:&mdash;Dieu
-ne voudra pas balayer la France! Ils étaient beaux tous deux:
-l'un en se redressant contre le torrent des faits, comme un antique
-morceau de granit moussu droit dans un abîme alpestre; l'autre
-en observant le cours des eaux et pensant à les utiliser. Le bon et
-vénérable notaire gémissait en remarquant les ravages irréparables
-que ces croyances faisaient dans l'esprit, dans les m&oelig;urs et les idées
-à venir du comte Victurnien d'Esgrignon.</p>
-
-<p>Idolâtré par sa tante, idolâtré par son père, ce jeune héritier était,
-dans toute l'acception du mot, un enfant gâté qui justifiait d'ailleurs
-les illusions paternelles et maternelles, car sa tante était vraiment
-une mère pour lui; mais quelque tendre et prévoyante que soit
-une fille, il lui manquera toujours je ne sais quoi de la maternité.
-La seconde vue d'une mère ne s'acquiert point. Une tante, aussi
-chastement unie à son nourrisson que l'était mademoiselle Armande
-à Victurnien, peut l'aimer autant que l'aimerait la mère, être aussi
-attentive, aussi bonne, aussi délicate, aussi indulgente qu'une
-mère; mais elle ne sera pas sévère avec les ménagements et les
-à-propos de la mère; mais son c&oelig;ur n'aura pas ces avertissements
-soudains, ces hallucinations inquiètes des mères, chez qui, quoique
-rompues, les attaches nerveuses ou morales par lesquelles
-l'enfant tient à elles, vibrent encore, et qui toujours en communication
-<span class="pagenum">139</span>
-avec lui reçoivent les secousses de toute peine, tressaillent
-à tout bonheur comme à un événement de leur propre vie. Si la
-Nature a considéré la femme comme un terrain neutre, physiquement
-parlant, elle ne lui a pas défendu en certains cas de s'identifier
-complétement à son &oelig;uvre: quand la maternité morale se
-joint à la maternité naturelle, vous voyez alors ces admirables phénomènes,
-inexpliqués plutôt qu'inexplicables, qui constituent les
-préférences maternelles. La catastrophe de cette histoire prouve
-donc encore une fois cette vérité connue: une mère ne se remplace
-pas. Une mère prévoit le mal, long-temps avant qu'une fille
-comme mademoiselle Armande ne l'admette, même quand il est fait.
-L'une prévoit le désastre, l'autre y remédie. La maternité factice
-d'une fille comporte d'ailleurs des adorations trop aveugles pour
-qu'elle puisse réprimander un beau garçon.</p>
-
-<p>La pratique de la vie, l'expérience des affaires avaient donné au
-vieux notaire une défiance observatrice et perspicace qui le faisait
-arriver au pressentiment maternel. Mais il était si peu de chose
-dans cette maison, surtout depuis l'espèce de disgrâce encourue à
-propos du mariage projeté par lui entre une d'Esgrignon et du
-Croisier, que dès lors il s'était promis de suivre aveuglément les
-doctrines de la famille. Simple soldat, fidèle à son poste et prêt à
-mourir, son avis ne pouvait jamais être écouté même au fort de
-l'orage; à moins que le hasard ne le plaçât, comme dans l'Antiquaire
-le mendiant du Roi au bord de la mer, quand le lord et sa
-fille y sont surpris par la marée.</p>
-
-<p>Du Croisier avait aperçu la possibilité d'une horrible vengeance
-dans les contre-sens de l'éducation donnée à ce jeune noble. Il espérait,
-suivant une belle expression de l'auteur qui vient d'être
-cité, noyer l'agneau dans le lait de sa mère. Cette espérance lui
-avait inspiré sa résignation taciturne et mis sur les lèvres son sourire
-de sauvage.</p>
-
-<p>Le dogme de sa suprématie fut inculqué au comte Victurnien
-dès qu'une idée put lui entrer dans la cervelle. Hors le Roi, tous
-les seigneurs du royaume étaient ses égaux. Au-dessous de la noblesse,
-il n'y avait pour lui que des inférieurs, des gens avec lesquels
-il n'avait rien de commun, envers lesquels il n'était tenu à
-rien, des ennemis vaincus, conquis, desquels il ne fallait faire
-aucun compte, dont les opinions devaient être indifférentes à un
-gentilhomme, et qui tous lui devaient du respect. Ces opinions,
-<span class="pagenum">140</span>
-Victurnien les poussa malheureusement à l'extrême, excité par la
-logique rigoureuse qui conduit les enfants et les jeunes gens aux
-dernières conséquences du bien comme du mal. Il fut d'ailleurs
-confirmé dans ses croyances par ses avantages extérieurs. Enfant
-d'une beauté merveilleuse, il devint le jeune homme le plus accompli
-qu'un père puisse désirer pour fils. De taille moyenne, mais
-bien fait, il était mince, délicat en apparence, mais musculeux. Il
-avait les yeux bleus étincelants des d'Esgrignon, leur nez courbé,
-finement modelé, l'ovale parfait de leur visage, leurs cheveux
-blonds cendrés, leur blancheur de teint, leur élégante démarche,
-leurs extrémités gracieuses, des doigts effilés et retroussés, la distinction
-de ces attaches du pied et du poignet, lignes heureuses et
-déliées qui indiquent la race chez les hommes comme chez les
-chevaux. Adroit, leste à tous les exercices du corps, il tirait admirablement
-le pistolet, faisait des armes comme un Saint-George,
-montait à cheval comme un paladin. Il flattait enfin toutes les vanités
-qu'apportent les parents à l'extérieur de leurs enfants, fondées
-d'ailleurs sur une idée juste, sur l'influence excessive de la
-beauté. Privilége semblable à celui de la noblesse, la beauté ne
-se peut acquérir, elle est partout reconnue, et vaut souvent plus
-que la fortune et le talent, elle n'a besoin que d'être montée pour
-triompher, on ne lui demande que d'exister. Outre ces deux grands
-priviléges, la noblesse et la beauté, le hasard avait doué Victurnien
-d'Esgrignon d'un esprit ardent, d'une merveilleuse aptitude
-à tout comprendre, et d'une belle mémoire. Son instruction avait
-été dès lors parfaite. Il était beaucoup plus savant que ne le sont
-ordinairement les jeunes nobles de province qui deviennent des
-chasseurs, des fumeurs et des propriétaires très-distingués, mais
-qui traitent assez cavalièrement les sciences et les lettres, les arts
-et la poésie, tous les talents dont la supériorité les offusque. Ces
-dons de nature et cette éducation devaient suffire à réaliser un jour
-les ambitions du marquis d'Esgrignon: il voyait son fils maréchal
-de France si Victurnien voulait être militaire, ambassadeur si la
-diplomatie le tentait, ministre si l'administration lui souriait; tout
-lui appartenait dans l'État. Enfin, pensée flatteuse pour un père,
-le comte n'aurait pas été d'Esgrignon, il eût percé par son propre
-mérite. Cette heureuse enfance, cette adolescence dorée n'avait jamais
-rencontré d'opposition à ses désirs. Victurnien était le roi du
-logis, personne n'y bridait les volontés de ce petit prince, qui
-<span class="pagenum">141</span>
-naturellement devint égoïste comme un prince, entier comme le plus
-fougueux cardinal du moyen-âge, impertinent et audacieux, vices
-que chacun divinisait en y voyant les qualités essentielles au noble.</p>
-
-<p>Le Chevalier était un homme de ce bon temps où les mousquetaires
-gris désolaient les théâtres de Paris, rossaient le guet et les
-huissiers, faisaient mille tours de page et trouvaient un sourire sur
-les lèvres du Roi, pourvu que les choses fussent drôles. Ce charmant
-séducteur, ancien héros de ruelles, contribua beaucoup au
-malheureux dénouement de cette histoire. Cet aimable vieillard,
-qui ne trouvait personne pour le comprendre, fut très-heureux de
-rencontrer cette admirable figure de Faublas en herbe qui lui rappelait
-sa jeunesse. Sans apprécier la différence des temps, il jeta
-les principes des roués encyclopédistes dans cette jeune âme, en
-narrant les anecdotes du règne de Louis XV, en glorifiant les m&oelig;urs
-de 1750, racontant les orgies des petites maisons, et les folies faites
-pour les <ins id="cor_27" title="courtisannes">courtisanes</ins>, et les excellents tours joués aux créanciers,
-enfin toute la morale qui a défrayé le comique de Dancourt et l'épigramme
-de Beaumarchais. Malheureusement cette corruption
-cachée sous une excessive élégance se parait d'un esprit voltairien.
-Si le Chevalier allait trop loin parfois, il mettait comme correctif
-les lois de la bonne compagnie auxquelles un gentilhomme doit
-toujours obéir. Victurnien ne comprenait de tous ces discours que
-ce qui flattait ses passions. Il voyait d'abord son vieux père riant
-de compagnie avec le Chevalier. Les deux vieillards regardaient
-l'orgueil inné d'un d'Esgrignon comme une barrière assez forte
-contre toutes les choses inconvenantes, et personne au logis n'imaginait
-qu'un d'Esgrignon pût s'en permettre de contraires à
-l'honneur. <span class="smcap">L'honneur</span>, ce grand principe monarchique, planté
-dans tous les c&oelig;urs de cette famille comme un phare, éclairait les
-moindres actions, animait les moindres pensées des d'Esgrignon.
-Ce bel enseignement qui seul aurait dû faire subsister la noblesse:
-«Un d'Esgrignon ne doit pas se permettre telle ou telle chose, il
-a un nom qui rend l'avenir solidaire du passé,» était comme un
-refrain avec lequel le vieux marquis, mademoiselle Armande,
-Chesnel et les habitués de l'hôtel avaient bercé l'enfance de Victurnien.
-Ainsi, le bon et le mauvais se trouvaient en présence et en
-forces égales dans cette jeune âme.</p>
-
-<p>Quand, à dix-huit ans, Victurnien se produisit dans la ville, il
-remarqua dans le monde extérieur de légères oppositions avec le
-<span class="pagenum">142</span>
-monde intérieur de l'hôtel d'Esgrignon, mais il n'en chercha
-point les causes. Les causes étaient à Paris. Il ne savait pas encore
-que les personnes, si hardies en pensée et en discours le
-soir chez son père, étaient très-circonspectes en présence des
-ennemis avec lesquels leurs intérêts les obligeaient de frayer.
-Son père avait conquis son franc parler. Personne ne songeait à
-contredire un vieillard de soixante-dix ans, et d'ailleurs tout le
-monde passait volontiers à un homme violemment dépouillé, sa
-fidélité à l'ancien ordre de choses. Trompé par les apparences, Victurnien
-se conduisit de manière à se mettre à dos toute la bourgeoisie
-de la ville. Il eut à la chasse des difficultés poussées un peu
-trop loin par son impétuosité, qui se terminèrent par des procès
-graves, étouffés à prix d'argent par Chesnel, et desquels on n'osait
-parler au marquis. Jugez de son étonnement si le marquis d'Esgrignon
-eût appris que son fils était poursuivi pour avoir chassé sur
-ses terres, dans ses domaines, dans ses forêts, sous le règne d'un
-fils de saint Louis! On craignait trop ce qui pouvait s'ensuivre
-pour l'initier à ces misères, disait Chesnel. Le jeune comte se permit
-en ville quelques autres escapades, traitées d'amourettes
-par le Chevalier, mais qui finirent par coûter à Chesnel des dots
-données à des jeunes filles séduites par d'imprudentes promesses
-de mariage: autres procès, nommés dans le Code, <i>détournements
-de mineures</i>; lesquels, par suite de la brutalité de la
-nouvelle justice, eussent conduit on ne sait où le jeune comte, sans
-la prudente intervention de Chesnel. Ces victoires sur la justice
-bourgeoise enhardissaient Victurnien. Habitué à se tirer de ces
-mauvais pas, le jeune comte ne reculait point devant une plaisanterie.
-Il regardait les tribunaux comme des épouvantails à peuple
-qui n'avaient point prise sur lui. Ce qu'il eût blâmé chez les roturiers
-était un excusable amusement pour lui. Cette conduite, ce
-caractère, cette pente à mépriser les lois nouvelles pour n'obéir
-qu'aux maximes du code noble, furent étudiés, analysés, éprouvés
-par quelques personnes habiles appartenant au parti du Croisier.
-Ces gens s'en appuyèrent pour faire croire au peuple que les calomnies
-du libéralisme étaient des révélations, et que le retour à l'ancien
-ordre de choses dans toute sa pureté, se trouvaient au fond de la
-politique ministérielle. Quel bonheur, pour eux, d'avoir une semi-preuve
-de leurs assertions! Le Président du Ronceret se prêtait admirablement,
-aussi bien que le Procureur du Roi, à toutes les
-<span class="pagenum">143</span>
-conditions compatibles avec les devoirs de la magistrature; il s'y prêtait
-même par calcul au delà des bornes, heureux de faire crier le parti
-libéral à propos d'une concession trop large. Il excitait ainsi les
-passions contre la maison d'Esgrignon en paraissant la servir. Ce
-traître avait l'arrière-pensée de se montrer incorruptible à temps,
-quand il serait appuyé sur un fait grave, et soutenu par l'opinion
-publique. Les mauvaises dispositions du comte furent perfidement
-encouragées par deux ou trois jeunes gens de ceux qui lui composèrent
-une suite, qui captèrent ses bonnes grâces en lui faisant la
-cour, qui le flattèrent et obéirent à ses idées en essayant de confirmer
-sa croyance dans la suprématie du noble, à une époque où
-le noble n'aurait pu conserver son pouvoir qu'en usant pendant un
-demi-siècle d'une prudence extrême. Du Croisier espérait réduire
-les d'Esgrignon à la dernière misère, voir leur château abattu, leurs
-terres mises à l'enchère et vendues en détail, par suite de leur faiblesse
-pour ce jeune étourdi dont les folies devaient tout compromettre.
-Il n'allait pas plus loin, il ne croyait pas, comme le Président
-du Ronceret, que Victurnien donnerait autrement prise à la
-justice. La vengeance de ces deux hommes était d'ailleurs bien secondée
-par l'excessif amour-propre de Victurnien et par son amour
-pour le plaisir. Le fils du Président du Ronceret, jeune homme de
-dix-sept ans, à qui le rôle d'agent provocateur allait à merveille,
-était un des compagnons et le plus perfide courtisan du comte. Du
-Croisier soldait cet espion d'un nouveau genre, le dressait admirablement
-à la chasse des vertus de ce noble et bel enfant; il le dirigeait
-moqueusement dans l'art de stimuler les mauvaises dispositions
-de sa proie. Félicien du Ronceret était précisément une nature
-envieuse et spirituelle, un jeune sophiste à qui souriait une
-semblable mystification, et qui y trouvait ce haut amusement qui
-manque en province aux gens d'esprit.</p>
-
-<p>De dix-huit à vingt et un ans Victurnien coûta près de quatre-vingt
-mille francs au pauvre notaire, sans que ni mademoiselle
-Armande, ni le marquis en fussent informés. Les procès assoupis
-entraient pour plus de moitié dans cette somme, et les profusions
-du jeune homme avaient employé le reste. Des dix mille livres de
-rente du marquis, cinq mille étaient nécessaires à la tenue de la
-maison; l'entretien de mademoiselle Armande, malgré sa parcimonie,
-et celui du marquis employaient plus de deux mille francs, la pension
-du bel héritier présomptif n'allait donc pas à cent louis.
-<span class="pagenum">144</span>
-Qu'étaient deux mille francs, pour paraître convenablement? La
-toilette seule emportait cette rente. Victurnien faisait venir son
-linge, ses habits, ses gants, sa parfumerie de Paris. Victurnien avait
-voulu un joli cheval anglais à monter, un cheval de tilbury et un
-tilbury. Monsieur du Croiser avait un cheval anglais et un tilbury.
-La noblesse devait-elle se laisser écraser par la Bourgeoisie? Puis le
-jeune comte avait voulu un groom à la livrée de sa maison. Flatté
-de donner le ton à la ville, au Département, à la jeunesse, il était
-entré dans le monde des fantaisies et du luxe qui vont si bien aux
-jeunes gens beaux et spirituels. Chesnel fournissait à tout, non sans
-user, comme les anciens Parlements, du droit de remontrance, mais
-avec une douceur angélique.</p>
-
-<p>&mdash;Quel dommage qu'un si bon homme soit si ennuyeux! se disait
-Victurnien chaque fois que le notaire appliquait une somme sur
-quelque plaie saignante.</p>
-
-<p>Veuf et sans enfants, Chesnel avait adopté le fils de son ancien
-maître au fond de son c&oelig;ur, il jouissait de le voir traversant la grande
-rue de la ville, perché sur le double coussin de son tilbury, fouet
-en main, une rose à la boutonnière, joli, bien mis, envié par tous.
-Lorsque dans un besoin pressant, une perte au jeu chez les Troisville,
-chez le duc de Gordon, à la Préfecture ou chez le Receveur-Général,
-Victurnien venait, la voix calme, le regard inquiet, le
-geste patelin, trouver sa Providence, le vieux notaire, dans une modeste
-maison de la rue du Bercail, il avait ville-gagnée en se montrant.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, qu'avez-vous, monsieur le comte, que vous est-il
-arrivé, demandait le vieillard d'une voix altérée.</p>
-
-<p>Dans les grandes occasions, Victurnien s'asseyait, prenait un air
-mélancolique et rêveur, il se laissait questionner en faisant des minauderies.
-Après avoir donné les plus grandes anxiétés au bonhomme,
-qui commençait à redouter les suites d'une dissipation si
-soutenue, il avouait une peccadille soldée par un billet de mille
-francs. Chesnel, outre son étude, possédait environ douze mille
-livres de rentes. Ce fonds n'était pas inépuisable. Les quatre-vingt
-mille francs dévorés constituaient ses économies réservées pour le
-temps où le marquis enverrait son fils à Paris, ou pour faciliter
-quelque beau mariage. Clairvoyant quand Victurnien n'était pas là,
-Chesnel perdait une à une les illusions que caressaient le marquis
-et sa s&oelig;ur. En reconnaissant chez cet enfant un manque total d'esprit
-<span class="pagenum">145</span>
-de conduite, il désirait le marier à quelque noble fille, sage et
-prudente. Il se demandait comment un jeune homme pouvait penser
-si bien et se conduire si mal, en lui voyant faire le lendemain
-le contraire de ce qu'il avait promis la veille. Mais il n'y a jamais rien
-de bon à attendre des jeunes gens qui avouent leurs fautes, s'en repentent
-et les recommencent. Les hommes à grands caractères n'avouent
-leurs fautes qu'à eux-mêmes, ils s'en punissent eux-mêmes. Quant
-aux faibles ils retombent dans l'ornière, en trouvant le bord trop difficile
-à côtoyer. Victurnien, chez qui de semblables tuteurs avaient, de
-concert avec ses compagnons et ses habitudes, assoupli le ressort de
-l'orgueil secret des grands hommes, était arrivé soudain à la faiblesse
-des voluptueux, dans le moment de sa vie où, pour s'exercer, sa force
-aurait eu besoin du régime de contrariétés et de misères qui forma
-les prince Eugène, les Frédéric II et les Napoléon. Chesnel apercevait
-chez Victurnien cette indomptable fureur pour les jouissances
-qui doit être l'apanage des hommes doués de grandes facultés et
-qui sentent la nécessité d'en contre-balancer le fatigant exercice par
-d'égales compensations en plaisirs, mais qui mènent aux abîmes les
-gens habiles seulement pour les voluptés. Le bonhomme s'épouvantait
-par moments; mais, par moments aussi, les profondes saillies
-et l'esprit étendu qui rendaient ce jeune homme si remarquable
-le rassuraient. Il se disait ce que disait le marquis quand le bruit
-de quelque escapade arrivait à son oreille:&mdash;Il faut que jeunesse se
-passe! Quand Chesnel se plaignait au Chevalier de la propension
-du jeune comte à faire des dettes, le Chevalier l'écoutait en massant
-une prise de tabac d'un air moqueur.</p>
-
-<p>&mdash;Expliquez-moi donc ce qu'est la Dette Publique, mon cher
-Chesnel, lui répondait-il. Hé! diantre! si la France a des dettes,
-pourquoi Victurnien n'en aurait-il pas? Aujourd'hui comme toujours,
-les princes ont des dettes, tous les gentilshommes ont des
-dettes. Voudriez-vous par hasard que Victurnien vous apportât des
-économies? Vous savez ce que fit notre grand Richelieu, non pas
-le cardinal, c'était un misérable qui tuait la noblesse, mais le maréchal,
-quand son petit-fils le prince de Chinon, le dernier des
-Richelieu, lui montra qu'il n'avait pas dépensé à l'Université l'argent
-de ses menus-plaisirs?</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur le Chevalier.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, il jeta la bourse par la fenêtre, à un balayeur des
-<span class="pagenum">146</span>
-cours, en disant à son petit-fils: On ne t'apprend donc pas ici à
-être prince?</p>
-
-<p>Chesnel baissait la tête, sans mot dire. Puis le soir, avant de
-s'endormir, l'honnête vieillard pensait que ces doctrines étaient funestes
-à une époque où la police correctionnelle existait pour tout
-le monde: il y voyait en germe la ruine de la grande maison d'Esgrignon.</p>
-
-<p>Sans ces explications qui peignent tout un côté de l'histoire de la
-vie provinciale sous l'Empire et la Restauration, il eût été difficile
-de comprendre la scène par laquelle commence cette aventure, et
-qui eut lieu vers la fin du mois d'octobre de l'année 1822, dans
-le Cabinet des Antiques, un soir, après le jeu, quand les nobles
-habitués, les vieilles comtesses, les jeunes marquises, les simples
-baronnes eurent soldé leurs comptes. Le vieux gentilhomme se promenait
-de long en long dans son salon, où mademoiselle d'Esgrignon
-allait éteignant elle-même les bougies aux tables de jeu, il ne
-se promenait pas seul, il était avec le Chevalier. Ces deux débris
-du siècle précédent causaient de Victurnien. Le Chevalier avait été
-chargé de faire à son sujet des ouvertures au marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, marquis, disait le Chevalier, votre fils perd ici son
-temps et sa jeunesse, vous devez enfin l'envoyer à la Cour.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai toujours songé que, si mon grand âge m'interdisait
-d'aller à la Cour, où, entre nous soit dit, je ne sais pas ce que je
-ferais en voyant ce qui se passe et au milieu des gens nouveaux
-que reçoit le Roi, j'enverrais du moins mon fils présenter nos hommages
-à Sa Majesté. Le Roi doit donner quelque chose au comte,
-quelque chose comme un régiment, un emploi dans sa maison,
-enfin, le mettre à même de gagner ses éperons. Mon oncle l'archevêque
-a souffert un cruel martyre, j'ai guerroyé sans déserter le
-camp comme ceux qui ont cru de leur devoir de suivre les princes:
-selon moi, le Roi était en France, sa noblesse devait l'entourer.
-Eh! bien, personne ne songe à nous, tandis que Henri IV aurait
-écrit déjà aux d'Esgrignon: <i>Venez, mes amis! nous avons
-gagné la partie.</i> Enfin nous sommes quelque chose de mieux que
-les Troisville, et voici deux Troisville nommés pairs de France, un
-autre est député de la Noblesse (il prenait les Grands Colléges électoraux
-pour les assemblées de son Ordre). Vraiment on ne pense pas
-plus à nous que si nous n'existions pas! J'attendais le voyage que
-<span class="pagenum">147</span>
-les princes devaient faire par ici; mais les princes ne viennent pas
-à nous, il faut donc aller à eux.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis enchanté de savoir que vous pensez à produire notre
-cher Victurnien dans le monde, dit habilement le Chevalier. Cette
-ville est un trou dans lequel il ne doit pas enterrer ses talents. Tout
-ce qu'il peut y rencontrer, c'est <i>quéque</i> Normande <i>ben</i> sotte, <i>ben</i>
-mal apprise et riche. <i>Qué qu'il</i> en ferait?... sa femme. Ah! bon
-Dieu!</p>
-
-<p>&mdash;J'espère bien qu'il ne se mariera qu'après être parvenu à
-quelque belle charge du Royaume ou de la Couronne, dit le vieux
-marquis. Mais il y a des difficultés graves.</p>
-
-<p>Voici les seules difficultés que le marquis apercevait à l'entrée de
-la carrière pour son fils.</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils, reprit-il après une pause marquée par un soupir,
-le comte d'Esgrignon ne peut pas se présenter comme un va-nu-pieds,
-il faut l'équiper. Hélas! nous n'avons plus, comme il y a
-deux siècles, nos gentilshommes de suite. Ah! Chevalier, cette démolition
-de fond en comble, elle me trouve toujours au lendemain
-du premier coup de marteau donné par monsieur de Mirabeau.
-Aujourd'hui, il ne s'agit plus que d'avoir de l'argent, c'est tout ce
-que je vois de clair dans les bienfaits de la Restauration. Le Roi ne
-vous demande pas si vous descendez des Valois, ou si vous êtes un
-des conquérants de la Gaule, il vous demande si vous payez mille
-francs de Tailles. Je ne saurais donc envoyer le comte à la Cour
-sans quelque vingt mille écus...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, avec cette bagatelle, il pourra se montrer galamment,
-dit le Chevalier.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, dit mademoiselle Armande, j'ai prié Chesnel de
-venir ce soir. Croiriez-vous, Chevalier, que, depuis le jour où
-Chesnel m'a proposé d'épouser ce misérable du Croisier...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'était bien indigne, mademoiselle, s'écria le Chevalier.</p>
-
-<p>&mdash;Impardonnable, dit le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, reprit mademoiselle Armande, mon frère n'a jamais
-pu se décider à demander quoi que ce soit à Chesnel.</p>
-
-<p>&mdash;A votre ancien domestique? reprit le Chevalier. Ah! marquis,
-mais vous feriez à Chesnel un honneur, un honneur dont il
-serait reconnaissant jusqu'à son dernier soupir.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondit le gentilhomme, je ne trouve pas la chose
-digne.</p>
-
-<p><span class="pagenum">148</span>
-&mdash;Il s'agit bien de digne, la chose est nécessaire, reprit le
-Chevalier en faisant un léger haut-le-corps.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais! s'écria le marquis en ripostant par un geste qui décida
-le Chevalier à risquer un grand coup pour éclairer le vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, dit le Chevalier, si vous ne le savez pas, je vous
-dirai, moi, que Chesnel a déjà donné quelque chose à votre fils,
-quelque chose comme...</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils est incapable d'avoir accepté quoi que ce soit de
-Chesnel, s'écria le vieillard en se redressant et interrompant le
-Chevalier. Il a pu vous demander, à vous, vingt-cinq louis...</p>
-
-<p>&mdash;Quelque chose comme cent mille livres, dit le Chevalier en
-continuant.</p>
-
-<p>&mdash;Le comte d'Esgrignon doit cent mille livres à un Chesnel,
-s'écria le vieillard en donnant les signes d'une profonde douleur.
-Ah! s'il n'était pas fils unique, il partirait ce soir pour les îles avec
-un brevet de capitaine! Devoir à des usuriers avec lesquels on s'acquitte
-par de gros intérêts, bon! mais Chesnel, un homme auquel
-on s'attache.</p>
-
-<p>&mdash;Oui! notre adorable Victurnien a mangé cent mille livres,
-mon cher marquis, reprit le Chevalier en secouant les grains de
-tabac tombés sur son gilet, c'est peu, je le sais. A son âge, moi!
-Enfin, laissons nos souvenirs, marquis. Le comte est en province,
-toute proportion gardée, ce n'est pas mal, il ira loin; je lui vois
-les dérangements des hommes qui plus tard accomplissent de grandes
-choses...</p>
-
-<p>&mdash;Et il dort là-haut sans avoir rien dit à son père, s'écria le
-marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Il dort avec l'innocence d'un enfant qui n'a encore fait le
-malheur que de cinq à six petites bourgeoises, et auquel il faut
-maintenant des duchesses, répondit le Chevalier.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il appelle sur lui la lettre de cachet.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Ils</i> ont supprimé les lettres de cachet, dit le Chevalier.
-Quand on a essayé de créer une justice exceptionnelle, vous savez
-comme on a crié. Nous n'avons pu maintenir les cours prévôtales
-que monsieur <i>de</i> Buonaparte appelait <i>Commissions militaires</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, qu'allons-nous devenir quand nous aurons des enfants
-fous, ou trop mauvais sujets, nous ne pourrons donc plus les
-enfermer? dit le marquis.</p>
-
-<p><span class="pagenum">149</span>
-Le Chevalier regarda le père au désespoir et n'osa lui répondre:&mdash;Nous
-serons forcés de les bien élever...</p>
-
-<p>&mdash;Et vous ne m'avez rien dit de cela, mademoiselle d'Esgrignon,
-reprit le marquis en interpellant sa s&oelig;ur.</p>
-
-<p>Ces paroles dénotaient toujours une irritation, il l'appelait ordinairement
-<i>ma s&oelig;ur</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Monsieur, quand un jeune homme vif et bouillant
-reste oisif dans une ville comme celle-ci, que voulez-vous qu'il
-fasse? dit mademoiselle d'Esgrignon qui ne comprenait pas la colère
-de son frère.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! diantre, des dettes, reprit le Chevalier, il joue, il a de
-petites aventures, il chasse, tout cela coûte horriblement aujourd'hui.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, reprit le marquis, il est temps de l'envoyer au Roi.
-Je passerai la matinée demain à écrire à nos parents.</p>
-
-<p>&mdash;Je connais quelque peu les ducs de Navarreins, de Lenoncourt,
-de Maufrigneuse, de Chaulieu, dit le Chevalier qui se savait
-cependant bien oublié.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher Chevalier, il n'est pas besoin de tant de façons pour
-présenter un d'Esgrignon à la Cour, dit le marquis en l'interrompant.
-Cent mille livres, se dit-il, ce Chesnel est bien hardi. Voilà
-les effets de ces maudits Troubles. Mons Chesnel protége mon fils.
-Et il faut que je lui demande... Non, ma s&oelig;ur, vous ferez cette
-affaire. Chesnel prendra ses sûretés sur nos biens pour le tout. Puis
-lavez la tête à ce jeune étourdi, car il finirait par se ruiner.</p>
-
-<p>Le Chevalier et mademoiselle d'Esgrignon trouvaient simples et
-naturelles ces paroles, si comiques pour tout autre qui les aurait
-entendues. Loin de là, ces deux personnages furent très-émus de
-l'expression presque douloureuse qui se peignit sur les traits du
-vieillard. En ce moment, monsieur d'Esgrignon était sous le poids
-de quelque prévision sinistre, il devinait presque son époque. Il
-alla s'asseoir sur une bergère, au coin du feu, oubliant Chesnel
-qui devait venir, et auquel il ne voulait rien demander.</p>
-
-<p>Le marquis d'Esgrignon avait alors la physionomie que les imaginations
-un peu poétiques lui voudraient. Sa tête presque chauve
-avait encore des cheveux blancs soyeux, placés à l'arrière de la
-tête et retombant par mèches plates, mais bouclées aux extrémités.
-Son beau front plein de noblesse, ce front que l'on admire dans la
-tête de Louis XV, dans celle de Beaumarchais et dans celle du maréchal
-<span class="pagenum">150</span>
-de Richelieu, n'offrait au regard ni l'ampleur carrée du maréchal
-de Saxe, ni le cercle petit, dur, serré, trop plein de Voltaire;
-mais une gracieuse forme convexe, finement modelée, à
-tempes molles et dorées. Ses yeux brillants jetaient ce courage et
-ce feu que l'âge n'abat point. Il avait le nez des Condé, l'aimable
-bouche des Bourbons de laquelle il ne sort que des paroles spirituelles
-ou bonnes, comme en disait toujours le comte d'Artois.
-Ses joues plus en talus que niaisement rondes étaient en harmonie
-avec son corps sec, ses jambes fines et sa main potelée. Il avait le
-cou serré par une cravate mise comme celle des marquis représentés
-dans toutes les gravures qui ornent les ouvrages du dernier
-siècle, et que vous voyez à Saint-Preux comme à Lovelace, aux
-héros du bourgeois Diderot comme à ceux de l'élégant Montesquieu
-(voir les premières éditions de leurs &oelig;uvres). Le marquis portait
-toujours un grand gilet blanc brodé d'or, sur lequel brillait le
-ruban de commandeur de Saint-Louis; un habit bleu à grandes
-basques, à pans retroussés et fleurdelisés, singulier costume qu'avait
-adopté le Roi; mais le marquis n'avait point abandonné la culotte
-française, ni les bas de soie blancs, ni les boucles. Dès six
-heures du soir, il se montrait dans sa tenue. Il ne lisait que la <i>Quotidienne</i>
-et la <i>Gazette de France</i>, deux journaux que les feuilles
-constitutionnelles accusaient d'obscurantisme, de mille énormités
-monarchiques et religieuses, et que le marquis, lui, trouvait
-pleines d'hérésies et d'idées révolutionnaires. Quelque exagérés
-que soient les organes d'une opinion, ils sont toujours au-dessous
-des purs de leur parti; de même que le peintre de ce magnifique
-personnage sera certes taxé d'avoir outre-passé le vrai, tandis qu'il
-adoucit quelques tons trop crus, et qu'il éteint des parties trop ardentes
-chez son modèle. Le marquis d'Esgrignon avait mis ses
-coudes sur ses genoux, et se tenait la tête dans ses mains. Pendant
-tout le temps qu'il médita, mademoiselle Armande et le Chevalier
-se regardèrent sans se communiquer leurs idées. Le marquis souffrait-il
-de devoir l'avenir de son fils à son ancien intendant? Doutait-il
-de l'accueil qu'on ferait au jeune comte? Regrettait-il de n'avoir
-rien préparé pour l'entrée de son héritier dans le monde brillant
-de la Cour, en demeurant au fond de sa province où l'avait retenu sa
-pauvreté, car comment aurait-il paru à la Cour? Il soupira fortement
-en relevant la tête. Ce soupir était un de ceux que rendait
-alors la véritable et loyale aristocratie, celle des gentilshommes de
-<span class="pagenum">151</span>
-province, alors si négligés, comme la plupart de ceux qui avaient
-saisi leur épée et résisté pendant l'orage.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'a-t-on fait pour les Montauran, pour les Ferdinand qui
-sont morts ou ne se sont jamais soumis? se dit-il à voix basse. A
-ceux qui ont lutté le plus courageusement, on a jeté de misérables
-pensions, quelque lieutenance de Roi dans une forteresse, à la
-frontière. Évidemment il doutait de la Royauté. Mademoiselle d'Esgrignon
-essayait de rassurer son frère sur l'avenir de ce voyage,
-quand on entendit sur le petit pavé sec de la rue, le long des fenêtres
-du salon, un pas qui annonçait Chesnel. Le notaire se montra
-bientôt à la porte que Joséphin, le vieux valet de chambre du
-comte, ouvrit sans annoncer.</p>
-
-<p>&mdash;Chesnel, mon garçon.....</p>
-
-<p>Le notaire avait soixante-neuf ans, une tête chenue, un visage
-carré, vénérable, des culottes d'une ampleur qui eussent mérité de
-Sterne une description épique; des bas drapés, des souliers à
-agrafes d'argent, un habit en façon de chasuble, et un grand gilet
-de tuteur.</p>
-
-<p>&mdash;..... Tu as été bien outrecuidant de prêter de l'argent au
-comte d'Esgrignon? tu mériterais que je te le rendisse à l'instant
-et que nous ne te vissions jamais, car tu as donné des ailes à ses
-vices.</p>
-
-<p>Il y eut un moment de silence comme à la Cour quand le Roi
-réprimande publiquement un courtisan. Le vieux notaire avait une
-attitude humble et contrite.</p>
-
-<p>&mdash;Chesnel, cet enfant m'inquiète, reprit le marquis avec bonté,
-je veux l'envoyer à Paris, pour y servir le Roi. Tu t'entendras avec
-ma s&oelig;ur pour qu'il y paraisse convenablement... Nous réglerons
-nos comptes...</p>
-
-<p>Le marquis se retira gravement, en saluant Chesnel par un geste
-familier.</p>
-
-<p>&mdash;Je remercie monsieur le marquis de ses bontés, dit le vieillard
-qui restait debout.</p>
-
-<p>Mademoiselle Armande se leva pour accompagner son frère;
-elle avait sonné, le valet de chambre était à la porte, un flambeau
-à la main, pour aller coucher son maître.</p>
-
-<p>&mdash;Asseyez-vous, Chesnel, dit la vieille fille en revenant.</p>
-
-<p>Par ses délicatesses de femme, mademoiselle Armande ôtait toute
-rudesse au commerce du marquis avec son ancien intendant;
-<span class="pagenum">152</span>
-quoique sous cette rudesse, Chesnel devinât une affection magnifique.
-L'attachement du marquis pour son ancien domestique constituait
-une passion semblable à celle que le maître a pour son
-chien, et qui le porterait à se battre avec qui donnerait un coup
-de pied à sa bête: il la regarde comme une partie intégrante de
-son existence, comme une chose qui, sans être tout à fait lui, le représente
-dans ce qu'il a de plus cher, les sentiments.</p>
-
-<p>&mdash;Il était temps de faire quitter cette ville à monsieur le comte,
-mademoiselle, dit sentencieusement le notaire.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit-elle. S'est-il permis quelque nouvelle escapade?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, pourquoi l'accusez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, je ne l'accuse pas. Non, je ne l'accuse pas. Je
-suis bien loin de l'accuser. Je ne l'accuserai même jamais, quoi
-qu'il fasse!</p>
-
-<p>La conversation tomba. Le Chevalier, être éminemment compréhensif,
-se mit à bâiller comme un homme talonné par le sommeil.
-Il s'excusa gracieusement de quitter le salon et sortit ayant
-envie de dormir autant que de s'aller noyer: le démon de la curiosité
-lui écarquillait les yeux, et de sa main délicate ôtait le coton
-que le Chevalier avait dans les oreilles.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, Chesnel, y a-t-il quelque chose de nouveau? dit
-mademoiselle Armande inquiète.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, reprit Chesnel, il s'agit de ces choses dont il est impossible
-de parler à monsieur le marquis: il tomberait foudroyé par
-une apoplexie.</p>
-
-<p>&mdash;Dites donc, reprit-elle en penchant sa belle tête sur le dos de
-sa bergère et laissant aller ses bras le long de sa taille comme une
-personne qui attend le coup de la mort sans se défendre.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, monsieur le comte, qui a tant d'esprit, est le
-jouet de petites gens en train d'épier une grande vengeance: ils
-nous voudraient ruinés, humiliés! Le Président du Tribunal, le
-sieur du Ronceret, a, comme vous savez, les plus hautes prétentions
-nobiliaires...</p>
-
-<p>&mdash;Son grand-père était procureur, dit mademoiselle Armande.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, dit le notaire. Aussi ne l'avez-vous pas reçu chez
-vous; il ne va pas non plus chez messieurs de Troisville, ni chez le
-duc de Gordon, ni chez le marquis de Casteran; mais il est un des
-<span class="pagenum">153</span>
-piliers du salon du Croisier. Monsieur Félicien du Ronceret, avec
-qui votre neveu peut frayer sans trop se compromettre (il lui faut
-des compagnons), eh! bien, ce jeune homme est le conseiller de
-toutes ses folies, lui et deux ou trois autres qui sont du parti de
-votre ennemi, de l'ennemi de monsieur le Chevalier, de celui qui
-ne respire que vengeance contre vous et contre toute la noblesse.
-Tous espèrent vous ruiner par votre neveu, le voir tombé dans la
-boue. Cette conspiration est menée par ce sycophante de du Croisier
-qui fait le royaliste; sa pauvre femme ignore tout, vous la connaissez,
-je l'aurais su plus tôt si elle avait des oreilles pour entendre
-le mal. Pendant quelque temps, ces jeunes fous n'étaient pas
-dans le secret, ils n'y mettaient personne; mais, à force de rire, les
-meneurs se sont compromis, les niais ont compris, et, depuis les
-dernières escapades du comte, ils se sont échappés à dire quelques
-mots quand ils étaient ivres. Ces mots m'ont été rapportés par des
-personnes chagrines de voir un si beau, un si noble et si charmant
-jeune homme se perdant à plaisir. Dans ce moment, on le plaint,
-dans quelques jours il sera... je n'ose....</p>
-
-<p>&mdash;Méprisé, dites, dites, Chesnel! s'écria douloureusement mademoiselle
-Armande.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! comment voulez-vous empêcher les meilleures gens de
-la ville, qui ne savent que faire du matin jusqu'au soir, de contrôler
-les actions de leur prochain? Ainsi, les pertes de monsieur le
-comte au jeu ont été calculées. Voilà, depuis deux mois, trente
-mille francs d'envolés; et chacun se demande où il les prend. Quand
-on en parle devant moi, je vous les rappelle à l'ordre! Ah! mais....
-Croyez-vous, leur disais-je ce matin, si l'on a pris les droits utiles
-et les terres de la maison d'Esgrignon, qu'on ait mis la main sur
-les trésors? Le jeune comte a le droit de se conduire à sa guise; et
-tant qu'il ne vous devra pas un sou, vous n'avez pas à dire un mot.</p>
-
-<p>Mademoiselle Armande tendit sa main sur laquelle le vieux notaire
-mit un respectueux baiser.</p>
-
-<p>&mdash;Bon Chesnel! Mon ami, comment nous trouverez-vous des
-fonds pour ce voyage? Victurnien ne peut aller à la Cour sans s'y
-tenir à son rang.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mademoiselle, j'ai emprunté sur le Jard.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, vous n'aviez plus rien! Mon Dieu, s'écria-t-elle,
-comment ferons-nous pour vous récompenser?</p>
-
-<p>&mdash;En acceptant les cent mille francs que je tiens à votre disposition.
-<span class="pagenum">154</span>
-Vous comprenez que l'emprunt a été secrètement mené pour
-ne pas vous déconsidérer. Aux yeux de la ville, j'appartiens à la
-maison d'Esgrignon.</p>
-
-<p>Quelques larmes vinrent aux yeux de mademoiselle Armande;
-Chesnel, les voyant, prit un pli de la robe de cette noble fille et
-le baisa.</p>
-
-<p>&mdash;Ce ne sera rien, reprit-il, il faut que les jeunes gens jettent
-leur gourme. Le commerce des beaux salons de Paris changera le
-cours des idées du jeune homme. Et ici, vraiment, vos vieux amis
-sont les plus nobles c&oelig;urs, les plus dignes personnes du monde,
-mais ils ne sont pas amusants. Monsieur le comte pour se désennuyer
-est obligé de descendre, et il finirait par s'encanailler.</p>
-
-<p>Le lendemain la vieille voiture de voyage de la maison d'Esgrignon
-vit le jour, et fut envoyée chez le sellier pour être mise en
-état. Le jeune comte fut solennellement averti par son père, après
-le déjeuner, des intentions formées à son égard: il irait à la Cour
-demander du service au Roi; en voyageant, il devait se déterminer
-pour une carrière quelconque. La marine ou l'armée de terre, les
-ministères ou les ambassades, la Maison du Roi, il n'avait qu'à
-choisir, tout lui serait ouvert. Le Roi saurait sans doute gré aux
-d'Esgrignon de ne lui avoir rien demandé, d'avoir réservé les
-faveurs du trône pour l'héritier de la maison.</p>
-
-<p>Depuis ses folies le jeune d'Esgrignon avait flairé le monde parisien,
-et jugé la vie réelle. Comme il s'agissait pour lui de quitter
-la province et la maison paternelle, il écouta gravement l'allocution
-de son respectable père, sans lui répondre que l'on n'entrait ni
-dans la marine ni dans l'armée comme jadis; que, pour devenir sous-lieutenant
-de cavalerie sans passer par les Écoles spéciales, il fallait
-servir dans les Pages; que les fils des familles les plus illustres
-allaient à Saint-Cyr et à l'École Polytechnique, ni plus ni moins
-que les fils de roturiers, après des concours publics où les gentilshommes
-couraient la chance d'avoir le dessous avec les vilains.
-En éclairant son père, il pouvait ne pas avoir les fonds nécessaires
-pour un séjour à Paris, il laissa donc croire au marquis et à sa tante
-Armande qu'il aurait à monter dans les carrosses du Roi, à paraître
-au rang que s'attribuaient les d'Esgrignon au temps actuel, et à
-frayer avec les plus grands seigneurs. Marri de ne donner à son fils
-qu'un domestique pour l'accompagner, le marquis lui offrit son
-vieux valet Joséphin, un homme de confiance qui aurait soin de
-<span class="pagenum">155</span>
-lui, qui veillerait fidèlement à ses affaires, et de qui le pauvre père
-se défaisait, espérant le remplacer auprès de lui par un jeune domestique.</p>
-
-<p>&mdash;Souvenez-vous, mon fils, lui dit-il, que vous êtes un Carol,
-que votre sang est un sang pur de toute mésalliance, que votre
-écusson a pour devise: <i>Il est nôtre!</i> qu'il vous permet d'aller
-partout la tête haute, et de prétendre à des reines. Rendez grâce à
-votre père, comme moi je fis au mien. Nous devons à l'honneur de
-nos ancêtres, saintement conservé, de pouvoir regarder tout en
-face, et de n'avoir à plier le genou que devant une maîtresse, devant
-le roi et devant Dieu. Voilà le plus grand de vos priviléges.</p>
-
-<p>Le bon Chesnel avait assisté au déjeuner, il ne s'était pas mêlé
-des recommandations héraldiques, ni des lettres aux puissances du
-jour; mais il avait passé la nuit à écrire à l'un de ses vieux amis,
-un des plus anciens notaires de Paris. La paternité factice et réelle
-que Chesnel portait à Victurnien serait incomprise, si l'on omettait
-de donner cette lettre, comparable peut être au discours de Dédale
-à Icare. Ne faut-il pas remonter jusqu'à la mythologie pour
-trouver des comparaisons dignes de cet homme antique?</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="addr">«Mon cher et respectable Sorbier,</p>
-
-<p>«Je me souviens, avec délices, d'avoir fait mes premières armes
-dans notre honorable carrière chez ton père, où tu m'as aimé,
-pauvre petit clerc que j'étais. C'est à ces souvenirs de cléricature,
-si doux à nos c&oelig;urs, que je m'adresse pour réclamer de toi le
-seul service que je t'aurai demandé dans le cours de notre longue
-vie, traversée par ces catastrophes politiques auxquelles j'ai dû
-peut-être l'honneur de devenir ton collègue. Ce service, je te le
-demande, mon ami, sur le bord de la tombe, au nom de mes
-cheveux blancs qui tomberaient de douleur, si tu n'obtempérais à
-mes prières. Sorbier, il ne s'agit ni de moi ni des miens. J'ai
-perdu la pauvre madame Chesnel et n'ai pas d'enfants. Hélas! il
-s'agit de plus que ma famille, si j'en avais une; il s'agit du fils
-unique de monsieur le marquis d'Esgrignon, de qui j'ai eu l'honneur
-d'être l'intendant au sortir de l'Étude, où son père m'avait
-envoyé, à ses frais, dans l'intention de me faire faire fortune.
-Cette maison, où j'ai été nourri, a subi tous les malheurs de la
-Révolution. J'ai pu lui sauver quelque bien, mais qu'est-ce en
-comparaison de l'opulence éteinte? Sorbier, je ne saurais t'exprimer
-<span class="pagenum">156</span>
-à quel point je suis attaché à cette grande maison que j'ai
-vue près de choir dans l'abîme des temps: la proscription, la
-confiscation, la vieillesse et point d'enfant! Combien de malheurs!
-Monsieur le marquis s'est marié, sa femme est morte en couches
-du jeune comte, il ne reste aujourd'hui de bien vivant que ce
-noble, cher et précieux enfant. Les destinées de cette maison résident
-en ce jeune homme, il a fait quelques dettes en s'amusant
-ici. Que devenir en province avec cent misérables louis? Oui,
-mon ami, cent louis, voilà où en est la grande maison d'Esgrignon.
-Dans cette extrémité, son père a senti la nécessité de l'envoyer
-à Paris y réclamer à la cour la faveur du Roi. Paris est un
-lieu bien dangereux pour la jeunesse. Il faut la dose de raison
-qui nous fait notaires pour y vivre sagement. Je serais d'ailleurs
-au désespoir de savoir ce pauvre enfant vivant des privations que
-nous avons connues. Te souviens-tu du plaisir avec lequel tu as
-partagé mon petit pain, au parterre du Théâtre-Français, quand
-nous y sommes restés un jour et une nuit pour voir la représentation
-du <i>Mariage de Figaro</i>? aveugles que nous étions!
-Nous étions heureux et pauvres, mais un noble ne saurait être
-heureux dans l'indigence. L'indigence d'un noble est une chose
-contre nature. Ah! Sorbier, quand on a eu le bonheur d'avoir,
-de sa main, arrêté dans sa chute l'un des plus beaux arbres généalogiques
-du royaume, il est si naturel de s'y attacher, de l'aimer,
-de l'arroser, de vouloir le voir refleuri, que tu ne t'étonneras
-point des précautions que je prends, et de m'entendre réclamer
-le concours de tes lumières pour faire arriver à bien
-notre jeune homme. La maison d'Esgrignon a destiné la somme
-de cent mille francs aux frais du voyage entrepris par monsieur
-le comte. Tu le verras, il n'y a pas à Paris de jeune homme qui
-puisse lui être comparé! Tu t'intéresseras à lui comme à un fils
-unique. Enfin je suis certain que madame Sorbier n'hésitera pas
-à le seconder dans la tutelle morale dont je t'investis. La pension
-de monsieur le comte Victurnien est fixée à deux mille francs
-par mois; mais tu commenceras par lui en remettre dix mille
-pour ses premiers frais. Ainsi, la famille a pourvu à deux ans de
-séjour, hors le cas d'un voyage à l'étranger, pour lequel nous
-verrions alors à prendre d'autres mesures. Associe-toi, mon vieil
-ami, à cette &oelig;uvre, et tiens les cordons de la bourse un peu serrés.
-Sans admonester monsieur le comte, soumets-lui des considérations,
-<span class="pagenum">157</span>
-retiens-le autant que tu pourras, et fais en sorte qu'il
-n'anticipe point d'un mois sur l'autre, sans de valables raisons,
-car il ne faudrait pas le désespérer dans une circonstance où
-l'honneur serait engagé. Informe-toi de ses démarches, de ce
-qu'il fait, des gens qu'il fréquentera; surveille ses liaisons. Monsieur
-le Chevalier m'a dit qu'une danseuse de l'Opéra coûtait
-souvent moins cher qu'une femme de la Cour. Prends des informations
-sur ce point, et retourne-moi ta réponse. Madame Sorbier
-pourrait, si tu es trop occupé, savoir ce que deviendra le
-jeune homme, où il ira. Peut-être l'idée de se faire l'ange gardien
-d'un enfant si charmant et si noble lui sourira-t-elle! Dieu
-lui saurait gré d'avoir accepté cette sainte mission. Son c&oelig;ur
-tressaillera peut-être en apprenant combien monsieur le comte
-Victurnien court de dangers dans Paris; vous le verrez: il est
-aussi beau que jeune, aussi spirituel que confiant. S'il se liait à
-quelque mauvaise femme, madame Sorbier pourrait mieux que
-toi l'avertir de tous les dangers qu'il courrait. Il est accompagné
-d'un vieux domestique qui pourra te dire bien des choses. Sonde
-Joséphin, à qui j'ai dit de te consulter dans les conjectures délicates.
-Mais pourquoi t'en dirais-je davantage? Nous avons été
-clercs et malins, rappelle-toi nos escapades, et aie pour cette
-affaire quelque retour de jeunesse, mon vieil ami. Les soixante
-mille francs te seront remis en un bon sur le Trésor, par un
-monsieur de notre ville, qui se rend à Paris,» etc.</p>
-
-</div>
-
-<p>Si le vieux couple eût suivi les instructions de Chesnel, il eût
-été obligé de payer trois espions pour surveiller le comte d'Esgrignon.
-Cependant il y avait dans le choix du dépositaire une ample
-sagesse. Un banquier donne des fonds, tant qu'il en a dans sa
-caisse, à celui qui se trouve crédité chez lui; tandis qu'à chaque
-besoin d'argent le jeune comte serait obligé d'aller faire une visite
-au notaire qui, certes, userait du droit de remontrance. Victurnien
-pensa trahir sa joie en apprenant qu'il aurait deux mille francs par
-mois. Il ne savait rien de Paris. Avec cette somme, il croyait pouvoir
-y mener un train de Prince.</p>
-
-<p>Le jeune comte partit le surlendemain accompagné des bénédictions
-de tous les habitués du Cabinet des Antiques, embrassé par
-les douairières, comblé de v&oelig;ux, suivi hors de la ville par son vieux
-père, par sa s&oelig;ur et par Chesnel, qui, tous trois, avaient les yeux
-pleins de larmes. Ce départ subit défraya pendant plusieurs soirées
-<span class="pagenum">158</span>
-les entretiens de la ville, il remua surtout les c&oelig;urs haineux du
-salon de du Croisier. Après avoir juré la perte des d'Esgrignon,
-l'ancien fournisseur, le Président et leurs adhérents voyaient leur
-proie s'échappant. Leur vengeance était fondée sur les vices de cet
-étourdi, désormais hors de leur portée.</p>
-
-<p>Une pente naturelle à l'esprit humain, qui fait souvent une
-débauchée de la fille d'une dévote, une dévote de la fille d'une
-femme légère, la loi des Contraires, qui sans doute est la résultante
-de la loi des Similaires, entraînait Victurnien vers Paris par
-un désir auquel il aurait succombé tôt ou tard. Élevé dans une
-vieille maison de province, entouré de figures douces et tranquilles
-qui lui souriaient, de gens graves affectionnés à leurs maîtres et
-en harmonie avec les couleurs antiques de cette demeure, cet enfant
-n'avait vu que des amis respectables. Excepté le Chevalier
-séculaire, tous ceux qui l'entourèrent avaient des manières posées,
-des paroles décentes et sentencieuses. Il avait été caressé par
-ces femmes à jupes grises, à mitaines brodées, que Blondet vous
-a dépeintes. L'intérieur de la maison paternelle était décoré par un
-vieux luxe qui n'inspirait que les moins folles pensées. Enfin,
-instruit par un abbé sans fausse religion, plein de cette aménité
-des vieillards assis sur ces deux siècles qui apportent dans le nôtre
-les roses séchées de leur expérience et la fleur fanée des coutumes
-de leur jeunesse, Victurnien, que tout aurait dû façonner
-à des habitudes sérieuses, à qui tout conseillait de continuer la
-gloire d'une maison historique, en prenant sa vie comme une
-grande et belle chose, Victurnien écoutait les plus dangereuses
-idées. Il voyait dans sa noblesse un marchepied bon à l'élever au-dessus
-des autres hommes. En frappant cette idole encensée au
-logis paternel, il en avait senti le creux. Il était devenu le plus
-horrible des êtres sociaux et le plus commun à rencontrer, un
-égoïste conséquent. Amené, par la religion aristocratique du <i>moi</i>,
-à suivre ses fantaisies adorées par les premiers qui eurent soin de
-son enfance, et par les premiers compagnons de ses folies de jeunesse,
-il s'était habitué à n'estimer toute chose que par le plaisir
-qu'elle lui rapportait, et à voir de bonnes âmes réparant ses sottises;
-complaisance pernicieuse qui devait le perdre. Son éducation,
-quelque belle et pieuse qu'elle fût, avait le défaut de l'avoir
-trop isolé, de lui avoir caché le train de la vie à son époque,
-qui, certes, n'est pas le train d'une ville de province: sa vraie
-<span class="pagenum">159</span>
-destinée le menait plus haut. Il avait contracté l'habitude de ne
-pas évaluer le fait à sa valeur sociale, mais relative; il trouvait ses
-actions bonnes en raison de leur utilité. Comme les despotes, il
-faisait la loi pour la circonstance; système qui est aux actions du
-vice ce que la fantaisie est aux &oelig;uvres d'art, une cause perpétuelle
-d'irrégularité. Doué d'un coup d'&oelig;il perçant et rapide, il voyait
-bien et juste, mais il agissait vite et mal. Je ne sais quoi d'incomplet,
-qui ne s'explique pas et qui se rencontre en beaucoup
-de jeunes gens, altérait sa conduite. Malgré son active pensée, si
-soudaine en ses manifestations; dès que la sensation parlait, la cervelle
-obscurcie semblait ne plus exister. Il eût fait l'étonnement
-des sages, il était capable de surprendre les fous. Son désir, comme
-un grain d'orage, couvrait aussitôt les espaces clairs et lucides de
-son cerveau; puis, après des dissipations contre lesquelles il se
-trouvait sans force, il tombait en des abattements de tête, de c&oelig;ur
-et de corps, en des prostrations complètes où il était imbécile à
-demi: caractère à traîner un homme dans la boue quand il est livré
-à lui-même, à le conduire au sommet de l'État quand il est
-soutenu par la main d'un ami sans pitié. Ni Chesnel, ni le père, ni
-la tante n'avaient pu pénétrer cette âme qui tenait par tant de
-coins à la poésie, mais frappée d'une épouvantable faiblesse à son
-centre.</p>
-
-<p>Quand Victurnien fut à quelques lieues de sa ville natale, il n'éprouva
-pas le moindre regret, il ne pensa plus à son vieux père,
-qui le chérissait comme dix générations, ni à sa tante dont le dévouement
-était presque insensé. Il aspirait à Paris avec une violence
-fatale, il s'y était toujours transporté par la pensée comme
-dans le monde de la féerie, et y avait mis la scène de ses plus
-beaux rêves. Il croyait y primer comme dans la ville et dans le
-Département où régnait le nom de son père. Plein, non d'orgueil,
-mais de vanité, ses jouissances s'y agrandissaient de toute la grandeur
-de Paris. Il franchit la distance avec rapidité. De même que
-la pensée, sa voiture ne mit aucune transition entre l'horizon borné
-de sa province et le monde énorme de la capitale. Il descendit rue
-de Richelieu, dans un bel hôtel près du boulevard, et se hâta de
-prendre possession de Paris comme un cheval affamé se rue sur
-une prairie. Il eut bientôt distingué la différence des deux pays.
-Surpris plus qu'intimidé par ce changement, il reconnut, avec la
-promptitude de son esprit, combien il était peu de chose au milieu
-<span class="pagenum">160</span>
-de cette encyclopédie babylonienne, combien il serait fou de se
-mettre en travers du torrent des idées et des m&oelig;urs nouvelles. Un
-seul fait lui suffit. La veille, il avait remis la lettre de son père au
-duc de Lenoncourt, un des seigneurs français le plus en faveur auprès
-du Roi; il l'avait trouvé dans son magnifique hôtel, au milieu
-des splendeurs aristocratiques, le lendemain il le rencontra sur le
-boulevard, à pied, un parapluie à la main, flânant, sans aucune
-distinction, sans son cordon bleu que jadis un chevalier des Ordres
-ne pouvait jamais quitter. Ce duc et pair, Premier Gentilhomme de
-la Chambre du Roi, n'avait pu, malgré sa haute politesse, retenir
-un sourire en lisant la lettre du marquis, son parent. Ce sourire
-avait dit à Victurnien qu'il y avait plus de soixante lieues entre le
-Cabinet des Antiques et les Tuileries; il y avait une distance de
-plusieurs siècles.</p>
-
-<p>A chaque époque, le Trône et la Cour se sont entourés de familles
-favorites sans aucune ressemblance ni de nom ni de caractères
-avec celles des autres règnes. Dans cette sphère, il semble que
-ce soit le Fait et non l'Individu qui se perpétue. Si l'Histoire n'était
-là pour prouver cette observation, elle serait incroyable. La Cour
-de Louis XVIII mettait alors en relief des hommes presque étrangers
-à ceux qui ornaient celle de Louis XV: les Rivière, les Blacas,
-les d'Avaray, les Dambray, les Vaublanc, Vitrolles, d'Autichamp,
-Larochejaquelein, Pasquier, Decazes, Lainé, de Villèle, La Bourdonnaye,
-etc. Si vous comparez la Cour de Henri IV à celle de
-Louis XIV, vous n'y retrouvez pas cinq grandes maisons subsistantes:
-Villeroy, favori de Louis XIV, était le petit-fils d'un secrétaire
-parvenu sous Charles IX. Le neveu de Richelieu n'y est presque
-rien déjà. Les d'Esgrignon, tout-puissants sous Henri IV,
-quasi princiers sous les Valois, n'avaient aucune chance à la Cour
-de Louis XVIII, qui ne songeait seulement pas à eux. Aujourd'hui
-des noms aussi illustres que celui des maisons souveraines, comme
-les Foix-Grailly, faute d'argent, la seule puissance de ce temps,
-sont dans une obscurité qui équivaut à l'extinction. Aussitôt que
-Victurnien eut jugé ce monde, et il ne le jugea que sous ce rapport
-en se sentant blessé par l'égalité parisienne, monstre qui
-acheva sous la Restauration de dévorer le dernier morceau de l'État
-social, il voulut reconquérir sa place avec les armes dangereuses,
-quoique émoussées, que le siècle laissait à la noblesse: il imita
-les allures de ceux à qui Paris accordait sa coûteuse attention, il
-<span class="pagenum">161</span>
-sentit la nécessité d'avoir des chevaux, de belles voitures, tous les
-accessoires du luxe moderne. Comme le lui dit de Marsay, le premier
-dandy qu'il trouva dans le premier salon où il fut introduit,
-il fallait <i>se mettre à la hauteur de son époque</i>. Pour son malheur,
-il tomba dans le monde des roués Parisiens, des de Marsay,
-des Ronquerolles, des Maximes de Trailles, des des Lupeaulx, des
-Rastignac, des Vandenesse, des Adjuda-Pinto, des Beaudenord
-et des Manerville qu'il trouva chez la marquise d'Espard, chez
-les duchesses de Grandlieu, de Carigliano, chez les marquises
-d'Aiglemont et de Listomère, chez madame de Sérisy, à l'Opéra,
-aux ambassades, partout où le mena son beau nom et sa fortune apparente.
-A Paris, un nom de haute noblesse, reconnu et adopté par
-le faubourg Saint-Germain qui sait ses provinces sur le bout du
-doigt, est un passe-port qui ouvre les portes les plus difficiles à tourner
-sur leurs gonds pour les inconnus et pour les héros de la société
-secondaire. Victurnien trouva tous ses parents aimables et
-accueillants dès qu'il ne se produisit pas en solliciteur: il avait vu
-sur-le-champ que le moyen de ne rien obtenir était de demander
-quelque chose. A Paris, si le premier mouvement est de se montrer
-protecteur, le second, beaucoup plus durable, est de mépriser
-le protégé. La fierté, la vanité, l'orgueil, tous les bons comme les
-mauvais sentiments du jeune comte le portèrent à prendre, au
-contraire, une attitude agressive. Les ducs de Lenoncourt, de
-Chaulieu, de Navarreins, de Grandlieu, de Maufrigneuse, le
-prince de Blamont-Chauvry se firent alors un plaisir de présenter
-au Roi ce charmant débris d'une vieille famille. Victurnien vint
-aux Tuileries dans un magnifique équipage aux armes de sa maison;
-mais sa présentation lui démontra que le Peuple donnait trop
-de soucis au Roi pour qu'il pensât à sa noblesse. Il devina tout à
-coup l'ilotisme auquel la Restauration, bardée de ses vieillards éligibles
-et de ses vieux courtisans, avait condamné la jeunesse noble.
-Il comprit qu'il n'y avait pour lui de place convenable ni à la Cour,
-ni dans l'État, ni à l'armée, enfin nulle part. Il s'élança donc dans le
-monde des plaisirs. Produit à l'Élysée-Bourbon, chez la duchesse
-d'Angoulême, au pavillon Marsan, il rencontra partout les témoignages
-de politesse superficielle dus à l'héritier d'une vieille famille
-dont on se souvint quand on le vit. C'était encore beaucoup qu'un
-souvenir. Dans la distinction par laquelle on honorait Victurnien,
-il y avait la pairie et un beau mariage; mais sa vanité l'empêcha de
-<span class="pagenum">162</span>
-déclarer sa position, il resta sous les armes de sa fausse opulence.
-Il fut d'ailleurs si complimenté de sa tenue, si heureux de son premier
-succès, qu'une honte éprouvée par bien des jeunes gens, la
-honte d'abdiquer, lui conseilla de garder son attitude. Il prit un
-petit appartement dans la rue du Bac, avec une écurie, une remise
-et tous les accompagnements de la vie élégante à laquelle il se
-trouva tout d'abord condamné.</p>
-
-<p>Cette mise en scène exigea cinquante mille francs, et le jeune
-comte les obtint contre toutes les prévisions du sage Chesnel, par
-un concours de circonstances imprévues. La lettre de Chesnel arriva
-bien à l'Étude de son ami; mais son ami était décédé. En
-voyant une lettre d'affaires, madame Sorbier, veuve très-peu poétique,
-la remit au successeur du défunt. Maître Cardot, le nouveau
-notaire, dit au jeune comte que le mandat sur le Trésor
-serait nul, s'il était à l'ordre de son prédécesseur. En réponse à
-l'épître si longuement méditée par le vieux notaire de province,
-Maître Cardot écrivit une lettre de quatre lignes, pour toucher,
-non pas Chesnel, mais la somme. Chesnel fit le mandat au
-nom du jeune notaire qui, peu susceptible d'épouser la sentimentalité
-de son correspondant et enchanté de se mettre aux ordres du
-comte d'Esgrignon, donna tout ce que lui demandait Victurnien.
-Ceux qui connaissent la vie de Paris savent qu'il ne faut pas beaucoup
-de meubles, de voitures, de chevaux et d'élégance pour employer
-cinquante mille francs; mais ils doivent considérer que Victurnien
-eut immédiatement pour une vingtaine de mille francs de
-dettes chez ses fournisseurs, qui d'abord ne voulurent pas de son
-argent; sa fortune étant assez promptement grossie par l'opinion
-publique et par Joséphin, espèce de Chesnel en livrée.</p>
-
-<p>Un mois après son arrivée, Victurnien fut obligé d'aller reprendre
-une dizaine de mille francs chez son notaire. Il avait simplement
-joué au whist chez les ducs de Navarreins, de Chaulieu, de
-Lenoncourt, et au Cercle. Après avoir d'abord gagné quelques milliers
-de francs, il en eut bientôt perdu cinq ou six mille, et sentit
-la nécessité de se faire une bourse de jeu. Victurnien avait l'esprit
-qui plaît au monde et qui permet aux jeunes gens de grande famille
-de se mettre au niveau de toute élévation. Non-seulement il
-fut aussitôt admis comme un personnage dans la bande de la belle
-jeunesse; mais encore il y fut envié. Quand il se vit l'objet de l'envie,
-il éprouva une satisfaction enivrante, peu faite pour lui inspirer
-<span class="pagenum">163</span>
-des réformes. Il fut, sous ce rapport, insensé. Il ne voulut pas
-penser aux moyens, il puisa dans ses sacs comme s'ils devaient toujours
-se remplir, et se défendit à lui-même de réfléchir à ce qu'il
-adviendrait de ce système. Dans ce monde dissipé, dans ce tourbillon
-de fêtes, on admet les acteurs en scène sous leurs brillants costumes,
-sans s'enquérir de leurs moyens: il n'y a rien de plus mauvais
-goût que de les discuter. Chacun doit perpétuer ses richesses
-comme la nature perpétue la sienne, en secret. On cause des détresses
-échues, on s'inquiète en raillant de la fortune de ceux que
-l'on ne connaît pas, mais on s'arrête là. Un jeune homme comme
-Victurnien, appuyé par les puissances du faubourg Saint-Germain,
-et à qui ses protecteurs eux-mêmes accordaient une fortune supérieure
-à celle qu'il avait, ne fût-ce que pour se débarrasser de lui,
-tout cela très-finement, très-élégamment, par un mot, par une
-phrase; enfin un comte à marier, joli homme, bien pensant, spirituel
-dont le père possédait encore les terres de son vieux marquisat
-et le château héréditaire, ce jeune homme est admirablement
-accueilli dans toutes les maisons où il y a des jeunes femmes
-ennuyées, des mères accompagnées de filles à marier, ou des belles
-danseuses sans dot. Le monde l'attira donc, en souriant, sur les
-premières banquettes de son théâtre. Les banquettes que les marquis
-d'autrefois occupaient sur la scène existent toujours à Paris où les
-noms changent, mais non les choses.</p>
-
-<p>Victurnien retrouva dans la société du faubourg Saint-Germain
-où l'on se comptait avec le plus de réserve, le double du Chevalier,
-dans la personne du vidame de Pamiers. Le vidame était un chevalier
-de Valois élevé à la dixième puissance, entouré de tous les
-prestiges de la fortune, et jouissant des avantages d'une haute position.
-Ce cher vidame était l'entrepôt de toutes les confidences, la
-gazette du faubourg; discret néanmoins, et comme toutes les
-gazettes, ne disant que ce que l'on peut publier. Victurnien entendit
-encore professer les doctrines transcendantes du Chevalier. Le
-vidame dit à d'Esgrignon, sans le moindre détour, d'avoir des femmes
-comme il faut, et lui raconta ce qu'il faisait à son âge. Ce que
-le vidame de Pamiers se permettait alors, est si loin des m&oelig;urs
-modernes où l'âme et la passion jouent un si grand rôle, qu'il est
-inutile de le raconter à des gens qui ne le croiraient pas. Mais cet
-excellent vidame fit mieux, il dit en forme de conclusion à Victurnien:&mdash;Je
-vous donne à dîner demain au cabaret. Après l'Opéra
-<span class="pagenum">164</span>
-où nous irons digérer, je vous mènerai dans une maison où vous
-trouverez des personnes qui ont le plus grand désir de vous voir.
-Le vidame lui donna un délicieux dîner au Rocher de Cancale, où
-il trouva trois invités seulement: de Marsay, Rastignac et Blondet.
-Émile Blondet était un compatriote du jeune comte, un écrivain
-qui tenait à la haute société par sa liaison avec une charmante jeune
-femme, arrivée de la province de Victurnien, cette demoiselle de
-Troisville mariée au comte de Montcornet, un des généraux de
-Napoléon qui avait passé aux Bourbons. Le vidame professait une
-profonde mésestime pour les dîners où les convives dépassaient le
-nombre six. Selon lui, dans ce cas, il n'y avait plus ni conversation,
-ni cuisine, ni vins goûtés en connaissance de cause.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous ai pas appris encore où je vous mènerai ce soir,
-cher enfant, dit-il en prenant Victurnien par les mains et les lui
-tapotant. Vous irez chez mademoiselle des Touches, où seront en
-petit comité toutes les jeunes jolies femmes qui ont des prétentions
-à l'esprit. La littérature, l'art, la poésie, enfin les talents y sont
-en honneur. C'est un de nos anciens bureaux d'esprit, mais vernissé
-de morale monarchique, la livrée de ce temps-ci.</p>
-
-<p>&mdash;C'est quelquefois ennuyeux et fatigant comme une paire de
-bottes neuves, mais il s'y trouve des femmes à qui l'on ne peut
-parler que là, dit de Marsay.</p>
-
-<p>&mdash;Si tous les poètes qui viennent y décrotter leurs muses ressemblaient
-à notre compagnon, dit Rastignac en frappant familièrement
-sur l'épaule de Blondet, on s'amuserait. Mais l'ode, la ballade,
-les méditations à petits sentiments, les romans à grandes
-marges infestent un peu trop l'esprit et les canapés.</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu qu'ils ne gâtent pas les femmes et qu'ils corrompent
-les jeunes filles, dit de Marsay, je ne les hais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dit en souriant Blondet, vous empiétez sur mon
-champ littéraire.</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi, tu nous as volé la plus charmante femme du monde,
-heureux drôle, s'écria Rastignac, nous pouvons bien te prendre tes
-moins brillantes idées.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, le coquin est heureux, dit le vidame en prenant Blondet
-par l'oreille et la lui tortillant, mais Victurnien sera peut-être plus
-heureux ce soir...</p>
-
-<p>&mdash;Déjà! s'écria de Marsay. Le voilà depuis un mois ici, à peine
-a-t-il eu le temps de secouer la poudre de son vieux manoir, d'essuyer
-<span class="pagenum">165</span>
-la saumure où sa tante l'avait conservé; à peine a-t-il eu un cheval
-anglais un peu propre, un tilbury à la mode, un groom.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, il n'a pas de groom, dit Rastignac en interrompant
-de Marsay; il a une manière de petit paysan qu'il a amené <i>de son
-endroit</i>, et que Buisson, le tailleur qui comprend le mieux les
-habits de livrée, déclarait inhabile à porter une veste.</p>
-
-<p>&mdash;Le fait est que vous auriez dû, dit gravement le vidame, vous
-modeler sur Beaudenord, qui a sur vous tous, mes petits amis, l'avantage
-de posséder le vrai tigre anglais...</p>
-
-<p>&mdash;Voilà donc, messieurs, où en sont les gentilshommes en
-France, s'écria Victurnien. Pour eux la grande question est d'avoir
-un tigre, un cheval anglais et des babioles...</p>
-
-<p>&mdash;Ouais, dit Blondet, en montrant Victurnien,</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="verse">Le bon sens de monsieur quelquefois m'épouvante.</div>
-</div>
-
-<p>Eh! bien, oui, jeune moraliste, vous en êtes là. Vous n'avez
-même plus, comme le cher vidame, la gloire des profusions qui
-l'ont rendu célèbre il y a cinquante ans! Nous faisons de la débauche
-à un second étage, rue Montorgueil. Il n'y a plus de guerre
-avec le Cardinal ni de camp du Drap d'or. Enfin, vous, comte d'Esgrignon,
-vous soupez avec un sieur Blondet, fils cadet d'un misérable
-juge de province, à qui vous ne donniez pas la main là-bas,
-et qui dans dix ans peut s'asseoir à côté de vous parmi les pairs du
-royaume. Après cela, croyez en vous, si vous pouvez!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, dit Rastignac, nous sommes passés du Fait à l'Idée,
-de la force brutale à la force intellectuelle, nous parlons...</p>
-
-<p>&mdash;Ne parlons pas de nos désastres, dit le vidame, j'ai résolu de
-mourir gaiement. Si notre ami n'a pas encore de tigre, il est de la
-race des lions, il n'en a pas besoin.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne peut s'en passer, dit Blondet, il était trop nouvellement
-arrivé.</p>
-
-<p>&mdash;Quoique son élégance soit encore neuve, nous l'adoptons, reprit
-de Marsay. Il est digne de nous, il comprend son époque, il a
-de l'esprit, il est noble, il est gentil, nous l'aimerons, nous le servirons,
-nous le pousserons...</p>
-
-<p>&mdash;Où? dit Blondet.</p>
-
-<p>&mdash;Curieux! répliqua Rastignac.</p>
-
-<p>&mdash;Avec qui s'emménage-t-il ce soir? demanda de Marsay.</p>
-
-<p>&mdash;Avec tout un sérail, dit le vidame.</p>
-
-<p><span class="pagenum">166</span>
-&mdash;Peste, qu'est-ce donc, reprit de Marsay, pour que le cher
-vidame nous tienne rigueur en tenant parole à l'infante? j'aurais
-bien du malheur si je ne la connaissais pas...</p>
-
-<p>&mdash;J'ai pourtant été fat comme lui, dit le vidame en montrant de
-Marsay.</p>
-
-<p>Après le dîner, qui fut très-agréable, et sur un ton soutenu de
-charmante médisance et de jolie corruption, Rastignac et de Marsay
-accompagnèrent le vidame et Victurnien à l'Opéra pour pouvoir les
-suivre chez mademoiselle des Touches. Ces deux roués y allèrent à
-l'heure calculée où devait finir la lecture d'une tragédie, ce qu'ils
-regardaient comme la chose la plus malsaine à prendre entre onze
-heures et minuit. Ils venaient pour espionner Victurnien et le gêner
-par leur présence: véritable malice d'écolier, mais aigrie par le fiel
-du dandy jaloux. Victurnien avait cette effronterie de page qui
-aide beaucoup à l'aisance; aussi, en observant le nouveau-venu faisant
-son entrée, Rastignac s'étonna-t-il de sa prompte initiation aux
-belles manières du moment.</p>
-
-<p>&mdash;Ce petit d'Esgrignon ira loin, n'est-ce pas? dit-il à son compagnon.</p>
-
-<p>&mdash;C'est selon, répondit de Marsay, mais il va bien.</p>
-
-<p>Le vidame présenta le jeune comte à l'une des duchesses les plus
-aimables, les plus légères de cette époque, et dont les aventures
-ne firent explosion que cinq ans après. Dans tout l'éclat de sa gloire,
-soupçonnée déjà de quelques légèretés, mais sans preuve, elle obtenait
-alors le relief que prête à une femme comme à un homme la
-calomnie parisienne: la calomnie n'atteint jamais les médiocrités
-qui enragent de vivre en paix. Cette femme était enfin la duchesse
-de Maufrigneuse, une demoiselle d'Uxelles, dont le beau-père existait
-encore, et qui ne fut princesse de Cadignan que plus tard. Amie
-de la duchesse de Langeais, amie de la vicomtesse de Beauséant,
-deux splendeurs disparues, elle était intime avec la marquise d'Espard,
-à qui elle disputait en ce moment la fragile royauté de la
-Mode. Une parenté considérable la protégea pendant long-temps;
-mais elle appartenait à ce genre de femmes qui, sans qu'on sache
-à quoi, où, ni comment, dévoreraient les revenus de la Terre et
-ceux de la Lune si l'on pouvait les toucher. Son caractère ne faisait
-que se dessiner, de Marsay seul l'avait approfondi. En voyant
-le vidame amenant Victurnien à cette délicieuse personne, ce redouté
-dandy se pencha vers l'oreille de Rastignac.</p>
-
-<p><span class="pagenum">167</span>
-&mdash;Mon cher, il sera, dit-il, <i>uist!</i> sifflé comme un polichinelle
-par un cocher de fiacre.</p>
-
-<p>Ce mot horriblement vulgaire présidait admirablement les événements
-de cette passion. La duchesse de Maufrigneuse s'était affolée
-de Victurnien après l'avoir sérieusement étudié. Un amoureux qui
-eût vu le regard angélique par lequel elle remercia le vidame de
-Pamiers eût été jaloux d'une semblable expression d'amitié. Les
-femmes sont comme des chevaux lâchés dans un steppe quand elles
-se trouvent, comme la duchesse en présence du vidame, sur un
-terrain sans danger: elles sont naturelles alors, elles aiment peut-être
-à donner ainsi des échantillons de leurs tendresses secrètes. Ce
-fut un regard discret, d'&oelig;il à d'&oelig;il, sans répétition possible dans
-aucune glace, et que personne ne surprit.</p>
-
-<p>&mdash;Comme elle s'est préparée! dit Rastignac à Marsay. Quelle
-toilette de vierge, quelle grâce de cygne dans son col de neige,
-quels regards de Madone inviolée, quelle robe blanche, quelle
-ceinture de petite fille! Qui dirait que tu as passé par là?</p>
-
-<p>&mdash;Mais elle est ainsi par cela même, répondit de Marsay d'un
-air de triomphe.</p>
-
-<p>Les deux jeunes gens échangèrent un sourire. Madame de Maufrigneuse
-surprit ce sourire et devina le discours. Elle lança aux
-deux roués une de ces &oelig;illades que les Françaises ne connaissaient
-pas avant la paix, et qui ont été importées par les Anglaises avec
-les formes de leur argenterie, leurs harnais, leurs chevaux et leurs
-piles de glace britannique qui rafraîchissent un salon quand il s'y
-trouve une certaine quantité de <i lang="en" xml:lang="en">ladies</i>. Les deux jeunes gens devinrent
-sérieux comme des commis qui attendent une gratification
-<ins id="cor_28" title="an">au</ins> bout de la remontrance que leur fait un directeur. En s'amourachant
-de Victurnien, la duchesse s'était résolue à jouer ce rôle
-d'Agnès romantique, que plusieurs femmes imitèrent pour le malheur
-de la jeunesse d'aujourd'hui. Madame de Maufrigneuse venait
-de s'improviser ange, comme elle méditait de tourner à la littérature
-et à la science vers quarante ans au lieu de tourner à la dévotion.
-Elle tenait à ne ressembler à personne. Elle se créait des rôles
-et des robes, des bonnets et des opinions, des toilettes et des façons
-d'agir originales. Après son mariage, quand elle était encore quasi
-jeune fille, elle avait joué la femme instruite et presque perverse:
-elle s'était permis des reparties compromettantes auprès des gens superficiels,
-mais qui prouvaient son ignorance aux vrais connaisseurs.
-<span class="pagenum">168</span>
-Comme l'époque de ce mariage lui défendait de dérober à la
-connaissance des temps la moindre petite année, et qu'elle atteignait
-à l'âge de vingt-six ans, elle avait inventé de se faire immaculée.
-Elle paraissait à peine tenir à la terre, elle agitait ses grandes
-manches, comme si c'eût été des ailes. Son regard prenait la fuite
-au ciel à propos d'un mot, d'une idée, d'un regard un peu trop
-vifs. La madone de Piola, ce grand peintre génois, assassiné par
-jalousie au moment où il était en train de donner une seconde édition
-de Raphaël, cette madone la plus chaste de toutes et qui se voit
-à peine sous sa vitre dans une petite rue de Gênes, cette céleste
-madone était une Messaline, comparée à la duchesse de Maufrigneuse.
-Les femmes se demandaient comment la jeune étourdie
-était devenue, en une seule toilette, la séraphique beauté voilée qui
-semblait, suivant une expression à la mode, avoir une âme blanche
-comme la dernière tombée de neige sur la plus haute des Alpes,
-comment elle avait si promptement résolu le problème jésuitique
-de si bien montrer une gorge plus blanche que son âme en la cachant
-sous la gaze; comment elle pouvait être si immatérielle en
-coulant son regard d'une façon si assassine. Elle avait l'air de promettre
-mille voluptés par ce coup d'&oelig;il presque lascif quand, par
-un soupir ascétique plein d'espérance pour une meilleure vie, sa
-bouche paraissait dire qu'elle n'en réaliserait aucune. Des jeunes
-gens naïfs, il y en avait quelques-uns à cette époque dans la Garde
-Royale, se demandaient si, même dans les dernières intimités, on
-tuteyait cette espèce de Dame Blanche, vapeur sidérale tombée de
-la Voie Lactée. Ce système, qui triompha pendant quelques années,
-fut très-profitable aux femmes qui avaient leur élégante poitrine
-doublée d'une philosophie forte, et qui couvraient de grandes exigences
-sous ces petites manières de sacristie. Pas une de ces créatures
-célestes n'ignorait ce que pouvait leur rapporter en bon amour
-l'envie qui prenait à tout homme bien né de les rappeler sur la
-terre. Cette mode leur permettait de rester dans leur empyrée semi-catholique
-et semi-ossianique; elles pouvaient et voulaient ignorer
-tous les détails vulgaires de la vie, ce qui accommodait bien des
-questions. L'application de ce système deviné par de Marsay explique
-son dernier mot à Rastignac, qu'il vit presque jaloux de Victurnien.</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit, lui dit-il, reste où tu es: notre Nucingen te fera
-ta fortune, tandis que la duchesse te ruinerait: c'est une femme
-trop chère.</p>
-
-<p><span class="pagenum">169</span>
-Rastignac laissa partir de Marsay sans en demander davantage:
-il savait son Paris. Il savait que la plus précieuse, la plus noble,
-que la femme la plus désintéressée du monde, à qui l'on ne saurait
-faire accepter autre chose qu'un bouquet, devient aussi dangereuse
-pour un jeune homme que les filles d'Opéra d'autrefois.
-En effet, il n'y a plus de filles d'Opéra, elles sont passées à l'état
-mythologique. Les m&oelig;urs actuelles des théâtres ont fait des danseuses
-et des actrices quelque chose d'amusant comme une déclaration
-des Droits de la Femme, des poupées qui se promènent le
-matin en mères de famille vertueuses et respectables, avant de
-montrer leurs jambes le soir en pantalon collant dans un rôle
-d'homme. Du fond de son cabinet de province, le bon Chesnel
-avait bien deviné l'un des écueils sur lesquels le jeune comte pouvait
-se briser. La poétique auréole chaussée par madame de Maufrigneuse
-éblouit Victurnien qui fut cadenassé dans la première
-heure, attaché à cette ceinture de petite fille, accroché à ces boucles
-tournées par la main des fées. L'enfant déjà si corrompu crut à
-ce fatras de virginités en mousseline, à cette suave expression délibérée
-comme une loi dans les deux Chambres. Ne suffit-il pas que celui
-qui doit croire aux mensonges d'une femme y croie? Le reste du
-monde a la valeur des personnages d'une tapisserie pour deux amants.
-La duchesse était, sans compliment, une des dix plus jolies femmes
-de Paris, avouées, reconnues. Vous savez qu'il y a dans le monde
-amoureux autant de <i>plus jolies femmes de Paris</i>, que de <i>plus
-beaux livres de l'époque</i> dans la littérature. A l'âge de Victurnien,
-la conversation qu'il eut avec la duchesse peut se soutenir
-sans trop de fatigue. Assez jeune et assez peu au fait de la vie parisienne,
-il n'eut pas besoin d'être sur ses gardes, ni de veiller sur
-ses moindres mots et sur ses regards. Ce sentimentalisme religieux,
-qui se traduit chez chaque interlocuteur en arrière-pensées très-drôlatiques,
-exclut la douce familiarité, l'abandon spirituel des anciennes
-causeries françaises: on s'y aime entre deux nuages. Victurnien
-avait précisément assez d'innocence départementale pour
-demeurer dans une extase fort convenable et non jouée qui plut à
-la duchesse, car les femmes ne sont pas plus les dupes des comédies
-que jouent les hommes que des leurs. Madame de Maufrigneuse
-estima, non sans effroi, l'erreur du jeune comte à six bons mois
-d'amour pur. Elle était si délicieuse à voir en colombe, étouffant
-la lueur de ses regards sous les franges dorées de ses cils, que la
-<span class="pagenum">170</span>
-marquise d'Espard, en venant lui dire adieu, commença par lui
-souffler: «Bien! très-bien! ma chère!» à l'oreille. Puis la belle
-marquise laissa sa rivale voyager sur la carte moderne du pays de
-Tendre, qui n'est pas une conception aussi ridicule que le pensent
-quelques personnes. Cette carte se regrave de siècle en siècle avec
-d'autres noms et mène toujours à la même capitale. En une heure
-de tête à tête public, dans un coin, sur un divan, la duchesse
-amena d'Esgrignon aux générosités scipionesques, aux dévouements
-amadisiens, aux abnégations du moyen âge qui commençait
-alors à montrer ses dagues, ses machicoulis, ses cottes, ses hauberts,
-ses souliers à la poulaine, et tout son romantique attirail de
-carton peint. Elle fut d'ailleurs admirable d'idées inexprimées, et
-fourrées dans le c&oelig;ur de Victurnien comme des aiguilles dans une
-<ins id="cor_29" title="pelotte">pelote</ins>, une à une, de façon distraite et discrète. Elle fut merveilleuse
-de réticences, charmante d'hypocrisie, prodigue de promesses subtiles
-qui fondaient à l'examen comme de la glace au soleil après avoir
-rafraîchi l'espoir, enfin très-perfide de désirs conçus et inspirés.
-Cette belle rencontre finit par le n&oelig;ud coulant d'une invitation à
-venir la voir, passé avec ces manières <ins id="cor_30" title="chattemittes">chattemites</ins> que l'écriture
-imprimée ne peindra jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'oublierez! disait-elle, vous verrez tant de femmes
-empressées à vous faire la cour au lieu de vous éclairer...&mdash;Mais
-vous me reviendrez désabusé.&mdash;Viendrez-vous, auparavant?...
-Non. Comme vous voudrez.&mdash;Moi je dis tout naïvement que vos
-visites me plairaient beaucoup. Les gens qui ont de l'âme sont si
-rares, et je vous en crois.&mdash;Allons, adieu, l'on finirait par causer
-de nous si nous causions davantage.</p>
-
-<p>A la lettre, elle s'envola. Victurnien ne resta pas long-temps
-après le départ de la duchesse; mais il demeura cependant assez
-pour laisser deviner son ravissement par cette attitude des gens
-heureux, qui tient à la fois de la discrétion calme des inquisiteurs
-et de la béatitude <ins id="cor_31" title="concentrés">concentrée</ins> des dévotes qui sortent absoutes du
-confessionnal.</p>
-
-<p>&mdash;Madame de Maufrigneuse est allée au but assez lestement ce
-soir, dit la duchesse de Grandlieu, quand il n'y eut plus que six
-personnes dans le petit salon de mademoiselle des Touches: des
-Lupeaulx, un maître des requêtes en faveur auprès de la duchesse,
-Vandenesse, la vicomtesse de Grandlieu et madame de Sérisy.</p>
-
-<p>&mdash;D'Esgrignon et Maufrigneuse sont deux noms qui devaient
-<span class="pagenum">171</span>
-s'accrocher, répondit madame de Sérisy qui avait la prétention de
-dire des mots.</p>
-
-<p>&mdash;Depuis quelques jours elle s'est mise au vert dans le platonisme,
-dit des Lupeaulx.</p>
-
-<p>&mdash;Elle ruinera ce pauvre innocent, dit Charles de Vandenesse.</p>
-
-<p>&mdash;Comment l'entendez-vous? demanda mademoiselle des
-Touches.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! moralement et financièrement, ça ne fait pas de doute,
-dit la vicomtesse en se levant.</p>
-
-<p>Ce mot cruel eut de cruelles réalités pour le jeune comte d'Esgrignon.
-Le lendemain matin, il écrivit à sa tante une lettre où il
-lui peignit ses débuts dans le monde élevé du faubourg Saint-Germain
-sous les vives couleurs que jette le prisme de l'amour. Il expliqua
-l'accueil qu'il recevait partout, de manière à satisfaire l'orgueil
-de son père. Le marquis se fit lire deux fois cette longue lettre
-et se frotta les mains en entendant le récit du dîner donné par
-<ins id="cor_32" title="la">le</ins> vidame de Pamiers, une vieille connaissance à lui, et de la présentation
-de son fils à la duchesse; mais il se perdit en conjectures
-sans pouvoir comprendre la présence du fils cadet d'un juge, du
-sieur Blondet, qui avait été Accusateur Public pendant la Révolution.
-Il y eut fête ce soir-là dans le Cabinet des Antiques: on s'y
-entretint des succès du jeune comte. On fut si discret sur madame
-de Maufrigneuse que le Chevalier fut le seul homme à qui l'on
-se confia. Cette lettre était sans <i>post-scriptum</i> financier, sans la
-conclusion désagréable relative au nerf de la guerre que tout jeune
-homme ajoute en pareil cas. Mademoiselle Armande communiqua
-la lettre à Chesnel. Chesnel fut heureux sans élever la moindre objection.
-Il était clair, comme le disaient le Chevalier et le marquis,
-qu'un jeune homme aimé par la duchesse de Maufrigneuse allait être
-un des héros de la Cour, où, comme autrefois, on parvenait à tout
-par les femmes. Le jeune comte n'avait pas mal choisi. Les douairières
-racontèrent toutes les histoires galantes des Maufrigneuse depuis
-Louis XIII jusqu'à Louis XVI, elles firent grâce des règnes
-antérieurs; enfin elles furent enchantées. On loua beaucoup madame
-de Maufrigneuse de s'intéresser à Victurnien. Le cénacle du
-Cabinet des Antiques eût été digne d'être écouté par un auteur
-dramatique qui aurait voulu faire de la vraie comédie. Victurnien
-reçut des lettres charmantes de son père, de sa tante, du Chevalier
-qui se rappelait au souvenir du vidame, avec lequel il était
-<span class="pagenum">172</span>
-allé à Spa, lors du voyage que fit, en 1778, une célèbre princesse
-hongroise. Chesnel écrivit aussi. Dans toutes les pages éclatait l'adulation
-à laquelle on avait habitué ce malheureux enfant. Mademoiselle
-Armande semblait être de moitié dans les plaisirs de madame
-de Maufrigneuse. Heureux de l'approbation de sa famille, le jeune
-comte entra vigoureusement dans le sentier périlleux et coûteux du
-dandysme. Il eut cinq chevaux, il fut modéré: de Marsay en avait
-quatorze. Il rendit au vidame, à de Marsay, à Rastignac, et même à
-Blondet le dîner reçu. Ce dîner coûta cinq cents francs. Le provincial
-fut fêté par ces messieurs, sur la même échelle, grandement. Il
-joua beaucoup, et malheureusement, au whist, le jeu à la mode.
-Il organisa son oisiveté de manière à être occupé. Victurnien
-alla tous les matins de midi à trois heures chez la duchesse;
-de là, il la retrouvait au bois de Boulogne, lui à cheval, elle
-en voiture. Si ces deux charmants partenaires faisaient quelques
-parties à cheval, elles avaient lieu par de belles matinées. Dans
-la soirée, le monde, les bals, les fêtes, les spectacles se partageaient
-les heures du jeune comte. Victurnien brillait partout,
-car partout il jetait les perles de son esprit, il jugeait par des
-mots profonds les hommes, les choses, les événements: vous
-eussiez dit d'un arbre à fruit qui ne donnait que des fleurs. Il
-mena cette lassante vie où l'on dissipe plus d'âme encore peut-être
-que d'argent, où s'enterrent les plus beaux talents, où meurent
-les plus incorruptibles probités, où s'amollissent les volontés
-les mieux trempées. La duchesse, cette créature si blanche, si
-frêle, si ange, se plaisait à la vie dissipée des garçons: elle aimait
-à voir les premières représentations, elle aimait le drôle, l'imprévu.
-Elle ne connaissait pas le cabaret: d'Esgrignon lui arrangea une
-charmante partie au Rocher de Cancale avec la société des aimables
-roués qu'elle pratiquait en les moralisant, et qui fut d'une gaieté,
-d'un spirituel, d'un amusant égal au prix du souper. Cette partie
-en amena d'autres. Néanmoins ce fut pour Victurnien une passion
-angélique. Oui, madame de Maufrigneuse restait un ange que les
-corruptions de la terre n'atteignait point: un ange aux Variétés
-devant ces farces à demi obscènes et populacières qui la faisaient
-rire, un ange au milieu du feu croisé des délicieuses plaisanteries
-et des chroniques scandaleuses qui se disaient aux parties fines, un
-ange pâmée au Vaudeville en loge grillée, un ange en remarquant
-les poses des danseuses de l'Opéra et les critiquant avec la science
-<span class="pagenum">173</span>
-d'un vieillard du coin de la reine, un ange à la Porte-Saint-Martin,
-un ange aux petits théâtres du boulevard, un ange au bal
-masqué où elle s'amusait comme un écolier; un ange qui voulait
-que l'amour vécût de privations, d'héroïsme, de sacrifices, et qui
-faisait changer à d'Esgrignon un cheval dont la robe lui déplaisait,
-qui le voulait dans la tenue d'un lord anglais riche d'un million de
-rente. Elle était un ange au jeu. Certes aucune bourgeoise n'aurait
-su dire angéliquement comme elle à d'Esgrignon: Mettez au jeu
-pour moi! Elle était si divinement folle quand elle faisait une
-folie, que c'était à vendre son âme au diable pour entretenir cet
-ange dans le goût des joies terrestres.</p>
-
-<p>Après son premier hiver, le jeune comte avait pris chez monsieur
-Cardot, qui se gardait bien d'user du droit de remontrance,
-la bagatelle de trente mille francs au delà de la somme envoyée par
-Chesnel. Un refus extrêmement poli du notaire à une nouvelle demande,
-apprit ce débet à Victurnien, qui se choqua d'autant plus
-du refus, qu'il avait perdu six mille francs au Club et qu'il les lui
-fallait pour y retourner. Après s'être formalisé du refus de maître
-Cardot, qui avait eu pour trente mille francs de confiance en lui,
-tout en écrivant à Chesnel, mais qui faisait sonner haut cette prétendue
-confiance devant le favori de la belle duchesse de Maufrigneuse,
-d'Esgrignon fut obligé de lui demander comment il devait
-s'y prendre, car il s'agissait d'une dette d'honneur.</p>
-
-<p>&mdash;Tirez quelques lettres de change sur le banquier de votre
-père, portez-les à son correspondant qui les escomptera sans doute,
-puis écrivez à votre famille d'en remettre les fonds chez ce banquier.</p>
-
-<p>Dans la détresse où il était, le jeune comte entendit une voix intérieure
-qui lui jeta le nom de du Croisier dont les dispositions
-envers l'aristocratie, aux genoux de laquelle il l'avait vu, lui étaient
-complétement inconnus. Il écrivit donc à ce banquier une lettre
-très-dégagée, par laquelle il lui apprenait qu'il tirait sur lui une
-lettre de change de dix mille francs, dont les fonds lui seraient
-remis au reçu de sa lettre par monsieur Chesnel ou par mademoiselle
-Armande d'Esgrignon. Puis il écrivit deux lettres attendrissantes
-à Chesnel et à sa tante. Quand il s'agit de se précipiter dans
-les abîmes, les jeunes gens font preuve d'une adresse, d'une habileté
-singulières, ils ont du bonheur. Victurnien trouva dans la matinée
-le nom, l'adresse des banquiers parisiens en relation avec du
-Croisier, les Keller que de Marsay lui indiqua. De Marsay savait
-<span class="pagenum">174</span>
-tout à Paris. Les Keller remirent à d'Esgrignon sous escompte,
-sans mot dire, le montant de la lettre de change: ils devaient à du
-Croisier. Cette dette de jeu n'était rien en comparaison de l'état
-des choses au logis. Il pleuvait des mémoires chez Victurnien.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! tu t'occupes de ça, dit un matin Rastignac à d'Esgrignon
-en riant. Tu les mets en ordre, mon cher. Je ne te croyais
-pas si bourgeois.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher enfant, il faut bien y penser, j'en ai là pour vingt
-et quelques mille francs.</p>
-
-<p>De Marsay qui venait chercher d'Esgrignon pour une course au
-clocher, sortit de sa poche un élégant petit portefeuille, y prit vingt
-mille francs, et les lui présenta.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, dit-il, la meilleure manière de ne pas les perdre, je
-suis aujourd'hui doublement enchanté de les avoir gagnés hier à
-milord Dudley.</p>
-
-<p>Cette grâce française séduisit au dernier point d'Esgrignon qui
-crut à l'amitié, qui ne paya point ses mémoires et se servit de cet
-argent pour ses plaisirs. De Marsay, suivant une expression de la
-langue des dandies, voyait avec un indicible plaisir d'Esgrignon
-s'enfonçant, il prenait plaisir à s'appuyer le bras sur son épaule
-avec toutes les chatteries de l'amitié pour y peser et le faire disparaître
-plus tôt, car il était jaloux de l'éclat avec lequel s'affichait
-la duchesse pour d'Esgrignon, quand elle avait réclamé le huis-clos
-pour lui. C'était, d'ailleurs, un de ces rudes goguenards qui
-se plaisent dans le mal comme les femmes turques dans le bain.
-Aussi, quand il eut remporté le prix de la course, et que les parieurs
-furent réunis chez un aubergiste où ils déjeunèrent, et où
-l'on trouva quelques bonnes bouteilles de vin, de Marsay dit-il
-en riant à d'Esgrignon:&mdash;Ces mémoires dont tu t'inquiètes ne
-sont certainement pas les tiens.</p>
-
-<p>&mdash;Et s'en inquiéterait-il? répliqua Rastignac.</p>
-
-<p>&mdash;Et à qui appartiendraient-ils donc, demanda d'Esgrignon.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne connais donc pas la position de la duchesse? dit de
-Marsay en remontant à cheval.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondit d'Esgrignon intrigué.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, mon cher, repartit de Marsay, voici: trente mille
-francs chez Victorine, dix-huit mille francs chez Houbigant, un
-compte chez Herbault, chez Nattier, chez Nourtier, chez les petites
-Latour, en tout cent mille francs.</p>
-
-<p><span class="pagenum">175</span>
-&mdash;Un ange, dit d'Esgrignon en levant les yeux au ciel.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà le compte de ses ailes, s'écria bouffonnement Rastignac.</p>
-
-<p>&mdash;Elle doit tout cela, mon cher, répondit de Marsay, précisément
-parce qu'elle est un ange; mais nous avons tous rencontré des
-anges dans ces situations-là, dit-il en regardant Rastignac. Les
-femmes sont sublimes en ceci qu'elles n'entendent rien à l'argent,
-elles ne s'en mêlent pas, cela ne les regarde point; elles sont
-priées au <i>banquet de la vie</i>, selon le mot de je ne sais quel
-poète crevé à l'hôpital.</p>
-
-<p>&mdash;Comment savez-vous cela, tandis que je ne le sais pas? répondit
-naïvement d'Esgrignon.</p>
-
-<p>&mdash;Tu seras le dernier à le savoir, comme elle sera la dernière
-à apprendre que tu as des dettes.</p>
-
-<p>&mdash;Je lui croyais cent mille livres de rente, dit d'Esgrignon.</p>
-
-<p>&mdash;Son mari, reprit de Marsay, est séparé d'elle et vit à son régiment
-où il fait des économies, car il a quelques petites dettes
-aussi, notre cher duc! D'où venez-vous? Apprenez donc à faire,
-comme nous, les comptes de vos amis. Mademoiselle Diane (je l'ai
-aimée pour son nom!), Diane d'Uxelles s'est mariée avec soixante
-mille livres de rente à elle, sa maison est depuis huit ans montée
-sur un pied de deux cent mille livres de rente; il est clair qu'en
-ce moment, ses terres sont toutes hypothéquées au delà de leur
-valeur; il faudra quelque beau matin fondre la cloche, et l'ange
-sera mis en fuite par... faut-il le dire? par des huissiers qui auront
-l'impudeur de saisir un ange comme ils empoigneraient l'un de nous.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre ange!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mon cher, il en coûte fort cher de rester dans le Paradis
-parisien, il faut se blanchir le teint et les ailes tous les matins,
-dit Rastignac.</p>
-
-<p>Comme il était passé par la tête de d'Esgrignon d'avouer ses embarras
-à sa chère Diane, il lui passa comme un frisson en pensant
-qu'il devait déjà soixante mille francs et qu'il avait pour dix mille
-francs de mémoires à venir. Il revint assez triste. Sa préoccupation
-mal déguisée fut remarquée par ses amis, qui se dirent à dîner:&mdash;Ce
-petit d'Esgrignon s'enfonce! il n'a pas le pied parisien, il se
-brûlera la cervelle. C'est un petit sot, etc.</p>
-
-<p>Le jeune comte fut consolé promptement. Son valet de chambre
-lui remit deux lettres. D'abord une lettre de Chesnel, qui sentait
-le rance de la fidélité grondeuse et des phrases rubriquées de probité;
-<span class="pagenum">176</span>
-il la respecta, la garda pour le soir. Puis une seconde lettre
-où il lut avec un plaisir infini les phrases cicéroniennes par lesquelles
-du Croisier, à genoux devant lui comme Sganarelle devant
-Géronte, le suppliait à l'avenir de lui épargner l'affront de faire
-déposer à l'avance l'argent des lettres de change qu'il daignerait
-tirer sur lui. Cette lettre finissait par une phrase qui ressemblait si
-bien à une caisse ouverte et pleine d'écus au service de la noble
-maison d'Esgrignon, que Victurnien fit le geste de Sganarelle, de
-Mascarille et de tous ceux qui sentent des démangeaisons de conscience
-au bout des doigts. En se sachant un crédit illimité chez
-les Keller, il décacheta gaiement la lettre de Chesnel; il s'attendait
-aux quatre pages pleines, à la remontrance débordant à pleins
-bords, il voyait déjà les mots habituels de prudence, honneur, esprit
-de conduite, etc., etc. Il eut le vertige en lisant ces mots:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="addr">«Monsieur le Comte,</p>
-
-<p>»Il ne me reste, de toute ma fortune, que deux cent mille
-francs; je vous supplie de ne pas aller au delà, si vous faites
-l'honneur de les prendre au plus dévoué des serviteurs de votre
-famille et qui vous présente ses respects.</p>
-
-<p class="rsign">«<span class="smcap">Chesnel.</span>»</p>
-
-</div>
-
-<p>&mdash;C'est un homme de Plutarque, se dit Victurnien en jetant la
-lettre sur sa table. Il éprouva du dépit, il se sentait petit devant
-tant de grandeur.&mdash;Allons, il faut se réformer, se dit-il.</p>
-
-<p>Au lieu de dîner au Restaurant où il dépensait à chaque dîner,
-entre cinquante et soixante francs, il fit l'économie de dîner chez la
-duchesse de Maufrigneuse, à laquelle il raconta l'anecdote de la lettre.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais voir cet homme-là, dit-elle en faisant briller ses
-yeux comme deux étoiles fixes.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en feriez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Mais je le chargerais de mes affaires.</p>
-
-<p>Diane était divinement mise, elle voulut faire honneur de sa toilette
-à Victurnien qui fut fasciné par la légèreté avec laquelle elle
-traitait ses affaires, ou plus exactement ses dettes. Le joli couple
-alla aux Italiens. Jamais cette belle et séduisante femme ne parut
-plus séraphique ni plus éthérée. Personne dans la salle n'aurait pu
-croire aux dettes dont le chiffre avait été donné le matin même par
-de Marsay à d'Esgrignon. Aucun des soucis de la terre n'atteignait
-<span class="pagenum">177</span>
-à ce front sublime, plein des fiertés féminines les mieux situées.
-Chez elle, un air rêveur semblait être le reflet de l'amour terrestre
-noblement étouffé. La plupart des hommes pariaient que le beau
-Victurnien en était pour ses frais, contre des femmes sûres de la
-défaite de leur rivale, et qui l'admiraient comme Michel-Ange admirait
-Raphaël, <i>in petto</i>! Victurnien aimait Diane, selon celle-ci,
-à cause de ses cheveux, car elle avait la plus belle chevelure blonde
-de France; selon celle-là, son principal mérite était sa blancheur,
-car elle n'était pas bien faite, mais bien habillée; selon d'autres,
-d'Esgrignon l'aimait pour son pied, la seule chose qu'elle eût de
-bien; elle avait la figure plate. Mais ce qui peint étonnamment les
-m&oelig;urs actuelles de Paris: d'un côté, les hommes disaient que la
-duchesse fournissait au luxe de Victurnien; de l'autre, les femmes
-donnaient à entendre que Victurnien payait, comme disait Rastignac,
-les ailes de cet ange. En revenant, Victurnien, à qui les dettes
-de la duchesse pesaient bien plus que les siennes, eut vingt fois sur les
-lèvres une interrogation pour entamer ce chapitre; mais vingt fois
-elle expira devant l'attitude de cette créature divine à la lueur des
-lanternes de son coupé, séduisante de ces voluptés qui, chez elle,
-semblaient toujours arrachées violemment à sa pureté de madone.
-La duchesse ne commettait pas la faute de parler de sa vertu, ni
-de son état d'ange, comme les femmes de province qui l'ont imitée;
-elle était bien plus habile, elle y faisait penser celui pour qui elle
-commettait de si grands sacrifices. Elle donnait, après six mois,
-l'air d'un péché capital au plus innocent baisement de main, elle
-pratiquait l'extorquement des bonnes grâces avec un art si consommé
-qu'il était impossible de ne pas la croire plus ange avant
-qu'après. Il n'y a que les Parisiennes assez fortes pour toujours
-donner un nouvel attrait à la lune et pour romantiser les étoiles,
-pour toujours rouler dans le même sac à charbon et en sortir toujours
-plus blanches. Là est le dernier degré de la civilisation intellectuelle
-et parisienne. Les femmes d'au-delà le Rhin ou la
-Manche croient à ces sornettes quand elles les débitent; tandis que
-les Parisiennes y font croire leurs amants pour les rendre plus heureux
-en flattant toutes leur vanités temporelles et spirituelles.
-Quelques personnes ont voulu diminuer le mérite de la duchesse,
-en prétendant qu'elle était la première dupe de ses sortilèges. Infâme
-calomnie! La duchesse ne croyait à rien qu'à elle-même.</p>
-
-<p>Au commencement de l'hiver, entre les années 1823 et 1824
-<span class="pagenum">178</span>
-Victurnien avait chez les Keller un débet de deux cent mille francs
-dont ni Chesnel, ni mademoiselle Armande ne savaient rien. Pour
-mieux cacher la source où il puisait, il s'était fait envoyer de temps
-à autre deux mille écus par Chesnel; il écrivit des lettres mensongères
-à son pauvre père et à sa tante qui vivaient heureux, abusés
-comme la plupart des gens heureux. Une seule personne était dans
-le secret de l'horrible catastrophe que l'entraînement fascinateur de
-la vie parisienne avait préparé à cette grande et noble famille. Du
-Croisier, en passant le soir devant le Cabinet des Antiques, se frottait
-les mains de joie, il espérait arriver à ses fins. Ses fins n'étaient
-plus la ruine mais le déshonneur de la maison d'Esgrignon, il avait
-alors l'instinct de sa vengeance, il la flairait! Enfin il en fut sûr
-dès qu'il sut au jeune comte des dettes sous le poids desquelles
-cette jeune âme devait succomber. Il commença par assassiner
-celui de ses ennemis qui lui était le plus antipathique, le vénérable
-Chesnel. Ce bon vieillard habitait rue du Bercail une maison à toits
-très-élevés, à petite cour pavée, le long des murs de laquelle montaient
-des rosiers jusqu'au premier étage. Derrière, était un jardinet
-de province, entouré de murs humides et sombres, divisé en
-plates-bandes par des bordures en buis. La porte, grise et proprette,
-avait cette barrière à claire-voie armée de sonnettes, qui dit autant
-que les panonceaux: ici respire un notaire. Il était cinq heures et
-demie du soir, moment où le vieillard digérait son dîner. Chesnel
-était dans son vieux fauteuil de cuir noir, devant son feu; il avait
-chaussé l'armure de carton peint, figurant une botte, avec laquelle
-il préservait ses jambes du feu. Le bonhomme avait l'habitude
-d'appuyer ses pieds sur la barre et de tisonner en digérant, il mangeait
-toujours trop: il aimait la bonne chère. Hélas! sans ce petit
-défaut, n'eût-il pas été plus parfait qu'il n'est permis à un homme
-de l'être? Il venait de prendre sa tasse de café, sa vieille gouvernante
-s'était retirée en emportant le plateau qui servait à cet usage
-depuis vingt ans; il attendait ses clercs avant de sortir pour aller
-faire sa partie; il pensait, ne demandez pas à qui ni à quoi? Rarement
-une journée s'écoulait sans qu'il se fût dit: Où est-il? que
-fait-il? Il le croyait en Italie avec la belle Maufrigneuse. Une des
-plus douces jouissances des hommes qui possèdent une fortune acquise
-et non transmise, est le souvenir des peines qu'elle a coûtées
-et l'avenir qu'ils donnent à leurs écus: ils jouissent à tous les temps
-du verbe. Aussi cet homme, dont les sentiments se résumaient par
-<span class="pagenum">179</span>
-un attachement unique, avait-il de doubles jouissances en pensant
-que ses terres, si bien choisies, si bien cultivées, si péniblement achetées,
-grossiraient les domaines de la maison d'Esgrignon. A l'aise dans
-son vieux fauteuil, il se carrait dans ses espérances: il regardait tour
-à tour l'édifice élevé par ses pincettes avec des charbons ardents et
-l'édifice de la maison d'Esgrignon relevé par ses soins. Il s'applaudissait
-du sens qu'il avait donné à sa vie, en imaginant le jeune comte
-heureux. Chesnel ne manquait pas d'esprit, son âme n'agissait pas
-seule dans ce grand dévouement, il avait son orgueil, il ressemblait
-à ces nobles qui rebâtissent des piliers dans les cathédrales en y inscrivant
-leurs noms: il s'inscrivait dans la mémoire de la maison
-d'Esgrignon. On y parlerait du vieux Chesnel. En ce moment, sa
-vieille gouvernante entra en donnant les marques d'un effarouchement
-excessif.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce le feu, Brigitte? dit Chesnel.</p>
-
-<p>&mdash;C'est quelque chose comme ça, répondit-elle. Voici monsieur
-du Croisier qui veut vous parler....</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur du Croisier, répéta le vieillard si cruellement atteint
-jusqu'au c&oelig;ur par la froide lame du soupçon qu'il laissa tomber
-ses pincettes. Monsieur du Croisier ici, pensa-t-il, notre ennemi
-capital!</p>
-
-<p>Du Croisier entrait alors avec l'allure d'un chat qui sent du lait
-dans un office. Il salua, prit le fauteuil que lui avançait le notaire,
-s'y assit tout doucettement, et présenta un compte de deux cent
-vingt-sept mille francs, intérêts compris, formant le total de l'<ins id="cor_33" title="argant">argent</ins>
-avancé à monsieur Victurnien en lettres de change tirées sur
-lui, acquittées, et desquelles il réclamait le payement sous peine de
-poursuivre immédiatement avec la dernière rigueur l'héritier présomptif
-de la maison d'Esgrignon. Chesnel mania ces fatales lettres
-une à une, en demandant le secret à l'ennemi de la famille. L'ennemi
-promit de se taire, s'il était payé dans les quarante-huit
-heures: il était gêné, il avait obligé des manufacturiers. Du Croisier
-entama cette série de mensonges pécuniaires qui ne trompent
-ni les emprunteurs ni les notaires. Le bonhomme avait les yeux
-troublés, il retenait mal ses larmes, il ne pouvait payer qu'en hypothéquant
-ses biens pour le reste de leur valeur. En apprenant la
-difficulté qu'éprouverait son remboursement, du Croisier ne fut
-plus gêné, n'eut plus besoin d'argent, il proposa soudain au vieux
-notaire de lui acheter ses propriétés. Cette vente fut signée et consommée
-<span class="pagenum">180</span>
-en deux jours. Le pauvre Chesnel ne put supporter l'idée de
-savoir l'enfant de la maison détenu pour dettes pendant cinq ans. Quelques
-jours après, il ne resta donc plus au notaire que son Étude, ses
-recouvrements et sa maison. Chesnel se promena, dépouillé de ses
-biens, sous les lambris en chêne noir de son cabinet, regardant les
-solives de châtaignier à filets sculptés, regardant sa treille par la
-fenêtre, ne pensant plus à ses fermes ni à sa chère campagne du
-Jard, non.</p>
-
-<p>&mdash;Que deviendra-t-il? Il faut le rappeler, le marier à une riche
-héritière, se disait-il les yeux troublés et la tête pesante.</p>
-
-<p>Il ne savait comment aborder mademoiselle Armande ni en quels
-termes lui apprendre cette nouvelle. Lui, qui venait de solder le
-compte des dettes au nom de la famille, tremblait d'avoir à parler
-de ces choses. En allant de la rue du Bercail à l'hôtel d'Esgrignon,
-le bon vieux notaire était palpitant comme une jeune fille qui se
-sauve de la maison paternelle pour n'y revenir que mère et désolée.
-Mademoiselle Armande venait de recevoir une lettre charmante
-d'hypocrisie, où son neveu paraissait être l'homme du monde le plus
-heureux. Après être allé aux Eaux et en Italie avec madame de
-Maufrigneuse, Victurnien envoyait le journal de son voyage à sa
-tante. L'amour respirait dans toutes ses phrases. Tantôt une ravissante
-description de Venise et d'enchanteresses appréciations des
-chefs-d'&oelig;uvre de l'art italien; tantôt des pages divines sur le Dôme
-de Milan, sur Florence; ici la peinture des Appennins opposée à celle
-des Alpes, là des villages, comme celui de Chiavari, où l'on trouvait
-autour de soi le bonheur tout fait, fascinaient la pauvre tante qui
-voyait planant à travers ces contrées d'amour un ange dont la tendresse
-prêtait à ces belles choses un air enflammé. Mademoiselle Armande
-savourait cette lettre à longs traits, comme le devait une
-fille sage, mûrie au feu des passions contraintes, comprimées, victime
-des désirs offerts en holocauste sur l'autel domestique avec
-une joie constante. Elle n'avait pas l'air ange comme la duchesse,
-elle ressemblait alors à ces statuettes droites, minces, élancées, de
-couleur jaune, que les merveilleux artistes des cathédrales ont mises
-dans quelques angles, au pied desquelles l'humidité permet au
-liseron de croître et de les couronner par un beau jour d'une belle
-cloche bleue. En ce moment, la clochette s'épanouissait aux yeux
-de cette Sainte: mademoiselle Armande aimait fantastiquement ce
-beau couple, elle ne trouvait pas condamnable l'amour d'une femme
-<span class="pagenum">181</span>
-mariée pour Victurnien, elle l'eût blâmé dans toute autre; mais le
-crime ici aurait été de ne pas aimer son neveu. Les tantes, les
-mères et les s&oelig;urs ont une jurisprudence particulière pour leurs
-neveux, leurs fils et leurs frères. Elle se voyait donc au milieu des
-palais bâtis par les fées sur les deux lignes du grand canal à Venise.
-Elle y était dans la gondole de Victurnien qui lui disait combien
-il avait été heureux de sentir dans sa main la belle main de la
-duchesse, et d'être aimé en voyageant sur le sein de cette amoureuse
-reine des mers italiennes. En ce moment d'angélique béatitude,
-apparut au bout de l'allée, Chesnel! Hélas! le sable criait sous ses
-pieds, comme celui qui tombe du sablier de la Mort et qu'elle
-broie avec ses pieds sans chaussure. Ce bruit et la vue de Chesnel
-dans un état d'horrible désolation, donnèrent à la vieille fille la
-cruelle émotion que cause le rappel des sens envoyés par l'âme
-dans les pays imaginaires.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il? s'écria-t-elle comme frappée d'un coup au c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Tout est perdu! dit Chesnel. Monsieur le comte déshonorera
-la maison, si nous n'y mettons ordre.</p>
-
-<p>Il montra les lettres de change, il peignit les tortures qu'il avait
-subies depuis quatre jours, en peu de mots simples, mais énergiques
-et touchants.</p>
-
-<p>&mdash;Le malheureux, il nous trompe, s'écria mademoiselle Armande
-dont le c&oelig;ur se dilata sous l'affluence du sang qui abondait
-par grosses vagues.</p>
-
-<p>&mdash;Disons notre <i lang="la" xml:lang="la">meâ culpâ</i>, mademoiselle, reprit d'une voix
-forte le vieillard, nous l'avons habitué à faire ses volontés, il lui
-fallait un guide sévère, et ce ne pouvait être ni vous qui êtes une
-fille, ni moi qu'il n'écoutait pas: il n'a pas eu de mère.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a de terribles fatalités pour les races nobles qui tombent,
-dit mademoiselle Armande les yeux en pleurs.</p>
-
-<p>En ce moment, le marquis se montra. Le vieillard revenait de
-sa promenade en lisant la lettre que son fils lui avait écrite à son
-retour en lui désignant son voyage au point de vue aristocratique.
-Victurnien avait été reçu par les plus grandes familles italiennes, à
-Gênes, à Turin, à Milan, à Florence, à Venise, à Rome, à Naples;
-il avait dû leur flatteur accueil à son nom et aussi à la duchesse
-peut-être. Enfin il s'y était montré magnifiquement, et comme devait
-se produire un d'Esgrignon.</p>
-
-<p>&mdash;Tu auras fait des tiennes, Chesnel, dit-il au vieux notaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum">182</span>
-Mademoiselle Armande fit un signe à Chesnel, signe ardent et
-terrible, également bien compris par tous deux. Ce pauvre père,
-cette fleur d'honneur féodal, devait mourir avec ses illusions. Un
-pacte de silence et de dévouement entre le noble notaire et la noble
-fille fut conclu par une simple inclination de tête.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Chesnel, ce n'est pas tout-à-fait comme ça que les d'Esgrignon
-sont allés en Italie vers le quinzième siècle, quand le maréchal
-Trivulce, au service de France, servait sous un d'Esgrignon
-qui avait Bayard sous ses ordres: autre temps, autres plaisirs. La
-duchesse de Maufrigneuse vaut d'ailleurs bien la marquise de
-Spinola.</p>
-
-<p>Le vieillard se balançait d'un air fat comme s'il avait eu la marquise
-de Spinola, et comme s'il possédait la duchesse moderne.
-Quand les deux affligés furent seuls, assis sur le même banc, réunis
-dans une même pensée, ils se dirent pendant long-temps l'un
-à l'autre des paroles vagues, insignifiantes, en regardant ce père
-heureux qui s'en allait en gesticulant comme s'il se parlait à lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Que va-t-il devenir? disait mademoiselle Armande.</p>
-
-<p>&mdash;Du Croisier a donné l'ordre à messieurs Keller de ne plus lui
-remettre de sommes sans titres, répondit Chesnel.</p>
-
-<p>&mdash;Il a des dettes, reprit mademoiselle Armande.</p>
-
-<p>&mdash;Je le crains.</p>
-
-<p>&mdash;S'il n'a plus de ressources, que fera-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ose me répondre à moi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il faut l'arracher à cette vie, l'amener ici, car il arrivera
-à manquer de tout.</p>
-
-<p>&mdash;Et à manquer à tout, répéta lugubrement Chesnel.</p>
-
-<p>Mademoiselle Armande ne comprit pas encore, elle ne pouvait
-pas comprendre le sens de cette parole.</p>
-
-<p>&mdash;Comment le soustraire à cette femme, à cette duchesse, qui
-peut-être l'entraîne? dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Il fera des crimes pour rester auprès d'elle, dit Chesnel en
-essayant d'arriver par des transitions supportables à une idée insupportable.</p>
-
-<p>&mdash;Des crimes! répéta mademoiselle Armande. Ah! Chesnel,
-cette idée ne peut venir qu'à vous, ajouta-t-elle, en lui jetant un
-regard accablant, le regard par lequel la femme peut foudroyer les
-dieux. Les gentilshommes ne commettent d'autres crimes que ceux
-<span class="pagenum">183</span>
-dits de haute trahison, et on leur coupe alors la tête sur un drap
-noir comme aux rois.</p>
-
-<p>&mdash;Les temps sont bien changés, dit Chesnel en branlant sa tête
-de laquelle Victurnien avait fait tomber les derniers cheveux. Notre
-Roi Martyr n'est pas mort comme Charles d'Angleterre.</p>
-
-<p>Cette réflexion calma le magnifique courroux de la fille noble,
-elle eut le frisson, sans croire encore à l'idée de Chesnel.</p>
-
-<p>&mdash;Nous prendrons un parti demain, dit-elle, il y faut réfléchir.
