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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La Comédie humaine - Volume VII - Scènes de la vie de province - Tome III - -Author: Honoré de Balzac - -Release Date: August 18, 2016 [EBook #52831] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE - VOLUME VII *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité, - la version originale. Seules les corrections indiquées - à la fin du texte ont été effectuées. - - - - - ŒUVRES COMPLÈTES - DE - H. DE BALZAC - - - LA - COMÉDIE HUMAINE - - SEPTIÈME VOLUME - - - PREMIÈRE PARTIE - ÉTUDES DE MŒURS - - - DEUXIÈME LIVRE - - - PARIS--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ - RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5. - - - - - SCÈNES - DE LA - VIE DE PROVINCE - - TOME III - - - LES RIVALITÉS: - (1re histoire) LA VIEILLE FILLE.--(2e histoire) LE CABINET DES - ANTIQUES. - LE LYS DANS LA VALLÉE. - - - PARIS - Ve ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR - RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 3. - - 1868 - - - - - [Illustration: IMP. S. RAÇON. - - LE CHEVALIER DE VALOIS D'ALENÇON. - - Son principal vice était de prendre du tabac dans une vieille - boîte d'or... - (LA VIEILLE FILLE.)] - - - - -DEUXIÈME LIVRE - -SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE - - - - -LES RIVALITÉS - -(PREMIÈRE HISTOIRE) - - -LA VIEILLE FILLE - - MONSIEUR EUGÈNE-AUGUSTE-GEORGES-LOUIS MIDY DE LA GRENERAYE SURVILLE - Ingénieur au Corps royal des Ponts-et-Chaussées - - _Comme un témoignage de l'affection de son beau-frère._ - - DE BALZAC. - - -Beaucoup de personnes ont dû rencontrer dans certaines provinces de -France plus ou moins de chevaliers de Valois: il en existait un en -Normandie, il s'en trouvait un autre à Bourges, un troisième florissait -en 1816 dans la ville d'Alençon, peut-être le Midi possédait-il le -sien. Mais le dénombrement de cette tribu valésienne est ici sans -importance. Tous ces chevaliers, parmi lesquels il en est sans doute -qui sont Valois comme Louis XIV était Bourbon, se connaissaient si peu -entre eux, qu'il ne fallait point leur parler des uns aux autres; tous -laissaient d'ailleurs les Bourbons en parfaite tranquillité sur le -trône de France, car il est un peu trop avéré que Henri IV devint roi -faute d'un héritier mâle dans la première branche d'Orléans, dite de -Valois. S'il existe des Valois, ils proviennent de Charles de Valois, -duc d'Angoulême, fils de Charles IX et de Marie Touchet, de qui la -postérité mâle s'est également éteinte, jusqu'à preuve contraire. Aussi -ne fut-ce jamais sérieusement que l'on prétendit donner cette illustre -origine au mari de la fameuse Lamothe-Valois, impliquée dans l'affaire -du collier. - -Chacun de ces chevaliers, si les renseignements sont exacts, fut, comme -celui d'Alençon, un vieux gentilhomme, long, sec et sans fortune. -Celui de Bourges avait émigré, celui de Touraine s'était caché, celui -d'Alençon avait guerroyé dans la Vendée et quelque peu _chouanné_. La -majeure partie de la jeunesse de ce dernier s'était passée à Paris, -où la Révolution le surprit à trente ans au milieu de ses conquêtes. -Accepté par la haute aristocratie de la province pour un vrai -Valois, le chevalier de Valois d'Alençon avait, comme ses homonymes, -d'excellentes manières et paraissait homme de haute compagnie. Quant -à ses mœurs publiques, il avait l'habitude de ne jamais dîner chez -lui; il jouait tous les soirs, et s'était fait prendre pour un homme -très-spirituel. Son principal défaut consistait à raconter une foule -d'anecdotes sur le règne de Louis XV et sur les commencements de la -Révolution; et les personnes qui les entendaient la première fois les -trouvaient assez bien narrées. S'il avait la vertu de ne pas répéter -ses bons mots personnels et de ne jamais parler de ses amours, ses -grâces et ses sourires commettaient de délicieuses indiscrétions. Ce -bonhomme usait du privilége qu'ont les vieux gentilhommes voltairiens -de ne point aller à la messe; mais chacun avait une excessive -indulgence pour son irréligion en faveur de son dévouement à la cause -royale. Son principal vice était de prendre du tabac dans une vieille -boîte d'or ornée du portrait d'une princesse Goritza, charmante -Hongroise, célèbre par sa beauté sous la fin du règne de Louis XV, à -laquelle le jeune chevalier avait été longtemps attaché, dont il ne -parlait jamais sans émotion, et pour laquelle il s'était battu. Ce -chevalier, alors âgé d'environ cinquante-huit ans, n'en avouait que -cinquante, et pouvait se permettre cette innocente tromperie; car, -parmi les avantages dévolus aux gens secs et blonds, il conservait -cette taille encore juvénile qui sauve aux hommes aussi bien qu'aux -femmes les apparences de la vieillesse. Oui, sachez-le, toute la vie, -ou toute l'élégance qui est l'expression de la vie, réside dans la -taille. Mais comme il s'agit des vertus du chevalier, il faut dire -qu'il était doué d'un nez prodigieux. Ce nez partageait vigoureusement -sa figure pâle en deux sections qui semblaient ne pas se connaître, -et dont une seule rougissait pendant le travail de la digestion. Ce -fait est digne de remarque par un temps où la physiologie s'occupe -tant du cœur humain. Cette incandescence se plaçait à gauche. Quoique -les jambes hautes et fines, le corps grêle et le teint blafard du -chevalier n'annonçassent pas une forte santé, néanmoins il mangeait -comme un ogre, et prétendait avoir une maladie désignée en province -sous le nom de _foie chaud_, sans doute pour faire excuser son excessif -appétit. La circonstance de sa rougeur appuyait ses prétentions; mais -dans un pays où les repas se développent sur des lignes de trente -ou quarante plats et durent quatre heures, l'estomac du chevalier -semblait être un bienfait accordé par la Providence à cette bonne -ville. Selon quelques médecins, cette chaleur placée à gauche dénote un -cœur prodigue. La vie galante du chevalier confirmait ces assertions -scientifiques, dont la responsabilité ne pèse pas, fort heureusement, -sur l'historien. Malgré ces symptômes, monsieur de Valois avait une -organisation nerveuse, conséquemment vivace. Si son foie ardait, pour -employer une vieille expression, son cœur ne brûlait pas moins. Si son -visage offrait quelques rides, si ses cheveux étaient argentés, un -observateur instruit y aurait vu les stigmates de la passion et les -sillons du plaisir; car aux tempes la _patte d'oie_ caractéristique, et -au front les _marches du palais_ montraient des rides élégantes, bien -prisées à la cour de Cythère. En lui tout révélait les mœurs de l'homme -à femmes (_ladie's man_). Le coquet chevalier était si minutieux dans -ses ablutions que ses joues faisaient plaisir à voir, elles semblaient -brossées avec une eau merveilleuse. La partie du crâne que ses cheveux -se refusaient à couvrir brillait comme de l'ivoire. Ses sourcils comme -ses cheveux jouaient la jeunesse par la régularité que leur imprimait -le peigne. Sa peau déjà si blanche semblait encore extrablanchie par -quelque secret. Sans porter d'odeur, le chevalier exhalait comme -un parfum de jeunesse qui rafraîchissait son aire. Ses mains de -gentilhomme, soignées comme celles d'une petite-maîtresse, attiraient -le regard sur des ongles roses et bien coupés. Enfin, sans son nez -magistral et superlatif, il eût été poupin. Il faut se résoudre à gâter -ce portrait par l'aveu d'une petitesse. Le chevalier mettait du coton -dans ses oreilles et y gardait encore deux petites boucles représentant -des têtes de nègre en diamants, admirablement faites d'ailleurs; mais -il y tenait assez pour justifier ce singulier appendice en disant que -depuis le percement de ses oreilles ses migraines l'avaient quitté. -Nous ne donnons pas le chevalier pour un homme accompli; mais ne -faut-il point pardonner aux vieux célibataires, dont le cœur envoie -tant de sang à la figure, d'adorables ridicules, fondés peut-être sur -de sublimes secrets? D'ailleurs, le chevalier de Valois rachetait ses -têtes de nègres par tant d'autres grâces, que la société devait se -trouver suffisamment indemnisée. Il prenait vraiment beaucoup de peine -pour cacher ses années et pour plaire à ses connaissances. Il faut -signaler en première ligne le soin extrême qu'il apportait à son linge, -la seule distinction que puissent avoir aujourd'hui dans le costume les -gens comme il faut; celui du chevalier était toujours d'une finesse -et d'une blancheur aristocratiques. Quant à son habit, quoiqu'il fût -d'une propreté remarquable, il était toujours usé, mais sans taches -ni plis. La conservation du vêtement tenait du prodige pour ceux qui -remarquaient la fashionable indifférence du chevalier sur ce point; -il n'allait pas jusqu'à les râper avec du verre, recherche inventée -par le prince de Galles; mais monsieur de Valois mettait à suivre les -rudiments de la haute élégance anglaise une fatuité personnelle qui -ne pouvait guère être appréciée par les gens d'Alençon. Le monde ne -doit-il pas des égards à ceux qui font tant de frais pour lui? N'y -a-t-il pas en ceci l'accomplissement du plus difficile précepte de -l'Évangile qui ordonne de rendre le bien pour le mal? Cette fraîcheur -de toilette, ce soin seyait bien aux yeux bleus, aux dents d'ivoire et -à la blonde personne du chevalier. Seulement, cet Adonis en retraite -n'avait rien de mâle dans son air, et semblait employer le fard de la -toilette pour cacher les ruines occasionnées par le service militaire -de la galanterie. Pour tout dire, la voix produisait comme une -antithèse dans la blonde délicatesse du chevalier. A moins de se ranger -à l'opinion de quelques observateurs du cœur humain, et de penser que -le chevalier avait la voix de son nez, son organe vous eût surpris par -des sons amples et redondants. Sans posséder le volume des colossales -basses-tailles, le timbre de cette voix plaisait par un médium étoffé, -semblable aux accents du cor anglais, résistants et doux, forts et -veloutés. Le chevalier avait franchement répudié le costume ridicule -que conservèrent quelques hommes monarchiques, et s'était franchement -modernisé: il se montrait toujours vêtu d'un habit marron à boutons -dorés, d'une culotte à demi juste en pout-de-soie et à boucles d'or, -d'un gilet blanc sans broderie, d'une cravate serrée sans col de -chemise, dernier vestige de l'ancienne toilette française auquel il -avait d'autant moins su renoncer qu'il pouvait ainsi montrer son cou -d'abbé commendataire. Ses souliers se recommandaient par des boucles -d'or carrées, desquelles la génération actuelle n'a point souvenir, -et qui s'appliquaient sur un cuir noir verni. Le chevalier laissait -voir deux chaînes de montre qui pendaient parallèlement de chacun de -ses goussets, autre vestige des modes du dix-huitième siècle que les -Incroyables n'avaient pas dédaigné sous le Directoire. Ce costume de -transition qui unissait deux siècles l'un à l'autre, le chevalier le -portait avec cette grâce de marquis dont le secret s'est perdu sur la -scène française le jour où disparut Fleury, le dernier élève de Molé. -Sa vie privée était en apparence ouverte à tous les regards, mais en -réalité mystérieuse. Il occupait un logement modeste, pour ne pas dire -plus, situé rue du Cours, au deuxième étage d'une maison appartenant -à madame Lardot, la blanchisseuse de fin la plus occupée de la ville. -Cette circonstance expliquait la recherche excessive de son linge. Le -malheur voulut qu'un jour Alençon pût croire que le chevalier ne se fût -pas toujours comporté en gentilhomme, et qu'il eût secrètement épousé -dans ses vieux jours une certaine Césarine, mère d'un enfant qui avait -eu l'impertinence de venir sans être appelé. - ---Il avait, dit alors un certain monsieur du Bousquier, donné sa main à -celle qui lui avait pendant si long-temps prêté son fer. - -Cette horrible calomnie chagrina d'autant plus les vieux jours du -délicat gentilhomme, que la scène actuelle le montrera perdant une -espérance longtemps caressée, et à laquelle il avait fait bien des -sacrifices. Madame Lardot louait à monsieur le chevalier de Valois -deux chambres au second étage de sa maison pour la modique somme de -cent francs par an. Le digne gentilhomme, qui dînait en ville tous les -jours, ne rentrait jamais que pour se coucher. Sa seule dépense était -donc son déjeuner, invariablement composé d'une tasse de chocolat, -accompagnée de beurre et de fruits selon la saison. Il ne faisait de -feu que par les hivers les plus rudes, et seulement pendant le temps -de son lever. Entre onze heures et quatre heures, il se promenait, -allait lire les journaux et faisait des visites. Dès son établissement -à Alençon, il avait noblement avoué sa misère, en disant que sa -fortune consistait en six cents livres de rente viagère, seul débris -qui lui restât de son ancienne opulence et que lui faisait passer par -quartier son ancien homme d'affaires, chez lequel était le titre de -constitution. En effet, un banquier de la ville lui comptait, tous les -trois mois, cent cinquante livres envoyées par un monsieur Bordin de -Paris. Chacun sut ces détails à cause du profond secret que demanda le -chevalier à la première personne qui reçut sa confidence. Monsieur de -Valois récolta les fruits de son infortune: il eut son couvert mis dans -les maisons les plus distinguées d'Alençon et fut invité à toutes les -soirées. Ses talents de joueur, de conteur, d'homme aimable et de bonne -compagnie furent si bien appréciés qu'il semblait que tout fût manqué -si le connaisseur de la ville faisait défaut. Les maîtres de maison, -les dames avaient besoin de sa petite grimace approbative. Quand une -jeune femme s'entendait dire à un bal par le vieux chevalier: «Vous -êtes adorablement bien mise!» elle était plus heureuse de cet éloge -que du désespoir de sa rivale. Monsieur de Valois était le seul qui -pût bien prononcer certaines phrases de l'ancien temps. Les mots _mon -cœur_, _mon bijou_, _mon petit chou_, _ma reine_, tous les diminutifs -amoureux de l'an 1770 prenaient une grâce irrésistible dans sa bouche; -enfin, il avait le privilége des superlatifs. Ses compliments, dont il -était d'ailleurs avare, lui acquéraient les bonnes grâces des vieilles -femmes; ils flattaient tout le monde, même les hommes administratifs, -dont il n'avait pas besoin. Sa conduite au jeu était d'une distinction -qui l'eût fait remarquer partout: il ne se plaignait jamais, il -louait ses adversaires quand ils perdaient; il n'entreprenait point -l'éducation de ses partners, en démontrant la manière de mieux -jouer les coups. Lorsque, pendant la _donne_, il s'établissait de -ces nauséabondes dissertations, le chevalier tirait sa tabatière -par un geste digne de Molé, regardait la princesse Goritza, levait -dignement le couvercle, massait sa prise, la vannait, la lévigeait, la -façonnait en talus; puis, quand les cartes étaient données, il avait -garni les antres de son nez et replacé la princesse dans son gilet, -toujours à gauche! Un gentilhomme du _bon_ siècle (par opposition au -_grand_ siècle) pouvait seul avoir inventé cette transaction entre -un silence méprisant et l'épigramme qui n'eût pas été comprise. Il -acceptait les mazettes et savait en tirer parti. Sa ravissante égalité -d'humeur faisait dire de lui par beaucoup de personnes:--_J'admire -le chevalier de Valois!_ Sa conversation, ses manières, tout en lui -semblait être blond comme sa personne. Il s'étudiait à ne choquer ni -homme ni femme. Indulgent pour les vices de conformation comme pour -les défauts d'esprit, il écoutait patiemment, à l'aide de la princesse -Goritza, les gens qui lui racontaient les petites misères de la vie -de province: l'œuf mal cuit du déjeuner, le café dont la crème avait -tourné, les détails burlesques sur la santé, les réveils en sursaut, -les rêves, les visites. Le chevalier possédait un regard langoureux, -une attitude classique pour feindre la compassion, qui le rendaient un -délicieux auditeur; il plaçait un _ah!_ un _bah!_ un _Comment avez-vous -fait?_ avec un à -propos charmant. Il mourut sans que personne l'eût -jamais soupçonné de se remémorer les chapitres les plus chauds de son -roman avec la princesse Goritza, tant que duraient ces avalanches de -niaiseries. A-t-on jamais songé aux services qu'un sentiment éteint -peut rendre à la société, combien l'amour est sociable et utile? Ceci -peut expliquer pourquoi, malgré ses gains constants, le chevalier -restait l'enfant gâté de la ville, car il ne quittait jamais un salon -sans emporter environ six livres de gain. Ses pertes, que d'ailleurs -il faisait sonner haut, étaient fort rares. Tous ceux qui l'ont connu -avouent qu'ils n'ont jamais rencontré nulle part, même dans le Musée -égyptien de Turin, une si gentille momie. En aucun pays du monde le -parasitisme ne revêtit de si gracieuses formes. Jamais l'égoïsme le -plus concentré ne se montra ni plus officieux ni moins offensant que -chez ce gentilhomme, il valait une amitié dévouée. Si quelqu'un venait -prier monsieur de Valois de lui rendre un petit service qui l'eût -dérangé, ce quelqu'un ne s'en allait pas de chez le bon chevalier sans -être épris de lui, sans être surtout convaincu qu'il ne pouvait rien à -l'affaire ou qu'il la gâterait en s'en mêlant. - -Pour expliquer la problématique existence du chevalier, l'historien -à qui la Vérité, cette cruelle débauchée, met le poing sur la gorge, -doit dire que dernièrement, après les tristes glorieuses journées -de juillet, Alençon a su que la somme gagnée au jeu par monsieur de -Valois allait par trimestre à cent cinquante écus environ, et que le -spirituel chevalier avait eu le courage de s'envoyer à lui-même sa -rente viagère, pour ne pas paraître sans ressources dans un pays où -l'on aime le positif. Beaucoup de ses amis (il était mort, notez ce -point!) ont contesté _mordicus_ cette circonstance, l'ont traitée -de fable en tenant le chevalier de Valois pour un respectable et -digne gentilhomme que les libéraux calomniaient. Heureusement pour -les fins joueurs, il se rencontre dans la galerie des gens qui les -soutiennent. Honteux d'avoir à justifier un tort, ces admirateurs le -nient intrépidement; ne les taxez pas d'entêtement, ces hommes ont le -sentiment de leur dignité: les gouvernements leur donnent l'exemple de -cette vertu qui consiste à enterrer nuitamment ses morts sans chanter -le _Te Deum_ de ses défaites. Si le chevalier s'est permis ce trait -de finesse, qui d'ailleurs lui aurait valu l'estime du chevalier de -Grammont, un sourire du baron de Fœneste, une poignée de main du -marquis de Moncade, en était-il moins le convive aimable, l'homme -spirituel, le joueur inaltérable, le ravissant conteur qui faisait -les délices d'Alençon? En quoi d'ailleurs cette action, qui rentre -dans les lois du libre arbitre, est-elle contraire aux mœurs élégantes -d'un gentilhomme? Lorsque tant de gens sont obligés de servir des -rentes viagères à autrui, quoi de plus naturel que d'en faire une, -volontairement, à son meilleur ami? Mais Laïus est mort... Au bout -d'une quinzaine d'années de ce train de vie, le chevalier avait amassé -dix mille et quelques cents francs. A la rentrée des Bourbons, un de -ses vieux amis, monsieur le marquis de Pombreton, ancien lieutenant -dans les mousquetaires noirs, lui avait, disait-il, rendu douze cents -pistoles qu'il lui avait prêtées pour émigrer. Cet événement fit -sensation, il fut opposé plus tard aux plaisanteries inventées par -_le Constitutionnel_ sur la manière de payer ses dettes employée par -quelques émigrés. Quand quelqu'un parlait de ce noble trait du marquis -de Pombreton devant le chevalier, ce pauvre homme rougissait jusqu'à -droite. Chacun se réjouit alors pour monsieur de Valois, qui allait -consultant les gens d'argent sur la manière dont il devait employer ce -débris de fortune. Se confiant aux destinées de la Restauration, il -plaça son argent sur le Grand-Livre au moment où les rentes valaient 56 -francs 25 centimes. Messieurs de Lenoncourt et de Navarreins, desquels -il était connu, dit-il, lui firent obtenir une pension de cent écus -sur la cassette du Roi, et lui envoyèrent la croix de Saint-Louis. -Jamais on ne sut par quels moyens le vieux chevalier obtint ces deux -consécrations solennelles de son titre et de sa qualité; mais il -est certain que le brevet de la croix de Saint-Louis l'autorisait à -prendre le grade de colonel en retraite, à raison de ses services -dans les armées catholiques de l'Ouest. Outre sa fiction de rente -viagère, de laquelle personne ne s'inquiéta plus, le chevalier eut donc -authentiquement mille francs de revenu. Malgré cette amélioration, -il ne changea rien à sa vie ni à ses manières; seulement le ruban -rouge fit merveille sur son habit marron, et compléta pour ainsi dire -la physionomie du gentilhomme. Dès 1802, le chevalier cachetait ses -lettres d'un très-vieux cachet d'or, assez mal gravé, mais où les -Castéran, les d'Esgrignon, les Troisville pouvaient voir qu'il portait -_parti de France à la jumelle de gueules en barre, et de gueules à -cinq mâcles d'or aboutées en croix. L'écu entier sommé d'un chef de -sable à la croix palée d'argent. Pour timbre, le casque de chevalier. -Pour devise_: VALEO. Avec ces nobles armes, il devait et pouvait monter -dans tous les carrosses royaux du monde. - -Beaucoup de gens ont envié la douce existence de ce vieux garçon, -pleine de parties de boston, de trictrac, de reversi, de whist et de -piquet bien jouées, de dîners bien digérés, de prises de tabac humées -avec grâce, de tranquilles promenades. Presque tout Alençon croyait -cette vie exempte d'ambition et d'intérêts graves; mais aucun homme n'a -une vie aussi simple que ses envieux la lui font. Vous découvrirez dans -les villages les plus oubliés des mollusques humains, des rotifères -en apparence morts, qui ont la passion des lépidoptères ou de la -conchyliologie, et qui se donnent des maux infinis pour je ne sais -quels papillons ou pour la _concha Veneris_. Non-seulement le chevalier -avait ses coquillages, mais encore il nourrissait un ambitieux désir -poursuivi avec une profondeur digne de Sixte-Quint: il voulait se -marier avec une vieille fille riche, sans doute dans l'intention de -s'en faire un marchepied pour aborder les sphères élevées de la cour. -Là était le secret de sa royale tenue et de son séjour à Alençon. - -Un mercredi, de grand matin, vers le milieu du printemps de l'année 16, -c'était sa façon de parler, au moment où le chevalier passait sa robe -de chambre en vieux damas vert à fleurs, il entendit, malgré son coton -dans l'oreille, le pas léger d'une jeune fille qui montait l'escalier. -Bientôt trois coups furent discrètement frappés à sa porte; puis, sans -attendre la réponse, une belle personne se coula chez le vieux garçon. - ---Ah! c'est toi, Suzanne? dit le chevalier de Valois sans discontinuer -son opération commencée qui consistait à repasser la lame de son rasoir -sur un cuir. Que viens-tu faire ici, cher petit bijou d'espièglerie? - ---Je viens vous dire une chose qui vous fera peut-être autant de -plaisir que de peine. - ---S'agit-il de Césarine? - ---Je m'embarrasse bien de votre Césarine! dit-elle d'un air à la fois -mutin, grave et insouciant. - -Cette charmante Suzanne, dont la comique aventure devait exercer -une si grande influence sur la destinée des principaux personnages -de cette histoire, était une ouvrière de madame Lardot. Un mot -sur la topographie de la maison. Les ateliers occupaient tout le -rez-de-chaussée. La petite cour servait à étendre sur des cordes -en crin les mouchoirs brodés, les collerettes, les canezous, les -manchettes, les chemises à jabot, les cravates, les dentelles, les -robes brodées, tout le linge fin des meilleures maisons de la ville. -Le chevalier prétendait savoir, par le nombre de canezous de la femme -du Receveur-Général, le menu de ses intrigues; car il se trouvait des -chemises à jabot et des cravates en corrélation avec les canezous -et les collerettes. Quoique pouvant tout deviner par cette espèce -de tenue en partie double des rendez-vous de la ville, le chevalier -ne commit jamais une indiscrétion, il ne dit jamais une épigramme -susceptible de lui faire fermer une maison (et il avait de l'esprit!) -Aussi prendrez-vous monsieur de Valois pour un homme d'une tenue -supérieure, et dont les talents, comme ceux de beaucoup d'autres, -se sont perdus dans un cercle étroit. Seulement, car il était homme -enfin, le chevalier se permettait certaines œillades incisives qui -faisaient trembler les femmes; néanmoins toutes l'aimèrent après -avoir reconnu combien était profonde sa discrétion, combien il avait -de sympathie pour les jolies faiblesses. La première ouvrière, le -factotum de madame Lardot, vieille fille de quarante-cinq ans, laide -à faire peur, demeurait porte à porte avec le chevalier. Au-dessus -d'eux, il n'y avait plus que des mansardes où se séchait le linge en -hiver. Chaque appartement se composait, comme celui du chevalier, -de deux chambres éclairées, l'une sur la rue, l'autre sur la cour. -Au-dessous du chevalier, demeurait un vieux paralytique, le grand-père -de madame Lardot, un ancien corsaire nommé Grévin, qui avait servi -sous l'amiral Simeuse dans les Indes, et qui était sourd. Quant à -madame Lardot, qui occupait l'autre logement du premier étage, elle -avait un si grand faible pour les gens de condition, qu'elle pouvait -passer pour aveugle à l'endroit du chevalier. Pour elle, monsieur de -Valois était un monarque absolu qui faisait tout bien. Une de ses -ouvrières aurait-elle été coupable d'un bonheur attribué au chevalier, -elle eût dit:--_Il est si aimable!_ Ainsi, quoique cette maison fût de -verre, comme toutes les maisons de province, relativement à monsieur -de Valois elle était discrète comme une caverne de voleurs. Confident -né des petites intrigues de l'atelier, le chevalier ne passait jamais -devant la porte, qui la plupart du temps restait ouverte, sans donner -quelque chose à ses petites chattes: du chocolat, des bonbons, des -rubans, des dentelles, une croix d'or, toutes sortes de mièvreries dont -raffolent les grisettes. Aussi le bon chevalier était-il adoré de ces -petites filles. Les femmes ont un instinct qui leur fait deviner les -hommes qui les aiment par cela seulement qu'elles portent une jupe, qui -sont heureux d'être près d'elles, et qui ne pensent jamais à demander -sottement l'intérêt de leur galanterie. Les femmes ont sous ce rapport -le flair du chien, qui dans une compagnie va droit à l'homme pour qui -les bêtes sont sacrées. Le pauvre chevalier de Valois conservait, -de sa première vie, le besoin de protection galante qui distinguait -autrefois le grand seigneur. Toujours fidèle au système de la petite -maison, il aimait à enrichir les femmes, les seuls êtres qui sachent -bien recevoir parce qu'ils peuvent toujours rendre. N'est-il pas -extraordinaire que, par un temps où les écoliers cherchent, au sortir -du collége, à dénicher un symbole ou à trier des mythes, personne n'ait -encore expliqué les filles du dix-huitième siècle? N'était-ce pas le -tournoi du quinzième siècle? En 1550, les chevaliers se battaient pour -les dames; en 1750, ils montraient leurs maîtresses à Longchamps; -aujourd'hui, ils font courir leurs chevaux; à toutes les époques, le -gentilhomme a tâché de se créer une façon de vivre qui ne fût qu'à lui. -Les souliers à la poulaine du quatorzième siècle étaient les talons -rouges du dix-huitième, et le luxe des maîtresses était en 1750 une -ostentation semblable à celle des sentiments de la Chevalerie-Errante. -Mais le chevalier ne pouvait plus se ruiner pour une maîtresse! Au -lieu de bonbons enveloppés de billets de caisse, il offrait galamment -un sac de pures croquignoles. Disons-le à la gloire d'Alençon, ces -croquignoles étaient acceptées plus joyeusement que la Duthé ne reçut -jadis une toilette en vermeil ou quelque équipage du comte d'Artois. -Toutes ces grisettes avaient compris la majesté déchue du chevalier -de Valois, et lui gardaient un profond secret sur leurs familiarités -intérieures. Les questionnait-on en ville dans quelques maisons sur le -chevalier de Valois, elles parlaient gravement du gentilhomme, elles -le vieillissaient; il devenait un respectable monsieur de qui la vie -était une fleur de sainteté; mais, au logis, elles lui auraient monté -sur les épaules comme des perroquets. Il aimait à savoir les secrets -que découvrent les blanchisseuses au sein des ménages, elles venaient -donc le matin lui raconter les cancans d'Alençon; il les appelait -ses gazettes en cotillon, ses feuilletons vivants; jamais monsieur -de Sartines n'eut d'espions si intelligents, ni moins chers, et qui -eussent conservé autant d'honneur en déployant autant de friponnerie -dans l'esprit. Notez que, pendant son déjeuner, le chevalier s'amusait -comme un bienheureux. - -Suzanne, une de ses favorites, spirituelle, ambitieuse, avait en elle -l'étoffe d'une Sophie Arnould, elle était d'ailleurs belle comme la -plus belle courtisane que jamais Titien ait conviée à poser sur un -velours noir pour aider son pinceau à faire une Vénus; mais sa figure, -quoique fine dans le tour des yeux et du front, péchait en bas par -des contours communs. C'était la beauté normande, fraîche, éclatante, -rebondie, la chair de Rubens qu'il faudrait marier avec les muscles de -l'Hercule-Farnèse, et non la Vénus de Médicis, cette gracieuse femme -d'Apollon. - ---Hé! bien, mon enfant, conte-moi ta petite ou ta grosse aventure. - -Ce qui, de Paris à Pékin, aurait fait remarquer le chevalier, était -la douce paternité de ses manières avec ces grisettes; elles lui -rappelaient les filles d'autrefois, ces illustres reines d'Opéra, -dont la célébrité fut européenne pendant un bon tiers du dix-huitième -siècle. Il est certain que le gentilhomme qui a vécu jadis avec -cette nation féminine oubliée comme toutes les grandes choses, comme -les Jésuites et les Flibustiers, comme les Abbés et les Traitants, -a conquis une irrésistible bonhomie, une facilité gracieuse, un -laissez-aller dénué d'égoïsme, tout l'incognito de Jupiter chez -Alcmène, du roi qui se fait la dupe de tout, qui jette à tous les -diables la supériorité de ses foudres, et veut manger son Olympe en -folies, en petits soupers, en profusions féminines, loin de Junon -surtout. Malgré sa robe de vieux damas vert, malgré la nudité de -la chambre où il recevait, et où il y avait à terre une méchante -tapisserie en guise de tapis, de vieux fauteuils crasseux, où les murs -tendus d'un papier d'auberge offraient ici les profils de Louis XVI et -des membres de sa famille tracés dans un saule pleureur, là le sublime -testament imprimé en façon d'urne, enfin toutes les sentimentalités -inventées par le royalisme sous la Terreur; malgré ses ruines, le -chevalier se faisant la barbe devant une vieille toilette ornée de -méchantes dentelles respirait le dix-huitième siècle!... Toutes les -grâces libertines de sa jeunesse reparaissaient, il semblait riche de -trois cent mille livres de dettes et avoir son vis-à -vis à la porte. -Il était aussi grand que Berthier communiquant, pendant la déroute de -Moscou, des ordres aux bataillons d'une armée qui n'existait plus. - ---Monsieur le chevalier, dit drôlement Suzanne, il me semble que je -n'ai rien à vous raconter, vous n'avez qu'à voir. - -Et Suzanne se posa de profil, de manière à faire à ses paroles un -commentaire d'avocat. Le chevalier, qui, croyez-le bien, était un fin -compère, abaissa, tout en tenant le rasoir oblique à son cou, son œil -droit sur la grisette, et feignit de comprendre. - ---Bien, bien, mon petit chou, nous allons causer tout à l'heure. Mais -tu prends l'avance, il me semble. - ---Mais, monsieur le chevalier, dois-je attendre que ma mère me batte, -que madame Lardot me chasse? Si je ne m'en vais pas promptement à -Paris, jamais je ne pourrai me marier ici, où les hommes sont si -ridicules. - ---Mon enfant, que veux-tu, la société change, les femmes ne sont -pas moins victimes que la noblesse de l'épouvantable désordre qui -se prépare. Après les bouleversements politiques viennent les -bouleversements dans les mœurs. Hélas! la femme n'existera bientôt plus -(il ôta son coton pour s'arranger les oreilles); elle perdra beaucoup -en se lançant dans le sentiment; elle se tordra les nerfs, et n'aura -plus ce bon petit plaisir de notre temps, désiré sans honte, accepté -sans façon, et où l'on n'employait les vapeurs que (il nettoya ses -petites têtes de nègre) comme un moyen d'arriver à ses fins; elles -en feront une maladie qui se terminera par des infusions de feuilles -d'oranger (il se mit à rire). Enfin le mariage deviendra quelque chose -(il prit ses pinces pour s'épiler) de fort ennuyeux, et il était si gai -de mon temps! Les règnes de Louis XIV et de Louis XV, retiens ceci, mon -enfant, ont été les adieux des plus belles mœurs du monde. - ---Mais, monsieur le chevalier, dit la grisette, il s'agit des mœurs -et de l'honneur de votre petite Suzanne, et j'espère que vous ne -l'abandonnerez pas. - ---Comment donc! s'écria le chevalier en achevant sa coiffure, -j'aimerais mieux perdre mon nom! - ---Ah! fit Suzanne. - ---Écoutez-moi, petite masque, dit le chevalier en s'étalant sur une -grande bergère qui se nommait jadis _une duchesse_ et que madame Lardot -avait fini par trouver pour lui. - -Il attira la magnifique Suzanne en lui prenant les jambes entre ses -genoux. La belle fille se laissa faire, elle si hautaine dans la -rue, elle qui vingt fois avait refusé la fortune que lui offraient -quelques hommes d'Alençon autant par honneur que par dédain de leur -mesquinerie. Suzanne tendit alors son prétendu péché si audacieusement -au chevalier, que ce vieux pécheur, qui avait sondé bien d'autres -mystères dans des existences bien autrement astucieuses, eut toisé -l'affaire d'un seul coup d'œil. Il savait bien qu'aucune fille ne se -joue d'un déshonneur réel; mais il dédaigna de renverser l'échafaudage -de ce joli mensonge en y touchant. - ---Nous nous calomnions, lui dit le chevalier en souriant avec une -inimitable finesse, nous sommes sage comme la belle fille dont nous -portons le nom; nous pouvons nous marier sans crainte, mais nous ne -voulons pas végéter ici, nous avons soif de Paris, où les charmantes -créatures deviennent riches quand elles sont spirituelles, et nous -ne sommes pas sotte. Nous voulons donc aller voir si la capitale des -plaisirs nous a réservé de jeunes chevaliers de Valois, un carrosse, -des diamants, une loge à l'Opéra. Les Russes, les Anglais, les -Autrichiens ont apporté des millions sur lesquels maman nous a assigné -une dot en nous faisant belle. Enfin nous avons du patriotisme, nous -voulons aider la France à reprendre son argent dans la poche de ces -messieurs. Hé! hé! cher petit mouton du diable, tout ceci n'est pas -mal. Le monde où tu vis criera peut-être un peu, mais le succès -justifiera tout. Ce qui est très-mal, mon enfant, c'est d'être sans -argent, et voilà notre maladie à tous deux. Comme nous avons beaucoup -d'esprit, nous avons imaginé de tirer parti de notre joli petit honneur -en attrapant un vieux garçon; mais ce vieux garçon, mon cœur, connaît -l'alpha et l'oméga des ruses féminines, ce qui veut dire que tu -mettrais plus facilement un grain de sel sur la queue d'un moineau que -de me faire croire que je suis pour quelque chose dans ton affaire. Va -à Paris, ma petite, vas-y aux dépens de la vanité d'un célibataire, je -ne t'en empêcherai pas, je t'y aiderai, car le vieux garçon, Suzanne, -est le coffre-fort naturel d'une jeune fille. Mais ne me fourre pas -là -dedans. Écoute, ma reine, toi qui comprends si bien la vie, tu me -ferais beaucoup de tort et beaucoup de peine: du tort? tu pourrais -empêcher mon mariage dans un pays où l'on tient aux mœurs; beaucoup de -peine? en effet, tu serais dans l'embarras, ce que je nie, finaude! -tu sais mon chou, que je n'ai plus rien, je suis gueux comme un rat -d'église. Ah! si j'épousais mademoiselle Cormon, si je redevenais -riche, certes je te préférerais à Césarine. Tu m'as toujours semblé -fine comme l'or à dorer du plomb, et tu es faite pour être l'amour -d'un grand seigneur. Je te crois tant d'esprit, que le tour que tu me -joues là ne me surprend pas du tout, je l'attendais. Pour une fille, -mais c'est jeter le fourreau de son épée. Pour agir ainsi, mon ange, il -faut des idées supérieures. Aussi as-tu mon estime! - -Et il lui donna sur la joue la confirmation à la manière des évêques. - ---Mais, monsieur le chevalier, je vous assure que vous vous trompez, et -que... - -Elle rougit sans oser continuer, le chevalier avait, par un seul -regard, deviné, pénétré tout son plan. - ---Oui, je t'entends, tu veux que je te croie! Eh! bien, je te crois. -Mais suis mon conseil, va chez monsieur du Bousquier. Ne portes-tu pas -le linge chez monsieur du Bousquier depuis cinq à six mois? Eh! bien, -je ne te demande pas ce qui se passe entre vous; mais je le connais, -il a de l'amour-propre, il est vieux garçon, il est très-riche, il a -deux mille cinq cents livres de rente et n'en dépense pas huit cents. -Si tu es aussi spirituelle que je le suppose, tu verras Paris à ses -frais. Va, ma petite biche, va l'entortiller, surtout sois déliée comme -une soie, et à chaque parole, fais un double tour et un nœud; il est -homme à redouter le scandale, et s'il t'a donné lieu de le mettre sur -la sellette... enfin, tu comprends, menace-le de t'adresser aux dames -du bureau de charité. D'ailleurs il est ambitieux. Eh! bien, un homme -doit arriver à tout par sa femme. N'es-tu donc pas assez belle, assez -spirituelle pour faire la fortune de ton mari? Hé! malepeste, tu peux -rompre en visière à une femme de la cour. - -Suzanne, illuminée par les derniers mots du chevalier, grillait d'envie -de courir chez du Bousquier. Pour ne pas sortir trop brusquement, -elle questionna le chevalier sur Paris, en l'aidant à s'habiller. Le -chevalier devina l'effet de ses instructions, et favorisa la sortie de -Suzanne en la priant de dire à Césarine de lui monter le chocolat que -lui faisait madame Lardot tous les matins. Suzanne s'esquiva pour se -rendre chez sa victime, dont voici la biographie. - -Issu d'une vieille famille d'Alençon, du Bousquier tenait le milieu -entre le bourgeois et le hobereau. Son père avait exercé les fonctions -judiciaires de Lieutenant-Criminel. Se trouvant sans ressources après -la mort de son père, du Bousquier, comme tous les gens ruinés de la -province, était allé chercher fortune à Paris. Au commencement de la -Révolution, il s'était mis dans les affaires. En dépit des républicains -qui sont tous à cheval sur la probité révolutionnaire, les affaires de -ce temps-là n'étaient pas claires. Un espion politique, un agioteur, -un munitionnaire, un homme qui faisait confisquer, d'accord avec le -Syndic de la Commune, des biens d'émigrés pour les acheter et les -revendre; un ministre et un général étaient tous également dans les -affaires. De 1793 à 1799, du Bousquier fut entrepreneur des vivres -des armées françaises. Il eut alors un magnifique hôtel, il fut un -des matadors de la finance, il fit des affaires de compte à demi avec -Ouvrard, tint maison ouverte, et mena la vie scandaleuse du temps, une -vie de Cincinnatus à sacs de blé récolté sans peine, à rations volées, -à petites maisons pleines de maîtresses, et où se donnaient de belles -fêtes aux Directeurs de la République. Le citoyen du Bousquier fut -l'un des familiers de Barras, il fut au mieux avec Fouché, très-bien -avec Bernadotte, et crut devenir ministre en se jetant à corps perdu -dans le parti qui joua secrètement contre Bonaparte jusqu'à Marengo. -Il s'en fallut de la charge de Kellermann et de la mort de Desaix que -du Bousquier ne fût un grand homme d'État. Il était l'un des employés -supérieurs du gouvernement inédit que le bonheur de Napoléon fit -rentrer dans les coulisses de 1793 (voyez _Une ténébreuse Affaire_). La -victoire opiniâtrement surprise à Marengo fut la défaite de ce parti, -qui avait des proclamations tout imprimées pour revenir au système -de la Montagne, au cas où le premier Consul aurait succombé. Dans la -conviction où il était de l'impossibilité d'un triomphe, du Bousquier -joua la majeure partie de sa fortune à la baisse, et conserva deux -courriers sur le champ de bataille: le premier partit au moment où -Mélas était victorieux; mais dans la nuit, à quatre heures de distance, -le second vint proclamer la défaite des Autrichiens. Du Bousquier -maudit Kellermann et Desaix, il n'osa pas maudire le premier Consul -qui lui devait des millions. Cette alternative de millions à gagner et -de ruine réelle priva le fournisseur de toutes ses facultés, il devint -imbécile pendant plusieurs jours, il avait abusé de la vie par tant -d'excès que ce coup de foudre le trouva sans force. La liquidation de -ses créances sur l'État lui permettait de garder quelques espérances; -mais, malgré ses présents corrupteurs, il rencontra la haine de -Napoléon contre les fournisseurs qui avaient joué sur sa défaite. -M. de Fermon, si plaisamment nommé _Fermons la caisse_, laissa du -Bousquier sans un sou. L'immoralité de sa vie privée, ses liaisons -avec Barras et Bernadotte déplurent au premier Consul encore plus que -son jeu de Bourse; il le raya de la liste des Receveurs-Généraux où, -par un reste de crédit, il s'était fait porter pour Alençon. De son -opulence, du Bousquier conserva douze cents francs de rente viagère -inscrite au Grand-Livre, un pur placement de caprice qui le sauva de -la misère. Ignorant le résultat de la liquidation, ses créanciers ne -lui laissèrent que mille francs de rente consolidés; mais ils furent -tous payés par la vente des propriétés, par les recouvrements et par -l'hôtel de Beauséant que possédait du Bousquier. Ainsi le spéculateur, -après avoir frisé la faillite, garda son nom tout entier. Un homme -ruiné par le premier Consul, et précédé par la réputation colossale -que lui avaient faite ses relations avec les chefs des gouvernements -passés, son train de vie, son règne passager, intéressa la ville -d'Alençon où dominait secrètement le royalisme. Du Bousquier furieux -contre Bonaparte, racontant les misères du premier Consul, les -débordements de Joséphine et les anecdotes secrètes de dix ans de -révolution, fut très-bien accueilli. Vers ce temps, quoiqu'il fût bien -et dûment quadragénaire, du Bousquier se produisit comme un garçon de -trente-six ans, de moyenne taille, gras comme un fournisseur, faisant -parade de ses mollets de procureur égrillard, à physionomie fortement -marquée, ayant le nez aplati mais à naseaux garnis de poils; des yeux -noirs à sourcils fournis et d'où sortait un regard fin comme celui de -monsieur de Talleyrand, mais un peu éteint; il gardait les nageoires -républicaines, et portait fort longs ses cheveux bruns. Ses mains, -enrichies de petits bouquets de poils à chaque phalange, offraient -la preuve d'une riche musculature par de grosses veines bleues, -saillantes. Enfin, il avait le poitrail de l'Hercule-Farnèse, et des -épaules à soutenir la rente. On ne voit aujourd'hui de ces sortes -d'épaules qu'à Tortoni. Ce luxe de vie masculine était admirablement -peint par un mot en usage pendant le dernier siècle, et qui se comprend -à peine aujourd'hui: dans le style galant de l'autre époque, du -Bousquier eût passé pour un vrai _payeur d'arrérages_. Mais, comme -chez le chevalier de Valois, il se rencontrait chez du Bousquier des -symptômes qui contrastaient avec l'aspect général de la personne. -Ainsi, l'ancien fournisseur n'avait pas la voix de ses muscles, non que -sa voix fût ce petit filet maigre qui sort quelquefois de la bouche de -ces phoques à deux pieds; c'était au contraire une voix forte mais -étouffée, de laquelle on ne peut donner une idée qu'en la comparant au -bruit que fait une scie dans un bois tendre et mouillé; enfin, la voix -d'un spéculateur éreinté. - - [Illustration: IMP. S. RAÇON. - - DU BOUSQUIER. - - Il avait conservé le costume à la mode au temps de sa gloire. - - (LA VIEILLE FILLE.)] - -Du Bousquier avait conservé le costume à la mode au temps de sa gloire: -les bottes à revers, les bas de soie blancs, la culotte courte en -drap côtelé de couleur cannelle, le gilet à la Robespierre et l'habit -bleu. Malgré les titres que la haine du premier Consul lui donnait -auprès des sommités royalistes de la province, monsieur du Bousquier -ne fut point reçu dans les sept ou huit familles qui composaient le -faubourg Saint-Germain d'Alençon, et où allait le chevalier de Valois. -Il avait tenté tout d'abord d'épouser mademoiselle Armande de Gordes, -fille noble sans fortune, mais de qui du Bousquier comptait tirer un -grand parti pour ses projets ultérieurs, car il rêvait une brillante -revanche. Il essuya un refus. Il se consola par les dédommagements que -lui offrirent une dizaine de familles riches qui avaient autrefois -fabriqué le point d'Alençon, qui possédaient des herbages ou des bœufs, -qui faisaient en gros le commerce des toiles, et où le hasard pouvait -lui livrer un bon parti. Le vieux garçon avait en effet concentré ses -espérances dans la perspective d'un heureux mariage, que ses diverses -capacités semblaient d'ailleurs lui promettre; car il ne manquait -pas d'une certaine habileté financière que beaucoup de personnes -mettaient à profit. Semblable au joueur ruiné qui dirige les néophytes, -il indiquait les spéculations, il en déduisait bien les moyens, les -chances et la conduite. Il passait pour être un bon administrateur, il -fut souvent question de le nommer maire d'Alençon; mais le souvenir -de ses tripotages dans les gouvernements républicains lui nuisirent, -il ne fut jamais reçu à la Préfecture. Tous les gouvernements qui se -succédèrent, même celui des Cent-Jours, se refusèrent à le nommer maire -d'Alençon, place qu'il ambitionnait, et qui, s'il l'avait obtenue, -aurait fait conclure son mariage avec une vieille fille sur laquelle -il avait fini par porter ses vues. Son aversion du gouvernement -impérial l'avait d'abord jeté dans le parti royaliste où il resta -malgré les injures qu'il y recevait; mais quand, à la première rentrée -des Bourbons, l'exclusion fut maintenue à la Préfecture contre lui, -ce dernier refus lui inspira contre les Bourbons une haine aussi -profonde que secrète, car il demeura patiemment fidèle à ses opinions. -Il devint le chef du parti libéral d'Alençon, le directeur invisible -des élections, et fit un mal prodigieux à la Restauration par -l'habileté de ses manœuvres sourdes et par la perfidie de ses menées. -Du Bousquier, comme tous ceux qui ne peuvent plus vivre que par la -tête, portait dans ses sentiments haineux la tranquillité d'un ruisseau -faible en apparence, mais intarissable; sa haine était comme celle -du nègre, si paisible, si patiente, qu'elle trompait l'ennemi. Sa -vengeance, couvée pendant quinze années, ne fut rassasiée par aucune -victoire, pas même par le triomphe des journées de juillet 1830. - -Ce n'était pas sans intention que le chevalier de Valois envoyait -Suzanne chez du Bousquier. Le libéral et le royaliste s'étaient -mutuellement devinés malgré la savante dissimulation avec laquelle -ils cachaient leur commune espérance à toute la ville. Ces deux vieux -garçons étaient rivaux. Chacun d'eux avait formé le plan d'épouser -cette demoiselle Cormon de qui monsieur de Valois venait de parler à -Suzanne. Tous deux blottis dans leur idée, caparaçonnés d'indifférence, -attendaient le moment où quelque hasard leur livrerait cette vieille -fille. Ainsi, quand même ces deux célibataires n'auraient pas été -séparés par toute la distance que mettaient entre eux les systèmes -desquels ils offraient une vivante expression, leur rivalité en eût -encore fait deux ennemis. Les époques déteignent sur les hommes qui -les traversent. Ces deux personnages prouvaient la vérité de cet -axiome par l'opposition des teintes historiques empreintes dans leurs -physionomies, dans leurs discours, leurs idées, leurs costumes. L'un, -abrupte, énergique, à manières larges et saccadées, à parole brève et -rude, noir de ton, de chevelure, de regard, terrible en apparence, -impuissant en réalité comme une insurrection, représentait bien la -République. L'autre, doux et poli, élégant, soigné, atteignant à son -but par les lents mais infaillibles moyens de la diplomatie, fidèle au -goût, était une image de l'ancienne courtisanerie. Ces deux ennemis se -rencontraient presque tous les soirs sur le même terrain. La guerre -était courtoise et bénigne chez le chevalier, mais du Bousquier y -mettait moins de formes, tout en gardant les convenances voulues par -la société, car il ne voulait pas se faire chasser de la place. Eux -seuls, ils se comprenaient bien. Malgré la finesse d'observation que -les gens de province portent sur les petits intérêts au centre desquels -ils vivent, personne ne se doutait de la rivalité de ces deux hommes. -Monsieur le chevalier de Valois occupait une assiette supérieure, il -n'avait jamais demandé la main de mademoiselle Cormon; tandis que -du Bousquier, qui s'était mis sur les rangs après son échec dans -la maison de Gordes, avait été refusé. Mais le chevalier supposait -encore de grandes chances à son rival pour lui porter un coup de -Jarnac si profondément enfoncé avec une lame trempée et préparée comme -l'était Suzanne. Le chevalier avait jeté la sonde dans les eaux de du -Bousquier; et, comme on va le voir, il ne s'était trompé dans aucune de -ses conjectures. - -Suzanne trotta de la rue du Cours par la rue de la Porte de Séez -et la rue du Bercail, jusqu'à la rue du Cygne, où depuis cinq ans -du Bousquier avait acheté une petite maison de province, bâtie -en chaussins gris, qui sont comme les moellons du granit normand -ou du schiste breton. L'ancien fournisseur s'était établi plus -comfortablement que qui que ce fût en ville, car il avait conservé -quelques meubles du temps de sa splendeur; mais les mœurs de la -province avaient insensiblement effacé les rayons du Sardanapale tombé. -Les vestiges de son ancien luxe faisaient dans sa maison l'effet d'un -lustre dans une grange, car il n'y avait plus cette harmonie, lien -de toute œuvre humaine ou divine. Sur une belle commode se trouvait -un pot à l'eau à couvercle, comme il ne s'en voit qu'aux approches -de la Bretagne. Si quelque beau tapis s'étendait dans sa chambre, -les rideaux de croisée montraient les rosaces d'un ignoble calicot -imprimé. La cheminée en pierre mal peinte jurait avec une belle pendule -déshonorée par le voisinage de misérables chandeliers. L'escalier, -par où tout le monde montait sans s'essuyer les pieds, n'était pas -mis en couleur. Enfin, les portes mal réchampies par un peintre du -pays effarouchaient l'œil par des tons criards. Comme le temps que -représentait du Bousquier, cette maison offrait un amas confus de -saletés et de magnifiques choses. Du Bousquier pouvait être considéré -comme un homme à l'aise, il menait la vie parasite du chevalier; et -celui-là sera toujours riche qui ne dépense pas son revenu. Il avait -pour tout domestique une espèce de Jocrisse, garçon du pays, assez -niais, façonné lentement aux exigences de du Bousquier qui lui avait -appris, comme à un orang-outang, à frotter les appartements, essuyer -les meubles, cirer les bottes, brosser les habits, venir le chercher -le soir avec la lanterne quand le temps était couvert, avec des sabots -quand il pleuvait. Comme certains êtres, ce garçon n'avait d'étoffe -que pour un vice, il était gourmand. Souvent, lorsqu'il se donnait -des dîners d'apparat, du Bousquier lui faisait quitter sa veste de -cotonnade bleue carrée à poches ballottantes sur les reins et toujours -grosses d'un mouchoir, d'un eustache, d'un fruit ou d'un casse-museau, -il lui faisait endosser un habillement d'ordonnance, et l'emmenait pour -servir. René s'empiffrait alors avec les domestiques. Cette obligation -que du Bousquier avait tournée en récompense lui valait la plus absolue -discrétion de son domestique breton. - ---Vous voilà par ici, mademoiselle, dit René à Suzanne en la voyant -entrer; c'est pas votre jour, nous n'avons point de linge à donner à -madame Lardot. - ---Grosse bête, dit Suzanne en riant. - -La jolie fille monta, laissant René achever une écuellée de galette -de sarrasin cuite dans du lait. Du Bousquier se trouvait encore au -lit, occupé à paresser, à remâcher les plans que lui suggérait son -ambition, car il ne pouvait plus être qu'ambitieux, comme tous les -hommes qui ont trop pressé l'orange du plaisir. L'ambition et le jeu -sont inépuisables. Aussi, chez un homme bien organisé, les passions qui -procèdent du cerveau survivront-elles toujours aux passions émanées du -cœur. - ---Me voilà , dit Suzanne en s'asseyant sur le lit en en faisant crier -les rideaux sur les tringles par un mouvement de brusquerie despotique. - ---_Quesaco_, ma charmante? dit le vieux garçon en se mettant sur son -séant. - ---Monsieur, dit gravement Suzanne, vous devez être étonné de me voir -venir ainsi, mais je me trouve dans des circonstances qui m'obligent à -ne pas m'inquiéter du qu'en dira-t-on. - ---Qu'est-ce que c'est que ça! fit du Bousquier en se croisant les bras. - ---Mais ne me comprenez-vous pas? dit Suzanne. Je sais, reprit-elle -en faisant une gentille petite moue, combien il est ridicule à une -pauvre fille de venir tracasser un garçon pour ce que vous regardez -comme des misères. Mais si vous me connaissiez bien, monsieur, si vous -saviez tout ce dont je suis capable pour l'homme qui s'attacherait à -moi, autant que je m'attacherais à vous, vous n'auriez jamais à vous -repentir de m'avoir épousée. Ce n'est pas ici, par exemple, que je -pourrais vous être utile à grand'chose; mais si nous allions à Paris, -vous verriez où je conduirais un homme d'esprit et de moyens comme -vous, dans un moment où l'on refait le gouvernement de fond en comble, -et où les étrangers sont les maîtres. Enfin, entre nous soit dit, ce -dont il est question, est-ce un malheur? n'est-ce pas un bonheur que -vous payeriez cher un jour? A qui vous intéresserez-vous, pour qui -travaillerez-vous? - ---Pour moi, donc! s'écria brutalement du Bousquier. - ---Vieux monstre, vous ne serez jamais père! dit Suzanne en donnant à sa -phrase l'accent d'une malédiction prophétique. - ---Allons, pas de bêtises, Suzanne, reprit du Bousquier, je crois que je -rêve encore. - ---Mais quelle réalité vous faut-il donc? s'écria Suzanne en se levant. - -Du Bousquier frotta son bonnet de coton sur sa tête par un mouvement -de rotation d'une énergie brouillonne qui indiquait une prodigieuse -fermentation dans ses idées. - ---Mais il le croit, se dit Suzanne à elle-même, et il en est flatté. -Mon Dieu, comme il est facile de les attraper, ces hommes! - ---Suzanne, que diable veux-tu que je fasse? il est si -extraordinaire.... Moi qui croyais... Le fait est que... mais non, non, -cela ne se peut pas... - ---Comment, vous ne pouvez pas m'épouser? - ---Ah! pour ça, non! J'ai des engagements. - ---Est-ce avec mademoiselle de Gordes ou avec mademoiselle Cormon, qui, -toutes les deux, vous ont déjà refusé? Écoutez, monsieur du Bousquier, -mon honneur n'a pas besoin de gendarmes pour vous traîner à la Mairie. -Je ne manquerai point de maris, et ne veux point d'un homme qui ne sait -pas apprécier ce que je vaux. Un jour vous pourrez vous repentir de -la manière dont vous vous conduisez, parce que rien au monde, ni or, -ni argent, ne me fera vous rendre votre bien, si vous refusez de le -prendre aujourd'hui. - ---Mais, Suzanne, es-tu sûre?... - ---Ah! monsieur! fit la grisette en se drapant dans sa vertu, pour qui -me prenez-vous? Je ne vous rappelle point les paroles que vous m'avez -données, et qui ont perdu une pauvre fille dont le seul défaut est -d'avoir autant d'ambition que d'amour. - -Du Bousquier était livré à mille sentiments contraires, à la joie, à -la défiance, au calcul. Il avait résolu depuis longtemps d'épouser -mademoiselle Cormon, car la charte, sur laquelle il venait de ruminer, -offrait à son ambition la magnifique voie politique de la députation. -Or, son mariage avec la vieille fille devait le poser si haut dans la -ville qu'il y acquerrait une grande influence. Aussi l'orage soulevé -par la malicieuse Suzanne le plongea-t-il dans un violent embarras. -Sans cette secrète espérance, il aurait épousé Suzanne sans même y -réfléchir. Il se serait placé franchement à la tête du parti libéral -d'Alençon. Après un pareil mariage, il renonçait à la première société -pour retomber dans la classe bourgeoise des négociants, des riches -fabricants, des herbagers qui certainement le porteraient en triomphe -comme leur candidat. Du Bousquier prévoyait déjà le Côté Gauche. Cette -délibération solennelle, il ne la cachait pas, il se passait la main -sur la tête, et se tortillait les cheveux, car le bonnet était tombé. -Comme toutes les personnes qui dépassent leur but et trouvent mieux -que ce qu'elles espéraient, Suzanne restait ébahie. Pour cacher son -étonnement, elle prit la pose mélancolique d'une fille abusée devant -son séducteur; mais elle riait intérieurement comme une grisette en -partie fine. - ---Ma chère enfant, je ne donne pas dans de semblables _godans_, MOI! - -Telle fut la phrase brève par laquelle se termina la délibération de -l'ancien fournisseur. Du Bousquier se faisait gloire d'appartenir à -cette école de philosophes cyniques qui ne veulent pas être _attrapés_ -par les femmes, et qui les mettent toutes dans une même classe -_suspecte_. Ces esprits forts, qui sont généralement des hommes -faibles, ont un catéchisme à l'usage des femmes. Pour eux, toutes, -depuis la reine de France jusqu'à la modiste, sont essentiellement -libertines, coquines, assassines, voire même un peu friponnes, -foncièrement menteuses, et incapables de penser à autre chose qu'à des -bagatelles. Pour eux, les femmes sont des bayadères malfaisantes qu'il -faut laisser danser, chanter et rire; ils ne voient en elles rien de -saint, ni de grand; pour eux ce n'est pas la poésie des sens, mais la -sensualité grossière. Ils ressemblent à des gourmands qui prendraient -la cuisine pour la salle à manger. Dans cette jurisprudence, si la -femme n'est pas constamment tyrannisée, elle réduit l'homme à la -condition d'esclave. Sous ce rapport, du Bousquier était encore la -contre-partie du chevalier de Valois. En disant sa phrase, il jeta son -bonnet au pied de son lit, comme eût fait le pape Grégoire du cierge -qu'il renversait en fulminant une excommunication. - ---Souvenez-vous, monsieur du Bousquier, répondit majestueusement -Suzanne, qu'en venant vous trouver j'ai rempli mon devoir; -souvenez-vous que j'ai dû vous offrir ma main et vous demander la -vôtre; mais souvenez-vous aussi que j'ai mis dans ma conduite la -dignité de la femme qui se respecte, que je ne me suis pas abaissée à -pleurer comme une niaise, que je n'ai pas insisté, que je ne vous ai -point tourmenté. Maintenant vous connaissez ma situation. Vous savez -que je ne puis rester à Alençon: ma mère me battra, madame Lardot est à -cheval sur les principes comme si elle en repassait; elle me chassera. -Pauvre ouvrière que je suis, irai-je à l'hôpital, irai-je mendier mon -pain? Non! je me jetterais plutôt dans la Brillante ou dans la Sarthe. -Mais n'est-il pas plus simple que j'aille à Paris? Ma mère pourra -trouver un prétexte pour m'y envoyer: ce sera un oncle qui me demande, -une tante en train de mourir, une dame qui me voudra du bien. Il ne -s'agit que d'avoir l'argent nécessaire au voyage et à tout ce que vous -savez... - -Cette nouvelle avait pour du Bousquier mille fois plus d'importance -que pour le chevalier de Valois; mais lui seul et le chevalier étaient -dans ce secret qui ne sera dévoilé que par le dénouement de cette -histoire. Pour le moment, il suffit de dire que le mensonge de Suzanne -introduisait une si grande confusion dans les idées du vieux garçon, -qu'il était incapable de faire une réflexion sérieuse. Sans ce trouble -et sans sa joie intérieure, car l'amour-propre est un escroc qui ne -manque jamais sa dupe, il aurait pensé qu'une honnête fille comme -Suzanne, dont le cœur n'était pas encore gâté, serait morte cent fois -avant d'entamer une discussion de ce genre, et de lui demander de -l'argent. Il aurait reconnu dans le regard de la grisette la cruelle -lâcheté du joueur qui assassinerait pour se faire une mise. - ---Tu irais donc à Paris? dit-il. - -En entendant cette phrase, Suzanne eut un éclair de gaieté qui dora ses -yeux gris, mais l'heureux du Bousquier ne vit rien. - ---Mais oui, monsieur! - -Du Bousquier commença d'étranges doléances: il venait de faire le -dernier payement de sa maison, il avait à satisfaire le peintre, le -maçon, le menuisier; mais Suzanne le laissait aller, elle attendait le -chiffre. Du Bousquier offrit cent écus. Suzanne fit ce qu'on nomme en -style de coulisse une fausse sortie, elle se dirigea vers la porte. - ---Eh! bien, où vas-tu? dit du Bousquier inquiet. Voilà la belle vie de -garçon, se dit-il. Je veux que le diable m'emporte si je me souviens -de lui avoir chiffonné autre chose que sa collerette!... Et, paf! elle -s'autorise d'une plaisanterie pour tirer sur vous une lettre de change -à brûle-pourpoint. - ---Mais, monsieur, dit Suzanne en pleurant, je vais chez madame Granson, -la trésorière de la Société Maternelle, qui, à ma connaissance, a -retiré quasiment de l'eau une pauvre fille dans le même cas. - ---Madame Granson! - ---Oui, dit Suzanne, la parente de mademoiselle Cormon, la présidente de -la Société Maternelle. Sous votre respect, les dames de la ville ont -créé là une Institution qui empêchera bien des pauvres créatures de -détruire leurs enfants, qu'on en a fait mourir une à Mortagne, voilà de -cela trois ans, la belle Faustine d'Argentan. - ---Tiens, Suzanne, dit du Bousquier en lui tendant une clef, ouvre -toi-même le secrétaire, prends le sac entamé qui contient encore six -cents francs, c'est tout ce que je possède. - -Le vieux fournisseur montra, par son air abattu, combien il mettait peu -de grâce à s'exécuter. - ---Vieux ladre! se dit Suzanne. - -Elle comparait du Bousquier au délicieux chevalier de Valois, qui -n'avait rien donné, mais qui l'avait comprise, qui l'avait conseillée, -et qui portait les grisettes dans son cœur. - ---Si tu m'attrapes, Suzanne, s'écria-t-il en lui voyant la main au -tiroir, tu... - ---Mais, monsieur, dit-elle en l'interrompant avec une royale -impertinence, vous ne me les donneriez donc pas, si je vous les -demandais? - -Une fois rappelé sur le terrain de la galanterie, le fournisseur eut un -souvenir de son beau temps, et fit entendre un grognement d'adhésion. -Suzanne prit le sac et sortit, en se laissant baiser au front par le -vieux garçon, qui eut l'air de dire:--C'est un droit qui me coûte cher. -Cela vaut mieux que d'être engarrié par un avocat en Cour d'Assises, -comme le séducteur d'une fille accusée d'infanticide. - -Suzanne cacha le sac dans une espèce de gibecière en osier fin qu'elle -avait au bras, et maudit l'avarice de du Bousquier, car elle voulait -mille francs. Une fois endiablée par un désir, et quand elle a mis -le pied dans une voie de fourberies, une fille va loin. Lorsque la -belle repasseuse chemina dans la rue du Bercail, elle songea que la -Société Maternelle présidée par mademoiselle Cormon lui compléterait -peut-être la somme à laquelle elle avait chiffré ses dépenses, et qui, -pour une grisette d'Alençon, était considérable. Puis elle haïssait -du Bousquier. Le vieux garçon avait paru redouter la confidence de -son prétendu crime à madame Granson; or, Suzanne, au risque de ne pas -avoir un liard de la Société Maternelle, voulut, en quittant Alençon, -empêtrer l'ancien fournisseur dans les lianes inextricables d'un cancan -de province. Il y a toujours chez la grisette un peu de l'esprit -malfaisant du singe. Suzanne entra donc chez madame Granson en se -composant un visage désolé. - -Madame Granson, veuve d'un lieutenant-colonel d'artillerie mort à -Iéna, possédait pour toute fortune une maigre pension de neuf cents -francs, cent écus de rente à elle, plus un fils dont l'éducation et -l'entretien lui avaient dévoré ses économies. Elle occupait, rue du -Bercail, un de ces tristes rez-de-chaussée qu'en passant dans la -principale rue des petites villes le voyageur embrasse d'un seul coup -d'œil. C'était une porte bâtarde, élevée sur trois marches pyramidales; -un couloir d'entrée qui menait à une cour intérieure, et au bout duquel -se trouvait un escalier couvert par une galerie de bois. D'un côté -du couloir, une salle à manger et la cuisine; de l'autre, un salon à -toutes fins et la chambre à coucher de la veuve. Athanase Granson, -jeune homme de vingt-trois ans, logé dans une mansarde au-dessus du -premier étage de cette maison, apportait au ménage de sa pauvre mère -les six cents francs d'une petite place que l'influence de sa parente, -mademoiselle Cormon, lui avait fait obtenir à la Mairie de la ville, où -il était employé aux actes de l'État Civil. D'après ces indications, -chacun peut voir madame Granson dans son froid salon à rideaux jaunes, -à meuble en velours d'Utrecht jaune, redressant après une visite les -petits paillassons qu'elle mettait devant les chaises pour qu'on ne -salît pas le carreau rouge frotté; puis venant reprendre son fauteuil -garni de coussins et son ouvrage à sa travailleuse placée sous le -portrait du lieutenant-colonel d'artillerie entre les deux croisées, -endroit d'où son œil enfilait la rue du Bercail et y voyait tout -venir. C'était une bonne femme, mise avec une simplicité bourgeoise, -en harmonie avec sa figure pâle et comme laminée par le chagrin. La -rigoureuse modestie de la pauvreté se faisait sentir dans tous les -accessoires de ce ménage où respiraient d'ailleurs les mœurs probes -et sévères de la province. En ce moment le fils et la mère étaient -ensemble dans la salle à manger, où ils déjeunaient d'une tasse de -café accompagnée de beurre et de radis. Pour faire comprendre le -plaisir que la visite de Suzanne allait causer à madame Granson, il -faut expliquer les secrets intérêts de la mère et du fils. Athanase -Granson était un jeune homme maigre et pâle, de moyenne taille, à -figure creuse où ses yeux noirs, pétillants de pensée, faisaient comme -deux taches de charbon. Les lignes un peu tourmentées de sa face, -les sinuosités de la bouche, son menton brusquement relevé, la coupe -régulière d'un front de marbre, une expression de mélancolie causée par -le sentiment de sa misère, en contradiction avec la puissance qu'il -se savait, indiquaient un homme de talent emprisonné. Aussi, partout -ailleurs que dans la ville d'Alençon, l'aspect de sa personne lui -aurait-il valu l'assistance des hommes supérieurs, ou des femmes qui -reconnaissent le génie dans son incognito. Si ce n'était pas le génie, -c'était la forme qu'il prend; si ce n'était pas la force d'un grand -cœur, c'était l'éclat qu'elle imprime au regard. Quoiqu'il pût exprimer -la sensibilité la plus élevée, l'enveloppe de la timidité détruisait -en lui jusqu'aux grâces de la jeunesse, de même que les glaces de la -misère empêchaient son audace de se produire. La vie de province, sans -issue, sans approbation, sans encouragement, décrivait un cercle où -se mourait cette pensée qui n'en était même pas encore à l'aube de -son jour. D'ailleurs Athanase avait cette fierté sauvage qu'exalte la -pauvreté chez les hommes d'élite, qui les grandit pendant leur lutte -avec les hommes et les choses, mais qui, dès l'abord de la vie, fait -obstacle à leur avénement. Le génie procède de deux manières: ou il -prend son bien comme Napoléon et Molière aussitôt qu'il le voit, ou il -attend qu'on le vienne chercher quand il s'est patiemment révélé. - -Le jeune Granson appartenait à la classe des hommes de talent qui -s'ignorent et se découragent facilement. Son âme était contemplative, -il vivait plus par la pensée que par l'action. Peut-être eût-il paru -incomplet à ceux qui ne conçoivent pas le génie sans les pétillements -passionnés du Français; mais il était puissant dans le monde des -esprits, et il devait arriver, par une suite d'émotions dérobées au -vulgaire, à ces subites déterminations qui les closent et font dire par -les niais: _Il est fou._ Le mépris que le monde déverse sur la pauvreté -tuait Athanase: la chaleur énervante d'une solitude sans courant d'air -détendait l'arc qui se bandait toujours, et l'âme se fatiguait par cet -horrible jeu sans résultat. Athanase était homme à pouvoir se placer -parmi les plus belles illustrations de la France; mais cet aigle, -enfermé dans une cage et s'y trouvant sans pâture, allait mourir de -faim après avoir contemplé d'un œil ardent les campagnes de l'air et -les Alpes où plane le génie. Quoique ses travaux à la Bibliothèque de -la Ville échappassent à l'attention, il enfouissait dans son âme ses -pensées de gloire, car elles pouvaient lui nuire; mais il tenait encore -plus profondément enseveli le secret de son cœur, une passion qui lui -creusait les joues et lui jaunissait le front. Il aimait sa parente -éloignée, cette demoiselle Cormon que guettaient le chevalier de Valois -et du Bousquier, ses rivaux inconnus. Cet amour fut engendré par le -calcul. Mademoiselle Cormon passait pour une des plus riches personnes -de la ville; le pauvre enfant avait donc été conduit à l'aimer par le -désir du bonheur matériel, par le souhait mille fois formé de dorer -les vieux jours de sa mère, par l'envie du bien-être nécessaire aux -hommes qui vivent par la pensée; mais ce point de départ fort innocent -déshonorait à ses yeux sa passion. Il craignait de plus le ridicule -que le monde jetterait sur l'amour d'un jeune homme de vingt-trois ans -pour une fille de quarante. Néanmoins sa passion était vraie; car ce -qui dans ce genre peut sembler faux partout ailleurs, se réalise en -province. En effet, les mœurs y étant sans hasards, ni mouvement, ni -mystère, rendent les mariages nécessaires. Aucune famille n'accepte un -jeune homme de mœurs dissolues. Quelque naturelle que puisse paraître, -dans une capitale, la liaison d'un jeune homme comme Athanase avec -une belle fille comme Suzanne; en province, elle effraie et dissout -par avance le mariage d'un jeune homme pauvre là où la fortune d'un -riche parti fait passer par-dessus quelque fâcheux antécédent. Entre -la dépravation de certaines liaisons et un amour sincère, un homme -de cœur sans fortune ne peut hésiter: il préfère les malheurs de la -vertu aux malheurs du vice. Mais, en province, les femmes dont peut -s'éprendre un jeune homme sont rares: une belle jeune fille riche, il -ne l'obtiendrait pas dans un pays où tout est calcul; une belle fille -pauvre, il lui est interdit de l'aimer; ce serait, comme disent les -provinciaux, marier la faim et la soif; enfin une solitude monacale -est dangereuse au jeune âge. Ces réflexions expliquent pourquoi la -vie de province est si fortement basée sur le mariage. Aussi les -génies chauds et vivaces, forcés de s'appuyer sur l'indépendance de la -misère, doivent-ils tous quitter ces froides régions où la pensée est -persécutée par une brutale indifférence, où pas une femme ne peut ni ne -veut se faire sœur de charité auprès d'un homme de science ou d'art. -Qui se rendra compte de la passion d'Athanase pour mademoiselle Cormon? -Ce ne sera ni les gens riches, ces sultans de la société qui y trouvent -des harems, ni les bourgeois qui suivent la grande route battue par -les préjugés, ni les femmes qui ne voulant rien concevoir aux passions -des artistes, leur imposent le talion de leurs vertus, en s'imaginant -que les deux sexes se gouvernent par les mêmes lois. Ici, peut-être, -faut-il en appeler aux jeunes gens souffrant de leurs premiers désirs -réprimés au moment où toutes leurs forces se tendent, aux artistes -malades de leur génie étouffé par les étreintes de la misère, aux -talents qui d'abord persécutés et sans appuis, sans amis souvent, -ont fini par triompher de la double angoisse de l'âme et du corps -également endoloris. Ceux-là connaissent bien les lancinantes attaques -du cancer qui dévorait Athanase; ils ont agité ces longues et cruelles -délibérations faites en présence de fins si grandioses pour lesquelles -il ne se trouve point de moyens; ils ont subi ces avortements inconnus -où le frai du génie encombre une grève aride. Ceux-là savent que la -grandeur des désirs est en raison de l'étendue de l'imagination. Plus -haut ils s'élancent, plus bas ils tombent; et, combien ne se brise-t-il -pas des liens dans ces chutes! leur vue perçante a, comme Athanase, -découvert le brillant avenir qui les attendait, et dont ils ne se -croyaient séparés que par une gaze; cette gaze qui n'arrêtait pas -leurs yeux, la société la changeait en un mur d'airain. Poussés par -une vocation, par le sentiment de l'art, ils ont aussi cherché maintes -fois à se faire un moyen des sentiments que la société matérialise -incessamment. Quoi! la province calcule et arrange le mariage dans -le but de se créer le bien-être, et il serait défendu à un pauvre -artiste, à l'homme de science, de lui donner une double destination, -de le faire servir à sauver sa pensée en assurant l'existence? Agité -par ces idées, Athanase Granson considéra d'abord son mariage avec -mademoiselle Cormon comme une manière d'arrêter sa vie qui serait -définie; il pourrait s'élancer vers la gloire, rendre sa mère heureuse, -et il se savait capable de fidèlement aimer mademoiselle Cormon. -Bientôt sa propre volonté créa, sans qu'il s'en aperçût, une passion -réelle: il se mit à étudier la vieille fille, et par suite du prestige -qu'exerce l'habitude, il finit par n'en voir que les beautés et par en -oublier les défauts. Chez un jeune homme de vingt-trois ans, les sens -sont pour tant de chose dans son amour! leur feu produit une espèce -de prisme entre ses yeux et la femme. Sous ce rapport, l'étreinte par -laquelle Chérubin saisit à la scène Marceline est un trait de génie -chez Beaumarchais. Mais si l'on vient à songer que, dans la profonde -solitude où la misère laissait Athanase, mademoiselle Cormon était la -seule figure soumise à ses regards, qu'elle attirait incessamment son -œil, que le jour tombait en plein sur elle, ne trouvera-t-on pas cette -passion naturelle? Ce sentiment si profondément caché dut grandir de -jour en jour. Les désirs, les souffrances, l'espoir, les méditations -grossissaient dans le calme et le silence le lac où chaque heure -mettait sa goutte d'eau, et qui s'étendait dans l'âme d'Athanase. Plus -le cercle intérieur que décrivait l'imagination aidée par les sens -s'agrandissait, plus mademoiselle Cormon devenait imposante, plus -croissait la timidité d'Athanase. La mère avait tout deviné. La mère, -en femme de province, calculait naïvement en elle-même les avantages -de l'affaire. Elle se disait que mademoiselle Cormon se trouverait -bien heureuse d'avoir pour mari un jeune homme de vingt-trois ans, -plein de talent, qui ferait honneur à sa famille et au pays; mais les -obstacles que le peu de fortune d'Athanase et que l'âge de mademoiselle -Cormon mettaient à ce mariage lui paraissaient insurmontables: elle -n'imaginait que la patience pour les vaincre. Comme du Bousquier, -comme le chevalier de Valois, elle avait sa politique, elle se tenait -à l'affût des circonstances, elle attendait l'heure propice avec cette -finesse que donnent l'intérêt et la maternité. Madame Granson ne se -défiait point du chevalier de Valois; mais elle avait supposé que -du Bousquier, quoique refusé, conservait des prétentions. Habile et -secrète ennemie du vieux fournisseur, madame Granson lui faisait un mal -inouï pour servir son fils, à qui d'ailleurs elle n'avait encore rien -dit de ses menées sourdes. Maintenant, qui ne comprendra l'importance -qu'allait acquérir la confidence du mensonge de Suzanne, une fois faite -à madame Granson? Quelle arme entre les mains de la dame de charité, -trésorière de la Société Maternelle! Comme elle allait colporter -doucereusement la nouvelle en quêtant pour la chaste Suzanne! - -En ce moment, Athanase, pensivement accoudé sur la table, faisait jouer -sa cuiller dans son bol vide en contemplant d'un œil occupé cette -pauvre salle à carreaux rouges, à chaises de paille, à buffet de bois -peint, à rideaux roses et blancs qui ressemblaient à un damier, tendue -d'un vieux papier de cabaret, et qui communiquait avec la cuisine par -une porte vitrée. Comme il était adossé à la cheminée en face de sa -mère, et que la cheminée se trouvait presque devant la porte, ce visage -pâle, mais bien éclairé par le jour de la rue, encadré de beaux cheveux -noirs, ces yeux animés par le désespoir et enflammés par les pensées -du matin, s'offrirent tout à coup aux regards de Suzanne. La grisette, -qui certes a l'instinct de la misère et des souffrances du cœur, -ressentit cette étincelle électrique, jaillie on ne sait d'où, qui ne -s'explique point, que nient certains esprits forts, mais dont le coup -sympathique a été éprouvé par beaucoup de femmes et d'hommes. C'est -tout à la fois une lumière qui éclaire les ténèbres de l'avenir, un -pressentiment des jouissances pures de l'amour partagé, la certitude de -se comprendre l'un et l'autre. C'est surtout comme une touche habile et -forte faite par une main de maître sur le clavier des sens. Le regard -est fasciné par une irrésistible attraction, le cœur est ému, les -mélodies du bonheur retentissent dans l'âme et aux oreilles, une voix -crie:--_C'est lui._ Puis, souvent la réflexion jette ses douches d'eau -froide sur cette bouillante émotion, et tout est dit. En un moment, -aussi rapide qu'un coup de foudre, Suzanne reçut une bordée de pensées -au cœur. Un éclair de l'amour vrai brûla les mauvaises herbes écloses -au souffle du libertinage et de la dissipation. Elle comprit combien -elle perdait de sainteté, de grandeur, en se flétrissant elle-même à -faux. Ce qui n'était la veille qu'une plaisanterie à ses yeux, devint -un arrêt grave porté sur elle. Elle recula devant son succès. Mais -l'impossibilité du résultat, la pauvreté d'Athanase, un vague espoir de -s'enrichir, et de revenir de Paris les mains pleines en lui disant:--Je -t'aimais! la fatalité, si l'on veut, sécha cette pluie bienfaisante. -L'ambitieuse grisette demanda d'un air timide un moment d'entretien à -madame Granson, qui l'emmena dans sa chambre à coucher. Lorsque Suzanne -sortit, elle regarda pour la seconde fois Athanase, elle le retrouva -dans la même pose, et réprima ses larmes. Quant à madame Granson, -elle rayonnait de joie! Elle avait enfin une arme terrible contre -du Bousquier, elle pourrait lui porter une blessure mortelle. Aussi -avait-elle promis à la pauvre fille séduite l'appui de toutes les dames -de charité, de toutes les commanditaires de la Société Maternelle; elle -entrevoyait une douzaine de visites à faire qui allaient occuper sa -journée, et pendant lesquelles il se formerait sur la tête du vieux -garçon un orage épouvantable. Le chevalier de Valois, tout en prévoyant -la tournure que prendrait l'affaire, ne se promettait pas autant de -scandale qu'il devait y en avoir. - ---Mon cher enfant, dit madame Granson à son fils, tu sais que nous -allons dîner chez mademoiselle Cormon, prends un peu plus de soin -de ta mise. Tu as tort de négliger la toilette, tu es fait comme -un voleur. Mets ta belle chemise à jabot, ton habit vert de drap -d'Elbeuf. J'ai mes raisons, ajouta-t-elle d'un air fin. D'ailleurs, -mademoiselle Cormon part pour aller au Prébaudet, et il y aura chez -elle beaucoup de monde. Quand un jeune homme est à marier, il doit se -servir de tous ses moyens pour plaire. Si les filles voulaient dire -la vérité, mon Dieu, mon enfant, tu serais bien étonné de savoir ce -qui les amourache. Souvent, il suffit qu'un homme ait passé à cheval à -la tête d'une compagnie d'artilleurs, ou qu'il se soit montré dans un -bal avec des habits un peu justes. Souvent un certain air de tête, une -pose mélancolique font supposer toute une vie; nous nous forgeons un -roman d'après le héros; ce n'est souvent qu'une bête, mais le mariage -est fait. Examine monsieur le chevalier de Valois, étudie-le, prends -ses manières; vois comme il se présente avec aisance, il n'a pas l'air -emprunté comme toi. Parle un peu, ne dirait-on pas que tu ne sais rien, -toi qui sais l'hébreu par cœur! - -Athanase écouta sa mère d'un air étonné mais soumis, puis il se leva, -prit sa casquette, et se rendit à la Mairie en se disant:--Ma mère -aurait-elle deviné mon secret? Il passa par la rue du Val-Noble, où -demeurait mademoiselle Cormon, petit plaisir qu'il se donnait tous -les matins, et il se disait alors mille choses fantasques:--Elle ne -se doute certainement pas qu'il passe en ce moment devant sa maison -un jeune homme qui l'aimerait bien, qui lui serait fidèle, qui ne lui -donnerait jamais de chagrin; qui lui laisserait la disposition de sa -fortune, sans s'en mêler. Mon Dieu! quelle fatalité! dans la même -ville, à deux pas l'une de l'autre, deux personnes se trouvent dans les -conditions où nous sommes, et rien ne peut les rapprocher. Si ce soir -je lui parlais? - -Pendant ce temps, Suzanne revenait chez sa mère en pensant au pauvre -Athanase. Comme beaucoup de femmes ont pu le souhaiter pour des -hommes adorés au delà des forces humaines, elle se sentait capable -de lui faire avec son beau corps un marchepied pour qu'il atteignît -promptement à sa couronne. - -Maintenant il est nécessaire d'entrer chez cette vieille fille vers -laquelle tant d'intérêts convergeaient, et chez qui les acteurs de -cette scène devaient se rencontrer tous le soir même, à l'exception -de Suzanne. Cette grande et belle personne assez hardie pour brûler -ses vaisseaux, comme Alexandre, au début de la vie, et pour commencer -la lutte par une faute mensongère, disparut du théâtre après y avoir -introduit un violent élément d'intérêt. Ses vœux furent d'ailleurs -comblés. Elle quitta sa ville natale quelques jours après, munie -d'argent et de belles nippes, parmi lesquelles se trouvait une superbe -robe de reps vert et un délicieux chapeau vert doublé de rose que -lui donna monsieur de Valois, présent qu'elle préférait à tout, même -à l'argent. Si le chevalier fût venu à Paris au moment où elle y -brillait, elle eût certes tout quitté pour lui. Semblable à la chaste -Suzanne de la Bible, que les vieillards avaient à peine entrevue, -elle s'établissait heureuse et pleine d'espoir à Paris, pendant que -tout Alençon déplorait ses malheurs pour lesquels les dames des deux -Sociétés de Charité et de Maternité manifestèrent une vive sympathie. -Si Suzanne peut offrir une image de ces belles normandes qu'un savant -médecin a comprises pour un tiers dans la consommation que fait en ce -genre le monstrueux Paris, elle resta dans les régions les plus élevées -et les plus décentes de la galanterie. Par une époque où, comme le -disait monsieur de Valois, la Femme n'existait plus, elle fut seulement -_madame du Valnoble_; autrefois elle eût été la rivale des Rodhope, -des Impéria et des Ninon. Un des écrivains les plus distingués de la -Restauration l'a prise sous sa protection; peut-être l'épousera-t-il? -il est journaliste, et partant au-dessus de l'opinion, puisqu'il en -fabrique une nouvelle tous les six ans. - -En France, dans presque toutes les préfectures du second ordre, il -existe un salon où se réunissent des personnes considérables et -considérées, qui néanmoins ne sont pas encore la crème de la société. -Le maître et la maîtresse de la maison comptent bien parmi les sommités -de la ville et sont reçus partout où il leur plaît d'aller, il ne se -donne pas en ville une fête, un dîner diplomatique, qu'ils n'y soient -invités; mais les gens à châteaux, les pairs qui possèdent de belles -terres, la grande compagnie du département ne vient pas chez eux, -et reste à leur égard dans les termes d'une visite faite de part et -d'autre, d'un dîner ou d'une soirée acceptés et rendus. Ce salon mixte -où se rencontrent la petite noblesse à poste fixe, le clergé, la -magistrature, exerce une grande influence. La raison et l'esprit du -pays résident dans cette société solide et sans faste où chacun connaît -les revenus du voisin, où l'on professe une parfaite indifférence du -luxe et de la toilette, jugés comme des enfantillages en comparaison -d'un _mouchoir à bœufs_ de dix ou douze arpents dont l'acquisition -a été couvée pendant des années, et qui a donné lieu à d'immenses -combinaisons diplomatiques. Inébranlable dans ses préjugés bons ou -mauvais, ce cénacle suit une même voie sans regarder ni en avant ni en -arrière. Il n'admet rien de Paris sans un long examen, se refuse aux -cachemires aussi bien qu'aux inscriptions sur le Grand-Livre, se moque -des nouveautés, ne lit rien et veut tout ignorer: science, littérature, -inventions industrielles. Il obtient le changement d'un préfet qui ne -convient pas, et si l'administrateur résiste, il l'isole à la manière -des abeilles qui couvrent de cire un colimaçon venu dans leur ruche. -Enfin, là , les bavardages deviennent souvent de solennels arrêts. -Aussi, quoiqu'il ne s'y fasse que des parties de jeu, les jeunes femmes -y apparaissent-elles de loin en loin; elles y viennent chercher une -approbation de leur conduite, une consécration de leur importance. -Cette suprématie accordée à une maison froisse souvent l'amour-propre -de quelques naturels du pays qui se consolent en supputant la dépense -qu'elle impose, et dont ils profitent. S'il ne se rencontre pas de -fortune assez considérable pour tenir maison ouverte, les gros bonnets -choisissent pour lieu de réunion, comme faisaient les gens d'Alençon, -la maison d'une personne inoffensive de qui la vie arrêtée, dont le -caractère ou la position laisse la société maîtresse chez elle, en ne -portant ombrage ni aux vanités, ni aux intérêts de chacun. Ainsi la -haute société d'Alençon se réunissait depuis long-temps chez la vieille -fille dont la fortune était à son insu couchée en joue par madame -Granson, son arrière-petite-cousine, et par les deux vieux garçons dont -les secrètes espérances viennent d'être dévoilées. Cette demoiselle -vivait avec son oncle maternel, un ancien Grand-Vicaire de l'Évêché de -Séez, autrefois son tuteur, et de qui elle devait hériter. La famille, -que représentait alors Rose-Marie-Victoire Cormon, comptait autrefois -parmi les plus considérables de la province; quoique roturière, elle -frayait avec la noblesse à laquelle elle s'était souvent alliée, elle -avait fourni jadis des intendants aux ducs d'Alençon, force magistrats -à la Robe et plusieurs évêques au Clergé. Monsieur de Sponde, le -grand-père maternel de mademoiselle Cormon, fut élu par la Noblesse -aux États-Généraux, et monsieur Cormon, son père, par le Tiers-État; -mais aucun n'accepta cette mission. Depuis environ cent ans, les filles -de cette famille s'étaient mariées à des nobles de la province, en -sorte qu'elle avait si bien _tallé_ dans le Duché, qu'elle y embrassait -tous les arbres généalogiques. Nulle bourgeoisie ne ressemblait -davantage à la noblesse. - -Bâtie sous Henri IV par Pierre Cormon, intendant du dernier duc -d'Alençon, la maison où demeurait mademoiselle Cormon avait toujours -appartenu à sa famille, et parmi tous ses biens visibles, celui-là -stimulait particulièrement la convoitise de ses deux vieux amants. -Cependant loin de donner des revenus, ce logis était une cause de -dépense; mais il est si rare de trouver dans une ville de province une -demeure placée au centre, sans méchant voisinage, belle au dehors, -commode à l'intérieur, que tout Alençon partageait cette envie. Ce -vieil hôtel était situé précisément au milieu de la rue du Val-Noble, -appelée par corruption le Val-Noble, sans doute à cause du pli que -fait dans le terrain la Brillante, petit cours d'eau qui traverse -Alençon. Cette maison est remarquable par la forte architecture que -produisit Marie de Médicis. Quoique bâtie en granit, pierre qui se -travaille difficilement, ses angles, les encadrements des fenêtres et -ceux des portes sont décorés par des bossages taillés en pointes de -diamant. Elle se compose d'un étage au-dessus d'un rez-de-chaussée; -son toit extrêmement élevé présente des croisées saillantes à tympans -sculptés, assez élégamment encastrées dans le chéneau doublé de plomb, -extérieurement orné par des balustres. Entre chacune de ces croisées -s'avance une gargouille figurant une gueule fantastique d'animal sans -corps qui vomit les eaux sur de grandes pierres percées de cinq trous. -Les deux pignons sont terminés par des bouquets en plomb, symbole -de bourgeoisie, car aux nobles seuls appartenait autrefois le droit -d'avoir des girouettes. Du côté de la cour, à droite, sont les remises -et les écuries; à gauche, la cuisine, le bûcher et la buanderie. - -Un des battants de la porte cochère restait ouvert et garni d'une -petite porte basse, à claire-voie et à sonnette, qui permettait aux -passants de voir, au milieu d'une vaste cour, une corbeille de fleurs -dont les terres amoncelées étaient retenues par une petite haie de -troène. Quelques rosiers des quatre saisons, des giroflées, des -scabieuses, des lis et des genêts d'Espagne composaient le massif, -autour duquel on plaçait pendant la belle saison des caisses de -lauriers, de grenadiers et de myrtes. Frappé de la propreté minutieuse -qui distinguait cette cour et ses dépendances, un étranger aurait -pu deviner la vieille fille. L'œil qui présidait là devait être -un œil inoccupé, fureteur, conservateur moins par caractère que -par besoin d'action. Une vieille demoiselle, chargée d'employer sa -journée toujours vide, pouvait seule faire arracher l'herbe entre les -pavés, nettoyer les crêtes des murs, exiger un balayage continuel, -ne jamais laisser les rideaux de cuir de la remise sans être fermés. -Elle seule était capable d'introduire par désœuvrement une sorte de -propreté hollandaise dans une petite province située entre le Perche, -la Bretagne et la Normandie, pays où l'on professe avec orgueil une -crasse indifférence pour le _comfort_. Jamais ni le chevalier de -Valois, ni du Bousquier ne montaient les marches du double escalier -qui enveloppait la tribune du perron de cet hôtel sans se dire, l'un -qu'il convenait à un pair de France, et l'autre que le maire de la -ville devait demeurer là . Une porte-fenêtre surmontait ce perron et -entrait dans une antichambre éclairée par une seconde porte semblable -qui sortait sur un autre perron du côté du jardin. Cette espèce de -galerie carrelée en carreau rouge, lambrissée à hauteur d'appui, était -l'hôpital des portraits de famille malades: quelques-uns avaient un -œil endommagé, d'autres souffraient d'une épaule avariée; celui-ci -tenait son chapeau d'une main qui n'existait plus, celui-là était -amputé d'une jambe. Là se déposaient les manteaux, les sabots, les -doubles souliers, les parapluies, les coiffes et les pelisses. C'était -l'arsenal où chaque habitué laissait son bagage à l'arrivée et le -reprenait au départ. Aussi, le long de chaque mur y avait-il une -banquette pour asseoir les domestiques qui arrivaient armés de falots, -et un gros poêle afin de combattre la bise qui venait à la fois de la -cour et du jardin. La maison était donc divisée en deux parties égales. -D'un côté, sur la cour, se trouvait la cage de l'escalier, une grande -salle à manger donnant sur le jardin, puis un office par lequel on -communiquait avec la cuisine; de l'autre, un salon à quatre fenêtres, -à la suite duquel étaient deux petites pièces, l'une ayant vue sur le -jardin et formant boudoir, l'autre éclairée sur la cour et servant de -cabinet. Le premier étage contenait l'appartement complet d'un ménage, -et un logement où demeurait le vieil abbé de Sponde. Les mansardes -devaient sans doute offrir beaucoup de logements depuis long-temps -habités par des rats et des souris dont les hauts-faits nocturnes -étaient redits par mademoiselle Cormon au chevalier de Valois, en -s'étonnant de l'inutilité des moyens employés contre eux. Le jardin, -d'environ un demi-arpent, est margé par la Brillante, ainsi nommée -à cause des parcelles de mica qui paillettent son lit; mais partout -ailleurs que dans le Val-Noble où ses eaux maigres sont chargées de -teintures et des débris qu'y jettent les industries de la ville. La -rive opposée au jardin de mademoiselle Cormon est encombrée, comme -dans toutes les villes de province où passe un cours d'eau, de maisons -où s'exercent des professions altérées; mais par bonheur elle n'avait -alors en face d'elle que des gens tranquilles, des bourgeois, un -boulanger, un dégraisseur, des ébénistes. Ce jardin, plein de fleurs -communes, est terminé naturellement par une terrasse formant un quai, -au bas de laquelle se trouvent quelques marches pour descendre à la -Brillante. Sur la balustrade de la terrasse imaginez de grands vases -en faïence bleue et blanche d'où s'élèvent des giroflées; à droite et -à gauche, le long des murs voisins, voyez deux couverts de tilleuls -carrément taillés; tous aurez une idée du paysage plein de bonhomie -pudique, de chasteté tranquille, de vues modestes et bourgeoises -qu'offraient la rive opposée et ses naïves maisons, les eaux rares -de la Brillante, le jardin, ses deux couverts collés contre les murs -voisins, et le vénérable édifice des Cormon. Quelle paix! quel calme! -rien de pompeux, mais rien de transitoire: là , tout semble éternel. Le -rez-de-chaussée appartenait donc à la réception. Là tout respirait la -vieille, l'inaltérable province. Le grand salon carré à quatre portes -et à quatre croisées était modestement lambrissé de boiseries peintes -en gris. Une seule glace, oblongue, se trouvait sur la cheminée, et -le haut du trumeau représentait le Jour conduit par les Heures peint -en camaïeu. Ce genre de peinture infestait tous les dessus de porte -où l'artiste avait inventé ces éternelles Saisons, qui dans une bonne -partie des maisons du centre de la France vous font prendre en haine -de détestables Amours occupés à moissonner, à patiner, à semer ou à -se jeter des fleurs. Chaque fenêtre était ornée de rideaux en damas -vert relevés par des cordons à gros glands qui dessinaient d'énormes -baldaquins. Le meuble en tapisserie, dont les bois peints et vernis -se distinguaient par les formes contournées si fort à la mode dans le -dernier siècle, offrait dans ses médaillons les fables de La Fontaine; -mais quelques bords de chaises ou de fauteuils avaient été reprisés. -Le plafond était séparé en deux par une grosse solive au milieu de -laquelle pendait un vieux lustre en cristal de roche, enveloppé d'une -chemise verte. Sur la cheminée se trouvaient deux vases en bleu de -Sèvres, de vieilles girandoles attachées au trumeau et une pendule -dont le sujet, pris dans la dernière scène du _Déserteur_, prouvait -la vogue prodigieuse de l'œuvre de Sédaine. Cette pendule en cuivre -doré se composait de onze personnages, ayant chacun quatre pouces de -hauteur: au fond le déserteur sortait de la prison entre ses soldats; -sur le devant la jeune femme évanouie lui montrait sa grâce. Le foyer, -les pelles et pincettes étaient dans un style analogue à celui de -la pendule. Les panneaux de la boiserie avaient pour ornement les -plus récents portraits de la famille, un ou deux Rigaud et trois -pastels de Latour. Quatre tables de jeu, un trictrac, une table de -piquet encombraient cette immense pièce, la seule d'ailleurs qui fut -planchéiée. Le cabinet de travail, entièrement lambrissé de vieux laque -rouge, noir et or, devait avoir quelques années plus tard un prix fou -dont ne se doutait point mademoiselle Cormon; mais lui en eût-on offert -mille écus par panneau, jamais elle ne l'aurait donné, car elle avait -pour système de ne se défaire de rien. La province croit toujours aux -trésors cachés par les ancêtres. L'inutile boudoir était tendu de ce -vieux perse après lequel courent aujourd'hui tous les amateurs du genre -dit Pompadour. La salle à manger, dallée en pierres noires et blanches, -sans plafond, mais à solives peintes, était garnie de ces formidables -buffets à dessus de marbre qu'exigent les batailles livrées en province -aux estomacs. Les murs, peints à fresque, représentaient un treillage -de fleurs. Les siéges étaient en canne vernie et les portes en bois de -noyer naturel. Tout y complétait admirablement l'air patriarcal qui se -respirait à l'intérieur comme à l'extérieur de cette maison. Le génie -de la province y avait tout conservé; rien n'y était ni neuf ni ancien, -ni jeune ni décrépit. Une froide exactitude s'y faisait partout sentir. - -Les touristes de la Bretagne et de la Normandie, du Maine et de -l'Anjou, doivent avoir tous vu, dans les capitales de ces provinces, -une maison qui ressemblait plus ou moins à l'hôtel des Cormon; car -il est, dans son genre, un archétype des maisons bourgeoises d'une -grande partie de la France, et mérite d'autant mieux sa place dans -cet ouvrage qu'il explique des mœurs, et représente des idées. Qui -ne sent déjà combien la vie était calme et routinière dans ce vieil -édifice? Il y existait une bibliothèque, mais elle se trouvait logée -un peu au-dessous du niveau de la Brillante, bien reliée, cerclée, et -la poussière, loin de l'endommager, la faisait valoir. Les ouvrages -y étaient conservés avec le soin que l'on donne, dans ces provinces -privées de vignobles, aux œuvres pleines de naturel, exquises, -recommandables par leurs parfums antiques, et produits par les presses -de la Bourgogne, de la Touraine, de la Gascogne et du Midi. Le prix des -transports est trop considérable pour que l'on fasse venir de mauvais -vins. - -Le fond de la société de mademoiselle Cormon se composait d'environ -cent cinquante personnes: quelques-unes allaient à la campagne, -ceux-ci étaient malades, ceux-là voyageaient dans le Département -pour leurs affaires; mais il existait certains fidèles qui, sauf les -soirées priées, venaient tous les jours, ainsi que les gens forcés par -devoir ou par habitude de demeurer à la ville. Tous ces personnages -étaient dans l'âge mur; peu d'entre eux avaient voyagé, presque tous -étaient restés dans la province, et certains avaient trempé dans la -Chouannerie. On commençait à pouvoir parler sans crainte de cette -guerre depuis que les récompenses arrivaient aux héroïques défenseurs -de la bonne cause. Monsieur de Valois, l'un des moteurs de la dernière -prise d'armes où périt le marquis de Montauran livré par sa maîtresse, -où s'illustra le fameux Marche-à -terre qui faisait alors tranquillement -le commerce des bestiaux du côté de Mayenne, donnait depuis six mois -la clef de quelques bons tours joués à un vieux républicain nommé -Hulot, le commandant d'une demi-brigade cantonnée dans Alençon de 1798 -à 1800, et qui avait laissé des souvenirs dans le pays (voyez _Les -Chouans_). Les femmes faisaient peu de toilette, excepté le mercredi, -jour où mademoiselle Cormon donnait à dîner, et où les invités du -dernier mercredi s'acquittaient de leur visite de digestion. Les -mercredis faisaient raout: l'assemblée était nombreuse, conviés et -visiteurs se mettaient _in fiocchi_; quelques femmes apportaient -leurs ouvrages, des tricots, des tapisseries à la main; quelques -jeunes personnes travaillaient sans honte à des dessins pour du point -d'Alençon, avec le produit desquels elles payaient leur entretien. -Certains maris amenaient leurs femmes par politique, car il s'y -trouvait peu de jeunes gens; aucune parole ne s'y disait à l'oreille -sans exciter l'attention: il n'y avait donc point de danger ni pour une -jeune personne, ni pour une jeune femme d'entendre un propos d'amour. -Chaque soir, à six heures, la longue antichambre se garnissait de -son mobilier; chaque habitué apportait qui sa canne, qui son manteau, -qui sa lanterne. Toutes ces personnes se connaissaient si bien, les -habitudes étaient si familièrement patriarcales, que, si par hasard, -le vieil abbé de Sponde était sous le couvert, et mademoiselle Cormon -dans sa chambre, ni Pérotte la femme de chambre, ni Jacquelin le -domestique, ni la cuisinière ne les avertissaient. Le premier venu -en attendait un second; puis, quand les habitués étaient en nombre -pour un piquet, pour un whist ou un boston, ils commençaient sans -attendre l'abbé de Sponde ou Mademoiselle. S'il faisait nuit, au coup -de sonnette, Pérotte ou Jacquelin accourait et donnait de la lumière. -En voyant le salon éclairé, l'abbé se hâtait lentement de venir. Tous -les soirs, le trictrac, la table de piquet, les trois tables de boston -et celle de whist étaient complètes, ce qui donnait une moyenne de -vingt-cinq à trente personnes, en comptant celles qui causaient; mais -il en venait souvent plus de quarante. Jacquelin éclairait alors le -cabinet et le boudoir. Entre huit et neuf heures, les domestiques -commençaient à arriver dans l'antichambre pour chercher leurs maîtres, -et, à moins de révolutions, il n'y avait plus personne au salon à dix -heures. A cette heure, les habitués s'en allaient en groupes dans la -rue, dissertant sur les coups ou continuant quelques observations -sur les mouchoirs à bœufs que l'on guettait, sur les partages de -successions, sur les dissensions qui s'élevaient entre héritiers, sur -les prétentions de la société aristocratique. C'était, comme à Paris, -la sortie d'un spectacle. Certaines gens, parlant beaucoup de poésie -et n'y entendant rien, déblatèrent contre les mœurs de la province; -mais, mettez-vous le front dans la main gauche, appuyez un pied sur -votre chenet, posez votre coude sur votre genou; puis, si vous vous -êtes initié à l'ensemble doux et uni que présentent ce paysage, cette -maison et son intérieur, la compagnie et ses intérêts agrandis par -la petitesse de l'esprit, comme l'or battu entre des feuilles de -parchemin, demandez-vous ce qu'est la vie humaine? Cherchez à prononcer -entre celui qui a gravé des canards sur les obélisques égyptiens et -celui qui a bostonné pendant vingt ans avec du Bousquier, monsieur de -Valois, mademoiselle Cormon, le Président du Tribunal, le Procureur du -Roi, l'abbé de Sponde, madame Granson, _e tutti quanti_? Si le retour -exact et journalier des mêmes pas dans un même sentier n'est pas le -bonheur, il le joue si bien que les gens, amenés par les orages d'une -vie agitée à réfléchir sur les bienfaits du calme, diront que là était -le bonheur. - -Pour chiffrer l'importance du salon de mademoiselle Cormon, il suffira -de dire que, statisticien né de la société, du Bousquier avait calculé -que les personnes qui le hantaient possédaient cent trente et une voix -au Collége électoral et réunissaient dix-huit cent mille livres de -rente en fonds de terre dans la province. La ville d'Alençon n'était -cependant pas entièrement représentée par ce salon, la haute compagnie -aristocratique avait le sien, puis le salon du Receveur-Général était -comme une auberge administrative due par le gouvernement où toute la -société dansait, intriguait, papillonnait, aimait et soupait. Ces -deux autres salons communiquaient au moyen de quelques personnes -mixtes avec la maison Cormon, _et vice versâ_; mais le salon Cormon -jugeait sévèrement ce qui se passait dans ces deux autres camps: on -y critiquait le luxe des dîners, on y ruminait les glaces des bals, -on discutait la conduite des femmes, les toilettes, les inventions -nouvelles qui s'y produisaient. - -Mademoiselle Cormon, espèce de raison sociale sous laquelle se -comprenait une imposante coterie, devait donc être le point de mire -de deux ambitieux aussi profonds que le chevalier de Valois et du -Bousquier. Pour l'un et pour l'autre, là était la Députation; et -par suite, la pairie pour le noble, une Recette Générale pour le -fournisseur. Un salon dominateur se crée aussi difficilement en -province qu'à Paris, et celui-là se trouvait tout créé. Épouser -mademoiselle Cormon, c'était régner sur Alençon. Athanase, le seul des -trois prétendants à la main de la vieille fille qui ne calculât plus -rien, aimait alors la personne autant que la fortune. Pour employer le -jargon du jour, n'y avait-il pas un singulier drame dans la situation -de ces quatre personnages? Ne se rencontrait-il pas quelque chose -de bizarre dans ces trois rivalités silencieusement pressées autour -d'une vieille fille qui ne les devinait pas malgré un effroyable et -légitime désir de se marier? Mais quoique toutes ces circonstances -rendent le célibat de cette fille une chose extraordinaire, il n'est -pas difficile d'expliquer comment et pourquoi, malgré sa fortune -et ses trois amoureux, elle était encore à marier. D'abord, selon -la jurisprudence de sa maison, mademoiselle Cormon avait toujours -eu le désir d'épouser un gentilhomme; mais, de 1789 à 1799, les -circonstances furent très-défavorables à ses prétentions. Si elle -voulait être femme de condition, elle avait une horrible peur du -tribunal révolutionnaire. Ces deux sentiments, égaux en force, la -rendirent stationnaire par une loi, vraie en esthétique aussi bien -qu'en statique. Cet état d'incertitude plaît d'ailleurs aux filles tant -qu'elles se croient jeunes et en droit de choisir un mari. La France -sait que le système politique suivi par Napoléon eut pour résultat de -faire beaucoup de veuves. Sous ce règne, les héritières furent dans -un nombre très-disproportionné avec celui des garçons à marier. Quand -le Consulat ramena l'ordre intérieur, les difficultés extérieures -rendirent le mariage de mademoiselle Cormon tout aussi difficile à -conclure que par le passé. Si, d'une part, Rose-Marie-Victoire se -refusait à épouser un vieillard; de l'autre, la crainte du ridicule -et les circonstances lui interdisaient d'épouser un très-jeune homme: -or, les familles