-Nous avons nos biens en cas de malheur.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, reprit Chesnel, vous êtes indivis avec monsieur le marquis,
-la plus forte part vous appartient, vous pouvez l'hypothéquer
-sans lui rien dire.</p>
-
-<p>Pendant la soirée, les joueurs et les joueuses de whist, de reversis,
-de boston, de trictrac, remarquèrent quelque agitation dans
-les traits ordinairement si calmes et si purs de mademoiselle Armande.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre enfant sublime! dit la vieille marquise de Casteran,
-elle doit souffrir encore. Une femme ne sait jamais à quoi elle s'engage
-en faisant les sacrifices qu'elle a faits à sa maison.</p>
-
-<p>Il fut décidé le lendemain avec Chesnel que mademoiselle Armande
-irait à Paris arracher son neveu à sa perdition. Si quelqu'un
-pouvait opérer l'enlèvement de Victurnien, n'était-ce pas la
-femme qui avait pour lui des entrailles maternelles? Mademoiselle
-Armande, décidée à aller trouver la duchesse de Maufrigneuse, voulait
-tout déclarer à cette femme. Mais il fallut un prétexte pour justifier
-ce voyage aux yeux du marquis et de la ville. Mademoiselle Armande
-risqua toutes ses pudeurs de fille vertueuse en laissant croire
-à quelque maladie qui exigeait une consultation de médecins habiles
-et renommés. Dieu sait si l'on en causa. Mademoiselle Armande
-voyait un bien autre honneur que le sien au jeu! Elle partit. Chesnel
-lui apporta son dernier sac de louis, elle le prit, sans même y
-faire attention, comme elle prenait sa capote blanche et ses mitaines
-de filet.</p>
-
-<p>&mdash;Généreuse fille! Quelle grâce! dit Chesnel en la mettant en
-voiture, elle et sa femme de chambre qui ressemblait à une s&oelig;ur
-grise.</p>
-
-<p>Du Croisier avait calculé sa vengeance comme les gens de province
-calculent tout. Il n'y a rien au monde que les Sauvages, les
-paysans et les gens de province pour étudier à fond leurs affaires
-<span class="pagenum">184</span>
-dans tous les sens; aussi, quand ils arrivent de la Pensée au Fait,
-trouvez-vous les choses complètes. Les diplomates sont des enfants
-auprès de ces trois classes de mammifères, qui ont le temps devant
-eux, cet élément qui manque aux gens obligés de penser à plusieurs
-choses, obligés de tout conduire, de tout préparer dans les grandes
-affaires humaines. Du Croisier avait-il si bien sondé le c&oelig;ur du
-pauvre Victurnien, qu'il eût prévu la facilité avec laquelle il se prêterait
-à sa vengeance, ou bien profita-t-il d'un hasard épié durant
-plusieurs années? Il y a certes un détail qui prouve une certaine
-habileté dans la manière dont se prépara le coup. Qui avertissait du
-Croisier? Était-ce les Keller? était-ce le fils du Président du Ronceret,
-qui achevait son Droit à Paris? Du Croisier écrivit à Victurnien
-une lettre pour lui annoncer qu'il avait défendu aux Keller de lui
-avancer aucune somme désormais, au moment où il savait la duchesse
-de Maufrigneuse dans les derniers embarras, et le comte
-d'Esgrignon dévoré par une misère aussi effroyable que savamment
-déguisée. Ce malheureux jeune homme déployait son esprit à feindre
-l'opulence! Cette lettre, qui disait à la victime que les Keller
-ne lui remettraient rien sans des valeurs, laissait entre les formules
-d'un respect exagéré et la signature un espace assez considérable.
-En coupant ce fragment de lettre, il était facile d'en faire un effet
-pour une somme considérable. Cette infernale lettre allait jusque
-sur le verso du second feuillet, elle était sous enveloppe, le revers
-se trouvait blanc. Quand cette lettre arriva, Victurnien roulait dans
-les abîmes du désespoir. Après deux ans passés dans la vie la plus
-heureuse, la plus sensuelle, la moins penseuse, la plus luxueuse, il
-se voyait face à face avec une inexorable misère, une impossibilité
-absolue d'avoir de l'argent. Le voyage ne s'était pas achevé sans
-quelques tiraillements pécuniaires. Le comte avait extorqué très-difficilement,
-la duchesse aidant, plusieurs sommes à des banquiers.
-Ces sommes, représentées par des lettres de change, allaient se
-dresser devant lui dans toute leur rigueur, avec les sommations
-implacables de la Banque et de la Jurisprudence commerciale. A
-travers ses dernières jouissances, ce malheureux enfant sentait la
-pointe de l'épée du Commandeur. Au milieu de ses soupers, il entendait,
-comme Don Juan, le bruit lourd de la Statue qui montait
-les escaliers. Il éprouvait ces frissons indicibles que donne le <i>sirocco</i>
-de dettes. Il comptait sur un hasard. Il avait toujours gagné
-à la loterie depuis cinq ans, sa bourse s'était toujours remplie.
-<span class="pagenum">185</span>
-Il se disait qu'après Chesnel était venu du Croisier, qu'après
-du Croisier jaillirait une autre mine d'or. D'ailleurs il gagnait
-de fortes sommes au jeu. Le jeu l'avait sauvé déjà de plusieurs
-mauvais pas. Souvent, dans un fol espoir, il allait perdre au
-salon des Étrangers le gain qu'il faisait au Cercle ou dans le
-monde au whist. Sa vie, depuis deux mois, ressemblait à l'immortel
-finale du <i>Don Juan</i> de Mozart! Cette musique doit faire frissonner
-certains jeunes gens parvenus à la situation où se débattait
-Victurnien. Si quelque chose peut prouver l'immense pouvoir de
-la Musique, n'est-ce pas cette sublime traduction du désordre, des
-embarras qui naissent dans une vie exclusivement voluptueuse,
-cette peinture effrayante du parti pris de s'étourdir sur les dettes,
-sur les duels, sur les tromperies, sur les mauvaises chances? Mozart
-est, dans ce morceau, le rival heureux de Molière. Ce terrible
-finale ardent, vigoureux, désespéré, joyeux, plein de fantômes horribles
-et de femmes lutines, marqué par une dernière tentative
-qu'allument les vins du souper et par une défense enragée; tout
-cet infernal poème, Victurnien le jouait à lui seul! Il se voyait seul,
-abandonné, sans amis, devant une pierre où était écrit, comme au
-bout d'un livre enchanteur, le mot <span class="cs7">FIN</span>. Oui! tout allait finir pour
-lui. Il voyait par avance le regard froid et railleur, le sourire par
-lequel ses compagnons accueilleraient le récit de son désastre. Il
-savait que parmi eux, qui hasardaient des sommes importantes sur
-les tapis verts que Paris dresse à la Bourse, dans les salons, dans les
-cercles, partout, nul n'en distrairait un billet de banque pour sauver
-un ami. Chesnel devait être ruiné. Victurnien avait dévoré
-Chesnel. Toutes les furies étaient dans son c&oelig;ur et se le partageaient
-quand il souriait à la duchesse, aux Italiens, dans cette loge
-où leur bonheur faisait envie à toute la salle. Enfin, pour expliquer
-jusqu'où il roulait dans l'abîme du doute, du désespoir et de l'incrédulité,
-lui qui aimait la vie jusqu'à devenir lâche pour la conserver,
-cet ange la lui faisait si belle! eh! bien, il regardait ses pistolets, il
-allait jusqu'à concevoir le suicide, lui, ce voluptueux mauvais sujet,
-indigne de son nom. Lui, qui n'aurait pas souffert l'apparence d'une
-injure, il s'adressait ces horribles remontrances que l'on ne peut
-entendre que de soi-même. Il laissa la lettre de du Croisier ouverte
-sur son lit: il était neuf heures quand Joséphin la lui remit,
-et il avait dormi au retour de l'Opéra, quoique ses meubles fussent
-saisis. Mais il avait passé par le voluptueux réduit où la duchesse
-<span class="pagenum">186</span>
-et lui se retrouvaient pour quelques heures après les fêtes de la
-Cour, après les bals les plus éclatants, les soirées les plus splendides.
-Les apparences étaient très-habilement sauvées. Ce réduit était
-une mansarde vulgaire en apparence, mais que les Péris de l'Inde
-avaient décorée, et où madame de Maufrigneuse était obligée en
-entrant de baisser sa tête chargée de plumes ou de fleurs. A la veille
-de périr, le comte avait voulu dire adieu à ce nid élégant, bâti par
-lui qui en avait fait une poésie digne de son ange, et où désormais
-les &oelig;ufs enchantés, brisés par le malheur, n'écloraient plus en
-blanches colombes, en bengalis brillants, en flamants roses, en mille
-oiseaux fantastiques qui voltigent encore au-dessus de nos têtes
-pendant les derniers jours de la vie. Hélas! dans trois jours il fallait
-fuir, les poursuites pour des lettres de change données à des
-usuriers étaient arrivées au dernier terme. Il lui passa par la cervelle
-une atroce idée: Fuir avec la duchesse, aller vivre dans un
-coin ignoré, au fond de l'Amérique du Nord ou du Sud; mais fuir
-avec une fortune, et en laissant les créanciers nez à nez avec leurs
-titres. Pour réaliser ce plan il suffisait de couper ce bas de lettre
-signée du Croisier, d'en faire un effet et de le porter chez les Keller.
-Ce fut un combat affreux, où il y eut des larmes répandues et
-où l'honneur de la race triompha, mais sous condition. Victurnien
-voulut être sûr de sa belle Diane, il subordonna l'exécution de son
-plan à l'assentiment qu'elle donnerait à leur fuite. Il vint chez la
-duchesse, rue du Faubourg-Saint-Honoré, il la trouva dans un de
-ses négligés coquets qui lui coûtait autant de soins que d'argent,
-et qui lui permettaient de commencer son rôle d'ange dès onze
-heures du matin.</p>
-
-<p>Madame de Maufrigneuse était à demi pensive: mêmes inquiétudes
-la dévoraient, mais elle les supportait avec courage. Parmi
-les organisations diverses que les physiologistes ont remarquées chez
-les femmes, il en est une qui a je ne sais quoi de terrible, qui comporte
-une vigueur d'âme, une lucidité d'aperçus, une promptitude
-de décision, une insouciance, ou plutôt un parti pris sur certaines
-choses dont s'effraierait un homme. Ces facultés sont cachées sous
-les dehors de la faiblesse la plus gracieuse. Ces femmes, seules entre
-les femmes, offrent la réunion ou plutôt le combat de deux êtres
-que Buffon ne reconnaissait existants que chez l'homme. Les autres
-femmes sont entièrement femmes; elles sont entièrement tendres,
-entièrement mères, entièrement dévouées, entièrement nulles ou
-<span class="pagenum">187</span>
-ennuyeuses; leurs nerfs sont d'accord avec leur sang et le sang avec
-leur tête; mais les femmes comme la duchesse peuvent arriver à
-tout ce que la sensibilité a de plus élevé, et faire preuve de la plus
-égoïste insensibilité. L'une des gloires de Molière est d'avoir admirablement
-peint, d'un seul côté seulement, ces natures de femmes
-dans la plus grande figure qu'il ait taillée en plein marbre: Célimène!
-Célimène, qui représente la femme aristocratique, comme
-Figaro, cette seconde édition de Panurge, représente le peuple.
-Ainsi, accablée sous le poids de dettes énormes, la duchesse s'était
-ordonnée à elle-même, absolument comme Napoléon oubliait et reprenait
-à volonté le fardeau de ses pensées, de ne songer à cette
-avalanche de soucis qu'en un seul moment et pour prendre un parti
-définitif. Elle avait la faculté de se séparer d'elle-même et de contempler
-le désastre à quelques pas, au lieu de se laisser enterrer
-dessous. C'était, certes, grand, mais horrible dans une femme.
-Entre l'heure de son réveil où elle avait retrouvé toutes ses idées
-et l'heure où elle s'était mise à sa toilette, elle avait <ins id="cor_34" title="contempler">contemplé</ins> le
-danger dans toute son étendue, la possibilité d'une chute épouvantable.
-Elle méditait: la fuite en pays étranger, ou aller au Roi et
-lui déclarer sa dette, ou séduire un riche banquier et payer, en
-jouant à la Bourse; avec l'or qu'il lui donnerait, le Juif serait assez
-spirituel pour n'apporter que des bénéfices, et ne jamais parler de
-pertes, délicatesse qui gazerait tout. Ces divers moyens, cette catastrophe,
-tout avait été délibéré froidement, avec calme, sans trépidation.
-De même qu'un naturaliste prend le plus magnifique des
-lépidoptères, et le fiche sur du coton avec une épingle, madame de
-Maufrigneuse avait ôté son amour de son c&oelig;ur pour penser à la
-nécessité du moment, prête à reprendre sa belle passion sur sa
-ouate immaculée quand elle aurait sauvé sa couronne de duchesse.
-Point de ces hésitations que Richelieu ne confiait qu'au père Joseph,
-que Napoléon cacha d'abord à tout le monde, elle s'était dit:
-ou ceci ou cela. Elle était au coin de son feu, commandant sa toilette
-pour aller au Bois, si le temps le permettait, quand Victurnien
-entra.</p>
-
-<p>Malgré ses capacités étouffées et son esprit si vif, le comte était
-comme aurait dû être cette femme: il avait des palpitations au c&oelig;ur,
-il suait dans son harnais de dandy, il n'osait encore porter une main
-sur une pierre angulaire qui, retirée, allait faire crouler la pyramide
-de leur mutuelle existence. Il lui en coûtait tant d'avoir une
-<span class="pagenum">188</span>
-certitude! Les hommes les plus forts aiment à se tromper eux-mêmes
-sur certaines choses où la vérité connue les humilierait, les offenserait
-d'eux à eux. Victurnien força sa propre incertitude à venir
-sur le terrain en lâchant une phrase compromettante.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous? avait été le premier mot de Diane de Maufrigneuse
-à l'aspect de son cher Victurnien.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, ma chère Diane, je suis dans un si grand embarras
-qu'un homme au fond de l'eau, et à sa dernière gorgée, est heureux
-en comparaison de moi.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! fit-elle, des misères, vous êtes un enfant. Voyons, dites?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis perdu de dettes, et arrivé au pied du mur.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce que cela? dit-elle en souriant. Toutes les affaires d'argent
-s'arrangent d'une manière ou de l'autre, il n'y a d'irréparable
-que les désastres du c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Mis à l'aise par cette compréhension subite de sa position, Victurnien
-déroula la brillante tapisserie de sa vie pendant ces trente
-mois, mais à l'envers et avec talent d'ailleurs, avec esprit surtout.
-Il déploya dans son récit cette poésie du moment qui ne manque à
-personne dans les grandes crises, et sut le vernir d'un élégant mépris
-pour les choses et les hommes. Ce fut aristocratique. La duchesse
-écoutait comme elle savait écouter, le coude appuyé sur son
-genou levé très-haut. Elle avait le pied sur un tabouret. Ses doigts
-étaient mignonnement groupés autour de son joli menton. Elle tenait
-ses yeux attachés aux yeux du comte; mais des myriades de
-sentiments passaient sous leur bleu comme des lueurs d'orage entre
-deux nuées. Elle avait le front calme, la bouche sérieuse d'attention,
-sérieuse d'amour, les lèvres nouées aux lèvres de Victurnien.
-Être écouté ainsi, voyez-vous, c'était à croire que l'amour divin
-émanait de ce c&oelig;ur. Aussi, quand le comte eut proposé la fuite à
-cette âme attachée à son âme, fut-il obligé de s'écrier: Vous êtes
-un ange! La belle Maufrigneuse répondait sans avoir encore parlé.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img class="bord" src="images/img-05.jpg" alt="" title="" width="500" height="624" />
- <span class="link"><a href="images/imx-05.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span>
- <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p>
- <p class="caption3">La duchesse écoutait comme elle savait écouter, le coude appuyé sur son genou
- levé très-haut.</p>
- <p class="caption4">(LE CABINET DES ANTIQUES.)</p>
-</div>
-
-<p>&mdash;Bien, bien, dit la duchesse qui au lieu d'être livrée à l'amour
-qu'elle exprimait était livrée à de profondes combinaisons qu'elle
-gardait pour elle; il ne s'agit pas de cela, mon ami... (L'<i>ange</i> n'<ins id="cor_35" title="étais">était</ins>
-plus que <i>cela</i>.) .... Pensons à vous. Oui, nous partirons, le
-plus tôt sera le mieux. Arrangez tout: je vous suivrai. C'est beau
-de laisser là Paris et le monde. Je vais faire mes préparatifs de manière
-que l'on ne puisse rien soupçonner.</p>
-
-<p>Ce mot: <i>Je vous suivrai!</i> fut dit comme l'eût dit à cette époque
-<span class="pagenum">189</span>
-la Mars pour faire tressaillir deux mille spectateurs. Quand une
-duchesse de Maufrigneuse offre dans une pareille phrase un pareil
-sacrifice à l'amour, elle a payé sa dette. Est-il possible de lui
-parler de détails ignobles? Victurnien put d'autant mieux cacher
-les moyens qu'il comptait employer, que Diane se garda bien de le
-questionner: elle resta conviée, comme le disait de Marsay, au banquet
-couronné de roses que tout homme devait lui apprêter. Victurnien
-ne voulut pas s'en aller sans que cette promesse fût scellée:
-il avait besoin de puiser du courage dans son bonheur pour se résoudre
-à une action qui serait, se disait-il, mal interprétée; mais il
-compta, ce fut sa raison déterminante, sur sa tante et sur son père
-pour étouffer l'affaire, il comptait même encore sur Chesnel pour
-inventer quelque transaction. D'ailleurs, <i>cette affaire</i>, était le seul
-moyen de faire un emprunt sur les terres de la famille. Avec trois
-cent mille francs, le comte et la duchesse iraient vivre heureux,
-cachés, dans un palais à Venise, ils y oublieraient l'univers! ils se
-racontèrent leur roman par avance.</p>
-
-<p>Le lendemain, Victurnien fit un mandat de trois cent mille
-francs, et le porta chez les Keller. Les Keller payèrent, ils avaient,
-en ce moment, des fonds à du Croizier; mais ils le prévinrent par
-une lettre qu'il ne tirât plus sur eux, sans avis. Du Croizier, très-étonné,
-demanda son compte, on le lui envoya. Ce compte lui expliqua
-tout: sa vengeance était échue.</p>
-
-<p>Quand Victurnien eut <i>son</i> argent, il le porta chez madame de
-Maufrigneuse, qui serra dans son secrétaire les billets de banque
-et voulut dire adieu au monde en voyant une dernière fois l'Opéra.
-Victurnien était rêveur, distrait, inquiet, il commençait à réfléchir.
-Il pensait que sa place dans la loge de la duchesse pouvait lui coûter
-cher, qu'il ferait mieux, après avoir mis les trois cent mille
-francs en sûreté, de courir la poste et de tomber aux pieds de
-Chesnel en lui avouant son embarras. Avant de sortir, la duchesse
-ne put s'empêcher de jeter à Victurnien un adorable regard où éclatait
-le désir de faire encore quelques adieux à ce nid qu'elle aimait
-tant! Le trop jeune comte perdit une nuit. Le lendemain, à trois
-heures, il était à l'hôtel de Maufrigneuse, et venait prendre les ordres
-de la duchesse pour partir au milieu de la nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi partirions-nous? dit-elle. J'ai bien pensé à ce projet.
-La vicomtesse de Bauséant et la duchesse de Langeais ont
-disparu. Ma fuite aurait quelque chose de bien vulgaire. Nous ferons
-<span class="pagenum">190</span>
-tête à l'orage. Ce sera beaucoup plus beau. Je suis sûre du
-succès.</p>
-
-<p>Victurnien eut un éblouissement, il lui sembla que sa peau se
-dissolvait, et que son sang coulait de tous côtés.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous? s'écria la belle Diane en s'apercevant d'une
-hésitation que les femmes ne pardonnent jamais.</p>
-
-<p>A toutes les fantaisies des femmes, les gens habiles doivent d'abord
-dire oui, et leur suggérer les motifs du non en leur laissant l'exercice
-de leur droit de changer à l'infini leurs idées, leurs résolutions
-et leurs sentiments. Pour la première fois, Victurnien eut un accès
-de colère, la colère des gens faibles et poétiques, orage mêlé de
-pluie, d'éclairs, mais sans tonnerre. Il traita fort mal cet ange sur
-la foi duquel il avait hasardé plus que sa vie, l'honneur de sa
-maison.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà donc, dit-elle, ce que nous trouvons après dix-huit
-mois de tendresse. Vous me faites mal, bien mal. Allez vous-en!
-Je ne veux plus vous voir. J'ai cru que vous m'aimiez, vous ne
-m'aimez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous aime pas, demanda-t-il foudroyé par ce reproche.</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Mais encore, s'écria-t-il. Ah! si vous saviez ce que je viens
-de faire pour vous?</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'avez-vous tant fait pour moi, monsieur, dit-elle,
-comme si l'on ne devait pas tout faire pour une femme qui a tant
-fait pour vous!</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'êtes pas digne de le savoir, s'écria Victurnien enragé.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>Après ce sublime <i>ah!</i> Diane pencha sa tête, la mit dans sa
-main, et demeura froide, immobile, implacable, comme doivent
-être les anges qui ne partagent aucun des sentiments humains.
-Quand Victurnien trouva cette femme dans cette pose terrible, il
-oublia son danger. Ne venait-il pas de maltraiter la créature la plus
-angélique du monde? il voulait sa grâce, il se mit aux pieds de
-Diane de Maufrigneuse et les baisa; il l'implora, il pleura. Le malheureux
-resta là deux heures faisant mille folies, il rencontra toujours
-un visage froid, et des yeux où roulaient des larmes par moments,
-de grosses larmes silencieuses, aussitôt essuyées, afin
-d'empêcher l'indigne amant de les recueillir. La duchesse jouait
-une de ces douleurs qui rendent les femmes augustes et sacrées.
-<span class="pagenum">191</span>
-Deux autres heures succédèrent à ces deux premières heures. Le
-comte obtint alors la main de Diane, il la trouva froide et sans
-âme. Cette belle main, pleine de trésors, ressemblait à du bois souple:
-elle n'exprimait rien; il l'avait saisie, elle n'était pas donnée.
-Il ne vivait plus, il ne pensait plus. Il n'aurait pas vu le soleil. Que
-faire? que résoudre? quel parti prendre? Dans ces sortes d'occasions,
-pour conserver son sang-froid, un homme doit être constitué
-comme ce forçat qui, après avoir volé pendant toute la nuit les médailles
-d'or de la Bibliothèque royale, vient au matin prier son
-honnête homme de frère de les fondre, s'entend dire: que faut-il
-faire? et lui répond: fais-moi du café! Mais Victurnien tomba
-dans une stupeur hébétée dont les ténèbres enveloppèrent son esprit.
-Sur ces brunes grises passaient, semblables à ces figures que
-Raphaël a mises sur des fonds noirs, les images des voluptés auxquelles
-il fallait dire adieu. Inexorable et méprisante, la duchesse
-jouait avec un bout d'écharpe en lançant des regards irrités sur
-Victurnien, elle coquetait avec ses souvenirs mondains, elle parlait
-à son amant de ses rivaux comme si cette colère la décidait à remplacer
-par l'un d'eux un homme capable de démentir en un moment
-vingt-huit mois d'amour.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! disait-elle, ce ne serait pas ce cher charmant petit Félix
-de Vandenesse, si fidèle à madame de Mortsauf, qui se permettrait
-une pareille scène: il aime, celui-là! De Marsay, ce terrible de
-Marsay, que tout le monde trouve si tigre, est un de ces hommes
-forts qui rudoient les hommes, mais qui gardent toutes leurs délicatesses
-pour les femmes. Montriveau a brisé sous son pied la
-duchesse de Langeais, comme Othello tue Dedesmona, dans un
-accès de colère qui du moins attesta l'excès de son amour: ce n'était
-pas mesquin comme une querelle! il y a du plaisir à être brisée
-ainsi! Les hommes blonds, petits, minces et fluets aiment à tourmenter
-les femmes, ils ne peuvent régner que sur ces pauvres faibles
-créatures; ils aiment pour avoir une raison de se croire des
-hommes. La tyrannie de l'amour est leur seule chance de pouvoir.</p>
-
-<p>Elle ne savait pas pourquoi elle s'était mise sous la domination
-d'un homme blond. De Marsay, Montriveau, Vandenesse, ces
-beaux bruns, avaient un rayon de soleil dans les yeux. Ce fut
-un déluge d'épigrammes qui passèrent en sifflant comme des balles.
-Diane lançait trois flèches dans un mot: elle humiliait, elle piquait,
-<span class="pagenum">192</span>
-elle blessait à elle seule comme dix Sauvages savent blesser quand
-ils veulent faire souffrir leur ennemi lié à un poteau.</p>
-
-<p>Le comte lui cria dans un accès d'impatience:&mdash;Vous êtes
-<ins id="cor_93" title="belle">folle</ins>! et sortit, Dieu sait en quel état! Il conduisit son cheval
-comme s'il n'eût jamais mené. Il accrocha des voitures, il donna
-contre une borne dans la place Louis XV, il alla sans savoir où.
-Son cheval ne se sentant pas tenu, s'enfuit par le quai d'Orsay à
-son écurie. En tournant la rue de l'Université, le cabriolet fut arrêté
-par Joséphin.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit le vieillard d'un air effaré, vous ne pouvez pas
-rentrer chez vous, la Justice est venue pour vous arrêter...</p>
-
-<p>Victurnien mit le compte de cette arrestation sur le mandat qui
-ne pouvait pas encore être arrivé chez le Procureur du roi, et non
-sur ses véritables lettres de change qui se remuaient depuis quelques
-jours sous forme de jugements en règle et que la main des
-Gardes du Commerce mettait en scène avec accompagnement d'espions,
-de recors, de juges de paix, commissaires de police, gendarmes
-et autres représentants de l'Ordre social. Comme la plupart
-des criminels, Victurnien ne pensait plus qu'à son crime.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis perdu, s'écria-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur le comte, poussez en avant, allez à l'Hôtel
-du Bon Lafontaine, rue de Grenelle. Vous y trouverez mademoiselle
-Armande qui est arrivée, les chevaux sont mis à sa voiture,
-elle vous attend et vous emmènera.</p>
-
-<p>Dans son trouble, Victurnien saisit cette branche offerte à portée
-de sa main, au sein de ce naufrage; il courut à cet hôtel, y trouva, y
-embrassa sa tante qui pleurait comme une Madeleine: on eût dit la
-complice des fautes de son neveu. Tous deux montèrent en voiture,
-et quelques instants après ils se trouvèrent hors Paris, sur la route
-de Brest. Victurnien anéanti demeurait dans un profond silence.
-Quand la tante et le neveu se parlèrent, ils furent l'un et l'autre
-victimes du fatal quiproquo qui avait jeté sans réflexion Victurnien
-dans les bras de mademoiselle Armande: le neveu pensait à son
-faux, la tante pensait aux dettes et aux lettres de change.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez tout, ma tante, lui dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon pauvre enfant, mais nous sommes là. Dans ce moment-ci,
-je ne te gronderai pas, reprends courage.</p>
-
-<p>&mdash;Il faudra me cacher.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être. Oui, cette idée est excellente.</p>
-
-<p><span class="pagenum">193</span>
-&mdash;Si je pouvais entrer chez Chesnel sans être vu, en calculant
-notre arrivée au milieu de la nuit?</p>
-
-<p>&mdash;Ce sera mieux, nous serons plus libres de tout cacher à mon
-frère. Pauvre ange! comme il souffre, dit-elle en caressant cet indigne
-enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! maintenant je comprends le déshonneur, il a refroidi
-mon amour.</p>
-
-<p>&mdash;Malheureux enfant, tant de bonheur et tant de misère!</p>
-
-<p>Mademoiselle Armande tenait la tête brûlante de son neveu sur
-sa poitrine, elle baisait ce front en sueur malgré le froid, comme
-les saintes femmes durent baiser le front du Christ en le mettant
-dans son suaire. Selon son excellent calcul, cet enfant prodigue fut
-nuitamment introduit dans la paisible maison de la rue du Bercail;
-mais le hasard fit qu'en y venant, il se jetait, suivant une expression
-proverbiale, dans la gueule du loup. Chesnel avait la veille
-traité de son Étude avec le premier clerc de monsieur Lepressoir, le
-notaire des Libéraux, comme il était le notaire de l'aristocratie. Ce
-jeune clerc appartenait à une famille assez riche pour pouvoir donner
-à Chesnel une somme importante en à-compte, cent mille
-francs.</p>
-
-<p>&mdash;Avec cent mille francs, se disait en ce moment le vieux notaire
-qui se frottait les mains, on éteint bien des créances. Le jeune
-homme a des dettes usuraires, nous le renfermerons ici. J'irai là-bas,
-moi, faire capituler ces chiens-là.</p>
-
-<p>Chesnel, l'honnête Chesnel, le vertueux Chesnel, le digne Chesnel,
-appelait <i>des chiens</i> les créanciers de son enfant d'amour, le comte
-Victurnien. Le futur notaire quittait la rue du Bercail, lorsque la
-calèche de mademoiselle Armande y entrait. La curiosité naturelle
-à tout jeune homme qui eût vu, dans cette ville, à cette heure, une
-calèche s'arrêtant à la porte du vieux notaire, était suffisamment
-éveillée pour faire rester le premier clerc dans l'enfoncement d'une
-porte, d'où il aperçut mademoiselle Armande.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle Armande d'Esgrignon, à cette heure? Que se
-passe-t-il donc chez les d'Esgrignon? se dit-il.</p>
-
-<p>A l'aspect de mademoiselle, Chesnel la reçut assez mystérieusement,
-en rentrant la lumière qu'il tenait à la main. En voyant Victurnien,
-au premier mot que lui dit à l'oreille mademoiselle Armande, le
-bonhomme comprit tout; il regarda dans la rue, la trouva silencieuse
-et tranquille, il fit un signe, le jeune comte s'élança de la calèche
-<span class="pagenum">194</span>
-dans la cour. Tout fut perdu, la retraite de Victurnien était connue
-du successeur de Chesnel.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur le comte, s'écria l'ex-notaire quand Victurnien
-fut installé dans une chambre qui donnait dans le cabinet de
-Chesnel et où l'on ne pouvait pénétrer qu'en passant sur le corps
-du bonhomme.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit le jeune homme en comprenant
-l'exclamation de son vieil ami, je ne vous ai pas écouté, je suis au
-fond d'un abîme où il faudra périr.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, dit le bonhomme en regardant triomphalement
-mademoiselle Armande et le comte. J'ai vendu mon Étude. Il y
-avait bien longtemps que je travaillais et que je pensais à me retirer.
-J'aurai demain, à midi, cent mille francs avec lesquels on peut
-arranger bien des choses. Mademoiselle, dit-il, vous êtes fatiguée,
-remontez en voiture, et rentrez vous coucher. A demain les affaires.</p>
-
-<p>&mdash;Il est en sûreté? répondit-elle en montrant Victurnien.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit le vieillard.</p>
-
-<p>Elle embrassa son neveu, lui laissa quelques larmes sur le front,
-et partit.</p>
-
-<p>&mdash;Mon bon Chesnel, à quoi serviront vos cent mille francs dans
-la situation où je me trouve? dit le comte à son vieil ami quand ils
-se mirent à causer d'affaires. Vous ne connaissez pas, je le crois,
-l'étendue de mes malheurs.</p>
-
-<p>Victurnien expliqua son affaire. Chesnel resta foudroyé. Sans la
-force de son dévouement, il aurait succombé sous ce coup. Deux
-ruisseaux de larmes coulèrent de ses yeux, qu'on aurait cru desséchés.
-Il redevint enfant pour quelques instants. Pendant quelques
-instants il fut insensé comme un homme qui verrait brûler sa maison,
-et à travers une fenêtre, flamber le berceau de ses enfants, et
-leurs cheveux siffler en se consumant. Il se <i>dressa en pied</i>, eût
-dit Amyot, il sembla grandir, il leva ses vieilles mains, il les agita
-par des gestes désespérés et fous.</p>
-
-<p>&mdash;Que votre père meure sans jamais rien savoir, jeune homme!
-C'est assez d'être faussaire, ne soyez point parricide! Fuir? Non,
-ils vous condamneraient par contumace. Malheureux enfant, pourquoi
-n'avez-vous pas contrefait ma signature à moi? Moi j'aurais
-payé, je n'aurais pas porté le titre chez le Procureur du Roi! Je ne
-puis plus rien. Vous m'avez acculé dans le dernier trou de l'Enfer.
-<span class="pagenum">195</span>
-Du Croisier! que devenir? que faire? Si vous aviez, tué quelqu'un,
-cela s'excuse encore; mais un faux! un faux. Et le temps, le temps
-qui s'envole, dit-il en montrant sa vieille pendule par un geste menaçant.
-Il faut un faux passe-port, maintenant: le crime attire le
-crime. Il faut... dit-il en faisant une pause, il faut avant tout sauver
-la Maison d'Esgrignon.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, s'écria Victurnien, l'argent est encore chez madame de
-Maufrigneuse.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s'écria Chesnel. Eh! bien, il y a quelque espoir bien
-faible: pourrons-nous attendrir du Croisier, l'acheter? il aura, s'il
-les veut, tous les biens de la Maison. J'y vais, je vais le réveiller,
-lui offrir tout. D'ailleurs, ce n'est pas vous qui aurez fait le faux,
-ce sera moi. J'irai aux galères, j'ai passé l'âge des galères, on ne
-pourra que me mettre en prison.</p>
-
-<p>&mdash;Mais j'ai écrit le corps du mandat, dit Victurnien sans s'étonner
-de ce dévouement insensé.</p>
-
-<p>&mdash;Imbécile! Pardon, monsieur le comte. Il fallait le faire écrire
-par Joséphin, s'écria le vieux notaire enragé. C'est un bon garçon,
-il aurait eu tout sur le dos. C'est fini, le monde croule, reprit
-le vieillard affaissé qui s'assit. Du Croisier est un tigre, gardons-nous
-de le réveiller. Quelle heure est-il? Où est le mandat?
-à Paris, on le rachèterait chez les Keller, ils s'y prêteraient. Ah!
-c'est une affaire où tout est péril, une seule fausse démarche nous
-perd. En tout cas, il faut l'argent. Allons, personne ne vous sait
-ici, vivez enterré dans la cave, s'il le faut. Moi, je vais à Paris, j'y
-cours, j'entends venir la malle-poste de Brest.</p>
-
-<p>En un moment, le vieillard retrouva les facultés de sa jeunesse,
-son agilité, sa vigueur: il se fit un paquet de voyage, prit de l'argent,
-mit un pain de six livres dans la petite chambre, et y enferma
-son enfant d'adoption.</p>
-
-<p>&mdash;Pas de bruit, lui dit-il, restez là jusqu'à mon retour, sans
-lumière la nuit, ou sinon vous allez au bagne! M'entendez-vous,
-monsieur le comte? oui, au bagne, si, dans une ville comme la nôtre,
-quelqu'un vous savait là.</p>
-
-<p>Puis Chesnel sortit de chez lui, après avoir ordonné à la gouvernante
-de le dire malade, de ne recevoir personne, de renvoyer tout
-le monde, et de remettre toute espèce d'affaire à trois jours. Il alla
-séduire le directeur de la poste, lui raconta un roman, car il eut le
-génie d'un romancier habile: il obtint, au cas où il y aurait une
-<span class="pagenum">196</span>
-place, d'être pris sans passe-port; et il se fit promettre le secret sur
-ce départ précipité. La malle arriva très-heureusement vide.</p>
-
-<p>Débarqué, le lendemain dans la nuit à Paris, le notaire se trouvait à
-neuf heures du matin chez les Keller, il y apprit que le fatal mandat
-était retourné depuis trois jours à du Croisier; mais tout en prenant
-ses informations, il n'y avait rien dit de compromettant. Avant
-de quitter les banquiers, il leur demanda si, en rétablissant les
-fonds, ils pouvaient faire revenir cette pièce. François Keller répondit
-que la pièce appartenait à du Croisier, qui seul était maître
-de la garder ou de la renvoyer. Le vieillard au désespoir alla chez
-la duchesse. A cette heure, madame de Maufrigneuse ne recevait
-personne. Chesnel sentait le prix du temps, il s'assit dans l'antichambre,
-écrivit quelques lignes, et les fit parvenir à madame de
-Maufrigneuse, en séduisant, en fascinant, en intéressant, en commandant
-les domestiques les plus insolents, les plus inaccessibles du
-monde. Quoiqu'elle fût encore au lit, la duchesse, au grand étonnement
-de sa maison, reçut dans sa chambre le vieil homme en culottes
-noires, en bas drapés, en souliers agrafés.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il, monsieur, dit-elle en se posant dans son désordre,
-que veut-il de moi, l'ingrat?</p>
-
-<p>&mdash;Il y a, madame la duchesse, s'écria le bonhomme, que vous
-avez cent mille écus à nous.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-elle. Que signifie...</p>
-
-<p>&mdash;Cette somme est le résultat d'un faux qui nous mène aux galères,
-et que nous avons fait par amour pour vous, dit vivement
-Chesnel. Comment ne l'avez-vous pas deviné, vous qui êtes si spirituelle?
-Au lieu de gronder le jeune homme, vous auriez dû le
-questionner, et le sauver en l'arrêtant à propos. Maintenant, Dieu
-veuille que le malheur ne soit pas irréparable! Nous allons avoir besoin
-de tout votre crédit auprès du Roi.</p>
-
-<p>Aux premiers mots qui lui expliquèrent l'affaire, la duchesse
-honteuse de sa conduite avec un amant si passionné, craignit d'être
-soupçonnée de complicité. Dans son désir de montrer qu'elle avait
-conservé l'argent sans y toucher, elle oublia toute convenance, et ne
-compta pas d'ailleurs ce notaire pour un homme; elle jeta son édredon
-par un mouvement violent, s'élança vers son secrétaire en passant
-devant le notaire comme un de ces anges qui traversent les vignettes
-de Lamartine, et se remit confuse au lit, après avoir tendu
-les cent mille écus à Chesnel.</p>
-
-<p><span class="pagenum">197</span>
-&mdash;Vous êtes un ange, madame, dit-il. (Elle devait être un ange
-pour tout le monde!) Mais ce ne sera pas tout, reprit le notaire, je
-compte sur votre appui pour nous sauver.</p>
-
-<p>&mdash;Vous sauver! j'y réussirai ou je périrai. Il faut bien aimer
-pour ne pas reculer devant un crime. Pour quelle femme a-t-on
-fait pareille chose? Pauvre enfant! Allez, ne perdez pas de temps,
-cher monsieur Chesnel. Comptez sur moi comme sur vous-même.</p>
-
-<p>&mdash;Madame la duchesse, madame la duchesse!</p>
-
-<p>Le vieux notaire ne put rien dire que ces mots, tant il était saisi!
-Il pleurait, il lui prit envie de danser, mais il eut peur de devenir
-fou, il se contint.</p>
-
-<p>&mdash;A nous deux, nous le sauverons, dit-il en s'en allant.</p>
-
-<p>Chesnel alla voir aussitôt Joséphin qui lui ouvrit le secrétaire et
-la table où étaient les papiers du jeune comte, il y trouva très-heureusement
-quelques lettres de du Croisier et des Keller qui pouvaient
-devenir utiles. Puis, il prit une place dans une diligence qui
-partait immédiatement. Il paya les postillons de manière à faire aller
-la lourde voiture aussi vite que la malle, car il rencontra deux
-voyageurs aussi pressés que lui, et qui s'accordèrent pour faire
-leurs repas en voiture. La route fut comme dévorée. Le notaire
-rentra rue du Bercail, après trois jours d'absence. Quoiqu'il fût
-onze heures avant minuit, il était trop tard. Chesnel aperçut des
-gendarmes à sa porte, et quand il en atteignit le seuil, il vit dans
-sa cour le jeune comte arrêté. Certes, s'il en avait eu le pouvoir, il
-aurait tué tous les gens de justice et les soldats, mais il ne put que
-se jeter au cou de Victurnien.</p>
-
-<p>&mdash;Si je ne réussis pas à étouffer l'affaire, il faudra vous tuer
-avant que l'acte d'accusation ne soit dressé, lui dit-il à l'oreille.</p>
-
-<p>Victurnien était dans un tel état de stupeur, qu'il regarda le notaire
-sans le comprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Me tuer, répéta-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Oui? Si vous n'en aviez pas le courage, mon enfant, comptez
-sur moi, lui dit Chesnel en lui serrant la main.</p>
-
-<p>Il resta, malgré la douleur que lui causait ce spectacle, planté
-sur ses deux jambes tremblantes, à regarder le fils de son c&oelig;ur, le
-comte d'Esgrignon, l'héritier de cette grande maison, marchant
-entre les gendarmes, entre le commissaire de police de la ville, le
-juge de paix, et l'huissier du Parquet. Le vieillard ne recouvra sa
-résolution et sa présence d'esprit que quand cette troupe eut disparu,
-<span class="pagenum">198</span>
-qu'il n'entendit plus le bruit des pas, et que le silence se fut
-rétabli.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, vous allez vous enrhumer, lui dit Brigitte.</p>
-
-<p>&mdash;Que le diable t'emporte, s'écria le notaire exaspéré.</p>
-
-<p>Brigitte, qui n'avait rien entendu de pareil depuis vingt-neuf ans
-qu'elle servait Chesnel, laissa tomber sa chandelle; mais sans prendre
-garde à l'épouvante de Brigitte, le maître, qui n'entendit pas
-l'exclamation de sa gouvernante, se mit à courir vers le Val-Noble.</p>
-
-<p>&mdash;Il est fou, se dit-elle. Après tout, il y a de quoi. Mais où va-t-il?
-il m'est impossible de le suivre. Que deviendra-t-il? irait-il se
-noyer?</p>
-
-<p>Brigitte réveilla le premier clerc, et l'envoya surveiller les bords
-de la rivière, devenus fatalement célèbres depuis le suicide d'un
-jeune homme plein d'avenir, et la mort récente d'une jeune fille
-séduite. Chesnel se rendait à l'hôtel de du Croisier. Il n'y avait plus
-d'espoir que là. Les crimes de faux ne peuvent être poursuivis que
-sur des plaintes privées. Si du Croisier voulait s'y prêter, il était
-encore possible de faire passer la plainte pour un malentendu,
-Chesnel espérait encore acheter cet homme.</p>
-
-<p>Pendant cette soirée, il était venu beaucoup plus de monde qu'à
-l'ordinaire chez monsieur et madame du Croisier. Quoique cette
-affaire eût été tenue secrète entre le Président du Tribunal, monsieur
-du Ronceret, monsieur Sauvager, premier Substitut du Procureur
-du Roi, et monsieur du Coudrai, l'ancien Conservateur des
-hypothèques destitué pour avoir mal voté; mesdames du Ronceret
-et du Coudrai l'avaient confiée sous le secret, à une ou deux amies
-intimes. La nouvelle avait donc couru dans la société mi-partie de
-noblesse et de bourgeoisie qui se donnait rendez-vous chez monsieur
-du Croisier. Chacun sentait la gravité d'une affaire semblable,
-et n'osait en parler ouvertement. L'attachement de madame du
-Croisier à la haute noblesse était d'ailleurs si connu qu'à peine se
-hasarda-t-on à chuchoter quelque chose du malheur qui arrivait
-aux d'Esgrignon en demandant des éclaircissements. Les principaux
-intéressés attendirent, pour en causer, l'heure à laquelle la
-bonne madame du Croisier faisait sa retraite vers sa chambre à
-coucher, où elle accomplissait ses devoirs religieux loin des regards
-de son mari. Au moment où la dame du logis disparut, les adhérents
-de du Croisier qui connaissaient le secret et les plans de ce
-<span class="pagenum">199</span>
-grand industriel se comptèrent, ils virent encore dans le salon des
-personnes que leurs opinions ou leurs intérêts rendaient suspectes,
-ils continuèrent à jouer. Vers onze heures et demie, il ne resta plus
-que les intimes, monsieur Sauvager, monsieur Camusot, le Juge
-d'Instruction et sa femme, monsieur et madame du Ronceret, leur
-fils Félicien, monsieur et madame du Coudrai, Joseph Blondet, fils
-aîné d'un vieux juge, en tout dix personnes.</p>
-
-<p>On raconte que Talleyrand, dans une fatale nuit, à trois heures
-du matin, jouant chez la duchesse de Luynes, interrompit le jeu,
-posa sa montre sur la table, demanda aux joueurs si le prince de
-Condé avait d'autre enfant que le duc d'Enghien.&mdash;Pourquoi demandez-vous
-une chose que vous savez si bien? répondit madame
-de Luynes.&mdash;C'est que si le prince n'a pas d'autre enfant, la maison
-de Condé est finie. Après un moment de silence, on reprit le
-jeu. Ce fut par un mouvement semblable que procéda le Président
-du Ronceret, soit qu'il connût ce trait de l'histoire contemporaine,
-soit que les petits esprits ressemblent aux grands dans les expressions
-de la vie politique. Il regarda sa montre, et dit en interrompant
-le boston:&mdash;En ce moment, on arrête monsieur le comte
-d'Esgrignon, et cette maison si fière est à jamais déshonorée.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez donc mis la main sur l'enfant? s'écria joyeusement
-du Coudrai.</p>
-
-<p>Tous les assistants, moins le Président, le Substitut et du Croisier,
-manifestèrent un étonnement subit.</p>
-
-<p>&mdash;Il vient d'être arrêté dans la maison de Chesnel où il s'était
-caché, dit le Substitut en prenant l'air d'un homme capable et méconnu
-qui devrait être ministre de la Police.</p>
-
-<p>Ce monsieur Sauvager, premier Substitut, était un jeune homme
-de vingt-cinq ans, maigre et grand, à figure longue et olivâtre, à
-cheveux noirs et crépus, les yeux enfoncés et bordés en dessous
-d'un large cercle brun répété au-dessus par ses paupières ridées et
-bistrées. Il avait un nez d'oiseau de proie, une bouche serrée, les
-joues laminées par l'étude et creusées par l'ambition. Il offrait le
-type de ces êtres secondaires à l'affût des circonstances, prêts à tout
-faire pour parvenir, mais en se tenant dans les limites du possible
-et dans le décorum de la légalité. Son air important annonçait admirablement
-sa faconde servile. Le secret de la retraite du jeune
-comte lui avait été dit par le successeur de Chesnel, et il en faisait
-honneur à sa pénétration. Cette nouvelle parut vivement surprendre
-<span class="pagenum">200</span>
-le Juge d'Instruction, monsieur Camusot qui, sur le réquisitoire
-de Sauvager, avait décerné le mandat d'arrêt si promptement
-exécuté. Camusot était un homme d'environ trente ans, petit, déjà
-gras, blond, à chair molle, à teint livide comme celui de presque
-tous les magistrats qui vivent enfermés dans leurs cabinets ou leurs
-salles d'audience. Il avait de petits yeux jaune-clair, pleins de cette
-défiance qui passe pour de la ruse.</p>
-
-<p>Madame Camusot regarda son mari comme pour lui dire:&mdash;N'avais-je
-pas raison?</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi l'affaire aura lieu? dit le Juge d'Instruction.</p>
-
-<p>&mdash;En douteriez-vous? reprit du Coudrai. Tout est fini puisqu'on
-tient le comte.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a le Jury, dit monsieur Camusot. Pour cette affaire,
-monsieur le Préfet saura le composer de manière que, avec les
-récusations ordonnées au Parquet et celles de l'accusé, il ne reste
-que des personnes favorables à l'acquittement. Mon avis serait de
-transiger, dit-il en s'adressant à du Croisier.</p>
-
-<p>&mdash;Transiger, dit le Président, mais la Justice est saisie.</p>
-
-<p>&mdash;Acquitté ou condamné, le comte d'Esgrignon n'en sera pas
-moins déshonoré, dit le Substitut.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis partie civile, dit du Croisier, j'aurai Dupin l'aîné.
-Nous verrons comment la maison d'Esgrignon se tirera de ses
-griffes.</p>
-
-<p>&mdash;Elle saura se défendre et choisir un avocat à Paris, elle vous
-opposera Berryer, dit madame Camusot. A bon chat, bon rat.</p>
-
-<p>Du Croisier, monsieur Sauvager et le Président du Ronceret regardèrent
-le Juge d'Instruction en proie à une même pensée. Le ton
-et la manière avec lesquels la jeune femme jeta son proverbe à la
-face des huit personnes qui complotaient la perte de la maison d'Esgrignon
-leur causèrent des émotions que chacune d'elles dissimula
-comme savent dissimuler les gens de province, habitués par leur
-cohérence continue aux ruses de la vie monacale. La petite madame
-Camusot remarqua le changement des visages qui se composèrent
-dès que l'on eut flairé l'opposition probable du juge aux desseins
-de du Croisier. En voyant son mari dévoiler le fond de sa pensée,
-elle avait voulu sonder la profondeur de ces haines, et deviner par
-quel intérêt du Croisier s'était attaché le premier Substitut qui
-avait agi si précipitamment et si contrairement aux vues du Pouvoir.</p>
-
-<p><span class="pagenum">201</span>
-&mdash;Dans tous les cas, dit-elle, si dans cette affaire il vient de
-Paris des Avocats célèbres, elle nous promet des séances de Cour
-d'Assises bien intéressantes; mais l'affaire expirera entre le Tribunal
-et la Cour royale. Il est à croire que le Gouvernement fera secrètement
-tout ce qu'on peut faire pour sauver un jeune homme qui
-appartient à de grandes familles, et qui a la duchesse de Maufrigneuse
-pour amie. Ainsi je ne crois pas que nous ayons de scandale
-à Landernau.</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous y allez, madame! dit sévèrement le Président.
-Croyez-vous que le Tribunal qui instruira l'affaire et la jugera d'abord,
-soit influençable par des considérations étrangères à la justice?</p>
-
-<p>&mdash;L'événement prouve le contraire, dit-elle avec malice en regardant
-le Substitut et le Président qui lui jetèrent un regard froid.</p>
-
-<p>&mdash;Expliquez-vous, madame? dit le Substitut. Vous parlez comme
-si nous n'avions pas fait notre devoir.</p>
-
-<p>&mdash;Les paroles de madame n'ont aucune valeur, dit Camusot.</p>
-
-<p>&mdash;Mais celles de monsieur le Président n'ont-elles pas préjugé
-une question qui dépend de l'Instruction, reprit-elle, et cependant
-l'instruction est encore à faire et le Tribunal n'a pas encore prononcé?</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne sommes pas au Palais, lui répondit le Substitut avec
-aigreur, et d'ailleurs nous savons tout cela.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le Procureur du Roi ignore tout encore, lui répliqua-t-elle
-en le regardant avec ironie. Il va revenir de la Chambre
-des députés en <ins id="cor_36" title="tout">toute</ins> hâte. Vous lui avez taillé de la besogne, il
-portera sans doute lui-même la parole.</p>
-
-<p>Le Substitut fronça ses gros sourcils touffus, et les intéressés virent
-écrits sur son front de tardifs scrupules. Il se fit alors un grand
-silence pendant lequel on n'entendit que jeter et relever les cartes.
-Monsieur et madame Camusot, qui se virent très-froidement traités,
-sortirent pour laisser les conspirateurs parler à leur aise.</p>
-
-<p>&mdash;Camusot, lui dit sa femme dans la rue, tu t'es trop avancé.
-Pourquoi faire soupçonner à ces gens que tu ne trempes pas dans
-leurs plans? ils te joueront quelque mauvais tour.</p>
-
-<p>&mdash;Que peuvent-ils contre moi? je suis le seul Juge d'Instruction.</p>
-
-<p>&mdash;Ne peuvent-ils pas te calomnier sourdement et provoquer ta
-destitution?</p>
-
-<p>En ce moment, le couple fut heurté par Chesnel. Le vieux notaire
-reconnut le juge d'Instruction. Avec la lucidité des gens rompus
-<span class="pagenum">202</span>
-aux affaires, il comprit que la destinée de la maison d'Esgrignon
-était entre les mains de ce jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur, s'écria le bonhomme, nous allons avoir bien
-besoin de vous. Je ne veux vous dire qu'un mot. Pardonnez-moi,
-madame, dit-il à la femme du juge en lui arrachant son mari.</p>
-
-<p>En bonne conspiratrice, madame Camusot regarda du côté de la
-maison de du Croisier afin de rompre le tête-à-tête au cas où
-quelqu'un en sortirait: mais elle jugeait avec raison les ennemis
-occupés à discuter l'incident qu'elle avait jeté à travers leurs plans.
-Chesnel entraîna le juge dans un coin sombre, le long du mur, et
-s'approcha de son oreille.</p>
-
-<p>&mdash;Le crédit de la duchesse de Maufrigneuse, celui du prince de
-Cadignan, des ducs de Navarreins, de Lenoncourt, le garde des
-sceaux, le chancelier, le Roi, <ins id="cor_37" title="tous">tout</ins> vous est acquis si vous êtes pour
-la maison d'Esgrignon, lui dit-il. J'arrive de Paris, je savais tout,
-j'ai couru tout expliquer à la Cour. Nous comptons sur vous et je
-vous garderai le secret. Si vous nous êtes ennemi, je repars demain
-pour Paris et dépose entre les mains de Sa Grandeur une plainte
-en suspicion légitime contre le Tribunal, dont sans doute plusieurs
-membres étaient ce soir chez du Croisier, y ont bu, y ont mangé
-contrairement aux lois, et qui d'ailleurs sont ses amis.</p>
-
-<p>Chesnel aurait fait intervenir le Père Éternel s'il en avait eu le
-pouvoir, il laissa le juge sans attendre de réponse, et s'élança
-comme un faon vers la maison de du Croisier. Sommé par sa femme
-de lui révéler les confidences de Chesnel, le juge obéit et fut assailli
-par ce:&mdash;N'avais-je pas raison, mon ami? que les femmes disent,
-aussi quand elles ont tort, mais moins doucement. En arrivant chez
-lui, Camusot avait confessé la supériorité de sa femme et reconnu
-le bonheur de lui appartenir, aveu qui prépara sans doute une
-heureuse nuit aux deux époux. Chesnel rencontra le groupe de ses
-ennemis qui sortaient de chez du Croisier, et craignit de le trouver
-couché, ce qu'il eût regardé comme un malheur, car il était dans
-une de ces circonstances qui demandent de la promptitude.</p>
-
-<p>&mdash;Ouvrez de par le Roi! cria-t-il au domestique qui fermait le
-vestibule.</p>
-
-<p>Il venait de faire arriver le Roi auprès d'un petit juge ambitieux,
-il avait gardé ce mot sur ses lèvres, il s'embrouillait, il délirait. On
-ouvrit. Le notaire s'élança comme la foudre dans l'antichambre.</p>
-
-<p>&mdash;Mon garçon, dit-il au domestique, cent écus pour toi si tu
-<span class="pagenum">203</span>
-peux réveiller madame du Croisier et me l'envoyer à l'instant. Dis-lui
-tout ce que tu voudras.</p>
-
-<p>Chesnel devint calme et froid en ouvrant la porte du brillant
-salon où du Croisier se promenait seul à grands pas. Ces deux
-hommes se mesurèrent alors pendant un moment par un regard
-qui avait en profondeur vingt ans de haine et d'inimitié. L'un avait
-le pied sur le c&oelig;ur de la maison d'Esgrignon, l'autre s'avançait
-avec la force d'un lion pour la lui arracher.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit Chesnel, je vous salue humblement. Votre
-plainte a été déposée?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Depuis quand?</p>
-
-<p>&mdash;Depuis hier.</p>
-
-<p>&mdash;Aucun autre acte que le mandat d'arrêt n'est lancé?</p>
-
-<p>&mdash;Je le pense, répliqua du Croisier.</p>
-
-<p>&mdash;Je viens traiter.</p>
-
-<p>&mdash;La Justice est saisie, la vindicte publique aura son cours, rien
-ne peut l'arrêter.</p>
-
-<p>&mdash;Ne nous occupons pas de cela, je suis à vos ordres, à vos
-pieds.</p>
-
-<p>Le vieux Chesnel tomba sur ses genoux, et tendit ses mains suppliantes
-à du Croisier.</p>
-
-<p>&mdash;Que vous faut-il? Voulez-vous nos biens, notre château!
-prenez tout, retirez la plainte, ne nous laissez que la vie et l'honneur.
-Outre tout ce que j'offre, je serai votre serviteur, vous disposerez
-de moi.</p>
-
-<p>Du Croisier laissa le vieillard à genoux et s'assit dans un fauteuil.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'êtes pas vindicatif, vous êtes bon, vous ne nous en
-voulez pas assez pour ne pas vous prêter à un arrangement, dit le
-vieillard. Avant le jour, le jeune homme serait libre.</p>
-
-<p>&mdash;Toute la ville sait son arrestation, dit du Croisier qui savourait
-sa vengeance.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un grand malheur, mais s'il n'y a ni jugement ni preuves,
-nous arrangerons bien tout.</p>
-
-<p>Du Croisier réfléchissait, Chesnel le crut aux prises avec l'intérêt,
-il eut l'espoir de tenir son ennemi par ce grand mobile des
-actions humaines. En ce moment suprême, madame du Croisier se
-montra.</p>
-
-<p><span class="pagenum">204</span>
-&mdash;Venez, madame, aidez-moi à fléchir votre cher mari, dit
-Chesnel toujours à genoux.</p>
-
-<p>Madame du Croisier releva le vieillard en manifestant la plus profonde
-surprise. Chesnel raconta l'affaire. Quand la noble fille des
-serviteurs des ducs d'Alençon connut ce dont il s'agissait, elle se
-tourna les larmes aux yeux vers du Croisier.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur, pouvez-vous hésiter? les d'Esgrignon, l'honneur
-de la province, lui dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Il s'agit bien de cela, s'écria du Croisier se levant et reprenant
-sa promenade agitée.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! de quoi s'agit-il donc?... fit Chesnel étonné.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Chesnel, il s'agit de la France! il s'agit du pays, il
-s'agit du peuple, il s'agit d'apprendre à messieurs vos nobles qu'il
-y a une justice, des lois, une bourgeoisie, une petite noblesse qui
-les vaut et qui les tient! On ne fourrage pas dix champs de blé pour
-un lièvre, on ne porte pas le déshonneur dans les familles en séduisant
-de pauvres filles, on ne doit pas mépriser des gens qui nous
-valent, on ne se moque pas d'eux pendant dix ans, sans que ces faits
-ne grossissent, ne produisent des avalanches, et ces avalanches tombent,
-écrasent, enterrent messieurs les nobles. Vous voulez le retour
-à l'ancien ordre de choses, vous voulez déchirer le pacte social,
-cette charte où nos droits sont écrits...</p>
-
-<p>&mdash;Après, dit Chesnel.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas une sainte mission que d'éclairer le peuple?
-s'écria du Croisier, il ouvrira les yeux sur la moralité de votre
-parti quand il verra les nobles allant, comme Pierre ou Jacques, en
-Cour d'Assises. On se dira que les petites gens qui ont de l'honneur
-valent mieux que les grandes gens qui se déshonorent. La Cour d'Assises
-luit pour tout le monde. Je suis ici le défenseur du peuple, l'ami
-des lois. Vous m'avez jeté vous-même du côté du peuple à deux
-reprises, d'abord en refusant mon alliance, puis en me mettant au
-ban de votre société. Vous récoltez ce que vous avez semé.</p>
-
-<p>Ce début effraya Chesnel aussi bien que madame du Croisier.
-La femme acquérait une horrible connaissance du caractère de son
-mari, ce fut une lueur qui lui éclairait non-seulement le passé,
-mais encore l'avenir. Il paraissait impossible de faire capituler ce
-colosse; mais Chesnel ne recula point devant l'impossible.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! monsieur, vous ne pardonneriez pas, vous n'êtes donc
-pas chrétien? dit madame du Croisier.</p>
-
-<p><span class="pagenum">205</span>
-&mdash;Je pardonne comme Dieu pardonne, madame, à des conditions.</p>
-
-<p>&mdash;Quelles sont-elles? dit Chesnel qui crut apercevoir un rayon
-d'espérance.</p>
-
-<p>&mdash;Les Élections vont venir, je veux les voix dont vous disposez.</p>
-
-<p>&mdash;Vous les aurez, dit Chesnel.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux, reprit du Croisier, être reçu, ma femme et moi,
-familièrement, tous les soirs, avec amitié, en apparence du moins,
-par monsieur le marquis d'Esgrignon et par les siens.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas comment nous l'y amènerons, mais vous serez
-reçu.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux une hypothèque de quatre cent mille francs fondée
-sur une transaction écrite au sujet de cette affaire, afin de toujours
-vous tenir un canon chargé sur le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Nous consentons, dit Chesnel sans avouer encore qu'il avait
-les cent mille écus sur lui; mais elle sera entre mains tierces et
-rendue à la famille après votre élection et le payement.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais après le mariage de ma petite-nièce, mademoiselle
-Duval qui réunira peut-être un jour quatre millions. Cette
-jeune personne sera instituée mon héritière au contrat et celle de
-ma femme, vous la ferez épouser à votre jeune comte.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais! dit Chesnel.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais, reprit du Croisier tout enivré de son triomphe. Bonsoir.</p>
-
-<p>&mdash;Imbécile que je suis, se dit Chesnel, pourquoi reculé-je devant
-un mensonge avec un pareil homme!</p>
-
-<p>Du Croisier s'en alla, se plaisant à tout annuler au nom de son
-orgueil froissé, après avoir joui de l'humiliation de Chesnel, avoir
-balancé les destinées de la superbe maison en qui se résumait l'aristocratie
-de la province, et imprimé la marque de son pied sur
-les entrailles des d'Esgrignon. Il remonta dans sa chambre, en
-laissant sa femme avec Chesnel. Dans son ivresse il ne voyait rien
-contre sa victoire, il croyait fermement que les cent mille écus
-étaient dissipés; pour les trouver, la maison d'Esgrignon avait besoin
-de vendre ou d'hypothéquer ses biens; à ses yeux, la Cour
-d'Assises était donc inévitable. Les affaires de faux sont toujours arrangeables,
-quand la somme surprise est restituée. Les victimes
-de ce crime sont ordinairement des gens riches qui ne se soucient
-pas d'être la cause du déshonneur d'un homme imprudent. Mais
-<span class="pagenum">206</span>
-du Croisier ne voulait renoncer à ses droits qu'à bon escient. Il se
-coucha donc en pensant au magnifique accomplissement de ses espérances,
-soit par la Cour d'Assises, soit par ce mariage, et il jouissait
-d'entendre la voix de Chesnel se lamentant avec madame du
-Croisier. Profondément religieuse et catholique, royaliste et attachée
-à la Noblesse, madame du Croisier partageait les idées de
-Chesnel à l'égard des d'Esgrignon. Aussi tous ses sentiments venaient-ils
-d'être cruellement froissés. Cette bonne royaliste avait
-entendu le hurlement du libéralisme qui, dans l'opinion de son
-directeur, souhaitait la ruine du catholicisme. Pour elle, le Côté
-Gauche était 1793 avec l'émeute et l'échafaud.</p>
-
-<p>&mdash;Que dirait votre oncle, ce saint qui nous écoute? s'écria
-Chesnel.</p>
-
-<p>Madame du Croisier ne répondit que par de grosses larmes
-qui coulèrent sur ses joues.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez déjà été cause de la mort d'un pauvre garçon et du
-deuil éternel de sa mère, reprit Chesnel en voyant combien il frappait
-juste et qui eût frappé jusqu'à briser ce c&oelig;ur pour sauver Victurnien,
-voulez-vous assassiner mademoiselle Armande qui ne survivrait
-pas huit jours à l'infamie de sa maison? Voulez-vous assassiner
-le pauvre Chesnel, votre ancien notaire, qui tuera le jeune comte
-dans sa prison avant qu'on ne l'accuse, et qui se tuera pour ne pas
-aller lui-même en Cour d'Assises comme coupable d'un meurtre?</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, assez! assez! Je suis capable de tout pour étouffer
-une semblable affaire, mais je ne connais monsieur du Croisier tout
-entier que depuis quelques instants... A vous, je puis l'avouer! Il
-n'y a pas de ressources.</p>
-
-<p>&mdash;S'il y en avait? dit Chesnel.</p>
-
-<p>&mdash;Je donnerais la moitié de mon sang pour qu'il y en eût, répondit-elle
-en achevant sa pensée par un hochement de tête où se
-peignit une envie de réussir.</p>
-
-<p>Semblable au premier Consul qui, vaincu dans les champs de
-Marengo jusqu'à cinq heures du soir, à six heures obtint la victoire
-par l'attaque désespérée de Desaix et par la terrible charge de Kellermann,
-Chesnel aperçut les éléments du triomphe au milieu des
-ruines. Il fallait être Chesnel, il fallait être vieux notaire, vieil intendant,
-avoir été petit clerc de Maître Sorbier père, il fallait les
-illuminations soudaines du désespoir, pour être aussi grand que
-Napoléon, plus grand même: cette bataille n'était pas Marengo,
-<span class="pagenum">207</span>
-<ins id="cor_38" title="mai">mais</ins> Waterloo, et Chesnel voulait vaincre les Prussiens en les voyant
-arrivés.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, vous de qui j'ai fait les affaires pendant vingt ans,
-vous l'honneur de la Bourgeoisie, comme les d'Esgrignon sont
-l'honneur de la Noblesse de cette province, sachez qu'il dépend
-maintenant de vous seule de sauver la maison d'Esgrignon. Maintenant
-répondez? laisserez-vous déshonorer les mânes de votre
-oncle, les d'Esgrignon, le pauvre Chesnel? Voulez-vous tuer mademoiselle
-Armande qui pleure? Voulez-vous racheter vos torts en
-réjouissant vos ancêtres, les intendants des ducs d'Alençon, en
-consolant les mânes de notre cher abbé qui, s'il pouvait sortir de
-son cercueil, vous commanderait de faire ce que je vous demande
-à genoux?</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? s'écria madame du Croisier.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, voici les cent mille écus, dit-il en tirant de sa poche
-les paquets de billets de banque. Acceptez-les, tout sera fini.</p>
-
-<p>&mdash;S'il ne s'agit que de cela, reprit-elle, et s'il n'en peut rien
-résulter de mauvais pour mon mari...</p>
-
-<p>&mdash;Rien que de bon, dit Chesnel. Vous lui évitez les vengeances
-éternelles de l'Enfer au prix d'un léger désappointement
-ici-bas.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne sera pas compromis? <ins id="cor_94" title="demanda-elle">demanda-t-elle</ins> en regardant
-Chesnel.</p>
-
-<p>Chesnel lut alors dans le fond de l'âme de cette pauvre femme.
-Madame du Croisier hésitait entre deux religions, entre les commandements
-que l'Église a tracés aux épouses et ses devoirs envers
-le Trône et l'Autel: elle trouvait son mari blâmable, et n'osait le
-blâmer, elle aurait voulu pouvoir sauver les d'Esgrignon, et ne voulait
-rien faire contre les intérêts de son mari.</p>
-
-<p>&mdash;En rien, dit Chesnel, votre vieux notaire vous le jure sur les
-saints Évangiles...</p>
-
-<p>Chesnel n'avait plus que son salut éternel à offrir à la maison
-d'Esgrignon, il le risqua en commettant un horrible mensonge;
-mais il fallait abuser madame du Croisier ou périr. Aussitôt il rédigea
-lui-même et dicta à madame du Croisier un reçu de cent
-mille écus daté de cinq jours avant la fatale lettre de change, à
-une époque où il se rappela une absence faite par du Croisier
-qui était allé dans les biens de sa femme y ordonner des améliorations.</p>
-
-<p><span class="pagenum">208</span>
-&mdash;Vous me jurez, dit Chesnel quand madame du Croisier eut
-les cent mille écus et quand il tint cette pièce, de déclarer devant
-le Juge d'Instruction que vous avez reçu cette somme au jour dit.</p>
-
-<p>&mdash;Ne sera-ce pas un mensonge?</p>
-
-<p>&mdash;Officieux, dit Chesnel.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne saurais le faire sans l'avis de mon directeur, monsieur
-l'abbé Couturier.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, dit Chesnel, ne vous conduisez dans cette affaire
-que par ses conseils.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le promets.</p>
-
-<p>&mdash;Ne remettez la somme à monsieur du Croisier qu'après avoir
-comparu devant le Juge d'Instruction.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-elle. Hélas, que Dieu me prête la force de comparaître
-devant la Justice humaine pour y soutenir un mensonge!</p>
-
-<p>Après avoir baisé la main de madame du Croisier, Chesnel se
-dressa majestueusement comme un des prophètes peints par Raphaël
-au Vatican.</p>
-
-<p>&mdash;L'âme de votre oncle tressaille de joie, vous avez à jamais
-effacé le tort d'avoir épousé l'ennemi du Trône et de l'Autel.</p>
-
-<p>Ces paroles frappèrent vivement l'âme timorée de madame du
-Croisier. Chesnel pensa soudain à s'assurer de l'abbé Couturier, le
-directeur de la conscience de madame du Croisier. Il savait quelle
-opiniâtreté mettent les gens dévots dans le triomphe de leurs idées
-une fois qu'ils se sont avancés pour leur parti, il voulut engager le
-plus promptement possible l'Église dans cette lutte en la mettant
-de son côté; il alla donc à l'hôtel d'Esgrignon, réveilla mademoiselle
-Armande, lui apprit les événements de la nuit, et la lança sur
-la route de l'évêché pour amener le prélat lui-même sur le champ
-de bataille.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! tu dois sauver la maison d'Esgrignon, s'écria
-Chesnel en revenant chez lui à pas lents. L'affaire devient maintenant
-une lutte judiciaire. Nous sommes en présence d'hommes qui
-ont des passions et des intérêts, nous pouvons tout obtenir d'eux.
-Ce du Croisier a profité de l'absence du Procureur du Roi qui
-nous est dévoué, mais qui, depuis l'ouverture des Chambres, est
-à Paris. Qu'ont-ils donc fait pour empaumer le premier Substitut
-qui a donné suite à la plainte sans avoir consulté son chef? Demain
-matin, il faudra pénétrer ce mystère, étudier le terrain, et peut-être,
-après avoir saisi les fils de cette trame, retournerai-je à Paris
-<span class="pagenum">209</span>
-afin de mettre en jeu les hautes puissances par la main de madame
-de Maufrigneuse.</p>
-
-<p>Tels étaient les raisonnements du pauvre vieil athlète qui voyait
-juste, et qui se coucha quasi-mort sous le poids de tant d'émotions
-et de tant de fatigues. Néanmoins, avant de s'endormir, il jeta sur
-les magistrats qui composaient le Tribunal, un coup d'&oelig;il scrutateur
-qui embrassait les pensées secrètes de leurs ambitions, afin de voir
-quelles étaient ses chances dans cette lutte, et comment ils pouvaient
-être influencés. En donnant une forme succincte au long
-examen des consciences que fit Chesnel, il fournira peut-être un
-tableau de la magistrature en province.</p>
-
-<p>Les juges et les gens du Roi forcés de commencer leur carrière
-en province où s'agitent les ambitions judiciaires, voient <ins id="cor_95" title="tout">tous</ins> Paris
-à leur début, tous aspirent à briller sur ce vaste théâtre où s'élèvent
-les grandes causes politiques, où la magistrature est liée aux
-intérêts palpitants de la société. Mais ce paradis des gens de justice
-admet peu d'élus, et les neuf dixièmes des magistrats doivent, tôt
-ou tard, se caser pour toujours en province. Ainsi tout Tribunal,
-toute Cour royale de province offrent deux partis bien tranchés,
-celui des ambitions lassées d'espérer, contentes de l'excessive considération
-accordée en province au rôle qu'y jouent les magistrats,
-ou endormies par une vie tranquille; puis celui des jeunes gens
-et des vrais talents auxquels l'envie de parvenir que nulle déception
-n'a tempérée, ou que la soif de parvenir aiguillonne sans cesse,
-donne une sorte de fanatisme pour leur sacerdoce. A cette époque,
-le royalisme animait les jeunes magistrats contre les ennemis des
-Bourbons. Le moindre Substitut rêvait réquisitoires, appelait de
-tous ses v&oelig;ux un de ces procès politiques qui mettaient le zèle
-en relief, attiraient l'attention du Ministère et faisaient avancer
-les gens du Roi. Qui, parmi les Parquets, ne jalousait la Cour
-dans le ressort de laquelle éclatait une conspiration bonapartiste?
-Qui ne souhaitait trouver un Caron, un Berton, une levée de boucliers?
-Ces ardentes ambitions, stimulées par la grande lutte des
-partis, appuyées sur la raison d'État et sur la nécessité de monarchiser
-la France, étaient lucides, prévoyantes, perspicaces; elles
-faisaient avec rigueur la police, espionnaient les populations et les
-poussaient dans la voie de l'obéissance d'où elles ne doivent pas
-sortir. La Justice alors fanatisée par la foi monarchique réparait les
-torts des anciens Parlements, et marchait d'accord avec la Religion,
-<span class="pagenum">210</span>
-trop ostensiblement peut-être. Elle fut alors plus zélée qu'habile,
-elle pécha moins par machiavélisme que par la sincérité de ses vues
-qui parurent hostiles aux intérêts généraux du Pays, qu'elle essayait
-de mettre à l'abri des révolutions. Mais, prise dans son ensemble,
-la Justice contenait encore trop d'éléments bourgeois, elle
-était encore trop accessible aux passions mesquines du libéralisme,
-elle devait devenir tôt ou tard constitutionnelle et se ranger du côté
-de la Bourgeoisie au jour d'une lutte. Dans ce grand corps, comme
-dans l'Administration, il y eut de l'hypocrisie, ou pour mieux dire,
-un esprit d'imitation qui porte la France à toujours se modeler sur
-la Cour, et à la tromper ainsi très-innocemment.</p>
-
-<p>Ces deux sortes de physionomies judiciaires existaient au Tribunal
-où s'allait décider le sort du jeune d'Esgrignon. Monsieur le
-président du Ronceret, un vieux juge nommé Blondet y représentaient
-ces magistrats, résignés à n'être que ce qu'ils sont et casés
-pour toujours dans leur ville. Le parti jeune et ambitieux comptait
-monsieur Camusot le Juge d'Instruction et monsieur Michu,
-nommé juge-suppléant par la protection de la maison de Cinq-Cygne,
-et qui devait à la première occasion entrer dans le ressort
-de la Cour royale de Paris.</p>
-
-<p>Mis à l'abri de toute destitution par l'inamovibilité judiciaire et
-ne se voyant pas accueilli par l'aristocratie suivant l'importance
-qu'il se donnait, le président du Ronceret avait pris parti pour la
-Bourgeoisie en donnant à son désappointement le vernis de l'indépendance,
-sans savoir que ses opinions le condamnaient à rester
-président toute sa vie. Une fois engagé dans cette voie, il fut conduit
-par la logique des choses, à mettre son espérance d'avancement
-dans le triomphe de du Croisier et du Côté Gauche. Il ne plaisait
-pas plus à la Préfecture qu'à la Cour royale. Forcé de garder
-des ménagements avec le pouvoir, il était suspect aux Libéraux. Il
-n'avait ainsi de place dans aucun parti. Obligé de laisser la candidature
-électorale à du Croisier, il se voyait sans influence et jouait
-un rôle secondaire. La fausseté de sa position réagissait sur son
-caractère, il était aigre et mécontent. Fatigué de son ambiguïté politique,
-il avait résolu secrètement de se mettre à la tête du parti
-libéral et de dominer ainsi du Croisier. Sa conduite dans l'affaire du
-comte d'Esgrignon fut son premier pas dans cette carrière. Il représentait
-admirablement déjà cette Bourgeoisie qui offusque de
-ses petites passions les grands intérêts du pays, quinteuse en politique,
-<span class="pagenum">211</span>
-aujourd'hui pour et demain contre le pouvoir, qui compromet
-tout et ne sauve rien, désespérée du mal qu'elle a fait et continuant
-à l'engendrer, ne voulant pas reconnaître sa petitesse, et
-tracassant le pouvoir en s'en disant la servante, à la fois humble et
-arrogante, demandant au peuple une subordination qu'elle n'accorde
-pas à la Royauté, inquiète des supériorités qu'elle désire
-mettre à son niveau, comme si la grandeur pouvait être petite,
-comme si le pouvoir pouvait exister sans force.</p>
-
-<p>Ce Président était un grand homme sec et mince, à front fuyant,
-à cheveux grêles et châtains, aux yeux vairons, à teint couperosé,
-aux lèvres serrées. Sa voix éteinte faisait entendre le sifflement gras
-de l'asthme. Il avait pour femme une grande créature solennelle
-et dégingandée qui s'affublait des modes les plus ridicules, et se
-parait excessivement. La Présidente se donnait des airs de reine,
-elle portait des couleurs vives, et n'allait jamais au bal sans orner
-sa tête de ces turbans si chers aux Anglaises, et que la province
-cultive avec amour. Riches tous deux de quatre ou cinq mille livres
-de rente, ils réunissaient, avec le traitement de la présidence, une
-douzaine de mille francs. Malgré leur pente à l'avarice, ils recevaient
-un jour par semaine afin de satisfaire leur vanité. <ins id="cor_39" title="Fidèle">Fidèles</ins> aux
-vieilles m&oelig;urs de la ville où du Croisier introduisait le luxe moderne,
-monsieur et madame du Ronceret n'avaient fait aucun
-changement, depuis leur mariage, à l'antique maison où ils demeuraient,
-et qui appartenait à madame. Cette maison, qui avait une façade
-sur la cour et l'autre sur un petit jardin, présentait sur la rue
-un vieux pignon triangulaire et grisâtre, percé d'une croisée à chaque
-étage. La cour et le jardin étaient encaissés par une haute
-muraille, le long de laquelle s'étendaient dans le jardin une allée de
-marronniers et les communs dans la cour. Du côté de la rue qui longeait
-le jardin, s'étendait une vieille grille en fer dévorée de rouille
-et sur la cour, entre deux panneaux de mur, était une grande porte
-cochère terminée par une immense coquille. Cette coquille se retrouvait
-au-dessus de la porte de la façade. Là, tout était sombre,
-étouffé, sans air. La muraille mitoyenne offrait des jours <ins id="cor_40" title="grillé">grillés</ins>
-comme des fenêtres de prison. Les fleurs avaient l'air de se déplaire
-dans les petits carrés de ce jardinet, où les passants pouvaient
-voir par la grille ce qui s'y faisait. Au rez-de-chaussée, après une
-grande antichambre éclairée sur le jardin, on entrait dans le salon
-dont une des fenêtres donnait sur la rue, et qui avait un perron à
-<span class="pagenum">212</span>
-porte vitrée sur le jardin. La salle à manger d'une grandeur égale
-à celle du salon était de l'autre côté de l'antichambre. Ces trois
-pièces s'harmoniaient à cet ensemble mélancolique. Les plafonds,
-tous coupés par ces lourdes solives peintes, ornées au milieu
-de quelques maigres lozanges à rosaces sculptées, brisaient le
-regard. Les peintures, de tons criards, étaient vieilles et enfumées.
-Le salon, décoré de grands rideaux en soie rouge mangée par le soleil,
-était garni d'un meuble de bois peint en blanc et couvert en
-vieille tapisserie de Beauvais à couleurs effacées. Sur la cheminée,
-une pendule du temps de Louis XV se voyait entre des girandoles
-extravagantes dont les bougies jaunes ne s'allumaient qu'aux jours
-où la présidente dépouillait de son enveloppe verte un vieux lustre
-à pendeloques de cristal de roche. Trois tables de jeu à tapis vert
-râpé, un trictrac suffisaient aux joies de la compagnie à laquelle
-madame du Ronceret accordait du cidre, des échaudés, des marrons,
-des verres d'eau sucrée et de l'orgeat fait chez elle. Depuis
-quelque temps, elle avait adopté tous les quinze jours un thé enjolivé
-de pâtisseries assez piteuses. Par chaque trimestre, les du Ronceret
-donnaient un grand dîner à trois services, tambouriné dans la
-ville, servi dans une détestable vaisselle, mais confectionné avec la
-science qui distingue les cuisinières de province. Ce repas gargantuesque
-durait six heures. Le Président essayait alors de lutter par
-une abondance d'avare avec l'élégance de du Croisier. Ainsi la vie
-et ses accessoires concordaient chez le Président à son caractère et
-à sa fausse position. Il se déplaisait chez lui sans savoir pourquoi:
-mais il n'osait y faire aucune dépense pour y changer l'état des
-choses, trop heureux de mettre tous les ans sept ou huit mille
-francs de côté pour pouvoir établir richement son fils Félicien qui
-n'avait voulu devenir ni magistrat, ni avocat, ni administrateur, et
-dont la fainéantise le désespérait. Le Président était sur ce point en
-rivalité avec son vice-président monsieur Blondet, vieux juge qui
-depuis longtemps avait lié son fils avec la famille Blandureau. Ces
-riches marchands de toiles avaient une fille unique à laquelle le
-président souhaitait de marier Félicien. Comme le mariage de Joseph
-Blondet dépendait de sa nomination aux fonctions de juge-suppléant
-que le vieux Blondet espérait obtenir en donnant sa démission,
-le président du Ronceret contrariait sourdement les démarches
-du juge et faisait travailler les Blandureau secrètement. Aussi,
-sans l'affaire du jeune comte d'Esgrignon, peut-être les Blondet
-<span class="pagenum">213</span>
-auraient-ils été supplantés par l'astucieux Président, dont la fortune
-était bien supérieure à celle de son compétiteur.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img class="bord" src="images/img-06.jpg" alt="" title="" width="500" height="706" />
- <span class="link"><a href="images/imx-06.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span>
- <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p>
- <p class="caption2">MONSIEUR BLONDET.</p>
- <p class="caption3">Le bonhomme aimait passionnément l'horticulture..... il avait
- l'ambition de créer de nouvelles espèces.....</p>
- <p class="caption4">(LE CABINET DES ANTIQUES.)</p>
-</div>
-
-<p>La victime des man&oelig;uvres de ce président machiavélique, monsieur
-Blondet, une de ces curieuses figures enfouies en province
-comme de vieilles médailles dans une crypte, avait alors environ
-soixante-sept ans; il portait bien son âge, il était de haute taille, et
-son encolure rappelait les chanoines du bon temps. Son visage,
-percé par les mille trous de la petite vérole qui lui avait déformé
-le nez en le lui tournant en vrille, ne manquait pas de physionomie,
-il était coloré très-également d'une teinte rouge, et animé par deux
-petits yeux vifs, habituellement sardoniques, et par un certain mouvement
-satirique de ses lèvres violacées. Avocat avant la Révolution,
-il avait été fait Accusateur Public; mais il fut le plus doux de
-ces terribles fonctionnaires. Le bonhomme Blondet, on l'appelait
-ainsi, avait amorti l'action révolutionnaire en acquiesçant à tout et
-n'exécutant rien. Forcé d'emprisonner quelques nobles, il avait mis
-tant de lenteur à leur procès, qu'il leur fit atteindre au neuf thermidor
-avec une adresse qui lui avait concilié l'estime générale.
-Certes, le bonhomme Blondet aurait dû être Président du Tribunal;
-mais, lors de la réorganisation des tribunaux, il fut écarté par
-Napoléon dont l'éloignement pour les républicains reparaissait dans
-les moindres détails du gouvernement. La qualification d'ancien Accusateur
-Public, inscrite en marge du nom de Blondet, fit demander
-par l'Empereur à Cambacérès s'il n'y avait pas dans le pays
-quelque rejeton d'une vieille famille parlementaire à mettre à sa
-place. Du Ronceret, dont le père avait été Conseiller au Parlement,
-fut donc nommé. Malgré la répugnance de l'Empereur, l'archi-chancelier,
-dans l'intérêt de la justice, maintint Blondet juge, en
-disant que le vieil avocat était un des plus forts jurisconsultes de
-France. Le talent du juge, ses connaissances dans l'ancien Droit et
-plus tard dans la nouvelle législation eussent dû le mener fort loin;
-mais, semblable en ceci à quelques grands esprits, il méprisait prodigieusement
-ses connaissances judiciaires et s'occupait presque exclusivement
-d'une science étrangère à sa profession, et pour laquelle
-il réservait ses prétentions, son temps et ses capacités. Le bonhomme
-aimait passionnément l'horticulture, il était en correspondance
-avec les plus célèbres amateurs, il avait l'ambition de créer
-de nouvelles espèces, il s'intéressait aux découvertes de la botanique,
-il vivait enfin dans le monde des fleurs. Comme tous les fleuristes,
-<span class="pagenum">214</span>
-il avait sa prédilection pour une plante choisie entre toutes,
-et sa favorite était le <i>Pelargonium</i>. Le tribunal et ses procès, sa
-vie réelle n'étaient donc rien auprès de la vie fantastique et pleine
-d'émotions que menait le vieillard, de plus en plus épris de ses innocentes
-sultanes. Les soins à donner à son jardin, les douces habitudes
-de l'horticulteur clouèrent le bonhomme Blondet dans sa
-serre. Sans cette passion, il eût été nommé député sous l'Empire,
-il eût sans doute brillé dans le Corps Législatif. Son mariage fut
-une autre raison de sa vie obscure. A l'âge de quarante ans, il fit
-la folie d'épouser une jeune fille de dix-huit ans, de laquelle il eut
-dans la première année de son mariage un fils nommé Joseph.
-Trois ans après, madame Blondet, alors la plus jolie femme de la
-ville, inspira au Préfet du Département une passion qui ne se termina
-que par sa mort. Elle eut du Préfet, au su de toute la ville et
-du vieux Blondet lui-même, un second fils nommé Émile. Madame
-Blondet, qui aurait pu stimuler l'ambition de son mari, qui aurait
-pu l'emporter sur les fleurs, favorisa le goût du juge pour la Botanique,
-et ne voulut pas plus quitter la ville que le Préfet ne voulut
-changer de Préfecture tant que vécut sa maîtresse. Incapable de
-soutenir à son âge une lutte avec une jeune femme, le magistrat
-se consola dans sa serre, et prit une très-jolie servante pour soigner
-son sérail de beautés incessamment diversifiées. Pendant que le juge
-dépotait, repiquait, arrosait, marcottait, greffait, mariait et panachait
-ses fleurs, madame Blondet dépensait son bien en toilettes et
-en modes pour briller dans les salons de la Préfecture; un seul intérêt,
-l'éducation d'Émile, qui certes appartenait encore à sa passion,
-pouvait l'arracher aux soins de cette belle affection, que la
-ville finit par admirer. Cet enfant de l'amour était aussi joli, aussi
-spirituel que Joseph était lourd et laid. Le vieux juge aveuglé par
-l'amour paternel aimait autant Joseph que sa femme chérissait
-Émile. Pendant douze ans, monsieur Blondet fut d'une résignation
-parfaite, il ferma les yeux sur les amours de sa femme en conservant
-une attitude noble et digne, à la façon des grands seigneurs
-du dix-huitième siècle; mais, comme tous les gens de goûts tranquilles,
-il nourrissait une haine profonde contre son fils cadet. En
-1818, à la mort de sa femme, il expulsa l'intrus, en l'envoyant
-faire son Droit à Paris sans autre secours qu'une pension de douze
-cents francs, à laquelle aucun cri de détresse ne lui fit ajouter une
-obole. Sans la protection de son véritable père, Émile Blondet eût
-<span class="pagenum">215</span>
-été perdu. La maison du juge est une des plus jolies de la ville.
-Située presqu'en face de la Préfecture, elle a sur la rue principale
-une petite cour proprette, séparée de la chaussée par une vieille
-grille de fer contenue entre deux pilastres en brique. Entre chacun
-de ces pilastres et la maison voisine se trouvent deux autres
-grilles assises sur de petits murs également en brique et à hauteur
-d'appui. Cette cour, large de dix et longue de vingt toises, est
-divisée en deux massifs de fleurs, par le pavé de brique qui mène
-de la grille à la porte de la maison. Ces deux massifs, renouvelés
-avec soin, offrent à l'admiration publique leurs triomphants bouquets
-en toute saison. Du bas de ces deux monceaux de fleurs, s'élance
-sur le pan des murs des deux maisons voisines un magnifique
-manteau de plantes grimpantes. Les pilastres sont enveloppés de
-chèvrefeuilles et ornés de deux vases en terre cuite, où des cactus
-acclimatés présentent aux regards étonnés des ignorants leurs monstrueuses
-feuilles hérissées de leurs piquantes défenses, qui semblent
-dues à une maladie botanique. La maison, bâtie en brique dont les
-fenêtres sont décorées d'une marge cintrée également en brique,
-montre sa façade simple, égayée par des persiennes d'un vert vif.
-Sa porte vitrée permet de voir par un long corridor au bout duquel
-est une autre porte vitrée, l'allée principale d'un jardin d'environ
-deux arpents. Les massifs de cet enclos s'aperçoivent souvent par les
-croisées du salon et de la salle à manger, qui correspondent entre
-elles comme celles du corridor. Du côté de la rue, la brique a pris
-depuis deux siècles une teinte de rouille et de mousse entremêlée
-de tons verdâtres en harmonie avec la fraîcheur des massifs et de
-leurs arbustes. Il est impossible au voyageur qui traverse la ville
-de ne pas aimer cette maison si gracieusement encaissée, fleurie,
-moussue jusque sur ses toits que décorent deux pigeons en poterie.</p>
-
-<p>Outre cette vieille maison à laquelle rien n'avait été changé depuis
-un siècle, le juge possédait environ quatre mille livres de
-rente en terres. Sa vengeance, assez légitime, consistait à faire
-passer cette maison, les terres et son siège, à son fils Joseph, et la
-ville entière connaissait ses intentions. Il avait fait un testament en
-faveur de ce fils, par lequel il l'avantageait de tout ce que le Code
-permet à un père de donner à l'un de ses enfants, au détriment de
-l'autre. De plus, le bonhomme thésaurisait depuis quinze ans pour
-laisser à ce niais la somme nécessaire pour rembourser à son frère
-<span class="pagenum">216</span>
-Émile la portion qu'on ne pouvait lui ôter. Chassé de la maison
-paternelle, Émile Blondet avait su conquérir une position distinguée
-à Paris; mais plus morale que positive. Sa paresse, son
-laisser-aller, son insouciance avaient désespéré son véritable père
-qui, destitué dans une des réactions ministérielles si fréquentes
-sous la Restauration, était mort presque ruiné, doutant de
-l'avenir d'un enfant doué par la nature des plus brillantes qualités.
-Émile Blondet était soutenu par l'amitié d'une demoiselle de
-Troisville, mariée au comte de Montcornet, et qu'il avait connue
-avant son mariage. Sa mère vivait encore au moment où les Troisville
-revinrent d'émigration. Madame Blondet tenait à cette famille
-par des liens éloignés, mais suffisants pour y introduire Émile. La
-pauvre femme pressentait l'avenir de son fils, elle le voyait orphelin,
-pensée qui lui rendait la mort doublement amère; aussi lui
-cherchait-elle des protecteurs. Elle sut lier Émile avec l'aînée des
-demoiselles de Troisville à laquelle il plut infiniment, mais qui ne
-pouvait l'épouser. Cette liaison fut semblable à celle de Paul et
-Virginie. Madame Blondet essaya de donner de la durée à cette
-mutuelle affection qui devait passer comme passent ordinairement
-ces enfantillages, qui sont comme les <i>dînettes</i> de l'amour, en
-montrant à son fils un appui dans la famille Troisville. Quand, déjà
-mourante, madame Blondet apprit le mariage de mademoiselle de
-Troisville avec le général Montcornet, elle vint la prier solennellement
-de ne jamais abandonner Émile et de le patronner dans le
-monde parisien où la fortune du général l'appelait à briller. Heureusement
-pour lui, Émile se protégea lui-même. A vingt ans, il
-débuta comme un maître dans le monde littéraire. Son succès ne fut
-pas moindre dans la société choisie où le lança son père qui d'abord
-put fournir aux profusions du jeune homme. Cette célébrité précoce,
-la belle tenue d'Émile resserrèrent peut-être les liens de l'amitié
-qui l'unissait à la comtesse. Peut-être madame de Montcornet,
-qui avait du sang russe dans les veines, sa mère était fille de la
-princesse Sherbellof, eût-elle renié son ami d'enfance pauvre et luttant
-avec tout son esprit contre les obstacles de la vie parisienne et
-littéraire; mais, quand vinrent les tiraillements de la vie aventureuse
-d'Émile, leur attachement était inaltérable de part et d'autre.
-En ce moment, Blondet, que le jeune d'Esgrignon avait trouvé à
-Paris devant lui à son premier souper, passait pour un des flambeaux
-du journalisme. On lui accordait une grande supériorité
-<span class="pagenum">217</span>
-dans le monde politique, et il dominait sa réputation. Le bonhomme
-Blondet ignorait complétement la puissance que le gouvernement
-constitutionnel avait donnée aux journaux; personne ne
-s'avisait de l'entretenir d'un fils dont il ne voulait pas entendre parler;
-il ne savait donc rien de cet enfant maudit ni de son pouvoir.</p>
-
-<p>L'intégrité du juge égalait sa passion pour les fleurs, il ne connaissait
-que le Droit. Il recevait les plaideurs, les écoutait, causait avec
-eux et leur montrait ses fleurs; il acceptait d'eux des graines précieuses,
-mais sur le siége, il devenait le juge le plus impartial du
-monde. Sa manière de procéder était si connue, que les plaideurs
-ne le venaient plus voir que pour lui remettre des pièces qui pouvaient
-éclairer sa religion. Personne ne cherchait à le tromper. Son
-savoir, ses lumières et son insouciance pour ses talents réels, le
-rendaient tellement indispensable à du Ronceret que, sans ses raisons
-matrimoniales, le Président aurait encore secrètement contrarié
-par tous les moyens possibles la demande du vieux juge en faveur
-de son fils; car, si le savant vieillard quittait le Tribunal, le
-Président était hors d'état de prononcer un jugement. Le bonhomme
-Blondet ne savait pas qu'en quelques heures, son fils Émile
-pouvait accomplir ses désirs. Il vivait avec une simplicité digne des
-héros de Plutarque. Le soir il examinait les procès, le matin il soignait
-ses fleurs, et pendant le jour il jugeait. La jolie servante, devenue
-mûre et ridée comme une pomme à Pâques, avait soin de la
-maison, tenue selon les us et coutumes d'une avarice rigoureuse.
-Mademoiselle Cadot avait toujours sur elle les clefs des armoires et
-du fruitier; elle était infatigable: elle allait elle-même au marché,
-faisait les appartements et la cuisine, et ne manquait jamais d'entendre
-sa messe le matin. Pour donner une idée de la vie intérieure
-de ce ménage, il suffira de dire que le père et le fils ne mangeaient
-jamais que des fruits gâtés, par suite de l'habitude qu'avait mademoiselle
-Cadot de toujours donner au dessert les plus avancés; que
-l'on ignorait la jouissance du pain frais, et qu'on y observait les
-jeûnes ordonnés par l'Église. Le jardinier était rationné comme un
-soldat, et constamment observé par cette vieille Validé, traitée
-avec tant de déférence, qu'elle dînait avec ses maîtres. Aussi trottait-elle
-continuellement de la salle à la cuisine pendant les repas.
-Le mariage de Joseph Blondet avec mademoiselle Blandureau avait
-été soumis par le père et la mère de cette héritière à la nomination
-de ce pauvre avocat sans cause à la place de juge-suppléant. Dans
-<span class="pagenum">218</span>
-le désir de rendre son fils capable d'exercer ses fonctions, le père
-se tuait de lui marteler la cervelle à coups de leçons pour en faire
-un routinier. Le fils Blondet passait presque toutes ses soirées dans
-la maison de sa prétendue où, depuis son retour de Paris, Félicien
-du Ronceret avait été admis, sans que le vieux ni le jeune Blondet
-en conçussent la moindre crainte. Les principes économiques
-qui présidaient à cette vie mesurée avec une exactitude digne du Peseur
-d'Or de Gérard Dow, où il n'entrait pas un grain de sel de trop,
-où pas un profit n'était oublié, cédaient cependant aux exigences de
-la serre et du jardinage. Le jardin était la folie de Monsieur, disait
-mademoiselle Cadot, qui ne considérait pas son aveugle amour pour
-Joseph comme une folie, elle partageait à l'égard de cet enfant la
-prédilection du père: elle le choyait, lui reprisait ses bas, et aurait
-voulu voir employer à son usage l'argent mis à l'horticulture. Ce
-jardin, merveilleusement tenu par un seul jardinier, avait des allées
-sablées en sable de rivière, sans cesse ratissées, et de chaque côté
-desquelles ondoyaient les plates-bandes pleines des fleurs les plus
-rares. Là, tous les parfums, toutes les couleurs, des myriades de
-petits pots exposés au soleil, des lézards sur les murs, des serfouettes,
-des binettes enrégimentées, enfin l'attirail des choses innocentes
-et l'ensemble des productions gracieuses qui justifient
-cette charmante passion. Au bout de sa serre, le juge avait établi
-un vaste amphithéâtre où sur des gradins siégeaient cinq ou six
-mille pots de <i>pélargonium</i>, magnifique et célèbre assemblée que
-la ville et plusieurs personnes des départements circonvoisins venaient
-voir à sa floraison. A son passage par cette ville, l'impératrice
-Marie-Louise avait honoré cette curieuse serre de sa visite, et
-fut si fort frappée de ce spectacle qu'elle en parla à Napoléon, et
-l'empereur donna la croix au vieux juge. Comme le savant horticulteur
-n'allait dans aucune société, hormis la maison Blandureau, il
-ignorait les démarches faites à la sourdine par le Président. Ceux
-qui avaient pu pénétrer les intentions de du Ronceret, le redoutaient
-trop pour avertir les inoffensifs Blondet.</p>
-
-<p>Quant à Michu, ce jeune homme, puissamment protégé, s'occupait
-beaucoup plus de plaire aux femmes de la société la plus
-élevée où les recommandations de la famille de Cinq-Cygne l'avaient
-fait admettre, que des affaires excessivement simples d'un
-Tribunal de province. Riche d'environ dix mille livres de rente, il
-était courtisé par les mères, et menait une vie de plaisirs. Il faisait
-<span class="pagenum">219</span>
-son Tribunal par acquit de conscience, comme on fait ses devoirs
-au Collége; il opinait du bonnet, en disant à tout:&mdash;Oui, cher
-président. Mais, sous cet apparent laissez-aller, il cachait l'esprit
-supérieur d'un homme qui avait étudié à Paris et qui s'était distingué
-déjà comme Substitut. Habitué à traiter largement tous les sujets,
-il faisait rapidement ce qui occupait long-temps le vieux
-Blondet et le Président, auxquels il résumait souvent les questions
-difficiles à résoudre. Dans les conjonctures délicates, le président
-et le vice-président consultaient leur juge-suppléant, ils lui confiaient
-les délibérés épineux et s'émerveillaient toujours de sa
-promptitude à leur apporter une besogne où le vieux Blondet ne
-trouvait rien à reprendre. Protégé par l'aristocratie la plus hargneuse,
-jeune et riche, le juge suppléant vivait en dehors des intrigues
-et des petitesses départementales, il était de toutes les parties
-de campagne, gambadait avec les jeunes personnes, courtisait
-les mères, dansait au bal, et jouait comme un financier. Enfin, il
-s'acquittait à merveille de son rôle de magistrat fashionable, sans
-néanmoins compromettre sa dignité qu'il savait faire intervenir à
-propos, en homme d'esprit. Il plaisait infiniment par la manière
-franche avec laquelle il avait adopté les m&oelig;urs de la province sans
-les critiquer. Aussi s'efforçait-on de lui rendre supportable le temps
-de son exil.</p>
-
-<p>Le Procureur du Roi, magistrat du plus grand talent, mais jeté
-dans la haute politique, imposait au Président. Sans son absence,
-l'affaire de Victurnien n'eût pas eu lieu. Sa dextérité, son habitude
-des affaires auraient tout prévenu. Le Président et du Croisier
-avaient profité de sa présence à la Chambre des Députés, dont il
-était un des plus remarquables orateurs ministériels, pour ourdir
-leurs trames, en estimant, avec une certaine habileté, qu'une fois
-la Justice saisie et l'affaire ébruitée, il n'y aurait plus aucun remède.
-En effet, en aucun tribunal, à cette époque, le Parquet
-n'eût accueilli sans un long examen, et sans peut-être en référer
-au Procureur-Général, une plainte en faux contre le fils aîné de
-l'une des plus nobles familles du royaume. En pareille circonstance,
-les gens de justice, de concert avec le pouvoir, eussent essayé mille
-transactions pour étouffer une plainte qui pouvait envoyer un jeune
-homme imprudent aux galères. Ils eussent agi peut-être de même
-pour une famille libérale considérée, à moins qu'elle ne fût trop
-ouvertement ennemie du trône et de l'autel. L'accueil de la plainte
-<span class="pagenum">220</span>
-de du Croisier et l'arrestation du jeune comte n'avaient donc pas
-eu lieu facilement. Voici comment le Président et du Croisier s'y
-étaient pris pour arriver à leurs fins.</p>
-
-<p>Monsieur Sauvager, jeune avocat royaliste, arrivé au grade judiciaire
-de premier Substitut à force de servilisme ministériel, régnait
-au Parquet en l'absence de son chef. Il dépendait de lui de
-lancer un réquisitoire en admettant la plainte de du Croisier. Sauvager,
-homme de rien et sans aucune espèce de fortune, vivait de
-sa place. Aussi le pouvoir comptait-il entièrement sur un homme
-qui attendait tout de lui. Le Président exploita cette situation. Dès
-que la pièce arguée de faux fut entre les mains de du Croisier, le
-soir même, madame la présidente du Ronceret, soufflée par son
-mari, eut une longue conversation avec monsieur Sauvager, auquel
-elle fit observer combien la carrière de la <i>magistrature debout</i>
-était incertaine: un caprice ministériel, une seule faute y
-tuait l'avenir d'un homme.</p>
-
-<p>&mdash;Soyez homme de conscience, donnez vos conclusions contre
-le pouvoir quand il a tort. Vous êtes perdu. Vous pouvez, lui dit-elle,
-profiter en ce moment de votre position pour faire un beau
-mariage qui vous mettra pour toujours à l'abri des mauvaises chances,
-en vous donnant une fortune au moyen de laquelle vous pourrez
-vous caser dans la magistrature <i>assise</i>. L'occasion est belle.
-Monsieur du Croisier n'aura jamais d'enfants, tout le monde sait le
-pourquoi; sa fortune et celle de sa femme iront à sa nièce, mademoiselle
-Duval. Monsieur Duval est un maître de forges dont la
-bourse a déjà quelque volume, et son père, qui vit encore, a du
-bien. Le père et le fils ont à eux deux un million, ils le doubleront
-<ins id="cor_41" title="aidé">aidés</ins> par du Croisier, maintenant lié avec la haute banque et
-les gros industriels de Paris. Monsieur et madame Duval jeune
-donneront, certes, leur fille à l'homme qui sera présenté par son
-oncle du Croisier, en considération des deux fortunes qu'il doit
-laisser à sa nièce, car du Croisier fera sans doute avantager au contrat
-mademoiselle Duval de toute la fortune de sa femme, qui n'a
-pas d'héritiers. Vous connaissez la haine de du Croisier pour les
-d'Esgrignon, rendez-lui service, soyez son homme, accueillez une
-plainte en faux qu'il va vous déposer contre le jeune d'Esgrignon,
-poursuivez le comte immédiatement, sans consulter le Procureur
-du Roi. Puis, priez Dieu que, pour avoir été magistrat impartial
-contre le gré du pouvoir, le ministre vous destitue, votre fortune
-<span class="pagenum">221</span>
-est faite! Vous aurez une charmante femme et trente mille livres
-de rente en dot, sans compter quatre millions d'espérance dans
-une dizaine d'années.</p>
-
-<p>En deux soirées, le premier Substitut avait été gagné. Le Président
-et monsieur Sauvager avaient tenu l'affaire secrète pour le
-vieux juge, pour le juge suppléant, et pour le second substitut. Sûr
-de l'impartialité de Blondet en présence des faits, le Président avait
-la majorité sans compter Camusot. Mais tout manquait par la défection
-imprévue du juge d'instruction. Le Président voulait un
-jugement de mise en accusation avant que le Procureur du Roi ne
-fût averti. Camusot ou le second Substitut n'allaient-ils pas le prévenir?</p>
-
-<p>Maintenant, en expliquant la vie intérieure du juge d'instruction
-Camusot, peut-être apercevra-t-on les raisons qui permettaient à
-Chesnel de considérer ce jeune magistrat comme acquis aux d'Esgrignon,
-et qui lui avaient donné la hardiesse de le suborner en pleine
-rue. Camusot, fils de la première femme d'un marchand de soieries
-de la rue des Bourdonnais, objet de l'ambition de son père, avait
-été destiné à la magistrature. En épousant sa femme, il avait épousé
-la protection d'un huissier du Cabinet du Roi, protection sourde,
-mais efficace, qui lui avait déjà valu sa nomination de juge, et,
-plus tard, celle de Juge d'Instruction. Il n'avait pas eu plus de
-mille écus de rente constitués par ses père et mère à son contrat;
-mademoiselle Thirion ne lui avait pas apporté plus de vingt mille
-francs de dot, c'était donc un pauvre ménage que le sien, car les
-appointements d'un juge en province ne s'élèvent pas au-dessus de
-quinze cents francs. Cependant les Juges d'instruction ont un supplément
-d'environ mille francs à raison des dépenses et des travaux
-extraordinaires de leurs fonctions. Malgré les fatigues qu'elles donnent,
-ces places sont assez enviées; mais elles sont révocables:
-aussi madame Camusot venait-elle de gronder son mari d'avoir
-découvert sa pensée au Président. Marie-Cécile-Amélie Thirion,
-depuis trois ans de mariage, s'était aperçue de la bénédiction de
-Dieu par la régularité de deux accouchements heureux, une fille et
-un garçon; mais elle suppliait Dieu de ne plus la tant bénir. Encore
-quelques bénédictions, et sa gêne deviendrait misère. La fortune de
-monsieur Camusot le père devait se faire long-temps attendre. D'ailleurs
-cette riche succession ne pouvait pas donner plus de huit ou
-dix mille francs de rente aux enfants du négociant qui étaient quatre.
-<span class="pagenum">222</span>
-Puis, quand se réaliserait ce que tous les faiseurs de mariage appellent
-<i>des espérances</i>, le juge n'aurait-il pas des enfants à établir?
-Chacun concevra donc la situation d'une petite femme pleine
-de sens et de résolution, comme était madame Camusot; elle avait
-trop bien senti l'importance d'un faux pas fait par son mari dans sa
-carrière, pour ne pas se mêler des affaires judiciaires.</p>
-
-<p>Enfant unique d'un ancien serviteur du roi Louis XVIII, un valet
-qui l'avait suivi en Italie, en Courlande, en Angleterre, et que le Roi
-avait récompensé par la seule place qu'il pût remplir, celle d'huissier
-de son cabinet par quartier, Amélie avait reçu chez elle comme
-un reflet de la Cour. Thirion lui dépeignait les grands seigneurs,
-les ministres, les personnages qu'il annonçait, introduisait, et voyait
-passant et repassant. Élevée comme à la porte des Tuileries, cette
-jeune femme avait donc pris une teinture des maximes qui s'y pratiquent,
-et adopté le dogme de l'obéissance absolue au pouvoir.
-Aussi avait-elle sagement jugé qu'en se rangeant du côté des d'Esgrignon,
-son mari plairait à madame la duchesse de Maufrigneuse,
-à deux puissantes familles desquelles son père s'appuierait, en un
-moment opportun, auprès du Roi. A la première occasion, Camusot
-pouvait être nommé juge à Paris. Cette promotion rêvée, désirée
-à tout moment, devait apporter six mille francs d'appointements,
-les douceurs d'un logement chez son père ou chez les Camusot, et
-tous les avantages des deux fortunes paternelles. Si l'adage: <i>loin
-des yeux, loin du c&oelig;ur</i>, est vrai pour la plupart des femmes,
-il est vrai surtout en fait de sentiments de famille et de protections
-ministérielles ou royales. De tout temps les gens qui servent personnellement
-les rois font très-bien leurs affaires: on s'intéresse à
-un homme, fût-ce un valet, en le voyant tous les jours.</p>
-
-<p>Madame Camusot, qui se considérait comme de passage, avait pris
-une petite maison dans la rue du Cygne. La ville n'est pas assez passante
-pour que l'industrie des appartements garnis s'y exerce. Ce
-ménage n'était pas d'ailleurs assez riche pour vivre dans un hôtel,
-comme monsieur Michu. La Parisienne avait donc été obligée d'accepter
-les meubles du pays. La modicité de ses revenus l'avait obligée
-à prendre cette maison remarquablement laide, mais qui ne
-manquait pas d'une certaine naïveté de détails. Appuyée à la maison
-voisine de manière à présenter sa façade à la cour, elle n'avait
-à chaque étage qu'une fenêtre sur la rue. La cour, bordée dans sa
-largeur par deux murailles ornées de rosiers et d'alaternes, avait
-<span class="pagenum">223</span>
-au fond, en face de la maison, un hangar assis sur deux arcades en
-briques. Une petite porte bâtarde donnait entrée à cette sombre
-maison encore assombrie par un grand noyer planté au milieu de
-la cour. Au rez-de-chaussée, où l'on montait par un perron à
-double rampe et à balustrades en fer très-ouvragé, mais rongé par
-la rouille, se trouvait sur la rue une salle à manger, et de l'autre
-côté la cuisine. Le fond du corridor qui séparait ces deux chambres
-était occupé par un escalier en bois. Le premier étage ne se
-composait que de deux pièces, dont l'une servait de cabinet au magistrat,
-et l'autre de chambre à coucher. Le second étage en mansarde
-contenait également deux chambres, une pour la cuisinière
-et l'autre pour la femme de chambre qui gardait avec elle les enfants.
-Aucune pièce de la maison n'avait de plafond, toutes présentaient
-ces solives blanchies à la chaux, dont les entre-deux sont
-plafonnés de blanc-en-bourre. Les deux chambres du premier étage
-et la salle d'en bas avaient de ces lambris à formes contournées, où
-s'est exercée la patience des menuisiers du dernier siècle. Ces boiseries,
-peintes en gris-sale, étaient du plus triste aspect. Le cabinet
-du juge était celui d'un avocat de province: un grand bureau et un
-fauteuil d'acajou, la bibliothèque de l'étudiant en Droit, et ses
-meubles mesquins apportés de Paris. La chambre de madame était
-indigène: elle avait des ornements bleus et blancs, un tapis, un
-de ces mobiliers hétéroclites qui semblent à la mode et qui sont
-tout simplement les meubles dont les formes n'ont pas été adoptées
-à Paris. Quant à la salle du rez-de-chaussée, elle était ce qu'est
-une salle en province, nue, froide, à papiers de tenture humides
-et passés.</p>
-
-<p>C'était dans cette chambre mesquine, sans autre vue que celle
-de ce noyer, de ces murs à feuillage noir et de la rue presque déserte,
-que passait toutes ses journées une femme assez vive et légère,
-habituée aux plaisirs, au mouvement de Paris, seule la plupart
-du temps, ou recevant des visites ennuyeuses et sottes qui lui
-faisaient préférer sa solitude à des caquetages vides, où le moindre
-trait d'esprit auquel elle se laissait aller donnait lieu à d'interminables
-commentaires et envenimait sa situation. Occupée de ses enfants,
-moins par goût que pour mettre un intérêt dans sa vie presque solitaire,
-elle ne pouvait exercer sa pensée que sur les intrigues qui se
-nouaient autour d'elle, sur les menées des gens de province, sur
-leurs ambitions enfermées dans des cercles étroits. Aussi pénétrait-elle
-<span class="pagenum">224</span>
-promptement des mystères auxquels ne songeait pas son mari.
-Son hangar plein de bois, où sa femme de chambre faisait des savonnages,
-n'était pas ce qui frappait ses regards, quand, assise à la
-fenêtre de sa chambre, elle tenait à la main quelque broderie interrompue:
-elle contemplait Paris où tout est plaisir, où tout est
-plein de vie, elle en rêvait les fêtes et pleurait d'être dans cette
-froide prison de province. Elle se désolait d'être dans un pays paisible,
-où jamais il n'arriverait ni conspiration, ni grande affaire.
-Elle se voyait pour long-temps sous l'ombre de ce noyer.</p>
-
-<p>Madame Camusot était une petite femme, grasse, fraîche, blonde,
-ornée d'un front très-busqué, d'une bouche rentrée, d'un menton
-relevé, traits que la jeunesse rendait supportables, mais qui devaient
-lui donner de bonne heure un air vieux. Ses yeux vifs et spirituels,
-mais qui exprimaient un peu trop son innocente envie de parvenir,
-et la jalousie que lui causait son infériorité présente, allumaient
-comme deux lumières dans sa figure commune, et la relevaient par
-une certaine force de sentiment que le succès devait éteindre plus
-tard. Elle usait de beaucoup d'industrie pour sa toilette, elle inventait
-des garnitures, elle se les brodait, elle méditait ses atours avec
-sa femme de chambre venue avec elle de Paris, et maintenait ainsi
-la réputation des Parisiennes en province. Sa causticité la rendait
-redoutable, elle n'était pas aimée. Avec cet esprit fin et investigateur
-qui distingue les femmes inoccupées, obligées d'employer leur
-journée, elle avait fini par découvrir les opinions secrètes du Président.
-Aussi conseillait-elle depuis quelque temps à Camusot de lui
-déclarer la guerre. L'affaire du jeune comte était une excellente
-occasion. Avant de venir en soirée chez monsieur du Croisier, elle
-n'avait pas eu de peine à démontrer à son mari, qu'en cette affaire,
-le premier Substitut allait contre les intentions de ses chefs. Le rôle
-de Camusot était de se faire un marchepied de ce procès criminel,
-en favorisant la maison d'Esgrignon, bien autrement puissante que
-le parti du Croisier.</p>
-
-<p>&mdash;Sauvager n'épousera jamais mademoiselle Duval qu'on lui
-aura montrée en perspective, il sera la dupe des Machiavels du
-Val-Noble, auxquels il va sacrifier sa position. Camusot, cette affaire
-si malheureuse pour les d'Esgrignon et si perfidement entamée
-par le Président au profit de du Croisier, ne sera favorable qu'à
-toi, lui avait-elle dit en rentrant.</p>
-
-<p>Cette rusée Parisienne avait également deviné les man&oelig;uvres <ins id="cor_42" title="escrètes">secrètes</ins>
-<span class="pagenum">225</span>
-du Président auprès de Blandureau, et les motifs qu'il avait
-de déjouer les efforts du vieux Blondet, mais elle ne voyait aucun
-profit à éclairer le fils ou le père sur le péril de leur situation; elle
-jouissait de cette comédie commencée, sans se douter de quelle importance
-pouvait être le secret surpris par elle de la demande faite
-aux Blandureau par le successeur de Chesnel en faveur de Félicien
-du Ronceret. Dans le cas où la position de son mari serait menacée
-par le Président, madame Camusot savait pouvoir menacer à son
-tour le Président en éveillant l'attention de l'horticulteur sur le rapt
-projeté de la fleur qu'il voulait transplanter chez lui.</p>
-
-<p>Sans pénétrer, comme madame Camusot, les moyens par lesquels
-du Croisier et le Président avaient gagné le premier Substitut,
-Chesnel, en examinant ces diverses existences et ces intérêts groupés
-autour des fleurs de lis du Tribunal, compta sur le Procureur
-du Roi, sur Camusot et sur monsieur Michu. Deux juges pour les
-d'Esgrignon paralysaient tout. Enfin, le notaire connaissait trop
-bien les désirs du vieux Blondet pour ne pas savoir que si son impartialité
-pouvait fléchir, ce serait pour l'&oelig;uvre de toute sa vie,
-pour la nomination de son fils à la place de juge suppléant. Ainsi
-Chesnel s'endormit plein d'espérance en se promettant d'aller voir
-monsieur Blondet, pour lui offrir de réaliser les espérances qu'il
-caressait depuis si long-temps, en l'éclairant sur les perfidies du président
-du Ronceret. Après avoir gagné le vieux juge, il irait parlementer
-avec le Juge d'Instruction auquel il espérait pouvoir prouver,
-sinon l'innocence, au moins l'imprudence de Victurnien, et
-réduire l'affaire à une simple étourderie de jeune homme. Chesnel
-ne dormit ni paisiblement ni long-temps; car, avant le jour,
-sa gouvernante l'éveilla pour lui présenter le plus séduisant personnage
-de cette histoire, le plus adorable jeune homme du monde,
-madame la duchesse de Maufrigneuse, venue seule en calèche, et
-habillée en homme.</p>
-
-<p>&mdash;J'arrive pour le sauver ou pour périr avec lui, dit-elle au notaire
-qui croyait rêver. J'ai cent mille francs que le Roi m'a donnés
-sur sa Cassette pour acheter l'innocence de Victurnien, si son
-adversaire est corruptible. Si nous échouons, j'ai du poison pour le
-soustraire à tout, même à l'accusation. Mais nous n'échouerons
-pas. Le Procureur du Roi, que j'ai fait avertir de ce qui se passe,
-me suit: il n'a pu venir avec moi, il a voulu prendre les ordres du
-Garde des Sceaux.</p>
-
-<p><span class="pagenum">226</span>
-Chesnel rendit scène pour scène à la duchesse: il s'enveloppa
-de sa robe de chambre et tomba à ses pieds qu'il baisa, non
-sans demander pardon de l'oubli que la joie lui faisait commettre.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes sauvés, criait-il tout en donnant des ordres à
-Brigitte pour qu'elle préparât ce dont pouvait avoir besoin la duchesse
-après une nuit passée à courir la poste.</p>
-
-<p>Il fit un appel au courage de la belle Diane, en lui démontrant
-la nécessité d'aller chez le Juge d'Instruction au petit jour, afin que
-personne ne fût dans le secret de cette démarche, et ne pût même
-présumer que la duchesse de Maufrigneuse fût venue.</p>
-
-<p>&mdash;N'ai-je pas un passe-port en règle? dit-elle en lui montrant
-une feuille où elle était désignée comme monsieur le vicomte Félix
-de Vandenesse, Maître des Requêtes et Secrétaire particulier du Roi.
-Ne sais-je pas bien jouer mon rôle d'homme? reprit-elle en rehaussant
-les faces de sa perruque à la Titus et agitant sa cravache.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! madame la duchesse, vous êtes un ange! s'écria Chesnel
-les larmes aux yeux. (Elle devait toujours être un ange, même en
-homme!) Boutonnez votre redingote, enveloppez-vous jusqu'au nez
-dans votre manteau, prenez mon bras, et courons chez Camusot
-avant que personne ne puisse nous rencontrer.</p>
-
-<p>&mdash;Je verrai donc un homme qui s'appelle Camusot? dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Et qui a le nez de son nom, répondit Chesnel.</p>
-
-<p>Quoiqu'il eût la mort au c&oelig;ur, le vieux notaire jugea nécessaire
-d'obéir à tous les caprices de la duchesse, de rire quand elle rirait,
-de pleurer avec elle; mais il gémit de la légèreté d'une femme qui,
-tout en accomplissant une grande chose, y trouvait néanmoins matière
-à plaisanter. Que n'aurait-il pas fait pour sauver le jeune
-homme? Pendant que Chesnel s'habilla, madame de Maufrigneuse
-dégusta la tasse de café à la crème que Brigitte lui servit, et convint
-de la supériorité des cuisinières de province sur les Chefs de Paris,
-qui dédaignent ces menus détails si importants pour les gourmets.
-Grâce aux prévoyances que nécessitaient les goûts de son maître
-pour la bonne chère, Brigitte avait pu offrir à la duchesse une excellente
-collation. Chesnel et son gentil compagnon se dirigèrent
-vers la maison de monsieur et madame Camusot.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! il y a une madame Camusot, dit la duchesse, l'affaire
-pourra s'arranger.</p>
-
-<p><span class="pagenum">227</span>
-&mdash;Et d'autant mieux, lui répondit Chesnel, que madame s'ennuie
-assez visiblement d'être parmi nous autres provinciaux, elle
-est de Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi nous ne devons pas avoir de secret pour elle.</p>
-
-<p>&mdash;Vous serez juge de ce qu'il faudra taire ou révéler, dit humblement
-Chesnel. Je crois qu'elle sera très-flattée de donner l'hospitalité
-à la duchesse de Maufrigneuse. Pour ne rien compromettre,
-il vous faudra sans doute rester chez elle jusqu'à la nuit, à moins
-que vous n'y trouviez des inconvénients.</p>
-
-<p>&mdash;Est-elle bien, madame Camusot? demanda la duchesse d'un
-air fat.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est un peu la reine chez elle, répondit le notaire.</p>
-
-<p>&mdash;Elle doit alors se mêler des affaires du Palais, reprit la
-duchesse. Il n'y a qu'en France, cher monsieur Chesnel, que l'on
-voit les femmes si bien épouser leurs maris qu'elles en épousent les
-fonctions, le commerce ou les travaux. En Italie, en Angleterre, en
-Espagne, les femmes se font un point d'honneur de laisser leurs
-maris se débattre avec les affaires; elles mettent à les ignorer la
-même persévérance que nos bourgeoises françaises déploient pour
-être au fait des affaires de la communauté. N'est-ce pas ainsi que
-vous appelez cela judiciairement? D'une jalousie incroyable, en
-fait de politique conjugale, les Françaises veulent tout savoir. Aussi,
-dans les moindres difficultés de la vie en France, sentez-vous la
-main de la femme qui conseille, guide, éclaire son mari. La plupart
-des hommes ne s'en trouvent pas mal, en vérité. En Angleterre,
-un homme marié pourrait être mis vingt-quatre heures en prison
-pour dettes, sa femme, à son retour, lui ferait une scène de jalousie.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes arrivés sans avoir fait la moindre rencontre,
-dit Chesnel. Madame la duchesse, vous devez avoir d'autant plus
-d'empire ici, que le père de madame Camusot est un huissier du
-Cabinet du Roi, nommé Thirion.</p>
-
-<p>&mdash;Et le roi n'y a pas songé! il ne pense à rien, s'écria-t-elle.