mariaient de fort bonne heure leurs enfants afin -de les soustraire aux envahissements de la conscription. Enfin, par -entêtement de propriétaire, elle n'aurait pas non plus épousé un -soldat; car elle ne prenait pas un homme pour le rendre à l'Empereur, -elle voulait le garder pour elle seule. De 1804 à 1815, il lui fut -donc impossible de lutter avec les jeunes filles qui se disputaient -les partis convenables, raréfiés par le canon. Outre sa prédilection -pour la noblesse, mademoiselle Cormon eut la manie très-excusable de -vouloir être aimée pour elle. Vous ne sauriez croire jusqu'où l'avait -menée ce désir. Elle avait employé son esprit à tendre mille piéges à -ses adorateurs afin d'éprouver leurs sentiments. Ses chausses-trappes -furent si bien tendues que les infortunés s'y prirent tous, et -succombèrent dans les épreuves baroques qu'elle leur imposait à leur -insu. Mademoiselle Cormon ne les étudiait pas, elle les espionnait. -Un mot dit à la légère, une plaisanterie que souvent elle comprenait -mal, suffisait pour lui faire rejeter ces postulants comme indignes: -celui-ci n'avait ni cœur ni délicatesse, celui-là mentait et n'était -pas chrétien; l'un voulait raser ses futaies et battre monnaie sous -le poêle du mariage, l'autre n'était pas de caractère à la rendre -heureuse; là , elle devinait quelque goutte héréditaire; ici, des -antécédents immoraux l'effrayaient; comme l'Église, elle exigeait -un beau prêtre pour ses autels; puis, elle voulait être épousée -pour sa fausse laideur et ses prétendus défauts, comme les autres -femmes veulent l'être pour les qualités qu'elles n'ont pas et pour -d'hypothétiques beautés. L'ambition de mademoiselle Cormon prenait sa -source dans les sentiments les plus délicats de la femme; elle comptait -régaler son amant en lui démasquant mille vertus après le mariage, -comme d'autres femmes découvrent les mille imperfections qu'elles ont -soigneusement voilées; mais elle fut mal comprise: la noble fille ne -rencontra que des âmes vulgaires où régnait le calcul des intérêts -positifs, et qui n'entendaient rien aux beaux calculs du sentiment. -Plus elle s'avança vers cette fatale époque si ingénieusement nommée -_la seconde jeunesse_, plus sa défiance augmenta. Elle affecta de se -présenter sous le jour le plus défavorable, et joua si bien son rôle, -que les derniers racolés hésitèrent à lier leur sort à celui d'une -personne dont le vertueux colin-maillard exigeait une étude à laquelle -se livrent peu les hommes qui veulent une vertu toute faite. La crainte -constante de n'être épousée que pour sa fortune la rendit inquiète, -soupçonneuse outre mesure; elle courut sus aux gens riches: et les -gens riches pouvaient contracter de grands mariages; elle craignait -les gens pauvres auxquels elle refusait le désintéressement dont -elle faisait tant de cas en une semblable affaire; en sorte que ses -exclusions et les circonstances éclaircirent étrangement les hommes -ainsi triés, comme pois gris sur un volet. A chaque mariage manqué, la -pauvre demoiselle, amenée à mépriser les hommes, dut finir par les voir -sous un faux jour. Son caractère contracta nécessairement une intime -misanthropie qui jeta certaine teinte d'amertume dans sa conversation -et quelque sévérité dans son regard. Son célibat détermina dans ses -mœurs une rigidité croissante, car elle essayait de se perfectionner en -désespoir de cause. Noble vengeance! elle tailla pour Dieu le diamant -brut rejeté par l'homme. Bientôt l'opinion publique lui fut contraire, -car le public accepte l'arrêt qu'une personne libre porte sur elle-même -en ne se mariant pas, en manquant des partis ou les refusant. Chacun -juge que ce refus est fondé sur des raisons secrètes, toujours mal -interprétées. Celui-ci disait qu'elle était mal conformée; celui-là lui -prêtait des défauts cachés; mais la pauvre fille était pure comme un -ange, saine comme un enfant, et pleine de bonne volonté, car la nature -l'avait destinée à tous les plaisirs, à tous les bonheurs, à toutes les -fatigues de la maternité. - - [Illustration: IMP. S. RAÇON. - - MADEMOISELLE CORMON. - - Mais la pauvre fille avait déjà plus de quarante ans! - - (LA VIEILLE FILLE.)] - -Mademoiselle Cormon ne trouvait cependant point dans sa personne -l'auxiliaire obligé de ses désirs. Elle n'avait d'autre beauté que -celle-ci improprement nommée _la beauté du diable_, et qui consiste -dans une grosse fraîcheur de jeunesse que, théologalement parlant, -le diable ne saurait avoir, à moins qu'il ne faille expliquer cette -expression par la constante envie qu'il a de se rafraîchir. Les pieds -de l'héritière étaient larges et plats. Sa jambe, qu'elle laissait -souvent voir par la manière dont, sans y entendre malice, elle relevait -sa robe quand il avait plu et qu'elle sortait de chez elle ou de -Saint-Léonard, ne pouvait être prise pour la jambe d'une femme; c'était -une jambe nerveuse, à petit mollet saillant et dru, comme celui d'un -matelot. Sa bonne grosse taille, son embonpoint de nourrice, ses bras -forts et potelés, ses mains rouges, tout en elle s'harmoniait aux -formes bombées, à la grasse blancheur des beautés normandes. Ses yeux -d'une couleur indécise arrivaient à fleur de tête et donnaient à son -visage, dont les contours arrondis n'avaient aucune noblesse, un air -d'étonnement et de simplicité moutonnière qui seyait d'ailleurs à son -état de vieille fille: si elle n'avait pas été innocente, elle eût -semblé l'être. Son nez aquilin contrastait avec la petitesse de son -front, car il est rare que cette forme de nez n'implique pas un beau -front. Malgré de grosses lèvres rouges, l'indice d'une grande bonté, -ce front annonçait trop peu d'idées pour que le cœur fût dirigé par -l'intelligence: elle devait être bienfaisante sans grâce. Or, l'on -reproche sévèrement à la vertu ses défauts, tandis qu'on est plein -d'indulgence pour les qualités du vice. Ses cheveux châtains, d'une -longueur extraordinaire, prêtaient à sa figure cette beauté qui résulte -de la force et de l'abondance, les deux caractères principaux de sa -personne. Au temps de ses prétentions, elle affectait de mettre sa -figure de trois quarts pour montrer une très-jolie oreille qui se -détachait bien au milieu du blanc azuré de son col et de ses tempes, -rehaussé par son énorme chevelure. Vue ainsi, en habit de bal, elle -pouvait paraître belle. Ses formes protubérantes, sa taille, sa santé -vigoureuse arrachaient aux officiers de l'Empire cette exclamation: -«Quel beau brin de fille!» Mais avec les années, l'embonpoint élaboré -par une vie tranquille et sage, s'était insensiblement si mal réparti -sur ce corps, qu'il en avait détruit les primitives proportions. En ce -moment, aucun corset ne pouvait faire retrouver de hanches à la pauvre -fille, qui semblait fondue d'une seule pièce. La jeune harmonie de son -corsage n'existait plus, et son ampleur excessive faisait craindre -qu'en se baissant elle ne fût emportée par ces masses supérieures; mais -la nature l'avait douée d'un contre-poids naturel qui rendait inutile -la mensongère précaution d'une _tournure_. Chez elle tout était bien -vrai. En se triplant, son menton avait diminué la longueur du col et -gêné le port de la tête. Elle n'avait pas de rides, mais des plis; et -les plaisants prétendaient que, pour ne pas se couper, elle se mettait -de la poudre aux articulations, ainsi qu'on en jette aux enfants. -Cette grasse personne offrait à un jeune homme perdu de désirs, comme -Athanase, la nature d'attraits qui devait le séduire. Les jeunes -imaginations, essentiellement avides et courageuses, aiment à s'étendre -sur ces belles nappes vives. C'était la perdrix dodue, alléchant le -couteau du gourmet. Beaucoup d'élégants parisiens endettés se seraient -très-bien résignés à faire exactement le bonheur de mademoiselle -Cormon. Mais la pauvre fille avait déjà plus de quarante ans! En ce -moment, après avoir pendant long-temps combattu pour mettre dans sa vie -les intérêts qui font toute la femme, et néanmoins forcée d'être fille, -elle se fortifiait dans sa vertu par les pratiques religieuses les plus -sévères. Elle avait eu recours à la religion, cette grande consolatrice -des virginités; son confesseur la dirigeait assez niaisement depuis -trois ans dans la voie des macérations; il lui recommandait l'usage de -la discipline, qui, s'il faut en croire la médecine moderne, produit -un effet contraire à celui qu'en attendait ce pauvre prêtre de qui les -connaissances hygiéniques n'étaient pas très-étendues. Ces pratiques -absurdes commençaient à répandre une teinte monastique sur le visage -de mademoiselle Cormon, assez souvent au désespoir en voyant son teint -blanc contracter des tons jaunes qui annonçaient la maturité. Le léger -duvet dont sa lèvre supérieure était ornée vers les coins s'avisait -de grandir et dessinait comme une fumée. Les tempes se miroitaient! -Enfin, la décroissance commençait. Il était authentique dans Alençon -que le sang tourmentait mademoiselle Cormon; elle faisait subir ses -confidences au chevalier de Valois, à qui elle nombrait ses bains de -pieds, avec lequel elle combinait des réfrigérants. Le fin compère -tirait alors sa tabatière, et, par forme de conclusion, contemplait la -princesse Goritza. - ---Le vrai calmant, disait-il, ma chère demoiselle, serait un bel et bon -mari. - ---Mais à qui se fier? répondait-elle. - -Le chevalier chassait alors les grains de tabac qui se fourraient dans -les plis du pout-de-soie ou sur son gilet. Pour tout le monde, ce geste -eût été fort naturel; mais il donnait toujours des inquiétudes à la -pauvre fille. La violence de sa passion sans objet était si grande -qu'elle n'osait plus regarder un homme en face, tant elle craignait -de laisser apercevoir dans son regard le sentiment qui la poignait. -Par un caprice qui n'était peut-être que la continuation de ses -anciens procédés, quoiqu'elle se sentît attirée vers les hommes qui -pouvaient encore lui convenir, elle avait tant de peur d'être taxée -de folie en ayant l'air de leur faire la cour, qu'elle les traitait -peu gracieusement. La plupart des personnes de sa société, se trouvant -incapables d'apprécier ses motifs, toujours si nobles, expliquaient sa -manière d'être avec ses cocélibataires comme la vengeance d'un refus -essuyé ou prévu. - -Quand commença l'année 1815, elle atteignit à cet âge fatal qu'elle -n'avouait pas, à quarante-deux ans. Son désir acquit alors une -intensité qui avoisina la monomanie, car elle comprit que toute chance -de progéniture finirait par se perdre; et ce que, dans sa céleste -ignorance, elle désirait par-dessus tout, c'était des enfants. Il n'y -avait pas une seule personne dans tout Alençon qui attribuât à cette -vertueuse fille un seul désir des licences amoureuses: elle aimait -en bloc sans rien imaginer de l'amour; c'était une Agnès catholique, -incapable d'inventer une seule des ruses de l'Agnès de Molière. Depuis -quelques mois, elle comptait sur un hasard. Le licenciement des -troupes impériales et la reconstitution de l'armée royale opéraient -un certain mouvement dans la destinée de beaucoup d'hommes qui -retournaient, les uns en demi-solde, les autres avec ou sans pension, -chacun dans leur pays natal, tous ayant le désir de corriger leur -mauvais sort et de faire une fin qui, pour mademoiselle Cormon, pouvait -être un délicieux commencement. Il était difficile que, parmi ceux -qui reviendraient aux environs, il ne se trouvât pas quelque brave -militaire honorable, valide surtout, d'âge convenable, de qui le -caractère servirait de passeport aux opinions bonapartistes: peut-être -même s'en rencontrerait-il qui, pour regagner une position perdue, se -feraient royalistes. Ce calcul soutint encore pendant les premiers -mois de l'année mademoiselle Cormon dans la sévérité de son attitude. -Mais les militaires qui vinrent habiter la ville se trouvèrent tous -ou trop vieux ou trop jeunes, trop bonapartistes ou trop mauvais -sujets, dans des situations incompatibles avec les mœurs, le rang et la -fortune de mademoiselle Cormon, qui chaque jour se désespéra davantage. -Les officiers supérieurs avaient tous profité de leurs avantages -sous Napoléon pour se marier, et ceux-là devenaient royalistes dans -l'intérêt de leurs familles. Mademoiselle Cormon avait beau prier Dieu -de lui faire la grâce de lui envoyer un mari afin qu'elle pût être -chrétiennement heureuse, il était sans doute écrit qu'elle mourrait -vierge et martyre, car il ne se présentait aucun homme qui eût tournure -de mari. Les conversations qui se tenaient chez elle tous les soirs -faisaient assez bien la police de l'État Civil pour qu'il n'arrivât -pas dans Alençon un seul étranger sans qu'elle ne fût instruite de -ses mœurs, de sa fortune et de sa qualité. Mais Alençon n'est pas une -ville qui affriande l'étranger, elle n'est sur le chemin d'aucune -capitale, elle n'a pas de hasards. Les marins qui vont de Brest à -Paris ne s'y arrêtent même pas. La pauvre fille finit par comprendre -qu'elle était réduite aux indigènes; aussi son œil prenait-il parfois -une expression féroce, à laquelle le malicieux chevalier répondait -par un fin regard en tirant sa tabatière et contemplant la princesse -Goritza. Monsieur de Valois savait que, dans la jurisprudence féminine, -une première fidélité est solidaire de l'avenir. Mais mademoiselle -Cormon, avouons-le, avait peu d'esprit: elle ne comprenait rien au -manége de la tabatière. Elle redoublait de vigilance pour combattre -le _malin esprit_. Sa rigide dévotion et les principes les plus -sévères contenaient ses cruelles souffrances dans les mystères de la -vie privée. Tous les soirs, en se retrouvant seule, elle songeait -à sa jeunesse perdue, à sa fraîcheur fanée, aux vœux de la nature -trompée; et, tout en immolant au pied de la croix ses passions, poésies -condamnées à rester en portefeuille, elle se promettait bien, si par -hasard un homme de bonne volonté se présentait, de ne le soumettre -à aucune épreuve et de l'accepter tel qu'il serait. En sondant ses -bonnes dispositions, par certaines soirées plus âpres que les autres, -elle allait jusqu'à épouser en pensée un sous-lieutenant, un fumeur -qu'elle se proposait de rendre, à force de soins, de complaisance et -de douceur, le meilleur sujet de la terre; elle allait jusqu'à le -prendre criblé de dettes. Mais il fallait le silence de la nuit pour -ces mariages fantastiques où elle se plaisait à jouer le sublime rôle -des anges gardiens. Le lendemain, si Pérotte trouvait le lit de sa -maîtresse sens dessus dessous, mademoiselle avait repris sa dignité; le -lendemain, après déjeuner, elle voulait un homme de quarante ans, un -bon propriétaire, bien conservé, un quasi-jeune homme. - -L'abbé de Sponde était incapable d'aider sa nièce en quoi que ce -soit dans ses manœuvres matrimoniales. Ce bonhomme, âgé d'environ -soixante-dix ans, attribuait les désastres de la Révolution française -à quelque dessein de la Providence, empressée de frapper une Église -dissolue. L'abbé de Sponde s'était donc jeté dans le sentier depuis -longtemps abandonné que pratiquaient jadis les solitaires pour aller -au ciel: il menait une vie ascétique, sans emphase, sans triomphe -extérieur. Il dérobait au monde ses œuvres de charité, ses continuelles -prières et ses mortifications; il pensait que les prêtres devaient -tous agir ainsi pendant la tourmente, et il prêchait d'exemple. Tout -en offrant au monde un visage calme et riant, il avait fini par se -détacher entièrement des intérêts mondains: il songeait exclusivement -aux malheureux, aux besoins de l'Église et à son propre salut. Il -avait laissé l'administration de ses biens à sa nièce, qui lui en -remettait les revenus, et à laquelle il payait une modique pension, -afin de pouvoir dépenser le surplus en aumônes secrètes et en dons à -l'Église. Toutes les affections de l'abbé s'étaient concentrées sur sa -nièce qui le regardait comme un père; mais c'était un père distrait, -ne concevant point les agitations de la Chair, et remerciant Dieu de -ce qu'il maintenait sa chère fille dans le célibat; car il avait, -depuis sa jeunesse, adopté le système de saint Jean-Chrysostome, qui -a écrit que «_l'état de virginité était autant au-dessus de l'état de -mariage que l'Ange était au-dessus de l'Homme_.» Habituée à respecter -son oncle, mademoiselle Cormon n'osait pas l'initier aux désirs que -lui inspirait un changement d'état. Le bonhomme, accoutumé de son -côté au train de la maison, eût d'ailleurs peu goûté l'introduction -d'un maître au logis. Préoccupé par les misères qu'il soulageait, -perdu dans les abîmes de la prière, l'abbé de Sponde avait souvent des -distractions que les gens de sa société prenaient pour des absences; -peu causeur, il avait un silence affable et bienveillant. C'était un -homme de haute taille, sec, à manières graves, solennelles, dont le -visage exprimait des sentiments doux, un grand calme intérieur, et -qui, par sa présence, imprimait à cette maison une autorité sainte. Il -aimait beaucoup le voltairien chevalier de Valois. Ces deux majestueux -débris de la Noblesse et du Clergé, quoique de mœurs différentes, -se reconnaissaient à leurs traits généraux; d'ailleurs le chevalier -était aussi onctueux avec l'abbé de Sponde qu'il était paternel avec -ses grisettes. Quelques personnes pourraient croire que mademoiselle -Cormon cherchait tous les moyens d'arriver à son but; que, parmi les -légitimes artifices permis aux femmes, elle s'adressait à la toilette, -qu'elle se décolletait, qu'elle déployait les coquetteries négatives -d'un magnifique port d'armes. Mais point! Elle était héroïque et -immobile dans ses guimpes comme un soldat dans sa guérite. Ses robes, -ses chapeaux, ses chiffons, tout se confectionnait chez des marchandes -de modes d'Alençon, deux sœurs bossues qui ne manquaient pas de -goût. Malgré les instances de ces deux artistes, mademoiselle Cormon -se refusait aux tromperies de l'élégance; elle voulait être cossue -en tout, chair et plumes; mais peut-être les lourdes façons de ses -robes allaient-elles bien à sa physionomie. Se moque qui voudra de la -pauvre fille! vous la trouverez sublime, âmes généreuses qui ne vous -inquiétez jamais de la forme que prend le sentiment, et l'admirez -là où il est! Ici quelques femmes légères essaieront peut-être de -chicaner la vraisemblance de ce récit, elle diront qu'il n'existe pas -en France de fille assez niaise pour ignorer l'art de pêcher un homme, -que mademoiselle Cormon est une de ces exceptions monstrueuses que le -bon sens interdit de présenter comme type; que la plus vertueuse et la -plus niaise fille qui veut attraper un goujon trouve encore un appât -pour armer sa ligne. Mais ces critiques tombent, si l'on vient à penser -que la sublime religion catholique, apostolique et romaine, est encore -debout en Bretagne et dans l'ancien duché d'Alençon. La foi, la piété, -n'admettent pas ces subtilités. Mademoiselle Cormon marchait dans la -voie du salut, en préférant les malheurs de sa virginité infiniment -trop prolongée au malheur d'un mensonge, au péché d'une ruse. Chez -une fille armée de la discipline, la vertu ne pouvait transiger; -l'amour ou le calcul devaient venir la trouver très-résolument. Puis, -ayons le courage de faire une observation cruelle par un temps où la -religion n'est plus considérée que comme un moyen par ceux-ci, comme -une poésie par ceux-là . La dévotion cause une ophthalmie morale. Par -une grâce providentielle, elle ôte aux âmes en route pour l'éternité -la vue de beaucoup de petites choses terrestres. En un mot, les -dévotes sont stupides sur beaucoup de points. Cette stupidité prouve -d'ailleurs avec quelle force elles reportent leur esprit vers les -sphères célestes; quoique le voltairien monsieur de Valois prétendît -qu'il est extrêmement difficile de décider si ce sont les personnes -stupides qui deviennent dévotes, ou si la dévotion a pour effet de -rendre stupides les filles d'esprit. Songez-y bien, la vertu catholique -la plus pure, avec ses amoureuses acceptations de tout calice, avec sa -pieuse soumission aux ordres de Dieu, avec sa croyance à l'empreinte -du doigt divin sur toutes les glaises de la vie, est la mystérieuse -lumière qui se glissera dans les derniers replis de cette histoire -pour leur donner tout leur relief, et qui certes les agrandira aux -yeux de ceux qui ont encore la Foi. Puis, s'il y a bêtise, pourquoi ne -s'occuperait-on pas des malheurs de la bêtise, comme on s'occupe des -malheurs du génie? l'une est un élément social infiniment plus abondant -que l'autre. Donc mademoiselle Cormon péchait aux yeux du monde par -la divine ignorance des vierges. Elle n'était point observatrice, et -sa conduite avec ses prétendus le prouvait assez. En ce moment même, -une jeune fille de seize ans, qui n'aurait pas encore ouvert un seul -roman, aurait lu cent chapitres d'amour dans les regards d'Athanase; -tandis que mademoiselle Cormon n'y voyait rien, elle ne reconnaissait -pas dans les tremblements de sa parole la force d'un sentiment qui -n'osait se produire. Honteuse elle-même, elle ne devinait pas la honte -d'autrui. Capable d'inventer les raffinements de grandeur sentimentale -qui l'avaient primitivement perdue, elle ne les reconnaissait pas chez -Athanase. Ce phénomène moral ne paraîtra pas extraordinaire aux gens -qui savent que les qualités du cœur sont aussi indépendantes de celles -de l'esprit que les facultés du génie le sont des noblesses de l'âme. -Les hommes complets sont si rares que Socrate, l'une des plus belles -perles de l'Humanité, convenait, avec un phrénologue de son temps, -qu'il était né pour faire un fort mauvais drôle. Un grand général -peut sauver son pays à Zurich et s'entendre avec des fournisseurs. Un -banquier de probité douteuse peut se trouver homme d'État. Un grand -musicien peut concevoir des chants sublimes et faire un faux. Une femme -de sentiment peut être une grande sotte. Enfin, une dévote peut avoir -une âme sublime, et ne pas reconnaître les sons que rend une belle -âme à ses côtés. Les caprices produits par les infirmités physiques -se rencontrent également dans l'ordre moral. Cette bonne créature, -qui se désolait de ne faire ses confitures que pour elle et pour son -vieil oncle, était devenue presque ridicule. Ceux qui se sentaient -pris de sympathie pour elle à cause de ses qualités, et quelques-uns -à cause de ses défauts, se moquaient de ses mariages manqués. Dans -plus d'une conversation on se demandait ce que deviendraient de si -beaux biens, et les économies de mademoiselle Cormon, et la succession -de son oncle. Depuis longtemps elle était soupçonnée d'être au fond, -malgré les apparences, une _fille originale_. En province il n'est pas -permis d'être original: c'est avoir des idées incomprises par les -autres, et l'on y veut l'égalité de l'esprit aussi bien que l'égalité -des mœurs. Le mariage de mademoiselle Cormon était devenu dès 1804 -quelque chose de si problématique que _se marier comme mademoiselle -Cormon_ fut dans Alençon une phrase proverbiale qui équivalait à la -plus railleuse des négations. Il faut que l'esprit moqueur soit un des -plus impérieux besoins de la France pour que cette excellente personne -excitât quelques railleries dans Alençon. Non-seulement elle recevait -toute la ville, elle était charitable, pieuse et incapable de dire une -méchanceté; mais encore elle concordait à l'esprit général et aux mœurs -des habitants qui l'aimaient comme le plus pur symbole de leur vie; car -elle s'était encroûtée dans les habitudes de la province, elle n'en -était jamais sortie, elle en avait les préjugés, elle en épousait les -intérêts, elle l'adorait. Malgré ses dix-huit mille livres de rente -en fonds de terre, fortune considérable en province, elle restait à -l'unisson des maisons moins riches. Quand elle se rendait à sa terre du -Prébaudet, elle y allait dans une vieille carriole d'osier, suspendue -sur deux soupentes en cuir blanc, attelée d'une grosse jument poussive, -et que fermaient à peine deux rideaux de cuir rougi par le temps. Cette -carriole, connue de toute la ville, était soignée par Jacquelin autant -que le plus beau coupé de Paris: mademoiselle y tenait, elle s'en -servait depuis douze ans, elle faisait observer ce fait avec la joie -triomphante de l'avarice heureuse. La plupart des habitants savaient -gré à mademoiselle Cormon de ne pas les humilier par le luxe qu'elle -aurait pu afficher; il est même à croire que, si elle avait fait venir -de Paris une calèche, on en aurait plus glosé que de ses mariages -manqués. La plus brillante voiture d'ailleurs l'aurait conduite au -Prébaudet tout comme la vieille carriole. Or, la province, qui voit -toujours la fin, s'inquiète assez peu de la beauté des moyens, pourvu -qu'ils soient efficients. - -Pour achever la peinture des mœurs intimes de cette maison, il est -nécessaire de grouper, autour de mademoiselle Cormon et de l'abbé de -Sponde, Jacquelin, Josette et Mariette la cuisinière qui s'employaient -au bonheur de l'oncle et de la nièce. Jacquelin, homme de quarante -ans, gros et court, rougeot, brun, à figure de matelot breton, était -au service de la maison depuis vingt-deux ans. Il servait à table, il -pansait la jument, il jardinait, il cirait les souliers de l'abbé, -faisait les commissions, sciait le bois, conduisait la carriole, -allait chercher l'avoine, la paille et le foin au Prébaudet; il -restait à l'antichambre le soir, endormi comme un loir. Il aimait, -dit-on, Josette, fille de trente-six ans, que mademoiselle Cormon -aurait renvoyée si elle se fût mariée. Aussi ces deux pauvres gens -amassaient-ils leurs gages et s'aimaient-ils en silence, attendant -et désirant le mariage de mademoiselle, comme les Juifs attendent -le Messie. Josette, née entre Alençon et Mortagne, était petite et -grasse; sa figure, qui ressemblait à un abricot crotté, ne manquait ni -de physionomie ni d'esprit; elle passait pour gouverner sa maîtresse. -Josette et Jacquelin, sûrs d'un dénoûment, cachaient une satisfaction -qui faisait présumer que ces deux amants s'escomptaient l'avenir. -Mariette, la cuisinière, également depuis quinze ans dans la maison, -savait accommoder tous les plats en honneur dans le pays. - -Peut-être faudrait-il compter pour beaucoup la grosse vieille jument -normande bai-brun qui traînait mademoiselle Cormon à sa campagne du -Prébaudet, car les cinq habitants de cette maison portaient à cette -bête une affection maniaque. Elle s'appelait Pénélope, et servait -depuis dix-huit ans; elle était si bien soignée, servie avec tant de -régularité que Jacquelin et mademoiselle espéraient en tirer parti -pendant plus de dix ans encore. Cette bête était un perpétuel sujet de -conversation et d'occupation: il semblait que la pauvre mademoiselle -Cormon, n'ayant point d'enfant à qui sa maternité rentrée pût se -prendre, la reportât sur ce bienheureux animal. Pénélope avait empêché -mademoiselle d'avoir des serins, des chats, des chiens, famille fictive -que se donnent presque tous les êtres solitaires au milieu de la -société. - -Ces quatre fidèles serviteurs, car l'intelligence de Pénélope -s'était élevée jusqu'à celle de ces bons domestiques, tandis qu'ils -s'étaient abaissés jusqu'à la régularité muette et soumise de la bête, -allaient et venaient chaque jour dans les mêmes occupations avec -l'infaillibilité de la mécanique. Mais, comme ils le disaient dans leur -langage, ils avaient mangé leur pain blanc en premier. Mademoiselle -Cormon, comme toutes les personnes nerveusement agitées par une pensée -fixe, devenait difficile, tracassière, moins par caractère que par -le besoin d'employer son activité. Ne pouvant s'occuper d'un mari, -d'enfants et des soins qu'ils exigent, elle s'attaquait à des minuties. -Elle parlait pendant des heures entières sur des riens, sur une -douzaine de serviettes numérotées Z qu'elle trouvait mises avant l'O. - ---A quoi pense donc Josette! s'écriait-elle. Josette ne prend donc -garde à rien? - -Mademoiselle demandait pendant huit jours si Pénélope avait eu son -avoine à deux heures, parce qu'une seule fois Jacquelin s'était -attardé. Sa petite imagination travaillait sur des bagatelles. Une -couche de poussière oubliée par le plumeau, des tranches de pain -mal grillées par Mariette, le retard apporté par Jacquelin à venir -fermer les fenêtres sur lesquelles donnait le soleil dont les rayons -mangeaient les couleurs du meuble, toutes ces grandes petites choses -engendraient de graves querelles où mademoiselle s'emportait. Tout -changeait donc, s'écriait-elle, elle ne reconnaissait plus ses -serviteurs d'autrefois; ils se gâtaient, elle était trop bonne. Un jour -Josette lui donna la _Journée du Chrétien_ au lieu de la _Quinzaine de -Pâques_. Toute la ville apprit le soir ce malheur. Mademoiselle avait -été forcée de revenir de Saint-Léonard chez elle, et son départ subit -de l'église, où elle avait dérangé toutes les chaises, fit supposer des -énormités. Elle fut donc obligée de dire à ses amis la cause de cet -accident. - ---Josette, avait-elle dit avec douceur, que pareille chose n'arrive -plus! - -Mademoiselle Cormon était, sans s'en douter, très-heureuse de ces -petites querelles qui servaient d'émonctoire à ses acrimonies. L'esprit -a ses exigences; il a, comme le corps, sa gymnastique. Ces inégalités -d'humeur furent acceptées par Josette et Jacquelin, comme les -intempéries de l'atmosphère le sont pour le laboureur. Ces trois bonnes -gens disaient: «Il fait beau temps ou il pleut!» sans accuser le ciel. -Parfois, en se levant, le matin dans la cuisine, ils se demandaient -dans quelle humeur se lèverait mademoiselle, comme un fermier consulte -les brumes de l'aurore. Enfin, nécessairement mademoiselle Cormon avait -fini par se contempler elle-même dans les infiniment petits de sa vie. -Elle et Dieu, son confesseur et ses lessives, ses confitures à faire et -les offices à entendre, son oncle à soigner avaient absorbé sa faible -intelligence. Pour elle, les atomes de la vie se grossissaient en vertu -d'une optique particulière aux gens égoïstes par nature ou par hasard. -Sa santé si parfaite donnait une valeur effrayante au moindre embarras -survenu dans les tubes digestifs. Elle vivait d'ailleurs sous la férule -de la médecine de nos aïeux, et prenait par an quatre médecines de -précaution à faire crever Pénélope, mais qui la ragaillardissaient. -Si Josette, en l'habillant, trouvait un léger bouton épanoui sur les -omoplates encore satinées de mademoiselle, c'était un sujet d'énormes -perquisitions dans les différents bols alimentaires de la semaine. -Quel triomphe si Josette rappelait à sa maîtresse un certain lièvre -trop ardent qui avait dû faire lever ce damné bouton. Avec quelle joie -toutes deux disaient:--Il n'y a pas de doute, c'est le lièvre. - ---Mariette l'avait trop épicé, reprenait mademoiselle, je lui dis -toujours de _faire doux_ pour mon oncle et pour moi, mais Mariette n'a -pas plus de mémoire que... - ---Que le lièvre, disait Josette. - ---C'est vrai, répondait mademoiselle, elle n'a pas plus de mémoire que -le lièvre, tu as bien trouvé cela. - -Quatre fois par an, au commencement de chaque saison, mademoiselle -Cormon allait passer un certain nombre de jours à sa terre du -Prébaudet. On était alors à la mi-mai, époque à laquelle mademoiselle -Cormon voulait voir si ses pommiers avaient bien _neigé_, mot du pays -qui exprime l'effet produit sous ces arbres par la chute de leurs -fleurs. Quand l'amas circulaire des pétales tombés ressemble à une -couche de neige, le propriétaire peut espérer une abondante récolte de -cidre. En même temps qu'elle jaugeait ainsi ses tonneaux, mademoiselle -Cormon veillait aux réparations que l'hiver avait nécessitées; elle -ordonnait les façons de son jardin et de son verger, d'où elle -tirait de nombreuses provisions. Chaque saison avait sa nature -d'affaires. Mademoiselle donnait avant son départ un dîner d'adieu -à ses fidèles, quoiqu'elle dût les retrouver trois semaines après. -C'était toujours une nouvelle qui retentissait dans Alençon que le -départ de mademoiselle Cormon. Ses habitués, en retard d'une visite, -venaient alors la voir; son appartement de réception était plein; -chacun lui souhaitait un bon voyage comme si elle eût dû faire route -pour Calcutta. Puis le lendemain matin, les marchands étaient sur le -pas de leurs portes. Petits et grands regardaient passer la carriole, -et il semblait qu'on s'apprît une nouvelle en se répétant les uns aux -autres:--Mademoiselle Cormon va donc au Prébaudet! - -Par ici, l'un disait:--_Elle a du pain de cuit_, celle-là . - ---Hé, mon gars, répondait le voisin, c'est une brave personne; si le -bien tombait toujours en de pareilles mains, le pays ne verrait pas un -mendiant... - -Par là , un autre:--Tiens, tiens, je ne m'étonne pas si nos vignobles -de haute futaie sont en fleurs, voilà mademoiselle Cormon qui part -pour le Prébaudet. D'où vient qu'elle se marie si peu? - ---Je l'épouserais bien tout de même, répondait un plaisant: le mariage -est à moitié fait, il y a une partie de consentante; mais l'autre ne -veut pas. Bah! c'est pour monsieur du Bousquier que le four chauffe! - ---Monsieur du Bousquier?... elle l'a refusé. - -Le soir, dans toutes les réunions, on se disait -gravement:--Mademoiselle Cormon est partie. - -Ou:--Vous avez donc laissé partir mademoiselle Cormon? - -Le mercredi choisi par Suzanne pour son esclandre était, par un effet -du hasard, ce mercredi d'adieu, jour où mademoiselle Cormon faisait -tourner la tête à Josette pour les paquets à emporter. Donc, pendant -la matinée, il s'était dit et passé des choses en ville qui prêtaient -le plus vif intérêt à cette assemblée d'adieu. Madame Granson était -allée sonner la cloche dans dix maisons, pendant que la vieille fille -délibérait sur les encas de son voyage, et que le malin chevalier de -Valois faisait un piquet chez mademoiselle Armande de Gordes, sœur du -vieux marquis de Gordes dont elle tenait la maison, et qui était la -reine du salon aristocratique. - -S'il n'était indifférent pour personne de voir quelle figure ferait le -séducteur pendant la soirée, il était important pour le chevalier et -pour madame Granson de savoir comment mademoiselle Cormon prendrait -la nouvelle en sa double qualité de fille nubile et de présidente -de la Société de Maternité. Quant à l'innocent du Bousquier, il se -promenait sur le Cours en commençant à croire que Suzanne l'avait joué: -ce soupçon le confirmait dans ses principes à l'endroit des femmes. -Dans ces jours de gala, la table était déjà mise vers trois heures -et demie; car en ce temps le monde fashionable d'Alençon dînait, par -extraordinaire, à quatre heures. On y dînait encore, sous l'Empire, à -deux heures après midi, comme jadis; mais l'on soupait! Un des plaisirs -que mademoiselle Cormon savourait le plus, sans y entendre malice, -mais qui certes reposait sur l'égoïsme, consistait dans l'indicible -satisfaction qu'elle éprouvait à se voir habillée comme l'est une -maîtresse de maison qui va recevoir ses hôtes. Quand elle s'était -ainsi mise sous les armes, il se glissait dans les ténèbres de son -cœur un rayon d'espoir: une voix lui disait que la nature ne l'avait -pas si abondamment pourvue en vain, et qu'il allait se présenter un -homme entreprenant. Son désir se rafraîchissait comme elle avait -rafraîchi son corps; elle se contemplait dans sa double étoffe avec une -sorte d'ivresse, puis cette satisfaction se continuait alors qu'elle -descendait pour donner son redoutable coup d'œil au salon, au cabinet -et au boudoir. Elle s'y promenait avec le contentement naïf du riche -qui pense à tout moment qu'il est riche et ne manquera jamais de rien. -Elle regardait ses meubles éternels, ses antiquités, ses laques; elle -se disait que de si belles choses voulaient un maître. Après avoir -admiré la salle à manger, remplie par la table oblongue où s'étendait -une nappe de neige ornée d'une vingtaine de couverts placés à des -distances égales; après avoir vérifié l'escadron de bouteilles qu'elle -avait indiquées, et qui montraient d'honorables étiquettes; après avoir -méticuleusement vérifié les noms écrits sur de petits papiers par la -main tremblante de l'abbé, seul soin qu'il prît dans le ménage et qui -donnait lieu à de graves discussions sur la place de chaque convive; -alors mademoiselle allait, dans ses atours, rejoindre son oncle, -qui, vers ce moment le plus joli de la journée, se promenait sur la -terrasse, le long de la Brillante, en écoutant le ramage des oiseaux -nichés dans le couvert sans avoir à craindre les chasseurs ou les -enfants. Durant ces heures d'attente, elle n'abordait jamais l'abbé de -Sponde sans lui faire quelques questions saugrenues, afin d'entraîner -le bon vieillard dans une discussion qui pût l'amuser. Voici pourquoi, -car cette particularité doit achever de peindre le caractère de cette -excellente fille. - -Mademoiselle Cormon regardait comme un de ses devoirs de parler: non -qu'elle fût bavarde, elle avait malheureusement trop peu d'idées et -savait trop peu de phrases pour discourir; mais elle croyait accomplir -ainsi l'un des devoirs sociaux prescrits par la religion qui nous -ordonne d'être agréable à notre prochain. Cette obligation lui coûtait -tant qu'elle avait consulté son directeur, l'abbé Couturier, sur ce -point de civilité puérile et honnête. Malgré l'humble observation de -sa pénitente qui lui avoua la rudesse du travail intérieur auquel -se livrait son esprit pour trouver quelque chose à dire, ce vieux -prêtre, si ferme sur la discipline, lui avait lu tout un passage de -saint François de Sales sur les devoirs de la femme du monde, sur la -décente gaieté des pieuses chrétiennes qui devaient réserver leur -sévérité pour elles-mêmes et se montrer aimables chez elles et faire -que le prochain ne s'y ennuyât point. Ainsi pénétrée de ses devoirs, -et voulant à tout prix obéir à son directeur qui lui avait dit de -causer avec aménité, quand la pauvre fille voyait la conversation -s'alanguir, elle suait dans son corset, tant elle souffrait en essayant -d'émettre des idées pour ranimer les discussions éteintes. Elle lâchait -alors des propositions étranges, comme celle-ci: _personne ne peut se -trouver dans deux endroits à la fois, à moins d'être petit oiseau_, -par laquelle, un jour, elle réveilla, non sans succès, une discussion -sur l'ubiquité des apôtres à laquelle elle n'avait rien compris. Ces -sortes de _rentrées_ lui méritaient dans sa société le surnom de _la -bonne mademoiselle Cormon_. Dans la bouche des beaux esprits de la -société, ce mot voulait dire qu'elle était ignorante comme une carpe, -et un peu _bestiote_; mais beaucoup de personnes de sa force prenaient -l'épithète dans son vrai sens et répondaient:--Oh, oui! mademoiselle -Cormon est excellente. Parfois, elle faisait des questions si absurdes, -toujours pour être agréable à ses hôtes et remplir ses devoirs envers -le monde, que le monde éclatait de rire. Elle demandait, par exemple, -ce que le gouvernement faisait des impositions qu'il recevait depuis -si long-temps; pourquoi la Bible n'avait pas été imprimée du temps de -Jésus-Christ, puisqu'elle était de Moïse. Elle était de la force de ce -_country gentleman_ qui, entendant toujours parler de la Postérité à la -Chambre des Communes, se leva pour faire ce _speech_ devenu célèbre: - ---Messieurs, j'entends toujours parler ici de la Postérité, je voudrais -bien savoir ce que cette puissance a fait pour l'Angleterre? - -Dans ces circonstances, l'héroïque chevalier de Valois amenait au -secours de la vieille fille toutes les forces de sa spirituelle -diplomatie en voyant le sourire qu'échangeaient d'impitoyables -demi-savants. Le vieux gentilhomme, qui aimait à enrichir les -femmes, prêtait de l'esprit à mademoiselle Cormon en la soutenant -paradoxalement; il en couvrait si bien la retraite, que parfois la -vieille fille semblait ne pas avoir dit une sottise. Elle avoua -sérieusement un jour qu'elle ne savait pas quelle différence il y avait -entre les bœufs et les taureaux. Le ravissant chevalier arrêta les -éclats de rire en répondant que les bœufs ne pouvaient jamais être que -les oncles des taures (nom de la génisse en patois). Une autre fois, -entendant beaucoup parler des élèves et des difficultés que ce commerce -présentait, conversation qui revenait souvent dans un pays où se trouve -le superbe haras du Pin, elle comprit que les chevaux provenaient des -_montes_, et demanda _pourquoi l'on ne faisait pas deux montes par -an_! Le chevalier attira les rires sur lui. - ---C'est très-possible, dit-il. - -Les assistants l'écoutèrent. - ---La faute, reprit-il, vient des naturalistes qui n'ont pas encore su -contraindre les juments à porter moins de onze mois. - -La pauvre fille ne savait pas plus ce qu'était une monte qu'elle ne -savait reconnaître un bœuf d'un taureau. Le chevalier de Valois servait -une ingrate: jamais mademoiselle Cormon ne comprit un seul de ses -chevaleresques services. En voyant la conversation ranimée, elle ne -se trouvait pas si bête qu'elle pensait l'être. Enfin, un jour, elle -s'établit dans son ignorance, comme le duc de Brancas, le héros du -distrait, se posa dans le fossé où il avait versé, et y prit si bien -ses aises, que quand on vint l'en retirer, il demanda ce qu'on lui -voulait. Depuis cette époque assez récente, mademoiselle de Cormon -perdit sa crainte, elle eut un aplomb qui donnait à ses rentrées -quelque chose de la solennité avec laquelle les Anglais accomplissent -leurs niaiseries patriotiques et qui est comme la fatuité de la bêtise. -En arrivant auprès de son oncle d'un pas magistral, elle ruminait donc -une question à lui faire pour le tirer de ce silence qui la peinait -toujours, car elle le croyait ennuyé. - ---Mon oncle, lui dit-elle en se pendant à son bras et se collant -joyeusement à son côté (c'était encore une de ses fictions, elle -pensait:--Si j'avais un mari, je serais ainsi!); mon oncle, si tout -arrive ici-bas par la volonté de Dieu, il y a donc une raison de toute -chose? - ---Certes, fit gravement l'abbé de Sponde qui chérissant sa nièce -se laissait toujours arracher à ses méditations avec une patience -angélique. - ---Alors, si je reste fille, une supposition, Dieu le veut? - ---Oui, mon enfant, dit l'abbé. - ---Mais, cependant, comme rien ne m'empêche de me marier demain, sa -volonté peut être détruite par la mienne? - ---Cela serait vrai, si nous connaissions la véritable volonté de Dieu, -répondit l'ancien prieur de Sorbonne. Remarque donc ma fille que tu -mets un _si_? - -La pauvre fille, qui avait espéré entraîner son oncle dans une -discussion matrimoniale par un argument _ad omnipotentem_, resta -stupéfaite; mais les personnes dont l'esprit est obtus suivent la -terrible logique des enfants qui consiste à aller de réponse en -demande, logique souvent embarrassante. - ---Mais, mon oncle, Dieu n'a pas fait les femmes pour qu'elles restent -filles; car, elles doivent être ou toutes filles, ou toutes femmes. Il -y a de l'injustice dans la distribution des rôles. - ---Ma fille, dit le bon abbé, tu donnes tort à l'Église qui prescrit le -célibat comme la meilleure voie pour aller à Dieu. - ---Mais si l'Église a raison, et que tout le monde fût bon catholique, -le genre humain finirait donc, mon oncle? - ---Tu as trop d'esprit, Rose, il n'en faut pas tant pour être heureuse. - -Un mot pareil excitait un sourire de satisfaction sur les lèvres de la -pauvre fille, et la confirmait dans la bonne opinion qu'elle commençait -à prendre d'elle-même. Et voilà , comment le monde, comment nos amis -et nos ennemis sont les complices de nos défauts! En ce moment, -l'entretien fut interrompu par l'arrivée successive des convives. Dans -ces jours d'apparat, cette scène locale amenait de petites familiarités -entre les gens de la maison et les personnes invitées. Mariette -disait au Président du Tribunal, gourmand de haut bord, en le voyant -passer:--Ah! monsieur du Ronceret, j'ai fait les choux-fleurs au gratin -à votre intention, car mademoiselle sait combien vous les aimez, et m'a -dit:--Ne les manque pas, Mariette, nous avons monsieur le Président. - ---Cette bonne demoiselle Cormon! répondit le justicier du pays. -Mariette, les avez-vous mouillés avec du jus au lieu de bouillon? c'est -plus onctueux! - -Le Président ne dédaignait point d'entrer dans la chambre du conseil où -Mariette rendait ses arrêts, il y jetait le coup d'œil du gastronome et -l'avis du maître. - ---Bonjour, madame, disait Josette à madame Granson qui courtisait la -femme de chambre, mademoiselle a bien pensé à vous, vous aurez un plat -de poisson. - -Quant au chevalier de Valois, il disait à Mariette, avec le ton léger -d'un grand seigneur qui se familiarise:--Eh! bien, cher cordon bleu, à -qui je donnerais la croix de la légion-d'honneur, y a-t-il quelque fin -morceau pour lequel il faille se réserver? - ---Oui, oui, monsieur de Valois, un lièvre envoyé du Prébaudet, il -pesait quatorze livres. - ---Bonne fille! disait le chevalier en confirmant Josette. Ah! il pèse -quatorze livres! - -Du Bousquier n'était pas invité. Mademoiselle Cormon, fidèle au système -que vous savez, traitait mal ce quinquagénaire, pour qui elle éprouvait -d'inexplicables sentiments attachés aux plus profonds replis de son -cœur. Quoiqu'elle l'eût refusé, parfois elle s'en repentait; elle avait -tout ensemble comme un pressentiment qu'elle l'épouserait, et une -terreur qui l'empêchait de souhaiter ce mariage. Son âme, stimulée par -ces idées, se préoccupait de du Bousquier. Sans se l'avouer, elle était -influencée par les formes herculéennes du républicain. Quoiqu'ils ne -s'expliquassent pas les contradictions de mademoiselle Cormon, madame -Granson et le chevalier de Valois avaient surpris de naïfs regards -coulés en dessous, dont la signification était assez claire pour -que tous deux essayassent de ruiner les espérances déjà déjouées de -l'ancien fournisseur, et qu'il avait certes conservées. Deux convives, -que leurs fonctions excusaient par avance, se faisaient attendre: -l'un était monsieur du Coudrai, le conservateur des hypothèques; -l'autre, monsieur Choisnel, ancien intendant de la maison de Gordes, -le notaire de la haute aristocratie par laquelle il était reçu avec -une distinction que lui méritaient ses vertus, et qui d'ailleurs avait -une fortune considérable. Quand ces deux retardataires arrivèrent, -Jacquelin leur dit, en les voyant aller au salon:--_Ils_ sont tous au -jardin. - -Sans doute les estomacs étaient impatients, car, à l'aspect du -conservateur des hypothèques, un des hommes les plus aimables de la -ville, et qui n'avait que le défaut d'avoir épousé, pour sa fortune, -une vieille femme insupportable et de commettre d'énormes calembours -dont il riait le premier; il s'éleva le léger brouhaha par lequel -s'accueillent les derniers venus en semblable occurrence. En attendant -l'annonce officielle du service, la compagnie se promenait sur la -terrasse, le long de la Brillante, en regardant les herbes fluviatiles, -la mosaïque du lit, et les détails si jolis des maisons accroupies sur -l'autre rive, les vieilles galeries de bois, les fenêtres aux appuis en -ruines, les étais obliques de quelque chambre en avant sur la rivière, -les jardinets où séchaient des guenilles, l'atelier du menuisier, enfin -ces misères de petite ville auxquelles le voisinage des eaux, un saule -pleureur penché, des fleurs, un rosier communiquent je ne sais quelle -grâce, digne des paysagistes. Le chevalier étudiait toutes les figures, -car il avait appris que son brûlot s'était très-heureusement attaché -aux meilleures coteries de la ville; mais personne ne parlait encore à -haute voix de cette grande nouvelle, de Suzanne et de du Bousquier. Les -gens de province possèdent au plus haut degré l'art de distiller les -cancans: le moment pour s'entretenir de cette étrange aventure n'était -pas arrivé, il fallait que chacun se fût recordé. Donc on se disait à -l'oreille:--Vous savez? - ---Oui. - ---Du Bousquier? - ---Et la belle Suzanne. - ---Mademoiselle Cormon n'en sait rien. - ---Non. - ---Ah! - -C'était le _piano_ du cancan dont le _rinforzando_ allait éclater -quand on en serait à déguster la première entrée. Tout-à -coup monsieur -de Valois avisa madame Granson qui avait arboré son chapeau vert à -bouquets d'oreilles d'ours, et dont la figure pétillait. Était-ce -envie de commencer le concert? Quoiqu'une semblable nouvelle fût comme -une mine d'or à exploiter dans la vie monotone de ces personnages, -l'observateur et défiant chevalier crut reconnaître chez cette bonne -femme l'expression d'un sentiment plus étendu: la joie causée par le -triomphe d'un intérêt personnel!.... Aussitôt il se retourna pour -examiner Athanase, et le surprit dans le silence significatif d'une -concentration profonde. Bientôt, un regard jeté par le jeune homme sur -le corsage de mademoiselle Cormon, lequel ressemblait assez à deux -timbales de régiment, porta dans l'âme du chevalier une lueur subite. -Cet éclair lui permit d'entrevoir tout le passé. - ---Ah! diantre, se dit-il, à quel coup de caveçon je suis exposé! - -Monsieur de Valois se rapprocha de mademoiselle Cormon pour pouvoir -lui donner le bras en la conduisant à la salle à manger. La vieille -fille avait pour le chevalier une considération respectueuse; car -certes son nom et la place qu'il occupait parmi les constellations -aristocratiques du Département en faisaient le plus brillant ornement -de son salon. Dans son for intérieur, depuis douze ans, mademoiselle -Cormon désirait devenir madame de Valois. Ce nom était comme une -branche à laquelle s'attachaient les idées qui _essaimaient_ de sa -cervelle touchant la noblesse, le rang et les qualités extérieures -d'un parti; mais si le chevalier de Valois était l'homme choisi par -le cœur, par l'esprit, par l'ambition, cette vieille ruine, quoique -peignée comme le saint Jean d'une procession, effrayait mademoiselle -Cormon: si elle voyait un gentilhomme en lui, la fille ne voyait pas -de mari. L'indifférence affectée par le chevalier en fait de mariage, -et surtout la prétendue pureté de ses mœurs dans une maison pleine de -grisettes, faisaient un tort énorme à monsieur de Valois, contrairement -à ses prévisions. Ce gentilhomme, qui avait vu si juste dans l'affaire -de la rente viagère, se trompait en ceci. Sans qu'elle s'en doutât, les -pensées de mademoiselle Cormon sur le trop sage chevalier pouvaient se -traduire par ce mot:--Quel dommage qu'il ne soit pas un peu libertin! -Les observateurs du cœur humain ont remarqué le penchant des dévotes -pour les mauvais sujets, en s'étonnant de ce goût qu'ils croient -opposé à la vertu chrétienne. D'abord, quelle plus belle destinée -donneriez-vous à la femme vertueuse que celle de purifier à la manière -du charbon les eaux troubles du vice? Mais comment n'a-t-on pas vu -que ces nobles créatures, réduites par la rigidité de leurs principes -à ne jamais enfreindre la fidélité conjugale, doivent naturellement -désirer un mari de haute expérience pratique! Les mauvais sujets sont -des grands hommes en amour. Ainsi, la pauvre fille gémissait de trouver -son vase d'élection cassé en deux morceaux. Dieu seul pouvait souder -le chevalier de Valois et du Bousquier. Pour bien faire comprendre -l'importance du peu de mots que le chevalier et mademoiselle Cormon -allaient se dire, il est nécessaire d'exposer deux graves affaires -qui s'agitaient dans la ville, et sur lesquelles les opinions étaient -divisées. Du Bousquier, d'ailleurs, s'y trouvait mystérieusement mêlé. - -L'une concernait le curé d'Alençon, qui jadis avait prêté le serment -constitutionnel, et qui vainquait en ce moment les répugnances -catholiques en déployant les plus hautes vertus. Ce fut un Cheverus -au petit pied, et si bien apprécié, qu'à sa mort la ville entière le -pleura. Mademoiselle Cormon et l'abbé de Sponde appartenaient à cette -Petite-Église sublime dans son orthodoxie, et qui fut à la cour de -Rome ce que les ultras allaient être à Louis XVIII. L'abbé surtout -ne reconnaissait pas l'Église qui avait transigé forcément avec les -constitutionnels. Ce curé n'était point reçu dans la maison Cormon, -dont les sympathies étaient acquises au desservant de Saint-Léonard, -la paroisse aristocratique d'Alençon. Du Bousquier, ce libéral -enragé caché sous la peau du royaliste, savait combien les points de -ralliement sont nécessaires aux mécontents qui sont le fond de boutique -de toutes les Oppositions, et il avait déjà groupé les sympathies -de la classe moyenne autour de ce curé. Voici la seconde affaire. -Sous l'inspiration secrète de ce diplomate grossier, l'idée de bâtir -un théâtre était éclose dans la ville d'Alençon. Les Séides de du -Bousquier ne connaissaient pas leur Mahomet, mais ils n'en étaient -que plus ardents en croyant défendre leur propre conception. Athanase -était un des plus chauds partisans de la construction d'une salle de -spectacle, et, depuis quelques jours, il plaidait dans les bureaux de -la Mairie pour une cause que tous les jeunes gens avaient épousée. -Le gentilhomme offrit à la vieille fille son bras pour se promener; -elle l'accepta, non sans le remercier, par un regard heureux de cette -attention, et auquel le chevalier répondit en montrant Athanase d'un -air fin. - ---Mademoiselle, vous qui portez un si grand sens dans l'appréciation -des convenances sociales, et à qui ce jeune homme tient par quelques -liens... - ---Très-éloignés, dit-elle en l'interrompant. - ---Ne devriez-vous pas, dit le chevalier en continuant, user de -l'ascendant que vous avez sur sa mère et sur lui pour l'empêcher de se -perdre? Il n'est pas déjà très-religieux, il tient pour l'assermenté; -mais ceci n'est rien. Voici quelque chose de beaucoup plus grave, ne se -jette-t-il pas en étourdi dans une voie d'opposition sans savoir quelle -influence sa conduite actuelle exercera sur son avenir! Il intrigue -pour la construction du théâtre; il est, dans cette affaire, la dupe de -ce républicain déguisé, de du Bousquier... - ---Mon Dieu, monsieur de Valois, répondit-elle, sa mère me dit qu'il -a de l'esprit, et il ne sait pas dire _deux_; il est toujours planté -devant vous comme un _terne_... - ---_Qui ne_ pense à rien! s'écria le Conservateur des hypothèques. Je -l'ai saisi au vol, celui-là ! Je présente mes _devoares_ au chevalier de -Valois, ajouta-t-il en saluant le gentilhomme avec l'emphase attribuée -par Henri Monnier à Joseph Prud'homme, l'admirable type de la classe à -laquelle appartenait le Conservateur des hypothèques. - -Monsieur de Valois rendit le salut sec et protecteur du noble qui -maintient sa distance; puis il remorqua mademoiselle Cormon à quelques -pots de fleurs plus loin, pour faire comprendre à l'interrupteur qu'il -ne voulait pas être espionné. - ---Comment voulez-vous, dit le chevalier à voix basse en se penchant à -l'oreille de mademoiselle Cormon, que les jeunes gens élevés dans ces -détestables lycées impériaux aient des idées? C'est les bonnes mœurs -et les nobles habitudes qui produisent les grandes idées et les belles -amours. Il n'est pas difficile, en le voyant, de deviner que ce pauvre -garçon deviendra tout à fait imbécile, et mourra tristement. Voyez -comme il est pâle, hâve? - ---Sa mère prétend qu'il travaille beaucoup trop, répondit innocemment -la vieille fille; il passe les nuits, mais à quoi? à lire des livres, à -écrire. Quel état cela peut-il donner à un jeune homme d'écrire pendant -la nuit? - ---Mais cela l'épuise, reprit le chevalier en essayant de ramener la -pensée de la vieille fille sur le terrain où il espérait lui voir -prendre Athanase en horreur. Les mœurs de ces lycées impériaux étaient -vraiment horribles. - ---Oh! oui, dit l'ingénue mademoiselle Cormon. Ne les menait-on pas -promener avec les tambours en tête? Leurs maîtres n'avaient pas autant -de religion qu'en ont les païens. Et on mettait ces pauvres enfants en -uniforme, absolument comme les troupes. Quelles idées! - ---Voilà quels en sont les produits, dit le chevalier en montrant -Athanase. De mon temps, un jeune homme aurait-il jamais eu honte -de regarder une jolie femme: et il baisse les yeux quand il vous -voit! Ce jeune homme m'effraie parce qu'il m'intéresse. Dites-lui -de ne pas intriguer avec les bonapartistes comme il fait pour cette -salle de spectacle; quand ces petits jeunes gens ne la demanderont -pas insurrectionnellement, car ce mot est pour moi le synonyme de -constitutionnellement, l'autorité la construira. Puis, dites à sa mère -de veiller sur lui. - ---Oh! elle l'empêchera de voir ces gens en demi-solde et la mauvaise -société, j'en suis sûre. Je vais lui parler, dit mademoiselle Cormon, -car il pourrait perdre sa place à la Mairie. Et de quoi lui et sa mère -vivraient-ils?... Cela fait frémir. - -Comme monsieur de Talleyrand le disait de sa femme, le chevalier se -dit en lui-même, en regardant mademoiselle Cormon:--Qu'on m'en trouve -une plus bête? Foi de gentilhomme! la vertu qui ôte l'intelligence -n'est-elle pas un vice? Mais quelle adorable femme pour un homme de -mon âge! Quels principes! quelle ignorance! - -Comprenez bien que ce monologue adressé à la princesse Goritza se fit -en préparant une prise de tabac. - -Madame Granson avait deviné que le chevalier parlait d'Athanase. -Empressée de connaître le résultat de cette conversation, elle suivit -mademoiselle Cormon qui marchait vers le jeune homme en mettant six -pieds de dignité en avant d'elle. Mais en ce moment Jacquelin vint -annoncer que mademoiselle était servie. La vieille fille fit par un -regard un appel au chevalier. Le galant Conservateur des hypothèques, -qui commençait à voir dans les manières du gentilhomme la barrière -que vers ce temps les nobles de province exhaussaient entre eux et -la bourgeoisie, fut ravi de primer le chevalier; il était près de -mademoiselle Cormon, il arrondit son bras en le lui présentant, elle -fut forcée de l'accepter. Le chevalier se précipita, par politique, sur -madame Granson. - ---Mademoiselle Cormon, lui dit-il en marchant avec lenteur après tous -les convives, ma chère dame, porte le plus vif intérêt à votre cher -Athanase, mais cet intérêt s'évanouit par la faute de votre fils: il -est irréligieux et libéral, il s'agite pour ce théâtre, il fréquente -les bonapartistes, il s'intéresse au curé constitutionnel. Cette -conduite peut lui faire perdre sa place à la Mairie. Vous savez avec -quel soin le gouvernement du roi s'épure! Où votre cher Athanase, une -fois destitué, trouvera-t-il de l'emploi? Qu'il ne se fasse pas mal -voir de l'Administration. - ---Monsieur le chevalier, dit la pauvre mère effrayée, combien ne vous -dois-je pas de reconnaissance! Vous avez raison, mon fils est la dupe -d'une mauvaise clique, et je vais l'éclairer. - -Le chevalier avait par un seul regard pénétré depuis long-temps la -nature d'Athanase, il avait reconnu chez lui l'élément peu malléable -des convictions républicaines auxquelles à cet âge un jeune homme -sacrifie tout, épris par ce mot de _liberté_ si mal défini, si peu -compris, mais qui, pour les gens dédaignés, est un drapeau de révolte; -et, pour eux, la révolte est la vengeance. Athanase devait persister -dans sa foi, car ses opinions étaient tissues avec ses douleurs -d'artiste, avec ses amères contemplations de l'État Social. Il ignorait -qu'à trente-six ans, à l'époque où l'homme a jugé les hommes, les -rapports et les intérêts sociaux, les opinions pour lesquels il a -d'abord sacrifié son avenir doivent se modifier chez lui, comme chez -tous les hommes vraiment supérieurs. Rester fidèle au Côté Gauche -d'Alençon, c'était gagner l'aversion de mademoiselle Cormon. Là , le -chevalier voyait juste. Ainsi cette société, si paisible en apparence, -était intestinement aussi agitée que peuvent l'être les cercles -diplomatiques où la ruse, l'habileté, les passions, les intérêts se -groupent autour des plus graves questions d'empire à empire. - -Les convives bordaient enfin cette table chargée du premier service, -et chacun mangeait comme on mange en province, sans honte d'avoir un -bon appétit, et non comme à Paris où il semble que les mâchoires se -meuvent par des lois somptuaires qui prennent à tâche de démentir les -lois de l'anatomie. A Paris, on mange du bout des dents, on escamote -son plaisir; tandis qu'en province les choses se passent naturellement, -et l'existence s'y concentre peut-être un peu trop sur ce grand et -universel moyen d'existence auquel Dieu a condamné ses créatures. - -Ce fut à la fin du premier service que mademoiselle Cormon fit la plus -célèbre de ses _rentrées_, car on en parla pendant plus de deux ans, -et la chose se conte encore dans les réunions de la petite bourgeoisie -d'Alençon quand il est question de son mariage. La conversation devenue -très-verbeuse et animée au moment où l'on attaqua la pénultième entrée, -s'était naturellement prise à l'affaire du théâtre et à celle du curé -assermenté. Dans la première ferveur où le royalisme se trouvait en -1816, ceux que, plus tard, on appela les Jésuites du pays, voulaient -expulser l'abbé François de sa cure. Du Bousquier, soupçonné par -monsieur de Valois d'être le soutien de ce prêtre, le promoteur de ces -intrigues, et sur le dos duquel le gentilhomme les aurait d'ailleurs -mises avec son adresse habituelle, était sur la sellette sans avocat -pour le défendre. Athanase, le seul convive assez franc pour soutenir -du Bousquier, ne se trouvait pas posé pour émettre ses idées devant ces -potentats d'Alençon qu'il trouvait d'ailleurs stupides. Il n'y a plus -que les jeunes gens de province qui gardent une contenance respectueuse -devant les gens d'un certain âge, et n'osent ni les fronder, ni les -trop fortement contredire. La conversation, atténuée par l'effet de -délicieux canards aux olives, tomba soudain à plat. Mademoiselle -Cormon, jalouse de lutter contre ses propres canards, voulut défendre -du Bousquier, que l'on représentait comme un pernicieux artisan -d'intrigues, capable de _faire battre des montagnes_. - ---Moi, dit-elle, je croyais que monsieur du Bousquier ne s'occupait que -d'enfantillages. - -Dans les circonstances présentes, ce mot eut un prodigieux succès. -Mademoiselle Cormon obtint un beau triomphe: elle fit choir la -princesse Goritza le nez contre la table. Le chevalier, qui ne -s'attendait point à un à -propos chez sa Dulcinée, fut si émerveillé, -qu'il ne trouva pas tout d'abord de mot assez élogieux; il applaudit -sans bruit, comme on applaudit aux Italiens, en simulant du bout des -doigts un applaudissement. - ---Elle est adorablement spirituelle, dit-il à madame Granson. J'ai -toujours prétendu qu'un jour elle démasquerait son artillerie. - ---Mais dans l'intimité elle est charmante, répondit la veuve. - ---Dans l'intimité, madame, toutes les femmes ont de l'esprit, reprit le -chevalier. - -Ce rire homérique une fois apaisé, mademoiselle Cormon demanda la -raison de son succès. Alors commença le _forte_ du cancan. Du Bousquier -fut traduit sous les traits d'un père Gigogne célibataire, d'un -monstre qui, depuis quinze ans, entretenait à lui seul l'hospice des -Enfants-Trouvés; l'immoralité de ses mœurs se dévoilait enfin! elle -était digne de ses saturnales parisiennes, etc., etc. Conduite par -le chevalier de Valois, le plus habile chef d'orchestre en ce genre, -l'ouverture de ce cancan fut magnifique. - ---Je ne sais pas, dit-il d'un air plein de bonhomie, ce qui pourrait -empêcher un du Bousquier d'épouser une mademoiselle Suzanne _Je ne -sais qui_; comment la nommez-vous? Suzette! Quoique logé chez madame -Lardot, je ne connais ces petites filles que de vue. Si cette Suzon -est une grande belle fille, impertinente, œil gris, taille fine, petit -pied, à laquelle j'ai fait à peine attention, mais dont la démarche m'a -paru fort insolente, elle est de beaucoup supérieure comme manières à -du Bousquier. D'ailleurs, Suzanne a la noblesse de la beauté; sous ce -rapport, ce mariage serait pour elle une mésalliance. Vous savez que -l'empereur Joseph eut la curiosité de voir à Lucienne la du Barry, il -lui offrit son bras pour la promener; la pauvre fille, surprise de -tant d'honneur, hésitait à le prendre:--La beauté sera toujours reine, -lui dit l'empereur. Remarquez que c'était un Allemand d'Autriche, -ajouta le chevalier. Mais, croyez-moi, l'Allemagne, qui passe ici pour -très-rustique, est un pays de noble chevalerie et de belles manières, -surtout vers la Pologne et la Hongrie où il se trouve des... - -Ici le chevalier s'arrêta, craignant de tomber dans une allusion à son -bonheur personnel; il reprit seulement sa tabatière et confia le reste -de l'anecdote à la princesse qui lui souriait depuis trente-six ans. - ---Ce mot était fort délicat pour Louis XV, dit du Ronceret. - ---Mais il s'agit, je crois, de l'empereur Joseph, reprit mademoiselle -Cormon d'un petit air entendu. - ---Mademoiselle, dit le chevalier en voyant le Président, le Notaire -et le Conservateur échangeant des regards malicieux; madame du Barry -était la Suzanne de Louis XV, circonstance assez connue de mauvais -sujets comme nous autres, mais que ne doivent pas savoir les jeunes -personnes. Votre ignorance prouve que vous êtes un diamant sans tache: -les corruptions historiques ne vous atteignent point. - -L'abbé de Sponde regarda gracieusement le chevalier de Valois et -inclina la tête en signe d'approbation laudative. - ---Mademoiselle ne connaît pas l'Histoire? dit le Conservateur des -hypothèques. - ---Si vous me mêlez Louis XV et Suzanne, comment voulez-vous que je -sache votre histoire? répondit angéliquement mademoiselle Cormon -joyeuse de voir le plat de canards vide et la conversation si bien -ranimée, qu'en entendant ce dernier mot, tous ses convives riaient la -bouche pleine. - ---Pauvre petite! dit l'abbé de Sponde. Quand un malheur est venu, la -Charité, qui est un amour divin, aussi aveugle que l'amour païen, -ne doit plus voir la cause. Ma nièce, vous êtes présidente de la -Société de Maternité, il faut secourir cette petite fille qui trouvera -difficilement à se marier. - ---Pauvre enfant! dit mademoiselle Cormon. - ---Croyez-vous que du Bousquier l'épouse? demanda le Président du -tribunal. - ---S'il était honnête homme, il le devrait, dit madame Granson; mais -vraiment mon chien a des mœurs plus honnêtes..... - ---Azor est cependant un grand fournisseur, dit d'un air fin le -Conservateur des hypothèques en essayant de passer du calembour au bon -mot. - -Au dessert, il était encore question de du Bousquier qui avait donné -lieu à mille gentillesses que le vin rendit fulminantes. Chacun, -entraîné par le Conservateur des hypothèques, répondait à un calembour -par un autre. Ainsi du Bousquier était un _père sévère_,--un _père -manant_,--un _père sifflé_,--un _père vert_,--un _père rond_,--un _père -foré_,--un _père dû_,--un _père sicaire_.--Il n'était ni _père_, ni -_maire_; ni un _révérend père_; il jouait à _pair ou non_; ce n'était -pas non plus un _père conscrit_. - ---Ce n'est pas toujours un _père nourricier_, dit l'abbé de Sponde avec -une gravité qui arrêta le rire. - ---Ni un _père noble_, reprit le chevalier de Valois. - -L'Église et la noblesse étaient descendues dans l'arène du calembour en -conservant toute leur dignité. - ---Chut! fit le Conservateur des hypothèques, j'entends crier les bottes -de du Bousquier qui, certes, sont plus que jamais _à revers_. - -Il arrive presque toujours qu'un homme ignore les bruits qui courent -sur son compte: une ville entière s'occupe de lui, le calomnie ou -le tympanise; s'il n'a pas d'amis, il ne saura rien. Or, l'innocent -du Bousquier, du Bousquier qui souhaitait être coupable et désirait -que Suzanne n'eût pas menti, du Bousquier fut superbe d'ignorance: -personne ne lui avait parlé des révélations de Suzanne, et tout le -monde trouvait d'ailleurs inconvenant de le questionner sur une de ces -affaires où l'intéressé possède quelquefois des secrets qui l'obligent -à garder le silence. Du Bousquier parut donc très-agaçant et légèrement -fat, quand la société revint de la salle à manger pour prendre le -café dans le salon où quelques personnes étaient déjà venues pour la -soirée. Mademoiselle Cormon, conseillée par sa honte, n'osa regarder le -terrible séducteur; elle s'était emparée d'Athanase qu'elle moralisait -en lui débitant les plus étranges lieux-communs de politique royaliste -et de morale religieuse. Ne possédant pas, comme le chevalier de -Valois, une tabatière ornée de princesses pour essuyer ces douches -de niaiseries, le pauvre poète écoutait d'un air stupide celle qu'il -adorait, en regardant son monstrueux corsage qui gardait ce repos -absolu, l'attribut des grandes masses. Ses désirs produisaient en lui -comme une ivresse qui changeait la petite voix claire de la vieille -fille en un doux murmure, et ses plates idées en motifs pleins d'esprit. - -L'amour est un faux-monayeur qui change continuellement les gros sous -en louis d'or, et qui souvent aussi fait de ses louis des gros sous. - ---Eh! bien, Athanase, me le promettez-vous? - -Cette phrase finale frappa l'oreille de l'heureux jeune homme à la -manière de ces bruits qui réveillent en sursaut. - ---Quoi, mademoiselle? répondit-il. - -Mademoiselle Cormon se leva brusquement en regardant du Bousquier qui -ressemblait en ce moment à ce gros dieu de la fable que la République -mettait sur ses écus; elle s'avança vers madame Granson et lui dit à -l'oreille:--Ma pauvre amie, votre fils est idiot! Le lycée l'a perdu, -dit-elle en se souvenant de l'insistance avec laquelle le chevalier de -Valois avait parlé de la mauvaise éducation des lycées. - -Quel coup de foudre! A son insu le pauvre Athanase avait eu l'occasion -de jeter ses brandons sur les sarments amassés dans le cœur de la -vieille fille; s'il l'eût écoutée, il aurait pu faire comprendre sa -passion: car, dans l'agitation où se trouvait mademoiselle Cormon, un -seul mot suffisait; mais cette stupide avidité qui caractérise l'amour -jeune et vrai l'avait perdu, comme quelquefois un enfant plein de vie -se tue par ignorance. - ---Qu'as-tu donc dit à mademoiselle de Cormon? demanda madame Granson à -son fils. - ---Rien. - ---Rien, j'expliquerai cela! se dit-elle en remettant à demain les -affaires sérieuses, car elle attacha peu d'importance à ce mot en -croyant du Bousquier perdu dans l'esprit de la vieille fille. - -Bientôt les quatre tables se garnirent de leurs seize joueurs. Quatre -personnes s'intéressèrent à un piquet, le jeu le plus cher et auquel il -se perdait beaucoup d'argent. Monsieur Choisnel, le Procureur du roi -et deux dames allèrent faire un trictrac dans le cabinet des laques -rouges. Les girandoles furent allumées; puis la fleur de la société -de mademoiselle Cormon vint s'épanouir devant la cheminée, sur les -bergères, autour des tables, après que chaque nouveau couple arrivé eut -dit à mademoiselle Cormon:--Vous allez donc demain au Prébaudet? - ---Mais il le faut bien, répondait-elle. - -Généralement la maîtresse de la maison parut préoccupée. Madame -Granson, la première, s'aperçut de l'état peu naturel où se trouvait la -vieille fille: mademoiselle Cormon pensait. - ---A quoi songez-vous, cousine? lui dit-elle enfin en la trouvant assise -dans le boudoir. - ---Je pense, répondit-elle, à cette pauvre fille. Ne suis-je pas -présidente de la Société Maternelle, je vais vous aller chercher dix -écus! - ---Dix écus! s'écria madame Granson. Mais vous n'avez jamais donné -autant. - ---Mais, ma bonne, il est si naturel d'avoir des enfants! - -Cette phrase immorale partie du cœur stupéfia la trésorière de la -Société Maternelle. Du Bousquier avait évidemment grandi dans l'esprit -de mademoiselle Cormon. - ---Vraiment, dit madame Granson, du Bousquier n'est pas seulement -un monstre, il est encore un infâme. Lorsqu'on a causé préjudice à -quelqu'un, ne doit-on pas l'indemniser? Ne serait-ce pas à lui, plutôt -qu'à nous, de secourir cette petite, qui, après tout, me semble un fort -mauvais sujet, car il y avait dans Alençon mieux que ce cynique du -Bousquier! il faut être bien libertine pour s'adresser à lui. - ---Cynique! Votre fils vous apprend, ma chère, des mots latins qui -sont incompréhensibles. Certes, je ne veux pas excuser monsieur du -Bousquier; mais expliquez-moi comment une femme est libertine en -préférant un homme à un autre? - ---Chère cousine, vous épouseriez mon fils Athanase, il n'y aurait là -rien que de très-naturel; il est jeune et beau, plein d'avenir, il sera -la gloire d'Alençon; seulement tout le monde penserait que vous avez -pris un si jeune homme pour être très-heureuse; les mauvaises langues -diraient que vous faites vos provisions de bonheur pour n'en jamais -manquer; il y aurait des femmes jalouses qui vous accuseraient de -dépravation; mais qu'est-ce que cela ferait? vous seriez bien aimée et -véritablement. Si Athanase vous paraît idiot, ma chère, c'est qu'il a -trop d'idées; les extrêmes se touchent. Il vit certes comme une jeune -fille de quinze ans; il n'a pas roulé dans les impuretés de Paris, -_lui_!... Eh! bien, changez les termes, comme disait mon pauvre mari: -il en est de même de du Bousquier par rapport à Suzanne. Vous seriez -calomniée, vous; mais, dans l'affaire de du Bousquier, tout est vrai. -Comprenez-vous? - ---Pas plus que si vous me parliez grec, dit mademoiselle Cormon qui -ouvrait de grands yeux en tendant toutes les forces de son intelligence. - ---Hé! bien, cousine, puisqu'il faut mettre les points sur les i, -Suzanne ne peut pas aimer du Bousquier. Et si le cœur n'est pour rien -dans cette affaire... - ---Mais, cousine, avec quoi aime-t-on donc, si l'on n'aime pas avec le -cœur? - -Ici madame Granson se dit en elle-même ce qu'avait pensé le chevalier -de Valois:--Cette pauvre cousine est par trop innocente, cela passe la -permission.--Chère enfant, reprit-elle à haute voix, il me semble que -les enfants ne se conçoivent pas uniquement par l'esprit. - ---Mais si, ma chère, car la Sainte-Vierge... - ---Mais, ma bonne, du Bousquier n'est pas le Saint-Esprit! - ---C'est vrai, répondit la vieille fille, c'est un homme! un homme que -sa tournure rend assez dangereux pour que ses amis l'engagent à se -marier. - ---Vous pouvez, cousine, amener ce résultat... - ---Hé! comment? dit la vieille fille avec l'enthousiasme de la charité -chrétienne. - ---Ne le recevez plus jusqu'à ce qu'il ait pris une femme; vous devez -aux bonnes mœurs et à la religion de manifester en cette circonstance -une exemplaire réprobation. - ---A mon retour du Prébaudet, nous reparlerons de ceci, ma chère madame -Granson, je consulterai mon oncle et l'abbé Couturier, dit mademoiselle -Cormon en rentrant dans le salon qui se trouvait en ce moment à son -plus haut degré d'animation. - -Les lumières, les groupes de femmes bien mises, le ton solennel, -l'air magistral de cette assemblée ne rendaient pas mademoiselle -Cormon moins fière que sa société de cette tenue aristocratique. Pour -beaucoup de gens, on ne voyait pas mieux à Paris dans les meilleures -compagnies. Dans ce moment, du Bousquier, qui jouait au whist avec -monsieur de Valois et deux vieilles dames, madame du Couderai et madame -du Ronceret, était l'objet d'une curiosité sourde. Il venait quelques -jeunes femmes qui, sous prétexte de regarder jouer, le contemplaient -si singulièrement, quoiqu'à la dérobée, que le vieux garçon finit par -croire à quelque oubli dans sa toilette. - ---Mon faux toupet serait-il de travers? se dit-il en éprouvant une de -ces inquiétudes capitales auxquelles sont soumis les vieux garçons. - -Il profita d'un mauvais coup qui terminait un septième _rubber_, pour -quitter la table. - ---Je ne peux pas toucher une carte sans perdre, dit-il, je suis -décidément trop malheureux. - ---Vous êtes heureux ailleurs, dit le chevalier en lui lançant un fin -regard. - -Ce mot fit naturellement le tour du salon où chacun se récria sur le -ton exquis du chevalier, le prince de Talleyrand du pays. - ---Il n'y a que monsieur de Valois pour trouver ces sortes de choses, -dit la nièce du curé de Saint-Léonard. - -Du Bousquier s'alla regarder dans la petite glace oblongue, -au-dessus du Déserteur, et ne se trouva rien d'extraordinaire. Après -d'innombrables répétitions du même texte varié sur tous les modes, -vers dix heures, le départ s'opéra le long de l'embarcadère de la -longue antichambre, non sans quelques conduites faites par mademoiselle -Cormon à ses favorites qu'elle embrassait sur le perron. Les groupes -s'en allaient, les uns vers la route de Bretagne et le Château, les -autres vers le quartier qui regarde la Sarthe. Alors commençaient les -discours qui, depuis vingt ans, retentissaient à cette heure dans -cette rue. C'était inévitablement:--Mademoiselle Cormon était bien -ce soir.--Mademoiselle Cormon?... je l'ai trouvée singulière.--Comme -ce pauvre abbé baisse. Avez-vous vu comme il dort? Il ne sait plus -où sont ses cartes, il a des distractions.--Nous aurons le chagrin -de le perdre.--Il fait beau ce soir, nous aurons une belle journée -demain!--Un beau temps pour que les pommiers passent fleur!--Vous nous -avez battus; mais quand vous êtes avec monsieur de Valois, vous n'en -faites jamais d'autres.--Combien a-t-il donc gagné?--Mais, ce soir, -il a gagné trois ou quatre francs. Il ne perd jamais.--Oui, ma foi, -savez-vous qu'il y a trois cent soixante-cinq jours dans l'année, -et qu'à ce prix-là son jeu vaut une ferme!--Ah! quels coups nous -avons essuyés ce soir!--Vous êtes bien heureux, monsieur et madame, -vous voilà chez vous; mais nous, nous avons la moitié de la ville à -faire.--Je ne vous plains pas, vous pourriez avoir une voiture et -vous dispenser de venir à pied.--Ah! monsieur, nous avons une fille -à marier qui nous ôte une roue, et l'entretien de notre fils à Paris -nous emporte l'autre.--Vous en faites toujours un magistrat?--Que -voulez-vous que l'on fasse des jeunes gens?... Et puis, il n'y a pas -de honte à servir le roi. Parfois une discussion sur les cidres ou sur -les lins, toujours posée dans les mêmes termes, et qui revenait aux -mêmes époques, se continuait en chemin. Si quelque observateur du cœur -humain eût demeuré dans cette rue, il aurait toujours su dans quel -mois il était, en entendant cette conversation. Mais en ce moment -elle fut exclusivement drolatique, car du Bousquier, qui marchait seul -en avant des groupes, fredonnait, sans se douter de l'à -propos, l'air -fameux de: _Femme sensible, entends-tu le ramage?_ etc. Pour les uns, -du Bousquier était un homme très-fort, un homme mal jugé. Depuis qu'il -avait été confirmé dans son poste par une nouvelle institution royale, -le Président du Ronceret inclinait vers du Bousquier. Pour les autres, -le fournisseur était un homme dangereux, de mauvaises mœurs, capable -de tout. En province, comme à Paris, les hommes en vue ressemblent à -cette statue du beau conte allégorique d'Addisson, pour laquelle deux -chevaliers se battent en arrivant chacun de leur côté au carrefour où -elle s'élève: l'un la dit blanche, l'autre la tient pour noire; puis, -quand ils sont tous deux à terre, ils la voient blanche à droite et -noire à gauche, un troisième chevalier vient à leur secours et la -trouve rouge. - -En rentrant chez lui, le chevalier de Valois se disait:--Il est temps -de faire courir le bruit de mon mariage avec mademoiselle Cormon. -La nouvelle sortira du salon de mademoiselle de Gordes, ira droit à -Séez chez l'Évêque, reviendra par les Grands-Vicaires chez le curé -de Saint-Léonard, qui ne manquera pas de le dire à l'abbé Couturier; -ainsi mademoiselle Cormon recevra ce boulet ramé dans ses œuvres vives. -Le vieux marquis de Gordes invitera l'abbé de Sponde à dîner, afin -d'arrêter un cancan qui ferait tort à mademoiselle Cormon si je me -prononçais contre elle, à moi si elle me refusait. L'abbé sera bien -et dûment entortillé; puis mademoiselle Cormon ne tiendra pas contre -une visite de mademoiselle de Gordes qui lui démontrera la grandeur -et l'avenir de cette alliance. L'héritage de l'abbé vaut plus de cent -mille écus, les économies de la fille doivent monter à plus de deux -cent mille livres, elle a son hôtel, le Prébaudet et quinze mille -livres de rente. Un mot à mon ami le comte de Fontaine, et je deviens -Maire d'Alençon, Député; puis, une fois assis sur les bancs de la -Droite, nous arriverons à la Pairie, en criant La clôture! ou A l'ordre! - -Rentrée chez elle, madame Granson eut une vive explication avec son -fils qui ne voulut pas comprendre la liaison qui existait entre ses -opinions et ses amours. Ce fut la première querelle qui troubla -l'harmonie de ce pauvre ménage. - -Le lendemain, à neuf heures, mademoiselle Cormon, emballée dans sa -carriole avec Josette, et qui se dessinait comme une pyramide sur -l'océan de ses paquets, montait la rue Saint-Blaise pour se rendre -au Prébaudet, où devait la surprendre l'événement qui précipita -son mariage, et que ne pouvaient prévoir ni madame Granson, ni du -Bousquier, ni monsieur de Valois, ni mademoiselle Cormon. Le hasard est -le plus grand de tous les artistes. - -Le lendemain de son arrivée au Prébaudet, mademoiselle Cormon était -fort innocemment occupée, sur les huit heures du matin, à écouter -pendant son déjeuner les divers rapports de son garde et de son -jardinier, lorsque Jacquelin fit une vigoureuse irruption dans la salle -à manger. - ---Mademoiselle, dit-il tout ébouriffé, monsieur votre oncle vous -expédie un exprès, le fils à la mère Grosmort, avec une lettre. Le gars -est parti d'Alençon avant le jour, et ne le voilà pas moins arrivé. Il -a couru presque comme Pénélope! Faut-il lui donner un verre de vin? - ---Qu'a-t-il pu arriver, Josette, mon oncle serait-il..... - ---Il n'écrirait pas, dit la femme de chambre en devinant les craintes -de sa maîtresse. - ---Vite! vite! s'écria mademoiselle Cormon après avoir lu les premières -lignes, que Jacquelin attelle Pénélope.--Arrange-toi, ma fille, pour -avoir tout remballé dans une demi-heure, dit-elle à Josette. Nous -retournons à la ville... - ---Jacquelin! cria Josette excitée par le sentiment qu'exprima le visage -de mademoiselle Cormon. - -Jacquelin, instruit par Josette, arriva disant:--Mais, mademoiselle, -Pénélope mange son avoine. - ---Hé! qu'est-ce que cela me fait? je veux partir à l'instant. - ---Mais, mademoiselle, il va pleuvoir! - ---Eh! bien, nous serons mouillés. - ---Le feu est à la maison, dit en murmurant Josette piquée du silence -que gardait sa maîtresse en achevant la lettre, la lisant et relisant. - ---Achevez donc au moins votre café, ne vous tournez pas le sang! -Regardez comme vous êtes rouge. - ---Je suis rouge, Josette! dit-elle en allant se regarder dans une -glace dont le tain tombait et qui lui offrit l'image de ses traits -doublement renversés. Mon Dieu! pensa mademoiselle Cormon, si j'allais -être laide!--Allons, Josette, allons, ma fille, habille-moi. Je veux -être prête avant que Jacquelin n'ait attelé Pénélope. Si tu ne peux -remettre mes paquets dans la voiture, je les laisserai ici, plutôt que -de perdre une minute. - -Si vous avez bien compris l'excès de monomanie à laquelle le désir -de se marier avait fait arriver mademoiselle Cormon, vous partagerez -son émotion. Le digne oncle annonçait à sa nièce que monsieur de -Troisville, ancien militaire au service de Russie, petit-fils d'un de -ses meilleurs amis, souhaitait se retirer à Alençon, et lui demandait -l'hospitalité, en se recommandant de l'amitié que l'abbé portait à -son grand-père, le comte de Troisville, chef d'escadre sous Louis -XV. L'ancien Vicaire-Général épouvanté priait instamment sa nièce de -revenir pour l'aider à recevoir leur hôte et à lui faire les honneurs -de la maison, car la lettre avait éprouvé quelque retard, monsieur -de Troisville pouvait lui tomber sur les bras dans la soirée. A -la lecture de cette lettre pouvait-il être question des soins que -demandait le Prébaudet? En ce moment, le garde et le fermier, témoins -de l'effarouchement de leur maîtresse, se tenaient cois en attendant -ses ordres. Quand ils l'arrêtèrent au passage afin d'obtenir leurs -instructions, pour la première fois de sa vie mademoiselle Cormon, la -despotique vieille fille qui voyait tout par elle-même au Prébaudet, -leur dit un _comme vous voudrez!_ qui les frappa de stupéfaction; car -leur maîtresse poussait le soin administratif jusqu'à compter ses -fruits et les enregistrait par sortes, afin de diriger la consommation -suivant le nombre de chaque espèce de fruit. - ---Je crois rêver, dit Josette en voyant sa maîtresse volant par les -escaliers comme un éléphant auquel Dieu aurait donné des ailes. - -Bientôt, malgré une pluie battante, mademoiselle sortit du Prébaudet, -laissant à ses gens la bride sur le cou. Jacquelin n'osa prendre sur -lui de presser le petit trot habituel de la paisible Pénélope, qui, -semblable à la belle reine dont elle portait le nom, avait l'air de -faire autant de pas en arrière qu'elle en faisait en avant. Voyant -cette allure, mademoiselle ordonna d'une voix aigre à Jacquelin d'avoir -à faire galoper, à coups de fouet s'il le fallait, la pauvre jument -étonnée; tant elle avait peur de ne pas avoir le temps d'arranger -convenablement la maison pour recevoir monsieur de Troisville. Elle -calculait que le petit-fils d'un ami de son oncle pouvait n'avoir que -quarante ans; un militaire devait être immanquablement garçon, elle se -promettait donc, son oncle aidant, de ne pas laisser sortir du logis -monsieur de Troisville dans l'état où il y entrerait. Quoique Pénélope -galopât, mademoiselle Cormon, occupée de ses toilettes et rêvant une -première nuit de noces, dit plusieurs fois à Jacquelin qu'il n'avançait -pas. Elle se remuait dans la carriole sans répondre aux demandes de -Josette, et se parlait à elle-même comme une personne qui roule de -grands desseins. Enfin, la carriole atteignit la grande rue d'Alençon -qui s'appelle la rue Saint-Blaise en y entrant du côté de Mortagne; -mais vers l'hôtel du More elle prend le nom de la rue de la porte -de Séez, et devient la rue du Bercail en débouchant sur la route de -Bretagne. Si le départ de mademoiselle Cormon faisait grand bruit dans -Alençon, chacun peut imaginer le tapage que dut y faire son retour le -lendemain de son installation au Prébaudet, et par une pluie battante -qui lui fouettait le visage sans qu'elle parût en prendre souci. Chacun -remarqua le galop fou de Pénélope, l'air narquois de Jacquelin, l'heure -matinale, les paquets cen dessus dessous, enfin la conversation animée -de Josette et de mademoiselle Cormon, leur impatience surtout. Les -biens de monsieur de Troisville se trouvaient situés entre Alençon et -Mortagne, Josette connaissait les branches diverses de la famille de -Troisville. Un mot dit par Mademoiselle en atteignant le pavé d'Alençon -avait mis Josette au fait de l'aventure; la discussion s'était établie -entre elles, et toutes deux avaient arrêté que le de Troisville attendu -devait être un gentilhomme entre quarante et quarante-deux ans, garçon, -ni riche ni pauvre. Mademoiselle se voyait comtesse ou vicomtesse de -Troisville. - ---Et mon oncle qui ne me dit rien, qui ne sait rien, qui ne s'informe -de rien? Oh! comme c'est mon oncle! il oublierait son nez s'il ne -tenait pas à son visage! - -N'avez-vous pas remarqué que, dans ces sortes de circonstances, les -vieilles filles deviennent comme Richard III, spirituelles, féroces, -hardies, prometteuses, et, comme des clercs grisés, ne respectent -plus rien? Aussitôt la ville d'Alençon, instruite en un moment, du -haut de la rue Saint-Blaise jusqu'à la porte de Séez, de ce retour -précipité accompagné de circonstances graves, fut perturbée dans tous -ses viscères publics et domestiques. Les cuisinières, les marchands, -les passants se dirent cette nouvelle de porte à porte; puis elle -monta dans la région supérieure. Bientôt ces mots:--Mademoiselle -Cormon est revenue! éclatèrent comme une bombe dans tous les ménages. -En ce moment, Jacquelin quittait le banc de bois poli par un procédé -qu'ignorent les ébénistes et où il était assis sur le devant de la -carriole; il ouvrait lui-même la grande porte verte, ronde par le haut, -fermée en signe de deuil, car pendant l'absence de mademoiselle Cormon -l'assemblée n'avait pas lieu. Les fidèles festoyaient alors tour à tour -l'abbé de Sponde. Monsieur de Valois payait sa dette en l'invitant -à dîner chez le marquis de Gordes. Jacquelin appela familièrement -Pénélope qu'il avait laissée au milieu de la rue; la bête habituée à ce -manége tourna d'elle-même, enfila la porte, détourna dans la cour de -manière à ne pas endommager le massif de fleurs. Jacquelin la reprit -par la bride et mena la voiture devant le perron. - ---Mariette! cria mademoiselle Cormon. - -Mais Mariette était occupée à fermer la grande porte. - ---Mademoiselle? - ---Ce monsieur n'est pas venu? - ---Non, mademoiselle. - ---Et mon oncle? - ---Mademoiselle, il est à l'église. - -Jacquelin et Pérotte étaient en ce moment sur la première marche du -perron et tendaient leurs mains pour manœuvrer leur maîtresse sortie -de la carriole et qui se hissait sur le brancard en s'accrochant aux -rideaux. Mademoiselle se jeta dans leurs bras, car depuis deux ans elle -ne voulait plus se risquer à se servir du marchepied en fer et à double -maille fixé dans le brancard par un horrible mécanisme à gros boulons. -Quand mademoiselle Cormon fut sur le haut du perron, elle regarda sa -cour d'un air de satisfaction. - ---Allons, allons, Mariette, laissez la grande porte et venez ici. - ---Le torchon brûle, dit Jacquelin à Mariette quand la cuisinière passa -près de la carriole. - ---Voyons, mon enfant, quelles provisions as-tu? dit mademoiselle Cormon -en s'asseyant sur la banquette de la longue antichambre comme une -personne excédée de fatigue. - ---Mais je n'ai _rin_, dit Mariette en se mettant les poings sur les -hanches. Mademoiselle sait bien que, pendant son absence, monsieur -l'abbé dîne toujours en ville; hier je suis allée le quérir chez -mademoiselle de Gordes. - ---Où est-il donc? - ---Monsieur l'abbé, il est à l'église, il ne rentrera qu'à trois heures. - ---Il ne pense à rien, mon oncle. N'aurait-il pas dû te dire d'aller au -marché! Mariette, vas-y; sans jeter l'argent, n'épargne rien, prends-y -tout ce qu'il y aura de bien, de bon, de délicat. Va t'informer aux -diligences comment l'on se procure des pâtés. Je veux des écrevisses -des rû de la Brillante. Quelle heure est-il? - ---Neuf heures _quart moins_. - ---Mon Dieu, Mariette, ne perds pas le temps à babiller, la personne -attendue par mon oncle peut arriver d'un instant à l'autre; s'il -fallait lui donner à déjeuner, nous serions de jolis cœurs. - -Mariette se retourna vers Pénélope en sueur, et regarda Jacquelin d'un -air qui voulait dire: Mademoiselle va mettre la main sur un mari, de -cette fois. - ---A nous deux, Josette, reprit la vieille fille, car il faut voir à -coucher monsieur de Troisville. - -Avec quel bonheur cette phrase fut prononcée! _voir à coucher monsieur -de Troisville_ (prononcez Tréville), combien d'idées dans ce mot! La -vieille fille était inondée d'espérance. - ---Voulez-vous le coucher dans la chambre verte? - ---Celle de monseigneur l'Évêque, non, elle est trop près de la mienne, -dit mademoiselle Cormon. Bon pour monseigneur, qui est un saint homme. - ---Donnez-lui l'appartement de votre oncle. - ---Il est si nu, que ce serait indécent. - ---Dame, mademoiselle! faites arranger en deux temps un lit dans votre -boudoir, il y a une cheminée. Moreau trouvera bien dans ses magasins un -lit à peu près pareil à l'étoffe de la tenture. - ---Tu as raison, Josette. Eh! bien, cours chez Moreau; consulte avec -lui sur tout ce qu'il faut faire, je t'y autorise. Si le lit (le lit -de monsieur de Troisville!) peut être monté ce soir sans que monsieur -de Troisville s'en aperçoive, au cas où monsieur de Troisville nous -viendrait pendant que Moreau serait là , je le veux bien. Si Moreau ne -s'y engage pas je mettrai monsieur de Troisville dans la chambre verte, -quoique monsieur de Troisville sera là bien près de moi. - -Josette s'en allait, sa maîtresse la rappela. - ---Explique tout à Jacquelin, s'écria-t-elle d'une voix formidable et -pleine d'épouvante, qu'il aille lui-même chez Moreau. Ma toilette -donc! Si j'étais surprise ainsi par monsieur de Troisville, sans mon -oncle pour le recevoir! Oh! mon oncle, mon oncle! Viens, Josette, tu -vas m'habiller. - ---Mais Pénélope! dit imprudemment Josette. - -Les yeux de mademoiselle Cormon étincelèrent pour la seule fois de sa -vie:--Toujours Pénélope! Pénélope par ci, Pénélope par là ! Est-ce donc -Pénélope qui est la maîtresse? - ---Mais elle est en nage et n'a pas mangé l'avoine! - ---Et qu'elle crève! s'écria mademoiselle Cormon; mais que je me marie, -pensa-t-elle. - -En entendant ce mot qui lui parut un homicide, Josette resta pendant un -moment interdite; puis elle dégringola le perron à un geste que lui fit -sa maîtresse. - ---Mademoiselle a le diable au corps, Jacquelin! fut la première parole -de Josette. - -Ainsi tout fut d'accord dans cette journée pour produire le grand coup -de théâtre qui décida de la vie de mademoiselle Cormon. La ville était -déjà cen dessus-dessous par suite des cinq circonstances aggravantes -qui accompagnaient le retour subit de mademoiselle Cormon, à savoir: -la pluie battante, le galop de Pénélope essoufflée, en sueur et les -flancs rentrés; l'heure matinale, les paquets en désordre, et l'air -singulier de la vieille fille effarée. Mais quand Mariette fit son -invasion au marché pour y tout enlever, quand Jacquelin vint chez le -principal tapissier d'Alençon, rue de la Porte de Séez, à deux pas de -l'église, pour y chercher un lit, il y eut matière aux conjectures -les plus graves. On discuta cette étrange aventure au Cours, sur -la Promenade; elle occupa tout le monde, et même mademoiselle de -Gordes chez qui se trouvait le chevalier de Valois. A deux jours -de distance, la ville d'Alençon était remuée par des événements si -capitaux, que quelques bonnes femmes disaient:--Mais c'est la fin du -monde! Cette dernière nouvelle se résuma dans toutes les maisons par -cette phrase:--Qu'arrive-t-il donc chez les Cormon? L'abbé de Sponde, -questionné fort adroitement quand il sortit de Saint-Léonard pour aller -se promener au Cours avec l'abbé Couturier, répondit bonifacement -qu'il attendait le vicomte de Troisville, gentilhomme au service de -Russie pendant l'émigration, et qui revenait habiter Alençon. De deux -à cinq heures, une espèce de télégraphe labial joua dans la ville et -apprit à tous les habitants que mademoiselle Cormon avait enfin trouvé -un mari par correspondance, et qu'elle allait épouser le vicomte de -Troisville. Ici l'on disait: Moreau fait déjà le lit. Là , le lit avait -six pieds. Le lit était de quatre pieds, rue du Bercail, chez madame -Granson. C'était un simple lit de repos chez du Ronceret où dînait du -Bousquier. La petite bourgeoisie prétendait qu'il coûtait onze cents -francs. Généralement on disait que _c'était vendre la peau de l'ours_. -Plus loin, les carpes avaient renchéri! Mariette s'était jetée sur le -marché pour y faire une rafle générale. En haut de la rue Saint-Blaise, -Pénélope avait dû crever. Ce décès se révoquait en doute chez le -Receveur-Général. Néanmoins, il était authentique à la Préfecture que -la bête avait expiré en tournant la porte de l'hôtel Cormon, tant la -vieille fille était accourue avec vélocité sur sa proie. Le sellier qui -demeurait au coin de la rue de Séez fut assez osé pour venir demander -s'il était arrivé quelque chose à la voiture de mademoiselle Cormon, -afin de voir si Pénélope était morte. Du haut de la rue Saint-Blaise -jusqu'au bout de la rue du Bercail, on apprit que, grâce aux soins de -Jacquelin, Pénélope, cette silencieuse victime de l'intempérance de sa -maîtresse, vivait encore, mais elle paraissait souffrante. Sur toute la -route de Bretagne, le vicomte de Troisville était un cadet sans le sou, -car les biens du Perche appartenaient au marquis de Troisville, pair -de France qui avait deux enfants. Ce mariage était une bonne fortune -pour le pauvre émigré, le vicomte était l'affaire de mademoiselle -Cormon; l'aristocratie de la route de Bretagne approuvait le mariage, -la vieille fille ne pouvait faire un meilleur emploi de sa fortune. -Mais, dans la bourgeoisie, le vicomte de Troisville était un général -russe qui avait combattu contre la France, qui revenait avec une grande -fortune gagnée à la cour de Saint-Pétersbourg; c'était un _étranger_, -un des _alliés_ pris en haine par les Libéraux. L'abbé de Sponde avait -sournoisement moyenné ce mariage. Toutes les personnes qui avaient le -droit d'entrer chez mademoiselle Cormon comme chez eux se promirent -d'aller la voir le soir. Pendant cette agitation transurbaine, qui fit -presque oublier Suzanne, mademoiselle Cormon n'était pas moins agitée; -elle éprouvait des sentiments tout nouveaux. En regardant son salon, -son boudoir, le cabinet, la salle à manger, elle fut saisie d'une -appréhension cruelle. Une espèce de démon lui montra ce vieux luxe en -ricanant; les belles choses qu'elle admirait depuis son enfance furent -soupçonnées, accusées de vieillesse. Enfin elle eut cette crainte qui -s'empare de presque tous les auteurs, au moment où ils lisent une -œuvre qu'ils croient parfaite à quelque critique exigeant ou blasé: les -situations neuves paraissent usées; les phrases les mieux tournées, les -plus léchées, se montrent louches ou boiteuses; les images grimacent -ou se contrarient, le faux saute aux yeux. De même la pauvre fille -tremblait de voir sur les lèvres de monsieur de Troisville un sourire -de mépris pour ce salon d'évêque; elle redouta de lui voir jeter un -regard froid sur cette antique salle à manger; enfin elle craignit que -le cadre ne vieillît le tableau. Si ces antiquités allaient jeter sur -elle un reflet de vieillesse? Cette question qu'elle se fit lui donna -la chair de poule. En ce moment, elle aurait livré le quart de ses -économies pour pouvoir restaurer sa maison en un instant par un coup de -baguette de fée. Quel est le fat de général qui n'a pas frissonné la -veille d'une bataille? La pauvre fille était entre un Austerlitz et un -Waterloo. - ---Madame la vicomtesse de Troisville, se disait-elle, le beau nom! Nos -biens iraient au moins dans une bonne maison. - -Elle était en proie à une irritation qui faisait tressaillir ses plus -déliés rameaux nerveux et leurs papilles depuis si long-temps noyées -dans l'embonpoint. Tout son sang, fouetté par l'espérance, était en -mouvement. Elle se sentait la force de converser, s'il le fallait, avec -monsieur de Troisville. - -Il est inutile de parler de l'activité avec laquelle fonctionnèrent -Josette, Jacquelin, Mariette, Moreau et ses garçons. Ce fut un -empressement de fourmis occupées à leurs œufs. Tout ce qu'un soin -journalier rendait si propre fut repassé, brossé, lavé, frotté. Les -porcelaines des grands jours virent la lumière. Les services damassés -numérotés A, B, C, D furent tirés des profondeurs où ils gisaient -sous une triple garde d'enveloppes défendues par de formidables -lignes d'épingles. Les plus précieux rayons de la bibliothèque furent -interrogés. Enfin mademoiselle sacrifia trois bouteilles des fameuses -liqueurs de madame Amphoux, la plus illustre des distillatrices -d'outre-mer, nom cher aux amateurs. Grâces au dévouement de ses -lieutenants, mademoiselle put se présenter au combat. Les différentes -armes, les meubles, l'artillerie de cuisine, les batteries de l'office, -les vivres, les munitions, les corps de réserve furent prêts sur toute -la ligne. Jacquelin, Mariette et Josette reçurent l'ordre de se mettre -en grande tenue. Le jardin fut ratissé. La vieille fille regretta -de ne pouvoir s'entendre avec les rossignols logés dans les arbres -pour obtenir d'eux leurs plus belles roulades. Enfin, sur les quatre -heures, au moment même où l'abbé de Sponde rentrait, où mademoiselle -croyait avoir vainement mis le couvert le plus coquet, apprêté le plus -délicat des dîners, le clic-clac d'un postillon se fit entendre dans le -Val-Noble. - ---_C'est lui!_ se dit-elle en recevant les coups de fouet dans le cœur. - -En effet, annoncé par tant de cancans, un certain cabriolet de poste -où se trouvait un monsieur seul avait fait une si grande sensation -en descendant la rue Saint-Blaise et tournant la rue du Cours, que -quelques petits gamins et de grandes personnes l'avaient suivi, et -restaient groupés autour de la porte de l'hôtel Cormon pour le voir -entrer. Jacquelin, qui flairait aussi son propre mariage, avait entendu -le clic-clac dans la rue Saint-Blaise, il avait ouvert la grand'porte -à deux battants. Le postillon, qui était de sa connaissance, mit sa -gloire à bien tourner, et arrêta net au perron. Quant au postillon, -vous comprenez qu'il s'en alla bien et dûment grisé par Jacquelin. -L'abbé vint au-devant de son hôte dont la voiture fut dépouillée -avec la prestesse qu'auraient pu y mettre des voleurs pressés. Elle -fut remisée, la grand'porte fut fermée, et il n'y eut plus de traces -de l'arrivée de monsieur de Troisville en quelques minutes. Jamais -deux substances chimiques ne se marièrent avec plus de promptitude -que la maison Cormon n'en mit à absorber le vicomte de Troisville. -Mademoiselle, de qui le cœur battait comme à un lézard pris par un -pâtre, resta héroïquement dans sa bergère, au coin du feu. Josette -ouvrit la porte, et le vicomte de Troisville suivi de l'abbé de Sponde -se produisit aux regards de la vieille fille. - ---Ma nièce, voici monsieur le vicomte de Troisville, le petit-fils d'un -de mes camarades de collége.--Monsieur de Troisville, voici ma nièce, -mademoiselle Cormon. - ---Ah! le bon oncle, comme il pose bien la question! pensa -Rose-Marie-Victoire. - -Le vicomte de Troisville était, pour le peindre en deux mots, du -Bousquier gentilhomme. Il y avait entre eux toute la différence qui -sépare le genre vulgaire et le genre noble. S'ils avaient été là -tous deux, il eût été impossible au libéral le plus enragé de nier -l'aristocratie. La force du vicomte avait toute la distinction de -l'élégance; ses formes conservaient une dignité magnifique; il avait -des yeux bleus et des cheveux noirs, un teint olivâtre, et il ne -devait pas avoir plus de quarante-six ans. Vous eussiez dit un bel -Espagnol conservé dans les glaces de la Russie. Les manières, la -démarche, la pose, tout annonçait un diplomate qui avait vu l'Europe. -La mise était celle d'un homme comme il faut en voyage. Monsieur de -Troisville paraissait fatigué, l'abbé lui offrit de passer dans la -chambre qui lui était destinée, et fut ébahi quand sa nièce ouvrit le -boudoir transformé en chambre à coucher. Mademoiselle Cormon et son -oncle laissèrent alors le noble étranger vaquer à ses affaires avec -l'aide de Jacquelin, qui lui apporta tous les paquets dont il avait -besoin. L'abbé de Sponde et sa nièce allèrent se promener le long -de la Brillante, en attendant que monsieur de Troisville eût fini -sa toilette. Quoique l'abbé de Sponde fût, par un singulier hasard, -plus distrait qu'à l'ordinaire, mademoiselle Cormon ne fut pas moins -préoccupée que lui. Tous deux ils marchèrent en silence. La vieille -fille n'avait jamais rencontré d'homme aussi séduisant que l'était -l'olympien vicomte. Elle ne pouvait se dire à l'allemande:--Voilà -mon idéal! mais elle se sentait prise de la tête aux pieds, et se -disait:--Voilà mon affaire! Tout à coup elle vola chez Mariette pour -savoir si le dîner pouvait subir un retard sans rien perdre de sa bonté. - ---Mon oncle, ce monsieur de Troisville est bien aimable, dit-elle en -revenant. - ---Mais, ma fille, il n'a encore rien dit, fit en riant l'abbé. - ---Mais cela se voit dans la tournure, sur la physionomie. Est-il garçon? - ---Je n'en sais rien, répondit l'abbé qui pensait à une discussion sur -la grâce émue entre l'abbé Couturier et lui. Monsieur de Troisville m'a -écrit qu'il désirait acquérir une maison ici.--S'il était marié il ne -serait pas venu seul, reprit-il d'un air insouciant; car il n'admettait -pas que sa nièce pût penser à se marier. - ---Est-il riche? - ---Il est le cadet d'une branche cadette, répondit l'oncle. Son -grand-père a commandé des escadres; mais le père de ce jeune homme a -fait un mauvais mariage. - ---Ce jeune homme! répéta la vieille fille. Mais il me semble, mon -oncle, qu'il a bien quarante-cinq ans, dit-elle; car elle éprouvait un -excessif désir de mettre leurs âges en rapport. - ---Oui, dit l'abbé. Mais à un pauvre prêtre de soixante-dix ans, Rose, -un quadragénaire paraît jeune. - -En ce moment, tout Alençon savait que monsieur le vicomte de Troisville -était arrivé chez mademoiselle Cormon. L'étranger rejoignit bientôt ses -hôtes, et se prit à admirer la vue de la Brillante, le jardin et la -maison. - ---Monsieur l'abbé, dit-il, toute mon ambition serait de trouver une -habitation semblable à celle-ci. La vieille fille voulut voir une -déclaration dans cette phrase, et baissa les yeux.--Vous devez bien -vous y plaire, mademoiselle? reprit le vicomte. - ---Comment ne m'y plairais-je pas! elle est dans notre famille depuis -l'an 1574, époque à laquelle un de nos ancêtres, intendant du duc -d'Alençon, acquit ce terrain et la fit bâtir, dit mademoiselle Cormon. -Elle est sur pilotis. - -Jacquelin annonça le dîner; monsieur de Troisville offrit son bras à -l'heureuse fille qui tâcha de ne pas trop s'y appuyer, elle craignait -encore tant d'avoir l'air de faire des avances! - ---Tout est très-harmonieux ici, dit le vicomte en s'asseyant à table. - ---Nos arbres sont pleins d'oiseaux qui nous font de la musique à bon -marché; personne ne les tracasse et toutes les nuits le rossignol -chante, dit mademoiselle Cormon. - ---Je parle de l'intérieur de la maison, fit observer le vicomte qui -ne se donna pas la peine d'étudier mademoiselle Cormon et ne reconnut -point sa nullité d'esprit.