-Thirion nous a introduits, le prince de Cadignan, monsieur de
-Vandenesse et moi! Nous sommes les maîtres céans. Combinez
-bien tout avec le mari pendant que je vais parler à la femme.</p>
-
-<p>La femme de chambre, qui lavait, débarbouillait, habillait les
-deux enfants, introduisit les deux étrangers dans la petite salle sans
-feu.</p>
-
-<p><span class="pagenum">228</span>
-&mdash;Allez porter cette carte à votre maîtresse, dit la duchesse à
-l'oreille de la femme de chambre, et ne la laissez lire qu'à elle. Si
-vous êtes discrète, on vous récompensera, ma petite.</p>
-
-<p>La femme de chambre demeura comme frappée de la foudre en
-entendant cette voix de femme et voyant cette délicieuse figure de
-jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Éveillez monsieur Camusot, lui dit Chesnel, et dites que je
-l'attends pour une affaire importante.</p>
-
-<p>La femme de chambre monta. Quelques instants après, madame
-Camusot s'élança en peignoir à travers les escaliers, et introduisit
-le bel étranger après avoir poussé Camusot, en chemise, dans son
-cabinet avec tous ses vêtements, en lui ordonnant de s'habiller et
-de l'y attendre. Ce coup de théâtre avait été produit par la carte où
-était gravé: <span class="cs7">MADAME LA DUCHESSE DE MAUFRIGNEUSE</span>. La fille de
-l'huissier du Cabinet du Roi avait tout compris.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, monsieur Chesnel, ne dirait-on pas que le tonnerre
-vient de tomber ici? s'écria la femme de chambre à voix basse.
-Monsieur s'habille dans son cabinet, vous pouvez y monter.</p>
-
-<p>&mdash;Silence sur tout ceci, répondit le notaire.</p>
-
-<p>Chesnel, en se sentant appuyé par une grande dame qui avait
-l'assentiment verbal du Roi aux mesures à prendre pour sauver le
-comte d'Esgrignon, prit un air d'autorité qui le servit auprès de
-Camusot beaucoup mieux que l'air humble avec lequel il l'aurait
-entretenu, s'il eût été seul et sans secours.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, lui dit-il, mes paroles hier au soir ont pu vous
-étonner, mais elles sont sérieuses. La maison d'Esgrignon compte
-sur vous pour bien instruire une affaire d'où elle doit sortir sans
-tache.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, répondit le juge, je ne relèverai point ce qu'il y a
-de blessant pour moi et d'attentatoire à la Justice dans vos paroles,
-car, jusqu'à un certain point, votre position près de la maison d'Esgrignon
-l'excuse. Mais...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, pardonnez-moi de vous interrompre, dit Chesnel.
-Je viens vous dire des choses que vos supérieurs pensent et n'osent
-pas avouer, mais que les gens d'esprit devinent, et vous êtes homme
-d'esprit. A supposer que le jeune homme eût agi imprudemment,
-croyez-vous que le Roi, que la Cour, que le Ministère fussent flattés
-de voir un nom comme celui des d'Esgrignon traîné à la Cour
-d'Assises? Est-il dans l'intérêt, non-seulement du royaume, mais du
-<span class="pagenum">229</span>
-pays, que les maisons historiques tombent? L'égalité, aujourd'hui
-le grand mot de l'Opposition, ne trouve-t-elle pas une garantie dans
-l'existence d'une haute aristocratie consacrée par le temps? Eh!
-bien, non seulement il n'y a pas eu la moindre imprudence, mais
-nous sommes des innocents tombés dans un piége.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis curieux de savoir comment! dit le juge.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, reprit Chesnel, pendant deux ans, le sieur du Croisier
-a constamment laissé tirer sur lui pour de fortes sommes par
-monsieur le comte d'Esgrignon. Nous produirons des traites pour plus
-de cent mille écus, constamment acquittées par lui, et dont les
-sommes ont été remises par moi.... saisissez-bien ceci?.... soit
-avant, soit après l'échéance. Monsieur le comte d'Esgrignon est en
-mesure de présenter un reçu de la somme tirée par lui, antérieur
-à l'effet argué de faux? ne reconnaîtrez-vous pas alors dans la
-plainte une &oelig;uvre de haine et de parti? n'est-ce pas une odieuse
-calomnie que cette accusation portée par les adversaires les plus
-dangereux du trône et de l'autel contre l'héritier d'une vieille famille?
-Il n'y a pas eu plus de faux dans cette affaire qu'il ne s'en
-est fait dans mon Étude. Mandez par devers vous madame du Croisier,
-laquelle ignore encore la plainte en faux, elle vous déclarera
-que je lui ai porté les fonds, et qu'elle les a gardés pour les remettre
-à son mari absent qui ne les lui réclame pas. Interrogez
-du Croisier à ce sujet? il vous dira qu'il ignore ma remise à madame
-du Croisier.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, répondit le Juge d'Instruction, vous pouvez émettre
-de pareilles assertions dans le salon de monsieur d'Esgrignon ou
-chez des gens qui ne connaissent pas les affaires, on y ajoutera
-foi; mais un Juge d'Instruction, à moins d'être imbécile, ne croira
-pas qu'une femme aussi soumise à son mari que l'est madame du
-Croisier, conserve en ce moment dans son secrétaire cent mille écus
-sans en rien dire à son mari, ni qu'un vieux notaire n'ait pas instruit
-monsieur du Croisier de cette remise, à son retour en
-ville.</p>
-
-<p>&mdash;Le vieux notaire était allé à Paris, monsieur, pour arrêter le
-cours des dissipations du jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas encore interrogé le comte d'Esgrignon, reprit le
-juge, ses réponses éclaireront ma religion.</p>
-
-<p>&mdash;Il est au secret? demanda le notaire.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit le juge.</p>
-
-<p><span class="pagenum">230</span>
-&mdash;Monsieur, s'écria Chesnel qui vit le danger, l'Instruction peut
-être conduite pour ou contre nous; mais vous choisirez ou de constater,
-d'après la déposition de madame du Croisier, la remise des
-valeurs antérieurement à l'effet, ou d'interroger un pauvre jeune
-homme inculpé qui, dans son trouble, peut ne se souvenir de rien
-et se compromettre. Vous chercherez le plus croyable ou de l'oubli
-d'une femme ignorante en affaires, ou d'un faux commis par un
-d'Esgrignon.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s'agit pas de tout cela, reprit le juge, il s'agit de savoir
-si monsieur le comte d'Esgrignon a converti le bas d'une lettre que
-lui adressait du Croisier en une lettre de change.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! il le pouvait, s'écria tout à coup madame Camusot qui
-entra vivement, suivie du bel inconnu. Monsieur Chesnel avait remis
-les fonds... Elle se pencha vers son mari.&mdash;Tu seras juge-suppléant
-à Paris à la première vacance, tu sers le Roi lui-même dans
-cette affaire, j'en ai la certitude, on ne t'oubliera pas, lui dit-elle
-à l'oreille. Tu vois dans ce jeune homme la duchesse de Maufrigneuse,
-tâche de ne jamais dire que tu l'as vue, et fais tout pour
-le jeune comte, hardiment.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dit le juge, quand l'Instruction serait conduite
-dans le sens favorable à l'innocence du jeune comte, puis-je répondre
-du jugement à intervenir? Monsieur Chesnel et toi, ma
-bonne, vous connaissez les dispositions de monsieur le Président.</p>
-
-<p>&mdash;Ta, ta, ta, dit madame Camusot, va voir toi-même ce matin
-monsieur Michu, et apprends-lui l'arrestation du jeune comte,
-vous serez déjà deux contre deux, j'en réponds. Michu est de
-Paris, lui! et tu connais son dévouement pour la noblesse. Bon
-chien chasse de race.</p>
-
-<p>En ce moment, mademoiselle Cadot fit entendre sa voix à la
-porte, en disant qu'elle apportait une lettre pressée. Le juge sortit
-et rentra, en lisant ces mots:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p><i>Monsieur le vice-président du Tribunal prie monsieur
-Camusot de siéger à l'audience de ce jour et des jours suivants,
-pour que le Tribunal soit au complet pendant l'absence
-de monsieur le président. Il lui fait ses compliments.</i></p>
-</div>
-
-<p>&mdash;Plus d'instruction de l'affaire d'Esgrignon, s'écria madame
-Camusot. Ne te l'avais-je pas dit, mon ami, qu'ils te joueraient
-quelque mauvais tour? Le Président est allé te calomnier auprès du
-<span class="pagenum">231</span>
-Procureur-Général et du Président de la Cour. Avant que tu puisses
-instruire l'affaire, tu seras changé. Est ce clair?</p>
-
-<p>&mdash;Vous resterez, monsieur, dit la duchesse, le Procureur du
-Roi arrivera, je l'espère, à temps.</p>
-
-<p>&mdash;Quand le Procureur du Roi viendra, dit avec feu la petite
-madame Camusot, il doit trouver tout fini. Oui, mon cher, oui,
-dit-elle en regardant son mari stupéfait. Ah! vieil hypocrite de
-Président, tu joues au plus fin avec nous, tu t'en souviendras! Tu
-veux nous servir un plat de ton métier, tu en auras deux apprêtés
-par la main de ta servante, Cécile-Amélie Thirion. Pauvre bonhomme
-Blondet! il est heureux pour lui que le Président soit en
-voyage pour nous faire destituer, son grand dadais de fils épousera
-mademoiselle Blandureau. Je vais aller retourner les semis au père
-Blondet. Toi, Camusot, va chez monsieur Michu pendant que madame
-la duchesse et moi nous irons trouver le vieux Blondet. Attends-toi
-à entendre dire par toute la ville que je me suis promenée
-ce matin avec un amant.</p>
-
-<p>Madame Camusot donna le bras à la duchesse, et l'emmena par
-les endroits déserts de la ville pour arriver sans mauvaise rencontre
-à la porte du vieux juge. Chesnel alla pendant ce temps conférer
-avec le jeune comte à la prison, où Camusot le fit introduire en
-secret. Les cuisinières, les domestiques, et autres gens levés de
-bonne heure en province, qui virent madame Camusot et la duchesse
-dans des chemins détournés prirent le jeune homme pour
-un amant venu de Paris. Comme Cécile-Amélie l'avait prévu, le
-soir, la nouvelle de ses déportements circulait dans la ville, et y occasionnait
-plus d'une médisance. Madame Camusot et son amant
-prétendu trouvèrent le vieux Blondet dans sa serre, il salua la
-femme de son collègue et son compagnon en jetant sur ce charmant
-jeune homme un regard inquiet et scrutateur.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai l'honneur de vous présenter un des cousins de mon mari,
-dit-elle à monsieur Blondet en lui montrant la duchesse, un des
-horticulteurs les plus distingués de Paris, qui revient de Bretagne,
-et ne peut passer que cette journée avec nous. Monsieur a entendu
-parler de vos fleurs et de vos arbustes, et j'ai pris la liberté de
-venir de grand matin.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur est horticulteur, dit le vieux juge.</p>
-
-<p>La duchesse s'inclina sans parler.</p>
-
-<p>&mdash;Voici, dit le juge, mon cafier et mon arbre à thé.</p>
-
-<p><span class="pagenum">232</span>
-&mdash;Pourquoi donc, dit madame Camusot, monsieur le Président
-est-il parti? Je gage que son absence concerne monsieur Camusot.</p>
-
-<p>&mdash;Précisément. Voici, monsieur, le cactus le plus original qui
-existe, dit-il en montrant dans un pot une plante qui avait l'air
-d'un rotin couvert de lèpre, il vient de la Nouvelle-Hollande. Vous
-êtes bien jeune, monsieur, pour être horticulteur.</p>
-
-<p>&mdash;Quittez vos fleurs, cher monsieur Blondet, dit madame Camusot,
-il s'agit de vous, de vos espérances, du mariage de votre fils
-avec mademoiselle Blandureau. Vous êtes la dupe du Président.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dit le juge d'un air incrédule.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, reprit-elle. Si vous cultiviez un peu plus le monde, et
-un peu moins vos fleurs, vous sauriez que la dot et les espérances
-que vous avez plantées, arrosées, binées, sarclées, sont sur le
-point d'être cueillies par des mains rusées.</p>
-
-<p>&mdash;Madame!...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! personne en ville n'aura le courage de rompre en visière
-au Président en vous avertissant. Moi, qui ne suis pas de la ville, et
-qui, grâce à ce brave jeune homme, irai bientôt à Paris, je vous
-apprends que le successeur de Chesnel a formellement demandé la
-main de Claire Blandureau pour le petit du Ronceret, à qui ses
-père et mère donnent cinquante mille écus. Quant à Félicien, il
-promet de se faire recevoir avocat pour être nommé juge.</p>
-
-<p>Le vieux juge laissa tomber le pot qu'il avait à la main pour le
-montrer à la duchesse.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon cactus! ah! mon fils! Mademoiselle Blandureau!...
-Tiens, la fleur du cactus est cassée!</p>
-
-<p>&mdash;Non, tout peut s'arranger, lui dit madame Camusot en riant.
-Si vous voulez voir votre fils juge dans un mois d'ici, nous allons
-vous dire comment il faut vous y prendre...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, passez là, vous verrez mes pélargonium, un spectacle
-magique à la floraison. Pourquoi, dit-il à madame Camusot,
-me parlez-vous de ces affaires devant votre cousin?</p>
-
-<p>&mdash;Tout dépend de lui, riposta madame Camusot. La nomination
-de votre fils est à jamais perdue si vous dites un mot de ce
-jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Bah!</p>
-
-<p>&mdash;Ce jeune homme est une fleur.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p><span class="pagenum">233</span>
-&mdash;C'est la duchesse de Maufrigneuse, envoyée par le Roi pour
-sauver le jeune d'Esgrignon, arrêté hier par suite d'une plainte en
-faux portée par du Croisier. Madame la duchesse a la parole du
-Garde des Sceaux, il ratifiera les promesses qu'elle nous fera...</p>
-
-<p>&mdash;Mon cactus est sauvé! dit le juge qui examinait sa plante précieuse.
-Allez, j'écoute.</p>
-
-<p>&mdash;Consultez-vous avec Camusot et Michu pour étouffer l'affaire
-au plus tôt, et votre fils sera nommé. Sa nomination arrivera alors
-assez à temps pour vous permettre de déjouer les intrigues des du
-Ronceret auprès des Blandureau. Votre fils sera mieux que juge-suppléant,
-il aura la succession de monsieur Camusot dans l'année.
-Le Procureur du Roi arrive aujourd'hui, monsieur Sauvager sera
-sans doute forcé de donner sa démission, à cause de sa conduite
-dans cette affaire. Mon mari vous montrera des pièces au Palais qui
-établissent l'innocence du comte, et qui prouvent que le faux est
-un guet-apens tendu par du Croisier.</p>
-
-<p>Le vieux juge entra dans le cirque olympique de ses six mille
-pélargonium, et y salua la duchesse.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit-il, si ce que vous voulez est légal, cela pourra
-se faire.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, répondit la duchesse, remettez votre démission demain
-à monsieur Chesnel, je vous promets de vous faire envoyer
-dans la semaine la nomination de votre fils, mais ne la donnez qu'après
-avoir entendu monsieur le Procureur du Roi vous confirmer
-mes paroles. Vous vous comprenez mieux entre vous autres gens
-de justice. Seulement faites-lui savoir que la duchesse de Maufrigneuse
-vous a engagé sa parole. Silence sur mon voyage ici, dit-elle.</p>
-
-<p>Le vieux juge lui baisa la main, et se mit à cueillir sans pitié les
-plus belles fleurs qu'il lui offrit.</p>
-
-<p>&mdash;Y pensez-vous! donnez-les à madame, lui dit la duchesse, il
-n'est pas naturel de voir des fleurs à un homme qui donne le bras
-à une jolie femme.</p>
-
-<p>&mdash;Avant d'aller au Palais, lui dit madame Camusot, allez vous
-informer chez le successeur de Chesnel des propositions faites par
-lui au nom de monsieur et de madame du Ronceret.</p>
-
-<p>Le vieux juge, ébahi de la duplicité du Président, resta planté
-sur ses jambes, à sa grille, en regardant les deux femmes qui se
-sauvèrent par les chemins détournés. Il voyait crouler l'édifice si
-péniblement bâti durant dix années pour son enfant chéri. Était-ce
-<span class="pagenum">234</span>
-possible? il soupçonna quelque ruse et courut chez le successeur
-de Chesnel. A neuf heures et demie, avant l'audience, le vice-président
-Blondet, le juge Camusot et Michu se trouvèrent avec une
-remarquable exactitude dans la Chambre du Conseil, dont la porte
-fut fermée avec soin par le vieux juge en voyant entrer Camusot
-et Michu qui vinrent ensemble.</p>
-
-<p>&mdash;Hé bien! monsieur le vice-président, dit Michu, monsieur
-Sauvager a requis un mandat contre un comte d'Esgrignon, sans
-consulter le Procureur du Roi, pour servir la passion d'un du Croisier,
-un ennemi du gouvernement du Roi. C'est un vrai cen-dessus-dessous.
-Le Président, de son côté, part pour arrêter l'Instruction!
-Et nous ne savons rien de ce procès? Voulait-on par hasard nous
-forcer la main?</p>
-
-<p>&mdash;Voici le premier mot que j'entends sur cette affaire, dit le
-vieux juge furieux de la démarche faite par le Président chez les
-Blandureau.</p>
-
-<p>Le successeur de Chesnel, l'homme des du Ronceret, venait
-d'être victime d'une ruse inventée par le vieux juge pour savoir la
-vérité, il avait avoué le secret.</p>
-
-<p>&mdash;Heureusement que nous vous en parlons, mon cher maître,
-dit Camusot à Blondet, autrement vous auriez pu renoncer à asseoir
-jamais votre fils sur les fleurs de lis, et à le marier à mademoiselle
-Blandureau.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il ne s'agit pas de mon fils, ni de son mariage, dit le
-juge, il s'agit du jeune comte d'Esgrignon: est-il ou n'est-il pas
-coupable?</p>
-
-<p>&mdash;Il paraît, dit monsieur Michu, que les fonds auraient été remis
-à madame du Croisier par Chesnel, on a fait un crime d'une
-simple irrégularité. Le jeune homme aurait, suivant la plainte,
-pris un bas de lettre où était la signature de du Croisier pour la
-convertir en un effet sur les Keller.</p>
-
-<p>&mdash;Une imprudence! dit Camusot.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si du Croisier avait encaissé la somme, dit Blondet,
-pourquoi s'est-il plaint?</p>
-
-<p>&mdash;Il ne sait pas encore que la somme a été remise à sa femme,
-ou il feint de ne pas le savoir, dit Camusot.</p>
-
-<p>&mdash;Vengeance de gens de province, dit Michu.</p>
-
-<p>&mdash;Ça m'a pourtant l'air d'être un faux, dit le vieux Blondet.</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez, dit Camusot. Mais d'abord, en supposant que
-<span class="pagenum">235</span>
-le jeune comte n'ait pas eu le droit de tirer sur du Croisier, il n'y
-aurait pas imitation de signature. Mais il s'est cru ce droit par
-l'avis que Chesnel lui a donné d'un versement opéré par lui
-Chesnel.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, où voyez-vous donc un faux? dit le vieux juge.
-L'essence du faux, en matière civile, est de constituer un dommage
-à autrui.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! il est clair, en tenant la version de du Croisier pour
-vraie, que la signature a été détournée de sa destination afin de
-toucher la somme au mépris d'une défense faite par du Croisier
-à ses banquiers, dit Camusot.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci, messieurs, dit Blondet, me paraît une misère, une vétille.
-Vous aviez la somme, je devais attendre peut-être un titre de
-vous; mais, moi, comte d'Esgrignon, j'étais dans un besoin urgent,
-j'ai... Allons donc! votre plainte est de la passion, de la
-vengeance! Pour qu'il y ait faux, le législateur a voulu l'intention
-de soustraire une somme, de se faire attribuer un profit quelconque
-auquel on n'aurait pas droit. Il n'y a eu de faux ni dans les
-termes de la loi romaine, ni dans l'esprit de la jurisprudence actuelle,
-toujours en nous tenant dans le Civil, car il ne s'agit pas ici
-de faux en écriture publique ou authentique. En matière privée,
-le faux entraîne une intention de voler, mais ici, où est le vol? Dans
-quel temps vivons-nous, messieurs? Le Président nous quitte pour
-faire manquer une Instruction qui devrait être finie! Je ne connais
-monsieur le Président que d'aujourd'hui, mais je lui payerai l'arriéré
-de mon erreur; il minutera désormais ses jugements lui-même. Vous
-devez mettre à ceci la plus grande célérité, monsieur Camusot.</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Mon avis, dit Michu, est au lieu d'une mise en liberté
-sous caution, de tirer de là ce jeune homme immédiatement. Tout
-dépend des interrogations à poser à du Croisier et à sa femme. Vous
-pouvez les mander pendant l'audience, monsieur Camusot, recevoir
-leurs dépositions avant quatre heures, faire votre rapport cette
-nuit, et nous jugerons l'affaire demain avant l'audience.</p>
-
-<p>&mdash;Pendant que les avocats plaideront, nous conviendrons de la
-marche à suivre, dit Blondet à Camusot.</p>
-
-<p>Les trois juges entrèrent en séance après avoir revêtu leurs robes.</p>
-
-<p>A midi, Monseigneur et mademoiselle Armande étaient arrivés à
-l'hôtel d'Esgrignon où se trouvaient déjà Chesnel et monsieur Couturier.
-Après une conférence assez courte entre le directeur de
-<span class="pagenum">236</span>
-madame du Croisier et le prélat, le prêtre alla sur-le-champ chez
-sa pénitente.</p>
-
-<p>A onze heures du matin, du Croisier reçut un mandat de comparution
-qui le mandait, entre une heure et deux, dans le cabinet
-du Juge d'Instruction. Il y vint, en proie à des soupçons légitimes.
-Le Président, incapable de prévoir l'arrivée de la duchesse de Maufrigneuse,
-celle du Procureur du Roi, ni la confédération subite des
-trois juges, avait oublié de tracer à du Croisier un plan de conduite
-au cas où l'Instruction commencerait. Ni l'un ni l'autre ne crurent
-à tant de célérité. Du Croisier s'empressa d'obéir au mandat, afin
-de connaître les dispositions de monsieur Camusot. Il fut donc
-obligé de répondre. Le juge lui adressa sommairement les six interrogations
-suivantes:&mdash;L'effet argué de faux, ne portait-il pas
-une signature vraie?&mdash;Avait-il eu, avant cet effet, des affaires avec
-monsieur le comte d'Esgrignon?&mdash;Monsieur le comte d'Esgrignon
-n'avait-il pas tiré sur lui des lettres de change avec ou sans avis?&mdash;N'avait-il
-pas écrit une lettre par laquelle il autorisait monsieur
-d'Esgrignon à toujours faire fond sur lui?&mdash;Chesnel n'avait-il pas
-plusieurs fois déjà soldé ses comptes?&mdash;N'avait-il pas été absent à
-telle époque?</p>
-
-<p>Ces questions furent résolues affirmativement par du Croisier.
-Malgré des explications verbeuses, le juge ramenait toujours le
-banquier à l'alternative d'un oui ou d'un non. Quand les demandes
-et les réponses furent consignées au procès-verbal, le juge termina
-par cette foudroyante interrogation:&mdash;Du Croisier savait-il que
-l'argent de l'effet argué de faux était déposé chez lui, suivant une
-déclaration de Chesnel et une lettre d'avis dudit Chesnel au comte
-d'Esgrignon, cinq jours avant la date de l'effet?</p>
-
-<p>Cette dernière question épouvanta du Croisier. Il demanda ce
-que signifiait un pareil interrogatoire. S'il était, lui, le coupable et
-monsieur le comte d'Esgrignon le plaignant? Il fit observer que si
-les fonds étaient chez lui, il n'eût pas rendu de plainte.</p>
-
-<p>&mdash;La Justice s'éclaire, dit le juge en le renvoyant non sans avoir
-constaté cette dernière observation de du Croisier.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, les fonds...</p>
-
-<p>&mdash;Les fonds sont chez vous, dit le juge.</p>
-
-<p>Chesnel, également cité, comparut pour expliquer l'affaire. La
-véracité de ses assertions fut corroborée par la déposition de madame
-du Croisier. Le juge avait déjà interrogé le comte d'Esgrignon
-<span class="pagenum">237</span>
-qui, soufflé par Chesnel, produisit la première lettre par laquelle
-du Croisier lui écrivait de tirer sur lui, sans lui faire l'injure
-de déposer les fonds d'avance. Puis il déposa une lettre écrite par
-Chesnel, par laquelle le notaire le prévenait du versement des cent
-mille écus chez monsieur du Croisier. Avec de pareils éléments,
-l'innocence du jeune comte devait triompher devant le Tribunal.
-Quand du Croisier revint du Palais chez lui, son visage était blanc
-de colère, et sur ses lèvres frissonnait la légère écume d'une rage
-concentrée. Il trouva sa femme assise dans son salon, au coin de la
-cheminée, et lui faisant des pantoufles en tapisserie; elle trembla
-quand elle leva les yeux sur lui, mais elle avait pris son parti.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, s'écria du Croisier en balbutiant, quelle déposition
-avez-vous faite devant le juge? Vous m'avez déshonoré, perdu,
-trahi.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai sauvé, monsieur, répondit-elle. Si vous avez l'honneur
-de vous allier un jour aux d'Esgrignon, par le mariage de
-votre nièce avec le jeune comte, vous le devrez à ma conduite
-d'aujourd'hui.</p>
-
-<p>&mdash;Miracle! l'ânesse de Balaam a parlé, s'écria-t-il, je ne m'étonnerai
-plus de rien. Et où sont les cent mille écus que monsieur
-Camusot dit être chez moi?</p>
-
-<p>&mdash;Les voici, répondit-elle en tirant le paquet des billets de banque
-de dessous le coussin de sa bergère. Je n'ai point commis de
-péché mortel en déclarant que monsieur Chesnel me les avait remis.</p>
-
-<p>&mdash;En mon absence?</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'étiez pas là.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me le jurez par votre salut éternel?</p>
-
-<p>&mdash;Je le jure, dit-elle d'une voix calme.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne m'avoir rien dit? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai eu tort en ceci, répondit sa femme, mais ma faute tourne
-à votre avantage. Votre nièce sera quelque jour marquise d'Esgrignon
-et peut-être serez-vous Député si vous vous conduisez bien
-dans cette déplorable affaire. Vous êtes allé trop loin, sachez revenir.</p>
-
-<p>Du Croisier se promena dans son salon en proie à une horrible
-agitation, et sa femme attendit, dans une agitation égale, le résultat
-de cette promenade. Enfin, du Croisier sonna.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne recevrai personne ce soir, fermez la grande porte,
-dit-il à son valet de chambre. A tous ceux qui viendront vous
-direz que madame et moi nous sommes à la campagne. Nous
-<span class="pagenum">238</span>
-partirons aussitôt après le dîner, que vous avancerez d'une demi-heure.</p>
-
-<p>Dans la soirée, tous les salons, les petits marchands, les pauvres,
-les mendiants, la noblesse, le commerce, toute la ville enfin parlait
-de la grande nouvelle: l'arrestation du comte d'Esgrignon soupçonné
-d'avoir commis un faux. Le comte d'Esgrignon irait en Cour
-d'Assises, il serait condamné, marqué. La plupart des personnes à
-qui l'honneur de la maison d'Esgrignon était cher, niaient le fait.
-Quand il fit nuit, Chesnel vint prendre chez madame Camusot le
-jeune inconnu qu'il conduisit à l'hôtel d'Esgrignon où mademoiselle
-Armande l'attendait. La pauvre fille mena chez elle la belle Maufrigneuse,
-à laquelle elle donna son appartement. Monseigneur
-l'évêque occupait celui de Victurnien. Quand la noble Armande se
-vit seule avec la duchesse, elle lui jeta le plus déplorable regard.</p>
-
-<p>&mdash;Vous deviez bien votre secours au pauvre enfant qui s'est
-perdu pour vous, madame, dit-elle, un enfant à qui tout le monde
-ici se sacrifie.</p>
-
-<p>La duchesse avait déjà jeté son coup d'&oelig;il de femme sur la
-chambre de mademoiselle d'Esgrignon, et y avait vu l'image de la vie
-de cette sublime fille: vous eussiez dit de la cellule d'une religieuse,
-à voir cette pièce nue, froide et sans luxe. La duchesse, émue en
-contemplant le passé, le présent et l'avenir de cette existence, en
-reconnaissant le contraste inouï qu'y produisait sa présence, ne put
-retenir des larmes qui roulèrent sur ses joues et lui servirent de
-réponse.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! j'ai tort, pardonnez-moi, madame la duchesse? reprit la
-chrétienne qui l'emporta sur la tante de Victurnien, vous ignoriez
-notre misère, mon neveu était incapable de vous l'avouer. D'ailleurs,
-en vous voyant, tout se conçoit, même le crime!</p>
-
-<p>Mademoiselle Armande, sèche et maigre, pâle, mais belle
-comme une de ces figures effilées et sévères que les peintres allemands
-ont seuls su faire, eut aussi les yeux mouillés.</p>
-
-<p>&mdash;Rassurez-vous, cher ange, dit enfin la duchesse, il est sauvé.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais l'honneur, mais son avenir! Chesnel me l'a dit: le
-Roi sait la vérité.</p>
-
-<p>&mdash;Nous songerons à réparer le mal, dit la duchesse.</p>
-
-<p>Mademoiselle Armande descendit au salon, et trouva le Cabinet
-des Antiques au grand complet. Autant pour fêter Monseigneur que
-pour entourer le marquis d'Esgrignon, chacun des habitués était
-<span class="pagenum">239</span>
-venu. Chesnel, posté dans l'antichambre, recommandait à chaque
-arrivant le plus profond silence sur la grande affaire, afin que le
-vénérable marquis n'en sût jamais rien. Le loyal Franc était capable
-de tuer son fils ou de tuer du Croisier; dans cette circonstance,
-il lui aurait fallu un criminel d'un côté ou de l'autre. Par
-un singulier hasard, le marquis, heureux du retour de son fils à
-Paris, parla plus qu'à l'ordinaire de Victurnien. Victurnien allait
-être placé bientôt par le Roi, le Roi s'occupait enfin des d'Esgrignon.
-Chacun, la mort dans l'âme, exaltait la bonne conduite de
-Victurnien. Mademoiselle Armande préparait les voies à la soudaine
-apparition de son neveu, en disant à son frère que Victurnien viendrait
-sans doute les voir et qu'il devait être en route.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dit le marquis debout devant sa cheminée, s'il fait bien
-ses affaires là où il est, il doit y rester, et ne pas songer à la joie
-que son vieux père aurait à le voir. Le service du Roi avant tout.</p>
-
-<p>La plupart de ceux qui entendirent cette phrase frissonnèrent.
-Le procès pouvait livrer l'épaule d'un d'Esgrignon au fer du bourreau!
-Il y eut un moment d'affreux silence. La vieille marquise de
-Casteran ne put retenir une larme qu'elle versa sur son rouge en
-détournant la tête.</p>
-
-<p>Le lendemain, à midi, par un temps superbe, toute la population
-en rumeur était dispersée par groupes dans la rue qui traversait
-la ville, et il n'y était question que de la grande affaire. Le jeune
-comte était-il ou n'était il pas en prison? En ce moment, on aperçut
-le tilbury bien connu du comte d'Esgrignon descendant par le
-haut de la rue Saint-Blaise, et venant de la Préfecture. Ce tilbury
-était mené par le comte accompagné d'un charmant jeune homme
-inconnu, tous deux gais, riant, causant, ayant des roses du Bengale
-à la boutonnière. Ce fut un de ces coups de théâtre qu'il est
-impossible de décrire. A dix heures, un jugement de non-lieu,
-parfaitement motivé, avait rendu la liberté au jeune comte. Du
-Croisier y fut foudroyé par un <i>attendu</i> qui réservait au comte d'Esgrignon
-ses droits pour le poursuivre en calomnie. Le vieux Chesnel
-remontait, comme par hasard, la Grande-Rue, et disait à qui
-voulait l'entendre, que du Croisier avait tendu le plus infâme des
-piéges à l'honneur de la maison d'Esgrignon, et que, s'il n'était
-pas poursuivi comme calomniateur, il devait cette condescendance
-à la noblesse de sentiment qui animait les d'Esgrignon. Le soir de
-cette fameuse journée, après le coucher du marquis d'Esgrignon,
-<span class="pagenum">240</span>
-le jeune comte, mademoiselle Armande et le beau petit page qui
-allait repartir se trouvèrent seuls avec le chevalier, à qui l'on ne
-put cacher le sexe de ce charmant cavalier et qui fut le seul dans la
-ville, hormis les trois juges et madame Camusot, de qui la présence
-de la duchesse fut connue.</p>
-
-<p>&mdash;La maison d'Esgrignon est sauvée, dit Chesnel, mais elle ne
-se relèvera pas de ce choc d'ici à cent ans. Il faut maintenant payer
-les dettes, et vous ne pouvez plus, monsieur le comte, faire autre
-chose que vous marier avec une héritière.</p>
-
-<p>&mdash;Et la prendre où elle sera, dit la duchesse.</p>
-
-<p>&mdash;Une seconde mésalliance, s'écria mademoiselle Armande.</p>
-
-<p>La duchesse se mit à rire.</p>
-
-<p>Il vaut mieux se marier que de mourir, dit-elle en sortant de
-la poche de son gilet un petit flacon donné par l'apothicairerie du
-château des Tuileries.</p>
-
-<p>Mademoiselle Armande fit un geste d'effroi, le vieux Chesnel prit
-la main de la belle Maufrigneuse et la lui baisa sans permission.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes donc fous, ici? reprit la duchesse. Vous voulez
-donc rester au quinzième siècle quand nous sommes au dix-neuvième?
-Mes chers enfants, il n'y a plus de noblesse, il n'y a plus
-que de l'aristocratie. Le Code civil de Napoléon a tué les parchemins
-comme le canon avait déjà tué la féodalité. Vous serez bien
-plus nobles que vous ne l'êtes quand vous aurez de l'argent. Épousez
-qui vous voudrez, Victurnien, vous anoblirez votre femme,
-voilà le plus solide des priviléges qui restent à la noblesse française.
-Monsieur de Talleyrand n'a-t-il pas épousé madame Grandt sans
-se compromettre? Souvenez-vous de Louis XIV marié à la veuve
-Scarron.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne l'avait pas épousée pour son argent, dit mademoiselle
-Armande.</p>
-
-<p>&mdash;Recevriez-vous la comtesse d'Esgrignon, si c'était la nièce
-d'un du Croisier? dit Chesnel.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être, répondit la duchesse, mais le roi, sans aucun
-doute, la verrait avec plaisir. Vous ne savez donc pas ce qui se
-passe! dit-elle en voyant l'étonnement peint sur tous les visages.
-Victurnien est venu à Paris, il sait comment y vont les choses.
-Nous étions plus puissants sous Napoléon. Victurnien, épousez mademoiselle
-Duval, épousez qui vous voudrez, elle sera marquise
-d'Esgrignon tout aussi bien que je suis duchesse de Maufrigneuse.</p>
-
-<p><span class="pagenum">241</span>
-&mdash;Tout est perdu, même l'honneur, dit le Chevalier en faisant
-un geste.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, Victurnien, dit la duchesse en l'embrassant au front,
-nous ne nous verrons plus. Ce que vous avez de mieux à faire est
-de vivre sur vos terres, l'air de Paris ne vous vaut rien.</p>
-
-<p>&mdash;Diane? cria le jeune comte au désespoir.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, vous vous oubliez étrangement, dit froidement la
-duchesse en quittant son rôle d'homme et de maîtresse et redevenant
-non-seulement ange, mais encore duchesse, non-seulement
-duchesse, mais la Célimène de Molière.</p>
-
-<p>La duchesse de Maufrigneuse salua dignement ces quatre personnages,
-et obtint du Chevalier la dernière larme d'admiration
-qu'il eût au service du beau sexe.</p>
-
-<p>&mdash;Comme elle ressemble à la princesse Goritza! s'écria-t-il à
-voix basse.</p>
-
-<p>Diane avait disparu. Le fouet du postillon disait à Victurnien que
-le beau roman de sa première passion était fini. En danger, Diane
-avait encore pu voir dans le jeune comte son amant; mais, sauvé,
-la duchesse le méprisait comme un homme faible qu'il était.</p>
-
-<p>Six mois après, Camusot fut nommé juge-suppléant à Paris, et
-plus tard Juge d'Instruction. Michu devint Procureur du Roi. Le
-bonhomme Blondet passa Conseiller à la Cour royale, y resta le
-temps nécessaire pour prendre sa retraite et revint habiter sa jolie
-petite maison. Joseph Blondet eut le siége de son père au Tribunal
-pour le reste de ses jours, mais sans aucune chance d'avancement,
-et fut l'époux de mademoiselle Blandureau, qui s'ennuie aujourd'hui
-dans cette maison de briques et de fleurs, autant qu'une carpe
-dans un bassin de marbre. Enfin, Michu, Camusot reçurent la
-croix de la Légion-d'Honneur, et le vieux Blondet reçut celle d'officier.
-Quant au premier Substitut du Procureur du Roi, monsieur
-Sauvager, il fut envoyé en Corse au grand contentement de du
-Croisier qui, certes, ne voulait pas lui donner sa nièce.</p>
-
-<p>Du Croisier, stimulé par le président du Ronceret, appela du
-jugement de non-lieu en Cour Royale et perdit. Dans tout le Département,
-les Libéraux soutinrent que le petit d'Esgrignon avait
-commis un faux. Les Royalistes, de leur côté, racontèrent les horribles
-trames que la vengeance avait fait ourdir à <i>l'infâme du
-Croisier</i>. Un duel eut lieu entre du Croisier et Victurnien. Le
-hasard des armes fut pour l'ancien fournisseur, qui blessa
-<span class="pagenum">242</span>
-dangereusement le jeune comte et maintint ses dires. La lutte entre les
-deux partis fut encore envenimée par cette affaire que les Libéraux
-remettaient sur le tapis à tout propos. Du Croisier, toujours repoussé
-aux Élections, ne voyait aucune chance de faire épouser sa
-nièce au jeune comte, surtout après son duel.</p>
-
-<p>Un mois après la confirmation du jugement en Cour royale,
-Chesnel, épuisé par cette lutte horrible où ses forces morales et
-physiques furent ébranlées, mourut dans son triomphe comme un
-vieux chien fidèle qui a reçu les défenses d'un marcassin dans le
-ventre. Il mourut aussi heureux qu'il pouvait l'être, en laissant la
-Maison quasi-ruinée et le jeune homme dans la misère, perdu d'ennui,
-sans aucune chance d'établissement. Cette cruelle pensée,
-jointe à son abattement, acheva sans doute le pauvre vieillard. Au
-milieu de tant de ruines, accablé par tant de chagrins, il reçut une
-grande consolation: le vieux marquis, sollicité par sa s&oelig;ur, lui
-rendit toute son amitié. Ce grand personnage vint dans la petite
-maison de la rue du Bercail, il s'assit au chevet du lit de son vieux
-serviteur, dont tous les sacrifices lui étaient inconnus. Chesnel se
-dressa sur son séant, et récita le cantique de Siméon, le marquis
-lui permit de se faire enterrer dans la chapelle du château, le corps
-en travers, et au bas de la fosse où ce quasi-dernier d'Esgrignon
-devait reposer lui-même.</p>
-
-<p>Ainsi mourut l'un des derniers représentants de cette belle et
-grande domesticité, mot que l'on prend souvent en mauvaise
-part, et auquel nous donnons ici sa signification réelle en lui
-faisant exprimer l'attachement féodal du serviteur au maître. Ce
-sentiment, qui n'existait plus qu'au fond de la province et chez
-quelques vieux serviteurs de la royauté, honorait également et la
-Noblesse qui inspirait de semblables affections, et la bourgeoisie qui
-les concevait. Ce noble et magnifique dévouement est impossible
-aujourd'hui. Les maisons nobles n'ont plus de serviteurs, de même
-qu'il n'y a plus de Roi de France ni de pairs héréditaires, ni de biens
-immuablement fixés dans les maisons historiques pour en perpétuer
-les splendeurs nationales. Chesnel n'était pas seulement un de ces
-grands hommes inconnus de la vie privée, il était donc aussi une
-grande chose. La continuité de ses sacrifices ne lui donne-t-elle
-pas je ne sais quoi de grave et de sublime? ne dépasse-t-elle pas
-l'héroïsme de la bienfaisance, qui est toujours un effort momentané?
-La vertu de Chesnel appartient essentiellement aux classes
-<span class="pagenum">243</span>
-placées entre les misères du peuple et les grandeurs de l'aristocratie,
-et qui peuvent unir ainsi les modestes vertus du Bourgeois aux
-sublimes pensées du Noble, en les éclairant aux flambeaux d'une
-solide instruction.</p>
-
-<p>Victurnien, jugé défavorablement à la cour, n'y pouvait plus
-trouver ni fille riche, ni emploi. Le Roi se refusa constamment à
-donner la pairie aux d'Esgrignon, seule faveur qui pût tirer Victurnien
-de la misère. Du vivant de son père, il était impossible de
-marier le jeune comte avec une héritière bourgeoise, il dut vivre
-mesquinement dans la maison paternelle avec les souvenirs de ses
-deux années de splendeur parisienne et d'amour aristocratique.
-Triste et morne, il végétait entre son père au désespoir, qui attribuait
-à une maladie de langueur l'état où il voyait son fils, et sa
-tante dévorée de chagrin. Chesnel n'était plus là. Le marquis mourut
-en 1830, après avoir vu le Roi Charles X passant à Nonancourt
-où ce grand d'Esgrignon alla, suivi de la noblesse valide du <i>Cabinet
-des Antiques</i>, lui rendre ses devoirs et se joindre au maigre
-cortége de la monarchie vaincue. Acte de courage qui semblera
-tout simple aujourd'hui, mais que l'enthousiasme de la Révolte
-rendit alors sublime!</p>
-
-<p>&mdash;Les Gaulois triomphent! fut le dernier mot du marquis.</p>
-
-<p>La victoire de du Croisier fut alors complète, car le nouveau marquis
-d'Esgrignon, huit jours après la mort de son vieux père, accepta
-mademoiselle Duval pour femme, elle avait trois millions
-de dot, du Croisier et sa femme assuraient leur fortune à mademoiselle
-Duval au contrat. Du Croisier dit, pendant la cérémonie
-du mariage, que la maison d'Esgrignon était la plus honorable de
-toutes les maisons nobles de France. Vous voyez tous les hivers le
-marquis d'Esgrignon, qui doit réunir un jour plus de cent mille
-écus de rente, à Paris où il mène la joyeuse vie des garçons,
-n'ayant plus des grands seigneurs d'autrefois que son indifférence
-pour sa femme, de laquelle il n'a nul souci.</p>
-
-<p>&mdash;Quant à mademoiselle d'Esgrignon, disait Émile Blondet à
-qui l'on doit les détails de cette aventure, si elle ne ressemble plus
-à la céleste figure entrevue pendant mon enfance, elle est certes,
-à soixante-sept ans, la plus douloureuse et la plus intéressante figure
-du Cabinet des Antiques où elle trône encore. Je l'ai vue au
-dernier voyage que je fis dans mon pays, pour y aller chercher les
-papiers nécessaires à mon mariage. Quand mon père apprit qui
-<span class="pagenum">244</span>
-j'épousais, il demeura stupéfait, il ne retrouva la parole qu'au moment
-où je lui dis que j'étais Préfet.&mdash;Tu es né préfet! me répondit-il
-en souriant. En faisant un tour par la ville, je rencontrai
-mademoiselle Armande qui m'apparut plus grande que jamais!
-Il m'a semblé voir Marius sur les ruines de Carthage. Ne survit-elle
-pas à ses religions, à ses croyances détruites? elle ne croit
-plus qu'en Dieu. Habituellement triste, muette, elle ne conserve,
-de son ancienne beauté, que des yeux d'un éclat surnaturel. Quand
-je l'ai vue allant à la messe, son livre à la main, je n'ai pu m'empêcher
-de penser qu'elle demande à Dieu de la retirer de ce
-monde.</p>
-
-<p class="rdate sepb6">Aux Jardies, juillet 1837.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img class="bord" src="images/img-07.jpg" alt="" title="" width="500" height="701" />
- <span class="link"><a href="images/imx-07.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span>
- <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p>
- <p class="caption2">LE COMTE DE MORTSAUF.</p>
- <p class="caption3">Maigre et de haute taille, il avait l'attitude d'un
- gentilhomme, etc.....</p>
- <p class="caption4">(LE LYS <ins id="cor_43" title="DE">DANS</ins> LA VALLÉE.)</p>
-</div>
-
-<h2 id="chap_3">LE LYS DANS LA VALLÉE.</h2>
-
-<hr class="small3" />
-
-<div class="dedication">
-
-<p class="top1"><span class="gesp">A MONSIEUR J.-B. NACQUART</span>,<br />
-<span class="cs7">MEMBRE DE L'ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE.</span></p>
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-<p><i>Cher docteur, voici l'une des pierres les plus travaillées dans la seconde assise d'un
-édifice littéraire lentement et laborieusement construit; j'y veux inscrire votre nom,
-autant pour remercier le savant qui me sauva jadis, que pour célébrer l'ami de tous
-les jours.</i></p>
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-<p class="rsign"><span class="smcap">De Balzac.</span></p>
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-</div>
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-<hr class="small3" />
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-<div class="manuscr">
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-<p class="addr sep2">A MADAME LA COMTESSE NATALIE DE MANERVILLE.</p>
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-<p>«Je cède à ton désir. Le privilége de la femme que nous aimons
-plus qu'elle ne nous aime est de nous faire oublier à tout propos
-les règles du bon sens. Pour ne pas voir un pli se former sur vos
-fronts, pour dissiper la boudeuse expression de vos lèvres que le
-moindre refus attriste, nous franchissons miraculeusement les
-distances, nous donnons notre sang, nous dépensons l'avenir.
-Aujourd'hui tu veux mon passé, le voici. Seulement, sache-le
-bien, Natalie: en t'obéissant, j'ai dû fouler aux pieds des répugnances
-inviolées. Mais pourquoi suspecter les soudaines et longues
-rêveries qui me saisissent parfois en plein bonheur? pourquoi
-ta jolie colère de femme aimée, à propos d'un silence? Ne
-pouvais-tu jouer avec les contrastes de mon caractère sans en
-demander les causes? As-tu dans le c&oelig;ur des secrets qui, pour
-se faire absoudre, aient besoin des miens? Enfin, tu l'as deviné,
-<span class="pagenum">246</span>
-Natalie, et peut-être vaut-il mieux que tu saches tout: oui, ma
-vie est dominée par un fantôme, il se dessine vaguement au
-moindre mot qui le provoque, il s'agite souvent de lui-même au-dessus
-de moi. J'ai d'imposants souvenirs ensevelis au fond de
-mon âme comme ces productions marines qui s'aperçoivent par
-les temps calmes, et que les flots de la tempête <ins id="cor_96" title="jette">jettent</ins> par fragments
-sur la grève. Quoique le travail que nécessitent les idées
-pour être exprimées ait contenu ces anciennes émotions qui me
-font tant de mal quand elles se réveillent trop soudainement, s'il
-y avait dans cette confession des éclats qui te blessassent, souviens-toi
-que tu m'as menacé si je ne t'obéissais pas, ne me punis
-donc point de t'avoir obéi? Je voudrais que ma confidence
-redoublât ta tendresse. A ce soir.</p>
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-<p class="rsign">»<span class="smcap">Félix.</span>»</p>
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-</div>
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-<p>A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus
-émouvante élégie, la peinture des tourments subits en silence par
-les âmes dont les racines tendres encore ne rencontrent que de durs
-cailloux dans le sol domestique, dont les premières frondaisons sont
-déchirées par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes
-par la gelée au moment où elles s'ouvrent? Quel poète nous dira
-les douleurs de l'enfant dont les lèvres sucent un sein amer, et
-dont les sourires sont réprimés par le feu dévorant d'un &oelig;il sévère?
-La fiction qui représenterait ces pauvres c&oelig;urs opprimés par les
-êtres placés autour d'eux pour favoriser les développements de leur
-sensibilité, serait la véritable histoire de ma jeunesse. Quelle vanité
-pouvais-je blesser, moi nouveau-né? quelle disgrâce physique ou
-morale me valait la froideur de ma mère? étais-je donc l'enfant du
-devoir, celui dont la naissance est fortuite, ou celui dont la vie est
-un reproche? Mis en nourrice à la campagne, oublié par ma famille
-pendant trois ans, quand je revins à la maison paternelle, j'y
-comptai pour si peu de chose que j'y subissais la compassion des
-gens. Je ne connais ni le sentiment, ni l'heureux hasard à l'aide
-desquels j'ai pu me relever de cette première déchéance: chez moi
-l'enfant ignore, et l'homme ne sait rien. Loin d'adoucir mon sort,
-mon frère et mes deux s&oelig;urs s'amusèrent à me faire souffrir. Le
-pacte en vertu duquel les enfants cachent leurs peccadilles et qui leur
-apprend déjà l'honneur, fut nul à mon égard; bien plus, je me vis
-souvent puni pour les fautes de mon frère, sans pouvoir réclamer
-<span class="pagenum">247</span>
-contre cette injustice; la courtisanerie, en germe chez les enfants,
-leur conseillait-elle de contribuer aux persécutions qui m'affligeaient,
-pour se ménager les bonnes grâces d'une mère également redoutée
-par eux? était-ce un effet de leur penchant à l'imitation? était-ce
-besoin d'essayer leurs forces, ou manque de pitié? Peut-être ces
-causes réunies me privèrent-elles des douceurs de la fraternité.
-Déjà déshérité de toute affection, je ne pouvais rien aimer, et la
-nature m'avait fait aimant! Un ange recueille-t-il les soupirs de
-cette sensibilité sans cesse rebutée? Si dans quelques âmes les sentiments
-méconnus tournent en haine, dans la mienne ils se concentrèrent
-et s'y creusèrent un lit d'où, plus tard, ils jaillirent sur ma
-vie. Suivant les caractères, l'habitude de trembler relâche les fibres,
-engendre la crainte, et la crainte oblige à toujours céder. De là
-vient une faiblesse qui abâtardit l'homme et lui communique je ne
-sais quoi d'esclave. Mais ces continuelles tourmentes m'habituèrent
-à déployer une force qui s'accrut par son exercice et prédisposa
-mon âme aux résistances morales. Attendant toujours une douleur
-nouvelle, comme les martyrs attendaient un nouveau coup, tout
-mon être dut exprimer une résignation morne sous laquelle les
-grâces et les mouvements de l'enfance furent étouffés, attitude qui
-passa pour un symptôme d'idiotie et justifia les sinistres pronostics
-de ma mère. La certitude de ces injustices excita prématurément
-dans mon âme la fierté, ce fruit de la raison, qui sans doute arrêta
-les mauvais penchants qu'une semblable éducation encourageait.
-Quoique délaissé par ma mère, j'étais parfois l'objet de ses scrupules,
-parfois elle parlait de mon instruction et manifestait le désir
-de s'en occuper; il me passait alors des frissons horribles en songeant
-aux déchirements que me causerait un contact journalier
-avec elle. Je bénissais mon abandon, et me trouvais heureux de
-pouvoir rester dans le jardin à jouer avec des cailloux, à observer
-des insectes, à regarder le bleu du firmament. Quoique l'isolement
-dût me porter à la rêverie, mon goût pour les contemplations vint
-d'une aventure qui vous peindra mes premiers malheurs. Il était si
-peu question de moi que souvent la gouvernante oubliait de me
-faire coucher. Un soir, tranquillement blotti sous un figuier, je
-regardais une étoile avec cette passion curieuse qui saisit les enfants,
-et à laquelle ma précoce mélancolie ajoutait une sorte d'intelligence
-sentimentale. Mes s&oelig;urs s'amusaient et criaient; j'entendais leur
-lointain tapage comme un accompagnement à mes idées. Le bruit
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-cessa, la nuit vint. Par hasard, ma mère s'aperçut de mon absence.
-Pour éviter un reproche, notre gouvernante, une terrible mademoiselle
-Caroline légitima les fausses appréhensions de ma mère en
-prétendant que j'avais la maison en horreur; que si elle n'eût pas
-attentivement veillé sur moi, je me serais enfui déjà; je n'étais pas
-imbécile, mais sournois; parmi tous les enfants commis à ses soins,
-elle n'en avait jamais rencontré dont les dispositions fussent aussi
-mauvaises que les miennes. Elle feignit de me chercher et m'appela,
-je répondis; elle vint au figuier où elle savait que j'étais.&mdash;Que
-faisiez-vous donc là? me dit-elle.&mdash;Je regardais une étoile.&mdash;Vous
-ne regardiez pas une étoile, dit ma mère qui nous écoutait
-du haut de son balcon, connaît-on l'astronomie à votre âge?&mdash;Ah!
-madame, s'écria mademoiselle Caroline, il a lâché le robinet du réservoir,
-le jardin est inondé. Ce fut une rumeur générale. Mes
-s&oelig;urs s'étaient amusées à tourner ce robinet pour voir couler l'eau;
-mais, surprises par l'écartement d'une gerbe qui les avait arrosées
-de toutes parts, elles avaient perdu la tête et s'étaient enfuies sans
-avoir pu fermer le robinet. Atteint et convaincu d'avoir imaginé
-cette espiéglerie, accusé de mensonge quand j'affirmais mon innocence,
-je fus sévèrement puni. Mais châtiment horrible! je fus
-persiflé sur mon amour pour les étoiles, et ma mère me défendit
-de rester au jardin le soir. Les défenses tyranniques aiguisent encore
-plus une passion chez les enfants que chez les hommes; les
-enfants ont sur eux l'avantage de ne penser qu'à la chose défendue,
-qui leur offre alors des attraits irrésistibles. J'eus donc souvent le
-fouet pour mon étoile. Ne pouvant me confier à personne, je lui
-disais mes chagrins dans ce délicieux ramage intérieur par lequel
-un enfant bégaie ses premières idées, comme naguère il a bégayé
-ses premières paroles. A l'âge de douze ans, au collége, je la contemplais
-encore en éprouvant d'indicibles délices, tant les impressions
-reçues au matin de la vie laissent de profondes traces au
-c&oelig;ur.</p>
-
-<p>De cinq ans plus âgé que moi, Charles fut aussi bel enfant qu'il
-est bel homme, il était le privilégié de mon père, l'amour de ma
-mère, l'espoir de ma famille, partant le roi de la maison. Bien fait
-et robuste, il avait un précepteur. Moi, chétif et malingre, à cinq
-ans je fus envoyé comme externe dans une pension de la ville, conduit
-le matin et ramené le soir par le valet de chambre de mon père.
-Je partais en emportant un panier peu fourni, tandis que mes
-<span class="pagenum">249</span>
-camarades apportaient d'abondantes provisions. Ce contraste entre
-mon dénûment et leur richesse engendra mille souffrances. Les célèbres
-rillettes et rillons de Tours formaient l'élément principal du
-repas que nous faisions au milieu de la journée, entre le déjeuner
-du matin et le dîner de la maison dont l'heure coïncidait avec
-notre rentrée. Cette préparation, si prisée par quelques gourmands,
-paraît rarement à Tours sur les tables aristocratiques; si
-j'en entendis parler avant d'être mis en pension, je n'avais jamais
-eu le bonheur de voir étendre pour moi cette brune confiture sur
-une tartine de pain; mais elle n'aurait pas été de mode à la pension,
-mon envie n'en eût pas été moins vive, car elle était devenue
-comme une idée fixe, semblable au désir qu'inspiraient à l'une des
-plus élégantes duchesses de Paris les ragoûts cuisinés par les portières,
-et qu'en sa qualité de femme, elle satisfit. Les enfants devinent
-la convoitise dans les regards aussi bien que vous y lisez
-l'amour: je devins alors un excellent sujet de moquerie. Mes camarades,
-qui presque tous appartenaient à la petite bourgeoisie,
-venaient me présenter leurs excellentes rillettes en me demandant
-si je savais comment elles se faisaient, où elles se vendaient, pourquoi
-je n'en avais pas. Ils se pourléchaient en vantant les rillons,
-ces résidus de porc sautés dans sa graisse et qui ressemblent à des
-truffes cuites; ils douanaient mon panier, n'y trouvaient que des
-fromages d'Olivet, ou des fruits secs, et m'assassinaient d'un:&mdash;<i>Tu
-n'as donc pas de quoi?</i> qui m'apprit à mesurer la différence
-mise entre mon frère et moi. Ce contraste entre mon abandon et
-le bonheur des autres a souillé les roses de mon enfance, et flétri
-ma verdoyante jeunesse. La première fois que, dupe d'un sentiment
-généreux, j'avançai la main pour accepter la friandise tant
-souhaitée qui me fut offerte d'un air hypocrite, mon mystificateur
-retira sa tartine aux rires des camarades prévenus de ce dénoûment.
-Si les esprits les plus distingués sont accessibles à la vanité,
-comment ne pas absoudre l'enfant qui pleure de se voir méprisé,
-goguenardé? A ce jeu, combien d'enfants seraient devenus gourmands,
-quêteurs, lâches! Pour éviter les persécutions, je me battis.
-Le courage du désespoir me rendit redoutable, mais je fus un
-objet de haine, et restai sans ressources contre les traîtrises. Un
-soir en sortant, je reçus dans le dos un coup de mouchoir roulé,
-plein de cailloux. Quand le valet de chambre, qui me vengea rudement,
-apprit cet événement à ma mère, elle s'écria:&mdash;Ce maudit
-<span class="pagenum">250</span>
-enfant ne nous donnera que des chagrins! J'entrai dans une horrible
-défiance de moi-même, en trouvant là les répulsions que j'inspirais
-en famille. Là, comme à la maison, je me repliai sur moi-même.
-Une seconde tombée de neige retarda la floraison des
-germes semés en mon âme. Ceux que je voyais aimés étaient de
-francs polissons, ma fierté s'appuya sur cette observation, je demeurai
-seul. Ainsi se continua l'impossibilité d'épancher les sentiments
-dont mon pauvre c&oelig;ur était gros. En me voyant toujours
-assombri, haï, solitaire, le maître confirma les soupçons erronés
-que ma famille avait de ma mauvaise nature. Dès que je sus écrire
-et lire, ma mère me fit exporter à Pont-le-Voy, collége dirigé par
-des Oratoriens qui recevaient les enfants de mon âge dans une classe
-nommée la classe des <i>Pas latins</i>, où restaient aussi les écoliers
-de qui l'intelligence tardive se refusait au rudiment. Je demeurai
-là huit ans, sans voir personne, et menant une vie de paria. Voici
-comment et pourquoi. Je n'avais que trois francs par mois pour
-mes menus plaisirs, somme qui suffisait à peine aux plumes, canifs,
-règles, encre et papier dont il fallait nous pourvoir. Ainsi,
-ne pouvant acheter ni les échasses, ni les cordes, ni aucune des
-choses nécessaires aux amusements du collége, j'étais banni des
-jeux; pour y être admis, j'aurais dû flagorner les riches ou flatter
-les forts de ma division. La moindre de ces lâchetés, que se permettent
-si facilement les enfants, me faisait bondir le c&oelig;ur. Je séjournais
-sous un arbre, perdu dans de plaintives rêveries, je lisais
-là les livres que nous distribuait mensuellement le bibliothécaire.
-Combien de douleurs étaient cachées au fond de cette solitude monstrueuse,
-quelles angoisses engendrait mon abandon? Imaginez ce
-que mon âme tendre dut ressentir à la première distribution de prix
-où j'obtins les deux plus estimés, le prix de thème et celui de version?
-En venant les recevoir sur le théâtre au milieu des acclamations
-et des fanfares, je n'eus ni mon père ni ma mère pour me
-fêter, alors que le parterre était rempli par les parents de tous mes
-camarades. Au lieu de baiser le distributeur, suivant l'usage, je me
-précipitai dans son sein et j'y fondis en larmes. Le soir, je brûlai
-mes couronnes dans le poêle. Les parents demeuraient en ville pendant
-la semaine employée par les exercices qui précédaient la distribution
-des prix, ainsi mes camarades décampaient tous joyeusement
-le matin; tandis que moi, de qui les parents étaient à quelques
-lieues de là, je restais dans les cours avec les Outre-mer, nom
-<span class="pagenum">251</span>
-donné aux écoliers dont les familles se trouvaient aux îles ou à l'étranger.
-Le soir, durant la prière, les barbares nous vantaient les
-bons dîners faits avec leurs parents. Vous verrez toujours mon malheur
-s'agrandissant en raison de la circonférence des sphères sociales
-où j'entrerai. Combien d'efforts n'ai-je pas tentés pour infirmer
-l'arrêt qui me condamnait à ne vivre qu'en moi! Combien d'espérances
-long-temps conçues avec mille élancements d'âme et détruites
-en un jour! Pour décider mes parents à venir au collége,
-je leur écrivais des épîtres pleines de sentiments, peut-être emphatiquement
-exprimés, mais ces lettres auraient-elles dû m'attirer
-les reproches de ma mère qui me réprimandait avec ironie sur
-mon style? Sans me décourager, je promettais de remplir les conditions
-que ma mère et mon père mettaient à leur arrivée, j'implorais
-l'assistance de mes s&oelig;urs à qui j'écrivais aux jours de leur
-fête et de leur naissance, avec l'exactitude des pauvres enfants délaissés,
-mais avec une vaine persistance. Aux approches de la distribution
-des prix, je redoublais mes prières, je parlais de triomphes
-pressentis. Trompé par le silence de mes parents, je les attendais
-en m'exaltant le c&oelig;ur, je les annonçais à mes camarades; et quand,
-à l'arrivée des familles, le pas du vieux portier qui appelait les écoliers
-retentissait dans les cours, j'éprouvais alors des palpitations
-maladives. Jamais ce vieillard ne prononça mon nom. Le jour où
-je m'accusai d'avoir maudit l'existence, mon confesseur me montra
-le ciel où fleurissait la palme promise par le <i lang="la" xml:lang="la">Beati qui lugent!</i>
-du Sauveur. Lors de ma première communion, je me jetai donc
-dans les mystérieuses profondeurs de la prière, séduit par les idées
-religieuses dont les féeries morales enchantent les jeunes esprits.
-Animé d'une ardente foi, je priais Dieu de renouveler en ma faveur
-les miracles fascinateurs que je lisais dans le Martyrologe. A cinq
-ans je m'envolais dans une étoile, à douze ans j'allais frapper aux
-portes du Sanctuaire. Mon extase fit éclore en moi des songes inénarrables
-qui meublèrent mon imagination, enrichirent ma tendresse
-et fortifièrent mes facultés pensantes. J'ai souvent attribué
-ces sublimes visions à des anges chargés de façonner mon âme à
-de divines destinées, elles ont doué mes yeux de la faculté de voir
-l'esprit intime des choses; elles ont préparé mon c&oelig;ur aux magies
-qui font le poète malheureux, quand il a le fatal pouvoir de comparer
-ce qu'il sent à ce qui est, les grandes choses voulues au peu
-qu'il obtient; elles ont écrit dans ma tête un livre où j'ai pu lire
-<span class="pagenum">252</span>
-ce que je devais exprimer, elles ont mis sur mes lèvres le charbon
-de l'improvisateur.</p>
-
-<p>Mon père conçut quelques doutes sur la portée de l'enseignement
-oratorien, et vint m'enlever de Pont-le-Voy pour me mettre
-à Paris dans une Institution située au Marais. J'avais quinze ans.
-Examen fait de ma capacité, le rhétoricien de Pont-le-Voy fut jugé
-digne d'être en troisième. Les douleurs que j'avais éprouvées en
-famille, à l'école, au collége, je les retrouvai sous une nouvelle
-forme pendant mon séjour à la pension Lepître. Mon père ne m'avait
-point donné d'argent. Quand mes parents savaient que je pouvais
-être nourri, vêtu, gorgé de latin, bourré de grec, tout était
-résolu. Durant le cours de ma vie collégiale, j'ai connu mille camarades
-environ, et n'ai rencontré chez aucun l'exemple d'une
-pareille indifférence. Attaché fanatiquement aux Bourbons, monsieur
-Lepître avait eu des relations avec mon père à l'époque où
-des royalistes dévoués essayèrent d'enlever au Temple la reine
-Marie-Antoinette; ils avaient renouvelé connaissance; monsieur
-Lepître se crut donc obligé de réparer l'oubli de mon père, mais
-la somme qu'il me donna mensuellement fut médiocre, car il ignorait
-les intentions de ma famille. La pension était installée à l'ancien
-hôtel Joyeuse, où, comme dans toutes les anciennes demeures
-seigneuriales, il se trouvait une loge de suisse. Pendant la récréation
-qui précédait l'heure où le <i>gâcheux</i> nous conduisait au lycée
-Charlemagne, les camarades opulents allaient déjeuner chez notre
-portier, nommé Doisy. Monsieur Lepître ignorait ou souffrait le
-commerce de Doisy, véritable contrebandier que les élèves avaient
-intérêt à choyer: il était le secret chaperon de nos écarts, le confident
-des rentrées tardives, notre intermédiaire entre les loueurs
-de livres défendus. Déjeuner avec une tasse de café au lait était un
-goût aristocratique, expliqué par le prix excessif auquel montèrent
-les denrées coloniales sous Napoléon. Si l'usage du sucre et du café
-constituait un luxe chez les parents, il annonçait parmi nous une
-supériorité vaniteuse qui aurait engendré notre passion, si la pente
-à l'imitation, si la gourmandise, si la contagion de la mode n'eussent
-pas suffi. Doisy nous faisait crédit, il nous supposait à tous des
-s&oelig;urs ou des tantes qui approuvent le point d'honneur des écoliers
-et payent leurs dettes. Je résistai long-temps aux blandices de la
-buvette. Si mes juges eussent connu la force des séductions, les
-héroïques aspirations de mon âme vers le stoïcisme, les rages contenues
-<span class="pagenum">253</span>
-pendant ma longue résistance, ils eussent essuyé mes pleurs
-au lieu de les faire couler. Mais, enfant, pouvais-je avoir cette
-grandeur d'âme qui fait mépriser le mépris d'autrui? Puis je sentis
-peut-être les atteintes de plusieurs vices sociaux dont la puissance
-fut augmentée par ma convoitise. Vers la fin de la deuxième année,
-mon père et ma mère vinrent à Paris. Le jour de leur arrivée me
-fut annoncé par mon frère: il habitait Paris et ne m'avait pas fait
-une seule visite. Mes s&oelig;urs étaient du voyage, et nous devions
-voir Paris ensemble. Le premier jour nous irions dîner au Palais-Royal
-afin d'être tout portés au Théâtre-Français. Malgré l'ivresse
-que me causa ce programme de fêtes inespérées, ma joie fut détendue
-par le vent d'orage qui impressionne si rapidement les habitués
-du malheur. J'avais à déclarer cent francs de dettes contractées
-chez le sieur Doisy, qui me menaçait de demander lui-même
-son argent à mes parents. J'inventai de prendre mon frère pour
-drogman de Doisy, pour interprète de mon repentir, pour médiateur
-de mon pardon. Mon père pencha vers l'indulgence. Mais
-ma mère fut impitoyable, son &oelig;il bleu foncé me pétrifia, elle fulmina
-de terribles prophéties. «Que serais-je plus tard, si dès l'âge
-de dix-sept ans je faisais de semblables équipées! Étais-je bien son
-fils? Allais-je ruiner ma famille? Étais-je donc seul au logis? La
-carrière embrassée par mon frère Charles n'exigeait-elle pas une
-dotation indépendante, déjà méritée par une conduite qui glorifiait
-sa famille, tandis que j'en serais la honte? Mes deux s&oelig;urs se
-marieraient-elles sans dot? Ignorais-je donc le prix de l'argent et
-ce que je coûtais? A quoi servaient le sucre et le café dans une
-éducation? Se conduire ainsi, n'était-ce pas apprendre tous les
-vices?» Marat était un ange en comparaison de moi. Après avoir
-subi le choc de ce torrent qui charria mille terreurs en mon âme,
-mon frère me reconduisit à ma pension, je perdis le dîner aux
-Frères Provençaux et fus privé de voir Talma dans <i>Britannicus</i>.
-Telle fut mon entrevue avec ma mère après une séparation de douze
-ans.</p>
-
-<p>Quand j'eus fini mes humanités, mon père me laissa sous la tutelle
-de monsieur Lepître: je devais apprendre les mathématiques
-transcendantes, faire une première année de Droit et commencer
-de hautes études. Pensionnaire en chambre et libéré des classes, je
-crus à une trêve entre la misère et moi. Mais malgré mes dix-neuf
-ans, ou peut-être à cause de mes dix-neuf ans, mon père continua
-<span class="pagenum">254</span>
-le système qui m'avait envoyé jadis à l'école sans provisions de
-bouche, au collége sans menus plaisirs, et donné Doisy pour
-créancier. J'eus peu d'argent à ma disposition. Que tenter à Paris
-sans argent? D'ailleurs, ma liberté fut savamment enchaînée.
-Monsieur Lepître me faisait accompagner à l'École de Droit par un
-gâcheux qui me remettait aux mains du professeur, et venait me
-reprendre. Une jeune fille aurait été gardée avec moins de précautions
-que les craintes de ma mère n'en inspirèrent pour conserver
-ma personne. Paris effrayait à bon droit mes parents. Les écoliers
-sont secrètement occupés de ce qui préoccupe aussi les demoiselles
-dans leurs pensionnats; quoi qu'on fasse, celles-ci parleront toujours
-de l'amant, et ceux-là de la femme. Mais à Paris, et dans ce
-temps, les conversations entre camarades étaient dominées par le
-monde oriental et sultanesque du Palais-Royal. Le Palais-Royal
-était un Eldorado d'amour où le soir les lingots couraient tout
-monnayés. Là cessaient les doutes les plus vierges, là pouvaient
-s'apaiser nos curiosités allumées! Le Palais-Royal et moi, nous
-fûmes deux asymptotes, dirigées l'une vers l'autre sans pouvoir se
-rencontrer. Voici comment le sort déjoua mes tentatives. Mon père
-m'avait présenté chez une de mes tantes qui demeurait dans l'île
-Saint-Louis, où je dus aller dîner les jeudis et les dimanches,
-conduit par madame ou par monsieur Lepître, qui, ces jours-là,
-sortaient et me reprenaient le soir en revenant chez eux. Singulières
-récréations! La marquise de Listomère était une grande
-dame cérémonieuse qui n'eut jamais la pensée de m'offrir un écu.
-Vieille comme une cathédrale, peinte comme une miniature,
-somptueuse dans sa mise, elle vivait dans son hôtel comme si
-Louis XV ne fût pas mort, et ne voyait que des vieilles femmes et des
-gentilshommes, société de corps fossiles où je croyais être dans un
-cimetière. Personne ne m'adressait la parole, et je ne me sentais
-pas la force de parler le premier. Les regards hostiles ou froids me
-rendaient honteux de ma jeunesse qui semblait importune à tous.
-Je basai le succès de mon escapade sur cette indifférence, en me
-proposant de m'esquiver un jour, aussitôt le dîner fini, pour voler
-aux Galeries de bois. Une fois engagée dans un whist, ma tante ne
-faisait plus attention à moi. Jean, son valet de chambre, se souciait
-peu de monsieur Lepître; mais ce malheureux dîner se prolongeait
-malheureusement en raison de la vétusté des mâchoires
-ou de l'imperfection des râteliers. Enfin un soir, entre huit et
-<span class="pagenum">255</span>
-neuf heures, j'avais gagné l'escalier, palpitant comme Bianca Capello
-le jour de sa fuite; mais, quand le suisse m'eut tiré le cordon,
-je vis le fiacre de monsieur Lepître dans la rue, et le bonhomme
-qui me demandait de sa voix poussive. Trois fois le hasard s'interposa
-fatalement entre l'enfer du Palais-Royal et le paradis de ma
-jeunesse. Le jour où, me trouvant honteux à vingt ans de mon
-ignorance, je résolus d'affronter tous les périls pour en finir; au
-moment où faussant compagnie à monsieur Lepître pendant qu'il
-montait en voiture, opération difficile, il était gros comme
-Louis XVIII et pied-bot; eh! bien, ma mère arrivait en chaise de
-poste! Je fus arrêté par son regard et demeurai comme l'oiseau
-devant le serpent. Par quel hasard la rencontrai-je? Rien de plus
-naturel. Napoléon tentait ses derniers coups. Mon père, qui pressentait
-le retour des Bourbons, venait éclairer mon frère employé
-déjà dans la diplomatie impériale. Il avait quitté Tours avec ma
-mère. Ma mère s'était chargée de m'y reconduire pour me soustraire
-aux dangers dont la capitale semblait menacée à ceux qui
-suivaient intelligemment la marche des ennemis. En quelques minutes
-je fus enlevé de Paris, au moment où son séjour allait m'être
-fatal. Les tourments d'une imagination sans cesse agitée de désirs
-réprimés, les ennuis d'une vie attristée par de constantes privations,
-m'avaient contraint à me jeter dans l'étude, comme les
-hommes lassés de leur sort se confinaient autrefois dans un cloître.
-Chez moi, l'étude était devenue une passion qui pouvait m'être
-fatale en m'emprisonnant à l'époque où les jeunes gens doivent
-se livrer aux activités enchanteresses de leur nature printanière.</p>
-
-<p>Ce léger croquis d'une jeunesse, où vous devinez d'innombrables
-élégies, était nécessaire pour expliquer l'influence qu'elle
-exerça sur mon avenir. Affecté par tant d'éléments morbides, à
-vingt ans passés, j'étais encore petit, maigre et pâle. Mon âme
-pleine de vouloirs se débattait avec un corps débile en apparence;
-mais qui, selon le mot d'un vieux médecin de Tours, subissait la
-dernière fusion d'un <ins id="cor_44" title="tempéramment">tempérament</ins> de fer. Enfant par le corps et
-vieux par la pensée, j'avais tant lu, tant médité, que je connaissais
-métaphysiquement la vie dans ses hauteurs au moment où j'allais
-apercevoir les difficultés tortueuses de ses défilés et les chemins
-sablonneux de ses plaines. Des hasards inouïs m'avaient laissé dans
-cette délicieuse période où surgissent les premiers troubles de
-l'âme, où elle s'éveille aux voluptés, où pour elle tout est sapide
-<span class="pagenum">256</span>
-et frais. J'étais entre ma puberté prolongée par mes travaux et une
-virilité qui poussait tardivement ses rameaux verts. Nul jeune
-homme ne fut, mieux que je ne l'étais, préparé à sentir, à aimer.
-Pour bien comprendre mon récit, reportez-vous donc à ce bel âge
-où la bouche est vierge de mensonges, où le regard est franc,
-quoique voilé par des paupières qu'alourdissent les timidités en
-contradiction avec le désir, où l'esprit ne se plie point au jésuitisme
-du monde, où la couardise du c&oelig;ur égale en violence les générosités
-du premier mouvement.</p>
-
-<p>Je ne vous parlerai point du voyage que je fis de Paris à Tours
-avec ma mère. La froideur de ses façons réprima l'essor de mes tendresses.
-En partant de chaque nouveau relais, je me promettais de
-parler; mais un regard, un mot effarouchaient les phrases prudemment
-méditées pour mon exorde. A Orléans, au moment de se coucher,
-ma mère me reprocha mon silence. Je me jetai à ses pieds,
-j'embrassai ses genoux en pleurant à chaudes larmes, je lui ouvris
-mon c&oelig;ur, gros d'affection; j'essayai de la toucher par l'éloquence
-d'une plaidoirie affamée d'amour, et dont les accents eussent remué
-les entrailles d'une marâtre. Ma mère me répondit que je
-jouais la comédie. Je me plaignis de son abandon, elle m'appela
-fils dénaturé. J'eus un tel serrement de c&oelig;ur, qu'à Blois je courus
-sur le pont pour me jeter dans la Loire. Mon suicide fut empêché
-par la hauteur du parapet.</p>
-
-<p>A mon arrivée, mes deux s&oelig;urs, qui ne me connaissaient point,
-marquèrent plus d'étonnement que de tendresse; cependant plus
-tard, par comparaison, elles me parurent pleines d'amitié pour
-moi. Je fus logé dans une chambre, au troisième étage. Vous aurez
-compris l'étendue de mes misères quand je vous aurai dit que ma
-mère me laissa, moi, jeune homme de vingt ans, sans autre linge
-que celui de mon misérable trousseau de pension, sans autre garde-robe
-que mes vêtements de Paris. Si je volais d'un bout du salon
-à l'autre pour lui ramasser son mouchoir, elle ne me disait que le
-froid merci qu'une femme accorde à son valet. Obligé de l'observer
-pour reconnaître s'il y avait en son c&oelig;ur des endroits friables où
-je pusse attacher quelques rameaux d'affection, je vis en elle une
-grande femme sèche et mince, joueuse, égoïste, impertinente
-comme toutes les Listomère chez qui l'impertinence se compte
-dans la dot. Elle ne voyait dans la vie que des devoirs à remplir;
-toutes les femmes froides que j'ai rencontrées se faisaient comme
-<span class="pagenum">257</span>
-elle une religion du devoir: elle recevait nos adorations comme un
-prêtre reçoit l'encens à la messe; mon frère aîné semblait avoir
-absorbé le peu de maternité qu'elle avait au c&oelig;ur. Elle nous piquait
-sans cesse par les traits d'une ironie mordante, l'arme des
-gens sans c&oelig;ur, et de laquelle elle se servait contre nous qui ne
-pouvions lui rien répondre. Malgré ces barrières épineuses, les
-sentiments instinctifs tiennent par tant de racines, la religieuse
-terreur inspirée par une mère de laquelle il coûte trop de désespérer
-conserve tant de liens, que la sublime erreur de notre amour
-se continua jusqu'au jour où, plus avancés dans la vie, elle fut
-souverainement jugée. En ce jour commencent les représailles des
-enfants dont l'indifférence engendrée par les déceptions du passé,
-grossie des épaves limoneuses qu'ils en ramènent, s'étend jusque
-sur la tombe. Ce terrible despotisme chassa les idées voluptueuses
-que j'avais follement médité de satisfaire à Tours. Je me jetai désespérément
-dans la bibliothèque de mon père, où je me mis à lire
-tous les livres que je ne connaissais point. Mes longues séances de
-travail m'épargnèrent tout contact avec ma mère, mais elles aggravèrent
-ma situation morale. Parfois, ma s&oelig;ur aînée, celle qui
-a épousé notre cousin le marquis de Listomère, cherchait à me
-consoler sans pouvoir calmer l'irritation à laquelle j'étais en proie.
-Je voulais mourir.</p>
-
-<p>De grands événements, auxquels j'étais étranger, se préparaient
-alors. Parti de Bordeaux pour rejoindre Louis XVIII à Paris, le
-duc d'Angoulême recevait, à son passage dans chaque ville, des
-ovations préparées par l'enthousiasme qui saisissait la vieille France
-au retour des Bourbons. La Touraine en émoi pour ses princes légitimes,
-la ville en rumeur, les fenêtres pavoisées, les habitants
-endimanchés, les apprêts d'une fête, et ce je ne sais quoi répandu
-dans l'air et qui grise, me donnèrent l'envie d'assister au bal offert
-au prince. Quand je me mis de l'audace au front pour exprimer ce
-désir à ma mère, alors trop malade pour pouvoir assister à la fête,
-elle se courrouça grandement. Arrivais-je du Congo pour ne rien
-savoir? Comment pouvais-je imaginer que notre famille ne serait
-pas représentée à ce bal? En l'absence de mon père et de mon frère,
-n'était-ce pas à moi d'y aller? N'avais-je pas une mère? ne pensait-elle
-pas au bonheur de ses enfants? En un moment le fils quasi
-désavoué devenait un personnage. Je fus autant abasourdi de mon
-importance que du déluge de raisons ironiquement déduites par
-<span class="pagenum">258</span>
-lesquelles ma mère accueillit ma supplique. Je questionnai mes
-s&oelig;urs, j'appris que ma mère, à laquelle plaisaient ces coups de
-théâtre, s'était forcément occupée de ma toilette. Surpris par les
-exigences de ses pratiques, aucun tailleur de Tours n'avait pu se
-charger de mon équipement. Ma mère avait mandé son ouvrière à
-la journée, qui, suivant l'usage des provinces, savait faire toute
-espèce de couture. Un habit bleu-barbeau me fut secrètement confectionné
-tant bien que mal. Des bas de soie et des escarpins neufs
-furent facilement trouvés; les gilets d'homme se portaient courts,
-je pus mettre un des gilets de mon père; pour la première fois j'eus
-une chemise à jabot dont les tuyaux gonflèrent ma poitrine et s'entortillèrent
-dans le n&oelig;ud de ma cravate. Quand je fus habillé, je me ressemblais
-si peu, que mes s&oelig;urs me donnèrent par leurs compliments
-le courage de paraître devant la Touraine assemblée. Entreprise ardue!
-Cette fête comportait trop d'appelés pour qu'il y eût beaucoup
-d'élus. Grâce à l'exiguité de ma taille, je me faufilai sous une tente
-construite dans les jardins de la maison Papion, et j'arrivai près du
-fauteuil où trônait le prince. En un moment je fus suffoqué par la
-chaleur, ébloui par les lumières, par les tentures rouges, par les ornements
-dorés, par les toilettes et les diamants de la première fête
-publique à laquelle j'assistais. J'étais poussé par une foule d'hommes
-et de femmes qui se ruaient les uns sur les autres et se heurtaient
-dans un nuage de poussière. Les cuivres ardents et les éclats bourboniens
-de la musique militaire étaient étouffés sous les hourra de:&mdash;Vive
-le duc d'Angoulême! vive le roi! vivent les Bourbons!
-Cette fête était une débâcle d'enthousiasme où chacun s'efforçait de
-se surpasser dans le féroce empressement de courir au soleil levant
-des Bourbons, véritable égoïsme de parti qui me laissa froid, me
-rapetissa, me replia sur moi-même.</p>
-
-<p>Emporté comme un fétu dans ce tourbillon, j'eus un enfantin
-désir d'être duc d'Angoulême, de me mêler ainsi à ces princes qui
-paradaient devant un public ébahi. La niaise envie du Tourangeau
-fit éclore une ambition que mon caractère et les circonstances ennoblirent.
-Qui n'a pas jalousé cette adoration dont une répétition
-grandiose me fut offerte quelques mois après, quand Paris tout entier
-se précipita vers l'Empereur à son retour de l'île d'Elbe? Cet
-empire exercé sur les masses dont les sentiments et la vie se déchargent
-dans une seule âme, me voua soudain à la gloire, cette prêtresse
-qui égorge les Français aujourd'hui, comme autrefois la druidesse
-<span class="pagenum">259</span>
-sacrifiait les Gaulois. Puis tout à coup je rencontrai la femme
-qui devait aiguillonner sans cesse mes ambitieux désirs, et les combler
-en me jetant au c&oelig;ur de la Royauté. Trop timide pour inviter
-une danseuse, et craignant d'ailleurs de brouiller les figures, je devins
-naturellement très-grimaud et ne sachant que faire de ma personne.
-Au moment où je souffrais du malaise causé par le piétinement
-auquel nous oblige une foule, un officier marcha sur mes
-pieds gonflés autant par la compression du cuir que par la chaleur.
-Ce dernier ennui me dégoûta de la fête. Il était impossible de sortir,
-je me réfugiai dans un coin au bout d'une banquette abandonnée,
-où je restai les yeux fixes, immobile et boudeur. Trompée par ma
-chétive apparence, une femme me prit pour un enfant prêt à s'endormir
-en attendant le bon plaisir de sa mère, et se posa près de
-moi par un mouvement d'oiseau qui s'abat sur son nid. Aussitôt je
-sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla
-depuis la poésie orientale. Je regardai ma voisine, et fus plus ébloui
-par elle que je ne l'avais été par la fête; elle devint toute ma fête.
-Si vous avez bien compris ma vie antérieure, vous devinerez les sentiments
-qui sourdirent en mon c&oelig;ur. Mes yeux furent tout à coup
-frappés par de blanches épaules rebondies sur lesquelles j'aurais
-voulu pouvoir me rouler, des épaules légèrement rosées qui semblaient
-rougir comme si elles se trouvaient nues pour la première
-fois, de pudiques épaules qui avaient une âme, et dont la peau satinée
-éclatait à la lumière comme un tissu de soie. Ces épaules étaient
-partagées par une raie, le long de laquelle coula mon regard, plus
-hardi que ma main. Je me haussai tout palpitant pour voir le corsage
-et fus complétement fasciné par une gorge chastement couverte
-d'une gaze, mais dont les globes azurés et d'une rondeur parfaite
-étaient douillettement couchés dans des flots de dentelle. Les plus
-légers détails de cette tête furent des amorces qui réveillèrent en
-moi des jouissances infinies: le brillant des cheveux lissés au-dessus
-d'un cou velouté comme celui d'une petite fille, les lignes blanches
-que le peigne y avait dessinées et où mon imagination courut
-comme en de frais sentiers, tout me fit perdre l'esprit. Après m'être
-assuré que personne ne me voyait, je me plongeai dans ce dos comme
-un enfant qui se jette dans le sein de sa mère, et je baisai toutes ces
-épaules en y roulant ma tête. Cette femme poussa un cri perçant, que
-la musique empêcha d'entendre; elle se retourna, me vit et me dit:
-«&mdash;Monsieur?» Ah! si elle avait dit: «&mdash;Mon petit bonhomme,
-<span class="pagenum">260</span>
-qu'est-ce qui vous prend donc!» je l'aurais tuée peut-être; mais à
-ce <i>monsieur!</i> des larmes chaudes jaillirent de mes yeux. Je fus
-pétrifié par un regard animé d'une sainte colère, par une tête sublime
-couronnée d'un diadème de cheveux cendrés, en harmonie avec
-ce dos d'amour. La pourpre de la pudeur offensée étincela sur son visage,
-que désarmait déjà le pardon de la femme qui comprend une
-frénésie quand elle en est le principe, et devine des adorations infinies
-dans les larmes du repentir. Elle s'en alla par un mouvement
-de reine. Je sentis alors le ridicule de ma position; alors seulement je
-compris que j'étais fagotté comme le singe d'un Savoyard. J'eus
-honte de moi. Je restai tout hébété, savourant la pomme que je venais
-de voler, gardant sur mes lèvres la chaleur de ce sang que j'avais
-aspiré, ne me repentant de rien, et suivant du regard cette
-femme descendue des cieux. Saisi par le premier aspect charnel de
-la grande fièvre du c&oelig;ur, j'errai dans le bal devenu désert, sans
-pouvoir y retrouver mon inconnue. Je revins me coucher métamorphosé.</p>
-
-<p>Une âme nouvelle, une âme aux ailes diaprées avait brisé sa
-larve. Tombée des steppes bleus où je l'admirais, ma chère étoile
-s'était donc faite femme en conservant sa clarté, ses scintillements
-et sa fraîcheur. J'aimai soudain sans rien savoir de l'amour. N'est-ce
-pas une étrange chose que cette première irruption du sentiment le
-plus vif de l'homme? J'avais rencontré dans le salon de ma tante
-quelques jolies femmes, aucune ne m'avait causé la moindre impression.
-Existe-t-il donc une heure, une conjonction d'astres, une réunion
-de circonstances expresses, une certaine femme entre toutes,
-pour déterminer une passion exclusive, au temps où la passion embrasse
-le sexe entier? En pensant que mon élue vivait en Touraine,
-j'aspirais l'air avec délices, je trouvai au bleu du temps une couleur
-que je ne lui ai plus vue nulle part. Si j'étais ravi mentalement, je
-parus sérieusement malade, et ma mère eut des craintes mêlées de
-remords. Semblable aux animaux qui sentent venir le mal, j'allai
-m'accroupir dans un coin du jardin pour y rêver au baiser que j'avais
-volé. Quelques jours après ce bal mémorable, ma mère attribua
-l'abandon de mes travaux, mon indifférence à ses regards oppresseurs,
-mon insouciance de ses ironies et ma sombre attitude, aux
-crises naturelles que doivent subir les jeunes gens de mon âge. La
-campagne, cet éternel remède des affections auxquelles la médecine
-ne connaît rien, fut regardée comme le meilleur moyen de me
-<span class="pagenum">261</span>
-sortir de mon apathie. Ma mère décida que j'irais passer quelques
-jours à Frapesle, château situé sur l'Indre entre Montbazon et Azay-le-Rideau,
-chez l'un de ses amis, à qui sans doute elle donna des
-instructions secrètes. Le jour où j'eus ainsi la clef des champs, j'avais
-si drument nagé dans l'océan de l'amour que je l'avais traversé.
-J'ignorais le nom de mon inconnue, comment la désigner, où
-la trouver? d'ailleurs, à qui pouvais-je parler d'elle? Mon caractère
-timide augmentait encore les craintes inexpliquées qui s'emparent des
-jeunes c&oelig;urs au début de l'amour, et me faisait commencer par la
-mélancolie qui termine les passions sans espoir. Je ne demandais
-pas mieux que d'aller, venir, courir à travers champs. Avec ce courage
-d'enfant qui ne doute de rien et comporte je ne sais quoi de
-chevaleresque, je me proposais de fouiller tous les châteaux de la
-Touraine, en y voyageant à pied, en me disant à chaque jolie tourelle:&mdash;C'est
-là!</p>
-
-<p>Donc, un jeudi matin je sortis de Tours par la barrière Saint-Éloy,
-je traversai les ponts Saint-Sauveur, j'arrivai dans Poncher en levant
-le nez à chaque maison, et gagnai la route de Chinon. Pour la
-première fois de ma vie, je pouvais m'arrêter sous un arbre, marcher
-lentement ou vite à mon gré sans être questionné par personne.
-Pour un pauvre être écrasé par les différents despotismes qui, peu
-ou prou, pèsent sur toutes les jeunesses, le premier usage du libre
-arbitre, exercé même sur des riens, apportait à l'âme je ne sais
-quel épanouissement. Beaucoup de raisons se réunirent pour faire
-de ce jour une fête pleine d'enchantements. Dans mon enfance,
-mes promenades ne m'avaient pas conduit à plus d'une lieue hors
-la ville. Mes courses aux environs de Pont-le-Voy, ni celles que je
-fis dans Paris, ne m'avaient gâté sur les beautés de la nature champêtre.
-Néanmoins il me restait, des premiers souvenirs de ma vie,
-le sentiment du beau qui respire dans le paysage de Tours avec lequel
-je m'étais familiarisé. Quoique complétement neuf à la poésie
-des sites, j'étais donc exigeant à mon insu, comme ceux qui sans
-avoir la pratique d'un art en imaginent tout d'abord l'idéal. Pour
-aller au château de Frapesle, les gens à pied ou à cheval abrègent la
-route en passant par les landes dites de Charlemagne, terres en friche,
-situées au sommet du plateau qui sépare le bassin du Cher et celui
-de l'Indre, et où mène un chemin de traverse que l'on prend à
-Champy. Ces landes plates et sablonneuses, qui vous attristent durant
-une lieue environ, joignent par un bouquet de bois le chemin de
-<span class="pagenum">262</span>
-Saché, nom de la commune d'où dépend Frapesle. Ce chemin, qui
-débouche sur la route de Chinon, bien au delà de Ballan, longe une
-plaine ondulée sans accidents remarquables, jusqu'au petit pays d'Artanne.
-Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit
-à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles
-collines; une magnifique coupe d'émeraude au fond de laquelle l'Indre
-se roule par des mouvements de serpent. A cet aspect, je fus saisi
-d'un étonnement voluptueux que l'ennui des landes ou la fatigue
-du chemin avait préparé.&mdash;Si cette femme, la fleur de son sexe,
-habite un lieu dans le monde, ce lieu, le voici? A cette pensée je
-m'appuyai contre un noyer sous lequel, depuis ce jour, je me repose
-toutes les fois que je reviens dans ma chère vallée. Sous cet arbre confident
-de mes pensées, je m'interroge sur les changements que j'ai
-subis pendant le temps qui s'est écoulé depuis le dernier jour où j'en
-suis parti. Elle demeurait là, mon c&oelig;ur ne me trompait point: le
-premier castel que je vis au penchant d'une lande était son habitation.
-Quand je m'assis sous mon noyer, le soleil de midi faisait pétiller
-les ardoises de son toit et les vitres de ses fenêtres. Sa robe de
-percale produisait le point blanc que je remarquai dans ses vignes
-sous un hallebergier. Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien
-savoir encore, <span class="cs7">LE LYS DE CETTE VALLÉE</span> où elle croissait pour le ciel,
-en la remplissant du parfum de ses vertus. L'amour infini, sans autre
-aliment qu'un objet à peine entrevu dont mon âme était remplie,
-je le trouvais exprimé par ce long ruban d'eau qui ruisselle au soleil
-entre deux rives vertes, par ces lignes de peupliers qui parent
-de leurs dentelles mobiles ce val d'amour, par les bois de chênes
-qui s'avancent entre les vignobles sur des coteaux que la rivière
-arrondit toujours différemment, et par ces horizons estompés qui
-fuient en se contrariant. Si vous voulez voir la nature belle et vierge
-comme une fiancée, allez là par un jour de printemps; si vous voulez
-calmer les plaies saignantes de votre c&oelig;ur, revenez-y par les derniers
-jours de l'automne; au printemps, l'amour y bat des ailes à
-plein ciel, en automne on y songe à ceux qui ne sont plus. Le poumon
-malade y respire une bienfaisante fraîcheur, la vue s'y repose
-sur des touffes dorées qui communiquent à l'âme leurs paisibles
-douceurs. En ce moment, les moulins situés sur les chutes de l'Indre
-donnaient une voix à cette vallée frémissante, les peupliers se balançaient
-en riant, pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les
-cigales criaient, tout y était mélodie. Ne me demandez plus pourquoi
-<span class="pagenum">263</span>
-j'aime la Touraine? je ne l'aime ni comme on aime son berceau, ni
-comme on aime une oasis dans le désert; je l'aime comme un artiste
-aime l'art; je l'aime moins que je ne vous aime, mais sans la
-Touraine, peut-être ne vivrais-je plus. Sans savoir pourquoi, mes
-yeux revenaient au point blanc, à la femme qui brillait dans ce vaste
-jardin comme au milieu des buissons verts éclatait la clochette d'un
-convolvulus, flétrie si l'on y touche. Je descendis, l'âme émue, au
-fond de cette corbeille, et vis bientôt un village que la poésie qui
-surabondait en moi me fit trouver sans pareil. Figurez-vous trois
-moulins posés parmi des îles gracieusement découpées, couronnées
-de quelques bouquets d'arbres au milieu d'une prairie d'eau; quel
-autre nom donner à ces végétations aquatiques, si vivaces, si bien
-colorées, qui tapissent la rivière, surgissent au-dessus, ondulent avec
-elle, se laissent aller à ses caprices et se plient aux tempêtes de la
-rivière fouettée par la roue des moulins! Çà et là, s'élèvent des masses
-de gravier sur lesquelles l'eau se brise en y formant des franges où
-reluit le soleil. Les amaryllis, le nénuphar, le lys d'eau, les joncs,
-les flox décorent les rives de leurs magnifiques tapisseries. Un pont
-tremblant composé de poutrelles pourries, dont les piles sont couvertes
-de fleurs, dont les garde-fous plantés d'herbes vivaces et de
-mousses veloutées se penchent sur la rivière et ne tombent point;
-des barques usées, des filets de pêcheurs, le chant monotone d'un
-berger, les canards qui voguaient entre les îles ou s'épluchaient sur
-le jard, nom du gros sable que charrie la Loire; des garçons meuniers,
-le bonnet sur l'oreille, occupés à charger leurs mulets; chacun
-de ces détails rendait cette scène d'une naïveté surprenante.
-Imaginez au delà du pont deux ou trois fermes, un colombier, des
-tourterelles, une trentaine de masures séparées par des jardins, par
-des haies de chèvrefeuilles, de jasmins et de clématites; puis du fumier
-fleuri devant toutes les portes, des poules et des coqs par les
-chemins? voilà le village du Pont-de-Ruan, joli village surmonté
-d'une vieille église pleine de caractère, une église du temps des croisades,
-et comme les peintres en cherchent pour leurs tableaux. Encadrez
-le tout de noyers antiques, de jeunes peupliers aux feuilles
-d'or pâle, mettez de gracieuses fabriques au <ins id="cor_45" title="mileu">milieu</ins> des longues prairies
-où l'&oelig;il se perd sous un ciel chaud et vaporeux, vous aurez
-une idée d'un des mille points de vue de ce beau pays. Je suivis le
-chemin de Saché sur la gauche de la rivière, en observant les détails
-des collines qui meublent la rive opposée. Puis enfin j'atteignis un
-<span class="pagenum">264</span>
-parc orné d'arbres centenaires qui m'indiqua le château de Frapesle.
-J'arrivai précisément à l'heure où la cloche annonçait le déjeuner.
-Après le repas, mon hôte, ne soupçonnant pas que j'étais venu de
-Tours à pied, me fit parcourir les alentours de sa terre où de toutes
-parts je vis la vallée sous toutes ses formes: ici par une échappée,
-là tout entière; souvent mes yeux furent attirés à l'horizon par la
-belle lame d'or de la Loire où, parmi les roulées, les voiles dessinaient
-de fantasques figures qui fuyaient emportées par le vent. En
-gravissant une crête, j'admirai pour la première fois le château d'Azay,
-diamant taillé à facettes, serti par l'Indre, monté sur des pilotis
-masqués de fleurs. Puis je vis dans un fond les masses romantiques
-du château de Saché, mélancolique séjour plein d'harmonies, trop
-graves pour les gens superficiels, chères aux poètes dont l'âme est
-endolorie. Aussi, plus tard, en aimai-je le silence, les grands arbres
-chenus, et ce je ne sais quoi mystérieux épandu dans son vallon solitaire!
-Mais chaque fois que je retrouvais au penchant de la côte
-voisine le mignon castel aperçu, choisi par mon premier regard, je
-m'y arrêtais complaisamment.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! me dit mon hôte en lisant dans mes yeux l'un de ces pétillants
-désirs toujours si naïvement exprimés à mon âge, vous
-sentez de loin une jolie femme comme un chien flaire le gibier.</p>
-
-<p>Je n'aimai pas ce dernier mot, mais je demandai le nom du
-castel et celui du propriétaire.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci est Clochegourde, me dit-il, une jolie maison appartenant
-au comte de Mortsauf, le représentant d'une famille historique en
-Touraine, dont la fortune date de Louis XI, et dont le nom indique
-l'aventure à laquelle il doit et ses armes et son illustration. Il
-descend d'un homme qui survécut à la potence. Aussi les Mortsauf
-portent-ils <i>d'or, à la croix de sable alezée potencée et
-contre-potencée, chargée en c&oelig;ur d'une fleur de lys d'or
-au pied nourri</i>, avec: <i>Dieu saulve le Roi notre Sire</i>, pour devise.
-Le comte est venu s'établir sur ce domaine au retour de l'émigration.
-Ce bien est à sa femme, une demoiselle de Lenoncourt, de la
-maison de Lenoncourt-Givry, qui va s'éteindre: madame de Mortsauf
-est fille unique. Le peu de fortune de cette famille contraste si
-singulièrement avec l'illustration des noms, que, par orgueil ou par
-nécessité peut-être, ils restent toujours à Clochegourde et n'y voient
-personne. Jusqu'à présent leur attachement aux Bourbons pouvait
-justifier leur solitude; mais je doute que le retour du roi change
-<span class="pagenum">265</span>
-leur manière de vivre. En venant m'établir ici, l'année dernière,
-je suis allé leur faire une visite de politesse; ils me l'ont rendue et
-nous ont invités à dîner; l'hiver nous a séparés pour quelques mois;
-puis les événements politiques ont retardé notre retour, car je ne
-suis à Frapesle que depuis peu de temps. Madame de Mortsauf est
-une femme qui pourrait occuper partout la première place.</p>
-
-<p>&mdash;Vient-elle souvent à Tours?</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'y va jamais. Mais, dit-il en se reprenant, elle y est allée
-dernièrement, au passage du duc d'Angoulême qui s'est montré
-fort gracieux pour monsieur de Mortsauf.</p>
-
-<p>&mdash;C'est elle! m'écriai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Qui, elle?</p>
-
-<p>&mdash;Une femme qui a de belles épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Vous rencontrerez en Touraine beaucoup de femmes qui ont
-de belles épaules, dit-il en riant. Mais si vous n'êtes pas fatigué,
-nous pouvons passer la rivière, et monter à Clochegourde, où vous
-aviserez à reconnaître vos épaules.</p>
-
-<p>J'acceptai, non sans rougir de plaisir et de honte. Vers quatre
-heures nous arrivâmes au petit château que mes yeux caressaient
-depuis si long-temps. Cette habitation, qui fait un bel effet dans
-le paysage, est en réalité modeste. Elle a cinq fenêtres de face,
-chacune de celles qui terminent la façade exposée au midi s'avance
-d'environ deux toises, artifice d'architecture qui simule deux pavillons
-et donne de la grâce au logis; celle du milieu sert de porte,
-et on en descend par un double perron dans des jardins étagés qui
-atteignent à une étroite prairie située le long de l'Indre. Quoiqu'un
-chemin communal sépare cette prairie de la dernière terrasse ombragée
-par une allée d'acacias et de vernis du Japon, elle semble
-faire partie des jardins; car le chemin est creux, encaissé d'un côté
-par la terrasse, et bordé de l'autre par une haie normande. Les
-pentes bien ménagées mettent assez de distance entre l'habitation
-et la rivière pour sauver les inconvénients du voisinage des eaux
-sans en ôter l'agrément. Sous la maison se trouvent des remises, des
-écuries, des resserres, des cuisines dont les diverses ouvertures
-dessinent des arcades. Les toits sont gracieusement contournés
-aux angles, décorés de mansardes à croisillons sculptés et de bouquets
-en plomb sur les pignons. La toiture, sans doute négligée
-pendant la révolution, est chargée de cette rouille produite par les
-mousses plates et rougeâtres qui croissent sur les maisons exposées au
-<span class="pagenum">266</span>
-midi. La porte-fenêtre du perron est surmontée d'un campanile où
-reste sculpté l'écusson des Blamont-Chauvry: <i>écartelé de gueules
-à un pal de vair, flanqué de deux mains appaumées de
-carnation et d'or à deux lances de sable mises en chevron</i>.
-La devise: <i>Voyez tous, nul ne touche!</i> me frappa vivement. Les
-supports, qui sont un griffon et un dragon de gueules enchaînés d'or,
-faisaient un joli effet sculptés. La Révolution avait endommagé la
-couronne ducale et le cimier qui se compose d'un palmier de sinople
-fruité d'or. Senart, Secrétaire du Comité de Salut public, était
-bailli de Saché avant 1781, ce qui explique ces dévastations.</p>
-
-<p>Ces dispositions donnent une élégante physionomie à ce castel
-ouvragé comme une fleur, et qui semble ne pas peser sur le sol. Vu
-de la vallée, le rez-de-chaussée semble être au premier étage; mais
-du côté de la cour, il est de plain-pied avec une large allée sablée
-donnant sur un boulingrin animé par plusieurs corbeilles de fleurs.
-A droite et à gauche, les clos de vignes, les vergers et quelques
-pièces de terres labourables plantées de noyers, descendent rapidement,
-enveloppent la maison de leurs massifs, et atteignent les bords
-de l'Indre, que garnissent en cet endroit des touffes d'arbres dont les
-verts ont été nuancés par la nature elle-même. En montant le chemin
-qui côtoie Clochegourde, j'admirais ces masses si bien disposées,
-j'y respirais un air chargé de bonheur. La nature morale a-t-elle
-donc, comme la nature physique, ses communications électriques
-et ses rapides changements de température? Mon c&oelig;ur palpitait à
-l'approche des événements secrets qui devaient le modifier à jamais,
-comme les animaux s'égaient en prévoyant un beau temps. Ce
-jour si marquant dans ma vie ne fut dénué d'aucune des circonstances
-qui pouvaient le solenniser. La Nature s'était parée comme
-une femme allant à la rencontre du bien-aimé, mon âme avait pour
-la première fois entendu sa voix, mes yeux l'avaient admirée aussi
-féconde, aussi variée que mon imagination me la représentait dans
-mes rêves de collége dont je vous ai dit quelques mots inhabiles à
-vous en expliquer l'influence, car ils ont été comme une Apocalypse
-où ma vie me fut figurativement prédite: chaque événement heureux
-ou malheureux s'y rattache par des images bizarres, liens visibles
-aux yeux de l'âme seulement. Nous traversâmes une première
-cour entourée des bâtiments nécessaires aux exploitations rurales,
-une grange, un pressoir, des étables, des écuries. Averti par les
-aboiements du chien de garde, un domestique vint à notre rencontre,
-<span class="pagenum">267</span>
-et nous dit que monsieur le comte, parti pour Azay dès le matin,
-allait sans doute revenir, et que madame la comtesse était au logis.
-Mon hôte me regarda. Je tremblais qu'il ne voulût pas voir madame
-de Mortsauf en l'absence de son mari, mais il dit au domestique
-de nous annoncer. Poussé par une avidité d'enfant, je me précipitai
-dans la longue antichambre qui traverse la maison.</p>
-
-<p>&mdash;Entrez donc, messieurs! dit alors une voix d'or.</p>
-
-<p>Quoique madame de Mortsauf n'eût prononcé qu'un mot au bal,
-je reconnus sa voix qui pénétra mon âme et la remplit comme un
-rayon de soleil remplit et dore le cachot d'un prisonnier. En pensant
-qu'elle pouvait se rappeler ma figure, je voulus m'enfuir; il
-n'était plus temps, elle apparut sur le seuil de la porte, nos yeux se
-rencontrèrent. Je ne sais qui d'elle ou de moi rougit le plus fortement.
-Assez interdite pour ne rien dire, elle revint s'asseoir à sa
-place devant un métier à tapisserie, après que le domestique eut approché
-deux fauteuils; elle acheva de tirer son aiguille afin de donner
-un prétexte à son silence, compta quelques points et releva
-sa tête, à la fois douce et altière, vers monsieur de Chessel en lui
-demandant à quelle heureuse circonstance elle devait sa visite.
-Quoique curieuse de savoir la vérité sur mon apparition, elle ne
-nous regarda ni l'un ni l'autre; ses yeux furent constamment attachés
-sur la rivière; mais à la manière dont elle écoutait, vous
-eussiez dit que, semblable aux aveugles, elle savait reconnaître les
-agitations de l'âme dans les imperceptibles accents de la parole. Et
-cela était vrai. Monsieur de Chessel dit mon nom et fit ma biographie.
-J'étais arrivé depuis quelques mois à Tours, où mes parents
-m'avaient ramené chez eux quand la guerre avait menacé Paris.
-Enfant de la Touraine à qui la Touraine était inconnue, elle voyait
-en moi un jeune homme affaibli par des travaux immodérés, envoyé
-à Frapesle pour s'y divertir, et auquel il avait montré sa terre, où je
-venais pour la première fois. Au bas du coteau seulement, je lui
-avais appris ma course de Tours à Frapesle, et craignant pour ma
-santé déjà si faible, il s'était avisé d'entrer à Clochegourde en pensant
-qu'elle me permettrait de m'y reposer. Monsieur de Chessel
-disait la vérité, mais un hasard heureux semble si fort cherché
-que madame de Mortsauf garda quelque défiance; elle tourna sur
-moi des yeux froids et sévères qui me firent baisser les paupières,
-autant par je ne sais quel sentiment d'humiliation que pour cacher
-des larmes que je retins entre mes cils. L'imposante châtelaine me
-<span class="pagenum">268</span>
-vit le front en sueur; peut-être aussi devina-t-elle les larmes, car
-elle m'offrit ce dont je pouvais avoir besoin, en exprimant une
-bonté consolante qui me rendit la parole. Je rougissais comme une
-jeune fille en faute, et d'une voix chevrotante comme celle d'un
-vieillard, je répondis par un remercîment négatif.</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce que je souhaite, lui dis-je en levant les yeux sur les
-siens que je rencontrai pour la seconde fois, mais pendant un moment
-aussi rapide qu'un éclair, c'est de n'être pas renvoyé d'ici; je
-suis tellement engourdi par la fatigue, que je ne pourrais marcher.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi suspectez-vous l'hospitalité de notre beau pays? me
-dit-elle. Vous nous accorderez sans doute le plaisir de dîner à Clochegourde?
-ajouta-t-elle en se tournant vers son voisin.</p>
-
-<p>Je jetai sur mon protecteur un regard où éclatèrent tant de
-prières qu'il se mit en mesure d'accepter cette proposition, dont
-la formule voulait un refus. Si l'habitude du monde permettait à
-monsieur de Chessel de distinguer ces nuances, un jeune homme
-sans expérience croit si fermement à l'union de la parole et de la
-pensée chez une belle femme, que je fus bien étonné quand, en
-revenant le soir, mon hôte me dit:&mdash;Je suis resté, parce que
-vous en mouriez d'envie; mais si vous ne raccommodez pas les
-choses, je suis brouillé peut-être avec mes voisins. Ce <i>si vous ne
-raccommodez pas les choses</i> me fit long-temps rêver. Si je plaisais
-à madame de Mortsauf, elle ne pourrait pas en vouloir à celui
-qui m'avait introduit chez elle. Monsieur de Chessel me supposait
-donc le pouvoir de l'intéresser, n'était-ce pas me le donner? Cette
-explication corrobora mon espoir en un moment où j'avais besoin
-de secours.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci me semble difficile, répondit-il, madame de Chessel
-nous attend.</p>
-
-<p>&mdash;Elle vous a tous les jours, reprit la comtesse, et nous pouvons
-l'avertir. Est-elle seule?</p>
-
-<p>&mdash;Elle a monsieur l'abbé de Quélus.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, dit-elle en se levant pour sonner, vous dînez avec
-nous.</p>
-
-<p>Cette fois monsieur de Chessel la crut franche et me jeta des
-regards complimenteurs. Dès que je fus certain de rester pendant
-une soirée sous ce toit, j'eus à moi comme une éternité. Pour
-beaucoup d'êtres malheureux, demain est un mot vide de sens, et
-<span class="pagenum">269</span>
-j'étais alors au nombre de ceux qui n'ont aucune foi dans le lendemain;
-quand j'avais quelques heures à moi, j'y faisais tenir
-toute une vie de voluptés. Madame de Mortsauf entama sur le
-pays, sur les récoltes, sur les vignes, une conversation à laquelle
-j'étais étranger. Chez une maîtresse de maison, cette façon
-d'agir atteste un manque d'éducation ou son mépris pour celui
-qu'elle met ainsi comme à la porte du discours; mais ce fut embarras
-chez la comtesse. Si d'abord je crus qu'elle affectait de me
-traiter en enfant, si j'enviai le privilége des hommes de trente ans
-qui permettait à monsieur de Chessel d'entretenir sa voisine de
-sujets graves auxquels je ne comprenais rien, si je me dépitai en
-me disant que tout était pour lui; à quelques mois de là, je
-sus combien est significatif le silence d'une femme, et combien de
-pensées couvre une diffuse conversation. D'abord j'essayai de me
-mettre à mon aise dans mon fauteuil; puis je reconnus les avantages
-de ma position en me laissant aller au charme d'entendre la
-voix de la comtesse. Le souffle de son âme se déployait dans les replis
-des syllabes, comme le son se divise sous les clefs d'une flûte;
-il expirait onduleusement à l'oreille d'où il précipitait l'action du
-sang. Sa façon de dire les terminaisons en <i>i</i> faisait croire à quelque
-chant d'oiseau; le <i>ch</i> prononcé par elle était comme une caresse, et
-la manière dont elle attaquait les <i>t</i> accusait le despotisme du c&oelig;ur.
-Elle étendait ainsi, sans le savoir, le sens des mots, et vous entraînait
-l'âme dans un monde surhumain. Combien de fois n'ai-je
-pas laissé continuer une discussion que je pouvais finir, combien
-de fois ne me suis-je pas fait injustement gronder pour écouter ces
-concerts de voix humaine, pour aspirer l'air qui sortait de sa lèvre
-chargé de son âme, pour étreindre cette lumière parlée avec
-l'ardeur que j'aurais mise à serrer la comtesse sur mon sein! Quel
-chant d'hirondelle joyeuse, quand elle pouvait rire! mais quelle
-voix de cygne appelant ses compagnes, quand elle parlait de ses
-chagrins! L'inattention de la comtesse me permit de l'examiner.
-Mon regard se régalait en glissant sur la belle parleuse, il pressait
-sa taille, baisait ses pieds, et se jouait dans les boucles de sa chevelure.
-Cependant j'étais en proie à une terreur que comprendront
-ceux qui, dans leur vie, ont éprouvé les joies illimitées d'une passion
-vraie. J'avais peur qu'elle ne me surprît les yeux attachés à la
-place de ses épaules que j'avais si ardemment embrassée. Cette
-crainte avivait la tentation, et j'y succombais, je les regardais! mon
-<span class="pagenum">270</span>
-&oelig;il déchirait l'étoffe, je revoyais la lentille qui marquait la naissance
-de la jolie raie par laquelle son dos était partagé, mouche
-perdue dans du lait, et qui depuis le bal flamboyait toujours le
-soir dans ces ténèbres où semble ruisseler le sommeil des jeunes
-gens dont l'imagination est ardente, dont la vie est chaste.</p>
-
-<p>Je puis vous crayonner les traits principaux qui partout eussent
-signalé la comtesse aux regards; mais le dessin le plus correct,
-la couleur la plus chaude n'en exprimeraient rien encore. Sa
-figure est une de celles dont la ressemblance exige l'introuvable artiste
-de qui la main sait peindre le reflet des feux intérieurs, et sait
-rendre cette vapeur lumineuse que nie la science, que la parole ne
-traduit pas, mais que voit un amant. Ses cheveux fins et cendrés
-la faisaient souvent souffrir, et ces souffrances étaient sans doute
-causées par de subites réactions du sang vers la tête. Son front arrondi,
-proéminent comme celui de la Joconde, paraissait plein
-d'idées inexprimées, de sentiments contenus, de fleurs noyées dans
-des eaux amères. Ses yeux verdâtres, semés de points bruns, étaient
-toujours pâles; mais s'il s'agissait de ses enfants, s'il lui échappait
-de ces vives effusions de joie ou de douleur, rares dans la vie des
-femmes résignées, son &oelig;il lançait alors une lueur subtile qui semblait
-s'enflammer aux sources de la vie et devait les tarir; éclair qui
-m'avait arraché des larmes quand elle me couvrit de son dédain formidable
-et qui lui suffisait pour abaisser les paupières aux plus hardis.
-Un nez grec, comme dessiné par Phidias et réuni par un double
-arc à des lèvres élégamment sinueuses, spiritualisait son visage de
-forme ovale, et dont le teint, comparable au tissu des camélias blancs,
-se rougissait aux joues par de jolis tons roses. Son embonpoint ne
-détruisait ni la grâce de sa taille, ni la rondeur voulue pour que
-ses formes demeurassent belles quoique développées. Vous comprendrez
-soudain ce genre de perfection, lorsque vous saurez qu'en
-s'unissant à l'avant-bras les éblouissants trésors qui m'avaient
-fasciné paraissaient ne devoir former aucun pli. Le bas de sa tête
-n'offrait point ces creux qui font ressembler la nuque de certaines
-femmes à des troncs d'arbres, ses muscles n'y dessinaient point de
-cordes et partout les lignes s'arrondissaient en flexuosités désespérantes
-pour le regard comme pour le pinceau. Un duvet follet se
-mourait le long de ses joues, dans les méplats du col, en y retenant
-la lumière qui s'y faisait soyeuse. Ses oreilles petites et bien
-contournées étaient, suivant son expression, des oreilles d'esclave
-<span class="pagenum">271</span>
-et de mère. Plus tard, quand j'habitai son c&oelig;ur, elle me disait:
-«Voici monsieur de Mortsauf!» et avait raison, tandis que je
-n'entendais rien encore, moi dont l'ouïe possède une remarquable
-étendue. Ses bras étaient beaux, sa main aux doigts recourbés était
-longue, et, comme dans les statues antiques, la chair dépassait ses
-ongles à fines côtes. Je vous déplairais en donnant aux tailles plates
-l'avantage sur les tailles rondes, si vous n'étiez pas une exception.
-La taille ronde est un signe de force, mais les femmes ainsi construites
-sont impérieuses, volontaires, plus voluptueuses que tendres.
-Au contraire, les femmes à taille plate sont dévouées, pleines
-de finesse, enclines à la mélancolie; elles sont mieux femmes que
-les autres. La taille plate est souple et molle, la taille ronde est inflexible
-et jalouse. Vous savez maintenant comment elle était faite.
-Elle avait le pied d'une femme comme il faut, ce pied qui marche
-peu, se fatigue promptement et réjouit la vue quand il dépasse la
-robe. Quoiqu'elle fût mère de deux enfants, je n'ai jamais rencontré
-dans son sexe personne de plus jeune fille qu'elle. Son air
-exprimait une simplesse, jointe à je ne sais quoi d'interdit et de
-songeur qui ramenait à elle comme le peintre nous ramène à la
-figure où son génie a traduit un monde de sentiments. Ses qualités
-visibles ne peuvent d'ailleurs s'exprimer que par des comparaisons.
-Rappelez-vous le parfum chaste et sauvage de cette bruyère que
-nous avons cueillie en revenant de la villa Diodati, cette fleur dont
-vous avez tant loué le noir et le rose, vous devinerez comment cette
-femme pouvait être élégante loin du monde, naturelle dans ses expressions,
-recherchée dans les choses qui devenaient siennes, à la
-fois rose et noire. Son corps avait la verdure que nous admirons
-dans les feuilles nouvellement dépliées, son esprit avait la profonde
-concision du sauvage; elle était enfant par le sentiment, grave par
-la souffrance, châtelaine et bachelette. Aussi plaisait-elle sans artifice,
-par sa manière de s'asseoir, de se lever, de se taire ou de jeter
-un mot. Habituellement recueillie, attentive comme la sentinelle
-sur qui repose le salut de tous et qui épie le malheur, il lui échappait
-parfois des sourires qui trahissaient en elle un naturel rieur
-enseveli sous le maintien exigé par sa vie. Sa coquetterie était devenue
-du mystère, elle faisait rêver au lieu d'inspirer l'attention
-galante que sollicitent les femmes, et laissait apercevoir sa première
-nature de flamme vive, ses premiers rêves bleus, comme
-on voit le ciel par des éclaircies de nuages. Cette révélation involontaire
-<span class="pagenum">272</span>
-rendait pensifs ceux qui ne se sentaient pas une larme intérieure
-séchée par le feu des désirs. La rareté de ses gestes, et
-surtout celle de ses regards (excepté ses enfants, elle ne regardait
-personne) donnait une incroyable solennité à ce qu'elle faisait
-ou disait, quand elle faisait ou disait une chose avec cet air que
-savent prendre les femmes au moment où elles compromettent leur
-dignité par un aveu. Ce jour-là madame de Mortsauf avait une robe
-rose à mille raies, une collerette à large ourlet, une ceinture noire
-et des brodequins de cette même couleur. Ses cheveux simplement
-tordus sur sa tête étaient retenus par un peigne d'écaille. Telle est
-l'imparfaite esquisse promise. Mais la constante émanation de son
-âme sur les siens, cette essence nourrissante épandue à flots comme
-le soleil émet sa lumière; mais sa nature intime, son attitude aux
-heures sereines, sa résignation aux heures nuageuses; tous ces tournoiements
-de la vie où le caractère se déploie, tiennent comme les
-effets du ciel à des circonstances inattendues et fugitives qui ne se
-ressemblent entre elles que par le fond d'où elles détachent, et dont
-la peinture sera nécessairement mêlée aux événements de cette histoire;
-véritable épopée domestique, aussi grande aux yeux du sage
-que le sont les tragédies aux yeux de la foule, et dont le récit vous
-attachera autant pour la part que j'y ai prise, que par sa similitude
-avec un grand nombre de destinées féminines.</p>
-
-<p>Tout à Clochegourde portait le cachet d'une propreté vraiment
-anglaise. Le salon où restait la comtesse était entièrement boisé,
-peint en gris de deux nuances. La cheminée avait pour ornement
-une pendule contenue dans un bloc d'acajou surmonté d'une
-coupe, et deux grands vases en porcelaine blanche à filets d'or,
-d'où s'élevaient des bruyères du Cap. Une lampe était sur la console.
-Il y avait un trictrac en face de la cheminée. Deux larges
-embrasses en coton retenaient les rideaux de percale blanche,
-sans franges. Des housses grises, bordées d'un galon vert, recouvraient
-les siéges, et la tapisserie tendue sur le métier de la
-comtesse disait assez pourquoi son meuble était ainsi caché.