--Oui, tout y est en rapport, les tons de -couleur, les meubles, la physionomie. - ---Cependant, elle nous coûte beaucoup, les impositions sont énormes, -répondit l'excellente fille frappée du mot _rapport_. - ---Ah! les impositions sont chères ici? demanda le vicomte qui, -préoccupé de ses idées, ne remarqua point le coq-à -l'âne. - ---Je ne sais pas, dit l'abbé. Ma nièce est chargée de l'administration -de nos deux fortunes. - ---Les impositions sont des misères pour des personnes riches, reprit -mademoiselle Cormon qui ne voulut point paraître avare. Quant aux -meubles, je les laisserai comme ils sont et n'y ferai rien changer: à -moins que je ne me marie; car alors il faudra que tout ici soit au goût -du maître. - ---Vous êtes dans les grands principes, mademoiselle, dit en souriant le -vicomte, vous ferez un heureux... - ---Jamais personne ne m'a dit un si joli mot, pensa la vieille fille. - -Le vicomte complimenta mademoiselle Cormon sur le service, sur la tenue -de la maison, en avouant qu'il croyait la province arriérée, et qu'il -la trouvait _très-comfortable_. - ---Qu'est-ce que c'est que ce mot-là , bon Dieu? pensa-t-elle. Où est le -chevalier de Valois pour y répondre? Comfortable? Y a-t-il plusieurs -mots là -dedans? Allons, du courage, se dit-elle, c'est peut-être un -mot russe, je ne suis pas obligée d'y répondre.--Mais, reprit-elle -à haute voix en se sentant la langue déliée par l'éloquence que -trouvent presque toutes les créatures humaines dans les circonstances -capitales, monsieur, nous avons ici la plus brillante société. La -ville se réunit précisément chez moi. Vous pourrez en juger tout à -l'heure, car quelques-uns de nos fidèles auront sans doute appris mon -retour, et viendront me voir. Nous avons le chevalier de Valois, un -seigneur de l'ancienne cour, homme d'infiniment d'esprit, de goût; puis -monsieur le marquis de Gordes et mademoiselle Armande sa sœur (elle se -mordit la langue et se ravisa): une fille remarquable dans son genre, -ajouta-t-elle. Elle a voulu rester fille pour laisser toute sa fortune -à son frère et à son neveu. - ---Ah! fit le vicomte, oui, les Gordes, je me les rappelle. - ---Alençon est très-gai, reprit la vieille fille une fois lancée. On -s'y amuse beaucoup, le Receveur-Général donne des bals, le préfet est -un homme aimable, monseigneur l'Évêque nous honore quelquefois de sa -visite... - ---Allons, reprit en souriant le vicomte, j'ai donc bien fait de vouloir -revenir, comme le lièvre, mourir au gîte. - ---Moi aussi, dit la vieille fille, je suis comme le lièvre, je meurs où -je m'attache. - -Le vicomte prit le proverbe ainsi rendu pour une plaisanterie, et -sourit. - ---Ah! se dit la vieille fille, tout va bien, il me comprend, celui-là ! - -La conversation se soutint sur des généralités. Par une de ces -mystérieuses puissances inconnues, indéfinissables, mademoiselle Cormon -retrouvait dans sa cervelle, sous la pression de son désir d'être -aimable, toutes les tournures de phrases du chevalier de Valois. -C'était comme dans un duel où le diable semble ajuster lui-même le -canon du pistolet. Jamais adversaire ne fut mieux couché en joue. -Monsieur de Troisville était beaucoup trop homme de bonne compagnie -pour parler de l'excellence du dîner; mais son silence était un éloge. -Il avait, en buvant les vins délicieux que lui servait profusément -Jacquelin, l'air de reconnaître des amis. Il paraissait grand -connaisseur, et le véritable amateur n'applaudit pas, il jouit. Le -vicomte s'informa curieusement du prix des terrains, des maisons, des -emplacements; il se fit longuement décrire par mademoiselle Cormon -l'endroit du confluent de la Brillante et de la Sarthe. Il s'étonnait -que la ville se fût placée si loin de la rivière, la topographie du -pays l'occupait beaucoup. L'abbé, fort silencieux, laissa sa nièce -tenir le dé de la conversation. Véritablement, mademoiselle crut -occuper monsieur de Troisville qui lui souriait avec grâce, et qui -s'engagea pendant ce dîner beaucoup plus que ses plus empressés -épouseurs ne s'étaient engagés en quinze jours. Aussi, comptez que -jamais convive ne fut mieux ouaté de petits soins, enveloppé de plus -d'attentions. Vous eussiez dit un amant chéri, de retour dans le ménage -dont il fait le bonheur. Mademoiselle prévoyait le moment où il fallait -du pain au vicomte, elle le couvait de ses regards; quand il tournait -la tête, elle lui mettait adroitement un supplément du mets qu'il -paraissait aimer; elle l'aurait fait crever s'il eût été gourmand; -mais quel délicieux échantillon n'était-ce pas de ce qu'elle comptait -faire en amour? Elle ne commit pas la sottise de se déprécier, elle -mit bravement toutes voiles dehors, arbora tous ses pavillons, se posa -comme la reine d'Alençon et vanta ses confitures; enfin elle pêcha -des compliments, en parlant d'elle-même, comme si tous ses trompettes -étaient morts. Elle s'aperçut qu'elle plaisait au vicomte, car son -désir l'avait si bien transformée, qu'elle était devenue presque -femme. Au dessert, elle n'entendit pas sans un ravissement intérieur -des allées et des venues dans l'antichambre et des bruits au salon qui -annonçaient que sa compagnie habituelle venait. Elle fit remarquer cet -empressement à son oncle et à monsieur de Troisville comme une preuve -de l'affection qu'on lui portait, tandis que c'était l'effet de la -lancinante curiosité qui avait saisi toute la ville. Impatiente de se -produire dans sa gloire, mademoiselle Cormon dit à Jacquelin que l'on -prendrait le café et les liqueurs dans le salon où le domestique alla, -devant l'élite de la société, étaler les magnificences d'un cabaret de -Saxe qui ne sortait de son armoire que deux fois par an. Tout ceci fut -observé par la compagnie en train de gloser à petit bruit. - ---Peste! fit du Bousquier, rien que les liqueurs de madame Amphoux qui -ne servent qu'aux quatre fêtes carillonnées! - ---C'est décidément un mariage arrangé depuis un an par correspondance, -dit monsieur le Président du Ronceret. Le directeur des postes reçoit -ici, depuis un an, des lettres timbrées d'Odessa. - -Madame Granson frissonna. Monsieur le chevalier de Valois, quoiqu'il -eût dîné comme quatre, pâle jusque dans la section senestre de sa -figure, sentit qu'il allait livrer son secret et dit:--Ne trouvez-vous -pas qu'il fait froid aujourd'hui, je suis gelé? - ---C'est le voisinage de la Russie, fit du Bousquier. - -Le chevalier le regarda d'un air qui voulait dire:--Bien joué. - -Mademoiselle Cormon apparut si radieuse, si triomphante, qu'on la -trouva belle. Cet éclat extraordinaire n'était pas dû seulement au -sentiment; toute la masse de son sang tempêtait en elle-même depuis -le matin, et ses nerfs étaient agités par le pressentiment d'une -grande crise: il fallait toutes ces circonstances pour lui avoir -permis de se ressembler si peu à elle-même. Avec quel bonheur elle fit -les solennelles présentations du vicomte au chevalier, du chevalier -au vicomte, de tout Alençon à monsieur de Troisville, de monsieur -de Troisville à ceux d'Alençon! Par un hasard assez explicable, le -vicomte et le chevalier, ces deux natures aristocratiques, se mirent -à l'instant même à l'unisson; elles se reconnurent; tous deux se -regardèrent comme deux hommes de la même sphère. Ils se mirent à -causer, debout devant la cheminée; le cercle s'était formé devant eux, -et leur conversation, quoique faite _sotto voce_, fut écoutée dans un -religieux silence. Pour bien saisir l'effet de cette scène, il faut se -figurer mademoiselle Cormon occupée à cuisiner le café de son prétendu -prétendu, le dos tourné à la cheminée. - -M. DE VALOIS. - -Monsieur le vicomte vient, dit-on, s'établir ici? - -M. DE TROISVILLE. - -Oui, monsieur, je viens y chercher une maison... (_mademoiselle Cormon -se retourne, la tasse à la main_). Et il me la faut grande, pour -loger... (_mademoiselle Cormon tend la tasse_) ma famille. (_Les yeux -de la vieille fille se troublent._) - -M. DE VALOIS. - -Vous êtes marié? - -M. DE TROISVILLE. - -Depuis seize ans, avec la fille de la princesse Sherbellof. - -Mademoiselle Cormon tomba foudroyée: du Bousquier la vit chanceler, -il s'élança, la reçut dans ses bras, on ouvrit la porte. Le fougueux -républicain, conseillé par Josette, trouva des forces pour emporter -la vieille fille dans sa chambre où il la déposa sur le lit. Josette, -armée de ciseaux, coupa le corset serré outre mesure. Du Bousquier jeta -brutalement des gouttes d'eau sur le visage de mademoiselle de Cormon -et sur le corsage qui s'étala comme une inondation de la Loire. La -malade ouvrit les yeux, vit du Bousquier, et la pudeur lui fit jeter un -cri en reconnaissant cet homme. Du Bousquier se retira, laissant entrer -six femmes à la tête desquelles était madame Granson rayonnante de joie. - -Qu'avait fait le chevalier de Valois? Fidèle à son système, il avait -couvert la retraite. - ---Cette pauvre mademoiselle Cormon, dit-il à monsieur de Troisville -en regardant l'assemblée dont le rire fut réprimé par ses coups d'œil -aristocratiques, le sang la tourmente horriblement, elle n'a pas voulu -se faire saigner avant d'aller au Prébaudet (sa terre), et voilà -l'effet des mouvements du sang au printemps. - ---Elle est venue par la pluie ce matin, dit l'abbé de Sponde, elle a -pu prendre un peu de froid qui aura causé cette petite révolution à -laquelle elle est sujette. Mais ce ne sera rien. - ---Elle me disait avant-hier qu'elle ne l'avait pas eue depuis trois -mois, en ajoutant que ça lui jouerait un mauvais tour, reprit le -chevalier. - ---Ah! tu es marié? dit Jacquelin en regardant monsieur de Troisville -qui buvait son café à petits coups. - -Le fidèle domestique épousa le désappointement de sa maîtresse, il -la devina, il remporta les liqueurs de madame Amphoux offertes au -célibataire et non au mari d'une Russe. Tous ces petits détails furent -remarqués et prêtèrent à rire. - -L'abbé de Sponde savait le motif du voyage de monsieur de Troisville; -mais, par un effet de sa distraction, il n'en avait rien dit, ne -sachant pas que sa nièce pût porter à monsieur de Troisville le moindre -intérêt. Quant au vicomte, préoccupé par l'objet de son voyage et, -comme beaucoup de maris, peu pressé de parler de sa femme, il n'avait -pas eu l'occasion de se dire marié; d'ailleurs il croyait mademoiselle -Cormon instruite. Du Bousquier reparut et fut questionné à outrance. - -L'une des six femmes descendit en annonçant que mademoiselle Cormon -allait beaucoup mieux, et que son médecin était venu; mais elle devait -rester au lit, il paraissait urgent de la saigner. Le salon fut -bientôt plein. L'absence de mademoiselle Cormon permit aux dames de -s'entretenir de la scène tragi-comique étendue, commentée, embellie, -historiée, brodée, festonnée, coloriée, enjolivée qui venait d'avoir -lieu et qui devait le lendemain occuper tout Alençon de mademoiselle -Cormon. - ---Ce bon monsieur du Bousquier, comme il vous portait! Quelle poigne! -dit Josette à sa maîtresse. Vraiment, il était pâle de votre mal, il -vous aime toujours. - -Cette phrase servit de clôture à cette solennelle et terrible journée. - -Le lendemain, pendant toute la matinée, les moindres circonstances -de cette comédie couraient dans toutes les maisons d'Alençon, et, -disons-le à la honte de cette ville, elles y causaient un rire -universel. Le lendemain, mademoiselle Cormon, à qui la saignée avait -fait beaucoup de bien, eût paru sublime aux plus intrépides rieurs -s'ils avaient été témoins de la dignité noble, de la magnifique -résignation chrétienne qui l'anima quand elle donna le bras à son -mystificateur involontaire pour aller déjeuner. Cruels farceurs qui la -plaisantiez, pourquoi ne la vîtes-vous pas disant au vicomte:--Madame -de Troisville trouvera difficilement ici un appartement qui lui -convienne; faites-moi la grâce, monsieur, d'accepter ma maison pendant -tout le temps que vous serez à vous en arranger une en ville. - ---Mais, mademoiselle, j'ai deux filles et deux garçons, nous vous -gênerions beaucoup. - ---Ne me refusez pas, dit-elle avec un regard plein d'attrition. - ---Je vous l'offrais dans la réponse que je vous ai faite à tout hasard, -dit l'abbé, mais vous ne l'avez pas reçue. - ---Quoi, mon oncle, vous saviez... - -La pauvre fille s'arrêta. Josette fit un soupir. Ni le vicomte de -Troisville ni l'oncle ne s'aperçurent de rien. Après le déjeuner, -l'abbé de Sponde emmena le vicomte, comme ils en étaient convenus -la veille, pour lui montrer dans Alençon les maisons qu'il pouvait -acquérir ou les emplacements convenables pour bâtir. - -Restée seule au salon, mademoiselle Cormon dit à Josette d'un air -lamentable:--Mon enfant, je suis à cette heure la fable de toute la -ville. - ---Eh! bien, mademoiselle, mariez-vous! - ---Mais, ma fille, je ne me suis point préparée à faire un choix. - ---Bah! si j'étais à votre place, je prendrais monsieur du Bousquier. - ---Josette, monsieur de Valois dit qu'il est si républicain! - ---Ils ne savent ce qu'ils disent, vos messieurs: ils prétendent qu'il -volait la République, il ne l'aimait donc point, dit Josette en s'en -allant. - ---Cette fille a étonnamment d'esprit, pensa mademoiselle Cormon qui -demeura seule en proie à ses perplexités. - -Elle entrevoyait qu'un prompt mariage était le seul moyen d'imposer -silence à la ville. Ce dernier échec, si évidemment honteux, était -de nature à lui faire prendre un parti extrême, car les personnes -dépourvues d'esprit sortent difficilement des sentiers bons ou mauvais -dans lesquels elles entrent. Chacun des deux vieux garçons avait -compris la situation dans laquelle allait être la vieille fille; aussi -tous deux s'étaient-ils promis de venir dans la matinée savoir de ses -nouvelles, et, en style de garçon, _pousser sa pointe_. Monsieur de -Valois jugea que la circonstance exigeait une toilette minutieuse, -il prit un bain, il se pansa extraordinairement. Pour la première et -dernière fois, Césarine le vit mettant avec une incroyable adresse un -soupçon de rouge. Du Bousquier, lui, ce grossier républicain, animé -par une volonté drue, ne fit pas la moindre attention à sa toilette, -il accourut le premier. Ces petites choses décident de la fortune des -hommes, comme de celle des empires. La charge de Kellermann à Marengo, -l'arrivée de Blücher à Waterloo, le dédain de Louis XIV pour le prince -Eugène, le curé de Denain; toutes ces grandes causes de fortune ou de -catastrophes, l'histoire les enregistre; mais personne n'en profite -pour ne rien négliger dans les petits faits de sa vie. Aussi, voyez -ce qui arrive? La duchesse de Langeais (voir _l'Histoire des Treize_) -se fait religieuse pour n'avoir pas eu dix minutes de patience, le -juge Popinot (voir _l'Interdiction_) remet au lendemain pour aller -interroger le marquis d'Espard, Charles Grandet vient par Bordeaux -au lieu de revenir par Nantes, et l'on appelle ces événements des -hasards, des fatalités. Un soupçon de rouge à mettre tua les espérances -du chevalier de Valois, ce gentilhomme ne pouvait périr que de cette -manière: il avait vécu par les Grâces, il devait mourir de leur main. -Pendant que le chevalier donnait un dernier coup d'œil à sa toilette, -le gros du Bousquier entrait au salon de la fille désolée. Cette entrée -se combina avec une pensée favorable au républicain, à travers une -délibération où le chevalier avait néanmoins tous les avantages. - ---Dieu le veut, se dit la vieille fille en voyant du Bousquier. - ---Mademoiselle, vous ne trouverez pas mon empressement mauvais; je -n'ai pas voulu me fier à cette grosse bête de René pour savoir de vos -nouvelles, et je suis venu moi-même. - ---Je vais parfaitement bien, répondit-elle d'une voix émue. Je vous -remercie, monsieur du Bousquier, fit-elle après une pause et d'une -voix très-accentuée, de la peine que vous avez prise et que je vous ai -donnée hier..... - -Elle se souvenait d'avoir été dans les bras de du Bousquier, et ce -hasard surtout lui paraissait un ordre du ciel. Elle avait été vue pour -la première fois par un homme, sa ceinture brisée, son lacet rompu, ses -trésors violemment lancés hors de leur écrin. - ---Je vous portais de si grand cœur que je vous ai trouvée légère. - -Ici mademoiselle Cormon regarda du Bousquier comme elle n'avait encore -regardé aucun homme dans le monde. Encouragé, le fournisseur jeta une -œillade à la vieille fille. - ---C'est dommage, ajouta-t-il, que cela ne m'ait pas donné le -droit de vous garder pour toujours à moi. (Elle écouta d'un air -ravi.)--Évanouie, là , sur ce lit, entre nous, vous étiez ravissante; je -n'ai jamais vu dans ma vie de plus belle personne, et j'ai vu beaucoup -de femmes!... Les femmes grasses ont cela de bien qu'elles sont -superbes à voir, elles n'ont qu'à se montrer, elles triomphent! - ---Vous voulez vous moquer de moi, fit la vieille fille, et ce n'est pas -bien quand toute la ville interprète mal peut-être ce qui m'est arrivé -hier. - ---Aussi vrai que j'ai nom du Bousquier, mademoiselle, je n'ai jamais -changé de sentiments à votre égard, et votre premier refus ne m'a pas -découragé. - -La vieille fille avait les yeux baissés. Il y eut un moment de silence -cruel pour du Bousquier. Mais mademoiselle Cormon prit son parti, elle -releva ses paupières, des larmes roulaient dans ses yeux, elle regarda -du Bousquier tendrement. - ---Si cela est, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante, promettez-moi -seulement de vivre en chrétien, de ne jamais contrarier mes habitudes -religieuses, de me laisser maîtresse de choisir mes directeurs, et je -vous accorde ma main, dit-elle en la lui tendant. - -Du Bousquier saisit cette bonne grosse main pleine d'écus, et la baisa -saintement. - ---Mais, dit-elle en lui laissant baiser sa main, je demande encore une -chose. - ---Elle est accordée, et si elle est impossible, elle se fera -(réminiscence de Beaujon). - ---Je désire, reprit la vieille fille, que notre mariage se fasse dans -le plus bref délai, que toute la ville le sache ce soir. Puis... (elle -hésita) pour l'amour de moi, il faut vous charger d'un péché que je -sais être énorme, car le mensonge est un des sept péchés capitaux; -mais vous vous en confesserez, n'est-ce pas? Nous en ferons tous deux -pénitence... Ils se regardèrent tous deux tendrement.--D'ailleurs, -peut-être rentre-t-il dans les mensonges que l'Église nomme officieux... - ---Serait-elle comme Suzanne? se disait du Bousquier. Quel bonheur!--Hé! -bien, mademoiselle? dit-il à haute voix. - ---Il faut, reprit-elle, que vous puissiez prendre sur vous... - ---Quoi? - ---De dire que ce mariage était convenu depuis six mois entre nous... - ---Charmante femme, dit le fournisseur avec le ton d'un homme qui se -dévoue, on ne fait ces sacrifices que pour une créature adorée pendant -dix ans. - ---Malgré mes rigueurs donc? lui dit-elle. - ---Oui, malgré vos rigueurs. - ---Monsieur du Bousquier, je vous avais mal jugé. - -Elle lui retendit sa grosse main rouge que rebaisa du Bousquier. - -En ce moment, la porte s'ouvrit, les deux amants regardèrent qui -entrait et ils aperçurent le délicieux mais tardif chevalier de Valois. - ---Ah! dit-il en entrant, vous voilà debout, belle reine. - -Elle sourit au chevalier et sentit au cœur une pression. Monsieur de -Valois était remarquablement jeune, séduisant; il avait l'air de Lauzun -entrant au Palais-Royal chez Mademoiselle. - ---Eh! cher du Bousquier, dit-il d'un ton railleur, tant il se croyait -sûr du succès, monsieur de Troisville et l'abbé de Sponde examinent -votre maison comme des toiseurs. - ---Ma foi, dit du Bousquier, si le vicomte de Troisville en veut, elle -est à lui pour quarante mille francs. Elle me devient fort inutile! Si -mademoiselle me le permet... Il faut que cela se sache.--Mademoiselle, -puis-je le dire?--Oui!--Hé! bien, soyez le premier, _mon cher -chevalier_, à qui j'apprenne... (mademoiselle Cormon baissa les -yeux) l'honneur, dit l'ancien fournisseur, la faveur que me fait -mademoiselle, et que j'ai gardée sous le secret depuis quelques mois. -Nous nous marions dans quelques jours, le contrat est rédigé, nous le -signerons demain. Vous comprenez que ma maison de la rue du Cygne me -devient inutile. Je cherchais sous main des acquéreurs, et l'abbé de -Sponde, _qui le savait_, a naturellement conduit chez moi monsieur de -Troisville... - -Ce gros mensonge avait une telle couleur de vérité, que le chevalier -y fut pris. _Mon cher chevalier_ était comme la revanche prise par -Pierre-le-Grand à Pultawa de toutes ses précédentes défaites. Du -Bousquier se vengeait là délicieusement de mille traits piquants qu'il -avait reçus en silence. Dans son triomphe, il fit un geste de jeune -homme, il se passa la main dans son faux toupet comme si c'était une -chevelure véritable, et... il l'enleva. - ---Je vous en félicite l'un et l'autre, dit le chevalier d'un air -agréable, et souhaite que vous finissiez comme les contes de fées: _Ils -furent très-heureux et eurent beau_--COUP D'ENFANTS! Et il massait une -prise de tabac.--Mais, monsieur, vous oubliez que vous avez un faux -toupet, ajouta-t-il d'une voix railleuse. - -Du Bousquier rougit, car il avait le faux toupet à dix pouces de son -crâne. Mademoiselle Cormon leva les yeux, vit la nudité du crâne et -baissa les yeux par pudeur. Du Bousquier lança sur le chevalier le plus -venimeux regard que jamais crapaud ait arrêté sur sa proie. - ---Canailles d'aristocrates qui m'avez dédaigné, je vous écraserai -quelque jour! pensait-il. - -Le chevalier de Valois crut avoir ressaisi tous ses avantages. Mais -mademoiselle Cormon n'était point fille à comprendre la connexité que -mettait le chevalier entre son souhait et le faux toupet, d'ailleurs -l'eût-elle comprise, sa main ne lui appartenait plus. Monsieur de -Valois vit bien que tout était perdu. En effet, l'innocente fille, en -apercevant ces deux hommes muets, voulut les occuper. - ---Faites donc tous deux un piquet, dit-elle sans y mettre de malice. - -Du Bousquier sourit, et alla, comme futur maître du logis, prendre la -table de piquet. Le chevalier de Valois, soit qu'il eût perdu la tête, -soit qu'il voulût rester là pour étudier les causes de son désastre, et -y remédier, se laissa faire comme un mouton qu'on mène à la boucherie. -Il avait reçu le plus violent coup de massue qui puisse atteindre -un homme; un gentilhomme pouvait être étourdi à moins. Bientôt le -digne abbé de Sponde et le vicomte de Troisville rentrèrent. Aussitôt -mademoiselle Cormon se leva, courut dans l'antichambre, prit son oncle -à part, lui dit sa résolution à l'oreille, et apprenant que la maison -de du Bousquier convenait à monsieur de Troisville, elle pria celui-ci -de lui rendre le service de dire que son oncle la savait à vendre; car -elle n'osa pas confier ce mensonge à l'abbé, de peur d'une distraction. -Le mensonge prospéra mieux que si c'eût été une action vertueuse. Dans -la soirée, tout Alençon apprit la grande nouvelle. Depuis quatre jours, -la ville était occupée comme aux jours néfastes de 1814 et de 1815. Les -uns riaient, les autres admettaient le mariage, ceux-ci le blâmaient, -ceux-là l'approuvaient. La classe moyenne d'Alençon en fut heureuse, -c'était une conquête. Le lendemain, chez les Gordes, le chevalier de -Valois dit un mot cruel. - ---Les Cormon finissent comme ils ont commencé: d'intendant à -fournisseur, il n'y a que la main! - -La nouvelle du choix fait par mademoiselle de Cormon atteignit au cœur -le pauvre Athanase, mais il ne laissa rien transpirer des horribles -agitations auxquelles il fut en proie. Quand il apprit le mariage, -il était chez le président du Ronceret où sa mère faisait un boston; -madame Granson regarda son fils dans une glace, elle le trouva pâle; -mais il l'était depuis le matin, car il avait entendu parler vaguement -de ce mariage; mademoiselle Cormon était une carte sur laquelle il -jouait sa vie, le froid pressentiment d'une catastrophe l'enveloppait -déjà . Lorsque l'âme et l'imagination ont agrandi le malheur, en ont -fait un fardeau trop lourd pour les épaules et pour le front; quand -une espérance long-temps caressée, dont les réalisations apaiseraient -le vautour ardent qui ronge le cœur, vient à manquer, et que l'homme -n'a foi ni en lui malgré ses forces, ni en Dieu malgré sa puissance, -alors il se brise. Athanase était un fruit de l'éducation impériale. -La fatalité, cette religion de l'empereur, descendit du trône jusque -dans les derniers rangs de l'armée, jusque sur les bancs du collége. -Athanase arrêta ses yeux sur le jeu de madame du Ronceret avec une -stupeur qui pouvait si bien passer pour de l'indifférence, que madame -Granson crut s'être trompée sur les sentiments de son fils. Cette -apparente insouciance expliquait son refus de faire à ce mariage le -sacrifice de ses opinions _libérales_, mot qui venait d'être créé pour -l'empereur Alexandre, et qui procédait, je crois, de madame de Staël -par Benjamin Constant. A compter de cette fatale soirée, Athanase -alla se promener à l'endroit le plus pittoresque de la Sarthe, sur -une rive d'où les dessinateurs qui se sont occupés d'Alençon se sont -placés pour y prendre des points de vue. Il s'y trouve des moulins. -La rivière égaie les prairies. Les bords de la Sarthe sont garnis -d'arbres élégants de forme et bien jetés. Si le paysage est plat, il -ne manque pas des grâces décentes qui distinguent la France où les -yeux ne sont jamais ni fatigués par un jour oriental, ni attristés -par de trop constantes brumes. Ce lieu était solitaire. En province, -personne ne fait attention à une jolie vue, soit que chacun soit blasé, -soit défaut de poésie dans l'âme. S'il existe en province un mail, -un plan, une promenade d'où se découvre une riche perspective, c'est -l'endroit où personne ne va. Athanase affectionna cette solitude animée -par l'eau, où les prés reverdissaient sous les premiers sourires du -soleil printanier. Ceux qui l'y voyaient assis sous un peuplier, et qui -recevaient son regard profond, dirent parfois à madame Granson:--Votre -fils a quelque chose. - ---Je sais ce qu'il fait! répondait la mère d'un air satisfait en -donnant à entendre qu'il méditait une grande œuvre. - -Athanase ne se mêla plus de politique, il n'eut plus d'opinion; mais -il parut, à plusieurs reprises, assez gai, gai d'ironie comme ceux -qui insultent à eux seuls tout un monde. Ce jeune homme, en dehors de -toutes les idées, de tous les plaisirs de la province, intéressait -peu de personnes, il n'était même pas matière à curiosité. Si l'on -parla de lui à sa mère, ce fut à cause d'elle. Il n'y eut pas une âme -qui sympathisât avec celle d'Athanase; pas une femme, pas un ami ne -vinrent à lui pour sécher ses larmes, il les jeta dans la Sarthe. Si -la magnifique Suzanne eût passé par là , combien de malheurs n'aurait -pas enfantés cette rencontre, car ces deux êtres se seraient aimés! -Elle y vint cependant. L'ambition de Suzanne eut pour cause le récit -d'une aventure assez extraordinaire qui, vers 1799, avait commencé -à l'auberge du More, et dont le récit avait ravagé sa cervelle -d'enfant. Une fille de Paris, belle comme les anges, avait été chargée -par la police de se faire aimer du marquis de Montauran, l'un des -chefs envoyés par les Bourbons pour commander les Chouans; elle -l'avait rencontré précisément à l'auberge du More au retour de son -expédition de Mortagne: elle l'avait séduit et l'avait livré. Cette -fantastique personne, ce pouvoir de la beauté sur l'homme, tout dans -l'affaire de Marie de Verneuil et du marquis de Montauran, éblouit -Suzanne; elle éprouva dès l'âge de raison un désir de se jouer des -hommes. Quelques mois après sa fuite, elle ne se refusa donc pas à -traverser sa ville natale pour aller en Bretagne avec un artiste. -Elle voulut voir Fougères où s'était dénouée l'aventure du marquis de -Montauran, et parcourir le théâtre de cette guerre pittoresque dont les -tragédies, encore peu connues, avaient bercé son jeune âge. Puis elle -désirait traverser Alençon dans un si brillant entourage et si bien -métamorphosée que personne ne la reconnut. Elle comptait en un seul -moment mettre sa mère à l'abri du malheur, et délicatement envoyer au -pauvre Athanase la somme qui, dans notre époque, est pour le génie ce -qu'était, au Moyen-âge, le cheval de combat et l'armure que Rebecca -procure à Ivanhoé. - -Un mois se passa dans les plus étranges alternatives, relativement au -mariage de mademoiselle Cormon. Il y eut un parti d'Incrédules qui nia -le mariage, et un parti de Croyants qui l'affirma. Au bout de quinze -jours, le parti des Incrédules reçut un vigoureux échec: la maison -de du Bousquier fut vendue quarante-trois mille francs à monsieur de -Troisville, qui ne voulait qu'une maison fort simple à Alençon; car il -devait aller plus tard à Paris quand la princesse Sherbellof serait -décédée: il comptait attendre paisiblement cet héritage en s'occupant -à reconstituer sa terre. Ceci semblait positif. Les Incrédules ne -se laissèrent pas accabler. Ils prétendirent que, marié ou non, du -Bousquier faisait une excellente affaire; sa maison ne lui était -revenue qu'à vingt-sept mille francs. Les Croyants furent battus par -cette péremptoire observation des Incrédules. Choisnel, le notaire de -mademoiselle Cormon, n'avait pas encore entendu parler du premier mot -relativement au contrat, dirent encore les Incrédules. Les Croyants, -fermes dans leur foi, remportèrent, le vingtième jour, une victoire -signalée sur les Incrédules. Monsieur Lepressoir, notaire des Libéraux, -vint chez mademoiselle Cormon où le contrat fut signé. Ce fut le -premier des nombreux sacrifices que devait faire mademoiselle Cormon -à son mari. Du Bousquier portait une haine profonde à Choisnel; il -lui attribuait le premier refus qu'il avait essuyé chez les Gordes, -et le refus de mademoiselle Armande avait, selon lui, dicté celui -de mademoiselle Cormon. Le vieil athlète du Directoire fit si bien -auprès de la noble fille, qui croyait avoir mal jugé la belle âme -du fournisseur, qu'elle voulut expier ses torts: elle sacrifia son -notaire à l'amour! néanmoins, elle lui communiqua le contrat, et -Choisnel, qui était un homme digne de Plutarque, défendit par écrit -les intérêts de mademoiselle Cormon. Cette circonstance seule faisait -traîner le mariage en longueur. Mademoiselle Cormon reçut plusieurs -lettres anonymes. Elle apprit, à son grand étonnement, que Suzanne -était une fille aussi vierge qu'elle pouvait l'être elle-même, et que -le séducteur au faux toupet ne devait jamais se trouver pour quelque -chose en de pareilles aventures. Mademoiselle Cormon dédaigna les -lettres anonymes; mais elle écrivit à Suzanne, dans le but d'éclairer -la religion de la Société de Maternité. Suzanne, qui sans doute avait -appris le futur mariage de du Bousquier, avoua sa ruse, envoya mille -francs à l'Association, et desservit fortement le vieux fournisseur. -Mademoiselle Cormon convoqua la Société de Maternité, qui tint une -séance extraordinaire, où l'on prit un arrêté portant que le bureau -ne secourrait plus les malheurs à échoir, mais uniquement ceux échus. -Nonobstant ces menées qui défrayaient la ville de cancans distillés -avec friandise, les bans se publiaient aux Églises et à la Mairie. -Athanase dut préparer les actes. Par mesure de pudeur publique et -de sûreté générale, la fiancée alla au Prébaudet où du Bousquier, -flanqué d'atroces et somptueux bouquets, se rendait le matin et -revenait pour dîner, le soir. Enfin, par une pluvieuse et triste -journée de juin, à midi, le mariage entre mademoiselle Cormon et le -sieur du Bousquier, disaient les Incrédules, eut lieu à la paroisse -d'Alençon, à la vue de tout Alençon. Les époux se rendirent de chez -eux à la Mairie, de la Mairie à l'église dans une calèche, magnifique -pour Alençon, que du Bousquier avait fait venir de Paris en secret. -La perte de la vieille carriole fut aux yeux de toute la ville une -espèce de calamité. Le sellier de la Porte de Séez jetait les hauts -cris, car il perdait cinquante francs de rente que lui rapportaient -les raccommodages, Alençon vit avec effroi le luxe s'introduisant dans -la ville par la maison Cormon. Chacun craignit le renchérissement -des denrées, l'exhaussement du prix des loyers, et l'invasion des -mobiliers parisiens. Il y eut des personnes assez piquées de curiosité -pour donner quelque dix sous à Jacquelin afin de regarder de près la -calèche attentatoire à l'économie du pays. Les deux chevaux achetés en -Normandie effrayèrent aussi beaucoup. - ---Si nous achetons ainsi nous-mêmes nos chevaux, dit la société du -Ronceret, nous ne les vendrons donc plus à ceux qui les viennent -chercher. - -Quoique bête, le raisonnement parut profond en ce qu'il empêchait le -pays d'accaparer l'argent étranger. Pour la province, la richesse des -nations consiste moins dans l'active rotation de l'argent que dans -un stérile entassement. Enfin la meurtrière prophétie de la vieille -fille fut accomplie. Pénélope succomba à la pleurésie qu'elle avait -gagnée quarante jours avant le mariage, rien ne la put sauver. Madame -Granson, Mariette, madame du Coudrai, madame du Ronceret, toute la -ville remarqua que madame du Bousquier était entrée à l'église _du pied -gauche!_ présage d'autant plus horrible que déjà le mot _La Gauche_ -prenait une acception politique. Le prêtre chargé de lire la formule -ouvrit par hasard son livre à l'endroit du _De profundis_. Ainsi ce -mariage fut accompagné de circonstances si fatales, si orageuses, -si foudroyantes, que personne n'en augura bien. Tout alla de mal en -pis. Il n'y eut point de noces, car les nouveau-mariés partirent pour -le Prébaudet. Les coutumes parisiennes allaient donc triompher des -coutumes provinciales, se disait-on. Le soir, Alençon commenta toutes -ces niaiseries; et il y eut un déchaînement assez général chez les -personnes qui comptaient sur une de ces noces de Gamache qui se font -toujours en province, et que la société considère comme lui étant dues. -La noce de Mariette et de Jacquelin se fit gaiement: ils furent les -deux seules personnes qui contredirent les sinistres prophéties. - -Du Bousquier voulut employer le gain fait sur sa maison à restaurer -et moderniser l'hôtel Cormon. Il avait décidé de passer deux saisons -au Prébaudet, et il y emmena son oncle de Sponde. Cette nouvelle -répandit l'effroi dans la ville, où chacun pressentit que du Bousquier -allait entraîner le pays dans la funeste voie du comfort. Cette peur -s'augmenta quand les gens de la ville aperçurent un matin du Bousquier -venant du Prébaudet au Val-Noble pour surveiller ses travaux, dans un -tilbury attelé d'un nouveau cheval, ayant à ses côtés René en livrée. -Le premier acte de son administration avait été de placer toutes les -économies de sa femme _en rentes_ sur le Grand-Livre, lesquelles -étaient à 67 fr. 50 cent. Dans l'espace d'une année, pendant laquelle -il joua constamment à la hausse, il se fit une fortune personnelle -presque aussi considérable que l'était celle de sa femme. Mais ces -foudroyants présages, ces innovations perturbatrices furent dépassés -par un événement qui se rattachait à ce mariage et le fit paraître -encore plus funeste. Le soir même de la célébration, Athanase et sa -mère se trouvaient, après leur dîner, devant un petit feu de bourrées, -nommées des _régalades_, et que la servante leur allumait au dessert -dans le salon. - ---Eh! bien, nous irons ce soir chez le président du Ronceret, puisque -nous voilà sans mademoiselle Cormon, dit madame Granson. Mon Dieu! je -ne m'habituerai jamais à l'appeler madame du Bousquier, ce nom-là me -déchire les lèvres. - -Athanase regarda sa mère d'un air mélancolique et contraint, il ne -pouvait plus sourire, et il voulait comme saluer cette naïve pensée qui -pansait sa blessure sans la guérir. - ---Maman, dit-il en reprenant sa voix d'enfance, tant sa voix fut douce, -de même qu'il reprenait ce mot abandonné depuis quelques années; ma -chère maman, ne sortons pas encore, il fait si bon là , devant ce feu! - -La mère entendit sans la comprendre cette suprême prière d'une mortelle -douleur. - ---Restons, mon enfant, dit-elle. J'aime certes mieux causer avec toi, -écouter tes projets, que de faire un boston où je puis perdre mon -argent. - ---Tu es belle ce soir, j'aime à te regarder. Puis je suis dans un -courant d'idées qui s'harmonient à ce pauvre petit salon où nous avons -tant souffert. - ---Où nous souffrirons encore, mon pauvre Athanase, jusqu'à ce que -tes ouvrages réussissent. Moi, je suis faite à la misère; mais toi, -mon trésor, voir ta belle jeunesse passée sans plaisir! rien que du -travail dans ta vie! Cette pensée est une maladie pour une mère; elle -me tourmente le soir, et le matin elle me réveille. Mon Dieu! mon Dieu! -que vous ai-je fait? de quel crime me punissez-vous? - -Elle quitta sa bergère, prit une petite chaise et se colla contre -Athanase de manière à mettre sa tête sur la poitrine de son enfant. Il -y a toujours la grâce de l'amour chez une maternité vraie. Athanase -baisa sa mère sur les yeux, sur ses cheveux gris, au front, avec la -sainte volonté d'appuyer son âme partout où s'appuyaient ses lèvres. - ---Je ne réussirai jamais, dit-il en essayant de tromper sa mère sur la -funeste résolution qu'il roulait dans sa tête. - ---Bah! ne vas-tu pas te décourager? Comme tu le dis, la pensée peut -tout. Avec dix bouteilles d'encre, dix rames de papier et sa forte -volonté, Luther a bouleversé l'Europe? Eh! bien, tu t'illustreras, et -tu feras le bien avec les mêmes moyens qui lui ont servi à faire le -mal. N'as-tu pas dit cela? Moi, je t'écoute, vois-tu; je te comprends -plus que tu ne le crois, car je te porte encore dans mon sein, et la -moindre de tes pensées y retentit comme autrefois le plus léger de tes -mouvements. - ---Je ne réussirai pas ici, vois-tu, maman; et je ne veux pas te donner -le spectacle de mes déchirements, de mes luttes, de mes angoisses. Oh! -ma mère, laisse-moi quitter Alençon; je veux aller souffrir loin de toi. - ---Je veux être toujours à tes côtés, moi, reprit orgueilleusement la -mère. Souffrir sans ta mère, ta pauvre mère qui sera ta servante s'il -le faut, qui se cachera pour ne pas te nuire si tu le demandais; ta -mère qui alors ne t'accuserait point d'orgueil. Non, non, Athanase, -nous ne nous séparerons jamais. - -Athanase embrassa sa mère avec l'ardeur d'un agonisant qui embrasse la -vie. - ---Je le veux cependant, reprit-il. Sans cela, tu me perdrais... Cette -double douleur, la tienne et la mienne, me tuerait. Il vaut mieux que -je vive, n'est-ce pas? - -Madame Granson regarda son fils d'un air hagard.--Voilà donc ce que tu -couves! On me le disait bien. Ainsi tu pars! - ---Oui. - ---Tu ne partiras pas sans me tout dire, sans me prévenir. Il te faut -un trousseau, de l'argent. J'ai des louis cousus dans mon jupon de -dessous, il faut que je te les donne. - -Athanase pleura. - ---C'est tout ce que je voulais te dire, reprit-il. Maintenant je vais -te conduire chez le président. Allons... - -Le fils et la mère sortirent. Athanase quitta sa mère sur le pas de -la porte de la maison où elle allait passer la soirée. Il regarda -long-temps la lumière qui s'échappait par les fentes des volets; il -s'y colla, il éprouva la plus frénétique des joies quand, au bout d'un -quart d'heure, il entendit sa mère disant:--_Grande indépendance en -cœur!_ - ---Pauvre mère! je l'ai trompée, s'écria-t-il en gagnant la rive de la -Sarthe. - -Il arriva devant le beau peuplier sous lequel il avait tant médité -depuis quarante jours, et où il avait apporté deux grosses pierres -pour s'asseoir. Il contempla cette belle nature alors éclairée par la -lune; il revit en quelques heures tout son avenir de gloire: il passa -dans les villes émues à son nom; il entendit les applaudissements de -la foule; il respira l'encens des fêtes, il adora toute sa vie rêvée, -il s'élança radieux en de radieux triomphes, il se dressa sa statue, -il évoqua toutes ses illusions pour leur dire adieu dans un dernier -banquet olympique. Cette magie avait été possible pendant un moment, -maintenant elle s'était à jamais évanouie. Dans ce moment suprême il -étreignit son bel arbre, auquel il s'était attaché comme à un ami; -puis il mit chaque pierre dans chacune des poches de sa redingote -et la boutonna. Il était à dessein sorti sans chapeau. Il alla -reconnaître l'endroit profond qu'il avait choisi depuis long-temps; il -s'y glissa résolument en tâchant de ne point faire de bruit, et il en -fit très-peu. Quand, vers neuf heures et demie, madame Granson revint -chez elle, sa servante ne lui parla pas d'Athanase, elle lui remit une -lettre, madame Granson l'ouvrit et lut ce peu de mots: _Ma bonne mère, -je suis parti, ne m'en veux pas!_ - ---Il a fait là un beau coup! s'écria-t-elle. Et son linge, et de -l'argent! Il m'écrira, j'irai le retrouver. Ces pauvres enfants -se croient toujours plus fins que père et mère. Et elle se coucha -tranquille. - -La Sarthe avait eu dans la matinée précédente une crue prévue par les -pêcheurs. Ces crues d'eaux troubles amènent des anguilles entraînées de -leurs ruisseaux. Or, un pêcheur avait tendu ses engins dans l'endroit -où s'était jeté le pauvre Athanase en croyant qu'on ne le retrouverait -jamais. Vers six heures du matin, le pêcheur ramena ce jeune corps. -Les deux ou trois amies qu'avait la pauvre veuve employèrent mille -précautions pour la préparer à recevoir cette horrible dépouille. -La nouvelle de ce suicide eut, comme on le pense bien, un grand -retentissement dans Alençon. La veille, le pauvre homme de génie -n'avait pas un seul protecteur; le lendemain de sa mort, mille voix -s'écrièrent:--«Je l'aurais si bien aidé, moi!» Il est si commode de se -poser charitable _gratis_. Ce suicide fut expliqué par le chevalier -de Valois. Le gentilhomme raconta, dans un esprit de vengeance, le -naïf, le sincère, le bel amour d'Athanase pour mademoiselle Cormon. -Madame Granson, éclairée par le chevalier, se rappela mille petites -circonstances, et confirma les récits de monsieur de Valois. L'histoire -devint touchante, quelques femmes pleurèrent. Madame Granson eut une -douleur concentrée, muette, qui fut peu comprise. Il est pour les mères -en deuil deux genres de douleur. Souvent le monde est dans le secret de -leur perte; leur fils apprécié, admiré, jeune ou beau, sur une belle -route et voguant vers la fortune, ou déjà glorieux, excite d'universels -regrets; le monde s'associe au deuil et l'atténue en l'agrandissant. -Mais il y a la douleur des mères qui seules savent ce qu'était leur -enfant, qui seules en ont reçu les sourires, qui ont observé seules les -trésors de cette vie trop tôt tranchée; cette douleur cache son crêpe -dont la couleur fait pâlir celle des autres deuils; mais elle ne se -décrit point, et heureusement il est peu de femmes qui sachent quelle -corde du cœur est alors à jamais coupée. Avant que madame du Bousquier -ne revînt à la ville, la présidente de Ronceret, l'une de ses bonnes -amies, était allée déjà lui jeter ce cadavre sur les roses de sa joie, -lui apprendre à quel amour elle s'était refusée; elle lui répandit -tout doucettement mille gouttes d'absinthe sur le miel de son premier -mois de mariage. Quand madame du Bousquier rentra dans Alençon, elle -rencontra par hasard madame Granson au coin du Val-Noble! Le regard -de la mère, mourant de chagrin, atteignit la vieille fille au cœur. -Ce fut à la fois mille malédictions dans une seule, mille flammèches -dans un rayon. Madame du Bousquier en fut épouvantée, ce regard lui -avait prédit, souhaité le malheur. Le soir même de la catastrophe, -madame Granson, l'une des personnes les plus opposées au curé de la -ville, et qui tenait pour le desservant de Saint-Léonard, frémit en -songeant à l'inflexibilité des doctrines catholiques professées par son -propre parti. Après avoir mis elle-même son fils dans un linceul, en -pensant à la mère du Sauveur, madame Granson se rendit, l'âme agitée -d'une horrible angoisse, à la maison de l'assermenté. Elle trouva le -modeste prêtre occupé à emmagasiner les chanvres et les lins qu'il -donnait à filer à toutes les femmes, à toutes les filles pauvres de la -ville afin que jamais les ouvrières ne manquassent d'ouvrage, charité -bien entendue qui sauva plus d'un ménage incapable de mendier. Le curé -quitta ses chanvres et s'empressa d'emmener madame Granson dans sa -salle où la mère désolée reconnut, en voyant le souper du curé, la -frugalité de son propre ménage. - ---Monsieur l'abbé, dit-elle, je viens vous supplier... Elle fondit en -larmes sans pouvoir achever. - ---Je sais ce qui vous amène, répondit le saint homme; mais je me fie -à vous, madame, et à votre parente madame du Bousquier, pour apaiser -Monseigneur à Séez. Oui, je prierai pour votre malheureux enfant; oui, -je dirai des messes; mais évitons tout scandale et ne donnons pas lieu -aux méchants de la ville de se rassembler dans l'église... Moi seul, -sans clergé, nuitamment... - ---Oui, oui, comme vous voudrez, pourvu qu'il soit en terre sainte! dit -la pauvre mère en prenant la main du prêtre et la baisant. - -Vers minuit donc, une bière fut clandestinement portée à la paroisse -par quatre jeunes gens, les camarades les plus aimés d'Athanase. Il s'y -trouvait quelques amies de madame Granson, groupes de femmes noires et -voilées; puis les sept ou huit jeunes gens qui avaient reçu quelques -confidences de ce talent expiré. Quatre torches éclairaient la bière -couverte d'un crêpe. Le curé, servi par un discret enfant de chœur, -dit une messe mortuaire. Puis le suicidé fut conduit sans bruit dans -un coin du cimetière où une croix de bois noirci, sans inscription, -indiqua sa place à la mère. Athanase vécut et mourut dans les ténèbres. -Aucune voix n'accusa le curé, l'évêque garda le silence. La piété de la -mère racheta l'impiété du fils. - -Quelques mois après, un soir, la pauvre femme, insensée de douleur, -et mue par une de ces inexplicables soifs qu'ont les malheureux de se -plonger les lèvres dans leur amer calice, voulut aller voir l'endroit -où son fils s'était noyé. Son instinct lui disait peut-être qu'il -y avait des pensées à reprendre sous ce peuplier; peut-être aussi -désirait-elle voir ce que son fils avait vu pour la dernière fois? Il -y a des mères qui mourraient de ce spectacle, d'autres s'y livrent à -une sainte adoration. Les patients anatomistes de la nature humaine -ne sauraient trop répéter les vérités contre lesquelles doivent se -briser les éducations, les lois et les systèmes philosophiques. -Disons-le souvent: il est absurde de vouloir ramener les sentiments -à des formules identiques; en se produisant chez chaque homme, ils -se combinent avec les éléments qui lui sont propres, et prennent sa -physionomie. - - -Madame Granson vit venir de loin une femme qui s'écria sur le lieu -fatal:--_C'est donc là !_ - -Une seule personne pleura là , comme y pleurait la mère. Cette créature -était Suzanne. Arrivée le matin à l'hôtel du More, elle avait appris -la catastrophe. Si le pauvre Athanase avait vécu, elle aurait pu faire -ce que de nobles personnes, sans argent, rêvent de faire, et ce à quoi -ne pensent jamais les riches, elle eût envoyé quelque mille francs en -écrivant dessus: _Argent dû à votre père par un camarade qui vous le -restitue_. Cette ruse angélique avait été inventée par Suzanne pendant -son voyage. - -La courtisane aperçut madame Granson, et s'éloigna précipitamment en -lui disant:--_Je l'aimais!_ - -Suzanne, fidèle à sa nature, ne quitta pas Alençon sans changer en -fleurs de nénuphar les fleurs d'oranger qui couronnaient la mariée. -Elle, la première, déclara que madame du Bousquier ne serait jamais que -mademoiselle Cormon. Elle vengea d'un coup de langue Athanase et le -cher chevalier de Valois. - -Alençon fut témoin d'un suicide continu bien autrement pitoyable, -car Athanase fut promptement oublié par la société qui veut et doit -promptement oublier ses morts. Le pauvre chevalier de Valois mourut -de son vivant, il se suicida tous les matins pendant quatorze ans. -Trois mois après le mariage de du Bousquier, la société remarqua, -non sans étonnement, que le linge du chevalier devenait roux, et -ses cheveux furent irrégulièrement peignés. Ébouriffé, le chevalier -de Valois n'existait plus! Quelques dents d'ivoire désertèrent sans -que les observateurs du cœur humain pussent découvrir à quel corps -elles avaient appartenu, si elles étaient de la légion étrangère ou -indigènes, végétales ou animales, si l'âge les arrachait au chevalier -ou si elles étaient oubliées dans le tiroir de sa toilette. La cravate -se roula sur elle-même, indifférente à l'élégance! Les têtes de nègre -pâlirent en s'encrassant. Les rides du visage se plissèrent, se -noircirent et la peau se parchemina. Les ongles incultes se bordèrent -parfois d'un liséré de velours noir. Le gilet se montra sillonné de -roupies oubliées qui s'étalèrent comme des feuilles d'automne. Le coton -des oreilles ne fut plus que rarement renouvelé. La tristesse siégea -sur ce front et glissa ses teintes jaunes au fond des rides. Enfin, les -ruines si savamment réprimées lézardèrent ce bel édifice et montrèrent -combien l'âme a de puissance sur le corps; puisque l'homme blond, le -cavalier, le jeune premier mourut quand faillit l'espoir. Jusqu'alors, -le nez du chevalier s'était produit sous une forme gracieuse; jamais il -n'en était tombé ni pastille noire humide ni goutte d'ambre; mais le -nez du chevalier barbouillé de tabac qui débordait sous les narines, -et déshonoré par les roupies qui profitaient de la gouttière située -au milieu de la lèvre supérieure; ce nez, qui ne se souciait plus de -paraître aimable, révéla les énormes soins que le chevalier prenait -autrefois de lui-même et fit comprendre, par leur étendue, la grandeur, -la persistance des desseins de l'homme sur mademoiselle Cormon. Il fut -écrasé par un calembour de du Coudrai qu'il fit d'ailleurs destituer. -Ce fut la première vengeance que le bénin chevalier poursuivit; mais -ce calembour était assassin et dépassait de cent coudées tous les -calembours du Conservateur des hypothèques. Monsieur du Coudrai, voyant -cette révolution nasale, avait nommé le chevalier, Nérestan. Enfin, les -anecdotes imitèrent les dents; puis les bons mots devinrent rares; mais -l'appétit se soutint, le gentilhomme ne sauva que l'estomac dans ce -naufrage de toutes ses espérances; s'il prépara mollement ses prises, -il mangea toujours effroyablement. Vous devinerez le désastre que cet -événement amena dans les idées en apprenant que monsieur de Valois -s'entretint moins fréquemment avec la princesse Goritza. Un jour il -vint chez le marquis de Gordes avec un mollet devant son tibia. Cette -banqueroute des grâces fut horrible, je vous jure, et frappa tout -Alençon. Ce quasi-jeune homme devenu vieillard, ce personnage qui sous -l'affaissement de son âme passait de cinquante à quatre-vingt-dix -ans, effraya la société. Puis il livra son secret, il avait attendu, -guetté mademoiselle Cormon; il avait, chasseur patient, ajusté son -coup pendant dix ans, et il avait manqué la bête. Enfin la République -impuissante l'emportait sur la vaillante Aristocratie et en pleine -restauration. La forme triomphait du fond, l'esprit était vaincu -par la matière, la diplomatie par l'insurrection. Dernier malheur! -une grisette blessée révéla le secret des matinées du chevalier, il -passa pour un libertin. Les Libéraux lui jetèrent les enfants trouvés -de du Bousquier, et le faubourg Saint-Germain d'Alençon les accepta -très-orgueilleusement; il en rit, il dit:--_Ce bon chevalier, que -vouliez-vous qu'il fît?_ Il plaignit le chevalier, le mit dans son -giron, ranima ses sourires, et une haine effroyable s'amassa sur la -tête de du Bousquier. Onze personnes passèrent aux Gordes et quittèrent -le salon Cormon. - -Ce mariage eut surtout pour effet de dessiner les partis dans Alençon. -La maison de Gordes y figura la haute aristocratie, car les Troisville -revenus s'y rattachèrent. La maison Cormon représenta, sous l'habile -influence de du Bousquier, cette fatale opinion qui sans être vraiment -libérale, ni résolument royaliste, enfanta les 221 au jour où la lutte -se précisa entre le plus auguste, le plus grand, le seul vrai pouvoir, -la _Royauté_, et le plus faux, le plus changeant, le plus oppresseur -pouvoir, le pouvoir dit _parlementaire_ qu'exercent des assemblées -électives. Le salon du Ronceret, secrètement allié au salon Cormon, fut -hardiment libéral. - -A son retour du Prébaudet, l'abbé de Sponde éprouva de continuelles -souffrances qu'il refoula dans son âme et sur lesquelles il se tut -devant sa nièce, mais il ouvrit son cœur à mademoiselle de Gordes à -laquelle il avoua que, folie pour folie, il eût préféré le chevalier -de Valois à _monsieur du Bousquier_. Jamais le cher chevalier n'aurait -eu le mauvais goût de contrarier un pauvre vieillard qui n'avait -plus que quelques jours à vivre. Du Bousquier avait tout détruit -au logis. L'abbé dit en roulant de maigres larmes dans ses yeux -éteints:--Mademoiselle, je n'ai plus le couvert où je me promène depuis -cinquante ans! Mes bien-aimés tilleuls ont été rasés! Au moment de -ma mort, la République m'apparaît encore sous la forme d'un horrible -bouleversement à domicile! - ---Il faut pardonner à votre nièce, dit le chevalier de Valois. Les -idées républicaines sont la première erreur de la jeunesse qui cherche -la liberté, mais qui trouve le plus horrible des despotismes, celui de -la canaille impuissante. Votre pauvre nièce n'est pas punie par où elle -a péché. - ---Que vais-je devenir dans une maison où dansent des femmes nues -peintes sur les murs? Où retrouver les tilleuls sous lesquels je lisais -mon bréviaire! - -Semblable à Kant qui ne put donner de lien à ses pensées, lorsqu'on -lui eut abattu le sapin qu'il avait l'habitude de regarder pendant ses -méditations, de même le bon abbé ne put obtenir le même élan dans ses -prières en marchant à travers des allées sans ombre. Du Bousquier avait -fait planter un jardin anglais! - ---C'était mieux, disait madame du Bousquier sans le penser, mais l'abbé -Couturier l'avait autorisée à commettre beaucoup de choses pour plaire -à son mari. - -Cette restauration ôta tout son lustre, sa bonhomie, son air patriarcal -à la vieille maison. Semblable au chevalier de Valois dont l'incurie -pouvait passer pour une abdication, de même la majesté bourgeoise -du salon des Cormon n'exista plus quand il fut blanc et or, meublé -d'ottomanes en acajou, et tendu de soie bleue. La salle à manger, ornée -à la moderne, remplit les plats moins chauds, on n'y mangeait plus -aussi bien qu'autrefois. Monsieur du Coudrai prétendit qu'il se sentait -les calembours arrêtés dans le gosier par les figures peintes sur les -murs, et qui le regardaient dans le blanc des yeux. A l'extérieur, la -province y respirait encore; mais l'intérieur de la maison révélait -le fournisseur du Directoire. Ce fut le mauvais goût de l'agent de -change: des colonnes de stuc, des portes en glace, des profils grecs, -des moulures sèches, tous les styles mêlés, une magnificence hors de -propos. La ville d'Alençon glosa pendant quinze jours de ce luxe qui -parut inouï; puis, quelques mois après, elle en fut orgueilleuse, et -plusieurs riches fabricants renouvelèrent leur mobilier et se firent -de beaux salons. Les meubles modernes commencèrent à se montrer dans -la ville. On y vit des lampes astrales! L'abbé de Sponde pénétra l'un -des premiers les malheurs secrets que ce mariage devait apporter dans -la vie intime de sa nièce bien-aimée. Le caractère de simplicité noble -qui régissait leur commune existence fut perdu dès le premier hiver, -pendant lequel du Bousquier donna deux bals par mois. Entendre les -violons et la profane musique des fêtes mondaines dans cette sainte -maison! l'abbé priait à genoux pendant que durait cette joie! Puis, -le système politique de ce grave salon fut lentement perverti. Le -Grand-Vicaire devina du Bousquier: il frémit de son ton impérieux; il -aperçut quelques larmes dans les yeux de sa nièce alors qu'elle perdit -le gouvernement de sa fortune, et que son mari lui laissa seulement -l'administration du linge, de la table et des choses qui sont le lot -des femmes. Rose n'eut plus d'ordres à donner. La volonté de monsieur -était seule écoutée par Jaquelin devenu exclusivement cocher, par René, -le groom, par un chef venu de Paris, car Mariette ne fut plus que -fille de cuisine. Madame du Bousquier n'eut que Josette à régenter. -Sait-on combien il en coûte de renoncer aux délicieuses habitudes du -pouvoir? Si le triomphe de la volonté est un des enivrants plaisirs -de la vie des grands hommes, il est toute la vie des êtres bornés. Il -faut avoir été ministre et disgracié pour connaître l'amère douleur -qui saisit madame du Bousquier, alors qu'elle fut réduite à l'ilotisme -le plus complet. Elle montait souvent en voiture contre son gré, -elle voyait des gens qui ne lui convenaient pas; elle n'avait plus le -maniement de son cher argent, elle qui s'était vue libre de dépenser ce -qu'elle voulait et qui alors ne dépensait rien. Toute limite imposée -n'inspire-t-elle pas le désir d'aller au delà ? Les souffrances les -plus vives ne viennent-elles pas du libre arbitre contrarié? Ces -commencements furent des roses. Chaque concession faite à l'autorité -maritale fut alors conseillée par l'amour de la pauvre fille pour -son époux. Du Bousquier se comporta d'abord admirablement pour sa -femme; il fut excellent, il lui donna des raisons valables à chaque -nouvel empiétement. Cette chambre, si long-temps déserte, entendit le -soir la voix des deux époux au coin du feu. Aussi, pendant les deux -premières années de son mariage, madame du Bousquier se montra-t-elle -très-satisfaite. Elle avait ce petit air délibéré, finaud qui distingue -les jeunes femmes après un mariage d'amour. Le sang ne la tourmentait -plus. Cette contenance dérouta les rieurs, démentit les bruits qui -couraient sur du Bousquier et déconcerta les observateurs du cœur -humain. Rose-Marie-Victoire craignait tant, en déplaisant à son époux, -en le heurtant, de le désaffectionner, d'être privée de sa compagnie, -qu'elle lui aurait sacrifié tout, même son oncle. Les petites joies -niaises de madame du Bousquier trompèrent le pauvre abbé de Sponde, qui -supporta mieux ses souffrances personnelles en pensant que sa nièce -était heureuse. Alençon pensa d'abord comme l'abbé. Mais il y avait -un homme plus difficile à tromper que toute la ville! Le chevalier de -Valois, réfugié sur le mont sacré de la haute aristocratie, passait sa -vie chez les Gordes; il écoutait les médisances et les caquetages, il -pensait nuit et jour à ne pas mourir sans vengeance. Il avait abattu -l'homme aux calembours, il voulait atteindre du Bousquier au cœur. Le -pauvre abbé comprit les lâchetés du premier et dernier amour de sa -nièce, il frémit en devinant la nature hypocrite de son neveu, et ses -manœuvres perfides. Quoique du Bousquier se contraignît en pensant à la -succession de son oncle, et ne voulût lui causer aucun chagrin, il lui -porta un dernier coup qui le mit au tombeau. Si vous voulez expliquer -le mot _intolérance_ par le mot _fermeté de principes_, si vous ne -voulez pas condamner dans l'âme catholique de l'ancien Grand-Vicaire -le stoïcisme que Walter Scott vous fait admirer dans l'âme puritaine -du père de Jeanie Deans, si vous voulez reconnaître dans l'Église -romaine le _potiùs mori quà m fœdari_ que vous admirez dans l'opinion -républicaine, vous comprendrez la douleur qui saisit le grand abbé de -Sponde alors qu'il vit dans le salon de son neveu le prêtre apostat, -renégat, relaps, hérétique, l'ennemi de l'Église, le curé fauteur -du serment constitutionnel. Du Bousquier, dont la secrète ambition -était de régenter le pays, voulut, pour premier gage de son pouvoir, -réconcilier le desservant de Saint-Léonard avec le curé de la paroisse, -et il atteignit à son but. Sa femme crut accomplir une œuvre de paix, -là où, selon l'incommutable abbé, il y avait trahison. Monsieur de -Sponde se vit seul dans sa foi. L'évêque vint chez du Bousquier et -parut satisfait de la cessation des hostilités. Les vertus de l'abbé -François avaient tout vaincu, excepté le Romain Catholique capable de -s'écrier avec Corneille: - - Mon Dieu, que de vertus vous me faites haïr! - -L'abbé mourut quand expira l'Orthodoxie dans le diocèse. - -En 1819, la succession de l'abbé de Sponde porta les revenus -territoriaux de madame du Bousquier à vingt-cinq mille livres, sans -compter ni le Prébaudet, ni la maison du Val-Noble. Ce fut vers ce -temps que du Bousquier rendit à sa femme le capital des économies -qu'elle lui avait livrées; il le lui fit employer à l'acquisition -de biens contigus au Prébaudet, et rendit ainsi ce domaine l'un -des plus considérables du Département, car les terres appartenant -à l'abbé de Sponde jouxtaient celles du Prébaudet. Personne ne -connaissait la fortune personnelle de du Bousquier, il faisait valoir -ses capitaux chez les Keller à Paris, où il faisait quatre voyages -par an. Mais, à cette époque, il passa pour l'homme le plus riche -du département de l'Orne. Cet homme habile, l'éternel candidat des -Libéraux, à qui sept ou huit voix manquèrent constamment dans toutes -les batailles électorales livrées sous la Restauration, et qui -ostensiblement répudiait les Libéraux en voulant se faire élire comme -royaliste ministériel, sans pouvoir jamais vaincre les répugnances -de l'administration, malgré le secours de la congrégation et de la -magistrature; ce républicain haineux, enragé d'ambition, conçut de -lutter avec le royalisme et l'aristocratie dans ce pays, au moment -où ils y triomphaient. Du Bousquier s'appuya sur le sacerdoce par -les trompeuses apparences d'une piété bien jouée: il accompagna sa -femme à la messe, il donna de l'argent pour les couvents de la ville, -il soutint la congrégation du Sacré-Cœur, il se prononça pour le -clergé dans toutes les occasions où le clergé combattit la Ville, -le Département ou l'État. Secrètement soutenu par les Libéraux, -protégé par l'Église, demeurant royaliste constitutionnel, il côtoya -sans cesse l'aristocratie du département pour la ruiner, et il la -ruina. Attentif aux fautes commises par les sommités nobiliaires et -par le gouvernement, il réalisa, la bourgeoisie aidant, toutes les -améliorations que la Noblesse, la Pairie et le Ministère devaient -inspirer, diriger, et qu'ils entravaient par suite de la niaise -jalousie des pouvoirs en France. L'opinion constitutionnelle l'emporta -dans l'affaire du curé, dans l'érection du théâtre, dans toutes les -questions d'agrandissement pressenties par du Bousquier, qui les -faisait proposer par le parti libéral, auquel il s'adjoignait au -plus fort des débats, en objectant le bien du pays. Du Bousquier -industrialisa le Département. Il accéléra la prospérité de la province -en haine des familles logées sur la route de Bretagne. Il préparait -ainsi sa vengeance contre les gens à châteaux, et surtout contre les -Gordes, au sein desquels un jour il fut sur le point d'enfoncer un -poignard envenimé. Il donna des fonds pour relever les manufactures de -point d'Alençon; il raviva le commerce des toiles, la ville eut une -filature. En s'inscrivant ainsi dans tous les intérêts et au cœur de -la masse, en faisant ce que la Royauté ne faisait point, du Bousquier -ne hasardait pas un liard. Soutenu par sa fortune, il pouvait attendre -les réalisations que souvent les gens entreprenants, mais gênés, sont -forcés d'abandonner à d'heureux successeurs. Il se posa comme banquier. -Ce Laffitte au petit pied commanditait toutes les inventions nouvelles -en prenant ses sûretés. Il faisait très bien ses affaires en faisant -le bien public; il était le moteur des Assurances, le protecteur -des nouvelles entreprises de voitures publiques; il suggérait les -pétitions pour demander à l'administration les chemins et les ponts -nécessaires. Ainsi prévenu, le gouvernement voyait un empiétement sur -son autorité. Les luttes s'engageaient maladroitement, car le bien -du pays exigeait que la Préfecture cédât. Du Bousquier aigrissait la -noblesse de province contre la noblesse de cour et contre la pairie. -Enfin il prépara l'effrayante adhésion d'une forte partie du royalisme -constitutionnel à la lutte que soutinrent le _Journal des Débats_ et -monsieur de Châteaubriand contre le trône, ingrate Opposition basée -sur des intérêts ignobles, et qui fut une des causes de triomphe -de la bourgeoisie et du journalisme en 1830. Aussi, du Bousquier, -comme les gens qu'il représente, eut-il le bonheur de voir passer le -convoi de la Royauté, sans qu'aucune sympathie l'accompagnât dans -la province désaffectionnée par les mille causes qui se trouvent -encore incomplétement énumérées ici. Le vieux républicain, chargé -de messes, et qui pendant quinze ans avait joué la comédie afin de -satisfaire sa _vendetta_, renversa lui-même le drapeau blanc de la -Mairie aux applaudissements du peuple. Aucun homme, en France, ne -jeta sur le nouveau trône élevé en août 1830 un regard plus enivré -de joyeuse vengeance. Pour lui, l'avénement de la branche cadette -était le triomphe de la Révolution. Pour lui, le triomphe du drapeau -tricolore était la résurrection de la Montagne, qui, cette fois, allait -abattre les gentilshommes par des procédés plus sûrs que celui de la -guillotine, en ce que son action serait moins violente. La Pairie -sans hérédité, la Garde nationale qui met sur le même lit de camp -l'épicier du coin et le marquis, l'abolition des majorats réclamée -par un bourgeois-avocat, l'Église catholique privée de sa suprématie, -toutes les inventions législatives d'août 1830 furent pour du Bousquier -la plus savante application des principes de 1793. Depuis 1830, cet -homme est Receveur-Général. Il s'est appuyé, pour parvenir, sur ses -liaisons avec le duc d'Orléans, père du roi Louis-Philippe, et avec -monsieur de Folmon, l'ancien intendant de la duchesse douairière -d'Orléans. On lui donne quatre-vingt mille livres de rente. Aux yeux -de son pays, _monsieur_ du Bousquier est un homme de bien, un homme -respectable, invariable dans ses principes, intègre, obligeant. Alençon -lui doit son association au mouvement industriel qui en fait le premier -anneau par lequel la Bretagne se rattachera peut-être un jour à ce -qu'on nomme la civilisation moderne. Alençon, qui ne comptait pas en -1816 deux voitures propres, vit en dix ans rouler dans ses rues des -calèches, des coupés, des landaus, des cabriolets et des tilburys, sans -s'en étonner. Les bourgeois et les propriétaires, effrayés d'abord -de voir le prix des choses augmentant, reconnurent plus tard que -cette augmentation avait un contre-coup financier dans leurs revenus. -Le mot prophétique du président du Ronceret:--_Du Bousquier est un -homme très-fort!_ fut adopté par le pays. Mais, malheureusement pour -sa femme, ce mot est un horrible contre-sens. Le mari ne ressemble -en rien à l'homme public et politique. Ce grand citoyen, si libéral -au dehors, si bonhomme, animé de tant d'amour pour son pays, est -despote au logis et parfaitement dénué d'amour conjugal. Cet homme si -profondément astucieux, hypocrite, rusé, ce Cromwell du Val-Noble, se -comporte dans son ménage comme il se comportait envers l'aristocratie, -qu'il caressait pour l'égorger. Comme son ami Bernadotte, il chaussa -d'un gant de velours sa main de fer. Sa femme ne lui donna pas -d'enfants. Le mot de Suzanne, les insinuations du chevalier de Valois -se trouvèrent ainsi justifiées. Mais la bourgeoisie libérale, la -bourgeoisie royaliste-constitutionnelle, les hobereaux, la magistrature -et le parti-prêtre, comme disait le _Constitutionnel_, donnèrent -tort à madame du Bousquier. Monsieur du Bousquier l'avait épousée si -vieille! disait-on. D'ailleurs quel bonheur pour cette pauvre femme, -car à son âge il était si dangereux d'avoir des enfants! Si madame du -Bousquier confiait en pleurant ses désespoirs périodiques à madame -du Coudrai, à madame du Ronceret, ces dames lui disaient:--Mais vous -êtes folle, ma chère, vous ne savez pas ce que vous désirez, un enfant -serait votre mort! Puis, beaucoup d'hommes qui rattachaient, comme -monsieur du Coudrai, leurs espérances au triomphe de du Bousquier, -faisaient chanter ses louanges par leurs femmes. La vieille fille était -assassinée par ces phrases cruelles. - ---Vous êtes bienheureuse, ma chère, d'avoir épousé un homme capable, -vous éviterez les malheurs des femmes qui sont mariées à des gens sans -énergie, incapables de conduire leur fortune, de diriger leurs enfants. - ---Votre mari vous rend la reine du pays, ma belle. Il ne vous laissera -jamais dans l'embarras, celui-là ! Il mène tout dans Alençon. - ---Mais je voudrais, disait la pauvre femme, qu'il se donnât moins de -peine pour le public, et qu'il... - ---Vous êtes bien difficile, ma chère madame du Bousquier, toutes les -femmes vous envient votre mari. - -Mal jugée par le monde, qui commença par lui donner tort, la chrétienne -trouva, dans son intérieur, une ample carrière à déployer ses vertus. -Elle vécut dans les larmes et ne cessa d'offrir au monde un visage -placide. Pour une âme pieuse, n'était-ce pas un crime que cette pensée -qui lui becqueta toujours le cœur: J'aimais le chevalier de Valois, et -je suis la femme de du Bousquier! L'amour d'Athanase se dressait aussi -sous la forme d'un remords et la poursuivait dans ses rêves. La mort -de son oncle, dont les chagrins avaient éclaté, lui rendit son avenir -encore plus douloureux, car elle pensa toujours aux souffrances que son -oncle dut éprouver en voyant le changement des doctrines politiques -et religieuses de la maison Cormon. Souvent le malheur tombe avec la -rapidité de la foudre, comme chez madame Granson; mais il s'étendit, -chez la vieille fille, comme une goutte d'huile qui ne quitte l'étoffe -qu'après l'avoir lentement imbibée. - -Le chevalier de Valois fut le malicieux artisan de l'infortune de -madame du Bousquier. Il avait à cœur de détromper sa religion surprise; -car le chevalier, si expert en amour, devina du Bousquier marié comme -il avait deviné du Bousquier garçon. Mais le profond républicain -était difficile à surprendre: son salon était naturellement fermé au -chevalier de Valois, comme à tous ceux qui, dans les premiers jours de -son mariage, avaient renié la maison Cormon. Puis il était supérieur au -ridicule, il tenait une immense fortune, il régnait dans Alençon, il se -souciait de sa femme comme Richard III se serait soucié de voir crever -le cheval à l'aide duquel il aurait gagné la bataille. Pour plaire à -son mari, madame du Bousquier avait rompu avec la maison de Gordes, où -elle n'allait plus; mais, quand son mari la laissait seule pendant ses -séjours à Paris, elle faisait alors une visite à mademoiselle Armande. -Or, deux ans après son mariage, précisément à la mort de l'abbé de -Sponde, mademoiselle de Gordes aborda madame du Bousquier au sortir -de Saint-Léonard, où elles avaient entendu une messe noire dite pour -l'abbé. La généreuse fille crut qu'en cette circonstance elle devait -des consolations à l'héritière en pleurs. Elles allèrent ensemble, en -causant du cher défunt, de Saint-Léonard au Cours; et, du Cours, elles -atteignirent l'hôtel de Gordes où mademoiselle Armande entraîna madame -du Bousquier par le charme de sa conversation. La pauvre femme désolée -aima peut-être à s'entretenir de son oncle avec une personne que son -oncle aimait tant. Puis elle voulut recevoir les compliments du vieux -marquis de Gordes, qu'elle n'avait pas vu depuis près de trois années. -Il était une heure et demie, elle trouva là le chevalier de Valois venu -pour dîner, qui, tout en la saluant, lui prit les mains. - ---Eh! bien, chère vertueuse et bien-aimée dame, lui dit-il d'une voix -émue, _nous_ avons perdu notre saint ami; nous avons épousé votre -deuil; oui, votre perte est aussi vivement sentie ici que chez vous... -mieux, ajouta-t-il en faisant allusion à du Bousquier. - -Après quelques paroles d'oraison funèbre où chacun fit sa phrase, le -chevalier prit galamment le bras de madame du Bousquier et le mit sur -le sien, le pressa fort adorablement et l'emmena dans l'embrasure d'une -fenêtre. - ---Êtes-vous heureuse au moins? dit-il avec une voix paternelle. - ---Oui, dit-elle en baissant les yeux. - -En entendant ce _oui_, madame de Troisville, la fille de la princesse -Sherbellof et la vieille marquise de Castéran vinrent se joindre au -chevalier, accompagnées de mademoiselle de Gordes. Toutes allèrent -se promener dans le jardin en attendant le dîner, sans que madame du -Bousquier, hébétée par la douleur, se fût aperçue que les dames et -le chevalier menaient une petite conspiration de curiosité. «Nous la -tenons, sachons le mot de l'énigme?» était une phrase écrite dans les -regards que ces personnes se jetèrent. - ---Pour que votre bonheur fût complet, dit mademoiselle Armande, il vous -faudrait des enfants, un beau garçon comme mon neveu... - -Une larme roula dans les yeux de madame du Bousquier. - ---J'ai entendu dire que vous étiez la seule coupable en cette affaire, -que vous aviez peur d'une grossesse? dit le chevalier. - ---Moi, dit-elle naïvement, j'achèterais un enfant par cent années -d'enfer. - -Sur la question ainsi posée, il s'émut une discussion conduite avec -une excessive délicatesse par madame la vicomtesse de Troisville et -la vieille marquise de Castéran qui entortillèrent si bien la pauvre -vieille fille qu'elle livra, sans s'en douter, les secrets de son -ménage. Mademoiselle Armande avait pris le bras du chevalier et s'était -éloignée, afin de laisser les trois femmes causer mariage. Madame du -Bousquier fut alors désabusée des mille déceptions de son mariage; et -comme elle était restée _bestiote_, elle amusa ses confidentes par -de délicieuses naïvetés. Quoique dans le premier moment le mensonger -mariage de mademoiselle Cormon fît rire toute la ville bientôt initiée -aux manœuvres de du Bousquier, néanmoins madame du Bousquier gagna -l'estime et la sympathie de toutes les femmes. Tant que mademoiselle -Cormon avait couru sus au mariage sans réussir à se marier, chacun se -moquait d'elle; mais quand chacun apprit la situation exceptionnelle -où la plaçait la sévérité de ses principes religieux, tout le monde -l'admira. _Cette pauvre madame du Bousquier_ remplaça _cette bonne -demoiselle Cormon_. Le chevalier rendit ainsi pour quelque temps du -Bousquier odieux et ridicule, mais le ridicule finit par s'affaiblir; -et, quand chacun eut dit son mot sur lui, la médisance se lassa. -Puis à cinquante-sept ans, le muet républicain semblait à beaucoup de -personnes avoir droit à la retraite. Cette circonstance envenima la -haine que du Bousquier portait à la maison de Gordes à un tel point, -qu'elle le rendit impitoyable au jour de la vengeance, Madame du -Bousquier reçut l'ordre de ne jamais mettre le pied dans cette maison. -Par représailles du tour que lui avait joué le chevalier de Valois, du -Bousquier, qui venait de créer le _Courrier de l'Orne_, y fit insérer -l'annonce suivante: - -«Il sera délivré une inscription de mille francs de rente à la personne -qui pourra démontrer l'existence d'un monsieur de Pombreton, avant, -pendant ou après l'émigration.» - -Quoique son mariage fût essentiellement négatif, madame du Bousquier y -vit des avantages: ne valait-il pas mieux encore s'intéresser à l'homme -le plus remarquable de la ville, que de vivre seule? Du Bousquier était -encore préférable aux chiens, aux chats, aux serins qu'adorent les -célibataires; il portait à sa femme un sentiment plus réel et moins -intéressé que ne l'est celui des servantes, des confesseurs, et des -capteurs de successions. Plus tard, elle vit dans son mari l'instrument -de la colère céleste, car elle reconnut des péchés innombrables dans -tous ses désirs de mariage; elle se regarda comme justement punie -ainsi des malheurs qu'elle avait causés à madame Granson, et de la -mort anticipée de son oncle. Obéissant à cette religion qui ordonne -de baiser les verges avec lesquelles on administre la correction, -elle vantait son mari, elle l'approuvait publiquement; mais, au -confessionnal ou le soir dans ses prières, elle pleurait souvent en -demandant pardon à Dieu des apostasies de son mari qui pensait le -contraire de ce qu'il disait, qui souhaitait la mort de l'aristocratie -et de l'Église, les deux religions de la maison Cormon. Trouvant en -elle-même tous ses sentiments froissés et immolés, mais forcée par -le devoir à faire le bonheur de son époux, à ne lui nuire en rien, -et attachée à lui par une indéfinissable affection que peut-être -l'habitude engendra, sa vie était un contre-sens perpétuel. Elle -avait épousé un homme dont elle haïssait la conduite et les opinions, -mais dont elle devait s'occuper avec une tendresse obligée. Souvent -elle était aux anges quand du Bousquier mangeait ses confitures, -quand il trouvait le dîner bon; elle veillait à ce que ses moindres -désirs fussent satisfaits. S'il oubliait la bande de son journal sur -une table; au lieu de la jeter, madame disait:--René, laissez cela, -monsieur ne l'a pas mis là sans intention. Du Bousquier allait-il en -voyage, elle s'inquiétait du manteau, du linge; elle prenait pour -son bonheur matériel les plus minutieuses précautions. S'il allait -au Prébaudet, elle consultait le baromètre dès la veille pour savoir -s'il ferait beau. Elle épiait ses volontés dans son regard, à la -manière d'un chien qui, tout en dormant, entend et voit son maître. -Si le gros du Bousquier, vaincu par cet amour ordonné, la saisissait -par la taille, l'embrassait sur le front, et lui disait:--Tu es une -bonne femme! des larmes de plaisir venaient aux yeux de la pauvre -créature. Il est probable que du Bousquier se croyait obligé à des -dédommagements qui lui conciliaient le respect de Rose-Marie-Victoire, -car la vertu catholique n'ordonne pas une dissimulation aussi -complète que le fut celle de madame du Bousquier. Mais souvent la -sainte femme restait muette en entendant les discours que tenaient -chez elle les gens haineux qui se cachaient sous les opinions -royalistes-constitutionnelles. Elle frémissait en prévoyant la perte -de l'Église; elle risquait parfois un mot stupide, une observation que -du Bousquier coupait en deux par un regard. Les contrariétés de cette -existence ainsi tiraillée finirent par hébéter madame du Bousquier, -qui trouva plus simple et plus digne de concentrer son intelligence -sans la produire au dehors, en se résignant à mener une vie purement -animale. Elle eut alors une soumission d'esclave, et regarda comme une -œuvre méritoire d'accepter l'abaissement dans lequel la mit son mari. -L'accomplissement des volontés maritales ne lui causa jamais le moindre -murmure. Cette brebis craintive chemina dès lors dans la voie que lui -traça le berger; elle ne quitta plus le giron de l'Église, et se livra -aux pratiques religieuses les plus sévères, sans penser ni à Satan, ni -à ses pompes, ni à ses œuvres. Elle offrit ainsi la réunion des vertus -chrétiennes les plus pures, et du Bousquier devint certes l'un des -hommes les plus heureux du royaume de France et de Navarre. - ---Elle sera niaise jusqu'à son dernier soupir, dit le cruel -Conservateur destitué qui dînait cependant chez elle deux fois par -semaine. - -Cette histoire serait étrangement incomplète si l'on n'y mentionnait -pas la coïncidence de la mort du chevalier de Valois avec la mort de -la mère de Suzanne. Le chevalier mourut avec la monarchie, en août -1830. Il alla se joindre au cortége du roi Charles X à Nonancourt, -et l'escorta pieusement jusqu'à Cherbourg avec tous les Troisville, -les Castéran, les Gordes, etc. Le vieux gentilhomme avait pris sur lui -cinquante mille francs, somme à laquelle montaient ses économies et le -prix de sa rente; il l'offrit à l'un des fidèles amis de ses maîtres -pour la transmettre au roi, en objectant sa mort prochaine, en disant -que cette somme venait des bontés de Sa Majesté, qu'enfin l'argent du -dernier des Valois appartenait à la Couronne. On ne sait si la ferveur -de son zèle vainquit les répugnances du Bourbon qui abandonnait son -beau royaume de France sans en emporter un liard, et qui dut être -attendri par le dévouement du chevalier; mais il est certain que -Césarine, légataire universelle de monsieur de Valois, recueillit à -peine six cents livres de rente. Le chevalier revint à Alençon aussi -cruellement atteint par la douleur que par la fatigue, et il expira -quand Charles X toucha la terre étrangère. - -Madame du Valnoble et son protecteur, qui craignait alors les -vengeances du parti libéral, se trouvèrent heureux d'avoir un prétexte -de venir incognito dans le village où mourut la mère de Suzanne. A -la vente qui eut lieu par suite du décès du chevalier de Valois, -Suzanne, désirant un souvenir de son premier et bon ami, fit pousser -sa tabatière jusqu'au prix excessif de mille francs. Le portrait de la -princesse Goritza valait à lui seul cette somme. Deux ans après, un -jeune élégant, qui faisait collection des belles tabatières du dernier -siècle, obtint de Suzanne celle du chevalier recommandée par une façon -merveilleuse. Le bijou confident des plus belles amours du monde et le -plaisir de toute une vieillesse, se trouve donc exposé dans une espèce -de musée privé. Si les morts savent ce qui se fait après eux, la tête -du chevalier doit en ce moment rougir à gauche. - -Quand cette histoire n'aurait d'autre effet que d'inspirer aux -possesseurs de quelques reliques adorées une sainte peur, et les -faire recourir à un codicille pour statuer immédiatement sur le sort -de ces précieux souvenirs d'un bonheur qui n'est plus en les léguant -à des mains fraternelles, elle aurait rendu d'énormes services à la -portion chevaleresque et amoureuse du public; mais elle renferme une -moralité bien plus élevée!... ne démontre-t-elle pas la nécessité -d'un enseignement nouveau? N'invoque-t-elle pas, de la sollicitude -si éclairée des ministres de l'instruction publique, la création de -chaires d'anthropologie, science dans laquelle l'Allemagne nous -devance? Les mythes modernes sont encore moins compris que les mythes -anciens, quoique nous soyons dévorés par les mythes. Les mythes nous -pressent de toutes parts, ils servent à tout, ils expliquent tout. -S'ils sont, selon l'École Humanitaire, les flambeaux de l'histoire, ils -sauveront les empires de toute révolution, pour peu que les professeurs -d'histoire fassent pénétrer les explications qu'ils en donnent, jusque -dans les masses départementales! Si mademoiselle Cormon eût été -lettrée, s'il eût existé dans le département de l'Orne un professeur -d'anthropologie, enfin si elle avait lu l'Arioste, les effroyables -malheurs de sa vie conjugale eussent-ils jamais eu lieu? Elle aurait -peut-être recherché pourquoi le poète italien nous montre Angélique -préférant Médor, qui était un blond chevalier de Valois, à Roland -dont la jument était morte et qui ne savait que se mettre en fureur. -Médor ne serait-il pas la figure mythique des courtisans de la royauté -féminine, et Roland le mythe des révolutions désordonnées, furieuses, -impuissantes qui détruisent tout sans rien produire. Nous publions, en -en déclinant la responsabilité, cette opinion d'un élève de Ballanche. - -Aucun renseignement ne nous est parvenu sur les petites têtes de nègres -en diamants. Vous pouvez voir aujourd'hui madame de Valnoble à l'Opéra. -Grâce à la première éducation que lui a donnée le chevalier de Valois, -elle a presque l'air d'une femme comme il faut. - -Madame du Bousquier vit encore, n'est-ce pas dire qu'elle souffre -toujours? En atteignant à l'âge de soixante ans, époque à laquelle -les femmes se permettent des aveux, elle a dit en confidence à madame -du Coudrai dont le mari retrouva sa place en août 1830, qu'elle ne -supportait pas l'idée de mourir fille. - - Paris, octobre 1836. - - - - - [Illustration: IMP. S. RAÇON. - - MADEMOISELLE D'ESGRIGNON. - - Quand je la voyais venant de loin sur le cours... et qu'elle y - amenait Victurnien, son neveu, etc., etc. - - (LE CABINET DES ANTIQUES.)] - - -LES RIVALITÉS. - -(DEUXIÈME HISTOIRE). - -LE CABINET DES ANTIQUES. - - A MONSIEUR LE BARON DE HAMMER-PURGSTALL, Conseiller aulique, - auteur de _l'Histoire de l'Empire ottoman_. - - _Cher baron_, - - _Vous vous êtes si chaudement intéressé à ma longue et vaste - histoire des mœurs françaises au dix-neuvième siècle, et - vous avez accordé de tels encouragements à mon œuvre, que - vous m'avez ainsi donné le droit d'attacher votre nom à l'un - des fragments qui en feront partie. N'êtes-vous pas un des - plus graves représentants de la consciencieuse et studieuse - Allemagne? Votre approbation ne doit-elle pas en commander - d'autres et protéger mon entreprise? Je suis si fier de l'avoir - obtenue, que j'ai tâché de la mériter en continuant mes - travaux avec cette intrépidité qui a caractérisé vos études - et la recherche de tous les documents sans lesquels le monde - littéraire n'aurait pas eu le monument élevé par vous. Votre - sympathie pour des labeurs que vous avez connus et appliqués - aux intérêts de la société orientale la plus éclatante, et - souvent soutenu l'ardeur de mes veilles occupées par les - détails de notre société moderne: ne serez-vous pas heureux de - le savoir, vous dont la naïve bonté peut se comparer à celle de - notre La Fontaine?_ - - _Je souhaite, cher baron, que ce témoignage de ma vénération - pour vous et votre œuvre vienne vous trouver à Dobling, et vous - y rappelle, ainsi qu'à tous les vôtres, un de vos plus sincères - admirateurs et amis._ - - DE BALZAC. - - -Dans une des moins importantes Préfectures de France, au centre de -la ville, au coin d'une rue, est une maison; mais les noms de cette -rue et de cette ville doivent être cachés ici. Chacun appréciera -les motifs de cette sage retenue exigée par les convenances. Un -écrivain touche à bien des plaies en se faisant l'annaliste de son -temps!... La maison s'appelait l'hôtel d'Esgrignon; mais sachez -encore que d'Esgrignon est un nom de convention, sans plus de réalité -que n'en ont les Belval, les Floricour, les Derville de la comédie, -les Adalbert ou les Monbreuse du roman. Enfin, les noms des principaux -personnages seront également changés. Ici l'auteur voudrait rassembler -des contradictions, entasser des anachronismes, pour enfouir la vérité -sous un tas d'invraisemblances et de choses absurdes; mais, quoi qu'il -fasse, elle poindra toujours, comme une vigne mal arrachée repousse en -jets vigoureux, à travers un vignoble labouré. - -L'hôtel d'Esgrignon était tout bonnement la maison où demeurait un -vieux gentilhomme, nommé Charles-Marie-Victor-Ange Carol, marquis -d'Esgrignon ou des Grignons, suivant d'anciens titres. La société -commerçante et bourgeoise de la ville avait épigrammatiquement nommé -son logis un hôtel, et depuis une vingtaine d'années la plupart des -habitants avaient fini par dire sérieusement _l'hôtel d'Esgrignon_ en -désignant la demeure du marquis. - -Le nom de Carol (les frères Thierry l'eussent orthographié Karawl) -était le nom glorieux d'un des plus puissants chefs venus jadis du Nord -pour conquérir et féodaliser les Gaules. Jamais les Carol n'avaient -plié la tête, ni devant les Communes, ni devant la Royauté, ni devant -l'Église, ni devant la Finance. Chargés autrefois de défendre une -Marche française, leur titre de marquis était à la fois un devoir, -un honneur, et non le simulacre d'une charge supposée; le fief -d'Esgrignon avait toujours été leur bien. Vraie noblesse de province, -ignorée depuis deux cents ans à la cour, mais pure de tout alliage, -mais souveraine aux États, mais respectée des gens du pays comme une -superstition et à l'égal d'une bonne vierge qui guérit les maux de -dents, cette maison s'était conservée au fond de sa province comme les -pieux charbonnés de quelque pont de César se conservent au fond d'un -fleuve. Pendant treize cents ans, les filles avaient été régulièrement -mariées sans dot ou mises au couvent; les cadets avaient constamment -accepté leurs légitimes maternelles, étaient devenus soldats, évêques, -ou s'étaient mariés à la cour. Un cadet de la maison d'Esgrignon fut -amiral, fut fait duc et pair, et mourut sans postérité. Jamais le -marquis d'Esgrignon, chef de la branche aînée, ne voulut accepter le -titre de duc. - ---Je tiens le marquisat d'Esgrignon aux mêmes conditions que le roi -tient l'État de France, dit-il au connétable de Luynes qui n'était -alors à ses yeux qu'un très-petit compagnon. Comptez que, durant -les troubles, il y eut des d'Esgrignon décapités. Le sang franc se -conserva, noble et fier, jusqu'en l'an 1789. Le marquis d'Esgrignon -actuel n'émigra pas: il devait défendre sa Marche. Le respect qu'il -avait inspiré aux gens de la campagne préserva sa tête de l'échafaud; -mais la haine des vrais Sans-Culottes fut assez puissante pour le -faire considérer comme émigré, pendant le temps qu'il fut obligé -de se cacher. Au nom du peuple souverain, le District déshonora la -terre d'Esgrignon, les bois furent nationalement vendus, malgré les -réclamations personnelles du marquis, alors âgé de quarante ans. -Mademoiselle d'Esgrignon, sa sœur, étant mineure, sauva quelques -portions du fief par l'entremise d'un jeune intendant de la famille, -qui demanda le partage de présuccession au nom de sa cliente: le -château, quelques fermes lui furent attribués par la liquidation que -fit la République. Le fidèle Chesnel fut obligé d'acheter en son -nom, avec les deniers que lui apporta le marquis, certaines parties -du domaine auxquelles son maître tenait particulièrement, telles que -l'église, le presbytère et les jardins du château. - -Les lentes et rapides années de la Terreur étant passées, le marquis -d'Esgrignon, dont le caractère avait imposé des sentiments respectueux -à la contrée, voulut revenir habiter son château avec sa sœur -mademoiselle d'Esgrignon, afin d'améliorer les biens au sauvetage -desquels s'était employé maître Chesnel, son ancien intendant, devenu -notaire. Mais, hélas! le château pillé, démeublé, n'était-il pas trop -vaste, trop coûteux pour un propriétaire dont tous les droits utiles -avaient été supprimés, dont les forêts avaient été dépecées, et qui, -pour le moment, ne pouvait pas tirer plus de neuf mille francs en sac -des terres conservées de ses anciens domaines? - -Quand le notaire ramena son ancien maître, au mois d'octobre 1800, -dans le vieux château féodal, il ne put se défendre d'une émotion -profonde en voyant le marquis immobile, au milieu de la cour, devant -ses douves comblées, regardant ses tours rasées au niveau des toits. -Le Franc contemplait en silence et tour à tour le ciel et la place où -étaient jadis les jolies girouettes des tourelles gothiques, comme -pour demander à Dieu la raison de ce déménagement social. Chesnel seul -pouvait comprendre la profonde douleur du marquis, alors nommé le -citoyen Carol. Ce grand d'Esgrignon resta long-temps muet, il aspira -la senteur patrimoniale de l'air et jeta la plus mélancolique des -interjections. - ---Chesnel, dit-il, plus tard nous reviendrons ici, quand les troubles -seront finis; mais jusqu'à l'édit de pacification je ne saurais y -habiter, puisqu'ils me défendent d'y rétablir mes armes. - -Il montra le château, se retourna, remonta sur son cheval et accompagna -sa sœur venue dans une mauvaise carriole d'osier appartenant au -notaire. A la ville, plus d'hôtel d'Esgrignon. La noble maison avait -été démolie, sur son emplacement s'étaient élevées deux manufactures. -Maître Chesnel employa le dernier sac de louis du marquis à acheter, au -coin de la place, une vieille maison à pignon, à girouette, à tourelle, -à colombier où jadis était établi d'abord le Bailliage seigneurial, -puis le Présidial, et qui appartenait au marquis d'Esgrignon. Moyennant -cinq cents louis, l'acquéreur national rétrocéda ce vieil édifice au -légitime propriétaire. Ce fut alors que, moitié par raillerie, moitié -sérieusement, cette maison fut appelée _hôtel d'Esgrignon_. - -En 1800, quelques émigrés rentrèrent en France, les radiations des -noms inscrits sur les fatales listes s'obtenaient assez facilement. -Parmi les personnes nobles qui revinrent les premières dans la ville, -se trouvèrent le baron de Nouastre et sa fille: ils étaient ruinés. -Monsieur d'Esgrignon leur offrit généreusement un asile où le baron -mourut deux mois après, consumé de chagrins. Mademoiselle de Nouastre -avait vingt-deux ans, les Nouastre étaient du plus pur sang noble, -le marquis d'Esgrignon l'épousa pour continuer sa maison; mais elle -mourut en couches, tuée par l'inhabileté du médecin, et laissa fort -heureusement un fils aux d'Esgrignon. Le pauvre vieillard (quoique -le marquis n'eût alors que cinquante-trois ans, l'adversité et les -cuisantes douleurs de sa vie avaient constamment donné plus de douze -mois aux années), ce vieillard donc perdit la joie de ses vieux jours -en voyant expirer la plus jolie des créatures humaines, une noble -femme en qui revivaient les grâces maintenant imaginaires des figures -féminines du seizième siècle. Il reçut un de ces coups terribles dont -les retentissements se répètent dans tous les moments de la vie. Après -être resté quelques instants debout devant le lit, il baisa le front -de sa femme étendue comme une sainte, les mains jointes; il tira sa -montre, en brisa la roue, et alla la suspendre à la cheminée. Il était -onze heures avant midi. - ---Mademoiselle d'Esgrignon, prions Dieu que cette heure ne soit plus -fatale à notre maison. Mon oncle, monseigneur l'archevêque, a été -massacré à cette heure, à cette heure mourut aussi mon père... - -Il s'agenouilla près du lit, en s'y appuyant la tête; sa sœur l'imita. -Puis, après un moment, tous deux ils se relevèrent: mademoiselle -d'Esgrignon fondait en larmes, le vieux marquis regardait l'enfant, la -chambre et la morte d'un œil sec. A son opiniâtreté de Franc cet homme -joignait une intrépidité chrétienne. - -Ceci se passait dans la deuxième année de notre siècle. Mademoiselle -d'Esgrignon avait vingt-sept ans. Elle était belle. Un parvenu, -fournisseur des armées de la République, né dans le pays, riche de -mille écus de rente, obtint de maître Chesnel, après en avoir vaincu -les résistances, qu'il parlât de mariage en sa faveur à mademoiselle -d'Esgrignon. Le frère et la sœur se courroucèrent autant l'un que -l'autre d'une semblable hardiesse. Chesnel fut au désespoir de -s'être laissé séduire par le sieur du Croisier. Depuis ce jour, il -ne retrouva plus ni dans les manières ni dans les paroles du marquis -d'Esgrignon cette caressante bienveillance qui pouvait passer pour de -l'amitié. Désormais, le marquis eut pour lui de la reconnaissance. -Cette reconnaissance noble et vraie causait de perpétuelles douleurs -au notaire. Il est des cœurs sublimes auxquels la gratitude semble -un payement énorme, et qui préfèrent la douce égalité de sentiment -que donnent l'harmonie des pensées et la fusion volontaire des âmes. -Maître Chesnel avait goûté le plaisir de cette honorable amitié; le -marquis l'avait élevé jusqu'à lui. Pour le vieux noble, ce bonhomme -était moins qu'un enfant et plus qu'un serviteur, il était l'homme-lige -volontaire, le serf attaché par tous les liens du cœur à son suzerain. -On ne comptait plus avec le notaire, tout se balançait par les -continuels échanges d'une affection vraie. Aux yeux du marquis, le -caractère officiel que le notariat donnait à Chesnel ne signifiait -rien, son serviteur lui semblait déguisé en notaire. Aux yeux de -Chesnel, le marquis était un être qui appartenait toujours à une race -divine; il croyait à la Noblesse, il se souvenait sans honte que son -père ouvrait les portes du salon et disait: Monsieur le marquis est -servi. Son dévouement à la noble maison ruinée ne procédait pas d'une -foi mais d'un égoïsme, il se considérait comme faisant partie de la -famille. Son chagrin fut profond. Quand il osa parler de son erreur au -marquis malgré la défense du marquis:--Chesnel, lui répondit le vieux -noble d'un ton grave, tu ne te serais pas permis de si injurieuses -suppositions avant les Troubles. Que sont donc les nouvelles doctrines -si elles t'ont gâté? - -Maître Chesnel avait la confiance de toute la ville, il y était -considéré; sa haute probité, sa grande fortune contribuaient à lui -donner de l'importance; il eut dès lors une aversion décidée pour -le sieur du Croisier. Quoique le notaire fût peu rancuneux, il fit -épouser ses répugnances à bon nombre de familles. Du Croisier, homme -haineux et capable de couver une vengeance pendant vingt ans, conçut -pour le notaire et pour la famille d'Esgrignon une de ces haines -sourdes et capitales, comme il s'en rencontre en province. Ce refus le -tuait aux yeux des malicieux provinciaux parmi lesquels il était venu -passer ses jours, et qu'il voulait dominer. Ce fut une catastrophe -si réelle que les effets ne tardèrent pas à s'en faire sentir. Du -Croisier fut également refusé par une vieille fille à laquelle il -s'adressa en désespoir de cause. Ainsi les plans ambitieux qu'il -avait formés d'abord manquèrent une première fois par le refus de -mademoiselle d'Esgrignon, de qui l'alliance lui aurait donné l'entrée -dans le faubourg Saint-Germain de la province, puis le second refus le -déconsidéra si fortement qu'il eut beaucoup de peine à se maintenir -dans la seconde société de la ville. - -En 1805, monsieur de La Roche-Guyon, l'aîné d'une des plus anciennes -familles du pays, qui s'était jadis alliée aux d'Esgrignon, fit -demander, par maître Chesnel, la main de mademoiselle d'Esgrignon. -Mademoiselle Marie-Armande-Claire d'Esgrignon refusa d'entendre le -notaire. - ---Vous devriez avoir deviné que je suis mère, mon cher Chesnel, lui -dit-elle en achevant de coucher son neveu, bel enfant de cinq ans. - -Le vieux marquis se leva pour aller au-devant de sa sœur, qui revenait -du berceau; il lui baisa la main respectueusement; puis, en se -rasseyant, il retrouva la parole pour dire: Vous êtes une d'Esgrignon, -ma sœur! - -La noble fille tressaillit et pleura. Dans ses vieux jours, monsieur -d'Esgrignon, père du marquis, avait épousé la petite-fille d'un -traitant anobli sous Louis XIV. Ce mariage fut considéré comme une -horrible mésalliance par la famille, mais sans importance, puisqu'il -n'en était résulté qu'une fille. Armande savait cela. Quoique son -frère fût excellent pour elle, il la regardait toujours comme -une étrangère, et ce mot la légitimait. Mais aussi sa réponse ne -couronnait-elle pas admirablement la noble conduite qu'elle avait tenue -depuis onze années, lorsque, à partir de sa majorité, chacune de ses -actions fut marquée au coin du dévouement le plus pur? Elle avait une -sorte de culte pour son frère. - ---Je mourrai mademoiselle d'Esgrignon, dit-elle simplement au notaire. - -Il n'y a point pour vous de plus beau titre, répondit Chesnel qui crut -lui faire un compliment. - -La pauvre fille rougit. - ---Tu as dit une sottise, Chesnel, répliqua le vieux marquis tout à la -fois flatté du mot de son ancien serviteur et peiné du chagrin qu'il -causait à sa sœur. Une d'Esgrignon peut épouser un Montmorency: notre -sang n'est pas aussi mêlé que l'a été le leur. Les d'Esgrignon _portent -d'or à deux bandes de gueules_, et rien, depuis neuf cents ans, n'a -changé dans leur écusson; il est tel que le premier jour. - -«Je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré de femme qui ait autant -que mademoiselle d'Esgrignon frappé mon imagination, dit Blondet à qui -la littérature contemporaine est, entre autres choses, redevable de -cette histoire. J'étais à la vérité fort jeune, j'étais un enfant, et -peut-être les images qu'elle a laissées dans ma mémoire doivent-elles -la vivacité de leurs teintes à la disposition qui nous entraîne alors -vers les choses merveilleuses... Quand je la voyais venant de loin -sur le Cours où je jouais avec d'autres enfants, et qu'elle y amenait -Victurnien, son neveu, j'éprouvais une émotion qui tenait beaucoup des -sensations produites par le galvanisme sur les êtres morts. Quelque -jeune que je fusse, je me sentais comme doué d'une nouvelle vie. -Mademoiselle Armande avait les cheveux d'un blond fauve, ses joues -étaient couvertes d'un très-fin duvet à reflets argentés que je me -plaisais à voir en me mettant de manière que la coupe de sa figure -fût illuminée par le jour, et je me laissais aller aux fascinations -de ces yeux d'émeraude qui rêvaient et me jetaient du feu quand ils -tombaient sur moi. Je feignais de me rouler sur l'herbe devant elle -en jouant, mais je tâchais d'arriver à ses pieds mignons pour les -admirer de plus près. La molle blancheur de son teint, la finesse -de ses traits, la pureté des lignes de son front, l'élégance de sa -taille mince me surprenaient sans que je m'aperçusse de l'élégance -de sa taille, ni de la beauté de son front, ni de l'ovale parfait de -son visage. Je l'admirais comme on prie à mon âge, sans trop savoir -pourquoi. Quand mes regards perçants avaient enfin attiré les siens, -et qu'elle disait de sa voix mélodieuse, qui me semblait déployer -plus de volume que toutes les autres voix:--Que fais-tu là , petit? -pourquoi me regardes-tu? je venais, je me tortillais, je me mordais -les doigts, je rougissais et je disais:--Je ne sais pas. Si par hasard -elle passait sa main blanche dans mes cheveux en me demandant mon -âge, je m'en allais en courant et en lui répondant de loin:--Onze -ans! Quand, en lisant les _Mille et une Nuits_, je voyais apparaître -une reine ou une fée, je leur prêtais les traits et la démarche de -mademoiselle d'Esgrignon. Quand mon maître de dessin me fit copier des -têtes d'après l'antique, je remarquais que ces têtes étaient coiffées -comme l'était mademoiselle d'Esgrignon. Plus tard, quand ces folles -idées s'en allèrent une à une, mademoiselle Armande, pour laquelle les -hommes se dérangeaient respectueusement sur le Cours afin de lui faire -place, et qui contemplaient les jeux de sa longue robe brune jusqu'à ce -qu'ils l'eussent perdue de vue, mademoiselle Armande resta vaguement -dans ma mémoire comme un type. Ses formes exquises, dont la rondeur -était parfois révélée par un coup de vent, et que je savais retrouver -malgré l'ampleur de sa robe, ses formes revinrent dans mes rêves de -jeune homme. Puis, encore plus tard, quand je songeai gravement à -quelques mystères de la pensée humaine, je crus me souvenir que mon -respect m'était inspiré par les sentiments exprimés sur la figure et -dans l'attitude de mademoiselle d'Esgrignon. L'admirable calme de cette -tête intérieurement ardente, la dignité des mouvements, la sainteté des -devoirs accomplis me touchaient et m'imposaient. Les enfants sont plus -pénétrables qu'on ne le croit par les invisibles effets des idées: ils -ne se moquent jamais d'une personne vraiment imposante, la véritable -grâce les touche, la beauté les attire parce qu'ils sont beaux et -qu'il existe des liens mystérieux entre les choses de même nature. -Mademoiselle d'Esgrignon fut une de mes religions. Aujourd'hui jamais -ma folle imagination ne grimpe l'escalier en colimaçon d'un antique -manoir sans s'y peindre mademoiselle Armande comme le génie de la -Féodalité. Quand je lis les vieilles chroniques, elle paraît à mes yeux -sous les traits des femmes célèbres, elle est tour à tour Agnès, Marie -Touchet, Gabrielle, je lui prête tout l'amour perdu dans son cœur, et -qu'elle n'exprima jamais. Cette céleste figure, entrevue à travers les -nuageuses illusions de l'enfance, vient maintenant au milieu des nuées -de mes rêves.» - -Souvenez-vous de ce portrait, fidèle au moral comme au physique! -Mademoiselle d'Esgrignon est une des figures les plus instructives de -cette histoire: elle vous apprendra ce que, faute d'intelligence, les -vertus les plus pures peuvent avoir de nuisible. - -Pendant les années 1804 et 1805 les deux tiers des familles émigrées -revinrent en France, et presque toutes celles de la province où -demeurait monsieur le marquis d'Esgrignon se replantèrent dans le sol -paternel. Mais il y eut alors des défections. Quelques gentilshommes -prirent du service, soit dans les armées de Napoléon, soit à sa cour; -d'autres firent des alliances avec certains parvenus. Tous ceux qui -entrèrent dans le mouvement impérial reconstituèrent leurs fortunes -et retrouvèrent leurs bois par la munificence de l'empereur, beaucoup -d'entre eux restèrent à Paris; mais il y eut huit ou neuf familles -nobles qui demeurèrent fidèles à la noblesse proscrite et à leurs idées -sur la monarchie écroulée: les Roche-Guyon, les Nouâtre, les Gordon, -les Castéran, les Troisville, etc., ceux-ci pauvres, ceux-là riches; -mais le plus ou le moins d'or ne se comptait pas: l'antiquité, la -conservation de la race étaient tout pour elles, absolument comme pour -un antiquaire le poids de la médaille est peu de chose en comparaison -et de la pureté des lettres et de la tête et de l'ancienneté du coin. -Ces familles prirent pour chef le marquis d'Esgrignon: sa maison devint -leur cénacle. Là l'Empereur et Roi ne fut jamais que monsieur de -Buonaparte; là le souverain était Louis XVIII, alors à Mittau; là le -Département fut toujours la Province et la Préfecture une Intendance. -L'admirable conduite, la loyauté de gentilhomme, l'intrépidité du -marquis d'Esgrignon lui valaient de sincères hommages; de même que ses -malheurs, sa constance, son inaltérable attachement à ses opinions, -lui méritaient en ville un respect universel. Cette admirable ruine -avait toute la majesté des grandes choses détruites. Sa délicatesse -chevaleresque était si bien connue qu'en plusieurs circonstances il fut -pris par des plaideurs pour unique arbitre. Tous les gens bien élevés -qui appartenaient au système impérial, et même les autorités, avaient -pour ses préjugés autant de complaisance qu'ils montraient d'égard -pour sa personne. Mais une grande partie de la société nouvelle, les -gens qui, sous la restauration, devaient s'appeler _les Libéraux_ et -à la tête desquels se trouva secrètement du Croisier, se moquaient de -l'oasis aristocratique où il n'était donné à personne d'entrer sans -être bon gentilhomme et irréprochable. Leur animosité fut d'autant -plus forte que beaucoup d'honnêtes gens, de dignes hobereaux, quelques -personnes de la haute administration s'obstinaient à considérer le -salon du marquis d'Esgrignon comme le seul où il y eût bonne compagnie. -Le préfet, chambellan de l'Empereur, faisait des démarches pour y être -reçu: il y envoyait humblement sa femme, qui était une Grandlieu. -Les exclus avaient donc, en haine de ce petit faubourg Saint-Germain -de province, donné le sobriquet de _Cabinet des Antiques_ au salon -du marquis d'Esgrignon, qu'ils nommaient monsieur Carol, et auquel -le percepteur des contributions adressait toujours son avertissement -avec cette parenthèse (ci-devant des Grignons). Cette ancienne manière -d'écrire le nom constituait une taquinerie, puisque l'orthographe de -d'Esgrignon avait prévalu. - -«Quant à moi, disait Émile Blondet, si je veux rassembler mes -souvenirs d'enfance, j'avouerai que le mot Cabinet des Antiques me -faisait toujours rire, malgré mon respect, dois-je dire mon amour -pour mademoiselle Armande. L'hôtel d'Esgrignon donnait sur deux rues -à l'angle desquelles elle était située, en sorte que le salon avait -deux fenêtres sur l'une et deux fenêtres sur l'autre de ces rues, les -plus passantes de la ville. La Place du Marché se trouvait à cinq -cents pas de l'hôtel. Ce salon était alors comme une cage de verre, -et personne n'allait ou venait dans la ville sans y jeter un coup -d'œil. Cette pièce me sembla toujours, à moi, bambin de douze ans, -être une de ces curiosités rares qui se trouvent plus tard, quand -on y songe, sur les limites du réel et du fantastique, sans qu'on -puisse savoir si elles sont plus d'un côté que de l'autre. Ce salon, -autrefois la salle d'audience, était élevé sur un étage de caves à -soupiraux grillés, où gisaient jadis les criminels de la province, -mais où se faisait alors la cuisine du marquis. Je ne sais pas si la -magnifique et haute cheminée du Louvre, si merveilleusement sculptée, -m'a causé plus d'étonnement que je n'en ressentis en voyant pour la -première fois l'immense cheminée de ce salon brodée comme un melon, et -au-dessus de laquelle était un grand portrait équestre de Henri III -(sous qui cette province, ancien duché d'apanage, fut réunie à la -Couronne), exécuté en ronde bosse et encadré de dorures. Le plafond -était formé de poutres de châtaignier qui composaient des caissons -intérieurement ornés d'arabesques. Ce plafond magnifique avait été doré -sur ses arêtes, mais la dorure se voyait à peine. Les murs, tendus de -tapisseries flamandes représentaient le jugement de Salomon en six -tableaux encadrés de thyrses dorés où se jouaient des amours et des -satyres. Le marquis avait fait parqueter ce salon. Parmi les débris -des châteaux qui se vendirent de 1793 à 1795, le notaire s'était -procuré des consoles dans le goût du siècle de Louis XIV, un meuble -en tapisserie, des tables, des cartels, des feux, des girandoles qui -complétaient merveilleusement ce grandissime salon en disproportion -avec toute la maison, mais qui heureusement avait une antichambre -aussi haute d'étage, l'ancienne salle des Pas-Perdus du Présidial, à -laquelle communiquait la chambre des délibérations, convertie en salle -à manger. Sous ces vieux lambris, oripeaux d'un temps qui n'était -plus, s'agitaient en première ligne huit ou dix douairières, les unes -au chef branlant, les autres desséchées et noires comme des momies; -celles-ci roides, celles-là inclinées, toutes encaparaçonnées d'habits -plus ou moins fantasques en opposition avec la mode; des têtes poudrées -à cheveux bouclés, des bonnets à coques, des dentelles rousses. Les -peintures les plus bouffonnes ou les plus sérieuses n'ont jamais -atteint à la poésie divagante de ces femmes, qui reviennent dans mes -rêves et grimacent dans mes souvenirs aussitôt que je rencontre une -vieille femme dont la figure ou la toilette me rappellent quelques-uns -de leurs traits. Mais, soit que le malheur m'ait initié aux secrets -des infortunes, soit que j'aie compris tous les sentiments humains, -surtout les regrets et le vieil âge, je n'ai jamais pu retrouver -nulle part, ni chez les mourants, ni chez les vivants, la pâleur de -certains yeux gris, l'effrayante vivacité de quelques yeux noirs. -Enfin ni Maturin ni Hoffmann, les deux plus sinistres imaginations de -ce temps, ne m'ont causé l'épouvante que me causèrent les mouvements -automatiques de ces corps busqués. Le rouge des acteurs ne m'a point -surpris, j'avais vu là du rouge invétéré, du rouge de naissance, -disait un de mes camarades au moins aussi espiègle que je pouvais -l'être. Il s'agitait là des figures aplaties, mais creusées par des -rides qui ressemblaient aux têtes de casse-noisettes sculptées en -Allemagne. Je voyais à travers les carreaux des corps bossués, des -membres mal attachés dont je n'ai jamais tenté d'expliquer l'économie -ni la contexture; des mâchoires carrées et très-apparentes, des os -exorbitants, des hanches luxuriantes. Quand ces femmes allaient et -venaient, elles ne me semblaient pas moins extraordinaires que quand -elles gardaient leur immobilité mortuaire, alors qu'elles jouaient -aux cartes. Les hommes de ce salon offraient les couleurs grises et -fanées des vieilles tapisseries, leur vie était frappée d'indécision; -mais leur costume se rapprochait beaucoup des costumes alors en usage, -seulement leurs cheveux blancs, leurs visages flétris, leur teint -de cire, leurs fronts ruinés, la pâleur des yeux leur donnaient à -tous une ressemblance avec les femmes qui détruisait la réalité de -leur costume. La certitude de trouver ces personnages invariablement -attablés ou assis aux mêmes heures achevait de leur prêter à mes yeux -je ne sais quoi de théâtral, de pompeux, de surnaturel. Jamais je ne -suis entré depuis dans ces garde-meubles célèbres, à Paris, à Londres, -à Vienne, à Munich, où de vieux gardiens vous montrent les splendeurs -des temps passés, sans que je les peuplasse des figures du Cabinet des -Antiques. Nous nous proposions souvent entre nous, écoliers de huit -à dix ans, comme une partie de plaisir d'aller voir ces raretés sous -leur cage de verre. Mais aussitôt que je voyais la suave mademoiselle -Armande, je tressaillais, puis j'admirais avec un sentiment de jalousie -ce délicieux enfant, Victurnien, chez lequel nous pressentions tous -une nature supérieure à la nôtre. Cette jeune et fraîche créature, au -milieu de ce cimetière réveillé avant le temps, nous frappait par je -ne sais quoi d'étrange. Sans nous rendre un compte exact de nos idées, -nous nous sentions bourgeois et petits devant cette cour orgueilleuse.» - -Les catastrophes de 1813 et de 1814, qui abattirent Napoléon, rendirent -la vie aux hôtes du Cabinet des Antiques, et surtout l'espoir de -retrouver leur ancienne importance; mais les événements de 1815, -les malheurs de l'occupation étrangère, puis les oscillations du -gouvernement ajournèrent jusqu'à la chute de monsieur Decazes les -espérances de ces personnages si bien peints par Blondet. Cette -histoire ne prit donc de consistance qu'en 1822. - -En 1822, malgré les bénéfices que la Restauration apportait aux -émigrés la fortune du marquis d'Esgrignon n'avait pas augmenté. De -tous les nobles atteints par les lois révolutionnaires, aucun ne fut -plus maltraité. La majeure portion de ses revenus consistait, avant -1789, en droits domaniaux résultant, comme chez quelques grandes -familles, de la mouvance de ses fiefs, que les seigneurs s'efforçaient -de détailler afin de grossir le produit de leurs _lods et ventes_. -Les familles qui se trouvèrent dans ce cas furent ruinées sans aucun -espoir de retour, l'ordonnance par laquelle Louis XVIII restitua les -biens non vendus aux Émigrés ne pouvait leur rien rendre; et, plus -tard, la loi sur l'indemnité ne devait pas les indemniser. Chacun sait -que leurs droits supprimés furent rétablis, au profit de l'État, sous -le nom même de _Domaines_. Le marquis appartenait nécessairement à -cette fraction du parti royaliste qui ne voulut aucune transaction avec -ceux qu'il nommait, non pas les révolutionnaires, mais les révoltés, -plus parlementairement appelés Libéraux ou Constitutionnels. Ces -royalistes, surnommés _Ultras_ par l'Opposition, eurent pour chefs et -pour héros les courageux orateurs de la Droite, qui, dès la première -séance royale, tentèrent, comme monsieur de Polignac, de protester -contre la charte de Louis XVIII, en la regardant comme un mauvais -édit arraché par la nécessité du moment, et sur lequel la Royauté -devait revenir. Ainsi, loin de s'associer à la rénovation de mœurs -que voulut opérer Louis XVIII, le marquis restait tranquille, au port -d'armes des purs de la Droite, attendant la restitution de son immense -fortune, et n'admettant même pas la pensée de cette indemnité qui -préoccupa le ministère de M. de Villèle, et qui devait consolider le -trône en éteignant la fatale distinction, maintenue alors malgré les -lois, entre les propriétés. Les miracles de la Restauration de 1814, -ceux plus grands du retour de Napoléon en 1815, les prodiges de la -nouvelle fuite de la Maison de Bourbon et de son second retour, cette -phase quasi-fabuleuse de l'histoire contemporaine surprit le marquis -à soixante-sept ans. A cet âge, les plus fiers caractères de notre -temps, moins abattus qu'usés par les événements de la Révolution et -de l'Empire, avaient au fond des provinces converti leur activité en -idées passionnées, inébranlables; ils étaient presque tous retranchés -dans l'énervante et douce habitude de la vie qu'on y mène. N'est-ce -pas le plus grand malheur qui puisse affliger un parti, que d'être -représenté par des vieillards, quand déjà ses idées sont taxées -de vieillesse? D'ailleurs, lorsqu'en 1818 le Trône légitime parut -solidement assis, le marquis se demanda ce qu'un septuagénaire irait -faire à la cour, quelle charge, quel emploi pouvait-il y exercer? Le -noble et fier d'Esgrignon se contenta donc, et dut se contenter du -triomphe de la Monarchie et de la Religion, en attendant les résultats -de cette victoire inespérée, disputée, qui fut simplement un armistice. -Il continuait donc alors à trôner dans son salon, si bien nommé le -Cabinet des Antiques. Sous la Restauration, ce surnom de douce moquerie -s'envenima lorsque les vaincus de 1793 se trouvèrent les vainqueurs. - -Cette ville ne fut pas plus préservée que la plupart des autres villes -de province des haines et des rivalités engendrées par l'esprit de -parti. Contre l'attente générale, du Croisier avait épousé la vieille -fille riche qui l'avait refusé d'abord, et quoiqu'il eût pour rival -auprès d'elle l'enfant gâté de l'aristocratie de la ville, un certain -chevalier dont le nom illustre sera suffisamment caché en ne le -désignant, suivant un vieil usage d'autrefois suivi par la ville, que -par son titre; car il était là le CHEVALIER comme à la cour le comte -d'Artois était MONSIEUR. Non-seulement ce mariage avait engendré l'une -de ces guerres à toutes armes comme il s'en fait en province, mais il -avait encore accéléré cette séparation entre la haute et la petite -aristocratie, entre les éléments bourgeois et les éléments nobles -réunis un moment sous la pression de la grande autorité napoléonienne; -division subite qui fit tant de mal à notre pays. En France, ce qu'il -y a de plus national, est la vanité. La masse des vanités blessées -y a donné soif d'égalité; tandis que, plus tard, les plus ardents -novateurs trouveront l'égalité impossible. Les Royalistes piquèrent au -cœur les Libéraux dans les endroits les plus sensibles. En province -surtout, les deux partis se prêtèrent réciproquement des horreurs, et -se calomnièrent honteusement. On commit alors en politique les actions -les plus noires pour attirer à soi l'opinion publique, pour capter les -voix de ce parterre imbécile qui jette ses bras aux gens assez habiles -pour les armer. Ces luttes s'y formulèrent en quelques individus. -Ces individus, qui se haïssaient comme ennemis politiques, devinrent -aussitôt ennemis particuliers. En province, il est difficile de ne pas -se prendre corps à corps, à propos des questions ou des intérêts qui, -dans la capitale, apparaissent sous leurs formes générales, théoriques, -et qui dès lors grandissent assez les champions pour que monsieur -Laffitte, par exemple, ou Casimir Périer respectent l'homme dans -monsieur de Villèle ou dans monsieur de Peyronnet. Monsieur Laffitte, -qui fit tirer sur les ministres, les aurait cachés dans son hôtel, -s'ils y étaient venus le 29 juillet 1830. Benjamin Constant envoya son -livre sur la religion au vicomte de Châteaubriand, en l'accompagnant -d'une lettre flatteuse où il avoue avoir reçu quelque bien du ministre -de Louis XVIII. A Paris, les hommes sont des systèmes, en Province les -systèmes deviennent des hommes, et des hommes à passions incessantes, -toujours en présence, s'épiant dans leur intérieur, épiloguant leurs -discours, s'observant comme deux duellistes prêts à s'enfoncer six -pouces de lame au côté, à la moindre distraction, et tâchant de se -donner des distractions, enfin occupés à leur haine comme des joueurs -sans pitié. Les épigrammes, les calomnies y atteignent l'homme sous -prétexte d'atteindre le parti. Dans cette guerre faite courtoisement -et sans fiel au Cabinet des Antiques, mais poussée à l'hôtel du -Croisier jusqu'à l'emploi des armes empoisonnées des Sauvages; la -fine raillerie, les avantages de l'esprit étaient du côté des nobles. -Sachez-le bien: de toutes les blessures, celles que font la langue -et l'œil, la moquerie et le dédain sont incurables. Le Chevalier, du -moment où il se retrancha sur le Mont-Sacré de l'aristocratie, en -abandonnant les salons mixtes, dirigea ses bons mots sur le salon -de du Croisier; il attisa le feu de la guerre sans savoir jusqu'où -l'esprit de vengeance pouvait mener le salon de du Croisier contre le -Cabinet des Antiques. Il n'entrait que des purs à l'hôtel d'Esgrignon, -de loyaux gentilshommes et des femmes sûres les unes des autres; Il -ne s'y commettait aucune indiscrétion. Les discours, les idées bonnes -ou mauvaises, justes ou fausses, belles ou ridicules, ne donnaient -point prise à la plaisanterie. Les Libéraux devaient s'attaquer -aux actions politiques pour ridiculiser les nobles; tandis que les -intermédiaires, les gens administratifs, tous ceux qui courtisaient ces -hautes puissances, leur rapportaient sur le camp libéral des faits et -des propos qui prêtaient beaucoup à rire. Cette infériorité vivement -sentie redoublait encore chez les adhérents de du Croisier leur soif -de vengeance. En 1822, du Croisier se mit à la tête de l'industrie du -Département, comme le marquis d'Esgrignon fut à la tête de la noblesse. -Chacun d'eux représenta donc un parti. Au lieu de se dire sans feintise -homme de la Gauche pure, du Croisier avait ostensiblement adopté les -opinions que formulèrent un jour les 221. Il pouvait ainsi réunir chez -lui les magistrats, l'administration et la finance du Département. Le -salon de du Croisier, puissance au moins égale à celle du cabinet -des Antiques, plus nombreux, plus jeune, plus actif, remuait le -Département; tandis que l'autre demeurait tranquille et comme annexé -au pouvoir que ce parti gêna souvent, car il en favorisa les fautes, -il en exigea même quelques-unes qui furent fatales à la Monarchie. Les -Libéraux, qui n'avaient jamais pu faire élire un de leurs candidats -dans ce département rebelle à leurs commandements, savaient qu'après -sa nomination du Croisier siégerait au centre gauche, le plus près -possible de la Gauche pure. Les correspondants de du Croisier étaient -les frères Keller, trois banquiers, dont l'aîné brillait parmi les -dix-neuf de la Gauche, phalange illustrée par tous les journaux -libéraux, et qui tenaient par alliance au comte de Gondreville, un -pair constitutionnel qui restait dans la faveur de Louis XVIII. Ainsi -l'Opposition constitutionnelle était toujours prête à reporter au -dernier moment ses voix visiblement accordées à un candidat postiche, -sur du Croisier, s'il gagnait assez de voix royalistes pour obtenir la -majorité. Chaque élection, où les royalistes repoussaient du Croisier, -candidat dont la conduite était admirablement devinée, analysée, jugée -par les sommités royalistes qui relevaient du marquis d'Esgrignon, -augmentait encore la haine de l'homme et de son parti. Ce qui anime -le plus les factions les unes contre les autres, est l'inutilité d'un -piége péniblement tendu. - -En 1822, les hostilités, fort vives durant les quatre premières années -de la Restauration, semblaient assoupies. Le salon de du Croisier et -le Cabinet des Antiques, après avoir reconnu l'un et l'antre leur fort -et leur faible, attendaient sans doute les effets du hasard, cette -Providence des partis. Les esprits ordinaires se contentaient de ce -calme apparent qui trompait le trône; mais ceux qui vivaient plus -intimement avec du Croisier savaient que chez lui comme chez tous les -hommes en qui la vie ne réside plus qu'à la tête, la passion de la -vengeance est implacable quand surtout elle s'appuie sur l'ambition -politique. En ce moment, du Croisier, qui jadis blanchissait et -rougissait au nom des d'Esgrignon ou du Chevalier, qui tressaillait -en prononçant ou entendant prononcer le mot de Cabinet des Antiques, -affectait la gravité d'un sauvage. Il souriait à ses ennemis, haïs, -observés d'heure en heure plus profondément. Il paraissait avoir pris -le parti de vivre tranquillement, comme s'il eût désespéré de la -victoire. Un de ceux qui secondaient les calculs de cette rage froidie, -était le Président du Tribunal, monsieur du Ronceret, un hobereau qui -avait prétendu aux honneurs du Cabinet des Antiques sans avoir pu les -obtenir. - -La petite fortune des d'Esgrignon, soigneusement administrée par le -notaire Chesnel, suffisait difficilement à l'entretien de ce digne -gentilhomme qui vivait noblement, mais sans le moindre faste. Quoique -le précepteur du comte Victurnien d'Esgrignon, l'espoir de la maison, -fût un ancien Oratorien donné par Monseigneur l'Évêque, et qu'il -habitât l'hôtel; encore lui fallait-il quelques appointements. Les -gages d'une cuisinière, ceux d'une femme de chambre pour mademoiselle -Armande, du vieux valet de chambre de monsieur le marquis et de deux -autres domestiques, la nourriture de quatre maîtres, les frais d'une -éducation pour laquelle on ne négligea rien, absorbaient entièrement -les revenus, malgré l'économie de mademoiselle Armande, malgré la sage -administration de Chesnel, malgré l'affection des domestiques. Le vieux -notaire ne pouvait encore faire aucune réparation dans le château -dévasté, il attendait la fin des baux pour trouver une augmentation -de revenus due soit aux nouvelles méthodes d'agriculture, soit à -l'abaissement des valeurs monétaires, et qui allait porter ses fruits -à l'expiration de contrats passés en 1809. Le marquis n'était point -initié aux détails du ménage ni à l'administration de ses biens. La -révélation des excessives précautions employées pour _joindre les -deux bouts de l'année_, suivant l'expression des ménagères, eût été -pour lui comme un coup de foudre. Chacun le voyant arrivé bientôt au -terme de sa carrière, hésitait à dissiper ses erreurs. La grandeur -de la maison d'Esgrignon, à laquelle personne ne pensait ni à la -Cour, ni dans l'État; qui, passé les portes de la ville et quelques -localités du département, était tout à fait inconnue, revivait aux -yeux du marquis et de ses adhérents dans tout son éclat. La maison -d'Esgrignon allait reprendre un nouveau degré de splendeur en la -personne de Victurnien, au moment où les nobles spoliés rentreraient -dans leurs biens, et même quand ce bel héritier pourrait apparaître -à la Cour pour entrer au service du Roi, par suite épouser, comme -jadis faisaient les d'Esgrignon, une Montmorency, une Rohan, une -Crillon, une Fesenzac, une Bouillon, enfin une fille réunissant -toutes les distinctions de la noblesse, de la richesse, de la beauté, -de l'esprit et du caractère. Les personnes qui venaient faire leur -partie le soir, le Chevalier, les Troisville (prononcez Tréville), les -La Roche-Guyon, les Castéran (prononcez Catéran), le duc de Gordon -habitués depuis longtemps à considérer le grand marquis comme un -immense personnage, l'entretenaient dans ses idées. Il n'y avait rien -de mensonger dans cette croyance, elle eût été juste si l'on avait pu -effacer les quarante dernières années de l'histoire de France. Mais -les consécrations les plus respectables, les plus vraies du Droit, -comme Louis XVIII avait essayé de les inscrire en datant la Charte de -la vingt-et-unième année de son règne, n'existent que ratifiées par -un consentement universel: il manquait aux d'Esgrignon le fond de la -langue politique actuelle, l'argent, ce grand relief de l'aristocratie -moderne; il leur manquait aussi la continuation de _l'historique_, -cette renommée qui se prend à la cour aussi bien que sur les champs -de bataille, dans les salons de la diplomatie comme à la Tribune, à -l'aide d'un livre comme à propos d'une aventure, et qui est comme une -Sainte-Ampoule versée sur la tête de chaque génération nouvelle. Une -famille noble, inactive, oubliée est une fille sotte, laide, pauvre -et sage, les quatre points cardinaux du malheur. Le mariage d'une -demoiselle de Troisville avec le général Montcornet, loin d'éclairer -le Cabinet des Antiques, faillit causer une rupture entre les -Troisville et le salon d'Esgrignon qui déclara que _les Troisville se -galvaudaient_. - -Parmi tout ce monde, une seule personne ne partageait pas ces -illusions. N'est-ce pas nommer le vieux notaire Chesnel? Quoique son -dévouement assez prouvé par cette histoire fût absolu envers cette -grande famille alors réduite à trois personnes, quoiqu'il acceptât -toutes ces idées et les trouvât de bon aloi, il avait trop de sens -et faisait trop bien les affaires de la plupart des familles du -département pour ne pas suivre l'immense mouvement des esprits, pour -ne pas reconnaître le grand changement produit par l'Industrie et par -les mœurs modernes. L'ancien intendant voyait la Révolution passée de -l'action dévorante de 1793 qui avait armé les hommes, les femmes, les -enfants, dressé des échafauds, coupé des têtes et gagné des batailles -européennes, à l'action tranquille des idées qui consacraient les -événements. Après le défrichement et les semailles, venait la récolte. -Pour lui, la Révolution avait composé l'esprit de la génération -nouvelle, il en touchait les faits au fond de mille plaies, il les -trouvait irrévocablement accomplis. Cette tête de Roi coupée, cette -Reine suppliciée, ce partage des biens nobles, constituaient à ses yeux -des engagements qui liaient trop d'intérêts pour que les intéressés -en laissassent attaquer les résultats. Chesnel voyait clair. Son -fanatisme pour les d'Esgrignon était entier sans être aveugle, et le -rendait ainsi bien plus beau. La foi qui fait voir à un jeune moine -les anges du paradis est bien inférieure à la puissance du vieux moine -qui les lui montre. L'ancien intendant ressemblait au vieux moine, il -aurait donné sa vie pour défendre une châsse vermoulue. Chaque fois -qu'il essayait d'expliquer, avec mille ménagements, à son ancien maître -_les nouveautés_, en employant tantôt une forme railleuse, tantôt en -affectant la surprise ou la douleur, il rencontrait sur les lèvres -du marquis le sourire du prophète, et dans son âme la conviction que -ces folies passeraient comme toutes les autres. Personne n'a remarqué -combien les événements ont aidé ces nobles champions des ruines à -persister dans leurs croyances. Que pouvait répondre Chesnel quand -le vieux marquis faisait un geste imposant et disait:--Dieu a balayé -Buonaparte, ses armées et ses nouveaux grands vassaux, ses trônes et -ses vastes conceptions! Dieu nous délivrera du reste? Chesnel baissait -tristement la tête sans oser répliquer:--Dieu ne voudra pas balayer la -France! Ils étaient beaux tous deux: l'un en se redressant contre le -torrent des faits, comme un antique morceau de granit moussu droit dans -un abîme alpestre; l'autre en observant le cours des eaux et pensant à -les utiliser. Le bon et vénérable notaire gémissait en remarquant les -ravages irréparables que ces croyances faisaient dans l'esprit, dans -les mœurs et les idées à venir du comte Victurnien d'Esgrignon. - -Idolâtré par sa tante, idolâtré par son père, ce jeune héritier était, -dans toute l'acception du mot, un enfant gâté qui justifiait d'ailleurs -les illusions paternelles et maternelles, car sa tante était vraiment -une mère pour lui; mais quelque tendre et prévoyante que soit une -fille, il lui manquera toujours je ne sais quoi de la maternité. La -seconde vue d'une mère ne s'acquiert point. Une tante, aussi chastement -unie à son nourrisson que l'était mademoiselle Armande à Victurnien, -peut l'aimer autant que l'aimerait la mère, être aussi attentive, aussi -bonne, aussi délicate, aussi indulgente qu'une mère; mais elle ne -sera pas sévère avec les ménagements et les à -propos de la mère; mais -son cœur n'aura pas ces avertissements soudains, ces hallucinations -inquiètes des mères, chez qui, quoique rompues, les attaches nerveuses -ou morales par lesquelles l'enfant tient à elles, vibrent encore, -et qui toujours en communication avec lui reçoivent les secousses -de toute peine, tressaillent à tout bonheur comme à un événement de -leur propre vie. Si la Nature a considéré la femme comme un terrain -neutre, physiquement parlant, elle ne lui a pas défendu en certains cas -de s'identifier complétement à son œuvre: quand la maternité morale -se joint à la maternité naturelle, vous voyez alors ces admirables -phénomènes, inexpliqués plutôt qu'inexplicables, qui constituent les -préférences maternelles. La catastrophe de cette histoire prouve donc -encore une fois cette vérité connue: une mère ne se remplace pas. Une -mère prévoit le mal, long-temps avant qu'une fille comme mademoiselle -Armande ne l'admette, même quand il est fait. L'une prévoit le -désastre, l'autre y remédie. La maternité factice d'une fille comporte -d'ailleurs des adorations trop aveugles pour qu'elle puisse réprimander -un beau garçon. - -La pratique de la vie, l'expérience des affaires avaient donné au -vieux notaire une défiance observatrice et perspicace qui le faisait -arriver au pressentiment maternel. Mais il était si peu de chose dans -cette maison, surtout depuis l'espèce de disgrâce encourue à propos -du mariage projeté par lui entre une d'Esgrignon et du Croisier, que -dès lors il s'était promis de suivre aveuglément les doctrines de la -famille. Simple soldat, fidèle à son poste et prêt à mourir, son avis -ne pouvait jamais être écouté même au fort de l'orage; à moins que le -hasard ne le plaçât, comme dans l'Antiquaire le mendiant du Roi au bord -de la mer, quand le lord et sa fille y sont surpris par la marée. - -Du Croisier avait aperçu la possibilité d'une horrible vengeance dans -les contre-sens de l'éducation donnée à ce jeune noble. Il espérait, -suivant une belle expression de l'auteur qui vient d'être cité, noyer -l'agneau dans le lait de sa mère. Cette espérance lui avait inspiré sa -résignation taciturne et mis sur les lèvres son sourire de sauvage. - -Le dogme de sa suprématie fut inculqué au comte Victurnien dès qu'une -idée put lui entrer dans la cervelle. Hors le Roi, tous les seigneurs -du royaume étaient ses égaux. Au-dessous de la noblesse, il n'y avait -pour lui que des inférieurs, des gens avec lesquels il n'avait rien de -commun, envers lesquels il n'était tenu à rien, des ennemis vaincus, -conquis, desquels il ne fallait faire aucun compte, dont les opinions -devaient être indifférentes à un gentilhomme, et qui tous lui devaient -du respect. Ces opinions, Victurnien les poussa malheureusement à -l'extrême, excité par la logique rigoureuse qui conduit les enfants et -les jeunes gens aux dernières conséquences du bien comme du mal. Il fut -d'ailleurs confirmé dans ses croyances par ses avantages extérieurs. -Enfant d'une beauté merveilleuse, il devint le jeune homme le plus -accompli qu'un père puisse désirer pour fils. De taille moyenne, mais -bien fait, il était mince, délicat en apparence, mais musculeux. Il -avait les yeux bleus étincelants des d'Esgrignon, leur nez courbé, -finement modelé, l'ovale parfait de leur visage, leurs cheveux blonds -cendrés, leur blancheur de teint, leur élégante démarche, leurs -extrémités gracieuses, des doigts effilés et retroussés, la distinction -de ces attaches du pied et du poignet, lignes heureuses et déliées qui -indiquent la race chez les hommes comme chez les chevaux. Adroit, leste -à tous les exercices du corps, il tirait admirablement le pistolet, -faisait des armes comme un Saint-George, montait à cheval comme un -paladin. Il flattait enfin toutes les vanités qu'apportent les parents -à l'extérieur de leurs enfants, fondées d'ailleurs sur une idée juste, -sur l'influence excessive de la beauté. Privilége semblable à celui de -la noblesse, la beauté ne se peut acquérir, elle est partout reconnue, -et vaut souvent plus que la fortune et le talent, elle n'a besoin que -d'être montée pour triompher, on ne lui demande que d'exister. Outre -ces deux grands priviléges, la noblesse et la beauté, le hasard avait -doué Victurnien d'Esgrignon d'un esprit ardent, d'une merveilleuse -aptitude à tout comprendre, et d'une belle mémoire. Son instruction -avait été dès lors parfaite. Il était beaucoup plus savant que ne le -sont ordinairement les jeunes nobles de province qui deviennent des -chasseurs, des fumeurs et des propriétaires très-distingués, mais qui -traitent assez cavalièrement les sciences et les lettres, les arts et -la poésie, tous les talents dont la supériorité les offusque. Ces dons -de nature et cette éducation devaient suffire à réaliser un jour les -ambitions du marquis d'Esgrignon: il voyait son fils maréchal de France -si Victurnien voulait être militaire, ambassadeur si la diplomatie -le tentait, ministre si l'administration lui souriait; tout lui -appartenait dans l'État. Enfin, pensée flatteuse pour un père, le comte -n'aurait pas été d'Esgrignon, il eût percé par son propre mérite. Cette -heureuse enfance, cette adolescence dorée n'avait jamais rencontré -d'opposition à ses désirs. Victurnien était le roi du logis, personne -n'y bridait les volontés de ce petit prince, qui naturellement devint -égoïste comme un prince, entier comme le plus fougueux cardinal du -moyen-âge, impertinent et audacieux, vices que chacun divinisait en y -voyant les qualités essentielles au noble. - -Le Chevalier était un homme de ce bon temps où les mousquetaires gris -désolaient les théâtres de Paris, rossaient le guet et les huissiers, -faisaient mille tours de page et trouvaient un sourire sur les lèvres -du Roi, pourvu que les choses fussent drôles. Ce charmant séducteur, -ancien héros de ruelles, contribua beaucoup au malheureux dénouement de -cette histoire. Cet aimable vieillard, qui ne trouvait personne pour -le comprendre, fut très-heureux de rencontrer cette admirable figure -de Faublas en herbe qui lui rappelait sa jeunesse. Sans apprécier la -différence des temps, il jeta les principes des roués encyclopédistes -dans cette jeune âme, en narrant les anecdotes du règne de Louis XV, en -glorifiant les mœurs de 1750, racontant les orgies des petites maisons, -et les folies faites pour les courtisanes, et les excellents tours -joués aux créanciers, enfin toute la morale qui a défrayé le comique -de Dancourt et l'épigramme de Beaumarchais. Malheureusement cette -corruption cachée sous une excessive élégance se parait d'un esprit -voltairien. Si le Chevalier allait trop loin parfois, il mettait comme -correctif les lois de la bonne compagnie auxquelles un gentilhomme -doit toujours obéir. Victurnien ne comprenait de tous ces discours -que ce qui flattait ses passions. Il voyait d'abord son vieux père -riant de compagnie avec le Chevalier. Les deux vieillards regardaient -l'orgueil inné d'un d'Esgrignon comme une barrière assez forte contre -toutes les choses inconvenantes, et personne au logis n'imaginait qu'un -d'Esgrignon pût s'en permettre de contraires à l'honneur. L'HONNEUR, ce -grand principe monarchique, planté dans tous les cœurs de cette famille -comme un phare, éclairait les moindres actions, animait les moindres -pensées des d'Esgrignon. Ce bel enseignement qui seul aurait dû faire -subsister la noblesse: «Un d'Esgrignon ne doit pas se permettre telle -ou telle chose, il a un nom qui rend l'avenir solidaire du passé,» -était comme un refrain avec lequel le vieux marquis, mademoiselle -Armande, Chesnel et les habitués de l'hôtel avaient bercé l'enfance de -Victurnien. Ainsi, le bon et le mauvais se trouvaient en présence et en -forces égales dans cette jeune âme. - -Quand, à dix-huit ans, Victurnien se produisit dans la ville, il -remarqua dans le monde extérieur de légères oppositions avec le -monde intérieur de l'hôtel d'Esgrignon, mais il n'en chercha point -les causes. Les causes étaient à Paris. Il ne savait pas encore que -les personnes, si hardies en pensée et en discours le soir chez -son père, étaient très-circonspectes en présence des ennemis avec -lesquels leurs intérêts les obligeaient de frayer. Son père avait -conquis son franc parler. Personne ne songeait à contredire un -vieillard de soixante-dix ans, et d'ailleurs tout le monde passait -volontiers à un homme violemment dépouillé, sa fidélité à l'ancien -ordre de choses. Trompé par les apparences, Victurnien se conduisit -de manière à se mettre à dos toute la bourgeoisie de la ville. Il -eut à la chasse des difficultés poussées un peu trop loin par son -impétuosité, qui se terminèrent par des procès graves, étouffés à -prix d'argent par Chesnel, et desquels on n'osait parler au marquis. -Jugez de son étonnement si le marquis d'Esgrignon eût appris que -son fils était poursuivi pour avoir chassé sur ses terres, dans ses -domaines, dans ses forêts, sous le règne d'un fils de saint Louis! On -craignait trop ce qui pouvait s'ensuivre pour l'initier à ces misères, -disait Chesnel. Le jeune comte se permit en ville quelques autres -escapades, traitées d'amourettes par le Chevalier, mais qui finirent -par coûter à Chesnel des dots données à des jeunes filles séduites -par d'imprudentes promesses de mariage: autres procès, nommés dans le -Code, _détournements de mineures_; lesquels, par suite de la brutalité -de la nouvelle justice, eussent conduit on ne sait où le jeune comte, -sans la prudente intervention de Chesnel. Ces victoires sur la justice -bourgeoise enhardissaient Victurnien. Habitué à se tirer de ces mauvais -pas, le jeune comte ne reculait point devant une plaisanterie. Il -regardait les tribunaux comme des épouvantails à peuple qui n'avaient -point prise sur lui. Ce qu'il eût blâmé chez les roturiers était un -excusable amusement pour lui. Cette conduite, ce caractère, cette -pente à mépriser les lois nouvelles pour n'obéir qu'aux maximes du -code noble, furent étudiés, analysés, éprouvés par quelques personnes -habiles appartenant au parti du Croisier. Ces gens s'en appuyèrent -pour faire croire au peuple que les calomnies du libéralisme étaient -des révélations, et que le retour à l'ancien ordre de choses dans -toute sa pureté, se trouvaient au fond de la politique ministérielle. -Quel bonheur, pour eux, d'avoir une semi-preuve de leurs assertions! -Le Président du Ronceret se prêtait admirablement, aussi bien que -le Procureur du Roi, à toutes les conditions compatibles avec les -devoirs de la magistrature; il s'y prêtait même par calcul au delà -des bornes, heureux de faire crier le parti libéral à propos d'une -concession trop large. Il excitait ainsi les passions contre la maison -d'Esgrignon en paraissant la servir. Ce traître avait l'arrière-pensée -de se montrer incorruptible à temps, quand il serait appuyé sur un fait -grave, et soutenu par l'opinion publique. Les mauvaises dispositions -du comte furent perfidement encouragées par deux ou trois jeunes gens -de ceux qui lui composèrent une suite, qui captèrent ses bonnes grâces -en lui faisant la cour, qui le flattèrent et obéirent à ses idées -en essayant de confirmer sa croyance dans la suprématie du noble, à -une époque où le noble n'aurait pu conserver son pouvoir qu'en usant -pendant un demi-siècle d'une prudence extrême. Du Croisier espérait -réduire les d'Esgrignon à la dernière misère, voir leur château abattu, -leurs terres mises à l'enchère et vendues en détail, par suite de -leur faiblesse pour ce jeune étourdi dont les folies devaient tout -compromettre. Il n'allait pas plus loin, il ne croyait pas, comme le -Président du Ronceret, que Victurnien donnerait autrement prise à la -justice. La vengeance de ces deux hommes était d'ailleurs bien secondée -par l'excessif amour-propre de Victurnien et par son amour pour le -plaisir. Le fils du Président du Ronceret, jeune homme de dix-sept ans, -à qui le rôle d'agent provocateur allait à merveille, était un des -compagnons et le plus perfide courtisan du comte. Du Croisier soldait -cet espion d'un nouveau genre, le dressait admirablement à la chasse -des vertus de ce noble et bel enfant; il le dirigeait moqueusement dans -l'art de stimuler les mauvaises dispositions de sa proie. Félicien du -Ronceret était précisément une nature envieuse et spirituelle, un jeune -sophiste à qui souriait une semblable mystification, et qui y trouvait -ce haut amusement qui manque en province aux gens d'esprit. - -De dix-huit à vingt et un ans Victurnien coûta près de quatre-vingt -mille francs au pauvre notaire, sans que ni mademoiselle Armande, ni -le marquis en fussent informés. Les procès assoupis entraient pour -plus de moitié dans cette somme, et les profusions du jeune homme -avaient employé le reste. Des dix mille livres de rente du marquis, -cinq mille étaient nécessaires à la tenue de la maison; l'entretien -de mademoiselle Armande, malgré sa parcimonie, et celui du marquis -employaient plus de deux mille francs, la pension du bel héritier -présomptif n'allait donc pas à cent louis. Qu'étaient deux mille -francs, pour paraître convenablement? La toilette seule emportait cette -rente. Victurnien faisait venir son linge, ses habits, ses gants, sa -parfumerie de Paris. Victurnien avait voulu un joli cheval anglais à -monter, un cheval de tilbury et un tilbury. Monsieur du Croiser avait -un cheval anglais et un tilbury. La noblesse devait-elle se laisser -écraser par la Bourgeoisie? Puis le jeune comte avait voulu un groom -à la livrée de sa maison. Flatté de donner le ton à la ville, au -Département, à la jeunesse, il était entré dans le monde des fantaisies -et du luxe qui vont si bien aux jeunes gens beaux et spirituels. -Chesnel fournissait à tout, non sans user, comme les anciens -Parlements, du droit de remontrance, mais avec une douceur angélique. - ---Quel dommage qu'un si bon homme soit si ennuyeux! se disait -Victurnien chaque fois que le notaire appliquait une somme sur quelque -plaie saignante. - -Veuf et sans enfants, Chesnel avait adopté le fils de son ancien maître -au fond de son cœur, il jouissait de le voir traversant la grande -rue de la ville, perché sur le double coussin de son tilbury, fouet -en main, une rose à la boutonnière, joli, bien mis, envié par tous. -Lorsque dans un besoin pressant, une perte au jeu chez les Troisville, -chez le duc de Gordon, à la Préfecture ou chez le Receveur-Général, -Victurnien venait, la voix calme, le regard inquiet, le geste patelin, -trouver sa Providence, le vieux notaire, dans une modeste maison de la -rue du Bercail, il avait ville-gagnée en se montrant. - ---Hé! bien, qu'avez-vous, monsieur le comte, que vous est-il arrivé, -demandait le vieillard d'une voix altérée. - -Dans les grandes occasions, Victurnien s'asseyait, prenait un air -mélancolique et rêveur, il se laissait questionner en faisant des -minauderies. Après avoir donné les plus grandes anxiétés au bonhomme, -qui commençait à redouter les suites d'une dissipation si soutenue, il -avouait une peccadille soldée par un billet de mille francs. Chesnel, -outre son étude, possédait environ douze mille livres de rentes. Ce -fonds n'était pas inépuisable. Les quatre-vingt mille francs dévorés -constituaient ses économies réservées pour le temps où le marquis -enverrait son fils à Paris, ou pour faciliter quelque beau mariage. -Clairvoyant quand Victurnien n'était pas là , Chesnel perdait une à une -les illusions que caressaient le marquis et sa sœur. En reconnaissant -chez cet enfant un manque total d'esprit de conduite, il désirait le -marier à quelque noble fille, sage et prudente. Il se demandait comment -un jeune homme pouvait penser si bien et se conduire si mal, en lui -voyant faire le lendemain le contraire de ce qu'il avait promis la -veille. Mais il n'y a jamais rien de bon à attendre des jeunes gens qui -avouent leurs fautes, s'en repentent et les recommencent. Les hommes -à grands caractères n'avouent leurs fautes qu'à eux-mêmes, ils s'en -punissent eux-mêmes. Quant aux faibles ils retombent dans l'ornière, -en trouvant le bord trop difficile à côtoyer. Victurnien, chez qui -de semblables tuteurs avaient, de concert avec ses compagnons et ses -habitudes, assoupli le ressort de l'orgueil secret des grands hommes, -était arrivé soudain à la faiblesse des voluptueux, dans le moment -de sa vie où, pour s'exercer, sa force aurait eu besoin du régime de -contrariétés et de misères qui forma les prince Eugène, les Frédéric II -et les Napoléon. Chesnel apercevait chez Victurnien cette indomptable -fureur pour les jouissances qui doit être l'apanage des hommes doués -de grandes facultés et qui sentent la nécessité d'en contre-balancer -le fatigant exercice par d'égales compensations en plaisirs, mais -qui mènent aux abîmes les gens habiles seulement pour les voluptés. -Le bonhomme s'épouvantait par moments; mais, par moments aussi, les -profondes saillies et l'esprit étendu qui rendaient ce jeune homme -si remarquable le rassuraient. Il se disait ce que disait le marquis -quand le bruit de quelque escapade arrivait à son oreille:--Il faut -que jeunesse se passe! Quand Chesnel se plaignait au Chevalier de la -propension du jeune comte à faire des dettes, le Chevalier l'écoutait -en massant une prise de tabac d'un air moqueur. - ---Expliquez-moi donc ce qu'est la Dette Publique, mon cher Chesnel, -lui répondait-il. Hé! diantre! si la France a des dettes, pourquoi -Victurnien n'en aurait-il pas? Aujourd'hui comme toujours, les princes -ont des dettes, tous les gentilshommes ont des dettes. Voudriez-vous -par hasard que Victurnien vous apportât des économies? Vous savez -ce que fit notre grand Richelieu, non pas le cardinal, c'était un -misérable qui tuait la noblesse, mais le maréchal, quand son petit-fils -le prince de Chinon, le dernier des Richelieu, lui montra qu'il n'avait -pas dépensé à l'Université l'argent de ses menus-plaisirs? - ---Non, monsieur le Chevalier. - ---Hé! bien, il jeta la bourse par la fenêtre, à un balayeur des cours, -en disant à son petit-fils: On ne t'apprend donc pas ici à être prince? - -Chesnel baissait la tête, sans mot dire. Puis le soir, avant de -s'endormir, l'honnête vieillard pensait que ces doctrines étaient -funestes à une époque où la police correctionnelle existait pour tout -le monde: il y voyait en germe la ruine de la grande maison d'Esgrignon. - -Sans ces explications qui peignent tout un côté de l'histoire de la vie -provinciale sous l'Empire et la Restauration, il eût été difficile de -comprendre la scène par laquelle commence cette aventure, et qui eut -lieu vers la fin du mois d'octobre de l'année 1822, dans le Cabinet -des Antiques, un soir, après le jeu, quand les nobles habitués, les -vieilles comtesses, les jeunes marquises, les simples baronnes eurent -soldé leurs comptes. Le vieux gentilhomme se promenait de long en long -dans son salon, où mademoiselle d'Esgrignon allait éteignant elle-même -les bougies aux tables de jeu, il ne se promenait pas seul, il était -avec le Chevalier. Ces deux débris du siècle précédent causaient de -Victurnien. Le Chevalier avait été chargé de faire à son sujet des -ouvertures au marquis. - ---Oui, marquis, disait le Chevalier, votre fils perd ici son temps et -sa jeunesse, vous devez enfin l'envoyer à la Cour. - ---J'ai toujours songé que, si mon grand âge m'interdisait d'aller à -la Cour, où, entre nous soit dit, je ne sais pas ce que je ferais en -voyant ce qui se passe et au milieu des gens nouveaux que reçoit le -Roi, j'enverrais du moins mon fils présenter nos hommages à Sa Majesté. -Le Roi doit donner quelque chose au comte, quelque chose comme un -régiment, un emploi dans sa maison, enfin, le mettre à même de gagner -ses éperons. Mon oncle l'archevêque a souffert un cruel martyre, j'ai -guerroyé sans déserter le camp comme ceux qui ont cru de leur devoir -de suivre les princes: selon moi, le Roi était en France, sa noblesse -devait l'entourer. Eh! bien, personne ne songe à nous, tandis que Henri -IV aurait écrit déjà aux d'Esgrignon: _Venez, mes amis! nous avons -gagné la partie._ Enfin nous sommes quelque chose de mieux que les -Troisville, et voici deux Troisville nommés pairs de France, un autre -est député de la Noblesse (il prenait les Grands Colléges électoraux -pour les assemblées de son Ordre). Vraiment on ne pense pas plus à nous -que si nous n'existions pas! J'attendais le voyage que les princes -devaient faire par ici; mais les princes ne viennent pas à nous, il -faut donc aller à eux. - ---Je suis enchanté de savoir que vous pensez à produire notre cher -Victurnien dans le monde, dit habilement le Chevalier. Cette ville -est un trou dans lequel il ne doit pas enterrer ses talents. Tout ce -qu'il peut y rencontrer, c'est _quéque_ Normande _ben_ sotte, _ben_ mal -apprise et riche. _Qué qu'il_ en ferait?... sa femme. Ah! bon Dieu! - ---J'espère bien qu'il ne se mariera qu'après être parvenu à quelque -belle charge du Royaume ou de la Couronne, dit le vieux marquis. Mais -il y a des difficultés graves. - -Voici les seules difficultés que le marquis apercevait à l'entrée de la -carrière pour son fils. - ---Mon fils, reprit-il après une pause marquée par un soupir, le -comte d'Esgrignon ne peut pas se présenter comme un va-nu-pieds, il -faut l'équiper. Hélas! nous n'avons plus, comme il y a deux siècles, -nos gentilshommes de suite. Ah! Chevalier, cette démolition de fond -en comble, elle me trouve toujours au lendemain du premier coup de -marteau donné par monsieur de Mirabeau. Aujourd'hui, il ne s'agit -plus que d'avoir de l'argent, c'est tout ce que je vois de clair dans -les bienfaits de la Restauration. Le Roi ne vous demande pas si vous -descendez des Valois, ou si vous êtes un des conquérants de la Gaule, -il vous demande si vous payez mille francs de Tailles. Je ne saurais -donc envoyer le comte à la Cour sans quelque vingt mille écus... - ---Oui, avec cette bagatelle, il pourra se montrer galamment, dit le -Chevalier. - ---Hé! bien, dit mademoiselle Armande, j'ai prié Chesnel de venir ce -soir. Croiriez-vous, Chevalier, que, depuis le jour où Chesnel m'a -proposé d'épouser ce misérable du Croisier... - ---Ah! c'était bien indigne, mademoiselle, s'écria le Chevalier. - ---Impardonnable, dit le marquis. - ---Hé! bien, reprit mademoiselle Armande, mon frère n'a jamais pu se -décider à demander quoi que ce soit à Chesnel. - ---A votre ancien domestique? reprit le Chevalier. Ah! marquis, -mais vous feriez à Chesnel un honneur, un honneur dont il serait -reconnaissant jusqu'à son dernier soupir. - ---Non, répondit le gentilhomme, je ne trouve pas la chose digne. - ---Il s'agit bien de digne, la chose est nécessaire, reprit le Chevalier -en faisant un léger haut-le-corps. - ---Jamais! s'écria le marquis en ripostant par un geste qui décida le -Chevalier à risquer un grand coup pour éclairer le vieillard. - ---Hé! bien, dit le Chevalier, si vous ne le savez pas, je vous dirai, -moi, que Chesnel a déjà donné quelque chose à votre fils, quelque chose -comme... - ---Mon fils est incapable d'avoir accepté quoi que ce soit de Chesnel, -s'écria le vieillard en se redressant et interrompant le Chevalier. Il -a pu vous demander, à vous, vingt-cinq louis... - ---Quelque chose comme cent mille livres, dit le Chevalier en continuant. - ---Le comte d'Esgrignon doit cent mille livres à un Chesnel, s'écria -le vieillard en donnant les signes d'une profonde douleur. Ah! s'il -n'était pas fils unique, il partirait ce soir pour les îles avec un -brevet de capitaine! Devoir à des usuriers avec lesquels on s'acquitte -par de gros intérêts, bon! mais Chesnel, un homme auquel on s'attache. - ---Oui! notre adorable Victurnien a mangé cent mille livres, mon cher -marquis, reprit le Chevalier en secouant les grains de tabac tombés sur -son gilet, c'est peu, je le sais. A son âge, moi! Enfin, laissons nos -souvenirs, marquis. Le comte est en province, toute proportion gardée, -ce n'est pas mal, il ira loin; je lui vois les dérangements des hommes -qui plus tard accomplissent de grandes choses... - ---Et il dort là -haut sans avoir rien dit à son père, s'écria le marquis. - ---Il dort avec l'innocence d'un enfant qui n'a encore fait le malheur -que de cinq à six petites bourgeoises, et auquel il faut maintenant des -duchesses, répondit le Chevalier. - ---Mais il appelle sur lui la lettre de cachet. - ---_Ils_ ont supprimé les lettres de cachet, dit le Chevalier. Quand on -a essayé de créer une justice exceptionnelle, vous savez comme on a -crié. Nous n'avons pu maintenir les cours prévôtales que monsieur _de_ -Buonaparte appelait _Commissions militaires_. - ---Hé! bien, qu'allons-nous devenir quand nous aurons des enfants fous, -ou trop mauvais sujets, nous ne pourrons donc plus les enfermer? dit le -marquis. - -Le Chevalier regarda le père au désespoir et n'osa lui répondre:--Nous -serons forcés de les bien élever... - ---Et vous ne m'avez rien dit de cela, mademoiselle d'Esgrignon, reprit -le marquis en interpellant sa sœur. - -Ces paroles dénotaient toujours une irritation, il l'appelait -ordinairement _ma sœur_. - ---Mais, Monsieur, quand un jeune homme vif et bouillant reste oisif -dans une ville comme celle-ci, que voulez-vous qu'il fasse? dit -mademoiselle d'Esgrignon qui ne comprenait pas la colère de son frère. - ---Hé! diantre, des dettes, reprit le Chevalier, il joue, il a de -petites aventures, il chasse, tout cela coûte horriblement aujourd'hui. - ---Allons, reprit le marquis, il est temps de l'envoyer au Roi. Je -passerai la matinée demain à écrire à nos parents. - ---Je connais quelque peu les ducs de Navarreins, de Lenoncourt, de -Maufrigneuse, de Chaulieu, dit le Chevalier qui se savait cependant -bien oublié. - ---Mon cher Chevalier, il n'est pas besoin de tant de façons pour -présenter un d'Esgrignon à la Cour, dit le marquis en l'interrompant. -Cent mille livres, se dit-il, ce Chesnel est bien hardi. Voilà les -effets de ces maudits Troubles. Mons Chesnel protége mon fils. Et il -faut que je lui demande... Non, ma sœur, vous ferez cette affaire. -Chesnel prendra ses sûretés sur nos biens pour le tout. Puis lavez la -tête à ce jeune étourdi, car il finirait par se ruiner. - -Le Chevalier et mademoiselle d'Esgrignon trouvaient simples et -naturelles ces paroles, si comiques pour tout autre qui les aurait -entendues. Loin de là , ces deux personnages furent très-émus de -l'expression presque douloureuse qui se peignit sur les traits du -vieillard. En ce moment, monsieur d'Esgrignon était sous le poids de -quelque prévision sinistre, il devinait presque son époque. Il alla -s'asseoir sur une bergère, au coin du feu, oubliant Chesnel qui devait -venir, et auquel il ne voulait rien demander. - -Le marquis d'Esgrignon avait alors la physionomie que les imaginations -un peu poétiques lui voudraient. Sa tête presque chauve avait encore -des cheveux blancs soyeux, placés à l'arrière de la tête et retombant -par mèches plates, mais bouclées aux extrémités. Son beau front plein -de noblesse, ce front que l'on admire dans la tête de Louis XV, -dans celle de Beaumarchais et dans celle du maréchal de Richelieu, -n'offrait au regard ni l'ampleur carrée du maréchal de Saxe, ni le -cercle petit, dur, serré, trop plein de Voltaire; mais une gracieuse -forme convexe, finement modelée, à tempes molles et dorées. Ses yeux -brillants jetaient ce courage et ce feu que l'âge n'abat point. Il -avait le nez des Condé, l'aimable bouche des Bourbons de laquelle -il ne sort que des paroles spirituelles ou bonnes, comme en disait -toujours le comte d'Artois. Ses joues plus en talus que niaisement -rondes étaient en harmonie avec son corps sec, ses jambes fines et -sa main potelée. Il avait le cou serré par une cravate mise comme -celle des marquis représentés dans toutes les gravures qui ornent les -ouvrages du dernier siècle, et que vous voyez à Saint-Preux comme à -Lovelace, aux héros du bourgeois Diderot comme à ceux de l'élégant -Montesquieu (voir les premières éditions de leurs œuvres). Le marquis -portait toujours un grand gilet blanc brodé d'or, sur lequel brillait -le ruban de commandeur de Saint-Louis; un habit bleu à grandes basques, -à pans retroussés et fleurdelisés, singulier costume qu'avait adopté -le Roi; mais le marquis n'avait point abandonné la culotte française, -ni les bas de soie blancs, ni les boucles. Dès six heures du soir, il -se montrait dans sa tenue. Il ne lisait que la _Quotidienne_ et la -_Gazette de France_, deux journaux que les feuilles constitutionnelles -accusaient d'obscurantisme, de mille énormités monarchiques et -religieuses, et que le marquis, lui, trouvait pleines d'hérésies et -d'idées révolutionnaires. Quelque exagérés que soient les organes d'une -opinion, ils sont toujours au-dessous des purs de leur parti; de même -que le peintre de ce magnifique personnage sera certes taxé d'avoir -outre-passé le vrai, tandis qu'il adoucit quelques tons trop crus, et -qu'il éteint des parties trop ardentes chez son modèle. Le marquis -d'Esgrignon avait mis ses coudes sur ses genoux, et se tenait la tête -dans ses mains. Pendant tout le temps qu'il médita, mademoiselle -Armande et le Chevalier se regardèrent sans se communiquer leurs -idées. Le marquis souffrait-il de devoir l'avenir de son fils à son -ancien intendant? Doutait-il de l'accueil qu'on ferait au jeune comte? -Regrettait-il de n'avoir rien préparé pour l'entrée de son héritier -dans le monde brillant de la Cour, en demeurant au fond de sa province -où l'avait retenu sa pauvreté, car comment aurait-il paru à la Cour? -Il soupira fortement en relevant la tête. Ce soupir était un de ceux -que rendait alors la véritable et loyale aristocratie, celle des -gentilshommes de province, alors si négligés, comme la plupart de ceux -qui avaient saisi leur épée et résisté pendant l'orage. - ---Qu'a-t-on fait pour les Montauran, pour les Ferdinand qui sont morts -ou ne se sont jamais soumis? se dit-il à voix basse. A ceux qui ont -lutté le plus courageusement, on a jeté de misérables pensions, quelque -lieutenance de Roi dans une forteresse, à la frontière. Évidemment il -doutait de la Royauté. Mademoiselle d'Esgrignon essayait de rassurer -son frère sur l'avenir de ce voyage, quand on entendit sur le petit -pavé sec de la rue, le long des fenêtres du salon, un pas qui annonçait -Chesnel. Le notaire se montra bientôt à la porte que Joséphin, le vieux -valet de chambre du comte, ouvrit sans annoncer. - ---Chesnel, mon garçon..... - -Le notaire avait soixante-neuf ans, une tête chenue, un visage carré, -vénérable, des culottes d'une ampleur qui eussent mérité de Sterne une -description épique; des bas drapés, des souliers à agrafes d'argent, un -habit en façon de chasuble, et un grand gilet de tuteur. - ---..... Tu as été bien outrecuidant de prêter de l'argent au comte -d'Esgrignon? tu mériterais que je te le rendisse à l'instant et que -nous ne te vissions jamais, car tu as donné des ailes à ses vices. - -Il y eut un moment de silence comme à la Cour quand le Roi réprimande -publiquement un courtisan. Le vieux notaire avait une attitude humble -et contrite. - ---Chesnel, cet enfant m'inquiète, reprit le marquis avec bonté, je veux -l'envoyer à Paris, pour y servir le Roi. Tu t'entendras avec ma sœur -pour qu'il y paraisse convenablement... Nous réglerons nos comptes... - -Le marquis se retira gravement, en saluant Chesnel par un geste -familier. - ---Je remercie monsieur le marquis de ses bontés, dit le vieillard qui -restait debout. - -Mademoiselle Armande se leva pour accompagner son frère; elle avait -sonné, le valet de chambre était à la porte, un flambeau à la main, -pour aller coucher son maître. - ---Asseyez-vous, Chesnel, dit la vieille fille en revenant. - -Par ses délicatesses de femme, mademoiselle Armande ôtait toute rudesse -au commerce du marquis avec son ancien intendant; quoique sous cette -rudesse, Chesnel devinât une affection magnifique. L'attachement du -marquis pour son ancien domestique constituait une passion semblable à -celle que le maître a pour son chien, et qui le porterait à se battre -avec qui donnerait un coup de pied à sa bête: il la regarde comme une -partie intégrante de son existence, comme une chose qui, sans être tout -à fait lui, le représente dans ce qu'il a de plus cher, les sentiments. - ---Il était temps de faire quitter cette ville à monsieur le comte, -mademoiselle, dit sentencieusement le notaire. - ---Oui, répondit-elle. S'est-il permis quelque nouvelle escapade? - ---Non, mademoiselle. - ---Eh! bien, pourquoi l'accusez-vous? - ---Mademoiselle, je ne l'accuse pas. Non, je ne l'accuse pas. Je suis -bien loin de l'accuser. Je ne l'accuserai même jamais, quoi qu'il fasse! - -La conversation tomba. Le Chevalier, être éminemment compréhensif, -se mit à bâiller comme un homme talonné par le sommeil. Il s'excusa -gracieusement de quitter le salon et sortit ayant envie de dormir -autant que de s'aller noyer: le démon de la curiosité lui écarquillait -les yeux, et de sa main délicate ôtait le coton que le Chevalier avait -dans les oreilles. - ---Hé! bien, Chesnel, y a-t-il quelque chose de nouveau? dit -mademoiselle Armande inquiète. - ---Oui, reprit Chesnel, il s'agit de ces choses dont il est impossible -de parler à monsieur le marquis: il tomberait foudroyé par une -apoplexie. - ---Dites donc, reprit-elle en penchant sa belle tête sur le dos de sa -bergère et laissant aller ses bras le long de sa taille comme une -personne qui attend le coup de la mort sans se défendre. - ---Mademoiselle, monsieur le comte, qui a tant d'esprit, est le jouet de -petites gens en train d'épier une grande vengeance: ils nous voudraient -ruinés, humiliés! Le Président du Tribunal, le sieur du Ronceret, a, -comme vous savez, les plus hautes prétentions nobiliaires... - ---Son grand-père était procureur, dit mademoiselle Armande. - ---Je le sais, dit le notaire. Aussi ne l'avez-vous pas reçu chez vous; -il ne va pas non plus chez messieurs de Troisville, ni chez le duc de -Gordon, ni chez le marquis de Casteran; mais il est un des piliers du -salon du Croisier. Monsieur Félicien du Ronceret, avec qui votre neveu -peut frayer sans trop se compromettre (il lui faut des compagnons), -eh! bien, ce jeune homme est le conseiller de toutes ses folies, lui -et deux ou trois autres qui sont du parti de votre ennemi, de l'ennemi -de monsieur le Chevalier, de celui qui ne respire que vengeance contre -vous et contre toute la noblesse. Tous espèrent vous ruiner par votre -neveu, le voir tombé dans la boue. Cette conspiration est menée par ce -sycophante de du Croisier qui fait le royaliste; sa pauvre femme ignore -tout, vous la connaissez, je l'aurais su plus tôt si elle avait des -oreilles pour entendre le mal. Pendant quelque temps, ces jeunes fous -n'étaient pas dans le secret, ils n'y mettaient personne; mais, à force -de rire, les meneurs se sont compromis, les niais ont compris, et, -depuis les dernières escapades du comte, ils se sont échappés à dire -quelques mots quand ils étaient ivres. Ces mots m'ont été rapportés par -des personnes chagrines de voir un si beau, un si noble et si charmant -jeune homme se perdant à plaisir. Dans ce moment, on le plaint, dans -quelques jours il sera... je n'ose.... - ---Méprisé, dites, dites, Chesnel! s'écria douloureusement mademoiselle -Armande. - ---Hélas! comment voulez-vous empêcher les meilleures gens de la ville, -qui ne savent que faire du matin jusqu'au soir, de contrôler les -actions de leur prochain? Ainsi, les pertes de monsieur le comte au -jeu ont été calculées. Voilà , depuis deux mois, trente mille francs -d'envolés; et chacun se demande où il les prend. Quand on en parle -devant moi, je vous les rappelle à l'ordre! Ah! mais.... Croyez-vous, -leur disais-je ce matin, si l'on a pris les droits utiles et les terres -de la maison d'Esgrignon, qu'on ait mis la main sur les trésors? Le -jeune comte a le droit de se conduire à sa guise; et tant qu'il ne vous -devra pas un sou, vous n'avez pas à dire un mot. - -Mademoiselle Armande tendit sa main sur laquelle le vieux notaire mit -un respectueux baiser. - ---Bon Chesnel! Mon ami, comment nous trouverez-vous des fonds pour ce -voyage? Victurnien ne peut aller à la Cour sans s'y tenir à son rang. - ---Oh! mademoiselle, j'ai emprunté sur le Jard. - ---Comment, vous n'aviez plus rien! Mon Dieu, s'écria-t-elle, comment -ferons-nous pour vous récompenser? - ---En acceptant les cent mille francs que je tiens à votre disposition. -Vous comprenez que l'emprunt a été secrètement mené pour ne pas -vous déconsidérer. Aux yeux de la ville, j'appartiens à la maison -d'Esgrignon. - -Quelques larmes vinrent aux yeux de mademoiselle Armande; Chesnel, les -voyant, prit un pli de la robe de cette noble fille et le baisa. - ---Ce ne sera rien, reprit-il, il faut que les jeunes gens jettent leur -gourme. Le commerce des beaux salons de Paris changera le cours des -idées du jeune homme. Et ici, vraiment, vos vieux amis sont les plus -nobles cœurs, les plus dignes personnes du monde, mais ils ne sont pas -amusants. Monsieur le comte pour se désennuyer est obligé de descendre, -et il finirait par s'encanailler. - -Le lendemain la vieille voiture de voyage de la maison d'Esgrignon vit -le jour, et fut envoyée chez le sellier pour être mise en état. Le -jeune comte fut solennellement averti par son père, après le déjeuner, -des intentions formées à son égard: il irait à la Cour demander du -service au Roi; en voyageant, il devait se déterminer pour une carrière -quelconque. La marine ou l'armée de terre, les ministères ou les -ambassades, la Maison du Roi, il n'avait qu'à choisir, tout lui serait -ouvert. Le Roi saurait sans doute gré aux d'Esgrignon de ne lui avoir -rien demandé, d'avoir réservé les faveurs du trône pour l'héritier de -la maison. - -Depuis ses folies le jeune d'Esgrignon avait flairé le monde parisien, -et jugé la vie réelle. Comme il s'agissait pour lui de quitter la -province et la maison paternelle, il écouta gravement l'allocution de -son respectable père, sans lui répondre que l'on n'entrait ni dans la -marine ni dans l'armée comme jadis; que, pour devenir sous-lieutenant -de cavalerie sans passer par les Écoles spéciales, il fallait servir -dans les Pages; que les fils des familles les plus illustres allaient -à Saint-Cyr et à l'École Polytechnique, ni plus ni moins que les fils -de roturiers, après des concours publics où les gentilshommes couraient -la chance d'avoir le dessous avec les vilains. En éclairant son père, -il pouvait ne pas avoir les fonds nécessaires pour un séjour à Paris, -il laissa donc croire au marquis et à sa tante Armande qu'il aurait à -monter dans les carrosses du Roi, à paraître au rang que s'attribuaient -les d'Esgrignon au temps actuel, et à frayer avec les plus grands -seigneurs. Marri de ne donner à son fils qu'un domestique pour -l'accompagner, le marquis lui offrit son vieux valet Joséphin, un homme -de confiance qui aurait soin de lui, qui veillerait fidèlement à ses -affaires, et de qui le pauvre père se défaisait, espérant le remplacer -auprès de lui par un jeune domestique. - ---Souvenez-vous, mon fils, lui dit-il, que vous êtes un Carol, que -votre sang est un sang pur de toute mésalliance, que votre écusson a -pour devise: _Il est nôtre!_ qu'il vous permet d'aller partout la tête -haute, et de prétendre à des reines. Rendez grâce à votre père, comme -moi je fis au mien. Nous devons à l'honneur de nos ancêtres, saintement -conservé, de pouvoir regarder tout en face, et de n'avoir à plier le -genou que devant une maîtresse, devant le roi et devant Dieu. Voilà le -plus grand de vos priviléges. - -Le bon Chesnel avait assisté au déjeuner, il ne s'était pas mêlé des -recommandations héraldiques, ni des lettres aux puissances du jour; -mais il avait passé la nuit à écrire à l'un de ses vieux amis, un -des plus anciens notaires de Paris. La paternité factice et réelle -que Chesnel portait à Victurnien serait incomprise, si l'on omettait -de donner cette lettre, comparable peut être au discours de Dédale à -Icare. Ne faut-il pas remonter jusqu'à la mythologie pour trouver des -comparaisons dignes de cet homme antique? - - - «Mon cher et respectable Sorbier, - - «Je me souviens, avec délices, d'avoir fait mes premières - armes dans notre honorable carrière chez ton père, où tu m'as - aimé, pauvre petit clerc que j'étais. C'est à ces souvenirs de - cléricature, si doux à nos cœurs, que je m'adresse pour réclamer - de toi le seul service que je t'aurai demandé dans le cours de - notre longue vie, traversée par ces catastrophes politiques - auxquelles j'ai dû peut-être l'honneur de devenir ton collègue. - Ce service, je te le demande, mon ami, sur le bord de la tombe, - au nom de mes cheveux blancs qui tomberaient de douleur, si tu - n'obtempérais à mes prières. Sorbier, il ne s'agit ni de moi - ni des miens. J'ai perdu la pauvre madame Chesnel et n'ai pas - d'enfants. Hélas! il s'agit de plus que ma famille, si j'en avais - une; il s'agit du fils unique de monsieur le marquis d'Esgrignon, - de qui j'ai eu l'honneur d'être l'intendant au sortir de l'Étude, - où son père m'avait envoyé, à ses frais, dans l'intention de me - faire faire fortune. Cette maison, où j'ai été nourri, a subi - tous les malheurs de la Révolution. J'ai pu lui sauver quelque - bien, mais qu'est-ce en comparaison de l'opulence éteinte? - Sorbier, je ne saurais t'exprimer à quel point je suis attaché - à cette grande maison que j'ai vue près de choir dans l'abîme - des temps: la proscription, la confiscation, la vieillesse et - point d'enfant! Combien de malheurs! Monsieur le marquis s'est - marié, sa femme est morte en couches du jeune comte, il ne reste - aujourd'hui de bien vivant que ce noble, cher et précieux enfant. - Les destinées de cette maison résident en ce jeune homme, il a - fait quelques dettes en s'amusant ici. Que devenir en province - avec cent misérables louis? Oui, mon ami, cent louis, voilà où - en est la grande maison d'Esgrignon. Dans cette extrémité, son - père a senti la nécessité de l'envoyer à Paris y réclamer à la - cour la faveur du Roi. Paris est un lieu bien dangereux pour la - jeunesse. Il faut la dose de raison qui nous fait notaires pour - y vivre sagement. Je serais d'ailleurs au désespoir de savoir - ce pauvre enfant vivant des privations que nous avons connues. - Te souviens-tu du plaisir avec lequel tu as partagé mon petit - pain, au parterre du Théâtre-Français, quand nous y sommes restés - un jour et une nuit pour voir la représentation du _Mariage - de Figaro_? aveugles que nous étions! Nous étions heureux et - pauvres, mais un noble ne saurait être heureux dans l'indigence. - L'indigence d'un noble est une chose contre nature. Ah! Sorbier, - quand on a eu le bonheur d'avoir, de sa main, arrêté dans sa - chute l'un des plus beaux arbres généalogiques du royaume, - il est si naturel de s'y attacher, de l'aimer, de l'arroser, - de vouloir le voir refleuri, que tu ne t'étonneras point des - précautions que je prends, et de m'entendre réclamer le concours - de tes lumières pour faire arriver à bien notre jeune homme. La - maison d'Esgrignon a destiné la somme de cent mille francs aux - frais du voyage entrepris par monsieur le comte. Tu le verras, - il n'y a pas à Paris de jeune homme qui puisse lui être comparé! - Tu t'intéresseras à lui comme à un fils unique. Enfin je suis - certain que madame Sorbier n'hésitera pas à le seconder dans la - tutelle morale dont je t'investis. La pension de monsieur le - comte Victurnien est fixée à deux mille francs par mois; mais - tu commenceras par lui en remettre dix mille pour ses premiers - frais. Ainsi, la famille a pourvu à deux ans de séjour, hors le - cas d'un voyage à l'étranger, pour lequel nous verrions alors à - prendre d'autres mesures. Associe-toi, mon vieil ami, à cette - œuvre, et tiens les cordons de la bourse un peu serrés. Sans - admonester monsieur le comte, soumets-lui des considérations, - retiens-le autant que tu pourras, et fais en sorte qu'il - n'anticipe point d'un mois sur l'autre, sans de valables raisons, - car il ne faudrait pas le désespérer dans une circonstance où - l'honneur serait engagé. Informe-toi de ses démarches, de ce - qu'il fait, des gens qu'il fréquentera; surveille ses liaisons. - Monsieur le Chevalier m'a dit qu'une danseuse de l'Opéra - coûtait souvent moins cher qu'une femme de la Cour. Prends des - informations sur ce point, et retourne-moi ta réponse. Madame - Sorbier pourrait, si tu es trop occupé, savoir ce que deviendra - le jeune homme, où il ira. Peut-être l'idée de se faire l'ange - gardien d'un enfant si charmant et si noble lui sourira-t-elle! - Dieu lui saurait gré d'avoir accepté cette sainte mission. Son - cœur tressaillera peut-être en apprenant combien monsieur le - comte Victurnien court de dangers dans Paris; vous le verrez: il - est aussi beau que jeune, aussi spirituel que confiant. S'il se - liait à quelque mauvaise femme, madame Sorbier pourrait mieux - que toi l'avertir de tous les dangers qu'il courrait. Il est - accompagné d'un vieux domestique qui pourra te dire bien des - choses. Sonde Joséphin, à qui j'ai dit de te consulter dans les - conjectures délicates. Mais pourquoi t'en dirais-je davantage? - Nous avons été clercs et malins, rappelle-toi nos escapades, et - aie pour cette affaire quelque retour de jeunesse, mon vieil - ami. Les soixante mille francs te seront remis en un bon sur le - Trésor, par un monsieur de notre ville, qui se rend à Paris,» etc. - - -Si le vieux couple eût suivi les instructions de Chesnel, il eût été -obligé de payer trois espions pour surveiller le comte d'Esgrignon. -Cependant il y avait dans le choix du dépositaire une ample sagesse. Un -banquier donne des fonds, tant qu'il en a dans sa caisse, à celui qui -se trouve crédité chez lui; tandis qu'à chaque besoin d'argent le jeune -comte serait obligé d'aller faire une visite au notaire qui, certes, -userait du droit de remontrance. Victurnien pensa trahir sa joie en -apprenant qu'il aurait deux mille francs par mois. Il ne savait rien de -Paris. Avec cette somme, il croyait pouvoir y mener un train de Prince. - -Le jeune comte partit le surlendemain accompagné des bénédictions -de tous les habitués du Cabinet des Antiques, embrassé par les -douairières, comblé de vœux, suivi hors de la ville par son vieux père, -par sa sœur et par Chesnel, qui, tous trois, avaient les yeux pleins -de larmes. Ce départ subit défraya pendant plusieurs soirées les -entretiens de la ville, il remua surtout les cœurs haineux du salon -de du Croisier. Après avoir juré la perte des d'Esgrignon, l'ancien -fournisseur, le Président et leurs adhérents voyaient leur proie -s'échappant. Leur vengeance était fondée sur les vices de cet étourdi, -désormais hors de leur portée. - -Une pente naturelle à l'esprit humain, qui fait souvent une débauchée -de la fille d'une dévote, une dévote de la fille d'une femme légère, -la loi des Contraires, qui sans doute est la résultante de la loi -des Similaires, entraînait Victurnien vers Paris par un désir auquel -il aurait succombé tôt ou tard. Élevé dans une vieille maison de -province, entouré de figures douces et tranquilles qui lui souriaient, -de gens graves affectionnés à leurs maîtres et en harmonie avec les -couleurs antiques de cette demeure, cet enfant n'avait vu que des -amis respectables. Excepté le Chevalier séculaire, tous ceux qui -l'entourèrent avaient des manières posées, des paroles décentes et -sentencieuses. Il avait été caressé par ces femmes à jupes grises, -à mitaines brodées, que Blondet vous a dépeintes. L'intérieur de la -maison paternelle était décoré par un vieux luxe qui n'inspirait -que les moins folles pensées. Enfin, instruit par un abbé sans -fausse religion, plein de cette aménité des vieillards assis sur ces -deux siècles qui apportent dans le nôtre les roses séchées de leur -expérience et la fleur fanée des coutumes de leur jeunesse, Victurnien, -que tout aurait dû façonner à des habitudes sérieuses, à qui tout -conseillait de continuer la gloire d'une maison historique, en prenant -sa vie comme une grande et belle chose, Victurnien écoutait les plus -dangereuses idées. Il voyait dans sa noblesse un marchepied bon à -l'élever au-dessus des autres hommes. En frappant cette idole encensée -au logis paternel, il en avait senti le creux. Il était devenu le -plus horrible des êtres sociaux et le plus commun à rencontrer, un -égoïste conséquent. Amené, par la religion aristocratique du _moi_, à -suivre ses fantaisies adorées par les premiers qui eurent soin de son -enfance, et par les premiers compagnons de ses folies de jeunesse, il -s'était habitué à n'estimer toute chose que par le plaisir qu'elle -lui rapportait, et à voir de bonnes âmes réparant ses sottises; -complaisance pernicieuse qui devait le perdre. Son éducation, quelque -belle et pieuse qu'elle fût, avait le défaut de l'avoir trop isolé, de -lui avoir caché le train de la vie à son époque, qui, certes, n'est -pas le train d'une ville de province: sa vraie destinée le menait -plus haut. Il avait contracté l'habitude de ne pas évaluer le fait à -sa valeur sociale, mais relative; il trouvait ses actions bonnes en -raison de leur utilité. Comme les despotes, il faisait la loi pour la -circonstance; système qui est aux actions du vice ce que la fantaisie -est aux œuvres d'art, une cause perpétuelle d'irrégularité. Doué d'un -coup d'œil perçant et rapide, il voyait bien et juste, mais il agissait -vite et mal. Je ne sais quoi d'incomplet, qui ne s'explique pas et -qui se rencontre en beaucoup de jeunes gens, altérait sa conduite. -Malgré son active pensée, si soudaine en ses manifestations; dès que -la sensation parlait, la cervelle obscurcie semblait ne plus exister. -Il eût fait l'étonnement des sages, il était capable de surprendre les -fous. Son désir, comme un grain d'orage, couvrait aussitôt les espaces -clairs et lucides de son cerveau; puis, après des dissipations contre -lesquelles il se trouvait sans force, il tombait en des abattements de -tête, de cœur et de corps, en des prostrations complètes où il était -imbécile à demi: caractère à traîner un homme dans la boue quand il -est livré à lui-même, à le conduire au sommet de l'État quand il est -soutenu par la main d'un ami sans pitié. Ni Chesnel, ni le père, ni la -tante n'avaient pu pénétrer cette âme qui tenait par tant de coins à la -poésie, mais frappée d'une épouvantable faiblesse à son centre. - -Quand Victurnien fut à quelques lieues de sa ville natale, il n'éprouva -pas le moindre regret, il ne pensa plus à son vieux père, qui le -chérissait comme dix générations, ni à sa tante dont le dévouement -était presque insensé. Il aspirait à Paris avec une violence fatale, -il s'y était toujours transporté par la pensée comme dans le monde de -la féerie, et y avait mis la scène de ses plus beaux rêves. Il croyait -y primer comme dans la ville et dans le Département où régnait le nom -de son père. Plein, non d'orgueil, mais de vanité, ses jouissances -s'y agrandissaient de toute la grandeur de Paris. Il franchit la -distance avec rapidité. De même que la pensée, sa voiture ne mit aucune -transition entre l'horizon borné de sa province et le monde énorme de -la capitale. Il descendit rue de Richelieu, dans un bel hôtel près du -boulevard, et se hâta de prendre possession de Paris comme un cheval -affamé se rue sur une prairie. Il eut bientôt distingué la différence -des deux pays. Surpris plus qu'intimidé par ce changement, il reconnut, -avec la promptitude de son esprit, combien il était peu de chose au -milieu de cette encyclopédie babylonienne, combien il serait fou de -se mettre en travers du torrent des idées et des mœurs nouvelles. Un -seul fait lui suffit. La veille, il avait remis la lettre de son père -au duc de Lenoncourt, un des seigneurs français le plus en faveur -auprès du Roi; il l'avait trouvé dans son magnifique hôtel, au milieu -des splendeurs aristocratiques, le lendemain il le rencontra sur -le boulevard, à pied, un parapluie à la main, flânant, sans aucune -distinction, sans son cordon bleu que jadis un chevalier des Ordres -ne pouvait jamais quitter. Ce duc et pair, Premier Gentilhomme de la -Chambre du Roi, n'avait pu, malgré sa haute politesse, retenir un -sourire en lisant la lettre du marquis, son parent. Ce sourire avait -dit à Victurnien qu'il y avait plus de soixante lieues entre le Cabinet -des Antiques et les Tuileries; il y avait une distance de plusieurs -siècles. - -A chaque époque, le Trône et la Cour se sont entourés de familles -favorites sans aucune ressemblance ni de nom ni de caractères avec -celles des autres règnes. Dans cette sphère, il semble que ce soit le -Fait et non l'Individu qui se perpétue. Si l'Histoire n'était là pour -prouver cette observation, elle serait incroyable. La Cour de Louis -XVIII mettait alors en relief des hommes presque étrangers à ceux qui -ornaient celle de Louis XV: les Rivière, les Blacas, les d'Avaray, -les Dambray, les Vaublanc, Vitrolles, d'Autichamp, Larochejaquelein, -Pasquier, Decazes, Lainé, de Villèle, La Bourdonnaye, etc. Si vous -comparez la Cour de Henri IV à celle de Louis XIV, vous n'y retrouvez -pas cinq grandes maisons subsistantes: Villeroy, favori de Louis XIV, -était le petit-fils d'un secrétaire parvenu sous Charles IX. Le neveu -de Richelieu n'y est presque rien déjà . Les d'Esgrignon, tout-puissants -sous Henri IV, quasi princiers sous les Valois, n'avaient aucune -chance à la Cour de Louis XVIII, qui ne songeait seulement pas à eux. -Aujourd'hui des noms aussi illustres que celui des maisons souveraines, -comme les Foix-Grailly, faute d'argent, la seule puissance de ce temps, -sont dans une obscurité qui équivaut à l'extinction. Aussitôt que -Victurnien eut jugé ce monde, et il ne le jugea que sous ce rapport en -se sentant blessé par l'égalité parisienne, monstre qui acheva sous la -Restauration de dévorer le dernier morceau de l'État social, il voulut -reconquérir sa place avec les armes dangereuses, quoique émoussées, que -le siècle laissait à la noblesse: il imita les allures de ceux à qui -Paris accordait sa coûteuse attention, il sentit la nécessité d'avoir -des chevaux, de belles voitures, tous les accessoires du luxe moderne. -Comme le lui dit de Marsay, le premier dandy qu'il trouva dans le -premier salon où il fut introduit, il fallait _se mettre à la hauteur -de son époque_. Pour son malheur, il tomba dans le monde des roués -Parisiens, des de Marsay, des Ronquerolles, des Maximes de Trailles, -des des Lupeaulx, des Rastignac, des Vandenesse, des Adjuda-Pinto, des -Beaudenord et des Manerville qu'il trouva chez la marquise d'Espard, -chez les duchesses de Grandlieu, de Carigliano, chez les marquises -d'Aiglemont et de Listomère, chez madame de Sérisy, à l'Opéra, aux -ambassades, partout où le mena son beau nom et sa fortune apparente. -A Paris, un nom de haute noblesse, reconnu et adopté par le faubourg -Saint-Germain qui sait ses provinces sur le bout du doigt, est un -passe-port qui ouvre les portes les plus difficiles à tourner sur leurs -gonds pour les inconnus et pour les héros de la société secondaire. -Victurnien trouva tous ses parents aimables et accueillants dès qu'il -ne se produisit pas en solliciteur: il avait vu sur-le-champ que le -moyen de ne rien obtenir était de demander quelque chose. A Paris, si -le premier mouvement est de se montrer protecteur, le second, beaucoup -plus durable, est de mépriser le protégé. La fierté, la vanité, -l'orgueil, tous les bons comme les mauvais sentiments du jeune comte le -portèrent à prendre, au contraire, une attitude agressive. Les ducs de -Lenoncourt, de Chaulieu, de Navarreins, de Grandlieu, de Maufrigneuse, -le prince de Blamont-Chauvry se firent alors un plaisir de présenter -au Roi ce charmant débris d'une vieille famille. Victurnien vint aux -Tuileries dans un magnifique équipage aux armes de sa maison; mais -sa présentation lui démontra que le Peuple donnait trop de soucis au -Roi pour qu'il pensât à sa noblesse. Il devina tout à coup l'ilotisme -auquel la Restauration, bardée de ses vieillards éligibles et de ses -vieux courtisans, avait condamné la jeunesse noble. Il comprit qu'il -n'y avait pour lui de place convenable ni à la Cour, ni dans l'État, -ni à l'armée, enfin nulle part. Il s'élança donc dans le monde des -plaisirs. Produit à l'Élysée-Bourbon, chez la duchesse d'Angoulême, -au pavillon Marsan, il rencontra partout les témoignages de politesse -superficielle dus à l'héritier d'une vieille famille dont on se souvint -quand on le vit. C'était encore beaucoup qu'un souvenir. Dans la -distinction par laquelle on honorait Victurnien, il y avait la pairie -et un beau mariage; mais sa vanité l'empêcha de déclarer sa position, -il resta sous les armes de sa fausse opulence. Il fut d'ailleurs si -complimenté de sa tenue, si heureux de son premier succès, qu'une honte -éprouvée par bien des jeunes gens, la honte d'abdiquer, lui conseilla -de garder son attitude. Il prit un petit appartement dans la rue du -Bac, avec une écurie, une remise et tous les accompagnements de la vie -élégante à laquelle il se trouva tout d'abord condamné. - -Cette mise en scène exigea cinquante mille francs, et le jeune comte -les obtint contre toutes les prévisions du sage Chesnel, par un -concours de circonstances imprévues. La lettre de Chesnel arriva bien -à l'Étude de son ami; mais son ami était décédé. En voyant une lettre -d'affaires, madame Sorbier, veuve très-peu poétique, la remit au -successeur du défunt. Maître Cardot, le nouveau notaire, dit au jeune -comte que le mandat sur le Trésor serait nul, s'il était à l'ordre de -son prédécesseur. En réponse à l'épître si longuement méditée par le -vieux notaire de province, Maître Cardot écrivit une lettre de quatre -lignes, pour toucher, non pas Chesnel, mais la somme. Chesnel fit -le mandat au nom du jeune notaire qui, peu susceptible d'épouser la -sentimentalité de son correspondant et enchanté de se mettre aux ordres -du comte d'Esgrignon, donna tout ce que lui demandait Victurnien. Ceux -qui connaissent la vie de Paris savent qu'il ne faut pas beaucoup -de meubles, de voitures, de chevaux et d'élégance pour employer -cinquante mille francs; mais ils doivent considérer que Victurnien eut -immédiatement pour une vingtaine de mille francs de dettes chez ses -fournisseurs, qui d'abord ne voulurent pas de son argent; sa fortune -étant assez promptement grossie par l'opinion publique et par Joséphin, -espèce de Chesnel en livrée. - -Un mois après son arrivée, Victurnien fut obligé d'aller reprendre une -dizaine de mille francs chez son notaire. Il avait simplement joué -au whist chez les ducs de Navarreins, de Chaulieu, de Lenoncourt, et -au Cercle. Après avoir d'abord gagné quelques milliers de francs, il -en eut bientôt perdu cinq ou six mille, et sentit la nécessité de -se faire une bourse de jeu. Victurnien avait l'esprit qui plaît au -monde et qui permet aux jeunes gens de grande famille de se mettre au -niveau de toute élévation. Non-seulement il fut aussitôt admis comme -un personnage dans la bande de la belle jeunesse; mais encore il y fut -envié. Quand il se vit l'objet de l'envie, il éprouva une satisfaction -enivrante, peu faite pour lui inspirer des réformes. Il fut, sous ce -rapport, insensé. Il ne voulut pas penser aux moyens, il puisa dans -ses sacs comme s'ils devaient toujours se remplir, et se défendit à -lui-même de réfléchir à ce qu'il adviendrait de ce système. Dans ce -monde dissipé, dans ce tourbillon de fêtes, on admet les acteurs en -scène sous leurs brillants costumes, sans s'enquérir de leurs moyens: -il n'y a rien de plus mauvais goût que de les discuter. Chacun doit -perpétuer ses richesses comme la nature perpétue la sienne, en secret. -On cause des détresses échues, on s'inquiète en raillant de la fortune -de ceux que l'on ne connaît pas, mais on s'arrête là . Un jeune homme -comme Victurnien, appuyé par les puissances du faubourg Saint-Germain, -et à qui ses protecteurs eux-mêmes accordaient une fortune supérieure -à celle qu'il avait, ne fût-ce que pour se débarrasser de lui, tout -cela très-finement, très-élégamment, par un mot, par une phrase; -enfin un comte à marier, joli homme, bien pensant, spirituel dont le -père possédait encore les terres de son vieux marquisat et le château -héréditaire, ce jeune homme est admirablement accueilli dans toutes les -maisons où il y a des jeunes femmes ennuyées, des mères accompagnées de -filles à marier, ou des belles danseuses sans dot. Le monde l'attira -donc, en souriant, sur les premières banquettes de son théâtre. Les -banquettes que les marquis d'autrefois occupaient sur la scène existent -toujours à Paris où les noms changent, mais non les choses. - -Victurnien retrouva dans la société du faubourg Saint-Germain où l'on -se comptait avec le plus de réserve, le double du Chevalier, dans -la personne du vidame de Pamiers. Le vidame était un chevalier de -Valois élevé à la dixième puissance, entouré de tous les prestiges -de la fortune, et jouissant des avantages d'une haute position. Ce -cher vidame était l'entrepôt de toutes les confidences, la gazette du -faubourg; discret néanmoins, et comme toutes les gazettes, ne disant -que ce que l'on peut publier. Victurnien entendit encore professer les -doctrines transcendantes du Chevalier. Le vidame dit à d'Esgrignon, -sans le moindre détour, d'avoir des femmes comme il faut, et lui -raconta ce qu'il faisait à son âge. Ce que le vidame de Pamiers se -permettait alors, est si loin des mœurs modernes où l'âme et la passion -jouent un si grand rôle, qu'il est inutile de le raconter à des gens -qui ne le croiraient pas. Mais cet excellent vidame fit mieux, il dit -en forme de conclusion à Victurnien:--Je vous donne à dîner demain au -cabaret. Après l'Opéra où nous irons digérer, je vous mènerai dans -une maison où vous trouverez des personnes qui ont le plus grand désir -de vous voir. Le vidame lui donna un délicieux dîner au Rocher de -Cancale, où il trouva trois invités seulement: de Marsay, Rastignac et -Blondet. Émile Blondet était un compatriote du jeune comte, un écrivain -qui tenait à la haute société par sa liaison avec une charmante jeune -femme, arrivée de la province de Victurnien, cette demoiselle de -Troisville mariée au comte de Montcornet, un des généraux de Napoléon -qui avait passé aux Bourbons. Le vidame professait une profonde -mésestime pour les dîners où les convives dépassaient le nombre six. -Selon lui, dans ce cas, il n'y avait plus ni conversation, ni cuisine, -ni vins goûtés en connaissance de cause. - ---Je ne vous ai pas appris encore où je vous mènerai ce soir, cher -enfant, dit-il en prenant Victurnien par les mains et les lui tapotant. -Vous irez chez mademoiselle des Touches, où seront en petit comité -toutes les jeunes jolies femmes qui ont des prétentions à l'esprit. La -littérature, l'art, la poésie, enfin les talents y sont en honneur. -C'est un de nos anciens bureaux d'esprit, mais vernissé de morale -monarchique, la livrée de ce temps-ci. - ---C'est quelquefois ennuyeux et fatigant comme une paire de bottes -neuves, mais il s'y trouve des femmes à qui l'on ne peut parler que là , -dit de Marsay. - ---Si tous les poètes qui viennent y décrotter leurs muses ressemblaient -à notre compagnon, dit Rastignac en frappant familièrement sur l'épaule -de Blondet, on s'amuserait. Mais l'ode, la ballade, les méditations à -petits sentiments, les romans à grandes marges infestent un peu trop -l'esprit et les canapés. - ---Pourvu qu'ils ne gâtent pas les femmes et qu'ils corrompent les -jeunes filles, dit de Marsay, je ne les hais pas. - ---Messieurs, dit en souriant Blondet, vous empiétez sur mon champ -littéraire. - ---Tais-toi, tu nous as volé la plus charmante femme du monde, heureux -drôle, s'écria Rastignac, nous pouvons bien te prendre tes moins -brillantes idées. - ---Oui, le coquin est heureux, dit le vidame en prenant Blondet par -l'oreille et la lui tortillant, mais Victurnien sera peut-être plus -heureux ce soir... - ---Déjà ! s'écria de Marsay. Le voilà depuis un mois ici, à peine a-t-il -eu le temps de secouer la poudre de son vieux manoir, d'essuyer la -saumure où sa tante l'avait conservé; à peine a-t-il eu un cheval -anglais un peu propre, un tilbury à la mode, un groom. - ---Non, non, il n'a pas de groom, dit Rastignac en interrompant de -Marsay; il a une manière de petit paysan qu'il a amené _de son -endroit_, et que Buisson, le tailleur qui comprend le mieux les habits -de livrée, déclarait inhabile à porter une veste. - ---Le fait est que vous auriez dû, dit gravement le vidame, vous modeler -sur Beaudenord, qui a sur vous tous, mes petits amis, l'avantage de -posséder le vrai tigre anglais... - ---Voilà donc, messieurs, où en sont les gentilshommes en France, -s'écria Victurnien. Pour eux la grande question est d'avoir un tigre, -un cheval anglais et des babioles... - ---Ouais, dit Blondet, en montrant Victurnien, - - Le bon sens de monsieur quelquefois m'épouvante. - -Eh! bien, oui, jeune moraliste, vous en êtes là . Vous n'avez même plus, -comme le cher vidame, la gloire des profusions qui l'ont rendu célèbre -il y a cinquante ans! Nous faisons de la débauche à un second étage, -rue Montorgueil. Il n'y a plus de guerre avec le Cardinal ni de camp du -Drap d'or. Enfin, vous, comte d'Esgrignon, vous soupez avec un sieur -Blondet, fils cadet d'un misérable juge de province, à qui vous ne -donniez pas la main là -bas, et qui dans dix ans peut s'asseoir à côté -de vous parmi les pairs du royaume. Après cela, croyez en vous, si vous -pouvez! - ---Eh! bien, dit Rastignac, nous sommes passés du Fait à l'Idée, de la -force brutale à la force intellectuelle, nous parlons... - ---Ne parlons pas de nos désastres, dit le vidame, j'ai résolu de mourir -gaiement. Si notre ami n'a pas encore de tigre, il est de la race des -lions, il n'en a pas besoin. - ---Il ne peut s'en passer, dit Blondet, il était trop nouvellement -arrivé. - ---Quoique son élégance soit encore neuve, nous l'adoptons, reprit de -Marsay. Il est digne de nous, il comprend son époque, il a de l'esprit, -il est noble, il est gentil, nous l'aimerons, nous le servirons, nous -le pousserons... - ---Où? dit Blondet. - ---Curieux! répliqua Rastignac. - ---Avec qui s'emménage-t-il ce soir? demanda de Marsay. - ---Avec tout un sérail, dit le vidame. - ---Peste, qu'est-ce donc, reprit de Marsay, pour que le cher vidame nous -tienne rigueur en tenant parole à l'infante? j'aurais bien du malheur -si je ne la connaissais pas... - ---J'ai pourtant été fat comme lui, dit le vidame en montrant de Marsay. - -Après le dîner, qui fut très-agréable, et sur un ton soutenu de -charmante médisance et de jolie corruption, Rastignac et de Marsay -accompagnèrent le vidame et Victurnien à l'Opéra pour pouvoir les -suivre chez mademoiselle des Touches. Ces deux roués y allèrent à -l'heure calculée où devait finir la lecture d'une tragédie, ce qu'ils -regardaient comme la chose la plus malsaine à prendre entre onze heures -et minuit. Ils venaient pour espionner Victurnien et le gêner par leur -présence: véritable malice d'écolier, mais aigrie par le fiel du dandy -jaloux. Victurnien avait cette effronterie de page qui aide beaucoup -à l'aisance; aussi, en observant le nouveau-venu faisant son entrée, -Rastignac s'étonna-t-il de sa prompte initiation aux belles manières du -moment. - ---Ce petit d'Esgrignon ira loin, n'est-ce pas? dit-il à son compagnon. - ---C'est selon, répondit de Marsay, mais il va bien. - -Le vidame présenta le jeune comte à l'une des duchesses les plus -aimables, les plus légères de cette époque, et dont les aventures ne -firent explosion que cinq ans après. Dans tout l'éclat de sa gloire, -soupçonnée déjà de quelques légèretés, mais sans preuve, elle obtenait -alors le relief que prête à une femme comme à un homme la calomnie -parisienne: la calomnie n'atteint jamais les médiocrités qui enragent -de vivre en paix. Cette femme était enfin la duchesse de Maufrigneuse, -une demoiselle d'Uxelles, dont le beau-père existait encore, et qui -ne fut princesse de Cadignan que plus tard. Amie de la duchesse -de Langeais, amie de la vicomtesse de Beauséant, deux splendeurs -disparues, elle était intime avec la marquise d'Espard, à qui elle -disputait en ce moment la fragile royauté de la Mode. Une parenté -considérable la protégea pendant long-temps; mais elle appartenait -à ce genre de femmes qui, sans qu'on sache à quoi, où, ni comment, -dévoreraient les revenus de la Terre et ceux de la Lune si l'on pouvait -les toucher. Son caractère ne faisait que se dessiner, de Marsay seul -l'avait approfondi. En voyant le vidame amenant Victurnien à cette -délicieuse personne, ce redouté dandy se pencha vers l'oreille de -Rastignac. - ---Mon cher, il sera, dit-il, _uist!_ sifflé comme un polichinelle par -un cocher de fiacre. - -Ce mot horriblement vulgaire présidait admirablement les événements -de cette passion. La duchesse de Maufrigneuse s'était affolée de -Victurnien après l'avoir sérieusement étudié. Un amoureux qui eût vu -le regard angélique par lequel elle remercia le vidame de Pamiers eût -été jaloux d'une semblable expression d'amitié. Les femmes sont comme -des chevaux lâchés dans un steppe quand elles se trouvent, comme la -duchesse en présence du vidame, sur un terrain sans danger: elles -sont naturelles alors, elles aiment peut-être à donner ainsi des -échantillons de leurs tendresses secrètes. Ce fut un regard discret, -d'œil à d'œil, sans répétition possible dans aucune glace, et que -personne ne surprit. - ---Comme elle s'est préparée! dit Rastignac à Marsay. Quelle toilette de -vierge, quelle grâce de cygne dans son col de neige, quels regards de -Madone inviolée, quelle robe blanche, quelle ceinture de petite fille! -Qui dirait que tu as passé par là ? - ---Mais elle est ainsi par cela même, répondit de Marsay d'un air de -triomphe. - -Les deux jeunes gens échangèrent un sourire. Madame de Maufrigneuse -surprit ce sourire et devina le discours. Elle lança aux deux roués -une de ces œillades que les Françaises ne connaissaient pas avant -la paix, et qui ont été importées par les Anglaises avec les formes -de leur argenterie, leurs harnais, leurs chevaux et leurs piles de -glace britannique qui rafraîchissent un salon quand il s'y trouve -une certaine quantité de _ladies_. Les deux jeunes gens devinrent -sérieux comme des commis qui attendent une gratification au bout -de la remontrance que leur fait un directeur. En s'amourachant de -Victurnien, la duchesse s'était résolue à jouer ce rôle d'Agnès -romantique, que plusieurs femmes imitèrent pour le malheur de la -jeunesse d'aujourd'hui. Madame de Maufrigneuse venait de s'improviser -ange, comme elle méditait de tourner à la littérature et à la science -vers quarante ans au lieu de tourner à la dévotion. Elle tenait à ne -ressembler à personne. Elle se créait des rôles et des robes, des -bonnets et des opinions, des toilettes et des façons d'agir originales. -Après son mariage, quand elle était encore quasi jeune fille, elle -avait joué la femme instruite et presque perverse: elle s'était permis -des reparties compromettantes auprès des gens superficiels, mais qui -prouvaient son ignorance aux vrais connaisseurs. Comme l'époque de -ce mariage lui défendait de dérober à la connaissance des temps la -moindre petite année, et qu'elle atteignait à l'âge de vingt-six ans, -elle avait inventé de se faire immaculée. Elle paraissait à peine -tenir à la terre, elle agitait ses grandes manches, comme si c'eût -été des ailes. Son regard prenait la fuite au ciel à propos d'un mot, -d'une idée, d'un regard un peu trop vifs. La madone de Piola, ce grand -peintre génois, assassiné par jalousie au moment où il était en train -de donner une seconde édition de Raphaël, cette madone la plus chaste -de toutes et qui se voit à peine sous sa vitre dans une petite rue de -Gênes, cette céleste madone était une Messaline, comparée à la duchesse -de Maufrigneuse. Les femmes se demandaient comment la jeune étourdie -était devenue, en une seule toilette, la séraphique beauté voilée qui -semblait, suivant une expression à la mode, avoir une âme blanche comme -la dernière tombée de neige sur la plus haute des Alpes, comment elle -avait si promptement résolu le problème jésuitique de si bien montrer -une gorge plus blanche que son âme en la cachant sous la gaze; comment -elle pouvait être si immatérielle en coulant son regard d'une façon si -assassine. Elle avait l'air de promettre mille voluptés par ce coup -d'œil presque lascif quand, par un soupir ascétique plein d'espérance -pour une meilleure vie, sa bouche paraissait dire qu'elle n'en -réaliserait aucune. Des jeunes gens naïfs, il y en avait quelques-uns -à cette époque dans la Garde Royale, se demandaient si, même dans les -dernières intimités, on tuteyait cette espèce de Dame Blanche, vapeur -sidérale tombée de la Voie Lactée. Ce système, qui triompha pendant -quelques années, fut très-profitable aux femmes qui avaient leur -élégante poitrine doublée d'une philosophie forte, et qui couvraient -de grandes exigences sous ces petites manières de sacristie. Pas une -de ces créatures célestes n'ignorait ce que pouvait leur rapporter en -bon amour l'envie qui prenait à tout homme bien né de les rappeler -sur la terre. Cette mode leur permettait de rester dans leur empyrée -semi-catholique et semi-ossianique; elles pouvaient et voulaient -ignorer tous les détails vulgaires de la vie, ce qui accommodait -bien des questions. L'application de ce système deviné par de Marsay -explique son dernier mot à Rastignac, qu'il vit presque jaloux de -Victurnien. - ---Mon petit, lui dit-il, reste où tu es: notre Nucingen te fera ta -fortune, tandis que la duchesse te ruinerait: c'est une femme trop -chère. - -Rastignac laissa partir de Marsay sans en demander davantage: il savait -son Paris. Il savait que la plus précieuse, la plus noble, que la femme -la plus désintéressée du monde, à qui l'on ne saurait faire accepter -autre chose qu'un bouquet, devient aussi dangereuse pour un jeune homme -que les filles d'Opéra d'autrefois. En effet, il n'y a plus de filles -d'Opéra, elles sont passées à l'état mythologique. Les mœurs actuelles -des théâtres ont fait des danseuses et des actrices quelque chose -d'amusant comme une déclaration des Droits de la Femme, des poupées qui -se promènent le matin en mères de famille vertueuses et respectables, -avant de montrer leurs jambes le soir en pantalon collant dans un rôle -d'homme. Du fond de son cabinet de province, le bon Chesnel avait -bien deviné l'un des écueils sur lesquels le jeune comte pouvait se -briser. La poétique auréole chaussée par madame de Maufrigneuse éblouit -Victurnien qui fut cadenassé dans la première heure, attaché à cette -ceinture de petite fille, accroché à ces boucles tournées par la main -des fées. L'enfant déjà si corrompu crut à ce fatras de virginités en -mousseline, à cette suave expression délibérée comme une loi dans les -deux Chambres. Ne suffit-il pas que celui qui doit croire aux mensonges -d'une femme y croie? Le reste du monde a la valeur des personnages -d'une tapisserie pour deux amants. La duchesse était, sans compliment, -une des dix plus jolies femmes de Paris, avouées, reconnues. Vous -savez qu'il y a dans le monde amoureux autant de _plus jolies femmes -de Paris_, que de _plus beaux livres de l'époque_ dans la littérature. -A l'âge de Victurnien, la conversation qu'il eut avec la duchesse peut -se soutenir sans trop de fatigue. Assez jeune et assez peu au fait de -la vie parisienne, il n'eut pas besoin d'être sur ses gardes, ni de -veiller sur ses moindres mots et sur ses regards. Ce sentimentalisme -religieux, qui se traduit chez chaque interlocuteur en arrière-pensées -très-drôlatiques, exclut la douce familiarité, l'abandon spirituel -des anciennes causeries françaises: on s'y aime entre deux nuages. -Victurnien avait précisément assez d'innocence départementale pour -demeurer dans une extase fort convenable et non jouée qui plut à la -duchesse, car les femmes ne sont pas plus les dupes des comédies que -jouent les hommes que des leurs. Madame de Maufrigneuse estima, non -sans effroi, l'erreur du jeune comte à six bons mois d'amour pur. -Elle était si délicieuse à voir en colombe, étouffant la lueur de ses -regards sous les franges dorées de ses cils, que la marquise d'Espard, -en venant lui dire adieu, commença par lui souffler: «Bien! très-bien! -ma chère!» à l'oreille. Puis la belle marquise laissa sa rivale voyager -sur la carte moderne du pays de Tendre, qui n'est pas une conception -aussi ridicule que le pensent quelques personnes. Cette carte se -regrave de siècle en siècle avec d'autres noms et mène toujours à la -même capitale. En une heure de tête à tête public, dans un coin, sur -un divan, la duchesse amena d'Esgrignon aux générosités scipionesques, -aux dévouements amadisiens, aux abnégations du moyen âge qui commençait -alors à montrer ses dagues, ses machicoulis, ses cottes, ses hauberts, -ses souliers à la poulaine, et tout son romantique attirail de carton -peint. Elle fut d'ailleurs admirable d'idées inexprimées, et fourrées -dans le cœur de Victurnien comme des aiguilles dans une pelote, une -à une, de façon distraite et discrète. Elle fut merveilleuse de -réticences, charmante d'hypocrisie, prodigue de promesses subtiles qui -fondaient à l'examen comme de la glace au soleil après avoir rafraîchi -l'espoir, enfin très-perfide de désirs conçus et inspirés. Cette belle -rencontre finit par le nœud coulant d'une invitation à venir la voir, -passé avec ces manières chattemites que l'écriture imprimée ne peindra -jamais. - ---Vous m'oublierez! disait-elle, vous verrez tant de femmes empressées -à vous faire la cour au lieu de vous éclairer...--Mais vous me -reviendrez désabusé.--Viendrez-vous, auparavant?... Non. Comme vous -voudrez.--Moi je dis tout naïvement que vos visites me plairaient -beaucoup. Les gens qui ont de l'âme sont si rares, et je vous en -crois.