-Cette simplicité arrivait à la grandeur. Aucun appartement, parmi
-ceux que j'ai vus depuis, ne m'a causé des impressions aussi fertiles,
-aussi touffues que celles dont j'étais saisi dans ce salon de Clochegourde,
-calme et recueilli comme la vie de la comtesse, et où l'on
-devinait la régularité conventuelle de ses occupations. La plupart
-de mes idées, et même les plus audacieuses en science ou en politique,
-<span class="pagenum">273</span>
-sont nées là, comme les parfums émanent des fleurs; mais
-là verdoyait la plante inconnue qui jeta sur mon âme sa féconde
-poussière, là brillait la chaleur solaire qui développa mes bonnes et
-dessécha mes mauvaises qualités. De la fenêtre, l'&oelig;il embrassait la
-vallée depuis la colline où s'étale Pont-de-Ruan, jusqu'au château
-d'<ins id="cor_46" title="Azy">Azay</ins>, en suivant les sinuosités de la côte opposée que varient les
-tours de Frapesle, puis l'église, le bourg et le vieux manoir de
-Saché dont les masses dominent la prairie. En harmonie avec cette
-vie reposée et sans autres émotions que celles données par la famille,
-ces lieux communiquaient à l'âme leur sérénité. Si je l'avais rencontrée
-là pour la première fois, entre le comte et ses deux enfants,
-au lieu de la trouver splendide dans sa robe de bal, je ne lui aurais
-pas ravi ce délirant baiser dont j'eus alors des remords en croyant
-qu'il détruirait l'avenir de mon amour! Non, dans les noires dispositions
-où me mettait le malheur, j'aurais plié le genou, j'aurais
-baisé ses brodequins, j'y aurais laissé quelques larmes, et je serais
-allé me jeter dans l'Indre. Mais après avoir effleuré le frais jasmin
-de sa peau et bu le lait de cette coupe pleine d'amour, j'avais dans
-l'âme le goût et l'espérance de voluptés humaines; je voulais
-vivre et attendre l'heure du plaisir comme le sauvage épie l'heure
-de la vengeance; je voulais me suspendre aux arbres, ramper dans
-les vignes, me tapir dans l'Indre; je voulais avoir pour complices
-le silence de la nuit, la lassitude de la vie, la chaleur du soleil,
-afin d'achever la pomme délicieuse où j'avais déjà mordu. M'eût-elle
-demandé la fleur qui chante ou les richesses enfouies par les
-compagnons de Morgan l'exterminateur, je les lui aurais apportées
-afin d'obtenir les richesses certaines et la fleur muette
-que je souhaitais! Quand cessa le rêve où m'avait plongé la longue
-contemplation de mon idole, et pendant lequel un domestique
-vint et lui parla, je l'entendis causant du comte. Je pensai
-seulement alors qu'une femme devait appartenir à son mari. Cette
-pensée me donna des vertiges. Puis j'eus une rageuse et sombre
-curiosité de voir le possesseur de ce trésor. Deux sentiments me
-dominèrent, la haine et la peur; une haine qui ne connaissait aucun
-obstacle et les mesurait tous sans les craindre; une peur vague,
-mais réelle du combat, de son issue, et d'<span class="cs7">ELLE</span> surtout. En proie
-à d'indicibles pressentiments, je redoutais ces poignées de main qui
-déshonorent, j'entrevoyais déjà ces difficultés élastiques où se heurtent
-les plus rudes volontés et où elles s'émoussent; je craignais
-<span class="pagenum">274</span>
-cette force d'inertie qui dépouille aujourd'hui la vie sociale des
-dénoûments que recherchent les âmes passionnées.</p>
-
-<p>&mdash;Voici monsieur de Mortsauf, dit-elle.</p>
-
-<p>Je me dressai sur mes jambes comme un cheval effrayé. Quoique
-ce mouvement n'échappât ni à monsieur de Chessel ni à la
-comtesse, il ne me valut aucune observation muette, car il y eut
-une diversion faite par une jeune fille à qui je donnai six ans, et
-qui entra disant:&mdash;Voilà mon père.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, Madeleine? fit sa mère.</p>
-
-<p>L'enfant tendit à monsieur de Chessel la main qu'il demandait,
-et me regarda fort attentivement après m'avoir adressé son petit
-salut plein d'étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous contente de sa santé? dit monsieur de Chessel à la
-comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;Elle va mieux, répondit-elle en caressant la chevelure de la
-petite déjà blottie dans son giron.</p>
-
-<p>Une interrogation de monsieur de Chessel m'apprit que Madeleine
-avait neuf ans; je marquai quelque surprise de mon erreur,
-et mon étonnement amassa des nuages sur le front de la mère. Mon
-introducteur me jeta l'un de ces regards significatifs par lesquels
-les gens du monde nous font une seconde éducation. Là, sans
-doute était une blessure maternelle dont l'appareil devait être respecté.
-Enfant malingre dont les yeux étaient pâles, dont la peau
-était blanche comme une porcelaine éclairée par une lueur, Madeleine
-n'aurait sans doute pas vécu dans l'atmosphère d'une ville.
-L'air de la campagne, les soins de sa mère qui semblait la couver,
-entretenaient la vie dans ce corps aussi délicat que l'est une plante
-venue en serre malgré les rigueurs d'un climat étranger. Quoiqu'elle
-ne rappelât en rien sa mère, Madeleine paraissait en avoir
-l'âme, et cette âme la soutenait. Ses cheveux rares et noirs, ses
-yeux caves, ses joues creuses, ses bras amaigris, sa poitrine
-étroite annonçaient un débat entre la vie et la mort, duel sans trêve
-où jusqu'alors la comtesse était victorieuse. Elle se faisait vive,
-sans doute pour éviter des chagrins à sa mère; car, en certains
-moments où elle ne s'observait plus, elle prenait l'attitude d'un
-saule-pleureur. Vous eussiez dit d'une petite Bohémienne souffrant
-la faim, venue de son pays en mendiant, épuisée, mais courageuse
-et parée pour son public.</p>
-
-<p><span class="pagenum">275</span>
-&mdash;Où donc avez-vous laissé Jacques? lui demanda sa mère en
-la baisant sur la raie blanche qui partageait ses cheveux en deux
-bandeaux semblables aux ailes d'un corbeau.</p>
-
-<p>&mdash;Il vient avec mon père.</p>
-
-<p>En ce moment le comte entra suivi de son fils qu'il tenait par la
-main. Jacques, vrai portrait de sa s&oelig;ur, offrait les mêmes symptômes
-de faiblesse. En voyant ces deux enfants frêles aux côtés d'une
-mère si magnifiquement belle, il était impossible de ne pas deviner
-les sources du chagrin qui attendrissait les tempes de la comtesse
-et lui faisait taire une de ces pensées qui n'ont que Dieu pour confident,
-mais qui donnent au front de terribles signifiances. En me
-saluant, monsieur de Mortsauf me jeta le coup d'&oelig;il moins observateur
-que maladroitement inquiet d'un homme dont la défiance
-provient de son peu d'habitude à manier l'analyse. Après l'avoir
-mis au courant et m'avoir nommé, sa femme lui céda sa place, et
-nous quitta. Les enfants dont les yeux s'attachaient à ceux de leur
-mère, comme s'ils en tiraient leur lumière, voulurent l'accompagner,
-elle leur dit:&mdash;Restez, chers anges! et mit son doigt sur ses
-lèvres. Ils obéirent, mais leurs regards se voilèrent. Ah! pour s'entendre
-dire ce mot <i>chers</i>, quelles tâches n'aurait-on pas entreprises?
-Comme les enfants, j'eus moins chaud quand elle ne fut
-plus là. Mon nom changea les dispositions du comte à mon égard.
-De froid et sourcilleux il devint, sinon affectueux, du moins poliment
-empressé, me donna des marques de considération et parut
-heureux de me recevoir. Jadis mon père s'était dévoué pour nos
-maîtres à jouer un rôle grand mais obscur, dangereux mais qui
-pouvait être efficace. Quand tout fut perdu par l'accès de Napoléon
-au sommet des affaires, comme beaucoup de conspirateurs secrets,
-il s'était réfugié dans les douceurs de la province et de la vie privée,
-en acceptant des accusations aussi dures qu'imméritées; salaire
-inévitable des joueurs qui jouent le tout pour le tout, et succombent
-après avoir servi de pivot à la machine politique. Ne sachant
-rien de la fortune, rien des antécédents ni de l'avenir de ma famille,
-j'ignorais également les particularités de cette destinée perdue dont
-se souvenait le comte de Mortsauf. Cependant, si l'antiquité du
-nom, la plus précieuse qualité d'un homme à ses yeux, pouvait
-justifier l'accueil qui me rendit confus, je n'en appris la raison véritable
-que plus tard. Pour le moment, cette transition subite me mit
-à l'aise. Quand les deux enfants virent la conversation reprise entre
-<span class="pagenum">276</span>
-nous trois, Madeleine dégagea sa tête des mains de son père, regarda
-la porte ouverte, se glissa dehors comme une anguille, et
-Jacques la suivit. Tous deux rejoignirent leur mère, car j'entendis
-leurs voix et leurs mouvements, semblables, dans le lointain, aux
-bourdonnements des abeilles autour de la ruche aimée.</p>
-
-<p>Je contemplai le comte en tâchant de deviner son caractère
-mais je fus assez intéressé par quelques traits principaux pour en
-rester à l'examen superficiel de sa physionomie. Agé seulement de
-quarante-cinq ans, il paraissait approcher de la soixantaine, tant il
-avait promptement vieilli dans le grand naufrage qui termina le dix-huitième
-siècle. La demi-couronne, qui ceignait monastiquement
-l'arrière de sa tête dégarnie de cheveux, venait mourir aux oreilles
-en caressant les tempes par des touffes grises mélangées de noir.
-Son visage ressemblait vaguement à celui d'un loup blanc qui a
-du sang au museau, car son nez était enflammé comme celui d'un
-homme dont la vie est altérée dans ses principes, dont l'estomac est
-affaibli, dont les humeurs sont viciées par d'anciennes maladies.
-Son front plat, trop large pour sa figure qui finissait en pointe,
-ridé transversalement par marches inégales, annonçait les habitudes
-de la vie en plein air et non les fatigues de l'esprit, le poids d'une
-constante infortune et non les efforts faits pour la dominer. Ses
-pommettes, saillantes et brunes au milieu des tons blafards de son
-teint, indiquaient une charpente assez forte pour lui assurer une
-longue vie. Son &oelig;il clair, jaune et dur tombait sur vous comme
-un rayon du soleil en hiver, lumineux sans chaleur, inquiet sans
-pensée, défiant sans objet. Sa bouche était violente et impérieuse,
-son menton était droit et long. Maigre et de haute taille, il avait
-l'attitude d'un gentilhomme appuyé sur une valeur de convention,
-qui se sait au-dessus des autres par le droit, au-dessous par le fait.
-Le laissez-aller de la campagne lui avait fait négliger son extérieur.
-Son habillement était celui du campagnard en qui les paysans aussi
-bien que les voisins ne considèrent plus que la fortune territoriale.
-Ses mains brunies et nerveuses attestaient qu'il ne mettait de gants
-que pour monter à cheval ou le dimanche pour aller à la messe.
-Sa chaussure était grossière. Quoique les dix années d'émigration
-et les dix années de l'agriculteur eussent influé sur son physique,
-il subsistait en lui des vestiges de noblesse. Le libéral le plus haineux,
-mot qui n'était pas encore monnayé, aurait facilement reconnu
-chez lui la loyauté chevaleresque, les convictions immarcescibles
-<span class="pagenum">277</span>
-du lecteur à jamais acquis à la Quotidienne. Il eût admiré
-l'homme religieux, passionné pour sa cause, franc dans ses antipathies
-politiques, incapable de servir personnellement son parti,
-très-capable de le perdre, et sans connaissance des choses en France.
-Le comte était en effet un de ces hommes droits qui ne se prêtent à
-rien et barrent opiniâtrement tout, bons à mourir l'arme au bras dans
-le poste qui leur serait assigné, mais assez avares pour donner leur
-vie avant de donner leurs écus. Pendant le dîner je remarquai,
-dans la dépression de ses joues flétries et dans certains regards jetés
-à la dérobée sur ses enfants, les traces de pensées importunes dont
-les élancements expiraient à la surface. En le voyant, qui ne l'eût
-compris? Qui ne l'aurait accusé d'avoir fatalement transmis à ses
-enfants ces corps auxquels manquait la vie! S'il se condamnait lui-même,
-il déniait aux autres le droit de le juger. Amer comme un
-pouvoir qui se sait fautif, mais n'ayant pas assez de grandeur ou de
-charme pour compenser la somme de douleur qu'il avait jetée dans
-la balance, sa vie intime devait offrir les aspérités que dénonçaient
-en lui ses traits anguleux et ses yeux incessamment inquiets. Quand
-sa femme rentra, suivie des deux enfants attachés à ses flancs, je
-soupçonnai donc un malheur, comme lorsqu'en marchant sur les
-voûtes d'une cave les pieds ont en quelque sorte la conscience de
-la <ins id="cor_47" title="pofondeur">profondeur</ins>. En voyant ces quatre personnes réunies, en les embrassant
-de mes regards, allant de l'une à l'autre, étudiant leurs
-physionomies et leurs attitudes respectives, des pensées trempées
-de mélancolie tombèrent sur mon c&oelig;ur comme une pluie fine et
-grise embrume un joli pays après quelque beau lever de soleil.
-Lorsque le sujet de la conversation fut épuisé, le comte me mit encore
-en scène au détriment de monsieur de Chessel, en apprenant
-à sa femme plusieurs circonstances concernant ma famille et qui
-m'étaient inconnues. Il me demanda mon âge. Quand je l'eus dit,
-la comtesse me rendit mon mouvement de surprise à propos de sa
-fille. Peut-être me donnait-elle quatorze ans. Ce fut, comme je le
-sus depuis, le second lien qui l'attacha si fortement à moi. Je lus
-dans son âme. Sa maternité tressaillit, éclairée par un tardif rayon
-de soleil que lui jetait l'espérance. En me voyant, à vingt ans passés,
-si malingre, si délicat et néanmoins si nerveux, une voix lui cria
-peut-être:&mdash;<i>Ils vivront!</i> Elle me regarda curieusement, et je
-sentis qu'en ce moment il se fondait bien des glaces entre nous.
-Elle parut avoir mille questions à me faire et les garda toutes.</p>
-
-<p><span class="pagenum">278</span>
-&mdash;Si l'étude vous a rendu malade, dit-elle, l'air de notre vallée
-vous remettra.</p>
-
-<p>&mdash;L'éducation moderne est fatale aux enfants, reprit le comte.
-Nous les bourrons de mathématiques, nous les tuons à coups de
-science, et les usons avant le temps. Il faut vous reposer ici, me
-dit-il, vous êtes écrasé sous l'avalanche d'idées qui a roulé sur vous.
-Quel siècle nous prépare cet enseignement mis à la portée de tous,
-si l'on ne prévient le mal en rendant l'instruction publique aux
-corporations religieuses!</p>
-
-<p>Ces paroles annonçaient bien le mot qu'il dit un jour aux élections
-en refusant sa voix à un homme dont les talents pouvaient
-servir la cause royaliste:&mdash;Je me défierai toujours des gens d'esprit,
-répondit-il à l'entremetteur des voix électorales. Il nous proposa
-de faire le tour de ses jardins, et se leva.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur... lui dit la comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, ma chère?... répondit-il en se retournant avec une
-brusquerie hautaine qui dénotait combien il voulait être absolu chez
-lui, mais combien alors il l'était peu.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur est venu de Tours à pied, monsieur de Chessel n'en
-savait rien, et l'a promené dans Frapesle.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez fait une imprudence, me dit-il, quoique à votre
-âge!... Et il hocha la tête en signe de regret.</p>
-
-<p>La conversation fut reprise. Je ne tardai pas à reconnaître combien
-son royalisme était intraitable, et de combien de ménagements
-il fallait user pour demeurer sans choc dans ses eaux. Le domestique,
-qui avait promptement mis une livrée, annonça le dîner.
-Monsieur de Chessel présenta son bras à madame de Mortsauf, et
-le comte saisit gaiement le mien pour passer dans la salle à manger,
-qui, dans l'ordonnance du rez-de-chaussée, formait le pendant du
-salon.</p>
-
-<p>Carrelée en carreaux blancs fabriqués en Touraine, et boisée à
-hauteur d'appui, la salle à manger était tendue d'un papier verni
-qui figurait de grands panneaux encadrés de fleurs et de fruits; les
-fenêtres avaient des rideaux de percale ornés de galons rouges; les
-buffets étaient de vieux meubles de Boulle, et le bois des chaises,
-garnies en tapisserie faite à la main, était de chêne sculpté. Abondamment
-servie, la table n'offrit rien de luxueux: de l'argenterie de
-famille sans unité de forme, de la porcelaine de Saxe qui n'était pas
-encore redevenue à la mode, des carafes octogones, des couteaux
-<span class="pagenum">279</span>
-à manche en agate, puis sous les bouteilles des ronds en laque de
-la Chine; mais des fleurs dans des seaux vernis et dorés sur leurs
-découpures à dents de loup. J'aimai ces vieilleries, je trouvai le
-papier Réveillon et ses bordures de fleurs superbes. Le contentement
-qui enflait toutes mes voiles m'empêcha de voir les inextricables
-difficultés mises entre elle et moi par la vie si cohérente de la
-solitude et de la campagne. J'étais près d'elle, à sa droite, je lui
-servais à boire. Oui, bonheur inespéré! je frôlais sa robe, je mangeais
-son pain. Au bout de trois heures, ma vie se mêlait à sa vie!
-Enfin nous étions liés par ce terrible baiser, espèce de secret qui
-nous inspirait une honte mutuelle. Je fus d'une lâcheté glorieuse:
-je m'étudiais à plaire au comte, qui se prêtait à toutes mes courtisaneries;
-j'aurais caressé le chien, j'aurais fait la cour aux moindres
-désirs des enfants; je leur aurais apporté des cerceaux, des
-billes d'agate; je leur aurais servi de cheval, je leur en voulais de
-ne pas s'emparer déjà de moi comme d'une chose à eux. L'amour
-a ses intuitions comme le génie a les siennes, et je voyais confusément
-que la violence, la maussaderie, l'hostilité ruineraient mes
-espérances. Le dîner se passa tout en joies intérieures pour moi. En
-me voyant chez elle, je ne pouvais songer ni à sa froideur réelle,
-ni à l'indifférence que couvrit la politesse du comte. L'amour a,
-comme la vie, une puberté pendant laquelle il se suffit à lui-même.
-Je fis quelques réponses gauches en harmonie avec les secrets tumultes
-de la passion, mais que personne ne pouvait deviner, pas
-même elle, qui ne savait rien de l'amour. Le reste du temps fut
-comme un rêve. Ce beau rêve cessa quand, au clair de la lune et
-par un soir chaud et parfumé, je traversai l'Indre au milieu des
-blanches fantaisies qui décoraient les prés, les rives, les collines;
-en entendant le chant clair, la note unique, pleine de mélancolie
-que jette incessamment par temps égaux une rainette dont j'ignore
-le nom scientifique, mais que depuis ce jour solennel je n'écoute
-pas sans des délices infinies. Je reconnus un peu tard là, comme
-ailleurs, cette insensibilité de marbre contre laquelle s'étaient jusqu'alors
-émoussés mes sentiments; je me demandai s'il en serait
-toujours ainsi; je crus être sous une fatale influence; les sinistres
-événements du passé se débattirent avec les plaisirs purement personnels
-que j'avais goûtés. Avant de regagner Frapesle, je regardai
-Clochegourde et vis au bas une barque, nommée en Touraine une
-<i>toue</i>, attachée à un frêne, et que l'eau balançait. Cette toue
-<span class="pagenum">280</span>
-appartenait à monsieur de Mortsauf, qui s'en servait pour pêcher.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, me dit monsieur de Chessel quand nous fûmes sans
-danger d'être écoutés, je n'ai pas besoin de vous demander si vous
-avez retrouvé vos belles épaules; il faut vous féliciter de l'accueil
-que vous a fait monsieur de Mortsauf! Diantre, vous êtes du premier
-coup au c&oelig;ur de la place.</p>
-
-<p>Cette phrase, suivie de celle dont je vous ai parlé, ranima mon
-c&oelig;ur abattu. Je n'avais pas dit un mot depuis Clochegourde, et
-monsieur de Chessel attribuait mon silence à mon bonheur.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! répondis-je avec un ton d'ironie qui pouvait aussi
-bien paraître dicté par la passion contenue.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'a jamais si bien reçu qui que ce soit.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous avoue que je suis moi-même étonné de cette réception,
-lui dis-je en sentant l'amertume intérieure que me dévoilait
-ce dernier mot.</p>
-
-<p>Quoique je fusse trop inexpert des choses mondaines pour comprendre
-la cause du sentiment qu'éprouvait monsieur de Chessel,
-je fus néanmoins frappé de l'expression par laquelle il le trahissait.
-Mon hôte avait l'infirmité de s'appeler Durand, et se donnait le ridicule
-de renier le nom de son père, illustre fabricant, qui pendant
-la révolution avait fait une immense fortune. Sa femme était l'unique
-héritière des Chessel, vieille famille parlementaire, bourgeoise
-sous Henri IV, comme celle de la plupart des magistrats parisiens.
-En ambitieux de haute portée, monsieur de Chessel voulut tuer son
-Durand originel pour arriver aux destinées qu'il rêvait. Il s'appela
-d'abord Durand de Chessel, puis D. de Chessel; il était alors monsieur
-de Chessel. Sous la Restauration, il établit un majorat au titre
-de comte, en vertu de lettres octroyées par Louis XVIII. Ses enfants
-recueilleront les fruits de son courage sans en connaître la
-grandeur. Un mot de certain prince caustique a souvent pesé sur
-sa tête.&mdash;Monsieur de Chessel se montre généralement peu en Durant,
-dit-il. Cette phrase a long-temps régalé la Touraine. Les parvenus
-sont comme les singes desquels ils ont l'adresse: on les voit
-en hauteur, on admire leur agilité pendant l'escalade; mais, arrivés
-à la cime, on n'aperçoit plus que leurs côtés honteux. L'envers de
-mon hôte s'est composé de petitesses grossies par l'envie. La pairie
-et lui sont jusqu'à présent deux <ins id="cor_48" title="tangeantes">tangentes</ins> impossibles. Avoir une
-prétention et la justifier est l'impertinence de la force; mais être
-au-dessous de ses prétentions avouées constitue un ridicule constant
-<span class="pagenum">281</span>
-dont se repaissent les petits esprits. Or, monsieur de Chessel
-n'a pas eu la marche rectiligne de l'homme fort: deux fois député,
-deux fois repoussé aux élections; hier directeur-général, aujourd'hui
-rien, pas même préfet, ses succès ou ses défaites ont gâté son
-caractère et lui ont donné l'âpreté de l'ambitieux invalide. Quoique
-galant homme, homme spirituel, et capable de grandes choses,
-peut-être l'envie qui passionne l'existence en Touraine, où les naturels
-du pays emploient leur esprit à tout jalouser, lui fut-elle funeste
-dans les hautes sphères sociales où réussissent peu ces figures crispées
-par le succès d'autrui, ces lèvres boudeuses, rebelles au compliment
-et faciles à l'épigramme. En voulant moins, peut-être aurait-il
-obtenu davantage; mais malheureusement il avait assez de
-supériorité pour vouloir marcher toujours debout. En ce moment
-monsieur de Chessel était au crépuscule de son ambition, le royalisme
-lui souriait. Peut-être affectait-il les grandes manières, mais
-il fut parfait pour moi. D'ailleurs il me plut par une raison bien
-simple, je trouvais chez lui le repos pour la première fois. L'intérêt,
-faible peut-être, qu'il me témoignait, me parut, à moi malheureux
-enfant rebuté, une image de l'amour paternel. Les soins
-de l'hospitalité contrastaient tant avec l'indifférence qui m'avait jusqu'alors
-accablé, que j'exprimais une reconnaissance enfantine de
-vivre sans chaînes et quasiment caressé. Aussi les maîtres de Frapesle
-sont-ils si bien mêlés à l'aurore de mon bonheur que ma pensée
-les confond dans les souvenirs où j'aime à revivre. Plus tard, et
-précisément dans l'affaire des lettres-patentes, j'eus le plaisir de
-rendre quelques services à mon hôte. Monsieur de Chessel jouissait
-de sa fortune avec un faste dont s'offensaient quelques-uns de ses
-voisins; il pouvait renouveler ses beaux chevaux et ses élégantes
-voitures; sa femme était recherchée dans sa toilette; il recevait
-grandement; son domestique était plus nombreux que ne le veulent
-les habitudes du pays, il tranchait du prince. La terre de Frapesle
-est immense. En présence de son voisin et devant tout ce luxe, le
-comte de Mortsauf, réduit au cabriolet de famille, qui en Touraine
-tient le milieu entre la patache et la chaise de poste, obligé
-par la médiocrité de sa fortune à faire valoir Clochegourde, fut
-donc Tourangeau jusqu'au jour où les faveurs royales rendirent à
-sa famille un éclat peut-être inespéré. Son accueil au cadet d'une
-famille ruinée dont l'écusson date des croisades lui servait à humilier
-la haute fortune, à rapetisser les bois, les guérets et les prairies
-<span class="pagenum">282</span>
-de son voisin, qui n'était pas gentilhomme. Monsieur de Chessel
-avait bien compris le comte. Aussi se sont-ils toujours vus poliment,
-mais sans aucun de ces rapports journaliers, sans cette agréable
-intimité qui aurait dû s'établir entre Clochegourde et Frapesle,
-deux domaines séparés par l'Indre, et d'où chacune des châtelaines
-pouvait, de sa fenêtre, faire un signe à l'autre.</p>
-
-<p>La jalousie n'était pas la seule raison de la solitude où vivait le
-comte de Mortsauf. Sa première éducation fut celle de la plupart
-des enfants de grande famille, une incomplète et superficielle instruction
-à laquelle suppléaient les enseignements du monde, les
-usages de la cour, l'exercice des grandes charges de la couronne ou
-des places éminentes. Monsieur de Mortsauf avait émigré précisément
-à l'époque où commençait sa seconde éducation, elle lui
-manqua. Il fut de ceux qui crurent au prompt rétablissement de la
-monarchie en France; dans cette persuasion, son exil avait été la
-plus déplorable des oisivetés. Quand se dispersa l'armée de Condé,
-où son courage le fit inscrire parmi les plus dévoués, il s'attendit à
-bientôt revenir sous le drapeau blanc, et ne chercha pas, comme
-quelques émigrés, à se créer une vie industrieuse. Peut-être aussi
-n'eut-il pas la force d'abdiquer son nom, pour gagner son pain dans
-les sueurs d'un travail méprisé. Ses espérances toujours appointées au
-lendemain, et peut-être aussi l'honneur l'empêchèrent de se mettre
-au service des puissances étrangères. La souffrance mina son courage.
-De longues courses entreprises à pied sans nourriture suffisante,
-sur des espoirs toujours déçus, altérèrent sa santé, découragèrent
-son âme. Par degrés son dénûment devint extrême. Si pour
-beaucoup d'hommes la misère est un tonique, il en est d'autres pour
-qui elle est un dissolvant, et le comte fut de ceux-ci. En pensant à
-ce pauvre gentilhomme de Touraine allant et couchant par les chemins
-de la Hongrie, partageant un quartier de mouton avec les bergers
-du prince Esterhazy, auquel le voyageur demandait le pain que
-le gentilhomme n'aurait pas accepté du maître, et qu'il refusa maintes
-fois des mains ennemies de la France, je n'ai jamais senti dans
-mon c&oelig;ur de fiel pour l'émigré, même <ins id="cor_49" title="qnand">quand</ins> je le vis ridicule dans
-le triomphe. Les cheveux blancs de monsieur de Mortsauf m'avaient
-dit d'épouvantables douleurs, et je sympathise trop avec les exilés
-pour pouvoir les juger. La gaieté française et tourangelle succomba
-chez le comte; il devint morose, tomba malade, et fut soigné par
-charité dans je ne sais quel hospice allemand. Sa maladie était une
-<span class="pagenum">283</span>
-inflammation du mésentère, cas souvent mortel, mais dont la guérison
-entraîne des changements d'humeur, et cause presque toujours
-l'hypocondrie. Ses amours, ensevelis dans le plus profond de
-son âme, et que moi seul ai découverts, furent des amours de bas
-étage, qui n'attaquèrent pas seulement sa vie, ils en ruinèrent encore
-l'avenir. Après douze ans de misères, il tourna les yeux vers
-la France où le décret de Napoléon lui permit de rentrer. Quand
-en passant le Rhin le piéton souffrant aperçut le clocher de Strasbourg
-par une belle soirée, il défaillit.&mdash;«La France! France! Je
-criai: «Voilà la France!» me dit-il, comme un enfant crie: Ma
-mère! quand il est blessé.» Riche avant de naître, il se trouvait
-pauvre; fait pour commander un régiment ou gouverner l'État, il
-était sans autorité, sans avenir; né sain et robuste, il revenait infirme
-et tout usé. Sans instruction au milieu d'un pays où les
-hommes et les choses avaient grandi, nécessairement sans influence
-possible, il se vit dépouillé de tout, même de ses forces corporelles
-et morales. Son manque de fortune lui rendit son nom pesant.
-Ses opinions inébranlables, ses antécédents à l'armée de
-Condé, ses chagrins, ses souvenirs, sa santé perdue, lui donnèrent
-une susceptibilité de nature à être peu ménagée en France, le
-pays des railleries. A demi mourant, il atteignit le Maine, où, par
-un hasard dû peut-être à la guerre civile, le gouvernement révolutionnaire
-avait oublié de faire vendre une ferme considérable en
-étendue, et que son fermier lui conservait en laissant croire qu'il en
-était le propriétaire. Quand la famille de Lenoncourt, qui habitait
-Givry, château situé près de cette ferme, sut l'arrivée du comte de
-Mortsauf, le duc Lenoncourt alla lui proposer de demeurer à
-Givry pendant le temps nécessaire pour s'arranger une habitation.
-La famille Lenoncourt fut noblement généreuse envers le comte,
-qui se répara là durant plusieurs mois de séjour, et fit des efforts
-pour cacher ses douleurs pendant cette première halte. Les Lenoncourt
-avaient perdu leurs immenses biens. Par le nom, monsieur
-de Mortsauf était un parti sortable pour leur fille. Loin de s'opposer
-à son mariage avec un homme âgé de trente-cinq ans, maladif
-et vieilli, mademoiselle de Lenoncourt en parut heureuse.
-Un mariage lui acquérait le droit de vivre avec sa tante, la duchesse
-de Verneuil, s&oelig;ur du prince de Blamont-Chauvry, qui pour
-elle était une mère d'adoption.</p>
-
-<p>Amie intime de la duchesse de Bourbon, madame de Verneuil
-<span class="pagenum">284</span>
-faisait partie d'une société sainte dont l'âme était monsieur Saint-Martin,
-né en Touraine, et surnommé le <i>Philosophe inconnu</i>.
-Les disciples de ce philosophe pratiquaient les vertus conseillées
-par les hautes spéculations de l'illuminisme mystique. Cette doctrine
-donne la clef des mondes divins, explique l'existence par des
-transformations où l'homme s'achemine à de sublimes destinées,
-libère le devoir de sa dégradation légale, applique aux peines de la
-vie la douceur inaltérable du quaker, et ordonne le mépris de la
-souffrance en inspirant je ne sais quoi de maternel pour l'ange que
-nous portons au ciel. C'est le stoïcisme <ins id="cor_50" title="avant">ayant</ins> un avenir. La prière
-active et l'amour pur sont les éléments de cette foi qui sort du catholicisme
-de l'Église romaine pour rentrer dans le christianisme de
-l'Église primitive. Mademoiselle de Lenoncourt resta néanmoins au
-sein de l'Église apostolique, à laquelle sa tante fut toujours également
-fidèle. Rudement éprouvée par les tourmentes révolutionnaires,
-la duchesse de Verneuil avait pris, dans les derniers jours de
-sa vie, une teinte de piété passionnée qui versa dans l'âme de son
-enfant chéri <i>la lumière de l'amour céleste et l'huile de la
-joie intérieure</i>, pour <ins id="cor_51" title="employor">employer</ins> les expressions mêmes de Saint-Martin.
-La comtesse reçut plusieurs fois cet homme de paix et de
-vertueux savoir à Clochegourde après la mort de sa tante, chez laquelle
-il venait souvent. Saint-Martin surveilla de Clochegourde ses
-derniers livres imprimés à Tours chez Letourmy. Inspirée par la
-sagesse des vieilles femmes qui ont expérimenté les détroits orageux
-de la vie, madame de Verneuil donna Clochegourde à la jeune
-mariée, pour lui faire un chez elle. Avec la grâce des vieillards qui
-est toujours parfaite quand ils sont gracieux, la duchesse abandonna
-tout à sa nièce, en se contentant d'une chambre au-dessus de celle
-qu'elle occupait auparavant et que prit la comtesse. Sa mort presque
-subite jeta des crêpes sur les joies de cette union, et imprima
-d'ineffaçables tristesses sur Clochegourde comme sur l'âme superstitieuse
-de la mariée. Les premiers jours de son établissement en
-Touraine furent pour la comtesse le seul temps non pas heureux,
-mais insoucieux de sa vie.</p>
-
-<p>Après les traverses de son séjour à l'étranger, monsieur de Mortsauf,
-satisfait d'entrevoir un clément avenir, eut comme une convalescence
-d'âme; il respira dans cette vallée les enivrantes odeurs
-d'une espérance fleurie. Forcé de songer à sa fortune, il se jeta
-dans les préparatifs de son entreprise agronomique et commença
-<span class="pagenum">285</span>
-par goûter quelque joie; mais la naissance de Jacques fut un coup
-de foudre qui ruina le présent et l'avenir: le médecin condamna
-le nouveau-né. Le comte cacha soigneusement cet arrêt à la mère;
-puis, il consulta pour lui-même et reçut de désespérantes réponses
-que confirma la naissance de Madeleine. Ces deux événements, une
-sorte de certitude intérieure sur la fatale sentence, augmentèrent
-les dispositions maladives de l'émigré. Son nom à jamais éteint,
-une jeune femme pure, irréprochable, malheureuse à ses côtés,
-vouée aux angoisses de la maternité, sans en avoir les plaisirs; cet
-<i>humus</i> de son ancienne vie d'où germaient de nouvelles souffrances
-lui tomba sur le c&oelig;ur, et paracheva sa destruction. La comtesse
-devina le passé par le présent et lut dans l'avenir. Quoique rien ne
-soit plus difficile que de rendre heureux un homme qui se sent
-fautif, la comtesse tenta cette entreprise digne d'un ange. En un
-jour, elle devint stoïque. Après être descendue dans l'abîme d'où elle
-put voir encore le ciel, elle se voua, pour un seul homme, à la mission
-qu'embrasse la s&oelig;ur de charité pour tous; et afin de le réconcilier
-avec lui-même, elle lui pardonna ce qu'il ne se pardonnait
-pas. Le comte devint avare, elle accepta les privations imposées;
-il avait la crainte d'être trompé, comme l'ont tous ceux qui n'ont
-connu la vie du monde que pour en rapporter des répugnances,
-elle resta dans la solitude et se plia sans murmure à ses défiances;
-elle employa les ruses de la femme à lui faire vouloir ce qui était
-bien, il se croyait ainsi des idées et goûtait chez lui les plaisirs de
-la supériorité qu'il n'aurait eue nulle part. Puis, après s'être avancée
-dans la voie du mariage, elle se résolut à ne jamais sortir de
-Clochegourde, en reconnaissant chez le comte une âme hystérique
-dont les écarts pouvaient, dans un pays de malice et de commérage,
-nuire à ses enfants. Aussi, personne ne soupçonnait-il l'incapacité
-réelle de monsieur de Mortsauf, elle avait paré ses ruines d'un
-épais manteau de lierre. Le caractère variable, non pas mécontent,
-mais malcontent du comte, rencontra donc chez sa femme une
-terre douce et facile où il s'étendit en y sentant ses secrètes douleurs
-<ins id="cor_52" title="amolies">amollies</ins> par la fraîcheur des baumes.</p>
-
-<p>Cet historique est la plus simple expression des discours arrachés
-à monsieur de Chessel par un secret dépit. Sa connaissance du monde
-lui avait fait entrevoir quelques-uns des mystères ensevelis à Clochegourde.
-Mais si, par sa sublime attitude, madame de Mortsauf
-trompait le monde, elle ne put tromper les sens intelligents de l'amour.
-<span class="pagenum">286</span>
-Quand je me trouvai dans ma petite chambre, la prescience
-de la vérité me fit bondir dans mon lit, je ne supportai pas d'être
-à Frapesle lorsque je pouvais voir les fenêtres de sa chambre; je
-m'habillai, descendis à pas de loup, et sortis du château par la porte
-d'une tour où se trouvait un escalier en colimaçon. Le froid de la
-nuit me rasséréna. Je passai l'Indre sur le pont du moulin Rouge,
-et j'arrivai dans la bienheureuse toue en face de Clochegourde où
-brillait une lumière à la dernière fenêtre du côté d'Azay. Je retrouvai
-mes anciennes contemplations, mais paisibles, mais entremêlées
-par les roulades du chantre des nuits amoureuses, et par la
-note unique du rossignol des eaux. Il s'éveillait en moi des idées
-qui glissaient comme des fantômes en enlevant les crêpes qui jusqu'alors
-m'avaient dérobé mon bel avenir. L'âme et les sens étaient
-également charmés. Avec quelle violence mes désirs montèrent jusqu'à
-elle! Combien de fois je me dis comme un insensé son refrain:&mdash;L'aurai-je?
-Si durant les jours précédents l'univers s'était
-agrandi pour moi, dans une seule nuit il eut un centre. A elle, se
-rattachèrent mes vouloirs et mes ambitions, je souhaitai d'être tout
-pour elle, afin de refaire et de remplir son c&oelig;ur déchiré. Belle fut
-cette nuit passée sous ses fenêtres, au milieu du murmure des eaux
-passant à travers les vannes des moulins, et entrecoupé par la voix
-des heures sonnées au clocher de Saché! Pendant cette nuit baignée
-de lumière où cette fleur sidérale m'éclaira la vie, je lui fiançai
-mon âme avec la foi du pauvre chevalier castillan de qui nous
-nous moquons dans Cervantès, et par laquelle nous commençons
-l'amour. A la première lueur dans le ciel, au premier cri d'oiseau,
-je me sauvai dans le parc de Frapesle; je ne fus aperçu par aucun
-homme de la campagne, personne ne soupçonna mon escapade, et
-je dormis jusqu'au moment où la cloche annonça le déjeuner. Malgré
-la chaleur, après le déjeuner, je descendis dans la prairie afin
-d'aller revoir l'Indre et ses îles, la vallée et ses coteaux dont je parus
-un admirateur passionné; mais avec cette vélocité de pieds qui
-défie celle du cheval échappé, je retrouvai mon bateau, mes saules
-et mon Clochegourde. Tout y était silencieux et frémissant comme
-est la campagne à midi. Les feuillages immobiles se découpaient
-nettement sur le fond bleu de ciel; les insectes qui vivent de la lumière,
-demoiselles vertes, cantharides, volaient à leurs frênes, à
-leurs roseaux; les troupeaux ruminaient à l'ombre, les terres rouges
-de la vigne brûlaient, et les couleuvres glissaient le long des talus.
-<span class="pagenum">287</span>
-Quel changement dans ce paysage si frais et si coquet avant mon
-sommeil! Tout à coup je sautai hors de la barque et remontai le
-chemin pour tourner autour de Clochegourde d'où je croyais avoir
-vu sortir le comte. Je ne me trompais point, il allait le long d'une
-haie, et gagnait sans doute une porte donnant sur le chemin d'Azay
-qui longe la rivière.</p>
-
-<p>&mdash;Comment vous portez-vous ce matin, monsieur le comte?</p>
-
-<p>Il me regarda d'un air heureux, il ne s'entendait pas souvent
-nommer ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, dit-il, mais vous aimez donc la campagne, pour vous
-promener par cette chaleur?</p>
-
-<p>&mdash;Ne m'a-t-on pas envoyé ici pour vivre en plein air?</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, voulez-vous venir voir couper mes seigles?</p>
-
-<p>&mdash;Mais volontiers, lui dis-je. Je suis, je vous l'avoue, d'une
-ignorance incroyable. Je ne distingue pas le seigle du blé, ni le
-peuplier du tremble; je ne sais rien des cultures, ni des différentes
-manières d'exploiter une terre.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, venez, dit-il joyeusement en revenant sur ses pas.
-Entrez par la petite porte d'en haut.</p>
-
-<p>Il remonta le long de sa haie en dedans, moi en dehors.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'apprendriez rien chez monsieur de Chessel, me dit-il,
-il est trop grand seigneur pour s'occuper d'autre chose que de recevoir
-les comptes de son régisseur.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img class="bord" src="images/img-08.jpg" alt="" title="" width="500" height="547" />
- <span class="link"><a href="images/imx-08.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span>
- <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p>
- <p class="caption2">LA COMTESSE DE MORTSAUF.</p>
- <p class="caption3">Enfin il me mena vers cette longue allée d'acacias....
- où j'aperçus, sur un banc, M<sup>me</sup> de Mortsauf occupée avec
- ses deux enfants.</p>
- <p class="caption4">(LE LYS DANS LA VALLÉE.)</p>
-</div>
-
-<p>Il me montra donc ses cours et ses bâtiments, les jardins d'agrément,
-les vergers et les potagers. Enfin, il me mena vers cette
-longue allée d'acacias et de vernis du Japon, bordée par la rivière,
-où j'aperçus à l'autre bout, sur un banc, madame de Mortsauf occupée
-avec ses deux enfants. Une femme est bien belle sous ces
-menus feuillages tremblants et découpés! Surprise peut-être de
-mon naïf empressement, elle ne se dérangea pas, sachant bien que
-nous irions à elle. Le comte me fit admirer la vue de la vallée, qui,
-de là, présente un aspect tout différent de ceux qu'elle avait déroulés
-selon les hauteurs où nous avions passé. Là, vous eussiez
-dit d'un petit coin de la Suisse. La prairie, sillonnée par les ruisseaux
-qui se jettent dans l'Indre, se découvre dans sa longueur,
-et se perd en lointains vaporeux. Du côté de Montbazon, l'&oelig;il aperçoit
-une immense étendue verte, et sur tous les autres points se
-trouve arrêté par des collines, par des masses d'arbres, par des
-rochers. Nous allongeâmes le pas pour aller saluer madame de
-<span class="pagenum">288</span>
-Mortsauf, qui laissa tomber tout à coup le livre où lisait Madeleine,
-et prit sur ses genoux Jacques en proie à une toux convulsive.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, qu'y a-t-il? s'écria le comte en devenant blême.</p>
-
-<p>&mdash;Il a mal à la gorge, répondit la mère qui semblait ne pas me
-voir, ce ne sera rien.</p>
-
-<p>Elle lui tenait à la fois la tête et le dos, et de ses yeux sortaient
-deux rayons qui versaient la vie à cette pauvre faible créature.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes d'une incroyable imprudence, reprit le comte avec
-aigreur, vous l'exposez au froid de la rivière et l'asseyez sur un
-banc de pierre.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon père, le banc brûle, s'écria Madeleine.</p>
-
-<p>&mdash;Ils étouffaient là-haut, dit la comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;Les femmes veulent toujours avoir raison! dit-il en me regardant.</p>
-
-<p>Pour éviter de l'approuver ou de l'improuver par mon regard,
-je contemplais Jacques qui se plaignait de souffrir dans la gorge, et
-que sa mère emporta. Avant de nous quitter, elle put entendre son
-mari.</p>
-
-<p>&mdash;Quand on a fait des enfants si mal portants, on devrait savoir
-les soigner! dit-il.</p>
-
-<p>Paroles profondément injustes; mais son amour-propre le poussait
-à se justifier aux dépens de sa femme. La comtesse volait en
-montant les rampes et les perrons. Je la vis disparaissant par la
-porte-fenêtre. Monsieur de Mortsauf s'était assis sur le banc, la
-tête inclinée, songeur; ma situation devenait intolérable, il ne me
-regardait ni ne me parlait. Adieu cette promenade pendant laquelle
-je comptais me mettre si bien dans son esprit. Je ne me souviens
-pas d'avoir passé dans ma vie un quart d'heure plus horrible que
-celui-là. Je suais à grosses gouttes, me disant: M'en irai-je! ne
-m'en irai-je pas! Combien de pensées tristes s'élevèrent en lui
-pour lui faire oublier d'aller savoir comment se trouvait Jacques!
-Il se leva brusquement et vint auprès de moi. Nous nous retournâmes
-pour regarder la riante vallée.</p>
-
-<p>&mdash;Nous remettrons à un autre jour notre promenade, monsieur
-le comte, lui dis-je alors avec douceur.</p>
-
-<p>&mdash;Sortons! répondit-il. Je suis malheureusement habitué à voir
-souvent de semblables crises, moi qui donnerais ma vie sans aucun
-regret pour conserver celle de cet enfant.</p>
-
-<p><span class="pagenum">289</span>
-&mdash;Jacques va mieux, il dort, mon ami, dit la voix d'or. Madame
-de Mortsauf se montra soudain au bout de l'allée, elle arriva
-sans fiel, sans amertume, et me rendit mon salut. Je vois avec
-plaisir, me dit-elle, que vous aimez Clochegourde.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous, ma chère, que je monte à cheval et que j'aille
-chercher monsieur Deslandes? lui dit-il en témoignant le désir de
-se faire pardonner son injustice.</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous tourmentez point, dit-elle, Jacques n'a pas dormi
-cette nuit, voilà tout. Cet enfant est très-nerveux, il a fait un vilain
-rêve, et j'ai passé tout le temps à lui conter des histoires pour
-le rendormir. Sa toux est purement nerveuse, je l'ai calmée avec
-une pastille de gomme, et le sommeil l'a gagné.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre femme! dit-il en lui prenant la main dans les siennes
-et lui jetant un regard mouillé, je n'en savais rien.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi bon vous inquiéter pour des riens? allez à vos seigles.
-Vous savez! Si vous n'êtes pas là, les métayers laisseront les glaneuses
-étrangères au bourg entrer dans le champ avant que les
-gerbes n'en soient enlevées.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais faire mon premier cours d'agriculture, madame, lui
-dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes à bonne école, répondit-elle en montrant le comte
-de qui la bouche se contracta pour exprimer ce sourire de contentement
-que l'on nomme familièrement <i>faire la bouche en
-c&oelig;ur</i>.</p>
-
-<p>Deux mois après seulement, je sus qu'elle avait passé cette nuit
-en d'horribles anxiétés, elle avait craint que son fils n'eût le croup.
-Et moi, j'étais dans ce bateau, mollement bercé par des pensées
-d'amour, imaginant que de sa fenêtre, elle me verrait adorant la
-lueur de cette bougie qui éclairait alors son front labouré par de
-mortelles alarmes. Le croup régnait à Tours, et y faisait d'affreux
-ravages. Quand nous fûmes à la porte, le comte me dit d'une voix
-émue:&mdash;Madame de Mortsauf est un ange! Ce mot me fit chanceler.
-Je ne connaissais encore que superficiellement cette famille,
-et le remords si naturel dont est saisie une âme jeune en pareille
-occasion, me cria: «De quel droit troublerais-tu cette paix profonde?»</p>
-
-<p>Heureux de rencontrer pour auditeur un jeune homme sur
-lequel il pouvait remporter de faciles triomphes, le comte me
-parla de l'avenir que le retour des Bourbons préparait à la France.
-<span class="pagenum">290</span>
-Nous eûmes une conversation vagabonde dans laquelle j'entendis de
-vrais enfantillages qui me surprirent étrangement. Il ignorait des
-faits d'une évidence géométrique; il avait peur des gens instruits;
-les supériorités, il les niait; il se moquait, peut-être avec raison,
-des progrès; enfin je reconnus en lui une grande quantité de fibres
-douloureuses qui obligeaient à prendre tant de précautions pour ne
-le point blesser, qu'une conversation suivie devenait un travail
-d'esprit. Quand j'eus pour ainsi dire palpé ses défauts, je m'y pliai
-avec autant de souplesse qu'en mettait la comtesse à les caresser.
-A une autre époque de ma vie, je l'eusse indubitablement froissé;
-mais, timide comme un enfant, croyant ne rien savoir, ou croyant
-que les hommes faits savaient tout, je m'ébahissais des merveilles
-obtenues à Clochegourde par ce patient agriculteur. J'écoutais ses
-plans avec admiration. Enfin, flatterie involontaire qui me valut la
-bienveillance du vieux gentilhomme, j'enviais cette jolie terre, sa
-position, ce paradis terrestre en le mettant bien au-dessus de Frapesle.</p>
-
-<p>&mdash;Frapesle, lui dis-je, est une massive argenterie, mais Clochegourde
-est un <ins id="cor_53" title="écran">écrin</ins> de pierres précieuses!</p>
-
-<p>Phrase qu'il répéta souvent depuis en citant l'auteur.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, avant que nous y vinssions, c'était une désolation,
-disait-il.</p>
-
-<p>J'étais tout oreilles quand il me parlait de ses semis, de ses pépinières.
-Neuf aux travaux de la campagne, je l'accablais de questions
-sur les prix des choses, sur les moyens d'exploitation, et il me parut
-heureux d'avoir à m'apprendre tant de détails.</p>
-
-<p>&mdash;Que vous enseigne-t-on donc? me demandait-il avec étonnement.</p>
-
-<p>Dès cette première journée, le comte dit à sa femme en rentrant:&mdash;Monsieur
-Félix est un charmant jeune homme!</p>
-
-<p>Le soir, j'écrivis à ma mère de m'envoyer des habillements et du
-linge, en lui annonçant que je restais à Frapesle. Ignorant la grande
-révolution qui s'accomplissait alors, et ne comprenant pas l'influence
-qu'elle devait exercer sur mes destinées, je croyais retourner à Paris
-pour y achever mon droit, et l'École ne reprenait ses cours que
-dans les premiers jours du mois de novembre; j'avais donc deux
-mois et demi devant moi.</p>
-
-<p>Pendant les premiers moments de mon séjour, je tentai de m'unir
-intimement au comte, et ce fut un temps d'impressions cruelles.
-<span class="pagenum">291</span>
-Je découvris en cet homme une irascibilité sans cause, une promptitude
-d'action dans un cas désespéré, qui m'effrayèrent. Il se rencontrait
-en lui des retours soudains du gentilhomme si valeureux à
-l'armée de Condé, quelques éclairs paraboliques de ces volontés qui
-peuvent, au jour des circonstances graves, trouer la politique à la
-manière des bombes, et qui, par les hasards de la droiture et du courage,
-font d'un homme condamné à vivre dans sa gentilhommière un
-d'Elbée, un Bonchamp, un Charette. Devant certaines suppositions,
-son nez se contractait, son front s'éclairait, et ses yeux lançaient une
-foudre aussitôt amollie. J'avais peur qu'en surprenant le langage de
-mes yeux, monsieur de Mortsauf ne me tuât sans réflexion. A cette
-époque, j'étais exclusivement tendre. La volonté, qui modifie si
-étrangement les hommes, commençait seulement à poindre en moi.
-Mes excessifs désirs m'avaient communiqué ces rapides ébranlements
-de la sensibilité qui ressemblent aux secousses de la peur.
-La lutte ne me faisait pas trembler, mais je ne voulais pas perdre la
-vie sans avoir goûté le bonheur d'un amour partagé. Les difficultés
-et mes désirs grandissaient sur deux lignes parallèles. Comment
-parler de mes sentiments? J'étais en proie à de navrantes perplexités.
-J'attendais un hasard, j'observais, je me familiarisais avec les
-enfants de qui je me fis aimer, je tâchais de m'identifier aux choses
-de la maison. Insensiblement le comte se contint moins avec moi.
-Je connus donc ses soudains changements d'humeur, ses profondes
-tristesses sans motif, ses soulèvements brusques, ses plaintes amères
-et cassantes, sa froideur haineuse, ses mouvements de folie réprimés,
-ses gémissements d'enfant, ses cris d'homme au désespoir,
-ses colères imprévues. La nature morale se distingue de la nature
-physique en ceci, que rien n'y est absolu: l'intensité des effets est
-en raison de la portée des caractères, ou des idées que nous groupons
-autour d'un fait. Mon maintien à Clochegourde, l'avenir de
-ma vie, dépendaient de cette volonté fantasque. Je ne saurais vous
-exprimer quelles angoisses pressaient mon âme, alors aussi facile à
-s'épanouir qu'à se contracter, quand en entrant, je me disais:
-Comment va-t-il me recevoir? Quelle anxiété de c&oelig;ur me brisait
-alors que tout à coup un orage s'amassait sur ce front neigeux!
-C'était un qui-vive continuel. Je tombai donc sous le despotisme de
-cet homme. Mes souffrances me firent deviner celles de madame
-de Mortsauf. Nous commençâmes à échanger des regards d'intelligence,
-mes larmes coulaient quelquefois quand elle retenait les
-<span class="pagenum">292</span>
-siennes. La comtesse et moi, nous nous éprouvâmes ainsi par la douleur.
-Combien de découvertes n'ai-je pas faites durant ces quarante
-premiers jours pleins d'amertumes réelles, de joies tacites, d'espérances
-tantôt abîmées, tantôt surnageant! Un soir je la trouvai religieusement
-pensive devant un coucher de soleil qui rougissait si
-voluptueusement les cimes en laissant voir la vallée comme un lit,
-qu'il était impossible de ne pas écouter la voix de cet éternel Cantique
-des Cantiques par lequel la nature convie ses créatures à
-l'amour. La jeune fille reprenait-elle des illusions envolées? la
-femme souffrait-elle de quelque comparaison secrète? Je crus voir
-dans sa pose un abandon profitable aux premiers aveux, et lui dis:&mdash;Il
-est des journées difficiles!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez lu dans mon âme, me dit-elle, mais comment?</p>
-
-<p>&mdash;Nous nous touchons par tant de points! répondis-je. N'appartenons-nous
-pas au petit nombre de créatures privilégiées pour
-la douleur et pour le plaisir, de qui les qualités sensibles vibrent
-toutes à l'unisson en produisant de grands retentissements intérieurs,
-et dont la nature nerveuse est en harmonie constante avec
-le principe des choses! Mettez-les dans un milieu où tout est dissonance,
-ces personnes souffrent horriblement, comme aussi leur
-plaisir va jusqu'à l'exaltation quand elles rencontrent les idées, les
-sensations ou les êtres qui leur sont sympathiques. Mais il est pour
-nous un troisième état dont les malheurs ne sont connus que des
-âmes affectées par la même maladie, et chez lesquelles se rencontrent
-de fraternelles compréhensions. Il peut nous arriver de n'être
-impressionnés ni en bien ni en mal. Un orgue expressif doué de
-mouvement s'exerce alors en nous dans le vide, se passionne sans
-objet, rend des sons sans produire de mélodie, jette des accents
-qui se perdent dans le silence! espèce de contradiction terrible
-d'une âme qui se révolte contre l'inutilité du néant. Jeux accablants
-dans lesquels notre puissance s'échappe tout entière sans
-aliment, comme le sang par une blessure inconnue. La sensibilité
-coule à torrents, il en résulte d'horribles affaiblissements, d'indicibles
-mélancolies pour lesquelles le confessionnal n'a pas d'oreilles.
-N'ai-je pas exprimé nos communes douleurs?</p>
-
-<p>Elle tressaillit, et, sans cesser de regarder le couchant, elle me
-répondit:&mdash;Comment si jeune savez-vous ces choses? Avez-vous
-donc été femme?</p>
-
-<p><span class="pagenum">293</span>
-&mdash;Ah! lui répondis-je d'une voix émue, mon enfance a été
-comme une longue maladie.</p>
-
-<p>&mdash;J'entends tousser Madeleine, me dit-elle en me quittant avec
-précipitation.</p>
-
-<p>La comtesse me vit assidu chez elle sans en prendre de l'ombrage,
-par deux raisons. D'abord elle était pure comme un enfant,
-et sa pensée ne se jetait dans aucun écart. Puis j'amusais le comte,
-je fus une pâture à ce lion sans ongles et sans crinière. Enfin, j'avais
-fini par trouver une raison de venir qui nous parut plausible à tous.
-Je ne savais pas le trictrac, monsieur de Mortsauf me proposa de
-me l'enseigner, j'acceptai. Dans le moment où se fit notre accord,
-la comtesse ne put s'empêcher de m'adresser un regard de compassion
-qui voulait dire: «Mais vous vous jetez dans la gueule
-du loup!» Si je n'y compris rien d'abord, le troisième jour je sus
-à quoi je m'étais engagé. Ma patience que rien ne lasse, ce fruit de
-mon enfance, se mûrit pendant ce temps d'épreuves. Ce fut un
-bonheur pour le comte que de se livrer à de cruelles railleries quand
-je ne mettais pas en pratique le principe ou la règle qu'il m'avait
-expliqué; si je réfléchissais, il se plaignait de l'ennui que cause
-un jeu lent; si je jouais vite, il se fâchait d'être pressé; si je faisais
-des écoles, il me disait, en en profitant, que je me dépêchais trop.
-Ce fut une tyrannie de magister, un despotisme de férule dont je ne
-puis vous donner une idée qu'en me comparant à Épictète tombé
-sous le joug d'un enfant méchant. Quand nous jouâmes de l'argent,
-ses gains constants lui causèrent des joies déshonorantes, mesquines.
-Un mot de sa femme me consolait de tout, et le rendait
-promptement au sentiment de la politesse et des convenances.
-Bientôt je tombai dans les brasiers d'un supplice imprévu. A ce
-métier, mon argent s'en alla. Quoique le comte restât toujours entre
-sa femme et moi jusqu'au moment où je les quittais, quelquefois
-fort tard, j'avais toujours l'espérance de trouver un moment où je
-me glisserais dans son c&oelig;ur; mais pour obtenir cette heure attendue
-avec la douloureuse patience du chasseur, ne fallait-il pas continuer
-ces taquines parties où mon âme était constamment déchirée,
-et qui emportaient tout mon argent! Combien de fois déjà
-n'étions-nous pas demeurés silencieux, occupés à regarder un effet
-de soleil dans la prairie, des nuées dans un ciel gris, les collines
-vaporeuses, ou les tremblements de la lune dans les pierreries de
-la rivière, sans nous dire autre chose que:&mdash;La nuit est belle!</p>
-
-<p><span class="pagenum">294</span>
-&mdash;La nuit est femme, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle tranquillité!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, l'on ne peut pas être tout à fait malheureux ici.</p>
-
-<p>A cette réponse elle revenait à sa tapisserie. J'avais fini par entendre
-en elle des remuements d'entrailles causés par une affection
-qui voulait sa place. Sans argent, adieu les soirées. J'avais écrit à
-ma mère de m'en envoyer; ma mère me gronda, et ne m'en donna
-pas pour huit jours. A qui donc en demander? Et il s'agissait de
-ma vie! Je retrouvais donc, au sein de mon premier grand bonheur,
-les souffrances qui m'avaient assailli partout; mais à Paris,
-au collége, à la pension, j'y avais échappé par une pensive abstinence,
-mon malheur avait été négatif; à Frapesle il devint actif;
-je connus alors l'envie du vol, ces crimes rêvés, ces épouvantables
-rages qui sillonnent l'âme et que nous devons étouffer sous peine
-de perdre notre propre estime. Les souvenirs des cruelles méditations,
-des angoisses que m'imposa la parcimonie de ma mère,
-m'ont inspiré pour les jeunes gens la sainte indulgence de ceux
-qui, sans avoir failli, sont arrivés sur le bord de l'abîme comme
-pour en mesurer la profondeur. Quoique ma probité, nourrie de
-sueurs froides, se soit fortifiée en ces moments où la vie s'entr'ouvre
-et laisse voir l'aride gravier de son lit, toutes les fois que
-la terrible justice humaine a tiré son glaive sur le cou d'un homme,
-je me suis dit: Les lois pénales ont été faites par des gens qui n'ont
-pas connu le malheur. En cette extrémité, je découvris, dans la
-bibliothèque de monsieur de Chessel, le traité du trictrac, et l'étudiai;
-puis mon hôte voulut bien me donner quelques leçons;
-moins durement mené, je pus faire des progrès, appliquer les règles
-et les calculs que j'appris par c&oelig;ur. En peu de jours je fus en
-état de dompter mon maître; mais, quand je le gagnai, son humeur
-devint exécrable; ses yeux étincelèrent comme ceux des tigres, sa
-figure se crispa, ses sourcils jouèrent comme je n'ai vu jouer les
-sourcils de personne. Ses plaintes furent celles d'un enfant gâté.
-Parfois il jetait les dés, se mettait en fureur, trépignait, mordait
-son cornet et me disait des injures. Ces violences eurent un terme.
-Quand j'eus acquis un jeu supérieur, je conduisis la bataille à mon
-gré; je m'arrangeai pour qu'à la fin tout fût à peu près égal, en le
-laissant gagner durant la première moitié de la partie, et rétablissant
-l'équilibre pendant la seconde moitié. La fin du monde aurait moins
-surpris le comte que la rapide supériorité de son écolier; mais il ne
-<span class="pagenum">295</span>
-la reconnut jamais. Le dénoûment constant de nos parties fut une
-pâture nouvelle dont son esprit s'empara.</p>
-
-<p>&mdash;Décidément, disait-il, ma pauvre tête se fatigue. Vous gagnez
-toujours vers la fin de la partie, parce qu'alors j'ai perdu mes
-moyens.</p>
-
-<p>La comtesse, qui savait le jeu, s'aperçut de mon manége dès la
-première fois, et devina d'immenses témoignages d'affection. Ces
-détails ne peuvent être appréciés que par ceux à qui les horribles
-difficultés du trictrac sont connues. Que ne disait pas cette petite
-chose! Mais l'amour, comme le Dieu de Bossuet, met au-dessus
-des plus riches victoires le verre d'eau du pauvre, l'effort du soldat
-qui périt ignoré. La comtesse me jeta l'un de ces remercîments muets
-qui brisent un c&oelig;ur jeune: elle m'accorda le regard qu'elle réservait
-à ses enfants! Depuis cette bienheureuse soirée, elle me regarda
-toujours en me parlant. Je ne saurais expliquer dans quel état je
-fus en m'en allant. Mon âme avait absorbé mon corps, je ne pesais
-pas, je ne marchais point, je volais. Je sentais en moi-même ce
-regard, il m'avait inondé de lumière, comme son <i>adieu, monsieur!</i>
-avait fait retentir en mon âme les harmonies que contient
-l'<i lang="la" xml:lang="la">O filii, ô filiæ!</i> de la résurrection paschale. Je naissais à une
-nouvelle vie. J'étais donc quelque chose pour elle! Je m'endormis
-en des langes de pourpre. Des flammes passèrent devant mes yeux
-fermés en se poursuivant dans les ténèbres comme les jolis vermisseaux
-de feu qui courent les uns après les autres sur les cendres du
-papier brûlé. Dans mes rêves, sa voix devint je ne sais quoi de palpable,
-une atmosphère qui m'enveloppa de lumière et de parfums,
-une mélodie qui me caressa l'esprit. Le lendemain, son accueil exprima
-la plénitude des sentiments octroyés, et je fus dès lors initié
-dans les secrets de sa voix. Ce jour devait être un des plus marquants
-de ma vie. Après le dîner nous nous promenâmes sur les
-hauteurs, nous allâmes dans une lande où rien ne pouvait venir,
-le sol en était pierreux, desséché, sans terre végétale; néanmoins
-il s'y trouvait quelques chênes et des buissons pleins de sinelles;
-mais au lieu d'herbes, s'étendait un tapis de mousses fauves, crépues,
-allumées par les rayons du soleil couchant, et sur lequel les
-pieds glissaient. Je tenais Madeleine par la main pour la soutenir,
-et madame de Mortsauf donnait le bras à Jacques. Le comte, qui
-allait en avant, se retourna, frappa la terre avec sa canne, et me
-dit avec un accent horrible:&mdash;Voilà ma vie! Oh! mais avant de
-<span class="pagenum">296</span>
-vous avoir connue, reprit-il en jetant un regard d'excuse sur sa
-femme. Réparation tardive, la comtesse avait pâli. Quelle femme
-n'aurait pas chancelé comme elle en recevant ce coup?</p>
-
-<p>&mdash;Quelles délicieuses odeurs arrivent ici, et les beaux effets de
-lumière! m'écriai-je; je voudrais bien avoir à moi cette lande, j'y
-trouverais peut-être des trésors en la sondant; mais la plus certaine
-richesse serait votre voisinage. Qui d'ailleurs ne payerait pas cher
-une vue si harmonieuse à l'&oelig;il, et cette rivière serpentine où l'âme
-se baigne entre les frênes et les aulnes. Voyez la différence des goûts?
-Pour vous, ce coin de terre est une lande: pour moi, c'est un paradis.</p>
-
-<p>Elle me remercia par un regard.</p>
-
-<p>&mdash;Églogue! fit-il d'un ton amer, ici n'est pas la vie d'un homme
-qui porte votre nom. Puis il s'interrompit et dit:&mdash;Entendez-vous
-les cloches d'Azay? J'entends positivement sonner des cloches.</p>
-
-<p>Madame de Mortsauf me regarda d'un air effrayé, Madeleine me
-serra la main.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous que nous rentrions faire un trictrac? lui dis-je,
-le bruit des dés vous empêchera d'entendre celui des cloches.</p>
-
-<p>Nous revînmes à Clochegourde en parlant à bâtons rompus. Le
-comte se plaignait de douleurs vives sans les préciser. Quand nous
-fûmes au salon, il y eut entre nous tous une indéfinissable incertitude.
-Le comte était plongé dans un fauteuil, absorbé dans une
-contemplation respectée par sa femme, qui se connaissait aux symptômes
-de la maladie et savait en prévoir les accès. J'imitai son silence.
-Si elle ne me pria point de m'en aller, peut-être crut-elle
-que la partie de trictrac égaierait le comte et dissiperait ces fatales
-susceptibilités nerveuses dont les éclats la tuaient. Rien n'était plus
-difficile que de faire faire au comte cette partie de trictrac, dont il avait
-toujours grande envie. Semblable à une petite maîtresse, il voulait
-être prié, forcé, pour ne pas avoir l'air d'être obligé, peut-être par
-cela même qu'il en était ainsi. Si, par suite d'une conversation intéressante,
-j'oubliais pour un moment mes <i>salamalek</i>, il devenait
-maussade, âpre, blessant, et s'irritait de la conversation en
-contredisant tout. Averti par sa mauvaise humeur, je lui proposais
-une partie; alors il coquetait: «D'abord il était trop tard, disait-il,
-puis je ne m'en souciais pas.» Enfin des simagrées désordonnées,
-comme chez les femmes qui finissent par vous faire ignorer leurs
-véritables désirs. Je m'humiliais, je le suppliais de m'entretenir
-<span class="pagenum">297</span>
-dans une science si facile à oublier faute d'exercice. Cette fois j'eus
-besoin d'une gaieté folle pour le décider à jouer. Il se plaignait d'étourdissements
-qui l'empêcheraient de calculer, il avait le crâne
-serré comme dans un étau, il entendait des sifflements, il étouffait
-et poussait des soupirs énormes. Enfin il consentit à s'attabler. Madame
-de Mortsauf nous quitta pour coucher ses enfants et faire dire
-les prières à sa maison. Tout alla bien pendant son absence, je
-m'arrangeai pour que monsieur de Mortsauf gagnât, et son bonheur
-le dérida brusquement. Le passage subit d'une tristesse qui lui arrachait
-de sinistres prédictions sur lui-même, à cette joie d'homme
-ivre, à ce rire fou et presque sans raison, m'inquiéta, me glaça.
-Je ne l'avais jamais vu dans un accès si franchement accusé. Notre
-connaissance intime avait porté ses fruits, il ne se gênait plus avec
-moi. Chaque jour il essayait de m'envelopper dans sa tyrannie, d'assurer
-une nouvelle pâture à son humeur, car il semble vraiment
-que les maladies morales soient des créatures qui ont leurs appétits,
-leurs instincts, et veulent augmenter l'espace de leur empire
-comme un propriétaire veut augmenter son domaine. La comtesse
-descendit, et vint près du trictrac pour mieux éclairer sa tapisserie,
-mais elle se mit à son métier dans une appréhension mal déguisée.
-Un coup funeste, et que je ne pus empêcher, changea la face du
-comte: de gaie, elle devint sombre; de pourpre, elle devint jaune,
-ses yeux vacillèrent. Puis arriva un dernier malheur que je ne pouvais
-ni prévoir ni réparer. Monsieur de Mortsauf amena pour lui-même
-un dé foudroyant qui décida sa ruine. Aussitôt il se leva, jeta
-la table sur moi, la lampe à terre, frappa du poing sur la console,
-et sauta par le salon, je ne saurais dire qu'il marcha. Le torrent
-d'injures, d'imprécations, d'apostrophes, de phrases incohérentes
-qui sortit de sa bouche, aurait fait croire à quelque antique possession,
-comme au Moyen Age. Jugez de mon attitude!</p>
-
-<p>&mdash;Allez dans le jardin, me dit-elle en me pressant la main.</p>
-
-<p>Je sortis sans que le comte s'aperçût de ma disparition. De la
-terrasse où je me rendis à pas lents, j'entendis les éclats de sa voix
-et ses gémissements qui partaient de sa chambre contiguë à la salle
-à manger. A travers la tempête, j'entendis aussi la voix de l'ange
-qui, par intervalles, s'élevait comme un chant de rossignol au moment
-où la pluie va cesser. Je me promenais sous les acacias par la
-plus belle nuit du mois d'août finissant, en attendant que la comtesse
-m'y rejoignît. Elle allait venir, son geste me l'avait promis.
-<span class="pagenum">298</span>
-Depuis quelques jours une explication flottait entre nous, et semblait
-devoir éclater au premier mot qui ferait jaillir la source trop
-pleine en nos âmes. Quelle honte retardait l'heure de notre parfaite
-entente? Peut-être aimait-elle autant que je l'aimais ce tressaillement
-semblable aux émotions de la peur, qui meurtrit la sensibilité, pendant
-ces moments où l'on retient sa vie près de déborder, où l'on
-hésite à dévoiler son intérieur, en obéissant à la pudeur qui agite
-les jeunes filles avant qu'elles ne se montrent à l'époux aimé. Nous
-avions agrandi nous-mêmes par nos pensées accumulées cette première
-confidence devenue nécessaire. Une heure se passa. J'étais
-assis sur la balustrade en briques, quand le retentissement de son
-pas mêlé au bruit onduleux de la robe flottante anima l'air calme
-du soir. C'est des sensations auxquelles le c&oelig;ur ne suffit pas.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur de Mortsauf est maintenant endormi, me dit-elle.
-Quand il est ainsi, je lui donne une tasse d'eau dans laquelle on a
-fait infuser quelques têtes de pavots, et les crises sont assez éloignées
-pour que ce remède si simple ait toujours la même vertu. Monsieur,
-me dit-elle en changeant de ton et prenant sa plus persuasive inflexion
-de voix, un hasard malheureux vous a livré des secrets jusqu'ici
-soigneusement gardés, promettez-moi d'ensevelir dans votre
-c&oelig;ur le souvenir de cette scène. Faites-le pour moi, je vous en prie.
-Je ne vous demande pas de serment, dites-moi le <i>oui</i> de l'homme
-d'honneur, je serai contente.</p>
-
-<p>&mdash;Ai-je donc besoin de prononcer ce <i>oui</i>? lui dis-je. Ne nous
-sommes-nous jamais compris?</p>
-
-<p>&mdash;Ne jugez point défavorablement monsieur de Mortsauf en
-voyant les effets de longues souffrances endurées pendant l'émigration,
-reprit-elle. Demain il ignorera complétement les choses qu'il
-aura dites, et vous le trouverez excellent et affectueux.</p>
-
-<p>&mdash;Cessez, madame, lui répondis-je, de vouloir justifier le comte,
-je ferai tout ce que vous voudrez. Je me jetterais à l'instant dans
-l'Indre, si je pouvais ainsi renouveler monsieur de Mortsauf et vous
-rendre à une vie heureuse. La seule chose que je ne puisse refaire
-est mon opinion, rien n'est plus fortement tissu en moi. Je vous
-donnerais ma vie, je ne puis vous donner ma conscience; je puis ne
-pas l'écouter, mais puis-je l'empêcher de parler? or, dans mon
-opinion, monsieur de Mortsauf est...</p>
-
-<p>&mdash;Je vous entends, dit-elle, en m'interrompant avec une brusquerie
-insolite, vous avez raison. Le comte est nerveux comme une
-<span class="pagenum">299</span>
-petite maîtresse, reprit-elle pour adoucir l'idée de la folie en adoucissant
-le mot, mais il n'est ainsi que par intervalles, une fois au
-plus par année, lors des grandes chaleurs. Combien de maux a causés
-l'émigration! Combien de belles existences perdues! Il eût été, j'en
-suis certaine, un grand homme de guerre, l'honneur de son pays.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, lui dis-je en l'interrompant à mon tour, et lui faisant
-comprendre qu'il était inutile de me tromper.</p>
-
-<p>Elle s'arrêta, posa l'une de ses mains sur son front, et me dit:&mdash;Qui
-vous a donc ainsi produit dans notre intérieur? Dieu veut-il
-m'envoyer un secours, une vive amitié qui me soutienne! reprit-elle
-en appuyant sa main sur la mienne avec force, car vous êtes
-bon, généreux... Elle leva les yeux vers le ciel, comme pour invoquer
-un visible témoignage qui lui confirmât ses secrètes espérances,
-et les reporta sur moi. Électrisé par ce regard qui jetait une âme
-dans la mienne, j'eus, selon la jurisprudence mondaine, un manque
-de tact; mais, chez certaines âmes, n'est-ce pas souvent précipitation
-généreuse au-devant d'un danger, envie de prévenir un choc,
-crainte d'un malheur qui n'arrive pas, et plus souvent encore n'est-ce
-pas l'interrogation brusque faite à un c&oelig;ur, un coup donné pour
-savoir s'il résonne à l'unisson? Plusieurs pensées s'élevèrent en moi
-comme des lueurs, et me conseillèrent de laver la tache qui souillait
-ma candeur, au moment où je prévoyais une complète initiation.</p>
-
-<p>&mdash;Avant d'aller plus loin, lui dis-je d'une voix altérée par des
-palpitations facilement entendues dans le profond silence où nous
-étions, permettez-moi de purifier un souvenir du passé?</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous, me dit-elle vivement en me mettant sur les lèvres
-un doigt qu'elle ôta aussitôt. Elle me regarda fièrement comme
-une femme trop haut située pour que l'injure puisse l'atteindre, et
-me dit d'une voix troublée:&mdash;Je sais de quoi vous voulez parler.
-Il s'agit du premier, du dernier, du seul outrage que j'aurai reçu! Ne
-parlez jamais de ce bal. Si la chrétienne vous a pardonné, la femme
-souffre encore.</p>
-
-<p>&mdash;Ne soyez pas plus impitoyable que ne l'est Dieu, lui dis-je en
-gardant entre mes cils les larmes qui me vinrent aux yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Je dois être plus sévère, je suis plus faible, répondit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, repris-je avec une manière de révolte enfantine, écoutez-moi,
-quand ce ne serait que pour la première, la dernière et
-la seule fois de votre vie.</p>
-
-<p><span class="pagenum">300</span>
-&mdash;Eh! bien, dit-elle, parlez! Autrement, vous croiriez que je
-crains de vous entendre.</p>
-
-<p>Sentant alors que ce moment était unique en notre vie, je lui
-dis avec cet accent qui commande l'attention, que les femmes au
-bal m'avaient été toutes indifférentes comme celles que j'avais aperçues
-jusqu'alors; mais qu'en la voyant, moi de qui la vie était si
-studieuse, de qui l'âme était si peu hardie, j'avais été comme emporté
-par une frénésie qui ne pouvait être condamnée que par ceux
-qui ne l'avaient jamais éprouvée, que jamais c&oelig;ur d'homme ne fut
-si bien empli du désir auquel ne résiste aucune créature et qui fait
-tout vaincre, même la mort...</p>
-
-<p>&mdash;Et le mépris? dit-elle en m'arrêtant.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'avez donc méprisé? lui demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Ne parlons plus de ces choses, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Mais parlons-en! lui répondis-je avec une exaltation causée
-par une douleur surhumaine. Il s'agit de tout moi-même, de ma
-vie inconnue, d'un secret que vous devez connaître; autrement je
-mourrais de désespoir! Ne s'agit-il pas aussi de vous, qui, sans le
-savoir, avez été la Dame aux mains de laquelle reluit la couronne
-promise aux vainqueurs du tournoi.</p>
-
-<p>Je lui contai mon enfance et ma jeunesse, non comme je vous
-l'ai dite, en la jugeant à distance; mais avec les paroles ardentes
-du jeune homme de qui les blessures saignaient encore. Ma voix
-retentit comme la hache des bûcherons dans une forêt. Devant elle
-tombèrent à grand bruit les années mortes, les longues douleurs
-qui les avaient hérissées de branches sans feuillages. Je lui peignis
-avec des mots enfiévrés une foule de détails terribles dont je vous
-ai fait grâce. J'étalai le trésor de mes v&oelig;ux brillants, l'or vierge de
-mes désirs, tout un c&oelig;ur brûlant conservé sous les glaces de ces
-Alpes entassées par un continuel hiver. Lorsque, courbé sous le
-poids de mes souffrances redites avec les charbons d'Isaïe, j'attendis
-un mot de cette femme qui m'écoutait la tête baissée, elle
-éclaira les ténèbres par un regard, elle anima les mondes terrestres
-et divins par un seul mot.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons eu la même enfance! dit-elle en me montrant un
-visage où reluisait l'auréole des martyrs. Après une pause où nos
-âmes se marièrent dans cette même pensée consolante: Je n'étais
-donc pas seul à souffrir! la comtesse me dit de sa voix réservée
-pour parler à ses chers petits, comment elle avait eu le tort
-<span class="pagenum">301</span>
-d'être une fille quand les fils étaient morts. Elle m'expliqua les différences
-que son état de fille sans cesse attachée aux flancs d'une
-mère mettait entre ses douleurs et celles d'un enfant jeté dans le
-monde des colléges. Ma solitude avait été comme un paradis, comparée
-au contact de la meule sous laquelle son âme fut sans cesse
-meurtrie, jusqu'au jour où sa véritable mère, sa bonne tante l'avait
-sauvée en l'arrachant à ce supplice dont elle me raconta les renaissantes
-douleurs. C'était les <ins id="cor_54" title="inexpliquables">inexplicables</ins> pointilleries <ins id="cor_97" title="insuportables">insupportables</ins>
-aux natures nerveuses qui ne reculent pas devant un coup de
-poignard et meurent sous l'épée de Damoclès: tantôt une expansion
-généreuse arrêtée par un ordre glacial, tantôt un baiser froidement
-reçu; un silence imposé, reproché tour à tour; des larmes
-dévorées qui lui restaient sur le c&oelig;ur; enfin les mille tyrannies du
-couvent, cachées aux yeux des étrangers sous les apparences d'une
-maternité glorieusement exaltée. Sa mère tirait vanité d'elle, et la
-vantait; mais elle payait cher le lendemain ces flatteries nécessaires
-au triomphe de l'institutrice. Quand, à force d'obéissance et de
-douceur, elle croyait avoir vaincu le c&oelig;ur de la mère et qu'elle
-s'ouvrait à elle, le tyran reparaissait armé de ces confidences. Un
-espion n'eût pas été si lâche ni si traître. Tous ses plaisirs de jeune
-fille, ses fêtes lui avaient été chèrement vendues, car elle était grondée
-d'avoir été heureuse, comme elle l'eût été pour une faute. Jamais
-les enseignements de sa noble éducation ne lui avaient été
-donnés avec amour, mais avec une blessante ironie. Elle n'en voulait
-point à sa mère, elle se reprochait seulement de ressentir moins
-d'amour que de terreur pour elle. Peut-être, pensait cet ange, ces
-sévérités étaient-elles nécessaires? ne l'avaient-elles pas préparée à
-sa vie actuelle? En l'écoutant, il me semblait que la harpe de Job
-de laquelle j'avais tiré de sauvages accords, maintenant maniée par
-des doigts chrétiens, y répondait en chantant les litanies de la
-Vierge au pied de la croix.</p>
-
-<p>&mdash;Nous vivions dans la même sphère avant de nous retrouver
-ici, vous partie de l'orient et moi de l'occident.</p>
-
-<p>Elle agita la tête par un mouvement désespéré:&mdash;A vous l'orient,
-à moi l'occident, dit-elle. Vous vivrez heureux, je mourrai
-de douleur! Les hommes font eux-mêmes les événements de leur
-vie, et la mienne est à jamais fixée. Aucune puissance ne peut briser
-cette lourde chaîne à laquelle la femme tient par un anneau
-d'or, emblème de la pureté des épouses.</p>
-
-<p><span class="pagenum">302</span>
-Nous sentant alors jumeaux du même sein, elle ne conçut point
-que les confidences se fissent à demi entre frères abreuvés aux
-même sources. Après le soupir naturel aux c&oelig;urs purs au moment
-où ils s'ouvrent, elle me raconta les premiers jours de son
-mariage, ses premières déceptions, tout le <i>renouveau</i> du malheur.
-Elle avait, comme moi, connu les petits faits, si grands pour
-les âmes dont la limpide substance est ébranlée tout entière au
-moindre choc, de même qu'une pierre jetée dans un lac en agite
-également la surface et la profondeur. En se mariant, elle possédait
-ses épargnes, ce peu d'or qui représente les heures joyeuses, les
-mille désirs du jeune âge; en un jour de détresse, elle l'avait généreusement
-donné sans dire que c'était des souvenirs et non des
-pièces d'or; jamais son mari ne lui en avait tenu compte, il ne se
-savait pas son débiteur! En échange de ce trésor englouti dans les
-<ins id="cor_55" title="eux">eaux</ins> dormantes de l'oubli, elle n'avait pas obtenu ce regard mouillé
-qui solde tout, qui pour les âmes généreuses est comme un éternel
-joyau dont les feux brillent aux jours difficiles. Comme elle
-avait marché de douleur en douleur! Monsieur de Mortsauf oubliait
-de lui donner l'argent nécessaire à la maison; il se réveillait
-d'un rêve quand, après avoir vaincu toutes ses timidités de <ins id="cor_56" title="femmes">femme</ins>,
-elle lui en demandait; et jamais il ne lui avait une seule fois évité
-ces cruels serrements de c&oelig;ur! Quelle terreur vint la saisir au moment
-où la nature maladive de cet homme ruiné s'était dévoilée!
-elle avait été brisée par le premier éclat de ses folles colères. Par
-combien de réflexions dures n'avait-elle point passé avant de regarder
-comme nul son mari, cette imposante figure qui domine
-l'existence d'une femme! De quelles horribles calamités furent suivies
-ses deux couches! Quel saisissement à l'aspect de deux enfants
-mort-nés? Quel courage pour se dire: «Je leur soufflerai la vie!
-je les enfanterai de nouveau tous les jours!» Puis quel désespoir de
-sentir un obstacle dans le c&oelig;ur et dans la main d'où les femmes
-tirent leurs secours! Elle avait vu cet immense malheur déroulant
-ses savanes épineuses à chaque difficulté vaincue. A la montée de
-chaque rocher, elle avait aperçu de nouveaux déserts à franchir,
-jusqu'au jour où elle eut bien connu son mari, l'organisation de
-ses enfants, et le pays où elle devait vivre; jusqu'au jour où, comme
-l'enfant arraché par Napoléon aux tendres soins du logis, elle eut
-habitué ses pieds à marcher dans la boue et dans la neige, accoutumé
-son front aux boulets, toute sa personne à la passive obéissance
-<span class="pagenum">303</span>
-du soldat. Ces choses que je vous résume, elle me les dit
-alors dans leur ténébreuse étendue, avec leur cortége de faits désolants,
-de batailles conjugales perdues, d'essais infructueux.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, me dit-elle en terminant, il faudrait demeurer ici
-quelques mois pour savoir combien de peines me coûtent les améliorations
-de Clochegourde, combien de patelineries fatigantes pour
-lui faire vouloir la chose la plus utile à ses intérêts! Quelle malice
-d'enfant le saisit quand une chose due à mes conseils ne réussit pas
-tout d'abord! Avec quelle joie il s'attribue le bien! Quelle patience
-m'est nécessaire pour toujours entendre des plaintes quand je me
-tue à lui sarcler ses heures, à lui embaumer son air, à lui sabler,
-à lui fleurir les chemins qu'il a semés de pierres. Ma récompense
-est ce terrible refrain: «&mdash;Je vais mourir! la vie me pèse!» S'il
-a le bonheur d'avoir du monde chez lui, tout s'efface, il est gracieux
-et poli. Pourquoi n'est-il pas ainsi pour sa famille? Je ne sais
-comment expliquer ce manque de loyauté chez un homme parfois
-vraiment chevaleresque. Il est capable d'aller secrètement à franc
-étrier me chercher à Paris une parure comme il le fit dernièrement
-pour le bal de la ville. Avare pour sa maison, il serait prodigue
-pour moi, si je le voulais. Ce devrait être l'inverse: je n'ai besoin
-de rien, et sa maison est lourde. Dans le désir de lui rendre la vie
-heureuse, et sans songer que je serais mère, peut-être l'ai-je habitué
-à me prendre pour sa victime; moi qui en usant de quelques
-cajoleries, le mènerais comme un enfant, si je pouvais m'abaisser à
-jouer un rôle qui me semble infâme! Mais l'intérêt de la maison
-exige que je sois calme et sévère comme une statue de la Justice,
-et cependant, moi aussi, j'ai l'âme expansive et tendre!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi, lui dis-je, n'usez-vous pas de cette influence pour
-vous rendre maîtresse de lui, pour le gouverner?</p>
-
-<p>&mdash;S'il ne s'agissait que de moi seule, je ne saurais ni vaincre
-son silence obtus, opposé pendant des heures entières à des arguments
-justes, ni répondre à des observations sans logique, de véritables
-raisons d'enfant. Je n'ai de courage ni contre la faiblesse
-ni contre l'enfance; elles peuvent me frapper sans que je leur résiste;
-peut-être opposerais-je la force à la force, mais je suis sans
-énergie contre ceux que je plains. S'il fallait contraindre Madeleine
-à quelque chose pour la sauver je mourrais avec elle. La pitié détend
-toutes mes fibres et mollifie mes nerfs. Aussi les violentes secousses
-de ces dix années m'ont-elles abattue; maintenant ma sensibilité
-<span class="pagenum">304</span>
-si souvent attaquée est parfois sans consistance, rien ne la
-régénère; parfois l'énergie, avec laquelle je supportais les orages,
-me manque. Oui, parfois je suis vaincue. Faute de repos et de
-bains de mer où je retremperais mes fibres, je périrai. Monsieur de
-Mortsauf m'aura tuée et il mourra de ma mort.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne quittez-vous pas Clochegourde pour quelques
-mois? Pourquoi n'iriez-vous pas, accompagnée de vos enfants, au
-bord de la mer?</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, monsieur de Mortsauf se croirait perdu si je m'éloignais.
-Quoiqu'il ne veuille pas croire à sa situation, il en a la conscience.
-Il se rencontre en lui l'homme et le malade, deux natures différentes
-dont les contradictions expliquent bien des bizarreries! Puis,
-il aurait raison de trembler. Tout irait mal ici. Vous avez vu peut-être
-en moi la mère de famille occupée à protéger ses enfants contre le milan
-qui plane sur eux. Tâche écrasante, augmentée des soins exigés
-par monsieur de Mortsauf qui va toujours demandant:&mdash;Où est madame?
-Ce n'est rien. Je suis aussi le précepteur de Jacques, la gouvernante
-de Madeleine. Ce n'est rien encore! Je suis intendant et
-régisseur. Vous connaîtrez un jour la portée de mes paroles quand
-vous saurez que l'exploitation d'une terre est ici la plus fatigante
-des industries. Nous avons peu de revenus en argent, nos fermes
-sont cultivées à moitié, système qui veut une surveillance continuelle.
-Il faut vendre soi-même ses grains, ses bestiaux, ses récoltes
-de toute nature. Nous avons pour concurrents nos propres fermiers
-qui s'entendent au cabaret avec les consommateurs, et font
-les prix après avoir vendu les premiers. Je vous ennuierais si je
-vous expliquais les mille difficultés de notre agriculture. Quel que
-soit mon dévouement, je ne puis veiller à ce que nos colons n'amendent
-pas leurs propres terres avec nos fumiers; je ne puis, ni aller
-voir si nos métiviers ne s'entendent pas avec eux lors du partage
-des récoltes, ni savoir le moment opportun pour la vente. Or, si
-vous venez à penser au peu de mémoire de monsieur de Mortsauf,
-aux peines que vous m'avez vue prendre pour l'obliger à s'occuper
-de ses affaires, vous comprendrez la lourdeur de mon fardeau,
-l'impossibilité de le déposer un moment. Si je m'absentais, nous serions
-ruinés. Personne ne l'écouterait; la plupart du temps, ses ordres
-se contredisent; d'ailleurs personne ne l'aime, il est trop grondeur,
-il fait trop l'absolu; puis, comme tous les gens faibles, il écoute
-trop facilement ses inférieurs pour inspirer autour de lui l'affection
-<span class="pagenum">305</span>
-qui unit les familles. Si je partais, aucun domestique ne resterait
-ici huit jours. Vous voyez bien que je suis attachée à Clochegourde
-comme ces bouquets de plomb le sont à nos toits. Je n'ai pas eu
-d'arrière-pensée avec vous, monsieur. Toute la contrée ignore les
-secrets de Clochegourde, et maintenant vous les savez. N'en dites
-rien que de bon et d'obligeant, et vous aurez mon estime, ma reconnaissance,
-ajouta-t-elle encore d'une voix adoucie. A ce prix, vous
-pouvez toujours revenir à Clochegourde, vous y trouverez des c&oelig;urs
-amis.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dis-je, moi je n'ai jamais souffert! Vous seule...</p>
-
-<p>&mdash;Non, reprit-elle en laissant échapper ce sourire des femmes
-résignées qui fendrait le granit, ne vous étonnez pas de cette confidence,
-elle vous montre la vie comme elle est, et non comme votre
-imagination vous l'a fait espérer. Nous avons tous nos défauts et nos
-qualités. Si j'eusse épousé quelque prodigue, il m'aurait ruinée. Si
-j'eusse été donnée à quelque jeune homme ardent et voluptueux, il
-aurait eu des succès, peut-être n'aurais-je pas su le conserver, il m'aurait
-abandonnée, je serais morte de jalousie. Je suis jalouse! dit-elle
-avec un accent d'exaltation qui ressemblait au coup de tonnerre
-d'un orage qui passe. Hé! bien, monsieur m'aime autant qu'il peut
-m'aimer; tout ce que son c&oelig;ur enferme d'affection, il le verse à
-mes pieds, comme la Madeleine a versé le reste de ses parfums aux
-pieds du Sauveur. Croyez-le! une vie d'amour est une fatale exception
-à la loi terrestre; toute fleur périt, les grandes joies ont un
-lendemain mauvais, quand elles ont un lendemain. La vie réelle est
-une vie d'angoisses: son image est dans cette ortie, venue au pied
-de la terrasse, et qui, sans soleil, demeure verte sur sa tige. Ici,
-comme dans les patries du nord, il est des sourires dans le ciel, rares
-il est vrai, mais qui paient bien des peines. Enfin les femmes qui
-sont exclusivement mères ne s'attachent-elles pas plus par les sacrifices
-que par les plaisirs? Ici j'attire sur moi les orages que je vois
-prêts à fondre sur les gens ou sur mes enfants, et j'éprouve en les
-détournant je ne sais quel sentiment qui me donne une force secrète.
-La résignation de la veille a toujours préparé celle du lendemain.
-Dieu ne me laisse d'ailleurs point sans espoir. Si d'abord la
-santé de mes enfants m'a désespérée, aujourd'hui plus ils avancent
-dans la vie, mieux ils se portent. Après tout, notre demeure s'est
-embellie, la fortune se répare. Qui sait si la vieillesse de monsieur
-ne sera pas heureuse par moi? Croyez-le! l'être qui se présente devant
-<span class="pagenum">306</span>
-le Grand Juge, une palme verte à la main, lui ramenant consolés
-ceux qui maudissaient la vie, cet être a converti ses douleurs
-en délices. Si mes souffrances servent au bonheur de la famille, est-ce
-bien des souffrances?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, lui dis-je, mais elles étaient nécessaires comme le sont
-les miennes pour me faire apprécier les saveurs du fruit mûri dans
-nos roches; maintenant peut-être le goûterons-nous ensemble, peut-être
-en admirerons-nous les prodiges? ces torrents d'affection dont
-il inonde les âmes, cette sève qui ranime les feuilles jaunissantes. La
-vie ne pèse plus alors, elle n'est plus à nous. Mon Dieu! ne m'entendez-vous
-pas? repris-je en me servant du langage mystique auquel
-notre éducation religieuse nous avait habitués. Voyez par quelles
-voies nous avons marché l'un vers l'autre? quel aimant nous a dirigés
-sur l'océan des eaux amères, vers la source d'eau douce, coulant
-au pied des monts sur un sable pailleté, entre deux rives vertes
-et fleuries? N'avons-nous pas, comme les Mages, suivi la même étoile?
-Nous voici devant la crèche d'où s'éveille un divin enfant qui lancera
-ses flèches au front des arbres nus, qui nous ranimera le monde par ses
-cris joyeux, qui par des plaisirs incessants donnera du goût à la vie,
-rendra aux nuits leur sommeil, aux jours leur allégresse. Qui donc
-a serré chaque année de nouveaux n&oelig;uds entre nous? Ne sommes-nous
-pas plus que frère et s&oelig;ur? Ne déliez jamais ce que le ciel
-a réuni. Les souffrances dont vous parlez étaient le grain répandu
-à flots par la main du Semeur pour faire éclore la moisson déjà
-dorée par le plus beau des soleils. Voyez! voyez! N'irons-nous pas
-ensemble tout cueillir brin à brin? Quelle force en moi, pour que
-j'ose vous parler ainsi! Répondez-moi donc, ou je ne repasserai pas
-l'Indre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'avez évité le mot <i>amour</i>, dit-elle en m'interrompant
-d'une voix sévère; mais vous avez parlé d'un sentiment que
-j'ignore et qui ne m'est point permis. Vous êtes un enfant, je vous
-pardonne encore, mais pour la dernière fois. Sachez-le, monsieur,
-mon c&oelig;ur est comme enivré de maternité! Je n'aime monsieur de
-Mortsauf ni par devoir social, ni par calcul de béatitudes éternelles à
-gagner; mais par un irrésistible sentiment qui l'attache à toutes les
-fibres de mon c&oelig;ur. Ai-je été violentée à mon mariage? Il fut décidé
-par ma sympathie pour les infortunes. N'était-ce pas aux femmes
-à réparer les maux du temps, à consoler ceux qui coururent
-sur la brèche et revinrent blessés? Que vous dirai-je? j'ai ressenti
-<span class="pagenum">307</span>
-je ne sais quel contentement égoïste en voyant que vous l'amusiez:
-n'est-ce pas la maternité pure? Ma confession ne vous a-t-elle donc
-pas assez montré les <i>trois</i> enfants auxquels je ne dois jamais faillir,
-sur lesquels je dois faire pleuvoir une rosée réparatrice, et faire
-rayonner mon âme sans en laisser adultérer la moindre parcelle?
-N'aigrissez pas le lait d'une mère! Quoique l'épouse soit invulnérable
-en moi, ne me parlez donc plus ainsi. Si vous ne respectiez
-pas cette défense si simple, je vous en préviens, l'entrée de cette
-maison vous serait à jamais fermée. Je croyais à de pures amitiés,
-à des fraternités volontaires, plus certaines que ne le sont les fraternités
-imposées. Erreur! Je voulais un ami qui ne fût pas un juge,
-un ami pour m'écouter en ces moments de faiblesse où la voix qui
-gronde est une voix meurtrière, un ami saint avec qui je n'eusse rien
-à craindre. La jeunesse est noble, sans mensonges, capable de sacrifices,
-désintéressée: en voyant votre persistance, j'ai cru, je l'avoue,
-à quelque dessein du ciel; j'ai cru que j'aurais une âme qui serait
-à moi seule comme un prêtre est à tous, un c&oelig;ur où je pourrais
-épancher mes douleurs quand elles surabondent, crier quand mes
-cris sont irrésistibles et m'étoufferaient si je continuais à les dévorer.
-Ainsi mon existence, si précieuse à ces enfants, aurait pu se prolonger
-jusqu'au jour où Jacques serait devenu homme. Mais n'est-ce
-pas être trop égoïste? La Laure de Pétrarque peut-elle se recommencer?
-Je me suis trompée, Dieu ne le veut pas. Il faudra mourir
-à mon poste, comme le soldat sans ami. Mon confesseur est rude,
-austère; et... ma tante n'est plus!</p>
-
-<p>Deux grosses larmes éclairées par un rayon de lune sortirent de
-ses yeux, roulèrent sur ses joues, en atteignirent le bas; mais je
-tendis la main assez à temps pour les recevoir, et les bus avec une
-avidité pieuse qu'excitèrent ces paroles déjà signées par dix ans de
-larmes secrètes, de sensibilité dépensée, de soins constants, d'alarmes
-perpétuelles, l'héroïsme le plus élevé de votre sexe! Elle
-me regarda d'un air doucement stupide.</p>
-
-<p>&mdash;Voici, lui dis-je, la première, la sainte communion de l'amour.
-Oui, je viens de participer à vos douleurs, de m'unir à votre
-âme, comme nous nous unissons au Christ en buvant sa divine
-substance. Aimer sans espoir est encore un bonheur. Ah! quelle
-femme sur la terre pourrait me causer une joie aussi grande que
-celle d'avoir aspiré ces larmes! J'accepte ce contrat qui doit se
-<span class="pagenum">308</span>
-résoudre en souffrances pour moi. Je me donne à vous sans arrière-pensée,
-et serai ce que vous voudrez que je sois.</p>
-
-<p>Elle m'arrêta par un geste, et me dit de sa voix profonde:&mdash;Je
-consens à ce pacte, si vous voulez ne jamais presser les liens qui
-nous attacheront.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, lui dis-je, mais moins vous m'accorderez, plus certainement
-dois-je posséder.</p>
-
-<p>&mdash;Vous commencez par une méfiance, répondit-elle en exprimant
-la mélancolie du doute.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais par une jouissance pure. Écoutez! je voudrais de
-vous un nom qui ne fût à personne, comme doit être le sentiment
-que nous nous vouons.</p>
-
-<p>&mdash;C'est beaucoup, dit-elle, mais je suis moins petite que vous
-ne le croyez. Monsieur de Mortsauf m'appelle Blanche. Une seule
-personne au monde, celle que j'ai le plus aimée, mon adorable
-tante, me nommait Henriette. Je redeviendrai donc Henriette pour
-vous.</p>
-
-<p>Je lui pris la main et la baisai. Elle me l'abandonna dans cette
-confiance qui rend la femme si supérieure à nous, confiance qui
-nous accable. Elle s'appuya sur la balustrade en briques et regarda
-l'Indre.</p>
-
-<p>&mdash;N'avez-vous pas tort, mon ami, dit-elle, d'aller du premier
-bond au bout de la carrière? Vous avez épuisé, par votre première
-aspiration, une coupe offerte avec candeur. Mais un vrai sentiment
-ne se partage pas, il doit être entier, ou il n'est pas. Monsieur de
-Mortsauf, me dit-elle après un moment de silence, est par-dessus
-tout loyal et fier. Peut-être seriez-vous tenté, pour moi, d'oublier
-ce qu'il a dit; s'il n'en sait rien, moi demain je l'en instruirai.
-Soyez quelque temps sans vous montrer à Clochegourde, il
-vous en estimera davantage. Dimanche prochain, au sortir de l'église,
-il ira lui-même à vous; je le connais, il effacera ses torts;
-et vous aimera de l'avoir traité comme un homme responsable de
-ses actions et de ses paroles.</p>
-
-<p>&mdash;Cinq jours sans vous voir, sans vous entendre!</p>
-
-<p>&mdash;Ne mettez jamais cette chaleur aux paroles que vous me direz,
-dit-elle.</p>
-
-<p>Nous fîmes deux fois le tour de la terrasse en silence. Puis elle
-<span class="pagenum">309</span>
-me dit d'un ton de commandement qui me prouvait qu'elle prenait
-possession de mon âme:&mdash;Il est tard, séparons-nous.</p>
-
-<p>Je voulais lui baiser la main, elle hésita, me la rendit, et me
-dit d'une voix de prière:&mdash;Ne la prenez que lorsque je vous la
-donnerai, laissez-moi mon libre arbitre, sans quoi je serais une
-chose à vous, et cela ne <ins id="cor_57" title="dois">doit</ins> pas être.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, lui dis-je.</p>
-
-<p>Je sortis par la petite porte d'en bas qu'elle m'ouvrit. Au moment
-où elle l'allait fermer, elle la rouvrit, me tendit sa main
-en me disant:&mdash;En vérité, vous avez été bien bon ce soir, vous
-avez consolé tout mon avenir; prenez, mon ami, prenez!</p>
-
-<p>Je baisai sa main à plusieurs reprises; et quand je levai les yeux,
-je vis des larmes dans les siens. Elle remonta sur la terrasse, et me
-regarda encore un moment à travers la prairie. Quand je fus dans
-le chemin de Frapesle, je vis encore sa robe blanche éclairée par
-la lune; puis, quelques instants après, une lumière illumina sa
-chambre.</p>
-
-<p>&mdash;O mon Henriette! me dis-je, à toi l'amour le plus pur qui
-jamais aura brillé sur cette terre!</p>
-
-<p>Je regagnai Frapesle en me retournant à chaque pas. Je sentais
-en moi je ne sais quel contentement ineffable. Une brillante carrière
-s'ouvrait enfin au dévouement dont est gros tout jeune c&oelig;ur,
-et qui chez moi fut si long-temps une force inerte! Semblable
-au prêtre qui, par un seul pas, s'est avancé dans une vie nouvelle,
-j'étais consacré, voué. Un simple <i>oui, madame!</i> m'avait
-engagé à garder pour moi seul en mon c&oelig;ur un amour irrésistible,
-à ne jamais abuser de l'amitié pour amener à petits pas cette femme
-dans l'amour. Tous les sentiments nobles réveillés faisaient entendre
-en moi-même leurs voix confuses. Avant de me retrouver à
-l'étroit dans une chambre, je voulus voluptueusement rester sous
-l'azur ensemencé d'étoiles, entendre encore en moi-même ces
-chants de ramier blessé, les tons simples de cette confidence ingénue,
-rassembler dans l'air les effluves de cette âme qui toutes devaient
-venir à moi. Combien elle me parut grande, cette femme,
-avec son oubli profond du moi, sa religion pour les êtres blessés,
-faibles ou souffrants, avec son dévouement allégé des chaînes légales!
-Elle était là, sereine sur son bûcher de sainte et de
-martyre! J'admirais sa figure qui m'apparut au milieu des ténèbres,
-quand soudain je crus deviner un sens à ses paroles, une
-<span class="pagenum">310</span>
-mystérieuse signifiance qui me la rendit complétement sublime.
-Peut-être voulait-elle que je fusse pour elle ce qu'elle était pour
-son petit monde? Peut-être voulait-elle tirer de moi sa force et sa
-consolation, me mettant ainsi dans sa sphère, sur sa ligne ou plus
-haut? Les astres, disent quelques hardis constructeurs des mondes,
-se communiquent ainsi le mouvement et la lumière. Cette
-pensée m'éleva soudain à des hauteurs éthérées. Je me retrouvai
-dans le ciel de mes anciens songes, et je m'expliquai les peines de
-mon enfance par le bonheur immense où je nageais.</p>
-
-<p>Génies éteints dans les larmes, c&oelig;urs méconnus, saintes Clarisse
-Harlowe ignorées, enfants désavoués, proscrits innocents, vous tous
-qui êtes entrés dans la vie par ses déserts, vous qui partout avez
-trouvé les visages froids, les c&oelig;urs fermés, les oreilles closes, ne vous
-plaignez jamais! vous seuls pouvez connaître l'infini de la joie au
-moment où pour vous un c&oelig;ur s'ouvre, une oreille vous écoute,
-un regard vous répond. Un seul jour efface les mauvais jours. Les
-douleurs, les méditations, les désespoirs, les mélancolies passées
-et non pas oubliées sont autant de liens par lesquels l'âme s'attache
-à l'âme confidente. Belle de nos désirs réprimés, une femme hérite
-alors des soupirs et des amours perdus, elle nous restitue agrandies
-toutes les affections trompées, elle explique les chagrins antérieurs
-comme la soulte exigée par le destin pour les éternelles félicités
-qu'elle donne au jour des fiançailles de l'âme. Les anges seuls disent
-le nom nouveau dont il faudrait nommer ce saint amour, de
-même que vous seuls, chers martyrs, saurez bien ce que madame
-de Mortsauf était soudain devenue pour moi, pauvre, seul!</p>
-
-<p>Cette scène s'était passée un mardi, j'attendis jusqu'au dimanche
-sans passer l'Indre dans mes promenades. Pendant ces cinq
-jours, de grands événements arrivèrent à Clochegourde. Le comte
-reçut le brevet de maréchal-de-camp, la croix de Saint-Louis, et
-une pension de quatre mille francs. Le duc de Lenoncourt-Givry,
-nommé pair de France, recouvra deux forêts, reprit son service à
-la cour, et sa femme rentra dans ses biens non vendus qui avaient
-fait partie du domaine de la couronne impériale. La comtesse de
-Mortsauf devenait ainsi l'une des plus riches héritières du Maine.
-Sa mère était venue lui apporter cent mille francs économisés sur les
-revenus de Givry, le montant de sa dot qui n'avait point été payée,
-et dont le comte ne parlait jamais, malgré sa détresse. Dans les
-choses de la vie extérieure, la conduite de cet homme attestait
-<span class="pagenum">311</span>
-le plus fier de tous les désintéressements. En joignant à cette somme
-ses économies, le comte pouvait acheter deux domaines voisins
-qui valaient environ neuf mille livres de rente. Son fils devant
-succéder à la pairie de son grand-père, il pensa tout à coup à lui
-constituer un majorat qui se composerait de la fortune territoriale
-des deux familles sans nuire à Madeleine, à laquelle la faveur du
-duc de Lenoncourt ferait sans doute faire un beau mariage. Ces
-arrangements et ce bonheur jetèrent quelque baume sur les plaies
-de l'émigré. La duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un
-événement dans le pays. Je songeais douloureusement que cette
-femme était une grande dame, et j'aperçus alors dans sa fille l'esprit
-de caste que couvrait à mes yeux la noblesse de ses sentiments.
-Qu'étais-je, moi pauvre, sans autre avenir que mon courage
-et mes facultés? Je ne pensais aux conséquences de la restauration,
-ni pour moi, ni pour les autres. Le dimanche, de la chapelle
-réservée où j'étais à l'église avec monsieur, madame de Chessel et
-l'abbé de Quélus, je lançais des regards avides sur une autre chapelle
-latérale où se trouvaient la duchesse et sa fille, le comte et
-les enfants. Le chapeau de paille qui me cachait mon idole ne vacilla
-pas, et cet oubli de moi sembla m'attacher plus vivement que
-tout le passé. Cette grande Henriette de Lenoncourt, qui maintenant
-était ma chère Henriette, et de qui je voulais fleurir la
-vie, priait avec ardeur; la foi communiquait à son attitude je ne
-sais quoi d'abîmé, de prosterné, une pose de statue religieuse, qui
-me pénétra.</p>
-
-<p>Suivant l'habitude des cures de village, les vêpres devaient se
-dire quelque temps après la messe. Au sortir de l'église, madame
-de Chessel proposa naturellement à ses voisins de passer les deux
-heures d'attente à Frapesle, au lieu de traverser deux fois l'Indre
-et la prairie par la chaleur. L'offre fut agréée. Monsieur de Chessel
-donna le bras à la duchesse, madame de Chessel accepta celui du
-comte, je présentai le mien à la comtesse, et je sentis pour la première
-fois ce beau bras frais à mes flancs. Pendant le retour de la
-paroisse à Frapesle, trajet qui se faisait à travers les bois de Saché
-où la lumière filtrée dans les feuillages produisait, sur le sable des
-allées, ces jolis jours qui ressemblent à des soieries peintes, j'eus
-des sensations d'orgueil et des idées qui me causèrent de violentes
-palpitations.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous? me dit-elle après quelques pas faits dans
-<span class="pagenum">312</span>
-un silence que je n'osais rompre. Votre c&oelig;ur bat trop vite?.....</p>
-
-<p>&mdash;J'ai appris des événements heureux pour vous, lui dis-je, et
-comme ceux qui aiment bien, j'ai des craintes vagues. Vos grandeurs
-ne nuiront-elles point à vos amitiés?</p>
-
-<p>&mdash;Moi! dit-elle, fi! Encore une idée semblable, et je ne vous
-mépriserais pas, je vous aurais oublié pour toujours.</p>
-
-<p>Je la regardai, en proie à une ivresse qui dut être communicative.</p>
-
-<p>&mdash;Nous profitons du bénéfice de lois que nous n'avons ni provoquées
-ni demandées, mais nous ne serons ni mendiants ni avides;
-et d'ailleurs vous savez bien, reprit-elle, que ni moi ni monsieur
-de Mortsauf nous ne pouvons sortir de Clochegourde. Par mon
-conseil, il a refusé le commandement auquel il avait droit dans la
-Maison Rouge. Il nous suffit que mon père ait sa charge! Notre
-modestie forcée, dit-elle en souriant avec amertume, a déjà bien
-servi notre enfant. Le roi, près duquel mon père est de service, a
-dit fort gracieusement qu'il reporterait sur Jacques la faveur dont
-nous ne voulions pas. L'éducation de Jacques, à laquelle il faut
-songer, est maintenant l'objet d'une grave discussion; il va représenter
-deux maisons, les Lenoncourt et les Mortsauf. Je ne puis
-avoir d'ambition que pour lui, voici donc mes inquiétudes augmentées.
-Non-seulement Jacques doit vivre, mais il doit encore devenir
-digne de son nom, deux obligations qui se contrarient. Jusqu'à
-présent j'ai pu suffire à son éducation en mesurant les travaux à
-ses forces, mais d'abord où trouver un précepteur qui me convienne?
-Puis, plus tard, quel ami me le conservera dans cet horrible
-Paris où tout est piége pour l'âme et danger pour le corps?
-Mon ami, me dit-elle d'une voix émue, à voir votre front et vos
-yeux, qui ne devinerait en vous l'un de ces oiseaux qui doivent
-habiter les hauteurs? prenez votre élan, soyez un jour le parrain
-de notre cher enfant. Allez à Paris, si votre frère et votre père ne
-vous secondent point, notre famille, ma mère surtout, qui a le génie
-des affaires, sera certes très-influente; profitez de notre crédit!
-vous ne manquerez alors ni d'appui, ni de secours dans la carrière
-que vous choisirez! mettez donc le superflu de vos forces dans une
-noble ambition...</p>
-
-<p>&mdash;Je vous entends, lui dis-je en l'interrompant, mon ambition
-deviendra ma maîtresse. Je n'ai pas besoin <ins id="cor_58" title="du">de</ins> ceci pour être tout
-à vous. Non, je ne veux pas être récompensé de ma sagesse ici par
-<span class="pagenum">313</span>
-des faveurs là-bas. J'irai, je grandirai seul, par moi-même. J'accepterais
-tout de vous; des autres, je ne veux rien.</p>
-
-<p>&mdash;Enfantillage! dit-elle en murmurant mais en retenant mal un
-sourire de contentement.</p>
-
-<p>&mdash;D'ailleurs, je me suis voué, lui dis-je. En méditant notre
-situation, j'ai pensé à m'attacher à vous par des liens qui ne puissent
-jamais se dénouer.</p>
-
-<p>Elle eut un léger tremblement et s'arrêta pour me regarder.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous dire? fit-elle en laissant aller les deux couples
-qui nous précédaient et gardant ses enfants près d'elle.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, répondis-je, dites-moi franchement comment vous
-voulez que je vous aime.</p>
-
-<p>&mdash;Aimez-moi comme m'aimait ma tante, de qui je vous ai donné
-les droits en vous autorisant à m'appeler du nom qu'elle avait
-choisi pour elle parmi les miens.</p>
-
-<p>&mdash;J'aimerai donc sans espérance, avec un dévouement complet.
-Hé! bien, oui, je ferai pour vous ce que l'homme fait pour Dieu.
-Ne l'avez-vous pas demandé? Je vais entrer dans un séminaire,
-j'en sortirai prêtre, et j'élèverai Jacques. Votre Jacques, ce sera
-comme un autre moi: conceptions politiques, pensée, énergie, patience,
-je lui donnerai tout. Ainsi, je demeurerai près de vous,
-sans que mon amour, pris dans la religion comme une image
-d'argent dans du cristal, puisse être suspecté. Vous n'avez à craindre
-aucune de ces ardeurs immodérées qui saisissent un homme et
-par lesquelles une fois déjà je me suis laissé vaincre. Je me consumerai
-dans la flamme, et vous aimerai d'un amour purifié.</p>
-
-<p>Elle pâlit, et dit à mots pressés:&mdash;Félix, ne vous engagez pas
-en des liens qui, un jour, seraient un obstacle à votre bonheur. Je
-mourrais de chagrin d'avoir été la cause de ce suicide. Enfant, un
-désespoir d'amour est-il donc une vocation? Attendez les épreuves
-de la vie pour juger de la vie; je le veux, je l'ordonne. Ne vous
-mariez ni avec l'Église ni avec une femme, ne vous mariez d'aucune
-manière, je vous le défends. Restez libre. Vous avez vingt et
-un ans. A peine savez-vous ce que vous réserve l'avenir. Mon Dieu!
-vous aurais-je mal jugé? Cependant j'ai cru que deux mois suffisaient
-à connaître certaines âmes.</p>
-
-<p>&mdash;Quel espoir avez-vous? lui dis-je en jetant des éclairs par les
-yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, acceptez mon aide, élevez-vous, faites fortune, et
-<span class="pagenum">314</span>
-vous saurez quel est mon espoir. Enfin, dit-elle en paraissant laisser
-échapper un secret, ne quittez jamais la main de Madeleine que
-vous tenez en ce moment.</p>
-
-<p>Elle s'était penchée à mon oreille pour me dire ces paroles qui
-prouvaient combien elle était occupée de mon avenir.</p>
-
-<p>&mdash;Madeleine? lui dis-je, jamais!</p>
-
-<p>Ces deux mots nous rejetèrent dans un silence plein d'agitations.
-Nos âmes étaient en proie à ces bouleversements qui les sillonnent
-de manière à y laisser d'éternelles empreintes, Nous étions en vue
-d'une porte en bois par laquelle on entrait dans le parc de Frapesle,
-et dont il me semble encore voir les deux pilastres ruinés, couverts
-de plantes grimpantes et de mousses, d'herbes et de ronces. Tout
-à coup une idée, celle de la mort du comte, passa comme une
-flèche dans ma cervelle, et je lui dis:&mdash;Je vous comprends.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien heureux, répondit-elle d'un ton qui me fit voir
-que je lui supposais une pensée qu'elle n'aurait jamais.</p>
-
-<p>Sa pureté m'arracha une larme d'admiration que l'égoïsme de
-la passion rendit bien amère. En faisant un retour sur moi, je songeai
-qu'elle ne m'aimait pas assez pour souhaiter sa liberté. Tant
-que l'amour recule devant un crime, il nous semble avoir des
-bornes, et l'amour doit être infini. J'eus une horrible contraction
-de c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne m'aime pas, pensais-je.</p>
-
-<p>Pour ne pas laisser lire dans mon âme, j'embrassai Madeleine
-sur ses cheveux.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai peur de votre mère, dis-je à la comtesse pour reprendre
-l'entretien.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi aussi, répondit-elle en faisant un geste plein d'enfantillage,
-mais n'oubliez pas de toujours la nommer madame la duchesse
-et de lui parler à la troisième personne. La jeunesse actuelle
-a perdu l'habitude de ces formes polies, reprenez-les? faites cela
-pour moi. D'ailleurs, il est de si bon goût de respecter les femmes,
-quel que soit leur âge, et de reconnaître les distinctions sociales
-sans les mettre en question. Les honneurs que vous rendez aux supériorités
-établies ne sont-ils pas la garantie de ceux qui vous sont
-dus? Tout est solidaire dans la Société. Le cardinal de la Rovère et
-Raphaël d'Urbin étaient autrefois deux puissances également révérées.
-Vous avez sucé dans vos lycées le lait de la Révolution, et
-vos idées politiques peuvent s'en ressentir, mais en avançant dans
-<span class="pagenum">315</span>
-la vie, vous apprendrez combien les principes de liberté mal définis
-sont impuissants à créer le bonheur des peuples. Avant de songer,
-en ma qualité de Lenoncourt, à ce qu'est ou ce que doit être une
-aristocratie, mon bon sens de paysanne me dit que les Sociétés
-n'existent que par la hiérarchie. Vous êtes dans un moment de la
-vie où il faut choisir bien! Soyez de votre parti. Surtout, ajouta-t-elle
-en riant, quand il triomphe.</p>
-
-<p>Je fus vivement touché par ces paroles où la profondeur politique
-se cachait sous la chaleur de l'affection, alliance qui donne aux femmes
-un si grand pouvoir de séduction; elles savent toutes prêter aux
-raisonnements les plus aigus les formes du sentiment. Il semblait
-que, dans son désir de justifier les actions du comte, Henriette eût
-prévu les réflexions qui devaient sourdre en mon âme au moment
-où je vis, pour la première fois, les effets de la courtisanerie. Monsieur
-de Mortsauf, roi dans son castel, entouré de son auréole historique,
-avait pris à mes yeux des proportions grandioses, et j'avoue
-que je fus singulièrement étonné de la distance qu'il mit entre
-la duchesse et lui, par des manières au moins obséquieuses. L'esclave
-a sa vanité, il ne veut obéir qu'au plus grand des despotes; je
-me sentais comme humilié de voir l'abaissement de celui qui me faisait
-trembler en dominant tout mon amour. Ce mouvement intérieur
-me fit comprendre le supplice des femmes de qui l'âme généreuse
-est accouplée à celle d'un homme de qui elles enterrent journellement
-les lâchetés. Le respect est une barrière qui protége également le
-grand et le petit, chacun de son côté peut se regarder en face. Je
-fus respectueux avec la duchesse, à cause de ma jeunesse; mais là
-où les autres voyaient une duchesse, je vis la mère de mon Henriette
-et mis une sorte de sainteté dans mes hommages. Nous entrâmes
-dans la grande cour de Frapesle, où nous trouvâmes la compagnie.
-Le comte de Mortsauf me présenta fort gracieusement à la duchesse,
-qui m'examina d'un air froid et réservé. Madame de Lenoncourt
-était alors une femme de cinquante-six ans, parfaitement conservée
-et qui avait de grandes manières. En voyant ses yeux d'un bleu dur,
-ses tempes rayées, son visage maigre et macéré, sa taille imposante et
-droite, ses mouvements rares, sa blancheur fauve qui se revoyait si
-éclatante dans sa fille, je reconnus la race froide d'où procédait ma
-mère, aussi promptement qu'un minéralogiste reconnaît le fer de
-Suède. Son langage était celui de la vieille cour, elle prononçait les
-<i>oit</i> en <i>ait</i> et disait <i>frait</i> pour <i>froid</i>, <i>porteux</i> au lieu de <i>porteurs</i>.
-<span class="pagenum">316</span>
-Je ne fus ni courtisan, ni gourmé; je me conduisis si bien,
-qu'en allant à vêpres la comtesse me dit à l'oreille:&mdash;Vous êtes
-parfait!</p>
-
-<p>Le comte vint à moi, me prit par la main et me dit:&mdash;Nous ne
-sommes pas fâchés, Félix? Si j'ai eu quelques vivacités, vous les
-pardonnerez à votre vieux camarade. Nous allons rester ici probablement
-à dîner, et nous vous inviterons pour jeudi, la veille du
-départ de la duchesse. Je vais à Tours y terminer quelques affaires.
-Ne négligez pas Clochegourde. Ma belle-mère est une connaissance
-que je vous engage à cultiver. Son salon donnera le ton au faubourg
-Saint-Germain. Elle a les traditions de la grande compagnie, elle
-possède une immense instruction, connaît le blason du premier
-comme du dernier gentilhomme en Europe.</p>
-
-<p>Le bon goût du comte, peut-être les conseils de son génie domestique,
-se montrèrent dans les circonstances nouvelles où le mettait le
-triomphe de sa cause. Il n'eut ni arrogance ni blessante politesse, il
-fut sans emphase, et la duchesse fut sans airs protecteurs. Monsieur
-et madame de Chessel acceptèrent avec reconnaissance le dîner du
-jeudi suivant. Je plus à la duchesse, et ses regards m'apprirent qu'elle
-examinait en moi un homme de qui sa fille lui avait parlé. Quand nous
-revînmes de vêpres, elle me questionna sur ma famille et me demanda
-si le Vandenesse occupé déjà dans la diplomatie était mon
-parent.&mdash;Il est mon frère, lui dis-je. Elle devint alors affectueuse à
-demi. Elle m'apprit que ma grand'tante, la vieille marquise de Listomère,
-était une Grandlieu. Ses manières furent polies comme l'avaient
-été celles de monsieur de Mortsauf le jour où il me vit pour la première
-fois. Son regard perdit cette expression de hauteur par laquelle
-les princes de la terre vous font mesurer la distance qui se trouve entre
-eux et vous. Je ne savais presque rien de ma famille. La duchesse
-m'apprit que mon grand-oncle, vieil abbé que je ne connaissais même
-pas de nom, faisait partie du conseil privé, mon frère avait reçu de
-l'avancement; enfin, par un article de la Charte que je ne connaissais
-pas encore, mon père redevenait marquis de Vandenesse.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis qu'une chose, le serf de Clochegourde, dis-je tout
-bas à la comtesse.</p>
-
-<p><ins id="cor_59" title="Je">Le</ins> coup de baguette de la Restauration s'accomplissait avec une
-rapidité qui stupéfiait les enfants élevés sous le régime impérial.
-Cette révolution ne fut rien pour moi. La moindre parole, le plus
-simple geste de madame de Mortsauf étaient les seuls événements
-<span class="pagenum">317</span>
-auxquels j'attachais de l'importance. J'ignorais ce qu'était le conseil
-privé; je ne connaissais rien à la politique ni aux choses du monde;
-je n'avais d'autre ambition que celle d'aimer Henriette, mieux que
-Pétrarque n'aimait Laure. Cette insouciance me fit prendre pour
-un enfant par la duchesse. Il vint beaucoup de monde à Frapesle,
-nous y fûmes trente personnes à dîner. Quel enivrement pour un
-jeune homme de voir la femme qu'il aime être la plus belle entre
-toutes, devenir l'objet de regards passionnés, et de se savoir seul à
-recevoir la lueur de ses yeux chastement réservée; de connaître assez
-toutes les nuances de sa voix pour trouver dans sa parole, en apparence
-légère ou moqueuse, les preuves d'une pensée constante,
-même quand on se sent au c&oelig;ur une jalousie dévorante contre les
-distractions du monde. Le comte, heureux des attentions dont il se
-vit l'objet, fut presque jeune; sa femme en espéra quelque changement
-d'humeur; moi je riais avec Madeleine qui, semblable aux
-enfants chez lesquels le corps succombe sous les étreintes de l'âme,
-me faisait rire par des observations étonnantes et pleines d'un esprit
-moqueur sans malignité, mais qui n'épargnait personne. Ce fut
-une belle journée. Un mot, un espoir né le matin avait rendu la
-nature lumineuse; et me voyant si joyeux, Henriette était joyeuse.</p>
-
-<p>&mdash;Ce bonheur à travers sa vie grise et nuageuse lui sembla bien
-bon, me dit-elle le lendemain.</p>
-
-<p>Le lendemain je passai naturellement la journée à Clochegourde;
-j'en avais été banni pendant cinq jours, j'avais soif de ma vie. Le
-comte était parti dès six heures pour aller faire dresser ses contrats
-d'acquisition à Tours. Un grave sujet de discorde s'était ému entre la
-mère et la fille. La duchesse voulait que la comtesse la suivît à Paris,
-où elle devait obtenir pour elle une charge à la cour, où le comte,
-en revenant sur son refus, pouvait occuper de hautes fonctions.
-Henriette, qui passait pour une femme heureuse, ne voulait dévoiler
-à personne, pas même au c&oelig;ur d'une mère, ses horribles
-souffrances, ni trahir l'incapacité de son mari. Pour que sa mère
-ne pénétrât point le secret de son ménage, elle avait envoyé monsieur
-de Mortsauf à Tours, où il devait se débattre avec les notaires.
-Moi seul, comme elle l'avait dit, connaissais les secrets de Clochegourde.
-Après avoir expérimenté combien l'air pur, le ciel bleu de
-cette vallée calmaient les irritations de l'esprit ou les amères douleurs
-de la maladie, et quelle influence l'habitation de Clochegourde
-exerçait sur la santé de ses enfants, elle opposait des refus motivés
-<span class="pagenum">318</span>
-que combattait la duchesse, femme envahissante, moins chagrine
-qu'humiliée du mauvais mariage de sa fille. Henriette aperçut que
-sa mère s'inquiétait peu de Jacques et de Madeleine, affreuse découverte!
-Comme toutes les mères habituées à continuer sur la
-femme mariée le despotisme qu'elles exerçaient sur la jeune fille, la
-duchesse procédait par des considérations qui n'admettaient point
-de répliques; elle affectait tantôt une amitié captieuse afin d'arracher
-un consentement à ses vues, tantôt une amère froideur pour
-avoir par la crainte ce que la douceur ne lui obtenait pas; puis, voyant
-ses efforts inutiles, elle déploya le même esprit d'ironie que j'avais
-observé chez ma mère. En dix jours, Henriette connut tous les déchirements
-que causent aux jeunes femmes les révoltes nécessaires à
-l'établissement de leur indépendance. Vous qui, pour votre bonheur,
-avez la meilleure des mères, vous ne sauriez comprendre ces
-choses. Pour avoir une idée de cette lutte entre une femme sèche,
-froide, calculée, ambitieuse, et sa fille, pleine de cette onctueuse et
-fraîche bonté qui ne tarit jamais, il faudrait vous figurer le lys auquel
-mon c&oelig;ur l'a sans cesse comparée, broyé dans les rouages
-d'une machine en acier poli. Cette mère n'avait jamais eu rien de
-cohérent avec sa fille; elle ne sut deviner aucune des véritables difficultés
-qui l'obligeaient à ne pas profiter des avantages de la Restauration,
-et à continuer sa vie solitaire. Elle crut à quelque amourette
-entre sa fille et moi. Ce mot, dont elle se servit pour exprimer
-ses soupçons, ouvrit entre ces deux femmes des abîmes que rien ne
-pouvait combler désormais. Quoique les familles enterrent soigneusement
-ces intolérables dissidences, pénétrez-y? vous trouverez dans
-presque toutes des plaies profondes, incurables, qui diminuent les
-sentiments naturels: ou c'est des passions réelles, attendrissantes,
-que la convenance des caractères rend éternelles et qui donnent à
-la mort un contre-coup dont les noires meurtrissures sont ineffaçables;
-ou des haines latentes qui glacent lentement le c&oelig;ur et sèchent
-les larmes au jour des adieux éternels. Tourmentée hier,
-tourmentée aujourd'hui, frappée par tous, même par ses deux anges
-souffrants qui n'étaient complices ni des maux qu'ils enduraient ni
-de ceux qu'ils causaient, comment cette pauvre âme n'aurait-elle
-pas aimé celui qui ne la frappait point et qui voulait l'environner
-d'une triple haie d'épines, afin de la défendre des orages, de tout
-contact, de toute blessure? Si je souffrais de ces débats, j'en étais
-parfois heureux en sentant qu'elle se rejetait dans mon c&oelig;ur, car
-<span class="pagenum">319</span>
-Henriette me confia ses nouvelles peines. Je pus alors apprécier
-son calme dans la douleur, et la patience énergique qu'elle savait
-déployer. Chaque jour j'appris mieux le sens de ces mots:&mdash;Aimez-moi,
-comme m'aimait ma tante.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez donc point d'ambition? me dit à dîner la duchesse
-d'un air dur.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, lui répondis-je en lui lançant un regard sérieux, je
-me sens une force à dompter le monde; mais je n'ai que vingt et
-un ans, et je suis tout seul.</p>
-
-<p>Elle regarda sa fille d'un air étonné, elle croyait que, pour me
-garder près d'elle, sa fille éteignait en moi toute ambition. Le séjour
-que fit la duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un
-temps de gêne perpétuelle. La comtesse me recommandait le décorum,
-elle s'effrayait d'une parole doucement dite; et, pour lui
-plaire, il fallait endosser le harnais de la dissimulation. Le grand
-jeudi vint, ce fut un jour d'ennuyeux cérémonial, un de ces jours
-que haïssent les amants habitués aux cajoleries du laissez-aller
-quotidien, accoutumés à voir leur chaise à sa place et la maîtresse
-du logis tout à eux. L'amour a horreur de tout ce qui n'est pas
-lui-même. La duchesse alla jouir des pompes de la cour, et tout
-rentra dans l'ordre à Clochegourde.</p>
-
-<p>Ma petite brouille avec le comte avait eu pour résultat de m'y
-implanter encore plus avant que par le passé: j'y pus venir à tout
-moment sans exciter la moindre défiance, et les antécédents de ma
-vie me portèrent à m'étendre comme une plante grimpante dans
-la belle âme où s'ouvrait pour moi le monde enchanteur des sentiments
-partagés. A chaque heure, de moment en moment, notre
-fraternel mariage, fondé sur la confiance, devint plus cohérent;
-nous nous établissions chacun dans notre position: la comtesse
-m'enveloppait dans les nourricières protections, dans les blanches
-draperies d'un amour tout maternel; tandis que mon amour, séraphique
-en sa présence, devenait loin d'elle mordant et altéré
-comme un fer rouge; je l'aimais d'un double amour qui décochait
-tour à tour les mille flèches du désir, et les perdait au ciel où elles
-se mouraient dans un éther infranchissable. Si vous me demandez
-pourquoi, jeune et plein de fougueux vouloirs, je demeurai dans
-les abusives croyances de l'amour platonique, je vous avouerai que
-je n'étais pas assez homme encore pour tourmenter cette femme,
-toujours en crainte de quelque catastrophe chez ses enfants; toujours
-<span class="pagenum">320</span>
-attendant un éclat, une orageuse variation d'humeur chez
-son mari; frappée par lui, quand elle n'était pas affligée par la
-maladie de Jacques ou de Madeleine; assise au chevet de l'un d'eux
-quand son mari calmé pouvait lui laisser prendre un peu de repos.
-Le son d'une parole trop vive ébranlait son être, un désir l'offensait;
-pour elle, il fallait être amour voilé, force mêlée de tendresse,
-enfin tout ce qu'elle était pour les autres. Puis, vous le dirai-je, à
-vous si bien femme, cette situation comportait des langueurs enchanteresses,
-des moments de suavité divine et les contentements
-qui suivent de tacites immolations. Sa conscience était contagieuse,
-son dévouement sans récompense terrestre imposait par sa persistance;
-cette vive et secrète piété qui servait de lien à ses autres
-vertus, agissait à l'entour comme un encens spirituel. Puis j'étais
-jeune! assez jeune pour concentrer ma nature dans le baiser
-qu'elle me permettait si rarement de mettre sur sa main dont elle
-ne voulut jamais me donner que le dessus et jamais la paume, limite
-où pour elle commençaient peut-être les voluptés sensuelles.
-Si jamais deux âmes ne s'étreignirent avec plus d'ardeur, jamais le
-corps ne fut plus intrépidement ni plus victorieusement dompté.
-Enfin, plus tard, j'ai reconnu la cause de ce bonheur plein. A mon
-âge, aucun intérêt ne me distrayait le c&oelig;ur, aucune ambition ne
-traversait le cours de ce sentiment déchaîné comme un torrent et
-qui faisait onde de tout ce qu'il emportait. Oui, plus tard, nous aimons
-la femme dans une femme; tandis que de la première femme
-aimée, nous aimons tout: ses enfants sont les nôtres, sa maison
-est la nôtre, ses intérêts sont nos intérêts, son malheur est notre
-plus grand malheur; nous aimons sa robe et ses meubles; nous
-sommes plus fâchés de voir ses blés versés que de savoir notre argent
-perdu; nous sommes prêts à gronder le visiteur qui dérange
-nos curiosités sur la cheminée. Ce saint amour nous fait vivre
-dans un autre, tandis que plus tard, hélas! nous attirons une autre
-vie en nous-mêmes, en demandant à la femme d'enrichir de ses
-jeunes sentiments nos facultés appauvries. Je fus bientôt de la
-maison, et j'éprouvai pour la première fois une de ces douceurs
-infinies qui sont à l'âme tourmentée ce qu'est un bain pour le
-corps fatigué; l'âme est alors rafraîchie sur toutes ses surfaces, caressée
-dans ses plis les plus profonds. Vous ne sauriez me comprendre,
-vous êtes femme, et il s'agit ici d'un bonheur que vous
-donnez, sans jamais recevoir le pareil. Un homme seul connaît le
-<span class="pagenum">321</span>
-friand plaisir d'être, au sein d'une maison étrangère, le privilégié
-de la maîtresse, le centre secret de ses affections: les chiens n'aboient
-plus après vous, les domestiques reconnaissent, aussi bien
-que les chiens, les insignes cachés que vous portez; les enfants,
-chez lesquels rien n'est faussé, qui savent que leur part ne s'amoindrira
-jamais, et que vous êtes bienfaisant à la lumière de leur
-vie, ces enfants possèdent un esprit divinateur; ils se font chats
-pour vous, ils ont de ces bonnes tyrannies qu'ils réservent aux
-êtres adorés et adorants; ils ont des discrétions spirituelles et sont
-d'innocents complices; ils viennent à vous sur la pointe des pieds,
-vous sourient et s'en vont sans bruit. Pour vous, tout s'empresse,
-tout vous aime et vous rit. Les passions vraies semblent être de
-belles fleurs qui font d'autant plus de plaisir à voir que les terrains
-où elles se produisent sont plus ingrats. Mais si j'eus les délicieux
-bénéfices de cette naturalisation dans une famille où je trouvais des
-parents selon mon c&oelig;ur, j'en eus aussi les charges. Jusqu'alors
-monsieur de Mortsauf s'était gêné pour moi; je n'avais vu que les
-masses de ses défauts, j'en sentis bientôt l'application dans toute
-son étendue, et vis combien la comtesse avait été noblement charitable
-en me dépeignant ses luttes quotidiennes. Je connus alors
-tous les angles de ce caractère intolérable: j'entendis ces criailleries
-continuelles à propos de rien, ces plaintes sur des maux dont
-aucun signe n'existait au dehors, ce mécontentement inné qui déflorait
-la vie, et ce besoin incessant de tyrannie qui lui aurait fait
-dévorer chaque année de nouvelles victimes. Quand nous nous
-promenions le soir, il dirigeait lui-même la promenade; mais quelle
-qu'elle fût, il s'y était toujours ennuyé; de retour au logis, il mettait
-sur les autres le fardeau de sa lassitude; sa femme en avait été
-la cause en le menant contre son gré là où elle voulait aller; ne se
-souvenant plus de nous avoir conduits, il se plaignait d'être gouverné
-par elle dans les moindres détails de la vie, de ne pouvoir
-garder ni une volonté ni une pensée à lui, d'être un zéro dans sa
-maison. Si ses duretés rencontraient une silencieuse patience, il se
-fâchait en sentant une limite à son pouvoir; il demandait aigrement
-si la religion n'ordonnait pas aux femmes de complaire à leurs maris,
-s'il était convenable de mépriser le père de ses enfants. Il finissait
-toujours par attaquer chez sa femme une corde sensible; et
-quand il l'avait fait résonner, il semblait goûter un plaisir particulier
-à ces nullités dominatrices. Quelquefois il affectait un mutisme
-<span class="pagenum">322</span>
-morne, un abattement morbide, qui soudain effrayait sa femme de
-laquelle il recevait alors des soins touchants. Semblable à ces enfants
-gâtés qui exercent leur pouvoir sans se soucier des alarmes
-maternelles, il se laissait dorloter comme Jacques et Madeleine
-dont il était jaloux. Enfin, à la longue, je découvris que dans les
-plus petites, comme dans les plus grandes circonstances, le comte
-agissait envers ses domestiques, ses enfants et sa femme, comme
-envers moi au jeu de trictrac. Le jour où j'embrassai dans leurs
-racines et dans leurs rameaux ces difficultés qui, semblables à des
-lianes, étouffaient, comprimaient les mouvements et la respiration
-de cette famille, emmaillottaient de fils légers mais multipliés la
-marche du ménage, et retardaient l'accroissement de la fortune en
-compliquant les actes les plus nécessaires, j'eus une admirative
-épouvante qui domina mon amour, et le refoula dans mon c&oelig;ur.
-Qu'étais-je, mon Dieu? Les larmes que j'avais bues engendrèrent
-en moi comme une ivresse sublime, et je trouvai du bonheur à
-épouser les souffrances de cette femme. Je m'étais plié naguère au
-despotisme du comte comme un contrebandier paie ses amendes;
-désormais, je m'offris volontairement aux coups du despote, pour
-être au plus près d'Henriette. La comtesse me devina, me laissa
-prendre une place à ses côtés, et me récompensa par la permission
-de partager ses douleurs, comme jadis l'apostat repenti, jaloux de
-voler au ciel de conserve avec ses frères, obtenait la grâce de mourir
-dans le cirque.</p>
-
-<p>&mdash;Sans vous j'allais succomber à cette vie, me dit Henriette un
-soir où le comte avait été, comme les mouches par un jour de
-grande chaleur, plus piquant, plus acerbe, plus changeant qu'à
-l'ordinaire.</p>
-
-<p>Le comte s'était couché. Nous restâmes, Henriette et moi, pendant
-une partie de la soirée, sous nos acacias: les enfants jouaient
-autour de nous, baignés dans les rayons du couchant. Nos paroles
-rares et purement exclamatives nous révélaient la mutualité des
-pensées par lesquelles nous nous reposions de nos communes souffrances.
-Quand les mots manquaient, le silence servait fidèlement
-nos âmes qui pour ainsi dire entraient l'une chez l'autre sans obstacle,
-mais sans y être conviés par le baiser: savourant toutes
-deux les charmes d'une torpeur pensive, elles s'engageaient dans
-les ondulations d'une même rêverie, se plongeaient ensemble dans
-la rivière, en sortaient rafraîchies comme deux nymphes aussi
-<span class="pagenum">323</span>
-parfaitement unies que la jalousie le peut désirer, mais sans aucun lien
-terrestre. Nous allions dans un gouffre sans fond, nous revenions à
-la surface, les mains vides, en nous demandant par un regard:&mdash;«Aurons-nous
-un seul jour à nous parmi tant de jours?» Quand
-la volupté nous cueille de ces fleurs nées sans racines, pourquoi la
-chair murmure-t-elle? Malgré l'énervante poésie du soir qui donnait
-aux briques de la balustrade ces tons orangés, si calmants et
-si purs; malgré cette religieuse atmosphère qui nous communiquait
-en sons adoucis les cris des deux enfants, et nous laissait
-tranquilles; le désir serpenta dans mes veines comme le signal
-d'un feu de joie. Après trois mois, je commençais à ne plus me
-contenter de la part qui m'était faite, et je caressais doucement la
-main d'Henriette en essayant de transborder ainsi les riches voluptés
-qui m'embrasaient. Henriette redevint madame de Mortsauf et
-me retira sa main; quelques pleurs roulèrent dans mes yeux, elle
-les vit et me jeta un regard tiède en portant sa main à mes
-lèvres.</p>
-
-<p>Sachez donc bien, me dit-elle, que ceci me coûte des larmes!
-L'amitié qui veut une si grande faveur est bien dangereuse.</p>
-
-<p>J'éclatai, je me répandis en reproches, je parlai de mes souffrances
-et du peu d'allégement que je demandais pour les supporter.
-J'osai lui dire qu'à mon âge, si les sens étaient tout âme, l'âme aussi
-avait un sexe; que je saurais mourir, mais non mourir les lèvres
-closes. Elle m'imposa silence en me lançant son regard fier, où je
-crus lire le: <i>Et moi, suis-je sur des roses?</i> du Cacique. Peut-être
-aussi me trompai-je. Depuis le jour où, devant la porte de Frapesle,
-je lui avais à tort prêté cette pensée qui faisait naître notre
-bonheur d'une tombe, j'avais honte de tacher son âme par des souhaits
-empreints de passion brutale. Elle prit la parole; et, d'une
-lèvre emmiellée, me dit qu'elle ne pouvait pas être tout pour moi,
-que je devais le savoir. Je compris, au moment où elle disait ces
-paroles, que, si je lui obéissais, je creuserais des abîmes entre nous
-deux. Je baissai la tête. Elle continua, disant qu'elle avait la certitude
-religieuse de pouvoir aimer un frère, sans offenser ni Dieu ni
-les hommes; qu'il y avait quelque douceur à faire de ce culte une
-image réelle de l'amour divin, qui, selon son bon Saint-Martin,
-est la vie du monde. Si je ne pouvais pas être pour elle quelque
-chose comme son vieux confesseur, moins qu'un amant, mais plus
-qu'un frère, il fallait ne plus nous voir. Elle saurait mourir en
-<span class="pagenum">324</span>
-portant à Dieu ce surcroît de souffrances vives, supportées non
-sans larmes ni déchirements.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai donné, dit-elle en finissant, plus que je ne devais pour
-n'avoir plus rien à laisser prendre, et j'en suis déjà punie.</p>
-
-<p>Il fallut la calmer, promettre de ne jamais lui causer une peine,
-et de l'aimer à vingt ans comme les vieillards aiment leur dernier
-enfant.</p>
-
-<p>Le lendemain je vins de bonne heure. Elle n'avait plus de fleurs
-pour les vases de son salon gris. Je m'élançai dans les champs,
-dans les vignes, et j'y cherchai des fleurs pour lui composer deux
-bouquets; mais tout en les cueillant une à une, les coupant au pied,
-les admirant, je pensai que les couleurs et les feuillages avaient une
-harmonie, une poésie qui se faisait jour dans l'entendement en
-charmant le regard, comme les phrases musicales réveillent mille
-souvenirs au fond des c&oelig;urs aimants et aimés. Si la couleur est la
-lumière organisée, ne doit-elle pas avoir un sens comme les combinaisons
-de l'air ont le leur? Aidé par Jacques et Madeleine, heureux
-tous trois de conspirer une surprise pour notre chérie, j'entrepris,
-sur les dernières marches du perron où nous établîmes le
-quartier-général de nos fleurs, deux bouquets par lesquels j'essayai
-de peindre un sentiment. Figurez-vous une source de fleurs sortant
-des deux vases par un bouillonnement, retombant en vagues
-frangées, et du sein de laquelle s'élançaient mes v&oelig;ux en roses
-blanches, en lys à la coupe d'argent? Sur cette fraîche étoffe brillaient
-les bluets, les myosotis, les vipérines, toutes les fleurs bleues
-dont les nuances, prises dans le ciel, se marient si bien avec le
-blanc; n'est-ce pas deux innocences, celle qui ne sait rien et celle
-qui sait tout, une pensée de l'enfant, une pensée du martyr? L'amour
-a son blason, et la comtesse le déchiffra secrètement. Elle me
-jeta l'un de ces regards incisifs qui ressemblent au cri d'un malade
-touché dans sa plaie: elle était à la fois honteuse et ravie. Quelle
-récompense dans ce regard! la rendre heureuse, lui rafraîchir le
-c&oelig;ur, quel encouragement! J'inventai donc la théorie du père
-Castel au profit de l'amour, et retrouvai pour elle une science perdue
-en Europe où les fleurs de l'écritoire remplacent les pages
-écrites en Orient avec des couleurs embaumées. Quel charme que
-de faire exprimer ses sensations par ces filles du soleil, les s&oelig;urs
-des fleurs écloses sous les rayons de l'amour! Je m'entendis bientôt
-avec les productions de la flore champêtre, comme un homme que
-<span class="pagenum">325</span>
-j'ai rencontré plus tard à Grandlieu s'entendait avec les abeilles.</p>
-
-<p>Deux fois par semaine, pendant le reste de mon séjour à Frapesle,
-je recommençai le long travail de cette &oelig;uvre poétique à l'accomplissement
-de laquelle étaient nécessaires toutes les variétés des
-graminées desquelles je fis une étude approfondie, moins en botaniste
-qu'en poète, étudiant plus leur esprit que leur forme. Pour
-trouver une fleur là où elle venait, j'allais souvent à d'énormes
-distances, au bord des eaux, dans les vallons, au sommet des rochers,
-en pleines landes, butinant des pensées au sein des bois et
-des bruyères. Dans ces courses, je m'initiai moi-même à des plaisirs
-inconnus au savant qui vit dans la méditation, à l'agriculteur
-occupé de spécialités, à l'artisan cloué dans les villes, au commerçant
-attaché à son comptoir; mais connus de quelques forestiers,
-de quelques bûcherons, de quelques rêveurs. Il est dans la nature
-des effets dont les signifiances sont sans bornes, et qui s'élèvent à
-la hauteur des plus grandes conceptions morales. Soit une bruyère
-fleurie, couverte des diamants de la rosée qui la trempe, et dans
-laquelle se joue le soleil, immensité parée pour un seul regard qui
-s'y jette à propos. Soit un coin de forêt environné de roches ruineuses,
-coupé de sables, vêtu de mousses, garni de genévriers, qui
-vous saisit par je ne sais quoi de sauvage, de heurté, d'effrayant,
-et d'où sort le cri de l'orfraie. Soit une lande chaude, sans végétation,
-pierreuse, à pans raides, dont les horizons tiennent de ceux
-du désert, et où je rencontrais une fleur sublime et solitaire, une
-pulsatille au pavillon de soie violette étalé pour ses étamines d'or;
-image attendrissante de ma blanche idole, seule dans sa vallée!
-Soit de grandes mares d'eau sur lesquelles la nature jette aussitôt
-des taches vertes, espèce de transition entre la plante et l'animal,
-où la vie arrive en quelques jours, des plantes et des insectes flottant
-là, comme un monde dans l'éther! Soit encore une chaumière
-avec son jardin plein de choux, sa vigne, ses palis, suspendue au-dessus
-d'une fondrière, encadrée par quelques maigres champs de
-seigle, figure de tant d'humbles existences! Soit une longue allée
-de forêt semblable à quelque nef de cathédrale, où les arbres sont
-des piliers, où leurs branches forment les arceaux de la voûte, au
-bout de laquelle une clairière lointaine aux jours mélangés d'ombres
-ou nuancés par les teintes rouges du couchant poind à travers
-les feuilles et montre comme les vitraux coloriés d'un ch&oelig;ur plein
-d'oiseaux qui chantent. Puis au sortir de ces bois frais et touffus,
-<span class="pagenum">326</span>
-une jachère crayeuse où sur des mousses ardentes et sonores, des
-couleuvres repues rentrent chez elles en levant leurs têtes élégantes
-et fines. Jetez sur ces tableaux, tantôt des torrents de soleil ruisselant
-comme des ondes nourrissantes, tantôt des amas de nuées
-grises alignées comme les rides au front d'un vieillard, tantôt les
-tons froids d'un ciel faiblement orangé, sillonné de bandes d'un
-bleu pâle; puis écoutez? vous entendrez d'indéfinissables harmonies
-au milieu d'un silence qui confond. Pendant les mois de septembre
-et d'octobre, je n'ai jamais <ins id="cor_60" title="contruit">construit</ins> un seul bouquet qui
-m'ait coûté moins de trois heures de recherches, tant j'admirais,
-avec le suave abandon des poètes, ces fugitives allégories où pour
-moi se peignaient les phases les plus contrastantes de la vie humaine,
-majestueux spectacles où va maintenant fouiller ma mémoire.
-Souvent aujourd'hui je marie à ces grandes scènes le souvenir
-de l'âme alors épandue sur la nature. J'y promène encore la
-souveraine dont la robe blanche ondoyait dans les taillis, flottait sur
-les pelouses, et dont la pensée s'élevait, comme un fruit promis,
-de chaque calice plein d'étamines amoureuses.</p>
-
-<p>Aucune déclaration, nulle preuve de passion insensée n'eut de
-contagion plus violente que ces symphonies de fleurs, où mon désir
-trompé me faisait déployer les efforts que Beethoven exprimait
-avec ses notes; retours profonds sur lui-même, élans prodigieux
-vers le ciel. Madame de Mortsauf n'était plus qu'Henriette à leur
-aspect. Elle y revenait sans cesse, elle s'en nourrissait, elle y reprenait
-toutes les pensées que j'y avais mises, quand pour les recevoir
-elle relevait la tête de dessus son métier à tapisserie en disant:&mdash;Mon
-Dieu, que cela est beau! Vous comprendrez cette délicieuse
-correspondance par le détail d'un bouquet, comme d'après un
-fragment de poésie vous comprendriez Saadi. Avez-vous senti dans
-les prairies, au mois de mai, ce parfum qui communique à tous
-les êtres l'ivresse de la fécondation, qui fait qu'en bateau vous
-trempez vos mains dans l'onde, que vous livrez au vent votre chevelure,
-et que vos pensées reverdissent comme les touffes forestières?
-Une petite herbe, la flouve odorante, est un des plus puissants
-principes de cette harmonie voilée. Aussi personne ne peut-il
-la garder impunément près de soi. Mettez dans un bouquet ses
-lames luisantes et rayées comme une robe à filets blancs et verts,
-d'inépuisables exhalations remueront au fond de votre c&oelig;ur les
-roses en bouton que la pudeur y écrase. Autour du col évasé de la
-<span class="pagenum">327</span>
-porcelaine, supposez une forte marge uniquement composée des
-touffes blanches particulières au sédum des vignes en Touraine;
-vague image des formes souhaitées, roulées comme celles d'une esclave
-soumise. De cette assise sortent les spirales des liserons à cloches
-blanches, les brindilles de la bugrane rose, mêlées de quelques
-fougères, de quelques jeunes pousses de chêne aux feuilles magnifiquement
-colorées et lustrées; toutes s'avancent prosternées, humbles
-comme des saules pleureurs, timides et suppliantes comme des
-prières. Au-dessus, voyez les fibrilles déliées, fleuries, sans cesse
-agitées de l'amourette purpurine qui verse à flots ses anthères
-presque jaunes; les pyramides neigeuses du paturin des champs et
-des eaux, la verte chevelure des bromes stériles, les panaches effilés
-de ces agrostis nommés les épis du vent; violâtres espérances
-dont se couronnent les premiers rêves et qui se détachent sur le
-fond gris de lin où la lumière rayonne autour de ses herbes en
-fleurs. Mais déjà plus haut, quelques roses du Bengale clairsemées
-parmi les folles dentelles du daucus, les plumes de la linaigrette,
-les marabous de la reine des prés, les ombellules du cerfeuil sauvage,
-les blonds cheveux de la clématite en fruits, les mignons
-sautoirs de la croisette au blanc de lait, les corymbes des millefeuilles,
-les tiges diffuses de la fumeterre aux fleurs roses et noires,
-les vrilles de la vigne, les brins tortueux des chèvrefeuilles; enfin
-tout ce que ces naïves créatures ont de plus échevelé, de plus
-déchiré, des flammes et de triples dards, des feuilles lancéolées, déchiquetées,
-des tiges tourmentées comme les désirs entortillés au
-fond de l'âme. Du sein de ce prolixe torrent d'amour qui déborde,
-s'élance un magnifique double pavot rouge accompagné de ses
-glands prêts à s'ouvrir, déployant les flammèches de son incendie
-au-dessus des jasmins étoilés et dominant la pluie incessante du
-pollen, beau nuage qui papillote dans l'air en reflétant le jour dans
-ses milles parcelles luisantes! Quelle femme enivrée par la senteur
-d'Aphrodise cachée dans la flouve, ne comprendra ce luxe d'idées
-soumises, cette blanche tendresse troublée par des mouvements indomptés,
-et ce rouge désir de l'amour qui demande un bonheur
-refusé dans les luttes cent fois recommencées de la passion contenue,
-infatigable, éternelle? Mettez ce discours dans la lumière
-d'une croisée, afin d'en montrer les frais détails, les délicates oppositions,
-les arabesques, afin que la souveraine émue y voie une fleur
-plus épanouie et d'où tombe une larme; elle sera bien près de
-<span class="pagenum">328</span>
-s'abandonner, il faudra qu'un ange ou la voix de son enfant la retienne
-au bord de l'abîme. Que donne-t-on à Dieu? des parfums,
-de la lumière et des chants, les expressions les plus épurées de
-notre nature. Eh! bien, tout ce qu'on offre à Dieu n'était-il pas
-offert à l'amour dans ce poème de fleurs lumineuses qui bourdonnait
-incessamment ses mélodies au c&oelig;ur, en y caressant des voluptés
-cachées, des espérances inavouées, des illusions qui s'enflamment
-et s'éteignent comme des fils de la vierge par une nuit
-chaude.</p>
-
-<p>Ces plaisirs neutres nous furent d'un grand secours pour tromper
-la nature irritée par les longues contemplations de la personne
-aimée, par ces regards qui jouissent en rayonnant jusqu'au fond
-des formes pénétrées. Ce fut pour moi, je n'ose dire pour elle,
-comme ces fissures par lesquelles jaillissent les eaux contenues dans
-un barrage invincible, et qui souvent empêchent un malheur en
-faisant une part à la nécessité. L'abstinence a des épuisements mortels
-que préviennent quelques miettes tombées une à une de ce
-ciel qui, de Dan à Sahara, donne la manne au voyageur. Cependant
-à l'aspect de ces bouquets, j'ai souvent surpris Henriette les
-bras pendants, abîmée en ces rêveries orageuses pendant lesquelles
-les pensées gonflent le sein, animent le front, viennent par vagues,
-jaillissent écumeuses, menacent et laissent une lassitude énervante.
-Jamais depuis je n'ai fait de bouquet pour personne! Quand nous
-eûmes créé cette langue à notre usage, nous éprouvâmes un contentement
-semblable à celui de l'esclave qui trompe son maître.</p>
-
-<p>Pendant le reste de ce mois, quand j'accourais par les jardins,
-je voyais parfois sa figure collée aux vitres; et quand j'entrais au
-salon, je la trouvais à son métier. Si je n'arrivais pas à l'heure
-convenue sans que jamais nous l'eussions indiquée, parfois sa forme
-blanche errait sur la terrasse: et quand je l'y surprenais, elle me
-disait:&mdash;Je suis venue au devant de vous. Ne faut-il pas avoir un
-peu de coquetterie pour le dernier enfant?</p>
-
-<p>Les cruelles parties de trictrac avaient été interrompues entre le
-comte et moi. Ses dernières acquisitions l'obligeaient à une foule
-de courses, de reconnaissances, de vérifications, de bornages et
-d'arpentages; il était occupé d'ordres à donner, de travaux champêtres
-qui voulaient l'&oelig;il du maître, et qui se décidaient entre sa
-femme et lui. Nous allâmes souvent, la comtesse et moi, le retrouver
-dans les nouveaux domaines avec ses deux enfants qui durant
-<span class="pagenum">329</span>
-le chemin couraient après des insectes, des cerfs-volants, des couturières,
-et faisaient aussi leurs bouquets, ou, pour être exact,
-leurs bottes de fleurs. Se promener avec la femme qu'on aime, lui
-donner le bras, lui choisir son chemin! ces joies illimitées suffisent
-à une vie. Le discours est alors si confiant! Nous allions seuls,
-nous revenions avec le général, surnom de raillerie douce que nous
-donnions au comte quand il était de bonne humeur. Ces deux manières
-de faire la route nuançaient notre plaisir par des oppositions
-dont le secret n'est connu que des c&oelig;urs gênés dans leur union. Au
-retour, les mêmes félicités, un regard, un serrement de main, étaient
-entremêlés d'inquiétudes. La parole, si libre pendant l'aller, avait au
-retour de mystérieuses significations, quand l'un de nous trouvait,
-après quelque intervalle, une réponse à des interrogations insidieuses,
-ou qu'une discussion commencée se continuait sous ces formes
-énigmatiques auxquelles se prête si bien notre langue et que créent
-si ingénieusement les femmes. Qui n'a goûté le plaisir de s'entendre
-ainsi comme dans une sphère inconnue où les esprits se séparent
-de la foule et s'unissent en trompant les lois vulgaires? Un
-jour j'eus un fol espoir promptement dissipé quand, à une demande
-du comte, qui voulait savoir de quoi nous parlions, Henriette répondit
-par une phrase à double sens dont il se paya. Cette innocente
-raillerie amusa Madeleine et fit après coup rougir sa mère, qui
-m'apprit par un regard sévère qu'elle pouvait me retirer son âme
-comme elle m'avait naguère retiré sa main, voulant demeurer une
-irréprochable épouse. Mais cette union purement spirituelle a tant
-d'attraits que le lendemain nous recommençâmes.</p>
-
-<p>Les heures, les journées, les semaines, s'enfuyaient ainsi pleines
-de félicités renaissantes. Nous arrivâmes à l'époque des vendanges,
-qui sont en Touraine de véritables fêtes. Vers la fin du mois de
-septembre, le soleil, moins chaud que durant la moisson, permet
-de demeurer aux champs sans avoir à craindre ni le hâle ni la fatigue.
-Il est plus facile de cueillir les grappes que de scier les blés. Les
-fruits sont tous mûrs. La moisson est faite, le pain devient moins
-cher, et cette abondance rend la vie heureuse. Enfin les craintes
-qu'inspirait le résultat des travaux champêtres où s'enfouit autant
-d'argent que de sueurs, ont disparu devant la grange pleine et
-les celliers prêts à s'emplir. La vendange est alors comme le joyeux
-dessert du festin récolté, le ciel y sourit toujours en Touraine, où
-les automnes sont magnifiques. Dans ce pays hospitalier, les vendangeurs
-<span class="pagenum">330</span>
-sont nourris au logis. Ces repas étant les seuls où ces
-pauvres gens aient, chaque année, des aliments substantiels et bien
-préparés, ils y tiennent comme dans les familles patriarcales les enfants
-tiennent aux galas des anniversaires. Aussi courent-ils en
-foule dans les maisons où les maîtres les traitent sans lésinerie. La
-maison est donc pleine de monde et de provisions. Les pressoirs
-sont constamment ouverts. Il semble que tout soit animé par ce mouvement
-d'ouvriers tonneliers, de charrettes chargées de filles rieuses,
-de gens qui, touchant des salaires meilleurs que pendant le reste de
-l'année, chantent à tous propos. D'ailleurs, autre cause de plaisir,
-les rangs sont confondus: femmes, enfants, maîtres et gens, tout le
-monde participe à la dive cueillette. Ces diverses circonstances peuvent
-expliquer l'hilarité transmise d'âge en âge, qui se développe
-en ces derniers beaux jours de l'année et dont le souvenir inspira
-jadis à Rabelais la forme bachique de son grand ouvrage. Jamais
-les enfants, Jacques et Madeleine toujours malades, n'avaient été
-en vendange; j'étais comme eux, ils eurent je ne sais quelle joie
-enfantine de voir leurs émotions partagées; leur mère avait promis
-de nous y accompagner. Nous étions allés à Villaines, où se fabriquent
-les paniers du pays, nous en commander de fort jolis; il était
-question de vendanger à nous quatre quelques chaînées réservées à
-nos ciseaux; mais il était convenu qu'on ne mangerait pas trop de
-raisin. Manger dans les vignes le gros <i>co</i> de Touraine paraissait
-chose si délicieuse, que l'on dédaignait les plus beaux raisins sur la
-table. Jacques me fit jurer de n'aller voir vendanger nulle part,
-et de me réserver pour le clos de Clochegourde. Jamais ces deux
-petits êtres, habituellement souffrants et pâles, ne furent plus frais,
-ni plus roses, ni aussi agissants et remuants que durant cette matinée.
-Ils babillaient pour babiller, allaient, trottaient, revenaient sans
-raison apparente; mais, comme les autres enfants, ils semblaient
-avoir trop de vie à secouer; monsieur et madame de Mortsauf ne les
-avaient jamais vus ainsi. Je redevins enfant avec eux, plus enfant
-qu'eux peut-être, car j'espérais aussi ma récolte. Nous allâmes par
-le plus beau temps vers les vignes, et nous y restâmes une demi-journée.
-Comme nous nous disputions à qui trouverait les plus belles
-grappes, à qui remplirait plus vite son panier! C'était des allées et
-venues des ceps à la mère, il ne se cueillait pas une grappe qu'on
-ne la lui montrât. Elle se mit à rire du bon rire plein de sa jeunesse,
-quand arrivant après sa fille, avec mon panier, je lui dis comme
-<span class="pagenum">331</span>
-Madeleine:&mdash;Et les miens, maman? Elle me répondit:&mdash;Cher
-enfant, ne t'échauffe pas trop! Puis me passant la main tour à tour
-sur le cou et dans les cheveux, elle me donna un petit coup sur
-la joue en ajoutant:&mdash;Tu es en nage! Ce fut la seule fois que j'entendis
-cette caresse de la voix, le <i>tu</i> des amants. Je regardai les
-jolies haies couvertes de <ins id="cor_98" title="fruit">fruits</ins> rouges, de sinelles et de mûrons;
-j'écoutai les cris des enfants, je contemplai la troupe des vendangeuses,
-la charrette pleine de tonneaux et les hommes chargés de
-hottes!... Ah! je gravai tout dans ma mémoire, tout jusqu'au jeune
-amandier sous lequel elle se tenait, fraîche, colorée, rieuse, sous son
-ombrelle dépliée. Puis je me mis à cueillir des grappes, à remplir
-mon panier, à l'aller vider dans le tonneau de vendange avec une
-application corporelle, silencieuse et soutenue, par une marche
-lente et mesurée qui laissa mon âme libre. Je goûtai l'ineffable
-plaisir d'un travail extérieur qui voiture la vie en réglant le cours
-de la passion, bien près, sans ce mouvement mécanique, de tout
-incendier. Je sus combien le labeur uniforme contient de sagesse,
-et je compris les règles monastiques.</p>
-
-<p>Pour la première fois depuis long-temps, le comte n'eut ni maussaderie,
-ni cruauté. Son fils si bien portant, le futur duc de Lenoncourt-Mortsauf,
-blanc et rose, barbouillé de raisin, lui réjouissait
-le c&oelig;ur. Ce jour étant le dernier de la vendange, le général promit
-de faire danser le soir devant Clochegourde en l'honneur des Bourbons
-revenus; la fête fut ainsi complète pour tout le monde. En
-revenant la comtesse prit mon bras; elle s'appuya sur moi de manière
-à faire sentir à mon c&oelig;ur tout le poids du sien, mouvement
-de mère qui voulait communiquer sa joie, et me dit à l'oreille:&mdash;Vous
-nous portez bonheur!</p>
-
-<p>Certes, pour moi qui savais ses nuits sans sommeil, ses alarmes
-et sa vie antérieure où elle était soutenue par la main de Dieu,
-mais où tout était aride et fatigant, cette phrase accentuée par sa
-voix si riche développait des plaisirs qu'aucune femme au monde
-ne pouvait plus me rendre.</p>
-
-<p>&mdash;L'uniformité malheureuse de mes jours est rompue, la vie devient
-belle avec des espérances, me dit-elle après une pause. Oh!
-ne me quittez pas! ne trahissez jamais mes innocentes superstitions!
-soyez l'aîné qui devient la providence de ses frères!</p>
-
-<p>Ici, Natalie, rien n'est romanesque: pour y découvrir l'infini
-des sentiments profonds, il faut dans sa jeunesse avoir jeté la sonde
-<span class="pagenum">332</span>
-dans ces grands lacs au bord desquels on a vécu. Si pour beaucoup
-d'êtres les passions ont été des torrents de lave écoulés entre des
-rives desséchées, n'est-il pas des âmes où la passion contenue par
-d'insurmontables difficultés a rempli d'une eau pure le cratère du
-volcan?</p>
-
-<p>Nous eûmes encore une fête semblable. Madame de Mortsauf
-voulait habituer ses enfants aux choses de la vie, et leur donner
-connaissance des pénibles labeurs par lesquels s'obtient l'argent;
-elle leur avait donc constitué des revenus soumis aux chances
-de l'agriculture: à Jacques appartenait le produit des noyers, à
-Madeleine celui des châtaigniers. A quelques jours de là, nous eûmes
-la récolte des marrons et celle des noix. Aller gauler les marronniers
-de Madeleine, entendre tomber les fruits que leur bogue
-faisait rebondir sur le velours mat et sec des terrains ingrats où vient
-le châtaignier; voir la gravité sérieuse avec laquelle la petite fille
-examinait les tas en estimant leur valeur, qui pour elle représentait
-les plaisirs qu'elle se donnait sans contrôle; les félicitations de Manette
-la femme de charge qui seule suppléait la comtesse auprès
-de ses enfants; les enseignements que préparait le spectacle des
-peines nécessaires pour recueillir les moindres biens, si souvent
-mis en péril par les alternatives du climat, ce fut une scène où les
-ingénues félicités de l'enfance paraissaient charmantes au milieu des
-teintes graves de l'automne commencé. Madeleine avait son grenier
-à elle, où je voulus voir serrer sa brune chevance, en partageant sa
-joie. Eh! bien, je tressaille encore aujourd'hui en me rappelant le
-bruit que faisait chaque hottée de marrons, roulant sur la bourre
-jaunâtre mêlée de terre qui servait de plancher. Le comte en prenait
-pour la maison; les métiviers, les gens, chacun autour de Clochegourde
-procurait des acheteurs à la Mignonne, épithète amie
-que dans le pays les paysans accordent volontiers même à des étrangers,
-mais qui semblait appartenir exclusivement à Madeleine.</p>
-
-<p>Jacques fut moins heureux pour la cueillette de ses noyers, il plut
-pendant quelques jours; mais je le consolai en lui conseillant de garder
-ses noix, pour les vendre un peu plus tard. Monsieur de Chessel
-m'avait appris que les noyers ne donnaient rien dans le Brehémont,
-ni dans le pays d'Amboise, ni dans celui de Vouvray. L'huile de noix
-est de grand usage en Touraine. Jacques devait trouver au moins quarante
-sous de chaque noyer, il en avait deux cents, la somme était
-donc considérable! il voulait s'acheter un équipement pour monter à
-<span class="pagenum">333</span>
-cheval. Son désir émut une discussion publique où son père lui fit
-faire des réflexions sur l'instabilité des revenus, sur la nécessité de
-créer des réserves pour les années où les arbres seraient inféconds,
-afin de se procurer un revenu moyen. Je reconnus l'âme de la comtesse
-dans son silence; elle était joyeuse de voir Jacques écoutant
-son père, et le père reconquérant un peu de la sainteté qui lui
-manquait, grâce à ce sublime mensonge qu'elle avait préparé. Ne
-vous ai-je pas dit, en vous peignant cette femme, que le langage
-terrestre serait impuissant à rendre ses traits et son génie! Quand
-ces sortes de scènes arrivent, l'âme savoure leurs délices sans les
-analyser; mais avec quelle vigueur elles se détachent plus tard sur
-le fond ténébreux d'une vie agitée! pareilles à des diamants, elles
-brillent serties par des pensées pleines d'alliage, regrets fondus
-dans le souvenir des bonheurs évanouis! Pourquoi les noms des
-deux domaines récemment achetés, dont monsieur et madame de
-Mortsauf s'occupaient tant, la Cassine et la Rhétorière, m'émeuvent-ils
-plus que les plus beaux noms de la Terre-Sainte ou de la
-Grèce? <i>Qui aime, le die!</i> s'est écrié La Fontaine. Ces noms
-possèdent les vertus talismaniques des paroles constellées en usage
-dans les évocations, ils m'expliquent la magie, ils réveillent des
-figures endormies qui se dressent aussitôt et me parlent, ils me
-mettent dans cette heureuse vallée, ils créent un ciel et des paysages;
-mais les évocations ne se sont-elles pas toujours passées dans les
-régions du monde spirituel? Ne vous étonnez donc pas de me voir
-vous entretenant de scènes si familières. Les moindres détails de cette
-vie simple et presque commune ont été comme autant d'attaches
-faibles en apparence par lesquelles je me suis étroitement uni à la
-comtesse.</p>
-
-<p>Les intérêts de ses enfants causaient à la comtesse autant de chagrins
-que lui en donnait leur faible santé. Je reconnus bientôt la
-vérité de ce qu'elle m'avait dit relativement à son rôle secret dans
-les affaires de la maison, auxquelles je m'initiai lentement en apprenant
-sur le pays des détails que doit savoir l'homme d'État. Après
-dix ans d'efforts, madame de Mortsauf avait changé la culture de
-ses terres; elle les avait <i>mis en quatre</i>, expression dont on se
-sert dans le pays pour expliquer les résultats de la nouvelle méthode
-suivant laquelle les cultivateurs ne sèment de blé que tous les quatre
-ans, afin de faire rapporter chaque année un produit à la terre.
-Pour vaincre l'obstination des paysans, il avait fallu résilier des
-<span class="pagenum">334</span>
-baux, partager ses domaines en quatre grandes métairies, et les
-avoir <i>à moitié</i>, le cheptel particulier à la Touraine et aux pays
-d'alentour. Le propriétaire donne l'habitation, les bâtiments d'exploitation
-et les semences, à des colons de bonne volonté avec lesquels
-il partage les frais de culture et les produits. Ce partage est
-surveillé par un <i>métivier</i>, l'homme chargé de prendre la moitié
-due au propriétaire, système coûteux et compliqué par une comptabilité
-que varie à tout moment la nature des partages. La comtesse
-avait fait cultiver par monsieur de Mortsauf une cinquième ferme
-composée des terres réservées, sises autour de Clochegourde, autant
-pour l'occuper que pour démontrer par l'évidence des faits, à
-ses <i>fermiers à moitié</i>, l'excellence des nouvelles méthodes. Maîtresse
-de diriger les cultures, elle avait fait lentement, et avec sa
-persistance de femme, rebâtir deux de ses métairies sur le plan des
-fermes de l'Artois et de la Flandre. Il est aisé de deviner son dessein.
-Après l'expiration des baux à moitié, la comtesse voulait composer
-deux belles fermes de ses quatre métairies, et les louer en
-argent à des gens actifs et intelligents, afin de simplifier les revenus
-de Clochegourde. Craignant de mourir la première, elle tâchait de
-laisser au comte des revenus faciles à percevoir, et à ses enfants
-des biens qu'aucune impéritie ne pourrait faire péricliter. En ce
-moment les arbres fruitiers plantés depuis dix ans étaient en plein
-rapport. Les haies qui garantissaient les domaines de toute contestation
-future étaient poussées. Les peupliers, les ormes, tout était
-bien venu. Avec ses nouvelles acquisitions et en introduisant partout
-le nouveau système d'exploitation, la terre de Clochegourde,
-divisée en quatre grandes fermes, dont deux restaient à bâtir, était
-susceptible de rapporter seize mille francs en écus, à raison de
-quatre mille francs par chaque ferme; sans compter le clos de
-vigne, ni les deux cents arpents de bois qui les joignaient, ni la
-ferme modèle. Les chemins de ses quatre fermes pouvaient tous
-aboutir à une grande avenue qui de Clochegourde irait en droite
-ligne s'embrancher sur la route de Chinon. La distance entre cette
-avenue et Tours n'étant que de cinq lieues, les fermiers ne devaient
-pas lui manquer, surtout au moment où tout le monde parlait des
-améliorations faites par le comte, de ses succès, et de la bonification
-de ses terres. Dans chacun des deux domaines achetés, elle
-voulait faire jeter une quinzaine de mille francs pour convertir les
-maisons de maître en deux grandes fermes, afin de les mieux louer
-<span class="pagenum">335</span>
-après les avoir cultivées pendant une année ou deux, en y envoyant
-pour régisseur un certain Martineau, le meilleur, le plus probe de
-ses métiviers, lequel allait se trouver sans place; car les baux à
-moitié de ses quatre métairies finissaient, et le moment de les réunir
-en deux fermes et de louer en argent était venu. Ses idées si
-simples, mais compliquées de trente et quelques mille francs à dépenser,
-étaient en ce moment l'objet de longues discussions entre
-elle et le comte; querelles affreuses, et dans lesquelles elle n'était
-soutenue que par l'intérêt de ses deux enfants. Cette pensée:&mdash;«Si
-je mourais demain, qu'adviendrait-il?» lui donnait des palpitations.
-Les âmes douces et paisibles chez lesquelles la colère est
-impossible, qui veulent faire régner autour d'elles leur profonde
-paix intérieure, savent seules combien de force est nécessaire pour
-ces luttes, quelles abondantes vagues de sang affluent au c&oelig;ur
-avant d'entamer le combat, quelle lassitude s'empare de l'être
-quand après avoir lutté rien n'est obtenu. Au moment où ses enfants
-étaient moins étiolés, moins maigres, plus agiles, car la saison
-des fruits avait produit ses effets sur eux; au moment où elle les
-suivait d'un &oelig;il mouillé dans leurs jeux, en éprouvant un contentement
-qui renouvelait ses forces en lui rafraîchissant le c&oelig;ur, la
-pauvre femme subissait les pointilleries injurieuses et les attaques
-lancinantes d'une âcre opposition. Le comte, effrayé de ces changements,
-en niait les avantages et la possibilité par un entêtement
-compacte. A des raisonnements concluants, il répondait par l'objection
-d'un enfant qui mettrait en question l'influence du soleil en été.
-La comtesse l'emporta. La victoire du bon sens sur la folie calma
-ses plaies, elle oublia ses blessures. Ce jour elle s'alla promener à
-la Cassine et à la Rhétorière, afin d'y décider les constructions. Le
-comte marchait seul en avant, les enfants nous séparaient, et nous
-étions tous deux en arrière suivant lentement, car elle me parlait
-de ce ton doux et bas qui faisait ressembler ses phrases à des flots
-menus, murmurés par la mer sur un sable fin.</p>
-
-<p>«Elle était certaine du succès, me disait-elle. Il allait s'établir
-une concurrence pour le service de Tours à Chinon, entreprise par
-un homme actif, par un messager, cousin de Manette, qui voulait
-avoir une grande ferme sur la route. Sa famille était nombreuse:
-le fils aîné conduirait les voitures, le second ferait les roulages,
-le père, placé sur la route, à La Rabelaye, une des fermes à louer
-et située au centre, pourrait veiller au relais et cultiverait bien les
-<span class="pagenum">336</span>
-terres en les amendant avec les fumiers que lui donneraient ses
-écuries. Quant à la seconde ferme, la Baude, celle qui se trouvait
-à deux pas de Clochegourde, un de leurs quatre colons, homme
-probe, intelligent, actif et qui sentait les avantages de la nouvelle
-culture, offrait déjà de la prendre à bail. Quant à la Cassine et à
-la Rhétorière, ces terres étaient les meilleures du pays; une fois
-les fermes bâties et les cultures en pleine valeur, il suffirait de les
-afficher à Tours. En deux ans, Clochegourde vaudrait ainsi vingt-quatre
-mille francs de rente environ; la Gravelotte, cette ferme du
-Maine, retrouvée par monsieur de Mortsauf, venait d'être prise à sept
-mille francs pour neuf ans; la pension du maréchal-de-camp était
-de quatre mille francs; si ces revenus ne constituaient pas encore
-une fortune, ils procuraient une grande aisance; plus tard,
-d'autres améliorations lui permettraient peut-être d'aller un jour
-à Paris pour y veiller l'éducation de Jacques, dans deux ans, quand
-la santé de l'héritier présomptif serait affermie.»</p>
-
-<p>Avec quel tremblement elle prononça le mot <i>Paris</i>! J'étais au
-fond de ce projet, elle voulait se séparer le moins possible de l'ami.
-Sur ce mot je m'enflammai, je lui dis qu'elle ne me connaissait
-pas; que, sans lui en parler, j'avais comploté d'achever mon éducation
-en travaillant nuit et jour, afin d'être le précepteur de Jacques;
-car je ne supporterais pas l'idée de savoir dans son intérieur
-un jeune homme. A ces mots, elle devint sérieuse.</p>
-
-<p>&mdash;Non, Félix, dit-elle, cela ne sera pas plus que votre prêtrise.
-Si vous avez par un seul mot atteint la mère jusqu'au fond
-de son c&oelig;ur, la femme vous aime trop sincèrement pour vous laisser
-devenir victime de votre attachement. Une déconsidération
-sans remède serait le loyer de ce dévouement, et je n'y pourrais
-rien. Oh! non, que je ne vous sois funeste en rien! Vous, vicomte
-de Vandenesse, précepteur? Vous! dont la noble devise est: <i>Ne
-se vend</i>! Fussiez-vous un Richelieu, vous vous seriez à jamais
-barré la vie. Vous causeriez les plus grands chagrins à votre famille.
-Mon ami, vous ne savez pas ce qu'une femme comme ma mère sait
-mettre d'impertinence dans un regard protecteur, d'abaissement
-dans une parole, de mépris dans un salut.</p>
-
-<p>&mdash;Et si vous m'aimez, que me fait le monde?</p>
-
-<p>Elle feignit de ne pas avoir entendu, et dit en continuant:&mdash;Quoique
-mon père soit excellent et disposé à m'accorder ce que je
-lui demande, il ne vous pardonnerait pas de vous être mal placé
-<span class="pagenum">337</span>
-dans le monde et se refuserait à vous y protéger. Je ne voudrais
-pas vous voir précepteur du Dauphin! Acceptez la société comme
-elle est, ne commettez point de fautes dans la vie. Mon ami, cette
-proposition insensée de....</p>
-
-<p>&mdash;D'amour, lui dis-je à voix basse.</p>
-
-<p>&mdash;Non, de charité, dit-elle en retenant ses larmes, cette pensée
-folle m'éclaire sur votre caractère; votre c&oelig;ur vous nuira. Je
-réclame, dès ce moment, le droit de vous apprendre certaines
-choses; laissez à mes yeux de femme le soin de voir quelquefois
-pour vous? Oui, du fond de mon Clochegourde, je veux assister,
-muette et ravie, à vos succès. Quant au précepteur, eh! bien,
-soyez tranquille, nous trouverons un bon vieil abbé, quelque ancien
-savant jésuite, et mon père sacrifiera volontiers une somme
-pour l'éducation de l'enfant qui doit porter son nom. Jacques est
-mon orgueil. Il a pourtant onze ans, dit-elle, après une pause.
-Mais il en est de lui comme de vous: en vous voyant, je vous avais
-donné treize ans.</p>
-
-<p>Nous étions arrivés à la Cassine où Jacques, Madeleine et moi
-nous la suivions comme des petits suivent leur mère; mais nous la
-gênions; je la laissai pour un moment et m'en allai dans le verger
-où Martineau l'aîné, son garde, examinait de compagnie avec Martineau
-cadet, le métivier, si les arbres devaient être ou non abattus;
-ils discutaient ce point comme s'il s'agissait de leurs propres
-biens. Je vis alors combien la comtesse était aimée. J'exprimai mon
-idée à un pauvre journalier qui, le pied sur sa bêche et le coude
-posé sur le manche, écoutait les deux docteurs en Pomologie.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, monsieur, me répondit-il, c'est une bonne femme,
-et pas fière, comme toutes ces guenons d'<ins id="cor_61" title="Azai">Azay</ins> qui nous verraient
-crever comme des chiens plutôt que de nous céder un sou sur une
-toise de fossé! Le jour où cette femme quittera le pays, la Sainte
-Vierge en pleurera, et nous aussi. Elle sait ce qui lui est dû; mais
-elle connaît nos peines, et y a égard.</p>
-
-<p>Avec quel plaisir je donnai tout mon argent à cet homme!</p>
-
-<p>Quelques jours après, il vint un poney pour Jacques, que son
-père, excellent cavalier, voulait plier lentement aux fatigues de
-l'équitation. L'enfant eut un joli habillement de cavalier, acheté
-sur le produit des noyers. Le matin où il prit la première leçon,
-accompagné de son père, aux cris de Madeleine étonnée qui sautait
-sur le gazon autour duquel courait Jacques, ce fut pour la comtesse
-<span class="pagenum">338</span>
-la première grande fête de sa maternité. Jacques avait une collerette
-brodée par sa mère, une petite redingote en drap bleu de ciel
-serrée par une ceinture de cuir verni, un pantalon blanc à plis et
-une toque écossaise d'où ses cheveux cendrés s'échappaient en
-grosses boucles: il était ravissant à voir. Aussi tous les gens de la
-maison se groupèrent-ils en partageant cette félicité domestique.
-Le jeune héritier souriait à sa mère en passant et se tenait sans
-peur. Ce premier acte d'homme chez cet enfant de qui la mort
-parut si souvent prochaine, l'espérance d'un bel avenir, garanti
-par cette promenade qui le lui montrait si beau, si joli, si frais,
-quelle délicieuse récompense! la joie du père, qui redevenait jeune
-et souriait pour la première fois depuis long-temps, le bonheur
-peint dans les yeux de tous les gens de la maison, le cri d'un vieux
-piqueur de Lenoncourt qui revenait de Tours, et qui, voyant la
-manière dont l'enfant tenait la bride, lui dit:&mdash;«Bravo, monsieur
-le vicomte!» c'en fut trop, madame de Mortsauf fondit en
-larmes. Elle, si calme dans ses douleurs, se trouva faible pour supporter
-la joie en admirant son enfant chevauchant sur ce sable où
-souvent elle l'avait pleuré par avance, en le promenant au soleil.
-En ce moment elle s'appuya sur mon bras, sans remords, et me
-dit:&mdash;Je crois n'avoir jamais souffert. Ne nous quittez pas aujourd'hui.</p>
-
-<p>La leçon finie, Jacques se jeta dans les bras de sa mère qui le
-reçut et le garda sur elle avec la force que prête l'excès des voluptés,
-et ce fut des baisers, des caresses sans fin. J'allai faire avec
-Madeleine deux bouquets magnifiques pour en décorer la table en
-l'honneur du cavalier. Quand nous <ins id="cor_62" title="revîmmes">revînmes</ins> au salon, la comtesse
-me dit:&mdash;Le quinze octobre sera certes un grand jour! Jacques
-a pris sa première leçon d'équitation, et je viens de faire le dernier
-point de mon meuble.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, Blanche, dit le comte en riant, je veux vous le
-payer.</p>
-
-<p>Il lui offrit le bras, et l'amena dans la première cour où elle vit
-une calèche que son père lui donnait, et pour laquelle le comte
-avait acheté deux chevaux en Angleterre, amenés avec ceux du duc
-de Lenoncourt. Le vieux piqueur avait tout préparé dans la première
-cour, pendant la leçon. Nous entraînâmes la voiture, en allant
-voir le tracé de l'avenue qui devait mener en droite ligne de Clochegourde
-à la route de Chinon, et que les récentes acquisitions
-<span class="pagenum">339</span>
-permettaient de faire à travers les nouveaux domaines. En revenant,
-la comtesse me dit d'un air plein de mélancolie:&mdash;Je suis
-trop heureuse, pour moi le bonheur est comme une maladie, il
-m'accable, et j'ai peur qu'il ne s'efface comme un rêve.</p>
-
-<p>J'aimais trop passionnément pour ne pas être jaloux, et je ne
-pouvais lui rien donner, moi! Dans ma rage, je cherchais un moyen
-de mourir pour elle. Elle me demanda quelles pensées voilaient
-mes yeux, je les lui dis naïvement, elle en fut plus touchée que de
-tous les présents, et jeta du baume dans mon c&oelig;ur quand, après
-m'avoir emmené sur le perron, elle me dit à l'oreille:&mdash;Aimez-moi
-comme m'aimait ma tante, ne sera-ce pas me donner votre
-vie? et si je la prends ainsi, n'est-ce pas me faire votre obligée à
-toute heure?</p>
-
-<p>&mdash;Il était temps de finir ma tapisserie, reprit-elle en rentrant
-dans le salon où je lui baisai la main comme pour renouveler mes
-serments. Vous ne savez peut-être pas, Félix, pourquoi je me suis
-imposé ce long ouvrage? Les hommes trouvent dans les occupations
-de leur vie des ressources contre les chagrins, le mouvement des
-affaires les distrait; mais nous autres femmes, nous n'avons dans
-l'âme aucun point d'appui contre nos douleurs. Afin de pouvoir
-sourire à mes enfants et à mon mari quand j'étais en proie à de
-tristes images, j'ai senti le besoin de régulariser la souffrance par
-un mouvement physique. J'évitais ainsi les atonies qui suivent les
-grandes dépenses de force, aussi bien que les éclairs de l'exaltation.</p>
-
-<p>L'action de lever le bras en temps égaux berçait ma pensée et communiquait
-à mon âme, où grondait l'orage, la paix du flux et du
-reflux en réglant ainsi ses émotions. Chaque point avait la confidence
-de mes secrets, comprenez-vous? Hé! bien, en faisant mon dernier
-fauteuil, je pensais trop a vous! oui, beaucoup trop, mon ami.
-Ce que vous mettez dans vos bouquets, moi je le disais à mes dessins.</p>
-
-<p>Le dîner fut gai. Jacques, comme tous les enfants dont on s'occupe,
-me sauta au cou, en voyant les fleurs que je lui avais cueillies
-en guise de couronne. Sa mère affecta de me bouder à cause de
-cette infidélité; le cher enfant lui offrit ce bouquet jalousé, avec
-quelle grâce, vous le savez! Le soir, nous fîmes tous trois un tric-trac,
-moi seul contre monsieur et madame de Mortsauf, et le comte
-fut charmant. Enfin, à la tombée du jour, ils me reconduisirent
-jusqu'au chemin de Frapesle, par une de ces tranquilles soirées
-<span class="pagenum">340</span>
-dont les harmonies font gagner en profondeur aux sentiments ce
-qu'ils perdent en vivacité. Ce fut une journée unique en la vie de
-cette pauvre femme, un point brillant que vint souvent caresser son
-souvenir aux heures difficiles. En effet, les leçons d'équitation devinrent
-bientôt un sujet de discorde. La comtesse craignit avec raison
-les dures apostrophes du père pour le fils. Jacques maigrissait
-déjà, ses beaux yeux bleus se cernaient pour ne pas causer de chagrin
-à sa mère, il aimait mieux souffrir en silence. Je trouvai un
-remède à ses maux en lui conseillant de dire à son père qu'il était
-fatigué, quand le comte se mettrait en colère; mais ces palliatifs
-furent insuffisants: il fallut substituer le vieux piqueur au père, qui
-ne se laissa pas arracher son écolier sans des tiraillements. Les criailleries
-et les discussions revinrent; le comte trouva des textes à ses
-plaintes continuelles dans le peu de reconnaissance des femmes; il
-jeta vingt fois par jour la calèche, les chevaux et les livrées au nez
-de sa femme. Enfin il arriva l'un de ces événements auxquels les
-caractères de ce genre et les maladies de cette espèce aiment à se
-prendre: la dépense dépassa de moitié les prévisions à la Cassine
-et à la Rhétorière, où des murs et des planchers mauvais s'écroulèrent.
-Un ouvrier vient maladroitement annoncer cette nouvelle à
-monsieur de Mortsauf, au lieu de la dire à la comtesse. Ce fut
-l'objet d'une querelle commencée doucement, mais qui s'envenima
-par degrés, et où l'hypocondrie du comte, apaisée depuis quelques
-jours, demanda ses arrérages à la pauvre Henriette.</p>
-
-<p>Ce jour-là, j'étais parti de Frapesle à dix heures et demie, après
-le déjeuner, pour venir faire à Clochegourde un bouquet avec Madeleine.
-L'enfant m'avait apporté sur la balustrade de la terrasse les
-deux vases, et j'allais des jardins aux environs, courant après les
-fleurs d'automne, si belles, mais si rares. En revenant de ma dernière
-course, je ne vis plus mon petit lieutenant à ceinture rose, à
-pèlerine <ins id="cor_63" title="detelée">dentelée</ins>, et j'entendis des cris à Clochegourde.</p>
-
-<p>&mdash;Le général, me dit Madeleine en pleurs, et chez elle ce mot
-était un mot de haine contre son père, le général gronde notre
-mère, allez donc la défendre.</p>
-
-<p>Je volai par les escaliers et j'arrivai dans le salon sans être aperçu
-ni salué par le comte ni par sa femme. En entendant les cris aigus
-du fou, j'allai fermer toutes les portes, puis je revins, j'avais vu
-Henriette aussi blanche que sa robe.</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous mariez jamais, Félix, me dit le comte; une femme est
-<span class="pagenum">341</span>
-conseillée par le diable; la plus vertueuse inventerait le mal s'il
-n'existait pas, toutes sont des bêtes brutes.</p>
-
-<p>J'entendis alors des raisonnements sans commencement ni fin.
-Se prévalant de ses négations antérieures, monsieur de Mortsauf
-répéta les niaiseries des paysans qui se refusaient aux nouvelles méthodes.
-Il prétendit que s'il avait dirigé Clochegourde, il serait deux
-fois plus riche qu'il ne l'était. En formulant ses blasphèmes violemment
-et injurieusement, il jurait, il sautait d'un meuble à l'autre,
-il les déplaçait et les cognait; puis au milieu d'une phrase il
-s'interrompait pour parler de sa moelle qui le brûlait, ou de sa
-cervelle qui s'échappait à flots, comme son argent. Sa femme le
-ruinait. Le malheureux, des trente et quelques mille livres de rentes
-qu'il possédait, elle lui en avait apporté déjà plus de vingt. Les
-biens du duc et ceux de la duchesse valaient plus de cinquante
-mille francs de rente, réservés à Jacques. La comtesse souriait superbement
-et regardait le ciel.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, s'écria-t-il, Blanche, vous êtes mon bourreau, vous
-m'assassinez; je vous pèse; tu veux te débarrasser de moi, tu es
-un monstre d'hypocrisie. Elle rit! Savez-vous pourquoi elle rit,
-Félix?</p>
-
-<p>Je gardai le silence et baissai la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Cette femme, reprit-il en faisant la réponse à sa demande,
-elle me sèvre de tout bonheur, elle est autant à moi qu'à vous, et
-prétend être ma femme! Elle porte mon nom et ne remplit aucun
-des devoirs que les lois divines et humaines lui imposent, elle ment
-ainsi aux hommes et à Dieu. Elle m'excède de courses et me lasse
-pour que je la laisse seule; je lui déplais, elle me hait, et met tout
-son art à rester jeune fille; elle me rend fou par les privations
-qu'elle me cause, car tout se porte alors à ma pauvre tête; elle
-me tue à petit feu, et se croit une sainte, ça communie tous les
-mois.</p>
-
-<p>La comtesse pleurait en ce moment à chaudes larmes, humiliée
-par l'abaissement de cet homme auquel elle disait pour toute réponse:&mdash;Monsieur!
-monsieur! monsieur!</p>
-
-<p>Quoique les paroles du comte m'eussent fait rougir pour lui
-comme pour Henriette, elles me remuèrent violemment le c&oelig;ur,
-car elles répondaient aux sentiments de chasteté, de délicatesse qui
-sont pour ainsi dire l'étoffe des premières amours.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est vierge à mes dépens, disait le comte.</p>
-
-<p><span class="pagenum">342</span>
-A ce mot, la comtesse s'écria:&mdash;Monsieur!</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est, dit-il, que votre monsieur impérieux?
-ne suis-je pas le maître? faut-il enfin vous l'apprendre?</p>
-
-<p>Il s'avança sur elle en lui présentant sa tête de loup blanc devenue
-hideuse, car ses yeux jaunes eurent une expression qui le fit
-ressembler à une bête affamée sortant d'un bois. Henriette se coula
-de son fauteuil à terre pour recevoir le coup qui n'arriva pas; elle
-s'était étendue sur le parquet en perdant connaissance, toute brisée.
-Le comte fut comme un meurtrier qui sent jaillir à son visage
-le sang de sa victime, il resta tout hébété. Je pris la pauvre
-femme dans mes bras, le comte me la laissa prendre comme s'il se
-fût trouvé indigne de la porter; mais il alla devant moi pour m'ouvrir
-la porte de la chambre contiguë au salon, chambre sacrée où
-je n'étais jamais entré. Je mis la comtesse debout, et la tins un
-moment dans un bras, en passant l'autre autour de sa taille, pendant
-que monsieur de Mortsauf ôtait la fausse couverture, l'édredon,
-l'appareil du lit; puis, nous la soulevâmes et l'étendîmes tout
-habillée. En revenant à elle, Henriette nous pria par un geste de
-détacher sa ceinture; monsieur de Mortsauf trouva des ciseaux et
-coupa tout, je lui fis respirer des sels, elle ouvrit les yeux. Le
-comte s'en alla, plus honteux que chagrin. Deux heures se passèrent
-en un silence profond. Henriette avait sa main dans la mienne
-et me la pressait sans pouvoir parler. De temps en temps elle levait
-les yeux pour me dire par un regard qu'elle voulait demeurer
-calme et sans bruit; puis il y eut un moment de trêve où elle se
-releva sur son coude, et me dit à l'oreille:&mdash;Le malheureux! si
-vous saviez...</p>
-
-<p>Elle se remit la tête sur l'oreiller. Le souvenir de ses peines
-passées joint à ses douleurs actuelles lui rendit des convulsions
-nerveuses que je n'avais calmées que par le magnétisme de l'amour;
-effet qui m'était encore inconnu, mais dont j'usai par <ins id="cor_64" title="ins-stinct">instinct</ins>.
-Je la maintins avec une force tendrement adoucie; et pendant
-cette dernière crise, elle me jeta des regards qui me firent
-pleurer. Quand ces mouvements nerveux cessèrent, je rétablis ses
-cheveux en désordre, que je maniai pour la seule et unique fois de
-ma vie; puis je repris encore sa main et contemplai long-temps
-cette chambre à la fois brune et grise, ce lit simple à rideaux de
-perse, cette table couverte d'une toilette parée à la mode ancienne,
-ce canapé mesquin à matelas piqué. Que de poésie dans ce
-<span class="pagenum">343</span>
-lieu! Quel abandon du luxe pour sa personne! son luxe était la
-plus exquise propreté. Noble cellule de religieuse mariée pleine de
-résignation sainte, où le seul ornement était le crucifix de son lit,
-au-dessus duquel se voyait le portrait de sa tante; puis, de chaque
-côté du bénitier, ses deux enfants dessinés par elle au crayon, et
-leurs cheveux du temps où ils étaient petits. Quelle retraite pour
-une femme de qui l'apparition dans le grand monde eût fait pâlir
-les plus belles! Tel était le boudoir où pleurait toujours la fille
-d'une illustre famille, inondée en ce moment d'amertume et se refusant
-à l'amour qui l'aurait consolée. Malheur secret, irréparable!
-Et des larmes chez la victime pour le bourreau, et des larmes chez
-le bourreau pour la victime. Quand les enfants et la femme de
-chambre entrèrent, je sortis. Le comte m'attendait, il m'admettait
-déjà comme un pouvoir médiateur entre sa femme et lui; et il me
-saisit par les mains en me criant:&mdash;Restez, restez, Félix!</p>
-
-<p>&mdash;Malheureusement, lui dis-je, monsieur de Chessel a du
-monde, il ne serait pas convenable que ses convives cherchassent
-les motifs de mon absence; mais après le dîner je reviendrai.</p>
-
-<p>Il sortit avec moi, me reconduisit jusqu'à la porte d'en bas sans
-me dire un mot; puis il m'accompagna jusqu'à Frapesle, sans savoir
-ce qu'il faisait. Enfin, là je lui dis:&mdash;Au nom du ciel,
-monsieur le comte, laissez-lui diriger votre maison, si cela peut lui
-plaire, et ne la tourmentez plus.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas long-temps à vivre, me dit-il d'un air sérieux;
-elle ne souffrira pas long-temps par moi, je sens que ma tête
-éclate.</p>
-
-<p>Et il me quitta dans un accès d'égoïsme involontaire. Après le
-dîner, je revins savoir des nouvelles de madame de Mortsauf, que
-je trouvai déjà mieux. Si telles étaient, pour elle, les joies du mariage,
-si de semblables scènes se renouvelaient souvent, comment
-pouvait-elle vivre? Quel lent assassinat impuni! Pendant cette soirée,
-je compris par quelles tortures inouïes le comte énervait sa
-femme. Devant quel tribunal apporter de tels litiges? Ces réflexions
-m'hébétaient, je ne pus rien dire à Henriette; mais je
-passai la nuit à lui écrire. Des trois ou quatre lettres que je fis, il
-m'est resté ce commencement dont je ne fus pas content; mais
-s'il me parut ne rien exprimer, ou trop parler de moi quand je ne
-devais m'occuper que d'elle, il vous dira dans quel état était mon
-âme.</p>
-
-<div class="manuscr"><span class="pagenum">344</span>
-
-<p class="center">«A MADAME DE MORTSAUF.</p>
-
-<p>»Combien de choses n'avais-je pas à vous dire en arrivant,
-auxquelles je pensais pendant le chemin et que j'oublie en vous
-voyant! Oui, dès que je vous vois, chère Henriette, je ne trouve
-plus mes paroles en harmonie avec les reflets de votre âme qui
-grandissent votre beauté; puis j'éprouve près de vous un bonheur
-tellement infini, que le sentiment actuel efface les sentiments
-de la vie antérieure. Chaque fois, je nais à une vie plus
-étendue et suis comme le voyageur qui, en montant quelque
-grand rocher, découvre à chaque pas un nouvel horizon. A chaque
-nouvelle conversation, n'ajoutai-je pas à mes immenses trésors
-un nouveau trésor? Là, je crois, est le secret des longs, des
-inépuisables attachements. Je ne puis donc vous parler de vous
-que loin de vous. En votre présence, je suis trop ébloui pour
-voir, trop heureux pour interroger mon bonheur, trop plein de
-vous pour être moi, trop éloquent par vous pour parler, trop
-ardent à saisir le moment présent pour me souvenir du passé.
-Sachez bien cette constante ivresse pour m'en pardonner les erreurs.
-Près de vous, je ne puis que sentir. Néanmoins j'oserai
-vous dire, ma chère Henriette, que jamais, dans les nombreuses
-joies que vous avez faites, je n'ai ressenti de félicités semblables
-aux délices qui remplirent mon âme hier quand, après cette
-tempête horrible où vous avez lutté contre le mal avec un courage
-surhumain, vous êtes revenue à moi seul, au milieu du
-demi-jour de votre chambre, où cette malheureuse scène m'a
-conduit. Moi seul ai su de quelles lueurs peut briller une femme
-quand elle arrive des portes de la mort aux portes de la vie, et
-que l'aurore d'une renaissance vient nuancer son front. Combien
-votre voix était harmonieuse! Combien les mots, même les vôtres,
-me semblaient petits alors que dans le son de votre voix
-adorée reparaissaient les ressentiments vagues d'une douleur
-passée, mêlés aux consolations divines par lesquelles vous m'avez
-enfin rassuré, en me donnant ainsi vos premières pensées. Je
-vous connaissais brillant de toutes les splendeurs humaines;
-mais hier j'ai entrevu une nouvelle Henriette qui serait à moi si
-Dieu le voulait. Hier j'ai entrevu je ne sais quel être dégagé des
-entraves corporelles qui nous empêchent de secouer les feux de
-<span class="pagenum">345</span>
-l'âme. Tu étais bien belle dans ton abattement, bien majestueuse
-dans ta faiblesse. Hier j'ai trouvé quelque chose de plus beau
-que ta beauté, quelque chose de plus doux que ta voix; des lumières
-plus étincelantes que ne l'est la lumière de tes yeux, des
-parfums pour lesquels il n'est point de mots; hier ton âme a été
-visible et palpable. Ah! j'ai bien souffert de n'avoir pu t'ouvrir
-mon c&oelig;ur pour t'y faire revivre. Enfin, hier, j'ai quitté la terreur
-respectueuse que tu m'inspires, cette défaillance ne nous
-avait-elle pas rapprochés? Alors j'ai su ce que c'était que respirer
-en respirant avec toi, quand la crise le permit d'aspirer notre
-air. Combien de prières élevées au ciel en un moment! Si je
-n'ai pas expiré en traversant les espaces que j'ai franchis pour
-aller demander à Dieu de te laisser encore à moi, l'on ne meurt
-ni de joie ni de douleur. Ce moment m'a laissé des souvenirs ensevelis
-dans mon âme et qui ne reparaîtront jamais à sa surface
-sans que mes yeux se mouillent de pleurs; chaque joie en
-augmentera le sillon, chaque douleur les fera plus profonds.
-Oui, les craintes dont mon âme fut agitée hier seront un terme
-de comparaison pour toutes mes douleurs à venir, comme les
-joies que tu m'as prodiguées, chère éternelle pensée de ma vie!
-domineront toutes les joies que la main de Dieu daignera m'épancher.
-Tu m'as fait comprendre l'amour divin, cet amour sûr
-qui, plein de sa force et de sa durée, ne connaît ni soupçons ni
-jalousies.»</p>
-
-</div>
-
-<p>Une mélancolie profonde me rongeait l'âme, le spectacle de
-cette vie intérieure était navrant pour un c&oelig;ur jeune et neuf aux
-émotions sociales; trouver cet abîme à l'entrée du monde, un
-abîme sans fond, une mer morte. Cet horrible concert d'infortunes
-me suggéra des pensées infinies, et j'eus à mon premier pas
-dans la vie sociale une immense mesure à laquelle les autres scènes
-rapportées ne pouvaient plus être que petites. Ma tristesse fit juger
-à monsieur et madame de Chessel que mes amours étaient malheureuses,
-et j'eus le bonheur de ne nuire en rien à ma grande
-Henriette par ma passion.</p>
-
-<p>Le lendemain, quand j'entrai dans le salon, elle y était seule;
-elle me contempla pendant un instant en me tendant la main, et
-me dit:&mdash;L'ami sera donc toujours trop tendre? Ses yeux devinrent
-humides, elle se leva, puis me dit avec un ton de supplication
-désespérée:&mdash;Ne m'écrivez plus ainsi!</p>
-
-<p><span class="pagenum">346</span>
-Monsieur de Mortsauf était prévenant. La comtesse avait repris
-son courage et son front serein; mais son teint trahissait ses souffrances
-de la veille, qui étaient calmées sans être éteintes. Elle me
-dit le soir, en nous promenant dans les feuilles sèches de l'automne
-qui résonnaient sous nos pas:&mdash;La douleur est infinie, la joie a
-des limites. Mot qui révélait ses souffrances, par la comparaison
-qu'elle en faisait avec ses félicités fugitives.</p>
-
-<p>&mdash;Ne médisez pas de la vie, lui dis-je: vous ignorez l'amour, et
-il a des voluptés qui rayonnent jusque dans les cieux.</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous, dit-elle, je n'en veux rien connaître. Le Groënlandais
-mourrait en Italie! Je suis calme et heureuse près de vous,
-je puis vous dire toutes mes pensées; ne détruisez pas ma confiance.
-Pourquoi n'auriez-vous pas la vertu du prêtre et le charme
-de l'homme libre?</p>
-
-<p>&mdash;Vous feriez avaler des coupes de ciguë, lui dis-je en lui mettant
-la main sur mon c&oelig;ur qui battait à coups pressés.</p>
-
-<p>&mdash;Encore! s'écria-t-elle en retirant sa main comme si elle eût
-ressenti quelque vive douleur. Voulez-vous donc m'ôter le triste
-plaisir de faire étancher le sang de mes blessures par une main
-amie? N'ajoutez pas à mes souffrances, vous ne les savez pas
-toutes! les plus secrètes sont les plus difficiles à dévorer. Si vous
-étiez femme, vous comprendriez en quelle mélancolie mêlée de
-dégoût tombe une âme fière, alors qu'elle se voit l'objet d'attentions
-qui ne réparent rien et avec lesquelles <i>on</i> croit tout réparer.
-Pendant quelques jours je vais être courtisée, <i>on</i> va vouloir se
-faire pardonner le tort que l'<i>on</i> s'est donné. Je pourrais alors obtenir
-un assentiment aux volontés les plus déraisonnables. Je suis
-humiliée par cet abaissement, par ces caresses qui cessent le jour
-où l'<i>on</i> croit que j'ai tout oublié. Ne devoir la bonne grâce de son
-maître qu'à ses fautes...</p>
-
-<p>&mdash;A ses crimes, dis-je vivement.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas une affreuse condition d'existence? dit-elle en
-me jetant un triste sourire. Puis, je ne sais pas user de ce pouvoir
-passager. En ce moment, je ressemble aux chevaliers qui ne portaient
-pas de coup à leur adversaire tombé. Voir à terre celui que
-nous devons honorer, le relever pour en recevoir de nouveaux
-coups, souffrir de sa chute plus qu'il n'en souffre lui-même, et se
-trouver déshonorée si l'on profite d'une passagère influence, même
-dans un but d'utilité; dépenser sa force, épuiser les trésors de
-<span class="pagenum">347</span>
-l'âme en ces luttes sans noblesse, ne régner qu'au moment où l'on
-reçoit de mortelles blessures! Mieux vaut la mort. Si je n'avais pas
-d'enfants, je me laisserais aller au courant de cette vie; mais, sans
-mon courage inconnu, que deviendraient-ils? je dois vivre pour
-eux, quelque douloureuse que soit la vie. Vous me parlez d'amour?...
-eh! mon ami, songez donc en quel enfer je tomberais si
-je donnais à cet être sans pitié, comme le sont tous les gens faibles,
-le droit de me mépriser? Je ne supporterais pas un soupçon! La
-pureté de ma conduite fait ma force. La vertu, cher enfant, a des
-eaux saintes où l'on se retrempe et d'où l'on sort renouvelé à l'amour
-de Dieu!</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez, chère Henriette, je n'ai plus qu'une semaine à demeurer
-ici, je veux que...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous nous quittez... dit-elle en m'interrompant.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ne dois-je pas savoir ce que mon père décidera de moi?
-Voici bientôt trois mois...</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas compté les jours, me répondit-elle avec l'abandon
-de la femme émue. Elle se recueillit et me dit:&mdash;Marchons, allons
-à Frapesle.</p>
-
-<p>Elle appela le comte, ses enfants, demanda son châle; puis,
-quand tout fut prêt, elle si lente, si calme, eut une activité de Parisienne,
-et nous partîmes en troupe pour aller à Frapesle y faire
-une visite que la comtesse ne devait pas. Elle s'efforça de parler à
-madame de Chessel, qui heureusement fut très-prolixe dans ses
-réponses. Le comte et monsieur de Chessel s'entretinrent de leurs
-affaires. J'avais peur que monsieur de Mortsauf ne vantât sa voiture
-et son attelage, mais il fut d'un goût parfait; son voisin le
-questionna sur les travaux qu'il entreprenait à la Cassine et à la
-Rhétorière. En entendant la demande, je regardai le comte en
-croyant qu'il s'abstiendrait d'un sujet de conversation si fatal en
-souvenirs, si cruellement amer pour lui; mais il prouva combien
-il était urgent d'améliorer l'état de l'agriculture dans le canton, de
-bâtir de belles fermes dont les locaux fussent sains et salubres;
-enfin, il s'attribua glorieusement les idées de sa femme. Je contemplai
-la comtesse en rougissant. Ce manque de délicatesse chez
-un homme qui dans certaines occasions en montrait tant, cet oubli
-de la scène mortelle, cette adoption des idées contre lesquelles
-il s'était si violemment élevé, cette croyance en soi me pétrifiaient.</p>
-
-<p><span class="pagenum">348</span>
-Quand monsieur de Chessel lui dit:&mdash;Croyez-vous pouvoir
-retrouver vos dépenses?</p>
-
-<p>&mdash;Au delà! fit-il avec un geste affirmatif.</p>
-
-<p>De semblables crises ne s'expliquaient que par le mot <i>démence</i>.
-Henriette, la céleste créature, était radieuse. Le comte ne paraissait-il
-pas homme de sens, bon administrateur, excellent agronome?
-elle caressait avec ravissement les cheveux de Jacques,
-heureuse pour elle, heureuse pour son fils! Quel comique horrible,
-quel drame railleur! j'en fus épouvanté. Plus tard, quand le
-rideau de la scène sociale se releva pour moi, combien de Mortsauf
-n'ai-je pas vus, moins les éclairs de loyauté, moins la religion
-de celui-ci! Quelle singulière et mordante puissance est celle qui
-perpétuellement jette au fou un ange, à l'homme d'amour sincère
-et poétique une femme mauvaise, au petit la grande, et à ce magot
-une belle et sublime créature; à la noble Juana de Mancini le capitaine
-Diard, de qui vous avez su l'histoire à Bordeaux; à madame
-de Beauséant un d'Ajuda, à madame d'Aiglemont son mari, au
-marquis d'Espard sa femme? J'ai cherché long-temps le sens de
-cette énigme, je vous l'avoue. J'ai fouillé bien des mystères, j'ai
-découvert la raison de plusieurs lois naturelles, le sens de quelques
-hiéroglyphes divins; de celui-ci, je ne sais rien, je l'étudie toujours
-comme une figure du casse-tête indien dont les brames se
-sont réservé la construction symbolique. Ici le génie du mal est
-trop visiblement le maître, et je n'ose accuser Dieu. Malheur sans
-remède, qui donc s'amuse à vous tisser? Henriette et son Philosophe
-Inconnu auraient-ils donc raison? leur mysticisme contiendrait-il
-le sens général de l'humanité?</p>
-
-<p>Les derniers jours que je passai dans ce pays furent ceux de
-l'automne effeuillée, jours obscurcis de nuages qui parfois cachèrent
-le ciel de la Touraine, toujours si pur et si chaud dans cette
-belle saison. La veille de mon départ, madame de Mortsauf m'emmena
-sur la terrasse, avant le dîner.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher Félix, me dit-elle après un tour fait en silence
-sous les arbres dépouillés, vous allez entrer dans le monde, et je
-veux vous y accompagner en pensée. Ceux qui ont beaucoup souffert
-ont beaucoup vécu; ne croyez pas que les âmes solitaires ne
-sachent rien de ce monde, elles le jugent. Si je dois vivre par
-mon ami, je ne veux être mal à l'aise ni dans son c&oelig;ur ni dans
-sa conscience; au fort du combat il est bien difficile de se souvenir
-<span class="pagenum">349</span>
-de toutes les règles, permettez-moi de vous donner quelques enseignements
-de mère à fils. Le jour de votre départ je vous remettrai,
-cher enfant! une longue lettre où vous trouverez mes pensées
-de femme sur le monde, sur les hommes, sur la manière d'aborder
-les difficultés dans ce grand remuement d'intérêts; promettez-moi
-de ne la lire qu'à Paris? Ma prière est l'expression d'une de
-ces fantaisies de sentiment qui sont notre secret à nous autres
-femmes; je ne crois pas qu'il soit impossible de la comprendre,
-mais peut-être serions-nous chagrines de la savoir comprise; laissez-moi
-ces petits sentiers où la femme aime à se promener seule.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le promets, lui dis-je en lui baisant les mains.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit-elle, j'ai encore un serment à vous demander; mais
-engagez-vous d'avance à le souscrire.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, lui dis-je en croyant qu'il allait être question de
-fidélité.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s'agit pas de moi, reprit-elle en souriant avec amertume.
-Félix, ne jouez jamais dans quelque salon que ce puisse
-être; je n'excepte celui de personne.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne jouerai jamais, lui répondis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, dit-elle. Je vous ai trouvé un meilleur usage du temps
-que vous dissiperiez au jeu; vous verrez que là où les autres doivent
-perdre tôt ou tard, vous gagnerez toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Comment?</p>
-
-<p>&mdash;La lettre vous le dira, répondit-elle d'un air enjoué qui
-ôtait à ses recommandations le caractère sérieux dont sont accompagnées
-celles des grands-parents.</p>
-
-<p>La comtesse me parla pendant une heure environ et me prouva
-la profondeur de son affection en me révélant avec quel soin elle
-m'avait étudié pendant ces trois derniers mois; elle entra dans les
-derniers replis de mon c&oelig;ur, en tâchant d'y appliquer le sien; son
-accent était varié, convaincant, ses paroles tombaient d'une lèvre
-maternelle, et montraient autant par le ton que par la substance
-combien les liens nous attachaient déjà l'un à l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous saviez, dit-elle en finissant, avec quelles anxiétés je
-vous suivrai dans votre route, quelle joie si vous allez droit, quels
-pleurs si vous vous heurtez à des angles! Croyez-moi, mon affection
-est sans égale; elle est à la fois involontaire et choisie. Ah! je
-voudrais vous voir heureux, puissant, considéré, vous qui serez
-pour moi comme un rêve animé.</p>
-
-<p><span class="pagenum">350</span>
-Elle me fit pleurer. Elle était à la fois douce et terrible; son
-sentiment se mettait trop audacieusement à découvert, il était trop
-pur pour permettre le moindre espoir au jeune homme altéré de
-plaisir. En retour de ma chair laissée en lambeaux dans son c&oelig;ur,
-elle me versait des lueurs incessantes et incorruptibles de ce divin
-amour qui ne satisfaisait que l'âme. Elle montait à des hauteurs où
-les ailes diaprées de l'amour qui me fit dévorer ses épaules ne pouvaient
-me porter; pour arriver près d'elle, un homme devait avoir
-conquis les ailes blanches du séraphin.</p>
-
-<p>&mdash;En toutes choses, lui dis-je, je penserai: Que dirait mon
-Henriette?</p>
-
-<p>&mdash;Bien, je veux être l'étoile et le sanctuaire, dit-elle en faisant
-allusion aux rêves de mon enfance, et cherchant à m'en offrir la
-réalisation pour tromper mes désirs.</p>
-
-<p>&mdash;Vous serez ma religion et ma lumière, vous serez tout, m'écriai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondit-elle, je ne puis être la source de vos plaisirs.</p>
-
-<p>Elle soupira, et me jeta le sourire des peines secrètes, ce sourire
-de l'esclave un moment révolté. Dès ce jour, elle fut non pas
-la bien-aimée, mais la plus aimée; elle ne fut pas dans mon c&oelig;ur
-comme une femme qui veut une place, qui s'y grave par le dévouement
-ou par l'excès du plaisir; non, elle eut tout le c&oelig;ur, et
-fut quelque chose de nécessaire au jeu des muscles; elle devint ce
-qu'était la Béatrix du poète florentin, la Laure sans tache du
-poète vénitien, la mère des grandes pensées, la cause inconnue
-des résolutions qui sauvent, le soutien de l'avenir, la lumière qui
-brille dans l'obscurité comme le lys dans les feuillages sombres.
-Oui, elle dicta ces hautes déterminations qui coupent la part au
-feu, qui restituent la chose en péril; elle m'a donné cette constance
-à la Coligny pour vaincre les vainqueurs, pour renaître de
-la défaite, pour lasser les plus forts lutteurs.</p>
-
-<p>Le lendemain, après avoir déjeuné à Frapesle et fait mes adieux
-à mes hôtes si complaisants à l'égoïsme de mon amour, je me rendis
-à Clochegourde. Monsieur et madame de Mortsauf avaient projeté
-de me reconduire à Tours, d'où je devais partir dans la nuit
-pour Paris. Pendant ce chemin la comtesse fut affectueusement
-muette, elle prétendit d'abord avoir la migraine; puis elle rougit
-de ce mensonge et le pallia soudain en disant qu'elle ne me voyait
-point partir sans regret. Le comte m'invita à venir chez lui, quand
-<span class="pagenum">351</span>
-en l'absence des Chessel j'aurais l'envie de voir la vallée de l'Indre.
-Nous nous séparâmes héroïquement, sans larmes apparentes; mais,
-comme quelques enfants maladifs, Jacques eut un mouvement de
-sensibilité qui lui fit répandre quelques larmes, tandis que Madeleine,
-déjà femme, serrait la main de sa mère.</p>
-
-<p>&mdash;Cher petit! dit la comtesse en baisant Jacques avec passion.</p>
-
-<p>Quand je me trouvai seul à Tours, il me prit après le dîner une
-de ces rages inexpliquées que l'on n'éprouve qu'au jeune âge. Je
-louai un cheval et franchis en cinq quarts d'heure la distance entre
-Tours et Pont-de-Ruan. Là, honteux de montrer ma folie, je courus
-à pied dans le chemin, et j'arrivai comme un espion, à pas de
-loup, sous la terrasse. La comtesse n'y était pas, j'imaginai qu'elle
-souffrait; j'avais gardé la clef de la petite porte, j'entrai; elle descendait
-en ce moment le perron avec ses deux enfants pour venir
-respirer, triste et lente, la douce mélancolie empreinte sur ce paysage,
-au coucher du soleil.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère, voilà Félix, dit Madeleine.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, moi, lui dis-je à l'oreille. Je me suis demandé pourquoi
-j'étais à Tours, quand il m'était encore facile de vous voir.
-Pourquoi ne pas accomplir un désir que dans huit jours je ne pourrai
-plus réaliser?</p>
-
-<p>&mdash;Il ne nous quitte pas, ma mère, cria Jacques en sautant à
-plusieurs reprises.</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi donc, dit Madeleine, tu vas attirer ici le général.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci n'est pas sage, reprit-elle, quelle folie!</p>
-
-<p>Cette consonnance dite dans les larmes par sa voix, quel paiement
-de ce qu'on devrait appeler les calculs usuraires de l'amour!</p>
-
-<p>&mdash;J'avais oublié de vous rendre cette clef, lui dis-je en souriant.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne reviendrez donc plus? dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que nous nous quittons? demandai-je en lui jetant un
-regard qui lui fit abaisser ses paupières pour voiler sa muette réponse.</p>
-
-<p>Je partis après quelques moments passés dans une de ces heureuses
-stupeurs des âmes arrivées là où finit l'exaltation et où commence
-la folle extase. Je m'en allai d'un pas lent, en me retournant
-sans cesse. Quand au sommet du plateau je contemplai la
-vallée une dernière fois, je fus saisi du contraste qu'elle m'offrit en
-la comparant à ce qu'elle était quand j'y vins: ne verdoyait-elle
-<span class="pagenum">352</span>
-pas, ne flambait-elle pas alors comme flambaient, comme verdoyaient
-mes désirs et mes espérances? Initié maintenant aux
-sombres et mélancoliques mystères d'une famille, partageant les
-angoisses d'une Niobé chrétienne, triste comme elle, l'âme rembrunie,
-je trouvais en ce moment la vallée au ton de mes idées. En
-ce moment les champs étaient dépouillés, les feuilles des peupliers
-tombaient, et celles qui restaient avaient la couleur de la rouille;
-les pampres étaient brûlés, la cime des bois offrait les teintes graves
-de cette couleur <i>tannée</i> que jadis les rois adoptaient pour leur
-costume et qui cachait la pourpre du pouvoir sous le brun des chagrins.
-Toujours en harmonie avec mes pensées, la vallée où se
-mouraient les rayons jaunes d'un soleil tiède, me présentait encore
-une vivante image de mon âme. Quitter une femme aimée est une
-situation horrible ou simple, selon les natures; moi je me trouvai
-soudain comme dans un pays étranger dont j'ignorais la langue;
-je ne pouvais me prendre à rien, en voyant des choses auxquelles
-je ne sentais plus mon âme attachée. Alors l'étendue de mon amour
-se déploya, et ma chère Henriette s'éleva de toute sa hauteur dans
-ce désert où je ne vécus que par son souvenir. Elle fut une figure
-si religieusement adorée que je résolus de rester sans souillure en
-présence de ma divinité secrète, et me revêtis idéalement de la
-robe blanche des lévites, imitant ainsi Pétrarque qui ne se présenta
-jamais devant Laure de <ins id="cor_65" title="Nover">Noves</ins> qu'entièrement habillé de blanc.
-Avec quelle impatience j'attendis la première nuit où, de retour
-chez mon père, je pourrais lire cette lettre que je touchais durant
-le voyage comme un avare tâte une somme en billets qu'il est forcé
-de porter sur lui. Pendant la nuit je baisais le papier sur lequel
-Henriette avait manifesté ses volontés, où je devais reprendre les
-mystérieuses effluves échappées de sa main, d'où les accentuations
-de sa voix s'élanceraient dans mon entendement recueilli. Je n'ai
-jamais lu ses lettres que comme je lus la première, au lit et au milieu
-d'un silence absolu; je ne sais pas comment on peut lire autrement
-des lettres écrites par une personne aimée; cependant il
-est des hommes indignes d'être aimés qui mêlent la lecture de ces
-lettres aux préoccupations du jour, la quittent et la reprennent avec
-une odieuse tranquillité. Voici, Natalie, l'adorable voix qui tout à
-coup retentit dans le silence de la nuit, voici la sublime figure qui
-se dressa pour me montrer du doigt le vrai chemin dans le carrefour
-où j'étais arrivé.</p>
-
-<div class="manuscr"><span class="pagenum">353</span>
-
-<p>«Quel bonheur, mon ami, d'avoir à rassembler les éléments
-épars de mon expérience pour vous la transmettre et vous en armer
-contre les dangers du monde à travers lequel vous devrez
-vous conduire habilement! J'ai ressenti les plaisirs permis de
-l'affection maternelle, en m'occupant de vous durant quelques
-nuits. Pendant que j'écrivais ceci, phrase à phrase, en me transportant
-par avance dans la vie que vous mènerez, j'allais parfois
-à ma fenêtre. En voyant de là les tours de Frapesle éclairées par
-la lune, souvent je me disais: «Il dort, et je veille pour lui!»
-Sensations charmantes qui m'ont rappelé les premiers bonheurs
-de ma vie, alors que je contemplais Jacques endormi dans son
-berceau, en attendant son réveil pour lui donner mon lait. N'êtes-vous
-pas un homme-enfant de qui l'âme doit être réconfortée
-par quelques préceptes dont vous n'avez pu vous nourrir dans
-ces affreux colléges où vous avez tant souffert; mais que, nous
-autres femmes, avons le privilége de vous présenter! Ces riens
-influent sur vos succès, ils les préparent et les consolident. Ne
-sera-ce pas une maternité spirituelle que cet engendrement du
-système auquel un homme doit rapporter les actions de sa vie,
-une maternité bien comprise par l'enfant? Cher Félix, laissez-moi,
-quand même je commettrais ici quelques erreurs, imprimer
-à notre amitié le désintéressement qui la sanctifiera: vous
-livrer au monde, n'est-ce pas renoncer à vous? mais je vous
-aime assez pour sacrifier mes jouissances à votre bel avenir. Depuis
-bientôt quatre mois vous m'avez fait étrangement réfléchir
-aux lois et aux m&oelig;urs qui régissent notre époque. Les conversations
-que j'ai eues avec ma tante, et dont le sens vous appartient,
-à vous qui la remplacez! les événements de sa vie que
-monsieur de Mortsauf m'a racontés; les paroles de mon père à
-qui la cour fut si familière; les plus grandes comme les plus petites
-circonstances, tout a surgi dans ma mémoire au profit de mon
-enfant adoptif que je vois près de se lancer au milieu des hommes,
-presque seul; près de se diriger sans conseil dans un pays où plusieurs
-périssent par leurs bonnes qualités étourdiment déployées,
-où certains réussissent par leurs mauvaises bien employées.</p>
-
-<p>«Avant tout, méditez l'expression concise de mon opinion sur
-la société considérée dans son ensemble, car avec vous peu de
-paroles suffisent. J'ignore si les sociétés sont d'origine divine ou
-si elles sont inventées par l'homme, j'ignore également en quel
-<span class="pagenum">354</span>
-sens elles se meuvent; ce qui me semble certain, est leur existence;
-dès que vous les acceptez au lieu de vivre à l'écart, vous
-devez en tenir les conditions constitutives pour bonnes; entre
-elles et vous, demain il se signera comme un contrat. La société
-d'aujourd'hui se sert-elle plus de l'homme qu'elle ne lui profite?
-je le crois; mais que l'homme y trouve plus de charges que de
-bénéfices, ou qu'il achète trop chèrement les avantages qu'il en
-recueille, ces questions regardent le législateur et non l'individu.
-Selon moi, vous devez donc obéir en toute chose à la loi générale,
-sans la discuter, qu'elle blesse ou flatte votre intérêt. Quelque
-simple que puisse vous paraître ce principe, il est difficile
-en ses applications; il est comme une sève qui doit s'infiltrer
-dans les moindres tuyaux capillaires pour vivifier l'arbre, lui
-conserver sa verdure, développer ses fleurs, et bonifier ses fruits
-si magnifiquement qu'il excite une admiration générale. Cher,
-les lois ne sont pas toutes écrites dans un livre, les m&oelig;urs aussi
-créent des lois, les plus importantes sont les moins connues; il
-n'est ni professeurs, ni traités, ni école pour ce droit qui régit
-vos actions, vos discours, votre vie extérieure, la manière de
-vous présenter au monde ou d'aborder la fortune. Faillir à ces
-lois secrètes, c'est rester au fond de l'état social au lieu de le dominer.
-Quand même cette lettre ferait de fréquents pléonasmes avec
-vos pensées, laissez-moi donc vous confier ma politique de femme.</p>
-
-<p>«Expliquer la société par la théorie du bonheur individuel pris
-avec adresse aux dépens de tous, est une doctrine fatale dont les
-déductions sévères amènent l'homme à croire que tout ce qu'il
-s'attribue secrètement sans que la loi, le monde ou l'individu
-s'aperçoivent d'une lésion, est bien ou dûment acquis. D'après
-cette charte, le voleur habile est absous, la femme qui manque
-à ses devoirs sans qu'on en sache rien est heureuse et sage; tuez
-un homme sans que la justice en ait une seule preuve, si vous
-conquérez ainsi quelque diadème à la Macbeth, vous avez bien
-agi; votre intérêt devient une loi suprême, la question consiste
-à tourner, sans témoins ni preuves, les difficultés que les m&oelig;urs
-et les lois mettent entre vous et vos satisfactions. A qui voit ainsi
-la société, le problème que constitue une fortune à faire, mon
-ami, se réduit à jouer une partie dont les enjeux sont un million
-ou le bagne, une position politique ou le déshonneur. Encore le
-tapis vert n'a-t-il pas assez de drap pour tous les joueurs, et
-<span class="pagenum">355</span>
-faut-il une sorte de génie pour combiner un coup. Je ne vous
-parle ni de croyances religieuses, ni de sentiments; il s'agit ici
-des rouages d'une machine d'or et de fer, et de ses résultats immédiats
-dont s'occupent les hommes. Cher enfant de mon c&oelig;ur,
-si vous partagez mon horreur envers cette théorie des criminels,
-la société ne s'expliquera donc à vos yeux que comme elle s'explique
-dans tout entendement sain, par la théorie des devoirs.
-Oui, vous vous devez les uns aux autres sous mille formes diverses.
-Selon moi, le duc et pair se doit bien plus à l'artisan ou au pauvre,
-que le pauvre et l'artisan ne se doivent au duc et pair. Les
-obligations contractées s'accroissent en raison des bénéfices que la
-société présente à l'homme, d'après ce principe, vrai en commerce
-comme en politique, que la gravité des soins est partout en raison
-de l'étendue des profits. Chacun paie sa dette à sa manière. Quand
-notre pauvre homme de la Rhétorière vient se coucher fatigué
-de ses labours, croyez-vous qu'il n'ait pas rempli des devoirs;
-il a certes mieux accompli les siens que beaucoup de gens haut
-placés. En considérant ainsi la société dans laquelle vous voudrez
-une place en harmonie avec votre intelligence et vos facultés,
-vous avez donc à poser, comme principe générateur, cette
-maxime: ne se rien permettre ni contre sa conscience ni contre
-la conscience publique. Quoique mon insistance puisse vous
-sembler superflue, je vous supplie, oui, votre Henriette vous
-supplie de bien peser le sens de ces deux paroles. Simples en
-apparence, elles signifient, cher, que la droiture, l'honneur, la
-loyauté, la politesse sont les instruments les plus sûrs et les plus
-prompts de votre fortune. Dans ce monde égoïste, une foule de
-gens vous diront que l'on ne fait pas son chemin par les sentiments,
-que les considérations morales trop respectées retardent
-leur marche; vous verrez des hommes mal élevés, mal-appris ou
-incapables de toiser l'avenir, froissant un petit, se rendant coupables
-d'une impolitesse envers une vieille femme, refusant de
-s'ennuyer un moment avec quelque bon vieillard, sous prétexte
-qu'ils ne leur sont utiles à rien; plus tard vous apercevrez ces
-hommes accrochés à des épines qu'ils n'auront pas épointées, et
-manquant leur fortune pour un rien; tandis que l'homme rompu
-de bonne heure à cette théorie des devoirs, ne rencontrera point
-d'obstacles; peut-être arrivera-t-il moins promptement, mais sa
-fortune sera solide et restera quand celle des autres croulera!</p>
-
-<p><span class="pagenum">356</span>
-»Quand je vous dirai que l'application de cette doctrine exige
-avant tout la science des manières, vous trouverez peut-être que
-ma jurisprudence sent un peu la cour et les enseignements que
-j'ai reçus dans la maison de Lenoncourt. O mon ami! j'attache
-la plus grande importance à cette instruction, si petite en apparence.
-Les habitudes de la grande compagnie vous sont aussi nécessaires
-que peuvent l'être les connaissances étendues et variées
-que vous possédez; elles les ont souvent suppléées: certains ignorants
-en fait, mais doués d'un esprit naturel, habitués à mettre
-de la suite dans leurs idées, sont arrivés à une grandeur qui fuyait
-de plus dignes qu'eux. Je vous ai bien étudié, Félix, afin de
-savoir si votre éducation, prise en commun dans les colléges,
-n'avait rien gâté chez vous. Avec quelle joie ai-je reconnu que
-vous pouviez acquérir le peu qui vous manque, Dieu seul le sait!
-Chez beaucoup de personnes élevées dans ces traditions, les manières
-sont purement extérieures; car la politesse exquise, les
-belles façons viennent du c&oelig;ur et d'un grand sentiment de dignité
-personnelle, voilà pourquoi, malgré leur éducation, quelques
-nobles ont mauvais ton, tandis que certaines personnes d'extraction
-bourgeoise ont naturellement bon goût, et n'ont plus qu'à
-prendre quelques leçons pour se donner, sans imitation gauche,
-d'excellentes manières. Croyez-en une pauvre femme qui ne sortira
-jamais de sa vallée, ce ton noble, cette simplicité gracieuse
-empreinte dans la parole, dans le geste, dans la tenue et jusque
-dans la maison, constitue comme une poésie physique dont le
-charme est irrésistible; jugez de sa puissance quand elle prend
-sa source dans le c&oelig;ur? La politesse, cher enfant, consiste
-à paraître s'oublier pour les autres; chez beaucoup de gens,
-elle est une grimace sociale qui se dément aussitôt que l'intérêt
-trop froissé montre le bout de l'oreille, un grand devient
-alors ignoble. Mais, et je veux que vous soyez ainsi, Félix, la
-vraie politesse implique une pensée chrétienne; elle est comme
-la fleur de la charité, et consiste à s'oublier réellement. En souvenir
-d'Henriette, ne soyez donc pas une fontaine sans eau, ayez
-l'esprit et la forme! Ne craignez pas d'être souvent la dupe de
-cette vertu sociale, tôt ou tard vous recueillerez le fruit de tant
-de grains en apparence jetés au vent. Mon père a remarqué jadis
-qu'une des façons les plus blessantes dans la politesse mal entendue
-est l'abus des promesses. Quand il vous sera demandé quelque
-<span class="pagenum">357</span>
-chose que vous ne sauriez faire, refusez net en ne laissant
-aucune fausse espérance; puis accordez promptement ce que
-vous voulez octroyer: vous acquerrez ainsi la grâce du refus
-et la grâce du bienfait, double loyauté qui relève merveilleusement
-un caractère. Je ne sais si l'on ne nous en veut pas plus
-d'un espoir déçu qu'on ne nous sait gré d'une faveur. Surtout,
-mon ami, car ces petites choses sont bien dans mes attributions,
-et je puis m'appesantir sur ce que je crois savoir, ne
-soyez ni confiant, ni banal, ni empressé, trois écueils! La trop
-grande confiance diminue le respect, la banalité nous vaut le mépris,
-le zèle nous rend excellents à exploiter. Et d'abord, cher
-enfant, vous n'aurez pas plus de deux ou trois amis dans le cours
-de votre existence, votre entière confiance est leur bien; la donner
-à plusieurs, n'est-ce pas les trahir? Si vous vous liez avec
-quelques hommes plus intimement qu'avec d'autres, soyez donc
-discret sur vous-même, soyez toujours réservé comme si vous
-deviez les avoir un jour pour compétiteurs, pour adversaires ou
-pour ennemis; les hasards de la vie le voudront ainsi. Gardez
-donc une attitude qui ne soit ni froide ni chaleureuse, sachez
-trouver cette ligne moyenne sur laquelle un homme peut demeurer
-sans rien compromettre. Oui, croyez que le galant homme
-est aussi loin de la lâche complaisance de Philinte que de l'âpre
-vertu d'Alceste. Le génie du poète comique brille dans l'indication
-du milieu vrai que saisissent les spectateurs nobles; certes,
-tous pencheront plus vers les ridicules de la vertu que vers le
-souverain mépris caché sous la bonhomie de l'égoïsme; mais
-ils sauront se préserver de l'un et de l'autre. Quant à la banalité,
-si elle fait dire de vous par quelques niais que vous êtes un
-homme charmant, les gens habitués à sonder, à évaluer les capacités
-humaines, déduiront votre tare et vous serez promptement
-déconsidéré, car la banalité est la ressource des gens faibles; or
-les faibles sont malheureusement méprisés par une société qui ne
-voit dans chacun de ses membres que des organes; peut-être
-d'ailleurs a-t-elle raison, la nature condamne à mort les êtres
-imparfaits. Aussi peut-être les touchantes protections de la femme
-sont-elles engendrées par le plaisir qu'elle trouve à lutter contre
-une force aveugle, à faire triompher l'intelligence du c&oelig;ur sur
-la brutalité de la matière. Mais la société, plus marâtre que mère,
-adore les enfants qui flattent sa vanité. Quant au zèle, cette
-<span class="pagenum">358</span>
-première et sublime erreur de la jeunesse qui trouve un contentement
-réel à déployer ses forces et commence ainsi par être la
-dupe d'elle-même avant d'être celle d'autrui, gardez-le pour vos
-sentiments partagés, gardez-le pour la femme et pour Dieu.
-N'apportez ni au bazar du monde ni aux spéculations de la politique
-des trésors en échange desquels ils vous rendront des verroteries.
-Vous devez croire la voix qui vous commande la noblesse
-en toute chose, alors qu'elle vous supplie de ne pas vous prodiguer
-inutilement; car malheureusement les hommes vous estiment
-en raison de votre utilité, sans tenir compte de votre valeur.
-Pour employer une image qui se grave en votre esprit poétique,
-que le chiffre soit d'une grandeur démesurée, tracé en or, écrit
-au crayon, ce ne sera jamais qu'un chiffre. Comme l'a dit un
-homme de cette époque: «n'ayez jamais de zèle!» Le zèle effleure
-la duperie, il cause des mécomptes; vous ne trouveriez jamais
-au-dessus de vous une chaleur en harmonie avec la vôtre: les
-rois comme les femmes croient que tout leur est dû. Quelque
-triste que soit ce principe, il est vrai, mais ne déflore point l'âme.
-Placez vos sentiments purs en des lieux inaccessibles où leurs
-fleurs soient passionnément admirées, où l'artiste rêvera presque
-amoureusement au chef-d'&oelig;uvre. Les devoirs, mon ami, ne sont
-pas des sentiments. Faire ce qu'on doit n'est pas faire ce qui plaît.
-Un homme doit aller mourir froidement pour son pays et peut
-donner avec bonheur sa vie à une femme. Une des règles les plus
-importantes de la science des manières, est un silence presque
-absolu sur vous-même. Donnez-vous la comédie, quelque jour,
-de parler de vous-même à des gens de simple connaissance; entretenez-les
-de vos souffrances, de vos plaisirs ou de vos affaires;
-vous verrez l'indifférence succédant à l'intérêt joué; puis, l'ennui
-venu, si la maîtresse du logis ne vous interrompt poliment, chacun
-s'éloignera sous des prétextes habilement saisis. Mais voulez-vous
-grouper autour de vous toutes les sympathies, passer pour
-un homme aimable et spirituel, d'un commerce sûr? entretenez-les
-d'eux-mêmes, cherchez un moyen de les mettre en scène,
-même en soulevant des questions en apparence inconciliables
-avec les individus; les fronts s'animeront, les bouches vous souriront,
-et quand vous serez parti chacun fera votre éloge. Votre
-conscience et la voix du c&oelig;ur vous diront la limite où commence
-la lâcheté des flatteries, où finit la grâce de la conversation.
-<span class="pagenum">359</span>
-Encore un mot sur le discours en public. Mon ami, la jeunesse est
-toujours encline à je ne sais quelle promptitude de jugement qui
-lui fait honneur, mais qui la dessert; de là venait le silence imposé
-par l'éducation d'autrefois aux jeunes gens qui faisaient auprès
-des grands un stage pendant lequel ils étudiaient la vie; car,
-autrefois, la Noblesse comme l'Art avait ses apprentis, ses pages
-dévoués aux maîtres qui les nourrissaient. Aujourd'hui la jeunesse
-possède une science de serre chaude, partant tout acide, qui la
-porte à juger avec sévérité les actions, les pensées et les écrits; elle
-tranche avec le fil d'une lame qui n'a pas encore servi. N'ayez pas
-ce travers. Vos arrêts seraient des censures qui blesseraient beaucoup
-de personnes autour de vous, et tous pardonneront moins
-peut-être une blessure secrète qu'un tort que vous donneriez publiquement.
-Les jeunes gens sont sans indulgence, parce qu'ils
-ne connaissent rien de la vie ni de ses difficultés. Le vieux critique
-est bon et doux, le jeune critique est implacable; celui-ci ne
-sait rien, celui-là sait tout. D'ailleurs, il est au fond de toutes les
-actions humaines un labyrinthe de raisons déterminantes, desquelles
-Dieu s'est réservé le jugement définitif. Ne soyez sévère
-que pour vous-même. Votre fortune est devant vous, mais personne
-en ce monde ne peut faire la sienne sans aide; pratiquez
-donc la maison de mon père, l'entrée vous en est acquise, les relations
-que vous vous y créerez vous serviront en mille occasions;
-mais n'y cédez pas un pouce de terrain à ma mère, elle écrase celui
-qui s'abandonne et admire la fierté de celui qui lui résiste; elle
-ressemble au fer qui, battu, peut se joindre au fer, mais qui brise
-par son contact tout ce qui n'a pas sa dureté. Cultivez donc ma
-mère; si elle vous veut du bien, elle vous introduira dans les
-salons où vous acquerrez cette fatale science du monde, l'art
-d'écouter, de parler, de répondre, de vous présenter, de sortir;
-le langage précis, ce <i>je ne sais quoi</i> qui n'est pas plus la supériorité
-que l'habit ne constitue le génie, mais sans lequel le plus
-beau talent ne sera jamais admis. Je vous connais assez pour être
-sûre de ne me faire aucune illusion en vous voyant par avance
-comme je souhaite que vous soyez: simple dans vos manières,
-doux de ton, fier sans fatuité, respectueux près des vieillards,
-prévenant sans servilité, discret surtout. Déployez votre esprit,
-mais ne servez pas d'amusement aux autres; car, sachez bien
-que si votre supériorité froisse un homme médiocre, il se taira,
-<span class="pagenum">360</span>
-puis il dira de vous:&mdash;«Il est très-amusant!» terme de mépris.
-Que votre supériorité soit toujours léonine. Ne cherchez
-pas d'ailleurs à complaire aux hommes. Dans vos relations avec
-eux, je vous recommande une froideur qui puisse arriver jusqu'à
-cette impertinence dont ils ne peuvent se fâcher; tous respectent
-celui qui les dédaigne, et ce dédain vous conciliera la faveur de
-toutes les femmes qui vous estimeront en raison du peu de cas
-que vous ferez des hommes. Ne souffrez jamais près de vous des
-gens déconsidérés, quand même ils ne mériteraient pas leur réputation,
-car le monde nous demande également compte de nos
-amitiés et de nos haines; à cet égard, que vos jugements soient
-long-temps et mûrement pesés, mais qu'ils soient irrévocables.
-Quand les hommes repoussés par vous auront justifié votre répulsion,
-votre estime sera recherchée; ainsi vous inspirerez ce respect
-tacite qui grandit un homme parmi les hommes. Vous voilà
-donc armé de la jeunesse qui plaît, de la grâce qui séduit, de la
-sagesse qui conserve les conquêtes. Tout ce que je viens de vous
-dire peut se résumer par un vieux mot: <i>noblesse oblige</i>!</p>
-
-<p>»Maintenant appliquez ces préceptes à la politique des affaires.
-Vous entendrez plusieurs personnes disant que la finesse est l'élément
-du succès, que le moyen de percer la foule est de diviser
-les hommes pour se faire faire place. Mon ami, ces principes
-étaient bons au Moyen-Age, quand les princes avaient des forces
-rivales à détruire les unes par les autres; mais aujourd'hui tout
-est à jour, et ce système vous rendrait de fort mauvais services.
-En effet, vous rencontrerez devant vous, soit un homme loyal et
-vrai, soit un ennemi traître, un homme qui procédera par la
-calomnie, par la médisance, par la fourberie. Eh! bien, sachez
-que vous n'avez pas de plus puissant auxiliaire que celui-ci, l'ennemi
-de cet homme est lui-même; vous pouvez le combattre en
-vous servant d'armes loyales, il sera tôt ou tard méprisé. Quant
-au premier, votre franchise vous conciliera son estime; et, vos
-intérêts conciliés (car tout s'arrange), il vous servira. Ne craignez
-pas de vous faire des ennemis, malheur à qui n'en a pas dans le
-monde où vous allez; mais tâchez de ne donner prise ni au ridicule
-ni à la déconsidération; je dis tâchez, car à Paris un homme
-ne s'appartient pas toujours, il est soumis à de fatales circonstances;
-vous n'y pourrez éviter ni la boue du ruisseau, ni la
-tuile qui tombe. La morale a ses ruisseaux d'où les gens déshonorés
-<span class="pagenum">361</span>
-essaient de faire jaillir sur les plus nobles personnes la boue
-dans laquelle ils se noient. Mais vous pouvez toujours vous faire
-respecter en vous montrant dans toutes les sphères implacable
-dans vos dernières déterminations. Dans ce conflit d'ambitions,
-au milieu de ces difficultés entrecroisées, allez toujours droit au
-fait, marchez résolument à la question, et ne vous battez jamais
-que sur un point, avec toutes vos forces. Vous savez combien
-monsieur de Mortsauf haïssait Napoléon, il le poursuivait de sa
-malédiction, il veillait sur lui comme la justice sur le criminel,
-il lui redemandait tous les soirs le duc d'Enghien, la seule infortune,
-seule mort qui lui ait fait verser des larmes; eh! bien, il
-l'admirait comme le plus hardi des capitaines, il m'en a souvent
-expliqué la tactique. Cette stratégie ne peut-elle donc s'appliquer
-dans la guerre des intérêts? elle y économiserait le temps comme
-l'autre économisait les hommes et l'espace; songez à ceci, car une
-femme se trompe souvent en ces choses que nous jugeons par instinct
-et par sentiment. Je puis insister sur un point: toute finesse,
-toute tromperie est découverte et finit par nuire, tandis que toute
-situation me paraît être moins dangereuse quand un homme se
-place sur le terrain de la franchise. Si je pouvais citer mon
-exemple, je vous dirais qu'à Clochegourde, forcée par le caractère
-de monsieur de Mortsauf à prévenir tout litige, à faire arbitrer
-immédiatement les contestations qui seraient pour lui comme
-une maladie dans laquelle il se complairait en y succombant, j'ai
-toujours tout terminé moi-même en allant droit au n&oelig;ud et disant
-à l'adversaire: Dénouons, ou coupons? Il vous arrivera souvent
-d'être utile aux autres, de leur rendre service, et vous en
-serez peu récompensé; mais n'imitez pas ceux qui se plaignent
-des hommes et se vantent de ne trouver que des ingrats. N'est-ce
-pas se mettre sur un piédestal? puis n'est-il pas un peu niais
-d'avouer son peu de connaissance du monde? Mais ferez-vous le
-bien comme un usurier prête son argent? Ne le ferez-vous pas
-pour le bien en lui-même? <i>Noblesse oblige!</i> Néanmoins ne
-rendez pas de tels services que vous forciez les gens à l'ingratitude,
-car ceux-là deviendraient pour vous d'irréconciliables ennemis:
-il y a le désespoir de l'obligation, comme le désespoir de
-la ruine, qui prête des forces incalculables. Quant à vous, acceptez
-le moins que vous pourrez des autres. Ne soyez le vassal d'aucune
-âme, ne relevez que de vous-même. Je ne vous donne d'avis,
-<span class="pagenum">362</span>
-mon ami, que sur les petites choses de la vie. Dans le monde
-politique, tout change d'aspect, les règles qui régissent votre personne
-fléchissent devant les grands intérêts. Mais si vous parveniez
-à la sphère où se meuvent les grands hommes, vous seriez,
-comme Dieu, seul juge de vos résolutions. Vous ne serez plus
-alors un homme, vous serez la loi vivante; vous ne serez plus un
-individu, vous vous serez incarné la nation. Mais si vous jugez,
-vous serez jugé aussi. Plus tard vous comparaîtrez devant les
-siècles, et vous savez assez l'histoire pour avoir apprécié les
-sentiments et les actes qui engendrent la vraie grandeur.</p>
-
-<p>»J'arrive à la question grave, à votre conduite auprès des
-femmes. Dans les salons où vous irez, ayez pour principe de ne
-pas vous prodiguer en vous livrant au petit manége de la coquetterie.
-Un des hommes qui, dans l'autre siècle, eurent le plus de
-succès, avait l'habitude de ne jamais s'occuper que d'une seule
-personne dans la même soirée, et de s'attacher à celles qui paraissent
-négligées. Cet homme, cher enfant, a dominé son époque.