--Allons, adieu, l'on finirait par causer de nous si nous -causions davantage. - -A la lettre, elle s'envola. Victurnien ne resta pas long-temps après -le départ de la duchesse; mais il demeura cependant assez pour laisser -deviner son ravissement par cette attitude des gens heureux, qui tient -à la fois de la discrétion calme des inquisiteurs et de la béatitude -concentrée des dévotes qui sortent absoutes du confessionnal. - ---Madame de Maufrigneuse est allée au but assez lestement ce soir, dit -la duchesse de Grandlieu, quand il n'y eut plus que six personnes dans -le petit salon de mademoiselle des Touches: des Lupeaulx, un maître des -requêtes en faveur auprès de la duchesse, Vandenesse, la vicomtesse de -Grandlieu et madame de Sérisy. - ---D'Esgrignon et Maufrigneuse sont deux noms qui devaient s'accrocher, -répondit madame de Sérisy qui avait la prétention de dire des mots. - ---Depuis quelques jours elle s'est mise au vert dans le platonisme, dit -des Lupeaulx. - ---Elle ruinera ce pauvre innocent, dit Charles de Vandenesse. - ---Comment l'entendez-vous? demanda mademoiselle des Touches. - ---Oh! moralement et financièrement, ça ne fait pas de doute, dit la -vicomtesse en se levant. - -Ce mot cruel eut de cruelles réalités pour le jeune comte d'Esgrignon. -Le lendemain matin, il écrivit à sa tante une lettre où il lui peignit -ses débuts dans le monde élevé du faubourg Saint-Germain sous les vives -couleurs que jette le prisme de l'amour. Il expliqua l'accueil qu'il -recevait partout, de manière à satisfaire l'orgueil de son père. Le -marquis se fit lire deux fois cette longue lettre et se frotta les -mains en entendant le récit du dîner donné par le vidame de Pamiers, -une vieille connaissance à lui, et de la présentation de son fils à -la duchesse; mais il se perdit en conjectures sans pouvoir comprendre -la présence du fils cadet d'un juge, du sieur Blondet, qui avait été -Accusateur Public pendant la Révolution. Il y eut fête ce soir-là dans -le Cabinet des Antiques: on s'y entretint des succès du jeune comte. On -fut si discret sur madame de Maufrigneuse que le Chevalier fut le seul -homme à qui l'on se confia. Cette lettre était sans _post-scriptum_ -financier, sans la conclusion désagréable relative au nerf de la -guerre que tout jeune homme ajoute en pareil cas. Mademoiselle Armande -communiqua la lettre à Chesnel. Chesnel fut heureux sans élever la -moindre objection. Il était clair, comme le disaient le Chevalier et le -marquis, qu'un jeune homme aimé par la duchesse de Maufrigneuse allait -être un des héros de la Cour, où, comme autrefois, on parvenait à tout -par les femmes. Le jeune comte n'avait pas mal choisi. Les douairières -racontèrent toutes les histoires galantes des Maufrigneuse depuis Louis -XIII jusqu'à Louis XVI, elles firent grâce des règnes antérieurs; enfin -elles furent enchantées. On loua beaucoup madame de Maufrigneuse de -s'intéresser à Victurnien. Le cénacle du Cabinet des Antiques eût été -digne d'être écouté par un auteur dramatique qui aurait voulu faire -de la vraie comédie. Victurnien reçut des lettres charmantes de son -père, de sa tante, du Chevalier qui se rappelait au souvenir du vidame, -avec lequel il était allé à Spa, lors du voyage que fit, en 1778, une -célèbre princesse hongroise. Chesnel écrivit aussi. Dans toutes les -pages éclatait l'adulation à laquelle on avait habitué ce malheureux -enfant. Mademoiselle Armande semblait être de moitié dans les plaisirs -de madame de Maufrigneuse. Heureux de l'approbation de sa famille, le -jeune comte entra vigoureusement dans le sentier périlleux et coûteux -du dandysme. Il eut cinq chevaux, il fut modéré: de Marsay en avait -quatorze. Il rendit au vidame, à de Marsay, à Rastignac, et même à -Blondet le dîner reçu. Ce dîner coûta cinq cents francs. Le provincial -fut fêté par ces messieurs, sur la même échelle, grandement. Il joua -beaucoup, et malheureusement, au whist, le jeu à la mode. Il organisa -son oisiveté de manière à être occupé. Victurnien alla tous les matins -de midi à trois heures chez la duchesse; de là , il la retrouvait au -bois de Boulogne, lui à cheval, elle en voiture. Si ces deux charmants -partenaires faisaient quelques parties à cheval, elles avaient lieu -par de belles matinées. Dans la soirée, le monde, les bals, les fêtes, -les spectacles se partageaient les heures du jeune comte. Victurnien -brillait partout, car partout il jetait les perles de son esprit, il -jugeait par des mots profonds les hommes, les choses, les événements: -vous eussiez dit d'un arbre à fruit qui ne donnait que des fleurs. Il -mena cette lassante vie où l'on dissipe plus d'âme encore peut-être -que d'argent, où s'enterrent les plus beaux talents, où meurent les -plus incorruptibles probités, où s'amollissent les volontés les mieux -trempées. La duchesse, cette créature si blanche, si frêle, si ange, -se plaisait à la vie dissipée des garçons: elle aimait à voir les -premières représentations, elle aimait le drôle, l'imprévu. Elle ne -connaissait pas le cabaret: d'Esgrignon lui arrangea une charmante -partie au Rocher de Cancale avec la société des aimables roués qu'elle -pratiquait en les moralisant, et qui fut d'une gaieté, d'un spirituel, -d'un amusant égal au prix du souper. Cette partie en amena d'autres. -Néanmoins ce fut pour Victurnien une passion angélique. Oui, madame -de Maufrigneuse restait un ange que les corruptions de la terre -n'atteignait point: un ange aux Variétés devant ces farces à demi -obscènes et populacières qui la faisaient rire, un ange au milieu du -feu croisé des délicieuses plaisanteries et des chroniques scandaleuses -qui se disaient aux parties fines, un ange pâmée au Vaudeville en loge -grillée, un ange en remarquant les poses des danseuses de l'Opéra et -les critiquant avec la science d'un vieillard du coin de la reine, un -ange à la Porte-Saint-Martin, un ange aux petits théâtres du boulevard, -un ange au bal masqué où elle s'amusait comme un écolier; un ange qui -voulait que l'amour vécût de privations, d'héroïsme, de sacrifices, -et qui faisait changer à d'Esgrignon un cheval dont la robe lui -déplaisait, qui le voulait dans la tenue d'un lord anglais riche d'un -million de rente. Elle était un ange au jeu. Certes aucune bourgeoise -n'aurait su dire angéliquement comme elle à d'Esgrignon: Mettez au jeu -pour moi! Elle était si divinement folle quand elle faisait une folie, -que c'était à vendre son âme au diable pour entretenir cet ange dans le -goût des joies terrestres. - -Après son premier hiver, le jeune comte avait pris chez monsieur -Cardot, qui se gardait bien d'user du droit de remontrance, la -bagatelle de trente mille francs au delà de la somme envoyée par -Chesnel. Un refus extrêmement poli du notaire à une nouvelle demande, -apprit ce débet à Victurnien, qui se choqua d'autant plus du refus, -qu'il avait perdu six mille francs au Club et qu'il les lui fallait -pour y retourner. Après s'être formalisé du refus de maître Cardot, qui -avait eu pour trente mille francs de confiance en lui, tout en écrivant -à Chesnel, mais qui faisait sonner haut cette prétendue confiance -devant le favori de la belle duchesse de Maufrigneuse, d'Esgrignon fut -obligé de lui demander comment il devait s'y prendre, car il s'agissait -d'une dette d'honneur. - ---Tirez quelques lettres de change sur le banquier de votre père, -portez-les à son correspondant qui les escomptera sans doute, puis -écrivez à votre famille d'en remettre les fonds chez ce banquier. - -Dans la détresse où il était, le jeune comte entendit une voix -intérieure qui lui jeta le nom de du Croisier dont les dispositions -envers l'aristocratie, aux genoux de laquelle il l'avait vu, lui -étaient complétement inconnus. Il écrivit donc à ce banquier une lettre -très-dégagée, par laquelle il lui apprenait qu'il tirait sur lui une -lettre de change de dix mille francs, dont les fonds lui seraient remis -au reçu de sa lettre par monsieur Chesnel ou par mademoiselle Armande -d'Esgrignon. Puis il écrivit deux lettres attendrissantes à Chesnel -et à sa tante. Quand il s'agit de se précipiter dans les abîmes, les -jeunes gens font preuve d'une adresse, d'une habileté singulières, ils -ont du bonheur. Victurnien trouva dans la matinée le nom, l'adresse des -banquiers parisiens en relation avec du Croisier, les Keller que de -Marsay lui indiqua. De Marsay savait tout à Paris. Les Keller remirent -à d'Esgrignon sous escompte, sans mot dire, le montant de la lettre de -change: ils devaient à du Croisier. Cette dette de jeu n'était rien en -comparaison de l'état des choses au logis. Il pleuvait des mémoires -chez Victurnien. - ---Tiens! tu t'occupes de ça, dit un matin Rastignac à d'Esgrignon -en riant. Tu les mets en ordre, mon cher. Je ne te croyais pas si -bourgeois. - ---Mon cher enfant, il faut bien y penser, j'en ai là pour vingt et -quelques mille francs. - -De Marsay qui venait chercher d'Esgrignon pour une course au clocher, -sortit de sa poche un élégant petit portefeuille, y prit vingt mille -francs, et les lui présenta. - ---Voilà , dit-il, la meilleure manière de ne pas les perdre, je suis -aujourd'hui doublement enchanté de les avoir gagnés hier à milord -Dudley. - -Cette grâce française séduisit au dernier point d'Esgrignon qui crut -à l'amitié, qui ne paya point ses mémoires et se servit de cet argent -pour ses plaisirs. De Marsay, suivant une expression de la langue des -dandies, voyait avec un indicible plaisir d'Esgrignon s'enfonçant, il -prenait plaisir à s'appuyer le bras sur son épaule avec toutes les -chatteries de l'amitié pour y peser et le faire disparaître plus tôt, -car il était jaloux de l'éclat avec lequel s'affichait la duchesse pour -d'Esgrignon, quand elle avait réclamé le huis-clos pour lui. C'était, -d'ailleurs, un de ces rudes goguenards qui se plaisent dans le mal -comme les femmes turques dans le bain. Aussi, quand il eut remporté le -prix de la course, et que les parieurs furent réunis chez un aubergiste -où ils déjeunèrent, et où l'on trouva quelques bonnes bouteilles de -vin, de Marsay dit-il en riant à d'Esgrignon:--Ces mémoires dont tu -t'inquiètes ne sont certainement pas les tiens. - ---Et s'en inquiéterait-il? répliqua Rastignac. - ---Et à qui appartiendraient-ils donc, demanda d'Esgrignon. - ---Tu ne connais donc pas la position de la duchesse? dit de Marsay en -remontant à cheval. - ---Non, répondit d'Esgrignon intrigué. - ---Hé! bien, mon cher, repartit de Marsay, voici: trente mille francs -chez Victorine, dix-huit mille francs chez Houbigant, un compte chez -Herbault, chez Nattier, chez Nourtier, chez les petites Latour, en tout -cent mille francs. - ---Un ange, dit d'Esgrignon en levant les yeux au ciel. - ---Voilà le compte de ses ailes, s'écria bouffonnement Rastignac. - ---Elle doit tout cela, mon cher, répondit de Marsay, précisément parce -qu'elle est un ange; mais nous avons tous rencontré des anges dans ces -situations-là , dit-il en regardant Rastignac. Les femmes sont sublimes -en ceci qu'elles n'entendent rien à l'argent, elles ne s'en mêlent pas, -cela ne les regarde point; elles sont priées au _banquet de la vie_, -selon le mot de je ne sais quel poète crevé à l'hôpital. - ---Comment savez-vous cela, tandis que je ne le sais pas? répondit -naïvement d'Esgrignon. - ---Tu seras le dernier à le savoir, comme elle sera la dernière à -apprendre que tu as des dettes. - ---Je lui croyais cent mille livres de rente, dit d'Esgrignon. - ---Son mari, reprit de Marsay, est séparé d'elle et vit à son régiment -où il fait des économies, car il a quelques petites dettes aussi, -notre cher duc! D'où venez-vous? Apprenez donc à faire, comme nous, -les comptes de vos amis. Mademoiselle Diane (je l'ai aimée pour son -nom!), Diane d'Uxelles s'est mariée avec soixante mille livres de rente -à elle, sa maison est depuis huit ans montée sur un pied de deux cent -mille livres de rente; il est clair qu'en ce moment, ses terres sont -toutes hypothéquées au delà de leur valeur; il faudra quelque beau -matin fondre la cloche, et l'ange sera mis en fuite par... faut-il le -dire? par des huissiers qui auront l'impudeur de saisir un ange comme -ils empoigneraient l'un de nous. - ---Pauvre ange! - ---Eh! mon cher, il en coûte fort cher de rester dans le Paradis -parisien, il faut se blanchir le teint et les ailes tous les matins, -dit Rastignac. - -Comme il était passé par la tête de d'Esgrignon d'avouer ses embarras -à sa chère Diane, il lui passa comme un frisson en pensant qu'il -devait déjà soixante mille francs et qu'il avait pour dix mille francs -de mémoires à venir. Il revint assez triste. Sa préoccupation mal -déguisée fut remarquée par ses amis, qui se dirent à dîner:--Ce petit -d'Esgrignon s'enfonce! il n'a pas le pied parisien, il se brûlera la -cervelle. C'est un petit sot, etc. - -Le jeune comte fut consolé promptement. Son valet de chambre lui remit -deux lettres. D'abord une lettre de Chesnel, qui sentait le rance de -la fidélité grondeuse et des phrases rubriquées de probité; il la -respecta, la garda pour le soir. Puis une seconde lettre où il lut avec -un plaisir infini les phrases cicéroniennes par lesquelles du Croisier, -à genoux devant lui comme Sganarelle devant Géronte, le suppliait -à l'avenir de lui épargner l'affront de faire déposer à l'avance -l'argent des lettres de change qu'il daignerait tirer sur lui. Cette -lettre finissait par une phrase qui ressemblait si bien à une caisse -ouverte et pleine d'écus au service de la noble maison d'Esgrignon, -que Victurnien fit le geste de Sganarelle, de Mascarille et de tous -ceux qui sentent des démangeaisons de conscience au bout des doigts. En -se sachant un crédit illimité chez les Keller, il décacheta gaiement -la lettre de Chesnel; il s'attendait aux quatre pages pleines, à la -remontrance débordant à pleins bords, il voyait déjà les mots habituels -de prudence, honneur, esprit de conduite, etc., etc. Il eut le vertige -en lisant ces mots: - - - «Monsieur le Comte, - - »Il ne me reste, de toute ma fortune, que deux cent mille francs; - je vous supplie de ne pas aller au delà , si vous faites l'honneur - de les prendre au plus dévoué des serviteurs de votre famille et - qui vous présente ses respects. - - «CHESNEL.» - - ---C'est un homme de Plutarque, se dit Victurnien en jetant la lettre -sur sa table. Il éprouva du dépit, il se sentait petit devant tant de -grandeur.--Allons, il faut se réformer, se dit-il. - -Au lieu de dîner au Restaurant où il dépensait à chaque dîner, entre -cinquante et soixante francs, il fit l'économie de dîner chez la -duchesse de Maufrigneuse, à laquelle il raconta l'anecdote de la lettre. - ---Je voudrais voir cet homme-là , dit-elle en faisant briller ses yeux -comme deux étoiles fixes. - ---Qu'en feriez-vous? - ---Mais je le chargerais de mes affaires. - -Diane était divinement mise, elle voulut faire honneur de sa toilette à -Victurnien qui fut fasciné par la légèreté avec laquelle elle traitait -ses affaires, ou plus exactement ses dettes. Le joli couple alla -aux Italiens. Jamais cette belle et séduisante femme ne parut plus -séraphique ni plus éthérée. Personne dans la salle n'aurait pu croire -aux dettes dont le chiffre avait été donné le matin même par de Marsay -à d'Esgrignon. Aucun des soucis de la terre n'atteignait à ce front -sublime, plein des fiertés féminines les mieux situées. Chez elle, -un air rêveur semblait être le reflet de l'amour terrestre noblement -étouffé. La plupart des hommes pariaient que le beau Victurnien en -était pour ses frais, contre des femmes sûres de la défaite de leur -rivale, et qui l'admiraient comme Michel-Ange admirait Raphaël, _in -petto_! Victurnien aimait Diane, selon celle-ci, à cause de ses -cheveux, car elle avait la plus belle chevelure blonde de France; selon -celle-là , son principal mérite était sa blancheur, car elle n'était pas -bien faite, mais bien habillée; selon d'autres, d'Esgrignon l'aimait -pour son pied, la seule chose qu'elle eût de bien; elle avait la figure -plate. Mais ce qui peint étonnamment les mœurs actuelles de Paris: -d'un côté, les hommes disaient que la duchesse fournissait au luxe de -Victurnien; de l'autre, les femmes donnaient à entendre que Victurnien -payait, comme disait Rastignac, les ailes de cet ange. En revenant, -Victurnien, à qui les dettes de la duchesse pesaient bien plus que les -siennes, eut vingt fois sur les lèvres une interrogation pour entamer -ce chapitre; mais vingt fois elle expira devant l'attitude de cette -créature divine à la lueur des lanternes de son coupé, séduisante de -ces voluptés qui, chez elle, semblaient toujours arrachées violemment à -sa pureté de madone. La duchesse ne commettait pas la faute de parler -de sa vertu, ni de son état d'ange, comme les femmes de province qui -l'ont imitée; elle était bien plus habile, elle y faisait penser celui -pour qui elle commettait de si grands sacrifices. Elle donnait, après -six mois, l'air d'un péché capital au plus innocent baisement de -main, elle pratiquait l'extorquement des bonnes grâces avec un art si -consommé qu'il était impossible de ne pas la croire plus ange avant -qu'après. Il n'y a que les Parisiennes assez fortes pour toujours -donner un nouvel attrait à la lune et pour romantiser les étoiles, pour -toujours rouler dans le même sac à charbon et en sortir toujours plus -blanches. Là est le dernier degré de la civilisation intellectuelle -et parisienne. Les femmes d'au-delà le Rhin ou la Manche croient à -ces sornettes quand elles les débitent; tandis que les Parisiennes -y font croire leurs amants pour les rendre plus heureux en flattant -toutes leur vanités temporelles et spirituelles. Quelques personnes ont -voulu diminuer le mérite de la duchesse, en prétendant qu'elle était -la première dupe de ses sortilèges. Infâme calomnie! La duchesse ne -croyait à rien qu'à elle-même. - -Au commencement de l'hiver, entre les années 1823 et 1824 Victurnien -avait chez les Keller un débet de deux cent mille francs dont ni -Chesnel, ni mademoiselle Armande ne savaient rien. Pour mieux cacher -la source où il puisait, il s'était fait envoyer de temps à autre deux -mille écus par Chesnel; il écrivit des lettres mensongères à son pauvre -père et à sa tante qui vivaient heureux, abusés comme la plupart des -gens heureux. Une seule personne était dans le secret de l'horrible -catastrophe que l'entraînement fascinateur de la vie parisienne avait -préparé à cette grande et noble famille. Du Croisier, en passant le -soir devant le Cabinet des Antiques, se frottait les mains de joie, -il espérait arriver à ses fins. Ses fins n'étaient plus la ruine mais -le déshonneur de la maison d'Esgrignon, il avait alors l'instinct de -sa vengeance, il la flairait! Enfin il en fut sûr dès qu'il sut au -jeune comte des dettes sous le poids desquelles cette jeune âme devait -succomber. Il commença par assassiner celui de ses ennemis qui lui -était le plus antipathique, le vénérable Chesnel. Ce bon vieillard -habitait rue du Bercail une maison à toits très-élevés, à petite cour -pavée, le long des murs de laquelle montaient des rosiers jusqu'au -premier étage. Derrière, était un jardinet de province, entouré de -murs humides et sombres, divisé en plates-bandes par des bordures en -buis. La porte, grise et proprette, avait cette barrière à claire-voie -armée de sonnettes, qui dit autant que les panonceaux: ici respire un -notaire. Il était cinq heures et demie du soir, moment où le vieillard -digérait son dîner. Chesnel était dans son vieux fauteuil de cuir noir, -devant son feu; il avait chaussé l'armure de carton peint, figurant -une botte, avec laquelle il préservait ses jambes du feu. Le bonhomme -avait l'habitude d'appuyer ses pieds sur la barre et de tisonner en -digérant, il mangeait toujours trop: il aimait la bonne chère. Hélas! -sans ce petit défaut, n'eût-il pas été plus parfait qu'il n'est permis -à un homme de l'être? Il venait de prendre sa tasse de café, sa vieille -gouvernante s'était retirée en emportant le plateau qui servait à cet -usage depuis vingt ans; il attendait ses clercs avant de sortir pour -aller faire sa partie; il pensait, ne demandez pas à qui ni à quoi? -Rarement une journée s'écoulait sans qu'il se fût dit: Où est-il? que -fait-il? Il le croyait en Italie avec la belle Maufrigneuse. Une des -plus douces jouissances des hommes qui possèdent une fortune acquise -et non transmise, est le souvenir des peines qu'elle a coûtées et -l'avenir qu'ils donnent à leurs écus: ils jouissent à tous les temps -du verbe. Aussi cet homme, dont les sentiments se résumaient par -un attachement unique, avait-il de doubles jouissances en pensant -que ses terres, si bien choisies, si bien cultivées, si péniblement -achetées, grossiraient les domaines de la maison d'Esgrignon. A -l'aise dans son vieux fauteuil, il se carrait dans ses espérances: -il regardait tour à tour l'édifice élevé par ses pincettes avec des -charbons ardents et l'édifice de la maison d'Esgrignon relevé par -ses soins. Il s'applaudissait du sens qu'il avait donné à sa vie, en -imaginant le jeune comte heureux. Chesnel ne manquait pas d'esprit, -son âme n'agissait pas seule dans ce grand dévouement, il avait son -orgueil, il ressemblait à ces nobles qui rebâtissent des piliers dans -les cathédrales en y inscrivant leurs noms: il s'inscrivait dans la -mémoire de la maison d'Esgrignon. On y parlerait du vieux Chesnel. En -ce moment, sa vieille gouvernante entra en donnant les marques d'un -effarouchement excessif. - ---Est-ce le feu, Brigitte? dit Chesnel. - ---C'est quelque chose comme ça, répondit-elle. Voici monsieur du -Croisier qui veut vous parler.... - ---Monsieur du Croisier, répéta le vieillard si cruellement atteint -jusqu'au cœur par la froide lame du soupçon qu'il laissa tomber ses -pincettes. Monsieur du Croisier ici, pensa-t-il, notre ennemi capital! - -Du Croisier entrait alors avec l'allure d'un chat qui sent du lait -dans un office. Il salua, prit le fauteuil que lui avançait le -notaire, s'y assit tout doucettement, et présenta un compte de deux -cent vingt-sept mille francs, intérêts compris, formant le total de -l'argent avancé à monsieur Victurnien en lettres de change tirées sur -lui, acquittées, et desquelles il réclamait le payement sous peine de -poursuivre immédiatement avec la dernière rigueur l'héritier présomptif -de la maison d'Esgrignon. Chesnel mania ces fatales lettres une à -une, en demandant le secret à l'ennemi de la famille. L'ennemi promit -de se taire, s'il était payé dans les quarante-huit heures: il était -gêné, il avait obligé des manufacturiers. Du Croisier entama cette -série de mensonges pécuniaires qui ne trompent ni les emprunteurs ni -les notaires. Le bonhomme avait les yeux troublés, il retenait mal -ses larmes, il ne pouvait payer qu'en hypothéquant ses biens pour -le reste de leur valeur. En apprenant la difficulté qu'éprouverait -son remboursement, du Croisier ne fut plus gêné, n'eut plus besoin -d'argent, il proposa soudain au vieux notaire de lui acheter ses -propriétés. Cette vente fut signée et consommée en deux jours. Le -pauvre Chesnel ne put supporter l'idée de savoir l'enfant de la maison -détenu pour dettes pendant cinq ans. Quelques jours après, il ne resta -donc plus au notaire que son Étude, ses recouvrements et sa maison. -Chesnel se promena, dépouillé de ses biens, sous les lambris en chêne -noir de son cabinet, regardant les solives de châtaignier à filets -sculptés, regardant sa treille par la fenêtre, ne pensant plus à ses -fermes ni à sa chère campagne du Jard, non. - ---Que deviendra-t-il? Il faut le rappeler, le marier à une riche -héritière, se disait-il les yeux troublés et la tête pesante. - -Il ne savait comment aborder mademoiselle Armande ni en quels termes -lui apprendre cette nouvelle. Lui, qui venait de solder le compte -des dettes au nom de la famille, tremblait d'avoir à parler de ces -choses. En allant de la rue du Bercail à l'hôtel d'Esgrignon, le bon -vieux notaire était palpitant comme une jeune fille qui se sauve de la -maison paternelle pour n'y revenir que mère et désolée. Mademoiselle -Armande venait de recevoir une lettre charmante d'hypocrisie, où son -neveu paraissait être l'homme du monde le plus heureux. Après être -allé aux Eaux et en Italie avec madame de Maufrigneuse, Victurnien -envoyait le journal de son voyage à sa tante. L'amour respirait dans -toutes ses phrases. Tantôt une ravissante description de Venise et -d'enchanteresses appréciations des chefs-d'œuvre de l'art italien; -tantôt des pages divines sur le Dôme de Milan, sur Florence; ici la -peinture des Appennins opposée à celle des Alpes, là des villages, -comme celui de Chiavari, où l'on trouvait autour de soi le bonheur -tout fait, fascinaient la pauvre tante qui voyait planant à travers -ces contrées d'amour un ange dont la tendresse prêtait à ces belles -choses un air enflammé. Mademoiselle Armande savourait cette lettre -à longs traits, comme le devait une fille sage, mûrie au feu des -passions contraintes, comprimées, victime des désirs offerts en -holocauste sur l'autel domestique avec une joie constante. Elle -n'avait pas l'air ange comme la duchesse, elle ressemblait alors à -ces statuettes droites, minces, élancées, de couleur jaune, que les -merveilleux artistes des cathédrales ont mises dans quelques angles, -au pied desquelles l'humidité permet au liseron de croître et de les -couronner par un beau jour d'une belle cloche bleue. En ce moment, -la clochette s'épanouissait aux yeux de cette Sainte: mademoiselle -Armande aimait fantastiquement ce beau couple, elle ne trouvait pas -condamnable l'amour d'une femme mariée pour Victurnien, elle l'eût -blâmé dans toute autre; mais le crime ici aurait été de ne pas aimer -son neveu. Les tantes, les mères et les sœurs ont une jurisprudence -particulière pour leurs neveux, leurs fils et leurs frères. Elle se -voyait donc au milieu des palais bâtis par les fées sur les deux lignes -du grand canal à Venise. Elle y était dans la gondole de Victurnien -qui lui disait combien il avait été heureux de sentir dans sa main la -belle main de la duchesse, et d'être aimé en voyageant sur le sein de -cette amoureuse reine des mers italiennes. En ce moment d'angélique -béatitude, apparut au bout de l'allée, Chesnel! Hélas! le sable criait -sous ses pieds, comme celui qui tombe du sablier de la Mort et qu'elle -broie avec ses pieds sans chaussure. Ce bruit et la vue de Chesnel dans -un état d'horrible désolation, donnèrent à la vieille fille la cruelle -émotion que cause le rappel des sens envoyés par l'âme dans les pays -imaginaires. - ---Qu'y a-t-il? s'écria-t-elle comme frappée d'un coup au cœur. - ---Tout est perdu! dit Chesnel. Monsieur le comte déshonorera la maison, -si nous n'y mettons ordre. - -Il montra les lettres de change, il peignit les tortures qu'il avait -subies depuis quatre jours, en peu de mots simples, mais énergiques et -touchants. - ---Le malheureux, il nous trompe, s'écria mademoiselle Armande dont le -cœur se dilata sous l'affluence du sang qui abondait par grosses vagues. - ---Disons notre _meâ culpâ_, mademoiselle, reprit d'une voix forte le -vieillard, nous l'avons habitué à faire ses volontés, il lui fallait un -guide sévère, et ce ne pouvait être ni vous qui êtes une fille, ni moi -qu'il n'écoutait pas: il n'a pas eu de mère. - ---Il y a de terribles fatalités pour les races nobles qui tombent, dit -mademoiselle Armande les yeux en pleurs. - -En ce moment, le marquis se montra. Le vieillard revenait de sa -promenade en lisant la lettre que son fils lui avait écrite à son -retour en lui désignant son voyage au point de vue aristocratique. -Victurnien avait été reçu par les plus grandes familles italiennes, -à Gênes, à Turin, à Milan, à Florence, à Venise, à Rome, à Naples; -il avait dû leur flatteur accueil à son nom et aussi à la duchesse -peut-être. Enfin il s'y était montré magnifiquement, et comme devait se -produire un d'Esgrignon. - ---Tu auras fait des tiennes, Chesnel, dit-il au vieux notaire. - -Mademoiselle Armande fit un signe à Chesnel, signe ardent et terrible, -également bien compris par tous deux. Ce pauvre père, cette fleur -d'honneur féodal, devait mourir avec ses illusions. Un pacte de silence -et de dévouement entre le noble notaire et la noble fille fut conclu -par une simple inclination de tête. - ---Ah! Chesnel, ce n'est pas tout-à -fait comme ça que les d'Esgrignon -sont allés en Italie vers le quinzième siècle, quand le maréchal -Trivulce, au service de France, servait sous un d'Esgrignon qui avait -Bayard sous ses ordres: autre temps, autres plaisirs. La duchesse de -Maufrigneuse vaut d'ailleurs bien la marquise de Spinola. - -Le vieillard se balançait d'un air fat comme s'il avait eu la marquise -de Spinola, et comme s'il possédait la duchesse moderne. Quand les deux -affligés furent seuls, assis sur le même banc, réunis dans une même -pensée, ils se dirent pendant long-temps l'un à l'autre des paroles -vagues, insignifiantes, en regardant ce père heureux qui s'en allait en -gesticulant comme s'il se parlait à lui-même. - ---Que va-t-il devenir? disait mademoiselle Armande. - ---Du Croisier a donné l'ordre à messieurs Keller de ne plus lui -remettre de sommes sans titres, répondit Chesnel. - ---Il a des dettes, reprit mademoiselle Armande. - ---Je le crains. - ---S'il n'a plus de ressources, que fera-t-il? - ---Je n'ose me répondre à moi-même. - ---Mais il faut l'arracher à cette vie, l'amener ici, car il arrivera à -manquer de tout. - ---Et à manquer à tout, répéta lugubrement Chesnel. - -Mademoiselle Armande ne comprit pas encore, elle ne pouvait pas -comprendre le sens de cette parole. - ---Comment le soustraire à cette femme, à cette duchesse, qui peut-être -l'entraîne? dit-elle. - ---Il fera des crimes pour rester auprès d'elle, dit Chesnel en essayant -d'arriver par des transitions supportables à une idée insupportable. - ---Des crimes! répéta mademoiselle Armande. Ah! Chesnel, cette idée -ne peut venir qu'à vous, ajouta-t-elle, en lui jetant un regard -accablant, le regard par lequel la femme peut foudroyer les dieux. Les -gentilshommes ne commettent d'autres crimes que ceux dits de haute -trahison, et on leur coupe alors la tête sur un drap noir comme aux -rois. - ---Les temps sont bien changés, dit Chesnel en branlant sa tête de -laquelle Victurnien avait fait tomber les derniers cheveux. Notre Roi -Martyr n'est pas mort comme Charles d'Angleterre. - -Cette réflexion calma le magnifique courroux de la fille noble, elle -eut le frisson, sans croire encore à l'idée de Chesnel. - ---Nous prendrons un parti demain, dit-elle, il y faut réfléchir. Nous -avons nos biens en cas de malheur. - ---Oui, reprit Chesnel, vous êtes indivis avec monsieur le marquis, la -plus forte part vous appartient, vous pouvez l'hypothéquer sans lui -rien dire. - -Pendant la soirée, les joueurs et les joueuses de whist, de reversis, -de boston, de trictrac, remarquèrent quelque agitation dans les traits -ordinairement si calmes et si purs de mademoiselle Armande. - ---Pauvre enfant sublime! dit la vieille marquise de Casteran, elle -doit souffrir encore. Une femme ne sait jamais à quoi elle s'engage en -faisant les sacrifices qu'elle a faits à sa maison. - -Il fut décidé le lendemain avec Chesnel que mademoiselle Armande irait -à Paris arracher son neveu à sa perdition. Si quelqu'un pouvait opérer -l'enlèvement de Victurnien, n'était-ce pas la femme qui avait pour -lui des entrailles maternelles? Mademoiselle Armande, décidée à aller -trouver la duchesse de Maufrigneuse, voulait tout déclarer à cette -femme. Mais il fallut un prétexte pour justifier ce voyage aux yeux du -marquis et de la ville. Mademoiselle Armande risqua toutes ses pudeurs -de fille vertueuse en laissant croire à quelque maladie qui exigeait -une consultation de médecins habiles et renommés. Dieu sait si l'on en -causa. Mademoiselle Armande voyait un bien autre honneur que le sien au -jeu! Elle partit. Chesnel lui apporta son dernier sac de louis, elle le -prit, sans même y faire attention, comme elle prenait sa capote blanche -et ses mitaines de filet. - ---Généreuse fille! Quelle grâce! dit Chesnel en la mettant en voiture, -elle et sa femme de chambre qui ressemblait à une sœur grise. - -Du Croisier avait calculé sa vengeance comme les gens de province -calculent tout. Il n'y a rien au monde que les Sauvages, les paysans -et les gens de province pour étudier à fond leurs affaires dans tous -les sens; aussi, quand ils arrivent de la Pensée au Fait, trouvez-vous -les choses complètes. Les diplomates sont des enfants auprès de ces -trois classes de mammifères, qui ont le temps devant eux, cet élément -qui manque aux gens obligés de penser à plusieurs choses, obligés de -tout conduire, de tout préparer dans les grandes affaires humaines. Du -Croisier avait-il si bien sondé le cœur du pauvre Victurnien, qu'il -eût prévu la facilité avec laquelle il se prêterait à sa vengeance, -ou bien profita-t-il d'un hasard épié durant plusieurs années? Il y -a certes un détail qui prouve une certaine habileté dans la manière -dont se prépara le coup. Qui avertissait du Croisier? Était-ce les -Keller? était-ce le fils du Président du Ronceret, qui achevait son -Droit à Paris? Du Croisier écrivit à Victurnien une lettre pour lui -annoncer qu'il avait défendu aux Keller de lui avancer aucune somme -désormais, au moment où il savait la duchesse de Maufrigneuse dans -les derniers embarras, et le comte d'Esgrignon dévoré par une misère -aussi effroyable que savamment déguisée. Ce malheureux jeune homme -déployait son esprit à feindre l'opulence! Cette lettre, qui disait à -la victime que les Keller ne lui remettraient rien sans des valeurs, -laissait entre les formules d'un respect exagéré et la signature un -espace assez considérable. En coupant ce fragment de lettre, il était -facile d'en faire un effet pour une somme considérable. Cette infernale -lettre allait jusque sur le verso du second feuillet, elle était sous -enveloppe, le revers se trouvait blanc. Quand cette lettre arriva, -Victurnien roulait dans les abîmes du désespoir. Après deux ans passés -dans la vie la plus heureuse, la plus sensuelle, la moins penseuse, la -plus luxueuse, il se voyait face à face avec une inexorable misère, -une impossibilité absolue d'avoir de l'argent. Le voyage ne s'était -pas achevé sans quelques tiraillements pécuniaires. Le comte avait -extorqué très-difficilement, la duchesse aidant, plusieurs sommes à des -banquiers. Ces sommes, représentées par des lettres de change, allaient -se dresser devant lui dans toute leur rigueur, avec les sommations -implacables de la Banque et de la Jurisprudence commerciale. A travers -ses dernières jouissances, ce malheureux enfant sentait la pointe de -l'épée du Commandeur. Au milieu de ses soupers, il entendait, comme -Don Juan, le bruit lourd de la Statue qui montait les escaliers. Il -éprouvait ces frissons indicibles que donne le _sirocco_ de dettes. Il -comptait sur un hasard. Il avait toujours gagné à la loterie depuis -cinq ans, sa bourse s'était toujours remplie. Il se disait qu'après -Chesnel était venu du Croisier, qu'après du Croisier jaillirait une -autre mine d'or. D'ailleurs il gagnait de fortes sommes au jeu. Le -jeu l'avait sauvé déjà de plusieurs mauvais pas. Souvent, dans un -fol espoir, il allait perdre au salon des Étrangers le gain qu'il -faisait au Cercle ou dans le monde au whist. Sa vie, depuis deux -mois, ressemblait à l'immortel finale du _Don Juan_ de Mozart! Cette -musique doit faire frissonner certains jeunes gens parvenus à la -situation où se débattait Victurnien. Si quelque chose peut prouver -l'immense pouvoir de la Musique, n'est-ce pas cette sublime traduction -du désordre, des embarras qui naissent dans une vie exclusivement -voluptueuse, cette peinture effrayante du parti pris de s'étourdir -sur les dettes, sur les duels, sur les tromperies, sur les mauvaises -chances? Mozart est, dans ce morceau, le rival heureux de Molière. Ce -terrible finale ardent, vigoureux, désespéré, joyeux, plein de fantômes -horribles et de femmes lutines, marqué par une dernière tentative -qu'allument les vins du souper et par une défense enragée; tout cet -infernal poème, Victurnien le jouait à lui seul! Il se voyait seul, -abandonné, sans amis, devant une pierre où était écrit, comme au bout -d'un livre enchanteur, le mot FIN. Oui! tout allait finir pour lui. Il -voyait par avance le regard froid et railleur, le sourire par lequel -ses compagnons accueilleraient le récit de son désastre. Il savait -que parmi eux, qui hasardaient des sommes importantes sur les tapis -verts que Paris dresse à la Bourse, dans les salons, dans les cercles, -partout, nul n'en distrairait un billet de banque pour sauver un ami. -Chesnel devait être ruiné. Victurnien avait dévoré Chesnel. Toutes les -furies étaient dans son cœur et se le partageaient quand il souriait -à la duchesse, aux Italiens, dans cette loge où leur bonheur faisait -envie à toute la salle. Enfin, pour expliquer jusqu'où il roulait dans -l'abîme du doute, du désespoir et de l'incrédulité, lui qui aimait la -vie jusqu'à devenir lâche pour la conserver, cet ange la lui faisait -si belle! eh! bien, il regardait ses pistolets, il allait jusqu'à -concevoir le suicide, lui, ce voluptueux mauvais sujet, indigne de -son nom. Lui, qui n'aurait pas souffert l'apparence d'une injure, il -s'adressait ces horribles remontrances que l'on ne peut entendre que -de soi-même. Il laissa la lettre de du Croisier ouverte sur son lit: -il était neuf heures quand Joséphin la lui remit, et il avait dormi au -retour de l'Opéra, quoique ses meubles fussent saisis. Mais il avait -passé par le voluptueux réduit où la duchesse et lui se retrouvaient -pour quelques heures après les fêtes de la Cour, après les bals les -plus éclatants, les soirées les plus splendides. Les apparences étaient -très-habilement sauvées. Ce réduit était une mansarde vulgaire en -apparence, mais que les Péris de l'Inde avaient décorée, et où madame -de Maufrigneuse était obligée en entrant de baisser sa tête chargée -de plumes ou de fleurs. A la veille de périr, le comte avait voulu -dire adieu à ce nid élégant, bâti par lui qui en avait fait une poésie -digne de son ange, et où désormais les œufs enchantés, brisés par le -malheur, n'écloraient plus en blanches colombes, en bengalis brillants, -en flamants roses, en mille oiseaux fantastiques qui voltigent encore -au-dessus de nos têtes pendant les derniers jours de la vie. Hélas! -dans trois jours il fallait fuir, les poursuites pour des lettres de -change données à des usuriers étaient arrivées au dernier terme. Il lui -passa par la cervelle une atroce idée: Fuir avec la duchesse, aller -vivre dans un coin ignoré, au fond de l'Amérique du Nord ou du Sud; -mais fuir avec une fortune, et en laissant les créanciers nez à nez -avec leurs titres. Pour réaliser ce plan il suffisait de couper ce bas -de lettre signée du Croisier, d'en faire un effet et de le porter chez -les Keller. Ce fut un combat affreux, où il y eut des larmes répandues -et où l'honneur de la race triompha, mais sous condition. Victurnien -voulut être sûr de sa belle Diane, il subordonna l'exécution de son -plan à l'assentiment qu'elle donnerait à leur fuite. Il vint chez la -duchesse, rue du Faubourg-Saint-Honoré, il la trouva dans un de ses -négligés coquets qui lui coûtait autant de soins que d'argent, et qui -lui permettaient de commencer son rôle d'ange dès onze heures du matin. - -Madame de Maufrigneuse était à demi pensive: mêmes inquiétudes -la dévoraient, mais elle les supportait avec courage. Parmi les -organisations diverses que les physiologistes ont remarquées chez -les femmes, il en est une qui a je ne sais quoi de terrible, qui -comporte une vigueur d'âme, une lucidité d'aperçus, une promptitude -de décision, une insouciance, ou plutôt un parti pris sur certaines -choses dont s'effraierait un homme. Ces facultés sont cachées sous les -dehors de la faiblesse la plus gracieuse. Ces femmes, seules entre -les femmes, offrent la réunion ou plutôt le combat de deux êtres que -Buffon ne reconnaissait existants que chez l'homme. Les autres femmes -sont entièrement femmes; elles sont entièrement tendres, entièrement -mères, entièrement dévouées, entièrement nulles ou ennuyeuses; leurs -nerfs sont d'accord avec leur sang et le sang avec leur tête; mais les -femmes comme la duchesse peuvent arriver à tout ce que la sensibilité -a de plus élevé, et faire preuve de la plus égoïste insensibilité. -L'une des gloires de Molière est d'avoir admirablement peint, d'un -seul côté seulement, ces natures de femmes dans la plus grande figure -qu'il ait taillée en plein marbre: Célimène! Célimène, qui représente -la femme aristocratique, comme Figaro, cette seconde édition de -Panurge, représente le peuple. Ainsi, accablée sous le poids de dettes -énormes, la duchesse s'était ordonnée à elle-même, absolument comme -Napoléon oubliait et reprenait à volonté le fardeau de ses pensées, -de ne songer à cette avalanche de soucis qu'en un seul moment et -pour prendre un parti définitif. Elle avait la faculté de se séparer -d'elle-même et de contempler le désastre à quelques pas, au lieu de se -laisser enterrer dessous. C'était, certes, grand, mais horrible dans -une femme. Entre l'heure de son réveil où elle avait retrouvé toutes -ses idées et l'heure où elle s'était mise à sa toilette, elle avait -contemplé le danger dans toute son étendue, la possibilité d'une chute -épouvantable. Elle méditait: la fuite en pays étranger, ou aller au -Roi et lui déclarer sa dette, ou séduire un riche banquier et payer, -en jouant à la Bourse; avec l'or qu'il lui donnerait, le Juif serait -assez spirituel pour n'apporter que des bénéfices, et ne jamais -parler de pertes, délicatesse qui gazerait tout. Ces divers moyens, -cette catastrophe, tout avait été délibéré froidement, avec calme, -sans trépidation. De même qu'un naturaliste prend le plus magnifique -des lépidoptères, et le fiche sur du coton avec une épingle, madame -de Maufrigneuse avait ôté son amour de son cœur pour penser à la -nécessité du moment, prête à reprendre sa belle passion sur sa ouate -immaculée quand elle aurait sauvé sa couronne de duchesse. Point de ces -hésitations que Richelieu ne confiait qu'au père Joseph, que Napoléon -cacha d'abord à tout le monde, elle s'était dit: ou ceci ou cela. Elle -était au coin de son feu, commandant sa toilette pour aller au Bois, si -le temps le permettait, quand Victurnien entra. - -Malgré ses capacités étouffées et son esprit si vif, le comte était -comme aurait dû être cette femme: il avait des palpitations au cœur, il -suait dans son harnais de dandy, il n'osait encore porter une main sur -une pierre angulaire qui, retirée, allait faire crouler la pyramide de -leur mutuelle existence. Il lui en coûtait tant d'avoir une certitude! -Les hommes les plus forts aiment à se tromper eux-mêmes sur certaines -choses où la vérité connue les humilierait, les offenserait d'eux à -eux. Victurnien força sa propre incertitude à venir sur le terrain en -lâchant une phrase compromettante. - ---Qu'avez-vous? avait été le premier mot de Diane de Maufrigneuse à -l'aspect de son cher Victurnien. - ---Mais, ma chère Diane, je suis dans un si grand embarras qu'un homme -au fond de l'eau, et à sa dernière gorgée, est heureux en comparaison -de moi. - ---Bah! fit-elle, des misères, vous êtes un enfant. Voyons, dites? - ---Je suis perdu de dettes, et arrivé au pied du mur. - ---N'est-ce que cela? dit-elle en souriant. Toutes les affaires d'argent -s'arrangent d'une manière ou de l'autre, il n'y a d'irréparable que les -désastres du cœur. - -Mis à l'aise par cette compréhension subite de sa position, Victurnien -déroula la brillante tapisserie de sa vie pendant ces trente mois, mais -à l'envers et avec talent d'ailleurs, avec esprit surtout. Il déploya -dans son récit cette poésie du moment qui ne manque à personne dans les -grandes crises, et sut le vernir d'un élégant mépris pour les choses -et les hommes. Ce fut aristocratique. La duchesse écoutait comme elle -savait écouter, le coude appuyé sur son genou levé très-haut. Elle -avait le pied sur un tabouret. Ses doigts étaient mignonnement groupés -autour de son joli menton. Elle tenait ses yeux attachés aux yeux du -comte; mais des myriades de sentiments passaient sous leur bleu comme -des lueurs d'orage entre deux nuées. Elle avait le front calme, la -bouche sérieuse d'attention, sérieuse d'amour, les lèvres nouées aux -lèvres de Victurnien. Être écouté ainsi, voyez-vous, c'était à croire -que l'amour divin émanait de ce cœur. Aussi, quand le comte eut proposé -la fuite à cette âme attachée à son âme, fut-il obligé de s'écrier: -Vous êtes un ange! La belle Maufrigneuse répondait sans avoir encore -parlé. - - [Illustration: IMP. S. RAÇON. - - La duchesse écoutait comme elle savait écouter, le coude appuyé - sur son genou levé très-haut. - (LE CABINET DES ANTIQUES.)] - ---Bien, bien, dit la duchesse qui au lieu d'être livrée à l'amour -qu'elle exprimait était livrée à de profondes combinaisons qu'elle -gardait pour elle; il ne s'agit pas de cela, mon ami... (L'_ange_ -n'était plus que _cela_.) .... Pensons à vous. Oui, nous partirons, le -plus tôt sera le mieux. Arrangez tout: je vous suivrai. C'est beau de -laisser là Paris et le monde. Je vais faire mes préparatifs de manière -que l'on ne puisse rien soupçonner. - -Ce mot: _Je vous suivrai!_ fut dit comme l'eût dit à cette époque la -Mars pour faire tressaillir deux mille spectateurs. Quand une duchesse -de Maufrigneuse offre dans une pareille phrase un pareil sacrifice -à l'amour, elle a payé sa dette. Est-il possible de lui parler de -détails ignobles? Victurnien put d'autant mieux cacher les moyens -qu'il comptait employer, que Diane se garda bien de le questionner: -elle resta conviée, comme le disait de Marsay, au banquet couronné de -roses que tout homme devait lui apprêter. Victurnien ne voulut pas -s'en aller sans que cette promesse fût scellée: il avait besoin de -puiser du courage dans son bonheur pour se résoudre à une action qui -serait, se disait-il, mal interprétée; mais il compta, ce fut sa raison -déterminante, sur sa tante et sur son père pour étouffer l'affaire, il -comptait même encore sur Chesnel pour inventer quelque transaction. -D'ailleurs, _cette affaire_, était le seul moyen de faire un emprunt -sur les terres de la famille. Avec trois cent mille francs, le comte et -la duchesse iraient vivre heureux, cachés, dans un palais à Venise, ils -y oublieraient l'univers! ils se racontèrent leur roman par avance. - -Le lendemain, Victurnien fit un mandat de trois cent mille francs, -et le porta chez les Keller. Les Keller payèrent, ils avaient, en ce -moment, des fonds à du Croizier; mais ils le prévinrent par une lettre -qu'il ne tirât plus sur eux, sans avis. Du Croizier, très-étonné, -demanda son compte, on le lui envoya. Ce compte lui expliqua tout: sa -vengeance était échue. - -Quand Victurnien eut _son_ argent, il le porta chez madame de -Maufrigneuse, qui serra dans son secrétaire les billets de banque -et voulut dire adieu au monde en voyant une dernière fois l'Opéra. -Victurnien était rêveur, distrait, inquiet, il commençait à réfléchir. -Il pensait que sa place dans la loge de la duchesse pouvait lui coûter -cher, qu'il ferait mieux, après avoir mis les trois cent mille francs -en sûreté, de courir la poste et de tomber aux pieds de Chesnel en lui -avouant son embarras. Avant de sortir, la duchesse ne put s'empêcher -de jeter à Victurnien un adorable regard où éclatait le désir de faire -encore quelques adieux à ce nid qu'elle aimait tant! Le trop jeune -comte perdit une nuit. Le lendemain, à trois heures, il était à l'hôtel -de Maufrigneuse, et venait prendre les ordres de la duchesse pour -partir au milieu de la nuit. - ---Pourquoi partirions-nous? dit-elle. J'ai bien pensé à ce projet. La -vicomtesse de Bauséant et la duchesse de Langeais ont disparu. Ma fuite -aurait quelque chose de bien vulgaire. Nous ferons tête à l'orage. Ce -sera beaucoup plus beau. Je suis sûre du succès. - -Victurnien eut un éblouissement, il lui sembla que sa peau se -dissolvait, et que son sang coulait de tous côtés. - ---Qu'avez-vous? s'écria la belle Diane en s'apercevant d'une hésitation -que les femmes ne pardonnent jamais. - -A toutes les fantaisies des femmes, les gens habiles doivent d'abord -dire oui, et leur suggérer les motifs du non en leur laissant -l'exercice de leur droit de changer à l'infini leurs idées, leurs -résolutions et leurs sentiments. Pour la première fois, Victurnien eut -un accès de colère, la colère des gens faibles et poétiques, orage mêlé -de pluie, d'éclairs, mais sans tonnerre. Il traita fort mal cet ange -sur la foi duquel il avait hasardé plus que sa vie, l'honneur de sa -maison. - ---Voilà donc, dit-elle, ce que nous trouvons après dix-huit mois de -tendresse. Vous me faites mal, bien mal. Allez vous-en! Je ne veux plus -vous voir. J'ai cru que vous m'aimiez, vous ne m'aimez pas. - ---Je ne vous aime pas, demanda-t-il foudroyé par ce reproche. - ---Non, monsieur. - ---Mais encore, s'écria-t-il. Ah! si vous saviez ce que je viens de -faire pour vous? - ---Et qu'avez-vous tant fait pour moi, monsieur, dit-elle, comme si l'on -ne devait pas tout faire pour une femme qui a tant fait pour vous! - ---Vous n'êtes pas digne de le savoir, s'écria Victurnien enragé. - ---Ah! - -Après ce sublime _ah!_ Diane pencha sa tête, la mit dans sa main, et -demeura froide, immobile, implacable, comme doivent être les anges -qui ne partagent aucun des sentiments humains. Quand Victurnien -trouva cette femme dans cette pose terrible, il oublia son danger. Ne -venait-il pas de maltraiter la créature la plus angélique du monde? -il voulait sa grâce, il se mit aux pieds de Diane de Maufrigneuse -et les baisa; il l'implora, il pleura. Le malheureux resta là deux -heures faisant mille folies, il rencontra toujours un visage froid, -et des yeux où roulaient des larmes par moments, de grosses larmes -silencieuses, aussitôt essuyées, afin d'empêcher l'indigne amant de -les recueillir. La duchesse jouait une de ces douleurs qui rendent les -femmes augustes et sacrées. Deux autres heures succédèrent à ces deux -premières heures. Le comte obtint alors la main de Diane, il la trouva -froide et sans âme. Cette belle main, pleine de trésors, ressemblait à -du bois souple: elle n'exprimait rien; il l'avait saisie, elle n'était -pas donnée. Il ne vivait plus, il ne pensait plus. Il n'aurait pas -vu le soleil. Que faire? que résoudre? quel parti prendre? Dans ces -sortes d'occasions, pour conserver son sang-froid, un homme doit être -constitué comme ce forçat qui, après avoir volé pendant toute la nuit -les médailles d'or de la Bibliothèque royale, vient au matin prier son -honnête homme de frère de les fondre, s'entend dire: que faut-il faire? -et lui répond: fais-moi du café! Mais Victurnien tomba dans une stupeur -hébétée dont les ténèbres enveloppèrent son esprit. Sur ces brunes -grises passaient, semblables à ces figures que Raphaël a mises sur des -fonds noirs, les images des voluptés auxquelles il fallait dire adieu. -Inexorable et méprisante, la duchesse jouait avec un bout d'écharpe en -lançant des regards irrités sur Victurnien, elle coquetait avec ses -souvenirs mondains, elle parlait à son amant de ses rivaux comme si -cette colère la décidait à remplacer par l'un d'eux un homme capable de -démentir en un moment vingt-huit mois d'amour. - ---Ah! disait-elle, ce ne serait pas ce cher charmant petit Félix de -Vandenesse, si fidèle à madame de Mortsauf, qui se permettrait une -pareille scène: il aime, celui-là ! De Marsay, ce terrible de Marsay, -que tout le monde trouve si tigre, est un de ces hommes forts qui -rudoient les hommes, mais qui gardent toutes leurs délicatesses -pour les femmes. Montriveau a brisé sous son pied la duchesse de -Langeais, comme Othello tue Dedesmona, dans un accès de colère qui du -moins attesta l'excès de son amour: ce n'était pas mesquin comme une -querelle! il y a du plaisir à être brisée ainsi! Les hommes blonds, -petits, minces et fluets aiment à tourmenter les femmes, ils ne peuvent -régner que sur ces pauvres faibles créatures; ils aiment pour avoir une -raison de se croire des hommes. La tyrannie de l'amour est leur seule -chance de pouvoir. - -Elle ne savait pas pourquoi elle s'était mise sous la domination d'un -homme blond. De Marsay, Montriveau, Vandenesse, ces beaux bruns, -avaient un rayon de soleil dans les yeux. Ce fut un déluge d'épigrammes -qui passèrent en sifflant comme des balles. Diane lançait trois flèches -dans un mot: elle humiliait, elle piquait, elle blessait à elle seule -comme dix Sauvages savent blesser quand ils veulent faire souffrir leur -ennemi lié à un poteau. - -Le comte lui cria dans un accès d'impatience:--Vous êtes folle! et -sortit, Dieu sait en quel état! Il conduisit son cheval comme s'il -n'eût jamais mené. Il accrocha des voitures, il donna contre une -borne dans la place Louis XV, il alla sans savoir où. Son cheval ne -se sentant pas tenu, s'enfuit par le quai d'Orsay à son écurie. En -tournant la rue de l'Université, le cabriolet fut arrêté par Joséphin. - ---Monsieur, dit le vieillard d'un air effaré, vous ne pouvez pas -rentrer chez vous, la Justice est venue pour vous arrêter... - -Victurnien mit le compte de cette arrestation sur le mandat qui ne -pouvait pas encore être arrivé chez le Procureur du roi, et non sur ses -véritables lettres de change qui se remuaient depuis quelques jours -sous forme de jugements en règle et que la main des Gardes du Commerce -mettait en scène avec accompagnement d'espions, de recors, de juges -de paix, commissaires de police, gendarmes et autres représentants de -l'Ordre social. Comme la plupart des criminels, Victurnien ne pensait -plus qu'à son crime. - ---Je suis perdu, s'écria-t-il. - ---Non, monsieur le comte, poussez en avant, allez à l'Hôtel du Bon -Lafontaine, rue de Grenelle. Vous y trouverez mademoiselle Armande qui -est arrivée, les chevaux sont mis à sa voiture, elle vous attend et -vous emmènera. - -Dans son trouble, Victurnien saisit cette branche offerte à portée -de sa main, au sein de ce naufrage; il courut à cet hôtel, y trouva, -y embrassa sa tante qui pleurait comme une Madeleine: on eût dit la -complice des fautes de son neveu. Tous deux montèrent en voiture, et -quelques instants après ils se trouvèrent hors Paris, sur la route de -Brest. Victurnien anéanti demeurait dans un profond silence. Quand la -tante et le neveu se parlèrent, ils furent l'un et l'autre victimes du -fatal quiproquo qui avait jeté sans réflexion Victurnien dans les bras -de mademoiselle Armande: le neveu pensait à son faux, la tante pensait -aux dettes et aux lettres de change. - ---Vous savez tout, ma tante, lui dit-il. - ---Oui, mon pauvre enfant, mais nous sommes là . Dans ce moment-ci, je ne -te gronderai pas, reprends courage. - ---Il faudra me cacher. - ---Peut-être. Oui, cette idée est excellente. - ---Si je pouvais entrer chez Chesnel sans être vu, en calculant notre -arrivée au milieu de la nuit? - ---Ce sera mieux, nous serons plus libres de tout cacher à mon frère. -Pauvre ange! comme il souffre, dit-elle en caressant cet indigne enfant. - ---Oh! maintenant je comprends le déshonneur, il a refroidi mon amour. - ---Malheureux enfant, tant de bonheur et tant de misère! - -Mademoiselle Armande tenait la tête brûlante de son neveu sur sa -poitrine, elle baisait ce front en sueur malgré le froid, comme les -saintes femmes durent baiser le front du Christ en le mettant dans son -suaire. Selon son excellent calcul, cet enfant prodigue fut nuitamment -introduit dans la paisible maison de la rue du Bercail; mais le hasard -fit qu'en y venant, il se jetait, suivant une expression proverbiale, -dans la gueule du loup. Chesnel avait la veille traité de son Étude -avec le premier clerc de monsieur Lepressoir, le notaire des Libéraux, -comme il était le notaire de l'aristocratie. Ce jeune clerc appartenait -à une famille assez riche pour pouvoir donner à Chesnel une somme -importante en à -compte, cent mille francs. - ---Avec cent mille francs, se disait en ce moment le vieux notaire qui -se frottait les mains, on éteint bien des créances. Le jeune homme a -des dettes usuraires, nous le renfermerons ici. J'irai là -bas, moi, -faire capituler ces chiens-là . - -Chesnel, l'honnête Chesnel, le vertueux Chesnel, le digne Chesnel, -appelait _des chiens_ les créanciers de son enfant d'amour, le comte -Victurnien. Le futur notaire quittait la rue du Bercail, lorsque la -calèche de mademoiselle Armande y entrait. La curiosité naturelle à -tout jeune homme qui eût vu, dans cette ville, à cette heure, une -calèche s'arrêtant à la porte du vieux notaire, était suffisamment -éveillée pour faire rester le premier clerc dans l'enfoncement d'une -porte, d'où il aperçut mademoiselle Armande. - ---Mademoiselle Armande d'Esgrignon, à cette heure? Que se passe-t-il -donc chez les d'Esgrignon? se dit-il. - -A l'aspect de mademoiselle, Chesnel la reçut assez mystérieusement, -en rentrant la lumière qu'il tenait à la main. En voyant Victurnien, -au premier mot que lui dit à l'oreille mademoiselle Armande, le -bonhomme comprit tout; il regarda dans la rue, la trouva silencieuse -et tranquille, il fit un signe, le jeune comte s'élança de la calèche -dans la cour. Tout fut perdu, la retraite de Victurnien était connue -du successeur de Chesnel. - ---Ah! monsieur le comte, s'écria l'ex-notaire quand Victurnien fut -installé dans une chambre qui donnait dans le cabinet de Chesnel et où -l'on ne pouvait pénétrer qu'en passant sur le corps du bonhomme. - ---Oui, monsieur, répondit le jeune homme en comprenant l'exclamation de -son vieil ami, je ne vous ai pas écouté, je suis au fond d'un abîme où -il faudra périr. - ---Non, non, dit le bonhomme en regardant triomphalement mademoiselle -Armande et le comte. J'ai vendu mon Étude. Il y avait bien longtemps -que je travaillais et que je pensais à me retirer. J'aurai demain, à -midi, cent mille francs avec lesquels on peut arranger bien des choses. -Mademoiselle, dit-il, vous êtes fatiguée, remontez en voiture, et -rentrez vous coucher. A demain les affaires. - ---Il est en sûreté? répondit-elle en montrant Victurnien. - ---Oui, dit le vieillard. - -Elle embrassa son neveu, lui laissa quelques larmes sur le front, et -partit. - ---Mon bon Chesnel, à quoi serviront vos cent mille francs dans la -situation où je me trouve? dit le comte à son vieil ami quand ils -se mirent à causer d'affaires. Vous ne connaissez pas, je le crois, -l'étendue de mes malheurs. - -Victurnien expliqua son affaire. Chesnel resta foudroyé. Sans la force -de son dévouement, il aurait succombé sous ce coup. Deux ruisseaux de -larmes coulèrent de ses yeux, qu'on aurait cru desséchés. Il redevint -enfant pour quelques instants. Pendant quelques instants il fut insensé -comme un homme qui verrait brûler sa maison, et à travers une fenêtre, -flamber le berceau de ses enfants, et leurs cheveux siffler en se -consumant. Il se _dressa en pied_, eût dit Amyot, il sembla grandir, il -leva ses vieilles mains, il les agita par des gestes désespérés et fous. - ---Que votre père meure sans jamais rien savoir, jeune homme! C'est -assez d'être faussaire, ne soyez point parricide! Fuir? Non, ils vous -condamneraient par contumace. Malheureux enfant, pourquoi n'avez-vous -pas contrefait ma signature à moi? Moi j'aurais payé, je n'aurais -pas porté le titre chez le Procureur du Roi! Je ne puis plus rien. -Vous m'avez acculé dans le dernier trou de l'Enfer. Du Croisier! que -devenir? que faire? Si vous aviez, tué quelqu'un, cela s'excuse encore; -mais un faux! un faux. Et le temps, le temps qui s'envole, dit-il en -montrant sa vieille pendule par un geste menaçant. Il faut un faux -passe-port, maintenant: le crime attire le crime. Il faut... dit-il en -faisant une pause, il faut avant tout sauver la Maison d'Esgrignon. - ---Mais, s'écria Victurnien, l'argent est encore chez madame de -Maufrigneuse. - ---Ah! s'écria Chesnel. Eh! bien, il y a quelque espoir bien faible: -pourrons-nous attendrir du Croisier, l'acheter? il aura, s'il les veut, -tous les biens de la Maison. J'y vais, je vais le réveiller, lui offrir -tout. D'ailleurs, ce n'est pas vous qui aurez fait le faux, ce sera -moi. J'irai aux galères, j'ai passé l'âge des galères, on ne pourra que -me mettre en prison. - ---Mais j'ai écrit le corps du mandat, dit Victurnien sans s'étonner de -ce dévouement insensé. - ---Imbécile! Pardon, monsieur le comte. Il fallait le faire écrire -par Joséphin, s'écria le vieux notaire enragé. C'est un bon garçon, -il aurait eu tout sur le dos. C'est fini, le monde croule, reprit le -vieillard affaissé qui s'assit. Du Croisier est un tigre, gardons-nous -de le réveiller. Quelle heure est-il? Où est le mandat? à Paris, on le -rachèterait chez les Keller, ils s'y prêteraient. Ah! c'est une affaire -où tout est péril, une seule fausse démarche nous perd. En tout cas, il -faut l'argent. Allons, personne ne vous sait ici, vivez enterré dans la -cave, s'il le faut. Moi, je vais à Paris, j'y cours, j'entends venir la -malle-poste de Brest. - -En un moment, le vieillard retrouva les facultés de sa jeunesse, son -agilité, sa vigueur: il se fit un paquet de voyage, prit de l'argent, -mit un pain de six livres dans la petite chambre, et y enferma son -enfant d'adoption. - ---Pas de bruit, lui dit-il, restez là jusqu'à mon retour, sans lumière -la nuit, ou sinon vous allez au bagne! M'entendez-vous, monsieur le -comte? oui, au bagne, si, dans une ville comme la nôtre, quelqu'un vous -savait là . - -Puis Chesnel sortit de chez lui, après avoir ordonné à la gouvernante -de le dire malade, de ne recevoir personne, de renvoyer tout le monde, -et de remettre toute espèce d'affaire à trois jours. Il alla séduire le -directeur de la poste, lui raconta un roman, car il eut le génie d'un -romancier habile: il obtint, au cas où il y aurait une place, d'être -pris sans passe-port; et il se fit promettre le secret sur ce départ -précipité. La malle arriva très-heureusement vide. - -Débarqué, le lendemain dans la nuit à Paris, le notaire se trouvait à -neuf heures du matin chez les Keller, il y apprit que le fatal mandat -était retourné depuis trois jours à du Croisier; mais tout en prenant -ses informations, il n'y avait rien dit de compromettant. Avant de -quitter les banquiers, il leur demanda si, en rétablissant les fonds, -ils pouvaient faire revenir cette pièce. François Keller répondit que -la pièce appartenait à du Croisier, qui seul était maître de la garder -ou de la renvoyer. Le vieillard au désespoir alla chez la duchesse. -A cette heure, madame de Maufrigneuse ne recevait personne. Chesnel -sentait le prix du temps, il s'assit dans l'antichambre, écrivit -quelques lignes, et les fit parvenir à madame de Maufrigneuse, en -séduisant, en fascinant, en intéressant, en commandant les domestiques -les plus insolents, les plus inaccessibles du monde. Quoiqu'elle fût -encore au lit, la duchesse, au grand étonnement de sa maison, reçut -dans sa chambre le vieil homme en culottes noires, en bas drapés, en -souliers agrafés. - ---Qu'y a-t-il, monsieur, dit-elle en se posant dans son désordre, que -veut-il de moi, l'ingrat? - ---Il y a, madame la duchesse, s'écria le bonhomme, que vous avez cent -mille écus à nous. - ---Oui, dit-elle. Que signifie... - ---Cette somme est le résultat d'un faux qui nous mène aux galères, et -que nous avons fait par amour pour vous, dit vivement Chesnel. Comment -ne l'avez-vous pas deviné, vous qui êtes si spirituelle? Au lieu de -gronder le jeune homme, vous auriez dû le questionner, et le sauver en -l'arrêtant à propos. Maintenant, Dieu veuille que le malheur ne soit -pas irréparable! Nous allons avoir besoin de tout votre crédit auprès -du Roi. - -Aux premiers mots qui lui expliquèrent l'affaire, la duchesse honteuse -de sa conduite avec un amant si passionné, craignit d'être soupçonnée -de complicité. Dans son désir de montrer qu'elle avait conservé -l'argent sans y toucher, elle oublia toute convenance, et ne compta -pas d'ailleurs ce notaire pour un homme; elle jeta son édredon par -un mouvement violent, s'élança vers son secrétaire en passant devant -le notaire comme un de ces anges qui traversent les vignettes de -Lamartine, et se remit confuse au lit, après avoir tendu les cent mille -écus à Chesnel. - ---Vous êtes un ange, madame, dit-il. (Elle devait être un ange pour -tout le monde!) Mais ce ne sera pas tout, reprit le notaire, je compte -sur votre appui pour nous sauver. - ---Vous sauver! j'y réussirai ou je périrai. Il faut bien aimer pour ne -pas reculer devant un crime. Pour quelle femme a-t-on fait pareille -chose? Pauvre enfant! Allez, ne perdez pas de temps, cher monsieur -Chesnel. Comptez sur moi comme sur vous-même. - ---Madame la duchesse, madame la duchesse! - -Le vieux notaire ne put rien dire que ces mots, tant il était saisi! Il -pleurait, il lui prit envie de danser, mais il eut peur de devenir fou, -il se contint. - ---A nous deux, nous le sauverons, dit-il en s'en allant. - -Chesnel alla voir aussitôt Joséphin qui lui ouvrit le secrétaire -et la table où étaient les papiers du jeune comte, il y trouva -très-heureusement quelques lettres de du Croisier et des Keller qui -pouvaient devenir utiles. Puis, il prit une place dans une diligence -qui partait immédiatement. Il paya les postillons de manière à faire -aller la lourde voiture aussi vite que la malle, car il rencontra deux -voyageurs aussi pressés que lui, et qui s'accordèrent pour faire leurs -repas en voiture. La route fut comme dévorée. Le notaire rentra rue du -Bercail, après trois jours d'absence. Quoiqu'il fût onze heures avant -minuit, il était trop tard. Chesnel aperçut des gendarmes à sa porte, -et quand il en atteignit le seuil, il vit dans sa cour le jeune comte -arrêté. Certes, s'il en avait eu le pouvoir, il aurait tué tous les -gens de justice et les soldats, mais il ne put que se jeter au cou de -Victurnien. - ---Si je ne réussis pas à étouffer l'affaire, il faudra vous tuer avant -que l'acte d'accusation ne soit dressé, lui dit-il à l'oreille. - -Victurnien était dans un tel état de stupeur, qu'il regarda le notaire -sans le comprendre. - ---Me tuer, répéta-t-il. - ---Oui? Si vous n'en aviez pas le courage, mon enfant, comptez sur moi, -lui dit Chesnel en lui serrant la main. - -Il resta, malgré la douleur que lui causait ce spectacle, planté sur -ses deux jambes tremblantes, à regarder le fils de son cœur, le comte -d'Esgrignon, l'héritier de cette grande maison, marchant entre les -gendarmes, entre le commissaire de police de la ville, le juge de paix, -et l'huissier du Parquet. Le vieillard ne recouvra sa résolution et sa -présence d'esprit que quand cette troupe eut disparu, qu'il n'entendit -plus le bruit des pas, et que le silence se fut rétabli. - ---Monsieur, vous allez vous enrhumer, lui dit Brigitte. - ---Que le diable t'emporte, s'écria le notaire exaspéré. - -Brigitte, qui n'avait rien entendu de pareil depuis vingt-neuf ans -qu'elle servait Chesnel, laissa tomber sa chandelle; mais sans prendre -garde à l'épouvante de Brigitte, le maître, qui n'entendit pas -l'exclamation de sa gouvernante, se mit à courir vers le Val-Noble. - ---Il est fou, se dit-elle. Après tout, il y a de quoi. Mais où va-t-il? -il m'est impossible de le suivre. Que deviendra-t-il? irait-il se noyer? - -Brigitte réveilla le premier clerc, et l'envoya surveiller les bords -de la rivière, devenus fatalement célèbres depuis le suicide d'un -jeune homme plein d'avenir, et la mort récente d'une jeune fille -séduite. Chesnel se rendait à l'hôtel de du Croisier. Il n'y avait plus -d'espoir que là . Les crimes de faux ne peuvent être poursuivis que -sur des plaintes privées. Si du Croisier voulait s'y prêter, il était -encore possible de faire passer la plainte pour un malentendu, Chesnel -espérait encore acheter cet homme. - -Pendant cette soirée, il était venu beaucoup plus de monde qu'à -l'ordinaire chez monsieur et madame du Croisier. Quoique cette affaire -eût été tenue secrète entre le Président du Tribunal, monsieur du -Ronceret, monsieur Sauvager, premier Substitut du Procureur du -Roi, et monsieur du Coudrai, l'ancien Conservateur des hypothèques -destitué pour avoir mal voté; mesdames du Ronceret et du Coudrai -l'avaient confiée sous le secret, à une ou deux amies intimes. La -nouvelle avait donc couru dans la société mi-partie de noblesse et -de bourgeoisie qui se donnait rendez-vous chez monsieur du Croisier. -Chacun sentait la gravité d'une affaire semblable, et n'osait en parler -ouvertement. L'attachement de madame du Croisier à la haute noblesse -était d'ailleurs si connu qu'à peine se hasarda-t-on à chuchoter -quelque chose du malheur qui arrivait aux d'Esgrignon en demandant -des éclaircissements. Les principaux intéressés attendirent, pour en -causer, l'heure à laquelle la bonne madame du Croisier faisait sa -retraite vers sa chambre à coucher, où elle accomplissait ses devoirs -religieux loin des regards de son mari. Au moment où la dame du logis -disparut, les adhérents de du Croisier qui connaissaient le secret et -les plans de ce grand industriel se comptèrent, ils virent encore dans -le salon des personnes que leurs opinions ou leurs intérêts rendaient -suspectes, ils continuèrent à jouer. Vers onze heures et demie, il ne -resta plus que les intimes, monsieur Sauvager, monsieur Camusot, le -Juge d'Instruction et sa femme, monsieur et madame du Ronceret, leur -fils Félicien, monsieur et madame du Coudrai, Joseph Blondet, fils aîné -d'un vieux juge, en tout dix personnes. - -On raconte que Talleyrand, dans une fatale nuit, à trois heures du -matin, jouant chez la duchesse de Luynes, interrompit le jeu, posa sa -montre sur la table, demanda aux joueurs si le prince de Condé avait -d'autre enfant que le duc d'Enghien.--Pourquoi demandez-vous une chose -que vous savez si bien? répondit madame de Luynes.--C'est que si le -prince n'a pas d'autre enfant, la maison de Condé est finie. Après un -moment de silence, on reprit le jeu. Ce fut par un mouvement semblable -que procéda le Président du Ronceret, soit qu'il connût ce trait de -l'histoire contemporaine, soit que les petits esprits ressemblent aux -grands dans les expressions de la vie politique. Il regarda sa montre, -et dit en interrompant le boston:--En ce moment, on arrête monsieur le -comte d'Esgrignon, et cette maison si fière est à jamais déshonorée. - ---Vous avez donc mis la main sur l'enfant? s'écria joyeusement du -Coudrai. - -Tous les assistants, moins le Président, le Substitut et du Croisier, -manifestèrent un étonnement subit. - ---Il vient d'être arrêté dans la maison de Chesnel où il s'était caché, -dit le Substitut en prenant l'air d'un homme capable et méconnu qui -devrait être ministre de la Police. - -Ce monsieur Sauvager, premier Substitut, était un jeune homme de -vingt-cinq ans, maigre et grand, à figure longue et olivâtre, à cheveux -noirs et crépus, les yeux enfoncés et bordés en dessous d'un large -cercle brun répété au-dessus par ses paupières ridées et bistrées. Il -avait un nez d'oiseau de proie, une bouche serrée, les joues laminées -par l'étude et creusées par l'ambition. Il offrait le type de ces -êtres secondaires à l'affût des circonstances, prêts à tout faire pour -parvenir, mais en se tenant dans les limites du possible et dans le -décorum de la légalité. Son air important annonçait admirablement sa -faconde servile. Le secret de la retraite du jeune comte lui avait -été dit par le successeur de Chesnel, et il en faisait honneur à -sa pénétration. Cette nouvelle parut vivement surprendre le Juge -d'Instruction, monsieur Camusot qui, sur le réquisitoire de Sauvager, -avait décerné le mandat d'arrêt si promptement exécuté. Camusot était -un homme d'environ trente ans, petit, déjà gras, blond, à chair molle, -à teint livide comme celui de presque tous les magistrats qui vivent -enfermés dans leurs cabinets ou leurs salles d'audience. Il avait de -petits yeux jaune-clair, pleins de cette défiance qui passe pour de la -ruse. - -Madame Camusot regarda son mari comme pour lui dire:--N'avais-je pas -raison? - ---Ainsi l'affaire aura lieu? dit le Juge d'Instruction. - ---En douteriez-vous? reprit du Coudrai. Tout est fini puisqu'on tient -le comte. - ---Il y a le Jury, dit monsieur Camusot. Pour cette affaire, monsieur le -Préfet saura le composer de manière que, avec les récusations ordonnées -au Parquet et celles de l'accusé, il ne reste que des personnes -favorables à l'acquittement. Mon avis serait de transiger, dit-il en -s'adressant à du Croisier. - ---Transiger, dit le Président, mais la Justice est saisie. - ---Acquitté ou condamné, le comte d'Esgrignon n'en sera pas moins -déshonoré, dit le Substitut. - ---Je suis partie civile, dit du Croisier, j'aurai Dupin l'aîné. Nous -verrons comment la maison d'Esgrignon se tirera de ses griffes. - ---Elle saura se défendre et choisir un avocat à Paris, elle vous -opposera Berryer, dit madame Camusot. A bon chat, bon rat. - -Du Croisier, monsieur Sauvager et le Président du Ronceret regardèrent -le Juge d'Instruction en proie à une même pensée. Le ton et la manière -avec lesquels la jeune femme jeta son proverbe à la face des huit -personnes qui complotaient la perte de la maison d'Esgrignon leur -causèrent des émotions que chacune d'elles dissimula comme savent -dissimuler les gens de province, habitués par leur cohérence continue -aux ruses de la vie monacale. La petite madame Camusot remarqua le -changement des visages qui se composèrent dès que l'on eut flairé -l'opposition probable du juge aux desseins de du Croisier. En voyant -son mari dévoiler le fond de sa pensée, elle avait voulu sonder la -profondeur de ces haines, et deviner par quel intérêt du Croisier -s'était attaché le premier Substitut qui avait agi si précipitamment et -si contrairement aux vues du Pouvoir. - ---Dans tous les cas, dit-elle, si dans cette affaire il vient de Paris -des Avocats célèbres, elle nous promet des séances de Cour d'Assises -bien intéressantes; mais l'affaire expirera entre le Tribunal et la -Cour royale. Il est à croire que le Gouvernement fera secrètement tout -ce qu'on peut faire pour sauver un jeune homme qui appartient à de -grandes familles, et qui a la duchesse de Maufrigneuse pour amie. Ainsi -je ne crois pas que nous ayons de scandale à Landernau. - ---Comme vous y allez, madame! dit sévèrement le Président. Croyez-vous -que le Tribunal qui instruira l'affaire et la jugera d'abord, soit -influençable par des considérations étrangères à la justice? - ---L'événement prouve le contraire, dit-elle avec malice en regardant le -Substitut et le Président qui lui jetèrent un regard froid. - ---Expliquez-vous, madame? dit le Substitut. Vous parlez comme si nous -n'avions pas fait notre devoir. - ---Les paroles de madame n'ont aucune valeur, dit Camusot. - ---Mais celles de monsieur le Président n'ont-elles pas préjugé une -question qui dépend de l'Instruction, reprit-elle, et cependant -l'instruction est encore à faire et le Tribunal n'a pas encore prononcé? - ---Nous ne sommes pas au Palais, lui répondit le Substitut avec aigreur, -et d'ailleurs nous savons tout cela. - ---Monsieur le Procureur du Roi ignore tout encore, lui répliqua-t-elle -en le regardant avec ironie. Il va revenir de la Chambre des députés en -toute hâte. Vous lui avez taillé de la besogne, il portera sans doute -lui-même la parole. - -Le Substitut fronça ses gros sourcils touffus, et les intéressés virent -écrits sur son front de tardifs scrupules. Il se fit alors un grand -silence pendant lequel on n'entendit que jeter et relever les cartes. -Monsieur et madame Camusot, qui se virent très-froidement traités, -sortirent pour laisser les conspirateurs parler à leur aise. - ---Camusot, lui dit sa femme dans la rue, tu t'es trop avancé. Pourquoi -faire soupçonner à ces gens que tu ne trempes pas dans leurs plans? ils -te joueront quelque mauvais tour. - ---Que peuvent-ils contre moi? je suis le seul Juge d'Instruction. - ---Ne peuvent-ils pas te calomnier sourdement et provoquer ta -destitution? - -En ce moment, le couple fut heurté par Chesnel. Le vieux notaire -reconnut le juge d'Instruction. Avec la lucidité des gens rompus aux -affaires, il comprit que la destinée de la maison d'Esgrignon était -entre les mains de ce jeune homme. - ---Ah! monsieur, s'écria le bonhomme, nous allons avoir bien besoin de -vous. Je ne veux vous dire qu'un mot. Pardonnez-moi, madame, dit-il à -la femme du juge en lui arrachant son mari. - -En bonne conspiratrice, madame Camusot regarda du côté de la maison -de du Croisier afin de rompre le tête-à -tête au cas où quelqu'un en -sortirait: mais elle jugeait avec raison les ennemis occupés à discuter -l'incident qu'elle avait jeté à travers leurs plans. Chesnel entraîna -le juge dans un coin sombre, le long du mur, et s'approcha de son -oreille. - ---Le crédit de la duchesse de Maufrigneuse, celui du prince de -Cadignan, des ducs de Navarreins, de Lenoncourt, le garde des sceaux, -le chancelier, le Roi, tout vous est acquis si vous êtes pour la maison -d'Esgrignon, lui dit-il. J'arrive de Paris, je savais tout, j'ai couru -tout expliquer à la Cour. Nous comptons sur vous et je vous garderai -le secret. Si vous nous êtes ennemi, je repars demain pour Paris et -dépose entre les mains de Sa Grandeur une plainte en suspicion légitime -contre le Tribunal, dont sans doute plusieurs membres étaient ce soir -chez du Croisier, y ont bu, y ont mangé contrairement aux lois, et qui -d'ailleurs sont ses amis. - -Chesnel aurait fait intervenir le Père Éternel s'il en avait eu le -pouvoir, il laissa le juge sans attendre de réponse, et s'élança -comme un faon vers la maison de du Croisier. Sommé par sa femme de -lui révéler les confidences de Chesnel, le juge obéit et fut assailli -par ce:--N'avais-je pas raison, mon ami? que les femmes disent, aussi -quand elles ont tort, mais moins doucement. En arrivant chez lui, -Camusot avait confessé la supériorité de sa femme et reconnu le bonheur -de lui appartenir, aveu qui prépara sans doute une heureuse nuit aux -deux époux. Chesnel rencontra le groupe de ses ennemis qui sortaient -de chez du Croisier, et craignit de le trouver couché, ce qu'il eût -regardé comme un malheur, car il était dans une de ces circonstances -qui demandent de la promptitude. - ---Ouvrez de par le Roi! cria-t-il au domestique qui fermait le -vestibule. - -Il venait de faire arriver le Roi auprès d'un petit juge ambitieux, il -avait gardé ce mot sur ses lèvres, il s'embrouillait, il délirait. On -ouvrit. Le notaire s'élança comme la foudre dans l'antichambre. - ---Mon garçon, dit-il au domestique, cent écus pour toi si tu peux -réveiller madame du Croisier et me l'envoyer à l'instant. Dis-lui tout -ce que tu voudras. - -Chesnel devint calme et froid en ouvrant la porte du brillant salon -où du Croisier se promenait seul à grands pas. Ces deux hommes -se mesurèrent alors pendant un moment par un regard qui avait en -profondeur vingt ans de haine et d'inimitié. L'un avait le pied sur le -cœur de la maison d'Esgrignon, l'autre s'avançait avec la force d'un -lion pour la lui arracher. - ---Monsieur, dit Chesnel, je vous salue humblement. Votre plainte a été -déposée? - ---Oui, monsieur. - ---Depuis quand? - ---Depuis hier. - ---Aucun autre acte que le mandat d'arrêt n'est lancé? - ---Je le pense, répliqua du Croisier. - ---Je viens traiter. - ---La Justice est saisie, la vindicte publique aura son cours, rien ne -peut l'arrêter. - ---Ne nous occupons pas de cela, je suis à vos ordres, à vos pieds. - -Le vieux Chesnel tomba sur ses genoux, et tendit ses mains suppliantes -à du Croisier. - ---Que vous faut-il? Voulez-vous nos biens, notre château! prenez tout, -retirez la plainte, ne nous laissez que la vie et l'honneur. Outre tout -ce que j'offre, je serai votre serviteur, vous disposerez de moi. - -Du Croisier laissa le vieillard à genoux et s'assit dans un fauteuil. - ---Vous n'êtes pas vindicatif, vous êtes bon, vous ne nous en voulez pas -assez pour ne pas vous prêter à un arrangement, dit le vieillard. Avant -le jour, le jeune homme serait libre. - ---Toute la ville sait son arrestation, dit du Croisier qui savourait sa -vengeance. - ---C'est un grand malheur, mais s'il n'y a ni jugement ni preuves, nous -arrangerons bien tout. - -Du Croisier réfléchissait, Chesnel le crut aux prises avec l'intérêt, -il eut l'espoir de tenir son ennemi par ce grand mobile des actions -humaines. En ce moment suprême, madame du Croisier se montra. - ---Venez, madame, aidez-moi à fléchir votre cher mari, dit Chesnel -toujours à genoux. - -Madame du Croisier releva le vieillard en manifestant la plus profonde -surprise. Chesnel raconta l'affaire. Quand la noble fille des -serviteurs des ducs d'Alençon connut ce dont il s'agissait, elle se -tourna les larmes aux yeux vers du Croisier. - ---Ah! monsieur, pouvez-vous hésiter? les d'Esgrignon, l'honneur de la -province, lui dit-elle. - ---Il s'agit bien de cela, s'écria du Croisier se levant et reprenant sa -promenade agitée. - ---Hé! de quoi s'agit-il donc?... fit Chesnel étonné. - ---Monsieur Chesnel, il s'agit de la France! il s'agit du pays, il -s'agit du peuple, il s'agit d'apprendre à messieurs vos nobles qu'il y -a une justice, des lois, une bourgeoisie, une petite noblesse qui les -vaut et qui les tient! On ne fourrage pas dix champs de blé pour un -lièvre, on ne porte pas le déshonneur dans les familles en séduisant de -pauvres filles, on ne doit pas mépriser des gens qui nous valent, on ne -se moque pas d'eux pendant dix ans, sans que ces faits ne grossissent, -ne produisent des avalanches, et ces avalanches tombent, écrasent, -enterrent messieurs les nobles. Vous voulez le retour à l'ancien ordre -de choses, vous voulez déchirer le pacte social, cette charte où nos -droits sont écrits... - ---Après, dit Chesnel. - ---N'est-ce pas une sainte mission que d'éclairer le peuple? s'écria du -Croisier, il ouvrira les yeux sur la moralité de votre parti quand il -verra les nobles allant, comme Pierre ou Jacques, en Cour d'Assises. On -se dira que les petites gens qui ont de l'honneur valent mieux que les -grandes gens qui se déshonorent. La Cour d'Assises luit pour tout le -monde. Je suis ici le défenseur du peuple, l'ami des lois. Vous m'avez -jeté vous-même du côté du peuple à deux reprises, d'abord en refusant -mon alliance, puis en me mettant au ban de votre société. Vous récoltez -ce que vous avez semé. - -Ce début effraya Chesnel aussi bien que madame du Croisier. La femme -acquérait une horrible connaissance du caractère de son mari, ce -fut une lueur qui lui éclairait non-seulement le passé, mais encore -l'avenir. Il paraissait impossible de faire capituler ce colosse; mais -Chesnel ne recula point devant l'impossible. - ---Quoi! monsieur, vous ne pardonneriez pas, vous n'êtes donc pas -chrétien? dit madame du Croisier. - ---Je pardonne comme Dieu pardonne, madame, à des conditions. - ---Quelles sont-elles? dit Chesnel qui crut apercevoir un rayon -d'espérance. - ---Les Élections vont venir, je veux les voix dont vous disposez. - ---Vous les aurez, dit Chesnel. - ---Je veux, reprit du Croisier, être reçu, ma femme et moi, -familièrement, tous les soirs, avec amitié, en apparence du moins, par -monsieur le marquis d'Esgrignon et par les siens. - ---Je ne sais pas comment nous l'y amènerons, mais vous serez reçu. - ---Je veux une hypothèque de quatre cent mille francs fondée sur une -transaction écrite au sujet de cette affaire, afin de toujours vous -tenir un canon chargé sur le cœur. - ---Nous consentons, dit Chesnel sans avouer encore qu'il avait les cent -mille écus sur lui; mais elle sera entre mains tierces et rendue à la -famille après votre élection et le payement. - ---Non, mais après le mariage de ma petite-nièce, mademoiselle Duval qui -réunira peut-être un jour quatre millions. Cette jeune personne sera -instituée mon héritière au contrat et celle de ma femme, vous la ferez -épouser à votre jeune comte. - ---Jamais! dit Chesnel. - ---Jamais, reprit du Croisier tout enivré de son triomphe. Bonsoir. - ---Imbécile que je suis, se dit Chesnel, pourquoi reculé-je devant un -mensonge avec un pareil homme! - -Du Croisier s'en alla, se plaisant à tout annuler au nom de son orgueil -froissé, après avoir joui de l'humiliation de Chesnel, avoir balancé -les destinées de la superbe maison en qui se résumait l'aristocratie -de la province, et imprimé la marque de son pied sur les entrailles -des d'Esgrignon. Il remonta dans sa chambre, en laissant sa femme avec -Chesnel. Dans son ivresse il ne voyait rien contre sa victoire, il -croyait fermement que les cent mille écus étaient dissipés; pour les -trouver, la maison d'Esgrignon avait besoin de vendre ou d'hypothéquer -ses biens; à ses yeux, la Cour d'Assises était donc inévitable. Les -affaires de faux sont toujours arrangeables, quand la somme surprise -est restituée. Les victimes de ce crime sont ordinairement des gens -riches qui ne se soucient pas d'être la cause du déshonneur d'un homme -imprudent. Mais du Croisier ne voulait renoncer à ses droits qu'à bon -escient. Il se coucha donc en pensant au magnifique accomplissement de -ses espérances, soit par la Cour d'Assises, soit par ce mariage, et il -jouissait d'entendre la voix de Chesnel se lamentant avec madame du -Croisier. Profondément religieuse et catholique, royaliste et attachée -à la Noblesse, madame du Croisier partageait les idées de Chesnel à -l'égard des d'Esgrignon. Aussi tous ses sentiments venaient-ils d'être -cruellement froissés. Cette bonne royaliste avait entendu le hurlement -du libéralisme qui, dans l'opinion de son directeur, souhaitait la -ruine du catholicisme. Pour elle, le Côté Gauche était 1793 avec -l'émeute et l'échafaud. - ---Que dirait votre oncle, ce saint qui nous écoute? s'écria Chesnel. - -Madame du Croisier ne répondit que par de grosses larmes qui coulèrent -sur ses joues. - ---Vous avez déjà été cause de la mort d'un pauvre garçon et du deuil -éternel de sa mère, reprit Chesnel en voyant combien il frappait juste -et qui eût frappé jusqu'à briser ce cœur pour sauver Victurnien, -voulez-vous assassiner mademoiselle Armande qui ne survivrait pas -huit jours à l'infamie de sa maison? Voulez-vous assassiner le pauvre -Chesnel, votre ancien notaire, qui tuera le jeune comte dans sa prison -avant qu'on ne l'accuse, et qui se tuera pour ne pas aller lui-même en -Cour d'Assises comme coupable d'un meurtre? - ---Mon ami, assez! assez! Je suis capable de tout pour étouffer une -semblable affaire, mais je ne connais monsieur du Croisier tout entier -que depuis quelques instants... A vous, je puis l'avouer! Il n'y a pas -de ressources. - ---S'il y en avait? dit Chesnel. - ---Je donnerais la moitié de mon sang pour qu'il y en eût, répondit-elle -en achevant sa pensée par un hochement de tête où se peignit une envie -de réussir. - -Semblable au premier Consul qui, vaincu dans les champs de Marengo -jusqu'à cinq heures du soir, à six heures obtint la victoire -par l'attaque désespérée de Desaix et par la terrible charge de -Kellermann, Chesnel aperçut les éléments du triomphe au milieu des -ruines. Il fallait être Chesnel, il fallait être vieux notaire, vieil -intendant, avoir été petit clerc de Maître Sorbier père, il fallait -les illuminations soudaines du désespoir, pour être aussi grand que -Napoléon, plus grand même: cette bataille n'était pas Marengo, mais -Waterloo, et Chesnel voulait vaincre les Prussiens en les voyant -arrivés. - ---Madame, vous de qui j'ai fait les affaires pendant vingt ans, vous -l'honneur de la Bourgeoisie, comme les d'Esgrignon sont l'honneur -de la Noblesse de cette province, sachez qu'il dépend maintenant de -vous seule de sauver la maison d'Esgrignon. Maintenant répondez? -laisserez-vous déshonorer les mânes de votre oncle, les d'Esgrignon, -le pauvre Chesnel? Voulez-vous tuer mademoiselle Armande qui pleure? -Voulez-vous racheter vos torts en réjouissant vos ancêtres, les -intendants des ducs d'Alençon, en consolant les mânes de notre cher -abbé qui, s'il pouvait sortir de son cercueil, vous commanderait de -faire ce que je vous demande à genoux? - ---Quoi? s'écria madame du Croisier. - ---Hé! bien, voici les cent mille écus, dit-il en tirant de sa poche les -paquets de billets de banque. Acceptez-les, tout sera fini. - ---S'il ne s'agit que de cela, reprit-elle, et s'il n'en peut rien -résulter de mauvais pour mon mari... - ---Rien que de bon, dit Chesnel. Vous lui évitez les vengeances -éternelles de l'Enfer au prix d'un léger désappointement ici-bas. - ---Il ne sera pas compromis? demanda-t-elle en regardant Chesnel. - -Chesnel lut alors dans le fond de l'âme de cette pauvre femme. Madame -du Croisier hésitait entre deux religions, entre les commandements -que l'Église a tracés aux épouses et ses devoirs envers le Trône et -l'Autel: elle trouvait son mari blâmable, et n'osait le blâmer, elle -aurait voulu pouvoir sauver les d'Esgrignon, et ne voulait rien faire -contre les intérêts de son mari. - ---En rien, dit Chesnel, votre vieux notaire vous le jure sur les saints -Évangiles... - -Chesnel n'avait plus que son salut éternel à offrir à la maison -d'Esgrignon, il le risqua en commettant un horrible mensonge; mais -il fallait abuser madame du Croisier ou périr. Aussitôt il rédigea -lui-même et dicta à madame du Croisier un reçu de cent mille écus daté -de cinq jours avant la fatale lettre de change, à une époque où il se -rappela une absence faite par du Croisier qui était allé dans les biens -de sa femme y ordonner des améliorations. - ---Vous me jurez, dit Chesnel quand madame du Croisier eut les cent -mille écus et quand il tint cette pièce, de déclarer devant le Juge -d'Instruction que vous avez reçu cette somme au jour dit. - ---Ne sera-ce pas un mensonge? - ---Officieux, dit Chesnel. - ---Je ne saurais le faire sans l'avis de mon directeur, monsieur l'abbé -Couturier. - ---Eh! bien, dit Chesnel, ne vous conduisez dans cette affaire que par -ses conseils. - ---Je vous le promets. - ---Ne remettez la somme à monsieur du Croisier qu'après avoir comparu -devant le Juge d'Instruction. - ---Oui, dit-elle. Hélas, que Dieu me prête la force de comparaître -devant la Justice humaine pour y soutenir un mensonge! - -Après avoir baisé la main de madame du Croisier, Chesnel se dressa -majestueusement comme un des prophètes peints par Raphaël au Vatican. - ---L'âme de votre oncle tressaille de joie, vous avez à jamais effacé le -tort d'avoir épousé l'ennemi du Trône et de l'Autel. - -Ces paroles frappèrent vivement l'âme timorée de madame du Croisier. -Chesnel pensa soudain à s'assurer de l'abbé Couturier, le directeur -de la conscience de madame du Croisier. Il savait quelle opiniâtreté -mettent les gens dévots dans le triomphe de leurs idées une fois qu'ils -se sont avancés pour leur parti, il voulut engager le plus promptement -possible l'Église dans cette lutte en la mettant de son côté; il alla -donc à l'hôtel d'Esgrignon, réveilla mademoiselle Armande, lui apprit -les événements de la nuit, et la lança sur la route de l'évêché pour -amener le prélat lui-même sur le champ de bataille. - ---Mon Dieu! tu dois sauver la maison d'Esgrignon, s'écria Chesnel en -revenant chez lui à pas lents. L'affaire devient maintenant une lutte -judiciaire. Nous sommes en présence d'hommes qui ont des passions et -des intérêts, nous pouvons tout obtenir d'eux. Ce du Croisier a profité -de l'absence du Procureur du Roi qui nous est dévoué, mais qui, depuis -l'ouverture des Chambres, est à Paris. Qu'ont-ils donc fait pour -empaumer le premier Substitut qui a donné suite à la plainte sans avoir -consulté son chef? Demain matin, il faudra pénétrer ce mystère, étudier -le terrain, et peut-être, après avoir saisi les fils de cette trame, -retournerai-je à Paris afin de mettre en jeu les hautes puissances par -la main de madame de Maufrigneuse. - -Tels étaient les raisonnements du pauvre vieil athlète qui voyait -juste, et qui se coucha quasi-mort sous le poids de tant d'émotions -et de tant de fatigues. Néanmoins, avant de s'endormir, il jeta sur -les magistrats qui composaient le Tribunal, un coup d'œil scrutateur -qui embrassait les pensées secrètes de leurs ambitions, afin de voir -quelles étaient ses chances dans cette lutte, et comment ils pouvaient -être influencés. En donnant une forme succincte au long examen des -consciences que fit Chesnel, il fournira peut-être un tableau de la -magistrature en province. - -Les juges et les gens du Roi forcés de commencer leur carrière en -province où s'agitent les ambitions judiciaires, voient tous Paris à -leur début, tous aspirent à briller sur ce vaste théâtre où s'élèvent -les grandes causes politiques, où la magistrature est liée aux intérêts -palpitants de la société. Mais ce paradis des gens de justice admet peu -d'élus, et les neuf dixièmes des magistrats doivent, tôt ou tard, se -caser pour toujours en province. Ainsi tout Tribunal, toute Cour royale -de province offrent deux partis bien tranchés, celui des ambitions -lassées d'espérer, contentes de l'excessive considération accordée en -province au rôle qu'y jouent les magistrats, ou endormies par une vie -tranquille; puis celui des jeunes gens et des vrais talents auxquels -l'envie de parvenir que nulle déception n'a tempérée, ou que la soif -de parvenir aiguillonne sans cesse, donne une sorte de fanatisme -pour leur sacerdoce. A cette époque, le royalisme animait les jeunes -magistrats contre les ennemis des Bourbons. Le moindre Substitut rêvait -réquisitoires, appelait de tous ses vœux un de ces procès politiques -qui mettaient le zèle en relief, attiraient l'attention du Ministère -et faisaient avancer les gens du Roi. Qui, parmi les Parquets, ne -jalousait la Cour dans le ressort de laquelle éclatait une conspiration -bonapartiste? Qui ne souhaitait trouver un Caron, un Berton, une -levée de boucliers? Ces ardentes ambitions, stimulées par la grande -lutte des partis, appuyées sur la raison d'État et sur la nécessité -de monarchiser la France, étaient lucides, prévoyantes, perspicaces; -elles faisaient avec rigueur la police, espionnaient les populations et -les poussaient dans la voie de l'obéissance d'où elles ne doivent pas -sortir. La Justice alors fanatisée par la foi monarchique réparait les -torts des anciens Parlements, et marchait d'accord avec la Religion, -trop ostensiblement peut-être. Elle fut alors plus zélée qu'habile, -elle pécha moins par machiavélisme que par la sincérité de ses vues -qui parurent hostiles aux intérêts généraux du Pays, qu'elle essayait -de mettre à l'abri des révolutions. Mais, prise dans son ensemble, -la Justice contenait encore trop d'éléments bourgeois, elle était -encore trop accessible aux passions mesquines du libéralisme, elle -devait devenir tôt ou tard constitutionnelle et se ranger du côté de -la Bourgeoisie au jour d'une lutte. Dans ce grand corps, comme dans -l'Administration, il y eut de l'hypocrisie, ou pour mieux dire, un -esprit d'imitation qui porte la France à toujours se modeler sur la -Cour, et à la tromper ainsi très-innocemment. - -Ces deux sortes de physionomies judiciaires existaient au Tribunal où -s'allait décider le sort du jeune d'Esgrignon. Monsieur le président du -Ronceret, un vieux juge nommé Blondet y représentaient ces magistrats, -résignés à n'être que ce qu'ils sont et casés pour toujours dans leur -ville. Le parti jeune et ambitieux comptait monsieur Camusot le Juge -d'Instruction et monsieur Michu, nommé juge-suppléant par la protection -de la maison de Cinq-Cygne, et qui devait à la première occasion entrer -dans le ressort de la Cour royale de Paris. - -Mis à l'abri de toute destitution par l'inamovibilité judiciaire et -ne se voyant pas accueilli par l'aristocratie suivant l'importance -qu'il se donnait, le président du Ronceret avait pris parti pour -la Bourgeoisie en donnant à son désappointement le vernis de -l'indépendance, sans savoir que ses opinions le condamnaient à rester -président toute sa vie. Une fois engagé dans cette voie, il fut conduit -par la logique des choses, à mettre son espérance d'avancement dans -le triomphe de du Croisier et du Côté Gauche. Il ne plaisait pas plus -à la Préfecture qu'à la Cour royale. Forcé de garder des ménagements -avec le pouvoir, il était suspect aux Libéraux. Il n'avait ainsi de -place dans aucun parti. Obligé de laisser la candidature électorale à -du Croisier, il se voyait sans influence et jouait un rôle secondaire. -La fausseté de sa position réagissait sur son caractère, il était aigre -et mécontent. Fatigué de son ambiguïté politique, il avait résolu -secrètement de se mettre à la tête du parti libéral et de dominer ainsi -du Croisier. Sa conduite dans l'affaire du comte d'Esgrignon fut son -premier pas dans cette carrière. Il représentait admirablement déjà -cette Bourgeoisie qui offusque de ses petites passions les grands -intérêts du pays, quinteuse en politique, aujourd'hui pour et demain -contre le pouvoir, qui compromet tout et ne sauve rien, désespérée -du mal qu'elle a fait et continuant à l'engendrer, ne voulant pas -reconnaître sa petitesse, et tracassant le pouvoir en s'en disant -la servante, à la fois humble et arrogante, demandant au peuple -une subordination qu'elle n'accorde pas à la Royauté, inquiète des -supériorités qu'elle désire mettre à son niveau, comme si la grandeur -pouvait être petite, comme si le pouvoir pouvait exister sans force. - -Ce Président était un grand homme sec et mince, à front fuyant, à -cheveux grêles et châtains, aux yeux vairons, à teint couperosé, aux -lèvres serrées. Sa voix éteinte faisait entendre le sifflement gras -de l'asthme. Il avait pour femme une grande créature solennelle et -dégingandée qui s'affublait des modes les plus ridicules, et se parait -excessivement. La Présidente se donnait des airs de reine, elle portait -des couleurs vives, et n'allait jamais au bal sans orner sa tête de -ces turbans si chers aux Anglaises, et que la province cultive avec -amour. Riches tous deux de quatre ou cinq mille livres de rente, ils -réunissaient, avec le traitement de la présidence, une douzaine de -mille francs. Malgré leur pente à l'avarice, ils recevaient un jour -par semaine afin de satisfaire leur vanité. Fidèles aux vieilles mœurs -de la ville où du Croisier introduisait le luxe moderne, monsieur -et madame du Ronceret n'avaient fait aucun changement, depuis leur -mariage, à l'antique maison où ils demeuraient, et qui appartenait à -madame. Cette maison, qui avait une façade sur la cour et l'autre sur -un petit jardin, présentait sur la rue un vieux pignon triangulaire -et grisâtre, percé d'une croisée à chaque étage. La cour et le -jardin étaient encaissés par une haute muraille, le long de laquelle -s'étendaient dans le jardin une allée de marronniers et les communs -dans la cour. Du côté de la rue qui longeait le jardin, s'étendait -une vieille grille en fer dévorée de rouille et sur la cour, entre -deux panneaux de mur, était une grande porte cochère terminée par une -immense coquille. Cette coquille se retrouvait au-dessus de la porte -de la façade. Là , tout était sombre, étouffé, sans air. La muraille -mitoyenne offrait des jours grillés comme des fenêtres de prison. -Les fleurs avaient l'air de se déplaire dans les petits carrés de ce -jardinet, où les passants pouvaient voir par la grille ce qui s'y -faisait. Au rez-de-chaussée, après une grande antichambre éclairée -sur le jardin, on entrait dans le salon dont une des fenêtres donnait -sur la rue, et qui avait un perron à porte vitrée sur le jardin. La -salle à manger d'une grandeur égale à celle du salon était de l'autre -côté de l'antichambre. Ces trois pièces s'harmoniaient à cet ensemble -mélancolique. Les plafonds, tous coupés par ces lourdes solives -peintes, ornées au milieu de quelques maigres lozanges à rosaces -sculptées, brisaient le regard. Les peintures, de tons criards, étaient -vieilles et enfumées. Le salon, décoré de grands rideaux en soie rouge -mangée par le soleil, était garni d'un meuble de bois peint en blanc -et couvert en vieille tapisserie de Beauvais à couleurs effacées. -Sur la cheminée, une pendule du temps de Louis XV se voyait entre -des girandoles extravagantes dont les bougies jaunes ne s'allumaient -qu'aux jours où la présidente dépouillait de son enveloppe verte un -vieux lustre à pendeloques de cristal de roche. Trois tables de jeu -à tapis vert râpé, un trictrac suffisaient aux joies de la compagnie -à laquelle madame du Ronceret accordait du cidre, des échaudés, des -marrons, des verres d'eau sucrée et de l'orgeat fait chez elle. Depuis -quelque temps, elle avait adopté tous les quinze jours un thé enjolivé -de pâtisseries assez piteuses. Par chaque trimestre, les du Ronceret -donnaient un grand dîner à trois services, tambouriné dans la ville, -servi dans une détestable vaisselle, mais confectionné avec la science -qui distingue les cuisinières de province. Ce repas gargantuesque -durait six heures. Le Président essayait alors de lutter par une -abondance d'avare avec l'élégance de du Croisier. Ainsi la vie et -ses accessoires concordaient chez le Président à son caractère et à -sa fausse position. Il se déplaisait chez lui sans savoir pourquoi: -mais il n'osait y faire aucune dépense pour y changer l'état des -choses, trop heureux de mettre tous les ans sept ou huit mille francs -de côté pour pouvoir établir richement son fils Félicien qui n'avait -voulu devenir ni magistrat, ni avocat, ni administrateur, et dont -la fainéantise le désespérait. Le Président était sur ce point en -rivalité avec son vice-président monsieur Blondet, vieux juge qui -depuis longtemps avait lié son fils avec la famille Blandureau. Ces -riches marchands de toiles avaient une fille unique à laquelle le -président souhaitait de marier Félicien. Comme le mariage de Joseph -Blondet dépendait de sa nomination aux fonctions de juge-suppléant que -le vieux Blondet espérait obtenir en donnant sa démission, le président -du Ronceret contrariait sourdement les démarches du juge et faisait -travailler les Blandureau secrètement. Aussi, sans l'affaire du jeune -comte d'Esgrignon, peut-être les Blondet auraient-ils été supplantés -par l'astucieux Président, dont la fortune était bien supérieure à -celle de son compétiteur. - - [Illustration: IMP. S. RAÇON. - - MONSIEUR BLONDET. - - Le bonhomme aimait passionnément l'horticulture..... il avait - l'ambition de créer de nouvelles espèces..... - - (LE CABINET DES ANTIQUES.)] - -La victime des manœuvres de ce président machiavélique, monsieur -Blondet, une de ces curieuses figures enfouies en province comme de -vieilles médailles dans une crypte, avait alors environ soixante-sept -ans; il portait bien son âge, il était de haute taille, et son -encolure rappelait les chanoines du bon temps. Son visage, percé par -les mille trous de la petite vérole qui lui avait déformé le nez en -le lui tournant en vrille, ne manquait pas de physionomie, il était -coloré très-également d'une teinte rouge, et animé par deux petits -yeux vifs, habituellement sardoniques, et par un certain mouvement -satirique de ses lèvres violacées. Avocat avant la Révolution, -il avait été fait Accusateur Public; mais il fut le plus doux de -ces terribles fonctionnaires. Le bonhomme Blondet, on l'appelait -ainsi, avait amorti l'action révolutionnaire en acquiesçant à tout -et n'exécutant rien. Forcé d'emprisonner quelques nobles, il avait -mis tant de lenteur à leur procès, qu'il leur fit atteindre au neuf -thermidor avec une adresse qui lui avait concilié l'estime générale. -Certes, le bonhomme Blondet aurait dû être Président du Tribunal; -mais, lors de la réorganisation des tribunaux, il fut écarté par -Napoléon dont l'éloignement pour les républicains reparaissait dans -les moindres détails du gouvernement. La qualification d'ancien -Accusateur Public, inscrite en marge du nom de Blondet, fit demander -par l'Empereur à Cambacérès s'il n'y avait pas dans le pays quelque -rejeton d'une vieille famille parlementaire à mettre à sa place. Du -Ronceret, dont le père avait été Conseiller au Parlement, fut donc -nommé. Malgré la répugnance de l'Empereur, l'archi-chancelier, dans -l'intérêt de la justice, maintint Blondet juge, en disant que le vieil -avocat était un des plus forts jurisconsultes de France. Le talent -du juge, ses connaissances dans l'ancien Droit et plus tard dans la -nouvelle législation eussent dû le mener fort loin; mais, semblable -en ceci à quelques grands esprits, il méprisait prodigieusement ses -connaissances judiciaires et s'occupait presque exclusivement d'une -science étrangère à sa profession, et pour laquelle il réservait -ses prétentions, son temps et ses capacités. Le bonhomme aimait -passionnément l'horticulture, il était en correspondance avec les plus -célèbres amateurs, il avait l'ambition de créer de nouvelles espèces, -il s'intéressait aux découvertes de la botanique, il vivait enfin -dans le monde des fleurs. Comme tous les fleuristes, il avait sa -prédilection pour une plante choisie entre toutes, et sa favorite était -le _Pelargonium_. Le tribunal et ses procès, sa vie réelle n'étaient -donc rien auprès de la vie fantastique et pleine d'émotions que menait -le vieillard, de plus en plus épris de ses innocentes sultanes. Les -soins à donner à son jardin, les douces habitudes de l'horticulteur -clouèrent le bonhomme Blondet dans sa serre. Sans cette passion, il eût -été nommé député sous l'Empire, il eût sans doute brillé dans le Corps -Législatif. Son mariage fut une autre raison de sa vie obscure. A l'âge -de quarante ans, il fit la folie d'épouser une jeune fille de dix-huit -ans, de laquelle il eut dans la première année de son mariage un fils -nommé Joseph. Trois ans après, madame Blondet, alors la plus jolie -femme de la ville, inspira au Préfet du Département une passion qui -ne se termina que par sa mort. Elle eut du Préfet, au su de toute la -ville et du vieux Blondet lui-même, un second fils nommé Émile. Madame -Blondet, qui aurait pu stimuler l'ambition de son mari, qui aurait pu -l'emporter sur les fleurs, favorisa le goût du juge pour la Botanique, -et ne voulut pas plus quitter la ville que le Préfet ne voulut changer -de Préfecture tant que vécut sa maîtresse. Incapable de soutenir à -son âge une lutte avec une jeune femme, le magistrat se consola dans -sa serre, et prit une très-jolie servante pour soigner son sérail -de beautés incessamment diversifiées. Pendant que le juge dépotait, -repiquait, arrosait, marcottait, greffait, mariait et panachait ses -fleurs, madame Blondet dépensait son bien en toilettes et en modes pour -briller dans les salons de la Préfecture; un seul intérêt, l'éducation -d'Émile, qui certes appartenait encore à sa passion, pouvait l'arracher -aux soins de cette belle affection, que la ville finit par admirer. Cet -enfant de l'amour était aussi joli, aussi spirituel que Joseph était -lourd et laid. Le vieux juge aveuglé par l'amour paternel aimait autant -Joseph que sa femme chérissait Émile. Pendant douze ans, monsieur -Blondet fut d'une résignation parfaite, il ferma les yeux sur les -amours de sa femme en conservant une attitude noble et digne, à