-Il avait sagement calculé que, dans un temps donné, son
-éloge serait obstinément fait par tout le monde. La plupart des
-jeunes gens perdent leur plus précieuse fortune, le temps nécessaire
-pour se créer des relations qui sont la moitié de la vie
-sociale; comme ils plaisent par eux-mêmes, ils ont peu de choses
-à faire pour qu'on s'attache à leurs intérêts; mais ce printemps
-est rapide, sachez le bien employer. Cultivez donc les femmes
-influentes. Les femmes influentes sont les vieilles femmes, elles
-vous apprendront les alliances, les secrets de toutes les familles,
-et les chemins de traverse qui peuvent vous mener rapidement
-au but. Elles seront à vous de c&oelig;ur; la protection est leur dernier
-amour quand elles ne sont pas dévotes; elles vous serviront
-merveilleusement, elles vous prôneront et vous rendront désirables.
-Fuyez les jeunes femmes! Ne croyez pas qu'il y ait le moindre
-intérêt personnel dans ce que je vous dis? La femme de cinquante
-ans fera tout pour vous et la femme de vingt ans rien;
-celle-ci veut toute votre vie, l'autre ne vous demandera qu'un
-moment, une attention. Raillez les jeunes femmes, prenez d'elles
-tout en plaisanterie, elles sont incapables d'avoir une pensée sérieuse.
-Les jeunes femmes, mon ami, sont égoïstes, petites, sans
-amitié vraie, elles n'aiment qu'elles, elles vous sacrifieraient à un
-succès. D'ailleurs, toutes veulent du dévouement, et votre situation
-<span class="pagenum">363</span>
-exigera qu'on en ait pour vous, deux prétentions inconciliables.
-Aucune d'elles n'aura l'entente de vos intérêts, toutes
-penseront à elles et non à vous, toutes vous nuiront plus par
-leur vanité qu'elles ne vous serviront par leur attachement; elles
-vous dévoreront sans scrupule votre temps, vous feront manquer
-votre fortune, vous détruiront de la meilleure grâce du
-monde. Si vous vous plaignez, la plus sotte d'entre elles vous
-prouvera que son gant vaut le monde, que rien n'est plus glorieux
-que de la servir. Toutes vous diront qu'elles donnent le
-bonheur, et vous feront oublier vos belles destinées: leur bonheur
-est variable, votre grandeur sera certaine. Vous ne savez
-pas avec quel art perfide elles s'y prennent pour satisfaire leurs
-fantaisies, pour convertir un goût passager en un amour qui
-commence sur la terre et doit se continuer dans le ciel. Le jour
-où elles vous quitteront elles vous diront que le mot <i>je n'aime
-plus</i> justifie l'abandon, comme le mot <i>j'aime</i> excusait leur
-amour, que l'amour est involontaire. Doctrine absurde, cher!
-Croyez-le, le véritable amour est éternel, infini, toujours semblable
-à lui-même; il est égal et pur, sans démonstrations violentes;
-il se voit en cheveux blancs, toujours jeune de c&oelig;ur.
-Rien de ces choses ne se trouve parmi les femmes mondaines,
-elles jouent toutes la comédie: celle-ci vous intéressera par ses
-malheurs, elle paraîtra la plus douce et la moins exigeante des
-femmes; mais, quand elle se sera rendue nécessaire, elle vous
-dominera lentement et vous fera faire ses volontés; vous voudrez
-être diplomate, aller, venir, étudier les hommes, les intérêts, les
-pays? non, vous resterez à Paris ou à sa terre, elle vous coudra
-malicieusement à sa jupe; et plus vous montrerez de dévouement,
-plus elle sera ingrate. Celle-là tentera de vous intéresser par sa
-soumission, elle se fera votre page, elle vous suivra romanesquement
-au bout du monde, elle se compromettra pour vous garder
-et sera comme une pierre à votre cou. Vous vous noierez un jour,
-et la femme surnagera. Les moins rusées des femmes ont des
-piéges infinis; la plus imbécile triomphe par le peu de défiance
-qu'elle excite; la moins dangereuse serait une femme galante qui
-vous aimerait sans savoir pourquoi, qui vous quitterait sans motif,
-et vous reprendrait par vanité. Mais toutes vous nuiront dans
-le présent ou dans l'avenir. Toute jeune femme qui va dans le
-monde, qui vit de plaisirs et de vaniteuses satisfactions, est une
-<span class="pagenum">364</span>
-femme à demi corrompue qui vous corrompra. Là, ne sera pas
-la créature chaste et recueillie dans l'âme de laquelle vous régnerez
-toujours. Ah! elle sera solitaire celle qui vous aimera: ses
-plus belles fêtes seront vos regards, elle vivra de vos paroles.
-Que cette femme soit donc pour vous le monde entier, car vous
-serez tout pour elle: aimez-la bien, ne lui donnez ni chagrins
-ni rivales, n'excitez pas sa jalousie. Être aimé, cher, être compris,
-est le plus grand bonheur, je souhaite que vous le goûtiez, mais
-ne compromettez pas la fleur de votre âme, soyez bien sûr du
-c&oelig;ur où vous placerez vos affections. Cette femme ne sera jamais
-elle, elle ne devra jamais penser à elle, mais à vous; elle ne vous
-disputera rien, elle n'entendra jamais ses propres intérêts et saura
-flairer pour vous un danger là où vous n'en verrez point, là où
-elle oubliera le sien propre; enfin si elle souffre, elle souffrira
-sans se plaindre, elle n'aura point de coquetterie personnelle,
-mais elle aura comme un respect de ce que vous aimerez en elle.
-Répondez à cet amour en le surpassant. Si vous êtes assez heureux
-pour rencontrer ce qui manquera toujours à votre pauvre
-amie, un amour également inspiré, également ressenti; songez,
-quelle que soit la perfection de cet amour, que dans une vallée
-vivra pour vous une mère de qui le c&oelig;ur est si creusé par le sentiment
-dont vous l'avez rempli, que vous n'en pourrez jamais
-trouver le fond. Oui, je vous porte une affection dont l'étendue
-ne vous sera jamais connue: pour qu'elle se montre ce qu'elle est,
-il faudrait que vous eussiez perdu cette belle intelligence, et alors
-vous ne sauriez pas jusqu'où pourrait aller mon dévouement.
-Suis-je suspecte en vous disant d'éviter les jeunes femmes, toutes
-plus ou moins artificieuses, moqueuses, vaniteuses, futiles, gaspilleuses;
-de vous attacher aux femmes influentes, à ces imposantes
-douairières, pleines de sens comme l'était ma tante, et qui
-vous serviront si bien, qui vous défendront contre les accusations
-secrètes en les détruisant, qui diront de vous ce que vous ne pourriez
-en dire vous-même? Enfin, ne suis-je pas généreuse en vous
-ordonnant de réserver vos adorations pour l'ange au c&oelig;ur pur? Si
-ce mot, <i>noblesse oblige</i>, contient une grande partie de mes premières
-recommandations, mes avis sur vos relations avec les
-femmes sont aussi dans ce mot de chevalerie: <i>les servir toutes,
-n'en aimer qu'une</i>.</p>
-
-<p>»Votre instruction est immense, votre c&oelig;ur conservé par la
-<span class="pagenum">365</span>
-souffrance est resté sans souillure; tout est beau, tout est bien
-en vous, <i>veuillez donc!</i> Votre avenir est maintenant dans ce
-seul mot, le mot des grands hommes. N'est-ce pas, mon enfant,
-que vous obéirez à votre Henriette, que vous lui permettrez de
-continuer à vous dire ce qu'elle pense de vous et de vos rapports
-avec le monde: j'ai dans l'âme un &oelig;il qui voit l'avenir pour
-vous comme pour mes enfants, laissez-moi donc user de cette
-faculté, à votre profit, don mystérieux que m'a fait la paix de
-ma vie et qui, loin de s'affaiblir, s'entretient dans la solitude et
-le silence. Je vous demande en retour de me donner un grand
-bonheur: je veux vous voir grandissant parmi les hommes, sans
-qu'un seul de vos succès me fasse plisser le front; je veux que
-vous mettiez promptement votre fortune à la hauteur de votre
-nom et pouvoir me dire que j'ai contribué mieux que par le désir
-à votre grandeur. Cette secrète coopération est le seul plaisir
-que je puisse me permettre. J'attendrai. Je ne vous dis pas adieu.
-Nous sommes séparés, vous ne pouvez avoir ma main sous vos
-lèvres; mais vous devez bien avoir entrevu quelle place vous occupez
-dans le c&oelig;ur de</p>
-
-<p class="rsign">»Votre <span class="smcap">Henriette</span>.»</p>
-
-</div>
-
-<p>Quand j'eus fini cette lettre, je sentais palpiter sous mes doigts
-un c&oelig;ur maternel au moment où j'étais encore glacé par le sévère
-accueil de ma mère. Je devinai pourquoi la comtesse m'avait interdit
-en Touraine la lecture de cette lettre, elle craignait sans
-doute de voir tomber ma tête à ses pieds et de les sentir mouillés
-par mes pleurs.</p>
-
-<p>Je fis enfin la connaissance de mon frère Charles qui jusqu'alors
-avait été comme un étranger pour moi; mais il eut dans ses moindres
-relations une morgue qui mettait trop de distance entre nous
-pour que nous nous aimassions en frères; tous les sentiments doux
-reposent sur l'égalité des âmes, et il n'y eut entre nous aucun
-point de cohésion. Il m'enseignait doctoralement ces riens que l'esprit
-ou le c&oelig;ur devinent; à tout propos, il paraissait se défier de
-moi; si je n'avais pas eu pour point d'appui mon amour, il m'eût
-rendu gauche et bête en affectant de croire que je ne savais rien.
-Néanmoins il me présenta dans le monde où ma niaiserie devait
-faire valoir ses qualités. Sans les malheurs de mon enfance, j'aurais
-pu prendre sa vanité de protecteur pour de l'amitié fraternelle;
-<span class="pagenum">366</span>
-mais la solitude morale produit les mêmes effets que la solitude
-terrestre: le silence permet d'y apprécier les plus légers
-retentissements, et l'habitude de se réfugier en soi-même développe
-une sensibilité dont la délicatesse <ins id="cor_66" title="révès le lemoindre">révèle les moindres</ins> nuances
-des affections qui nous touchent. Avant d'avoir connu madame
-de Mortsauf, un regard dur me blessait, l'accent d'un mot brusque
-me frappait au c&oelig;ur; j'en gémissais, mais sans rien savoir de la
-vie des caresses; tandis qu'à mon retour de Clochegourde, je pouvais
-établir des comparaisons qui perfectionnaient ma science prématurée.
-L'observation qui repose sur des souffrances ressenties
-est incomplète. Le bonheur a sa lumière aussi. Je me laissai d'autant
-plus volontiers écraser sous la supériorité du droit d'aînesse,
-que je n'étais pas la dupe de Charles.</p>
-
-<p>J'allai seul chez la duchesse de Lenoncourt où je n'entendis
-point parler d'Henriette, où personne, excepté le bon vieux duc,
-la simplicité même, ne m'en parla; mais à la manière dont il me
-reçut, je devinai les secrètes recommandations de sa fille. Au moment
-où je commençais à perdre le niais étonnement que cause à
-tout débutant la vue du grand monde, au moment où j'y entrevoyais
-des plaisirs en comprenant les ressources qu'il offre aux
-ambitieux, et que je me plaisais à mettre en usage les maximes
-d'Henriette en admirant leur profonde vérité, les événements du
-20 mars arrivèrent. Mon frère suivit la cour à Gand; moi, par le
-conseil de la comtesse avec qui j'entretenais une correspondance
-active de mon côté seulement, j'y accompagnai le duc de Lenoncourt.
-La bienveillance habituelle du duc devint une sincère protection
-quand il me vit attaché de c&oelig;ur, de tête et de pied aux
-Bourbons; il me présenta lui-même à Sa Majesté. Les courtisans
-du malheur sont peu nombreux; la jeunesse a des admirations naïves,
-des fidélités sans calcul; le roi savait juger les hommes; ce
-qui n'eût pas été remarqué aux Tuileries le fut donc beaucoup à
-Gand, et j'eus le bonheur de plaire à Louis XVIII. Une lettre de
-madame de Mortsauf à son père, apportée avec des dépêches par un
-émissaire des Vendéens et dans laquelle il y avait un mot pour
-moi, m'apprit que Jacques était malade. Monsieur de Mortsauf au
-désespoir autant de la mauvaise santé de son fils que de voir une
-seconde émigration commencer sans lui, avait ajouté quelques
-mots qui me firent deviner la situation de la bien-aimée. Tourmentée
-par lui sans doute quand elle passait tous ses instants au
-<span class="pagenum">367</span>
-chevet de Jacques, n'ayant de repos ni le jour ni la nuit: supérieure
-aux taquineries, mais sans force pour les dominer quand
-elle employait toute son âme à soigner son enfant, Henriette devait
-désirer le secours d'une amitié qui lui avait rendu la vie moins
-pesante; ne fût-ce que pour s'en servir à occuper monsieur de
-Mortsauf. Déjà plusieurs fois j'avais emmené le comte au dehors
-quand il menaçait de la tourmenter; innocente ruse dont le succès
-m'avait valu quelques-uns de ces regards qui expriment une reconnaissance
-<ins id="cor_67" title="passionnnée">passionnée</ins> où l'amour voit des promesses. Quoique
-je fusse impatient de marcher sur les traces de Charles envoyé récemment
-au congrès de Vienne, quoique je voulusse au risque de
-mes jours justifier les prédictions d'Henriette et m'affranchir de la
-vassalité fraternelle, mon ambition, mes désirs d'indépendance,
-l'intérêt que j'avais à ne pas quitter le roi, tout pâlit devant la
-figure endolorie de madame de Mortsauf; je résolus de quitter la
-cour de Gand pour aller servir la vraie souveraine. Dieu me récompensa.
-L'émissaire envoyé par les Vendéens ne pouvait pas retourner
-en France, le roi voulait un homme qui se dévouât à y
-porter ses instructions. Le duc de Lenoncourt savait que le roi
-n'oublierait point celui qui se chargerait de cette périlleuse entreprise;
-il me fit agréer sans me consulter, et j'acceptai, bien heureux
-de pouvoir me retrouver à Clochegourde tout en servant la
-bonne cause.</p>
-
-<p>Après avoir eu, dès vingt et un ans, une audience du roi, je
-revins en France où, soit à Paris, soit en Vendée, j'eus le bonheur
-d'accomplir les intentions de Sa Majesté. Vers la fin de mai,
-poursuivi par les autorités bonapartistes auxquelles j'étais signalé,
-je fus obligé de fuir en homme qui semblait retourner à son manoir,
-allant à pied de domaine en domaine, de bois en bois, à travers
-la haute Vendée, le Bocage et le Poitou, changeant de route suivant
-l'occurrence. J'atteignis Saumur, de Saumur je vins à Chinon, et
-de Chinon, en une seule nuit, je gagnai les bois de Nueil où je
-rencontrai le comte à cheval dans une lande; il me prit en croupe,
-et m'amena chez lui, sans que nous eussions vu personne qui pût
-me reconnaître.</p>
-
-<p>&mdash;Jacques est mieux, avait été son premier mot.</p>
-
-<p>Je lui avouai ma position de fantassin diplomatique traqué comme
-une bête fauve, et le gentilhomme s'arma de son royalisme pour
-disputer à monsieur de Chessel le danger de me recevoir. En apercevant
-<span class="pagenum">368</span>
-Clochegourde, il me sembla que les huit mois qui venaient
-de s'écouler étaient un songe. Quand le comte dit à sa femme en
-me précédant:&mdash;Devinez qui je vous amène?... Félix.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce possible! demanda-t-elle les bras pendants et le visage
-stupéfié.</p>
-
-<p>Je me montrai, nous restâmes tous deux immobiles, elle clouée
-sur son fauteuil, moi sur le seuil de sa porte, nous contemplant avec
-l'avide fixité de deux amants qui veulent réparer par un seul regard
-tout le temps perdu; mais honteuse d'une surprise qui laissait
-son c&oelig;ur sans voile, elle se leva, je m'approchai.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai bien prié pour vous, me dit-elle après m'avoir tendu sa
-main à baiser.</p>
-
-<p>Elle me demanda des nouvelles de son père; puis elle devina
-ma fatigue, et alla s'occuper de mon gîte; tandis que le comte me
-faisait donner à manger, car je mourais de faim. Ma chambre fut
-celle qui se trouvait au-dessus de la sienne, celle de sa tante; elle
-m'y fit conduire par le comte, après avoir mis le pied sur la première
-marche de l'escalier en délibérant sans doute avec elle-même
-si elle m'y accompagnerait; je me retournai, elle rougit, me souhaita
-un bon sommeil, et se retira précipitamment. Quand je descendis
-pour dîner, j'appris les désastres de Waterloo, la fuite de
-Napoléon, la marche des alliés sur Paris et le retour probable des
-Bourbons. Ces événements étaient tout pour le comte, ils ne furent
-rien pour nous. Savez-vous la plus grande nouvelle, après les
-enfants caressés, car je ne vous parle pas de mes alarmes en voyant
-la comtesse pâle et maigrie; je connaissais le ravage que pouvait
-faire un geste d'étonnement, et n'exprimai que du plaisir en la
-voyant. La grande nouvelle pour nous fut: «&mdash;Vous aurez de la
-glace!» Elle s'était souvent dépitée l'année dernière de ne pas
-avoir d'eau assez fraîche pour moi qui, n'ayant pas d'autre boisson,
-l'aimais glacée. Dieu sait au prix de combien d'importunités elle
-avait fait construire une glacière! Vous savez mieux que personne
-qu'il suffit à l'amour, d'un mot, d'un regard, d'une inflexion de
-voix, d'une attention légère en apparence; son plus beau privilége
-est de se prouver par lui-même. Hé! bien, son mot, son regard,
-son plaisir me révélèrent l'étendue de ses sentiments, comme je
-lui avais naguère dit tous les miens par ma conduite au trictrac.
-Mais les naïfs témoignages de sa tendresse abondèrent: le septième
-jour après mon arrivée, elle redevint fraîche; elle pétilla de santé,
-<span class="pagenum">369</span>
-de joie et de jeunesse; je retrouvai mon cher lys embelli, mieux
-épanoui, de même que je trouvai mes trésors de c&oelig;ur augmentés.
-N'est-ce pas seulement chez les petits esprits, ou dans les c&oelig;urs
-vulgaires, que l'absence amoindrit les sentiments, efface les traits
-de l'âme et diminue les beautés de la personne aimée? Pour les
-imaginations ardentes, pour les êtres chez lesquels l'enthousiasme
-passe dans le sang, le teint d'une pourpre nouvelle, et chez qui la
-passion prend les formes de la constance, l'absence n'a-t-elle pas
-l'effet des supplices qui raffermissaient la foi des premiers chrétiens,
-et leur rendaient Dieu visible? N'existe-t-il pas chez un c&oelig;ur rempli
-d'amour des souhaits incessants qui donnent plus de prix aux
-formes désirées en les faisant entrevoir colorées par le feu des
-rêves? n'éprouve-t-on pas des irritations qui communiquent le beau
-de l'idéal aux traits adorés en les chargeant de pensées? Le passé,
-repris souvenir à souvenir, s'agrandit; l'avenir se meuble d'espérances.
-Entre deux c&oelig;urs où surabondent ces nuages électriques,
-une première entrevue devint alors comme un bienfaisant orage
-qui ravive la terre et la féconde en y portant les subites lumières
-de la foudre. Combien de plaisirs suaves ne goûtai-je pas en voyant
-que chez nous ces pensers, ces ressentiments étaient réciproques?
-De quel &oelig;il charmé je suivis les progrès du bonheur chez Henriette!
-Une femme qui revit sous les regards de l'aimé donne peut-être
-une plus grande preuve de sentiment que celle qui meurt tuée par
-un doute, ou séchée sur sa tige, faute de sève; je ne sais qui des
-deux est la plus touchante. La renaissance de madame de Mortsauf fut
-naturelle, comme les effets du mois de mai sur les prairies, comme
-ceux du soleil et de l'onde sur les fleurs abattues. Comme notre
-vallée d'amour, Henriette avait eu son hiver, elle renaissait comme
-elle au printemps. Avant le dîner, nous descendîmes sur notre
-chère terrasse. Là, tout en caressant la tête de son pauvre enfant,
-devenu plus débile que je ne l'avais vu, qui marchait aux flancs de
-sa mère, silencieux comme s'il couvait encore une maladie, elle
-me raconta ses nuits passées au chevet du malade.&mdash;Durant ces
-trois mois, elle avait, disait-elle, vécu d'une vie tout intérieure;
-elle avait habité comme un palais sombre en craignant d'entrer en
-de somptueux appartements où brillaient des lumières, où se donnaient
-des fêtes à elle interdites, et à la porte desquels elle se tenait,
-un &oelig;il à son enfant, l'autre sur une figure indistincte, une
-oreille pour écouter les douleurs, une autre pour entendre une
-<span class="pagenum">370</span>
-voix. Elle disait des poésies suggérées par la solitude, comme aucun
-poète n'en a jamais inventé; mais tout cela naïvement, sans
-savoir qu'il y eût le moindre vestige d'amour, ni trace de voluptueuse
-pensée, ni poésie orientalement suave, comme une rose du
-Frangistan. Quand le comte nous rejoignit, elle continua du même
-ton, en femme fière d'elle-même, qui peut jeter un regard d'orgueil
-à son mari, et mettre sans rougir un baiser sur le front de
-son fils. Elle avait beaucoup prié, elle avait tenu Jacques pendant
-des nuits entières sous ses mains jointes, ne voulant pas qu'il
-mourût.</p>
-
-<p>&mdash;J'allais, disait-elle, jusqu'aux portes du sanctuaire demander
-sa vie à Dieu. Elle avait eu des visions; elle me les racontait;
-mais au moment où elle prononça de sa voix d'ange ces paroles
-merveilleuses:&mdash;Quand je dormais, mon c&oelig;ur veillait!</p>
-
-<p>&mdash;C'est-à-dire que vous avez été presque folle, répondit le
-comte en l'interrompant.</p>
-
-<p>Elle se tut, atteinte d'une vive douleur, comme si c'était la première
-blessure reçue, comme si elle eût oublié que, depuis treize
-ans, jamais cet homme n'avait manqué de lui décocher une flèche
-au c&oelig;ur. Oiseau sublime atteint dans son vol par ce grossier grain
-de plomb, elle tomba dans un stupide abattement.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! quoi, monsieur, dit-elle après une pause, jamais une de
-mes paroles ne trouvera-t-elle grâce au tribunal de votre esprit?
-n'aurez-vous jamais d'indulgence pour ma faiblesse, ni de compréhension
-pour mes idées de femme?</p>
-
-<p>Elle s'arrêta. Déjà cet ange se repentait de ses murmures, et
-mesurait d'un regard son passé comme son avenir: pourrait-elle
-être comprise, n'allait-elle pas faire jaillir une virulente apostrophe?
-Ses veines bleues battirent violemment dans ses tempes,
-elle n'eut point de larmes, mais le vert de ses yeux devint pâle;
-puis elle abaissa ses regards vers la terre pour ne pas voir dans les
-miens sa peine agrandie, ses sentiments devinés, son âme caressée
-en mon âme, et surtout la compatissance encolorée d'un jeune
-amour prêt, comme un chien fidèle, à dévorer celui qui blesse sa
-maîtresse, sans discuter ni la force ni la qualité de l'assaillant. En
-ces cruels moments il fallait voir l'air de supériorité que prenait le
-comte; il croyait triompher de sa femme, et l'accablait alors d'une
-grêle de phrases qui répétaient la même idée et ressemblaient à
-des coups de hache rendant le même son.</p>
-
-<p><span class="pagenum">371</span>
-&mdash;Il est donc toujours le même? lui dis-je quand le comte
-nous quitta forcément réclamé par son piqueur qui vint le
-chercher.</p>
-
-<p>&mdash;Toujours, me répondit Jacques.</p>
-
-<p>&mdash;Toujours excellent, mon fils, dit-elle à Jacques en essayant
-ainsi de soustraire monsieur de Mortsauf au jugement de ses enfants.
-Vous voyez le présent, vous ignorez le passé, vous ne sauriez
-critiquer votre père sans commettre quelque injustice; mais eussiez-vous
-la douleur de voir votre père en faute, l'honneur des familles
-exige que vous ensevelissiez de tels secrets dans le plus profond
-silence.</p>
-
-<p>&mdash;Comment vont les changements à la Cassine et à la Rhétorière?
-lui demandai-je pour la tirer de ses amères pensées.</p>
-
-<p>&mdash;Au delà de mes espérances, me dit-elle. Les bâtiments finis,
-nous avons trouvé deux fermiers excellents qui ont pris l'une à
-quatre mille cinq cents francs, impôts payés, l'autre à cinq mille
-francs; et les baux sont consentis pour quinze ans. Nous avons déjà
-planté trois mille pieds d'arbres sur les deux nouvelles fermes. Le
-parent de Manette est enchanté d'avoir la Rabelaye. Martineau
-tient la Baude. Le bien de nos quatre fermiers consiste en prés et
-en bois, dans lesquels ils ne portent point, comme le font quelques
-fermiers peu consciencieux, les fumiers destinés à nos terres
-de labour. Ainsi <i>nos</i> efforts ont été couronnés par le plus beau
-succès. Clochegourde, sans les réserves que nous nommons la
-ferme du château, sans les bois ni les clos, rapporte dix-neuf
-mille francs, et les plantations nous ont préparé de belles annuités.
-Je bataille pour faire donner nos terres réservées à Martineau,
-notre garde, qui maintenant peut se faire remplacer par son fils. Il
-en offre trois mille francs si monsieur de Mortsauf veut lui bâtir
-une ferme à la Commanderie. Nous pourrions alors dégager les
-abords de Clochegourde, achever notre avenue projetée jusqu'au
-chemin de Chinon, et n'avoir que nos vignes et nos bois à soigner.
-Si le roi revient, <i>notre</i> pension reviendra; <i>nous</i> y consentirons
-après quelques jours de croisière contre le bon sens de <i>notre</i>
-femme. La fortune de Jacques sera donc indestructible. Ces derniers
-résultats obtenus, je laisserai monsieur thésauriser pour Madeleine,
-que le roi dotera d'ailleurs selon l'usage. J'ai la conscience
-tranquille; ma tâche s'accomplit. Et vous? me dit-elle.</p>
-
-<p>Je lui expliquai ma mission, et lui fis voir combien son conseil
-<span class="pagenum">372</span>
-avait été fructueux et sage. Était-elle douée de seconde vue pour
-ainsi pressentir les événements?</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous l'ai-je pas écrit? dit-elle. Pour vous seul, je puis
-exercer une faculté surprenante, dont je n'ai parlé qu'à monsieur
-de la Berge, mon confesseur, et qu'il explique par une intervention
-divine. Souvent, après quelques méditations profondes, provoquées
-par des craintes sur l'état de mes enfants, mes yeux se
-fermaient aux choses de la terre et voyaient dans une autre région:
-quand j'y apercevais Jacques et Madeleine lumineux, ils
-étaient pendant un certain temps en bonne santé; si je les y trouvais
-enveloppés d'un brouillard, ils tombaient bientôt malades.
-Pour vous, non-seulement je vous vois toujours brillant, mais
-j'entends une voix douce qui m'explique sans paroles, par une
-communication mentale, ce que vous devez faire. Par quelle loi
-ne puis-je user de ce don merveilleux que pour mes enfants et
-pour vous? dit-elle en tombant dans la rêverie. Dieu veut-il leur
-servir de père? se demanda-t-elle après une pause.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi croire, lui dis-je, que je n'obéis qu'à vous!</p>
-
-<p>Elle me jeta l'un de ces sourires entièrement gracieux qui me
-causaient une si grande ivresse de c&oelig;ur, que je n'aurais pas alors
-senti un coup mortel.</p>
-
-<p>&mdash;Dès que le roi sera dans Paris, allez-y, quittez Clochegourde,
-reprit-elle. Autant il est dégradant de quêter des places et
-des grâces, autant il est ridicule de ne pas être à portée de les
-accepter. Il se fera de grands changements. Les hommes capables
-et sûrs seront nécessaires au roi, ne lui manquez pas; vous entrerez
-jeune aux affaires, et vous vous en trouverez bien; car, pour
-les hommes d'état comme pour les acteurs, il est des choses de
-métier que le génie ne révèle pas, il faut les apprendre. Mon père
-tient ceci du duc de Choiseul. Songez à moi, me dit-elle après
-une pause, faites-moi goûter les plaisirs de la supériorité dans une
-âme toute à moi. N'êtes-vous pas mon fils?</p>
-
-<p>&mdash;Votre fils? repris-je d'un air boudeur.</p>
-
-<p>&mdash;Rien que mon fils, dit-elle en se moquant de moi, n'est-ce
-pas avoir une assez belle place dans mon c&oelig;ur?</p>
-
-<p>La cloche sonna le dîner, elle prit mon bras et s'y appuya complaisamment.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez grandi, me dit-elle en montant les escaliers.
-Quand nous fûmes au perron, elle m'agita le bras comme si mes
-<span class="pagenum">373</span>
-regards l'atteignaient trop vivement; quoiqu'elle eût les yeux baissés,
-elle savait bien que je ne regardais qu'elle; elle me dit alors
-de cet air faussement impatienté, si gracieux, si coquet:&mdash;Allons,
-voyez donc un peu notre chère vallée? Elle se retourna, mit
-son ombrelle de soie blanche au-dessus de nos têtes, en collant
-Jacques sur elle; et le geste de tête par lequel elle me montra
-l'Indre, la toue, les prés, prouvait que depuis mon séjour et nos
-promenades elle s'était entendue avec ces horizons fumeux, avec
-leurs sinuosités vaporeuses. La nature était le manteau sous lequel
-s'abritaient ses pensées. Elle savait maintenant ce que soupire le
-rossignol pendant les nuits, et ce que répète le chantre des marais
-en psalmodiant sa note plaintive.</p>
-
-<p>A huit heures, le soir, je fus témoin d'une scène qui m'émut
-profondément et que je n'avais jamais pu voir, car je restais toujours
-à jouer avec monsieur de Mortsauf, pendant qu'elle se passait
-dans la salle à manger avant le coucher des enfants. La cloche
-sonna deux coups, tous les gens de la maison vinrent.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes notre hôte, soumettez-vous à la règle du couvent?
-dit-elle en m'entraînant par la main avec cet air d'innocente raillerie
-qui distingue les femmes vraiment pieuses.</p>
-
-<p>Le comte nous suivit. Maîtres, enfants, domestiques, tous s'agenouillèrent,
-têtes nues, en se mettant à leurs places habituelles.
-C'était le tour de Madeleine à dire les prières: la chère petite les
-prononça de sa voix enfantine dont les tons ingénus se détachèrent
-avec clarté dans l'harmonieux silence de la campagne et prêtèrent
-aux phrases la sainte candeur de l'innocence, cette grâce des anges.
-Ce fut la plus émouvante prière que j'aie entendue. La nature
-répondait aux paroles de l'enfant par les mille bruissements du
-soir, accompagnement d'orgue légèrement touché. Madeleine était
-à droite de la comtesse et Jacques à la gauche. Les touffes gracieuses
-de ces deux têtes entre lesquelles s'élevait la coiffure nattée
-de la mère et que dominaient les cheveux entièrement blancs et le
-crâne jauni de monsieur de Mortsauf, composaient un tableau dont
-les couleurs répétaient en quelque sorte à l'esprit les idées réveillées
-par les mélodies de la prière; enfin, pour satisfaire aux conditions
-de l'unité qui marque le sublime, cette assemblée recueillie
-était enveloppée par la lumière adoucie du couchant dont les teintes
-rouges coloraient la salle, en laissant croire ainsi aux âmes, ou
-poétiques, ou superstitieuses, que les feux du ciel visitaient ces
-<span class="pagenum">374</span>
-fidèles serviteurs de Dieu agenouillés là sans distinction de rang,
-dans l'égalité voulue par l'Église. En me reportant aux jours de la
-vie patriarcale, mes pensées agrandissaient encore cette scène déjà
-si grande par sa simplicité. Les enfants dirent bonsoir à leur père,
-les gens nous saluèrent, la comtesse s'en alla, donnant une main
-à chaque enfant, et je rentrai dans le salon avec le comte.</p>
-
-<p>&mdash;Nous vous ferons faire votre salut par là et votre enfer par
-ici, me dit-il en montrant le trictrac.</p>
-
-<p>La comtesse nous rejoignit une demi-heure après et avança son
-métier près de notre table.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci est pour vous, dit-elle en déroulant le canevas; mais
-depuis trois mois l'ouvrage a bien langui. Entre cet &oelig;illet rouge
-et cette rose, mon pauvre enfant a souffert.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, dit monsieur de Mortsauf, ne parlons pas de
-cela. Six-cinq, monsieur l'envoyé du roi.</p>
-
-<p>Quand je me couchai, je me recueillis pour l'entendre allant et
-venant dans sa chambre. Si elle demeura calme et pure, je fus travaillé
-par des idées folles qu'inspiraient d'intolérables désirs.&mdash;Pourquoi
-ne serait-elle pas à moi? me disais-je. Peut-être est-elle
-comme moi, plongée dans cette tourbillonnante agitation des sens?
-A une heure, je descendis, je pus marcher sans faire de bruit,
-j'arrivai devant sa porte, je m'y couchai: l'oreille appliquée à la
-fente, j'entendis son égale et douce respiration d'enfant. Quand le
-froid m'eut saisi, je remontai, je me remis au lit et dormis tranquillement
-jusqu'au matin. Je ne sais à quelle prédestination, à
-quelle nature doit s'attribuer le plaisir que je trouve à m'avancer
-jusqu'au bord des précipices, à sonder le gouffre du mal, à en interroger
-le fond, en sentir le froid, et me retirer tout ému. Cette
-heure de nuit passée au seuil de sa porte où j'ai pleuré de rage,
-sans qu'elle ait jamais su que le lendemain elle avait marché sur
-mes pleurs et sur mes baisers, sur sa vertu tour à tour détruite et
-respectée, maudite et adorée; cette heure, sotte aux yeux de plusieurs,
-est une inspiration de ce sentiment inconnu qui pousse des
-militaires, quelques-uns m'ont dit avoir ainsi joué leur vie, à se
-jeter devant une batterie pour <ins id="cor_68" title="s'avoir">savoir</ins> s'ils échapperaient à la mitraille,
-et s'ils seraient heureux en chevauchant ainsi l'abîme des
-probabilités, en fumant comme Jean Bart sur un tonneau de poudre.
-Le lendemain j'allai cueillir et faire deux bouquets; le comte
-les admira, lui que rien en ce genre n'émouvait, et pour qui le
-<span class="pagenum">375</span>
-mot de Champcenetz, «il fait des cachots en Espagne,» semblait
-avoir été dit.</p>
-
-<p>Je passai quelques jours à Clochegourde, n'allant faire que de
-courtes visites à Frapesle, où je dînai trois fois cependant. L'armée
-française vint occuper Tours. Quoique je fusse évidemment la
-vie et la santé de madame de Mortsauf, elle me conjura de gagner
-Châteauroux, pour revenir en toute hâte à Paris, par Issoudun et
-Orléans. Je voulus résister, elle commanda disant que le génie familier
-avait parlé; j'obéis. Nos adieux furent cette fois trempés de
-larmes, elle craignait pour moi l'entraînement du monde où j'allais
-vivre. Ne fallait-il pas entrer sérieusement dans le tournoiement
-des intérêts, des passions, des plaisirs qui font de Paris une
-mer aussi dangereuse aux chastes amours qu'à la pureté des consciences.
-Je lui promis de lui écrire chaque soir les événements et
-les pensées de la journée, même les plus frivoles. A cette promesse,
-elle appuya sa tête <ins id="cor_69" title="allanguie">alanguie</ins> sur mon épaule, et me dit:&mdash;N'oubliez
-rien, tout m'intéressera.</p>
-
-<p>Elle me donna des lettres pour le duc et la duchesse chez lesquels
-j'allai le second jour de mon arrivée.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez du bonheur, me dit le duc, dînez ici, venez avec
-moi ce soir au château, votre fortune est faite. Le roi vous a
-nommé ce matin, en disant: «Il est jeune, capable et fidèle!» Et
-le roi regrettait de ne pas savoir si vous étiez mort ou vivant, en
-quel lieu vous avaient jeté les événements, après vous être si bien
-acquitté de votre mission.</p>
-
-<p>Le soir j'étais maître des requêtes au Conseil-d'État, et j'avais
-auprès du roi Louis XVIII un emploi secret d'une durée égale à
-celle de son règne, place de confiance, sans faveur éclatante, mais
-sans chance de disgrâce, qui me mit au c&oelig;ur du gouvernement et
-fut la source de mes prospérités. Madame de Mortsauf avait vu
-juste, je lui devais donc tout: pouvoir et richesse, le bonheur et la
-science; elle me guidait et m'encourageait, purifiait mon c&oelig;ur et
-donnait à mes vouloirs cette unité sans laquelle les forces de la jeunesse
-se dépensent inutilement. Plus tard j'eus un collègue. Chacun
-de nous fut de service pendant six mois. Nous pouvions nous
-suppléer l'un l'autre au besoin; nous avions une chambre au château,
-notre voiture et de larges rétributions pour nos frais quand
-nous étions obligés de voyager. Singulière situation! Être les disciples
-secrets d'un monarque à la politique duquel ses ennemis ont
-<span class="pagenum">376</span>
-rendu depuis une éclatante justice, de l'entendre jugeant tout, <ins id="cor_70" title="inrieur">intérieur</ins>,
-extérieur, d'être sans influence patente, et de se voir parfois
-consultés comme Laforêt par Molière, de sentir les hésitations
-d'une vieille expérience, affermies par la conscience de la jeunesse.
-Notre avenir était d'ailleurs fixé de manière à satisfaire l'ambition.
-Outre mes appointements de maître des requêtes, payés par le budget
-du Conseil d'État, le roi me donnait mille francs par mois sur
-sa cassette, et me remettait souvent lui-même quelques gratifications.
-Quoique le roi sentît qu'un jeune homme de vingt-trois ans
-ne résisterait pas long-temps au travail dont il m'accablait, mon
-collègue, aujourd'hui pair de France, ne fut choisi que vers le
-mois d'août 1817. Ce choix était si difficile, nos fonctions exigeaient
-tant de qualités, que le roi fut long-temps à se décider. Il me fit
-l'honneur de me demander quel était celui des jeunes gens entre
-lesquels il hésitait avec qui je m'accorderais le mieux. Parmi eux
-se trouvait un de mes camarades de la pension Lepître, et je ne
-l'indiquai point, Sa Majesté me demanda pourquoi.</p>
-
-<p>&mdash;Le Roi, lui dis-je, a choisi des hommes également fidèles, mais
-de capacités différentes, j'ai nommé celui que je crois le plus habile,
-certain de toujours bien vivre avec lui.</p>
-
-<p>Mon jugement coïncidait avec celui du roi, qui me sut toujours
-gré du sacrifice que j'avais fait. En cette occasion, il me dit:&mdash;Vous
-serez Monsieur le Premier. Il ne laissa pas ignorer cette circonstance
-à mon collègue qui, en retour de ce service, m'accorda
-son amitié. La considération que me marqua le duc de Lenoncourt
-donna la mesure à celle dont m'environna le monde. Ces mots:
-«Le roi prend un vif intérêt à ce jeune homme; ce jeune homme
-a de l'avenir, le roi le goûte,» auraient tenu lieu de talents, mais
-ils communiquaient au gracieux accueil dont les jeunes gens sont
-l'objet ce je ne sais quoi qu'on accorde au pouvoir. Soit chez le
-duc de Lenoncourt, soit chez ma s&oelig;ur qui épousa vers ce temps
-son cousin le marquis de Listomère, le fils de la vieille parente chez
-qui j'allais à l'île Saint-Louis, je fis insensiblement la connaissance
-des personnes les plus influentes au faubourg Saint-Germain.</p>
-
-<p>Henriette me mit bientôt au c&oelig;ur de la société dite le Petit-Château,
-par les soins de la princesse de Blamont-Chauvry, de qui elle
-était la petite-belle-nièce; elle lui écrivit si chaleureusement à mon
-sujet, que la princesse m'invita sur-le-champ à la venir voir; je la
-cultivai, je sus lui plaire, et elle devint non pas ma protectrice,
-<span class="pagenum">377</span>
-mais une amie dont les sentiments eurent je ne sais quoi de maternel.
-La vieille princesse prit à c&oelig;ur de me lier avec sa fille madame
-d'Espard, avec la duchesse de Langeais, la vicomtesse de Beauséant
-et la duchesse de Maufrigneuse, des femmes qui tour à tour tinrent
-le sceptre de la mode et qui furent d'autant plus gracieuses pour
-moi, que j'étais sans prétention auprès d'elles, et toujours prêt à
-leur être agréable. Mon frère Charles, loin de me renier, s'appuya
-dès lors sur moi; mais ce rapide succès lui inspira une secrète jalousie
-qui plus tard me causa bien des chagrins. Mon père et ma
-mère, surpris de cette fortune inespérée, sentirent leur vanité flattée,
-et m'adoptèrent enfin pour leur fils; mais, comme leur sentiment
-était en quelque sorte artificiel, pour ne pas dire joué, ce
-retour eut peu d'influence sur un c&oelig;ur ulcéré; d'ailleurs, les affections
-entachées d'égoïsme excitent peu les sympathies; le c&oelig;ur
-abhorre les calculs et les profits de tout genre.</p>
-
-<p>J'écrivais fidèlement à ma chère Henriette, qui me répondait
-une ou deux lettres par mois. Son esprit planait ainsi sur moi, ses
-pensées traversaient les distances et me faisaient une atmosphère
-pure. Aucune femme ne pouvait me captiver. Le roi sut ma réserve;
-sous ce rapport, il était de l'école de Louis XV, et me nommait
-en riant mademoiselle de Vandenesse, mais la sagesse de ma
-conduite lui plaisait fort. J'ai la conviction que la patience dont
-j'avais pris l'habitude pendant mon enfance et surtout à Clochegourde
-servit beaucoup à me concilier les bonnes grâces du roi,
-qui fut toujours excellent pour moi. Il eut sans doute la fantaisie
-de lire mes lettres, car il ne fut pas long-temps la dupe de ma vie
-de demoiselle. Un jour, le duc était de service, j'écrivais sous la
-dictée du roi, qui, voyant entrer le duc de Lenoncourt, nous enveloppa
-d'un regard malicieux.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, ce diable de Mortsauf veut donc toujours vivre?
-lui dit-il de sa belle voix d'argent à laquelle il savait communiquer
-à volonté le mordant de l'épigramme.</p>
-
-<p>&mdash;Toujours, répondit le duc.</p>
-
-<p>&mdash;La comtesse de Mortsauf est un ange que je voudrais cependant
-bien voir ici, reprit le roi; mais si je ne puis rien, mon chancelier,
-dit-il en se tournant vers moi, sera plus heureux. Vous avez
-six mois à vous, je me décide à vous donner pour collègue le
-jeune homme dont nous parlions hier. Amusez-vous bien à Clochegourde,
-monsieur Caton! Et il se fit rouler hors du cabinet en souriant.</p>
-
-<p><span class="pagenum">378</span>
-Je volai comme une hirondelle en Touraine. Pour la première
-fois j'allais me montrer à celle que j'aimais, non-seulement un peu
-moins niais, mais encore dans l'appareil d'un jeune homme élégant
-dont les manières avaient été formées par les salons les plus polis,
-dont l'éducation avait été achevée par les femmes les plus gracieuses,
-qui avait enfin recueilli le prix de ses souffrances, et
-qui avait mis en usage l'expérience du plus bel ange que le ciel
-ait commis à la garde d'un enfant. Vous savez comment j'étais
-équipé pendant les trois mois de mon premier séjour à Frapesle.
-Quand je revins à Clochegourde lors de ma mission en Vendée, j'étais
-vêtu comme un chasseur. Je portais une veste verte à boutons
-blancs rougis, un pantalon à raies, des guêtres de cuir et des souliers.
-La marche, les halliers m'avaient si mal arrangé, que le comte
-fut obligé de me prêter du linge. Cette fois, deux ans de séjour à
-Paris, l'habitude d'être avec le roi, les façons de la fortune, ma
-croissance achevée, une physionomie jeune qui recevait un lustre
-inexplicable de la placidité d'une âme magnétiquement unie à l'âme
-pure qui de <ins id="cor_71" title="Clochegourche">Clochegourde</ins> rayonnait sur moi, tout m'avait transformé:
-j'avais de l'assurance sans fatuité, j'avais un contentement
-intérieur de me trouver, malgré ma jeunesse, au sommet des affaires;
-j'avais la conscience d'être le soutien secret de la plus adorable
-femme qui fût ici-bas, son espoir inavoué. Peut-être eus-je un
-petit mouvement de vanité quand le fouet des postillons claqua dans
-la nouvelle avenue qui de la route de Chinon menait à Clochegourde,
-et qu'une grille que je ne connaissais pas s'ouvrit au milieu
-d'une enceinte circulaire récemment bâtie. Je n'avais pas écrit mon
-arrivée à la comtesse, voulant lui causer une surprise, et j'eus doublement
-tort: d'abord, elle éprouva le saisissement que donne un
-plaisir long-temps espéré, mais considéré comme impossible; puis,
-elle me prouva que toutes les surprises calculées étaient de mauvais
-goût.</p>
-
-<p>Quand Henriette vit le jeune homme là où elle n'avait jamais vu
-qu'un enfant, elle abaissa son regard vers la terre par un mouvement
-d'une tragique lenteur; elle se laissa prendre et baiser la main
-sans témoigner ce plaisir intime dont j'étais averti par son frisonnement
-de sensitive; et quand elle releva son visage pour me regarder
-encore, je la trouvai pâle.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, vous n'oubliez donc pas vos vieux amis? me dit
-monsieur <ins id="cor_72" title="inséré «de»">de</ins> Mortsauf, qui n'était ni changé ni vieilli.</p>
-
-<p><span class="pagenum">379</span>
-Les deux enfants me sautèrent au cou. J'aperçus à la porte la figure
-grave de l'abbé de Dominis, précepteur de Jacques.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dis-je au comte; j'aurai désormais par an six mois de
-liberté qui vous appartiendront toujours. Hé! bien, qu'avez-vous?
-dis-je à la comtesse en lui passant mon bras pour lui envelopper la
-taille et la soutenir, en présence de tous les siens.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! laissez-moi, me dit-elle en bondissant, ce n'est rien.</p>
-
-<p>Je lus dans son âme, et répondis à sa pensée secrète en lui disant:&mdash;Ne
-reconnaissez-vous donc plus votre fidèle esclave?</p>
-
-<p>Elle prit mon bras, quitta le comte, ses enfants, l'abbé, les
-gens accourus, et me mena loin de tous en tournant le boulingrin,
-mais en restant sous leurs yeux; puis, quand elle jugea que sa
-voix ne serait point entendue:&mdash;Félix, mon ami, dit-elle, pardonnez
-la peur à qui n'a qu'un fil pour se diriger dans un labyrinthe
-souterrain, et qui tremble de le voir se briser. Répétez-moi
-que je suis plus que jamais Henriette pour vous, que vous ne m'abandonnerez
-point, que rien ne prévaudra contre moi, que vous
-serez toujours un ami dévoué. J'ai vu tout à coup dans l'avenir,
-et vous n'y étiez pas, comme toujours, la face brillante et les yeux
-sur moi; vous me tourniez le dos.</p>
-
-<p>&mdash;Henriette, idole dont le culte l'emporte sur celui de Dieu,
-lys, fleur de ma vie, comment ne savez-vous donc plus, vous qui
-êtes ma conscience, que je me suis si bien incarné à votre c&oelig;ur
-que mon âme est ici quand ma personne est à Paris? Faut-il donc
-vous dire que je suis venu en dix-sept heures, que chaque tour de
-roue emportait un monde de pensées et de désirs qui a éclaté comme
-une tempête aussitôt que je vous ai vue...</p>
-
-<p>&mdash;Dites, dites! Je suis sûre de moi, je puis vous entendre sans
-crime. Dieu ne veut pas que je meure: il vous envoie à moi comme
-il dispense son souffle à ses créations, comme il épand la pluie des
-nuées sur une terre aride; dites, dites! m'aimez-vous saintement?</p>
-
-<p>&mdash;Saintement.</p>
-
-<p>&mdash;A jamais?</p>
-
-<p>&mdash;A jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Comme une vierge Marie, qui doit rester dans ses voiles et
-sous sa couronne blanche?</p>
-
-<p>&mdash;Comme une vierge Marie visible.</p>
-
-<p>&mdash;Comme une s&oelig;ur?</p>
-
-<p><span class="pagenum">380</span>
-&mdash;Comme une s&oelig;ur trop aimée.</p>
-
-<p>&mdash;Comme une mère?</p>
-
-<p>&mdash;Comme une mère secrètement désirée.</p>
-
-<p>&mdash;Chevaleresquement, sans espoir?</p>
-
-<p>&mdash;Chevaleresquement, mais avec espoir.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, comme si vous n'aviez encore que vingt ans, et que
-vous portiez votre petit méchant habit bleu du bal?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mieux. Je vous aime ainsi, et je vous aime encore
-comme... Elle me regarda dans une vive appréhension... comme
-vous aimait votre tante.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis heureuse: vous avez dissipé mes terreurs, dit-elle en
-revenant vers la famille étonnée de notre conférence secrète; mais
-soyez bien enfant ici! car vous êtes encore un enfant. Si votre politique
-est d'être homme avec le roi, sachez, monsieur qu'ici la
-vôtre est de rester enfant. Enfant, vous serez aimé. Je résisterai
-toujours à la force de l'homme; mais que refuserais-je à l'enfant!
-rien: il ne peut rien vouloir que je ne puisse accorder.&mdash;Les secrets
-sont dits, fit-elle en regardant le comte d'un air malicieux
-où reparaissait la jeune fille et son caractère primitif. Je vous laisse,
-je vais m'habiller.</p>
-
-<p>Jamais, depuis trois ans, je n'avais entendu sa voix si pleinement
-heureuse. Pour la première fois je connus ces jolis cris
-d'hirondelle, ces notes enfantines dont je vous ai parlé. J'apportais
-un équipage de chasse à Jacques, à Madeleine une boîte à ouvrage
-dont sa mère se servit toujours; enfin je réparai la mesquinerie à
-laquelle m'avait condamné jadis la parcimonie de ma mère. La joie
-que témoignaient les deux enfants, enchantés de se montrer l'un
-à l'autre leurs cadeaux, parut importuner le comte, toujours chagrin
-quand on ne s'occupait pas de lui. Je fis un signe d'intelligence
-à Madeleine, et je suivis le comte, qui voulait causer de
-lui-même avec moi. Il m'emmena vers la terrasse; mais nous
-nous arrêtâmes sur le perron à chaque fait grave dont il m'entretenait.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pauvre Félix, me dit-il, vous les voyez tous heureux
-et bien portants: moi, je fais ombre au tableau: j'ai pris leurs
-maux, et je bénis Dieu de me les avoir donnés. Autrefois j'ignorais
-ce que j'avais; mais aujourd'hui je le sais: j'ai le pylore attaqué,
-je ne digère plus rien.</p>
-
-<p>&mdash;Par quel hasard êtes-vous devenu savant comme un professeur
-<span class="pagenum">381</span>
-de l'École de médecine? lui dis-je en souriant. Votre médecin est-il
-assez indiscret pour vous dire ainsi...</p>
-
-<p>&mdash;Dieu me préserve de consulter les médecins, s'écria-t-il en
-manifestant la répulsion que la plupart des malades imaginaires
-éprouvent pour la médecine.</p>
-
-<p>Je subis alors une conversation folle, pendant laquelle il me fit
-les plus ridicules confidences, se plaignant de sa femme, de ses
-gens, de ses enfants et de la vie, en prenant un plaisir évident à
-répéter ses dires de tous les jours à un ami qui, ne les connaissant
-pas, pouvait s'en étonner, et que la politesse obligeait à l'écouter
-avec intérêt. Il dut être content de moi, car je lui prêtais
-une profonde attention, en essayant de pénétrer ce caractère inconcevable,
-et de deviner les nouveaux tourments qu'il infligeait à
-sa femme et qu'elle me taisait. Henriette mit fin à ce monologue
-en apparaissant sur le perron, le comte l'aperçut, hocha la tête
-et me dit:&mdash;Vous m'écoutez, vous, Félix; mais ici personne ne
-me plaint!</p>
-
-<p>Il s'en alla comme s'il eût eu la conscience du trouble qu'il aurait
-porté dans mon entretien avec Henriette, ou que, par une attention
-chevaleresque pour elle, il eût su qu'il lui faisait plaisir en
-nous laissant seuls. Son caractère offrait des désinences vraiment
-inexplicables, car il était jaloux comme le sont tous les gens faibles;
-mais aussi sa confiance dans la sainteté de sa femme était
-sans bornes; peut-être même les souffrances de son amour-propre
-blessé par la supériorité de cette haute vertu engendraient-elles
-son opposition constante aux volontés de la comtesse, qu'il bravait
-comme les enfants bravent leurs maîtres ou leurs mères. Jacques
-prenait sa leçon, Madeleine faisait sa toilette: pendant une heure
-environ je pus donc me promener seul avec la comtesse sur la
-terrasse.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, cher ange, lui dis-je, la chaîne s'est alourdie,
-les sables se sont enflammés, les épines ne multiplient?</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous, me dit-elle en devinant les pensées que m'avait
-suggérées ma conversation avec le comte; vous êtes ici, tout est
-oublié! Je ne souffre point, je n'ai pas souffert!</p>
-
-<p>Elle fit quelques pas légers, comme pour aérer sa blanche toilette,
-pour livrer au zéphyr ses ruches de tulle neigeuses, ses
-manches flottantes, ses rubans frais, sa pèlerine et les boucles fluides
-de sa coiffure à la Sévigné; et je la vis pour la première fois,
-<span class="pagenum">382</span>
-jeune fille, gaie de sa gaieté naturelle, prête à jouer comme un enfant.
-Je connus alors et les larmes du bonheur et la joie que l'homme
-éprouve à donner le plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Belle fleur humaine que caresse ma pensée et que baise mon
-âme! ô mon lys! lui dis-je, toujours intact et droit sur sa tige,
-toujours blanc, fier, parfumé, solitaire!</p>
-
-<p>&mdash;Assez, monsieur, dit-elle en souriant. Parlez-moi de vous,
-racontez-moi bien tout.</p>
-
-<p>Nous eûmes alors sous cette mobile voûte de feuillages frémissants
-une longue conversation pleine de parenthèses interminables,
-prise, quittée et reprise, où je la mis au fait de ma vie, de mes
-occupations; je lui décrivis mon appartement à Paris, car elle
-voulut tout savoir; et, bonheur alors inapprécié, je n'avais rien à
-lui cacher. En connaissant ainsi mon âme et tous les détails de
-cette existence remplie par d'écrasants travaux, en apprenant l'étendue
-de ces fonctions où, sans une probité sévère, on pouvait
-si facilement tromper, s'enrichir, mais que j'exerçais avec tant de
-rigueur que le roi, lui dis-je, m'appelait <i>mademoiselle de Vandenesse</i>,
-elle saisit ma main et la baisa en y laissant tomber une
-larme de joie. Cette subite transposition des rôles, cet éloge si
-magnifique, cette pensée si rapidement exprimée, mais plus rapidement
-comprise: «Voici le maître que j'aurais voulu, voilà mon
-rêve!» tout ce qu'il y avait d'aveux dans cette action, où l'abaissement
-était de la grandeur, où l'amour se trahissait dans une
-région interdite aux sens, cet orage de choses célestes me tomba
-sur le c&oelig;ur et m'écrasa. Je me sentis petit, j'aurais voulu mourir
-à ses pieds.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dis-je, vous nous surpasserez toujours en tout. Comment
-pouvez-vous douter de moi? car on en a douté tout à l'heure,
-Henriette.</p>
-
-<p>&mdash;Non pour le présent, reprit-elle en me regardant avec une
-douceur ineffable qui, pour moi seulement, voilait la lumière de
-ses yeux; mais en vous voyant si beau, je me suis dit:&mdash;Nos
-projets sur Madeleine seront dérangés par quelque femme qui devinera
-les trésors cachés dans votre c&oelig;ur, qui vous adorera, qui
-nous volera notre Félix et brisera tout ici.</p>
-
-<p>&mdash;Toujours Madeleine! dis-je en exprimant une surprise dont
-elle ne s'affligea qu'à demi. Est-ce donc à Madeleine que je suis
-fidèle?</p>
-
-<p><span class="pagenum">383</span>
-Nous tombâmes dans un silence que monsieur de Mortsauf vint
-malencontreusement interrompre. Je dus, le c&oelig;ur plein, soutenir
-une conversation hérissée de difficultés, où mes sincères réponses
-sur la politique alors suivie par le roi heurtèrent les idées du comte
-qui me força d'expliquer les intentions de Sa Majesté. Malgré mes
-interrogations sur ses chevaux, sur la situation de ses affaires agricoles,
-s'il était content de ses cinq fermes, s'il couperait les arbres
-d'une vieille avenue; il en revenait toujours à la politique avec une
-taquinerie de vieille fille et une persistance d'enfant, car ces sortes
-d'esprits se heurtent volontiers aux endroits où brille la lumière,
-ils y retournent toujours en bourdonnant sans rien pénétrer, et fatiguent
-l'âme comme les grosses mouches fatiguent l'oreille en fredonnant
-le long des vitres. Henriette se taisait. Pour éteindre cette
-conversation que la chaleur du jeune âge pouvait enflammer, je
-répondis par des monosyllabes approbatifs en évitant ainsi d'inutiles
-discussions; mais monsieur de Mortsauf avait beaucoup trop
-d'esprit pour ne pas sentir tout ce que ma politesse avait d'injurieux.
-Au moment où, fâché d'avoir toujours raison, il se cabra,
-ses sourcils et les rides de son front jouèrent, ses yeux jaunes éclatèrent,
-son nez ensanglanté se colora davantage, comme le jour
-où, pour la première fois, je fus témoin d'un de ses accès de démence;
-Henriette me jeta des regards suppliants en me faisant
-comprendre qu'elle ne pouvait déployer en ma faveur l'autorité
-dont elle usait pour justifier ou pour défendre ses enfants. Je répondis
-alors au comte en le prenant au sérieux et maniant avec une
-excessive adresse son esprit ombrageux.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre cher, pauvre cher! disait-elle en murmurant plusieurs
-fois ces deux mots qui arrivaient à mon oreille comme une
-brise. Puis quand elle crut pouvoir intervenir avec succès, elle
-nous dit en s'arrêtant:&mdash;Savez-vous, messieurs, que vous êtes
-parfaitement ennuyeux?</p>
-
-<p>Ramené par cette interrogation à la chevaleresque obéissance
-due aux femmes, le comte cessa de parler politique; nous l'ennuyâmes
-à notre tour en disant des riens, et il nous laissa libres de
-nous promener en prétendant que la tête lui tournait à parcourir
-ainsi continuellement le même espace.</p>
-
-<p>Mes tristes conjectures étaient vraies. Les doux paysages, la tiède
-atmosphère, le beau ciel, l'enivrante poésie de cette vallée qui,
-pendant quinze ans, avait calmé les lancinantes fantaisies de ce
-<span class="pagenum">384</span>
-malade, étaient impuissants aujourd'hui. A l'époque de la vie où
-chez les autres hommes les aspérités se fondent et les angles
-s'émoussent, le caractère du vieux gentilhomme était encore devenu
-plus agressif que par le passé. Depuis quelques mois, il contredisait
-pour contredire, sans raison, sans justifier ses opinions:
-il demandait le pourquoi de toute chose, s'inquiétait d'un retard
-ou d'une commission, se mêlait à tout propos des affaires intérieures,
-et se faisait rendre compte des moindres minuties du ménage
-de manière à fatiguer sa femme ou ses gens, en ne leur laissant
-point leur libre arbitre. Jadis il ne s'irritait jamais sans quelque
-motif spécieux, maintenant son irritation était constante. Peut-être
-les soins de sa fortune, les spéculations de l'agriculture, une vie
-de mouvement avaient-ils jusqu'alors détourné son humeur atrabilaire
-en donnant une pâture à ses inquiétudes, en employant
-l'activité de son esprit; et peut-être aujourd'hui le manque d'occupations
-mettait-il sa maladie aux prises avec elle-même; ne
-s'exerçant plus au dehors, elle se produisait par des idées fixes, le
-<i>moi</i> moral s'était emparé du <i>moi</i> physique. Il était devenu son
-propre médecin; il compulsait des livres de médecine, croyait avoir
-les maladies dont il lisait les descriptions, et prenait alors pour sa
-santé des précautions inouïes, variables, impossibles à prévoir,
-partant impossibles à contenter. Tantôt il ne voulait pas de bruit, et
-quand la comtesse établissait autour de lui un silence absolu, tout
-à coup il se plaignait d'être comme dans une tombe, il disait
-qu'il y avait un milieu entre ne pas faire du bruit et le néant de la
-Trappe. Tantôt il affectait une parfaite indifférence des choses terrestres,
-la maison entière respirait; ses enfants jouaient, les travaux
-ménagers s'accomplissaient sans aucune critique; soudain au
-milieu du bruit, il s'écriait lamentablement:&mdash;«On veut me
-tuer!»&mdash;Ma chère, s'il s'agissait de vos enfants, vous sauriez bien
-deviner ce qui les gêne, disait-il à sa femme en aggravant l'injustice
-de ces paroles par le ton aigre et froid dont il les accompagnait. Il
-se vêtait et se devêtait à tout moment, en étudiant les plus légères
-variations de l'atmosphère, et ne faisait rien sans consulter le baromètre.
-Malgré les maternelles attentions de sa femme, il ne
-trouvait aucune nourriture à son goût, car il prétendait avoir un
-estomac délabré dont les douloureuses digestions lui causaient des
-insomnies continuelles; et néanmoins il mangeait, buvait, digérait,
-dormait avec une perfection que le plus savant médecin aurait
-<span class="pagenum">385</span>
-admirée. Ses volontés changeantes lassaient les gens de sa maison,
-qui, routiniers comme le sont tous les domestiques, étaient
-incapables de se conformer aux exigences de systèmes incessamment
-contraires. Le comte ordonnait-il de tenir les fenêtres ouvertes
-sous prétexte que le grand air était désormais nécessaire à
-sa santé; quelques jours après, le grand air, ou trop humide ou
-trop chaud, devenait intolérable; il grondait alors, il entamait une
-querelle, et, pour avoir raison, il niait souvent sa consigne antérieure.
-Ce défaut de mémoire ou cette mauvaise foi lui donnait gain
-de cause dans toutes les discussions où sa femme essayait de l'opposer
-à lui-même. L'habitation de Clochegourde était devenue si
-insupportable que l'abbé de Dominis, homme profondément instruit,
-avait pris le parti de chercher la résolution de quelques
-problèmes, et se retranchait dans une distraction affectée. La comtesse
-n'espérait plus, comme par le passé, pouvoir enfermer dans
-le cercle de la famille les accès de ces folles colères; déjà les gens
-de la maison avaient été témoins de scènes où l'exaspération sans
-motif de ce vieillard prématuré passa les bornes; ils étaient si dévoués
-à la comtesse qu'il n'en transpirait rien au dehors, mais elle
-redoutait chaque jour un éclat public de ce délire que le respect
-humain ne contenait plus. J'appris plus tard d'affreux détails sur
-la conduite du comte envers sa femme; au lieu de la consoler, il
-l'accablait de sinistres prédictions et la rendait responsable des
-malheurs à venir, parce qu'elle refusait les médications insensées
-auxquelles il voulait soumettre ses enfants. La comtesse se promenait-elle
-avec Jacques et Madeleine, le comte lui prédisait un orage,
-malgré la pureté du ciel; si par hasard l'événement justifiait son
-pronostic, la satisfaction de son amour-propre le rendait insensible
-au mal de ses enfants; l'un d'eux était-il indisposé, le comte employait
-tout son esprit à rechercher la cause de cette souffrance
-dans le système de soins adopté par sa femme et qu'il épiloguait
-dans les plus minces détails, en concluant toujours par ces mots
-assassins: «Si vos enfants retombent malades, vous l'aurez bien
-voulu.» Il agissait ainsi dans les moindres détails de l'administration
-domestique où il ne voyait jamais que le pire côté des choses, se
-faisant à tout propos <i>l'avocat du diable</i>, suivant une expression
-de son vieux cocher. La comtesse avait indiqué pour Jacques et
-Madeleine des heures de repas différentes des siennes, et les avait
-ainsi soustraits à la terrible action de la maladie du comte, en attirant
-<span class="pagenum">386</span>
-sur elle tous les orages. Madeleine et Jacques voyaient rarement
-leur père. Par une de ces hallucinations particulières aux
-égoïstes, le comte n'avait pas la plus légère conscience du mal dont
-il était l'auteur. Dans la conversation confidentielle que nous avions
-eue, il s'était surtout plaint d'être trop bon pour tous les siens. Il
-maniait donc le fléau, abattait, brisait tout autour de lui comme eût
-fait un singe; puis, après avoir blessé sa victime, il niait l'avoir
-touchée. Je compris alors d'où provenaient les lignes comme marquées
-avec le fil d'un rasoir sur le front de la comtesse, et que
-j'avais aperçues en la revoyant. Il est chez les âmes nobles une pudeur
-qui les empêche d'exprimer leurs souffrances, elles en dérobent
-orgueilleusement l'étendue à ceux qu'elles aiment par un
-sentiment de charité voluptueuse. Aussi, malgré mes instances,
-n'arrachai-je pas tout d'un coup cette confidence à Henriette. Elle
-craignait de me chagriner, elle me faisait des aveux interrompus
-par de subites rougeurs; mais j'eus bientôt deviné l'aggravation que
-le dés&oelig;uvrement du comte avait apportée dans les peines domestiques
-de Clochegourde.</p>
-
-<p>&mdash;Henriette, lui dis-je quelques jours après, en lui prouvant
-que j'avais mesuré la profondeur de ses nouvelles misères, n'avez-vous
-pas eu tort de si bien arranger votre terre que le comte n'y
-trouve plus à s'occuper?</p>
-
-<p>&mdash;Cher, me dit-elle en souriant, ma situation est assez critique
-pour mériter toute mon attention, croyez que j'en ai bien étudié
-les ressources, et toutes sont épuisées. En effet, les tracasseries ont
-toujours été grandissant. Comme monsieur de Mortsauf et moi nous
-sommes toujours en présence, je ne puis les affaiblir en les divisant
-sur plusieurs points, tout serait également douloureux pour moi.
-J'ai songé à distraire monsieur de Mortsauf, en lui conseillant d'établir
-une magnanerie à Clochegourde où il existe déjà quelques
-mûriers, vestiges de l'ancienne industrie de la Touraine; mais j'ai
-reconnu qu'il serait tout aussi despote au logis, et que j'aurais de
-plus les mille ennuis de cette entreprise. Apprenez, monsieur l'observateur,
-me dit-elle, que dans le jeune âge les mauvaises qualités
-de l'homme sont contenues par le monde, arrêtées dans leur essor
-par le jeu des passions, gênées par le respect humain; plus tard,
-dans la solitude, chez un homme âgé, les petits défauts se montrent
-d'autant plus terribles qu'ils ont été long-temps comprimés.
-Les faiblesses humaines sont essentiellement lâches, elles ne comportent
-<span class="pagenum">387</span>
-ni paix ni trêve; ce que vous leur avez accordé hier, elles
-l'exigent aujourd'hui, demain et toujours; elles s'établissent dans
-les concessions et les étendent. La puissance est clémente, elle se
-rend à l'évidence, elle est juste et paisible; tandis que les passions
-engendrées par la faiblesse sont impitoyables; elles sont heureuses
-quand elles peuvent agir à la manière des enfants qui préfèrent les
-fruits volés en secret à ceux qu'ils peuvent manger à table; ainsi
-monsieur de Mortsauf éprouve une joie véritable à me surprendre;
-et lui qui ne tromperait personne me trompe avec délices, pourvu
-que la ruse reste dans le for intérieur.</p>
-
-<p>Un mois environ après mon arrivée, un matin, en sortant de
-déjeuner, la comtesse me prit par le bras, se sauva par une porte à
-claire-voie qui donnait dans le verger, et m'entraîna vivement dans
-les vignes.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! il me tuera, dit-elle. Cependant je veux vivre, ne fût-ce
-que pour mes enfants! Comment, pas un jour de relâche! Toujours
-marcher dans les broussailles, manquer de tomber à tout moment,
-et à tout moment rassembler ses forces pour garder son équilibre.
-Aucune créature ne saurait suffire à de telles dépenses d'énergie.
-Si je connaissais bien le terrain sur lequel doivent porter mes efforts,
-si ma résistance était déterminée, l'âme s'y plierait; mais non,
-chaque jour l'attaque change de caractère, et me surprend sans
-défense; ma douleur n'est pas une, elle est multiple. Félix, Félix,
-vous ne sauriez imaginer quelle forme odieuse a prise sa tyrannie,
-et quelles sauvages exigences lui ont suggérées ses livres de médecine.
-Oh! mon ami... dit-elle en appuyant sa tête sur mes épaules,
-sans achever sa confidence. Que devenir, que faire? reprit-elle en
-se débattant contre les pensées qu'elle n'avait pas exprimées. Comment
-résister? Il me tuera. Non, je me tuerai moi-même, et c'est
-un crime cependant! M'enfuir? et mes enfants! Me séparer? mais
-comment, après quinze ans de mariage, dire à mon père que je
-ne puis demeurer avec monsieur de Mortsauf, quand, si mon père
-ou ma mère viennent, il sera posé, sage, poli, spirituel. D'ailleurs
-les femmes mariées ont-elles des pères, ont-elles des mères? elles
-appartiennent corps et biens à leurs maris. Je vivais tranquille, sinon
-heureuse, je puisais quelques forces dans ma chaste solitude,
-je l'avoue; mais si je suis privée de ce bonheur négatif, je deviendrai
-folle aussi moi. Ma résistance est fondée sur de puissantes
-raisons qui ne me sont pas personnelles. N'est-ce pas un crime que
-<span class="pagenum">388</span>
-de donner le jour à des pauvres créatures condamnées par avance à
-de perpétuelles douleurs? Cependant ma conduite soulève de si
-graves questions que je ne puis les décider seule; je suis juge et
-partie. J'irai demain à Tours consulter l'abbé Birotteau, mon nouveau
-directeur; car mon cher et vertueux abbé de la Berge est
-mort, dit-elle en s'interrompant. Quoiqu'il fût sévère, sa force
-apostolique me manquera toujours; son successeur est un ange de
-douceur qui s'attendrit au lieu de réprimander; néanmoins, au
-c&oelig;ur de la religion quel courage ne se retremperait? quelle raison
-ne s'affermirait à la voix de l'Esprit-Saint?&mdash;Mon Dieu, reprit-elle
-en séchant ses larmes et levant les yeux au ciel, de quoi me
-punissez-vous? Mais, il faut le croire, dit-elle en appuyant ses
-doigts sur mon bras, oui, croyons-le, Félix, nous devons passer
-par un creuset rouge avant d'arriver saints et parfaits dans les
-sphères supérieures. Dois-je me taire? me défendez-vous, mon
-Dieu, de crier dans le sein d'un ami? l'aimé-je trop? Elle me pressa
-sur son c&oelig;ur comme si elle eût craint de me perdre:&mdash;Qui me
-résoudra ces doutes? Ma conscience ne me reproche rien. Les étoiles
-rayonnent d'en haut sur les hommes; pourquoi l'âme, cette étoile
-humaine, n'envelopperait-elle pas de ses feux un ami, quand on
-ne laisse aller à lui que de pures pensées?</p>
-
-<p>J'écoutais cette horrible clameur en silence, tenant la main
-moite de cette femme dans la mienne plus moite encore; je la
-serrais avec une force à laquelle Henriette répondait par une force
-égale.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes donc par là? cria le comte qui venait à nous, la tête
-nue.</p>
-
-<p>Depuis mon retour il voulait obstinément se mêler à nos entretiens,
-soit qu'il en espérât quelque amusement, soit qu'il crût que
-la comtesse me contait ses douleurs et se plaignait dans mon sein,
-soit encore qu'il fût jaloux d'un plaisir qu'il ne partageait point.</p>
-
-<p>&mdash;Comme il me suit! dit-elle avec l'accent du désespoir. Allons
-voir les clos, nous l'éviterons. Baissons-nous le long des haies pour
-qu'il ne nous aperçoive pas.</p>
-
-<p>Nous nous fîmes un rempart d'une haie touffue, nous gagnâmes
-les clos en courant, et nous nous trouvâmes bientôt loin du comte,
-dans une allée d'amandiers.</p>
-
-<p>&mdash;Chère Henriette, lui dis-je alors en serrant son bras contre
-mon c&oelig;ur, et m'arrêtant pour la contempler dans sa douleur, vous
-<span class="pagenum">389</span>
-m'avez naguère dirigé savamment à travers les voies périlleuses du
-grand monde; permettez-moi de vous donner quelques instructions
-pour vous aider à finir le duel sans témoins dans lequel vous succomberiez
-infailliblement, car vous ne vous battez point avec des
-armes égales. Ne luttez pas plus long-temps contre un fou...</p>
-
-<p>&mdash;Chut! dit-elle en réprimant des larmes qui roulèrent dans ses
-yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez-moi, chère! Après une heure de ces conversations
-que je suis obligé de subir par amour pour vous, souvent ma
-pensée est pervertie, ma tête est lourde; le comte me fait douter
-de mon intelligence, les mêmes idées répétées se gravent malgré
-moi dans mon cerveau. Les monomanies bien caractérisées ne sont
-pas contagieuses; mais, quand la folie réside dans la manière d'envisager
-les choses, et qu'elle se cache sous des discussions constantes,
-elle peut causer des ravages sur ceux qui vivent auprès
-d'elle. Votre patience est sublime, mais ne vous mène-t-elle pas à
-l'abrutissement? Ainsi pour vous, pour vos enfants, changez de
-système avec le comte. Votre adorable complaisance a développé
-son égoïsme, vous l'avez traité comme une mère traite un enfant
-qu'elle gâte; mais aujourd'hui, si vous voulez vivre... Et, dis-je en
-la regardant, vous le voulez! déployez l'empire que vous avez sur
-lui. Vous le savez, il vous aime et vous craint, faites-vous craindre
-davantage, opposez à ses volontés diffuses une volonté rectiligne.
-Étendez votre pouvoir comme il a su étendre, lui, les concessions
-que vous lui avez faites, et renfermez sa maladie dans une sphère
-morale, comme on renferme les fous dans une loge.</p>
-
-<p>&mdash;Cher enfant, me dit-elle en souriant avec amertume, une
-femme sans c&oelig;ur peut seule jouer ce rôle. Je suis mère, je serais
-un mauvais bourreau. Oui, je sais souffrir, mais faire souffrir les
-autres! jamais, dit-elle, pas même pour obtenir un résultat honorable
-ou grand. D'ailleurs, ne devrais-je pas faire mentir mon
-c&oelig;ur, déguiser ma voix, armer mon front, corrompre mon geste...
-ne me demandez pas de tels mensonges. Je puis me placer entre
-monsieur de Mortsauf et ses enfants, je recevrai ses coups pour
-qu'ils n'atteignent ici personne; voilà tout ce que je puis pour concilier
-tant d'intérêts contraires.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-moi t'adorer! sainte, trois fois sainte! dis-je en mettant
-un genou en terre, en baisant sa robe et y essuyant des pleurs
-qui me vinrent aux yeux.</p>
-
-<p><span class="pagenum">390</span>
-&mdash;Mais, s'il vous tue, lui dis-je.</p>
-
-<p>Elle pâlit, et répondit en levant les yeux au ciel:&mdash;La volonté
-de Dieu sera faite!</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous ce que le roi disait à votre père à propos de vous?
-«Ce diable de Mortsauf vit donc toujours!»</p>
-
-<p>&mdash;Ce qui est une plaisanterie dans la bouche du roi, répondit-elle,
-est un crime ici.</p>
-
-<p>Malgré nos précautions, le comte nous avait suivis à la piste; il
-nous atteignit tout en sueur sous un noyer où la comtesse s'était
-arrêtée pour me dire cette parole grave; en le voyant, je me mis
-à parler vendange. Eut-il d'injustes soupçons? je ne sais; mais il
-resta sans mot dire à nous examiner, sans prendre garde à la fraîcheur
-que distillent les noyers. Après un moment employé par
-quelques paroles insignifiantes entrecoupées de pauses très-<ins id="cor_73" title="signicatives">significatives</ins>,
-le comte dit avoir mal au c&oelig;ur et à la tête; il se plaignit
-doucement, sans quêter notre pitié, sans nous peindre ses douleurs
-par des images exagérées. Nous n'y fîmes aucune attention. En
-rentrant, il se sentit plus mal encore, parla de se mettre au lit, et
-s'y mit sans cérémonie, avec un naturel qui ne lui était pas ordinaire.
-Nous profitâmes de l'armistice que nous donnait son humeur
-hypocondriaque, et nous descendîmes à notre chère terrasse, accompagnés
-de Madeleine.</p>
-
-<p>&mdash;Allons nous promener sur l'eau, dit la comtesse après quelques
-tours, nous irons assister à la pêche que le garde fait pour
-nous aujourd'hui.</p>
-
-<p>Nous sortons par la petite porte, nous gagnons la toue, nous y
-sautons, et nous voilà remontant l'Indre avec lenteur. Comme
-trois enfants amusés à des riens, nous regardions les herbes des
-bords, les demoiselles bleues ou vertes; et la comtesse s'étonnait
-de pouvoir goûter de si tranquilles plaisirs au milieu de ses poignants
-chagrins; mais le calme de la nature, qui marche insouciante
-de nos luttes, n'exerce-t-il pas sur nous un charme consolateur?
-L'agitation d'un amour plein de désirs contenus s'harmonie
-à celle de l'eau, les fleurs que la main de l'homme n'a point perverties
-expriment ses rêves les plus secrets, le voluptueux balancement
-d'une barque imite vaguement les pensées qui flottent dans
-l'âme. Nous éprouvâmes l'engourdissante influence de cette double
-poésie. Les paroles, montées au diapason de la nature, déployèrent
-une grâce mystérieuse, et les regards eurent de plus éclatants
-<span class="pagenum">391</span>
-rayons en participant à la lumière si largement versée par le soleil
-dans la prairie flamboyante. La rivière fut comme un sentier sur
-lequel nous volions. Enfin, n'étant pas diverti par le mouvement
-qu'exige la marche à pied, notre esprit s'empara de la création.
-La joie tumultueuse d'une petite fille en liberté, si gracieuse dans
-ses gestes, si agaçante dans ses propos, n'était-elle pas aussi la
-vivante expression de deux âmes libres qui se plaisaient à former
-idéalement cette merveilleuse créature rêvée par Platon, connue
-de tous ceux dont la jeunesse fut remplie par un heureux amour.
-Pour vous peindre cette heure, non dans ses détails indescriptibles,
-mais dans son ensemble, je vous dirai que nous nous aimions
-en tous les êtres, en toutes les choses qui nous entouraient; nous
-sentions hors de nous le bonheur que chacun de nous souhaitait;
-il nous pénétrait si vivement que la comtesse ôta ses gants et laissa
-tomber ses belles mains dans l'eau comme pour rafraîchir une secrète
-ardeur. Ses yeux parlaient; mais sa bouche, qui s'entr'ouvrait
-comme une rose à l'air, se serait fermée à un désir. Vous
-connaissez la mélodie des sons graves parfaitement unis aux sons
-élevés, elle m'a toujours rappelé la mélodie de nos deux âmes en
-ce moment, qui ne se retrouvera plus jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Où faites-vous pêcher, lui dis-je, si vous ne pouvez pêcher
-que sur les rives qui sont à vous?</p>
-
-<p>&mdash;Près du pont de Ruan, me dit-elle. Ha! nous avons maintenant
-la rivière à nous depuis le pont de Ruan jusqu'à Clochegourde.
-Monsieur de Mortsauf vient d'acheter quarante arpents de prairie
-avec les économies de ces deux années et l'arriéré de sa pension.
-Cela vous étonne?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je voudrais que toute la vallée fût à vous! m'écriai-je.
-Elle me répondit par un sourire. Nous arrivâmes au-dessous du
-pont de Ruan, à un endroit où l'Indre est large, et où l'on
-péchait.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, Martineau? dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! madame la comtesse, nous avons du guignon. Depuis
-trois heures que nous y sommes, en remontant du moulin ici,
-nous n'avons rien pris.</p>
-
-<p>Nous abordâmes afin d'assister aux derniers coups de filet, et
-nous nous plaçâmes tous trois à l'ombre d'un <i>bouillard</i>, espèce
-de peuplier dont l'écorce est blanche, qui se trouve sur le Danube,
-sur la Loire, probablement sur tous les grands fleuves, et
-<span class="pagenum">392</span>
-qui jette au printemps un coton blanc soyeux, l'enveloppe de sa
-fleur. La comtesse avait repris son auguste sérénité; elle se repentait
-presque de m'avoir dévoilé ses douleurs et d'avoir crié comme
-Job, au lieu de pleurer comme la Madeleine, une Madeleine sans
-amours, ni fêtes, ni dissipations, mais non sans parfums ni beautés.
-La seine ramenée à ses pieds fut pleine de poissons: des tanches,
-des barbillons, des brochets, des perches et une énorme
-carpe sautillant sur l'herbe.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un fait exprès, dit le garde.</p>
-
-<p>Les ouvriers écarquillaient leurs yeux en admirant cette femme
-qui ressemblait à une fée dont la baguette aurait touché les filets.
-En ce moment le piqueur parut, chevauchant à travers la prairie
-au grand galop, et lui causa d'horribles tressaillements. Nous n'avions
-pas Jacques avec nous, et la première pensée des mères est,
-comme l'a si poétiquement dit Virgile, de serrer leurs enfants sur
-leur sein au moindre événement.</p>
-
-<p>&mdash;Jacques! cria-t-elle. Où est Jacques? Qu'est-il arrivé à mon
-fils?</p>
-
-<p>Elle ne m'aimait pas! Si elle m'avait aimé, elle aurait eu pour
-mes souffrances cette expression de lionne au désespoir.</p>
-
-<p>&mdash;Madame la comtesse, monsieur le comte se trouve plus mal.</p>
-
-<p>Elle respira, courut avec moi, suivie de Madeleine.</p>
-
-<p>&mdash;Revenez lentement, me dit-elle; que cette chère fille ne s'échauffe
-pas. Vous le voyez, la course de monsieur de Mortsauf par
-ce temps si chaud l'avait mis en sueur, et sa station sous le noyer
-a pu devenir la cause d'un malheur.</p>
-
-<p>Ce mot, dit au milieu de son trouble, accusait la pureté de son
-âme. La mort du comte, un malheur! Elle gagna rapidement Clochegourde,
-passa par la brèche d'un mur et traversa les clos. Je
-revins lentement en effet. L'expression d'Henriette m'avait éclairé,
-mais comme éclaire la foudre qui ruine les moissons engrangées.
-Durant cette promenade sur l'eau, je m'étais cru le préféré; je
-sentis amèrement qu'elle était de bonne foi dans ses paroles. L'amant
-qui n'est pas tout n'est rien. J'aimais donc seul avec les désirs d'un
-amour qui sait tout ce qu'il veut, qui se repaît par avance de caresses
-espérées, et se contente des voluptés de l'âme parce qu'il y
-mêle celles que lui réserve l'avenir. Si Henriette aimait, elle ne
-connaissait rien ni des plaisirs de l'amour ni de ses tempêtes. Elle
-vivait du sentiment même, comme une sainte avec Dieu. J'étais
-<span class="pagenum">393</span>
-l'objet auquel s'étaient rattachées ses pensées, ses sensations méconnues,
-comme un essaim s'attache à quelque branche d'arbre
-fleuri; mais je n'étais pas le principe, j'étais un accident de sa vie,
-je n'étais pas toute sa vie. Roi détrôné, j'allais me demandant qui
-pouvait me rendre mon royaume. Dans ma folle jalousie, je me
-reprochais de n'avoir rien osé, de n'avoir pas resserré les liens
-d'une tendresse qui me semblait alors plus subtile que vraie par les
-chaînes du droit positif que crée la possession.</p>
-
-<p>L'indisposition du comte, déterminée peut-être par le froid du
-noyer, devint grave en quelques heures. J'allai quérir à Tours un
-médecin renommé, monsieur Origet, que je ne pus ramener que
-dans la soirée; mais il resta pendant toute la nuit et le lendemain
-à Clochegourde. Quoiqu'il eût envoyé chercher une grande quantité
-de sangsues par le piqueur, il jugea qu'une saignée était urgente,
-et n'avait point de lancette sur lui. Aussitôt je courus à
-Azay par un temps affreux, je réveillai le chirurgien, monsieur
-Deslandes, et le contraignis à venir avec une célérité d'oiseau. Dix
-minutes plus tard, le comte eût succombé; la saignée le sauva.
-Malgré ce premier succès, le médecin pronostiquait la fièvre inflammatoire
-la plus pernicieuse, une de ces maladies comme en
-font les gens qui se sont bien portés pendant vingt ans. La comtesse
-atterrée croyait être la cause de cette fatale crise. Sans force pour
-me remercier de mes soins, elle se contentait de me jeter quelques
-sourires dont l'expression équivalait au baiser qu'elle avait mis
-sur ma main; j'aurais voulu y lire les remords d'un illicite amour,
-mais c'était l'acte de contrition d'un repentir qui faisait mal à voir
-dans une âme si pure, c'était l'expression d'une admirative tendresse
-pour celui qu'elle regardait comme noble, en s'accusant,
-elle seule, d'un crime imaginaire. Certes, elle aimait comme
-Laure de Noves aimait Pétrarque, et non comme Francesca da Rimini
-aimait Paolo: affreuse découverte pour qui rêvait l'union de
-ces deux sortes d'amour! La comtesse gisait, le corps affaissé, les
-bras pendants, sur un fauteuil sale dans cette chambre qui ressemblait
-à la bauge d'un sanglier. Le lendemain soir, avant de partir,
-le médecin dit à la comtesse, qui avait passé la nuit, de prendre
-une garde. La maladie devait être longue.</p>
-
-<p>&mdash;Une garde, répondit-elle, non, non. Nous le soignerons,
-s'écria-t-elle en me regardant; nous nous devons de le sauver!</p>
-
-<p>A ce cri, le médecin nous jeta un coup d'&oelig;il observateur, plein
-<span class="pagenum">394</span>
-d'étonnement. L'expression de cette parole était de nature à lui
-faire soupçonner quelque forfait manqué. Il promit de revenir
-deux fois par semaine, indiqua la marche à tenir à monsieur Deslandes
-et désigna les symptômes menaçants qui pouvaient exiger
-qu'on vînt le chercher à Tours. Afin de procurer à la comtesse au
-moins une nuit de sommeil sur deux, je lui demandai de me
-laisser veiller le comte alternativement avec elle. Ainsi je la décidai,
-non sans peine, à s'aller coucher la troisième nuit. Quand
-tout reposa dans la maison, pendant un moment où le comte s'assoupit,
-j'entendis chez Henriette un douloureux gémissement.
-Mon inquiétude devint si vive que j'allai la trouver; elle était à
-genoux devant son prie-Dieu, fondant en larmes, et s'accusait:&mdash;Mon
-Dieu, si tel est le prix d'un murmure, criait-elle, je ne
-me plaindrai jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'avez quitté! dit-elle en me voyant.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous entendais pleurer et gémir, j'ai eu peur pour vous.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! moi, dit-elle, je me porte bien!</p>
-
-<p>Elle voulut être certaine que monsieur de Mortsauf dormît;
-nous descendîmes tous deux, et tous deux à la clarté d'une lampe
-nous le regardâmes: le comte était plus affaibli par la perte du
-sang tiré à flots qu'il n'était endormi; ses mains agitées cherchaient
-à ramener sa couverture sur lui.</p>
-
-<p>&mdash;On prétend que c'est des gestes de mourants, dit-elle.
-Ah! s'il mourait de cette maladie que nous avons causée, je ne me
-marierais jamais, je le jure, ajouta-t-elle en étendant la main sur
-la tête du comte par un geste solennel.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai tout fait pour le sauver, lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vous, vous êtes bon, dit-elle. Mais moi, je suis la
-grande coupable.</p>
-
-<p>Elle se pencha sur ce front décomposé, en balaya la sueur avec
-ses cheveux, et le baisa saintement; mais je ne vis pas avec une
-joie secrète qu'elle s'acquittait de cette caresse comme d'une expiation.</p>
-
-<p>&mdash;Blanche, à boire, dit le comte d'une voix éteinte.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez, il ne connaît que moi, me dit-elle en lui apportant
-un verre.</p>
-
-<p>Et par son accent, par ses manières affectueuses, elle cherchait
-à insulter aux sentiments qui nous liaient, en les immolant au
-malade.</p>
-
-<p><span class="pagenum">395</span>
-&mdash;Henriette, lui dis-je, allez prendre quelque repos, je vous
-en supplie.</p>
-
-<p>&mdash;Plus d'Henriette, dit-elle en m'interrompant avec une impérieuse
-précipitation.</p>
-
-<p>&mdash;Couchez-vous afin de ne pas tomber malade. Vos enfants,
-<i>lui-même</i> vous ordonnent de vous soigner, il est des cas où l'égoïsme
-devient une sublime vertu.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-elle.</p>
-
-<p>Elle s'en alla me recommandant son mari par des gestes qui
-eussent accusé quelque prochain délire, s'ils n'avaient pas eu les
-grâces de l'enfance mêlées à la force suppliante du repentir. Cette
-scène, terrible en la mesurant à l'état habituel de cette âme pure,
-m'effraya; je craignis l'exaltation de sa conscience. Quand le médecin
-revint, je lui révélai les scrupules d'hermine effarouchée qui
-poignaient ma blanche Henriette. Quoique discrète, cette confidence
-dissipa les soupçons de monsieur Origet, et il calma les agitations
-de cette belle âme en disant qu'en tout état de cause le
-comte devait subir cette crise, et que sa station sous le noyer avait
-été plus utile que nuisible en déterminant la maladie.</p>
-
-<p>Pendant cinquante-deux jours, le comte fut entre la vie et la
-mort; nous veillâmes chacun à notre tour, Henriette et moi, vingt-six
-nuits. Certes, monsieur de Mortsauf dut son salut à nos soins,
-à la scrupuleuse exactitude avec laquelle nous exécutions les ordres
-de monsieur Origet. Semblables aux médecins philosophes que
-de sagaces observations autorisent à douter des belles actions quand
-elles ne sont que le secret accomplissement d'un devoir, cet homme,
-tout en assistant au combat d'héroïsme qui se passait entre la comtesse
-et moi, ne pouvait s'empêcher de nous épier par des regards
-inquisitifs, tant il avait peur de se tromper dans son admiration.</p>
-
-<p>&mdash;Dans une semblable maladie, me dit-il lors de sa troisième
-visite, la mort rencontre un prompt auxiliaire dans le moral, quand
-il se trouve aussi gravement altéré que l'est celui du comte. Le
-médecin, la garde, les gens qui entourent le malade tiennent sa
-vie entre leurs mains; car alors un seul mot, une crainte vive exprimée
-par un geste, ont la puissance du poison.</p>
-
-<p>En me parlant ainsi, Origet étudiait mon visage et ma contenance;
-mais il vit dans mes yeux la claire expression d'une âme
-candide. En effet, durant le cours de cette cruelle maladie, il ne
-se forma pas dans mon intelligence la plus légère de ces mauvaises
-<span class="pagenum">396</span>
-idées involontaires qui parfois sillonnent les consciences les plus
-innocentes. Pour qui contemple en grand la nature, tout y tend à
-l'unité par l'assimilation. Le monde moral doit être régi par un
-principe analogue. Dans une sphère pure, tout est pur. Près
-d'Henriette, il se respirait un parfum du ciel, il semblait qu'un
-désir reprochable devait à jamais vous éloigner d'elle. Ainsi, non-seulement
-elle était le bonheur, mais elle était aussi la vertu. En
-nous trouvant toujours également attentifs et soigneux, le docteur
-avait je ne sais quoi de pieux et d'attendri dans les paroles et dans
-les manières; il semblait se dire:&mdash;Voilà les vrais malades, ils
-cachent leur blessure et l'oublient! Par un contraste qui, selon
-cet excellent homme, était assez ordinaire chez les hommes ainsi
-détruits, monsieur de Mortsauf fut patient, plein d'obéissance, ne
-se plaignit jamais et montra la plus merveilleuse docilité; lui qui,
-bien portant, ne faisait pas la chose la plus simple sans mille observations.
-Le secret de cette soumission à la médecine, tant niée
-naguère, était une secrète peur de la mort, autre contraste chez
-un homme d'une bravoure irrécusable! Cette peur pourrait assez
-bien expliquer plusieurs bizarreries du nouveau caractère que lui
-avaient prêté ses malheurs.</p>
-
-<p>Vous l'avouerai-je, Natalie, et le croirez-vous? ces cinquante
-jours et le mois qui les suivit furent les plus beaux moments de ma
-vie. L'amour n'est-il pas dans les espaces infinis de l'âme comme
-est dans une belle vallée le grand fleuve où se rendent les pluies,
-les ruisseaux et les torrents, où tombent les arbres et les fleurs, les
-graviers du bord et les plus élevés quartiers de roc; il s'agrandit
-aussi bien par les orages que par le lent tribut des claires fontaines.
-Oui, quand on aime, tout arrive à l'amour. Les premiers grands
-dangers passés, la comtesse et moi, nous nous habituâmes à la
-maladie. Malgré le désordre incessant introduit par les soins qu'exigeait
-le comte, sa chambre que nous avions trouvée si mal tenue
-devint propre et coquette. Bientôt nous y fûmes comme deux êtres
-échoués dans une île déserte; car non-seulement les malheurs isolent,
-mais encore ils font taire les mesquines conventions de la société.
-Puis l'intérêt du malade nous obligea d'avoir des points de
-contact qu'aucun autre événement n'aurait autorisés. Combien de
-fois nos mains, si timides auparavant, ne se rencontrèrent-elles
-pas en rendant quelque service au comte! n'avais-je pas à soutenir,
-à aider Henriette! Souvent emportée par une nécessité comparable
-<span class="pagenum">397</span>
-à celle du soldat en vedette, elle oubliait de manger; je lui
-servis alors, quelquefois sur ses genoux, un repas pris en hâte et
-qui nécessitait mille petits soins. Ce fut une scène d'enfance à côté
-d'une tombe entr'ouverte. Elle me commandait vivement les apprêts
-qui pouvaient éviter quelque souffrance au comte, et m'employait
-à mille menus ouvrages. Pendant le premier temps où
-l'intensité du danger étouffait, comme durant une bataille, les
-subtiles distinctions qui caractérisent les faits de la vie ordinaire,
-elle dépouilla nécessairement ce décorum que toute femme, même
-la plus naturelle, garde en ses paroles, dans ses regards, dans son
-maintien quand elle est en présence du monde ou de sa famille, et
-qui n'est plus de mise en déshabillé. Ne venait-elle pas me relever
-aux premiers chants de l'oiseau, dans ses vêtements du matin qui
-me permirent de revoir parfois les éblouissants trésors que, dans
-mes folles espérances, je considérais comme miens? Tout en restant
-imposante et fière, pouvait-elle ainsi ne pas être familière?
-D'ailleurs pendant les premiers jours le danger ôta si bien toute signification
-passionnée aux privautés de notre intime union, qu'elle
-n'y vit point de mal; puis, quand vint la réflexion, elle songea
-peut-être que ce serait une insulte pour elle comme pour moi que
-de changer ses manières. Nous nous trouvâmes insensiblement apprivoisés,
-mariés à demi. Elle se montra bien noblement confiante,
-sûre de moi comme d'elle-même. J'entrai donc plus avant
-dans son c&oelig;ur. La comtesse redevint mon Henriette, Henriette
-contrainte d'aimer davantage celui qui s'efforçait d'être sa seconde
-âme. Bientôt je n'attendis plus sa main toujours irrésistiblement
-abandonnée au moindre coup d'&oelig;il solliciteur; je pouvais, sans
-qu'elle se dérobât à ma vue, suivre avec ivresse les lignes de ses
-belles formes durant les longues heures pendant lesquelles nous
-écoutions le sommeil du malade. Les chétives voluptés que nous
-nous accordions, ces regards attendris, ces paroles prononcées à
-voix basse pour ne pas éveiller le comte, les craintes, les espérances
-dites et redites, enfin les mille événements de cette fusion complète
-de deux c&oelig;urs longtemps séparés, se détachaient vivement
-sur les ombres douloureuses de la scène actuelle. Nous connûmes
-nos âmes à fond dans cette épreuve à laquelle succombent souvent
-les affections les plus vives qui ne résistent pas au laisser-voir de
-toutes les heures, qui se détachent en éprouvant cette cohésion
-constante où l'on trouve la vie ou lourde ou légère à porter. Vous
-<span class="pagenum">398</span>
-savez quel ravage fait la maladie d'un maître, quelle interruption
-dans les affaires, le temps manque pour tout; la vie embarrassée
-chez lui dérange les mouvements de sa maison et ceux de sa famille.
-Quoique tout tombât sur madame de Mortsauf, le comte
-était encore utile au dehors; il allait parler aux fermiers, se rendait
-chez les gens d'affaires, recevait les fonds; si elle était l'âme,
-il était le corps. Je me fis son intendant pour qu'elle pût soigner
-le comte sans rien laisser péricliter au dehors. Elle accepta tout
-sans façon, sans un remercîment. Ce fut une douce communauté
-de plus que ces soins de maison partagés, que ces ordres transmis
-en son nom. Je m'entretenais souvent le soir avec elle, dans sa
-chambre, et de ses intérêts et de ses enfants. Ces causeries donnèrent
-un semblant de plus à notre mariage éphémère. Avec quelle
-joie Henriette se prêtait à me laisser jouer le rôle de son mari, à
-me faire occuper sa place à table, à m'envoyer parler au garde; et
-tout cela dans une complète innocence, mais non sans <ins id="cor_74" title="cette">cet</ins> intime
-plaisir qu'éprouve la plus vertueuse femme du monde à trouver
-un biais où se réunissent la stricte observation des lois et le contentement
-de ses désirs inavoués. Annulé par la maladie, le comte
-ne pesait plus sur sa femme, ni sur sa maison; et alors la comtesse
-fut elle-même, elle eut le droit de s'occuper de moi, de me rendre
-l'objet d'une foule de soins. Quelle joie quand je découvris en elle
-la pensée vaguement conçue peut-être, mais délicieusement exprimée,
-de me révéler tout le prix de sa personne et de ses qualités,
-de me faire apercevoir le changement qui s'opérerait en elle
-si elle était comprise! Cette fleur, <ins id="cor_75" title="incesamment">incessamment</ins> fermée dans la
-froide atmosphère de son ménage, s'épanouit à mes regards, et
-pour moi seul; elle prit autant de joie à se déployer que j'en sentis
-en y jetant l'&oelig;il curieux de l'amour. Elle me prouvait par <ins id="cor_76" title="tout">tous</ins>
-les riens de la vie combien j'étais présent à sa pensée. Le jour où,
-après avoir passé la nuit au chevet du malade, je dormais tard,
-Henriette se levait le matin avant tout le monde, elle faisait régner
-autour de moi le plus absolu silence; sans être avertis, Jacques
-et Madeleine jouaient au loin; elle usait de mille supercheries
-pour conquérir le droit de mettre elle-même mon couvert; enfin,
-elle me servait, avec quel pétillement de joie dans les mouvements,
-avec quelle fauve finesse d'hirondelle, quel vermillon sur
-les joues, quels tremblements dans la voix, quelle pénétration de
-lynx! Ces expansions de l'âme se peignent-elles? Souvent elle était
-<span class="pagenum">399</span>
-accablée de fatigue; mais si par hasard en ces moments de lassitude
-il s'agissait de moi, pour moi comme pour ses enfants elle
-trouvait de nouvelles forces, elle s'élançait agile, vive et joyeuse.
-Comme elle aimait à jeter sa tendresse en rayons dans l'air! Ah!
-Natalie, oui, certaines femmes partagent ici-bas les priviléges des
-Esprits Angéliques, et répandent comme eux cette lumière que
-Saint-Martin, le Philosophe Inconnu, disait être intelligente, mélodieuse
-et parfumée. Sûre de ma discrétion, Henriette se plut à
-me relever le pesant rideau qui nous cachait l'avenir, en me laissant
-voir en elle deux femmes: la femme enchaînée qui m'avait séduit
-malgré ses rudesses, et la femme libre dont la douceur devait
-éterniser mon amour. Quelle différence! madame de Mortsauf
-était le bengali transporté dans la froide Europe, tristement posé
-sur son bâton, muet et mourant dans sa cage où le garde un naturaliste;
-Henriette était l'oiseau chantant ses poèmes orientaux
-dans son bocage au bord du Gange, et comme une pierrerie vivante,
-volant de branche en branche parmi les roses d'un immense
-volkaméria toujours fleuri. Sa beauté se fit plus belle, son esprit se
-raviva. Ce continuel feu de joie était un secret entre nos deux
-esprits, car l'&oelig;il de l'abbé de Dominis, ce représentant du monde,
-était plus redoutable pour Henriette que celui de monsieur de
-Mortsauf; mais elle prenait comme moi grand plaisir à donner à sa
-pensée des tours ingénieux; elle cachait son contentement sous la
-plaisanterie, et couvrait d'ailleurs les témoignages de sa tendresse
-du brillant pavillon de la reconnaissance.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons mis votre amitié à de rudes épreuves, Félix! Nous
-pouvons bien lui permettre les licences que nous permettons à Jacques,
-monsieur l'abbé? disait-elle à table.</p>
-
-<p>Le sévère abbé répondait par l'aimable sourire de l'homme pieux
-qui lit dans les c&oelig;urs et les trouve purs; il exprimait d'ailleurs
-pour la comtesse le respect mélangé d'adoration qu'inspirent les
-anges. Deux fois, en ces cinquante jours, la comtesse s'avança
-peut-être au delà des bornes dans lesquelles se renfermait notre
-affection; mais encore ces deux événements furent-ils enveloppés
-d'un voile qui ne se leva qu'au jour des aveux suprêmes. Un matin,
-dans les premiers jours de la maladie du comte, au moment où elle
-se repentit de m'avoir traité si sévèrement en me retirant les innocents
-priviléges accordés à ma chaste tendresse, je l'attendais, elle
-devait me remplacer. Trop fatigué, je m'étais endormi, la tête appuyée
-<span class="pagenum">400</span>
-sur la muraille. Je me réveillai soudain en me sentant le
-front touché par je ne sais quoi de frais qui me donna une sensation
-comparable à celle d'une rose qu'on y eût appuyée. Je vis la
-comtesse à trois pas de moi, qui me dit:&mdash;«J'arrive!» Je m'en
-allai; mais en lui souhaitant le bonjour, je lui pris la main, et la
-sentis humide et tremblante.</p>
-
-<p>&mdash;Souffrez-vous? lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi me faites-vous cette question? me demanda-t-elle.
-Je la regardai, rougissant, confus:&mdash;J'ai rêvé, dis-je.</p>
-
-<p>Un soir, pendant les dernières visites de monsieur Origet, qui
-avait positivement annoncé la convalescence du comte, je me trouvais
-avec Jacques et Madeleine sous le perron où nous étions tous
-trois couchés sur les marches, emportés par l'attention que demandait
-une partie d'onchets que nous faisions avec des tuyaux de
-paille et des crochets armés d'épingles. Monsieur de Mortsauf dormait.
-En attendant que son cheval fût attelé, le médecin et la comtesse
-causaient à voix basse dans le salon. Monsieur Origet s'en alla
-sans que je m'aperçusse de son départ. Après l'avoir reconduit,
-Henriette s'appuya sur la fenêtre d'où elle nous contempla sans
-doute pendant quelque temps, à notre insu. La soirée était une de
-ces soirées chaudes où le ciel prend les teintes du cuivre, où la
-campagne envoie dans les échos mille bruits confus. Un dernier
-rayon de soleil se mourait sur les toits, les fleurs des jardins embaumaient
-les airs, les clochettes des bestiaux ramenés aux étables
-retentissaient au loin. Nous nous conformions au silence de cette
-heure tiède en étouffant nos cris de peur d'éveiller le comte. Tout
-à coup, malgré le bruit onduleux d'une robe, j'entendis la contraction
-gutturale d'un soupir violemment réprimé; je m'élançai
-dans le salon, j'y vis la comtesse assise dans l'embrasure de la fenêtre,
-un mouchoir sur la figure; elle reconnut mon pas, et me
-fit un geste impérieux pour m'ordonner de la laisser seule. Je vins,
-le c&oelig;ur pénétré de crainte, et voulus lui ôter son mouchoir de
-force, elle avait le visage baigné de larmes; elle s'enfuit dans sa
-chambre, et n'en sortit que pour la prière. Pour la première fois,
-depuis cinquante jours, je l'emmenai sur la terrasse et lui demandai
-compte de son émotion; mais elle affecta la gaieté la plus
-folle et la justifia par la bonne nouvelle que lui avait donnée Origet.</p>
-
-<p>&mdash;Henriette, Henriette, lui dis-je, vous la saviez au moment
-où je vous ai vue pleurant. Entre nous deux un mensonge serait
-<span class="pagenum">401</span>
-une monstruosité. Pourquoi m'avez-vous empêché d'essuyer ces
-larmes? M'appartenaient-elles donc?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai pensé, me dit-elle, que pour moi cette maladie a été
-comme une halte dans la douleur. Maintenant que je ne tremble
-plus pour monsieur de Mortsauf, il faut trembler pour moi.</p>
-
-<p>Elle avait raison. La santé du comte s'annonça par le retour de
-son humeur fantasque: il commençait à dire que ni sa femme, ni
-moi, ni le médecin ne savaient le soigner, nous ignorions tous et
-sa maladie et son tempérament, et ses souffrances et les remèdes
-convenables. Origet, infatué de je ne sais quelle doctrine, voyait
-une altération dans les humeurs, tandis qu'il ne devait s'occuper
-que du pylore. Un jour, il nous regarda malicieusement comme
-un homme qui nous aurait épiés ou bien devinés, et il dit en souriant
-à sa femme:&mdash;Eh! bien, ma chère, si j'étais mort, vous
-m'auriez regretté, sans doute, mais, avouez-le, vous vous seriez
-résignée...</p>
-
-<p>&mdash;J'aurais porté le deuil de cour, rose et noir, répondit-elle en
-riant afin de faire taire son mari.</p>
-
-<p>Mais il y eut surtout à propos de la nourriture, que le docteur
-déterminait sagement en s'opposant à ce que l'on satisfît la faim
-du convalescent, des scènes de violence et des criailleries qui ne
-pouvaient se comparer à rien dans le passé, car le caractère du
-comte se montra d'autant plus terrible qu'il avait pour ainsi dire
-sommeillé. Forte de ses ordonnances du médecin et de l'obéissance
-de ses gens, stimulée par moi qui vis dans cette lutte un moyen
-de lui apprendre à exercer sa domination sur son mari, la comtesse
-s'enhardit à la résistance; elle sut opposer un front calme à la démence
-et aux cris; elle s'habitua, le prenant pour ce qu'il était,
-pour un enfant, à entendre ses épithètes injurieuses. J'eus le bonheur
-de lui voir saisir enfin le gouvernement de cet esprit maladif.
-Le comte criait, mais il obéissait, et il obéissait surtout après avoir
-beaucoup crié. Malgré l'évidence des résultats, Henriette pleurait
-parfois à l'aspect de ce vieillard décharné, faible, au front plus
-jaune que la feuille près de tomber, aux yeux pâles, aux mains
-tremblantes; elle se reprochait ses duretés, elle ne résistait pas
-souvent à la joie qu'elle voyait dans les yeux du comte quand, en
-lui mesurant ses repas, elle allait au delà des défenses du médecin.
-Elle se montra d'ailleurs d'autant plus douce et gracieuse pour lui
-qu'elle l'avait été pour moi; mais il y eut cependant des différences
-<span class="pagenum">402</span>
-qui remplirent mon c&oelig;ur d'une joie illimitée. Elle n'était pas infatigable,
-elle savait appeler ses gens pour servir le comte quand
-ses caprices se succédaient un peu trop rapidement et qu'il se plaignait
-de ne pas être compris.</p>
-
-<p>La comtesse voulut aller rendre grâces à Dieu du rétablissement
-de monsieur de Mortsauf, elle fit dire une messe et me demanda
-mon bras pour se rendre à l'église; je l'y menai; mais pendant
-le temps que dura la messe, je vins voir monsieur et madame de
-Chessel. Au retour, elle voulut me gronder.</p>
-
-<p>&mdash;Henriette, lui dis-je, je suis incapable de fausseté. Je puis
-me jeter à l'eau pour sauver mon ennemi qui se noie, lui donner
-mon manteau pour le réchauffer; enfin je lui pardonnerais, mais
-sans oublier l'offense.</p>
-
-<p>Elle garda le silence, et pressa mon bras sur son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes un ange, vous avez dû être sincère dans vos actions
-de grâces, dis-je en continuant. La mère du prince de la Paix fut
-sauvée des mains d'une populace furieuse qui voulait la tuer, et
-quand la reine lui demanda: Que faisiez-vous? elle répondit: Je
-priais pour eux! La femme est ainsi. Moi je suis un homme et nécessairement
-imparfait.</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous calomniez point, dit-elle en me remuant le bras
-avec violence, peut-être valez-vous mieux que moi.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, repris-je, car je donnerais l'éternité pour un seul jour
-de bonheur, et vous!...</p>
-
-<p>&mdash;Et moi? dit-elle en me regardant avec fierté.</p>
-
-<p>Je me tus et baissai les yeux pour éviter la foudre de son regard.</p>
-
-<p>&mdash;Moi! reprit-elle, de quel <i>moi</i> parlez-vous? Je sens bien des
-moi en moi! Ces deux enfants, ajouta-t-elle en montrant Madeleine
-et Jacques, sont des <i>moi</i>. Félix, dit-elle avec un accent déchirant,
-me croyez-vous donc égoïste? Pensez-vous que je saurais
-sacrifier toute une éternité pour récompenser celui qui me
-sacrifie sa vie? Cette pensée est horrible, elle froisse à jamais les
-sentiments religieux. Une femme ainsi déchue peut-elle se relever?
-son bonheur peut-il l'absoudre? Vous me feriez bientôt décider ces
-questions!... Oui, je vous livre enfin un secret de ma conscience:
-cette idée m'a souvent traversé le c&oelig;ur, je l'ai souvent expiée
-par de dures pénitences, elle a causé des larmes dont vous m'avez
-demandé compte avant-hier...</p>
-
-<p><span class="pagenum">403</span>
-&mdash;Ne donnez-vous pas trop d'importance à certaines choses que
-les femmes vulgaires mettent à haut prix et que vous devriez...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit-elle en m'interrompant, leur en donnez-vous moins?</p>
-
-<p>Cette logique arrêta tout raisonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, reprit-elle, sachez-le! Oui, j'aurais la lâcheté
-d'abandonner ce pauvre vieillard dont je suis la vie! Mais, mon
-ami, ces deux petites créatures si faibles qui sont en avant de nous,
-Madeleine et Jacques, ne resteraient-ils pas avec leur père? Eh!
-bien, croyez-vous, je vous le demande, croyez-vous qu'ils vécussent
-trois mois sous la domination insensée de cet homme? Si
-en manquant à mes devoirs, il ne s'agissait que de moi... Elle laissa
-échapper un superbe sourire. Mais n'est-ce pas tuer mes deux enfants?
-leur mort serait certaine. Mon Dieu, s'écria-t-elle, pourquoi
-parlons-nous de ces choses? Mariez-vous, et laissez-moi mourir!</p>
-
-<p>Elle dit ces paroles d'un ton si amer, si profond, qu'elle étouffa
-la <ins id="cor_77" title="révolta">révolte</ins> de ma passion.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez crié, là-haut, sous ce noyer; je viens de crier,
-moi, sous ces aulnes, voilà tout. Je me tairai désormais.</p>
-
-<p>&mdash;Vos générosités me tuent, dit-elle en levant les yeux au
-ciel.</p>
-
-<p>Nous étions arrivés sur la terrasse, nous y trouvâmes le comte assis
-dans un fauteuil, au soleil. L'aspect de cette figure fondue, à peine
-animée par un sourire faible, éteignit les flammes sorties des cendres.
-Je m'appuyai sur la balustrade, en contemplant le tableau que
-m'offrait ce moribond, entre ses deux enfants toujours malingres,
-et sa femme pâlie par les veilles, amaigrie par les excessifs travaux,
-par les alarmes et peut-être par les joies de ces deux terribles
-mois, mais que les émotions de cette scène avaient colorée outre
-mesure. A l'aspect de cette famille souffrante, enveloppée des feuillages
-tremblotants à travers lesquels passait la grise lumière d'un
-ciel d'automne nuageux, je sentis en moi-même se dénouer les
-liens qui rattachent le corps à l'esprit. Pour la première fois, j'éprouvai
-ce spleen moral que connaissent, dit-on, les plus robustes
-lutteurs au fort de leurs combats, espèce de folie froide qui fait un
-lâche de l'homme le plus brave, un dévot d'un incrédule, qui rend
-indifférent à toute chose, même aux sentiments les plus vitaux,
-à l'honneur, à l'amour; car le doute nous ôte la connaissance de
-nous-mêmes, et nous dégoûte de la vie. Pauvres créatures nerveuses
-que la richesse de votre organisation livre sans défense à je
-<span class="pagenum">404</span>
-ne sais quel fatal génie, où sont vos pairs et vos juges? Je conçus
-comment le jeune audacieux qui avançait déjà la main sur le bâton
-des maréchaux de France, habile négociateur autant qu'intrépide
-capitaine, avait pu devenir l'innocent assassin que je voyais! Mes
-désirs, aujourd'hui couronnés de roses, pouvaient avoir cette fin?
-Épouvanté par la cause autant que par l'effet, demandant comme
-l'impie où était ici la Providence, je ne pus retenir deux larmes qui
-roulèrent sur mes joues.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu, mon bon Félix? me dit Madeleine de sa voix enfantine.</p>
-
-<p>Puis Henriette acheva de dissiper ces noires vapeurs et ces ténèbres
-par un regard de sollicitude qui rayonna dans mon âme
-comme le soleil. En ce moment, le vieux piqueur m'apporta de
-Tours une lettre dont la vue m'arracha je ne sais quel cri de surprise,
-et qui fit trembler madame de Mortsauf par contre-coup. Je
-voyais le cachet du cabinet, le roi me rappelait. Je lui tendis la
-lettre, elle la lut d'un regard.</p>
-
-<p>&mdash;Il s'en va! dit le comte.</p>
-
-<p>&mdash;Que vais-je devenir? me dit-elle en apercevant pour la première
-fois son désert sans soleil.</p>
-
-<p>Nous restâmes dans une stupeur de pensée qui nous oppressa
-tous également, car nous n'avions jamais si bien senti que nous nous
-étions tous nécessaires les uns aux autres. La comtesse eut, en me
-parlant de toutes choses, même indifférentes, un son de voix nouveau,
-comme si l'instrument eût perdu plusieurs cordes, et que les autres
-se fussent détendues. Elle eut des gestes d'apathie et des regards
-sans lueur. Je la priai de me confier ses pensées.</p>
-
-<p>&mdash;En ai-je? me dit-elle.</p>
-
-<p>Elle m'entraîna dans sa chambre, me fit asseoir sur son canapé,
-fouilla le tiroir de sa toilette, se mit à genoux devant moi, et me
-dit:&mdash;Voilà les cheveux qui me sont tombés depuis un an, prenez-les,
-ils sont bien à vous, vous saurez un jour comment et pourquoi.</p>
-
-<p>Je me penchai lentement vers son front, elle ne se baissa pas
-pour éviter mes lèvres, je les appuyai saintement, sans coupable
-ivresse, sans volupté chatouilleuse, mais avec un solennel attendrissement.
-Voulait-elle tout sacrifier? Allait-elle seulement, comme je
-l'avais fait, au bord du précipice? Si l'amour l'avait amenée à se
-livrer, elle n'eût pas eu ce calme profond, ce regard religieux, et
-<span class="pagenum">405</span>
-ne m'eût pas dit de sa voix pure:&mdash;Vous ne m'en voulez plus?</p>
-
-<p>Je partis au commencement de la nuit, elle voulut m'accompagner
-par la route de Frapesle, et nous nous arrêtâmes au noyer; je
-le lui montrai, lui disant comment de là je l'avais aperçue quatre
-ans auparavant:&mdash;La vallée était bien belle! m'écriai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Et maintenant? reprit-elle vivement.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes sous le noyer, lui dis-je, et la vallée est à nous.</p>
-
-<p>Elle baissa la tête, et notre adieu se fit là. Elle remonta dans sa
-voiture avec Madeleine, et moi dans la mienne, seul. De retour à
-Paris, je fus heureusement absorbé par des travaux pressants qui
-me donnèrent une violente distraction et me forcèrent à me dérober
-au monde qui m'oublia. Je correspondis avec madame de Mortsauf,
-à qui j'envoyais mon journal toutes les semaines, et qui me
-répondait deux fois par mois. Vie obscure et pleine, semblable à
-ces endroits touffus, fleuris et ignorés, que j'avais admirés naguère
-encore au fond des bois en faisant de nouveaux poèmes de fleurs
-pendant les deux dernières semaines.</p>
-
-<p>O vous qui aimez! imposez-vous de ces belles obligations, chargez-vous
-de règles à accomplir comme l'Église en a donné pour
-chaque jour aux chrétiens. C'est de grandes idées que les observances
-rigoureuses créées par la Religion Romaine, elles tracent
-toujours plus avant dans l'âme les sillons du devoir par la répétition
-des actes qui conservent l'espérance et la crainte. Les sentiments
-courent toujours vifs dans ces ruisseaux creusés qui retiennent
-les eaux, les purifient, rafraîchissent incessamment le c&oelig;ur,
-et fertilisent la vie par les abondants trésors d'une foi cachée, source
-divine où se multiplie l'unique pensée d'un unique amour.</p>
-
-<p>Ma passion, qui recommençait le Moyen-Age et rappelait la chevalerie,
-fut connue je ne sais comment; peut-être le roi et le duc
-de Lenoncourt en causèrent-ils. De cette sphère supérieure, l'histoire
-à la fois romanesque et simple d'un jeune homme qui adorait
-pieusement une femme belle sans public, grande dans la solitude,
-fidèle sans l'appui du devoir, se répandit sans doute au c&oelig;ur du
-faubourg Saint-Germain? Dans les salons, je me trouvais l'objet
-d'une attention gênante, car la modestie de la vie a des avantages
-qui, une fois éprouvés, rendent insupportable l'éclat d'une mise en
-scène constante. De même que les yeux habitués à ne voir que des
-couleurs douces sont blessés par le grand jour, de même il est certains
-esprits auxquels déplaisent les violents contrastes. J'étais alors
-<span class="pagenum">406</span>
-ainsi; vous pouvez vous en étonner aujourd'hui; mais prenez patience,
-les bizarreries du Vandenesse actuel vont s'expliquer. Je
-trouvais donc les femmes bienveillantes et le monde parfait pour
-moi. Après le mariage du duc de Berry, la cour reprit du faste,
-les fêtes françaises revinrent. L'occupation étrangère avait cessé, la
-prospérité reparaissait, les plaisirs étaient possibles. Des personnages
-illustres par leur rang, ou considérables par leur fortune,
-abondèrent de tous les points de l'Europe dans la capitale de l'intelligence
-où se retrouvent les avantages des autres pays et leurs vices
-agrandis, aiguisés par l'esprit français. Cinq mois après avoir quitté
-Clochegourde au milieu de l'hiver, mon bon ange m'écrivit une
-lettre désespérée en me racontant une grave maladie de son fils, et
-à laquelle il avait échappé, mais qui laissait des craintes pour l'avenir;
-le médecin avait parlé de précautions à prendre pour la poitrine,
-mot terrible qui, prononcé par la science, teint en noir
-toutes les heures d'une mère. A peine Henriette respirait-elle, à
-peine Jacques entrait-il en convalescence, que sa s&oelig;ur inspira des
-inquiétudes. Madeleine, cette jolie plante qui répondait si bien à la
-culture maternelle, subissait une crise prévue, mais redoutable pour
-une si frêle constitution. Abattue déjà par les fatigues que lui
-avait causées la longue maladie de Jacques, la comtesse se trouvait
-sans courage pour supporter ce nouveau coup, et le spectacle que
-lui présentaient ces deux chers êtres la rendait insensible aux tourments
-redoublés du caractère de son mari. Ainsi, des orages de plus
-en plus troubles et chargés de graviers déracinaient par leurs vagues
-âpres les espérances le plus profondément plantées dans son c&oelig;ur.
-Elle s'était d'ailleurs abandonnée à la tyrannie du comte, qui, de
-guerre lasse, avait regagné le terrain perdu.</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«Quand toute ma force enveloppait mes enfants, m'écrivait-elle,
-pouvais-je l'employer contre monsieur de Mortsauf et pouvais-je
-me défendre de ses agressions en me défendant contre la mort?
-En marchant aujourd'hui, seule et affaiblie, entre les deux jeunes
-mélancolies qui m'accompagnent, je suis atteinte par un invincible
-dégoût de la vie. Quel coup puis-je sentir, à quelle affection
-puis-je répondre, quand je vois sur la terrasse Jacques immobile
-dont la vie ne m'est plus attestée que par ses deux beaux yeux
-agrandis de maigreur, caves comme ceux d'un vieillard, et dont,
-fatal pronostic! l'intelligence avancée contraste avec sa débilité
-corporelle? Quand je vois à mes côtés cette jolie Madeleine, si
-<span class="pagenum">407</span>
-vive, si caressante, si colorée, maintenant blanche comme une
-morte, ses cheveux et ses yeux me semblent avoir pâli, elle tourne
-sur moi des regards languissants comme si elle voulait me faire ses
-adieux; aucun mets ne la tente, ou si elle désire quelque nourriture,
-elle m'effraie par l'étrangeté de ses goûts; la candide créature,
-quoique élevée dans mon c&oelig;ur, rougit en me les confiant.
-Malgré mes efforts, je ne puis amuser mes enfants; chacun d'eux
-me sourit, mais ce sourire leur est arraché par mes coquetteries,
-et ne vient pas d'eux; ils pleurent de ne pouvoir répondre à mes
-caresses. La souffrance a tout détendu dans leur âme, même les
-liens qui nous attachent. Ainsi vous comprenez combien Clochegourde
-est triste: monsieur de Mortsauf y règne sans obstacle.