la -façon des grands seigneurs du dix-huitième siècle; mais, comme tous les -gens de goûts tranquilles, il nourrissait une haine profonde contre son -fils cadet. En 1818, à la mort de sa femme, il expulsa l'intrus, en -l'envoyant faire son Droit à Paris sans autre secours qu'une pension de -douze cents francs, à laquelle aucun cri de détresse ne lui fit ajouter -une obole. Sans la protection de son véritable père, Émile Blondet eût -été perdu. La maison du juge est une des plus jolies de la ville. -Située presqu'en face de la Préfecture, elle a sur la rue principale -une petite cour proprette, séparée de la chaussée par une vieille -grille de fer contenue entre deux pilastres en brique. Entre chacun -de ces pilastres et la maison voisine se trouvent deux autres grilles -assises sur de petits murs également en brique et à hauteur d'appui. -Cette cour, large de dix et longue de vingt toises, est divisée en deux -massifs de fleurs, par le pavé de brique qui mène de la grille à la -porte de la maison. Ces deux massifs, renouvelés avec soin, offrent à -l'admiration publique leurs triomphants bouquets en toute saison. Du -bas de ces deux monceaux de fleurs, s'élance sur le pan des murs des -deux maisons voisines un magnifique manteau de plantes grimpantes. Les -pilastres sont enveloppés de chèvrefeuilles et ornés de deux vases en -terre cuite, où des cactus acclimatés présentent aux regards étonnés -des ignorants leurs monstrueuses feuilles hérissées de leurs piquantes -défenses, qui semblent dues à une maladie botanique. La maison, bâtie -en brique dont les fenêtres sont décorées d'une marge cintrée également -en brique, montre sa façade simple, égayée par des persiennes d'un vert -vif. Sa porte vitrée permet de voir par un long corridor au bout duquel -est une autre porte vitrée, l'allée principale d'un jardin d'environ -deux arpents. Les massifs de cet enclos s'aperçoivent souvent par les -croisées du salon et de la salle à manger, qui correspondent entre -elles comme celles du corridor. Du côté de la rue, la brique a pris -depuis deux siècles une teinte de rouille et de mousse entremêlée de -tons verdâtres en harmonie avec la fraîcheur des massifs et de leurs -arbustes. Il est impossible au voyageur qui traverse la ville de ne pas -aimer cette maison si gracieusement encaissée, fleurie, moussue jusque -sur ses toits que décorent deux pigeons en poterie. - -Outre cette vieille maison à laquelle rien n'avait été changé depuis -un siècle, le juge possédait environ quatre mille livres de rente en -terres. Sa vengeance, assez légitime, consistait à faire passer cette -maison, les terres et son siège, à son fils Joseph, et la ville entière -connaissait ses intentions. Il avait fait un testament en faveur de ce -fils, par lequel il l'avantageait de tout ce que le Code permet à un -père de donner à l'un de ses enfants, au détriment de l'autre. De plus, -le bonhomme thésaurisait depuis quinze ans pour laisser à ce niais la -somme nécessaire pour rembourser à son frère Émile la portion qu'on -ne pouvait lui ôter. Chassé de la maison paternelle, Émile Blondet -avait su conquérir une position distinguée à Paris; mais plus morale -que positive. Sa paresse, son laisser-aller, son insouciance avaient -désespéré son véritable père qui, destitué dans une des réactions -ministérielles si fréquentes sous la Restauration, était mort presque -ruiné, doutant de l'avenir d'un enfant doué par la nature des plus -brillantes qualités. Émile Blondet était soutenu par l'amitié d'une -demoiselle de Troisville, mariée au comte de Montcornet, et qu'il -avait connue avant son mariage. Sa mère vivait encore au moment où -les Troisville revinrent d'émigration. Madame Blondet tenait à cette -famille par des liens éloignés, mais suffisants pour y introduire -Émile. La pauvre femme pressentait l'avenir de son fils, elle le -voyait orphelin, pensée qui lui rendait la mort doublement amère; -aussi lui cherchait-elle des protecteurs. Elle sut lier Émile avec -l'aînée des demoiselles de Troisville à laquelle il plut infiniment, -mais qui ne pouvait l'épouser. Cette liaison fut semblable à celle de -Paul et Virginie. Madame Blondet essaya de donner de la durée à cette -mutuelle affection qui devait passer comme passent ordinairement ces -enfantillages, qui sont comme les _dînettes_ de l'amour, en montrant -à son fils un appui dans la famille Troisville. Quand, déjà mourante, -madame Blondet apprit le mariage de mademoiselle de Troisville avec -le général Montcornet, elle vint la prier solennellement de ne jamais -abandonner Émile et de le patronner dans le monde parisien où la -fortune du général l'appelait à briller. Heureusement pour lui, Émile -se protégea lui-même. A vingt ans, il débuta comme un maître dans -le monde littéraire. Son succès ne fut pas moindre dans la société -choisie où le lança son père qui d'abord put fournir aux profusions -du jeune homme. Cette célébrité précoce, la belle tenue d'Émile -resserrèrent peut-être les liens de l'amitié qui l'unissait à la -comtesse. Peut-être madame de Montcornet, qui avait du sang russe dans -les veines, sa mère était fille de la princesse Sherbellof, eût-elle -renié son ami d'enfance pauvre et luttant avec tout son esprit contre -les obstacles de la vie parisienne et littéraire; mais, quand vinrent -les tiraillements de la vie aventureuse d'Émile, leur attachement -était inaltérable de part et d'autre. En ce moment, Blondet, que -le jeune d'Esgrignon avait trouvé à Paris devant lui à son premier -souper, passait pour un des flambeaux du journalisme. On lui accordait -une grande supériorité dans le monde politique, et il dominait sa -réputation. Le bonhomme Blondet ignorait complétement la puissance que -le gouvernement constitutionnel avait donnée aux journaux; personne ne -s'avisait de l'entretenir d'un fils dont il ne voulait pas entendre -parler; il ne savait donc rien de cet enfant maudit ni de son pouvoir. - -L'intégrité du juge égalait sa passion pour les fleurs, il ne -connaissait que le Droit. Il recevait les plaideurs, les écoutait, -causait avec eux et leur montrait ses fleurs; il acceptait d'eux des -graines précieuses, mais sur le siége, il devenait le juge le plus -impartial du monde. Sa manière de procéder était si connue, que les -plaideurs ne le venaient plus voir que pour lui remettre des pièces qui -pouvaient éclairer sa religion. Personne ne cherchait à le tromper. -Son savoir, ses lumières et son insouciance pour ses talents réels, le -rendaient tellement indispensable à du Ronceret que, sans ses raisons -matrimoniales, le Président aurait encore secrètement contrarié par -tous les moyens possibles la demande du vieux juge en faveur de son -fils; car, si le savant vieillard quittait le Tribunal, le Président -était hors d'état de prononcer un jugement. Le bonhomme Blondet ne -savait pas qu'en quelques heures, son fils Émile pouvait accomplir ses -désirs. Il vivait avec une simplicité digne des héros de Plutarque. -Le soir il examinait les procès, le matin il soignait ses fleurs, et -pendant le jour il jugeait. La jolie servante, devenue mûre et ridée -comme une pomme à Pâques, avait soin de la maison, tenue selon les -us et coutumes d'une avarice rigoureuse. Mademoiselle Cadot avait -toujours sur elle les clefs des armoires et du fruitier; elle était -infatigable: elle allait elle-même au marché, faisait les appartements -et la cuisine, et ne manquait jamais d'entendre sa messe le matin. -Pour donner une idée de la vie intérieure de ce ménage, il suffira -de dire que le père et le fils ne mangeaient jamais que des fruits -gâtés, par suite de l'habitude qu'avait mademoiselle Cadot de toujours -donner au dessert les plus avancés; que l'on ignorait la jouissance -du pain frais, et qu'on y observait les jeûnes ordonnés par l'Église. -Le jardinier était rationné comme un soldat, et constamment observé -par cette vieille Validé, traitée avec tant de déférence, qu'elle -dînait avec ses maîtres. Aussi trottait-elle continuellement de la -salle à la cuisine pendant les repas. Le mariage de Joseph Blondet -avec mademoiselle Blandureau avait été soumis par le père et la mère -de cette héritière à la nomination de ce pauvre avocat sans cause à -la place de juge-suppléant. Dans le désir de rendre son fils capable -d'exercer ses fonctions, le père se tuait de lui marteler la cervelle -à coups de leçons pour en faire un routinier. Le fils Blondet passait -presque toutes ses soirées dans la maison de sa prétendue où, depuis -son retour de Paris, Félicien du Ronceret avait été admis, sans que -le vieux ni le jeune Blondet en conçussent la moindre crainte. Les -principes économiques qui présidaient à cette vie mesurée avec une -exactitude digne du Peseur d'Or de Gérard Dow, où il n'entrait pas -un grain de sel de trop, où pas un profit n'était oublié, cédaient -cependant aux exigences de la serre et du jardinage. Le jardin était -la folie de Monsieur, disait mademoiselle Cadot, qui ne considérait -pas son aveugle amour pour Joseph comme une folie, elle partageait à -l'égard de cet enfant la prédilection du père: elle le choyait, lui -reprisait ses bas, et aurait voulu voir employer à son usage l'argent -mis à l'horticulture. Ce jardin, merveilleusement tenu par un seul -jardinier, avait des allées sablées en sable de rivière, sans cesse -ratissées, et de chaque côté desquelles ondoyaient les plates-bandes -pleines des fleurs les plus rares. Là , tous les parfums, toutes -les couleurs, des myriades de petits pots exposés au soleil, des -lézards sur les murs, des serfouettes, des binettes enrégimentées, -enfin l'attirail des choses innocentes et l'ensemble des productions -gracieuses qui justifient cette charmante passion. Au bout de sa -serre, le juge avait établi un vaste amphithéâtre où sur des gradins -siégeaient cinq ou six mille pots de _pélargonium_, magnifique et -célèbre assemblée que la ville et plusieurs personnes des départements -circonvoisins venaient voir à sa floraison. A son passage par cette -ville, l'impératrice Marie-Louise avait honoré cette curieuse serre de -sa visite, et fut si fort frappée de ce spectacle qu'elle en parla à -Napoléon, et l'empereur donna la croix au vieux juge. Comme le savant -horticulteur n'allait dans aucune société, hormis la maison Blandureau, -il ignorait les démarches faites à la sourdine par le Président. Ceux -qui avaient pu pénétrer les intentions de du Ronceret, le redoutaient -trop pour avertir les inoffensifs Blondet. - -Quant à Michu, ce jeune homme, puissamment protégé, s'occupait -beaucoup plus de plaire aux femmes de la société la plus élevée où les -recommandations de la famille de Cinq-Cygne l'avaient fait admettre, -que des affaires excessivement simples d'un Tribunal de province. -Riche d'environ dix mille livres de rente, il était courtisé par les -mères, et menait une vie de plaisirs. Il faisait son Tribunal par -acquit de conscience, comme on fait ses devoirs au Collége; il opinait -du bonnet, en disant à tout:--Oui, cher président. Mais, sous cet -apparent laissez-aller, il cachait l'esprit supérieur d'un homme qui -avait étudié à Paris et qui s'était distingué déjà comme Substitut. -Habitué à traiter largement tous les sujets, il faisait rapidement ce -qui occupait long-temps le vieux Blondet et le Président, auxquels -il résumait souvent les questions difficiles à résoudre. Dans les -conjonctures délicates, le président et le vice-président consultaient -leur juge-suppléant, ils lui confiaient les délibérés épineux et -s'émerveillaient toujours de sa promptitude à leur apporter une -besogne où le vieux Blondet ne trouvait rien à reprendre. Protégé par -l'aristocratie la plus hargneuse, jeune et riche, le juge suppléant -vivait en dehors des intrigues et des petitesses départementales, il -était de toutes les parties de campagne, gambadait avec les jeunes -personnes, courtisait les mères, dansait au bal, et jouait comme un -financier. Enfin, il s'acquittait à merveille de son rôle de magistrat -fashionable, sans néanmoins compromettre sa dignité qu'il savait faire -intervenir à propos, en homme d'esprit. Il plaisait infiniment par la -manière franche avec laquelle il avait adopté les mœurs de la province -sans les critiquer. Aussi s'efforçait-on de lui rendre supportable le -temps de son exil. - -Le Procureur du Roi, magistrat du plus grand talent, mais jeté dans la -haute politique, imposait au Président. Sans son absence, l'affaire de -Victurnien n'eût pas eu lieu. Sa dextérité, son habitude des affaires -auraient tout prévenu. Le Président et du Croisier avaient profité -de sa présence à la Chambre des Députés, dont il était un des plus -remarquables orateurs ministériels, pour ourdir leurs trames, en -estimant, avec une certaine habileté, qu'une fois la Justice saisie -et l'affaire ébruitée, il n'y aurait plus aucun remède. En effet, en -aucun tribunal, à cette époque, le Parquet n'eût accueilli sans un -long examen, et sans peut-être en référer au Procureur-Général, une -plainte en faux contre le fils aîné de l'une des plus nobles familles -du royaume. En pareille circonstance, les gens de justice, de concert -avec le pouvoir, eussent essayé mille transactions pour étouffer une -plainte qui pouvait envoyer un jeune homme imprudent aux galères. Ils -eussent agi peut-être de même pour une famille libérale considérée, à -moins qu'elle ne fût trop ouvertement ennemie du trône et de l'autel. -L'accueil de la plainte de du Croisier et l'arrestation du jeune comte -n'avaient donc pas eu lieu facilement. Voici comment le Président et du -Croisier s'y étaient pris pour arriver à leurs fins. - -Monsieur Sauvager, jeune avocat royaliste, arrivé au grade judiciaire -de premier Substitut à force de servilisme ministériel, régnait au -Parquet en l'absence de son chef. Il dépendait de lui de lancer un -réquisitoire en admettant la plainte de du Croisier. Sauvager, homme -de rien et sans aucune espèce de fortune, vivait de sa place. Aussi le -pouvoir comptait-il entièrement sur un homme qui attendait tout de lui. -Le Président exploita cette situation. Dès que la pièce arguée de faux -fut entre les mains de du Croisier, le soir même, madame la présidente -du Ronceret, soufflée par son mari, eut une longue conversation avec -monsieur Sauvager, auquel elle fit observer combien la carrière de la -_magistrature debout_ était incertaine: un caprice ministériel, une -seule faute y tuait l'avenir d'un homme. - ---Soyez homme de conscience, donnez vos conclusions contre le pouvoir -quand il a tort. Vous êtes perdu. Vous pouvez, lui dit-elle, profiter -en ce moment de votre position pour faire un beau mariage qui vous -mettra pour toujours à l'abri des mauvaises chances, en vous donnant -une fortune au moyen de laquelle vous pourrez vous caser dans la -magistrature _assise_. L'occasion est belle. Monsieur du Croisier -n'aura jamais d'enfants, tout le monde sait le pourquoi; sa fortune et -celle de sa femme iront à sa nièce, mademoiselle Duval. Monsieur Duval -est un maître de forges dont la bourse a déjà quelque volume, et son -père, qui vit encore, a du bien. Le père et le fils ont à eux deux un -million, ils le doubleront aidés par du Croisier, maintenant lié avec -la haute banque et les gros industriels de Paris. Monsieur et madame -Duval jeune donneront, certes, leur fille à l'homme qui sera présenté -par son oncle du Croisier, en considération des deux fortunes qu'il -doit laisser à sa nièce, car du Croisier fera sans doute avantager -au contrat mademoiselle Duval de toute la fortune de sa femme, qui -n'a pas d'héritiers. Vous connaissez la haine de du Croisier pour -les d'Esgrignon, rendez-lui service, soyez son homme, accueillez une -plainte en faux qu'il va vous déposer contre le jeune d'Esgrignon, -poursuivez le comte immédiatement, sans consulter le Procureur du Roi. -Puis, priez Dieu que, pour avoir été magistrat impartial contre le gré -du pouvoir, le ministre vous destitue, votre fortune est faite! Vous -aurez une charmante femme et trente mille livres de rente en dot, sans -compter quatre millions d'espérance dans une dizaine d'années. - -En deux soirées, le premier Substitut avait été gagné. Le Président -et monsieur Sauvager avaient tenu l'affaire secrète pour le vieux -juge, pour le juge suppléant, et pour le second substitut. Sûr de -l'impartialité de Blondet en présence des faits, le Président avait -la majorité sans compter Camusot. Mais tout manquait par la défection -imprévue du juge d'instruction. Le Président voulait un jugement de -mise en accusation avant que le Procureur du Roi ne fût averti. Camusot -ou le second Substitut n'allaient-ils pas le prévenir? - -Maintenant, en expliquant la vie intérieure du juge d'instruction -Camusot, peut-être apercevra-t-on les raisons qui permettaient à -Chesnel de considérer ce jeune magistrat comme acquis aux d'Esgrignon, -et qui lui avaient donné la hardiesse de le suborner en pleine rue. -Camusot, fils de la première femme d'un marchand de soieries de la rue -des Bourdonnais, objet de l'ambition de son père, avait été destiné à -la magistrature. En épousant sa femme, il avait épousé la protection -d'un huissier du Cabinet du Roi, protection sourde, mais efficace, -qui lui avait déjà valu sa nomination de juge, et, plus tard, celle -de Juge d'Instruction. Il n'avait pas eu plus de mille écus de rente -constitués par ses père et mère à son contrat; mademoiselle Thirion -ne lui avait pas apporté plus de vingt mille francs de dot, c'était -donc un pauvre ménage que le sien, car les appointements d'un juge en -province ne s'élèvent pas au-dessus de quinze cents francs. Cependant -les Juges d'instruction ont un supplément d'environ mille francs à -raison des dépenses et des travaux extraordinaires de leurs fonctions. -Malgré les fatigues qu'elles donnent, ces places sont assez enviées; -mais elles sont révocables: aussi madame Camusot venait-elle de gronder -son mari d'avoir découvert sa pensée au Président. Marie-Cécile-Amélie -Thirion, depuis trois ans de mariage, s'était aperçue de la bénédiction -de Dieu par la régularité de deux accouchements heureux, une fille et -un garçon; mais elle suppliait Dieu de ne plus la tant bénir. Encore -quelques bénédictions, et sa gêne deviendrait misère. La fortune -de monsieur Camusot le père devait se faire long-temps attendre. -D'ailleurs cette riche succession ne pouvait pas donner plus de huit -ou dix mille francs de rente aux enfants du négociant qui étaient -quatre. Puis, quand se réaliserait ce que tous les faiseurs de mariage -appellent _des espérances_, le juge n'aurait-il pas des enfants à -établir? Chacun concevra donc la situation d'une petite femme pleine de -sens et de résolution, comme était madame Camusot; elle avait trop bien -senti l'importance d'un faux pas fait par son mari dans sa carrière, -pour ne pas se mêler des affaires judiciaires. - -Enfant unique d'un ancien serviteur du roi Louis XVIII, un valet qui -l'avait suivi en Italie, en Courlande, en Angleterre, et que le Roi -avait récompensé par la seule place qu'il pût remplir, celle d'huissier -de son cabinet par quartier, Amélie avait reçu chez elle comme un -reflet de la Cour. Thirion lui dépeignait les grands seigneurs, -les ministres, les personnages qu'il annonçait, introduisait, et -voyait passant et repassant. Élevée comme à la porte des Tuileries, -cette jeune femme avait donc pris une teinture des maximes qui s'y -pratiquent, et adopté le dogme de l'obéissance absolue au pouvoir. -Aussi avait-elle sagement jugé qu'en se rangeant du côté des -d'Esgrignon, son mari plairait à madame la duchesse de Maufrigneuse, -à deux puissantes familles desquelles son père s'appuierait, en un -moment opportun, auprès du Roi. A la première occasion, Camusot pouvait -être nommé juge à Paris. Cette promotion rêvée, désirée à tout moment, -devait apporter six mille francs d'appointements, les douceurs d'un -logement chez son père ou chez les Camusot, et tous les avantages des -deux fortunes paternelles. Si l'adage: _loin des yeux, loin du cœur_, -est vrai pour la plupart des femmes, il est vrai surtout en fait de -sentiments de famille et de protections ministérielles ou royales. De -tout temps les gens qui servent personnellement les rois font très-bien -leurs affaires: on s'intéresse à un homme, fût-ce un valet, en le -voyant tous les jours. - -Madame Camusot, qui se considérait comme de passage, avait pris une -petite maison dans la rue du Cygne. La ville n'est pas assez passante -pour que l'industrie des appartements garnis s'y exerce. Ce ménage -n'était pas d'ailleurs assez riche pour vivre dans un hôtel, comme -monsieur Michu. La Parisienne avait donc été obligée d'accepter les -meubles du pays. La modicité de ses revenus l'avait obligée à prendre -cette maison remarquablement laide, mais qui ne manquait pas d'une -certaine naïveté de détails. Appuyée à la maison voisine de manière -à présenter sa façade à la cour, elle n'avait à chaque étage qu'une -fenêtre sur la rue. La cour, bordée dans sa largeur par deux murailles -ornées de rosiers et d'alaternes, avait au fond, en face de la maison, -un hangar assis sur deux arcades en briques. Une petite porte bâtarde -donnait entrée à cette sombre maison encore assombrie par un grand -noyer planté au milieu de la cour. Au rez-de-chaussée, où l'on montait -par un perron à double rampe et à balustrades en fer très-ouvragé, -mais rongé par la rouille, se trouvait sur la rue une salle à manger, -et de l'autre côté la cuisine. Le fond du corridor qui séparait ces -deux chambres était occupé par un escalier en bois. Le premier étage -ne se composait que de deux pièces, dont l'une servait de cabinet -au magistrat, et l'autre de chambre à coucher. Le second étage en -mansarde contenait également deux chambres, une pour la cuisinière et -l'autre pour la femme de chambre qui gardait avec elle les enfants. -Aucune pièce de la maison n'avait de plafond, toutes présentaient ces -solives blanchies à la chaux, dont les entre-deux sont plafonnés de -blanc-en-bourre. Les deux chambres du premier étage et la salle d'en -bas avaient de ces lambris à formes contournées, où s'est exercée la -patience des menuisiers du dernier siècle. Ces boiseries, peintes en -gris-sale, étaient du plus triste aspect. Le cabinet du juge était -celui d'un avocat de province: un grand bureau et un fauteuil d'acajou, -la bibliothèque de l'étudiant en Droit, et ses meubles mesquins -apportés de Paris. La chambre de madame était indigène: elle avait des -ornements bleus et blancs, un tapis, un de ces mobiliers hétéroclites -qui semblent à la mode et qui sont tout simplement les meubles dont -les formes n'ont pas été adoptées à Paris. Quant à la salle du -rez-de-chaussée, elle était ce qu'est une salle en province, nue, -froide, à papiers de tenture humides et passés. - -C'était dans cette chambre mesquine, sans autre vue que celle de ce -noyer, de ces murs à feuillage noir et de la rue presque déserte, que -passait toutes ses journées une femme assez vive et légère, habituée -aux plaisirs, au mouvement de Paris, seule la plupart du temps, ou -recevant des visites ennuyeuses et sottes qui lui faisaient préférer sa -solitude à des caquetages vides, où le moindre trait d'esprit auquel -elle se laissait aller donnait lieu à d'interminables commentaires et -envenimait sa situation. Occupée de ses enfants, moins par goût que -pour mettre un intérêt dans sa vie presque solitaire, elle ne pouvait -exercer sa pensée que sur les intrigues qui se nouaient autour d'elle, -sur les menées des gens de province, sur leurs ambitions enfermées dans -des cercles étroits. Aussi pénétrait-elle promptement des mystères -auxquels ne songeait pas son mari. Son hangar plein de bois, où sa -femme de chambre faisait des savonnages, n'était pas ce qui frappait -ses regards, quand, assise à la fenêtre de sa chambre, elle tenait à la -main quelque broderie interrompue: elle contemplait Paris où tout est -plaisir, où tout est plein de vie, elle en rêvait les fêtes et pleurait -d'être dans cette froide prison de province. Elle se désolait d'être -dans un pays paisible, où jamais il n'arriverait ni conspiration, ni -grande affaire. Elle se voyait pour long-temps sous l'ombre de ce noyer. - -Madame Camusot était une petite femme, grasse, fraîche, blonde, ornée -d'un front très-busqué, d'une bouche rentrée, d'un menton relevé, -traits que la jeunesse rendait supportables, mais qui devaient lui -donner de bonne heure un air vieux. Ses yeux vifs et spirituels, mais -qui exprimaient un peu trop son innocente envie de parvenir, et la -jalousie que lui causait son infériorité présente, allumaient comme -deux lumières dans sa figure commune, et la relevaient par une certaine -force de sentiment que le succès devait éteindre plus tard. Elle -usait de beaucoup d'industrie pour sa toilette, elle inventait des -garnitures, elle se les brodait, elle méditait ses atours avec sa femme -de chambre venue avec elle de Paris, et maintenait ainsi la réputation -des Parisiennes en province. Sa causticité la rendait redoutable, -elle n'était pas aimée. Avec cet esprit fin et investigateur qui -distingue les femmes inoccupées, obligées d'employer leur journée, elle -avait fini par découvrir les opinions secrètes du Président. Aussi -conseillait-elle depuis quelque temps à Camusot de lui déclarer la -guerre. L'affaire du jeune comte était une excellente occasion. Avant -de venir en soirée chez monsieur du Croisier, elle n'avait pas eu de -peine à démontrer à son mari, qu'en cette affaire, le premier Substitut -allait contre les intentions de ses chefs. Le rôle de Camusot était de -se faire un marchepied de ce procès criminel, en favorisant la maison -d'Esgrignon, bien autrement puissante que le parti du Croisier. - ---Sauvager n'épousera jamais mademoiselle Duval qu'on lui aura montrée -en perspective, il sera la dupe des Machiavels du Val-Noble, auxquels -il va sacrifier sa position. Camusot, cette affaire si malheureuse pour -les d'Esgrignon et si perfidement entamée par le Président au profit de -du Croisier, ne sera favorable qu'à toi, lui avait-elle dit en rentrant. - -Cette rusée Parisienne avait également deviné les manœuvres secrètes -du Président auprès de Blandureau, et les motifs qu'il avait de -déjouer les efforts du vieux Blondet, mais elle ne voyait aucun -profit à éclairer le fils ou le père sur le péril de leur situation; -elle jouissait de cette comédie commencée, sans se douter de quelle -importance pouvait être le secret surpris par elle de la demande faite -aux Blandureau par le successeur de Chesnel en faveur de Félicien -du Ronceret. Dans le cas où la position de son mari serait menacée -par le Président, madame Camusot savait pouvoir menacer à son tour -le Président en éveillant l'attention de l'horticulteur sur le rapt -projeté de la fleur qu'il voulait transplanter chez lui. - -Sans pénétrer, comme madame Camusot, les moyens par lesquels du -Croisier et le Président avaient gagné le premier Substitut, Chesnel, -en examinant ces diverses existences et ces intérêts groupés autour -des fleurs de lis du Tribunal, compta sur le Procureur du Roi, sur -Camusot et sur monsieur Michu. Deux juges pour les d'Esgrignon -paralysaient tout. Enfin, le notaire connaissait trop bien les désirs -du vieux Blondet pour ne pas savoir que si son impartialité pouvait -fléchir, ce serait pour l'œuvre de toute sa vie, pour la nomination -de son fils à la place de juge suppléant. Ainsi Chesnel s'endormit -plein d'espérance en se promettant d'aller voir monsieur Blondet, -pour lui offrir de réaliser les espérances qu'il caressait depuis si -long-temps, en l'éclairant sur les perfidies du président du Ronceret. -Après avoir gagné le vieux juge, il irait parlementer avec le Juge -d'Instruction auquel il espérait pouvoir prouver, sinon l'innocence, -au moins l'imprudence de Victurnien, et réduire l'affaire à une -simple étourderie de jeune homme. Chesnel ne dormit ni paisiblement -ni long-temps; car, avant le jour, sa gouvernante l'éveilla pour lui -présenter le plus séduisant personnage de cette histoire, le plus -adorable jeune homme du monde, madame la duchesse de Maufrigneuse, -venue seule en calèche, et habillée en homme. - ---J'arrive pour le sauver ou pour périr avec lui, dit-elle au notaire -qui croyait rêver. J'ai cent mille francs que le Roi m'a donnés sur -sa Cassette pour acheter l'innocence de Victurnien, si son adversaire -est corruptible. Si nous échouons, j'ai du poison pour le soustraire à -tout, même à l'accusation. Mais nous n'échouerons pas. Le Procureur du -Roi, que j'ai fait avertir de ce qui se passe, me suit: il n'a pu venir -avec moi, il a voulu prendre les ordres du Garde des Sceaux. - -Chesnel rendit scène pour scène à la duchesse: il s'enveloppa de sa -robe de chambre et tomba à ses pieds qu'il baisa, non sans demander -pardon de l'oubli que la joie lui faisait commettre. - ---Nous sommes sauvés, criait-il tout en donnant des ordres à Brigitte -pour qu'elle préparât ce dont pouvait avoir besoin la duchesse après -une nuit passée à courir la poste. - -Il fit un appel au courage de la belle Diane, en lui démontrant la -nécessité d'aller chez le Juge d'Instruction au petit jour, afin que -personne ne fût dans le secret de cette démarche, et ne pût même -présumer que la duchesse de Maufrigneuse fût venue. - ---N'ai-je pas un passe-port en règle? dit-elle en lui montrant une -feuille où elle était désignée comme monsieur le vicomte Félix de -Vandenesse, Maître des Requêtes et Secrétaire particulier du Roi. Ne -sais-je pas bien jouer mon rôle d'homme? reprit-elle en rehaussant les -faces de sa perruque à la Titus et agitant sa cravache. - ---Ah! madame la duchesse, vous êtes un ange! s'écria Chesnel les larmes -aux yeux. (Elle devait toujours être un ange, même en homme!) Boutonnez -votre redingote, enveloppez-vous jusqu'au nez dans votre manteau, -prenez mon bras, et courons chez Camusot avant que personne ne puisse -nous rencontrer. - ---Je verrai donc un homme qui s'appelle Camusot? dit-elle. - ---Et qui a le nez de son nom, répondit Chesnel. - -Quoiqu'il eût la mort au cœur, le vieux notaire jugea nécessaire -d'obéir à tous les caprices de la duchesse, de rire quand elle rirait, -de pleurer avec elle; mais il gémit de la légèreté d'une femme qui, -tout en accomplissant une grande chose, y trouvait néanmoins matière -à plaisanter. Que n'aurait-il pas fait pour sauver le jeune homme? -Pendant que Chesnel s'habilla, madame de Maufrigneuse dégusta la -tasse de café à la crème que Brigitte lui servit, et convint de la -supériorité des cuisinières de province sur les Chefs de Paris, qui -dédaignent ces menus détails si importants pour les gourmets. Grâce -aux prévoyances que nécessitaient les goûts de son maître pour la -bonne chère, Brigitte avait pu offrir à la duchesse une excellente -collation. Chesnel et son gentil compagnon se dirigèrent vers la maison -de monsieur et madame Camusot. - ---Ah! il y a une madame Camusot, dit la duchesse, l'affaire pourra -s'arranger. - ---Et d'autant mieux, lui répondit Chesnel, que madame s'ennuie assez -visiblement d'être parmi nous autres provinciaux, elle est de Paris. - ---Ainsi nous ne devons pas avoir de secret pour elle. - ---Vous serez juge de ce qu'il faudra taire ou révéler, dit humblement -Chesnel. Je crois qu'elle sera très-flattée de donner l'hospitalité à -la duchesse de Maufrigneuse. Pour ne rien compromettre, il vous faudra -sans doute rester chez elle jusqu'à la nuit, à moins que vous n'y -trouviez des inconvénients. - ---Est-elle bien, madame Camusot? demanda la duchesse d'un air fat. - ---Elle est un peu la reine chez elle, répondit le notaire. - ---Elle doit alors se mêler des affaires du Palais, reprit la duchesse. -Il n'y a qu'en France, cher monsieur Chesnel, que l'on voit les femmes -si bien épouser leurs maris qu'elles en épousent les fonctions, le -commerce ou les travaux. En Italie, en Angleterre, en Espagne, les -femmes se font un point d'honneur de laisser leurs maris se débattre -avec les affaires; elles mettent à les ignorer la même persévérance que -nos bourgeoises françaises déploient pour être au fait des affaires de -la communauté. N'est-ce pas ainsi que vous appelez cela judiciairement? -D'une jalousie incroyable, en fait de politique conjugale, les -Françaises veulent tout savoir. Aussi, dans les moindres difficultés de -la vie en France, sentez-vous la main de la femme qui conseille, guide, -éclaire son mari. La plupart des hommes ne s'en trouvent pas mal, en -vérité. En Angleterre, un homme marié pourrait être mis vingt-quatre -heures en prison pour dettes, sa femme, à son retour, lui ferait une -scène de jalousie. - ---Nous sommes arrivés sans avoir fait la moindre rencontre, dit -Chesnel. Madame la duchesse, vous devez avoir d'autant plus d'empire -ici, que le père de madame Camusot est un huissier du Cabinet du Roi, -nommé Thirion. - ---Et le roi n'y a pas songé! il ne pense à rien, s'écria-t-elle. -Thirion nous a introduits, le prince de Cadignan, monsieur de -Vandenesse et moi! Nous sommes les maîtres céans. Combinez bien tout -avec le mari pendant que je vais parler à la femme. - -La femme de chambre, qui lavait, débarbouillait, habillait les deux -enfants, introduisit les deux étrangers dans la petite salle sans feu. - ---Allez porter cette carte à votre maîtresse, dit la duchesse à -l'oreille de la femme de chambre, et ne la laissez lire qu'à elle. Si -vous êtes discrète, on vous récompensera, ma petite. - -La femme de chambre demeura comme frappée de la foudre en entendant -cette voix de femme et voyant cette délicieuse figure de jeune homme. - ---Éveillez monsieur Camusot, lui dit Chesnel, et dites que je l'attends -pour une affaire importante. - -La femme de chambre monta. Quelques instants après, madame Camusot -s'élança en peignoir à travers les escaliers, et introduisit le bel -étranger après avoir poussé Camusot, en chemise, dans son cabinet avec -tous ses vêtements, en lui ordonnant de s'habiller et de l'y attendre. -Ce coup de théâtre avait été produit par la carte où était gravé: -MADAME LA DUCHESSE DE MAUFRIGNEUSE. La fille de l'huissier du Cabinet -du Roi avait tout compris. - ---Eh! bien, monsieur Chesnel, ne dirait-on pas que le tonnerre vient -de tomber ici? s'écria la femme de chambre à voix basse. Monsieur -s'habille dans son cabinet, vous pouvez y monter. - ---Silence sur tout ceci, répondit le notaire. - -Chesnel, en se sentant appuyé par une grande dame qui avait -l'assentiment verbal du Roi aux mesures à prendre pour sauver le comte -d'Esgrignon, prit un air d'autorité qui le servit auprès de Camusot -beaucoup mieux que l'air humble avec lequel il l'aurait entretenu, s'il -eût été seul et sans secours. - ---Monsieur, lui dit-il, mes paroles hier au soir ont pu vous étonner, -mais elles sont sérieuses. La maison d'Esgrignon compte sur vous pour -bien instruire une affaire d'où elle doit sortir sans tache. - ---Monsieur, répondit le juge, je ne relèverai point ce qu'il y a de -blessant pour moi et d'attentatoire à la Justice dans vos paroles, car, -jusqu'à un certain point, votre position près de la maison d'Esgrignon -l'excuse. Mais... - ---Monsieur, pardonnez-moi de vous interrompre, dit Chesnel. Je viens -vous dire des choses que vos supérieurs pensent et n'osent pas avouer, -mais que les gens d'esprit devinent, et vous êtes homme d'esprit. A -supposer que le jeune homme eût agi imprudemment, croyez-vous que -le Roi, que la Cour, que le Ministère fussent flattés de voir un -nom comme celui des d'Esgrignon traîné à la Cour d'Assises? Est-il -dans l'intérêt, non-seulement du royaume, mais du pays, que les -maisons historiques tombent? L'égalité, aujourd'hui le grand mot de -l'Opposition, ne trouve-t-elle pas une garantie dans l'existence d'une -haute aristocratie consacrée par le temps? Eh! bien, non seulement il -n'y a pas eu la moindre imprudence, mais nous sommes des innocents -tombés dans un piége. - ---Je suis curieux de savoir comment! dit le juge. - ---Monsieur, reprit Chesnel, pendant deux ans, le sieur du Croisier a -constamment laissé tirer sur lui pour de fortes sommes par monsieur -le comte d'Esgrignon. Nous produirons des traites pour plus de cent -mille écus, constamment acquittées par lui, et dont les sommes ont été -remises par moi.... saisissez-bien ceci?.... soit avant, soit après -l'échéance. Monsieur le comte d'Esgrignon est en mesure de présenter un -reçu de la somme tirée par lui, antérieur à l'effet argué de faux? ne -reconnaîtrez-vous pas alors dans la plainte une œuvre de haine et de -parti? n'est-ce pas une odieuse calomnie que cette accusation portée -par les adversaires les plus dangereux du trône et de l'autel contre -l'héritier d'une vieille famille? Il n'y a pas eu plus de faux dans -cette affaire qu'il ne s'en est fait dans mon Étude. Mandez par devers -vous madame du Croisier, laquelle ignore encore la plainte en faux, -elle vous déclarera que je lui ai porté les fonds, et qu'elle les a -gardés pour les remettre à son mari absent qui ne les lui réclame pas. -Interrogez du Croisier à ce sujet? il vous dira qu'il ignore ma remise -à madame du Croisier. - ---Monsieur, répondit le Juge d'Instruction, vous pouvez émettre de -pareilles assertions dans le salon de monsieur d'Esgrignon ou chez des -gens qui ne connaissent pas les affaires, on y ajoutera foi; mais un -Juge d'Instruction, à moins d'être imbécile, ne croira pas qu'une femme -aussi soumise à son mari que l'est madame du Croisier, conserve en ce -moment dans son secrétaire cent mille écus sans en rien dire à son -mari, ni qu'un vieux notaire n'ait pas instruit monsieur du Croisier de -cette remise, à son retour en ville. - ---Le vieux notaire était allé à Paris, monsieur, pour arrêter le cours -des dissipations du jeune homme. - ---Je n'ai pas encore interrogé le comte d'Esgrignon, reprit le juge, -ses réponses éclaireront ma religion. - ---Il est au secret? demanda le notaire. - ---Oui, répondit le juge. - ---Monsieur, s'écria Chesnel qui vit le danger, l'Instruction peut être -conduite pour ou contre nous; mais vous choisirez ou de constater, -d'après la déposition de madame du Croisier, la remise des valeurs -antérieurement à l'effet, ou d'interroger un pauvre jeune homme inculpé -qui, dans son trouble, peut ne se souvenir de rien et se compromettre. -Vous chercherez le plus croyable ou de l'oubli d'une femme ignorante en -affaires, ou d'un faux commis par un d'Esgrignon. - ---Il ne s'agit pas de tout cela, reprit le juge, il s'agit de savoir si -monsieur le comte d'Esgrignon a converti le bas d'une lettre que lui -adressait du Croisier en une lettre de change. - ---Eh! il le pouvait, s'écria tout à coup madame Camusot qui entra -vivement, suivie du bel inconnu. Monsieur Chesnel avait remis les -fonds... Elle se pencha vers son mari.--Tu seras juge-suppléant à Paris -à la première vacance, tu sers le Roi lui-même dans cette affaire, -j'en ai la certitude, on ne t'oubliera pas, lui dit-elle à l'oreille. -Tu vois dans ce jeune homme la duchesse de Maufrigneuse, tâche de -ne jamais dire que tu l'as vue, et fais tout pour le jeune comte, -hardiment. - ---Messieurs, dit le juge, quand l'Instruction serait conduite dans -le sens favorable à l'innocence du jeune comte, puis-je répondre -du jugement à intervenir? Monsieur Chesnel et toi, ma bonne, vous -connaissez les dispositions de monsieur le Président. - ---Ta, ta, ta, dit madame Camusot, va voir toi-même ce matin monsieur -Michu, et apprends-lui l'arrestation du jeune comte, vous serez déjà -deux contre deux, j'en réponds. Michu est de Paris, lui! et tu connais -son dévouement pour la noblesse. Bon chien chasse de race. - -En ce moment, mademoiselle Cadot fit entendre sa voix à la porte, en -disant qu'elle apportait une lettre pressée. Le juge sortit et rentra, -en lisant ces mots: - - _Monsieur le vice-président du Tribunal prie monsieur Camusot - de siéger à l'audience de ce jour et des jours suivants, pour - que le Tribunal soit au complet pendant l'absence de monsieur le - président. Il lui fait ses compliments._ - ---Plus d'instruction de l'affaire d'Esgrignon, s'écria madame Camusot. -Ne te l'avais-je pas dit, mon ami, qu'ils te joueraient quelque mauvais -tour? Le Président est allé te calomnier auprès du Procureur-Général -et du Président de la Cour. Avant que tu puisses instruire l'affaire, -tu seras changé. Est ce clair? - ---Vous resterez, monsieur, dit la duchesse, le Procureur du Roi -arrivera, je l'espère, à temps. - ---Quand le Procureur du Roi viendra, dit avec feu la petite madame -Camusot, il doit trouver tout fini. Oui, mon cher, oui, dit-elle -en regardant son mari stupéfait. Ah! vieil hypocrite de Président, -tu joues au plus fin avec nous, tu t'en souviendras! Tu veux nous -servir un plat de ton métier, tu en auras deux apprêtés par la main -de ta servante, Cécile-Amélie Thirion. Pauvre bonhomme Blondet! il -est heureux pour lui que le Président soit en voyage pour nous faire -destituer, son grand dadais de fils épousera mademoiselle Blandureau. -Je vais aller retourner les semis au père Blondet. Toi, Camusot, va -chez monsieur Michu pendant que madame la duchesse et moi nous irons -trouver le vieux Blondet. Attends-toi à entendre dire par toute la -ville que je me suis promenée ce matin avec un amant. - -Madame Camusot donna le bras à la duchesse, et l'emmena par les -endroits déserts de la ville pour arriver sans mauvaise rencontre à la -porte du vieux juge. Chesnel alla pendant ce temps conférer avec le -jeune comte à la prison, où Camusot le fit introduire en secret. Les -cuisinières, les domestiques, et autres gens levés de bonne heure en -province, qui virent madame Camusot et la duchesse dans des chemins -détournés prirent le jeune homme pour un amant venu de Paris. Comme -Cécile-Amélie l'avait prévu, le soir, la nouvelle de ses déportements -circulait dans la ville, et y occasionnait plus d'une médisance. Madame -Camusot et son amant prétendu trouvèrent le vieux Blondet dans sa -serre, il salua la femme de son collègue et son compagnon en jetant sur -ce charmant jeune homme un regard inquiet et scrutateur. - ---J'ai l'honneur de vous présenter un des cousins de mon mari, dit-elle -à monsieur Blondet en lui montrant la duchesse, un des horticulteurs -les plus distingués de Paris, qui revient de Bretagne, et ne peut -passer que cette journée avec nous. Monsieur a entendu parler de vos -fleurs et de vos arbustes, et j'ai pris la liberté de venir de grand -matin. - ---Ah! monsieur est horticulteur, dit le vieux juge. - -La duchesse s'inclina sans parler. - ---Voici, dit le juge, mon cafier et mon arbre à thé. - ---Pourquoi donc, dit madame Camusot, monsieur le Président est-il -parti? Je gage que son absence concerne monsieur Camusot. - ---Précisément. Voici, monsieur, le cactus le plus original qui existe, -dit-il en montrant dans un pot une plante qui avait l'air d'un rotin -couvert de lèpre, il vient de la Nouvelle-Hollande. Vous êtes bien -jeune, monsieur, pour être horticulteur. - ---Quittez vos fleurs, cher monsieur Blondet, dit madame Camusot, il -s'agit de vous, de vos espérances, du mariage de votre fils avec -mademoiselle Blandureau. Vous êtes la dupe du Président. - ---Bah! dit le juge d'un air incrédule. - ---Oui, reprit-elle. Si vous cultiviez un peu plus le monde, et un peu -moins vos fleurs, vous sauriez que la dot et les espérances que vous -avez plantées, arrosées, binées, sarclées, sont sur le point d'être -cueillies par des mains rusées. - ---Madame!... - ---Ah! personne en ville n'aura le courage de rompre en visière au -Président en vous avertissant. Moi, qui ne suis pas de la ville, et -qui, grâce à ce brave jeune homme, irai bientôt à Paris, je vous -apprends que le successeur de Chesnel a formellement demandé la main -de Claire Blandureau pour le petit du Ronceret, à qui ses père et mère -donnent cinquante mille écus. Quant à Félicien, il promet de se faire -recevoir avocat pour être nommé juge. - -Le vieux juge laissa tomber le pot qu'il avait à la main pour le -montrer à la duchesse. - ---Ah! mon cactus! ah! mon fils! Mademoiselle Blandureau!... Tiens, la -fleur du cactus est cassée! - ---Non, tout peut s'arranger, lui dit madame Camusot en riant. Si vous -voulez voir votre fils juge dans un mois d'ici, nous allons vous dire -comment il faut vous y prendre... - ---Monsieur, passez là , vous verrez mes pélargonium, un spectacle -magique à la floraison. Pourquoi, dit-il à madame Camusot, me -parlez-vous de ces affaires devant votre cousin? - ---Tout dépend de lui, riposta madame Camusot. La nomination de votre -fils est à jamais perdue si vous dites un mot de ce jeune homme. - ---Bah! - ---Ce jeune homme est une fleur. - ---Ah! - ---C'est la duchesse de Maufrigneuse, envoyée par le Roi pour sauver le -jeune d'Esgrignon, arrêté hier par suite d'une plainte en faux portée -par du Croisier. Madame la duchesse a la parole du Garde des Sceaux, il -ratifiera les promesses qu'elle nous fera... - ---Mon cactus est sauvé! dit le juge qui examinait sa plante précieuse. -Allez, j'écoute. - ---Consultez-vous avec Camusot et Michu pour étouffer l'affaire au plus -tôt, et votre fils sera nommé. Sa nomination arrivera alors assez à -temps pour vous permettre de déjouer les intrigues des du Ronceret -auprès des Blandureau. Votre fils sera mieux que juge-suppléant, il -aura la succession de monsieur Camusot dans l'année. Le Procureur du -Roi arrive aujourd'hui, monsieur Sauvager sera sans doute forcé de -donner sa démission, à cause de sa conduite dans cette affaire. Mon -mari vous montrera des pièces au Palais qui établissent l'innocence -du comte, et qui prouvent que le faux est un guet-apens tendu par du -Croisier. - -Le vieux juge entra dans le cirque olympique de ses six mille -pélargonium, et y salua la duchesse. - ---Monsieur, dit-il, si ce que vous voulez est légal, cela pourra se -faire. - ---Monsieur, répondit la duchesse, remettez votre démission demain à -monsieur Chesnel, je vous promets de vous faire envoyer dans la semaine -la nomination de votre fils, mais ne la donnez qu'après avoir entendu -monsieur le Procureur du Roi vous confirmer mes paroles. Vous vous -comprenez mieux entre vous autres gens de justice. Seulement faites-lui -savoir que la duchesse de Maufrigneuse vous a engagé sa parole. Silence -sur mon voyage ici, dit-elle. - -Le vieux juge lui baisa la main, et se mit à cueillir sans pitié les -plus belles fleurs qu'il lui offrit. - ---Y pensez-vous! donnez-les à madame, lui dit la duchesse, il n'est pas -naturel de voir des fleurs à un homme qui donne le bras à une jolie -femme. - ---Avant d'aller au Palais, lui dit madame Camusot, allez vous informer -chez le successeur de Chesnel des propositions faites par lui au nom de -monsieur et de madame du Ronceret. - -Le vieux juge, ébahi de la duplicité du Président, resta planté sur -ses jambes, à sa grille, en regardant les deux femmes qui se sauvèrent -par les chemins détournés. Il voyait crouler l'édifice si péniblement -bâti durant dix années pour son enfant chéri. Était-ce possible? il -soupçonna quelque ruse et courut chez le successeur de Chesnel. A neuf -heures et demie, avant l'audience, le vice-président Blondet, le juge -Camusot et Michu se trouvèrent avec une remarquable exactitude dans la -Chambre du Conseil, dont la porte fut fermée avec soin par le vieux -juge en voyant entrer Camusot et Michu qui vinrent ensemble. - ---Hé bien! monsieur le vice-président, dit Michu, monsieur Sauvager -a requis un mandat contre un comte d'Esgrignon, sans consulter le -Procureur du Roi, pour servir la passion d'un du Croisier, un ennemi du -gouvernement du Roi. C'est un vrai cen-dessus-dessous. Le Président, de -son côté, part pour arrêter l'Instruction! Et nous ne savons rien de ce -procès? Voulait-on par hasard nous forcer la main? - ---Voici le premier mot que j'entends sur cette affaire, dit le vieux -juge furieux de la démarche faite par le Président chez les Blandureau. - -Le successeur de Chesnel, l'homme des du Ronceret, venait d'être -victime d'une ruse inventée par le vieux juge pour savoir la vérité, il -avait avoué le secret. - ---Heureusement que nous vous en parlons, mon cher maître, dit Camusot à -Blondet, autrement vous auriez pu renoncer à asseoir jamais votre fils -sur les fleurs de lis, et à le marier à mademoiselle Blandureau. - ---Mais il ne s'agit pas de mon fils, ni de son mariage, dit le juge, il -s'agit du jeune comte d'Esgrignon: est-il ou n'est-il pas coupable? - ---Il paraît, dit monsieur Michu, que les fonds auraient été remis -à madame du Croisier par Chesnel, on a fait un crime d'une simple -irrégularité. Le jeune homme aurait, suivant la plainte, pris un bas -de lettre où était la signature de du Croisier pour la convertir en un -effet sur les Keller. - ---Une imprudence! dit Camusot. - ---Mais si du Croisier avait encaissé la somme, dit Blondet, pourquoi -s'est-il plaint? - ---Il ne sait pas encore que la somme a été remise à sa femme, ou il -feint de ne pas le savoir, dit Camusot. - ---Vengeance de gens de province, dit Michu. - ---Ça m'a pourtant l'air d'être un faux, dit le vieux Blondet. - ---Vous croyez, dit Camusot. Mais d'abord, en supposant que le jeune -comte n'ait pas eu le droit de tirer sur du Croisier, il n'y aurait -pas imitation de signature. Mais il s'est cru ce droit par l'avis que -Chesnel lui a donné d'un versement opéré par lui Chesnel. - ---Eh! bien, où voyez-vous donc un faux? dit le vieux juge. L'essence du -faux, en matière civile, est de constituer un dommage à autrui. - ---Ah! il est clair, en tenant la version de du Croisier pour vraie, que -la signature a été détournée de sa destination afin de toucher la somme -au mépris d'une défense faite par du Croisier à ses banquiers, dit -Camusot. - ---Ceci, messieurs, dit Blondet, me paraît une misère, une vétille. -Vous aviez la somme, je devais attendre peut-être un titre de vous; -mais, moi, comte d'Esgrignon, j'étais dans un besoin urgent, j'ai... -Allons donc! votre plainte est de la passion, de la vengeance! Pour -qu'il y ait faux, le législateur a voulu l'intention de soustraire une -somme, de se faire attribuer un profit quelconque auquel on n'aurait -pas droit. Il n'y a eu de faux ni dans les termes de la loi romaine, -ni dans l'esprit de la jurisprudence actuelle, toujours en nous tenant -dans le Civil, car il ne s'agit pas ici de faux en écriture publique -ou authentique. En matière privée, le faux entraîne une intention de -voler, mais ici, où est le vol? Dans quel temps vivons-nous, messieurs? -Le Président nous quitte pour faire manquer une Instruction qui devrait -être finie! Je ne connais monsieur le Président que d'aujourd'hui, -mais je lui payerai l'arriéré de mon erreur; il minutera désormais ses -jugements lui-même. Vous devez mettre à ceci la plus grande célérité, -monsieur Camusot. - ---Oui. Mon avis, dit Michu, est au lieu d'une mise en liberté sous -caution, de tirer de là ce jeune homme immédiatement. Tout dépend des -interrogations à poser à du Croisier et à sa femme. Vous pouvez les -mander pendant l'audience, monsieur Camusot, recevoir leurs dépositions -avant quatre heures, faire votre rapport cette nuit, et nous jugerons -l'affaire demain avant l'audience. - ---Pendant que les avocats plaideront, nous conviendrons de la marche à -suivre, dit Blondet à Camusot. - -Les trois juges entrèrent en séance après avoir revêtu leurs robes. - -A midi, Monseigneur et mademoiselle Armande étaient arrivés à l'hôtel -d'Esgrignon où se trouvaient déjà Chesnel et monsieur Couturier. Après -une conférence assez courte entre le directeur de madame du Croisier -et le prélat, le prêtre alla sur-le-champ chez sa pénitente. - -A onze heures du matin, du Croisier reçut un mandat de comparution -qui le mandait, entre une heure et deux, dans le cabinet du Juge -d'Instruction. Il y vint, en proie à des soupçons légitimes. -Le Président, incapable de prévoir l'arrivée de la duchesse de -Maufrigneuse, celle du Procureur du Roi, ni la confédération subite des -trois juges, avait oublié de tracer à du Croisier un plan de conduite -au cas où l'Instruction commencerait. Ni l'un ni l'autre ne crurent à -tant de célérité. Du Croisier s'empressa d'obéir au mandat, afin de -connaître les dispositions de monsieur Camusot. Il fut donc obligé -de répondre. Le juge lui adressa sommairement les six interrogations -suivantes:--L'effet argué de faux, ne portait-il pas une signature -vraie?--Avait-il eu, avant cet effet, des affaires avec monsieur le -comte d'Esgrignon?--Monsieur le comte d'Esgrignon n'avait-il pas tiré -sur lui des lettres de change avec ou sans avis?--N'avait-il pas écrit -une lettre par laquelle il autorisait monsieur d'Esgrignon à toujours -faire fond sur lui?--Chesnel n'avait-il pas plusieurs fois déjà soldé -ses comptes?--N'avait-il pas été absent à telle époque? - -Ces questions furent résolues affirmativement par du Croisier. Malgré -des explications verbeuses, le juge ramenait toujours le banquier -à l'alternative d'un oui ou d'un non. Quand les demandes et les -réponses furent consignées au procès-verbal, le juge termina par cette -foudroyante interrogation:--Du Croisier savait-il que l'argent de -l'effet argué de faux était déposé chez lui, suivant une déclaration de -Chesnel et une lettre d'avis dudit Chesnel au comte d'Esgrignon, cinq -jours avant la date de l'effet? - -Cette dernière question épouvanta du Croisier. Il demanda ce que -signifiait un pareil interrogatoire. S'il était, lui, le coupable et -monsieur le comte d'Esgrignon le plaignant? Il fit observer que si les -fonds étaient chez lui, il n'eût pas rendu de plainte. - ---La Justice s'éclaire, dit le juge en le renvoyant non sans avoir -constaté cette dernière observation de du Croisier. - ---Mais, monsieur, les fonds... - ---Les fonds sont chez vous, dit le juge. - -Chesnel, également cité, comparut pour expliquer l'affaire. La -véracité de ses assertions fut corroborée par la déposition de madame -du Croisier. Le juge avait déjà interrogé le comte d'Esgrignon qui, -soufflé par Chesnel, produisit la première lettre par laquelle du -Croisier lui écrivait de tirer sur lui, sans lui faire l'injure de -déposer les fonds d'avance. Puis il déposa une lettre écrite par -Chesnel, par laquelle le notaire le prévenait du versement des cent -mille écus chez monsieur du Croisier. Avec de pareils éléments, -l'innocence du jeune comte devait triompher devant le Tribunal. -Quand du Croisier revint du Palais chez lui, son visage était blanc -de colère, et sur ses lèvres frissonnait la légère écume d'une rage -concentrée. Il trouva sa femme assise dans son salon, au coin de la -cheminée, et lui faisant des pantoufles en tapisserie; elle trembla -quand elle leva les yeux sur lui, mais elle avait pris son parti. - ---Madame, s'écria du Croisier en balbutiant, quelle déposition -avez-vous faite devant le juge? Vous m'avez déshonoré, perdu, trahi. - ---Je vous ai sauvé, monsieur, répondit-elle. Si vous avez l'honneur de -vous allier un jour aux d'Esgrignon, par le mariage de votre nièce avec -le jeune comte, vous le devrez à ma conduite d'aujourd'hui. - ---Miracle! l'ânesse de Balaam a parlé, s'écria-t-il, je ne m'étonnerai -plus de rien. Et où sont les cent mille écus que monsieur Camusot dit -être chez moi? - ---Les voici, répondit-elle en tirant le paquet des billets de banque de -dessous le coussin de sa bergère. Je n'ai point commis de péché mortel -en déclarant que monsieur Chesnel me les avait remis. - ---En mon absence? - ---Vous n'étiez pas là . - ---Vous me le jurez par votre salut éternel? - ---Je le jure, dit-elle d'une voix calme. - ---Pourquoi ne m'avoir rien dit? demanda-t-il. - ---J'ai eu tort en ceci, répondit sa femme, mais ma faute tourne à -votre avantage. Votre nièce sera quelque jour marquise d'Esgrignon et -peut-être serez-vous Député si vous vous conduisez bien dans cette -déplorable affaire. Vous êtes allé trop loin, sachez revenir. - -Du Croisier se promena dans son salon en proie à une horrible -agitation, et sa femme attendit, dans une agitation égale, le résultat -de cette promenade. Enfin, du Croisier sonna. - ---Je ne recevrai personne ce soir, fermez la grande porte, dit-il à son -valet de chambre. A tous ceux qui viendront vous direz que madame et -moi nous sommes à la campagne. Nous partirons aussitôt après le dîner, -que vous avancerez d'une demi-heure. - -Dans la soirée, tous les salons, les petits marchands, les pauvres, les -mendiants, la noblesse, le commerce, toute la ville enfin parlait de la -grande nouvelle: l'arrestation du comte d'Esgrignon soupçonné d'avoir -commis un faux. Le comte d'Esgrignon irait en Cour d'Assises, il serait -condamné, marqué. La plupart des personnes à qui l'honneur de la maison -d'Esgrignon était cher, niaient le fait. Quand il fit nuit, Chesnel -vint prendre chez madame Camusot le jeune inconnu qu'il conduisit à -l'hôtel d'Esgrignon où mademoiselle Armande l'attendait. La pauvre -fille mena chez elle la belle Maufrigneuse, à laquelle elle donna son -appartement. Monseigneur l'évêque occupait celui de Victurnien. Quand -la noble Armande se vit seule avec la duchesse, elle lui jeta le plus -déplorable regard. - ---Vous deviez bien votre secours au pauvre enfant qui s'est perdu pour -vous, madame, dit-elle, un enfant à qui tout le monde ici se sacrifie. - -La duchesse avait déjà jeté son coup d'œil de femme sur la chambre de -mademoiselle d'Esgrignon, et y avait vu l'image de la vie de cette -sublime fille: vous eussiez dit de la cellule d'une religieuse, à voir -cette pièce nue, froide et sans luxe. La duchesse, émue en contemplant -le passé, le présent et l'avenir de cette existence, en reconnaissant -le contraste inouï qu'y produisait sa présence, ne put retenir des -larmes qui roulèrent sur ses joues et lui servirent de réponse. - ---Ah! j'ai tort, pardonnez-moi, madame la duchesse? reprit la -chrétienne qui l'emporta sur la tante de Victurnien, vous ignoriez -notre misère, mon neveu était incapable de vous l'avouer. D'ailleurs, -en vous voyant, tout se conçoit, même le crime! - -Mademoiselle Armande, sèche et maigre, pâle, mais belle comme une de -ces figures effilées et sévères que les peintres allemands ont seuls su -faire, eut aussi les yeux mouillés. - ---Rassurez-vous, cher ange, dit enfin la duchesse, il est sauvé. - ---Oui, mais l'honneur, mais son avenir! Chesnel me l'a dit: le Roi sait -la vérité. - ---Nous songerons à réparer le mal, dit la duchesse. - -Mademoiselle Armande descendit au salon, et trouva le Cabinet des -Antiques au grand complet. Autant pour fêter Monseigneur que pour -entourer le marquis d'Esgrignon, chacun des habitués était venu. -Chesnel, posté dans l'antichambre, recommandait à chaque arrivant le -plus profond silence sur la grande affaire, afin que le vénérable -marquis n'en sût jamais rien. Le loyal Franc était capable de tuer son -fils ou de tuer du Croisier; dans cette circonstance, il lui aurait -fallu un criminel d'un côté ou de l'autre. Par un singulier hasard, -le marquis, heureux du retour de son fils à Paris, parla plus qu'à -l'ordinaire de Victurnien. Victurnien allait être placé bientôt par -le Roi, le Roi s'occupait enfin des d'Esgrignon. Chacun, la mort dans -l'âme, exaltait la bonne conduite de Victurnien. Mademoiselle Armande -préparait les voies à la soudaine apparition de son neveu, en disant à -son frère que Victurnien viendrait sans doute les voir et qu'il devait -être en route. - ---Bah! dit le marquis debout devant sa cheminée, s'il fait bien ses -affaires là où il est, il doit y rester, et ne pas songer à la joie que -son vieux père aurait à le voir. Le service du Roi avant tout. - -La plupart de ceux qui entendirent cette phrase frissonnèrent. Le -procès pouvait livrer l'épaule d'un d'Esgrignon au fer du bourreau! Il -y eut un moment d'affreux silence. La vieille marquise de Casteran ne -put retenir une larme qu'elle versa sur son rouge en détournant la tête. - -Le lendemain, à midi, par un temps superbe, toute la population en -rumeur était dispersée par groupes dans la rue qui traversait la ville, -et il n'y était question que de la grande affaire. Le jeune comte -était-il ou n'était il pas en prison? En ce moment, on aperçut le -tilbury bien connu du comte d'Esgrignon descendant par le haut de la -rue Saint-Blaise, et venant de la Préfecture. Ce tilbury était mené par -le comte accompagné d'un charmant jeune homme inconnu, tous deux gais, -riant, causant, ayant des roses du Bengale à la boutonnière. Ce fut un -de ces coups de théâtre qu'il est impossible de décrire. A dix heures, -un jugement de non-lieu, parfaitement motivé, avait rendu la liberté au -jeune comte. Du Croisier y fut foudroyé par un _attendu_ qui réservait -au comte d'Esgrignon ses droits pour le poursuivre en calomnie. Le -vieux Chesnel remontait, comme par hasard, la Grande-Rue, et disait -à qui voulait l'entendre, que du Croisier avait tendu le plus infâme -des piéges à l'honneur de la maison d'Esgrignon, et que, s'il n'était -pas poursuivi comme calomniateur, il devait cette condescendance à la -noblesse de sentiment qui animait les d'Esgrignon. Le soir de cette -fameuse journée, après le coucher du marquis d'Esgrignon, le jeune -comte, mademoiselle Armande et le beau petit page qui allait repartir -se trouvèrent seuls avec le chevalier, à qui l'on ne put cacher le sexe -de ce charmant cavalier et qui fut le seul dans la ville, hormis les -trois juges et madame Camusot, de qui la présence de la duchesse fut -connue. - ---La maison d'Esgrignon est sauvée, dit Chesnel, mais elle ne se -relèvera pas de ce choc d'ici à cent ans. Il faut maintenant payer les -dettes, et vous ne pouvez plus, monsieur le comte, faire autre chose -que vous marier avec une héritière. - ---Et la prendre où elle sera, dit la duchesse. - ---Une seconde mésalliance, s'écria mademoiselle Armande. - -La duchesse se mit à rire. - -Il vaut mieux se marier que de mourir, dit-elle en sortant de la poche -de son gilet un petit flacon donné par l'apothicairerie du château des -Tuileries. - -Mademoiselle Armande fit un geste d'effroi, le vieux Chesnel prit la -main de la belle Maufrigneuse et la lui baisa sans permission. - ---Vous êtes donc fous, ici? reprit la duchesse. Vous voulez donc -rester au quinzième siècle quand nous sommes au dix-neuvième? Mes -chers enfants, il n'y a plus de noblesse, il n'y a plus que de -l'aristocratie. Le Code civil de Napoléon a tué les parchemins comme -le canon avait déjà tué la féodalité. Vous serez bien plus nobles que -vous ne l'êtes quand vous aurez de l'argent. Épousez qui vous voudrez, -Victurnien, vous anoblirez votre femme, voilà le plus solide des -priviléges qui restent à la noblesse française. Monsieur de Talleyrand -n'a-t-il pas épousé madame Grandt sans se compromettre? Souvenez-vous -de Louis XIV marié à la veuve Scarron. - ---Il ne l'avait pas épousée pour son argent, dit mademoiselle Armande. - ---Recevriez-vous la comtesse d'Esgrignon, si c'était la nièce d'un du -Croisier? dit Chesnel. - ---Peut-être, répondit la duchesse, mais le roi, sans aucun doute, la -verrait avec plaisir. Vous ne savez donc pas ce qui se passe! dit-elle -en voyant l'étonnement peint sur tous les visages. Victurnien est venu -à Paris, il sait comment y vont les choses. Nous étions plus puissants -sous Napoléon. Victurnien, épousez mademoiselle Duval, épousez qui vous -voudrez, elle sera marquise d'Esgrignon tout aussi bien que je suis -duchesse de Maufrigneuse. - ---Tout est perdu, même l'honneur, dit le Chevalier en faisant un geste. - ---Adieu, Victurnien, dit la duchesse en l'embrassant au front, nous ne -nous verrons plus. Ce que vous avez de mieux à faire est de vivre sur -vos terres, l'air de Paris ne vous vaut rien. - ---Diane? cria le jeune comte au désespoir. - ---Monsieur, vous vous oubliez étrangement, dit froidement la -duchesse en quittant son rôle d'homme et de maîtresse et redevenant -non-seulement ange, mais encore duchesse, non-seulement duchesse, mais -la Célimène de Molière. - -La duchesse de Maufrigneuse salua dignement ces quatre personnages, et -obtint du Chevalier la dernière larme d'admiration qu'il eût au service -du beau sexe. - ---Comme elle ressemble à la princesse Goritza! s'écria-t-il à voix -basse. - -Diane avait disparu. Le fouet du postillon disait à Victurnien que le -beau roman de sa première passion était fini. En danger, Diane avait -encore pu voir dans le jeune comte son amant; mais, sauvé, la duchesse -le méprisait comme un homme faible qu'il était. - -Six mois après, Camusot fut nommé juge-suppléant à Paris, et plus -tard Juge d'Instruction. Michu devint Procureur du Roi. Le bonhomme -Blondet passa Conseiller à la Cour royale, y resta le temps nécessaire -pour prendre sa retraite et revint habiter sa jolie petite maison. -Joseph Blondet eut le siége de son père au Tribunal pour le reste de -ses jours, mais sans aucune chance d'avancement, et fut l'époux de -mademoiselle Blandureau, qui s'ennuie aujourd'hui dans cette maison de -briques et de fleurs, autant qu'une carpe dans un bassin de marbre. -Enfin, Michu, Camusot reçurent la croix de la Légion-d'Honneur, et le -vieux Blondet reçut celle d'officier. Quant au premier Substitut du -Procureur du Roi, monsieur Sauvager, il fut envoyé en Corse au grand -contentement de du Croisier qui, certes, ne voulait pas lui donner sa -nièce. - -Du Croisier, stimulé par le président du Ronceret, appela du jugement -de non-lieu en Cour Royale et perdit. Dans tout le Département, les -Libéraux soutinrent que le petit d'Esgrignon avait commis un faux. -Les Royalistes, de leur côté, racontèrent les horribles trames que la -vengeance avait fait ourdir à _l'infâme du Croisier_. Un duel eut lieu -entre du Croisier et Victurnien. Le hasard des armes fut pour l'ancien -fournisseur, qui blessa dangereusement le jeune comte et maintint ses -dires. La lutte entre les deux partis fut encore envenimée par cette -affaire que les Libéraux remettaient sur le tapis à tout propos. Du -Croisier, toujours repoussé aux Élections, ne voyait aucune chance de -faire épouser sa nièce au jeune comte, surtout après son duel. - -Un mois après la confirmation du jugement en Cour royale, Chesnel, -épuisé par cette lutte horrible où ses forces morales et physiques -furent ébranlées, mourut dans son triomphe comme un vieux chien fidèle -qui a reçu les défenses d'un marcassin dans le ventre. Il mourut aussi -heureux qu'il pouvait l'être, en laissant la Maison quasi-ruinée et -le jeune homme dans la misère, perdu d'ennui, sans aucune chance -d'établissement. Cette cruelle pensée, jointe à son abattement, acheva -sans doute le pauvre vieillard. Au milieu de tant de ruines, accablé -par tant de chagrins, il reçut une grande consolation: le vieux -marquis, sollicité par sa sœur, lui rendit toute son amitié. Ce grand -personnage vint dans la petite maison de la rue du Bercail, il s'assit -au chevet du lit de son vieux serviteur, dont tous les sacrifices -lui étaient inconnus. Chesnel se dressa sur son séant, et récita le -cantique de Siméon, le marquis lui permit de se faire enterrer dans la -chapelle du château, le corps en travers, et au bas de la fosse où ce -quasi-dernier d'Esgrignon devait reposer lui-même. - -Ainsi mourut l'un des derniers représentants de cette belle et -grande domesticité, mot que l'on prend souvent en mauvaise part, -et auquel nous donnons ici sa signification réelle en lui faisant -exprimer l'attachement féodal du serviteur au maître. Ce sentiment, -qui n'existait plus qu'au fond de la province et chez quelques -vieux serviteurs de la royauté, honorait également et la Noblesse -qui inspirait de semblables affections, et la bourgeoisie qui -les concevait. Ce noble et magnifique dévouement est impossible -aujourd'hui. Les maisons nobles n'ont plus de serviteurs, de même qu'il -n'y a plus de Roi de France ni de pairs héréditaires, ni de biens -immuablement fixés dans les maisons historiques pour en perpétuer les -splendeurs nationales. Chesnel n'était pas seulement un de ces grands -hommes inconnus de la vie privée, il était donc aussi une grande chose. -La continuité de ses sacrifices ne lui donne-t-elle pas je ne sais -quoi de grave et de sublime? ne dépasse-t-elle pas l'héroïsme de la -bienfaisance, qui est toujours un effort momentané? La vertu de Chesnel -appartient essentiellement aux classes placées entre les misères du -peuple et les grandeurs de l'aristocratie, et qui peuvent unir ainsi -les modestes vertus du Bourgeois aux sublimes pensées du Noble, en les -éclairant aux flambeaux d'une solide instruction. - -Victurnien, jugé défavorablement à la cour, n'y pouvait plus trouver -ni fille riche, ni emploi. Le Roi se refusa constamment à donner la -pairie aux d'Esgrignon, seule faveur qui pût tirer Victurnien de la -misère. Du vivant de son père, il était impossible de marier le jeune -comte avec une héritière bourgeoise, il dut vivre mesquinement dans la -maison paternelle avec les souvenirs de ses deux années de splendeur -parisienne et d'amour aristocratique. Triste et morne, il végétait -entre son père au désespoir, qui attribuait à une maladie de langueur -l'état où il voyait son fils, et sa tante dévorée de chagrin. Chesnel -n'était plus là . Le marquis mourut en 1830, après avoir vu le Roi -Charles X passant à Nonancourt où ce grand d'Esgrignon alla, suivi de -la noblesse valide du _Cabinet des Antiques_, lui rendre ses devoirs et -se joindre au maigre cortége de la monarchie vaincue. Acte de courage -qui semblera tout simple aujourd'hui, mais que l'enthousiasme de la -Révolte rendit alors sublime! - ---Les Gaulois triomphent! fut le dernier mot du marquis. - -La victoire de du Croisier fut alors complète, car le nouveau marquis -d'Esgrignon, huit jours après la mort de son vieux père, accepta -mademoiselle Duval pour femme, elle avait trois millions de dot, du -Croisier et sa femme assuraient leur fortune à mademoiselle Duval au -contrat. Du Croisier dit, pendant la cérémonie du mariage, que la -maison d'Esgrignon était la plus honorable de toutes les maisons nobles -de France. Vous voyez tous les hivers le marquis d'Esgrignon, qui doit -réunir un jour plus de cent mille écus de rente, à Paris où il mène la -joyeuse vie des garçons, n'ayant plus des grands seigneurs d'autrefois -que son indifférence pour sa femme, de laquelle il n'a nul souci. - ---Quant à mademoiselle d'Esgrignon, disait Émile Blondet à qui l'on -doit les détails de cette aventure, si elle ne ressemble plus à la -céleste figure entrevue pendant mon enfance, elle est certes, à -soixante-sept ans, la plus douloureuse et la plus intéressante figure -du Cabinet des Antiques où elle trône encore. Je l'ai vue au dernier -voyage que je fis dans mon pays, pour y aller chercher les papiers -nécessaires à mon mariage. Quand mon père apprit qui j'épousais, il -demeura stupéfait, il ne retrouva la parole qu'au moment où je lui -dis que j'étais Préfet.--Tu es né préfet! me répondit-il en souriant. -En faisant un tour par la ville, je rencontrai mademoiselle Armande -qui m'apparut plus grande que jamais! Il m'a semblé voir Marius sur -les ruines de Carthage. Ne survit-elle pas à ses religions, à ses -croyances détruites? elle ne croit plus qu'en Dieu. Habituellement -triste, muette, elle ne conserve, de son ancienne beauté, que des yeux -d'un éclat surnaturel. Quand je l'ai vue allant à la messe, son livre à -la main, je n'ai pu m'empêcher de penser qu'elle demande à Dieu de la -retirer de ce monde. - - Aux Jardies, juillet 1837. - - - - - [Illustration: IMP. S. RAÇON. - - LE COMTE DE MORTSAUF. - - Maigre et de haute taille, il avait l'attitude d'un gentilhomme, - etc..... - (LE LYS DANS LA VALLÉE.)] - - -LE LYS DANS LA VALLÉE. - - A MONSIEUR J.-B. NACQUART, - MEMBRE DE L'ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE. - - _Cher docteur, voici l'une des pierres les plus travaillées - dans la seconde assise d'un édifice littéraire lentement et - laborieusement construit; j'y veux inscrire votre nom, autant - pour remercier le savant qui me sauva jadis, que pour célébrer - l'ami de tous les jours._ - - DE BALZAC. - - - A MADAME LA COMTESSE NATALIE DE MANERVILLE. - - «Je cède à ton désir. Le privilége de la femme que nous aimons - plus qu'elle ne nous aime est de nous faire oublier à tout propos - les règles du bon sens. Pour ne pas voir un pli se former sur - vos fronts, pour dissiper la boudeuse expression de vos lèvres - que le moindre refus attriste, nous franchissons miraculeusement - les distances, nous donnons notre sang, nous dépensons l'avenir. - Aujourd'hui tu veux mon passé, le voici. Seulement, sache-le - bien, Natalie: en t'obéissant, j'ai dû fouler aux pieds des - répugnances inviolées. Mais pourquoi suspecter les soudaines et - longues rêveries qui me saisissent parfois en plein bonheur? - pourquoi ta jolie colère de femme aimée, à propos d'un silence? - Ne pouvais-tu jouer avec les contrastes de mon caractère sans - en demander les causes? As-tu dans le cœur des secrets qui, - pour se faire absoudre, aient besoin des miens? Enfin, tu l'as - deviné, Natalie, et peut-être vaut-il mieux que tu saches tout: - oui, ma vie est dominée par un fantôme, il se dessine vaguement - au moindre mot qui le provoque, il s'agite souvent de lui-même - au-dessus de moi. J'ai d'imposants souvenirs ensevelis au fond de - mon âme comme ces productions marines qui s'aperçoivent par les - temps calmes, et que les flots de la tempête jettent par fragments - sur la grève. Quoique le travail que nécessitent les idées pour - être exprimées ait contenu ces anciennes émotions qui me font - tant de mal quand elles se réveillent trop soudainement, s'il - y avait dans cette confession des éclats qui te blessassent, - souviens-toi que tu m'as menacé si je ne t'obéissais pas, ne me - punis donc point de t'avoir obéi? Je voudrais que ma confidence - redoublât ta tendresse. A ce soir. - - »FÉLIX.» - - -A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus émouvante -élégie, la peinture des tourments subits en silence par les âmes dont -les racines tendres encore ne rencontrent que de durs cailloux dans -le sol domestique, dont les premières frondaisons sont déchirées par -des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée -au moment où elles s'ouvrent? Quel poète nous dira les douleurs de -l'enfant dont les lèvres sucent un sein amer, et dont les sourires -sont réprimés par le feu dévorant d'un œil sévère? La fiction qui -représenterait ces pauvres cœurs opprimés par les êtres placés autour -d'eux pour favoriser les développements de leur sensibilité, serait la -véritable histoire de ma jeunesse. Quelle vanité pouvais-je blesser, -moi nouveau-né? quelle disgrâce physique ou morale me valait la -froideur de ma mère? étais-je donc l'enfant du devoir, celui dont la -naissance est fortuite, ou celui dont la vie est un reproche? Mis en -nourrice à la campagne, oublié par ma famille pendant trois ans, quand -je revins à la maison paternelle, j'y comptai pour si peu de chose que -j'y subissais la compassion des gens. Je ne connais ni le sentiment, -ni l'heureux hasard à l'aide desquels j'ai pu me relever de cette -première déchéance: chez moi l'enfant ignore, et l'homme ne sait rien. -Loin d'adoucir mon sort, mon frère et mes deux sœurs s'amusèrent à me -faire souffrir. Le pacte en vertu duquel les enfants cachent leurs -peccadilles et qui leur apprend déjà l'honneur, fut nul à mon égard; -bien plus, je me vis souvent puni pour les fautes de mon frère, sans -pouvoir réclamer contre cette injustice; la courtisanerie, en germe -chez les enfants, leur conseillait-elle de contribuer aux persécutions -qui m'affligeaient, pour se ménager les bonnes grâces d'une mère -également redoutée par eux? était-ce un effet de leur penchant à -l'imitation? était-ce besoin d'essayer leurs forces, ou manque de -pitié? Peut-être ces causes réunies me privèrent-elles des douceurs -de la fraternité. Déjà déshérité de toute affection, je ne pouvais -rien aimer, et la nature m'avait fait aimant! Un ange recueille-t-il -les soupirs de cette sensibilité sans cesse rebutée? Si dans quelques -âmes les sentiments méconnus tournent en haine, dans la mienne ils se -concentrèrent et s'y creusèrent un lit d'où, plus tard, ils jaillirent -sur ma vie. Suivant les caractères, l'habitude de trembler relâche les -fibres, engendre la crainte, et la crainte oblige à toujours céder. De -là vient une faiblesse qui abâtardit l'homme et lui communique je ne -sais quoi d'esclave. Mais ces continuelles tourmentes m'habituèrent -à déployer une force qui s'accrut par son exercice et prédisposa -mon âme aux résistances morales. Attendant toujours une douleur -nouvelle, comme les martyrs attendaient un nouveau coup, tout mon être -dut exprimer une résignation morne sous laquelle les grâces et les -mouvements de l'enfance furent étouffés, attitude qui passa pour un -symptôme d'idiotie et justifia les sinistres pronostics de ma mère. -La certitude de ces injustices excita prématurément dans mon âme la -fierté, ce fruit de la raison, qui sans doute arrêta les mauvais -penchants qu'une semblable éducation encourageait. Quoique délaissé par -ma mère, j'étais parfois l'objet de ses scrupules, parfois elle parlait -de mon instruction et manifestait le désir de s'en occuper; il me -passait alors des frissons horribles en songeant aux déchirements que -me causerait un contact journalier avec elle. Je bénissais mon abandon, -et me trouvais heureux de pouvoir rester dans le jardin à jouer avec -des cailloux, à observer des insectes, à regarder le bleu du firmament. -Quoique l'isolement dût me porter à la rêverie, mon goût pour les -contemplations vint d'une aventure qui vous peindra mes premiers -malheurs. Il était si peu question de moi que souvent la gouvernante -oubliait de me faire coucher. Un soir, tranquillement blotti sous -un figuier, je regardais une étoile avec cette passion curieuse qui -saisit les enfants, et à laquelle ma précoce mélancolie ajoutait une -sorte d'intelligence sentimentale. Mes sœurs s'amusaient et criaient; -j'entendais leur lointain tapage comme un accompagnement à mes idées. -Le bruit cessa, la nuit vint. Par hasard, ma mère s'aperçut de mon -absence. Pour éviter un reproche, notre gouvernante, une terrible -mademoiselle Caroline légitima les fausses appréhensions de ma mère -en prétendant que j'avais la maison en horreur; que si elle n'eût pas -attentivement veillé sur moi, je me serais enfui déjà ; je n'étais pas -imbécile, mais sournois; parmi tous les enfants commis à ses soins, -elle n'en avait jamais rencontré dont les dispositions fussent aussi -mauvaises que les miennes. Elle feignit de me chercher et m'appela, -je répondis; elle vint au figuier où elle savait que j'étais.--Que -faisiez-vous donc là ? me dit-elle.--Je regardais une étoile.--Vous -ne regardiez pas une étoile, dit ma mère qui nous écoutait du haut -de son balcon, connaît-on l'astronomie à votre âge?--Ah! madame, -s'écria mademoiselle Caroline, il a lâché le robinet du réservoir, le -jardin est inondé. Ce fut une rumeur générale. Mes sœurs s'étaient -amusées à tourner ce robinet pour voir couler l'eau; mais, surprises -par l'écartement d'une gerbe qui les avait arrosées de toutes parts, -elles avaient perdu la tête et s'étaient enfuies sans avoir pu fermer -le robinet. Atteint et convaincu d'avoir imaginé cette espiéglerie, -accusé de mensonge quand j'affirmais mon innocence, je fus sévèrement -puni. Mais châtiment horrible! je fus persiflé sur mon amour pour -les étoiles, et ma mère me défendit de rester au jardin le soir. -Les défenses tyranniques aiguisent encore plus une passion chez les -enfants que chez les hommes; les enfants ont sur eux l'avantage de -ne penser qu'à la chose défendue, qui leur offre alors des attraits -irrésistibles. J'eus donc souvent le fouet pour mon étoile. Ne pouvant -me confier à personne, je lui disais mes chagrins dans ce délicieux -ramage intérieur par lequel un enfant bégaie ses premières idées, comme -naguère il a bégayé ses premières paroles. A l'âge de douze ans, au -collége, je la contemplais encore en éprouvant d'indicibles délices, -tant les impressions reçues au matin de la vie laissent de profondes -traces au cœur. - -De cinq ans plus âgé que moi, Charles fut aussi bel enfant qu'il est -bel homme, il était le privilégié de mon père, l'amour de ma mère, -l'espoir de ma famille, partant le roi de la maison. Bien fait et -robuste, il avait un précepteur. Moi, chétif et malingre, à cinq ans je -fus envoyé comme externe dans une pension de la ville, conduit le matin -et ramené le soir par le valet de chambre de mon père. Je partais en -emportant un panier peu fourni, tandis que mes camarades apportaient -d'abondantes provisions. Ce contraste entre mon dénûment et leur -richesse engendra mille souffrances. Les célèbres rillettes et rillons -de Tours formaient l'élément principal du repas que nous faisions au -milieu de la journée, entre le déjeuner du matin et le dîner de la -maison dont l'heure coïncidait avec notre rentrée. Cette préparation, -si prisée par quelques gourmands, paraît rarement à Tours sur les -tables aristocratiques; si j'en entendis parler avant d'être mis en -pension, je n'avais jamais eu le bonheur de voir étendre pour moi cette -brune confiture sur une tartine de pain; mais elle n'aurait pas été -de mode à la pension, mon envie n'en eût pas été moins vive, car elle -était devenue comme une idée fixe, semblable au désir qu'inspiraient -à l'une des plus élégantes duchesses de Paris les ragoûts cuisinés -par les portières, et qu'en sa qualité de femme, elle satisfit. Les -enfants devinent la convoitise dans les regards aussi bien que vous -y lisez l'amour: je devins alors un excellent sujet de moquerie. Mes -camarades, qui presque tous appartenaient à la petite bourgeoisie, -venaient me présenter leurs excellentes rillettes en me demandant si -je savais comment elles se faisaient, où elles se vendaient, pourquoi -je n'en avais pas. Ils se pourléchaient en vantant les rillons, ces -résidus de porc sautés dans sa graisse et qui ressemblent à des truffes -cuites; ils douanaient mon panier, n'y trouvaient que des fromages -d'Olivet, ou des fruits secs, et m'assassinaient d'un:--_Tu n'as donc -pas de quoi?_ qui m'apprit à mesurer la différence mise entre mon -frère et moi. Ce contraste entre mon abandon et le bonheur des autres -a souillé les roses de mon enfance, et flétri ma verdoyante jeunesse. -La première fois que, dupe d'un sentiment généreux, j'avançai la main -pour accepter la friandise tant souhaitée qui me fut offerte d'un air -hypocrite, mon mystificateur retira sa tartine aux rires des camarades -prévenus de ce dénoûment. Si les esprits les plus distingués sont -accessibles à la vanité, comment ne pas absoudre l'enfant qui pleure -de se voir méprisé, goguenardé? A ce jeu, combien d'enfants seraient -devenus gourmands, quêteurs, lâches! Pour éviter les persécutions, je -me battis. Le courage du désespoir me rendit redoutable, mais je fus -un objet de haine, et restai sans ressources contre les traîtrises. -Un soir en sortant, je reçus dans le dos un coup de mouchoir roulé, -plein de cailloux. Quand le valet de chambre, qui me vengea rudement, -apprit cet événement à ma mère, elle s'écria:--Ce maudit enfant ne -nous donnera que des chagrins! J'entrai dans une horrible défiance de -moi-même, en trouvant là les répulsions que j'inspirais en famille. -Là , comme à la maison, je me repliai sur moi-même. Une seconde tombée -de neige retarda la floraison des germes semés en mon âme. Ceux que -je voyais aimés étaient de francs polissons, ma fierté s'appuya sur -cette observation, je demeurai seul. Ainsi se continua l'impossibilité -d'épancher les sentiments dont mon pauvre cœur était gros. En me -voyant toujours assombri, haï, solitaire, le maître confirma les -soupçons erronés que ma famille avait de ma mauvaise nature. Dès que -je sus écrire et lire, ma mère me fit exporter à Pont-le-Voy, collége -dirigé par des Oratoriens qui recevaient les enfants de mon âge dans -une classe nommée la classe des _Pas latins_, où restaient aussi les -écoliers de qui l'intelligence tardive se refusait au rudiment. Je -demeurai là huit ans, sans voir personne, et menant une vie de paria. -Voici comment et pourquoi. Je n'avais que trois francs par mois pour -mes menus plaisirs, somme qui suffisait à peine aux plumes, canifs, -règles, encre et papier dont il fallait nous pourvoir. Ainsi, ne -pouvant acheter ni les échasses, ni les cordes, ni aucune des choses -nécessaires aux amusements du collége, j'étais banni des jeux; pour -y être admis, j'aurais dû flagorner les riches ou flatter les forts -de ma division. La moindre de ces lâchetés, que se permettent si -facilement les enfants, me faisait bondir le cœur. Je séjournais sous -un arbre, perdu dans de plaintives rêveries, je lisais là les livres -que nous distribuait mensuellement le bibliothécaire. Combien de -douleurs étaient cachées au fond de cette solitude monstrueuse, quelles -angoisses engendrait mon abandon? Imaginez ce que mon âme tendre dut -ressentir à la première distribution de prix où j'obtins les deux -plus estimés, le prix de thème et celui de version? En venant les -recevoir sur le théâtre au milieu des acclamations et des fanfares, -je n'eus ni mon père ni ma mère pour me fêter, alors que le parterre -était rempli par les parents de tous mes camarades. Au lieu de baiser -le distributeur, suivant l'usage, je me précipitai dans son sein et -j'y fondis en larmes. Le soir, je brûlai mes couronnes dans le poêle. -Les parents demeuraient en ville pendant la semaine employée par les -exercices qui précédaient la distribution des prix, ainsi mes camarades -décampaient tous joyeusement le matin; tandis que moi, de qui les -parents étaient à quelques lieues de là , je restais dans les cours avec -les Outre-mer, nom donné aux écoliers dont les familles se trouvaient -aux îles ou à l'étranger. Le soir, durant la prière, les barbares -nous vantaient les bons dîners faits avec leurs parents. Vous verrez -toujours mon malheur s'agrandissant en raison de la circonférence -des sphères sociales où j'entrerai. Combien d'efforts n'ai-je pas -tentés pour infirmer l'arrêt qui me condamnait à ne vivre qu'en -moi! Combien d'espérances long-temps conçues avec mille élancements -d'âme et détruites en un jour! Pour décider mes parents à venir au -collége, je leur écrivais des épîtres pleines de sentiments, peut-être -emphatiquement exprimés, mais ces lettres auraient-elles dû m'attirer -les reproches de ma mère qui me réprimandait avec ironie sur mon style? -Sans me décourager, je promettais de remplir les conditions que ma mère -et mon père mettaient à leur arrivée, j'implorais l'assistance de mes -sœurs à qui j'écrivais aux jours de leur fête et de leur naissance, -avec l'exactitude des pauvres enfants délaissés, mais avec une vaine -persistance. Aux approches de la distribution des prix, je redoublais -mes prières, je parlais de triomphes pressentis. Trompé par le silence -de mes parents, je les attendais en m'exaltant le cœur, je les -annonçais à mes camarades; et quand, à l'arrivée des familles, le pas -du vieux portier qui appelait les écoliers retentissait dans les cours, -j'éprouvais alors des palpitations maladives. Jamais ce vieillard ne -prononça mon nom. Le jour où je m'accusai d'avoir maudit l'existence, -mon confesseur me montra le ciel où fleurissait la palme promise par le -_Beati qui lugent!_ du Sauveur. Lors de ma première communion, je me -jetai donc dans les mystérieuses profondeurs de la prière, séduit par -les idées religieuses dont les féeries morales enchantent les jeunes -esprits. Animé d'une ardente foi, je priais Dieu de renouveler en ma -faveur les miracles fascinateurs que je lisais dans le Martyrologe. A -cinq ans je m'envolais dans une étoile, à douze ans j'allais frapper -aux portes du Sanctuaire. Mon extase fit éclore en moi des songes -inénarrables qui meublèrent mon imagination, enrichirent ma tendresse -et fortifièrent mes facultés pensantes. J'ai souvent attribué ces -sublimes visions à des anges chargés de façonner mon âme à de divines -destinées, elles ont doué mes yeux de la faculté de voir l'esprit -intime des choses; elles ont préparé mon cœur aux magies qui font le -poète malheureux, quand il a le fatal pouvoir de comparer ce qu'il -sent à ce qui est, les grandes choses voulues au peu qu'il obtient; -elles ont écrit dans ma tête un livre où j'ai pu lire ce que je devais -exprimer, elles ont mis sur mes lèvres le charbon de l'improvisateur. - -Mon père conçut quelques doutes sur la portée de l'enseignement -oratorien, et vint m'enlever de Pont-le-Voy pour me mettre à Paris dans -une Institution située au Marais. J'avais quinze ans. Examen fait de -ma capacité, le rhétoricien de Pont-le-Voy fut jugé digne d'être en -troisième. Les douleurs que j'avais éprouvées en famille, à l'école, -au collége, je les retrouvai sous une nouvelle forme pendant mon -séjour à la pension Lepître. Mon père ne m'avait point donné d'argent. -Quand mes parents savaient que je pouvais être nourri, vêtu, gorgé de -latin, bourré de grec, tout était résolu. Durant le cours de ma vie -collégiale, j'ai connu mille camarades environ, et n'ai rencontré chez -aucun l'exemple d'une pareille indifférence. Attaché fanatiquement -aux Bourbons, monsieur Lepître avait eu des relations avec mon père à -l'époque où des royalistes dévoués essayèrent d'enlever au Temple la -reine Marie-Antoinette; ils avaient renouvelé connaissance; monsieur -Lepître se crut donc obligé de réparer l'oubli de mon père, mais la -somme qu'il me donna mensuellement fut médiocre, car il ignorait les -intentions de ma famille. La pension était installée à l'ancien hôtel -Joyeuse, où, comme dans toutes les anciennes demeures seigneuriales, -il se trouvait une loge de suisse. Pendant la récréation qui précédait -l'heure où le _gâcheux_ nous conduisait au lycée Charlemagne, les -camarades opulents allaient déjeuner chez notre portier, nommé Doisy. -Monsieur Lepître ignorait ou souffrait le commerce de Doisy, véritable -contrebandier que les élèves avaient intérêt à choyer: il était le -secret chaperon de nos écarts, le confident des rentrées tardives, -notre intermédiaire entre les loueurs de livres défendus. Déjeuner avec -une tasse de café au lait était un goût aristocratique, expliqué par le -prix excessif auquel montèrent les denrées coloniales sous Napoléon. -Si l'usage du sucre et du café constituait un luxe chez les parents, -il annonçait parmi nous une supériorité vaniteuse qui aurait engendré -notre passion, si la pente à l'imitation, si la gourmandise, si la -contagion de la mode n'eussent pas suffi. Doisy nous faisait crédit, il -nous supposait à tous des sœurs ou des tantes qui approuvent le point -d'honneur des écoliers et payent leurs dettes. Je résistai long-temps -aux blandices de la buvette. Si mes juges eussent connu la force des -séductions, les héroïques aspirations de mon âme vers le stoïcisme, -les rages contenues pendant ma longue résistance, ils eussent essuyé -mes pleurs au lieu de les faire couler. Mais, enfant, pouvais-je avoir -cette grandeur d'âme qui fait mépriser le mépris d'autrui? Puis je -sentis peut-être les atteintes de plusieurs vices sociaux dont la -puissance fut augmentée par ma convoitise. Vers la fin de la deuxième -année, mon père et ma mère vinrent à Paris. Le jour de leur arrivée me -fut annoncé par mon frère: il habitait Paris et ne m'avait pas fait -une seule visite. Mes sœurs étaient du voyage, et nous devions voir -Paris ensemble. Le premier jour nous irions dîner au Palais-Royal -afin d'être tout portés au Théâtre-Français. Malgré l'ivresse que me -causa ce programme de fêtes inespérées, ma joie fut détendue par le -vent d'orage qui impressionne si rapidement les habitués du malheur. -J'avais à déclarer cent francs de dettes contractées chez le sieur -Doisy, qui me menaçait de demander lui-même son argent à mes parents. -J'inventai de prendre mon frère pour drogman de Doisy, pour interprète -de mon repentir, pour médiateur de mon pardon. Mon père pencha vers -l'indulgence. Mais ma mère fut impitoyable, son œil bleu foncé me -pétrifia, elle fulmina de terribles prophéties. «Que serais-je plus -tard, si dès l'âge de dix-sept ans je faisais de semblables équipées! -Étais-je bien son fils? Allais-je ruiner ma famille? Étais-je donc seul -au logis? La carrière embrassée par mon frère Charles n'exigeait-elle -pas une dotation indépendante, déjà méritée par une conduite qui -glorifiait sa famille, tandis que j'en serais la honte? Mes deux sœurs -se marieraient-elles sans dot? Ignorais-je donc le prix de l'argent -et ce que je coûtais? A quoi servaient le sucre et le café dans une -éducation? Se conduire ainsi, n'était-ce pas apprendre tous les vices?» -Marat était un ange en comparaison de moi. Après avoir subi le choc -de ce torrent qui charria mille terreurs en mon âme, mon frère me -reconduisit à ma pension, je perdis le dîner aux Frères Provençaux et -fus privé de voir Talma dans _Britannicus_. Telle fut mon entrevue avec -ma mère après une séparation de douze ans. - -Quand j'eus fini mes humanités, mon père me laissa sous la tutelle de -monsieur Lepître: je devais apprendre les mathématiques transcendantes, -faire une première année de Droit et commencer de hautes études. -Pensionnaire en chambre et libéré des classes, je crus à une trêve -entre la misère et moi. Mais malgré mes dix-neuf ans, ou peut-être à -cause de mes dix-neuf ans, mon père continua le système qui m'avait -envoyé jadis à l'école sans provisions de bouche, au collége sans -menus plaisirs, et donné Doisy pour créancier. J'eus peu d'argent à ma -disposition. Que tenter à Paris sans argent? D'ailleurs, ma liberté fut -savamment enchaînée. Monsieur Lepître me faisait accompagner à l'École -de Droit par un gâcheux qui me remettait aux mains du professeur, et -venait me reprendre. Une jeune fille aurait été gardée avec moins de -précautions que les craintes de ma mère n'en inspirèrent pour conserver -ma personne. Paris effrayait à bon droit mes parents. Les écoliers sont -secrètement occupés de ce qui préoccupe aussi les demoiselles dans -leurs pensionnats; quoi qu'on fasse, celles-ci parleront toujours de -l'amant, et ceux-là de la femme. Mais à Paris, et dans ce temps, les -conversations entre camarades étaient dominées par le monde oriental -et sultanesque du Palais-Royal. Le Palais-Royal était un Eldorado -d'amour où le soir les lingots couraient tout monnayés. Là cessaient -les doutes les plus vierges, là pouvaient s'apaiser nos curiosités -allumées! Le Palais-Royal et moi, nous fûmes deux asymptotes, dirigées -l'une vers l'autre sans pouvoir se rencontrer. Voici comment le sort -déjoua mes tentatives. Mon père m'avait présenté chez une de mes tantes -qui demeurait dans l'île Saint-Louis, où je dus aller dîner les jeudis -et les dimanches, conduit par madame ou par monsieur Lepître, qui, ces -jours-là , sortaient et me reprenaient le soir en revenant chez eux. -Singulières récréations! La marquise de Listomère était une grande dame -cérémonieuse qui n'eut jamais la pensée de m'offrir un écu. Vieille -comme une cathédrale, peinte comme une miniature, somptueuse dans sa -mise, elle vivait dans son hôtel comme si Louis XV ne fût pas mort, -et ne voyait que des vieilles femmes et des gentilshommes, société -de corps fossiles où je croyais être dans un cimetière. Personne ne -m'adressait la parole, et je ne me sentais pas la force de parler le -premier. Les regards hostiles ou froids me rendaient honteux de ma -jeunesse qui semblait importune à tous. Je basai le succès de mon -escapade sur cette indifférence, en me proposant de m'esquiver un -jour, aussitôt le dîner fini, pour voler aux Galeries de bois. Une -fois engagée dans un whist, ma tante ne faisait plus attention à moi. -Jean, son valet de chambre, se souciait peu de monsieur Lepître; mais -ce malheureux dîner se prolongeait malheureusement en raison de la -vétusté des mâchoires ou de l'imperfection des râteliers. Enfin un -soir, entre huit et neuf heures, j'avais gagné l'escalier, palpitant -comme Bianca Capello le jour de sa fuite; mais, quand le suisse m'eut -tiré le cordon, je vis le fiacre de monsieur Lepître dans la rue, et -le bonhomme qui me demandait de sa voix poussive. Trois fois le hasard -s'interposa fatalement entre l'enfer du Palais-Royal et le paradis -de ma jeunesse. Le jour où, me trouvant honteux à vingt ans de mon -ignorance, je résolus d'affronter tous les périls pour en finir; au -moment où faussant compagnie à monsieur Lepître pendant qu'il montait -en voiture, opération difficile, il était gros comme Louis XVIII et -pied-bot; eh! bien, ma mère arrivait en chaise de poste! Je fus arrêté -par son regard et demeurai comme l'oiseau devant le serpent. Par quel -hasard la rencontrai-je? Rien de plus naturel. Napoléon tentait ses -derniers coups. Mon père, qui pressentait le retour des Bourbons, -venait éclairer mon frère employé déjà dans la diplomatie impériale. -Il avait quitté Tours avec ma mère. Ma mère s'était chargée de m'y -reconduire pour me soustraire aux dangers dont la capitale semblait -menacée à ceux qui suivaient intelligemment la marche des ennemis. -En quelques minutes je fus enlevé de Paris, au moment où son séjour -allait m'être fatal. Les tourments d'une imagination sans cesse agitée -de désirs réprimés, les ennuis d'une vie attristée par de constantes -privations, m'avaient contraint à me jeter dans l'étude, comme les -hommes lassés de leur sort se confinaient autrefois dans un cloître. -Chez moi, l'étude était devenue une passion qui pouvait m'être fatale -en m'emprisonnant à l'époque où les jeunes gens doivent se livrer aux -activités enchanteresses de leur nature printanière. - -Ce léger croquis d'une jeunesse, où vous devinez d'innombrables -élégies, était nécessaire pour expliquer l'influence qu'elle exerça -sur mon avenir. Affecté par tant d'éléments morbides, à vingt ans -passés, j'étais encore petit, maigre et pâle. Mon âme pleine de -vouloirs se débattait avec un corps débile en apparence; mais qui, -selon le mot d'un vieux médecin de Tours, subissait la dernière fusion -d'un tempérament de fer. Enfant par le corps et vieux par la pensée, -j'avais tant lu, tant médité, que je connaissais métaphysiquement la -vie dans ses hauteurs au moment où j'allais apercevoir les difficultés -tortueuses de ses défilés et les chemins sablonneux de ses plaines. -Des hasards inouïs m'avaient laissé dans cette délicieuse période -où surgissent les premiers troubles de l'âme, où elle s'éveille aux -voluptés, où pour elle tout est sapide et frais. J'étais entre -ma puberté prolongée par mes travaux et une virilité qui poussait -tardivement ses rameaux verts. Nul jeune homme ne fut, mieux que je ne -l'étais, préparé à sentir, à aimer. Pour bien comprendre mon récit, -reportez-vous donc à ce bel âge où la bouche est vierge de mensonges, -où le regard est franc, quoique voilé par des paupières qu'alourdissent -les timidités en contradiction avec le désir, où l'esprit ne se plie -point au jésuitisme du monde, où la couardise du cœur égale en violence -les générosités du premier mouvement. - -Je ne vous parlerai point du voyage que je fis de Paris à Tours avec -ma mère. La froideur de ses façons réprima l'essor de mes tendresses. -En partant de chaque nouveau relais, je me promettais de parler; mais -un regard, un mot effarouchaient les phrases prudemment méditées pour -mon exorde. A Orléans, au moment de se coucher, ma mère me reprocha mon -silence. Je me jetai à ses pieds, j'embrassai ses genoux en pleurant à -chaudes larmes, je lui ouvris mon cœur, gros d'affection; j'essayai de -la toucher par l'éloquence d'une plaidoirie affamée d'amour, et dont -les accents eussent remué les entrailles d'une marâtre. Ma mère me -répondit que je jouais la comédie. Je me plaignis de son abandon, elle -m'appela fils dénaturé. J'eus un tel serrement de cœur, qu'à Blois je -courus sur le pont pour me jeter dans la Loire. Mon suicide fut empêché -par la hauteur du parapet. - -A mon arrivée, mes deux sœurs, qui ne me connaissaient point, -marquèrent plus d'étonnement que de tendresse; cependant plus tard, -par comparaison, elles me parurent pleines d'amitié pour moi. Je -fus logé dans une chambre, au troisième étage. Vous aurez compris -l'étendue de mes misères quand je vous aurai dit que ma mère me -laissa, moi, jeune homme de vingt ans, sans autre linge que celui de -mon misérable trousseau de pension, sans autre garde-robe que mes -vêtements de Paris. Si je volais d'un bout du salon à l'autre pour lui -ramasser son mouchoir, elle ne me disait que le froid merci qu'une -femme accorde à son valet. Obligé de l'observer pour reconnaître -s'il y avait en son cœur des endroits friables où je pusse attacher -quelques rameaux d'affection, je vis en elle une grande femme sèche -et mince, joueuse, égoïste, impertinente comme toutes les Listomère -chez qui l'impertinence se compte dans la dot. Elle ne voyait dans -la vie que des devoirs à remplir; toutes les femmes froides que j'ai -rencontrées se faisaient comme elle une religion du devoir: elle -recevait nos adorations comme un prêtre reçoit l'encens à la messe; mon -frère aîné semblait avoir absorbé le peu de maternité qu'elle avait -au cœur. Elle nous piquait sans cesse par les traits d'une ironie -mordante, l'arme des gens sans cœur, et de laquelle elle se servait -contre nous qui ne pouvions lui rien répondre. Malgré ces barrières -épineuses, les sentiments instinctifs tiennent par tant de racines, -la religieuse terreur inspirée par une mère de laquelle il coûte trop -de désespérer conserve tant de liens, que la sublime erreur de notre -amour se continua jusqu'au jour où, plus avancés dans la vie, elle -fut souverainement jugée. En ce jour commencent les représailles des -enfants dont l'indifférence engendrée par les déceptions du passé, -grossie des épaves limoneuses qu'ils en ramènent, s'étend jusque sur la -tombe. Ce terrible despotisme chassa les idées voluptueuses que j'avais -follement médité de satisfaire à Tours. Je me jetai désespérément dans -la bibliothèque de mon père, où je me mis à lire tous les livres que -je ne connaissais point. Mes longues séances de travail m'épargnèrent -tout contact avec ma mère, mais elles aggravèrent ma situation morale. -Parfois, ma sœur aînée, celle qui a épousé notre cousin le marquis de -Listomère, cherchait à me consoler sans pouvoir calmer l'irritation à -laquelle j'étais en proie. Je voulais mourir. - -De grands événements, auxquels j'étais étranger, se préparaient -alors. Parti de Bordeaux pour rejoindre Louis XVIII à Paris, le duc -d'Angoulême recevait, à son passage dans chaque ville, des ovations -préparées par l'enthousiasme qui saisissait la vieille France au -retour des Bourbons. La Touraine en émoi pour ses princes légitimes, -la ville en rumeur, les fenêtres pavoisées, les habitants endimanchés, -les apprêts d'une fête, et ce je ne sais quoi répandu dans l'air et -qui grise, me donnèrent l'envie d'assister au bal offert au prince. -Quand je me mis de l'audace au front pour exprimer ce désir à ma -mère, alors trop malade pour pouvoir assister à la fête, elle se -courrouça grandement. Arrivais-je du Congo pour ne rien savoir? Comment -pouvais-je imaginer que notre famille ne serait pas représentée à ce -bal? En l'absence de mon père et de mon frère, n'était-ce pas à moi d'y -aller? N'avais-je pas une mère? ne pensait-elle pas au bonheur de ses -enfants? En un moment le fils quasi désavoué devenait un personnage. -Je fus autant abasourdi de mon importance que du déluge de raisons -ironiquement déduites par lesquelles ma mère accueillit ma supplique. -Je questionnai mes sœurs, j'appris que ma mère, à laquelle plaisaient -ces coups de théâtre, s'était forcément occupée de ma toilette. Surpris -par les exigences de ses pratiques, aucun tailleur de Tours n'avait pu -se charger de mon équipement. Ma mère avait mandé son ouvrière à la -journée, qui, suivant l'usage des provinces, savait faire toute espèce -de couture. Un habit bleu-barbeau me fut secrètement confectionné tant -bien que mal. Des bas de soie et des escarpins neufs furent facilement -trouvés; les gilets d'homme se portaient courts, je pus mettre un des -gilets de mon père; pour la première fois j'eus une chemise à jabot -dont les tuyaux gonflèrent ma poitrine et s'entortillèrent dans le nœud -de ma cravate. Quand je fus habillé, je me ressemblais si peu, que mes -sœurs me donnèrent par leurs compliments le courage de paraître devant -la Touraine assemblée. Entreprise ardue! Cette fête comportait trop -d'appelés pour qu'il y eût beaucoup d'élus. Grâce à l'exiguité de ma -taille, je me faufilai sous une tente construite dans les jardins de -la maison Papion, et j'arrivai près du fauteuil où trônait le prince. -En un moment je fus suffoqué par la chaleur, ébloui par les lumières, -par les tentures rouges, par les ornements dorés, par les toilettes -et les diamants de la première fête publique à laquelle j'assistais. -J'étais poussé par une foule d'hommes et de femmes qui se ruaient les -uns sur les autres et se heurtaient dans un nuage de poussière. Les -cuivres ardents et les éclats bourboniens de la musique militaire -étaient étouffés sous les hourra de:--Vive le duc d'Angoulême! vive le -roi! vivent les Bourbons! Cette fête était une débâcle d'enthousiasme -où chacun s'efforçait de se surpasser dans le féroce empressement de -courir au soleil levant des Bourbons, véritable égoïsme de parti qui me -laissa froid, me rapetissa, me replia sur moi-même. - -Emporté comme un fétu dans ce tourbillon, j'eus un enfantin désir -d'être duc d'Angoulême, de me mêler ainsi à ces princes qui paradaient -devant un public ébahi. La niaise envie du Tourangeau fit éclore une -ambition que mon caractère et les circonstances ennoblirent. Qui n'a -pas jalousé cette adoration dont une répétition grandiose me fut -offerte quelques mois après, quand Paris tout entier se précipita vers -l'Empereur à son retour de l'île d'Elbe? Cet empire exercé sur les -masses dont les sentiments et la vie se déchargent dans une seule âme, -me voua soudain à la gloire, cette prêtresse qui égorge les Français -aujourd'hui, comme autrefois la druidesse sacrifiait les Gaulois. -Puis tout à coup je rencontrai la femme qui devait aiguillonner sans -cesse mes ambitieux désirs, et les combler en me jetant au cœur de la -Royauté. Trop timide pour inviter une danseuse, et craignant d'ailleurs -de brouiller les figures, je devins naturellement très-grimaud et -ne sachant que faire de ma personne. Au moment où je souffrais du -malaise causé par le piétinement auquel nous oblige une foule, un -officier marcha sur mes pieds gonflés autant par la compression du -cuir que par la chaleur. Ce dernier ennui me dégoûta de la fête. Il -était impossible de sortir, je me réfugiai dans un coin au bout d'une -banquette abandonnée, où je restai les yeux fixes, immobile et boudeur. -Trompée par ma chétive apparence, une femme me prit pour un enfant prêt -à s'endormir en attendant le bon plaisir de sa mère, et se posa près -de moi par un mouvement d'oiseau qui s'abat sur son nid. Aussitôt je -sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla depuis -la poésie orientale. Je regardai ma voisine, et fus plus ébloui par -elle que je ne l'avais été par la fête; elle devint toute ma fête. Si -vous avez bien compris ma vie antérieure, vous devinerez les sentiments -qui sourdirent en mon cœur. Mes yeux furent tout à coup frappés par de -blanches épaules rebondies sur lesquelles j'aurais voulu pouvoir me -rouler, des épaules légèrement rosées qui semblaient rougir comme si -elles se trouvaient nues pour la première fois, de pudiques épaules qui -avaient une âme, et dont la peau satinée éclatait à la lumière comme -un tissu de soie. Ces épaules étaient partagées par une raie, le long -de laquelle coula mon regard, plus hardi que ma main. Je me haussai -tout palpitant pour voir le corsage et fus complétement fasciné par une -gorge chastement couverte d'une gaze, mais dont les globes azurés et -d'une rondeur parfaite étaient douillettement couchés dans des flots de -dentelle. Les plus légers détails de cette tête furent des amorces qui -réveillèrent en moi des jouissances infinies: le brillant des cheveux -lissés au-dessus d'un cou velouté comme celui d'une petite fille, les -lignes blanches que le peigne y avait dessinées et où mon imagination -courut comme en de frais sentiers, tout me fit perdre l'esprit. Après -m'être assuré que personne ne me voyait, je me plongeai dans ce dos -comme un enfant qui se jette dans le sein de sa mère, et je baisai -toutes ces épaules en y roulant ma tête. Cette femme poussa un cri -perçant, que la musique empêcha d'entendre; elle se retourna, me vit -et me dit: «--Monsieur?» Ah! si elle avait dit: «--Mon petit bonhomme, -qu'est-ce qui vous prend donc!» je l'aurais tuée peut-être; mais à ce -_monsieur!