-O mon ami, vous ma gloire! m'écrivait-elle plus loin, vous devez
-bien m'aimer pour m'aimer encore, pour m'aimer inerte, ingrate,
-et pétrifiée par la douleur.»</p>
-</div>
-
-<p>En ce moment, où jamais je ne me sentis plus vivement atteint
-dans mes entrailles, et où je ne vivais que dans cette âme, sur laquelle
-je tâchais d'envoyer la brise lumineuse des matins et l'espérance
-des soirs empourprés, je rencontrai dans les salons de l'Élysée-Bourbon
-l'une de ces illustres <span lang="en" xml:lang="en">ladies</span> qui sont à demi souveraines.
-D'immenses richesses, la naissance dans une famille qui depuis
-la conquête était pure de toute mésalliance, un mariage avec l'un
-des vieillards les plus distingués de la pairie anglaise, tous ces avantages
-n'étaient que des accessoires qui rehaussaient la beauté de
-cette personne, ses grâces, ses manières, son esprit, je ne sais quel
-brillant qui éblouissait avant de fasciner. Elle fut l'idole du jour,
-et régna d'autant mieux sur la société parisienne, qu'elle eut les
-qualités nécessaires à ses succès, la main de fer sous un gant de
-velours dont parlait Bernadotte. Vous connaissez la singulière personnalité
-des Anglais, cette orgueilleuse Manche infranchissable,
-ce froid canal Saint-Georges qu'ils mettent entre eux et les gens
-qui ne leur sont point présentés: l'humanité semble être une fourmilière
-sur laquelle ils marchent; ils ne connaissent de leur espèce
-que les gens admis par eux; les autres, ils n'en entendent pas le
-langage; c'est bien des lèvres qui se remuent et des yeux qui voient,
-mais ni le son ni le regard ne les atteignent: pour eux, ces gens
-sont comme s'ils n'étaient point. Les Anglais offrent ainsi comme
-une image de leur île où la loi régit tout, où tout est uniforme dans
-chaque sphère, où l'exercice des vertus semble être le jeu nécessaire
-<span class="pagenum">408</span>
-de rouages qui marchent à heure fixe. Les fortifications d'acier
-poli élevées autour d'une femme anglaise, encagée dans
-son ménage par des fils d'or, mais où sa mangeoire et son abreuvoir,
-où ses bâtons et sa pâture sont des merveilles, lui prêtent
-d'irrésistibles attraits. Jamais un peuple n'a mieux préparé l'hypocrisie
-de la femme mariée en la mettant à tout propos entre la mort
-et la vie sociale; pour elle, aucun intervalle entre la honte et l'honneur:
-ou la faute est complète, ou elle n'est pas; c'est tout ou
-rien, le <i lang="en" xml:lang="en">to be, or not to be</i> d'Hamlet. Cette alternative, jointe au
-dédain constant auquel les m&oelig;urs l'habituent, fait d'une femme
-anglaise un être à part dans le monde. C'est une pauvre créature,
-vertueuse par force et prête à se dépraver, condamnée à de continuels
-mensonges enfouis en son c&oelig;ur, mais délicieuse par la forme,
-parce que ce peuple a tout mis dans la forme. De là les beautés
-particulières aux femmes de ce pays: cette exaltation d'une tendresse
-où pour elles se résume nécessairement la vie, l'exagération
-de leurs soins pour elles-mêmes, la délicatesse de leur amour si
-gracieusement peinte dans la fameuse scène de Roméo et de Juliette
-où le génie de Shakspeare a d'un trait exprimé la femme anglaise.
-A vous qui leur enviez tant de choses, que vous dirai-je que
-vous ne sachiez de ces blanches sirènes, impénétrables en apparence
-et sitôt connues, qui croient que l'amour suffit à l'amour, et
-qui importent le spleen dans les jouissances en ne les variant pas,
-dont l'âme n'a qu'une note, dont la voix n'a qu'une syllabe, océan
-d'amour, où qui n'a pas nagé ignorera toujours quelque chose de
-la poésie des sens, comme celui qui n'a pas vu la mer aura des
-cordes de moins à sa lyre. Vous connaissez le pourquoi de ces paroles.
-Mon aventure avec la marquise Dudley eut une fatale célébrité.
-Dans un âge où les sens ont tant d'empire sur nos déterminations,
-chez un jeune homme où leurs ardeurs avaient été si
-violemment comprimées, l'image de la sainte qui souffrait son lent
-martyre à Clochegourde rayonna si fortement que je pus résister
-aux séductions. Cette fidélité fut le lustre qui me valut l'attention
-de <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Arabelle. Ma résistance aiguisa sa passion. Ce qu'elle désirait,
-comme le désirent beaucoup d'Anglaises, était l'éclat, l'extraordinaire.
-Elle voulait du poivre, du piment pour la pâture du
-c&oelig;ur, de même que les Anglais veulent des condiments enflammés
-pour réveiller leur goût. L'atonie que mettent dans l'existence de ces
-femmes une perfection constante dans les choses, une régularité
-<span class="pagenum">409</span>
-méthodique dans les habitudes, les conduit à l'adoration du romanesque
-et du difficile. Je ne sus pas juger ce caractère. Plus je me
-renfermais dans un froid dédain, plus <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley se passionnait.
-Cette lutte, dont elle se faisait gloire, excita la curiosité de quelques
-salons, ce fut pour elle un premier bonheur qui lui faisait une obligation
-du triomphe. Ah! j'eusse été sauvé, si quelque ami m'avait
-répété le mot atroce qui lui échappa sur madame de Mortsauf et
-sur moi:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis, dit-elle, ennuyée de ces soupirs de tourterelle!</p>
-
-<p>Sans vouloir ici justifier mon crime, je vous ferai observer, Natalie,
-qu'un homme a moins de ressources pour résister à une
-femme que vous n'en avez pour échapper à nos poursuites. Nos
-m&oelig;urs interdisent à notre sexe les brutalités de la répression qui,
-chez vous, sont des amorces pour un amant, et que d'ailleurs les
-convenances vous imposent; à nous, au contraire, je ne sais quelle
-jurisprudence de fatuité masculine ridiculise notre réserve; nous
-vous laissons le monopole de la modestie pour que vous ayez le
-privilége des faveurs; mais intervertissez les rôles, l'homme succombe
-sous la moquerie. Quoique gardé par ma passion, je n'étais
-pas à l'âge où l'on reste insensible aux triples séductions de l'orgueil,
-du dévouement et de la beauté. Quand <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Arabelle mettait
-à mes pieds, au milieu d'un bal dont elle était la reine, les hommages
-qu'elle y recueillait, et qu'elle épiait mon regard pour savoir
-si sa toilette était de <ins id="cor_78" title="son">mon</ins> goût, et qu'elle frissonnait de volupté
-lorsqu'elle me plaisait, j'étais ému de son émotion. Elle se tenait
-d'ailleurs sur un terrain où je ne pouvais pas la fuir; il m'était
-difficile de refuser certaines invitations parties du cercle diplomatique;
-sa qualité lui ouvrait tous les salons, et avec cette adresse
-que les femmes déploient pour obtenir ce qui leur plaît, elle se
-faisait placer à table par la maîtresse de la maison auprès de moi;
-puis elle me parlait à l'oreille.&mdash;«Si j'étais aimée comme l'est madame
-de Mortsauf, me disait-elle, je vous sacrifierais tout.» Elle
-me soumettait en riant les conditions les plus humbles, elle me
-promettait une discrétion à toute épreuve, ou me demandait de
-souffrir seulement qu'elle m'aimât. Elle me disait un jour ces mots
-qui satisfaisaient toutes les capitulations d'une conscience timorée
-et les effrénés désirs du jeune homme: «&mdash;Votre amie toujours,
-et votre maîtresse quand vous le voudrez!» Enfin elle médita de
-faire servir à ma perte la loyauté même de mon caractère, elle gagna
-<span class="pagenum">410</span>
-mon valet de chambre, et après une soirée où elle s'était montrée
-si belle qu'elle était sûre d'avoir excité mes désirs, je la trouvai
-chez moi. Cet éclat retentit dans l'Angleterre, et son aristocratie
-se consterna comme le ciel à la chute de son plus bel ange. <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span>
-Dudley quitta son nuage dans l'empirée britannique, se réduisit à
-sa fortune, et voulut éclipser par ses sacrifices <span class="cs7">CELLE</span> dont la vertu
-causa ce célèbre désastre. <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Arabelle prit plaisir, comme le démon
-sur le faîte du temple, à me montrer les plus riches pays de
-son ardent royaume.</p>
-
-<p>Lisez-moi, je vous en conjure, avec indulgence? Il s'agit ici d'un
-des problèmes les plus intéressants de la vie humaine, d'une crise
-à laquelle ont été soumis la plus grande partie des hommes, et que
-je voudrais expliquer, ne fût-ce que pour allumer un phare sur
-cet écueil. Cette belle <span lang="en" xml:lang="en">lady</span>, si svelte, si frêle, cette femme de lait,
-si brisée, si brisable, si douce, d'un front si caressant, couronnée
-de cheveux de couleur fauve et si fins, cette créature dont l'éclat
-semble phosphorescent et passager, est une organisation de fer.
-Quelque fougueux qu'il soit, aucun cheval ne résiste à son poignet
-nerveux, à cette main molle en apparence et que rien ne lasse. Elle
-a le pied de la biche, un petit pied sec et musculeux, sous une grâce
-d'enveloppe indescriptible. Elle est d'une force à ne rien craindre
-dans une lutte; nul homme ne peut la suivre à cheval; elle gagnerait
-le prix d'un <i lang="en" xml:lang="en">steeple chase</i> sur des centaures; elle tire les daims
-et les cerfs sans arrêter son cheval. Son corps ignore la sueur, il
-aspire le feu dans l'atmosphère et vit dans l'eau sous peine de ne
-pas vivre. Aussi sa passion est-elle tout africaine; son désir va
-comme le tourbillon du désert, le désert dont l'ardente immensité
-se peint dans ses yeux, le désert plein d'azur et d'amour, avec son
-ciel inaltérable, avec ces fraîches nuits étoilées. Quelles oppositions
-avec Clochegourde! L'orient et l'occident, l'une attirant à elle les
-moindres parcelles humides pour s'en nourrir, l'autre exsudant son
-âme, enveloppant ses fidèles d'une lumineuse atmosphère; celle-ci,
-vive et svelte; celle-là, lente et grasse. Enfin, avez-vous jamais réfléchi
-au sens général des m&oelig;urs anglaises? N'est-ce pas la divinisation
-de la matière, un épicuréisme défini, médité, savamment appliqué?
-Quoi qu'elle fasse ou dise, l'Angleterre est matérialiste, à
-son insu peut-être. Elle a des prétentions religieuses et morales,
-d'où la spiritualité divine, d'où l'âme catholique est absente, et dont
-la grâce fécondante ne sera remplacée par aucune hypocrisie, quelque
-<span class="pagenum">411</span>
-bien jouée qu'elle soit. Elle possède au plus haut degré cette
-science de l'existence qui bonifie les moindres parcelles de la matérialité,
-qui fait que votre pantoufle est la plus exquise pantoufle
-du monde, qui donne à votre linge une saveur indicible, qui double
-de cèdre et parfume les commodes; qui verse à l'heure dite un
-thé suave, savamment déplié, qui bannit la poussière, cloue des
-tapis depuis la première marche jusque dans les derniers replis de
-la maison, brosse les murs des caves, polit le marteau de la porte,
-assouplit les ressorts du carrosse, qui fait de la matière une pulpe
-nourrissante et cotonneuse, brillante et propre au sein de laquelle
-l'âme expire sous la jouissance, qui produit l'affreuse monotonie du
-bien-être, donne une vie sans opposition dénuée de spontanéité et
-qui pour tout dire vous machinise. Ainsi, je connus tout à coup au
-sein de ce luxe anglais une femme peut-être unique en son sexe,
-qui m'enveloppa dans les rets de cet amour renaissant de son agonie
-et aux prodigalités duquel j'apportais une continence sévère, de
-cet amour qui a des beautés accablantes, une électricité à lui, qui
-vous introduit souvent dans les cieux par les portes d'ivoire de son
-demi-sommeil, ou qui vous y enlève en croupe sur ses reins ailés.
-Amour horriblement ingrat, qui rit sur les cadavres de ceux qu'il
-tue; amour sans mémoire, un cruel amour qui ressemble à la politique
-anglaise, et dans lequel tombent presque tous les hommes.
-Vous comprenez déjà le problème. L'homme est composé de matière
-et d'esprit; l'animalité vient aboutir en lui, et l'ange commence à
-lui. De là cette lutte que nous éprouvons tous entre une destinée
-future que nous pressentons et les souvenirs de nos instincts antérieurs
-dont nous ne sommes pas entièrement détachés: un amour
-charnel et un amour divin. Tel homme les résout en un seul, tel
-autre s'abstient; celui-ci fouille le sexe entier pour y chercher la
-satisfaction de ses appétits antérieurs, celui-là l'idéalise en une seule
-femme dans laquelle se résume l'univers; les uns flottent indécis
-entre les voluptés de la matière et celles de l'esprit, les autres spiritualisent
-la chair en lui demandant ce qu'elle ne saurait donner.
-Si, pensant à ces traits généraux de l'amour, vous tenez compte des
-répulsions et des affinités qui résultent de la diversité des organisations,
-et qui brisent les pactes conclus entre ceux qui ne se sont
-pas éprouvés; si vous y joignez les erreurs produites par les espérances
-des gens qui vivent plus spécialement par l'esprit, par le
-c&oelig;ur ou par l'action, qui pensent, qui sentent ou qui agissent, et
-<span class="pagenum">412</span>
-dont les vocations sont trompées, méconnues dans une association
-où il se trouve deux êtres, également doubles; vous aurez une
-grande indulgence pour les malheurs envers lesquels la société se
-montre sans pitié. Eh! bien, <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Arabelle contente les instincts, les
-organes, les appétits, les vices et les vertus de la matière subtile
-dont nous sommes faits; elle était la maîtresse du corps. Madame
-de Mortsauf était l'épouse de l'âme. L'amour que satisfait la maîtresse
-a des bornes, la matière est finie, ses propriétés ont des forces
-calculées, elle est soumise à d'inévitables saturations; je sentais
-souvent je ne sais quel vide à Paris, près de <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley. L'infini
-est le domaine du c&oelig;ur, l'amour était sans borne à Clochegourde.
-J'aimais passionnément <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Arabelle, et certes, si la bête était sublime
-en elle, elle avait aussi de la supériorité dans l'intelligence;
-sa conversation moqueuse embrassait tout. Mais j'adorais Henriette.
-La nuit je pleurais de bonheur, le matin je pleurais de remords. Il
-est certaines femmes assez savantes pour cacher leur jalousie sous la
-bonté la plus angélique; c'est celles qui, semblables à <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley,
-ont dépassé trente ans. Ces femmes savent alors sentir et calculer,
-presser tout le suc du présent et penser à l'avenir; elles peuvent
-étouffer des gémissements souvent légitimes avec l'énergie du chasseur
-qui ne s'aperçoit pas d'une blessure en poursuivant son bouillant
-hallali. Sans parler de madame de Mortsauf, Arabelle essayait
-de la tuer dans mon âme, où elle la retrouvait toujours, et sa passion
-se ravivait au souffle de cet amour invincible. Afin de triompher
-par des comparaisons qui fussent à son avantage, elle ne se montra
-ni soupçonneuse, ni tracassière, ni curieuse, comme le sont la plupart
-des jeunes femmes; mais, semblable à la lionne qui a saisi dans
-sa gueule et rapporté dans son <ins id="cor_79" title="autre">antre</ins> une proie à ronger, elle veillait
-à ce que rien ne troublât son bonheur, et me gardait comme une
-conquête insoumise. J'écrivais à Henriette sous ses yeux, jamais
-elle ne lut une seule ligne, jamais elle ne chercha par aucun moyen
-à savoir l'adresse écrite sur mes lettres. J'avais ma liberté. Elle
-semblait s'être dit:&mdash;Si je le perds, je n'en accuserai que moi.
-Et elle s'appuyait fièrement sur un amour si dévoué qu'elle m'aurait
-donné sa vie sans hésiter si je la lui avais demandée. Enfin elle
-m'avait fait croire que, si je la quittais, elle se tuerait aussitôt. Il
-fallait l'entendre à ce sujet célébrer la coutume des veuves indiennes
-qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris.&mdash;«Quoique dans l'Inde
-cet usage soit une distinction réservée à la classe noble, et que,
-<span class="pagenum">413</span>
-sous ce rapport, il soit peu compris des Européens incapables de
-deviner la dédaigneuse grandeur de ce privilége, avouez, me disait-elle,
-que, dans nos plates m&oelig;urs modernes, l'aristocratie ne peut
-plus se relever que par l'extraordinaire des sentiments? Comment
-puis-je apprendre aux bourgeois que le sang de mes veines ne ressemble
-pas au leur, si ce n'est en mourant autrement qu'ils ne
-meurent? Des femmes sans naissance peuvent avoir les diamants,
-les étoffes, les chevaux, les écussons même qui devraient nous être
-réservés, car on achète un nom! Mais, aimer, tête levée, à contresens
-de la loi, mourir pour l'idole que l'on s'est choisie en se taillant
-un linceul dans les draps de son lit, soumettre le monde et le ciel à
-un homme en dérobant ainsi au Tout-Puissant le droit de faire un
-Dieu, ne le trahir pour rien, pas même pour la vertu; car se refuser
-à lui au nom du devoir, n'est-ce pas se donner à quelque
-chose qui n'est pas <i>lui</i>?... que ce soit un homme ou une idée, il
-y a toujours trahison! Voilà des grandeurs où n'atteignent pas les
-femmes vulgaires; elles ne connaissent que deux routes communes,
-ou le grand chemin de la vertu, ou le bourbeux sentier de la courtisane!»
-Elle procédait, vous le voyez, par l'orgueil, elle flattait
-toutes les vanités en les déifiant, elle me mettait si haut qu'elle ne
-pouvait vivre qu'à mes genoux; aussi toutes les séductions de son
-esprit étaient-elles exprimées par sa pose d'esclave et par son entière
-soumission. Elle savait rester tout un jour, étendue à mes
-pieds, silencieuse, occupée à me regarder, épiant l'heure du plaisir
-comme une cadine du sérail et l'avançant par d'habiles coquetteries,
-tout en paraissant l'attendre. Par quels mots peindre les six
-premiers mois pendant lesquels je fus en proie aux énervantes
-jouissances d'un amour fertile en plaisirs, et qui les variait avec le
-savoir que donne l'expérience, mais en cachant son instruction sous
-les emportements de la passion. Ces plaisirs, subite révélation de la
-poésie des sens, constituent le lien vigoureux par lequel les jeunes
-gens s'attachent aux femmes plus âgées qu'eux; mais ce lien est
-l'anneau du forçat, il laisse dans l'âme une ineffaçable empreinte,
-il y met un dégoût anticipé pour les amours frais, candides, riches
-de fleurs seulement, et qui ne savent pas servir d'alcohol dans des
-coupes d'or curieusement ciselées, enrichies de pierres où brillent
-d'inépuisables feux. En savourant les voluptés que je rêvais sans les
-connaître, que j'avais exprimées dans mes <i>selam</i>, et que l'union
-des âmes rend mille fois plus ardentes, je ne manquai pas de paradoxes
-<span class="pagenum">414</span>
-pour me justifier à moi-même la complaisance avec laquelle
-je m'abreuvais à cette belle coupe. Souvent lorsque, perdue dans
-l'infini de la lassitude, mon âme dégagée du corps voltigeait loin
-de la terre, je pensais que ces plaisirs étaient un moyen d'annuler
-la matière et de rendre l'esprit à son vol sublime. Souvent <span lang="en" xml:lang="en">lady</span>
-Dudley, comme beaucoup de femmes, profitait de l'exaltation à laquelle
-conduit l'excès du bonheur, pour me lier par des serments;
-et, sous le coup d'un désir, elle m'arrachait des blasphèmes contre
-l'ange de Clochegourde. Une fois traître, je devins fourbe. Je continuai
-d'écrire à madame de Mortsauf comme si j'étais toujours le
-même enfant au méchant petit habit bleu qu'elle aimait tant; mais,
-je l'avoue, son don de seconde vue m'épouvantait quand je pensais
-aux désastres qu'une indiscrétion pouvait causer dans le joli château
-de mes espérances. Souvent, au milieu de mes joies, une soudaine
-douleur me glaçait, j'entendais le nom d'Henriette prononcé
-par une voix d'en haut comme le:&mdash;<i>Caïn, où est Abel?</i> de
-l'Écriture. Mes lettres restèrent sans réponse. Je fus saisi d'une
-horrible inquiétude, je voulus partir pour Clochegourde. Arabelle
-ne s'y opposa point, mais elle parla naturellement de m'accompagner
-en Touraine. Son caprice aiguisé par la difficulté, ses pressentiments
-justifiés par un bonheur inespéré, tout avait engendré
-chez elle un amour réel qu'elle désirait rendre unique. Son génie
-de femme lui fit apercevoir dans ce voyage un moyen de me détacher
-entièrement de madame de Mortsauf; tandis que, aveuglé par
-la peur, emporté par la naïveté de la passion vraie, je ne vis pas le
-piége où j'allais être pris. <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Dudley proposa les concessions les
-plus humbles et prévint toutes les objections. Elle consentit à demeurer
-près de Tours, à la campagne, inconnue, déguisée, sans
-sortir le jour, et à choisir pour nos rendez-vous les heures de la
-nuit où personne ne pouvait nous rencontrer. Je partis de Tours à
-cheval pour Clochegourde. J'avais mes raisons en y venant ainsi,
-car il me fallait pour mes excursions nocturnes un cheval, et le
-mien était un cheval arabe que <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Esther Stanhope avait envoyé
-à la marquise, et qu'elle m'avait échangé contre ce fameux tableau
-de Rembrandt, qu'elle a dans son salon à Londres, et que j'ai si
-singulièrement obtenu. Je pris le chemin que j'avais parcouru pédestrement
-six ans auparavant, et m'arrêtai sous le noyer. De là,
-je vis madame de Mortsauf en robe blanche au bord de la terrasse.
-Aussitôt je m'élançai vers elle avec la rapidité de l'éclair, et fus en
-<span class="pagenum">415</span>
-quelques minutes au bas du mur, après avoir franchi la distance en
-droite ligne, comme s'il s'agissait d'une course au clocher. Elle entendit
-les bonds prodigieux de l'hirondelle du désert, et, quand je
-l'arrêtai net au coin de la terrasse, elle me dit:&mdash;Ah! vous voilà!</p>
-
-<p>Ces trois mots me foudroyèrent. Elle savait mon aventure. Qui la
-lui avait apprise? sa mère, de qui plus tard elle me montra la lettre
-odieuse! La faiblesse indifférente de cette voix, jadis si pleine
-de vie, la pâleur mate du son révélaient une douleur mûrie, exhalaient
-je ne sais quelle odeur de fleurs coupées sans retour. L'ouragan
-de l'infidélité, semblable à ces crues de la Loire qui ensablent
-à jamais une terre, avait passé sur son âme en faisant un désert
-là où verdoyaient d'opulentes prairies. Je fis entrer mon cheval
-par la petite porte; il se coucha sur le gazon à mon commandement,
-et la comtesse, qui s'était avancée à pas lents, s'écria:&mdash;Le
-bel animal! Elle se tenait les bras croisés pour que je ne prisse
-pas sa main, je devinai son intention.&mdash;Je vais prévenir monsieur
-de Mortsauf, dit-elle en me quittant.</p>
-
-<p>Je demeurai debout, confondu, la laissant aller, la contemplant,
-toujours noble, lente, fière, plus blanche que je ne l'avais vue, mais
-gardant au front la jaune empreinte du sceau de la plus amère
-mélancolie, et penchant la tête comme un lys trop chargé de
-pluie.</p>
-
-<p>&mdash;Henriette! criai-je avec la rage de l'homme qui se sent
-mourir.</p>
-
-<p>Elle ne se retourna point, elle ne s'arrêta pas, elle dédaigna de
-me dire qu'elle m'avait retiré son nom, qu'elle n'y répondait plus,
-elle marchait toujours. Je pourrai dans cette épouvantable vallée où
-doivent tenir des millions de peuples devenus poussière et dont
-l'âme anime maintenant la surface du globe, je pourrai me trouver
-petit au sein de cette foule pressée sous les immensités lumineuses
-qui l'éclaireront de leur gloire; mais alors je serai moins aplati
-que je ne le fus devant cette forme blanche, montant comme monte
-dans les rues d'une ville quelque inflexible inondation, montant
-d'un pas égal à son château de Clochegourde, la gloire et le supplice
-de cette Didon chrétienne! Je maudis Arabelle par une seule
-imprécation qui l'eût tuée si elle l'eût entendue, elle qui avait tout
-laissé pour moi, comme on laisse tout pour Dieu! Je restai perdu
-dans un monde de pensées, en apercevant de tous côtés l'infini de la
-douleur. Je les vis alors descendant tous. Jacques courait avec
-<span class="pagenum">416</span>
-l'impétuosité naïve de son âge. Gazelle aux yeux mourants, Madeleine
-accompagnait sa mère. Je serrai Jacques contre mon c&oelig;ur en versant
-sur lui les effusions de l'âme et les larmes que rejetait sa mère.
-Monsieur de Mortsauf vint à moi, me tendit les bras, me pressa
-sur lui, m'embrassa sur les joues, en me disant:&mdash;Félix, j'ai su
-que je vous devais la vie!</p>
-
-<p>Madame de Mortsauf nous tourna le dos pendant cette scène,
-en prenant le prétexte de montrer le cheval à Madeleine stupéfaite.</p>
-
-<p>&mdash;Ha! diantre! voilà bien les femmes, cria le comte en colère,
-elles examinent votre cheval.</p>
-
-<p>Madeleine se retourna, vint à moi, je lui baisai la main en regardant
-la comtesse qui rougit.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est bien mieux, Madeleine, dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre fillette! répondit la comtesse en la baisant au front.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, pour le moment, ils sont tous bien, répondit le comte.
-Moi seul, mon cher Félix, suis délabré comme une vieille tour qui
-va tomber.</p>
-
-<p>&mdash;Il paraît que le général a toujours ses dragons noirs, repris-je
-en regardant madame de Mortsauf.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons tous nos <i lang="en" xml:lang="en">blues devils</i>, répondit-elle. N'est-ce pas
-le mot anglais?</p>
-
-<p>Nous remontâmes vers les clos en nous promenant ensemble, et
-sentant tous qu'il était survenu quelque grave événement. Elle
-n'avait aucun désir d'être seule avec moi. Enfin j'étais son hôte.</p>
-
-<p>&mdash;Pour le coup, et votre cheval? dit le comte quand nous fûmes
-sortis.</p>
-
-<p>&mdash;Vous verrez, reprit la comtesse, que j'aurai tort en y pensant,
-et tort en n'y pensant plus.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, dit-il, il faut tout faire en temps utile.</p>
-
-<p>&mdash;J'y vais, dis-je en trouvant ce froid accueil insupportable.
-Moi seul puis le faire sortir, et le caser comme il faut. Mon <i lang="en" xml:lang="en">groom</i>
-vient par la voiture de Chinon, il le pansera.</p>
-
-<p>&mdash;Le <i lang="en" xml:lang="en">groom</i> arrive-t-il aussi d'Angleterre? dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s'en fait que là, répondit le comte qui devint gai en
-voyant sa femme triste.</p>
-
-<p>La froideur de sa femme fut une occasion de la contredire, il
-m'accabla de son amitié. Je connus la pesanteur de l'attachement
-d'un mari. Ne croyez pas que le moment où leurs attentions assassinent
-<span class="pagenum">417</span>
-les âmes nobles soit le temps où leurs femmes prodiguent
-une affection qui semble leur être volée; non! ils sont odieux et insupportables
-le jour où cet amour s'envole. La bonne intelligence,
-condition essentielle aux attachements de ce genre, apparaît alors
-comme un moyen; elle pèse alors, elle est horrible comme tout
-moyen que sa fin ne justifie plus.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher Félix, me dit le comte en me prenant les mains et
-me les serrant affectueusement, pardonnez à madame de Mortsauf,
-les femmes ont besoin d'être quinteuses, leur faiblesse les excuse,
-elles ne sauraient avoir l'égalité d'humeur que nous donne la
-force du caractère. Elle vous aime beaucoup, je le sais; mais...</p>
-
-<p>Pendant que le comte parlait, madame de Mortsauf s'éloigna de
-nous insensiblement de manière à nous laisser seuls.</p>
-
-<p>&mdash;Félix, me dit-il alors à voix basse en contemplant sa femme
-qui remontait au château accompagnée de ses deux enfants, j'ignore
-ce qui se passe dans l'âme de madame de Mortsauf, mais
-son caractère a complétement changé depuis six semaines. Elle
-si douce, si dévouée jusqu'ici, devient d'une maussaderie incroyable!</p>
-
-<p>Manette m'apprit plus tard que la comtesse était tombée dans un
-abattement qui la rendait insensible aux tracasseries du comte. En
-ne rencontrant plus de terre molle où planter ses flèches, cet
-homme était devenu inquiet comme l'enfant qui ne voit plus remuer
-le pauvre insecte qu'il tourmente. En ce moment il avait besoin
-d'un confident comme l'exécuteur a besoin d'un aide.</p>
-
-<p>&mdash;Essayez, dit-il après une pause, de questionner madame de
-Mortsauf. Une femme a toujours des secrets pour son mari; mais
-elle vous confiera peut-être le sujet de ses peines. Dût-il m'en
-coûter la moitié des jours qui me restent et la moitié de ma fortune,
-je sacrifierais tout pour la rendre heureuse. Elle est si nécessaire à
-ma vie! Si dans ma vieillesse je ne sentais pas toujours cet ange à
-mes côtés, je serais le plus malheureux des hommes! je voudrais
-mourir tranquille. Dites-lui donc qu'elle n'a pas long-temps à me
-supporter. Moi, Félix, mon pauvre ami, je m'en vais, je le sais. Je
-cache à tout le monde la fatale vérité, pourquoi les affliger par
-avance? Toujours le pylore, mon ami! J'ai fini par saisir les causes
-de la maladie, la sensibilité m'a tué. En effet, toutes nos affections
-frappent sur le centre gastrique...</p>
-
-<p><span class="pagenum">418</span>
-&mdash;En sorte, lui dis-je en souriant, que les gens de c&oelig;ur périssent
-par l'estomac.</p>
-
-<p>&mdash;Ne riez pas, Félix, rien n'est plus vrai. Les peines trop vives
-exagèrent le jeu du grand sympathique. Cette exaltation de la
-sensibilité entretient dans une constante irritation la muqueuse de
-l'estomac. Si cet état persiste, il amène des perturbations d'abord
-insensibles dans les fonctions digestives: les sécrétions s'altèrent,
-l'appétit se déprave et la digestion se fait capricieuse: bientôt des
-douleurs poignantes apparaissent, s'aggravent et deviennent de jour
-en jour plus fréquentes; puis la désorganisation arrive à son comble
-comme si quelque poison lent se mêlait au bol alimentaire; la
-muqueuse s'épaissit, l'induration de la valvule du pylore s'opère et
-il s'y forme un squirrhe dont il faut mourir. Eh! bien, j'en suis là,
-mon cher! L'induration marche sans que rien puisse l'arrêter.
-Voyez mon teint jaune-paille, mes yeux secs et brillants, ma maigreur
-excessive? Je me dessèche. Que voulez-vous, j'ai rapporté de
-l'émigration le germe de cette maladie: j'ai tant souffert alors!
-Mon mariage, qui pouvait réparer les maux de l'émigration, loin
-de calmer mon âme ulcérée, a ravivé la plaie. Qu'ai-je trouvé ici?
-d'éternelles alarmes causées par mes enfants, des chagrins domestiques,
-une fortune à refaire, des économies qui engendraient mille
-privations que j'imposais à ma femme et dont je pâtissais le premier.
-Enfin, je ne puis confier ce secret qu'à vous, mais voici ma
-plus dure peine. Quoique Blanche soit un ange, elle ne me comprend
-pas; elle ne sait rien de mes douleurs, elle les contrarie, je
-lui pardonne! Tenez, ceci est affreux à dire, mon ami; mais une
-femme moins vertueuse qu'elle m'aurait rendu plus heureux en se
-prêtant à des adoucissements que Blanche n'imagine pas, car elle
-est niaise comme un enfant! Ajoutez que mes gens me tourmentent,
-c'est des buses qui entendent grec lorsque je parle français.
-Quand notre fortune a été reconstruite, coussi coussi, quand
-j'ai eu moins d'ennui, le mal était fait, j'atteignais à la période des
-appétits dépravés; puis est venue ma grande maladie, si mal prise
-par Origet. Bref, aujourd'hui je n'ai pas six mois à vivre...</p>
-
-<p>J'écoutais le comte avec terreur. En revoyant la comtesse, le
-brillant de ses yeux secs et la teinte jaune-paille de son front m'avaient
-frappé, j'entraînai le comte vers la maison en paraissant
-écouter ses plaintes mêlées de dissertations médicales; mais je ne
-songeais qu'à Henriette et voulais l'observer. Je trouvai la comtesse
-<span class="pagenum">419</span>
-dans le salon, où elle assistait à une leçon de mathématiques donnée à
-Jacques par l'abbé de Dominis, en montrant à Madeleine un point
-de tapisserie. Autrefois elle aurait bien su, le jour de mon arrivée,
-remettre ses occupations pour être toute à moi; mais mon amour
-était si profondément vrai que je refoulai dans mon c&oelig;ur le chagrin
-que me causa ce contraste entre le présent et le passé; car je voyais
-la fatale teinte jaune-paille qui, sur ce céleste visage, ressemblait
-au reflet des lueurs divines que les peintres italiens ont mises à la figure
-des saintes. Je sentis alors en moi le vent glacé de la mort. Puis
-quand le feu de ses yeux dénués de l'eau limpide où jadis nageait
-son regard tomba sur moi, je frissonnai; j'aperçus alors quelques
-changements dus au chagrin et que je n'avais point remarqués
-en plein air: les lignes si menues qui, à ma dernière visite, n'étaient
-que légèrement imprimées sur son front, l'avaient creusé;
-ses tempes bleuâtres semblaient ardentes et concaves; ses yeux
-s'étaient enfoncés sous leurs arcades attendries, et le tour avait
-bruni; elle était mortifiée comme le fruit sur lequel les meurtrissures
-commencent à paraître, et qu'un ver intérieur fait prématurément
-blondir. Moi, dont toute l'ambition était de verser le bonheur
-à flots dans son âme, n'avais-je pas jeté l'amertume dans la
-source où se rafraîchissait sa vie, où se retrempait son courage? Je
-vins m'asseoir à ses côtés, et lui dis d'une voix où pleurait le repentir:&mdash;Êtes-vous
-contente de votre santé?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit-elle en plongeant ses yeux dans les miens. Ma
-santé, la voici, reprit-elle en me montrant Jacques et Madeleine.</p>
-
-<p>Sortie victorieuse de sa lutte avec la nature, à quinze ans, Madeleine
-était femme; elle avait grandi, ses couleurs de rose du
-Bengale renaissaient sur ses joues bistrées; elle avait perdu
-l'insouciance de l'enfant qui regarde tout en face, et commençait à
-baisser les yeux; ses mouvements devenaient rares et graves comme
-ceux de sa mère; sa taille était svelte, et les grâces de son corsage
-fleurissaient déjà; déjà la coquetterie lissait ses magnifiques
-cheveux noirs, séparés en deux bandeaux sur son front d'Espagnole.
-Elle ressemblait aux jolies statuettes du Moyen-Age, si fines
-de contour, si minces de forme que l'&oelig;il en les caressant craint de
-les voir se briser; mais la santé, ce fruit éclos après tant d'efforts,
-avait mis sur ses joues le velouté de la pêche, et le long de son col
-le soyeux duvet où, comme chez sa mère, se jouait la lumière.
-Elle devait vivre! Dieu l'avait écrit, cher bouton de la plus belle
-<span class="pagenum">420</span>
-des fleurs humaines! sur les longs cils de tes paupières, sur la
-courbe de tes épaules qui promettaient de se développer richement
-comme celles de ta mère! Cette brune jeune fille, à la taille
-de peuplier, contrastait avec Jacques, frêle jeune homme de
-dix-sept ans, de qui la tête avait grossi, dont le front inquiétait
-par sa rapide extension, dont les yeux fiévreux, fatigués,
-étaient en harmonie avec une voix profondément sonore. L'organe
-livrait un trop fort volume de son, de même que le regard laissait
-échapper trop de pensées. C'était l'intelligence, l'âme, le c&oelig;ur
-d'Henriette dévorant de leur flamme rapide un corps sans consistance;
-car Jacques avait ce teint de lait animé des couleurs ardentes
-qui distinguent les jeunes Anglaises marquées par le fléau pour
-être abattues dans un temps déterminé; santé trompeuse! En obéissant
-au signe par lequel Henriette, après m'avoir montré Madeleine,
-indiquait Jacques qui traçait des figures de géométrie et des
-calculs algébriques sur un tableau devant l'abbé de Dominis, je
-tressaillis à l'aspect de cette mort cachée sous les fleurs, et respectai
-l'erreur de la pauvre mère.</p>
-
-<p>&mdash;Quand je les vois ainsi, la joie fait taire mes douleurs, de
-même qu'elles se taisent et disparaissent quand je les vois malades.
-Mon ami, dit-elle l'&oelig;il brillant de plaisir maternel, si d'autres affections
-nous trahissent, les sentiments récompensés ici, les devoirs
-accomplis et couronnés de succès compensent la défaite essuyée
-ailleurs. Jacques sera comme vous un homme d'une haute instruction,
-plein de vertueux savoir; il sera comme vous l'honneur de
-son pays, qu'il gouvernera peut-être, aidé par vous qui serez si
-haut placé; mais je tâcherai qu'il soit fidèle à ses premières affections.
-Madeleine, la chère créature, a déjà le c&oelig;ur sublime, elle
-est pure comme la neige du plus haut sommet des Alpes, elle aura
-le dévouement de la femme et sa gracieuse intelligence, elle est
-fière, elle sera digne des Lenoncourt! La mère jadis si tourmentée
-est maintenant bien heureuse, heureuse d'un bonheur infini, sans
-mélange; oui, ma vie est pleine, ma vie est riche. Vous le voyez,
-Dieu fait éclore mes joies au sein des affections permises et mêle
-de l'amertume à celles vers lesquelles m'entraînait un penchant
-dangereux...</p>
-
-<p>&mdash;Bien, s'écria joyeusement l'abbé. Monsieur le vicomte en
-sait autant que moi...</p>
-
-<p>En achevant sa démonstration Jacques toussa légèrement.</p>
-
-<p><span class="pagenum">421</span>
-&mdash;Assez pour aujourd'hui, mon cher abbé, dit la comtesse
-émue, et surtout pas de leçon de chimie. Montez à cheval, Jacques,
-reprit-elle en se laissant embrasser par son fils avec la caressante
-mais digne volupté d'une mère, et les yeux tournés vers
-moi comme pour insulter mes souvenirs. Allez, cher, et soyez
-prudent.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, lui dis-je pendant qu'elle suivait Jacques par un long
-regard, vous ne m'avez pas répondu. Ressentez-vous quelques
-douleurs?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, parfois à l'estomac. Si j'étais à Paris, j'aurais les honneurs
-d'une gastrite, la maladie à la mode.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère souffre souvent et beaucoup, me dit Madeleine.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit-elle, ma santé vous intéresse?...</p>
-
-<p>Madeleine étonnée de la profonde ironie empreinte dans ces
-mots, nous regarda tour à tour; mes yeux comptaient des fleurs
-roses sur le coussin de son meuble gris et vert qui ornait le salon.</p>
-
-<p>&mdash;Cette situation est intolérable, lui dis-je à l'oreille.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce moi qui l'ai créée? me demanda-t-elle. Cher enfant,
-ajouta-t-elle à haute voix en affectant ce cruel enjouement par lequel
-les femmes enjolivent leurs vengeances, ignorez-vous l'histoire
-moderne? la France et l'Angleterre ne sont-elles pas toujours ennemies?
-Madeleine sait cela, elle sait qu'une mer immense les sépare,
-mer froide, mer orageuse.</p>
-
-<p>Les vases de la cheminée étaient remplacés par des candélabres,
-afin sans doute de m'ôter le plaisir de les remplir de fleurs; je les
-retrouvai plus tard dans sa chambre. Quand mon domestique arriva,
-je sortis pour lui donner des ordres; il m'avait apporté
-quelques affaires que je voulus placer dans ma chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Félix, me dit la comtesse, ne vous trompez pas! L'ancienne
-chambre de ma tante est maintenant celle de Madeleine, vous êtes
-au-dessus du comte.</p>
-
-<p>Quoique coupable, j'avais un c&oelig;ur, et tous ces mots étaient
-des coups de poignard froidement donnés aux endroits les plus
-sensibles qu'elle semblait choisir pour frapper. Les souffrances morales
-ne sont pas absolues, elles sont en raison de la délicatesse des
-âmes, et la comtesse avait durement parcouru cette échelle des
-douleurs; mais, par cette raison même, la meilleure femme sera
-toujours d'autant plus cruelle qu'elle a été plus bienfaisante; je la
-regardai, mais elle baissa la tête. J'allai dans ma nouvelle chambre
-<span class="pagenum">422</span>
-qui était jolie, blanche et verte. Là, je fondis en larmes. Henriette
-m'entendit, elle y vint en apportant un bouquet de fleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Henriette, lui dis-je, en êtes vous à ne point pardonner la
-plus excusable des fautes?</p>
-
-<p>&mdash;Ne m'appelez jamais Henriette, reprit-elle, elle n'existe plus,
-la pauvre femme; mais vous trouverez toujours madame de Mortsauf,
-une amie dévouée qui vous écoutera, qui vous aimera. Félix,
-nous causerons plus tard. Si vous avez encore de la tendresse pour
-moi, laissez-moi m'habituer à vous voir; et au moment où les mots
-me déchireront moins le c&oelig;ur, à l'heure où j'aurai reconquis un
-peu de courage, eh! bien, alors, alors seulement. Voyez-vous cette
-vallée, dit-elle en me montrant l'Indre, elle me fait mal, je l'aime
-toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! périsse l'Angleterre et toutes ses femmes! Je donne ma
-démission au roi, je meurs ici, pardonné.</p>
-
-<p>&mdash;Non, aimez-la, cette femme! Henriette n'est plus, ceci n'est
-pas un jeu, vous le saurez.</p>
-
-<p>Elle se retira, dévoilant par l'accent de ce dernier mot l'étendue
-de ses plaies. Je sortis vivement, la retins et lui dis:&mdash;Vous ne
-m'aimez donc plus?</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'avez fait plus de mal que tous les autres ensemble!
-Aujourd'hui je souffre moins, je vous aime donc moins; mais il
-n'y a qu'en Angleterre où l'on dise <i>ni jamais, ni toujours</i>;
-ici nous disons <i>toujours</i>. Soyez sage, n'augmentez pas ma douleur;
-et si vous souffrez, songez que je vis, moi!</p>
-
-<p>Elle me retira sa main que je tenais froide, sans mouvement,
-mais humide, et se sauva comme une flèche en traversant le corridor
-où cette scène véritablement tragique avait eu lieu. Pendant
-le dîner, le marquis me réservait un supplice auquel je n'avais pas
-songé.</p>
-
-<p>&mdash;La marquise <ins id="cor_80" title="Dubley">Dudley</ins> n'est donc pas à Paris? me dit-il.</p>
-
-<p>Je rougis excessivement en lui répondant:&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'est pas à Tours, dit le comte en continuant.</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'est pas divorcée, elle peut aller en Angleterre. Son
-mari serait bien heureux, si elle voulait revenir à lui, dis-je avec
-vivacité.</p>
-
-<p>&mdash;A-t-elle des enfants, demanda madame de Mortsauf d'une
-voix altérée.</p>
-
-<p>&mdash;Deux fils, lui dis-je.</p>
-
-<p><span class="pagenum">423</span>
-&mdash;Où sont-ils?</p>
-
-<p>&mdash;En Angleterre, avec le père.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, Félix, soyez franc. Est-elle aussi belle qu'on le
-dit?</p>
-
-<p>&mdash;Pouvez-vous lui faire une semblable question? la femme qu'on
-aime n'est-elle pas toujours la plus belle des femmes, s'écria la
-comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, toujours, dis-je avec orgueil en lui lançant un regard
-qu'elle ne soutint pas.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes heureux, reprit le comte, oui, vous êtes un heureux
-coquin. Ah! dans ma jeunesse, j'aurais été fou d'une semblable
-conquête...</p>
-
-<p>&mdash;Assez, dit madame de Mortsauf, en montrant par un regard
-Madeleine à son père.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas un enfant, dit le comte qui se plaisait à redevenir
-jeune.</p>
-
-<p>En sortant de table, la comtesse m'amena sur la terrasse, et quand
-nous y fûmes, elle s'écria:&mdash;Comment, il se rencontre des femmes
-qui sacrifient leurs enfants à un homme? La fortune, le monde,
-je le conçois, l'éternité, oui, peut-être! Mais les enfants! se priver
-de ses enfants!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, et ces femmes voudraient avoir encore à sacrifier plus,
-elles donnent tout...</p>
-
-<p>Pour la comtesse, le monde se renversa, ses idées se confondirent.
-Saisie par ce grandiose, soupçonnant que le bonheur devait
-justifier cette immolation, entendant en elle-même les cris de la
-chair révoltée, elle demeura stupide en face de sa vie manquée.
-Oui, elle eut un moment de doute horrible; mais elle se releva
-grande et sainte, portant haut la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Aimez-la donc bien, Félix, cette femme, dit-elle avec des
-larmes aux yeux, ce sera ma s&oelig;ur heureuse. Je lui pardonne les
-maux qu'elle m'a faits, si elle vous donne ce que vous ne deviez
-jamais trouver ici, ce que vous ne pouvez plus tenir de moi. Vous
-avez eu raison, je ne vous ai jamais dit que je vous aimasse, et je
-ne vous ai jamais aimé comme on aime dans ce monde. Mais si elle
-n'est pas mère, comment peut-elle aimer?</p>
-
-<p>&mdash;Chère sainte, repris-je, il faudrait que je fusse moins ému
-que je ne le suis pour t'expliquer que tu planes victorieusement
-au-dessus d'elle, qu'elle est une femme de la terre, une fille des
-<span class="pagenum">424</span>
-races déchues, et que tu es la fille des cieux, l'ange adoré, que tu
-as tout mon c&oelig;ur et qu'elle n'a que ma chair; elle le sait, elle en
-est au désespoir, et elle changerait avec toi, quand même le plus
-cruel martyre lui serait imposé pour prix de ce changement. Mais
-tout est irrémédiable. A toi l'âme, à toi les pensées, l'amour pur,
-à toi la jeunesse et la vieillesse; à elle les désirs et les plaisirs de la
-passion fugitive; à toi mon souvenir dans toute son étendue, à elle
-l'oubli le plus profond.</p>
-
-<p>&mdash;Dites, dites, dites-moi donc cela, ô mon ami! Elle alla s'asseoir
-sur un banc et fondit en larmes. La vertu, Félix, la sainteté
-de la vie, l'amour maternel, ne sont donc pas des erreurs. Oh!
-jetez ce baume sur mes plaies! Répétez une parole qui me rend
-aux cieux où je voulais tendre d'un vol égal avec vous! Bénissez-moi
-par un regard, par un mot sacré, je vous pardonnerai les maux
-que j'ai soufferts depuis deux mois.</p>
-
-<p>&mdash;Henriette, il est des mystères de notre vie que vous ignorez.
-Je vous ai rencontrée dans un âge auquel le sentiment peut étouffer
-les désirs inspirés par notre nature; mais plusieurs scènes dont le
-souvenir me réchaufferait à l'heure où viendra la mort ont dû vous
-attester que cet âge finissait, et votre constant triomphe a été d'en
-prolonger les muettes délices. Un amour sans possession se soutient
-par l'exaspération même des désirs; puis il vient un moment où tout
-est souffrance en nous, qui ne ressemblons en rien à vous. Nous
-possédons une puissance qui ne saurait être abdiquée, sous peine
-de ne plus être hommes. Privé de la nourriture qui le doit alimenter,
-le c&oelig;ur se dévore lui-même, et sent un épuisement qui n'est
-pas la mort, mais qui la précède. La nature ne peut donc pas être
-longtemps trompée; au moindre accident, elle se réveille avec une
-énergie qui ressemble à la folie. Non, je n'ai pas aimé, mais j'ai eu
-soif au milieu du désert.</p>
-
-<p>&mdash;Du désert! dit-elle avec amertume en montrant la vallée. Et,
-ajouta-t-elle, comme il raisonne, et combien de distinctions subtiles?
-les fidèles n'ont pas tant d'esprit.</p>
-
-<p>&mdash;Henriette, lui dis-je, ne nous querellons pas pour quelques
-expressions hasardées. Non, mon âme n'a pas vacillé, mais je n'ai
-pas été maître de mes sens. Cette femme n'ignore pas que tu es la
-seule aimée. Elle joue un rôle secondaire dans ma vie, elle le sait,
-et s'y résigne; j'ai le droit de la quitter, comme on quitte une courtisane...</p>
-
-<p><span class="pagenum">425</span>
-&mdash;Et alors...</p>
-
-<p>&mdash;Elle m'a dit qu'elle se tuerait, répondis-je en croyant que
-cette résolution surprendrait Henriette. Mais en m'entendant elle
-laissa échapper un de ces dédaigneux sourires plus expressifs encore
-que les pensées qu'ils traduisaient.&mdash;Ma chère conscience,
-repris-je, si tu me tenais compte de mes résistances et des séductions
-qui conspiraient ma perte, tu concevrais cette fatale...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui fatale! dit-elle. J'ai cru trop en vous! J'ai cru que
-vous ne manqueriez pas de la vertu que pratique le prêtre et...
-que possède monsieur de Mortsauf, ajouta-t-elle en donnant à sa
-voix le mordant de l'épigramme.&mdash;Tout est fini, reprit-elle après
-une pause, je vous dois beaucoup, mon ami; vous avez éteint en
-moi les flammes de la vie corporelle. Le plus difficile du chemin est
-fait, l'âge approche, me voilà souffrante, bientôt maladive; je ne
-pourrais être pour vous la brillante fée qui vous verse une pluie de
-faveurs. Soyez fidèle à <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Arabelle. Madeleine, que j'élevais si
-bien pour vous, à qui sera-t-elle? Pauvre Madeleine, pauvre Madeleine!
-répéta-t-elle comme un douloureux refrain. Si vous l'aviez
-entendue me disant: Ma mère, vous n'êtes pas gentille pour Félix!
-La chère créature!</p>
-
-<p>Elle me regarda sous les tièdes rayons du soleil couchant qui
-glissaient à travers le feuillage, et prise de je ne sais quelle compassion
-pour nos débris, elle se replongea dans notre passé si pur,
-en se laissant aller à des contemplations qui furent mutuelles. Nous
-reprenions nos souvenirs, nos yeux allaient de la vallée au clos, des
-fenêtres de Clochegourde à Frapesle, en peuplant cette rêverie de
-nos bouquets embaumés, des romans de nos désirs. Ce fut sa dernière
-volupté, savourée avec la candeur de l'âme chrétienne. Cette
-scène, si grande pour nous, nous avait jetés dans une même mélancolie.
-Elle crut à mes paroles, et se vit où je la mettais, dans
-les cieux.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, me dit-elle, j'obéis à Dieu, car son doigt est dans
-tout ceci.</p>
-
-<p>Je ne connus que plus tard la profondeur de ce mot. Nous remontâmes
-lentement par les terrasses. Elle prit mon bras, s'y
-appuya résignée, saignant, mais ayant mis un appareil sur ses
-blessures.</p>
-
-<p>&mdash;La vie humaine est ainsi, me dit-elle. Qu'a fait monsieur de
-Mortsauf pour mériter son sort? Ceci nous démontre l'existence
-<span class="pagenum">426</span>
-d'un monde meilleur. Malheur à ceux qui se plaindraient d'avoir
-marché dans la bonne voie!</p>
-
-<p>Elle se mit alors à si bien évaluer la vie, à la si profondément
-considérer sous ses diverses faces, que ces froids calculs me révélèrent
-le dégoût qui l'avait saisie pour toutes les choses d'ici-bas.
-En arrivant sur le perron, elle quitta mon bras, et dit cette dernière
-phrase:&mdash;Si Dieu nous a donné le sentiment et le goût du
-bonheur, ne doit-il pas se charger des âmes innocentes qui n'ont
-trouvé que des afflictions ici-bas. Cela est, ou Dieu n'est pas, ou
-notre vie serait une amère plaisanterie.</p>
-
-<p>A ces derniers mots, elle rentra brusquement, et je la trouvai
-sur son canapé, couchée comme si elle avait été foudroyée par la
-voix qui terrassa saint Paul.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous? lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais plus ce qu'est la vertu, dit-elle, et n'ai pas conscience
-de la mienne!</p>
-
-<p>Nous restâmes pétrifiés tous deux, écoutant le son de cette parole
-comme celui d'une pierre jetée dans un gouffre.</p>
-
-<p>&mdash;Si je me suis trompée dans ma vie, <i>elle</i> a raison, <i>elle!</i> reprit
-madame de Mortsauf.</p>
-
-<p>Ainsi son dernier combat suivit sa dernière volupté. Quand le
-comte vint, elle se plaignit, elle qui ne se plaignait jamais; je la
-conjurai de me préciser ses souffrances, mais elle refusa de s'expliquer,
-et s'alla coucher en me laissant en proie à des remords
-qui naissaient les uns des autres. Madeleine accompagna sa mère;
-et le lendemain je sus par elle que la comtesse avait été prise de
-vomissements causés, dit-elle, par les violentes émotions de cette
-journée. Ainsi, moi qui souhaitais donner ma vie pour elle, je la
-tuais.</p>
-
-<p>&mdash;Cher comte, dis-je à monsieur de Mortsauf qui me força de
-jouer au trictrac, je crois la comtesse très-sérieusement malade, il
-est encore temps de la sauver; appelez Origet, et suppliez-la de suivre
-ses avis...</p>
-
-<p>&mdash;Origet qui m'a tué? dit-il en m'interrompant. Non, non, je
-consulterai Carbonneau.</p>
-
-<p>Pendant cette semaine, et surtout les premiers jours, tout me
-fut souffrance, commencement de paralysie au c&oelig;ur, blessure à la
-vanité, blessure à l'âme. Il faut avoir été le centre de tout, des
-regards et des soupirs, avoir été le principe de la vie, le foyer d'où
-<span class="pagenum">427</span>
-chacun tirait sa lumière, pour connaître l'horreur du vide. Les
-mêmes choses étaient là, mais l'esprit qui les vivifiait s'était éteint
-comme une flamme soufflée. J'ai compris l'affreuse nécessité où
-sont les amants de ne plus se revoir quand l'amour est envolé.
-N'être plus rien, là où l'on a régné! Trouver la silencieuse froideur
-de la mort là où scintillaient les joyeux rayons de la vie! les
-comparaisons accablent. Bientôt j'en vins à regretter la douloureuse
-ignorance de tout bonheur qui avait assombri ma jeunesse. Aussi
-mon désespoir devint-il si profond que la comtesse en fut, je crois,
-attendrie. Un jour, après le dîner, pendant que nous nous promenions
-tous sur le bord de l'eau, je fis un dernier effort pour
-obtenir mon pardon. Je priai Jacques d'emmener sa s&oelig;ur en
-avant, je laissai le comte aller seul, et conduisant madame de
-Mortsauf vers la toue:&mdash;Henriette, lui dis-je, un mot, de grâce,
-ou je me jette dans l'Indre! J'ai failli, oui, c'est vrai; mais
-n'imité-je pas le chien dans son sublime attachement! je reviens
-comme lui, comme lui plein de honte; s'il fait mal, il est châtié,
-mais il adore la main qui le frappe; brisez-moi, mais rendez-moi
-votre c&oelig;ur...</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre enfant! dit-elle, n'êtes-vous pas toujours mon fils?</p>
-
-<p>Elle prit mon bras et regagna silencieusement Jacques et Madeleine,
-avec lesquels elle revint à Clochegourde par les clos en me
-laissant au comte, qui se mit à parler politique à propos de ses
-voisins.</p>
-
-<p>&mdash;Rentrons, lui dis-je, vous avez la tête nue, et la rosée du
-soir pourrait causer quelque accident.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me plaigniez, vous! mon cher Félix, me répondit-il,
-en se méprenant sur mes intentions. Ma femme ne m'a jamais
-voulu consoler, par système peut-être.</p>
-
-<p>Jamais elle ne m'aurait laissé seul avec son mari, maintenant
-j'avais besoin de prétextes pour l'aller rejoindre. Elle était avec ses
-enfants occupée à expliquer les règles du trictrac à Jacques.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, dit le comte, toujours jaloux de l'affection qu'elle portait
-à ses deux enfants, voilà ceux pour lesquels je suis toujours
-abandonné. Les maris, mon cher Félix, ont toujours le dessous;
-la femme la plus vertueuse trouve encore le moyen de satisfaire son
-besoin de voler l'affection conjugale.</p>
-
-<p>Elle continua ses caresses sans répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Jacques, dit-il, venez ici!</p>
-
-<p><span class="pagenum">428</span>
-Jacques fit quelques difficultés.</p>
-
-<p>&mdash;Votre père vous veut, allez, mon fils, dit la mère en le
-poussant.</p>
-
-<p>&mdash;Ils m'aiment par ordre, reprit ce vieillard qui parfois voyait
-sa situation.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, répondit-elle en passant à plusieurs reprises sa
-main sur les cheveux de Madeleine qui était coiffée en belle Ferronnière,
-ne soyez pas injuste pour les pauvres femmes; la vie ne
-leur est pas toujours facile à porter, et peut-être les enfants sont-ils
-les vertus d'une mère!</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère, répondit le comte qui s'avisa d'être logique, ce
-que vous dites signifie que, sans leurs enfants, les femmes manqueraient
-de vertu et planteraient là leurs maris.</p>
-
-<p>La comtesse se leva brusquement et emmena Madeleine sur le
-perron.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà le mariage, mon cher, dit le comte. Prétendez-vous
-dire en sortant ainsi que je déraisonne? cria-t-il en prenant son
-fils par la main et venant au perron auprès de sa femme sur laquelle
-il lança des regards furieux.</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire, monsieur, vous m'avez effrayée. Votre réflexion
-me fait un mal affreux, dit-elle d'une voix creuse en me
-jetant un regard de criminelle. Si la vertu ne consiste pas à se sacrifier
-pour ses enfants et pour son mari, qu'est-ce donc que la
-vertu?</p>
-
-<p>&mdash;Se sa-cri-fi-er! reprit le comte, en faisant de chaque syllabe
-un coup de barre sur le c&oelig;ur de sa victime. Que sacrifiez-vous
-donc à vos enfants? que me sacrifiez-vous donc? qui? quoi? répondez?
-répondrez-vous? Que se passe-t-il donc ici? que voulez-vous
-dire?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, répondit-elle, seriez-vous donc satisfait d'être
-aimé pour l'amour de Dieu, ou de savoir votre femme vertueuse
-pour la vertu en elle-même?</p>
-
-<p>&mdash;Madame a raison, dis-je en prenant la parole d'une voix
-émue qui vibra dans ces deux c&oelig;urs où je jetai mes espérances à
-jamais perdues et que je calmai par l'expression de la plus haute
-de toutes les douleurs dont le cri sourd éteignit cette querelle
-comme, quand le lion rugit, tout se tait. Oui, le plus beau privilége
-que nous ait conféré la raison est de pouvoir rapporter nos
-vertus aux êtres dont le bonheur est notre ouvrage, et que nous
-<span class="pagenum">429</span>
-ne rendons heureux ni par calcul, ni par devoir, mais par une
-inépuisable et volontaire affection.</p>
-
-<p>Une larme brilla dans les yeux d'Henriette.</p>
-
-<p>&mdash;Et, cher comte, si par hasard une femme était involontairement
-soumise a quelque sentiment étranger à ceux que la société
-lui impose, avouez que plus ce sentiment serait irrésistible, plus
-elle serait vertueuse en l'étouffant, en se <i>sacrifiant</i> à ses enfants,
-à son mari. Cette théorie n'est d'ailleurs applicable ni à moi, qui
-malheureusement offre un exemple du contraire, ni à vous qu'elle
-ne concernera jamais.</p>
-
-<p>Une main à la fois moite et brûlante se posa sur ma main et s'y
-appuya silencieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes une belle âme, Félix, dit le comte qui passa non
-sans grâce sa main sur la taille de sa femme et l'amena doucement
-à lui, pour lui dire:&mdash;Pardonnez, ma chère, à un pauvre
-malade qui voudrait sans doute être aimé plus qu'il ne le mérite.</p>
-
-<p>&mdash;Il est des c&oelig;urs qui sont tout générosité, répondit-elle en
-appuyant sa tête sur l'épaule du comte qui prit cette phrase pour
-lui. Cette erreur causa je ne sais quel frémissement à la comtesse;
-son peigne tomba, ses cheveux se dénouèrent, elle pâlit; son mari
-qui la soutenait poussa une sorte de rugissement en la sentant défaillir,
-il la saisit comme il eût fait de sa fille et la porta sur le
-canapé du salon où nous l'entourâmes. Henriette garda ma main
-dans la sienne, comme pour me dire que nous seuls savions le
-secret de cette scène si simple en apparence, si épouvantable par
-les déchirements de son âme.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai tort, me dit-elle à voix basse en un moment où le comte
-nous laissa seuls pour aller demander un verre d'eau de fleurs d'oranger,
-j'ai mille fois tort envers vous, que j'ai voulu désespérer
-quand j'aurais dû vous recevoir à merci. Cher, vous êtes d'une
-adorable bonté que moi seule puis apprécier. Oui, je le sais, il est
-des bontés qui sont inspirées par la passion. Les hommes ont plusieurs
-manières d'être bons; ils sont bons par dédain, par entraînement,
-par calcul, par indolence de caractère; mais vous, mon
-ami, vous venez d'être d'une bonté absolue.</p>
-
-<p>&mdash;Si cela est, lui dis-je, apprenez que tout ce que je puis avoir de
-grand en moi vient de vous. Ne savez-vous donc plus que je suis
-votre ouvrage?</p>
-
-<p>&mdash;Cette parole suffit au bonheur d'une femme, répondit-elle au
-<span class="pagenum">430</span>
-moment où le comte revint. Je suis mieux, dit-elle en se levant, il
-me faut de l'air.</p>
-
-<p>Nous descendîmes tous sur la terrasse embaumée par les acacias
-encore en fleurs. Elle avait pris mon bras droit et le serrait contre
-son c&oelig;ur en exprimant ainsi de douloureuses pensées; mais c'était,
-suivant son expression, de ces douleurs qu'elle aimait. Elle voulait
-sans doute être seule avec moi; mais son imagination inhabile aux
-ruses de femme ne lui suggérait aucun moyen de renvoyer ses enfants
-et son mari; nous causions donc de choses indifférentes, pendant
-qu'elle se creusait la tête en cherchant à se ménager un moment
-où elle pourrait enfin décharger son c&oelig;ur dans le mien.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a bien longtemps que je ne me suis promenée en voiture,
-dit-elle enfin en voyant la beauté de la soirée. Monsieur, donnez
-des ordres, je vous prie, pour que je puisse aller faire un tour.</p>
-
-<p>Elle savait qu'avant la prière toute explication serait impossible,
-et craignait que le comte ne voulût faire un trictrac. Elle pouvait
-bien se trouver avec moi sur cette tiède terrasse embaumée, quand
-son mari serait couché; mais elle redoutait peut-être de rester sous
-ces ombrages à travers lesquels passaient des lueurs voluptueuses,
-de se promener le long de la balustrade d'où nos yeux embrassaient
-le cours de l'Indre dans la prairie. De même qu'une cathédrale
-aux voûtes sombres et silencieuses conseille la prière; de même,
-les feuillages éclairés par la lune, parfumés de senteurs pénétrantes,
-et animés par les bruits sourds du printemps, remuent les fibres et
-affaiblissent la volonté. La campagne, qui calme les passions des
-vieillards, excite <ins id="cor_99" title="celle">celles</ins> des jeunes c&oelig;urs; nous le savions! Deux
-coups de cloche annoncèrent l'heure de la prière, la comtesse
-tressaillit.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère Henriette, qu'avez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Henriette n'existe plus, répondit-elle. Ne la faites pas renaître,
-elle était exigeante, capricieuse; maintenant vous avez une
-paisible amie dont la vertu vient d'être raffermie par des paroles
-que le Ciel vous a dictées. Nous parlerons de tout ceci plus tard.
-Soyons exacts à la prière. Aujourd'hui, mon tour de la dire est
-arrivé.</p>
-
-<p>Quand la comtesse prononça les paroles par lesquelles <ins id="cor_100" title="elles">elle</ins> demandait
-à Dieu son secours contre les adversités de la vie, elle y
-mit un accent dont je ne fus pas frappé seul; elle semblait avoir
-usé de son don de seconde vue pour entrevoir la terrible émotion
-<span class="pagenum">431</span>
-à laquelle devait la soumettre une maladresse causée par mon oubli
-de mes conventions avec Arabelle.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons le temps de faire trois rois avant que les chevaux
-ne soient attelés, dit le comte en m'entraînant au salon. Vous irez
-vous promener avec ma femme, moi je me coucherai.</p>
-
-<p>Comme toutes nos parties, celle-ci fut orageuse. De sa chambre
-ou de celle de Madeleine, la comtesse put entendre la voix de son
-mari.</p>
-
-<p>&mdash;Vous abusez étrangement de l'hospitalité, dit-elle au comte
-quand elle revint au salon.</p>
-
-<p>Je la regardai d'un air hébété, je ne m'habituais point à ses duretés;
-elle se serait certes bien gardée jadis de me soustraire à la
-tyrannie du comte, autrefois elle aimait à me voir partageant ses
-souffrances et les endurant avec patience pour l'amour d'elle.</p>
-
-<p>&mdash;Je donnerais ma vie, lui dis-je à l'oreille, pour vous entendre
-encore murmurant:&mdash;<i>Pauvre cher! pauvre cher!</i></p>
-
-<p>Elle baissa les yeux en se souvenant de l'heure à laquelle je faisais
-allusion; son regard se coula vers moi, mais en dessous, et il
-exprima la joie de la femme qui voit les plus fugitifs accents de
-son c&oelig;ur, préférés aux profondes délices d'un autre amour. Alors,
-comme toutes les fois que je subissais pareille injure, je la lui pardonnais
-en me sentant compris. Le comte perdait, il se dit fatigué
-pour pouvoir quitter la partie, et nous allâmes nous promener autour
-du boulingrin en attendant la voiture; aussitôt qu'il nous eut
-laissés, le plaisir rayonna si vivement sur mon visage, que la comtesse
-m'interrogea par un regard curieux et surpris.</p>
-
-<p>&mdash;Henriette existe, lui dis-je, je suis toujours aimé; vous me
-blessez avec intention évidente de me briser le c&oelig;ur; je puis encore
-être heureux!</p>
-
-<p>&mdash;Il ne restait plus qu'un lambeau de la femme, dit-elle avec
-épouvante, et vous l'emportez en ce moment. Dieu soit béni! lui
-qui me donne le courage d'endurer mon martyre mérité. Oui, je
-vous aime encore trop, j'allais faillir, l'Anglaise m'éclaire un abîme.</p>
-
-<p>En ce moment, nous montâmes en voiture, le cocher demanda
-l'ordre.</p>
-
-<p>&mdash;Allez sur la route de Chinon par l'avenue, vous nous ramènerez
-par les landes de Charlemagne et le chemin de Saché.</p>
-
-<p>&mdash;Quel jour sommes-nous? dis-je avec trop de vivacité.</p>
-
-<p>&mdash;Samedi.</p>
-
-<p><span class="pagenum">432</span>
-&mdash;N'allez point par là, madame, le samedi soir la route est
-pleine de coquassiers qui vont à Tours, et nous rencontrerions
-leurs charrettes.</p>
-
-<p>&mdash;Faites ce que je vous dis, reprit-elle en regardant le cocher.
-Nous connaissions trop l'un et l'autre les modes de notre voix,
-quelque infinis qu'ils fussent, pour nous déguiser la moindre de
-nos émotions. Henriette avait tout compris.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez pas pensé aux coquassiers, en choisissant cette
-nuit, dit-elle avec une légère teinte d'ironie. <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Dudley est à
-Tours. Ne mentez pas, elle vous attend près d'ici. <i>Quel jour
-sommes-nous, les coquassiers! les charrettes!</i> reprit-elle.
-Avez-vous jamais fait de semblables observations quand nous sortions
-autrefois?</p>
-
-<p>&mdash;Elles prouvent que j'oublie tout à Clochegourde, répondis-je
-simplement.</p>
-
-<p>&mdash;Elle vous attend? reprit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;A quelle heure?</p>
-
-<p>&mdash;Entre onze heures et minuit.</p>
-
-<p>&mdash;Où?</p>
-
-<p>&mdash;Dans les landes.</p>
-
-<p>&mdash;Ne me trompez point, n'est-ce pas sous le noyer?</p>
-
-<p>&mdash;Dans les landes.</p>
-
-<p>&mdash;Nous irons, dit-elle, je la verrai.</p>
-
-<p>En entendant ces paroles, je regardai ma vie comme définitivement
-arrêtée. Je résolus en un moment de terminer par un complet
-mariage avec <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley la lutte douloureuse qui menaçait
-d'épuiser ma sensibilité, d'enlever par tant de chocs répétés ces voluptueuses
-délicatesses qui ressemblent à la fleur des fruits. Mon
-silence farouche blessa la comtesse, dont toute la grandeur ne m'était
-pas connue.</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous irritez point contre moi, dit-elle de sa voix d'or,
-ceci, cher, est ma punition. Vous ne serez jamais aimé comme
-vous l'êtes ici, reprit-elle en posant sa main sur son c&oelig;ur. Ne vous
-l'ai-je pas avoué? La marquise Dudley m'a sauvée. A elle les souillures,
-je ne les lui envie point. A moi le glorieux amour des anges!
-J'ai parcouru des champs immenses depuis votre arrivée. J'ai
-jugé la vie. Élevez l'âme, vous la déchirez; plus vous allez haut,
-moins de sympathie vous rencontrez; au lieu de souffrir dans la
-<span class="pagenum">433</span>
-vallée, vous souffrez dans les airs comme l'aigle qui plane en emportant
-au c&oelig;ur une flèche décochée par quelque pâtre grossier.
-Je comprends aujourd'hui que le ciel et la terre sont incompatibles.
-Oui, pour qui peut vivre dans la zone céleste, Dieu seul est
-possible. Notre âme doit être alors détachée de toutes les choses
-terrestres. Il faut aimer ses amis comme on aime ses enfants,
-pour eux et non pour soi. Le moi cause les malheurs et les chagrins.
-Mon c&oelig;ur ira plus haut que ne va l'aigle; là est un amour
-qui ne me trompera point. Quant à vivre de la vie terrestre, elle
-nous ravale trop en faisant dominer l'égoïsme des sens sur la spiritualité
-de l'ange qui est en nous. Les jouissances que donne la passion
-sont horriblement orageuses, payées par d'énervantes inquiétudes
-qui brisent les ressorts de l'âme. Je suis <ins id="cor_101" title="venu">venue</ins> au bord de la
-mer où s'agitent ces tempêtes, je les ai vues de trop près; elles
-m'ont souvent enveloppée de leurs nuages, la lame ne s'est pas
-toujours brisée à mes pieds, j'ai senti sa rude étreinte qui froidit
-le c&oelig;ur; je dois me retirer sur les hauts lieux, je périrais au
-bord de cette mer immense. Je vois en vous, comme en tous ceux
-qui m'ont affligée, les gardiens de ma vertu. Ma vie a été mêlée
-d'angoisses heureusement proportionnées à mes forces, et s'est
-entretenue ainsi pure des passions mauvaises, sans repos séducteur
-et toujours prête à Dieu. Notre attachement <i>fut</i> la tentative
-insensée, l'effort de deux enfants candides essayant de satisfaire
-leur c&oelig;ur, les hommes et Dieu... Folie, Félix! Ha! dit-elle après
-une pause, comment vous nomme cette femme?</p>
-
-<p>&mdash;Amédée, répondis-je. Félix est un être à part, qui n'appartiendra
-jamais qu'à vous.</p>
-
-<p>&mdash;Henriette a peine à mourir, dit-elle en laissant échapper un
-pieux sourire. Mais, reprit-elle, elle périra dans le premier effort
-de la chrétienne humble, de la mère orgueilleuse, de la femme
-aux vertus chancelantes hier, raffermies aujourd'hui. Que vous
-dirai-je? Hé! bien, oui, ma vie est conforme à elle-même dans
-ses plus grandes circonstances comme dans ses plus petites. Le
-c&oelig;ur où je devais attacher les premières racines de la tendresse,
-le c&oelig;ur de ma mère s'est fermé pour moi, malgré ma persistance
-à y chercher un pli où je pusse me glisser. J'étais fille, je venais
-après trois garçons morts, et je tâchai vainement d'occuper leur
-place dans l'affection de mes parents; je ne guérissais point la
-plaie faite à l'orgueil de la famille. Quand, après cette sombre enfance,
-<span class="pagenum">434</span>
-je connus mon adorable tante, la mort me l'enleva promptement.
-Monsieur de Mortsauf, à qui je me suis vouée, m'a constamment
-frappée, sans relâche, sans le savoir, pauvre homme!
-Son amour a le naïf égoïsme de celui que nous portent nos enfants.
-Il n'est pas dans le secret des maux qu'il me cause, il est toujours
-pardonné! Mes enfants, ces chers enfants qui tiennent à ma chair
-par toutes leurs douleurs, à mon âme par toutes leurs qualités, à
-ma nature par leurs joies innocentes; ces enfants ne m'ont-ils pas
-été donnés pour montrer combien il se trouve de force et de patience
-dans le sein des mères? Oh! oui, mes enfants sont mes
-vertus! Vous savez si je suis flagellée par eux, en eux, malgré
-eux. Devenir mère, pour moi ce fut acheter le droit de toujours
-souffrir. Quand Agar a crié dans le désert, un ange a fait jaillir
-pour cette esclave trop aimée une source pure; mais à moi, quand
-la source limpide vers laquelle (vous en souvenez-vous?) vous vouliez
-me guider est venue couler autour de Clochegourde, elle ne
-m'a versé que des eaux amères. Oui, vous m'avez infligé des souffrances
-inouïes. Dieu pardonnera sans doute à qui n'a connu l'affection
-que par la douleur. Mais, si les plus vives peines que j'aie
-éprouvées m'ont été imposées par vous, peut-être les ai-je méritées.
-Dieu n'est pas injuste. Ah! oui, Félix, un baiser furtivement déposé
-sur un front comporte des crimes peut-être! Peut-être doit-on
-rudement expier les pas que l'on a faits en avant de ses enfants
-et de son mari, lorsqu'on se promenait le soir afin d'être seule
-avec des souvenirs et des pensées qui ne leur appartenaient pas, et
-qu'en marchant ainsi, l'âme était mariée à une autre! Quand l'être
-intérieur se ramasse et se rapetisse pour n'occuper que la place
-que l'on offre aux embrassements, peut-être est-ce le pire des crimes!
-Lorsqu'une femme se baisse afin de recevoir dans ses cheveux
-le baiser de son mari pour se faire un front neutre, il y a crime!
-Il y a crime à se forger un avenir en s'appuyant sur la mort, crime
-à se figurer dans l'avenir une maternité sans alarmes, de beaux
-enfants jouant le soir avec un père adoré de toute sa famille, et
-sous les yeux attendris d'une mère heureuse. Oui, j'ai péché, j'ai
-grandement péché! J'ai trouvé goût aux pénitences infligées par
-l'Église, et qui ne rachetaient point assez ces fautes pour lesquelles
-le prêtre fut sans doute trop indulgent. Dieu sans <ins id="cor_81" title="donte">doute</ins> a
-placé la punition au c&oelig;ur de toutes ces erreurs en chargeant de sa
-vengeance celui pour qui elles furent commises. Donner mes cheveux,
-<span class="pagenum">435</span>
-n'était-ce pas me promettre? Pourquoi donc aimai-je à mettre
-une robe blanche? ainsi je me croyais mieux votre lys; ne
-m'aviez-vous pas aperçue, pour la première fois, ici, en robe blanche?
-Hélas! j'ai moins aimé mes enfants, car toute affection vive
-est prise sur les affections dues. Vous voyez bien, Félix? toute
-souffrance a sa signification. Frappez, frappez plus fort que n'ont
-frappé monsieur de Mortsauf et mes enfants. Cette femme est un
-instrument de la colère de Dieu, je vais l'aborder sans haine, je
-lui sourirai; sous peine de ne pas être chrétienne, épouse et mère,
-je dois l'aimer. Si, comme vous le dites, j'ai pu contribuer à préserver
-votre c&oelig;ur du contact qui l'eût défleuri, cette Anglaise ne
-saurait me haïr. Une femme doit aimer la mère de celui qu'elle
-aime, et je suis votre mère. Qu'ai-je voulu dans votre c&oelig;ur? la
-place laissée vide par madame de Vandenesse. Oh! oui, vous vous
-êtes toujours plaint de ma froideur! Oui, je ne suis bien que votre
-mère. Pardonnez-moi donc les duretés involontaires que je vous ai
-dites à votre arrivée, car une mère doit se réjouir en sachant son
-fils si bien aimé. Elle appuya sa tête sur mon sein, en répétant:&mdash;Pardon!
-pardon! J'entendis alors des accents inconnus. Ce
-n'était ni sa voix de jeune fille et ses notes joyeuses, ni sa voix de
-femme et ses terminaisons despotiques, ni les soupirs de la mère
-endolorie; c'était une déchirante, une nouvelle voix pour des douleurs
-nouvelles.&mdash;Quant à vous, Félix, reprit-elle en s'animant,
-vous êtes l'ami qui ne saurait mal faire. Ah! vous n'avez rien perdu
-dans mon c&oelig;ur, ne vous reprochez rien, n'ayez pas le plus léger
-remords. N'était-ce pas le comble de l'égoïsme que de vous demander
-de sacrifier à un avenir impossible les plaisirs les plus immenses,
-puisque pour les goûter une femme abandonne ses enfants,
-abdique son rang, et renonce à l'éternité. Combien de fois
-ne vous ai-je pas trouvé supérieur à moi! vous étiez grand et noble,
-moi, j'étais petite et criminelle! Allons, voilà qui est dit, je
-ne puis être pour vous qu'une lueur élevée, scintillante et froide,
-mais inaltérable. Seulement, Félix, faites que je ne sois pas seule
-à aimer le frère que je me suis choisi. Chérissez-moi! L'amour
-d'une s&oelig;ur n'a ni mauvais lendemain, ni moments difficiles. Vous
-n'aurez pas besoin de mentir à cette âme indulgente qui vivra de
-votre belle vie, qui ne manquera jamais à s'affliger de vos douleurs,
-qui s'égaiera de vos joies, aimera les femmes qui vous rendront
-heureux et s'indignera des trahisons. Moi je n'ai pas eu de
-<span class="pagenum">436</span>
-frère à aimer ainsi. Soyez assez grand pour vous dépouiller de tout
-amour-propre, pour résoudre notre attachement jusqu'ici si douteux
-et plein d'orages par cette douce et sainte affection. Je puis
-encore vivre ainsi. Je commencerai la première en serrant la main
-de <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley.</p>
-
-<p>Elle ne pleurait pas, elle! en prononçant ces paroles pleines d'une
-science amère, et par lesquelles, en arrachant le dernier voile qui
-me cachait son âme et ses douleurs, elle me montrait par combien
-de liens elle s'était attachée à moi, combien de fortes chaînes j'avais
-hachées. Nous étions dans un tel délire, que nous ne nous
-apercevions point de la pluie qui tombait à torrents.</p>
-
-<p>&mdash;Madame la comtesse ne veut-elle pas entrer un moment ici?
-dit le cocher en désignant la principale auberge de Ballan.</p>
-
-<p>Elle fit un signe de consentement, et nous restâmes une demi-heure
-environ sous la voûte d'entrée au grand étonnement des gens
-de l'hôtellerie qui se demandèrent pourquoi madame de Mortsauf
-était à onze heures par les chemins. Allait-elle à Tours? En revenait-elle?
-Quand l'orage eut cessé, que la pluie fut convertie en
-ce qu'on nomme à Tours une <i>brouée</i>, qui n'empêchait pas la lune
-d'éclairer les brouillards supérieurs rapidement emportés par le
-vent du haut, le cocher sortit et retourna sur ses pas, à ma grande
-joie.</p>
-
-<p>&mdash;Suivez mon ordre, lui cria doucement la comtesse.</p>
-
-<p>Nous prîmes donc le chemin des landes de Charlemagne où la
-pluie recommença. A moitié des landes, j'entendis les aboiements
-du chien favori d'Arabelle; un cheval s'élança tout à coup de dessous
-une truisse de chêne, franchit d'un bond le chemin, sauta
-le fossé creusé par les propriétaires pour distinguer leurs terrains
-respectifs dans ces friches que l'on croyait susceptibles de culture,
-et <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley s'alla placer dans la lande pour voir passer la calèche.</p>
-
-<p>&mdash;Quel plaisir d'attendre ainsi son <ins id="cor_102" title="enfant">amant</ins>, quand on le peut
-sans crime! dit Henriette.</p>
-
-<p>Les aboiements du chien avaient appris à <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley que j'étais
-dans la voiture, elle crut sans doute que je venais ainsi la chercher
-à cause du mauvais temps; quand nous arrivâmes à l'endroit où
-se tenait la marquise, elle vola sur le bord du chemin avec cette
-dextérité de cavalier qui lui est particulière, et dont Henriette
-s'émerveilla comme d'un prodige. Par mignonnerie, Arabelle ne
-<span class="pagenum">437</span>
-disait que la dernière <ins id="cor_82" title="syllable">syllabe</ins> de mon nom, prononcée à l'anglaise,
-espèce d'appel qui sur ses lèvres avait un charme digne d'une fée.
-Elle savait ne devoir être entendue que de moi en criant: <i lang="en" xml:lang="en">My Dee</i>.</p>
-
-<p>&mdash;C'est lui, madame, répondit la comtesse en contemplant sous
-un clair rayon de la lune la fantastique créature dont le visage impatient
-était bizarrement accompagné de ses longues boucles défrisées.</p>
-
-<p>Vous savez avec quelle rapidité deux femmes s'examinent. L'Anglaise
-reconnut sa rivale et fut glorieusement Anglaise; elle nous
-enveloppa d'un regard plein de son mépris anglais et disparut dans
-la bruyère avec la rapidité d'une flèche.</p>
-
-<p>&mdash;Vite à Clochegourde! cria la comtesse pour qui cet âpre coup-d'&oelig;il
-fut comme un coup de hache au c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Le cocher retourna pour prendre le chemin de Chinon qui était
-meilleur que celui de Saché. Quand la calèche longea de nouveau
-les landes, nous entendîmes le galop furieux du cheval d'Arabelle
-et les pas de son chien. Tous trois, ils rasaient les bois de l'autre
-côté de la bruyère.</p>
-
-<p>&mdash;Elle s'en va, vous la perdez à jamais, me dit Henriette.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, lui répondis-je, qu'elle s'en aille! Elle n'aura pas
-un regret.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! les pauvres femmes, s'écria la comtesse en exprimant
-une compatissante horreur. Mais où va-t-elle?</p>
-
-<p>&mdash;A la Grenadière, une petite maison près de Saint-Cyr, dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Elle s'en va seule, reprit Henriette d'un ton qui me prouva
-que les femmes se croient solidaires en amour et ne s'abandonnent
-jamais.</p>
-
-<p>Au moment où nous entrions dans l'avenue de Clochegourde, le
-chien d'Arabelle jappa d'une façon joyeuse en accourant au-devant
-de la calèche.</p>
-
-<p>&mdash;Elle nous a devancés, s'écria la comtesse. Puis elle reprit,
-après une pause: Je n'ai jamais vu de plus belle femme. Quelle
-main et quelle taille! Son teint efface le lys, et ses yeux ont l'éclat
-du diamant! Mais elle monte trop bien à cheval, elle doit aimer à
-déployer sa force, je la crois active et violente; puis elle me semble
-se mettre un peu trop hardiment au-dessus des conventions: la
-femme qui ne reconnaît pas de lois est bien près de n'écouter que
-ses caprices. Ceux qui aiment tant à briller, à se mouvoir, n'ont
-pas reçu le don de constance. Selon mes idées, l'amour veut plus
-<span class="pagenum">438</span>
-de tranquillité: je me le suis figuré comme un lac immense où la
-sonde ne trouve point de fond, où les tempêtes peuvent être violentes,
-mais rares et contenues en des bornes infranchissables, où
-deux êtres vivent dans une île fleurie, loin du monde dont le luxe
-et l'éclat les offenseraient. Mais l'amour doit prendre l'empreinte des
-caractères, j'ai tort peut-être. Si les principes de la nature se
-plient aux formes voulues par les climats, pourquoi n'en serait-il
-pas ainsi des sentiments chez les individus? Sans doute, les sentiments,
-qui tiennent à la loi générale par la masse, ne contrastent
-que dans l'expression seulement. Chaque âme a sa manière. La
-marquise est la femme forte qui franchit les distances et agit avec
-la puissance de l'homme; qui délivrerait son amant de captivité,
-tuerait geôlier, gardes et bourreaux; tandis que certaines créatures
-ne savent qu'aimer de toute leur âme; dans le danger, elles
-s'agenouillent, prient et meurent. Quelle est de ces deux femmes
-celle qui vous plaît le plus, voilà toute la question. Mais oui, la
-marquise vous aime, elle vous a fait tant de sacrifices! Peut-être
-est-ce elle qui vous aimera toujours quand vous ne l'aimerez plus!</p>
-
-<p>&mdash;Permettez-moi, cher ange, de répéter ce que vous m'avez
-dit un jour: comment savez-vous ces choses?</p>
-
-<p>&mdash;Chaque douleur a son enseignement, et j'ai souffert sur tant
-de points, que mon savoir est vaste.</p>
-
-<p>Mon domestique avait entendu donner l'ordre, il crut que nous
-reviendrions par les terrasses, et tenait mon cheval tout prêt dans
-l'avenue: le chien d'Arabelle avait senti le cheval; et sa maîtresse,
-conduite par une curiosité bien légitime, l'avait suivi à travers les
-bois où sans doute elle était cachée.</p>
-
-<p>&mdash;Allez faire votre paix, me dit Henriette en souriant et sans
-trahir de mélancolie. Dites-lui combien elle s'est trompée sur mes
-intentions; je voulais lui révéler tout le prix du trésor qui lui est
-échu; mon c&oelig;ur n'enferme que de bons sentiments pour elle et
-n'a surtout ni colère ni mépris; expliquez-lui que je suis sa s&oelig;ur
-et non pas sa rivale.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'irai point! m'écriai-je.</p>
-
-<p>&mdash;N'avez-vous jamais éprouvé, dit-elle avec l'étincelante fierté
-des martyrs, que certains ménagements arrivent jusqu'à l'insulte?
-Allez, allez.</p>
-
-<p>Je courus alors vers <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley pour savoir en quelles dispositions
-elle était.&mdash;Si elle pouvait se fâcher et me quitter! pensai-je,
-<span class="pagenum">439</span>
-je reviendrais à Clochegourde. Le chien me conduisit sous un
-chêne, d'où la marquise s'élança en me criant:&mdash;<i lang="en" xml:lang="en">Away! away!</i>
-Tout ce que je pus faire fut de la suivre jusqu'à Saint-Cyr, où nous
-arrivâmes à minuit.</p>
-
-<p>&mdash;Cette dame est en parfaite santé, me dit Arabelle quand elle
-descendit de cheval.</p>
-
-<p>Ceux qui l'ont connue peuvent seuls imaginer tous les sarcasmes
-que contenait cette observation sèchement jetée d'un air qui voulait
-dire:&mdash;Moi je serais morte!</p>
-
-<p>&mdash;Je te défends de hasarder une seule de tes plaisanteries à triple
-dard sur madame de Mortsauf, lui répondis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Serait-ce déplaire à Votre Grâce que de remarquer la parfaite
-santé dont jouit un être cher à votre précieux c&oelig;ur? Les
-femmes françaises haïssent, dit-on, jusqu'au chien de leurs amants;
-en Angleterre, nous aimons tout ce que nos souverains seigneurs
-aiment, nous haïssons tout ce qu'ils haïssent, parce que nous vivons
-dans la peau de nos seigneurs. Permettez-moi donc d'aimer cette
-dame autant que vous l'aimez vous-même. Seulement, cher enfant,
-dit-elle en m'enlaçant de ses bras humides de pluie, si tu me trahissais,
-je ne serais ni debout ni couchée, ni dans une calèche flanquée
-de laquais, ni à me promener dans les landes de Charlemagne,
-ni dans aucune des landes d'aucun pays d'aucun monde, ni dans
-mon lit, ni sous le toit de mes pères! Je ne serais plus, moi. Je
-suis née dans le Lancashire, pays où les femmes meurent d'amour.
-Te connaître et te céder! Je ne te céderais à aucune puissance, pas
-même à la mort, car je m'en irais avec toi.</p>
-
-<p>Elle m'emmena dans sa chambre, où déjà le comfort avait étalé
-ses jouissances.</p>
-
-<p>&mdash;Aime-la, ma chère, lui dis-je avec chaleur, elle t'aime, elle,
-non pas d'une façon railleuse, mais sincèrement.</p>
-
-<p>&mdash;Sincèrement, petit? dit-elle en délaçant son amazone.</p>
-
-<p>Par vanité d'amant, je voulus révéler la sublimité du caractère
-d'Henriette à cette orgueilleuse créature. Pendant que la femme de
-chambre, qui ne savait pas un mot de français, lui arrangeait les
-cheveux, j'essayai de peindre madame de Mortsauf en en esquissant
-la vie, et je répétai les grandes pensées que lui avait suggérées
-la crise où toutes les femmes deviennent petites et mauvaises. Quoique
-Arabelle parût ne pas me prêter la moindre attention, elle ne
-perdit aucune de mes paroles.</p>
-
-<p><span class="pagenum">440</span>
-&mdash;Je suis enchantée, dit-elle quand nous fûmes seuls, de connaître
-ton goût pour ces sortes de conversations chrétiennes; il existe
-dans une de mes terres un vicaire qui s'entend comme personne à
-composer des sermons, nos paysans les comprennent, tant cette
-prose est bien appropriée à l'auditeur. J'écrirai demain à mon père de
-m'envoyer ce bonhomme par le paquebot, et tu le trouveras à Paris;
-quand tu l'auras une fois écouté, tu ne voudras plus écouter que
-lui, d'autant plus qu'il jouit aussi d'une parfaite santé; sa morale
-ne te causera point de ces secousses qui font pleurer, elle coule
-sans tempêtes, comme une source claire, et procure un délicieux
-sommeil. Tous les soirs, si cela te plaît, tu satisferas ta passion
-pour les sermons en digérant ton dîner. La morale anglaise, cher
-enfant, est aussi supérieure à celle de Touraine que notre coutellerie,
-notre argenterie et nos chevaux le sont à vos couteaux et à vos
-bêtes. Fais-moi la grâce d'entendre mon vicaire, promets-le-moi?
-Je ne suis que femme, mon amour, je sais aimer, je puis mourir
-pour toi si tu le veux; mais je n'ai point étudié à <span lang="en" xml:lang="en">Eton</span>, ni à Oxford,
-ni à Édimbourg; je ne suis ni docteur, ni révérend; je ne saurais
-donc te préparer de la morale, j'y suis tout à fait impropre, je serais
-de la dernière maladresse si j'essayais. Je ne te reproche pas tes
-goûts, tu en aurais de plus dépravés que celui-ci, je tâcherais de m'y
-conformer; car je veux te faire trouver près de moi tout ce que tu
-aimes, plaisirs d'amour, plaisirs de table, plaisirs d'église, bon claret
-et vertus chrétiennes. Veux-tu que je mette un cilice ce soir? Elle
-est bien heureuse, cette femme, de te servir de la morale! Dans
-quelle université les femmes françaises prennent-elles leurs grades?
-Pauvre moi! je ne puis que me donner, je ne suis que ton esclave...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, pourquoi t'es-tu donc enfuie quand je voulais vous
-voir ensemble?</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu fou, <i lang="en" xml:lang="en">my dee</i>? J'irais de Paris à Rome déguisée en laquais,
-je ferais pour toi les choses les plus déraisonnables; mais comment
-puis-je parler sur les chemins à une femme qui ne m'a pas été
-présentée et qui allait commencer un sermon en trois points? Je
-parlerai à des paysans, je demanderai à un ouvrier de partager son
-pain avec moi, si j'ai faim, je lui donnerai quelques guinées, et tout
-sera convenable; mais arrêter une calèche, comme font les gentilshommes
-de grande route en Angleterre, ceci n'est pas dans mon
-code à moi. Tu ne sais donc qu'aimer, pauvre enfant, tu ne sais
-donc pas vivre? D'ailleurs, je ne te ressemble pas encore complétement,
-<span class="pagenum">441</span>
-mon ange! Je n'aime pas la morale. Mais pour te plaire,
-je suis capable des plus grands efforts. Allons, tais-toi, je m'y mettrai!
-Je tâcherai de devenir prêcheuse. Auprès de moi, Jérémie ne
-sera bientôt qu'un bouffon. Je ne me permettrai plus de caresses
-sans les larder de versets de la Bible.</p>
-
-<p>Elle usa de son pouvoir, elle en abusa dès qu'elle vit dans mon
-regard cette ardente expression qui s'y peignait aussitôt que commençaient
-ses sorcelleries. Elle triompha de tout, et je mis complaisamment
-au-dessus des finasseries catholiques, la grandeur de
-la femme qui se perd, qui renonce à l'avenir et fait toute sa vertu
-de l'amour.</p>
-
-<p>&mdash;Elle s'aime donc mieux qu'elle ne t'aime? me dit-elle. Elle
-te préfère donc quelque chose qui n'est pas toi? Comment attacher
-à ce qui est de nous d'autre importance que celle dont vous l'honorez?
-Aucune femme, quelque grande moraliste qu'elle soit, ne
-peut être l'égale d'un homme. Marchez sur nous, tuez-nous, n'embarrassez
-jamais votre existence de nous. A nous de mourir, à vous
-de vivre grands et fiers. De vous à nous le poignard, de nous à vous
-l'amour et le pardon. Le soleil s'inquiète-t-il des moucherons qui
-sont dans ses rayons et qui vivent de lui? ils restent tant qu'ils
-peuvent, et quand il disparaît ils meurent...</p>
-
-<p>&mdash;Ou ils s'envolent, dis-je en l'interrompant.</p>
-
-<p>&mdash;Ou ils s'envolent, reprit-elle avec une indifférence qui aurait
-piqué l'homme le plus déterminé à user du singulier pouvoir dont
-elle l'investissait. Crois-tu qu'il soit digne d'une femme de faire
-avaler à un homme des tartines beurrées de vertu pour lui persuader
-que la religion est incompatible avec l'amour? Suis-je donc
-une impie? On se donne, ou l'on se refuse; mais se refuser et moraliser,
-il y a double peine, ce qui est contraire au droit de tous les
-pays. Ici tu n'auras que d'excellents <i>sandwiches</i> apprêtés par la
-main de ta servante Arabelle, de qui toute la morale sera d'imaginer
-des caresses qu'aucun homme n'a encore ressenties et que les anges
-m'inspirent.</p>
-
-<p>Je ne sais rien de plus dissolvant que la plaisanterie maniée par
-une Anglaise, elle y met le sérieux éloquent, l'air de pompeuse
-conviction sous lequel les Anglais couvrent les hautes niaiseries de
-leur vie à préjugés. La plaisanterie française est une dentelle avec
-laquelle les femmes savent embellir la joie qu'elles donnent et les
-querelles qu'elles inventent; c'est une parure morale, gracieuse
-<span class="pagenum">442</span>
-comme leur toilette. Mais la plaisanterie anglaise est un acide qui
-corrode si bien les êtres sur lesquels il tombe qu'il en fait des
-squelettes lavés et brossés. La langue d'une Anglaise spirituelle ressemble
-à celle d'un tigre qui emporte la chair jusqu'à l'os en voulant
-jouer. Arme toute puissante du démon qui vient dire en ricanant:
-<i>Ce n'est que cela?</i> la moquerie laisse un venin mortel dans les blessures
-qu'elle ouvre à plaisir. Pendant cette nuit, Arabelle voulut
-montrer son pouvoir comme un sultan qui, pour prouver son
-adresse, s'amuse à décoller des innocents.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ange, me dit-elle quand elle m'eut plongé dans ce demi-sommeil
-où l'on oublie tout excepté le bonheur, je viens de me
-faire de la morale aussi, moi! Je me suis demandé si je commettais
-un crime en t'aimant, si je violais les lois divines, et j'ai trouvé que
-rien n'était plus religieux ni plus naturel. Pourquoi Dieu créerait-il
-des êtres plus beaux que les autres si ce n'est pour nous indiquer
-que nous devons les adorer? Le crime serait de ne pas t'aimer,
-n'es-tu pas un ange? Cette dame t'insulte en te confondant avec les
-autres hommes, les règles de la morale ne te sont pas applicables,
-Dieu t'a mis au-dessus de tout. N'est-ce pas se rapprocher de lui
-que de t'aimer? pourra-t-il en vouloir à une pauvre femme d'avoir
-appétit des choses divines? Ton vaste et lumineux c&oelig;ur ressemble
-tant au ciel que je m'y trompe comme les moucherons qui viennent
-se brûler aux bougies d'une fête! les punira-t-on, ceux-ci, de leur
-erreur? d'ailleurs, est-ce une erreur, n'est-ce pas une haute adoration
-de la lumière? Ils périssent par trop de religion, si l'on
-appelle périr se jeter au cou de ce qu'on aime. J'ai la faiblesse de
-t'aimer, tandis que cette femme a la force de rester dans sa chapelle
-catholique. Ne fronce pas le sourcil! tu crois que je lui en
-veux? Non, petit! J'adore sa morale qui lui a conseillé de te laisser
-libre et m'a permis ainsi de te conquérir, de te garder à jamais;
-car tu es à moi pour toujours, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;A jamais?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Me fais-tu donc une grâce, sultan? Moi seule ai deviné tout
-ce que tu valais! Elle sait cultiver les terres, dis-tu? Moi je laisse
-cette science aux fermiers, j'aime mieux cultiver ton c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Je tâche de me rappeler ces enivrants bavardages afin de vous
-bien peindre cette femme, de vous justifier ce que je vous en ai
-<span class="pagenum">443</span>
-dit, et vous mettre ainsi dans tout le secret du dénoûment. Mais
-comment vous décrire les accompagnements de ces jolies paroles
-que vous savez! C'était des folies comparables aux fantaisies les
-plus exorbitantes de nos rêves; tantôt des créations semblables à
-celles de mes bouquets: la grâce unie à la force, la tendresse et ses
-molles lenteurs, opposées aux irruptions volcaniques de la fougue;
-tantôt les gradations les plus savantes de la musique appliquées au
-concert de nos voluptés; puis des jeux pareils à ceux des serpents
-entrelacés; enfin, les plus caressants discours ornés des plus riantes
-idées, tout ce que l'esprit peut ajouter de poésie aux plaisirs des
-sens. Elle voulait anéantir sous les foudroiements de son amour
-impétueux les impressions laissées dans mon c&oelig;ur par l'âme chaste
-et recueillie d'Henriette. La marquise avait aussi bien vu la comtesse,
-que madame de Mortsauf l'avait vue: elles s'étaient bien
-jugées toutes deux. La grandeur de l'attaque faite par Arabelle me
-révélait l'étendue de sa peur et sa secrète admiration pour sa rivale.
-Au matin, je la trouvai les yeux en pleurs et n'ayant pas dormi.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu? lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai peur que mon extrême amour ne me nuise, répondit-elle.
-J'ai tout donné. Plus adroite que je ne le suis, cette femme possède
-quelque chose en elle que tu peux désirer. Si tu la préfères, ne
-pense plus à moi: je ne t'ennuierai point de mes douleurs, de mes
-remords, de mes souffrances; non, j'irai mourir loin de toi, comme
-une plante sans son vivifiant soleil.</p>
-
-<p>Elle sut m'arracher des protestations d'amour qui la comblèrent
-de joie. Que dire en effet à une femme qui pleure au matin? Une
-dureté me semble alors infâme. Si nous ne lui avons pas résisté la
-veille, le lendemain, ne sommes-nous pas obligés à mentir, car le
-Code-Homme nous fait en galanterie un devoir du mensonge.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, je suis généreuse, dit-elle en essuyant ses larmes,
-retourne auprès d'elle, je ne veux pas te devoir à la force de mon
-amour, mais à ta propre volonté. Si tu reviens ici, je croirai que tu
-m'aimes autant que je t'aime, ce qui m'a toujours paru impossible.</p>
-
-<p>Elle sut me persuader de retourner à Clochegourde. La fausseté
-de la situation dans laquelle j'allais entrer ne pouvait être devinée
-par un homme gorgé de bonheur. En refusant d'aller à Clochegourde,
-je donnais gain de cause à <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley sur Henriette.
-Arabelle m'emmenait alors à Paris. Mais y aller, n'était-ce pas insulter
-<span class="pagenum">444</span>
-madame de Mortsauf? dans ce cas, je devais revenir encore
-plus sûrement à Arabelle. Une femme a-t-elle jamais pardonné de
-semblables <ins id="cor_83" title="crime">crimes</ins> de lèse-amour? A moins d'être un ange descendu
-des cieux, et non l'esprit purifié qui s'y rend, une femme aimante
-préférerait voir son amant souffrant une agonie à le voir heureux par
-une autre: plus elle aime, plus elle sera blessée. Ainsi vue sous ses
-deux faces, ma situation, une fois sorti de Clochegourde pour aller
-à la Grenadière, était aussi mortelle à mes amours d'élection que
-profitable à mes amours de hasard. La marquise avait calculé tout
-avec une profondeur étudiée. Elle m'avoua plus tard que si madame
-de Mortsauf ne l'avait pas rencontrée dans les landes, elle
-avait médité de me compromettre en rôdant autour de Clochegourde.</p>
-
-<p>Au moment où j'abordai la comtesse, que je vis pâle, abattue
-comme une personne qui a souffert quelque dure insomnie, j'exerçai
-soudain, non pas ce tact, mais le <i>flairer</i> qui fait ressentir aux
-c&oelig;urs encore jeunes et généreux la portée de ces actions indifférentes
-aux yeux de la masse, criminelles selon la jurisprudence des
-grandes âmes. Aussitôt, comme un enfant qui, descendu dans un
-abîme en jouant, en cueillant des fleurs, voit avec angoisse qu'il
-lui sera impossible de remonter, n'aperçoit plus le sol humain qu'à
-une distance infranchissable, se sent tout seul, à la nuit, et entend
-les hurlements sauvages, je compris que nous étions séparés par tout
-un monde. Il se fit dans nos deux âmes une grande clameur et
-comme un retentissement du lugubre <i lang="la" xml:lang="la">Consummatum est!</i> qui
-se crie dans les églises le vendredi-saint à l'heure où le Sauveur
-expira, horrible scène qui glace les jeunes âmes pour qui la religion
-est un premier amour. Toutes les illusions d'Henriette étaient
-mortes d'un seul coup, son c&oelig;ur avait souffert une passion. Elle,
-si respectée par le plaisir qui ne l'avait jamais enlacée de ses engourdissants
-replis, devinait-elle aujourd'hui les voluptés de l'amour
-heureux, pour me refuser ses regards? car elle me retira la lumière
-qui depuis six ans brillait sur ma vie. Elle savait donc que la source
-des rayons épanchés de nos yeux était dans nos âmes, auxquelles
-ils servaient de route pour pénétrer l'une chez l'autre ou pour se
-confondre en une seule, se séparer, jouer comme deux femmes
-sans défiance qui se disent tout? Je sentis amèrement la faute
-d'apporter sous ce toit inconnu aux caresses un visage où les ailes
-du plaisir avaient semé leur poussière diaprée. Si, la veille, j'avais
-<span class="pagenum">445</span>
-laissé <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley s'en aller seule; si j'étais revenu à Clochegourde,
-où peut-être Henriette m'avait attendu; peut-être... enfin peut-être
-madame de Mortsauf ne se serait-elle pas si cruellement proposé
-d'être ma s&oelig;ur. Elle mit à toutes ses complaisances le faste d'une force
-exagérée, elle entrait violemment dans son rôle pour n'en point sortir.
-Pendant le déjeuner, elle eut pour moi mille attentions, des attentions
-humiliantes, elle me soignait comme un malade de qui elle
-avait pitié.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous êtes promené de bonne heure, me dit le comte; vous
-devez alors avoir un excellent appétit, vous dont l'estomac n'est pas
-détruit!</p>
-
-<p>Cette phrase, qui n'attira pas sur les lèvres de la comtesse le
-sourire d'une s&oelig;ur rusée, acheva de me prouver le ridicule de ma
-position. Il était impossible d'être à Clochegourde le jour, à Saint-Cyr
-la nuit. Arabelle avait compté sur ma délicatesse et sur la grandeur
-de madame de Mortsauf. Pendant cette longue journée, je
-sentis combien il est difficile de devenir l'ami d'une femme longtemps
-désirée. Cette transition, si simple quand les ans la préparent,
-est une maladie au jeune âge. J'avais honte, je maudissais le plaisir,
-j'aurais voulu que madame de Mortsauf me demandât mon
-sang. Je ne pouvais lui déchirer à belles dents sa rivale, elle évitait
-d'en parler, et médire d'Arabelle était une infamie qui m'aurait
-fait mépriser Henriette magnifique et noble jusque dans les derniers
-replis de son c&oelig;ur. Après cinq ans de délicieuse intimité, nous
-ne savions de quoi parler; nos paroles ne répondaient point à nos
-pensées; nous nous cachions mutuellement de dévorantes douleurs,
-nous pour qui la douleur avait toujours été un fidèle truchement.
-Henriette affectait un air heureux et pour elle et pour moi; mais
-elle était triste. Quoiqu'elle se dît à tout propos ma s&oelig;ur, et qu'elle
-fût femme, elle ne trouvait aucune idée pour entretenir la conversation,
-et nous demeurions la plupart du temps dans un silence
-contraint. Elle accrut mon supplice intérieur, en feignant de se
-croire la seule victime de cette <span lang="en" xml:lang="en">lady</span>.</p>
-
-<p>&mdash;Je souffre plus que vous, lui dis-je en un moment où la s&oelig;ur
-laissa échapper une ironie toute féminine.</p>
-
-<p>&mdash;Comment? répondit-elle avec ce ton de hauteur que prennent
-les femmes quand on veut primer leurs sensations.</p>
-
-<p>&mdash;Mais j'ai tous les torts.</p>
-
-<p>Il y eut un moment où la comtesse prit avec moi un air froid et
-<span class="pagenum">446</span>
-indifférent qui me brisa; je résolus de partir. Le soir, sur la terrasse,
-je fis mes adieux à la famille réunie. Tous me suivirent au
-boulingrin où piaffait mon cheval dont ils s'écartèrent. Elle vint à
-moi quand j'en pris la bride.</p>
-
-<p>&mdash;Allons seuls, à pied, dans l'avenue, me dit-elle.</p>
-
-<p>Je lui donnai le bras, et nous sortîmes par les cours en marchant
-à pas lents, comme si nous savourions nos mouvements confondus;
-nous atteignîmes ainsi un bouquet d'arbres qui enveloppait un coin
-de l'enceinte extérieure.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, mon ami, dit-elle en s'arrêtant, en jetant sa tête sur
-mon c&oelig;ur et ses bras à mon cou. Adieu, nous ne nous verrons
-plus. Dieu m'a donné le triste pouvoir de regarder dans l'avenir.
-Ne vous rappelez-vous pas la terreur qui m'a saisie, un jour, quand
-vous êtes revenu si beau! si jeune! et que je vous ai vu me tournant
-le dos comme aujourd'hui que vous quittez Clochegourde pour aller
-à la Grenadière. Hé! bien, encore une fois, pendant cette nuit
-j'ai pu jeter un coup d'&oelig;il sur nos destinées. Mon ami, nous nous
-parlons en ce moment pour la dernière fois. A peine pourrai-je
-vous dire encore quelques mots, car ce ne sera plus moi tout entière
-qui vous parlerai. La mort a déjà frappé quelque chose en moi.
-Vous aurez alors enlevé leur mère à mes enfants, remplacez-la près
-d'eux! vous le pourrez! Jacques et Madeleine vous aiment comme
-si vous les aviez toujours fait souffrir.</p>
-
-<p>&mdash;Mourir! dis-je effrayé en la regardant et revoyant le feu sec de
-ses yeux luisants dont on ne peut donner une idée à ceux qui n'ont
-pas connu des êtres chers atteints de cette horrible maladie, qu'en
-comparant ses yeux à des globes d'argent bruni. Mourir! Henriette,
-je t'ordonne de vivre. Tu m'as autrefois demandé des serments, eh!
-bien, aujourd'hui j'en exige un de toi: jure-moi de consulter Origet
-et de lui obéir en tout...</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous donc vous opposer à la clémence de Dieu? dit-elle
-en m'interrompant par le cri du désespoir indigné d'être méconnu.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne m'aimez donc pas assez pour m'obéir aveuglément
-en toute chose comme cette misérable <span lang="en" xml:lang="en">lady</span>...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, tout ce que tu voudras, dit-elle poussée par une jalousie
-qui lui fit en un moment franchir les distances qu'elle avait respectées
-jusqu'alors.</p>
-
-<p>&mdash;Je reste ici, lui dis-je en la baisant sur les yeux.</p>
-
-<p><span class="pagenum">447</span>
-Effrayée de ce consentement, elle s'échappa de mes bras, alla
-s'appuyer contre un arbre; puis elle rentra chez elle en marchant
-avec précipitation, sans tourner la tête; mais je la suivis, elle pleurait
-et priait. Arrivé au boulingrin, je lui pris la main et la baisai
-respectueusement. Cette soumission inespérée la toucha.</p>
-
-<p>&mdash;A toi quand même! lui dis-je, car je t'aime comme t'aimait
-ta tante.</p>
-
-<p>Elle tressaillit en me serrant alors violemment la main.</p>
-
-<p>&mdash;Un regard, lui dis-je, encore un de nos anciens regards! La
-femme qui se donne tout entière, m'écriai-je en sentant mon âme
-illuminée par le coup d'&oelig;il qu'elle me jeta, donne moins de vie et
-d'âme que je viens d'en recevoir. Henriette, tu es la plus aimée,
-la seule aimée.</p>
-
-<p>&mdash;Je vivrai! me dit-elle, mais guérissez-vous aussi.</p>
-
-<p>Ce regard avait effacé l'impression des sarcasmes d'Arabelle.
-J'étais donc le jouet des deux passions inconciliables que je vous ai
-décrites et dont j'éprouvais alternativement l'influence. J'aimais
-un ange et un démon; deux femmes également belles, parées l'une
-de toutes les vertus que nous meurtrissons en haine de nos imperfections,
-l'autre de tous les vices que nous déifions par égoïsme.
-En parcourant cette avenue, où je retournais de moments en moments
-pour revoir madame de Mortsauf appuyée sur un arbre et
-entourée de ses enfants qui agitaient leurs mouchoirs, je surpris
-dans mon âme un mouvement d'orgueil de me savoir l'arbitre de
-deux destinées si belles, d'être la gloire à des titres si différents de
-deux femmes si supérieures, et d'avoir inspiré de si grandes
-passions que de chaque côté la mort arriverait si je leur manquais.
-Cette fatuité passagère a été doublement punie, croyez-le bien! Je
-ne sais quel démon me disait d'attendre près d'Arabelle le moment
-où quelque désespoir, où la mort du comte me livrerait Henriette,
-car Henriette m'aimait toujours: ses duretés, ses larmes, ses remords,
-sa chrétienne résignation étaient d'éloquentes traces d'un
-sentiment qui ne pouvait pas plus s'effacer de son c&oelig;ur que du
-mien. En allant au pas dans cette jolie avenue, et faisant ces réflexions,
-je n'avais plus vingt-cinq ans, j'en avais cinquante. N'est-ce
-pas encore plus le jeune homme que la femme qui passe en un
-moment de trente à soixante ans? Quoique j'aie chassé d'un souffle
-ces mauvaises pensées, elles m'obsédèrent, je dois l'avouer! Peut-être
-leur principe se trouvait-il aux Tuileries, sous les lambris
-<span class="pagenum">448</span>
-du cabinet royal. Qui pouvait résister à l'esprit déflorateur de
-Louis XVIII, lui qui disait qu'on n'a de véritables passions que
-dans l'âge mûr, parce que la passion n'est belle et furieuse que
-quand il s'y mêle de l'impuissance et qu'on se trouve alors à chaque
-plaisir comme un joueur à son dernier enjeu. Quand je fus au
-bout de l'avenue, je me retournai et la franchis en un clin-d'&oelig;il
-en voyant qu'Henriette y était encore, elle seule! Je vins lui dire
-un dernier adieu, mouillé de larmes expiatrices dont la cause lui
-fut cachée. Larmes sincères, accordées sans le savoir à ces belles
-amours à jamais perdues, à ces vierges émotions, à ces fleurs de la
-vie qui ne renaissent plus; car, plus tard, l'homme ne donne plus,
-il reçoit; il s'aime lui-même dans sa maîtresse; tandis qu'au jeune
-âge il aime sa maîtresse en lui: plus tard nous inoculons nos goûts,
-nos vices peut-être à la femme qui nous aime; tandis qu'au début
-de la vie, celle que nous aimons nous impose ses vertus, ses délicatesses;
-elle nous convie au beau par un sourire, et nous apprend
-le dévouement par son exemple. Malheur à qui n'a pas eu son Henriette!
-Malheur à qui n'a pas connu quelque <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley! S'il se
-marie, celui-ci ne gardera pas sa femme, celui-là sera peut-être
-abandonné par sa maîtresse; mais heureux qui peut trouver les
-deux en une seule; heureux, <ins id="cor_84" title="Nathalie">Natalie</ins>, l'homme que vous aimez!</p>
-
-<p>De retour à Paris, Arabelle et moi nous devînmes plus intimes
-que par le passé. Bientôt nous abolîmes insensiblement l'un et
-l'autre les lois de convenance que je m'étais imposées, et dont la
-stricte observation fait souvent pardonner par le monde la fausseté
-de la position où s'était mise <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley. Le monde, qui aime tant
-à pénétrer au delà des apparences, les légitime dès qu'il connaît
-le secret qu'elles enveloppent. Les amants forcés de vivre au milieu
-du grand monde auront toujours tort de renverser ces barrières
-exigées par la jurisprudence des salons, tort de ne pas obéir scrupuleusement
-à toutes les conventions imposées par les m&oelig;urs; il
-s'agit alors moins des autres que d'eux-mêmes. Les distances à
-franchir, le respect extérieur à conserver, les comédies à jouer, le
-mystère à obscurcir, toute cette stratégie de l'amour heureux occupe
-la vie, renouvelle le désir et protége notre c&oelig;ur contre les
-relâchements de l'habitude. Mais essentiellement dissipatrices, les
-premières passions, de même que les jeunes gens, coupent leurs
-forêts à blanc au lieu de les aménager. Arabelle n'adoptait pas ces
-idées bourgeoises, elle s'y était pliée pour me plaire; semblable au
-<span class="pagenum">449</span>
-bourreau marquant d'avance sa proie afin de se l'approprier, elle
-voulait me compromettre à la face de tout Paris pour faire de moi
-son <i lang="it" xml:lang="it">sposo</i>. Aussi employa-t-elle ses coquetteries à me garder chez
-elle, car elle n'était pas contente de son élégant esclandre qui, faute
-de preuves, n'encourageait que les chuchotteries sous l'éventail.
-En la voyant si heureuse de commettre une imprudence qui dessinerait
-franchement sa position, comment n'aurais-je pas cru à son
-amour? Une fois plongé dans les douceurs d'un mariage illicite, le
-désespoir me saisit, car je voyais ma vie arrêtée au rebours des idées
-reçues et des recommandations d'Henriette. Je vécus alors avec l'espèce
-de rage qui saisit un poitrinaire quand, pressentant sa fin, il
-ne veut pas qu'on interroge le bruit de sa respiration. Il y avait un
-coin de mon c&oelig;ur où je ne pouvais me retirer sans souffrance; un
-esprit vengeur me jetait incessamment des idées sur lesquelles je
-n'osais m'appesantir. Mes lettres à Henriette peignaient cette maladie
-morale, et lui causaient un mal infini. «Au prix de tant de trésors
-perdus, elle me voulait au moins heureux!» me dit-elle dans
-la seule réponse que je reçus. Et je n'étais pas heureux! Chère
-Natalie, le bonheur est absolu, il ne souffre pas de comparaisons.
-Ma première ardeur passée, je comparai nécessairement ces deux
-femmes l'une à l'autre, contraste que je n'avais pas encore pu étudier.
-En effet, toute grande passion pèse si fortement sur notre
-caractère qu'elle en refoule d'abord les aspérités et comble la trace
-des habitudes qui constituent nos défauts ou nos qualités; mais plus
-tard, chez deux amants bien accoutumés l'un à l'autre, les traits de
-la physionomie morale reparaissent; tous deux se jugent alors mutuellement,
-et souvent il se déclare, durant cette réaction du caractère
-sur la passion, des antipathies qui préparent ces désunions
-dont s'arment les gens superficiels pour accuser le c&oelig;ur humain
-d'instabilité. Cette période commença donc. Moins aveuglé par les
-séductions, et détaillant pour ainsi dire mon plaisir, j'entrepris,
-sans le vouloir peut-être, un examen qui nuisit à <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley.</p>
-
-<p>Je lui trouvai d'abord en moins l'esprit qui distingue la Française
-entre toutes les femmes, et la rend la plus délicieuse à aimer,
-selon l'aveu des gens que les hasards de leur vie ont mis à même
-d'éprouver les manières d'aimer de chaque pays. Quand une
-Française aime, elle se métamorphose; sa coquetterie si vantée,
-elle l'emploie à parer son amour; sa vanité si dangereuse, elle
-l'immole et met toutes ses prétentions à bien aimer. Elle épouse
-<span class="pagenum">450</span>
-les intérêts, les haines, les amitiés de son amant; elle acquiert
-en un jour les subtilités expérimentées de l'homme d'affaires,
-elle étudie le code, elle comprend le mécanisme du crédit, et
-réduit la caisse d'un banquier; étourdie et prodigue, elle ne fera
-pas une seule faute et ne gaspillera pas un seul louis; elle devient à
-la fois mère, gouvernante, médecin, et donne à toutes ses transformations
-une grâce de bonheur qui révèle dans les plus légers détails
-un amour infini; elle réunit les qualités spéciales qui recommandent
-les femmes de chaque pays en donnant à ce mélange de
-l'unité par l'esprit, cette semence française qui anime, permet, justifie,
-varie tout et détruit la monotonie d'un sentiment appuyé sur
-le premier temps d'un seul verbe. La femme française aime toujours,
-sans relâche ni fatigue, à tout moment, en public et seule;
-en public, elle trouve un accent qui ne résonne que dans une
-oreille, elle parle par son silence même, et sait vous regarder les
-yeux baissés; si l'occasion lui interdit la parole et le regard, elle
-emploiera le sable sur lequel s'imprime son pied pour y écrire une
-pensée; seule, elle exprime sa passion même pendant le sommeil;
-enfin elle plie le monde à son amour. Au contraire, l'Anglaise plie
-son amour au monde. Habituée par son éducation à conserver cette
-habitude glaciale, ce maintien britannique si égoïste dont je vous ai
-parlé, elle ouvre et ferme son c&oelig;ur avec la facilité d'une mécanique
-anglaise. Elle possède un masque impénétrable qu'elle met et
-qu'elle ôte flegmatiquement; passionnée comme une Italienne
-quand aucun &oelig;il ne la voit, elle devient froidement digne aussitôt
-que le monde intervient. L'homme le plus aimé doute alors de son
-empire en voyant la profonde immobilité du visage, le calme de la
-voix, la parfaite liberté de contenance qui distingue une Anglaise
-sortie de son boudoir. En ce moment, l'hypocrisie va jusqu'à l'indifférence,
-l'Anglaise a tout oublié. Certes la femme qui sait jeter son
-amour comme un vêtement fait croire qu'elle peut en changer.
-Quelles tempêtes soulèvent alors les vagues du c&oelig;ur quand elles sont
-remuées par l'amour-propre blessé de voir une femme prenant, interrompant,
-reprenant l'amour comme une tapisserie à main! Ces
-femmes sont trop maîtresses d'elles-mêmes pour vous bien appartenir;
-elles accordent trop d'influence au monde pour que notre
-règne soit entier. Là où la Française console le patient par un regard,
-trahit sa colère contre les visiteurs par quelques jolies moqueries,
-le silence des Anglaises est absolu, agace l'âme et taquine
-<span class="pagenum">451</span>
-l'esprit. Ces femmes trônent si constamment en toute occasion que,
-pour la plupart d'entre elles, l'omnipotence de la <i>fashion</i> doit s'étendre
-jusque sur leurs plaisirs. Qui exagère la pudeur doit exagérer
-l'amour, les Anglaises sont ainsi; elles mènent tout dans la forme,
-sans que chez elles l'amour de la forme produise le sentiment de
-l'art: quoi qu'elles puissent dire, le protestantisme et le catholicisme
-expliquent les différences qui donnent à l'âme des Françaises tant
-de supériorité sur l'amour raisonné, calculateur des Anglaises. Le
-protestantisme doute, examine et tue les croyances, il est donc la
-mort de l'art et de l'amour. Là où le monde commande, les gens
-du monde doivent obéir; mais les gens passionnés le fuient aussitôt,
-il leur est insupportable. Vous comprendrez alors combien fut choqué
-mon amour-propre en découvrant que <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley ne pouvait
-point se passer du monde, et que la transition britannique lui était
-familière: ce n'était pas un sacrifice que le monde lui imposait; non,
-elle se manifestait naturellement sous deux formes ennemies l'une
-de l'autre; quand elle aimait, elle aimait avec ivresse; aucune femme
-d'aucun pays ne lui était comparable, elle valait tout un sérail;
-mais le rideau tombé sur cette scène de féerie en bannissait jusqu'au
-souvenir. Elle ne répondait ni à un regard ni à un sourire:
-elle n'était ni maîtresse ni esclave, elle était comme une ambassadrice
-obligée d'arrondir ses phrases et ses coudes, elle impatientait
-par son calme, elle outrageait le c&oelig;ur par son décorum; elle ravalait
-ainsi l'amour jusqu'au besoin, au lieu de l'élever jusqu'à l'idéal
-par l'enthousiasme. Elle n'exprimait ni crainte, ni regrets, ni désir;
-mais à l'heure dite sa tendresse se dressait comme des feux subitement
-allumés, et semblait insulter à sa réserve. A laquelle de ces
-deux femmes devais-je croire? Je sentis alors par mille piqûres
-d'épingle les différences infinies qui séparaient Henriette d'Arabelle.