_ des larmes chaudes jaillirent de mes yeux. Je fus pétrifié -par un regard animé d'une sainte colère, par une tête sublime couronnée -d'un diadème de cheveux cendrés, en harmonie avec ce dos d'amour. La -pourpre de la pudeur offensée étincela sur son visage, que désarmait -déjà le pardon de la femme qui comprend une frénésie quand elle en -est le principe, et devine des adorations infinies dans les larmes du -repentir. Elle s'en alla par un mouvement de reine. Je sentis alors -le ridicule de ma position; alors seulement je compris que j'étais -fagotté comme le singe d'un Savoyard. J'eus honte de moi. Je restai -tout hébété, savourant la pomme que je venais de voler, gardant sur mes -lèvres la chaleur de ce sang que j'avais aspiré, ne me repentant de -rien, et suivant du regard cette femme descendue des cieux. Saisi par -le premier aspect charnel de la grande fièvre du cœur, j'errai dans le -bal devenu désert, sans pouvoir y retrouver mon inconnue. Je revins me -coucher métamorphosé. - -Une âme nouvelle, une âme aux ailes diaprées avait brisé sa larve. -Tombée des steppes bleus où je l'admirais, ma chère étoile s'était -donc faite femme en conservant sa clarté, ses scintillements et sa -fraîcheur. J'aimai soudain sans rien savoir de l'amour. N'est-ce pas -une étrange chose que cette première irruption du sentiment le plus vif -de l'homme? J'avais rencontré dans le salon de ma tante quelques jolies -femmes, aucune ne m'avait causé la moindre impression. Existe-t-il -donc une heure, une conjonction d'astres, une réunion de circonstances -expresses, une certaine femme entre toutes, pour déterminer une -passion exclusive, au temps où la passion embrasse le sexe entier? -En pensant que mon élue vivait en Touraine, j'aspirais l'air avec -délices, je trouvai au bleu du temps une couleur que je ne lui ai plus -vue nulle part. Si j'étais ravi mentalement, je parus sérieusement -malade, et ma mère eut des craintes mêlées de remords. Semblable aux -animaux qui sentent venir le mal, j'allai m'accroupir dans un coin -du jardin pour y rêver au baiser que j'avais volé. Quelques jours -après ce bal mémorable, ma mère attribua l'abandon de mes travaux, -mon indifférence à ses regards oppresseurs, mon insouciance de ses -ironies et ma sombre attitude, aux crises naturelles que doivent -subir les jeunes gens de mon âge. La campagne, cet éternel remède des -affections auxquelles la médecine ne connaît rien, fut regardée comme -le meilleur moyen de me sortir de mon apathie. Ma mère décida que -j'irais passer quelques jours à Frapesle, château situé sur l'Indre -entre Montbazon et Azay-le-Rideau, chez l'un de ses amis, à qui sans -doute elle donna des instructions secrètes. Le jour où j'eus ainsi la -clef des champs, j'avais si drument nagé dans l'océan de l'amour que -je l'avais traversé. J'ignorais le nom de mon inconnue, comment la -désigner, où la trouver? d'ailleurs, à qui pouvais-je parler d'elle? -Mon caractère timide augmentait encore les craintes inexpliquées -qui s'emparent des jeunes cœurs au début de l'amour, et me faisait -commencer par la mélancolie qui termine les passions sans espoir. Je -ne demandais pas mieux que d'aller, venir, courir à travers champs. -Avec ce courage d'enfant qui ne doute de rien et comporte je ne sais -quoi de chevaleresque, je me proposais de fouiller tous les châteaux -de la Touraine, en y voyageant à pied, en me disant à chaque jolie -tourelle:--C'est là ! - -Donc, un jeudi matin je sortis de Tours par la barrière Saint-Éloy, je -traversai les ponts Saint-Sauveur, j'arrivai dans Poncher en levant le -nez à chaque maison, et gagnai la route de Chinon. Pour la première -fois de ma vie, je pouvais m'arrêter sous un arbre, marcher lentement -ou vite à mon gré sans être questionné par personne. Pour un pauvre -être écrasé par les différents despotismes qui, peu ou prou, pèsent -sur toutes les jeunesses, le premier usage du libre arbitre, exercé -même sur des riens, apportait à l'âme je ne sais quel épanouissement. -Beaucoup de raisons se réunirent pour faire de ce jour une fête pleine -d'enchantements. Dans mon enfance, mes promenades ne m'avaient pas -conduit à plus d'une lieue hors la ville. Mes courses aux environs de -Pont-le-Voy, ni celles que je fis dans Paris, ne m'avaient gâté sur les -beautés de la nature champêtre. Néanmoins il me restait, des premiers -souvenirs de ma vie, le sentiment du beau qui respire dans le paysage -de Tours avec lequel je m'étais familiarisé. Quoique complétement neuf -à la poésie des sites, j'étais donc exigeant à mon insu, comme ceux -qui sans avoir la pratique d'un art en imaginent tout d'abord l'idéal. -Pour aller au château de Frapesle, les gens à pied ou à cheval abrègent -la route en passant par les landes dites de Charlemagne, terres en -friche, situées au sommet du plateau qui sépare le bassin du Cher et -celui de l'Indre, et où mène un chemin de traverse que l'on prend à -Champy. Ces landes plates et sablonneuses, qui vous attristent durant -une lieue environ, joignent par un bouquet de bois le chemin de Saché, -nom de la commune d'où dépend Frapesle. Ce chemin, qui débouche sur la -route de Chinon, bien au delà de Ballan, longe une plaine ondulée sans -accidents remarquables, jusqu'au petit pays d'Artanne. Là se découvre -une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir -sous les châteaux posés sur ces doubles collines; une magnifique coupe -d'émeraude au fond de laquelle l'Indre se roule par des mouvements de -serpent. A cet aspect, je fus saisi d'un étonnement voluptueux que -l'ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé.--Si cette -femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu, -le voici? A cette pensée je m'appuyai contre un noyer sous lequel, -depuis ce jour, je me repose toutes les fois que je reviens dans ma -chère vallée. Sous cet arbre confident de mes pensées, je m'interroge -sur les changements que j'ai subis pendant le temps qui s'est écoulé -depuis le dernier jour où j'en suis parti. Elle demeurait là , mon -cœur ne me trompait point: le premier castel que je vis au penchant -d'une lande était son habitation. Quand je m'assis sous mon noyer, le -soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres -de ses fenêtres. Sa robe de percale produisait le point blanc que je -remarquai dans ses vignes sous un hallebergier. Elle était, comme vous -le savez déjà , sans rien savoir encore, LE LYS DE CETTE VALLÉE où elle -croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus. -L'amour infini, sans autre aliment qu'un objet à peine entrevu dont -mon âme était remplie, je le trouvais exprimé par ce long ruban d'eau -qui ruisselle au soleil entre deux rives vertes, par ces lignes de -peupliers qui parent de leurs dentelles mobiles ce val d'amour, par les -bois de chênes qui s'avancent entre les vignobles sur des coteaux que -la rivière arrondit toujours différemment, et par ces horizons estompés -qui fuient en se contrariant. Si vous voulez voir la nature belle et -vierge comme une fiancée, allez là par un jour de printemps; si vous -voulez calmer les plaies saignantes de votre cœur, revenez-y par les -derniers jours de l'automne; au printemps, l'amour y bat des ailes à -plein ciel, en automne on y songe à ceux qui ne sont plus. Le poumon -malade y respire une bienfaisante fraîcheur, la vue s'y repose sur des -touffes dorées qui communiquent à l'âme leurs paisibles douceurs. En -ce moment, les moulins situés sur les chutes de l'Indre donnaient une -voix à cette vallée frémissante, les peupliers se balançaient en riant, -pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les cigales criaient, -tout y était mélodie. Ne me demandez plus pourquoi j'aime la Touraine? -je ne l'aime ni comme on aime son berceau, ni comme on aime une oasis -dans le désert; je l'aime comme un artiste aime l'art; je l'aime moins -que je ne vous aime, mais sans la Touraine, peut-être ne vivrais-je -plus. Sans savoir pourquoi, mes yeux revenaient au point blanc, à la -femme qui brillait dans ce vaste jardin comme au milieu des buissons -verts éclatait la clochette d'un convolvulus, flétrie si l'on y touche. -Je descendis, l'âme émue, au fond de cette corbeille, et vis bientôt -un village que la poésie qui surabondait en moi me fit trouver sans -pareil. Figurez-vous trois moulins posés parmi des îles gracieusement -découpées, couronnées de quelques bouquets d'arbres au milieu d'une -prairie d'eau; quel autre nom donner à ces végétations aquatiques, -si vivaces, si bien colorées, qui tapissent la rivière, surgissent -au-dessus, ondulent avec elle, se laissent aller à ses caprices et se -plient aux tempêtes de la rivière fouettée par la roue des moulins! -Çà et là , s'élèvent des masses de gravier sur lesquelles l'eau se -brise en y formant des franges où reluit le soleil. Les amaryllis, -le nénuphar, le lys d'eau, les joncs, les flox décorent les rives de -leurs magnifiques tapisseries. Un pont tremblant composé de poutrelles -pourries, dont les piles sont couvertes de fleurs, dont les garde-fous -plantés d'herbes vivaces et de mousses veloutées se penchent sur la -rivière et ne tombent point; des barques usées, des filets de pêcheurs, -le chant monotone d'un berger, les canards qui voguaient entre les -îles ou s'épluchaient sur le jard, nom du gros sable que charrie -la Loire; des garçons meuniers, le bonnet sur l'oreille, occupés à -charger leurs mulets; chacun de ces détails rendait cette scène d'une -naïveté surprenante. Imaginez au delà du pont deux ou trois fermes, un -colombier, des tourterelles, une trentaine de masures séparées par des -jardins, par des haies de chèvrefeuilles, de jasmins et de clématites; -puis du fumier fleuri devant toutes les portes, des poules et des -coqs par les chemins? voilà le village du Pont-de-Ruan, joli village -surmonté d'une vieille église pleine de caractère, une église du temps -des croisades, et comme les peintres en cherchent pour leurs tableaux. -Encadrez le tout de noyers antiques, de jeunes peupliers aux feuilles -d'or pâle, mettez de gracieuses fabriques au milieu des longues -prairies où l'œil se perd sous un ciel chaud et vaporeux, vous aurez -une idée d'un des mille points de vue de ce beau pays. Je suivis le -chemin de Saché sur la gauche de la rivière, en observant les détails -des collines qui meublent la rive opposée. Puis enfin j'atteignis un -parc orné d'arbres centenaires qui m'indiqua le château de Frapesle. -J'arrivai précisément à l'heure où la cloche annonçait le déjeuner. -Après le repas, mon hôte, ne soupçonnant pas que j'étais venu de Tours -à pied, me fit parcourir les alentours de sa terre où de toutes parts -je vis la vallée sous toutes ses formes: ici par une échappée, là tout -entière; souvent mes yeux furent attirés à l'horizon par la belle lame -d'or de la Loire où, parmi les roulées, les voiles dessinaient de -fantasques figures qui fuyaient emportées par le vent. En gravissant -une crête, j'admirai pour la première fois le château d'Azay, diamant -taillé à facettes, serti par l'Indre, monté sur des pilotis masqués -de fleurs. Puis je vis dans un fond les masses romantiques du château -de Saché, mélancolique séjour plein d'harmonies, trop graves pour les -gens superficiels, chères aux poètes dont l'âme est endolorie. Aussi, -plus tard, en aimai-je le silence, les grands arbres chenus, et ce je -ne sais quoi mystérieux épandu dans son vallon solitaire! Mais chaque -fois que je retrouvais au penchant de la côte voisine le mignon castel -aperçu, choisi par mon premier regard, je m'y arrêtais complaisamment. - ---Hé! me dit mon hôte en lisant dans mes yeux l'un de ces pétillants -désirs toujours si naïvement exprimés à mon âge, vous sentez de loin -une jolie femme comme un chien flaire le gibier. - -Je n'aimai pas ce dernier mot, mais je demandai le nom du castel et -celui du propriétaire. - ---Ceci est Clochegourde, me dit-il, une jolie maison appartenant -au comte de Mortsauf, le représentant d'une famille historique en -Touraine, dont la fortune date de Louis XI, et dont le nom indique -l'aventure à laquelle il doit et ses armes et son illustration. -Il descend d'un homme qui survécut à la potence. Aussi les -Mortsauf portent-ils _d'or, à la croix de sable alezée potencée et -contre-potencée, chargée en cœur d'une fleur de lys d'or au pied -nourri_, avec: _Dieu saulve le Roi notre Sire_, pour devise. Le -comte est venu s'établir sur ce domaine au retour de l'émigration. -Ce bien est à sa femme, une demoiselle de Lenoncourt, de la maison -de Lenoncourt-Givry, qui va s'éteindre: madame de Mortsauf est fille -unique. Le peu de fortune de cette famille contraste si singulièrement -avec l'illustration des noms, que, par orgueil ou par nécessité -peut-être, ils restent toujours à Clochegourde et n'y voient personne. -Jusqu'à présent leur attachement aux Bourbons pouvait justifier leur -solitude; mais je doute que le retour du roi change leur manière de -vivre. En venant m'établir ici, l'année dernière, je suis allé leur -faire une visite de politesse; ils me l'ont rendue et nous ont invités -à dîner; l'hiver nous a séparés pour quelques mois; puis les événements -politiques ont retardé notre retour, car je ne suis à Frapesle que -depuis peu de temps. Madame de Mortsauf est une femme qui pourrait -occuper partout la première place. - ---Vient-elle souvent à Tours? - ---Elle n'y va jamais. Mais, dit-il en se reprenant, elle y est allée -dernièrement, au passage du duc d'Angoulême qui s'est montré fort -gracieux pour monsieur de Mortsauf. - ---C'est elle! m'écriai-je. - ---Qui, elle? - ---Une femme qui a de belles épaules. - ---Vous rencontrerez en Touraine beaucoup de femmes qui ont de belles -épaules, dit-il en riant. Mais si vous n'êtes pas fatigué, nous pouvons -passer la rivière, et monter à Clochegourde, où vous aviserez à -reconnaître vos épaules. - -J'acceptai, non sans rougir de plaisir et de honte. Vers quatre heures -nous arrivâmes au petit château que mes yeux caressaient depuis si -long-temps. Cette habitation, qui fait un bel effet dans le paysage, -est en réalité modeste. Elle a cinq fenêtres de face, chacune de celles -qui terminent la façade exposée au midi s'avance d'environ deux toises, -artifice d'architecture qui simule deux pavillons et donne de la grâce -au logis; celle du milieu sert de porte, et on en descend par un double -perron dans des jardins étagés qui atteignent à une étroite prairie -située le long de l'Indre. Quoiqu'un chemin communal sépare cette -prairie de la dernière terrasse ombragée par une allée d'acacias et de -vernis du Japon, elle semble faire partie des jardins; car le chemin -est creux, encaissé d'un côté par la terrasse, et bordé de l'autre par -une haie normande. Les pentes bien ménagées mettent assez de distance -entre l'habitation et la rivière pour sauver les inconvénients du -voisinage des eaux sans en ôter l'agrément. Sous la maison se trouvent -des remises, des écuries, des resserres, des cuisines dont les diverses -ouvertures dessinent des arcades. Les toits sont gracieusement -contournés aux angles, décorés de mansardes à croisillons sculptés et -de bouquets en plomb sur les pignons. La toiture, sans doute négligée -pendant la révolution, est chargée de cette rouille produite par les -mousses plates et rougeâtres qui croissent sur les maisons exposées -au midi. La porte-fenêtre du perron est surmontée d'un campanile où -reste sculpté l'écusson des Blamont-Chauvry: _écartelé de gueules à -un pal de vair, flanqué de deux mains appaumées de carnation et d'or -à deux lances de sable mises en chevron_. La devise: _Voyez tous, nul -ne touche!_ me frappa vivement. Les supports, qui sont un griffon et -un dragon de gueules enchaînés d'or, faisaient un joli effet sculptés. -La Révolution avait endommagé la couronne ducale et le cimier qui -se compose d'un palmier de sinople fruité d'or. Senart, Secrétaire -du Comité de Salut public, était bailli de Saché avant 1781, ce qui -explique ces dévastations. - -Ces dispositions donnent une élégante physionomie à ce castel ouvragé -comme une fleur, et qui semble ne pas peser sur le sol. Vu de la -vallée, le rez-de-chaussée semble être au premier étage; mais du côté -de la cour, il est de plain-pied avec une large allée sablée donnant -sur un boulingrin animé par plusieurs corbeilles de fleurs. A droite et -à gauche, les clos de vignes, les vergers et quelques pièces de terres -labourables plantées de noyers, descendent rapidement, enveloppent -la maison de leurs massifs, et atteignent les bords de l'Indre, que -garnissent en cet endroit des touffes d'arbres dont les verts ont -été nuancés par la nature elle-même. En montant le chemin qui côtoie -Clochegourde, j'admirais ces masses si bien disposées, j'y respirais un -air chargé de bonheur. La nature morale a-t-elle donc, comme la nature -physique, ses communications électriques et ses rapides changements de -température? Mon cœur palpitait à l'approche des événements secrets qui -devaient le modifier à jamais, comme les animaux s'égaient en prévoyant -un beau temps. Ce jour si marquant dans ma vie ne fut dénué d'aucune -des circonstances qui pouvaient le solenniser. La Nature s'était parée -comme une femme allant à la rencontre du bien-aimé, mon âme avait pour -la première fois entendu sa voix, mes yeux l'avaient admirée aussi -féconde, aussi variée que mon imagination me la représentait dans mes -rêves de collége dont je vous ai dit quelques mots inhabiles à vous en -expliquer l'influence, car ils ont été comme une Apocalypse où ma vie -me fut figurativement prédite: chaque événement heureux ou malheureux -s'y rattache par des images bizarres, liens visibles aux yeux de l'âme -seulement. Nous traversâmes une première cour entourée des bâtiments -nécessaires aux exploitations rurales, une grange, un pressoir, des -étables, des écuries. Averti par les aboiements du chien de garde, un -domestique vint à notre rencontre, et nous dit que monsieur le comte, -parti pour Azay dès le matin, allait sans doute revenir, et que madame -la comtesse était au logis. Mon hôte me regarda. Je tremblais qu'il ne -voulût pas voir madame de Mortsauf en l'absence de son mari, mais il -dit au domestique de nous annoncer. Poussé par une avidité d'enfant, je -me précipitai dans la longue antichambre qui traverse la maison. - ---Entrez donc, messieurs! dit alors une voix d'or. - -Quoique madame de Mortsauf n'eût prononcé qu'un mot au bal, je reconnus -sa voix qui pénétra mon âme et la remplit comme un rayon de soleil -remplit et dore le cachot d'un prisonnier. En pensant qu'elle pouvait -se rappeler ma figure, je voulus m'enfuir; il n'était plus temps, elle -apparut sur le seuil de la porte, nos yeux se rencontrèrent. Je ne -sais qui d'elle ou de moi rougit le plus fortement. Assez interdite -pour ne rien dire, elle revint s'asseoir à sa place devant un métier -à tapisserie, après que le domestique eut approché deux fauteuils; -elle acheva de tirer son aiguille afin de donner un prétexte à son -silence, compta quelques points et releva sa tête, à la fois douce et -altière, vers monsieur de Chessel en lui demandant à quelle heureuse -circonstance elle devait sa visite. Quoique curieuse de savoir la -vérité sur mon apparition, elle ne nous regarda ni l'un ni l'autre; -ses yeux furent constamment attachés sur la rivière; mais à la manière -dont elle écoutait, vous eussiez dit que, semblable aux aveugles, elle -savait reconnaître les agitations de l'âme dans les imperceptibles -accents de la parole. Et cela était vrai. Monsieur de Chessel dit mon -nom et fit ma biographie. J'étais arrivé depuis quelques mois à Tours, -où mes parents m'avaient ramené chez eux quand la guerre avait menacé -Paris. Enfant de la Touraine à qui la Touraine était inconnue, elle -voyait en moi un jeune homme affaibli par des travaux immodérés, envoyé -à Frapesle pour s'y divertir, et auquel il avait montré sa terre, où -je venais pour la première fois. Au bas du coteau seulement, je lui -avais appris ma course de Tours à Frapesle, et craignant pour ma santé -déjà si faible, il s'était avisé d'entrer à Clochegourde en pensant -qu'elle me permettrait de m'y reposer. Monsieur de Chessel disait la -vérité, mais un hasard heureux semble si fort cherché que madame de -Mortsauf garda quelque défiance; elle tourna sur moi des yeux froids -et sévères qui me firent baisser les paupières, autant par je ne sais -quel sentiment d'humiliation que pour cacher des larmes que je retins -entre mes cils. L'imposante châtelaine me vit le front en sueur; -peut-être aussi devina-t-elle les larmes, car elle m'offrit ce dont je -pouvais avoir besoin, en exprimant une bonté consolante qui me rendit -la parole. Je rougissais comme une jeune fille en faute, et d'une voix -chevrotante comme celle d'un vieillard, je répondis par un remercîment -négatif. - ---Tout ce que je souhaite, lui dis-je en levant les yeux sur les -siens que je rencontrai pour la seconde fois, mais pendant un moment -aussi rapide qu'un éclair, c'est de n'être pas renvoyé d'ici; je suis -tellement engourdi par la fatigue, que je ne pourrais marcher. - ---Pourquoi suspectez-vous l'hospitalité de notre beau pays? me -dit-elle. Vous nous accorderez sans doute le plaisir de dîner à -Clochegourde? ajouta-t-elle en se tournant vers son voisin. - -Je jetai sur mon protecteur un regard où éclatèrent tant de prières -qu'il se mit en mesure d'accepter cette proposition, dont la formule -voulait un refus. Si l'habitude du monde permettait à monsieur de -Chessel de distinguer ces nuances, un jeune homme sans expérience croit -si fermement à l'union de la parole et de la pensée chez une belle -femme, que je fus bien étonné quand, en revenant le soir, mon hôte me -dit:--Je suis resté, parce que vous en mouriez d'envie; mais si vous -ne raccommodez pas les choses, je suis brouillé peut-être avec mes -voisins. Ce _si vous ne raccommodez pas les choses_ me fit long-temps -rêver. Si je plaisais à madame de Mortsauf, elle ne pourrait pas en -vouloir à celui qui m'avait introduit chez elle. Monsieur de Chessel me -supposait donc le pouvoir de l'intéresser, n'était-ce pas me le donner? -Cette explication corrobora mon espoir en un moment où j'avais besoin -de secours. - ---Ceci me semble difficile, répondit-il, madame de Chessel nous attend. - ---Elle vous a tous les jours, reprit la comtesse, et nous pouvons -l'avertir. Est-elle seule? - ---Elle a monsieur l'abbé de Quélus. - ---Eh! bien, dit-elle en se levant pour sonner, vous dînez avec nous. - -Cette fois monsieur de Chessel la crut franche et me jeta des regards -complimenteurs. Dès que je fus certain de rester pendant une soirée -sous ce toit, j'eus à moi comme une éternité. Pour beaucoup d'êtres -malheureux, demain est un mot vide de sens, et j'étais alors au nombre -de ceux qui n'ont aucune foi dans le lendemain; quand j'avais quelques -heures à moi, j'y faisais tenir toute une vie de voluptés. Madame de -Mortsauf entama sur le pays, sur les récoltes, sur les vignes, une -conversation à laquelle j'étais étranger. Chez une maîtresse de maison, -cette façon d'agir atteste un manque d'éducation ou son mépris pour -celui qu'elle met ainsi comme à la porte du discours; mais ce fut -embarras chez la comtesse. Si d'abord je crus qu'elle affectait de -me traiter en enfant, si j'enviai le privilége des hommes de trente -ans qui permettait à monsieur de Chessel d'entretenir sa voisine de -sujets graves auxquels je ne comprenais rien, si je me dépitai en me -disant que tout était pour lui; à quelques mois de là , je sus combien -est significatif le silence d'une femme, et combien de pensées couvre -une diffuse conversation. D'abord j'essayai de me mettre à mon aise -dans mon fauteuil; puis je reconnus les avantages de ma position en -me laissant aller au charme d'entendre la voix de la comtesse. Le -souffle de son âme se déployait dans les replis des syllabes, comme le -son se divise sous les clefs d'une flûte; il expirait onduleusement -à l'oreille d'où il précipitait l'action du sang. Sa façon de dire -les terminaisons en _i_ faisait croire à quelque chant d'oiseau; le -_ch_ prononcé par elle était comme une caresse, et la manière dont -elle attaquait les _t_ accusait le despotisme du cœur. Elle étendait -ainsi, sans le savoir, le sens des mots, et vous entraînait l'âme dans -un monde surhumain. Combien de fois n'ai-je pas laissé continuer une -discussion que je pouvais finir, combien de fois ne me suis-je pas -fait injustement gronder pour écouter ces concerts de voix humaine, -pour aspirer l'air qui sortait de sa lèvre chargé de son âme, pour -étreindre cette lumière parlée avec l'ardeur que j'aurais mise à serrer -la comtesse sur mon sein! Quel chant d'hirondelle joyeuse, quand -elle pouvait rire! mais quelle voix de cygne appelant ses compagnes, -quand elle parlait de ses chagrins! L'inattention de la comtesse me -permit de l'examiner. Mon regard se régalait en glissant sur la belle -parleuse, il pressait sa taille, baisait ses pieds, et se jouait dans -les boucles de sa chevelure. Cependant j'étais en proie à une terreur -que comprendront ceux qui, dans leur vie, ont éprouvé les joies -illimitées d'une passion vraie. J'avais peur qu'elle ne me surprît -les yeux attachés à la place de ses épaules que j'avais si ardemment -embrassée. Cette crainte avivait la tentation, et j'y succombais, je -les regardais! mon œil déchirait l'étoffe, je revoyais la lentille -qui marquait la naissance de la jolie raie par laquelle son dos était -partagé, mouche perdue dans du lait, et qui depuis le bal flamboyait -toujours le soir dans ces ténèbres où semble ruisseler le sommeil des -jeunes gens dont l'imagination est ardente, dont la vie est chaste. - -Je puis vous crayonner les traits principaux qui partout eussent -signalé la comtesse aux regards; mais le dessin le plus correct, la -couleur la plus chaude n'en exprimeraient rien encore. Sa figure est -une de celles dont la ressemblance exige l'introuvable artiste de qui -la main sait peindre le reflet des feux intérieurs, et sait rendre -cette vapeur lumineuse que nie la science, que la parole ne traduit -pas, mais que voit un amant. Ses cheveux fins et cendrés la faisaient -souvent souffrir, et ces souffrances étaient sans doute causées par de -subites réactions du sang vers la tête. Son front arrondi, proéminent -comme celui de la Joconde, paraissait plein d'idées inexprimées, de -sentiments contenus, de fleurs noyées dans des eaux amères. Ses yeux -verdâtres, semés de points bruns, étaient toujours pâles; mais s'il -s'agissait de ses enfants, s'il lui échappait de ces vives effusions -de joie ou de douleur, rares dans la vie des femmes résignées, son œil -lançait alors une lueur subtile qui semblait s'enflammer aux sources -de la vie et devait les tarir; éclair qui m'avait arraché des larmes -quand elle me couvrit de son dédain formidable et qui lui suffisait -pour abaisser les paupières aux plus hardis. Un nez grec, comme -dessiné par Phidias et réuni par un double arc à des lèvres élégamment -sinueuses, spiritualisait son visage de forme ovale, et dont le teint, -comparable au tissu des camélias blancs, se rougissait aux joues par -de jolis tons roses. Son embonpoint ne détruisait ni la grâce de sa -taille, ni la rondeur voulue pour que ses formes demeurassent belles -quoique développées. Vous comprendrez soudain ce genre de perfection, -lorsque vous saurez qu'en s'unissant à l'avant-bras les éblouissants -trésors qui m'avaient fasciné paraissaient ne devoir former aucun -pli. Le bas de sa tête n'offrait point ces creux qui font ressembler -la nuque de certaines femmes à des troncs d'arbres, ses muscles n'y -dessinaient point de cordes et partout les lignes s'arrondissaient en -flexuosités désespérantes pour le regard comme pour le pinceau. Un -duvet follet se mourait le long de ses joues, dans les méplats du col, -en y retenant la lumière qui s'y faisait soyeuse. Ses oreilles petites -et bien contournées étaient, suivant son expression, des oreilles -d'esclave et de mère. Plus tard, quand j'habitai son cœur, elle me -disait: «Voici monsieur de Mortsauf!» et avait raison, tandis que -je n'entendais rien encore, moi dont l'ouïe possède une remarquable -étendue. Ses bras étaient beaux, sa main aux doigts recourbés était -longue, et, comme dans les statues antiques, la chair dépassait ses -ongles à fines côtes. Je vous déplairais en donnant aux tailles -plates l'avantage sur les tailles rondes, si vous n'étiez pas une -exception. La taille ronde est un signe de force, mais les femmes -ainsi construites sont impérieuses, volontaires, plus voluptueuses -que tendres. Au contraire, les femmes à taille plate sont dévouées, -pleines de finesse, enclines à la mélancolie; elles sont mieux femmes -que les autres. La taille plate est souple et molle, la taille ronde -est inflexible et jalouse. Vous savez maintenant comment elle était -faite. Elle avait le pied d'une femme comme il faut, ce pied qui marche -peu, se fatigue promptement et réjouit la vue quand il dépasse la -robe. Quoiqu'elle fût mère de deux enfants, je n'ai jamais rencontré -dans son sexe personne de plus jeune fille qu'elle. Son air exprimait -une simplesse, jointe à je ne sais quoi d'interdit et de songeur qui -ramenait à elle comme le peintre nous ramène à la figure où son génie -a traduit un monde de sentiments. Ses qualités visibles ne peuvent -d'ailleurs s'exprimer que par des comparaisons. Rappelez-vous le parfum -chaste et sauvage de cette bruyère que nous avons cueillie en revenant -de la villa Diodati, cette fleur dont vous avez tant loué le noir et -le rose, vous devinerez comment cette femme pouvait être élégante loin -du monde, naturelle dans ses expressions, recherchée dans les choses -qui devenaient siennes, à la fois rose et noire. Son corps avait la -verdure que nous admirons dans les feuilles nouvellement dépliées, -son esprit avait la profonde concision du sauvage; elle était enfant -par le sentiment, grave par la souffrance, châtelaine et bachelette. -Aussi plaisait-elle sans artifice, par sa manière de s'asseoir, de -se lever, de se taire ou de jeter un mot. Habituellement recueillie, -attentive comme la sentinelle sur qui repose le salut de tous et qui -épie le malheur, il lui échappait parfois des sourires qui trahissaient -en elle un naturel rieur enseveli sous le maintien exigé par sa vie. -Sa coquetterie était devenue du mystère, elle faisait rêver au lieu -d'inspirer l'attention galante que sollicitent les femmes, et laissait -apercevoir sa première nature de flamme vive, ses premiers rêves bleus, -comme on voit le ciel par des éclaircies de nuages. Cette révélation -involontaire rendait pensifs ceux qui ne se sentaient pas une larme -intérieure séchée par le feu des désirs. La rareté de ses gestes, et -surtout celle de ses regards (excepté ses enfants, elle ne regardait -personne) donnait une incroyable solennité à ce qu'elle faisait ou -disait, quand elle faisait ou disait une chose avec cet air que savent -prendre les femmes au moment où elles compromettent leur dignité par un -aveu. Ce jour-là madame de Mortsauf avait une robe rose à mille raies, -une collerette à large ourlet, une ceinture noire et des brodequins de -cette même couleur. Ses cheveux simplement tordus sur sa tête étaient -retenus par un peigne d'écaille. Telle est l'imparfaite esquisse -promise. Mais la constante émanation de son âme sur les siens, cette -essence nourrissante épandue à flots comme le soleil émet sa lumière; -mais sa nature intime, son attitude aux heures sereines, sa résignation -aux heures nuageuses; tous ces tournoiements de la vie où le caractère -se déploie, tiennent comme les effets du ciel à des circonstances -inattendues et fugitives qui ne se ressemblent entre elles que par le -fond d'où elles détachent, et dont la peinture sera nécessairement -mêlée aux événements de cette histoire; véritable épopée domestique, -aussi grande aux yeux du sage que le sont les tragédies aux yeux de -la foule, et dont le récit vous attachera autant pour la part que j'y -ai prise, que par sa similitude avec un grand nombre de destinées -féminines. - -Tout à Clochegourde portait le cachet d'une propreté vraiment anglaise. -Le salon où restait la comtesse était entièrement boisé, peint en gris -de deux nuances. La cheminée avait pour ornement une pendule contenue -dans un bloc d'acajou surmonté d'une coupe, et deux grands vases en -porcelaine blanche à filets d'or, d'où s'élevaient des bruyères du -Cap. Une lampe était sur la console. Il y avait un trictrac en face de -la cheminée. Deux larges embrasses en coton retenaient les rideaux de -percale blanche, sans franges. Des housses grises, bordées d'un galon -vert, recouvraient les siéges, et la tapisserie tendue sur le métier de -la comtesse disait assez pourquoi son meuble était ainsi caché. Cette -simplicité arrivait à la grandeur. Aucun appartement, parmi ceux que -j'ai vus depuis, ne m'a causé des impressions aussi fertiles, aussi -touffues que celles dont j'étais saisi dans ce salon de Clochegourde, -calme et recueilli comme la vie de la comtesse, et où l'on devinait la -régularité conventuelle de ses occupations. La plupart de mes idées, -et même les plus audacieuses en science ou en politique, sont nées -là , comme les parfums émanent des fleurs; mais là verdoyait la plante -inconnue qui jeta sur mon âme sa féconde poussière, là brillait la -chaleur solaire qui développa mes bonnes et dessécha mes mauvaises -qualités. De la fenêtre, l'œil embrassait la vallée depuis la colline -où s'étale Pont-de-Ruan, jusqu'au château d'Azay, en suivant les -sinuosités de la côte opposée que varient les tours de Frapesle, puis -l'église, le bourg et le vieux manoir de Saché dont les masses dominent -la prairie. En harmonie avec cette vie reposée et sans autres émotions -que celles données par la famille, ces lieux communiquaient à l'âme -leur sérénité. Si je l'avais rencontrée là pour la première fois, -entre le comte et ses deux enfants, au lieu de la trouver splendide -dans sa robe de bal, je ne lui aurais pas ravi ce délirant baiser dont -j'eus alors des remords en croyant qu'il détruirait l'avenir de mon -amour! Non, dans les noires dispositions où me mettait le malheur, -j'aurais plié le genou, j'aurais baisé ses brodequins, j'y aurais -laissé quelques larmes, et je serais allé me jeter dans l'Indre. Mais -après avoir effleuré le frais jasmin de sa peau et bu le lait de cette -coupe pleine d'amour, j'avais dans l'âme le goût et l'espérance de -voluptés humaines; je voulais vivre et attendre l'heure du plaisir -comme le sauvage épie l'heure de la vengeance; je voulais me suspendre -aux arbres, ramper dans les vignes, me tapir dans l'Indre; je voulais -avoir pour complices le silence de la nuit, la lassitude de la vie, -la chaleur du soleil, afin d'achever la pomme délicieuse où j'avais -déjà mordu. M'eût-elle demandé la fleur qui chante ou les richesses -enfouies par les compagnons de Morgan l'exterminateur, je les lui -aurais apportées afin d'obtenir les richesses certaines et la fleur -muette que je souhaitais! Quand cessa le rêve où m'avait plongé la -longue contemplation de mon idole, et pendant lequel un domestique -vint et lui parla, je l'entendis causant du comte. Je pensai seulement -alors qu'une femme devait appartenir à son mari. Cette pensée me donna -des vertiges. Puis j'eus une rageuse et sombre curiosité de voir le -possesseur de ce trésor. Deux sentiments me dominèrent, la haine et -la peur; une haine qui ne connaissait aucun obstacle et les mesurait -tous sans les craindre; une peur vague, mais réelle du combat, de son -issue, et d'ELLE surtout. En proie à d'indicibles pressentiments, je -redoutais ces poignées de main qui déshonorent, j'entrevoyais déjà ces -difficultés élastiques où se heurtent les plus rudes volontés et où -elles s'émoussent; je craignais cette force d'inertie qui dépouille -aujourd'hui la vie sociale des dénoûments que recherchent les âmes -passionnées. - ---Voici monsieur de Mortsauf, dit-elle. - -Je me dressai sur mes jambes comme un cheval effrayé. Quoique ce -mouvement n'échappât ni à monsieur de Chessel ni à la comtesse, il -ne me valut aucune observation muette, car il y eut une diversion -faite par une jeune fille à qui je donnai six ans, et qui entra -disant:--Voilà mon père. - ---Eh! bien, Madeleine? fit sa mère. - -L'enfant tendit à monsieur de Chessel la main qu'il demandait, et me -regarda fort attentivement après m'avoir adressé son petit salut plein -d'étonnement. - ---Êtes-vous contente de sa santé? dit monsieur de Chessel à la comtesse. - ---Elle va mieux, répondit-elle en caressant la chevelure de la petite -déjà blottie dans son giron. - -Une interrogation de monsieur de Chessel m'apprit que Madeleine avait -neuf ans; je marquai quelque surprise de mon erreur, et mon étonnement -amassa des nuages sur le front de la mère. Mon introducteur me jeta -l'un de ces regards significatifs par lesquels les gens du monde -nous font une seconde éducation. Là , sans doute était une blessure -maternelle dont l'appareil devait être respecté. Enfant malingre dont -les yeux étaient pâles, dont la peau était blanche comme une porcelaine -éclairée par une lueur, Madeleine n'aurait sans doute pas vécu dans -l'atmosphère d'une ville. L'air de la campagne, les soins de sa mère -qui semblait la couver, entretenaient la vie dans ce corps aussi -délicat que l'est une plante venue en serre malgré les rigueurs d'un -climat étranger. Quoiqu'elle ne rappelât en rien sa mère, Madeleine -paraissait en avoir l'âme, et cette âme la soutenait. Ses cheveux -rares et noirs, ses yeux caves, ses joues creuses, ses bras amaigris, -sa poitrine étroite annonçaient un débat entre la vie et la mort, -duel sans trêve où jusqu'alors la comtesse était victorieuse. Elle se -faisait vive, sans doute pour éviter des chagrins à sa mère; car, en -certains moments où elle ne s'observait plus, elle prenait l'attitude -d'un saule-pleureur. Vous eussiez dit d'une petite Bohémienne souffrant -la faim, venue de son pays en mendiant, épuisée, mais courageuse et -parée pour son public. - ---Où donc avez-vous laissé Jacques? lui demanda sa mère en la baisant -sur la raie blanche qui partageait ses cheveux en deux bandeaux -semblables aux ailes d'un corbeau. - ---Il vient avec mon père. - -En ce moment le comte entra suivi de son fils qu'il tenait par la -main. Jacques, vrai portrait de sa sœur, offrait les mêmes symptômes -de faiblesse. En voyant ces deux enfants frêles aux côtés d'une mère -si magnifiquement belle, il était impossible de ne pas deviner les -sources du chagrin qui attendrissait les tempes de la comtesse et lui -faisait taire une de ces pensées qui n'ont que Dieu pour confident, -mais qui donnent au front de terribles signifiances. En me saluant, -monsieur de Mortsauf me jeta le coup d'œil moins observateur que -maladroitement inquiet d'un homme dont la défiance provient de son peu -d'habitude à manier l'analyse. Après l'avoir mis au courant et m'avoir -nommé, sa femme lui céda sa place, et nous quitta. Les enfants dont les -yeux s'attachaient à ceux de leur mère, comme s'ils en tiraient leur -lumière, voulurent l'accompagner, elle leur dit:--Restez, chers anges! -et mit son doigt sur ses lèvres. Ils obéirent, mais leurs regards se -voilèrent. Ah! pour s'entendre dire ce mot _chers_, quelles tâches -n'aurait-on pas entreprises? Comme les enfants, j'eus moins chaud quand -elle ne fut plus là . Mon nom changea les dispositions du comte à mon -égard. De froid et sourcilleux il devint, sinon affectueux, du moins -poliment empressé, me donna des marques de considération et parut -heureux de me recevoir. Jadis mon père s'était dévoué pour nos maîtres -à jouer un rôle grand mais obscur, dangereux mais qui pouvait être -efficace. Quand tout fut perdu par l'accès de Napoléon au sommet des -affaires, comme beaucoup de conspirateurs secrets, il s'était réfugié -dans les douceurs de la province et de la vie privée, en acceptant des -accusations aussi dures qu'imméritées; salaire inévitable des joueurs -qui jouent le tout pour le tout, et succombent après avoir servi de -pivot à la machine politique. Ne sachant rien de la fortune, rien des -antécédents ni de l'avenir de ma famille, j'ignorais également les -particularités de cette destinée perdue dont se souvenait le comte de -Mortsauf. Cependant, si l'antiquité du nom, la plus précieuse qualité -d'un homme à ses yeux, pouvait justifier l'accueil qui me rendit -confus, je n'en appris la raison véritable que plus tard. Pour le -moment, cette transition subite me mit à l'aise. Quand les deux enfants -virent la conversation reprise entre nous trois, Madeleine dégagea sa -tête des mains de son père, regarda la porte ouverte, se glissa dehors -comme une anguille, et Jacques la suivit. Tous deux rejoignirent leur -mère, car j'entendis leurs voix et leurs mouvements, semblables, dans -le lointain, aux bourdonnements des abeilles autour de la ruche aimée. - -Je contemplai le comte en tâchant de deviner son caractère mais je -fus assez intéressé par quelques traits principaux pour en rester à -l'examen superficiel de sa physionomie. Agé seulement de quarante-cinq -ans, il paraissait approcher de la soixantaine, tant il avait -promptement vieilli dans le grand naufrage qui termina le dix-huitième -siècle. La demi-couronne, qui ceignait monastiquement l'arrière de sa -tête dégarnie de cheveux, venait mourir aux oreilles en caressant les -tempes par des touffes grises mélangées de noir. Son visage ressemblait -vaguement à celui d'un loup blanc qui a du sang au museau, car son nez -était enflammé comme celui d'un homme dont la vie est altérée dans ses -principes, dont l'estomac est affaibli, dont les humeurs sont viciées -par d'anciennes maladies. Son front plat, trop large pour sa figure -qui finissait en pointe, ridé transversalement par marches inégales, -annonçait les habitudes de la vie en plein air et non les fatigues de -l'esprit, le poids d'une constante infortune et non les efforts faits -pour la dominer. Ses pommettes, saillantes et brunes au milieu des tons -blafards de son teint, indiquaient une charpente assez forte pour lui -assurer une longue vie. Son œil clair, jaune et dur tombait sur vous -comme un rayon du soleil en hiver, lumineux sans chaleur, inquiet sans -pensée, défiant sans objet. Sa bouche était violente et impérieuse, -son menton était droit et long. Maigre et de haute taille, il avait -l'attitude d'un gentilhomme appuyé sur une valeur de convention, qui -se sait au-dessus des autres par le droit, au-dessous par le fait. Le -laissez-aller de la campagne lui avait fait négliger son extérieur. Son -habillement était celui du campagnard en qui les paysans aussi bien -que les voisins ne considèrent plus que la fortune territoriale. Ses -mains brunies et nerveuses attestaient qu'il ne mettait de gants que -pour monter à cheval ou le dimanche pour aller à la messe. Sa chaussure -était grossière. Quoique les dix années d'émigration et les dix années -de l'agriculteur eussent influé sur son physique, il subsistait en lui -des vestiges de noblesse. Le libéral le plus haineux, mot qui n'était -pas encore monnayé, aurait facilement reconnu chez lui la loyauté -chevaleresque, les convictions immarcescibles du lecteur à jamais -acquis à la Quotidienne. Il eût admiré l'homme religieux, passionné -pour sa cause, franc dans ses antipathies politiques, incapable de -servir personnellement son parti, très-capable de le perdre, et sans -connaissance des choses en France. Le comte était en effet un de -ces hommes droits qui ne se prêtent à rien et barrent opiniâtrement -tout, bons à mourir l'arme au bras dans le poste qui leur serait -assigné, mais assez avares pour donner leur vie avant de donner leurs -écus. Pendant le dîner je remarquai, dans la dépression de ses joues -flétries et dans certains regards jetés à la dérobée sur ses enfants, -les traces de pensées importunes dont les élancements expiraient à la -surface. En le voyant, qui ne l'eût compris? Qui ne l'aurait accusé -d'avoir fatalement transmis à ses enfants ces corps auxquels manquait -la vie! S'il se condamnait lui-même, il déniait aux autres le droit de -le juger. Amer comme un pouvoir qui se sait fautif, mais n'ayant pas -assez de grandeur ou de charme pour compenser la somme de douleur qu'il -avait jetée dans la balance, sa vie intime devait offrir les aspérités -que dénonçaient en lui ses traits anguleux et ses yeux incessamment -inquiets. Quand sa femme rentra, suivie des deux enfants attachés à -ses flancs, je soupçonnai donc un malheur, comme lorsqu'en marchant -sur les voûtes d'une cave les pieds ont en quelque sorte la conscience -de la profondeur. En voyant ces quatre personnes réunies, en les -embrassant de mes regards, allant de l'une à l'autre, étudiant leurs -physionomies et leurs attitudes respectives, des pensées trempées de -mélancolie tombèrent sur mon cœur comme une pluie fine et grise embrume -un joli pays après quelque beau lever de soleil. Lorsque le sujet de la -conversation fut épuisé, le comte me mit encore en scène au détriment -de monsieur de Chessel, en apprenant à sa femme plusieurs circonstances -concernant ma famille et qui m'étaient inconnues. Il me demanda mon -âge. Quand je l'eus dit, la comtesse me rendit mon mouvement de -surprise à propos de sa fille. Peut-être me donnait-elle quatorze -ans. Ce fut, comme je le sus depuis, le second lien qui l'attacha -si fortement à moi. Je lus dans son âme. Sa maternité tressaillit, -éclairée par un tardif rayon de soleil que lui jetait l'espérance. En -me voyant, à vingt ans passés, si malingre, si délicat et néanmoins si -nerveux, une voix lui cria peut-être:--_Ils vivront!_ Elle me regarda -curieusement, et je sentis qu'en ce moment il se fondait bien des -glaces entre nous. Elle parut avoir mille questions à me faire et les -garda toutes. - ---Si l'étude vous a rendu malade, dit-elle, l'air de notre vallée vous -remettra. - ---L'éducation moderne est fatale aux enfants, reprit le comte. Nous les -bourrons de mathématiques, nous les tuons à coups de science, et les -usons avant le temps. Il faut vous reposer ici, me dit-il, vous êtes -écrasé sous l'avalanche d'idées qui a roulé sur vous. Quel siècle nous -prépare cet enseignement mis à la portée de tous, si l'on ne prévient -le mal en rendant l'instruction publique aux corporations religieuses! - -Ces paroles annonçaient bien le mot qu'il dit un jour aux élections en -refusant sa voix à un homme dont les talents pouvaient servir la cause -royaliste:--Je me défierai toujours des gens d'esprit, répondit-il à -l'entremetteur des voix électorales. Il nous proposa de faire le tour -de ses jardins, et se leva. - ---Monsieur... lui dit la comtesse. - ---Eh! bien, ma chère?... répondit-il en se retournant avec une -brusquerie hautaine qui dénotait combien il voulait être absolu chez -lui, mais combien alors il l'était peu. - ---Monsieur est venu de Tours à pied, monsieur de Chessel n'en savait -rien, et l'a promené dans Frapesle. - ---Vous avez fait une imprudence, me dit-il, quoique à votre âge!... Et -il hocha la tête en signe de regret. - -La conversation fut reprise. Je ne tardai pas à reconnaître combien son -royalisme était intraitable, et de combien de ménagements il fallait -user pour demeurer sans choc dans ses eaux. Le domestique, qui avait -promptement mis une livrée, annonça le dîner. Monsieur de Chessel -présenta son bras à madame de Mortsauf, et le comte saisit gaiement -le mien pour passer dans la salle à manger, qui, dans l'ordonnance du -rez-de-chaussée, formait le pendant du salon. - -Carrelée en carreaux blancs fabriqués en Touraine, et boisée à hauteur -d'appui, la salle à manger était tendue d'un papier verni qui figurait -de grands panneaux encadrés de fleurs et de fruits; les fenêtres -avaient des rideaux de percale ornés de galons rouges; les buffets -étaient de vieux meubles de Boulle, et le bois des chaises, garnies -en tapisserie faite à la main, était de chêne sculpté. Abondamment -servie, la table n'offrit rien de luxueux: de l'argenterie de famille -sans unité de forme, de la porcelaine de Saxe qui n'était pas encore -redevenue à la mode, des carafes octogones, des couteaux à manche en -agate, puis sous les bouteilles des ronds en laque de la Chine; mais -des fleurs dans des seaux vernis et dorés sur leurs découpures à dents -de loup. J'aimai ces vieilleries, je trouvai le papier Réveillon et -ses bordures de fleurs superbes. Le contentement qui enflait toutes -mes voiles m'empêcha de voir les inextricables difficultés mises -entre elle et moi par la vie si cohérente de la solitude et de la -campagne. J'étais près d'elle, à sa droite, je lui servais à boire. -Oui, bonheur inespéré! je frôlais sa robe, je mangeais son pain. Au -bout de trois heures, ma vie se mêlait à sa vie! Enfin nous étions liés -par ce terrible baiser, espèce de secret qui nous inspirait une honte -mutuelle. Je fus d'une lâcheté glorieuse: je m'étudiais à plaire au -comte, qui se prêtait à toutes mes courtisaneries; j'aurais caressé -le chien, j'aurais fait la cour aux moindres désirs des enfants; je -leur aurais apporté des cerceaux, des billes d'agate; je leur aurais -servi de cheval, je leur en voulais de ne pas s'emparer déjà de moi -comme d'une chose à eux. L'amour a ses intuitions comme le génie a les -siennes, et je voyais confusément que la violence, la maussaderie, -l'hostilité ruineraient mes espérances. Le dîner se passa tout en joies -intérieures pour moi. En me voyant chez elle, je ne pouvais songer ni -à sa froideur réelle, ni à l'indifférence que couvrit la politesse -du comte. L'amour a, comme la vie, une puberté pendant laquelle il -se suffit à lui-même. Je fis quelques réponses gauches en harmonie -avec les secrets tumultes de la passion, mais que personne ne pouvait -deviner, pas même elle, qui ne savait rien de l'amour. Le reste du -temps fut comme un rêve. Ce beau rêve cessa quand, au clair de la lune -et par un soir chaud et parfumé, je traversai l'Indre au milieu des -blanches fantaisies qui décoraient les prés, les rives, les collines; -en entendant le chant clair, la note unique, pleine de mélancolie que -jette incessamment par temps égaux une rainette dont j'ignore le nom -scientifique, mais que depuis ce jour solennel je n'écoute pas sans des -délices infinies. Je reconnus un peu tard là , comme ailleurs, cette -insensibilité de marbre contre laquelle s'étaient jusqu'alors émoussés -mes sentiments; je me demandai s'il en serait toujours ainsi; je crus -être sous une fatale influence; les sinistres événements du passé se -débattirent avec les plaisirs purement personnels que j'avais goûtés. -Avant de regagner Frapesle, je regardai Clochegourde et vis au bas une -barque, nommée en Touraine une _toue_, attachée à un frêne, et que -l'eau balançait. Cette toue appartenait à monsieur de Mortsauf, qui -s'en servait pour pêcher. - ---Eh! bien, me dit monsieur de Chessel quand nous fûmes sans danger -d'être écoutés, je n'ai pas besoin de vous demander si vous avez -retrouvé vos belles épaules; il faut vous féliciter de l'accueil que -vous a fait monsieur de Mortsauf! Diantre, vous êtes du premier coup au -cœur de la place. - -Cette phrase, suivie de celle dont je vous ai parlé, ranima mon cœur -abattu. Je n'avais pas dit un mot depuis Clochegourde, et monsieur de -Chessel attribuait mon silence à mon bonheur. - ---Comment! répondis-je avec un ton d'ironie qui pouvait aussi bien -paraître dicté par la passion contenue. - ---Il n'a jamais si bien reçu qui que ce soit. - ---Je vous avoue que je suis moi-même étonné de cette réception, lui -dis-je en sentant l'amertume intérieure que me dévoilait ce dernier mot. - -Quoique je fusse trop inexpert des choses mondaines pour comprendre la -cause du sentiment qu'éprouvait monsieur de Chessel, je fus néanmoins -frappé de l'expression par laquelle il le trahissait. Mon hôte avait -l'infirmité de s'appeler Durand, et se donnait le ridicule de renier -le nom de son père, illustre fabricant, qui pendant la révolution -avait fait une immense fortune. Sa femme était l'unique héritière -des Chessel, vieille famille parlementaire, bourgeoise sous Henri -IV, comme celle de la plupart des magistrats parisiens. En ambitieux -de haute portée, monsieur de Chessel voulut tuer son Durand originel -pour arriver aux destinées qu'il rêvait. Il s'appela d'abord Durand de -Chessel, puis D. de Chessel; il était alors monsieur de Chessel. Sous -la Restauration, il établit un majorat au titre de comte, en vertu -de lettres octroyées par Louis XVIII. Ses enfants recueilleront les -fruits de son courage sans en connaître la grandeur. Un mot de certain -prince caustique a souvent pesé sur sa tête.--Monsieur de Chessel se -montre généralement peu en Durant, dit-il. Cette phrase a long-temps -régalé la Touraine. Les parvenus sont comme les singes desquels ils -ont l'adresse: on les voit en hauteur, on admire leur agilité pendant -l'escalade; mais, arrivés à la cime, on n'aperçoit plus que leurs côtés -honteux. L'envers de mon hôte s'est composé de petitesses grossies -par l'envie. La pairie et lui sont jusqu'à présent deux tangentes -impossibles. Avoir une prétention et la justifier est l'impertinence de -la force; mais être au-dessous de ses prétentions avouées constitue un -ridicule constant dont se repaissent les petits esprits. Or, monsieur -de Chessel n'a pas eu la marche rectiligne de l'homme fort: deux fois -député, deux fois repoussé aux élections; hier directeur-général, -aujourd'hui rien, pas même préfet, ses succès ou ses défaites ont -gâté son caractère et lui ont donné l'âpreté de l'ambitieux invalide. -Quoique galant homme, homme spirituel, et capable de grandes choses, -peut-être l'envie qui passionne l'existence en Touraine, où les -naturels du pays emploient leur esprit à tout jalouser, lui fut-elle -funeste dans les hautes sphères sociales où réussissent peu ces figures -crispées par le succès d'autrui, ces lèvres boudeuses, rebelles au -compliment et faciles à l'épigramme. En voulant moins, peut-être -aurait-il obtenu davantage; mais malheureusement il avait assez de -supériorité pour vouloir marcher toujours debout. En ce moment monsieur -de Chessel était au crépuscule de son ambition, le royalisme lui -souriait. Peut-être affectait-il les grandes manières, mais il fut -parfait pour moi. D'ailleurs il me plut par une raison bien simple, je -trouvais chez lui le repos pour la première fois. L'intérêt, faible -peut-être, qu'il me témoignait, me parut, à moi malheureux enfant -rebuté, une image de l'amour paternel. Les soins de l'hospitalité -contrastaient tant avec l'indifférence qui m'avait jusqu'alors accablé, -que j'exprimais une reconnaissance enfantine de vivre sans chaînes et -quasiment caressé. Aussi les maîtres de Frapesle sont-ils si bien mêlés -à l'aurore de mon bonheur que ma pensée les confond dans les souvenirs -où j'aime à revivre. Plus tard, et précisément dans l'affaire des -lettres-patentes, j'eus le plaisir de rendre quelques services à mon -hôte. Monsieur de Chessel jouissait de sa fortune avec un faste dont -s'offensaient quelques-uns de ses voisins; il pouvait renouveler ses -beaux chevaux et ses élégantes voitures; sa femme était recherchée dans -sa toilette; il recevait grandement; son domestique était plus nombreux -que ne le veulent les habitudes du pays, il tranchait du prince. La -terre de Frapesle est immense. En présence de son voisin et devant tout -ce luxe, le comte de Mortsauf, réduit au cabriolet de famille, qui -en Touraine tient le milieu entre la patache et la chaise de poste, -obligé par la médiocrité de sa fortune à faire valoir Clochegourde, -fut donc Tourangeau jusqu'au jour où les faveurs royales rendirent à -sa famille un éclat peut-être inespéré. Son accueil au cadet d'une -famille ruinée dont l'écusson date des croisades lui servait à humilier -la haute fortune, à rapetisser les bois, les guérets et les prairies -de son voisin, qui n'était pas gentilhomme. Monsieur de Chessel avait -bien compris le comte. Aussi se sont-ils toujours vus poliment, mais -sans aucun de ces rapports journaliers, sans cette agréable intimité -qui aurait dû s'établir entre Clochegourde et Frapesle, deux domaines -séparés par l'Indre, et d'où chacune des châtelaines pouvait, de sa -fenêtre, faire un signe à l'autre. - -La jalousie n'était pas la seule raison de la solitude où vivait le -comte de Mortsauf. Sa première éducation fut celle de la plupart -des enfants de grande famille, une incomplète et superficielle -instruction à laquelle suppléaient les enseignements du monde, les -usages de la cour, l'exercice des grandes charges de la couronne ou -des places éminentes. Monsieur de Mortsauf avait émigré précisément -à l'époque où commençait sa seconde éducation, elle lui manqua. Il -fut de ceux qui crurent au prompt rétablissement de la monarchie en -France; dans cette persuasion, son exil avait été la plus déplorable -des oisivetés. Quand se dispersa l'armée de Condé, où son courage le -fit inscrire parmi les plus dévoués, il s'attendit à bientôt revenir -sous le drapeau blanc, et ne chercha pas, comme quelques émigrés, -à se créer une vie industrieuse. Peut-être aussi n'eut-il pas la -force d'abdiquer son nom, pour gagner son pain dans les sueurs d'un -travail méprisé. Ses espérances toujours appointées au lendemain, et -peut-être aussi l'honneur l'empêchèrent de se mettre au service des -puissances étrangères. La souffrance mina son courage. De longues -courses entreprises à pied sans nourriture suffisante, sur des espoirs -toujours déçus, altérèrent sa santé, découragèrent son âme. Par degrés -son dénûment devint extrême. Si pour beaucoup d'hommes la misère -est un tonique, il en est d'autres pour qui elle est un dissolvant, -et le comte fut de ceux-ci. En pensant à ce pauvre gentilhomme de -Touraine allant et couchant par les chemins de la Hongrie, partageant -un quartier de mouton avec les bergers du prince Esterhazy, auquel le -voyageur demandait le pain que le gentilhomme n'aurait pas accepté du -maître, et qu'il refusa maintes fois des mains ennemies de la France, -je n'ai jamais senti dans mon cœur de fiel pour l'émigré, même quand -je le vis ridicule dans le triomphe. Les cheveux blancs de monsieur -de Mortsauf m'avaient dit d'épouvantables douleurs, et je sympathise -trop avec les exilés pour pouvoir les juger. La gaieté française et -tourangelle succomba chez le comte; il devint morose, tomba malade, -et fut soigné par charité dans je ne sais quel hospice allemand. Sa -maladie était une inflammation du mésentère, cas souvent mortel, -mais dont la guérison entraîne des changements d'humeur, et cause -presque toujours l'hypocondrie. Ses amours, ensevelis dans le plus -profond de son âme, et que moi seul ai découverts, furent des amours -de bas étage, qui n'attaquèrent pas seulement sa vie, ils en ruinèrent -encore l'avenir. Après douze ans de misères, il tourna les yeux vers -la France où le décret de Napoléon lui permit de rentrer. Quand en -passant le Rhin le piéton souffrant aperçut le clocher de Strasbourg -par une belle soirée, il défaillit.--«La France! France! Je criai: -«Voilà la France!» me dit-il, comme un enfant crie: Ma mère! quand il -est blessé.» Riche avant de naître, il se trouvait pauvre; fait pour -commander un régiment ou gouverner l'État, il était sans autorité, -sans avenir; né sain et robuste, il revenait infirme et tout usé. Sans -instruction au milieu d'un pays où les hommes et les choses avaient -grandi, nécessairement sans influence possible, il se vit dépouillé de -tout, même de ses forces corporelles et morales. Son manque de fortune -lui rendit son nom pesant. Ses opinions inébranlables, ses antécédents -à l'armée de Condé, ses chagrins, ses souvenirs, sa santé perdue, -lui donnèrent une susceptibilité de nature à être peu ménagée en -France, le pays des railleries. A demi mourant, il atteignit le Maine, -où, par un hasard dû peut-être à la guerre civile, le gouvernement -révolutionnaire avait oublié de faire vendre une ferme considérable en -étendue, et que son fermier lui conservait en laissant croire qu'il en -était le propriétaire. Quand la famille de Lenoncourt, qui habitait -Givry, château situé près de cette ferme, sut l'arrivée du comte de -Mortsauf, le duc Lenoncourt alla lui proposer de demeurer à Givry -pendant le temps nécessaire pour s'arranger une habitation. La famille -Lenoncourt fut noblement généreuse envers le comte, qui se répara là -durant plusieurs mois de séjour, et fit des efforts pour cacher ses -douleurs pendant cette première halte. Les Lenoncourt avaient perdu -leurs immenses biens. Par le nom, monsieur de Mortsauf était un parti -sortable pour leur fille. Loin de s'opposer à son mariage avec un homme -âgé de trente-cinq ans, maladif et vieilli, mademoiselle de Lenoncourt -en parut heureuse. Un mariage lui acquérait le droit de vivre avec sa -tante, la duchesse de Verneuil, sœur du prince de Blamont-Chauvry, qui -pour elle était une mère d'adoption. - -Amie intime de la duchesse de Bourbon, madame de Verneuil faisait -partie d'une société sainte dont l'âme était monsieur Saint-Martin, -né en Touraine, et surnommé le _Philosophe inconnu_. Les disciples -de ce philosophe pratiquaient les vertus conseillées par les hautes -spéculations de l'illuminisme mystique. Cette doctrine donne la clef -des mondes divins, explique l'existence par des transformations où -l'homme s'achemine à de sublimes destinées, libère le devoir de -sa dégradation légale, applique aux peines de la vie la douceur -inaltérable du quaker, et ordonne le mépris de la souffrance en -inspirant je ne sais quoi de maternel pour l'ange que nous portons au -ciel. C'est le stoïcisme ayant un avenir. La prière active et l'amour -pur sont les éléments de cette foi qui sort du catholicisme de l'Église -romaine pour rentrer dans le christianisme de l'Église primitive. -Mademoiselle de Lenoncourt resta néanmoins au sein de l'Église -apostolique, à laquelle sa tante fut toujours également fidèle. -Rudement éprouvée par les tourmentes révolutionnaires, la duchesse de -Verneuil avait pris, dans les derniers jours de sa vie, une teinte de -piété passionnée qui versa dans l'âme de son enfant chéri _la lumière -de l'amour céleste et l'huile de la joie intérieure_, pour employer les -expressions mêmes de Saint-Martin. La comtesse reçut plusieurs fois -cet homme de paix et de vertueux savoir à Clochegourde après la mort -de sa tante, chez laquelle il venait souvent. Saint-Martin surveilla -de Clochegourde ses derniers livres imprimés à Tours chez Letourmy. -Inspirée par la sagesse des vieilles femmes qui ont expérimenté les -détroits orageux de la vie, madame de Verneuil donna Clochegourde -à la jeune mariée, pour lui faire un chez elle. Avec la grâce des -vieillards qui est toujours parfaite quand ils sont gracieux, la -duchesse abandonna tout à sa nièce, en se contentant d'une chambre -au-dessus de celle qu'elle occupait auparavant et que prit la comtesse. -Sa mort presque subite jeta des crêpes sur les joies de cette union, -et imprima d'ineffaçables tristesses sur Clochegourde comme sur l'âme -superstitieuse de la mariée. Les premiers jours de son établissement en -Touraine furent pour la comtesse le seul temps non pas heureux, mais -insoucieux de sa vie. - -Après les traverses de son séjour à l'étranger, monsieur de Mortsauf, -satisfait d'entrevoir un clément avenir, eut comme une convalescence -d'âme; il respira dans cette vallée les enivrantes odeurs d'une -espérance fleurie. Forcé de songer à sa fortune, il se jeta dans les -préparatifs de son entreprise agronomique et commença par goûter -quelque joie; mais la naissance de Jacques fut un coup de foudre qui -ruina le présent et l'avenir: le médecin condamna le nouveau-né. Le -comte cacha soigneusement cet arrêt à la mère; puis, il consulta pour -lui-même et reçut de désespérantes réponses que confirma la naissance -de Madeleine. Ces deux événements, une sorte de certitude intérieure -sur la fatale sentence, augmentèrent les dispositions maladives de -l'émigré. Son nom à jamais éteint, une jeune femme pure, irréprochable, -malheureuse à ses côtés, vouée aux angoisses de la maternité, sans en -avoir les plaisirs; cet _humus_ de son ancienne vie d'où germaient -de nouvelles souffrances lui tomba sur le cœur, et paracheva sa -destruction. La comtesse devina le passé par le présent et lut dans -l'avenir. Quoique rien ne soit plus difficile que de rendre heureux -un homme qui se sent fautif, la comtesse tenta cette entreprise digne -d'un ange. En un jour, elle devint stoïque. Après être descendue dans -l'abîme d'où elle put voir encore le ciel, elle se voua, pour un seul -homme, à la mission qu'embrasse la sœur de charité pour tous; et afin -de le réconcilier avec lui-même, elle lui pardonna ce qu'il ne se -pardonnait pas. Le comte devint avare, elle accepta les privations -imposées; il avait la crainte d'être trompé, comme l'ont tous ceux qui -n'ont connu la vie du monde que pour en rapporter des répugnances, -elle resta dans la solitude et se plia sans murmure à ses défiances; -elle employa les ruses de la femme à lui faire vouloir ce qui était -bien, il se croyait ainsi des idées et goûtait chez lui les plaisirs -de la supériorité qu'il n'aurait eue nulle part. Puis, après s'être -avancée dans la voie du mariage, elle se résolut à ne jamais sortir de -Clochegourde, en reconnaissant chez le comte une âme hystérique dont -les écarts pouvaient, dans un pays de malice et de commérage, nuire à -ses enfants. Aussi, personne ne soupçonnait-il l'incapacité réelle de -monsieur de Mortsauf, elle avait paré ses ruines d'un épais manteau de -lierre. Le caractère variable, non pas mécontent, mais malcontent du -comte, rencontra donc chez sa femme une terre douce et facile où il -s'étendit en y sentant ses secrètes douleurs amollies par la fraîcheur -des baumes. - -Cet historique est la plus simple expression des discours arrachés -à monsieur de Chessel par un secret dépit. Sa connaissance du monde -lui avait fait entrevoir quelques-uns des mystères ensevelis à -Clochegourde. Mais si, par sa sublime attitude, madame de Mortsauf -trompait le monde, elle ne put tromper les sens intelligents de -l'amour. Quand je me trouvai dans ma petite chambre, la prescience -de la vérité me fit bondir dans mon lit, je ne supportai pas d'être -à Frapesle lorsque je pouvais voir les fenêtres de sa chambre; je -m'habillai, descendis à pas de loup, et sortis du château par la porte -d'une tour où se trouvait un escalier en colimaçon. Le froid de la -nuit me rasséréna. Je passai l'Indre sur le pont du moulin Rouge, et -j'arrivai dans la bienheureuse toue en face de Clochegourde où brillait -une lumière à la dernière fenêtre du côté d'Azay. Je retrouvai mes -anciennes contemplations, mais paisibles, mais entremêlées par les -roulades du chantre des nuits amoureuses, et par la note unique du -rossignol des eaux. Il s'éveillait en moi des idées qui glissaient -comme des fantômes en enlevant les crêpes qui jusqu'alors m'avaient -dérobé mon bel avenir. L'âme et les sens étaient également charmés. -Avec quelle violence mes désirs montèrent jusqu'à elle! Combien de -fois je me dis comme un insensé son refrain:--L'aurai-je? Si durant -les jours précédents l'univers s'était agrandi pour moi, dans une -seule nuit il eut un centre. A elle, se rattachèrent mes vouloirs et -mes ambitions, je souhaitai d'être tout pour elle, afin de refaire -et de remplir son cœur déchiré. Belle fut cette nuit passée sous -ses fenêtres, au milieu du murmure des eaux passant à travers les -vannes des moulins, et entrecoupé par la voix des heures sonnées au -clocher de Saché! Pendant cette nuit baignée de lumière où cette fleur -sidérale m'éclaira la vie, je lui fiançai mon âme avec la foi du pauvre -chevalier castillan de qui nous nous moquons dans Cervantès, et par -laquelle nous commençons l'amour. A la première lueur dans le ciel, -au premier cri d'oiseau, je me sauvai dans le parc de Frapesle; je -ne fus aperçu par aucun homme de la campagne, personne ne soupçonna -mon escapade, et je dormis jusqu'au moment où la cloche annonça le -déjeuner. Malgré la chaleur, après le déjeuner, je descendis dans la -prairie afin d'aller revoir l'Indre et ses îles, la vallée et ses -coteaux dont je parus un admirateur passionné; mais avec cette vélocité -de pieds qui défie celle du cheval échappé, je retrouvai mon bateau, -mes saules et mon Clochegourde. Tout y était silencieux et frémissant -comme est la campagne à midi. Les feuillages immobiles se découpaient -nettement sur le fond bleu de ciel; les insectes qui vivent de la -lumière, demoiselles vertes, cantharides, volaient à leurs frênes, à -leurs roseaux; les troupeaux ruminaient à l'ombre, les terres rouges -de la vigne brûlaient, et les couleuvres glissaient le long des talus. -Quel changement dans ce paysage si frais et si coquet avant mon -sommeil! Tout à coup je sautai hors de la barque et remontai le chemin -pour tourner autour de Clochegourde d'où je croyais avoir vu sortir -le comte. Je ne me trompais point, il allait le long d'une haie, et -gagnait sans doute une porte donnant sur le chemin d'Azay qui longe la -rivière. - ---Comment vous portez-vous ce matin, monsieur le comte? - -Il me regarda d'un air heureux, il ne s'entendait pas souvent nommer -ainsi. - ---Bien, dit-il, mais vous aimez donc la campagne, pour vous promener -par cette chaleur? - ---Ne m'a-t-on pas envoyé ici pour vivre en plein air? - ---Hé! bien, voulez-vous venir voir couper mes seigles? - ---Mais volontiers, lui dis-je. Je suis, je vous l'avoue, d'une -ignorance incroyable. Je ne distingue pas le seigle du blé, ni le -peuplier du tremble; je ne sais rien des cultures, ni des différentes -manières d'exploiter une terre. - ---Hé! bien, venez, dit-il joyeusement en revenant sur ses pas. Entrez -par la petite porte d'en haut. - -Il remonta le long de sa haie en dedans, moi en dehors. - ---Vous n'apprendriez rien chez monsieur de Chessel, me dit-il, il est -trop grand seigneur pour s'occuper d'autre chose que de recevoir les -comptes de son régisseur. - - [Illustration: IMP. S. RAÇON. - - LA COMTESSE DE MORTSAUF. - - Enfin il me mena vers cette longue allée d'acacias.... où - j'aperçus, sur un banc, Mme de Mortsauf occupée avec ses deux - enfants. - (LE LYS DANS LA VALLÉE.)] - -Il me montra donc ses cours et ses bâtiments, les jardins d'agrément, -les vergers et les potagers. Enfin, il me mena vers cette longue allée -d'acacias et de vernis du Japon, bordée par la rivière, où j'aperçus -à l'autre bout, sur un banc, madame de Mortsauf occupée avec ses deux -enfants. Une femme est bien belle sous ces menus feuillages tremblants -et découpés! Surprise peut-être de mon naïf empressement, elle ne -se dérangea pas, sachant bien que nous irions à elle. Le comte me -fit admirer la vue de la vallée, qui, de là , présente un aspect tout -différent de ceux qu'elle avait déroulés selon les hauteurs où nous -avions passé. Là , vous eussiez dit d'un petit coin de la Suisse. La -prairie, sillonnée par les ruisseaux qui se jettent dans l'Indre, -se découvre dans sa longueur, et se perd en lointains vaporeux. Du -côté de Montbazon, l'œil aperçoit une immense étendue verte, et sur -tous les autres points se trouve arrêté par des collines, par des -masses d'arbres, par des rochers. Nous allongeâmes le pas pour aller -saluer madame de Mortsauf, qui laissa tomber tout à coup le livre où -lisait Madeleine, et prit sur ses genoux Jacques en proie à une toux -convulsive. - ---Hé! bien, qu'y a-t-il? s'écria le comte en devenant blême. - ---Il a mal à la gorge, répondit la mère qui semblait ne pas me voir, ce -ne sera rien. - -Elle lui tenait à la fois la tête et le dos, et de ses yeux sortaient -deux rayons qui versaient la vie à cette pauvre faible créature. - ---Vous êtes d'une incroyable imprudence, reprit le comte avec aigreur, -vous l'exposez au froid de la rivière et l'asseyez sur un banc de -pierre. - ---Mais, mon père, le banc brûle, s'écria Madeleine. - ---Ils étouffaient là -haut, dit la comtesse. - ---Les femmes veulent toujours avoir raison! dit-il en me regardant. - -Pour éviter de l'approuver ou de l'improuver par mon regard, je -contemplais Jacques qui se plaignait de souffrir dans la gorge, et que -sa mère emporta. Avant de nous quitter, elle put entendre son mari. - ---Quand on a fait des enfants si mal portants, on devrait savoir les -soigner! dit-il. - -Paroles profondément injustes; mais son amour-propre le poussait à se -justifier aux dépens de sa femme. La comtesse volait en montant les -rampes et les perrons. Je la vis disparaissant par la porte-fenêtre. -Monsieur de Mortsauf s'était assis sur le banc, la tête inclinée, -songeur; ma situation devenait intolérable, il ne me regardait ni ne -me parlait. Adieu cette promenade pendant laquelle je comptais me -mettre si bien dans son esprit. Je ne me souviens pas d'avoir passé -dans ma vie un quart d'heure plus horrible que celui-là . Je suais à -grosses gouttes, me disant: M'en irai-je! ne m'en irai-je pas! Combien -de pensées tristes s'élevèrent en lui pour lui faire oublier d'aller -savoir comment se trouvait Jacques! Il se leva brusquement et vint -auprès de moi. Nous nous retournâmes pour regarder la riante vallée. - ---Nous remettrons à un autre jour notre promenade, monsieur le comte, -lui dis-je alors avec douceur. - ---Sortons! répondit-il. Je suis malheureusement habitué à voir souvent -de semblables crises, moi qui donnerais ma vie sans aucun regret pour -conserver celle de cet enfant. - ---Jacques va mieux, il dort, mon ami, dit la voix d'or. Madame de -Mortsauf se montra soudain au bout de l'allée, elle arriva sans fiel, -sans amertume, et me rendit mon salut. Je vois avec plaisir, me -dit-elle, que vous aimez Clochegourde. - ---Voulez-vous, ma chère, que je monte à cheval et que j'aille chercher -monsieur Deslandes? lui dit-il en témoignant le désir de se faire -pardonner son injustice. - ---Ne vous tourmentez point, dit-elle, Jacques n'a pas dormi cette nuit, -voilà tout. Cet enfant est très-nerveux, il a fait un vilain rêve, et -j'ai passé tout le temps à lui conter des histoires pour le rendormir. -Sa toux est purement nerveuse, je l'ai calmée avec une pastille de -gomme, et le sommeil l'a gagné. - ---Pauvre femme! dit-il en lui prenant la main dans les siennes et lui -jetant un regard mouillé, je n'en savais rien. - ---A quoi bon vous inquiéter pour des riens? allez à vos seigles. Vous -savez! Si vous n'êtes pas là , les métayers laisseront les glaneuses -étrangères au bourg entrer dans le champ avant que les gerbes n'en -soient enlevées. - ---Je vais faire mon premier cours d'agriculture, madame, lui dis-je. - ---Vous êtes à bonne école, répondit-elle en montrant le comte de qui la -bouche se contracta pour exprimer ce sourire de contentement que l'on -nomme familièrement _faire la bouche en cœur_. - -Deux mois après seulement, je sus qu'elle avait passé cette nuit en -d'horribles anxiétés, elle avait craint que son fils n'eût le croup. Et -moi, j'étais dans ce bateau, mollement bercé par des pensées d'amour, -imaginant que de sa fenêtre, elle me verrait adorant la lueur de cette -bougie qui éclairait alors son front labouré par de mortelles alarmes. -Le croup régnait à Tours, et y faisait d'affreux ravages. Quand nous -fûmes à la porte, le comte me dit d'une voix émue:--Madame de Mortsauf -est un ange! Ce mot me fit chanceler. Je ne connaissais encore que -superficiellement cette famille, et le remords si naturel dont est -saisie une âme jeune en pareille occasion, me cria: «De quel droit -troublerais-tu cette paix profonde?» - -Heureux de rencontrer pour auditeur un jeune homme sur lequel il -pouvait remporter de faciles triomphes, le comte me parla de l'avenir -que le retour des Bourbons préparait à la France. Nous eûmes une -conversation vagabonde dans laquelle j'entendis de vrais enfantillages -qui me surprirent étrangement. Il ignorait des faits d'une évidence -géométrique; il avait peur des gens instruits; les supériorités, il -les niait; il se moquait, peut-être avec raison, des progrès; enfin -je reconnus en lui une grande quantité de fibres douloureuses qui -obligeaient à prendre tant de précautions pour ne le point blesser, -qu'une conversation suivie devenait un travail d'esprit. Quand j'eus -pour ainsi dire palpé ses défauts, je m'y pliai avec autant de -souplesse qu'en mettait la comtesse à les caresser. A une autre époque -de ma vie, je l'eusse indubitablement froissé; mais, timide comme -un enfant, croyant ne rien savoir, ou croyant que les hommes faits -savaient tout, je m'ébahissais des merveilles obtenues à Clochegourde -par ce patient agriculteur. J'écoutais ses plans avec admiration. -Enfin, flatterie involontaire qui me valut la bienveillance du vieux -gentilhomme, j'enviais cette jolie terre, sa position, ce paradis -terrestre en le mettant bien au-dessus de Frapesle. - ---Frapesle, lui dis-je, est une massive argenterie, mais Clochegourde -est un écrin de pierres précieuses! - -Phrase qu'il répéta souvent depuis en citant l'auteur. - ---Hé! bien, avant que nous y vinssions, c'était une désolation, -disait-il. - -J'étais tout oreilles quand il me parlait de ses semis, de ses -pépinières. Neuf aux travaux de la campagne, je l'accablais de -questions sur les prix des choses, sur les moyens d'exploitation, et il -me parut heureux d'avoir à m'apprendre tant de détails. - ---Que vous enseigne-t-on donc? me demandait-il avec étonnement. - -Dès cette première journée, le comte dit à sa femme en -rentrant:--Monsieur Félix est un charmant jeune homme! - -Le soir, j'écrivis à ma mère de m'envoyer des habillements et du -linge, en lui annonçant que je restais à Frapesle. Ignorant la grande -révolution qui s'accomplissait alors, et ne comprenant pas l'influence -qu'elle devait exercer sur mes destinées, je croyais retourner à Paris -pour y achever mon droit, et l'École ne reprenait ses cours que dans -les premiers jours du mois de novembre; j'avais donc deux mois et demi -devant moi. - -Pendant les premiers moments de mon séjour, je tentai de m'unir -intimement au comte, et ce fut un temps d'impressions cruelles. Je -découvris en cet homme une irascibilité sans cause, une promptitude -d'action dans un cas désespéré, qui m'effrayèrent. Il se rencontrait -en lui des retours soudains du gentilhomme si valeureux à l'armée de -Condé, quelques éclairs paraboliques de ces volontés qui peuvent, -au jour des circonstances graves, trouer la politique à la manière -des bombes, et qui, par les hasards de la droiture et du courage, -font d'un homme condamné à vivre dans sa gentilhommière un d'Elbée, -un Bonchamp, un Charette. Devant certaines suppositions, son nez -se contractait, son front s'éclairait, et ses yeux lançaient une -foudre aussitôt amollie. J'avais peur qu'en surprenant le langage de -mes yeux, monsieur de Mortsauf ne me tuât sans réflexion. A cette -époque, j'étais exclusivement tendre. La volonté, qui modifie si -étrangement les hommes, commençait seulement à poindre en moi. Mes -excessifs désirs m'avaient communiqué ces rapides ébranlements de la -sensibilité qui ressemblent aux secousses de la peur. La lutte ne -me faisait pas trembler, mais je ne voulais pas perdre la vie sans -avoir goûté le bonheur d'un amour partagé. Les difficultés et mes -désirs grandissaient sur deux lignes parallèles. Comment parler de mes -sentiments? J'étais en proie à de navrantes perplexités. J'attendais -un hasard, j'observais, je me familiarisais avec les enfants de qui -je me fis aimer, je tâchais de m'identifier aux choses de la maison. -Insensiblement le comte se contint moins avec moi. Je connus donc ses -soudains changements d'humeur, ses profondes tristesses sans motif, -ses soulèvements brusques, ses plaintes amères et cassantes, sa -froideur haineuse, ses mouvements de folie réprimés, ses gémissements -d'enfant, ses cris d'homme au désespoir, ses colères imprévues. La -nature morale se distingue de la nature physique en ceci, que rien -n'y est absolu: l'intensité des effets est en raison de la portée -des caractères, ou des idées que nous groupons autour d'un fait. Mon -maintien à Clochegourde, l'avenir de ma vie, dépendaient de cette -volonté fantasque. Je ne saurais vous exprimer quelles angoisses -pressaient mon âme, alors aussi facile à s'épanouir qu'à se contracter, -quand en entrant, je me disais: Comment va-t-il me recevoir? Quelle -anxiété de cœur me brisait alors que tout à coup un orage s'amassait -sur ce front neigeux! C'était un qui-vive continuel. Je tombai donc -sous le despotisme de cet homme. Mes souffrances me firent deviner -celles de madame de Mortsauf. Nous commençâmes à échanger des regards -d'intelligence, mes larmes coulaient quelquefois quand elle retenait -les siennes. La comtesse et moi, nous nous éprouvâmes ainsi par -la douleur. Combien de découvertes n'ai-je pas faites durant ces -quarante premiers jours pleins d'amertumes réelles, de joies tacites, -d'espérances tantôt abîmées, tantôt surnageant! Un soir je la trouvai -religieusement pensive devant un coucher de soleil qui rougissait -si voluptueusement les cimes en laissant voir la vallée comme un -lit, qu'il était impossible de ne pas écouter la voix de cet éternel -Cantique des Cantiques par lequel la nature convie ses créatures à -l'amour. La jeune fille reprenait-elle des illusions envolées? la femme -souffrait-elle de quelque comparaison secrète? Je crus voir dans sa -pose un abandon profitable aux premiers aveux, et lui dis:--Il est des -journées difficiles! - ---Vous avez lu dans mon âme, me dit-elle, mais comment? - ---Nous nous touchons par tant de points! répondis-je. -N'appartenons-nous pas au petit nombre de créatures privilégiées pour -la douleur et pour le plaisir, de qui les qualités sensibles vibrent -toutes à l'unisson en produisant de grands retentissements intérieurs, -et dont la nature nerveuse est en harmonie constante avec le principe -des choses! Mettez-les dans un milieu où tout est dissonance, ces -personnes souffrent horriblement, comme aussi leur plaisir va jusqu'à -l'exaltation quand elles rencontrent les idées, les sensations ou les -êtres qui leur sont sympathiques. Mais il est pour nous un troisième -état dont les malheurs ne sont connus que des âmes affectées par -la même maladie, et chez lesquelles se rencontrent de fraternelles -compréhensions. Il peut nous arriver de n'être impressionnés ni -en bien ni en mal. Un orgue expressif doué de mouvement s'exerce -alors en nous dans le vide, se passionne sans objet, rend des sons -sans produire de mélodie, jette des accents qui se perdent dans le -silence! espèce de contradiction terrible d'une âme qui se révolte -contre l'inutilité du néant. Jeux accablants dans lesquels notre -puissance s'échappe tout entière sans aliment, comme le sang par une -blessure inconnue. La sensibilité coule à torrents, il en résulte -d'horribles affaiblissements, d'indicibles mélancolies pour lesquelles -le confessionnal n'a pas d'oreilles. N'ai-je pas exprimé nos communes -douleurs? - -Elle tressaillit, et, sans cesser de regarder le couchant, elle me -répondit:--Comment si jeune savez-vous ces choses? Avez-vous donc été -femme? - ---Ah! lui répondis-je d'une voix émue, mon enfance a été comme une -longue maladie. - ---J'entends tousser Madeleine, me dit-elle en me quittant avec -précipitation. - -La comtesse me vit assidu chez elle sans en prendre de l'ombrage, par -deux raisons. D'abord elle était pure comme un enfant, et sa pensée ne -se jetait dans aucun écart. Puis j'amusais le comte, je fus une pâture -à ce lion sans ongles et sans crinière. Enfin, j'avais fini par trouver -une raison de venir qui nous parut plausible à tous. Je ne savais -pas le trictrac, monsieur de Mortsauf me proposa de me l'enseigner, -j'acceptai. Dans le moment où se fit notre accord, la comtesse ne put -s'empêcher de m'adresser un regard de compassion qui voulait dire: -«Mais vous vous jetez dans la gueule du loup!» Si je n'y compris -rien d'abord, le troisième jour je sus à quoi je m'étais engagé. Ma -patience que rien ne lasse, ce fruit de mon enfance, se mûrit pendant -ce temps d'épreuves. Ce fut un bonheur pour le comte que de se livrer -à de cruelles railleries quand je ne mettais pas en pratique le -principe ou la règle qu'il m'avait expliqué; si je réfléchissais, il -se plaignait de l'ennui que cause un jeu lent; si je jouais vite, il -se fâchait d'être pressé; si je faisais des écoles, il me disait, -en en profitant, que je me dépêchais trop. Ce fut une tyrannie de -magister, un despotisme de férule dont je ne puis vous donner une idée -qu'en me comparant à Épictète tombé sous le joug d'un enfant méchant. -Quand nous jouâmes de l'argent, ses gains constants lui causèrent des -joies déshonorantes, mesquines. Un mot de sa femme me consolait de -tout, et le rendait promptement au sentiment de la politesse et des -convenances. Bientôt je tombai dans les brasiers d'un supplice imprévu. -A ce métier, mon argent s'en alla. Quoique le comte restât toujours -entre sa femme et moi jusqu'au moment où je les quittais, quelquefois -fort tard, j'avais toujours l'espérance de trouver un moment où je -me glisserais dans son cœur; mais pour obtenir cette heure attendue -avec la douloureuse patience du chasseur, ne fallait-il pas continuer -ces taquines parties où mon âme était constamment déchirée, et qui -emportaient tout mon argent! Combien de fois déjà n'étions-nous pas -demeurés silencieux, occupés à regarder un effet de soleil dans la -prairie, des nuées dans un ciel gris, les collines vaporeuses, ou les -tremblements de la lune dans les pierreries de la rivière, sans nous -dire autre chose que:--La nuit est belle! - ---La nuit est femme, madame. - ---Quelle tranquillité! - ---Oui, l'on ne peut pas être tout à fait malheureux ici. - -A cette réponse elle revenait à sa tapisserie. J'avais fini par -entendre en elle des remuements d'entrailles causés par une affection -qui voulait sa place. Sans argent, adieu les soirées. J'avais écrit à -ma mère de m'en envoyer; ma mère me gronda, et ne m'en donna pas pour -huit jours. A qui donc en demander? Et il s'agissait de ma vie! Je -retrouvais donc, au sein de mon premier grand bonheur, les souffrances -qui m'avaient assailli partout; mais à Paris, au collége, à la pension, -j'y avais échappé par une pensive abstinence, mon malheur avait été -négatif; à Frapesle il devint actif; je connus alors l'envie du vol, -ces crimes rêvés, ces épouvantables rages qui sillonnent l'âme et que -nous devons étouffer sous peine de perdre notre propre estime. Les -souvenirs des cruelles méditations, des angoisses que m'imposa la -parcimonie de ma mère, m'ont inspiré pour les jeunes gens la sainte -indulgence de ceux qui, sans avoir failli, sont arrivés sur le bord -de l'abîme comme pour en mesurer la profondeur. Quoique ma probité, -nourrie de sueurs froides, se soit fortifiée en ces moments où la -vie s'entr'ouvre et laisse voir l'aride gravier de son lit, toutes -les fois que la terrible justice humaine a tiré son glaive sur le -cou d'un homme, je me suis dit: Les lois pénales ont été faites par -des gens qui n'ont pas connu le malheur. En cette extrémité, je -découvris, dans la bibliothèque de monsieur de Chessel, le traité du -trictrac, et l'étudiai; puis mon hôte voulut bien me donner quelques -leçons; moins durement mené, je pus faire des progrès, appliquer les -règles et les calculs que j'appris par cœur. En peu de jours je fus -en état de dompter mon maître; mais, quand je le gagnai, son humeur -devint exécrable; ses yeux étincelèrent comme ceux des tigres, sa -figure se crispa, ses sourcils jouèrent comme je n'ai vu jouer les -sourcils de personne. Ses plaintes furent celles d'un enfant gâté. -Parfois il jetait les dés, se mettait en fureur, trépignait, mordait -son cornet et me disait des injures. Ces violences eurent un terme. -Quand j'eus acquis un jeu supérieur, je conduisis la bataille à mon -gré; je m'arrangeai pour qu'à la fin tout fût à peu près égal, en le -laissant gagner durant la première moitié de la partie, et rétablissant -l'équilibre pendant la seconde moitié. La fin du monde aurait moins -surpris le comte que la rapide supériorité de son écolier; mais il -ne la reconnut jamais. Le dénoûment constant de nos parties fut une -pâture nouvelle dont son esprit s'empara. - ---Décidément, disait-il, ma pauvre tête se fatigue. Vous gagnez -toujours vers la fin de la partie, parce qu'alors j'ai perdu mes moyens. - -La comtesse, qui savait le jeu, s'aperçut de mon manége dès la -première fois, et devina d'immenses témoignages d'affection. Ces -détails ne peuvent être appréciés que par ceux à qui les horribles -difficultés du trictrac sont connues. Que ne disait pas cette petite -chose! Mais l'amour, comme le Dieu de Bossuet, met au-dessus des plus -riches victoires le verre d'eau du pauvre, l'effort du soldat qui -périt ignoré. La comtesse me jeta l'un de ces remercîments muets qui -brisent un cœur jeune: elle m'accorda le regard qu'elle réservait -à ses enfants! Depuis cette bienheureuse soirée, elle me regarda -toujours en me parlant. Je ne saurais expliquer dans quel état je fus -en m'en allant. Mon âme avait absorbé mon corps, je ne pesais pas, je -ne marchais point, je volais. Je sentais en moi-même ce regard, il -m'avait inondé de lumière, comme son _adieu, monsieur!_ avait fait -retentir en mon âme les harmonies que contient l'_O filii, ô filiæ!