-Quand madame de Mortsauf me quittait pour un moment,
-elle semblait laisser à l'air le soin de me parler d'elle; les plis de sa
-robe, quand elle s'en allait, s'adressaient à mes yeux comme leur
-bruit onduleux arrivait joyeusement à mon oreille quand elle revenait;
-il y avait des tendresses infinies dans la manière dont elle dépliait
-ses paupières en abaissant ses yeux vers la terre; sa voix,
-cette voix musicale, était une caresse continuelle; ses discours témoignaient
-d'une pensée constante, elle se ressemblait toujours à
-elle-même; elle ne scindait pas son âme en deux atmosphères, l'une
-ardente et l'autre glacée; enfin, madame de Mortsauf réservait son
-<span class="pagenum">452</span>
-esprit et la fleur de sa pensée pour exprimer ses sentiments, elle se
-faisait coquette par les idées avec ses enfants et avec moi. Mais l'esprit
-d'Arabelle ne lui servait pas à rendre la vie aimable, elle ne
-l'exerçait point à mon profit, il n'existait que par le monde et pour
-le monde, elle était purement moqueuse; elle aimait à déchirer, à
-mordre, non pour m'amuser, mais pour satisfaire un goût. Madame
-de Mortsauf aurait dérobé son bonheur à tous les regards, <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Arabelle
-voulait montrer le sien à tout Paris, et, par une horrible
-grimace, elle restait dans les convenances tout en paradant au Bois
-avec moi. Ce mélange d'ostentation et de dignité, d'amour et de
-froideur, blessait constamment mon âme, à la fois vierge et passionnée;
-et, comme je ne savais point passer ainsi d'une température
-à l'autre, mon humeur s'en ressentait; j'étais palpitant d'amour
-quand elle reprenait sa pudeur de convention. Quand je m'avisai
-de me plaindre, non sans de grands ménagements, elle tourna
-sa langue à triple dard contre moi, mêlant les gasconnades de sa
-passion à ces plaisanteries anglaises que j'ai tâché de vous peindre.
-Aussitôt qu'elle se trouvait en contradiction avec moi, elle se faisait
-un jeu de froisser mon c&oelig;ur et d'humilier mon esprit, elle me
-maniait comme une pâte. A des observations sur le milieu que l'on
-doit garder en tout, elle répondait par la caricature de mes idées,
-qu'elle portait à l'extrême. Quand je lui reprochais son attitude,
-elle me demandait si je voulais qu'elle m'embrassât devant tout
-Paris, aux Italiens; elle s'y engageait si sérieusement, que, connaissant
-son envie de faire parler d'elle, je tremblais de lui voir exécuter
-sa promesse. Malgré sa passion réelle, je ne sentais jamais
-rien de recueilli, de saint, de profond comme chez Henriette: elle
-était toujours insatiable comme une terre sablonneuse. Madame de
-Mortsauf était toujours rassurée et sentait mon âme dans une accentuation
-ou dans un coup d'&oelig;il, tandis que la marquise n'était jamais
-accablée par un regard, ni par un serrement de main, ni par
-une douce parole. Il y a plus! le bonheur de la veille n'était rien le
-lendemain; aucune preuve d'amour ne l'étonnait; elle éprouvait
-un si grand désir d'agitation, de bruit, d'éclat, que rien n'atteignait
-sans doute à son beau idéal en ce genre, et de là ses furieux efforts
-d'amour; dans sa fantaisie exagérée, il s'agissait d'elle et non de
-moi. Cette lettre de madame de Mortsauf, lumière qui brillait encore
-sur ma vie, et qui prouvait la manière dont la femme la plus
-vertueuse sait obéir au génie de la Française, en accusant une perpétuelle
-<span class="pagenum">453</span>
-vigilance, une entente continuelle de toutes mes fortunes;
-cette lettre a dû vous faire comprendre avec quel soin Henriette
-s'occupait de mes intérêts matériels, de mes relations politiques, de
-mes conquêtes morales, avec quelle ardeur elle embrassait ma vie
-par les endroits permis. Sur tous ces points, <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley affectait
-la réserve d'une personne de simple connaissance. Jamais elle ne
-s'informa ni de mes affaires, ni de ma fortune, ni de mes travaux,
-ni des difficultés de ma vie, ni de mes haines, ni de mes amitiés
-d'homme. Prodigue pour elle-même sans être généreuse, elle séparait
-vraiment un peu trop les intérêts et l'amour; tandis que,
-sans l'avoir éprouvé, je savais qu'afin de m'éviter un chagrin, Henriette
-aurait trouvé pour moi ce qu'elle n'aurait pas cherché pour
-elle. Dans un de ces malheurs qui peuvent attaquer les hommes les
-plus élevés et les plus riches, l'histoire en atteste assez! j'aurais
-consulté Henriette, mais je me serais laissé traîner en prison sans
-dire un mot à <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley.</p>
-
-<p>Jusqu'ici le contraste repose sur les sentiments, mais il en était
-de même pour les choses. Le luxe est en France l'expression de
-l'homme, la reproduction de ses idées, de sa poésie spéciale; il
-peint le caractère, et donne entre amants du prix aux moindres
-soins en faisant rayonner autour de nous la pensée dominante de
-l'être aimé; mais ce luxe anglais dont les recherches m'avaient séduit
-par leur finesse était mécanique aussi! <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley n'y mettait
-rien d'elle, il venait des gens, il était acheté. Les mille attentions
-caressantes de Clochegourde étaient, aux yeux d'Arabelle,
-l'affaire des domestiques; à chacun d'eux son devoir et sa spécialité.
-Choisir les meilleurs laquais était l'affaire de son <ins id="cor_85" title="majordonne">majordome</ins>,
-comme s'il se fût agi de chevaux. Elle ne s'attachait point à ses
-gens, la mort du plus précieux d'entre eux ne l'aurait point affectée:
-on l'eût à prix d'argent remplacé par quelque autre également
-habile. Quant au prochain, jamais je ne surpris dans ses yeux une
-larme pour les malheurs d'autrui, elle avait même une naïveté
-d'égoïsme de laquelle il fallait absolument rire. Les draperies rouges
-de la grande dame couvraient cette nature de bronze. La délicieuse
-Almée qui se roulait le soir sur ses tapis, qui faisait sonner
-tous les grelots de son amoureuse folie, réconciliait promptement
-un homme jeune avec l'Anglaise insensible et dure; aussi ne découvris-je
-que pas à pas le tuf sur lequel je perdais mes semailles,
-et qui ne devait point donner de moissons. Madame de Mortsauf
-<span class="pagenum">454</span>
-avait pénétré tout d'un coup cette nature dans sa rapide rencontre;
-je me souvins de ses paroles prophétiques: Henriette avait eu raison
-en tout, l'amour d'Arabelle me devenait insupportable. J'ai
-remarqué depuis que la plupart des femmes qui montent bien à
-cheval ont peu de tendresse. Comme aux amazones, il leur manque
-une mamelle, et leurs c&oelig;urs sont endurcis en un certain endroit,
-je ne sais lequel.</p>
-
-<p>Au moment où je commençais à sentir la pesanteur de ce joug,
-où la fatigue me gagnait le corps et l'âme, où je comprenais bien
-tout ce que le sentiment vrai donne de sainteté à l'amour, où j'étais
-accablé par les souvenirs de Clochegourde en respirant, malgré
-la distance, le parfum de toutes ses roses, la chaleur de sa terrasse,
-en entendant le chant de ses rossignols, en ce moment affreux
-où j'apercevais le lit pierreux du torrent sous ses eaux
-diminuées, je reçus un coup qui retentit encore dans ma vie, car
-à chaque heure il trouve un écho. Je travaillais dans le cabinet du
-roi qui devait sortir à quatre heures, le duc de Lenoncourt était
-de service; en le voyant entrer le roi lui demanda des nouvelles de
-la comtesse; je levai brusquement la tête d'une façon trop significative;
-le roi, choqué de ce mouvement, me jeta le regard qui
-précédait ces mots durs qu'il savait si bien dire.</p>
-
-<p>&mdash;Sire, ma pauvre fille se meurt, répondit le duc.</p>
-
-<p>&mdash;Le roi daignera-t-il m'accorder un congé? dis-je les larmes
-aux yeux en bravant une colère près d'éclater.</p>
-
-<p>&mdash;Courez, mylord, me répondit-il en souriant de mettre une
-épigramme dans chaque mot et me faisant grâce de sa réprimande
-en faveur de son esprit.</p>
-
-<p>Plus courtisan que père, le duc ne demanda point de congé et
-monta dans la voiture du roi pour l'accompagner. Je partis sans
-dire adieu à <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley, qui par bonheur était sortie et à laquelle
-j'écrivis que j'allais en mission pour le service du roi. A la Croix
-de Berny, je rencontrai Sa Majesté qui revenait de Verrières. En
-acceptant un bouquet de fleurs qu'il laissa tomber à ses pieds, le
-roi me jeta un regard plein de ces royales ironies accablantes de
-profondeur, et qui semblait me dire:&mdash;«Si tu veux être quelque
-chose en politique, reviens! Ne t'amuse pas à parlementer avec
-les morts!» Le duc me fit avec la main un signe de mélancolie.
-Les deux pompeuses calèches à huit chevaux, les colonels dorés,
-l'escorte et ses tourbillons de poussière passèrent rapidement aux
-<span class="pagenum">455</span>
-cris de Vive le roi! Il me sembla que la cour avait foulé le corps
-de madame de Mortsauf avec l'insensibilité que la nature témoigne
-pour nos catastrophes. Quoique ce fût un excellent homme, le duc
-allait sans doute faire le whist de <span class="smcap">Monsieur</span>, après le coucher du
-roi. Quant à la duchesse, elle avait depuis long-temps porté le premier
-coup à sa fille en lui parlant, elle seule, de <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley.</p>
-
-<p>Mon rapide voyage fut comme un rêve, mais un rêve de joueur
-ruiné; j'étais au désespoir de ne point avoir reçu de nouvelles. Le
-confesseur avait-il poussé la rigidité jusqu'à m'interdire l'accès de
-Clochegourde? J'accusais Madeleine, Jacques, l'abbé Dominis,
-tout, jusqu'à monsieur de Mortsauf. Au delà de Tours, en débouchant
-par les ponts Saint-Sauveur, pour descendre dans le chemin
-bordé de peupliers qui mène à Poncher, et que j'avais tant admiré
-quand je courais à la recherche de mon inconnue, je rencontrai
-monsieur Origet; il devina que je me rendais à Clochegourde, je
-devinai qu'il en revenait; nous arrêtâmes chacun notre voiture et
-nous en descendîmes, moi pour demander des nouvelles et lui
-pour m'en donner.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! bien, comment va madame de Mortsauf? lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Je doute que vous la trouviez vivante, me répondit-il. Elle
-meurt d'une affreuse mort, elle meurt d'inanition. Quand elle me
-fit appeler au mois de juin dernier, aucune puissance médicale ne
-pouvait plus combattre la maladie; elle avait les affreux symptômes
-que monsieur de Mortsauf vous aura sans doute décrits, puisqu'il
-croyait les éprouver. Madame la comtesse n'était pas alors
-sous l'influence passagère d'une perturbation due à une lutte intérieure
-que la médecine dirige et qui devient la cause d'un état
-meilleur, ou sous le coup d'une crise commencée et dont le désordre
-se répare; non, la maladie était arrivée au point où l'art est
-inutile: c'est l'incurable résultat d'un chagrin, comme une blessure
-mortelle est la conséquence d'un coup de poignard. Cette affection
-est produite par l'inertie d'un organe dont le jeu est aussi
-nécessaire à la vie que celui du c&oelig;ur. Le chagrin a fait l'office du
-poignard. Ne vous y trompez pas! madame de Mortsauf meurt de
-quelque peine inconnue.</p>
-
-<p>&mdash;Inconnue! dis-je. Ses enfants n'ont point été malades?</p>
-
-<p>&mdash;Non, me dit-il en me regardant d'un air significatif, et depuis
-qu'elle est sérieusement atteinte, monsieur de Mortsauf ne l'a
-plus tourmentée. Je ne suis plus utile, monsieur Deslandes d'Azay
-<span class="pagenum">456</span>
-suffit, il n'existe aucun remède, et les souffrances sont horribles.
-Riche, jeune, belle, et mourir maigrie, vieillie par la faim, car
-elle mourra de faim! Depuis quarante jours, l'estomac étant comme
-fermé rejette tout aliment, sous quelque forme qu'on le présente.</p>
-
-<p>Monsieur Origet me pressa la main que je lui tendis, il me l'avait
-presque demandée par un geste de respect.</p>
-
-<p>&mdash;Du courage, monsieur, dit-il en levant les yeux au ciel.</p>
-
-<p>Sa phrase exprimait de la compassion pour des peines qu'il
-croyait également partagées; il ne soupçonnait pas le dard envenimé
-de ses paroles qui m'atteignirent comme une flèche au c&oelig;ur.
-Je montai brusquement en voiture en promettant une bonne récompense
-au postillon si j'arrivais à temps.</p>
-
-<p>Malgré mon impatience, je crus avoir fait le chemin en quelques
-minutes, tant j'étais absorbé par les réflexions amères qui se pressaient
-dans mon âme. Elle meurt de chagrin, et ses enfants vont
-bien! elle mourait donc par moi! Ma conscience menaçante prononça
-un de ces réquisitoires qui retentissent dans toute la vie et
-quelquefois au delà. Quelle faiblesse et quelle impuissance dans la
-justice humaine! elle ne venge que les actes patents. Pourquoi la
-mort et la honte au meurtrier qui tue d'un coup, qui vous surprend
-généreusement dans le sommeil et vous endort pour toujours,
-ou qui frappe à l'improviste, en vous évitant l'agonie?
-Pourquoi la vie heureuse, pourquoi l'estime au meurtrier qui
-verse goutte à goutte le fiel dans l'âme et mine le corps pour le détruire?
-Combien de meurtriers impunis! Quelle complaisance pour
-le vice élégant! quel acquittement pour l'homicide causé par les
-persécutions morales! Je ne sais quelle main vengeresse leva tout
-à coup le rideau peint qui couvre la société. Je vis plusieurs de ces
-victimes qui vous sont aussi connues qu'à moi: madame de Beauséant
-partie mourante en Normandie quelques jours avant mon
-départ! La duchesse de Langeais compromise! <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Brandon arrivée
-en Touraine pour y mourir dans cette humble maison où <span lang="en" xml:lang="en">lady</span>
-Dudley était restée deux semaines, et tuée, par quel horrible
-dénoûment? vous le savez! Notre époque est fertile en événements
-de ce genre. Qui n'a connu cette pauvre jeune femme qui s'est
-empoisonnée, vaincue par la jalousie qui tuait peut-être madame
-de Mortsauf? Qui n'a frémi du destin de cette délicieuse jeune fille
-qui, semblable à une fleur piquée par un taon, a dépéri en deux
-ans de mariage, victime de sa pudique ignorance, victime d'un
-<span class="pagenum">457</span>
-misérable auquel Ronquerolles, Montriveau, de Marsay donnent la
-main parce qu'il sert leurs projets politiques? Qui n'a palpité au
-récit des derniers moments de cette femme qu'aucune prière n'a
-pu fléchir et qui n'a jamais voulu revoir son mari après en avoir si
-noblement payé les dettes? Madame d'Aiglemont n'a-t-elle pas vu
-la tombe de bien près, et sans les soins de mon frère vivrait-elle?
-Le monde et la science sont complices de ces crimes pour lesquels il
-n'est point de Cours d'Assises. Il semble que personne ne meure de
-chagrin, ni de désespoir, ni d'amour, ni de misères cachées, ni
-d'espérances cultivées sans fruit, incessamment replantées et déracinées.
-La nomenclature nouvelle a des mots ingénieux pour tout
-expliquer; la gastrite, la péricardite, les mille maladies de femme
-dont les noms se disent à l'oreille, servent de passe-port aux cercueils
-escortés de larmes hypocrites que la main du notaire a
-bientôt essuyées. Y a-t-il au fond de ce malheur quelque loi que
-nous ne connaissons pas? Le centenaire doit-il impitoyablement
-joncher le terrain de morts, et le dessécher autour de lui pour s'élever,
-de même que le millionnaire s'assimile les efforts d'une multitude
-de petites industries? Y a-t-il une forte vie venimeuse qui se
-repaît des créatures douces et tendres? Mon Dieu! appartenais-je
-donc à la race des tigres? Le remords me serrait le c&oelig;ur de ses
-doigts brûlants, et j'avais les joues sillonnées de larmes quand j'entrai
-dans l'avenue de Clochegourde par une humide matinée d'octobre
-qui détachait les feuilles mortes des peupliers dont la plantation
-avait été dirigée par Henriette, dans cette avenue où naguère
-elle agitait son mouchoir comme pour me rappeler! Vivait-elle?
-Pourrais-je sentir ses deux blanches mains sur ma tête prosternée?
-En un moment je payai tous les plaisirs donnés par Arabelle et les
-trouvai chèrement vendus! je me jurai de ne jamais la revoir, et je
-pris en haine l'Angleterre. Quoique <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley soit une variété de
-l'espèce, j'enveloppai toutes les Anglaises dans les crêpes de mon
-arrêt.</p>
-
-<p>En entrant à Clochegourde, je reçus un nouveau coup. Je trouvai
-Jacques, Madeleine et l'abbé de Dominis agenouillés tous trois
-au pied d'une croix de bois plantée au coin d'une pièce de terre
-qui avait été comprise dans l'enceinte, lors de la construction de
-la grille, et que ni le comte, ni la comtesse n'avaient voulu abattre.
-Je sautai hors de ma voiture et j'allai vers eux le visage plein de
-larmes, et le c&oelig;ur brisé par le spectacle de ces deux enfants et de
-<span class="pagenum">458</span>
-ce grave personnage implorant Dieu. Le vieux piqueur y était
-aussi, à quelques pas, la tête nue.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, monsieur? dis-je à l'abbé de Dominis en baisant
-au front Jacques et Madeleine qui me jetèrent un regard froid,
-sans cesser leur prière. L'abbé se leva, je lui pris le bras pour m'y
-appuyer en lui disant:&mdash;Vit-elle encore? Il inclina la tête par
-un mouvement triste et doux.&mdash;Parlez, je vous en supplie, au
-nom de la Passion de Notre-Seigneur! Pourquoi priez-vous au pied
-de cette croix? pourquoi êtes-vous ici et non près d'elle? pourquoi
-ses enfants sont-ils dehors par une si froide matinée? dites-moi
-tout, afin que je ne cause pas quelque malheur par ignorance.</p>
-
-<p>&mdash;Depuis plusieurs jours, madame la comtesse ne veut voir ses
-enfants qu'à des heures déterminées.&mdash;Monsieur, reprit-il après
-une pause, peut-être devriez-vous attendre quelques heures avant
-de revoir madame de Mortsauf, elle est bien changée! mais il est
-utile de la préparer à cette entrevue, vous pourriez lui causer
-quelque surcroît de souffrance.... Quant à la mort, ce serait un
-bienfait.</p>
-
-<p>Je serrai la main de cet homme divin dont le regard et la voix
-caressaient les blessures d'autrui sans les aviver.</p>
-
-<p>&mdash;Nous prions tous ici pour elle, reprit-il; car elle, si sainte,
-si résignée, si faite à mourir, depuis quelques jours elle a pour la
-mort une horreur secrète, elle jette sur ceux qui sont pleins de
-vie des regards où, pour la première fois, se peignent des sentiments
-sombres et envieux. Ses vertiges sont excités, je crois, moins
-par l'effroi de la mort que par une ivresse intérieure, par les fleurs
-fanées de sa jeunesse qui fermentent en se flétrissant. Oui, le mauvais
-ange dispute cette belle âme au ciel. Madame subit sa lutte
-au mont des Oliviers, elle accompagne de ses larmes la chute des
-roses blanches qui couronnaient sa tête de Jephté mariée, et tombées
-une à une. Attendez, ne vous montrez pas encore, vous lui
-apporteriez les clartés de la cour, elle retrouverait sur votre visage
-un reflet des fêtes mondaines et vous rendriez de la force à ses
-plaintes. Ayez pitié d'une faiblesse que Dieu lui-même a pardonnée
-à son Fils devenu homme. Quels mérites aurions-nous d'ailleurs à
-vaincre sans adversaire? Permettez que son confesseur ou moi,
-deux vieillards dont les ruines n'offensent point sa vue, nous la préparions
-à une entrevue inespérée, à des émotions auxquelles l'abbé
-Birotteau avait exigé qu'elle renonçât. Mais il est dans les choses
-<span class="pagenum">459</span>
-de ce monde une invisible trame de causes célestes qu'un &oelig;il religieux
-aperçoit, et si vous êtes venu ici, peut-être y êtes-vous amené
-par une de ces célestes étoiles qui brillent dans le monde moral,
-et qui conduisent vers le tombeau comme vers la crèche...</p>
-
-<p>Il me dit alors, en employant cette onctueuse éloquence qui
-tombe sur le c&oelig;ur comme une rosée, que depuis six mois la comtesse
-avait chaque jour souffert davantage, malgré les soins de
-monsieur Origet. Le docteur était venu pendant deux mois, tous
-les soirs, à Clochegourde, voulant arracher cette proie à la mort,
-car la comtesse avait dit:&mdash;«Sauvez-moi!»&mdash;«Mais, pour guérir
-le corps, il aurait fallu que le c&oelig;ur fût guéri!» s'était un jour
-écrié le vieux médecin.</p>
-
-<p>&mdash;Selon les progrès du mal, les paroles de cette femme si douce
-sont devenues amères, me dit l'abbé de Dominis. Elle crie à la terre
-de la garder, au lieu de crier à Dieu de la prendre; puis, elle se
-repent de murmurer contre les décrets d'en haut. Ces alternatives
-lui déchirent le c&oelig;ur, et rendent horrible la lutte du corps et de
-l'âme. Souvent le corps triomphe!&mdash;«Vous me coûtez bien cher!»
-a-t-elle dit un jour à Madeleine et à Jacques en les repoussant de
-son lit. Mais en ce moment, rappelée à Dieu par ma vue, elle a dit
-à mademoiselle Madeleine ces angéliques paroles: «Le bonheur
-des autres devient la joie de ceux qui ne peuvent plus être heureux.»
-Et son accent fut si déchirant que j'ai senti mes paupières
-se mouiller. Elle tombe, il est vrai; mais, à chaque faux pas, elle
-se relève plus haut vers le ciel.</p>
-
-<p>Frappé des messages successifs que le hasard m'envoyait, et qui,
-dans ce grand concert d'infortunes, préparaient par de douloureuses
-modulations le thème funèbre, le grand cri de l'amour expirant,
-je m'écriai:&mdash;Vous le croyez, ce beau lys coupé refleurira dans
-le ciel?</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'avez laissée fleur encore, me répondit-il, mais vous la
-retrouverez consumée, purifiée dans le feu des douleurs, et pure
-comme un diamant encore enfoui dans les cendres. Oui, ce brillant
-esprit, étoile angélique, sortira splendide de ses nuages pour
-aller dans le royaume de lumière.</p>
-
-<p>Au moment où je serrais la main de cet homme évangélique, le
-c&oelig;ur oppressé de reconnaissance, le comte montra hors de la maison
-sa tête entièrement blanchie et s'élança vers moi par un mouvement
-où se peignait la surprise.</p>
-
-<p><span class="pagenum">460</span>
-&mdash;Elle a dit vrai! le voici. «Félix, Félix, voici Félix qui vient!»
-s'est écriée madame de Mortsauf. Mon ami, reprit-il en me jetant
-des regards insensés de terreur, la mort est ici. Pourquoi n'a-t-elle
-pas pris un vieux fou comme moi qu'elle avait entamé.....</p>
-
-<p>Je marchai vers le château, rappelant mon courage; mais sur le
-seuil de la longue antichambre qui menait du boulingrin au perron,
-en traversant la maison, l'abbé Birotteau m'arrêta.</p>
-
-<p>&mdash;Madame la comtesse vous prie de ne pas entrer encore, me
-dit-il.</p>
-
-<p>En jetant un coup d'&oelig;il, je vis les gens allant et venant, tous
-affairés, ivres de douleur et surpris sans doute des ordres que Manette
-leur communiquait.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'arrive-t-il? dit le comte effarouché de ce mouvement autant
-par crainte de l'horrible événement, que par l'inquiétude naturelle
-à son caractère.</p>
-
-<p>&mdash;Une fantaisie de malade, répondit l'abbé. Madame la comtesse
-ne veut pas recevoir monsieur le vicomte dans l'état où elle
-est; elle parle de toilette, pourquoi la contrarier?</p>
-
-<p>Manette alla chercher Madeleine, et nous vîmes Madeleine sortant
-quelques moments après être entrée chez sa mère. Puis en nous
-promenant tous les cinq, Jacques et son père, les deux abbés et
-moi, tous silencieux le long de la façade sur le boulingrin, nous
-dépassâmes la maison. Je contemplai tour à tour Montbazon et Azay,
-regardant la vallée jaunie dont le deuil répondait alors comme en
-toute occasion aux sentiments qui m'agitaient. Tout à coup j'aperçus
-la chère mignonne courant après les fleurs d'automne et les
-cueillant sans doute pour composer des bouquets. En pensant à
-tout ce que signifiait cette réplique de mes soins amoureux, il se
-fit en moi je ne sais quel mouvement d'entrailles, je chancelai, ma
-vue s'obscurcit, et les deux abbés entre lesquels je me trouvais me
-portèrent sur la margelle d'une terrasse où je demeurai pendant
-un moment comme brisé, mais sans perdre entièrement connaissance.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Félix, me dit le comte, elle avait bien défendu de
-vous écrire, elle sait combien vous l'aimez!</p>
-
-<p>Quoique préparé à souffrir, je m'étais trouvé sans force contre
-une attention qui résumait tous mes souvenirs de bonheur. «La
-voilà, pensai-je, cette lande desséchée comme un squelette, éclairée
-par un jour gris au milieu de laquelle s'élevait un seul buisson de
-<span class="pagenum">461</span>
-fleurs, que jadis dans mes courses je n'ai pas admirée sans un sinistre
-frémissement et qui était l'image de cette heure lugubre!»
-Tout était morne dans ce petit castel, autrefois si vivant, si animé!
-tout pleurait, tout disait le désespoir et l'abandon. C'était des allées
-ratissées à moitié, des travaux commencés et abandonnés, des
-ouvriers debout regardant le château. Quoique l'on vendangeât les
-clos, l'on n'entendait ni bruit ni babil. Les vignes semblaient inhabitées,
-tant le silence était profond. Nous allions comme des
-gens dont la douleur repousse des paroles banales, et nous écoutions
-le comte, le seul de nous qui parlât. Après les phrases dictées
-par l'amour machinal qu'il ressentait pour sa femme, le comte fut
-conduit par la pente de son esprit à se plaindre de la comtesse. Sa
-femme n'avait jamais voulu se soigner ni l'écouter quand il lui
-donnait de bons avis; il s'était aperçu le premier des symptômes de
-la maladie; car il les avait étudiés sur lui-même, les avait combattus
-et s'en était guéri tout seul sans autre secours que celui d'un régime,
-et en évitant toute émotion forte. Il aurait bien pu guérir aussi
-la comtesse; mais un mari ne saurait accepter de semblables responsabilités,
-surtout lorsqu'il a le malheur de voir en toute affaire
-son expérience dédaignée. Malgré ces représentations, la comtesse
-avait pris Origet pour médecin. Origet, qui l'avait jadis si
-mal soigné, lui tuait sa femme. Si cette maladie a pour cause
-d'excessifs chagrins, il avait été dans toutes les conditions pour
-l'avoir; mais quels pouvaient être les chagrins de sa femme? La
-comtesse était heureuse, elle n'avait ni peines ni contrariétés! leur
-fortune était, grâce à ses soins et à ses bonnes idées, dans un état
-satisfaisant; il laissait madame de Mortsauf régner à Clochegourde;
-ses enfants, bien élevés, bien portants, ne donnaient plus aucune
-inquiétude; d'où pouvait donc procéder le mal? Et il discutait et
-il mêlait l'expression de son désespoir à des accusations insensées.
-Puis, ramené bientôt par quelque souvenir à l'admiration que méritait
-cette noble créature, quelques larmes s'échappaient de ses
-yeux, secs depuis si long-temps.</p>
-
-<p>Madeleine vint m'avertir que sa mère m'attendait. L'abbé Birotteau
-me suivit. La grave jeune fille resta près de son père, en disant
-que la comtesse désirait être seule avec moi, et prétextait la fatigue
-que lui causerait la présence de plusieurs personnes. La solennité
-de ce moment produisit en moi cette impression de chaleur intérieure
-et de froid au dehors qui nous brise dans les grandes circonstances
-<span class="pagenum">462</span>
-de la vie. L'abbé Birotteau, l'un de ces hommes que Dieu
-a marqués comme siens en les revêtant de douceur, de simplicité,
-en leur accordant la patience et la miséricorde, me prit à part.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, me dit-il, sachez que j'ai fait tout ce qui était humainement
-possible pour empêcher cette réunion. Le salut de cette
-sainte le voulait ainsi. Je n'ai vu qu'elle et non vous. Maintenant
-que vous allez revoir celle dont l'accès aurait dû vous être interdit
-par les anges, apprenez que je resterai entre vous pour la défendre
-contre vous-même et contre elle peut-être! Respectez sa faiblesse.
-Je ne vous demande pas grâce pour elle comme prêtre, mais comme
-un humble ami que vous ne saviez pas avoir, et qui veut vous éviter
-des remords. Notre chère malade meurt exactement de faim et
-de soif. Depuis ce matin, elle est en proie à l'irritation fiévreuse qui
-précède cette horrible mort, et je ne puis vous cacher combien elle
-regrette la vie. Les cris de sa chair révoltée s'éteignent dans mon
-c&oelig;ur où ils blessent des échos encore trop tendres; mais monsieur
-de Dominis et moi nous avons accepté cette tâche religieuse, afin de
-dérober le spectacle de cette agonie morale à cette noble famille qui
-ne reconnaît plus son étoile du soir et du matin. Car l'époux, les
-enfants, les serviteurs, tous demandent: Où est-elle? tant elle est
-changée. A votre aspect, les plaintes vont renaître. Quittez les pensées
-de l'homme du monde, oubliez les vanités du c&oelig;ur, soyez près
-d'elle l'auxiliaire du ciel et non celui de la terre. Que cette sainte
-ne meure pas dans une heure de doute, en laissant échapper des
-paroles de désespoir.</p>
-
-<p>Je ne répondis rien. Mon silence consterna le pauvre confesseur.
-Je voyais, j'entendais, je marchais et n'étais cependant plus sur la
-terre. Cette réflexion: «Qu'est-il donc arrivé? dans quel état dois-je
-la trouver, pour que chacun use de telles précautions?» engendrait
-des appréhensions d'autant plus cruelles qu'elles étaient indéfinies:
-elle comprenait toutes les douleurs ensemble. Nous arrivâmes
-à la porte de la chambre que m'ouvrit le confesseur inquiet. J'aperçus
-alors Henriette en robe blanche, assise sur son petit canapé,
-placé devant la cheminée ornée de nos deux vases pleins de fleurs;
-puis des fleurs encore sur le guéridon placé devant la croisée. Le
-visage de l'abbé Birotteau, stupéfait à l'aspect de cette fête improvisée
-et du changement de cette chambre subitement rétablie en
-son ancien état, me fit deviner que la mourante avait banni le repoussant
-appareil qui environne le lit des malades. Elle avait dépensé
-<span class="pagenum">463</span>
-les dernières forces d'une fièvre expirante à parer sa chambre
-en désordre pour y recevoir dignement celui qu'elle aimait en ce
-moment plus que toute chose. Sous les flots de dentelles, sa figure
-amaigrie, qui avait la pâleur verdâtre des fleurs du magnolia quand
-elles s'entr'ouvrent, apparaissait comme sur la toile jaune d'un portrait
-les premiers contours d'une tête chérie dessinée à la craie;
-mais, pour sentir combien la griffe du vautour s'enfonça profondément
-dans mon c&oelig;ur, supposez achevés et pleins de vie les yeux de
-cette esquisse, des yeux caves qui brillaient d'un éclat inusité dans
-une figure éteinte. Elle n'avait plus la majesté calme que lui communiquait
-la constante victoire remportée sur ses douleurs. Son
-front, seule partie de visage qui eût gardé ses belles proportions,
-exprimait l'audace agressive du désir et des menaces réprimées.
-Malgré les tons de cire de sa face allongée, des feux intérieurs s'en
-échappaient par un rayonnement semblable au fluide qui flambe
-au-dessus des champs par une chaude journée. Ses tempes creusées,
-ses joues rentrées montraient les formes intérieures du visage,
-et le sourire que formaient ses lèvres blanches ressemblait vaguement
-au ricanement de la mort. Sa robe croisée sur son sein attestait
-la maigreur de son beau corsage. L'expression de sa tête disait assez
-qu'elle se savait changée et qu'elle en était au désespoir. Ce n'était
-plus ma délicieuse Henriette, ni la sublime et sainte madame de
-Mortsauf; mais le quelque chose sans nom de Bossuet qui se débattait
-contre le néant, et que la faim, les désirs trompés poussaient
-au combat égoïste de la vie contre la mort. Je vins m'asseoir
-près d'elle en lui prenant pour la baiser sa main que je sentis brûlante
-et desséchée. Elle devina ma douloureuse surprise dans l'effort
-même que je fis pour la déguiser. Ses lèvres décolorées se tendirent
-alors sur ses dents affamées pour essayer un de ces sourires forcés
-sous lesquels nous cachons également l'ironie de la vengeance, l'attente
-du plaisir, l'ivresse de l'âme et la rage d'une déception.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est la mort, mon pauvre Félix, me dit-elle, et vous
-n'aimez pas la mort! la mort odieuse, la mort de laquelle toute
-créature, même l'amant le plus intrépide, a horreur. Ici finit l'amour:
-je le savais bien. <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Dudley ne vous verra jamais étonné
-de son changement. Ah! pourquoi vous ai-je tant souhaité, Félix?
-vous êtes enfin venu: je vous récompense de ce dévouement par
-l'horrible spectacle qui fit jadis du comte de Rancé un trappiste,
-moi qui désirais demeurer belle et grande dans votre souvenir, y
-<span class="pagenum">464</span>
-vivre comme un lys éternel, je vous enlève vos illusions. Le véritable
-amour ne calcule rien. Mais ne vous enfuyez pas, restez.
-Monsieur Origet m'a trouvée beaucoup mieux ce matin, je vais
-revenir à la vie, je renaîtrai sous vos regards. Puis, quand j'aurai
-recouvré quelques forces, quand je commencerai à pouvoir prendre
-quelque nourriture, je redeviendrai belle. A peine ai-je trente-cinq
-ans, je puis encore avoir de belles années. Le bonheur rajeunit,
-et je veux connaître le bonheur. J'ai fait des projets délicieux,
-nous les laisserons à Clochegourde et nous irons ensemble en Italie.</p>
-
-<p>Des pleurs humectèrent mes yeux, je me tournai vers la fenêtre
-comme pour regarder les fleurs; l'abbé Birotteau vint à moi
-précipitamment, et se pencha vers le bouquet:&mdash;Pas de larmes!
-me dit-il à l'oreille.</p>
-
-<p>&mdash;Henriette, vous n'aimez donc plus notre chère vallée? lui répondis-je
-afin de justifier mon brusque mouvement.</p>
-
-<p>&mdash;Si, dit-elle en apportant son front sous mes lèvres par un
-mouvement de câlinerie; mais sans vous, elle m'est funeste......
-<i>sans toi</i>, reprit-elle en effleurant mon oreille de ses lèvres chaudes
-pour y jeter ces deux syllabes comme deux soupirs.</p>
-
-<p>Je fus épouvanté par cette folle caresse qui agrandissait encore
-les terribles discours des deux abbés. En ce moment ma première
-surprise se dissipa; mais si je pus faire usage de ma raison, ma
-volonté ne fut pas assez forte pour réprimer le mouvement nerveux
-qui m'agita pendant cette scène. J'écoutais sans répondre, ou
-plutôt je répondais par un sourire fixe et par des signes de consentement,
-pour ne pas la contrarier, agissant comme une mère
-avec son enfant. Après avoir été frappé de la métamorphose de la
-personne, je m'aperçus que la femme, autrefois si imposante par
-ses sublimités, avait dans l'attitude, dans la voix, dans les manières,
-dans les regards et les idées, la naïve ignorance d'un enfant, les
-grâces ingénues, l'avidité de mouvement, l'insouciance profonde
-de ce qui n'est pas son désir ou lui, enfin toutes les faiblesses qui
-recommandent l'enfant à la protection. En est-il ainsi de tous les
-mourants? dépouillent-ils tous les déguisements sociaux, de même
-que l'enfant ne les a pas encore revêtus? Ou, se trouvant au bord
-de l'éternité, la comtesse, en n'acceptant plus de tous les sentiments
-humains que l'amour, en exprimait-elle la suave innocence
-à la manière de Chloé?</p>
-
-<p>&mdash;Comme autrefois vous allez me rendre à la santé, Félix, dit-elle,
-<span class="pagenum">465</span>
-et ma vallée me sera bienfaisante. Comment ne mangerais-je
-pas ce que vous me présenterez? Vous êtes un si bon garde-malade!
-Puis, vous êtes si riche de force et de santé, qu'auprès de
-vous la vie est contagieuse. Mon ami, prouvez-moi donc que je
-ne puis mourir, mourir trompée! Ils croient que ma plus vive
-douleur est la soif. Oh! oui, j'ai bien soif, mon ami. L'eau de
-l'Indre me fait bien mal à voir, mais mon c&oelig;ur éprouve une plus
-ardente soif. J'avais soif de toi, me dit-elle d'une voix plus étouffée
-en me prenant les mains dans ses mains brûlantes et m'attirant
-à elle pour me jeter ces paroles à l'oreille: mon agonie a été de
-ne pas te voir! Ne m'as-tu pas dit de vivre? je veux vivre. Je veux
-monter à cheval aussi, moi! je veux tout connaître, Paris, les
-fêtes, les plaisirs.</p>
-
-<p>Ah! Natalie, cette clameur horrible que le matérialisme des sens
-trompés rend froide à distance, nous faisait tinter les oreilles au
-vieux prêtre et à moi: les accents de cette voix magnifique peignaient
-les combats de toute une vie, les angoisses d'un véritable
-amour déçu. La comtesse se leva par un mouvement d'impatience,
-comme un enfant qui veut un jouet. Quand le confesseur
-vit sa pénitente ainsi, le pauvre homme tomba soudain à genoux,
-joignit les mains, et récita des prières.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vivre! dit-elle en me faisant lever et s'appuyant sur
-moi, vivre de réalités et non de mensonges. Tout a été mensonge
-dans ma vie, je les ai comptées depuis quelques jours, ces impostures.
-Est-il possible que je meure, moi qui n'ai pas vécu? moi
-qui ne suis jamais allée chercher quelqu'un dans une lande? Elle
-s'arrêta, parut écouter, et sentit à travers les murs je ne sais quelle
-odeur.&mdash;Félix! les vendangeuses vont dîner, et moi, moi, dit-elle
-d'une voix d'enfant, qui suis la maîtresse, j'ai faim. Il en est ainsi
-de l'amour, elles sont heureuses, elles!</p>
-
-<p>&mdash;<i>Kyrie eleison!</i> disait le pauvre abbé, qui, les mains jointes,
-l'&oelig;il au ciel, récitait les litanies.</p>
-
-<p>Elle jeta ses bras autour de mon cou, m'embrassa violemment,
-et me serra en disant:&mdash;Vous ne m'échapperez plus! Je veux
-être aimée, je ferai des folies comme <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley, j'apprendrai
-l'anglais pour bien dire: <i lang="en" xml:lang="en">my dee</i>. Elle me fit un signe de
-tête comme elle en faisait autrefois en me quittant, pour me
-dire qu'elle allait revenir à l'instant: Nous dînerons ensemble,
-me dit-elle, je vais prévenir Manette... Elle fut arrêtée par une
-<span class="pagenum">466</span>
-faiblesse qui survint, et je la couchai tout habillée sur son lit.</p>
-
-<p>&mdash;Une fois déjà, vous m'avez portée ainsi, me dit-elle en ouvrant
-les yeux.</p>
-
-<p>Elle était bien légère, mais surtout bien ardente; en la prenant,
-je sentis son corps entièrement brûlant. Monsieur Deslandes entra,
-fut étonné de trouver la chambre ainsi parée; mais en me voyant
-tout lui parut expliqué.</p>
-
-<p>&mdash;On souffre bien pour mourir, monsieur, dit-elle d'une voix
-altérée.</p>
-
-<p>Il s'assit, tâta le pouls de sa malade, se leva brusquement, vint
-parler à voix basse au prêtre, et sortit; je le suivis.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'allez-vous faire, lui demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Lui éviter une épouvantable agonie, me dit-il. Qui pouvait
-croire à tant de vigueur? Nous ne comprenons comment elle vit
-encore qu'en pensant à la manière dont elle a vécu. Voici le
-quarante-deuxième jour que madame la comtesse n'a bu, ni mangé,
-ni dormi.</p>
-
-<p>Monsieur Deslandes demanda Manette. L'abbé Birotteau m'emmena
-dans les jardins.</p>
-
-<p>&mdash;Laissons faire le docteur, me dit-il. Aidé par Manette, il va
-l'envelopper d'opium. Eh! bien, vous l'avez entendue, me dit-il,
-si toutefois elle est complice de ces mouvements de folie!...</p>
-
-<p>&mdash;Non, dis-je, ce n'est plus elle.</p>
-
-<p>J'étais hébété de douleur. Plus j'allais, plus chaque détail de
-cette scène prenait d'étendue. Je sortis brusquement par la petite
-porte au bas de la terrasse, et vins m'asseoir dans la toue, où je
-me cachai pour demeurer seul à dévorer mes pensées. Je tâchai
-de me détacher moi-même de cette force par laquelle je vivais;
-supplice comparable à celui par lequel les Tartares punissaient
-l'adultère en prenant un membre du coupable dans une pièce de bois,
-et lui laissant un couteau pour se le couper, s'il ne voulait pas
-mourir de faim: leçon terrible que subissait mon âme, de laquelle
-il fallait me retrancher la plus belle moitié. Ma vie était manquée
-aussi! Le désespoir me suggérait les plus étranges idées. Tantôt je
-voulais mourir avec elle, tantôt aller m'enfermer à la Meilleraye où
-venaient de s'établir les trappistes. Mes yeux ternis ne voyaient
-plus les objets extérieurs. Je contemplais les fenêtres de la chambre
-où souffrait Henriette, croyant y apercevoir la lumière qui l'éclairait
-pendant la nuit où je m'étais fiancé à elle. N'aurais-je pas dû
-<span class="pagenum">467</span>
-obéir à la vie simple qu'elle m'avait créée; en me conservant à elle
-dans le travail des affaires? Ne m'avait-elle pas ordonné d'être un
-grand homme, afin de me préserver des passions basses et honteuses
-que j'avais subies, comme tous les hommes? La chasteté
-n'était-elle pas une sublime distinction que je n'avais pas su garder?
-L'amour, comme le concevait Arabelle, me dégoûta soudain. Au
-moment où je relevais ma tête abattue en me demandant d'où
-me viendraient désormais la lumière et l'espérance, quel intérêt
-j'aurais à vivre, l'air fut agité d'un léger bruit; je me tournai vers
-la terrasse, j'y aperçus Madeleine se promenant seule, à pas lents.
-Pendant que je remontais vers la terrasse pour demander compte à
-cette chère enfant du froid regard qu'elle m'avait jeté au pied de
-la croix, elle s'était assise sur le banc; quand elle m'aperçut à
-moitié chemin, elle se leva, et feignit de ne pas m'avoir vu, pour
-ne pas se trouver seule avec moi; sa démarche était hâtée, significative.
-Elle me haïssait, elle fuyait l'assassin de sa mère. En revenant
-par les perrons à Clochegourde, je vis Madeleine comme une statue,
-immobile et debout, écoutant le bruit de mes pas. Jacques était
-assis sur une marche, et son attitude exprimait la même insensibilité
-qui m'avait frappé quand nous nous étions promenés tous ensemble,
-et m'avait inspiré de ces idées que nous laissons dans un
-coin de notre âme, pour les reprendre et les creuser plus tard, à
-loisir. J'ai remarqué que les jeunes gens qui portent en eux la
-mort sont tous insensibles aux funérailles. Je voulus interroger
-cette âme sombre. Madeleine avait-elle gardé ses pensées pour elle
-seule, avait-elle inspiré sa haine à Jacques?</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais, lui dis-je pour entamer la conversation, que tu as en
-moi le plus dévoué des frères.</p>
-
-<p>&mdash;Votre amitié m'est inutile, je suivrai ma mère! répondit-il
-en me jetant un regard farouche de douleur.</p>
-
-<p>&mdash;Jacques, m'écriai-je, toi aussi?</p>
-
-<p>Il toussa, s'écarta loin de moi; puis, quand il revint, il me montra
-rapidement son mouchoir ensanglanté.</p>
-
-<p>&mdash;Comprenez-vous? dit-il.</p>
-
-<p>Ainsi chacun d'eux avait un fatal secret. Comme je le vis depuis,
-la s&oelig;ur et le frère se fuyaient. Henriette tombée, tout était
-en ruine à Clochegourde.</p>
-
-<p>&mdash;Madame dort, vint nous dire Manette heureuse de savoir la
-comtesse sans souffrance.</p>
-
-<p><span class="pagenum">468</span>
-Dans ces affreux moments, quoique chacun en sache l'inévitable
-fin, les affections vraies deviennent folles et s'attachent à de petits
-bonheurs. Les minutes sont des siècles que l'on voudrait rendre
-bienfaisants. On voudrait que les malades reposassent sur des roses,
-on voudrait prendre leurs souffrances, on voudrait que le
-dernier soupir fût pour eux inattendu.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Deslandes a fait enlever les fleurs qui agissaient
-trop fortement sur les nerfs de madame, me dit Manette.</p>
-
-<p>Ainsi donc les fleurs avaient causé son délire, elle n'en était pas
-complice. Les amours de la terre, les fêtes de la fécondation, les
-caresses des plantes l'avaient enivrée de leurs parfums et sans
-doute avaient réveillé les pensées d'amour heureux qui sommeillaient
-en elle depuis sa jeunesse.</p>
-
-<p>&mdash;Venez donc, monsieur Félix, me dit-elle, venez voir madame,
-elle est belle comme un ange.</p>
-
-<p>Je revins chez la mourante au moment où le soleil se couchait
-et dorait la dentelle des toits du château d'Azay. Tout était calme
-et pur. Une douce lumière éclairait le lit où reposait Henriette
-baignée d'opium. En ce moment le corps était pour ainsi dire annulé;
-l'âme seule régnait sur ce visage, serein comme un beau ciel
-après la tempête. Blanche et Henriette, ces deux sublimes faces de
-la même femme, reparaissaient d'autant plus belles que mon souvenir,
-ma pensée, mon imagination, aidant la nature, réparaient
-les altérations de chaque trait où l'âme triomphante envoyait ses
-lueurs par des vagues confondues avec celles de la respiration. Les
-deux abbés étaient assis auprès du lit. Le comte resta foudroyé,
-debout, en reconnaissant les étendards de la mort qui flottaient
-sur cette créature adorée. Je pris sur le canapé la place qu'elle
-avait occupée. Puis nous échangeâmes tous quatre des regards où
-l'admiration de cette beauté céleste se mêlait à des larmes de regret.
-Les lumières de la pensée annonçaient le retour de Dieu dans
-un de ses plus beaux tabernacles. L'abbé de Dominis et moi, nous
-nous parlions par signes, en nous communiquant des idées mutuelles.
-Oui, les anges veillaient Henriette! Oui, leurs glaives brillaient
-au-dessus de ce noble front où revenaient les augustes expressions
-de la vertu qui en faisaient jadis comme une âme visible avec
-laquelle s'entretenaient les esprits de sa sphère. Les lignes de son
-visage se purifiaient, en elle tout s'agrandissait et devenait majestueux
-sous les invisibles encensoirs des Séraphins qui la gardaient.
-<span class="pagenum">469</span>
-Les teintes vertes de la souffrance corporelle faisaient place aux
-tons entièrement blancs, à la pâleur mate et froide de la mort prochaine.
-Jacques et Madeleine entrèrent, Madeleine nous fit tous
-frissonner par le mouvement d'adoration qui la précipita devant le
-lit, lui joignit les mains et lui inspira cette sublime exclamation:&mdash;Enfin!
-voilà ma mère! Jacques souriait, il était sûr de suivre sa
-mère là où elle allait.</p>
-
-<p>&mdash;Elle arrive au port, dit l'abbé Birotteau.</p>
-
-<p>L'abbé de Dominis me regarda comme pour me répéter:&mdash;N'ai-je
-pas dit que l'étoile se lèverait brillante?</p>
-
-<p>Madeleine resta les yeux attachés sur sa mère, respirant quand
-elle respirait, imitant son souffle léger, dernier fil par lequel elle
-tenait à la vie, et que nous suivions avec terreur, craignant à chaque
-effort de le voir se rompre. Comme un ange aux portes du
-sanctuaire, la jeune fille était avide et calme, forte et prosternée.
-En ce moment, l'Angélus sonna au clocher du bourg. Les flots de
-l'air adouci jetèrent par ondées les tintements qui nous annonçaient
-qu'à cette heure la chrétienté tout entière répétait les paroles dites
-par l'ange à la femme qui racheta les fautes de son sexe. Ce
-soir, l'<i>Ave Maria</i> nous parut une salutation du ciel. La prophétie
-était si claire et l'événement si proche que nous fondîmes en
-larmes. Les murmures du soir, brise mélodieuse dans les feuillages,
-derniers gazouillements d'oiseau, refrain et bourdonnements
-d'insectes, voix des eaux, cri plaintif de la rainette, toute la campagne
-disait adieu au plus beau lys de la vallée, à sa vie simple et
-champêtre. Cette poésie religieuse unie à toutes ces poésies naturelles
-exprimait si bien le chant du départ que nos sanglots furent
-aussitôt répétés. Quoique la porte de la chambre fût ouverte, nous
-étions si bien plongés dans cette terrible contemplation, comme
-pour en empreindre à jamais dans notre âme le souvenir, que nous
-n'avions pas aperçu les gens de la maison agenouillés en un groupe
-où se disaient de ferventes prières. Tous ces pauvres gens, habitués
-à l'espérance, croyaient encore conserver leur maîtresse, et
-ce présage si clair les accabla. Sur un geste de l'abbé Birotteau, le
-vieux piqueur sortit pour aller chercher le curé de Saché. Le médecin,
-debout près du lit, calme comme la science, et qui tenait
-la main endormie de la malade, avait fait un signe au confesseur
-pour lui dire que ce sommeil était la dernière heure sans souffrance
-qui restait à l'ange rappelé. Le moment était venu de lui
-<span class="pagenum">470</span>
-administrer les derniers sacrements de l'Église. A neuf heures, elle
-s'éveilla doucement, nous regarda d'un &oelig;il surpris mais doux, et
-nous revîmes tous notre idole dans la beauté de ses beaux jours.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère, tu es trop belle pour mourir, la vie et la santé te
-reviennent, cria Madeleine.</p>
-
-<p>&mdash;Chère fille, je vivrai, mais en toi, dit-elle en souriant.</p>
-
-<p>Ce fut alors des embrassements déchirants de la mère aux enfants
-et des enfants à la mère. Monsieur de Mortsauf baisa sa
-femme pieusement au front. La comtesse rougit en me voyant.</p>
-
-<p>&mdash;Cher Félix, dit-elle, voici, je crois, le seul chagrin que je
-vous aurai donné, moi! mais oubliez ce que j'aurai pu vous dire,
-pauvre insensée que j'étais. Elle me tendit la main, je la pris pour
-la baiser, elle me dit alors avec son gracieux sourire de vertu:&mdash;Comme
-autrefois, Félix?...</p>
-
-<p>Nous sortîmes tous, et nous allâmes dans le salon pendant tout
-le temps que devait durer la dernière confession de la malade. Je
-me plaçai près de Madeleine. En présence de tous elle ne pouvait
-me fuir sans impolitesse; mais, à l'imitation de sa mère, elle ne
-regardait personne, et garda le silence sans jeter une seule fois les
-yeux sur moi.</p>
-
-<p>&mdash;Chère Madeleine, lui dis-je à voix basse, qu'avez-vous contre
-moi? Pourquoi des sentiments froids quand en présence de la mort
-chacun doit se réconcilier?</p>
-
-<p>&mdash;Je crois entendre ce que dit en ce moment ma mère, me
-répondit-elle en prenant l'air de tête qu'Ingres a trouvé pour sa
-<i>Mère de Dieu</i>, cette vierge déjà douloureuse et qui s'apprête à
-protéger le monde où son fils va périr.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous me condamnez au moment où votre mère m'absout,
-si toutefois je suis coupable.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Vous</i>, et toujours <i>vous</i>!</p>
-
-<p>Son accent trahissait une haine réfléchie comme celle d'un Corse,
-implacable comme sont les jugements de ceux qui, n'ayant pas
-étudié la vie, n'admettent aucune atténuation aux fautes commises
-contre les lois du c&oelig;ur. Une heure s'écoula dans un silence profond.
-L'abbé Birotteau revint après avoir reçu la confession générale
-de la comtesse de Mortsauf, et nous rentrâmes tous au moment
-où, suivant une de ces idées qui saisissent ces nobles âmes, toutes
-s&oelig;urs d'intention, Henriette s'était fait revêtir d'un long vêtement
-qui devait lui servir de linceul. Nous la trouvâmes sur son séant,
-<span class="pagenum">471</span>
-belle de ses expiations et belle de ses espérances: je vis dans la
-cheminée les cendres noires de mes lettres, qui venaient d'être
-brûlées, sacrifice qu'elle n'avait voulu faire, me dit son confesseur,
-qu'au moment de la mort. Elle nous sourit à tous de son
-sourire d'autrefois. Ses yeux humides de larmes annonçaient un
-dessillement suprême, elle apercevait déjà les joies célestes de la
-terre promise.</p>
-
-<p>&mdash;Cher Félix, me dit-elle en me tendant la main et en serrant
-la mienne, restez. Vous devez assister à l'une des dernières scènes
-de ma vie, et qui ne sera pas la moins pénible de toutes, mais où
-vous êtes pour beaucoup.</p>
-
-<p>Elle fit un geste, la porte se ferma. Sur son invitation le comte
-s'assit, l'abbé Birotteau et moi nous restâmes debout. Aidée de
-Manette, la comtesse se leva, se mit à genoux devant le comte
-surpris, et voulut rester ainsi. Puis, quand Manette se fut retirée,
-elle releva sa tête, qu'elle avait appuyée sur les genoux du comte
-étonné.</p>
-
-<p>&mdash;Quoique je me sois conduite envers vous comme une fidèle
-épouse, lui dit-elle d'une voix altérée, il peut m'être arrivé, monsieur,
-de manquer parfois à mes devoirs; je viens de prier Dieu de
-m'accorder la force de vous demander pardon de mes fautes. J'ai
-pu porter dans les soins d'une amitié placée hors de la famille des
-attentions plus affectueuses encore que celles que je vous devais.
-Peut-être vous ai-je irrité contre moi par la comparaison que vous
-pouviez faire de ces soins, de ces pensées et de celles que je vous
-donnais. J'ai eu, dit-elle à voix basse, une amitié vive que personne,
-pas même celui qui en fut l'objet, n'a connue en entier.
-Quoique je sois demeurée vertueuse selon les lois humaines, que
-j'aie été pour vous une épouse irréprochable, souvent des pensées,
-involontaires ou volontaires, ont traversé mon c&oelig;ur, et j'ai peur
-en ce moment de les avoir trop accueillies. Mais comme je vous ai
-tendrement aimé, que je suis restée votre femme soumise, que les
-nuages, en passant sous le ciel, n'en ont point altéré la pureté,
-vous me voyez sollicitant votre bénédiction d'un front pur. Je
-mourrai sans aucune pensée amère si j'entends de votre bouche
-une douce parole pour votre Blanche, pour la mère de vos enfants,
-et si vous lui pardonnez toutes ces choses qu'elle ne s'est pardonnées
-à elle-même qu'après les assurances du tribunal duquel nous
-relevons tous.</p>
-
-<p><span class="pagenum">472</span>
-&mdash;Blanche, Blanche, s'écria le vieillard en versant soudain des
-larmes sur la tête de sa femme, veux-tu me faire mourir? Il l'éleva
-jusqu'à lui avec une force inusitée, la baisa saintement au
-front, et, la gardant ainsi: N'ai-je pas des pardons à te demander?
-reprit-il. N'ai-je pas été souvent dur, moi? Ne grossis-tu pas des
-scrupules d'enfant?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être, reprit-elle. Mais, mon ami, soyez indulgent aux
-faiblesses des mourants, tranquillisez-moi. Quand vous arriverez à
-cette heure, vous penserez que je vous ai quitté vous bénissant.
-Me permettez-vous de laisser à notre ami que voici ce gage d'un
-sentiment profond, dit-elle en montrant une lettre qui était sur la
-cheminée? Il est maintenant mon fils d'adoption, voilà tout. Le
-c&oelig;ur, cher comte, a ses testaments: mes derniers v&oelig;ux imposent
-à ce cher Félix des &oelig;uvres sacrées à accomplir, je ne crois pas
-avoir trop présumé de lui, faites que je n'aie pas trop présumé de
-vous en me permettant de lui léguer quelques pensées. Je suis
-toujours femme, dit-elle en penchant la tête avec une suave mélancolie,
-après mon pardon je vous demande une grâce.&mdash;Lisez;
-mais seulement après ma mort, me dit-elle en me tendant le mystérieux
-écrit.</p>
-
-<p>Le comte vit pâlir sa femme, il la prit et la porta lui-même sur
-le lit, où nous l'entourâmes.</p>
-
-<p>&mdash;Félix, me dit-elle, je puis avoir des torts envers vous. Souvent
-j'ai pu vous causer quelques douleurs en vous laissant espérer
-des joies devant lesquelles j'ai reculé; mais n'est-ce pas au courage
-de l'épouse et de la mère que je dois de mourir réconciliée avec
-tous? Vous me pardonnerez donc aussi, vous qui m'avez accusée
-si souvent, et dont l'injustice me faisait plaisir!</p>
-
-<p>L'abbé Birotteau mit un doigt sur ses lèvres. A ce geste, la mourante
-pencha la tête, une faiblesse survint, elle agita les mains
-pour dire de faire entrer le clergé, ses enfants et ses domestiques;
-puis elle me montra par un geste impérieux le comte anéanti et ses
-enfants qui survinrent. La vue de ce père de qui seuls nous connaissions
-la secrète démence, devenu le tuteur de ces êtres si délicats,
-lui inspira de muettes supplications qui tombèrent dans mon
-âme comme un feu sacré. Avant de recevoir l'extrême-onction, elle
-demanda pardon à ses gens de les avoir quelquefois brusqués; elle
-implora leurs prières, et les recommanda tous individuellement au
-comte; elle avoua noblement avoir proféré, durant ce dernier mois,
-<span class="pagenum">473</span>
-des plaintes peu chrétiennes qui avaient pu scandaliser ses gens;
-elle avait repoussé ses enfants, elle avait conçu des sentiments peu
-convenables; mais elle rejeta ce défaut de soumission aux volontés
-de Dieu sur ses intolérables douleurs. Enfin elle remercia publiquement
-avec une touchante effusion de c&oelig;ur l'abbé Birotteau de
-lui avoir montré le néant des choses humaines. Quand elle eut cessé
-de parler, les prières commencèrent; puis le curé de Saché lui
-donna le viatique. Quelques moments après, sa respiration s'embarrassa,
-un nuage se répandit sur ses yeux qui bientôt se rouvrirent,
-elle me lança un dernier regard, et mourut aux yeux de
-tous, en entendant peut-être le concert de nos sanglots. Par un
-hasard assez naturel à la campagne, nous entendîmes alors le chant
-alternatif de deux rossignols qui répétèrent plusieurs fois leur note
-unique, purement filée comme un tendre appel. Au moment où
-son dernier soupir s'exhala, dernière souffrance d'une vie qui fut
-une longue souffrance, je sentis en moi-même un coup par lequel
-toutes mes facultés furent atteintes. Le comte et moi, nous restâmes
-auprès du lit funèbre pendant toute la nuit, avec les deux
-abbés et le curé, veillant à la lueur des cierges, la morte étendue
-sur le sommier de son lit; maintenant calme, là où elle avait tant
-souffert. Ce fut ma première communication avec la mort. Je demeurai
-pendant toute cette nuit les yeux attachés sur Henriette,
-fasciné par l'expression pure que donne l'apaisement de toutes les
-tempêtes, par la blancheur du visage que je douais encore de ses
-innombrables affections, mais qui ne répondait plus à mon amour.
-Quelle majesté dans ce silence et dans ce froid! combien de réflexions
-n'exprime-t-il pas? Quelle beauté dans ce repos absolu,
-quel despotisme dans cette immobilité: tout le passé s'y trouve encore,
-et l'avenir y commence. Ah! je l'aimais morte, autant que
-je l'aimais vivante. Au matin, le comte s'alla coucher, les trois prêtres
-fatigués s'endormirent à cette heure pesante, si connue de
-ceux qui veillent. Je pus alors, sans témoins, la baiser au front
-avec tout l'amour qu'elle ne m'avait jamais permis d'exprimer.</p>
-
-<p>Le surlendemain, par une fraîche matinée d'automne, nous accompagnâmes
-la comtesse à sa dernière demeure. Elle était portée
-par le vieux piqueur, les deux Martineau et le mari de Manette.
-Nous descendîmes par le chemin que j'avais si joyeusement monté
-le jour où je la retrouvai; nous traversâmes la vallée de l'Indre
-pour arriver au petit cimetière de Saché; pauvre cimetière de village,
-<span class="pagenum">474</span>
-situé au revers de l'église, sur la croupe d'une colline, et où
-par humilité chrétienne elle voulut être enterrée avec une simple
-croix de bois noir, comme une pauvre femme des champs, avait-elle
-dit. Lorsque du milieu de la vallée, j'aperçus l'église du bourg
-et la place du cimetière, je fus saisi d'un frisson convulsif. Hélas!
-nous avons tous dans la vie un Golgotha où nous laissons nos trente-trois
-premières années en <ins id="cor_86" title="recevent">recevant</ins> un coup de lance au c&oelig;ur, en
-sentant sur notre tête la couronne d'épines qui remplace la couronne
-de roses: cette colline devait être pour moi le mont des expiations.
-Nous étions suivis d'une foule immense accourue pour
-dire les regrets de cette vallée où elle avait enterré dans le silence
-une foule de belles actions. On sut par Manette, sa confidente,
-que pour secourir les pauvres elle économisait sur sa toilette, quand
-ses épargnes ne suffisaient plus. C'était des enfants nus habillés,
-des layettes envoyées, des mères secourues, des sacs de blé payés
-aux meuniers en hiver pour des vieillards impotents, une vache
-donnée à propos à quelque pauvre ménage; enfin les &oelig;uvres de la
-chrétienne, de la mère et de la châtelaine, puis des dots offertes à
-propos pour unir des couples qui s'aimaient, et des remplacements
-payés à des jeunes gens tombés au sort, touchantes offrandes de la
-femme aimante qui disait:&mdash;<i>Le bonheur des autres est la
-consolation de ceux qui ne peuvent plus être heureux.</i>
-Ces choses contées à toutes les veillées depuis trois jours avaient
-rendu la foule immense. Je marchais avec Jacques et les deux abbés
-derrière le cercueil. Suivant l'usage, ni Madeleine, ni le
-comte n'étaient avec nous, ils demeuraient seuls à Clochegourde.
-Manette voulut absolument venir.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre madame! Pauvre madame! La voilà heureuse, entendis-je
-à plusieurs reprises à travers ses sanglots.</p>
-
-<p>Au moment où le cortége quitta la chaussée des moulins, il y
-eut un gémissement unanime mêlé de pleurs qui semblait faire
-croire que cette vallée pleurait son âme. L'église était pleine de
-monde. Après le service, nous allâmes au cimetière où elle devait
-être enterrée près de la croix. Quand j'entendis rouler les cailloux
-et le gravier de la terre sur le cercueil, mon courage m'abandonna,
-je chancelai, je priai les deux Martineau de me soutenir, et ils me
-conduisirent mourant jusqu'au château de Saché; les maîtres m'offrirent
-poliment un asile que j'acceptai. Je vous l'avoue, je ne voulus
-point retourner à Clochegourde, il me répugnait de me retrouver
-<span class="pagenum">475</span>
-à Frapesle d'où je pouvais voir le castel d'Henriette. Là, j'étais
-près d'elle. Je demeurai quelques jours dans une chambre dont les
-fenêtres donnent sur ce vallon tranquille et solitaire dont je vous
-ai parlé. C'est un vaste pli de terrain bordé par des chênes deux
-fois centenaires, et où par les grandes pluies coule un torrent. Cet
-aspect convenait à la méditation sévère et solennelle à laquelle je
-voulais me livrer. J'avais reconnu, pendant la journée qui suivit
-la fatale nuit, combien ma présence allait être importune à Clochegourde.
-Le comte avait ressenti de violentes émotions à la mort
-d'Henriette, mais il s'attendait à ce terrible événement, et il y avait
-dans le fond de sa pensée un parti pris qui ressemblait à de l'indifférence.
-Je m'en étais aperçu plusieurs fois, et quand la comtesse
-prosternée me remit cette lettre que je n'osais ouvrir, quand
-elle parla de son affection pour moi, cet homme ombrageux ne me
-jeta pas le foudroyant regard que j'attendais de lui. Les paroles
-d'Henriette, il les avait attribuées à l'excessive délicatesse de cette
-conscience qu'il savait si pure. Cette insensibilité d'égoïste était
-naturelle. Les âmes de ces deux êtres ne s'étaient pas plus mariées
-que leurs corps, ils n'avaient jamais eu ces constantes communications
-qui ravivent les sentiments; ils n'avaient jamais échangé
-ni peines ni plaisirs, ces liens si forts qui nous brisent par mille
-points quand ils se rompent, parce qu'ils touchent à toutes nos
-fibres, parce qu'ils se sont attachés dans les replis de notre c&oelig;ur,
-en même temps qu'ils ont caressé l'âme qui sanctionnait chacune
-de ces attaches. L'hostilité de Madeleine me fermait Clochegourde.
-Cette dure jeune fille n'était pas disposée à pactiser avec sa haine sur
-le cercueil de sa mère, et j'aurais été horriblement gêné entre le
-comte, qui m'aurait parlé de lui, et la maîtresse de la maison,
-qui m'aurait marqué d'invincibles répugnances. Être ainsi, là où
-jadis les fleurs mêmes étaient caressantes, où les marches des
-perrons étaient éloquentes, où tous mes souvenirs revêtaient de
-poésie les balcons, les margelles, les balustrades et les terrasses,
-les arbres et les points de vue; être haï là où tout m'aimait: je ne
-supportais point cette pensée. Aussi, dès l'abord mon parti fut-il
-pris. Hélas! tel était donc le dénoûment du plus vif amour qui jamais
-ait atteint le c&oelig;ur d'un homme. Aux yeux des étrangers, ma
-conduite allait être condamnable, mais elle avait la sanction de ma
-conscience. Voilà comment finissent les plus beaux sentiments et
-les plus grands drames de la jeunesse. Nous partons presque tous
-<span class="pagenum">476</span>
-au matin, comme moi de Tours pour Clochegourde, nous emparant
-du monde, le c&oelig;ur affamé d'amour; puis, quand nos richesses
-ont passé par le creuset, quand nous nous sommes mêlés
-aux hommes et aux événements, tout se rapetisse insensiblement,
-nous trouvons peu d'or parmi beaucoup de cendres. Voilà la vie! la
-vie telle qu'elle est: de grandes prétentions, de petites réalités.
-Je méditai longuement sur moi-même, en me demandant ce que
-j'allais faire après un coup qui fauchait toutes mes fleurs. Je résolus
-de m'élancer vers la politique et la science, dans les sentiers tortueux
-de l'ambition, d'ôter la femme de ma vie et d'être un homme
-d'état, froid et sans passions, de demeurer fidèle à la sainte que
-j'avais aimée. Mes méditations allaient à perte de vue, pendant que
-mes yeux restaient attachés sur la magnifique tapisserie des chênes
-dorés, aux cimes sévères, aux pieds de bronze: je me demandais
-si la vertu d'Henriette n'avait pas été de l'ignorance, si j'étais bien
-coupable de sa mort. Je me débattais au milieu de mes remords.
-Enfin, par un suave midi d'automne, un de ces derniers sourires
-du ciel, si beaux en Touraine, je lus sa lettre que, suivant sa recommandation,
-je ne devais ouvrir qu'après sa mort. Jugez de mes
-impressions en la lisant?</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="center">LETTRE DE MADAME DE MORTSAUF AU VICOMTE FÉLIX DE
-VANDENESSE.</p>
-
-<p>«Félix, ami trop aimé, je dois maintenant vous ouvrir mon
-c&oelig;ur, moins pour vous montrer combien je vous aime que pour
-vous apprendre la grandeur de vos obligations en vous dévoilant
-la profondeur et la gravité des plaies que vous y avez faites. Au
-moment où je tombe harassée par les fatigues du voyage, épuisée
-par les atteintes reçues pendant le combat, heureusement la
-femme est morte, la mère seule a survécu. Vous allez voir, cher,
-comment vous avez été la cause première de mes maux. Si plus
-tard je me suis complaisamment offerte à vos coups, aujourd'hui
-je meurs atteinte par vous d'une dernière blessure; mais il y a
-d'excessives voluptés à se sentir brisée par celui qu'on aime.
-Bientôt les souffrances me priveront sans doute de ma force, je
-mets donc à profit les dernières lueurs de mon intelligence pour
-vous supplier encore de remplacer auprès de mes enfants le c&oelig;ur
-dont vous les aurez privés. Je vous imposerais cette charge avec
-<span class="pagenum">477</span>
-autorité si je vous aimais moins; mais je préfère vous la laisser
-prendre de vous-même, par l'effet d'un saint repentir, et aussi
-comme une continuation de votre amour: l'amour ne fut-il pas
-en nous constamment mêlé de repentantes méditations et de
-craintes expiatoires? Et, je le sais, nous nous aimons toujours.
-Votre faute n'est pas si funeste par vous que le retentissement
-que je lui ai donné au dedans de moi-même. Ne vous avais-je pas
-dit que j'étais jalouse, mais jalouse à mourir? eh! bien, je
-meurs. Consolez-vous, cependant: nous avons satisfait aux lois
-humaines. L'Église, par une de ses voix les plus pures, m'a dit
-que Dieu serait indulgent à ceux qui avaient immolé leurs penchants
-naturels à ses commandements. Mon aimé, apprenez donc
-tout, car je ne veux pas que vous ignoriez une seule de mes
-pensées. Ce que je confierai à Dieu dans mes derniers moments,
-vous devez le savoir aussi, vous le roi de mon c&oelig;ur, comme il
-est le roi du ciel. Jusqu'à cette fête donnée au duc d'Angoulême,
-la seule à laquelle j'aie assisté, le mariage m'avait laissée dans
-l'ignorance qui donne à l'âme des jeunes filles la beauté des anges.
-J'étais mère, il est vrai; mais l'amour ne m'avait point environnée
-de ses plaisirs permis. Comment suis-je restée ainsi? je
-n'en sais rien; je ne sais pas davantage par quelles lois tout en
-moi fut changé dans un instant. Vous souvenez-vous encore aujourd'hui
-de vos baisers? ils ont dominé ma vie, ils ont sillonné
-mon âme; l'ardeur de votre sang a réveillé l'ardeur du mien;
-votre jeunesse a pénétré ma jeunesse, vos désirs sont entrés dans
-mon c&oelig;ur. Quand je me suis levée si fière, j'éprouvais une sensation
-pour laquelle je ne sais de mot dans aucun langage, car
-les enfants n'ont pas encore trouvé de parole pour exprimer le
-mariage de la lumière et de leurs yeux, ni le baiser de la vie sur
-leurs lèvres. Oui, c'était bien le son arrivé dans l'écho, la lumière
-jetée dans les ténèbres, le mouvement donné à l'univers,
-ce fut du moins rapide comme toutes ces choses; mais beaucoup
-plus beau, car c'était la vie de l'âme! Je compris qu'il existait
-je ne sais quoi d'inconnu pour moi dans le monde, une force
-plus belle que la pensée, c'était toutes les pensées, toutes les
-forces, tout un avenir dans une émotion partagée. Je ne me sentis
-plus mère qu'à demi. En tombant sur mon c&oelig;ur, ce coup de
-foudre y alluma des désirs qui sommeillaient à mon insu; je devinai
-soudain tout ce que voulait dire ma tante quand elle me
-<span class="pagenum">478</span>
-baisait sur le front en s'écriant:&mdash;<i>Pauvre Henriette!</i> En
-retournant à Clochegourde, le printemps, les premières feuilles,
-le parfum des fleurs, les jolis nuages blancs, l'Indre, le ciel,
-tout me parlait un langage jusqu'alors incompris, et qui rendait
-à mon âme un peu du mouvement que vous aviez imprimé à mes
-sens. Si vous avez oublié ces terribles baisers, moi, je n'ai jamais
-pu les effacer de mon souvenir: j'en meurs! Oui, chaque
-fois que je vous ai vu depuis, vous en ranimiez l'empreinte;
-j'étais émue de la tête aux pieds par votre aspect, par le seul
-pressentiment de votre arrivée. Ni le temps, ni ma ferme volonté
-n'ont pu dompter cette impérieuse volupté. Je me demandais
-involontairement: Que doivent être les plaisirs? Nos regards
-échangés, les respectueux baisers que vous mettiez sur mes
-mains, mon bras posé sur le vôtre, votre voix dans ses tons de
-tendresse, enfin les moindres choses me remuaient si violemment
-que presque toujours il se répandait un nuage sur mes
-yeux: le bruit des sens révoltés remplissait alors mon oreille.
-Ah! si dans ces moments où je redoublais de froideur, vous
-m'eussiez prise dans vos bras, je serais morte de bonheur. J'ai
-parfois désiré de vous quelque violence, mais la prière chassait
-promptement cette mauvaise pensée. Votre nom prononcé par
-mes enfants m'emplissait le c&oelig;ur d'un sang plus chaud qui colorait
-aussitôt mon visage, et je tendais des piéges à ma pauvre
-Madeleine pour le lui faire dire, tant j'aimais les bouillonnements
-de cette sensation. Que vous dirai-je? votre écriture avait un
-charme, je regardais vos lettres comme on contemple un portrait.
-Si, dès ce premier jour, vous aviez déjà conquis sur moi je ne
-sais quel fatal pouvoir, vous comprenez, mon ami, qu'il devint
-infini quand il me fut donné de lire dans votre âme. Quelles délices
-m'inondèrent en vous trouvant si pur, si complétement
-vrai, doué de qualités si belles, capable de si grandes choses, et
-déjà si éprouvé! Homme et enfant, timide et courageux! Quelle
-joie quand je nous trouvai sacrés tous deux par de communes
-souffrances! Depuis cette soirée où nous nous confiâmes l'un à
-l'autre, vous perdre, pour moi c'était mourir: aussi vous ai-je
-laissé près de moi par égoïsme. La certitude qu'eut monsieur de
-la Berge de la mort que me causerait votre éloignement le toucha
-beaucoup, car il lisait dans mon âme. Il jugea que j'étais nécessaire
-à mes <ins id="cor_87" title="enfan">enfants</ins>, au comte: il ne m'ordonna point de vous
-<span class="pagenum">479</span>
-fermer l'entrée de ma maison, car je lui promis de rester pure
-d'action et de pensée.&mdash;«La pensée est involontaire, me dit-il,
-mais elle peut être gardée au milieu des supplices.&mdash;Si je
-pense, lui répondis-je, tout sera perdu, sauvez-moi de moi-même.
-Faites qu'il demeure près de moi, et que je reste pure!» Le bon
-vieillard, quoique bien sévère, fut alors indulgent à tant de
-bonne foi.&mdash;«Vous pouvez l'aimer comme on aime un fils, en
-lui destinant votre fille,» me dit-il. J'acceptai courageusement
-une vie de souffrances pour ne pas vous perdre; et je souffris
-avec amour en voyant que nous étions attelés au même joug.
-Mon Dieu! je suis restée neutre, fidèle à mon mari, ne vous
-laissant pas faire un seul pas, Félix, dans votre propre royaume. La
-grandeur de mes passions a réagi sur mes facultés, j'ai regardé
-les tourments que m'infligeait monsieur de Mortsauf comme des
-expiations, et je les endurais avec orgueil pour insulter à mes
-penchants coupables. Autrefois j'étais disposée à murmurer, mais
-depuis que vous êtes demeuré près de moi, j'ai repris quelque
-gaieté, dont monsieur de Mortsauf s'est bien trouvé. Sans cette
-force que vous me prêtiez, j'aurais succombé depuis long-temps
-à ma vie intérieure que je vous ai racontée. Si vous avez été
-pour beaucoup dans mes fautes, vous avez été pour beaucoup
-dans l'exercice de mes devoirs. Il en fut de même pour mes enfants.
-Je croyais les avoir privés de quelque chose, et je craignais
-de ne faire jamais assez pour eux. Ma vie fut dès lors une
-continuelle douleur que j'aimais. En sentant que j'étais moins
-mère, moins honnête femme, le remords s'est logé dans mon
-c&oelig;ur; et, craignant de manquer à mes obligations, j'ai constamment
-voulu les outrepasser. Pour ne pas faillir, j'ai donc mis
-Madeleine entre vous et moi, et je vous ai destinés l'un à l'autre,
-en m'élevant ainsi des barrières entre nous deux. Barrières impuissantes!
-rien ne pouvait étouffer les tressaillements que vous
-me causiez. Absent ou présent, vous aviez la même force. J'ai
-préféré Madeleine à Jacques, parce que Madeleine devait être à
-vous. Mais je ne vous cédais pas à ma fille sans combats. Je me
-disais que je n'avais que vingt-huit ans quand je vous rencontrai,
-que vous en aviez presque vingt-deux; je rapprochais les distances,
-je me livrais à de faux espoirs. O mon Dieu, Félix, je
-vous fais ces aveux afin de vous épargner des remords, peut-être
-aussi afin de vous apprendre que je n'étais pas insensible, que
-<span class="pagenum">480</span>
-nos souffrances d'amour étaient bien cruellement égales, et
-qu'Arabelle n'avait aucune supériorité sur moi. J'étais aussi une
-de ces filles de la race déchue que les hommes aiment tant. Il y
-eut un moment où la lutte fut si terrible que je pleurais pendant
-toutes les nuits: mes cheveux tombaient. Ceux-là, vous les avez
-eus! Vous vous souvenez de la maladie que fit monsieur de Mortsauf.
-Votre grandeur d'âme d'alors, loin de m'élever, m'a rapetissée.
-Hélas! dès ce jour je souhaitais me donner à vous comme
-une récompense due à tant d'héroïsme; mais cette folie a été
-courte. Je l'ai mise aux pieds de Dieu pendant la messe à laquelle
-vous avez refusé d'assister. La maladie de Jacques et les
-souffrances de Madeleine m'ont paru des menaces de Dieu, qui
-tirait fortement à lui la brebis égarée. Puis votre amour si naturel
-pour cette Anglaise m'a révélé des secrets que j'ignorais moi-même.
-Je vous aimais plus que je ne croyais vous aimer. Madeleine
-a disparu. Les constantes émotions de ma vie orageuse, les
-efforts que je faisais pour me dompter moi-même sans autre secours
-que la religion, tout a préparé la maladie dont je meurs.
-Ce coup terrible a déterminé des crises sur lesquelles j'ai gardé
-le silence. Je voyais dans la mort le seul dénoûment possible de
-cette tragédie inconnue. Il y a eu toute une vie emportée, jalouse,
-furieuse, pendant les deux mois qui se sont écoulés entre
-la nouvelle que me donna ma mère de votre liaison avec <span lang="en" xml:lang="en">lady</span>
-Dudley et votre arrivée. Je voulais aller à Paris, j'avais soif
-de meurtre, je souhaitais la mort de cette femme, j'étais insensible
-aux caresses de mes enfants. La prière, qui jusqu'alors
-avait été pour moi comme un baume, fut sans action sur mon
-âme. La jalousie a fait la large brèche par où la mort est entrée.
-Je suis restée néanmoins le front calme. Oui, cette saison
-de combats fut un secret entre Dieu et moi. Quand j'ai bien
-su que j'étais aimée autant que je vous aimais moi-même et que
-je n'étais trahie que par la nature et non par votre pensée, j'ai
-voulu vivre... et il n'était plus temps. Dieu m'avait mise sous sa
-protection, pris sans doute de pitié pour une créature vraie avec
-elle-même, vraie avec lui, et que ses souffrances avaient souvent
-amenée aux portes du sanctuaire. Mon bien-aimé, Dieu m'a
-jugée, monsieur de Mortsauf me pardonnera sans doute; mais
-vous, serez-vous clément? écouterez-vous la voix qui sort en ce
-moment de ma tombe? réparerez-vous les malheurs dont nous
-<span class="pagenum">481</span>
-sommes également coupables, vous moins que moi peut-être?
-Vous savez ce que je veux vous demander. Soyez auprès de monsieur
-de Mortsauf comme est une s&oelig;ur de charité auprès d'un
-malade, écoutez-le, aimez-le; personne ne l'aimera. Interposez-vous
-entre ses enfants et lui comme je le faisais. Votre tâche ne
-sera pas de longue durée: Jacques quittera bientôt la maison
-pour aller à Paris auprès de son grand-père, et vous m'avez promis
-de le guider à travers les écueils de ce monde. Quant à Madeleine,
-elle se mariera; puissiez-vous un jour lui plaire! elle
-est tout moi-même, et de plus elle est forte, elle a cette volonté
-qui m'a manqué, cette énergie nécessaire à la compagne d'un
-homme que sa carrière destine aux orages de la vie politique,
-elle est adroite et pénétrante. Si vos destinées s'unissaient, elle
-serait plus heureuse que ne le fut sa mère. En acquérant ainsi
-le droit de continuer mon &oelig;uvre à Clochegourde, vous effaceriez
-des fautes qui n'auront pas été suffisamment expiées, bien que
-pardonnées au ciel et sur la terre, car <i>il</i> est généreux et me pardonnera.
-Je suis, vous le voyez, toujours égoïste; mais n'est-ce
-pas la preuve d'un despotique amour? Je veux être aimée par
-vous dans les miens. N'ayant pu être à vous, je vous lègue mes
-pensées et mes devoirs! Si vous m'aimez trop pour m'obéir, si
-vous ne voulez pas épouser Madeleine, vous veillerez du moins
-au repos de mon âme en rendant monsieur de Mortsauf aussi
-heureux qu'il peut l'être.</p>
-
-<p>»Adieu, cher enfant de mon c&oelig;ur, ceci est l'adieu complétement
-intelligent, encore plein de vie, l'adieu d'une âme où tu as
-répandu de trop grandes joies pour que tu puisses avoir le moindre
-remords de la catastrophe qu'elles ont engendrée; je me sers de
-ce mot en pensant que vous m'aimez, car moi j'arrive au lieu du
-repos, immolée au devoir, et, ce qui me fait frémir, non sans
-regret! Dieu saura mieux que moi si j'ai pratiqué ses saintes lois
-selon leur esprit. J'ai sans doute chancelé souvent, mais je ne
-suis point tombée, et la plus puissante excuse de mes fautes est
-dans la grandeur même des séductions qui m'ont environnée. Le
-Seigneur me verra tout aussi tremblante que si j'avais succombé.
-Encore adieu, un adieu semblable à celui que j'ai fait hier à notre
-belle vallée, au sein de laquelle je reposerai bientôt, et où vous
-reviendrez souvent, n'est-ce pas?</p>
-
-<p class="rsign">»<span class="smcap">Henriette.</span>»</p>
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum">482</span>
-Je tombai dans un abîme de réflexions en apercevant les profondeurs
-inconnues de cette vie alors éclairée par cette dernière flamme.
-Les nuages de mon égoïsme se dissipèrent. Elle avait donc souffert
-autant que moi, plus que moi, car elle était morte. Elle croyait
-que les autres devaient être excellents pour son ami; elle avait été
-si bien aveuglée par son amour qu'elle n'avait pas soupçonné l'inimitié
-de sa fille. Cette dernière preuve de sa tendresse me fit bien
-mal. Pauvre Henriette qui voulait me donner Clochegourde et sa
-fille!</p>
-
-<p>Natalie, depuis ce jour à jamais terrible où je suis entré pour
-la première fois dans un cimetière en accompagnant les dépouilles
-de cette noble Henriette, que maintenant vous connaissez, le soleil
-a été moins chaud et moins lumineux, la nuit plus obscure, le
-mouvement moins prompt, la pensée plus lourde. Il est des personnes
-que nous ensevelissons dans la terre, mais il en est de plus
-particulièrement chéries qui ont eu notre c&oelig;ur pour linceul, dont
-le souvenir se mêle chaque jour à nos palpitations; nous pensons
-à elles comme nous respirons, elles sont en nous par la douce loi
-d'une métempsycose propre à l'amour. Une âme est en mon âme.
-Quand quelque bien est fait par moi, quand une belle parole est
-dite, cette âme parle, elle agit; tout ce que je puis avoir de bon
-émane de cette tombe, comme d'un lys les parfums qui embaument
-l'atmosphère. La raillerie, le mal, tout ce que vous blâmez en moi
-vient de moi-même. Maintenant, quand mes yeux sont obscurcis
-par un nuage et se reportent vers le ciel, après avoir long-temps
-contemplé la terre, quand ma bouche est muette à vos paroles et
-à vos soins, ne me demandez plus:&mdash;<i>A quoi pensez-vous?</i></p>
-
-<p>Chère Natalie, j'ai cessé d'écrire pendant quelque temps, ces
-souvenirs m'avaient trop ému. Maintenant je vous dois le récit des
-événements qui suivirent cette catastrophe, et qui veulent peu de
-paroles. Lorsqu'une vie ne se compose que d'action et de mouvement,
-tout est bientôt dit; mais quand elle s'est passée dans les
-régions les plus élevées de l'âme, son histoire est diffuse. La lettre
-d'Henriette faisait briller un espoir à mes yeux. Dans ce grand naufrage,
-j'apercevais une île où je pouvais aborder. Vivre à Clochegourde
-auprès de Madeleine en lui consacrant ma vie était une
-destinée où se satisfaisaient toutes les idées dont mon c&oelig;ur était
-agité; mais il fallait connaître les véritables pensées de Madeleine.
-Je devais faire mes adieux au comte; j'allai donc à Clochegourde le
-<span class="pagenum">483</span>
-voir, et je le rencontrai sur la terrasse. Nous nous promenâmes
-pendant long-temps. D'abord il me parla de la comtesse en homme
-qui connaissait l'étendue de sa perte, et tout le dommage qu'elle
-causait à sa vie intérieure. Mais, après le premier cri de sa douleur,
-il se montra plus préoccupé de l'avenir que du présent. Il craignait
-sa fille, qui n'avait pas, me dit-il, la douceur de sa mère. Le caractère
-ferme de Madeleine, chez laquelle je ne sais quoi d'héroïque
-se mêlait aux qualités gracieuses de sa mère, épouvantait ce
-vieillard accoutumé aux tendresses d'Henriette, et qui pressentait
-une volonté que rien ne devait plier. Mais ce qui pouvait le consoler
-de cette perte irréparable était la certitude de bientôt rejoindre sa
-femme: les agitations et les chagrins de ces derniers jours avaient
-augmenté son état maladif, et réveillé ses anciennes douleurs; le
-combat qui se préparait entre son autorité de père et celle de sa
-fille, qui devenait maîtresse de maison, allait lui faire finir ses jours
-dans l'amertume; car là où il avait pu lutter avec sa femme, il devait
-toujours céder à son enfant. D'ailleurs son fils s'en irait, sa
-fille se marierait; quel gendre aurait-il? Quoiqu'il parlât de mourir
-promptement, il se sentait seul, sans sympathies pour long-temps
-encore.</p>
-
-<p>Pendant cette heure où il ne parla que de lui-même en me demandant
-mon amitié au nom de sa femme, il acheva de me dessiner
-complétement la grande figure de l'Émigré, l'un des types les plus
-imposants de notre époque. Il était en apparence faible et cassé,
-mais la vie semblait devoir persister en lui, précisément à cause de
-ses m&oelig;urs sobres et de ses occupations champêtres. Au moment
-où j'écris il vit encore. Quoique Madeleine pût nous apercevoir
-allant le long de la terrasse, elle ne descendit pas; elle s'avança sur
-le perron et rentra dans la maison à plusieurs reprises, afin de me
-marquer son mépris. Je saisis le moment où elle vint sur le perron,
-je priai le comte de monter au château; j'avais à parler à Madeleine,
-je prétextai une dernière volonté que la comtesse m'avait
-confiée, je n'avais plus que ce moyen de la voir, le comte l'alla
-chercher et nous laissa seuls sur la terrasse.</p>
-
-<p>&mdash;Chère Madeleine, lui dis-je, si je dois vous parler, n'est-ce
-pas ici où votre mère m'écouta quand elle eut à se plaindre moins
-de moi que des événements de la vie. Je connais vos pensées, mais
-ne me condamnez-vous pas sans connaître les faits? Ma vie et mon
-bonheur sont attachés à ces lieux, vous le savez, et vous m'en bannissez
-<span class="pagenum">484</span>
-par la froideur que vous faites succéder à l'amitié fraternelle
-qui nous unissait, et que la mort a resserrée par le lien d'une même
-douleur. Chère Madeleine, vous pour qui je donnerais à l'instant
-ma vie sans aucun espoir de récompense, sans que vous le sachiez
-même, tant nous aimons les enfants de celles qui nous ont protégés
-dans la vie; vous ignorez le projet caressé par votre adorable mère
-pendant ces sept années, et qui modifierait sans doute vos sentiments;
-mais je ne veux point de ces avantages. Tout ce que j'implore
-de vous, c'est de ne pas m'ôter le droit de venir respirer l'air
-de cette terrasse, et d'attendre que le temps ait changé vos idées
-sur la vie sociale; en ce moment je me garderais bien de les heurter;
-je respecte une douleur qui vous égare, car elle m'ôte à moi-même
-la faculté de juger sainement les circonstances dans lesquelles
-je me trouve. La sainte qui veille en ce moment sur nous approuvera
-la réserve dans laquelle je me tiens en vous priant seulement de
-demeurer neutre entre vos sentiments et moi. Je vous aime trop
-malgré l'aversion que vous me témoignez pour expliquer au comte
-un plan qu'il embrasserait avec ardeur. Soyez libre. Plus tard,
-songez que vous ne connaîtrez personne au monde mieux que vous
-ne me connaissez, que nul homme n'aura dans le c&oelig;ur des sentiments
-plus dévoués...</p>
-
-<p>Jusque-là Madeleine m'avait écouté les yeux baissés, mais elle
-m'arrêta par un geste.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit-elle d'une voix tremblante d'émotion, je connais
-aussi toutes vos pensées; mais je ne changerai point de sentiments
-à votre égard, et j'<ins id="cor_88" title="amerais">aimerais</ins> mieux me jeter dans l'Indre
-que de me lier à vous. Je ne vous parlerai pas de moi; mais si
-le nom de ma mère conserve encore quelque puissance sur vous,
-c'est en son nom que je vous prie de ne jamais venir à Clochegourde
-tant que j'y serai. Votre aspect seul me cause un trouble
-que je ne puis exprimer, et que je ne surmonterai jamais.</p>
-
-<p>Elle me salua par un mouvement plein de dignité, et remonta
-vers Clochegourde, sans se retourner, impassible comme l'avait été
-sa mère un seul jour, mais impitoyable. L'&oelig;il clairvoyant de cette
-jeune fille avait, quoique tardivement, tout deviné dans le c&oelig;ur
-de sa mère, et peut-être sa haine contre un homme qui lui semblait
-funeste s'était-elle augmentée de quelques regrets sur son innocente
-complicité. Là tout était abîme. Madeleine me haïssait,
-sans vouloir s'expliquer si j'étais la cause ou la victime de ces malheurs:
-<span class="pagenum">485</span>
-elle nous eût haïs peut-être également, sa mère et moi, si
-nous avions été heureux. Ainsi tout était détruit dans le bel édifice
-de mon bonheur. Seul, je devais savoir en son entier la vie de
-cette grande femme inconnue, seul j'étais dans le secret de ses sentiments,
-seul j'avais parcouru son âme dans toute son étendue; ni
-sa mère, ni son père, ni son mari, ni ses enfants ne l'avaient connue.
-Chose étrange! Je fouille ce monceau de cendres et prends
-plaisir à les étaler devant vous, nous pouvons tous y trouver quelque
-chose de nos plus chères fortunes. Combien de familles ont
-aussi leur Henriette! combien de nobles êtres quittent la terre sans
-avoir rencontré un historien intelligent qui ait sondé leurs c&oelig;urs,
-qui en ait mesuré la profondeur et l'étendue! Ceci est la vie humaine
-dans toute sa vérité: souvent les mères ne connaissent pas
-plus leurs enfants que leurs enfants ne les connaissent; il en est
-ainsi des époux, des amants et des frères! Savais-je, moi, qu'un
-jour, sur le cercueil même de mon père, je plaiderais avec Charles
-de Vandenesse, avec mon frère à l'avancement de qui j'ai tant contribué?
-Mon Dieu! combien d'enseignements dans la plus simple
-histoire. Quand Madeleine eut disparu par la porte du perron, je
-revins le c&oelig;ur brisé, dire adieu à mes hôtes, et je partis pour
-Paris en suivant la rive droite de l'Indre, par laquelle j'étais venu
-dans cette vallée pour la première fois. Je passai triste à travers le
-joli village de Pont-de-Ruan. Cependant j'étais riche, la vie politique
-me souriait, je n'étais plus le piéton fatigué de 1814. Dans
-ce temps-là, mon c&oelig;ur était plein de désirs, aujourd'hui mes yeux
-étaient pleins de larmes; autrefois j'avais ma vie à remplir, aujourd'hui
-je la sentais déserte. J'étais bien jeune, j'avais vingt-neuf
-ans, mon c&oelig;ur était déjà flétri. Quelques années avaient suffi pour
-dépouiller ce paysage de sa première magnificence et pour me dégoûter
-de la vie. Vous pouvez maintenant comprendre quelle fut
-mon émotion, lorsqu'en me retournant je vis Madeleine sur la
-terrasse.</p>
-
-<p>Dominé par une impérieuse tristesse, je ne songeais plus au but
-de mon voyage. <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Dudley était bien loin de ma pensée, que
-j'entrais dans sa cour sans le savoir. Une fois la sottise faite, il fallait
-la soutenir. J'avais chez elle des habitudes conjugales, je montai
-chagrin en songeant à tous les ennuis d'une rupture. Si vous avez
-bien compris le caractère et les manières de <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley, vous imaginerez
-ma déconvenue, quand son majordome m'introduisit en
-<span class="pagenum">486</span>
-habit de voyage dans un salon où je la trouvai pompeusement habillée,
-environnée de cinq personnes. Lord Dudley, l'un des vieux
-hommes d'état les plus considérables de l'Angleterre, se tenait debout
-devant la cheminée, gourmé, plein de morgue, froid, avec
-l'air railleur qu'il doit avoir au Parlement, il sourit en entendant
-mon nom. Les deux enfants d'Arabelle qui ressemblaient prodigieusement
-à de Marsay, l'un des fils naturels du vieux lord, et
-qui était là, sur la causeuse près de la marquise, se trouvaient
-près de leur mère. Arabelle en me voyant prit aussitôt un air hautain,
-fixa son regard sur ma casquette de voyage, comme si elle
-eût voulu me demander à chaque instant ce que je venais faire
-chez elle. Elle me toisa comme elle eût fait d'un gentilhomme campagnard
-qu'on lui aurait présenté. Quant à notre intimité, à cette
-passion éternelle, à ces serments de mourir si je cessais de l'aimer,
-à cette fantasmagorie d'Armide, tout avait disparu comme un rêve.
-Je n'avais jamais serré sa main, j'étais un étranger, elle ne me
-connaissait pas. Malgré le sang-froid diplomatique auquel je commençais
-à m'habituer, je fus surpris, et tout autre à ma place ne
-l'eût pas été moins. De Marsay souriait à ses bottes qu'il examinait
-avec une affectation singulière. J'eus bientôt pris mon parti. De
-toute autre femme, j'aurais accepté modestement une défaite; mais
-outré de voir debout l'héroïne qui voulait mourir d'amour, et qui
-s'était moquée de la morte, je résolus d'opposer l'impertinence à
-l'impertinence. Elle savait le désastre de <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Brandon: le lui rappeler,
-c'était lui donner un coup de poignard au c&oelig;ur quoique
-l'arme dût s'y émousser.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, lui dis-je, vous me pardonnerez d'entrer chez vous
-si cavalièrement, quand vous saurez que j'arrive de Touraine, et
-que <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Brandon m'a chargé pour vous d'un message qui ne souffre
-aucun retard. Je craignis de vous trouver partie pour le Lancashire;
-mais, puisque vous restez à Paris, j'attendrai vos ordres et
-l'heure à laquelle vous daignerez me recevoir.</p>
-
-<p>Elle inclina la tête et je sortis. Depuis ce jour, je ne l'ai plus
-rencontrée que dans le monde où nous échangeons un salut amical
-et quelquefois une épigramme. Je lui parle des femmes inconsolables
-du Lancashire, elle me parle des Françaises qui font honneur
-à leur désespoir de leurs maladies d'estomac. Grâce à ses soins,
-j'ai un ennemi mortel dans de Marsay, qu'elle affectionne beaucoup.
-Et moi je dis qu'elle épouse les deux générations. Ainsi rien ne
-<span class="pagenum">487</span>
-manquait à mon désastre. Je suivis le plan que j'avais arrêté pendant
-ma retraite à Saché. Je me jetai dans le travail, je m'occupai
-de science, de littérature et de politique; j'entrai dans la diplomatie
-à l'avénement de Charles X qui supprima l'emploi que j'occupais
-sous le feu roi. Dès ce moment je résolus de ne jamais faire
-attention à aucune femme si belle, si spirituelle, si aimante qu'elle
-pût être. Ce parti me réussit à merveille: j'acquis une tranquillité
-d'esprit incroyable, une grande force pour le travail, et je compris
-tout ce que ces femmes dissipent de notre vie en croyant nous
-avoir payé par quelques paroles gracieuses. Mais toutes mes résolutions
-échouèrent: vous savez comment et pourquoi. Chère Natalie,
-en vous disant ma vie sans réserve et sans artifice, comme
-je me la dirais à moi-même; en vous racontant des sentiments où
-vous n'étiez pour rien, peut-être ai-je froissé quelque pli de votre
-c&oelig;ur jaloux et délicat; mais ce qui courroucerait une femme vulgaire
-sera pour vous, j'en suis sûr, une nouvelle raison de m'aimer.
-Auprès des âmes souffrantes et malades, les femmes d'élite ont un
-rôle sublime à jouer, celui de la s&oelig;ur de charité qui panse les
-blessures, celui de la mère qui pardonne à l'enfant. Les artistes et
-les grands poètes ne sont pas seuls à souffrir: les hommes qui vivent
-pour leur pays, pour l'avenir des nations, en élargissant le
-cercle de leurs passions et de leurs pensées, se font souvent une
-bien cruelle solitude. Ils ont besoin de sentir à leurs côtés un amour
-pur et dévoué; croyez bien qu'ils en comprennent la grandeur et
-le prix. Demain, je saurai si je me suis trompé en vous aimant.</p>
-
-<div class="manuscr"><span class="pagenum">488</span>
-
-<p class="center">A MONSIEUR LE COMTE FÉLIX DE VANDENESSE.</p>
-
-<p>«Cher comte, vous avez reçu de cette pauvre madame de Mortsauf
-une lettre qui, dites-vous, ne vous a pas été inutile pour
-vous conduire dans le monde, lettre à laquelle vous devez votre
-haute fortune. Permettez-moi d'achever votre éducation. De
-grâce, défaites-vous d'une détestable habitude; n'imitez pas les
-veuves qui parlent toujours de leur premier mari, qui jettent
-toujours à la face du second les vertus du défunt. Je suis Française,
-cher comte; je voudrais épouser tout l'homme que j'aimerais,
-et ne saurais en vérité épouser madame de Mortsauf. Après
-avoir lu votre récit avec l'attention qu'il mérite, et vous savez
-quel intérêt je vous porte, il m'a semblé que vous aviez considérablement
-ennuyé <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley en lui opposant les perfections de
-madame de Mortsauf, et fait beaucoup de mal à la comtesse en
-l'accablant des ressources de l'amour anglais. Vous avez manqué
-de tact envers moi, pauvre créature, qui n'ai d'autre mérite que
-celui de vous plaire; vous m'avez donné à entendre que je ne
-vous aimais ni comme Henriette, ni comme Arabelle. J'avoue
-mes imperfections, je les connais; mais pourquoi me les faire si
-rudement sentir? Savez-vous pour qui je suis prise de pitié? pour
-la quatrième femme que vous aimerez. Celle-là sera nécessairement
-forcée de lutter avec trois personnes; aussi dois-je vous prémunir,
-dans votre intérêt comme dans le sien, contre le danger de
-votre mémoire. Je renonce à la gloire laborieuse de vous aimer:
-il faudrait trop de qualités catholiques ou anglicanes, et je ne me
-soucie pas de combattre des fantômes. Les vertus de la Vierge de
-Clochegourde désespéreraient la femme la plus sûre d'elle-même,
-et votre intrépide amazone décourage les plus hardis désirs de
-bonheur. Quoi qu'elle fasse, une femme ne pourra jamais espérer
-pour vous des joies égales à son ambition. Ni le c&oelig;ur ni les sens
-ne triompheront jamais de vos souvenirs. Vous avez oublié que nous
-montons souvent à cheval. Je n'ai pas su réchauffer le soleil attiédi
-par la mort de votre sainte Henriette, le frisson vous prendrait
-à côté de moi. Mon ami, car vous serez toujours mon ami,
-gardez-vous de recommencer de pareilles confidences qui mettent
-<span class="pagenum">489</span>
-à nu votre désenchantement, qui découragent l'amour et forcent
-une femme à douter d'elle-même. L'amour, cher comte, ne vit
-que de confiance. La femme qui, avant de dire une parole, ou de
-monter à cheval, se demande si une céleste Henriette ne parlait
-pas mieux, si une écuyère comme Arabelle ne déployait pas plus
-de grâces, cette femme-là, soyez-en sûr, aura les jambes et la
-langue tremblantes. Vous m'avez donné le désir de recevoir quelques-uns
-de vos bouquets enivrants, mais vous n'en composez
-plus. Il est ainsi une foule de choses que vous n'osez plus faire,
-de pensées et de jouissances qui ne peuvent plus renaître pour
-vous. Nulle femme, sachez-le bien, ne voudra coudoyer dans votre
-c&oelig;ur la morte que vous y gardez. Vous me priez de vous aimer
-par charité chrétienne. Je puis faire, je vous l'avoue, une
-infinité de choses par charité, tout, excepté l'amour. Vous êtes
-parfois ennuyeux et ennuyé, vous appelez votre tristesse du nom
-de mélancolie: à la bonne heure; mais vous êtes insupportable et
-vous donnez de cruels soucis à celle qui vous aime. J'ai trop souvent
-rencontré entre nous deux la tombe de la sainte: je me suis
-consultée, je me connais et je ne voudrais pas mourir comme
-elle. Si vous avez fatigué <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley, qui est une femme extrêmement
-distinguée, moi qui n'ai pas ses désirs furieux, j'ai peur
-de me refroidir plus tôt qu'elle encore. Supprimons l'amour entre
-nous, puisque vous ne pouvez plus en goûter le bonheur
-qu'avec les mortes, et restons amis, je le veux. Comment, cher
-comte? vous avez eu pour votre début une adorable femme, une
-maîtresse parfaite qui songeait à votre fortune, qui vous a donné
-la pairie, qui vous aimait avec ivresse, qui ne vous demandait
-que d'être fidèle, et vous l'avez fait mourir de chagrin; mais je
-ne sais rien de plus monstrueux. Parmi les plus ardents et les
-plus malheureux jeunes gens qui traînent leurs ambitions sur le
-pavé de Paris, quel est celui qui ne resterait pas sage pendant
-dix ans pour obtenir la moitié des faveurs que vous n'avez pas su
-reconnaître? Quand on est aimé ainsi, que peut-on demander de
-plus? Pauvre femme! elle a bien souffert, et quand vous avez
-fait quelques phrases sentimentales, vous vous croyez quitte avec
-son cercueil. Voilà sans doute le prix qui attend ma tendresse
-pour vous. Merci, cher comte, je ne veux de rivale ni au delà ni
-en deçà de la tombe. Quand on a sur la conscience de pareils crimes,
-au moins ne faut-il pas les dire. Je vous ai fait une imprudente
-<span class="pagenum">490</span>
-demande, j'étais dans mon rôle de femme, de fille d'Ève,
-le vôtre consistait à calculer la portée de votre réponse. Il fallait
-me tromper; plus tard, je vous aurais remercié. N'avez-vous
-donc jamais compris la vertu des hommes à bonnes fortunes? Ne
-sentez-vous pas combien ils sont généreux en nous jurant qu'ils
-n'ont jamais aimé, qu'ils aiment pour la première fois? Votre
-programme est inexécutable. Être à la fois madame de Mortsauf
-et <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley, mais, mon ami, n'est-ce pas vouloir réunir l'eau
-et le feu? Vous ne connaissez donc pas les femmes? elles sont ce
-qu'elles sont, elles doivent avoir les défauts de leurs qualités. Vous
-avez rencontré <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley trop tôt pour pouvoir l'apprécier, et
-le mal que vous en dites me semble une vengeance de votre vanité
-blessée; vous avez compris madame de Mortsauf trop tard, vous
-avez puni l'une de ne pas être l'autre; que va-t-il m'arriver à moi
-qui ne suis ni l'une ni l'autre? Je vous aime assez pour avoir profondément
-réfléchi à votre avenir, car je vous aime réellement
-beaucoup. Votre air de chevalier de la Triste figure m'a toujours
-profondément intéressée: je croyais à la constance des gens mélancoliques;
-mais j'ignorais que vous eussiez tué la plus belle et la
-plus vertueuse des femmes à votre entrée dans le monde. Eh!
-bien, je me suis demandé ce qui vous reste à faire: j'y ai bien
-songé. Je crois, mon ami, qu'il faut vous marier à quelque madame
-Shandy, qui ne saura rien de l'amour, ni des passions, qui
-ne s'inquiétera ni de <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley, ni de madame de Mortsauf,
-très-indifférente à ces moments d'ennui que vous appelez mélancolie,
-pendant lesquels vous êtes amusant comme la pluie, et qui
-sera pour vous cette excellente s&oelig;ur de charité que vous demandez.
-Quant à aimer, à tressaillir d'un mot, à savoir attendre le
-bonheur, le donner, le recevoir; à ressentir les mille orages de la
-passion, à épouser les petites vanités d'une femme aimée, mon
-cher comte, renoncez-y. Vous avez trop bien suivi les conseils
-que votre bon ange vous a donnés sur les jeunes femmes; vous
-les avez si bien évitées que vous ne les connaissez point. Madame
-de Mortsauf a eu raison de vous placer haut du premier coup,
-toutes les femmes auraient été contre vous, et vous ne seriez arrivé
-à rien. Il est trop tard maintenant pour commencer vos études,
-pour apprendre à nous dire ce que nous aimons à entendre,
-pour être grand à propos, pour adorer nos petitesses quand il
-nous plaît d'être petites. Nous ne sommes pas si sottes que vous
-<span class="pagenum">491</span>
-le croyez: quand nous aimons, nous plaçons l'homme de notre
-choix au-dessus de tout. Ce qui ébranle notre foi dans notre supériorité,
-ébranle notre amour. En nous flattant, vous vous flattez
-vous-mêmes. Si vous tenez à rester dans le monde, à jouir
-du commerce des femmes, cachez-leur avec soin tout ce que
-vous m'avez dit: elles n'aiment ni à semer les fleurs de leur
-amour sur des rochers, ni à prodiguer leurs caresses pour panser
-un c&oelig;ur malade. Toutes les femmes s'apercevraient de la sécheresse
-de votre c&oelig;ur, et vous seriez toujours malheureux.
-Bien peu d'entre elles seraient assez franches pour vous dire ce
-que je vous dis, et assez bonnes personnes pour vous quitter sans
-rancune en vous offrant leur amitié, comme le fait aujourd'hui
-celle qui se dit votre amie dévouée.</p>
-
-<p class="rsign">»<span class="smcap">Natalie de Manerville.</span>»</p>
-
-<p class="rdate sepb4">Paris, octobre 1885.</p>
-
-<p class="center">FIN DU TOME SEPTIÈME.</p>
-
-<h2 id="toc">TABLE DES MATIÈRES.</h2>
-
-<hr class="small2 sepb2" />
-
-<p class="center">SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.</p>
-
-<hr class="small3" />
-
-<div class="center">
- <table class="tabmat" summary="table_des_chapitres" border="0" cellspacing="0">
- <tr>
- <td class="tdltop">LES RIVALITÉS (première histoire): <span class="smcap">La Vieille Fille</span>.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#chap_1">1</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><span class="space2">&mdash;&mdash;</span><span class="space2">(deuxième histoire):</span> <span class="smcap">Le Cabinet des Antiques</span>.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#chap_2">120</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><span class="smcap">Le Lys dans la Vallée.</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#chap_3">245</a></td>
- </tr>
- </table>
-</div>
-
-<p class="sep3 center">FIN DE LA TABLE.</p>
-
-<div class="npage">
-
- <div class="tnote" id="note">
-
-<h3>Au lecteur.</h3>
-
-<p>Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité,
-la version originale. Seules les corrections indiquées
-ci-dessous ont été effectuées.</p>
-
-<p>Les défauts d'impression en début ou en fin de ligne ont été
-tacitement corrigées, et la ponctuation a été tacitement corrigée par
-endroits.</p>
-
-<p><span class="handonly">De plus, les corrections suivantes ont
-été apportées.</span> <span class="screenonly">De plus, les corrections
-indiquées dans le texte ont été apportées. Elles sont soulignées par
-des <ins title="orthographe initiale">pointillés</ins>. Positionnez la
-souris sur le mot souligné pour voir l'orthographe initiale.</span></p>
-
- <div class="handonly">
-
-<p class="hang"><a href="#cor_1">Page 7</a>: «Tout» remplacé par «Tous» (Tous ceux qui l'ont connu).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_2">Page 9</a>: «pallée» remplacé par «palée» (de sable à la croix palée d'argent).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_3">Page 9</a>: «wisk» remplacé par «whist» (de reversi, de whist et de piquet).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_4">Page 11</a>: «appellait» remplacé par «appelait» (il les appelait ses gazettes).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_5">Page 21</a>: «Susanne» remplacé par «Suzanne» (&mdash;Me voilà, dit Suzanne).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_6">Page 25</a>: «inpertinence» remplacé par «impertinence» (avec une royale impertinence).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_7">Page 26</a>: «mademois e» remplacé par «mademoiselle» (présidée par mademoiselle Cormon).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_8">Page 26</a>: «une» remplacé par «un» (un autre perron).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_89">Page 29</a>: «de» remplacé par «des» (se faire un moyen des sentiments).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_9">Page 40</a>: «wisth» remplacé par «whist» deux fois («pour un whist ou un boston» et «et celle de whist»).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_10">Page 43</a> (illustration): «CORMONT» remplacé par «CORMON» (MADEMOISELLE CORMON).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_11">Page 57</a>: «s'allanguir» remplacé par «s'alanguir» (voyait la conversation s'alanguir).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_12">Page 63</a>: «close» remplacé par «éclose» (l'idée de bâtir un théâtre était éclose).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_13">Page 72</a>: «wisth» remplacé par «whist» (qui jouait au whist).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_14">Page 75</a>: «dans» remplacé par «dont» (une glace dont le tain tombait).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_90">Page 76</a>: «qui» remplacé par «que» (l'amitié que l'abbé portait à son grand-père).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_15">Page 80</a>: «nous» remplacé par «tous» (apprit à tous les habitants).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_16">Page 88</a>: «Scherbelloff» remplacé par «Sherbellof» (la fille de la princesse Sherbellof).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_17">Page 107</a>: «autorisé» remplacé par «autorisée» (l'abbé Couturier l'avait autorisée).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_91">Page 108</a>: au lieu de «remplit» il faut peut-être lire «rendit» (rendit les plats moins chauds).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_18">Page 109</a>: «veangeance» remplacé par «vengeance» (ne pas mourir sans vengeance).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_19">Page 111</a>: «Bouquier» remplacé par «Bousquier» (pressenties par du Bousquier).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_20">Page 111</a>: «abadonner» remplacé par «abandonner» (sont forcés d'abandonner).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_21">Page 111</a>: «bourgeoise» remplacé par «bourgeoisie» (triomphe de la bourgeoisie).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_22">Page 112</a>: «landau» remplacé par «landaus» (des calèches, des coupés, des landaus).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_23">Page 120</a>: «<span class="smcap">De Bvlzac</span>» remplacé par «<span class="smcap">De Balzac</span>».</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_24">Page 123</a>: «restés» remplacé par «resté» (Après être resté quelques instants).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_25">Page 126</a>: «peids» remplacé par «pieds» (je tâchais d'arriver à ses pieds).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_26">Page 133</a>: «élments» remplacé par «éléments» (les éléments nobles réunis).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_92">Page 134</a>: «pur» remplacé par «pure» (homme de la Gauche pure).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_27">Page 141</a>: «courtisannes» remplacé par «courtisanes» (les folies faites pour les courtisanes).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_28">Page 167</a>: «an» remplacé par «au» (au bout de la remontrance).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_29">Page 170</a>: «pelotte» remplacé par «pelote» (comme des aiguilles dans une pelote).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_30">Page 170</a>: «chattemittes» remplacé par «chattemites» (avec ces manières chattemites).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_31">Page 170</a>: «concentrés» remplacé par «concentrée» (la béatitude concentrée des dévotes).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_32">Page 171</a>: «la» remplacé par «le» (le vidame de Pamiers).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_33">Page 179</a>: «argant» remplacé par «argent» (formant le total de l'argent).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_34">Page 187</a>: «comtemplé» remplacé par «contemplé» (elle avait contemplé le danger).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_35">Page 188</a>: «étais» remplacé par «était» (L'<i>ange</i> n'était plus que <i>cela</i>).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_93">Page 192</a>: «belle» remplacé par «folle» (Vous êtes folle!).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_36">Page 201</a>: «tout» remplacé par «toute» (en toute hâte).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_37">Page 202</a>: «tous» remplacé par «tout» (tout vous est acquis).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_38">Page 207</a>: «mai» remplacé par «mais» (cette bataille n'était pas Marengo, mais Waterloo).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_94">Page 207</a>: inséré «t-» (demanda-t-elle en regardant Chesnel).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_95">Page 209</a>: «tout» remplacé par «tous» (voient tous Paris).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_39">Page 211</a>: «Fidèle» remplacé par «Fidèles» (Fidèles aux vieilles m&oelig;urs de la ville).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_40">Page 211</a>: «grillé» remplacé par «grillés» (offrait des jours grillés).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_41">Page 220</a>: «aidé» remplacé par «aidés» (ils le doubleront aidés par du Croisier).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_42">Page 224</a>: «escrètes» remplacé par «secrètes» (les man&oelig;uvres secrètes).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_43">Page 244</a> (illustration): «DE» remplacé par «DANS» (LE LYS DANS LA VALLÉE).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_96">Page 246</a>: «jette» remplacé par «jettent» (les flots de la tempête jettent par fragments).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_44">Page 255</a>: «tempéramment» remplacé par «tempérament» (d'un tempérament de fer).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_45">Page 263</a>: «mileu» remplacé par «milieu» (au milieu des longues prairies).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_46">Page 273</a>: «Azy» remplacé par «Azay» (jusqu'au château d'Azay).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_47">Page 277</a>: «pofondeur» remplacé par «profondeur» (la conscience de la profondeur).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_48">Page 280</a>: «tangeantes» remplacé par «tangentes» (deux tangentes impossibles).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_49">Page 282</a>: «qnand» remplacé par «quand» (même quand je le vis ridicule).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_50">Page 284</a>: «avant» remplacé par «ayant» (C'est le stoïcisme ayant un avenir).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_51">Page 284</a>: «employor» remplacé par «employer» (pour employer les expressions).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_52">Page 285</a>: «amolies» remplacé par «amollies» (amollies par la fraîcheur des baumes).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_53">Page 290</a>: «écran» remplacé par «écrin» (un écrin de pierres précieuses).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_54">Page 301</a>: «inexpliquables» remplacé par «inexplicables» (C'était les inexplicables pointilleries).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_97">Page 301</a>: «insuportable» remplacé par «insupportables» (pointilleries insupportables).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_55">Page 302</a>: «eux» remplacé par «eaux» (les eaux dormantes de l'oubli).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_56">Page 302</a>: «femmes» remplacé par «femme» (toutes ses timidités de femme).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_57">Page 309</a>: «dois» remplacé par «doit» (et cela ne doit pas être).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_58">Page 312</a>: «du» remplacé par «de» (Je n'ai pas besoin de ceci).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_59">Page 316</a>: «Je» remplacé par «Le» (Le coup de baguette de la Restauration).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_60">Page 326</a>: «contruit» remplacé par «construit» (je n'ai jamais construit un seul bouquet).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_98">Page 331</a>: «fruit» remplacé par «fruits» (les jolies haies couvertes de fruits rouges).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_61">Page 337</a>: «Azai» remplacé par «Azay» (comme toutes ces guenons d'Azay).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_62">Page 338</a>: «revîmmes» remplacé par «revînmes» (Quand nous revînmes au salon).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_63">Page 340</a>: «detelée» remplacé par «dentelée» (à pèlerine dentelée).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_64">Page 342</a>: «ins-stinct» remplacé par «instinct» (mais dont j'usai par instinct).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_65">Page 352</a>: «Nover» remplacé par «Noves» (devant Laure de Noves).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_66">Page 366</a>: «révès le lemoindres» remplacé par «révèle les moindres».</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_67">Page 367</a>: «passionnnée» remplacé par «passionnée» (une reconnaissance passionnée).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_68">Page 374</a>: «s'avoir» remplacé par «savoir» (pour savoir s'ils échapperaient).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_69">Page 375</a>: «allanguie» remplacé par «alanguie» (sa tête alanguie).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_70">Page 376</a>: «in-rieur» remplacé par «intérieur» (jugeant tout, intérieur, extérieur).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_71">Page 378</a>: «Clochegourche» remplacé par «Clochegourde» (qui de Clochegourde rayonnait sur moi).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_72">Page 378</a>: inséré «de» (me dit monsieur de Mortsauf).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_73">Page 390</a>: «signi-catives» remplacé par «significatives» (de pauses très-significatives).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_74">Page 398</a>: «cette» remplacé par «cet» (cet intime plaisir).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_75">Page 398</a>: «incesamment» remplacé par «incessamment» (Cette fleur, incessamment fermée).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_76">Page 398</a>: «tout» remplacé par «tous» (Elle me prouvait par tous les riens).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_77">Page 403</a>: «révolta» remplacé par «révolte» (qu'elle étouffa la révolte de ma passion).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_78">Page 409</a>: «son» remplacé par «mon» (pour savoir si sa toilette était de mon goût).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_79">Page 412</a>: «autre» remplacé par «antre» (et rapporté dans son antre une proie).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_80">Page 422</a>: «Dubley» remplacé par «Dudley» (La marquise Dudley n'est donc pas à Paris?).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_99">Page 430</a>: «celle» remplacé par «celles» (celles des jeunes c&oelig;urs).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_100">Page 430</a>: «elles» remplacé par «elle» (elle demandait à Dieu).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_101">Page 433</a>: «venu» remplacé par «venue» (Je suis venue au bord de la mer).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_81">Page 434</a>: «donte» remplacé par «doute» (Dieu sans doute a placé la punition).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_102">Page 436</a>: «enfant» remplacé par «amant» (Quel plaisir d'attendre ainsi son amant).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_82">Page 437</a>: «syllable» remplacé par «syllabe» (la dernière syllabe de mon nom).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_83">Page 444</a>: «crime» remplacé par «crimes» (de semblables crimes de lèse-amour).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_84">Page 448</a>: «Nathalie» remplacé par «Natalie» (heureux, Natalie, l'homme que vous aimez!).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_85">Page 453</a>: «majordonne» remplacé par «majordome» (l'affaire de son majordome).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_86">Page 474</a>: «recevent» remplacé par «recevant» (en recevant un coup de lance).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_87">Page 478</a>: «enfan» remplacé par «enfants,» (j'étais nécessaire à mes enfants, au comte).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_88">Page 484</a>: «amerais» remplacé par «aimerais» (j'aimerais mieux me jeter dans l'Indre).</p>
-
- </div>
-
- </div>
-
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-</div>
-
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-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
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-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Comédie humaine - Volume VII, by
-Honoré de Balzac
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE - VOLUME VII ***
-
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-
-
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-
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-
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