_ -de la résurrection paschale. Je naissais à une nouvelle vie. J'étais -donc quelque chose pour elle! Je m'endormis en des langes de pourpre. -Des flammes passèrent devant mes yeux fermés en se poursuivant dans -les ténèbres comme les jolis vermisseaux de feu qui courent les uns -après les autres sur les cendres du papier brûlé. Dans mes rêves, sa -voix devint je ne sais quoi de palpable, une atmosphère qui m'enveloppa -de lumière et de parfums, une mélodie qui me caressa l'esprit. Le -lendemain, son accueil exprima la plénitude des sentiments octroyés, et -je fus dès lors initié dans les secrets de sa voix. Ce jour devait être -un des plus marquants de ma vie. Après le dîner nous nous promenâmes -sur les hauteurs, nous allâmes dans une lande où rien ne pouvait venir, -le sol en était pierreux, desséché, sans terre végétale; néanmoins -il s'y trouvait quelques chênes et des buissons pleins de sinelles; -mais au lieu d'herbes, s'étendait un tapis de mousses fauves, crépues, -allumées par les rayons du soleil couchant, et sur lequel les pieds -glissaient. Je tenais Madeleine par la main pour la soutenir, et -madame de Mortsauf donnait le bras à Jacques. Le comte, qui allait en -avant, se retourna, frappa la terre avec sa canne, et me dit avec un -accent horrible:--Voilà ma vie! Oh! mais avant de vous avoir connue, -reprit-il en jetant un regard d'excuse sur sa femme. Réparation -tardive, la comtesse avait pâli. Quelle femme n'aurait pas chancelé -comme elle en recevant ce coup? - ---Quelles délicieuses odeurs arrivent ici, et les beaux effets de -lumière! m'écriai-je; je voudrais bien avoir à moi cette lande, j'y -trouverais peut-être des trésors en la sondant; mais la plus certaine -richesse serait votre voisinage. Qui d'ailleurs ne payerait pas cher -une vue si harmonieuse à l'œil, et cette rivière serpentine où l'âme se -baigne entre les frênes et les aulnes. Voyez la différence des goûts? -Pour vous, ce coin de terre est une lande: pour moi, c'est un paradis. - -Elle me remercia par un regard. - ---Églogue! fit-il d'un ton amer, ici n'est pas la vie d'un homme qui -porte votre nom. Puis il s'interrompit et dit:--Entendez-vous les -cloches d'Azay? J'entends positivement sonner des cloches. - -Madame de Mortsauf me regarda d'un air effrayé, Madeleine me serra la -main. - ---Voulez-vous que nous rentrions faire un trictrac? lui dis-je, le -bruit des dés vous empêchera d'entendre celui des cloches. - -Nous revînmes à Clochegourde en parlant à bâtons rompus. Le comte se -plaignait de douleurs vives sans les préciser. Quand nous fûmes au -salon, il y eut entre nous tous une indéfinissable incertitude. Le -comte était plongé dans un fauteuil, absorbé dans une contemplation -respectée par sa femme, qui se connaissait aux symptômes de la maladie -et savait en prévoir les accès. J'imitai son silence. Si elle ne me -pria point de m'en aller, peut-être crut-elle que la partie de trictrac -égaierait le comte et dissiperait ces fatales susceptibilités nerveuses -dont les éclats la tuaient. Rien n'était plus difficile que de faire -faire au comte cette partie de trictrac, dont il avait toujours grande -envie. Semblable à une petite maîtresse, il voulait être prié, forcé, -pour ne pas avoir l'air d'être obligé, peut-être par cela même qu'il en -était ainsi. Si, par suite d'une conversation intéressante, j'oubliais -pour un moment mes _salamalek_, il devenait maussade, âpre, blessant, -et s'irritait de la conversation en contredisant tout. Averti par sa -mauvaise humeur, je lui proposais une partie; alors il coquetait: -«D'abord il était trop tard, disait-il, puis je ne m'en souciais pas.» -Enfin des simagrées désordonnées, comme chez les femmes qui finissent -par vous faire ignorer leurs véritables désirs. Je m'humiliais, je le -suppliais de m'entretenir dans une science si facile à oublier faute -d'exercice. Cette fois j'eus besoin d'une gaieté folle pour le décider -à jouer. Il se plaignait d'étourdissements qui l'empêcheraient de -calculer, il avait le crâne serré comme dans un étau, il entendait des -sifflements, il étouffait et poussait des soupirs énormes. Enfin il -consentit à s'attabler. Madame de Mortsauf nous quitta pour coucher ses -enfants et faire dire les prières à sa maison. Tout alla bien pendant -son absence, je m'arrangeai pour que monsieur de Mortsauf gagnât, et -son bonheur le dérida brusquement. Le passage subit d'une tristesse -qui lui arrachait de sinistres prédictions sur lui-même, à cette joie -d'homme ivre, à ce rire fou et presque sans raison, m'inquiéta, me -glaça. Je ne l'avais jamais vu dans un accès si franchement accusé. -Notre connaissance intime avait porté ses fruits, il ne se gênait plus -avec moi. Chaque jour il essayait de m'envelopper dans sa tyrannie, -d'assurer une nouvelle pâture à son humeur, car il semble vraiment -que les maladies morales soient des créatures qui ont leurs appétits, -leurs instincts, et veulent augmenter l'espace de leur empire comme -un propriétaire veut augmenter son domaine. La comtesse descendit, et -vint près du trictrac pour mieux éclairer sa tapisserie, mais elle se -mit à son métier dans une appréhension mal déguisée. Un coup funeste, -et que je ne pus empêcher, changea la face du comte: de gaie, elle -devint sombre; de pourpre, elle devint jaune, ses yeux vacillèrent. -Puis arriva un dernier malheur que je ne pouvais ni prévoir ni réparer. -Monsieur de Mortsauf amena pour lui-même un dé foudroyant qui décida sa -ruine. Aussitôt il se leva, jeta la table sur moi, la lampe à terre, -frappa du poing sur la console, et sauta par le salon, je ne saurais -dire qu'il marcha. Le torrent d'injures, d'imprécations, d'apostrophes, -de phrases incohérentes qui sortit de sa bouche, aurait fait croire à -quelque antique possession, comme au Moyen Age. Jugez de mon attitude! - ---Allez dans le jardin, me dit-elle en me pressant la main. - -Je sortis sans que le comte s'aperçût de ma disparition. De la terrasse -où je me rendis à pas lents, j'entendis les éclats de sa voix et -ses gémissements qui partaient de sa chambre contiguë à la salle à -manger. A travers la tempête, j'entendis aussi la voix de l'ange qui, -par intervalles, s'élevait comme un chant de rossignol au moment où -la pluie va cesser. Je me promenais sous les acacias par la plus -belle nuit du mois d'août finissant, en attendant que la comtesse m'y -rejoignît. Elle allait venir, son geste me l'avait promis. Depuis -quelques jours une explication flottait entre nous, et semblait devoir -éclater au premier mot qui ferait jaillir la source trop pleine en -nos âmes. Quelle honte retardait l'heure de notre parfaite entente? -Peut-être aimait-elle autant que je l'aimais ce tressaillement -semblable aux émotions de la peur, qui meurtrit la sensibilité, pendant -ces moments où l'on retient sa vie près de déborder, où l'on hésite à -dévoiler son intérieur, en obéissant à la pudeur qui agite les jeunes -filles avant qu'elles ne se montrent à l'époux aimé. Nous avions -agrandi nous-mêmes par nos pensées accumulées cette première confidence -devenue nécessaire. Une heure se passa. J'étais assis sur la balustrade -en briques, quand le retentissement de son pas mêlé au bruit onduleux -de la robe flottante anima l'air calme du soir. C'est des sensations -auxquelles le cœur ne suffit pas. - ---Monsieur de Mortsauf est maintenant endormi, me dit-elle. Quand il -est ainsi, je lui donne une tasse d'eau dans laquelle on a fait infuser -quelques têtes de pavots, et les crises sont assez éloignées pour que -ce remède si simple ait toujours la même vertu. Monsieur, me dit-elle -en changeant de ton et prenant sa plus persuasive inflexion de voix, -un hasard malheureux vous a livré des secrets jusqu'ici soigneusement -gardés, promettez-moi d'ensevelir dans votre cœur le souvenir de cette -scène. Faites-le pour moi, je vous en prie. Je ne vous demande pas de -serment, dites-moi le _oui_ de l'homme d'honneur, je serai contente. - ---Ai-je donc besoin de prononcer ce _oui_? lui dis-je. Ne nous -sommes-nous jamais compris? - ---Ne jugez point défavorablement monsieur de Mortsauf en voyant -les effets de longues souffrances endurées pendant l'émigration, -reprit-elle. Demain il ignorera complétement les choses qu'il aura -dites, et vous le trouverez excellent et affectueux. - ---Cessez, madame, lui répondis-je, de vouloir justifier le comte, -je ferai tout ce que vous voudrez. Je me jetterais à l'instant dans -l'Indre, si je pouvais ainsi renouveler monsieur de Mortsauf et vous -rendre à une vie heureuse. La seule chose que je ne puisse refaire est -mon opinion, rien n'est plus fortement tissu en moi. Je vous donnerais -ma vie, je ne puis vous donner ma conscience; je puis ne pas l'écouter, -mais puis-je l'empêcher de parler? or, dans mon opinion, monsieur de -Mortsauf est... - ---Je vous entends, dit-elle, en m'interrompant avec une brusquerie -insolite, vous avez raison. Le comte est nerveux comme une petite -maîtresse, reprit-elle pour adoucir l'idée de la folie en adoucissant -le mot, mais il n'est ainsi que par intervalles, une fois au plus -par année, lors des grandes chaleurs. Combien de maux a causés -l'émigration! Combien de belles existences perdues! Il eût été, j'en -suis certaine, un grand homme de guerre, l'honneur de son pays. - ---Je le sais, lui dis-je en l'interrompant à mon tour, et lui faisant -comprendre qu'il était inutile de me tromper. - -Elle s'arrêta, posa l'une de ses mains sur son front, et me dit:--Qui -vous a donc ainsi produit dans notre intérieur? Dieu veut-il m'envoyer -un secours, une vive amitié qui me soutienne! reprit-elle en appuyant -sa main sur la mienne avec force, car vous êtes bon, généreux... -Elle leva les yeux vers le ciel, comme pour invoquer un visible -témoignage qui lui confirmât ses secrètes espérances, et les reporta -sur moi. Électrisé par ce regard qui jetait une âme dans la mienne, -j'eus, selon la jurisprudence mondaine, un manque de tact; mais, chez -certaines âmes, n'est-ce pas souvent précipitation généreuse au-devant -d'un danger, envie de prévenir un choc, crainte d'un malheur qui -n'arrive pas, et plus souvent encore n'est-ce pas l'interrogation -brusque faite à un cœur, un coup donné pour savoir s'il résonne à -l'unisson? Plusieurs pensées s'élevèrent en moi comme des lueurs, et me -conseillèrent de laver la tache qui souillait ma candeur, au moment où -je prévoyais une complète initiation. - ---Avant d'aller plus loin, lui dis-je d'une voix altérée par des -palpitations facilement entendues dans le profond silence où nous -étions, permettez-moi de purifier un souvenir du passé? - ---Taisez-vous, me dit-elle vivement en me mettant sur les lèvres un -doigt qu'elle ôta aussitôt. Elle me regarda fièrement comme une femme -trop haut située pour que l'injure puisse l'atteindre, et me dit d'une -voix troublée:--Je sais de quoi vous voulez parler. Il s'agit du -premier, du dernier, du seul outrage que j'aurai reçu! Ne parlez jamais -de ce bal. Si la chrétienne vous a pardonné, la femme souffre encore. - ---Ne soyez pas plus impitoyable que ne l'est Dieu, lui dis-je en -gardant entre mes cils les larmes qui me vinrent aux yeux. - ---Je dois être plus sévère, je suis plus faible, répondit-elle. - ---Mais, repris-je avec une manière de révolte enfantine, écoutez-moi, -quand ce ne serait que pour la première, la dernière et la seule fois -de votre vie. - ---Eh! bien, dit-elle, parlez! Autrement, vous croiriez que je crains de -vous entendre. - -Sentant alors que ce moment était unique en notre vie, je lui dis avec -cet accent qui commande l'attention, que les femmes au bal m'avaient -été toutes indifférentes comme celles que j'avais aperçues jusqu'alors; -mais qu'en la voyant, moi de qui la vie était si studieuse, de qui -l'âme était si peu hardie, j'avais été comme emporté par une frénésie -qui ne pouvait être condamnée que par ceux qui ne l'avaient jamais -éprouvée, que jamais cœur d'homme ne fut si bien empli du désir auquel -ne résiste aucune créature et qui fait tout vaincre, même la mort... - ---Et le mépris? dit-elle en m'arrêtant. - ---Vous m'avez donc méprisé? lui demandai-je. - ---Ne parlons plus de ces choses, dit-elle. - ---Mais parlons-en! lui répondis-je avec une exaltation causée par une -douleur surhumaine. Il s'agit de tout moi-même, de ma vie inconnue, -d'un secret que vous devez connaître; autrement je mourrais de -désespoir! Ne s'agit-il pas aussi de vous, qui, sans le savoir, avez -été la Dame aux mains de laquelle reluit la couronne promise aux -vainqueurs du tournoi. - -Je lui contai mon enfance et ma jeunesse, non comme je vous l'ai dite, -en la jugeant à distance; mais avec les paroles ardentes du jeune -homme de qui les blessures saignaient encore. Ma voix retentit comme -la hache des bûcherons dans une forêt. Devant elle tombèrent à grand -bruit les années mortes, les longues douleurs qui les avaient hérissées -de branches sans feuillages. Je lui peignis avec des mots enfiévrés -une foule de détails terribles dont je vous ai fait grâce. J'étalai -le trésor de mes vœux brillants, l'or vierge de mes désirs, tout un -cœur brûlant conservé sous les glaces de ces Alpes entassées par un -continuel hiver. Lorsque, courbé sous le poids de mes souffrances -redites avec les charbons d'Isaïe, j'attendis un mot de cette femme qui -m'écoutait la tête baissée, elle éclaira les ténèbres par un regard, -elle anima les mondes terrestres et divins par un seul mot. - ---Nous avons eu la même enfance! dit-elle en me montrant un visage -où reluisait l'auréole des martyrs. Après une pause où nos âmes se -marièrent dans cette même pensée consolante: Je n'étais donc pas seul -à souffrir! la comtesse me dit de sa voix réservée pour parler à ses -chers petits, comment elle avait eu le tort d'être une fille quand -les fils étaient morts. Elle m'expliqua les différences que son état -de fille sans cesse attachée aux flancs d'une mère mettait entre ses -douleurs et celles d'un enfant jeté dans le monde des colléges. Ma -solitude avait été comme un paradis, comparée au contact de la meule -sous laquelle son âme fut sans cesse meurtrie, jusqu'au jour où sa -véritable mère, sa bonne tante l'avait sauvée en l'arrachant à ce -supplice dont elle me raconta les renaissantes douleurs. C'était les -inexplicables pointilleries insuportables aux natures nerveuses qui -ne reculent pas devant un coup de poignard et meurent sous l'épée de -Damoclès: tantôt une expansion généreuse arrêtée par un ordre glacial, -tantôt un baiser froidement reçu; un silence imposé, reproché tour à -tour; des larmes dévorées qui lui restaient sur le cœur; enfin les -mille tyrannies du couvent, cachées aux yeux des étrangers sous les -apparences d'une maternité glorieusement exaltée. Sa mère tirait -vanité d'elle, et la vantait; mais elle payait cher le lendemain ces -flatteries nécessaires au triomphe de l'institutrice. Quand, à force -d'obéissance et de douceur, elle croyait avoir vaincu le cœur de la -mère et qu'elle s'ouvrait à elle, le tyran reparaissait armé de ces -confidences. Un espion n'eût pas été si lâche ni si traître. Tous ses -plaisirs de jeune fille, ses fêtes lui avaient été chèrement vendues, -car elle était grondée d'avoir été heureuse, comme elle l'eût été -pour une faute. Jamais les enseignements de sa noble éducation ne lui -avaient été donnés avec amour, mais avec une blessante ironie. Elle -n'en voulait point à sa mère, elle se reprochait seulement de ressentir -moins d'amour que de terreur pour elle. Peut-être, pensait cet ange, -ces sévérités étaient-elles nécessaires? ne l'avaient-elles pas -préparée à sa vie actuelle? En l'écoutant, il me semblait que la harpe -de Job de laquelle j'avais tiré de sauvages accords, maintenant maniée -par des doigts chrétiens, y répondait en chantant les litanies de la -Vierge au pied de la croix. - ---Nous vivions dans la même sphère avant de nous retrouver ici, vous -partie de l'orient et moi de l'occident. - -Elle agita la tête par un mouvement désespéré:--A vous l'orient, à moi -l'occident, dit-elle. Vous vivrez heureux, je mourrai de douleur! Les -hommes font eux-mêmes les événements de leur vie, et la mienne est à -jamais fixée. Aucune puissance ne peut briser cette lourde chaîne à -laquelle la femme tient par un anneau d'or, emblème de la pureté des -épouses. - -Nous sentant alors jumeaux du même sein, elle ne conçut point que les -confidences se fissent à demi entre frères abreuvés aux même sources. -Après le soupir naturel aux cœurs purs au moment où ils s'ouvrent, elle -me raconta les premiers jours de son mariage, ses premières déceptions, -tout le _renouveau_ du malheur. Elle avait, comme moi, connu les petits -faits, si grands pour les âmes dont la limpide substance est ébranlée -tout entière au moindre choc, de même qu'une pierre jetée dans un lac -en agite également la surface et la profondeur. En se mariant, elle -possédait ses épargnes, ce peu d'or qui représente les heures joyeuses, -les mille désirs du jeune âge; en un jour de détresse, elle l'avait -généreusement donné sans dire que c'était des souvenirs et non des -pièces d'or; jamais son mari ne lui en avait tenu compte, il ne se -savait pas son débiteur! En échange de ce trésor englouti dans les -eaux dormantes de l'oubli, elle n'avait pas obtenu ce regard mouillé -qui solde tout, qui pour les âmes généreuses est comme un éternel -joyau dont les feux brillent aux jours difficiles. Comme elle avait -marché de douleur en douleur! Monsieur de Mortsauf oubliait de lui -donner l'argent nécessaire à la maison; il se réveillait d'un rêve -quand, après avoir vaincu toutes ses timidités de femme, elle lui en -demandait; et jamais il ne lui avait une seule fois évité ces cruels -serrements de cœur! Quelle terreur vint la saisir au moment où la -nature maladive de cet homme ruiné s'était dévoilée! elle avait été -brisée par le premier éclat de ses folles colères. Par combien de -réflexions dures n'avait-elle point passé avant de regarder comme nul -son mari, cette imposante figure qui domine l'existence d'une femme! -De quelles horribles calamités furent suivies ses deux couches! Quel -saisissement à l'aspect de deux enfants mort-nés? Quel courage pour se -dire: «Je leur soufflerai la vie! je les enfanterai de nouveau tous -les jours!» Puis quel désespoir de sentir un obstacle dans le cœur et -dans la main d'où les femmes tirent leurs secours! Elle avait vu cet -immense malheur déroulant ses savanes épineuses à chaque difficulté -vaincue. A la montée de chaque rocher, elle avait aperçu de nouveaux -déserts à franchir, jusqu'au jour où elle eut bien connu son mari, -l'organisation de ses enfants, et le pays où elle devait vivre; -jusqu'au jour où, comme l'enfant arraché par Napoléon aux tendres -soins du logis, elle eut habitué ses pieds à marcher dans la boue et -dans la neige, accoutumé son front aux boulets, toute sa personne à la -passive obéissance du soldat. Ces choses que je vous résume, elle me -les dit alors dans leur ténébreuse étendue, avec leur cortége de faits -désolants, de batailles conjugales perdues, d'essais infructueux. - ---Enfin, me dit-elle en terminant, il faudrait demeurer ici quelques -mois pour savoir combien de peines me coûtent les améliorations de -Clochegourde, combien de patelineries fatigantes pour lui faire vouloir -la chose la plus utile à ses intérêts! Quelle malice d'enfant le saisit -quand une chose due à mes conseils ne réussit pas tout d'abord! Avec -quelle joie il s'attribue le bien! Quelle patience m'est nécessaire -pour toujours entendre des plaintes quand je me tue à lui sarcler ses -heures, à lui embaumer son air, à lui sabler, à lui fleurir les chemins -qu'il a semés de pierres. Ma récompense est ce terrible refrain: «--Je -vais mourir! la vie me pèse!» S'il a le bonheur d'avoir du monde -chez lui, tout s'efface, il est gracieux et poli. Pourquoi n'est-il -pas ainsi pour sa famille? Je ne sais comment expliquer ce manque de -loyauté chez un homme parfois vraiment chevaleresque. Il est capable -d'aller secrètement à franc étrier me chercher à Paris une parure -comme il le fit dernièrement pour le bal de la ville. Avare pour sa -maison, il serait prodigue pour moi, si je le voulais. Ce devrait -être l'inverse: je n'ai besoin de rien, et sa maison est lourde. Dans -le désir de lui rendre la vie heureuse, et sans songer que je serais -mère, peut-être l'ai-je habitué à me prendre pour sa victime; moi qui -en usant de quelques cajoleries, le mènerais comme un enfant, si je -pouvais m'abaisser à jouer un rôle qui me semble infâme! Mais l'intérêt -de la maison exige que je sois calme et sévère comme une statue de la -Justice, et cependant, moi aussi, j'ai l'âme expansive et tendre! - ---Pourquoi, lui dis-je, n'usez-vous pas de cette influence pour vous -rendre maîtresse de lui, pour le gouverner? - ---S'il ne s'agissait que de moi seule, je ne saurais ni vaincre son -silence obtus, opposé pendant des heures entières à des arguments -justes, ni répondre à des observations sans logique, de véritables -raisons d'enfant. Je n'ai de courage ni contre la faiblesse ni contre -l'enfance; elles peuvent me frapper sans que je leur résiste; peut-être -opposerais-je la force à la force, mais je suis sans énergie contre -ceux que je plains. S'il fallait contraindre Madeleine à quelque chose -pour la sauver je mourrais avec elle. La pitié détend toutes mes fibres -et mollifie mes nerfs. Aussi les violentes secousses de ces dix années -m'ont-elles abattue; maintenant ma sensibilité si souvent attaquée -est parfois sans consistance, rien ne la régénère; parfois l'énergie, -avec laquelle je supportais les orages, me manque. Oui, parfois je -suis vaincue. Faute de repos et de bains de mer où je retremperais mes -fibres, je périrai. Monsieur de Mortsauf m'aura tuée et il mourra de ma -mort. - ---Pourquoi ne quittez-vous pas Clochegourde pour quelques mois? -Pourquoi n'iriez-vous pas, accompagnée de vos enfants, au bord de la -mer? - ---D'abord, monsieur de Mortsauf se croirait perdu si je m'éloignais. -Quoiqu'il ne veuille pas croire à sa situation, il en a la conscience. -Il se rencontre en lui l'homme et le malade, deux natures différentes -dont les contradictions expliquent bien des bizarreries! Puis, il -aurait raison de trembler. Tout irait mal ici. Vous avez vu peut-être -en moi la mère de famille occupée à protéger ses enfants contre le -milan qui plane sur eux. Tâche écrasante, augmentée des soins exigés -par monsieur de Mortsauf qui va toujours demandant:--Où est madame? -Ce n'est rien. Je suis aussi le précepteur de Jacques, la gouvernante -de Madeleine. Ce n'est rien encore! Je suis intendant et régisseur. -Vous connaîtrez un jour la portée de mes paroles quand vous saurez que -l'exploitation d'une terre est ici la plus fatigante des industries. -Nous avons peu de revenus en argent, nos fermes sont cultivées à -moitié, système qui veut une surveillance continuelle. Il faut vendre -soi-même ses grains, ses bestiaux, ses récoltes de toute nature. -Nous avons pour concurrents nos propres fermiers qui s'entendent au -cabaret avec les consommateurs, et font les prix après avoir vendu -les premiers. Je vous ennuierais si je vous expliquais les mille -difficultés de notre agriculture. Quel que soit mon dévouement, je -ne puis veiller à ce que nos colons n'amendent pas leurs propres -terres avec nos fumiers; je ne puis, ni aller voir si nos métiviers -ne s'entendent pas avec eux lors du partage des récoltes, ni savoir -le moment opportun pour la vente. Or, si vous venez à penser au peu -de mémoire de monsieur de Mortsauf, aux peines que vous m'avez vue -prendre pour l'obliger à s'occuper de ses affaires, vous comprendrez la -lourdeur de mon fardeau, l'impossibilité de le déposer un moment. Si je -m'absentais, nous serions ruinés. Personne ne l'écouterait; la plupart -du temps, ses ordres se contredisent; d'ailleurs personne ne l'aime, -il est trop grondeur, il fait trop l'absolu; puis, comme tous les -gens faibles, il écoute trop facilement ses inférieurs pour inspirer -autour de lui l'affection qui unit les familles. Si je partais, aucun -domestique ne resterait ici huit jours. Vous voyez bien que je suis -attachée à Clochegourde comme ces bouquets de plomb le sont à nos -toits. Je n'ai pas eu d'arrière-pensée avec vous, monsieur. Toute la -contrée ignore les secrets de Clochegourde, et maintenant vous les -savez. N'en dites rien que de bon et d'obligeant, et vous aurez mon -estime, ma reconnaissance, ajouta-t-elle encore d'une voix adoucie. A -ce prix, vous pouvez toujours revenir à Clochegourde, vous y trouverez -des cœurs amis. - ---Mais, dis-je, moi je n'ai jamais souffert! Vous seule... - ---Non, reprit-elle en laissant échapper ce sourire des femmes résignées -qui fendrait le granit, ne vous étonnez pas de cette confidence, elle -vous montre la vie comme elle est, et non comme votre imagination -vous l'a fait espérer. Nous avons tous nos défauts et nos qualités. -Si j'eusse épousé quelque prodigue, il m'aurait ruinée. Si j'eusse -été donnée à quelque jeune homme ardent et voluptueux, il aurait eu -des succès, peut-être n'aurais-je pas su le conserver, il m'aurait -abandonnée, je serais morte de jalousie. Je suis jalouse! dit-elle avec -un accent d'exaltation qui ressemblait au coup de tonnerre d'un orage -qui passe. Hé! bien, monsieur m'aime autant qu'il peut m'aimer; tout -ce que son cœur enferme d'affection, il le verse à mes pieds, comme -la Madeleine a versé le reste de ses parfums aux pieds du Sauveur. -Croyez-le! une vie d'amour est une fatale exception à la loi terrestre; -toute fleur périt, les grandes joies ont un lendemain mauvais, quand -elles ont un lendemain. La vie réelle est une vie d'angoisses: son -image est dans cette ortie, venue au pied de la terrasse, et qui, sans -soleil, demeure verte sur sa tige. Ici, comme dans les patries du -nord, il est des sourires dans le ciel, rares il est vrai, mais qui -paient bien des peines. Enfin les femmes qui sont exclusivement mères -ne s'attachent-elles pas plus par les sacrifices que par les plaisirs? -Ici j'attire sur moi les orages que je vois prêts à fondre sur les gens -ou sur mes enfants, et j'éprouve en les détournant je ne sais quel -sentiment qui me donne une force secrète. La résignation de la veille -a toujours préparé celle du lendemain. Dieu ne me laisse d'ailleurs -point sans espoir. Si d'abord la santé de mes enfants m'a désespérée, -aujourd'hui plus ils avancent dans la vie, mieux ils se portent. Après -tout, notre demeure s'est embellie, la fortune se répare. Qui sait si -la vieillesse de monsieur ne sera pas heureuse par moi? Croyez-le! -l'être qui se présente devant le Grand Juge, une palme verte à la -main, lui ramenant consolés ceux qui maudissaient la vie, cet être a -converti ses douleurs en délices. Si mes souffrances servent au bonheur -de la famille, est-ce bien des souffrances? - ---Oui, lui dis-je, mais elles étaient nécessaires comme le sont les -miennes pour me faire apprécier les saveurs du fruit mûri dans nos -roches; maintenant peut-être le goûterons-nous ensemble, peut-être en -admirerons-nous les prodiges? ces torrents d'affection dont il inonde -les âmes, cette sève qui ranime les feuilles jaunissantes. La vie ne -pèse plus alors, elle n'est plus à nous. Mon Dieu! ne m'entendez-vous -pas? repris-je en me servant du langage mystique auquel notre éducation -religieuse nous avait habitués. Voyez par quelles voies nous avons -marché l'un vers l'autre? quel aimant nous a dirigés sur l'océan des -eaux amères, vers la source d'eau douce, coulant au pied des monts sur -un sable pailleté, entre deux rives vertes et fleuries? N'avons-nous -pas, comme les Mages, suivi la même étoile? Nous voici devant la crèche -d'où s'éveille un divin enfant qui lancera ses flèches au front des -arbres nus, qui nous ranimera le monde par ses cris joyeux, qui par des -plaisirs incessants donnera du goût à la vie, rendra aux nuits leur -sommeil, aux jours leur allégresse. Qui donc a serré chaque année de -nouveaux nœuds entre nous? Ne sommes-nous pas plus que frère et sœur? -Ne déliez jamais ce que le ciel a réuni. Les souffrances dont vous -parlez étaient le grain répandu à flots par la main du Semeur pour -faire éclore la moisson déjà dorée par le plus beau des soleils. Voyez! -voyez! N'irons-nous pas ensemble tout cueillir brin à brin? Quelle -force en moi, pour que j'ose vous parler ainsi! Répondez-moi donc, ou -je ne repasserai pas l'Indre. - ---Vous m'avez évité le mot _amour_, dit-elle en m'interrompant d'une -voix sévère; mais vous avez parlé d'un sentiment que j'ignore et qui -ne m'est point permis. Vous êtes un enfant, je vous pardonne encore, -mais pour la dernière fois. Sachez-le, monsieur, mon cœur est comme -enivré de maternité! Je n'aime monsieur de Mortsauf ni par devoir -social, ni par calcul de béatitudes éternelles à gagner; mais par un -irrésistible sentiment qui l'attache à toutes les fibres de mon cœur. -Ai-je été violentée à mon mariage? Il fut décidé par ma sympathie -pour les infortunes. N'était-ce pas aux femmes à réparer les maux -du temps, à consoler ceux qui coururent sur la brèche et revinrent -blessés? Que vous dirai-je? j'ai ressenti je ne sais quel contentement -égoïste en voyant que vous l'amusiez: n'est-ce pas la maternité pure? -Ma confession ne vous a-t-elle donc pas assez montré les _trois_ -enfants auxquels je ne dois jamais faillir, sur lesquels je dois -faire pleuvoir une rosée réparatrice, et faire rayonner mon âme sans -en laisser adultérer la moindre parcelle? N'aigrissez pas le lait -d'une mère! Quoique l'épouse soit invulnérable en moi, ne me parlez -donc plus ainsi. Si vous ne respectiez pas cette défense si simple, -je vous en préviens, l'entrée de cette maison vous serait à jamais -fermée. Je croyais à de pures amitiés, à des fraternités volontaires, -plus certaines que ne le sont les fraternités imposées. Erreur! Je -voulais un ami qui ne fût pas un juge, un ami pour m'écouter en ces -moments de faiblesse où la voix qui gronde est une voix meurtrière, -un ami saint avec qui je n'eusse rien à craindre. La jeunesse est -noble, sans mensonges, capable de sacrifices, désintéressée: en voyant -votre persistance, j'ai cru, je l'avoue, à quelque dessein du ciel; -j'ai cru que j'aurais une âme qui serait à moi seule comme un prêtre -est à tous, un cœur où je pourrais épancher mes douleurs quand elles -surabondent, crier quand mes cris sont irrésistibles et m'étoufferaient -si je continuais à les dévorer. Ainsi mon existence, si précieuse à ces -enfants, aurait pu se prolonger jusqu'au jour où Jacques serait devenu -homme. Mais n'est-ce pas être trop égoïste? La Laure de Pétrarque -peut-elle se recommencer? Je me suis trompée, Dieu ne le veut pas. Il -faudra mourir à mon poste, comme le soldat sans ami. Mon confesseur est -rude, austère; et... ma tante n'est plus! - -Deux grosses larmes éclairées par un rayon de lune sortirent de ses -yeux, roulèrent sur ses joues, en atteignirent le bas; mais je tendis -la main assez à temps pour les recevoir, et les bus avec une avidité -pieuse qu'excitèrent ces paroles déjà signées par dix ans de larmes -secrètes, de sensibilité dépensée, de soins constants, d'alarmes -perpétuelles, l'héroïsme le plus élevé de votre sexe! Elle me regarda -d'un air doucement stupide. - ---Voici, lui dis-je, la première, la sainte communion de l'amour. Oui, -je viens de participer à vos douleurs, de m'unir à votre âme, comme -nous nous unissons au Christ en buvant sa divine substance. Aimer sans -espoir est encore un bonheur. Ah! quelle femme sur la terre pourrait -me causer une joie aussi grande que celle d'avoir aspiré ces larmes! -J'accepte ce contrat qui doit se résoudre en souffrances pour moi. Je -me donne à vous sans arrière-pensée, et serai ce que vous voudrez que -je sois. - -Elle m'arrêta par un geste, et me dit de sa voix profonde:--Je consens -à ce pacte, si vous voulez ne jamais presser les liens qui nous -attacheront. - ---Oui, lui dis-je, mais moins vous m'accorderez, plus certainement -dois-je posséder. - ---Vous commencez par une méfiance, répondit-elle en exprimant la -mélancolie du doute. - ---Non, mais par une jouissance pure. Écoutez! je voudrais de vous un -nom qui ne fût à personne, comme doit être le sentiment que nous nous -vouons. - ---C'est beaucoup, dit-elle, mais je suis moins petite que vous ne le -croyez. Monsieur de Mortsauf m'appelle Blanche. Une seule personne au -monde, celle que j'ai le plus aimée, mon adorable tante, me nommait -Henriette. Je redeviendrai donc Henriette pour vous. - -Je lui pris la main et la baisai. Elle me l'abandonna dans cette -confiance qui rend la femme si supérieure à nous, confiance qui nous -accable. Elle s'appuya sur la balustrade en briques et regarda l'Indre. - ---N'avez-vous pas tort, mon ami, dit-elle, d'aller du premier bond au -bout de la carrière? Vous avez épuisé, par votre première aspiration, -une coupe offerte avec candeur. Mais un vrai sentiment ne se partage -pas, il doit être entier, ou il n'est pas. Monsieur de Mortsauf, me -dit-elle après un moment de silence, est par-dessus tout loyal et fier. -Peut-être seriez-vous tenté, pour moi, d'oublier ce qu'il a dit; s'il -n'en sait rien, moi demain je l'en instruirai. Soyez quelque temps sans -vous montrer à Clochegourde, il vous en estimera davantage. Dimanche -prochain, au sortir de l'église, il ira lui-même à vous; je le connais, -il effacera ses torts; et vous aimera de l'avoir traité comme un homme -responsable de ses actions et de ses paroles. - ---Cinq jours sans vous voir, sans vous entendre! - ---Ne mettez jamais cette chaleur aux paroles que vous me direz, -dit-elle. - -Nous fîmes deux fois le tour de la terrasse en silence. Puis elle me -dit d'un ton de commandement qui me prouvait qu'elle prenait possession -de mon âme:--Il est tard, séparons-nous. - -Je voulais lui baiser la main, elle hésita, me la rendit, et me dit -d'une voix de prière:--Ne la prenez que lorsque je vous la donnerai, -laissez-moi mon libre arbitre, sans quoi je serais une chose à vous, et -cela ne doit pas être. - ---Adieu, lui dis-je. - -Je sortis par la petite porte d'en bas qu'elle m'ouvrit. Au moment -où elle l'allait fermer, elle la rouvrit, me tendit sa main en me -disant:--En vérité, vous avez été bien bon ce soir, vous avez consolé -tout mon avenir; prenez, mon ami, prenez! - -Je baisai sa main à plusieurs reprises; et quand je levai les yeux, -je vis des larmes dans les siens. Elle remonta sur la terrasse, et me -regarda encore un moment à travers la prairie. Quand je fus dans le -chemin de Frapesle, je vis encore sa robe blanche éclairée par la lune; -puis, quelques instants après, une lumière illumina sa chambre. - ---O mon Henriette! me dis-je, à toi l'amour le plus pur qui jamais aura -brillé sur cette terre! - -Je regagnai Frapesle en me retournant à chaque pas. Je sentais en -moi je ne sais quel contentement ineffable. Une brillante carrière -s'ouvrait enfin au dévouement dont est gros tout jeune cœur, et qui -chez moi fut si long-temps une force inerte! Semblable au prêtre -qui, par un seul pas, s'est avancé dans une vie nouvelle, j'étais -consacré, voué. Un simple _oui, madame!_ m'avait engagé à garder -pour moi seul en mon cœur un amour irrésistible, à ne jamais abuser -de l'amitié pour amener à petits pas cette femme dans l'amour. Tous -les sentiments nobles réveillés faisaient entendre en moi-même leurs -voix confuses. Avant de me retrouver à l'étroit dans une chambre, je -voulus voluptueusement rester sous l'azur ensemencé d'étoiles, entendre -encore en moi-même ces chants de ramier blessé, les tons simples de -cette confidence ingénue, rassembler dans l'air les effluves de cette -âme qui toutes devaient venir à moi. Combien elle me parut grande, -cette femme, avec son oubli profond du moi, sa religion pour les -êtres blessés, faibles ou souffrants, avec son dévouement allégé des -chaînes légales! Elle était là , sereine sur son bûcher de sainte et de -martyre! J'admirais sa figure qui m'apparut au milieu des ténèbres, -quand soudain je crus deviner un sens à ses paroles, une mystérieuse -signifiance qui me la rendit complétement sublime. Peut-être -voulait-elle que je fusse pour elle ce qu'elle était pour son petit -monde? Peut-être voulait-elle tirer de moi sa force et sa consolation, -me mettant ainsi dans sa sphère, sur sa ligne ou plus haut? Les astres, -disent quelques hardis constructeurs des mondes, se communiquent ainsi -le mouvement et la lumière. Cette pensée m'éleva soudain à des hauteurs -éthérées. Je me retrouvai dans le ciel de mes anciens songes, et je -m'expliquai les peines de mon enfance par le bonheur immense où je -nageais. - -Génies éteints dans les larmes, cœurs méconnus, saintes Clarisse -Harlowe ignorées, enfants désavoués, proscrits innocents, vous tous qui -êtes entrés dans la vie par ses déserts, vous qui partout avez trouvé -les visages froids, les cœurs fermés, les oreilles closes, ne vous -plaignez jamais! vous seuls pouvez connaître l'infini de la joie au -moment où pour vous un cœur s'ouvre, une oreille vous écoute, un regard -vous répond. Un seul jour efface les mauvais jours. Les douleurs, -les méditations, les désespoirs, les mélancolies passées et non pas -oubliées sont autant de liens par lesquels l'âme s'attache à l'âme -confidente. Belle de nos désirs réprimés, une femme hérite alors des -soupirs et des amours perdus, elle nous restitue agrandies toutes les -affections trompées, elle explique les chagrins antérieurs comme la -soulte exigée par le destin pour les éternelles félicités qu'elle donne -au jour des fiançailles de l'âme. Les anges seuls disent le nom nouveau -dont il faudrait nommer ce saint amour, de même que vous seuls, chers -martyrs, saurez bien ce que madame de Mortsauf était soudain devenue -pour moi, pauvre, seul! - -Cette scène s'était passée un mardi, j'attendis jusqu'au dimanche sans -passer l'Indre dans mes promenades. Pendant ces cinq jours, de grands -événements arrivèrent à Clochegourde. Le comte reçut le brevet de -maréchal-de-camp, la croix de Saint-Louis, et une pension de quatre -mille francs. Le duc de Lenoncourt-Givry, nommé pair de France, -recouvra deux forêts, reprit son service à la cour, et sa femme rentra -dans ses biens non vendus qui avaient fait partie du domaine de la -couronne impériale. La comtesse de Mortsauf devenait ainsi l'une des -plus riches héritières du Maine. Sa mère était venue lui apporter cent -mille francs économisés sur les revenus de Givry, le montant de sa -dot qui n'avait point été payée, et dont le comte ne parlait jamais, -malgré sa détresse. Dans les choses de la vie extérieure, la conduite -de cet homme attestait le plus fier de tous les désintéressements. En -joignant à cette somme ses économies, le comte pouvait acheter deux -domaines voisins qui valaient environ neuf mille livres de rente. Son -fils devant succéder à la pairie de son grand-père, il pensa tout à -coup à lui constituer un majorat qui se composerait de la fortune -territoriale des deux familles sans nuire à Madeleine, à laquelle la -faveur du duc de Lenoncourt ferait sans doute faire un beau mariage. -Ces arrangements et ce bonheur jetèrent quelque baume sur les plaies -de l'émigré. La duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un événement -dans le pays. Je songeais douloureusement que cette femme était une -grande dame, et j'aperçus alors dans sa fille l'esprit de caste que -couvrait à mes yeux la noblesse de ses sentiments. Qu'étais-je, moi -pauvre, sans autre avenir que mon courage et mes facultés? Je ne -pensais aux conséquences de la restauration, ni pour moi, ni pour les -autres. Le dimanche, de la chapelle réservée où j'étais à l'église avec -monsieur, madame de Chessel et l'abbé de Quélus, je lançais des regards -avides sur une autre chapelle latérale où se trouvaient la duchesse et -sa fille, le comte et les enfants. Le chapeau de paille qui me cachait -mon idole ne vacilla pas, et cet oubli de moi sembla m'attacher plus -vivement que tout le passé. Cette grande Henriette de Lenoncourt, qui -maintenant était ma chère Henriette, et de qui je voulais fleurir la -vie, priait avec ardeur; la foi communiquait à son attitude je ne sais -quoi d'abîmé, de prosterné, une pose de statue religieuse, qui me -pénétra. - -Suivant l'habitude des cures de village, les vêpres devaient se dire -quelque temps après la messe. Au sortir de l'église, madame de Chessel -proposa naturellement à ses voisins de passer les deux heures d'attente -à Frapesle, au lieu de traverser deux fois l'Indre et la prairie par -la chaleur. L'offre fut agréée. Monsieur de Chessel donna le bras à la -duchesse, madame de Chessel accepta celui du comte, je présentai le -mien à la comtesse, et je sentis pour la première fois ce beau bras -frais à mes flancs. Pendant le retour de la paroisse à Frapesle, trajet -qui se faisait à travers les bois de Saché où la lumière filtrée dans -les feuillages produisait, sur le sable des allées, ces jolis jours qui -ressemblent à des soieries peintes, j'eus des sensations d'orgueil et -des idées qui me causèrent de violentes palpitations. - ---Qu'avez-vous? me dit-elle après quelques pas faits dans un silence -que je n'osais rompre. Votre cœur bat trop vite?..... - ---J'ai appris des événements heureux pour vous, lui dis-je, et comme -ceux qui aiment bien, j'ai des craintes vagues. Vos grandeurs ne -nuiront-elles point à vos amitiés? - ---Moi! dit-elle, fi! Encore une idée semblable, et je ne vous -mépriserais pas, je vous aurais oublié pour toujours. - -Je la regardai, en proie à une ivresse qui dut être communicative. - ---Nous profitons du bénéfice de lois que nous n'avons ni provoquées ni -demandées, mais nous ne serons ni mendiants ni avides; et d'ailleurs -vous savez bien, reprit-elle, que ni moi ni monsieur de Mortsauf nous -ne pouvons sortir de Clochegourde. Par mon conseil, il a refusé le -commandement auquel il avait droit dans la Maison Rouge. Il nous suffit -que mon père ait sa charge! Notre modestie forcée, dit-elle en souriant -avec amertume, a déjà bien servi notre enfant. Le roi, près duquel mon -père est de service, a dit fort gracieusement qu'il reporterait sur -Jacques la faveur dont nous ne voulions pas. L'éducation de Jacques, à -laquelle il faut songer, est maintenant l'objet d'une grave discussion; -il va représenter deux maisons, les Lenoncourt et les Mortsauf. Je -ne puis avoir d'ambition que pour lui, voici donc mes inquiétudes -augmentées. Non-seulement Jacques doit vivre, mais il doit encore -devenir digne de son nom, deux obligations qui se contrarient. Jusqu'à -présent j'ai pu suffire à son éducation en mesurant les travaux à ses -forces, mais d'abord où trouver un précepteur qui me convienne? Puis, -plus tard, quel ami me le conservera dans cet horrible Paris où tout -est piége pour l'âme et danger pour le corps? Mon ami, me dit-elle -d'une voix émue, à voir votre front et vos yeux, qui ne devinerait en -vous l'un de ces oiseaux qui doivent habiter les hauteurs? prenez votre -élan, soyez un jour le parrain de notre cher enfant. Allez à Paris, si -votre frère et votre père ne vous secondent point, notre famille, ma -mère surtout, qui a le génie des affaires, sera certes très-influente; -profitez de notre crédit! vous ne manquerez alors ni d'appui, ni de -secours dans la carrière que vous choisirez! mettez donc le superflu de -vos forces dans une noble ambition... - ---Je vous entends, lui dis-je en l'interrompant, mon ambition deviendra -ma maîtresse. Je n'ai pas besoin de ceci pour être tout à vous. Non, je -ne veux pas être récompensé de ma sagesse ici par des faveurs là -bas. -J'irai, je grandirai seul, par moi-même. J'accepterais tout de vous; -des autres, je ne veux rien. - ---Enfantillage! dit-elle en murmurant mais en retenant mal un sourire -de contentement. - ---D'ailleurs, je me suis voué, lui dis-je. En méditant notre situation, -j'ai pensé à m'attacher à vous par des liens qui ne puissent jamais se -dénouer. - -Elle eut un léger tremblement et s'arrêta pour me regarder. - ---Que voulez-vous dire? fit-elle en laissant aller les deux couples qui -nous précédaient et gardant ses enfants près d'elle. - ---Hé! bien, répondis-je, dites-moi franchement comment vous voulez que -je vous aime. - ---Aimez-moi comme m'aimait ma tante, de qui je vous ai donné les droits -en vous autorisant à m'appeler du nom qu'elle avait choisi pour elle -parmi les miens. - ---J'aimerai donc sans espérance, avec un dévouement complet. Hé! bien, -oui, je ferai pour vous ce que l'homme fait pour Dieu. Ne l'avez-vous -pas demandé? Je vais entrer dans un séminaire, j'en sortirai prêtre, -et j'élèverai Jacques. Votre Jacques, ce sera comme un autre moi: -conceptions politiques, pensée, énergie, patience, je lui donnerai -tout. Ainsi, je demeurerai près de vous, sans que mon amour, pris dans -la religion comme une image d'argent dans du cristal, puisse être -suspecté. Vous n'avez à craindre aucune de ces ardeurs immodérées qui -saisissent un homme et par lesquelles une fois déjà je me suis laissé -vaincre. Je me consumerai dans la flamme, et vous aimerai d'un amour -purifié. - -Elle pâlit, et dit à mots pressés:--Félix, ne vous engagez pas en des -liens qui, un jour, seraient un obstacle à votre bonheur. Je mourrais -de chagrin d'avoir été la cause de ce suicide. Enfant, un désespoir -d'amour est-il donc une vocation? Attendez les épreuves de la vie pour -juger de la vie; je le veux, je l'ordonne. Ne vous mariez ni avec -l'Église ni avec une femme, ne vous mariez d'aucune manière, je vous le -défends. Restez libre. Vous avez vingt et un ans. A peine savez-vous ce -que vous réserve l'avenir. Mon Dieu! vous aurais-je mal jugé? Cependant -j'ai cru que deux mois suffisaient à connaître certaines âmes. - ---Quel espoir avez-vous? lui dis-je en jetant des éclairs par les yeux. - ---Mon ami, acceptez mon aide, élevez-vous, faites fortune, et vous -saurez quel est mon espoir. Enfin, dit-elle en paraissant laisser -échapper un secret, ne quittez jamais la main de Madeleine que vous -tenez en ce moment. - -Elle s'était penchée à mon oreille pour me dire ces paroles qui -prouvaient combien elle était occupée de mon avenir. - ---Madeleine? lui dis-je, jamais! - -Ces deux mots nous rejetèrent dans un silence plein d'agitations. Nos -âmes étaient en proie à ces bouleversements qui les sillonnent de -manière à y laisser d'éternelles empreintes, Nous étions en vue d'une -porte en bois par laquelle on entrait dans le parc de Frapesle, et dont -il me semble encore voir les deux pilastres ruinés, couverts de plantes -grimpantes et de mousses, d'herbes et de ronces. Tout à coup une idée, -celle de la mort du comte, passa comme une flèche dans ma cervelle, et -je lui dis:--Je vous comprends. - ---C'est bien heureux, répondit-elle d'un ton qui me fit voir que je lui -supposais une pensée qu'elle n'aurait jamais. - -Sa pureté m'arracha une larme d'admiration que l'égoïsme de la passion -rendit bien amère. En faisant un retour sur moi, je songeai qu'elle ne -m'aimait pas assez pour souhaiter sa liberté. Tant que l'amour recule -devant un crime, il nous semble avoir des bornes, et l'amour doit être -infini. J'eus une horrible contraction de cœur. - ---Elle ne m'aime pas, pensais-je. - -Pour ne pas laisser lire dans mon âme, j'embrassai Madeleine sur ses -cheveux. - ---J'ai peur de votre mère, dis-je à la comtesse pour reprendre -l'entretien. - ---Et moi aussi, répondit-elle en faisant un geste plein d'enfantillage, -mais n'oubliez pas de toujours la nommer madame la duchesse et de lui -parler à la troisième personne. La jeunesse actuelle a perdu l'habitude -de ces formes polies, reprenez-les? faites cela pour moi. D'ailleurs, -il est de si bon goût de respecter les femmes, quel que soit leur -âge, et de reconnaître les distinctions sociales sans les mettre en -question. Les honneurs que vous rendez aux supériorités établies ne -sont-ils pas la garantie de ceux qui vous sont dus? Tout est solidaire -dans la Société. Le cardinal de la Rovère et Raphaël d'Urbin étaient -autrefois deux puissances également révérées. Vous avez sucé dans vos -lycées le lait de la Révolution, et vos idées politiques peuvent s'en -ressentir, mais en avançant dans la vie, vous apprendrez combien les -principes de liberté mal définis sont impuissants à créer le bonheur -des peuples. Avant de songer, en ma qualité de Lenoncourt, à ce qu'est -ou ce que doit être une aristocratie, mon bon sens de paysanne me dit -que les Sociétés n'existent que par la hiérarchie. Vous êtes dans -un moment de la vie où il faut choisir bien! Soyez de votre parti. -Surtout, ajouta-t-elle en riant, quand il triomphe. - -Je fus vivement touché par ces paroles où la profondeur politique -se cachait sous la chaleur de l'affection, alliance qui donne aux -femmes un si grand pouvoir de séduction; elles savent toutes prêter -aux raisonnements les plus aigus les formes du sentiment. Il semblait -que, dans son désir de justifier les actions du comte, Henriette eût -prévu les réflexions qui devaient sourdre en mon âme au moment où je -vis, pour la première fois, les effets de la courtisanerie. Monsieur -de Mortsauf, roi dans son castel, entouré de son auréole historique, -avait pris à mes yeux des proportions grandioses, et j'avoue que je -fus singulièrement étonné de la distance qu'il mit entre la duchesse -et lui, par des manières au moins obséquieuses. L'esclave a sa vanité, -il ne veut obéir qu'au plus grand des despotes; je me sentais comme -humilié de voir l'abaissement de celui qui me faisait trembler en -dominant tout mon amour. Ce mouvement intérieur me fit comprendre le -supplice des femmes de qui l'âme généreuse est accouplée à celle d'un -homme de qui elles enterrent journellement les lâchetés. Le respect -est une barrière qui protége également le grand et le petit, chacun -de son côté peut se regarder en face. Je fus respectueux avec la -duchesse, à cause de ma jeunesse; mais là où les autres voyaient une -duchesse, je vis la mère de mon Henriette et mis une sorte de sainteté -dans mes hommages. Nous entrâmes dans la grande cour de Frapesle, où -nous trouvâmes la compagnie. Le comte de Mortsauf me présenta fort -gracieusement à la duchesse, qui m'examina d'un air froid et réservé. -Madame de Lenoncourt était alors une femme de cinquante-six ans, -parfaitement conservée et qui avait de grandes manières. En voyant ses -yeux d'un bleu dur, ses tempes rayées, son visage maigre et macéré, -sa taille imposante et droite, ses mouvements rares, sa blancheur -fauve qui se revoyait si éclatante dans sa fille, je reconnus la race -froide d'où procédait ma mère, aussi promptement qu'un minéralogiste -reconnaît le fer de Suède. Son langage était celui de la vieille cour, -elle prononçait les _oit_ en _ait_ et disait _frait_ pour _froid_, -_porteux_ au lieu de _porteurs_. Je ne fus ni courtisan, ni gourmé; -je me conduisis si bien, qu'en allant à vêpres la comtesse me dit à -l'oreille:--Vous êtes parfait! - -Le comte vint à moi, me prit par la main et me dit:--Nous ne sommes pas -fâchés, Félix? Si j'ai eu quelques vivacités, vous les pardonnerez à -votre vieux camarade. Nous allons rester ici probablement à dîner, et -nous vous inviterons pour jeudi, la veille du départ de la duchesse. -Je vais à Tours y terminer quelques affaires. Ne négligez pas -Clochegourde. Ma belle-mère est une connaissance que je vous engage -à cultiver. Son salon donnera le ton au faubourg Saint-Germain. Elle -a les traditions de la grande compagnie, elle possède une immense -instruction, connaît le blason du premier comme du dernier gentilhomme -en Europe. - -Le bon goût du comte, peut-être les conseils de son génie domestique, -se montrèrent dans les circonstances nouvelles où le mettait le -triomphe de sa cause. Il n'eut ni arrogance ni blessante politesse, il -fut sans emphase, et la duchesse fut sans airs protecteurs. Monsieur -et madame de Chessel acceptèrent avec reconnaissance le dîner du jeudi -suivant. Je plus à la duchesse, et ses regards m'apprirent qu'elle -examinait en moi un homme de qui sa fille lui avait parlé. Quand nous -revînmes de vêpres, elle me questionna sur ma famille et me demanda -si le Vandenesse occupé déjà dans la diplomatie était mon parent.--Il -est mon frère, lui dis-je. Elle devint alors affectueuse à demi. Elle -m'apprit que ma grand'tante, la vieille marquise de Listomère, était -une Grandlieu. Ses manières furent polies comme l'avaient été celles de -monsieur de Mortsauf le jour où il me vit pour la première fois. Son -regard perdit cette expression de hauteur par laquelle les princes de -la terre vous font mesurer la distance qui se trouve entre eux et vous. -Je ne savais presque rien de ma famille. La duchesse m'apprit que mon -grand-oncle, vieil abbé que je ne connaissais même pas de nom, faisait -partie du conseil privé, mon frère avait reçu de l'avancement; enfin, -par un article de la Charte que je ne connaissais pas encore, mon père -redevenait marquis de Vandenesse. - ---Je ne suis qu'une chose, le serf de Clochegourde, dis-je tout bas à -la comtesse. - -Le coup de baguette de la Restauration s'accomplissait avec une -rapidité qui stupéfiait les enfants élevés sous le régime impérial. -Cette révolution ne fut rien pour moi. La moindre parole, le plus -simple geste de madame de Mortsauf étaient les seuls événements -auxquels j'attachais de l'importance. J'ignorais ce qu'était le -conseil privé; je ne connaissais rien à la politique ni aux choses du -monde; je n'avais d'autre ambition que celle d'aimer Henriette, mieux -que Pétrarque n'aimait Laure. Cette insouciance me fit prendre pour -un enfant par la duchesse. Il vint beaucoup de monde à Frapesle, nous -y fûmes trente personnes à dîner. Quel enivrement pour un jeune homme -de voir la femme qu'il aime être la plus belle entre toutes, devenir -l'objet de regards passionnés, et de se savoir seul à recevoir la -lueur de ses yeux chastement réservée; de connaître assez toutes les -nuances de sa voix pour trouver dans sa parole, en apparence légère ou -moqueuse, les preuves d'une pensée constante, même quand on se sent au -cœur une jalousie dévorante contre les distractions du monde. Le comte, -heureux des attentions dont il se vit l'objet, fut presque jeune; -sa femme en espéra quelque changement d'humeur; moi je riais avec -Madeleine qui, semblable aux enfants chez lesquels le corps succombe -sous les étreintes de l'âme, me faisait rire par des observations -étonnantes et pleines d'un esprit moqueur sans malignité, mais qui -n'épargnait personne. Ce fut une belle journée. Un mot, un espoir né -le matin avait rendu la nature lumineuse; et me voyant si joyeux, -Henriette était joyeuse. - ---Ce bonheur à travers sa vie grise et nuageuse lui sembla bien bon, me -dit-elle le lendemain. - -Le lendemain je passai naturellement la journée à Clochegourde; j'en -avais été banni pendant cinq jours, j'avais soif de ma vie. Le comte -était parti dès six heures pour aller faire dresser ses contrats -d'acquisition à Tours. Un grave sujet de discorde s'était ému entre -la mère et la fille. La duchesse voulait que la comtesse la suivît à -Paris, où elle devait obtenir pour elle une charge à la cour, où le -comte, en revenant sur son refus, pouvait occuper de hautes fonctions. -Henriette, qui passait pour une femme heureuse, ne voulait dévoiler à -personne, pas même au cœur d'une mère, ses horribles souffrances, ni -trahir l'incapacité de son mari. Pour que sa mère ne pénétrât point -le secret de son ménage, elle avait envoyé monsieur de Mortsauf à -Tours, où il devait se débattre avec les notaires. Moi seul, comme -elle l'avait dit, connaissais les secrets de Clochegourde. Après avoir -expérimenté combien l'air pur, le ciel bleu de cette vallée calmaient -les irritations de l'esprit ou les amères douleurs de la maladie, et -quelle influence l'habitation de Clochegourde exerçait sur la santé -de ses enfants, elle opposait des refus motivés que combattait la -duchesse, femme envahissante, moins chagrine qu'humiliée du mauvais -mariage de sa fille. Henriette aperçut que sa mère s'inquiétait -peu de Jacques et de Madeleine, affreuse découverte! Comme toutes -les mères habituées à continuer sur la femme mariée le despotisme -qu'elles exerçaient sur la jeune fille, la duchesse procédait par des -considérations qui n'admettaient point de répliques; elle affectait -tantôt une amitié captieuse afin d'arracher un consentement à ses vues, -tantôt une amère froideur pour avoir par la crainte ce que la douceur -ne lui obtenait pas; puis, voyant ses efforts inutiles, elle déploya le -même esprit d'ironie que j'avais observé chez ma mère. En dix jours, -Henriette connut tous les déchirements que causent aux jeunes femmes -les révoltes nécessaires à l'établissement de leur indépendance. Vous -qui, pour votre bonheur, avez la meilleure des mères, vous ne sauriez -comprendre ces choses. Pour avoir une idée de cette lutte entre une -femme sèche, froide, calculée, ambitieuse, et sa fille, pleine de -cette onctueuse et fraîche bonté qui ne tarit jamais, il faudrait vous -figurer le lys auquel mon cœur l'a sans cesse comparée, broyé dans les -rouages d'une machine en acier poli. Cette mère n'avait jamais eu rien -de cohérent avec sa fille; elle ne sut deviner aucune des véritables -difficultés qui l'obligeaient à ne pas profiter des avantages de la -Restauration, et à continuer sa vie solitaire. Elle crut à quelque -amourette entre sa fille et moi. Ce mot, dont elle se servit pour -exprimer ses soupçons, ouvrit entre ces deux femmes des abîmes que -rien ne pouvait combler désormais. Quoique les familles enterrent -soigneusement ces intolérables dissidences, pénétrez-y? vous trouverez -dans presque toutes des plaies profondes, incurables, qui diminuent les -sentiments naturels: ou c'est des passions réelles, attendrissantes, -que la convenance des caractères rend éternelles et qui donnent à la -mort un contre-coup dont les noires meurtrissures sont ineffaçables; -ou des haines latentes qui glacent lentement le cœur et sèchent les -larmes au jour des adieux éternels. Tourmentée hier, tourmentée -aujourd'hui, frappée par tous, même par ses deux anges souffrants qui -n'étaient complices ni des maux qu'ils enduraient ni de ceux qu'ils -causaient, comment cette pauvre âme n'aurait-elle pas aimé celui qui -ne la frappait point et qui voulait l'environner d'une triple haie -d'épines, afin de la défendre des orages, de tout contact, de toute -blessure? Si je souffrais de ces débats, j'en étais parfois heureux en -sentant qu'elle se rejetait dans mon cœur, car Henriette me confia ses -nouvelles peines. Je pus alors apprécier son calme dans la douleur, et -la patience énergique qu'elle savait déployer. Chaque jour j'appris -mieux le sens de ces mots:--Aimez-moi, comme m'aimait ma tante. - ---Vous n'avez donc point d'ambition? me dit à dîner la duchesse d'un -air dur. - ---Madame, lui répondis-je en lui lançant un regard sérieux, je me sens -une force à dompter le monde; mais je n'ai que vingt et un ans, et je -suis tout seul. - -Elle regarda sa fille d'un air étonné, elle croyait que, pour me garder -près d'elle, sa fille éteignait en moi toute ambition. Le séjour que -fit la duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un temps de gêne -perpétuelle. La comtesse me recommandait le décorum, elle s'effrayait -d'une parole doucement dite; et, pour lui plaire, il fallait endosser -le harnais de la dissimulation. Le grand jeudi vint, ce fut un jour -d'ennuyeux cérémonial, un de ces jours que haïssent les amants habitués -aux cajoleries du laissez-aller quotidien, accoutumés à voir leur -chaise à sa place et la maîtresse du logis tout à eux. L'amour a -horreur de tout ce qui n'est pas lui-même. La duchesse alla jouir des -pompes de la cour, et tout rentra dans l'ordre à Clochegourde. - -Ma petite brouille avec le comte avait eu pour résultat de m'y -implanter encore plus avant que par le passé: j'y pus venir à tout -moment sans exciter la moindre défiance, et les antécédents de ma vie -me portèrent à m'étendre comme une plante grimpante dans la belle âme -où s'ouvrait pour moi le monde enchanteur des sentiments partagés. -A chaque heure, de moment en moment, notre fraternel mariage, fondé -sur la confiance, devint plus cohérent; nous nous établissions chacun -dans notre position: la comtesse m'enveloppait dans les nourricières -protections, dans les blanches draperies d'un amour tout maternel; -tandis que mon amour, séraphique en sa présence, devenait loin d'elle -mordant et altéré comme un fer rouge; je l'aimais d'un double amour -qui décochait tour à tour les mille flèches du désir, et les perdait -au ciel où elles se mouraient dans un éther infranchissable. Si vous -me demandez pourquoi, jeune et plein de fougueux vouloirs, je demeurai -dans les abusives croyances de l'amour platonique, je vous avouerai que -je n'étais pas assez homme encore pour tourmenter cette femme, toujours -en crainte de quelque catastrophe chez ses enfants; toujours attendant -un éclat, une orageuse variation d'humeur chez son mari; frappée par -lui, quand elle n'était pas affligée par la maladie de Jacques ou de -Madeleine; assise au chevet de l'un d'eux quand son mari calmé pouvait -lui laisser prendre un peu de repos. Le son d'une parole trop vive -ébranlait son être, un désir l'offensait; pour elle, il fallait être -amour voilé, force mêlée de tendresse, enfin tout ce qu'elle était -pour les autres. Puis, vous le dirai-je, à vous si bien femme, cette -situation comportait des langueurs enchanteresses, des moments de -suavité divine et les contentements qui suivent de tacites immolations. -Sa conscience était contagieuse, son dévouement sans récompense -terrestre imposait par sa persistance; cette vive et secrète piété -qui servait de lien à ses autres vertus, agissait à l'entour comme un -encens spirituel. Puis j'étais jeune! assez jeune pour concentrer ma -nature dans le baiser qu'elle me permettait si rarement de mettre sur -sa main dont elle ne voulut jamais me donner que le dessus et jamais -la paume, limite où pour elle commençaient peut-être les voluptés -sensuelles. Si jamais deux âmes ne s'étreignirent avec plus d'ardeur, -jamais le corps ne fut plus intrépidement ni plus victorieusement -dompté. Enfin, plus tard, j'ai reconnu la cause de ce bonheur plein. -A mon âge, aucun intérêt ne me distrayait le cœur, aucune ambition ne -traversait le cours de ce sentiment déchaîné comme un torrent et qui -faisait onde de tout ce qu'il emportait. Oui, plus tard, nous aimons -la femme dans une femme; tandis que de la première femme aimée, nous -aimons tout: ses enfants sont les nôtres, sa maison est la nôtre, ses -intérêts sont nos intérêts, son malheur est notre plus grand malheur; -nous aimons sa robe et ses meubles; nous sommes plus fâchés de voir -ses blés versés que de savoir notre argent perdu; nous sommes prêts -à gronder le visiteur qui dérange nos curiosités sur la cheminée. -Ce saint amour nous fait vivre dans un autre, tandis que plus tard, -hélas! nous attirons une autre vie en nous-mêmes, en demandant à la -femme d'enrichir de ses jeunes sentiments nos facultés appauvries. -Je fus bientôt de la maison, et j'éprouvai pour la première fois une -de ces douceurs infinies qui sont à l'âme tourmentée ce qu'est un -bain pour le corps fatigué; l'âme est alors rafraîchie sur toutes ses -surfaces, caressée dans ses plis les plus profonds. Vous ne sauriez -me comprendre, vous êtes femme, et il s'agit ici d'un bonheur que -vous donnez, sans jamais recevoir le pareil. Un homme seul connaît le -friand plaisir d'être, au sein d'une maison étrangère, le privilégié -de la maîtresse, le centre secret de ses affections: les chiens -n'aboient plus après vous, les domestiques reconnaissent, aussi bien -que les chiens, les insignes cachés que vous portez; les enfants, chez -lesquels rien n'est faussé, qui savent que leur part ne s'amoindrira -jamais, et que vous êtes bienfaisant à la lumière de leur vie, ces -enfants possèdent un esprit divinateur; ils se font chats pour vous, -ils ont de ces bonnes tyrannies qu'ils réservent aux êtres adorés et -adorants; ils ont des discrétions spirituelles et sont d'innocents -complices; ils viennent à vous sur la pointe des pieds, vous sourient -et s'en vont sans bruit. Pour vous, tout s'empresse, tout vous aime -et vous rit. Les passions vraies semblent être de belles fleurs qui -font d'autant plus de plaisir à voir que les terrains où elles se -produisent sont plus ingrats. Mais si j'eus les délicieux bénéfices de -cette naturalisation dans une famille où je trouvais des parents selon -mon cœur, j'en eus aussi les charges. Jusqu'alors monsieur de Mortsauf -s'était gêné pour moi; je n'avais vu que les masses de ses défauts, -j'en sentis bientôt l'application dans toute son étendue, et vis -combien la comtesse avait été noblement charitable en me dépeignant ses -luttes quotidiennes. Je connus alors tous les angles de ce caractère -intolérable: j'entendis ces criailleries continuelles à propos de -rien, ces plaintes sur des maux dont aucun signe n'existait au dehors, -ce mécontentement inné qui déflorait la vie, et ce besoin incessant -de tyrannie qui lui aurait fait dévorer chaque année de nouvelles -victimes. Quand nous nous promenions le soir, il dirigeait lui-même la -promenade; mais quelle qu'elle fût, il s'y était toujours ennuyé; de -retour au logis, il mettait sur les autres le fardeau de sa lassitude; -sa femme en avait été la cause en le menant contre son gré là où elle -voulait aller; ne se souvenant plus de nous avoir conduits, il se -plaignait d'être gouverné par elle dans les moindres détails de la vie, -de ne pouvoir garder ni une volonté ni une pensée à lui, d'être un zéro -dans sa maison. Si ses duretés rencontraient une silencieuse patience, -il se fâchait en sentant une limite à son pouvoir; il demandait -aigrement si la religion n'ordonnait pas aux femmes de complaire à -leurs maris, s'il était convenable de mépriser le père de ses enfants. -Il finissait toujours par attaquer chez sa femme une corde sensible; -et quand il l'avait fait résonner, il semblait goûter un plaisir -particulier à ces nullités dominatrices. Quelquefois il affectait un -mutisme morne, un abattement morbide, qui soudain effrayait sa femme -de laquelle il recevait alors des soins touchants. Semblable à ces -enfants gâtés qui exercent leur pouvoir sans se soucier des alarmes -maternelles, il se laissait dorloter comme Jacques et Madeleine dont -il était jaloux. Enfin, à la longue, je découvris que dans les plus -petites, comme dans les plus grandes circonstances, le comte agissait -envers ses domestiques, ses enfants et sa femme, comme envers moi -au jeu de trictrac. Le jour où j'embrassai dans leurs racines et -dans leurs rameaux ces difficultés qui, semblables à des lianes, -étouffaient, comprimaient les mouvements et la respiration de cette -famille, emmaillottaient de fils légers mais multipliés la marche du -ménage, et retardaient l'accroissement de la fortune en compliquant les -actes les plus nécessaires, j'eus une admirative épouvante qui domina -mon amour, et le refoula dans mon cœur. Qu'étais-je, mon Dieu? Les -larmes que j'avais bues engendrèrent en moi comme une ivresse sublime, -et je trouvai du bonheur à épouser les souffrances de cette femme. Je -m'étais plié naguère au despotisme du comte comme un contrebandier -paie ses amendes; désormais, je m'offris volontairement aux coups du -despote, pour être au plus près d'Henriette. La comtesse me devina, -me laissa prendre une place à ses côtés, et me récompensa par la -permission de partager ses douleurs, comme jadis l'apostat repenti, -jaloux de voler au ciel de conserve avec ses frères, obtenait la grâce -de mourir dans le cirque. - ---Sans vous j'allais succomber à cette vie, me dit Henriette un soir où -le comte avait été, comme les mouches par un jour de grande chaleur, -plus piquant, plus acerbe, plus changeant qu'à l'ordinaire. - -Le comte s'était couché. Nous restâmes, Henriette et moi, pendant une -partie de la soirée, sous nos acacias: les enfants jouaient autour -de nous, baignés dans les rayons du couchant. Nos paroles rares et -purement exclamatives nous révélaient la mutualité des pensées par -lesquelles nous nous reposions de nos communes souffrances. Quand les -mots manquaient, le silence servait fidèlement nos âmes qui pour ainsi -dire entraient l'une chez l'autre sans obstacle, mais sans y être -conviés par le baiser: savourant toutes deux les charmes d'une torpeur -pensive, elles s'engageaient dans les ondulations d'une même rêverie, -se plongeaient ensemble dans la rivière, en sortaient rafraîchies comme -deux nymphes aussi parfaitement unies que la jalousie le peut désirer, -mais sans aucun lien terrestre. Nous allions dans un gouffre sans fond, -nous revenions à la surface, les mains vides, en nous demandant par un -regard:--«Aurons-nous un seul jour à nous parmi tant de jours?» Quand -la volupté nous cueille de ces fleurs nées sans racines, pourquoi la -chair murmure-t-elle? Malgré l'énervante poésie du soir qui donnait -aux briques de la balustrade ces tons orangés, si calmants et si purs; -malgré cette religieuse atmosphère qui nous communiquait en sons -adoucis les cris des deux enfants, et nous laissait tranquilles; le -désir serpenta dans mes veines comme le signal d'un feu de joie. Après -trois mois, je commençais à ne plus me contenter de la part qui m'était -faite, et je caressais doucement la main d'Henriette en essayant de -transborder ainsi les riches voluptés qui m'embrasaient. Henriette -redevint madame de Mortsauf et me retira sa main; quelques pleurs -roulèrent dans mes yeux, elle les vit et me jeta un regard tiède en -portant sa main à mes lèvres. - -Sachez donc bien, me dit-elle, que ceci me coûte des larmes! L'amitié -qui veut une si grande faveur est bien dangereuse. - -J'éclatai, je me répandis en reproches, je parlai de mes souffrances -et du peu d'allégement que je demandais pour les supporter. J'osai lui -dire qu'à mon âge, si les sens étaient tout âme, l'âme aussi avait -un sexe; que je saurais mourir, mais non mourir les lèvres closes. -Elle m'imposa silence en me lançant son regard fier, où je crus lire -le: _Et moi, suis-je sur des roses?_ du Cacique. Peut-être aussi me -trompai-je. Depuis le jour où, devant la porte de Frapesle, je lui -avais à tort prêté cette pensée qui faisait naître notre bonheur d'une -tombe, j'avais honte de tacher son âme par des souhaits empreints -de passion brutale. Elle prit la parole; et, d'une lèvre emmiellée, -me dit qu'elle ne pouvait pas être tout pour moi, que je devais le -savoir. Je compris, au moment où elle disait ces paroles, que, si je -lui obéissais, je creuserais des abîmes entre nous deux. Je baissai la -tête. Elle continua, disant qu'elle avait la certitude religieuse de -pouvoir aimer un frère, sans offenser ni Dieu ni les hommes; qu'il y -avait quelque douceur à faire de ce culte une image réelle de l'amour -divin, qui, selon son bon Saint-Martin, est la vie du monde. Si je ne -pouvais pas être pour elle quelque chose comme son vieux confesseur, -moins qu'un amant, mais plus qu'un frère, il fallait ne plus nous voir. -Elle saurait mourir en portant à Dieu ce surcroît de souffrances -vives, supportées non sans larmes ni déchirements. - ---J'ai donné, dit-elle en finissant, plus que je ne devais pour n'avoir -plus rien à laisser prendre, et j'en suis déjà punie. - -Il fallut la calmer, promettre de ne jamais lui causer une peine, et de -l'aimer à vingt ans comme les vieillards aiment leur dernier enfant. - -Le lendemain je vins de bonne heure. Elle n'avait plus de fleurs pour -les vases de son salon gris. Je m'élançai dans les champs, dans les -vignes, et j'y cherchai des fleurs pour lui composer deux bouquets; -mais tout en les cueillant une à une, les coupant au pied, les -admirant, je pensai que les couleurs et les feuillages avaient une -harmonie, une poésie qui se faisait jour dans l'entendement en charmant -le regard, comme les phrases musicales réveillent mille souvenirs -au fond des cœurs aimants et aimés. Si la couleur est la lumière -organisée, ne doit-elle pas avoir un sens comme les combinaisons de -l'air ont le leur? Aidé par Jacques et Madeleine, heureux tous trois -de conspirer une surprise pour notre chérie, j'entrepris, sur les -dernières marches du perron où nous établîmes le quartier-général -de nos fleurs, deux bouquets par lesquels j'essayai de peindre un -sentiment. Figurez-vous une source de fleurs sortant des deux vases par -un bouillonnement, retombant en vagues frangées, et du sein de laquelle -s'élançaient mes vœux en roses blanches, en lys à la coupe d'argent? -Sur cette fraîche étoffe brillaient les bluets, les myosotis, les -vipérines, toutes les fleurs bleues dont les nuances, prises dans le -ciel, se marient si bien avec le blanc; n'est-ce pas deux innocences, -celle qui ne sait rien et celle qui sait tout, une pensée de l'enfant, -une pensée du martyr? L'amour a son blason, et la comtesse le déchiffra -secrètement. Elle me jeta l'un de ces regards incisifs qui ressemblent -au cri d'un malade touché dans sa plaie: elle était à la fois honteuse -et ravie. Quelle récompense dans ce regard! la rendre heureuse, lui -rafraîchir le cœur, quel encouragement! J'inventai donc la théorie du -père Castel au profit de l'amour, et retrouvai pour elle une science -perdue en Europe où les fleurs de l'écritoire remplacent les pages -écrites en Orient avec des couleurs embaumées. Quel charme que de faire -exprimer ses sensations par ces filles du soleil, les sœurs des fleurs -écloses sous les rayons de l'amour! Je m'entendis bientôt avec les -productions de la flore champêtre, comme un homme que j'ai rencontré -plus tard à Grandlieu s'entendait avec les abeilles. - -Deux fois par semaine, pendant le reste de mon séjour à Frapesle, je -recommençai le long travail de cette œuvre poétique à l'accomplissement -de laquelle étaient nécessaires toutes les variétés des graminées -desquelles je fis une étude approfondie, moins en botaniste qu'en -poète, étudiant plus leur esprit que leur forme. Pour trouver une -fleur là où elle venait, j'allais souvent à d'énormes distances, au -bord des eaux, dans les vallons, au sommet des rochers, en pleines -landes, butinant des pensées au sein des bois et des bruyères. Dans -ces courses, je m'initiai moi-même à des plaisirs inconnus au savant -qui vit dans la méditation, à l'agriculteur occupé de spécialités, à -l'artisan cloué dans les villes, au commerçant attaché à son comptoir; -mais connus de quelques forestiers, de quelques bûcherons, de quelques -rêveurs. Il est dans la nature des effets dont les signifiances sont -sans bornes, et qui s'élèvent à la hauteur des plus grandes conceptions -morales. Soit une bruyère fleurie, couverte des diamants de la rosée -qui la trempe, et dans laquelle se joue le soleil, immensité parée pour -un seul regard qui s'y jette à propos. Soit un coin de forêt environné -de roches ruineuses, coupé de sables, vêtu de mousses, garni de -genévriers, qui vous saisit par je ne sais quoi de sauvage, de heurté, -d'effrayant, et d'où sort le cri de l'orfraie. Soit une lande chaude, -sans végétation, pierreuse, à pans raides, dont les horizons tiennent -de ceux du désert, et où je rencontrais une fleur sublime et solitaire, -une pulsatille au pavillon de soie violette étalé pour ses étamines -d'or; image attendrissante de ma blanche idole, seule dans sa vallée! -Soit de grandes mares d'eau sur lesquelles la nature jette aussitôt des -taches vertes, espèce de transition entre la plante et l'animal, où -la vie arrive en quelques jours, des plantes et des insectes flottant -là , comme un monde dans l'éther! Soit encore une chaumière avec son -jardin plein de choux, sa vigne, ses palis, suspendue au-dessus d'une -fondrière, encadrée par quelques maigres champs de seigle, figure de -tant d'humbles existences! Soit une longue allée de forêt semblable à -quelque nef de cathédrale, où les arbres sont des piliers, où leurs -branches forment les arceaux de la voûte, au bout de laquelle une -clairière lointaine aux jours mélangés d'ombres ou nuancés par les -teintes rouges du couchant poind à travers les feuilles et montre -comme les vitraux coloriés d'un chœur plein d'oiseaux qui chantent. -Puis au sortir de ces bois frais et touffus, une jachère crayeuse où -sur des mousses ardentes et sonores, des couleuvres repues rentrent -chez elles en levant leurs têtes élégantes et fines. Jetez sur ces -tableaux, tantôt des torrents de soleil ruisselant comme des ondes -nourrissantes, tantôt des amas de nuées grises alignées comme les rides -au front d'un vieillard, tantôt les tons froids d'un ciel faiblement -orangé, sillonné de bandes d'un bleu pâle; puis écoutez? vous entendrez -d'indéfinissables harmonies au milieu d'un silence qui confond. Pendant -les mois de septembre et d'octobre, je n'ai jamais construit un seul -bouquet qui m'ait coûté moins de trois heures de recherches, tant -j'admirais, avec le suave abandon des poètes, ces fugitives allégories -où pour moi se peignaient les phases les plus contrastantes de la vie -humaine, majestueux spectacles où va maintenant fouiller ma mémoire. -Souvent aujourd'hui je marie à ces grandes scènes le souvenir de l'âme -alors épandue sur la nature. J'y promène encore la souveraine dont la -robe blanche ondoyait dans les taillis, flottait sur les pelouses, et -dont la pensée s'élevait, comme un fruit promis, de chaque calice plein -d'étamines amoureuses. - -Aucune déclaration, nulle preuve de passion insensée n'eut de contagion -plus violente que ces symphonies de fleurs, où mon désir trompé me -faisait déployer les efforts que Beethoven exprimait avec ses notes; -retours profonds sur lui-même, élans prodigieux vers le ciel. Madame -de Mortsauf n'était plus qu'Henriette à leur aspect. Elle y revenait -sans cesse, elle s'en nourrissait, elle y reprenait toutes les pensées -que j'y avais mises, quand pour les recevoir elle relevait la tête -de dessus son métier à tapisserie en disant:--Mon Dieu, que cela est -beau! Vous comprendrez cette délicieuse correspondance par le détail -d'un bouquet, comme d'après un fragment de poésie vous comprendriez -Saadi. Avez-vous senti dans les prairies, au mois de mai, ce parfum -qui communique à tous les êtres l'ivresse de la fécondation, qui fait -qu'en bateau vous trempez vos mains dans l'onde, que vous livrez -au vent votre chevelure, et que vos pensées reverdissent comme les -touffes forestières? Une petite herbe, la flouve odorante, est un des -plus puissants principes de cette harmonie voilée. Aussi personne -ne peut-il la garder impunément près de soi. Mettez dans un bouquet -ses lames luisantes et rayées comme une robe à filets blancs et -verts, d'inépuisables exhalations remueront au fond de votre cœur les -roses en bouton que la pudeur y écrase. Autour du col évasé de la -porcelaine, supposez une forte marge uniquement composée des touffes -blanches particulières au sédum des vignes en Touraine; vague image -des formes souhaitées, roulées comme celles d'une esclave soumise. De -cette assise sortent les spirales des liserons à cloches blanches, -les brindilles de la bugrane rose, mêlées de quelques fougères, de -quelques jeunes pousses de chêne aux feuilles magnifiquement colorées -et lustrées; toutes s'avancent prosternées, humbles comme des saules -pleureurs, timides et suppliantes comme des prières. Au-dessus, voyez -les fibrilles déliées, fleuries, sans cesse agitées de l'amourette -purpurine qui verse à flots ses anthères presque jaunes; les pyramides -neigeuses du paturin des champs et des eaux, la verte chevelure des -bromes stériles, les panaches effilés de ces agrostis nommés les épis -du vent; violâtres espérances dont se couronnent les premiers rêves -et qui se détachent sur le fond gris de lin où la lumière rayonne -autour de ses herbes en fleurs. Mais déjà plus haut, quelques roses du -Bengale clairsemées parmi les folles dentelles du daucus, les plumes -de la linaigrette, les marabous de la reine des prés, les ombellules -du cerfeuil sauvage, les blonds cheveux de la clématite en fruits, les -mignons sautoirs de la croisette au blanc de lait, les corymbes des -millefeuilles, les tiges diffuses de la fumeterre aux fleurs roses et -noires, les vrilles de la vigne, les brins tortueux des chèvrefeuilles; -enfin tout ce que ces naïves créatures ont de plus échevelé, de plus -déchiré, des flammes et de triples dards, des feuilles lancéolées, -déchiquetées, des tiges tourmentées comme les désirs entortillés au -fond de l'âme. Du sein de ce prolixe torrent d'amour qui déborde, -s'élance un magnifique double pavot rouge accompagné de ses glands -prêts à s'ouvrir, déployant les flammèches de son incendie au-dessus -des jasmins étoilés et dominant la pluie incessante du pollen, beau -nuage qui papillote dans l'air en reflétant le jour dans ses milles -parcelles luisantes! Quelle femme enivrée par la senteur d'Aphrodise -cachée dans la flouve, ne comprendra ce luxe d'idées soumises, cette -blanche tendresse troublée par des mouvements indomptés, et ce rouge -désir de l'amour qui demande un bonheur refusé dans les luttes cent -fois recommencées de la passion contenue, infatigable, éternelle? -Mettez ce discours dans la lumière d'une croisée, afin d'en montrer -les frais détails, les délicates oppositions, les arabesques, afin que -la souveraine émue y voie une fleur plus épanouie et d'où tombe une -larme; elle sera bien près de s'abandonner, il faudra qu'un ange ou -la voix de son enfant la retienne au bord de l'abîme. Que donne-t-on -à Dieu? des parfums, de la lumière et des chants, les expressions les -plus épurées de notre nature. Eh! bien, tout ce qu'on offre à Dieu -n'était-il pas offert à l'amour dans ce poème de fleurs lumineuses -qui bourdonnait incessamment ses mélodies au cœur, en y caressant -des voluptés cachées, des espérances inavouées, des illusions qui -s'enflamment et s'éteignent comme des fils de la vierge par une nuit -chaude. - -Ces plaisirs neutres nous furent d'un grand secours pour tromper la -nature irritée par les longues contemplations de la personne aimée, -par ces regards qui jouissent en rayonnant jusqu'au fond des formes -pénétrées. Ce fut pour moi, je n'ose dire pour elle, comme ces -fissures par lesquelles jaillissent les eaux contenues dans un barrage -invincible, et qui souvent empêchent un malheur en faisant une part à -la nécessité. L'abstinence a des épuisements mortels que préviennent -quelques miettes tombées une à une de ce ciel qui, de Dan à Sahara, -donne la manne au voyageur. Cependant à l'aspect de ces bouquets, j'ai -souvent surpris Henriette les bras pendants, abîmée en ces rêveries -orageuses pendant lesquelles les pensées gonflent le sein, animent -le front, viennent par vagues, jaillissent écumeuses, menacent et -laissent une lassitude énervante. Jamais depuis je n'ai fait de bouquet -pour personne! Quand nous eûmes créé cette langue à notre usage, nous -éprouvâmes un contentement semblable à celui de l'esclave qui trompe -son maître. - -Pendant le reste de ce mois, quand j'accourais par les jardins, je -voyais parfois sa figure collée aux vitres; et quand j'entrais au -salon, je la trouvais à son métier. Si je n'arrivais pas à l'heure -convenue sans que jamais nous l'eussions indiquée, parfois sa forme -blanche errait sur la terrasse: et quand je l'y surprenais, elle me -disait:--Je suis venue au devant de vous. Ne faut-il pas avoir un peu -de coquetterie pour le dernier enfant? - -Les cruelles parties de trictrac avaient été interrompues entre le -comte et moi. Ses dernières acquisitions l'obligeaient à une foule -de courses, de reconnaissances, de vérifications, de bornages et -d'arpentages; il était occupé d'ordres à donner, de travaux champêtres -qui voulaient l'œil du maître, et qui se décidaient entre sa femme et -lui. Nous allâmes souvent, la comtesse et moi, le retrouver dans les -nouveaux domaines avec ses deux enfants qui durant le chemin couraient -après des insectes, des cerfs-volants, des couturières, et faisaient -aussi leurs bouquets, ou, pour être exact, leurs bottes de fleurs. Se -promener avec la femme qu'on aime, lui donner le bras, lui choisir -son chemin! ces joies illimitées suffisent à une vie. Le discours est -alors si confiant! Nous allions seuls, nous revenions avec le général, -surnom de raillerie douce que nous donnions au comte quand il était -de bonne humeur. Ces deux manières de faire la route nuançaient notre -plaisir par des oppositions dont le secret n'est connu que des cœurs -gênés dans leur union. Au retour, les mêmes félicités, un regard, un -serrement de main, étaient entremêlés d'inquiétudes. La parole, si -libre pendant l'aller, avait au retour de mystérieuses significations, -quand l'un de nous trouvait, après quelque intervalle, une réponse -à des interrogations insidieuses, ou qu'une discussion commencée se -continuait sous ces formes énigmatiques auxquelles se prête si bien -notre langue et que créent si ingénieusement les femmes. Qui n'a goûté -le plaisir de s'entendre ainsi comme dans une sphère inconnue où les -esprits se séparent de la foule et s'unissent en trompant les lois -vulgaires? Un jour j'eus un fol espoir promptement dissipé quand, à une -demande du comte, qui voulait savoir de quoi nous parlions, Henriette -répondit par une phrase à double sens dont il se paya. Cette innocente -raillerie amusa Madeleine et fit après coup rougir sa mère, qui -m'apprit par un regard sévère qu'elle pouvait me retirer son âme comme -elle m'avait naguère retiré sa main, voulant demeurer une irréprochable -épouse. Mais cette union purement spirituelle a tant d'attraits que le -lendemain nous recommençâmes. - -Les heures, les journées, les semaines, s'enfuyaient ainsi pleines de -félicités renaissantes. Nous arrivâmes à l'époque des vendanges, qui -sont en Touraine de véritables fêtes. Vers la fin du mois de septembre, -le soleil, moins chaud que durant la moisson, permet de demeurer aux -champs sans avoir à craindre ni le hâle ni la fatigue. Il est plus -facile de cueillir les grappes que de scier les blés. Les fruits sont -tous mûrs. La moisson est faite, le pain devient moins cher, et cette -abondance rend la vie heureuse. Enfin les craintes qu'inspirait le -résultat des travaux champêtres où s'enfouit autant d'argent que de -sueurs, ont disparu devant la grange pleine et les celliers prêts à -s'emplir. La vendange est alors comme le joyeux dessert du festin -récolté, le ciel y sourit toujours en Touraine, où les automnes sont -magnifiques. Dans ce pays hospitalier, les vendangeurs sont nourris -au logis. Ces repas étant les seuls où ces pauvres gens aient, chaque -année, des aliments substantiels et bien préparés, ils y tiennent -comme dans les familles patriarcales les enfants tiennent aux galas -des anniversaires. Aussi courent-ils en foule dans les maisons où les -maîtres les traitent sans lésinerie. La maison est donc pleine de -monde et de provisions. Les pressoirs sont constamment ouverts. Il -semble que tout soit animé par ce mouvement d'ouvriers tonneliers, -de charrettes chargées de filles rieuses, de gens qui, touchant des -salaires meilleurs que pendant le reste de l'année, chantent à tous -propos. D'ailleurs, autre cause de plaisir, les rangs sont confondus: -femmes, enfants, maîtres et gens, tout le monde participe à la dive -cueillette. Ces diverses circonstances peuvent expliquer l'hilarité -transmise d'âge en âge, qui se développe en ces derniers beaux jours de -l'année et dont le souvenir inspira jadis à Rabelais la forme bachique -de son grand ouvrage. Jamais les enfants, Jacques et Madeleine toujours -malades, n'avaient été en vendange; j'étais comme eux, ils eurent je ne -sais quelle joie enfantine de voir leurs émotions partagées; leur mère -avait promis de nous y accompagner. Nous étions allés à Villaines, où -se fabriquent les paniers du pays, nous en commander de fort jolis; il -était question de vendanger à nous quatre quelques chaînées réservées -à nos ciseaux; mais il était convenu qu'on ne mangerait pas trop de -raisin. Manger dans les vignes le gros _co_ de Touraine paraissait -chose si délicieuse, que l'on dédaignait les plus beaux raisins sur la -table. Jacques me fit jurer de n'aller voir vendanger nulle part, et de -me réserver pour le clos de Clochegourde. Jamais ces deux petits êtres, -habituellement souffrants et pâles, ne furent plus frais, ni plus -roses, ni aussi agissants et remuants que durant cette matinée. Ils -babillaient pour babiller, allaient, trottaient, revenaient sans raison -apparente; mais, comme les autres enfants, ils semblaient avoir trop -de vie à secouer; monsieur et madame de Mortsauf ne les avaient jamais -vus ainsi. Je redevins enfant avec eux, plus enfant qu'eux peut-être, -car j'espérais aussi ma récolte. Nous allâmes par le plus beau temps -vers les vignes, et nous y restâmes une demi-journée. Comme nous nous -disputions à qui trouverait les plus belles grappes, à qui remplirait -plus vite son panier! C'était des allées et venues des ceps à la mère, -il ne se cueillait pas une grappe qu'on ne la lui montrât. Elle se mit -à rire du bon rire plein de sa jeunesse, quand arrivant après sa fille, -avec mon panier, je lui dis comme Madeleine:--Et les miens, maman? -Elle me répondit:--Cher enfant, ne t'échauffe pas trop! Puis me passant -la main tour à tour sur le cou et dans les cheveux, elle me donna un -petit coup sur la joue en ajoutant:--Tu es en nage! Ce fut la seule -fois que j'entendis cette caresse de la voix, le _tu_ des amants. Je -regardai les jolies haies couvertes de fruits rouges, de sinelles et de -mûrons; j'écoutai les cris des enfants, je contemplai la troupe des -vendangeuses, la charrette pleine de tonneaux et les hommes chargés -de hottes!... Ah! je gravai tout dans ma mémoire, tout jusqu'au jeune -amandier sous lequel elle se tenait, fraîche, colorée, rieuse, sous -son ombrelle dépliée. Puis je me mis à cueillir des grappes, à remplir -mon panier, à l'aller vider dans le tonneau de vendange avec une -application corporelle, silencieuse et soutenue, par une marche lente -et mesurée qui laissa mon âme libre. Je goûtai l'ineffable plaisir -d'un travail extérieur qui voiture la vie en réglant le cours de la -passion, bien près, sans ce mouvement mécanique, de tout incendier. Je -sus combien le labeur uniforme contient de sagesse, et je compris les -règles monastiques. - -Pour la première fois depuis long-temps, le comte n'eut ni -maussaderie, ni cruauté. Son fils si bien portant, le futur duc -de Lenoncourt-Mortsauf, blanc et rose, barbouillé de raisin, lui -réjouissait le cœur. Ce jour étant le dernier de la vendange, le -général promit de faire danser le soir devant Clochegourde en l'honneur -des Bourbons revenus; la fête fut ainsi complète pour tout le monde. En -revenant la comtesse prit mon bras; elle s'appuya sur moi de manière à -faire sentir à mon cœur tout le poids du sien, mouvement de mère qui -voulait communiquer sa joie, et me dit à l'oreille:--Vous nous portez -bonheur! - -Certes, pour moi qui savais ses nuits sans sommeil, ses alarmes et sa -vie antérieure où elle était soutenue par la main de Dieu, mais où tout -était aride et fatigant, cette phrase accentuée par sa voix si riche -développait des plaisirs qu'aucune femme au monde ne pouvait plus me -rendre. - ---L'uniformité malheureuse de mes jours est rompue, la vie devient -belle avec des espérances, me dit-elle après une pause. Oh! ne me -quittez pas! ne trahissez jamais mes innocentes superstitions! soyez -l'aîné qui devient la providence de ses frères! - -Ici, Natalie, rien n'est romanesque: pour y découvrir l'infini des -sentiments profonds, il faut dans sa jeunesse avoir jeté la sonde -dans ces grands lacs au bord desquels on a vécu. Si pour beaucoup -d'êtres les passions ont été des torrents de lave écoulés entre des -rives desséchées, n'est-il pas des âmes où la passion contenue par -d'insurmontables difficultés a rempli d'une eau pure le cratère du -volcan? - -Nous eûmes encore une fête semblable. Madame de Mortsauf voulait -habituer ses enfants aux choses de la vie, et leur donner connaissance -des pénibles labeurs par lesquels s'obtient l'argent; elle leur avait -donc constitué des revenus soumis aux chances de l'agriculture: à -Jacques appartenait le produit des noyers, à Madeleine celui des -châtaigniers. A quelques jours de là , nous eûmes la récolte des marrons -et celle des noix. Aller gauler les marronniers de Madeleine, entendre -tomber les fruits que leur bogue faisait rebondir sur le velours mat -et sec des terrains ingrats où vient le châtaignier; voir la gravité -sérieuse avec laquelle la petite fille examinait les tas en estimant -leur valeur, qui pour elle représentait les plaisirs qu'elle se donnait -sans contrôle; les félicitations de Manette la femme de charge qui -seule suppléait la comtesse auprès de ses enfants; les enseignements -que préparait le spectacle des peines nécessaires pour recueillir les -moindres biens, si souvent mis en péril par les alternatives du climat, -ce fut une scène où les ingénues félicités de l'enfance paraissaient -charmantes au milieu des teintes graves de l'automne commencé. -Madeleine avait son grenier à elle, où je voulus voir serrer sa brune -chevance, en partageant sa joie. Eh! bien, je tressaille encore -aujourd'hui en me rappelant le bruit que faisait chaque hottée de -marrons, roulant sur la bourre jaunâtre mêlée de terre qui servait de -plancher. Le comte en prenait pour la maison; les métiviers, les gens, -chacun autour de Clochegourde procurait des acheteurs à la Mignonne, -épithète amie que dans le pays les paysans accordent volontiers même à -des étrangers, mais qui semblait appartenir exclusivement à Madeleine. - -Jacques fut moins heureux pour la cueillette de ses noyers, il plut -pendant quelques jours; mais je le consolai en lui conseillant de -garder ses noix, pour les vendre un peu plus tard. Monsieur de Chessel -m'avait appris que les noyers ne donnaient rien dans le Brehémont, ni -dans le pays d'Amboise, ni dans celui de Vouvray. L'huile de noix est -de grand usage en Touraine. Jacques devait trouver au moins quarante -sous de chaque noyer, il en avait deux cents, la somme était donc -considérable! il voulait s'acheter un équipement pour monter à cheval. -Son désir émut une discussion publique où son père lui fit faire des -réflexions sur l'instabilité des revenus, sur la nécessité de créer -des réserves pour les années où les arbres seraient inféconds, afin -de se procurer un revenu moyen. Je reconnus l'âme de la comtesse -dans son silence; elle était joyeuse de voir Jacques écoutant son -père, et le père reconquérant un peu de la sainteté qui lui manquait, -grâce à ce sublime mensonge qu'elle avait préparé. Ne vous ai-je pas -dit, en vous peignant cette femme, que le langage terrestre serait -impuissant à rendre ses traits et son génie! Quand ces sortes de -scènes arrivent, l'âme savoure leurs délices sans les analyser; mais -avec quelle vigueur elles se détachent plus tard sur le fond ténébreux -d'une vie agitée! pareilles à des diamants, elles brillent serties -par des pensées pleines d'alliage, regrets fondus dans le souvenir -des bonheurs évanouis! Pourquoi les noms des deux domaines récemment -achetés, dont monsieur et madame de Mortsauf s'occupaient tant, la -Cassine et la Rhétorière, m'émeuvent-ils plus que les plus beaux noms -de la Terre-Sainte ou de la Grèce? _Qui aime, le die!_ s'est écrié -La Fontaine. Ces noms possèdent les vertus talismaniques des paroles -constellées en usage dans les évocations, ils m'expliquent la magie, -ils réveillent des figures endormies qui se dressent aussitôt et me -parlent, ils me mettent dans cette heureuse vallée, ils créent un ciel -et des paysages; mais les évocations ne se sont-elles pas toujours -passées dans les régions du monde spirituel? Ne vous étonnez donc pas -de me voir vous entretenant de scènes si familières. Les moindres -détails de cette vie simple et presque commune ont été comme autant -d'attaches faibles en apparence par lesquelles je me suis étroitement -uni à la comtesse. - -Les intérêts de ses enfants causaient à la comtesse autant de chagrins -que lui en donnait leur faible santé. Je reconnus bientôt la vérité -de ce qu'elle m'avait dit relativement à son rôle secret dans les -affaires de la maison, auxquelles je m'initiai lentement en apprenant -sur le pays des détails que doit savoir l'homme d'État. Après dix ans -d'efforts, madame de Mortsauf avait changé la culture de ses terres; -elle les avait _mis en quatre_, expression dont on se sert dans le -pays pour expliquer les résultats de la nouvelle méthode suivant -laquelle les cultivateurs ne sèment de blé que tous les quatre ans, -afin de faire rapporter chaque année un produit à la terre. Pour -vaincre l'obstination des paysans, il avait fallu résilier des baux, -partager ses domaines en quatre grandes métairies, et les avoir _à -moitié_, le cheptel particulier à la Touraine et aux pays d'alentour. -Le propriétaire donne l'habitation, les bâtiments d'exploitation et -les semences, à des colons de bonne volonté avec lesquels il partage -les frais de culture et les produits. Ce partage est surveillé par un -_métivier_, l'homme chargé de prendre la moitié due au propriétaire, -système coûteux et compliqué par une comptabilité que varie à tout -moment la nature des partages. La comtesse avait fait cultiver par -monsieur de Mortsauf une cinquième ferme composée des terres réservées, -sises autour de Clochegourde, autant pour l'occuper que pour démontrer -par l'évidence des faits, à ses _fermiers à moitié_, l'excellence des -nouvelles méthodes. Maîtresse de diriger les cultures, elle avait -fait lentement, et avec sa persistance de femme, rebâtir deux de -ses métairies sur le plan des fermes de l'Artois et de la Flandre. -Il est aisé de deviner son dessein. Après l'expiration des baux à -moitié, la comtesse voulait composer deux belles fermes de ses quatre -métairies, et les louer en argent à des gens actifs et intelligents, -afin de simplifier les revenus de Clochegourde. Craignant de mourir -la première, elle tâchait de laisser au comte des revenus faciles à -percevoir, et à ses enfants des biens qu'aucune impéritie ne pourrait -faire péricliter. En ce moment les arbres fruitiers plantés depuis -dix ans étaient en plein rapport. Les haies qui garantissaient les -domaines de toute contestation future étaient poussées. Les peupliers, -les ormes, tout était bien venu. Avec ses nouvelles acquisitions et en -introduisant partout le nouveau système d'exploitation, la terre de -Clochegourde, divisée en quatre grandes fermes, dont deux restaient -à bâtir, était susceptible de rapporter seize mille francs en écus, -à raison de quatre mille francs par chaque ferme; sans compter le -clos de vigne, ni les deux cents arpents de bois qui les joignaient, -ni la ferme modèle. Les chemins de ses quatre fermes pouvaient tous -aboutir à une grande avenue qui de Clochegourde irait en droite ligne -s'embrancher sur la route de Chinon. La distance entre cette avenue -et Tours n'étant que de cinq lieues, les fermiers ne devaient pas lui -manquer, surtout au moment où tout le monde parlait des améliorations -faites par le comte, de ses succès, et de la bonification de ses -terres. Dans chacun des deux domaines achetés, elle voulait faire jeter -une quinzaine de mille francs pour convertir les maisons de maître en -deux grandes fermes, afin de les mieux louer après les avoir cultivées -pendant une année ou deux, en y envoyant pour régisseur un certain -Martineau, le meilleur, le plus probe de ses métiviers, lequel allait -se trouver sans place; car les baux à moitié de ses quatre métairies -finissaient, et le moment de les réunir en deux fermes et de louer en -argent était venu. Ses idées si simples, mais compliquées de trente -et quelques mille francs à dépenser, étaient en ce moment l'objet de -longues discussions entre elle et le comte; querelles affreuses, et -dans lesquelles elle n'était soutenue que par l'intérêt de ses deux -enfants. Cette pensée:--«Si je mourais demain, qu'adviendrait-il?» lui -donnait des palpitations. Les âmes douces et paisibles chez lesquelles -la colère est impossible, qui veulent faire régner autour d'elles -leur profonde paix intérieure, savent seules combien de force est -nécessaire pour ces luttes, quelles abondantes vagues de sang affluent -au cœur avant d'entamer le combat, quelle lassitude s'empare de l'être -quand après avoir lutté rien n'est obtenu. Au moment où ses enfants -étaient moins étiolés, moins maigres, plus agiles, car la saison des -fruits avait produit ses effets sur eux; au moment où elle les suivait -d'un œil mouillé dans leurs jeux, en éprouvant un contentement qui -renouvelait ses forces en lui rafraîchissant le cœur, la pauvre femme -subissait les pointilleries injurieuses et les attaques lancinantes -d'une âcre opposition. Le comte, effrayé de ces changements, en niait -les avantages et la possibilité par un entêtement compacte. A des -raisonnements concluants, il répondait par l'objection d'un enfant -qui mettrait en question l'influence du soleil en été. La comtesse -l'emporta. La victoire du bon sens sur la folie calma ses plaies, elle -oublia ses blessures. Ce jour elle s'alla promener à la Cassine et à -la Rhétorière, afin d'y décider les constructions. Le comte marchait -seul en avant, les enfants nous séparaient, et nous étions tous deux en -arrière suivant lentement, car elle me parlait de ce ton doux et bas -qui faisait ressembler ses phrases à des flots menus, murmurés par la -mer sur un sable fin. - -«Elle était certaine du succès, me disait-elle. Il allait s'établir -une concurrence pour le service de Tours à Chinon, entreprise par un -homme actif, par un messager, cousin de Manette, qui voulait avoir -une grande ferme sur la route. Sa famille était nombreuse: le fils -aîné conduirait les voitures, le second ferait les roulages, le père, -placé sur la route, à La Rabelaye, une des fermes à louer et située -au centre, pourrait veiller au relais et cultiverait bien les terres -en les amendant avec les fumiers que lui donneraient ses écuries. -Quant à la seconde ferme, la Baude, celle qui se trouvait à deux pas -de Clochegourde, un de leurs quatre colons, homme probe, intelligent, -actif et qui sentait les avantages de la nouvelle culture, offrait -déjà de la prendre à bail. Quant à la Cassine et à la Rhétorière, ces -terres étaient les meilleures du pays; une fois les fermes bâties et -les cultures en pleine valeur, il suffirait de les afficher à Tours. -En deux ans, Clochegourde vaudrait ainsi vingt-quatre mille francs -de rente environ; la Gravelotte, cette ferme du Maine, retrouvée par -monsieur de Mortsauf, venait d'être prise à sept mille francs pour neuf -ans; la pension du maréchal-de-camp était de quatre mille francs; si -ces revenus ne constituaient pas encore une fortune, ils procuraient -une grande aisance; plus tard, d'autres améliorations lui permettraient -peut-être d'aller un jour à Paris pour y veiller l'éducation de -Jacques, dans deux ans, quand la santé de l'héritier présomptif serait -affermie.» - -Avec quel tremblement elle prononça le mot _Paris_! J'étais au fond -de ce projet, elle voulait se séparer le moins possible de l'ami. -Sur ce mot je m'enflammai, je lui dis qu'elle ne me connaissait pas; -que, sans lui en parler, j'avais comploté d'achever mon éducation en -travaillant nuit et jour, afin d'être le précepteur de Jacques; car je -ne supporterais pas l'idée de savoir dans son intérieur un jeune homme. -A ces mots, elle devint sérieuse. - ---Non, Félix, dit-elle, cela ne sera pas plus que votre prêtrise. Si -vous avez par un seul mot atteint la mère jusqu'au fond de son cœur, la -femme vous aime trop sincèrement pour vous laisser devenir victime de -votre attachement. Une déconsidération sans remède serait le loyer de -ce dévouement, et je n'y pourrais rien. Oh! non, que je ne vous sois -funeste en rien! Vous, vicomte de Vandenesse, précepteur? Vous! dont la -noble devise est: _Ne se vend_! Fussiez-vous un Richelieu, vous vous -seriez à jamais barré la vie. Vous causeriez les plus grands chagrins à -votre famille. Mon ami, vous ne savez pas ce qu'une femme comme ma mère -sait mettre d'impertinence dans un regard protecteur, d'abaissement -dans une parole, de mépris dans un salut. - ---Et si vous m'aimez, que me fait le monde? - -Elle feignit de ne pas avoir entendu, et dit en continuant:--Quoique -mon père soit excellent et disposé à m'accorder ce que je lui demande, -il ne vous pardonnerait pas de vous être mal placé dans le monde et se -refuserait à vous y protéger. Je ne voudrais pas vous voir précepteur -du Dauphin! Acceptez la société comme elle est, ne commettez point de -fautes dans la vie. Mon ami, cette proposition insensée de.... - ---D'amour, lui dis-je à voix basse. - ---Non, de charité, dit-elle en retenant ses larmes, cette pensée folle -m'éclaire sur votre caractère; votre cœur vous nuira. Je réclame, dès -ce moment, le droit de vous apprendre certaines choses; laissez à mes -yeux de femme le soin de voir quelquefois pour vous? Oui, du fond de -mon Clochegourde, je veux assister, muette et ravie, à vos succès. -Quant au précepteur, eh! bien, soyez tranquille, nous trouverons un -bon vieil abbé, quelque ancien savant jésuite, et mon père sacrifiera -volontiers une somme pour l'éducation de l'enfant qui doit porter son -nom. Jacques est mon orgueil. Il a pourtant onze ans, dit-elle, après -une pause. Mais il en est de lui comme de vous: en vous voyant, je vous -avais donné treize ans. - -Nous étions arrivés à la Cassine où Jacques, Madeleine et moi nous la -suivions comme des petits suivent leur mère; mais nous la gênions; je -la laissai pour un moment et m'en allai dans le verger où Martineau -l'aîné, son garde, examinait de compagnie avec Martineau cadet, le -métivier, si les arbres devaient être ou non abattus; ils discutaient -ce point comme s'il s'agissait de leurs propres biens. Je vis alors -combien la comtesse était aimée. J'exprimai mon idée à un pauvre -journalier qui, le pied sur sa bêche et le coude posé sur le manche, -écoutait les deux docteurs en Pomologie. - ---Ah! oui, monsieur, me répondit-il, c'est une bonne femme, et pas -fière, comme toutes ces guenons d'Azay qui nous verraient crever comme -des chiens plutôt que de nous céder un sou sur une toise de fossé! Le -jour où cette femme quittera le pays, la Sainte Vierge en pleurera, et -nous aussi. Elle sait ce qui lui est dû; mais elle connaît nos peines, -et y a égard. - -Avec quel plaisir je donnai tout mon argent à cet homme! - -Quelques jours après, il vint un poney pour Jacques, que son -père, excellent cavalier, voulait plier lentement aux fatigues de -l'équitation. L'enfant eut un joli habillement de cavalier, acheté -sur le produit des noyers. Le matin où il prit la première leçon, -accompagné de son père, aux cris de Madeleine étonnée qui sautait sur -le gazon autour duquel courait Jacques, ce fut pour la comtesse la -première grande fête de sa maternité. Jacques avait une collerette -brodée par sa mère, une petite redingote en drap bleu de ciel serrée -par une ceinture de cuir verni, un pantalon blanc à plis et une -toque écossaise d'où ses cheveux cendrés s'échappaient en grosses -boucles: il était ravissant à voir. Aussi tous les gens de la maison -se groupèrent-ils en partageant cette félicité domestique. Le jeune -héritier souriait à sa mère en passant et se tenait sans peur. Ce -premier acte d'homme chez cet enfant de qui la mort parut si souvent -prochaine, l'espérance d'un bel avenir, garanti par cette promenade -qui le lui montrait si beau, si joli, si frais, quelle délicieuse -récompense! la joie du père, qui redevenait jeune et souriait pour la -première fois depuis long-temps, le bonheur peint dans les yeux de tous -les gens de la maison, le cri d'un vieux piqueur de Lenoncourt qui -revenait de Tours, et qui, voyant la manière dont l'enfant tenait la -bride, lui dit:--«Bravo, monsieur le vicomte!» c'en fut trop, madame de -Mortsauf fondit en larmes. Elle, si calme dans ses douleurs, se trouva -faible pour supporter la joie en admirant son enfant chevauchant sur -ce sable où souvent elle l'avait pleuré par avance, en le promenant au -soleil. En ce moment elle s'appuya sur mon bras, sans remords, et me -dit:--Je crois n'avoir jamais souffert. Ne nous quittez pas aujourd'hui. - -La leçon finie, Jacques se jeta dans les bras de sa mère qui le reçut -et le garda sur elle avec la force que prête l'excès des voluptés, et -ce fut des baisers, des caresses sans fin. J'allai faire avec Madeleine -deux bouquets magnifiques pour en décorer la table en l'honneur du -cavalier. Quand nous revînmes au salon, la comtesse me dit:--Le quinze -octobre sera certes un grand jour! Jacques a pris sa première leçon -d'équitation, et je viens de faire le dernier point de mon meuble. - ---Hé! bien, Blanche, dit le comte en riant, je veux vous le payer. - -Il lui offrit le bras, et l'amena dans la première cour où elle vit -une calèche que son père lui donnait, et pour laquelle le comte -avait acheté deux chevaux en Angleterre, amenés avec ceux du duc de -Lenoncourt. Le vieux piqueur avait tout préparé dans la première cour, -pendant la leçon. Nous entraînâmes la voiture, en allant voir le tracé -de l'avenue qui devait mener en droite ligne de Clochegourde à la route -de Chinon, et que les récentes acquisitions permettaient de faire à -travers les nouveaux domaines. En revenant, la comtesse me dit d'un air -plein de mélancolie:--Je suis trop heureuse, pour moi le bonheur est -comme une maladie, il m'accable, et j'ai peur qu'il ne s'efface comme -un rêve. - -J'aimais trop passionnément pour ne pas être jaloux, et je ne pouvais -lui rien donner, moi! Dans ma rage, je cherchais un moyen de mourir -pour elle. Elle me demanda quelles pensées voilaient mes yeux, je les -lui dis naïvement, elle en fut plus touchée que de tous les présents, -et jeta du baume dans mon cœur quand, après m'avoir emmené sur le -perron, elle me dit à l'oreille:--Aimez-moi comme m'aimait ma tante, ne -sera-ce pas me donner votre vie? et si je la prends ainsi, n'est-ce pas -me faire votre obligée à toute heure? - ---Il était temps de finir ma tapisserie, reprit-elle en rentrant dans -le salon où je lui baisai la main comme pour renouveler mes serments. -Vous ne savez peut-être pas, Félix, pourquoi je me suis imposé ce long -ouvrage? Les hommes trouvent dans les occupations de leur vie des -ressources contre les chagrins, le mouvement des affaires les distrait; -mais nous autres femmes, nous n'avons dans l'âme aucun point d'appui -contre nos douleurs. Afin de pouvoir sourire à mes enfants et à mon -mari quand j'étais en proie à de tristes images, j'ai senti le besoin -de régulariser la souffrance par un mouvement physique. J'évitais ainsi -les atonies qui suivent les grandes dépenses de force, aussi bien que -les éclairs de l'exaltation. - -L'action de lever le bras en temps égaux berçait ma pensée et -communiquait à mon âme, où grondait l'orage, la paix du flux et du -reflux en réglant ainsi ses émotions. Chaque point avait la confidence -de mes secrets, comprenez-vous? Hé! bien, en faisant mon dernier -fauteuil, je pensais trop a vous! oui, beaucoup trop, mon ami. Ce que -vous mettez dans vos bouquets, moi je le disais à mes dessins. - -Le dîner fut gai. Jacques, comme tous les enfants dont on s'occupe, me -sauta au cou, en voyant les fleurs que je lui avais cueillies en guise -de couronne. Sa mère affecta de me bouder à cause de cette infidélité; -le cher enfant lui offrit ce bouquet jalousé, avec quelle grâce, vous -le savez! Le soir, nous fîmes tous trois un tric-trac, moi seul contre -monsieur et madame de Mortsauf, et le comte fut charmant. Enfin, à la -tombée du jour, ils me reconduisirent jusqu'au chemin de Frapesle, -par une de ces tranquilles soirées dont les harmonies font gagner en -profondeur aux sentiments ce qu'ils perdent en vivacité. Ce fut une -journée unique en la vie de cette pauvre femme, un point brillant que -vint souvent caresser son souvenir aux heures difficiles. En effet, -les leçons d'équitation devinrent bientôt un sujet de discorde. La -comtesse craignit avec raison les dures apostrophes du père pour le -fils. Jacques maigrissait déjà , ses beaux yeux bleus se cernaient -pour ne pas causer de chagrin à sa mère, il aimait mieux souffrir en -silence. Je trouvai un remède à ses maux en lui conseillant de dire à -son père qu'il était fatigué, quand le comte se mettrait en colère; -mais ces palliatifs furent insuffisants: il fallut substituer le -vieux piqueur au père, qui ne se laissa pas arracher son écolier sans -des tiraillements. Les criailleries et les discussions revinrent; le -comte trouva des textes à ses plaintes continuelles dans le peu de -reconnaissance des femmes; il jeta vingt fois par jour la calèche, les -chevaux et les livrées au nez de sa femme. Enfin il arriva l'un de ces -événements auxquels les caractères de ce genre et les maladies de cette -espèce aiment à se prendre: la dépense dépassa de moitié les prévisions -à la Cassine et à la Rhétorière, où des murs et des planchers mauvais -s'écroulèrent. Un ouvrier vient maladroitement annoncer cette nouvelle -à monsieur de Mortsauf, au lieu de la dire à la comtesse. Ce fut -l'objet d'une querelle commencée doucement, mais qui s'envenima par -degrés, et où l'hypocondrie du comte, apaisée depuis quelques jours, -demanda ses arrérages à la pauvre Henriette. - -Ce jour-là , j'étais parti de Frapesle à dix heures et demie, après le -déjeuner, pour venir faire à Clochegourde un bouquet avec Madeleine. -L'enfant m'avait apporté sur la balustrade de la terrasse les deux -vases, et j'allais des jardins aux environs, courant après les fleurs -d'automne, si belles, mais si rares. En revenant de ma dernière course, -je ne vis plus mon petit lieutenant à ceinture rose, à pèlerine -dentelée, et j'entendis des cris à Clochegourde. - ---Le général, me dit Madeleine en pleurs, et chez elle ce mot était un -mot de haine contre son père, le général gronde notre mère, allez donc -la défendre. - -Je volai par les escaliers et j'arrivai dans le salon sans être aperçu -ni salué par le comte ni par sa femme. En entendant les cris aigus -du fou, j'allai fermer toutes les portes, puis je revins, j'avais vu -Henriette aussi blanche que sa robe. - ---Ne vous mariez jamais, Félix, me dit le comte; une femme est -conseillée par le diable; la plus vertueuse inventerait le mal s'il -n'existait pas, toutes sont des bêtes brutes. - -J'entendis alors des raisonnements sans commencement ni fin. Se -prévalant de ses négations antérieures, monsieur de Mortsauf répéta -les niaiseries des paysans qui se refusaient aux nouvelles méthodes. -Il prétendit que s'il avait dirigé Clochegourde, il serait deux fois -plus riche qu'il ne l'était. En formulant ses blasphèmes violemment -et injurieusement, il jurait, il sautait d'un meuble à l'autre, -il les déplaçait et les cognait; puis au milieu d'une phrase il -s'interrompait pour parler de sa moelle qui le brûlait, ou de sa -cervelle qui s'échappait à flots, comme son argent. Sa femme le -ruinait. Le malheureux, des trente et quelques mille livres de rentes -qu'il possédait, elle lui en avait apporté déjà plus de vingt. Les -biens du duc et ceux de la duchesse valaient plus de cinquante mille -francs de rente, réservés à Jacques. La comtesse souriait superbement -et regardait le ciel. - ---Oui, s'écria-t-il, Blanche, vous êtes mon bourreau, vous -m'assassinez; je vous pèse; tu veux te débarrasser de moi, tu es un -monstre d'hypocrisie. Elle rit! Savez-vous pourquoi elle rit, Félix? - -Je gardai le silence et baissai la tête. - ---Cette femme, reprit-il en faisant la réponse à sa demande, elle me -sèvre de tout bonheur, elle est autant à moi qu'à vous, et prétend -être ma femme! Elle porte mon nom et ne remplit aucun des devoirs que -les lois divines et humaines lui imposent, elle ment ainsi aux hommes -et à Dieu. Elle m'excède de courses et me lasse pour que je la laisse -seule; je lui déplais, elle me hait, et met tout son art à rester jeune -fille; elle me rend fou par les privations qu'elle me cause, car tout -se porte alors à ma pauvre tête; elle me tue à petit feu, et se croit -une sainte, ça communie tous les mois. - -La comtesse pleurait en ce moment à chaudes larmes, humiliée -par l'abaissement de cet homme auquel elle disait pour toute -réponse:--Monsieur! monsieur! monsieur! - -Quoique les paroles du comte m'eussent fait rougir pour lui comme pour -Henriette, elles me remuèrent violemment le cœur, car elles répondaient -aux sentiments de chasteté, de délicatesse qui sont pour ainsi dire -l'étoffe des premières amours. - ---Elle est vierge à mes dépens, disait le comte. - -A ce mot, la comtesse s'écria:--Monsieur! - ---Qu'est-ce que c'est, dit-il, que votre monsieur impérieux? ne suis-je -pas le maître? faut-il enfin vous l'apprendre? - -Il s'avança sur elle en lui présentant sa tête de loup blanc devenue -hideuse, car ses yeux jaunes eurent une expression qui le fit -ressembler à une bête affamée sortant d'un bois. Henriette se coula -de son fauteuil à terre pour recevoir le coup qui n'arriva pas; elle -s'était étendue sur le parquet en perdant connaissance, toute brisée. -Le comte fut comme un meurtrier qui sent jaillir à son visage le sang -de sa victime, il resta tout hébété. Je pris la pauvre femme dans mes -bras, le comte me la laissa prendre comme s'il se fût trouvé indigne de -la porter; mais il alla devant moi pour m'ouvrir la porte de la chambre -contiguë au salon, chambre sacrée où je n'étais jamais entré. Je mis la -comtesse debout, et la tins un moment dans un bras, en passant l'autre -autour de sa taille, pendant que monsieur de Mortsauf ôtait la fausse -couverture, l'édredon, l'appareil du lit; puis, nous la soulevâmes et -l'étendîmes tout habillée. En revenant à elle, Henriette nous pria -par un geste de détacher sa ceinture; monsieur de Mortsauf trouva des -ciseaux et coupa tout, je lui fis respirer des sels, elle ouvrit les -yeux. Le comte s'en alla, plus honteux que chagrin. Deux heures se -passèrent en un silence profond. Henriette avait sa main dans la mienne -et me la pressait sans pouvoir parler. De temps en temps elle levait -les yeux pour me dire par un regard qu'elle voulait demeurer calme et -sans bruit; puis il y eut un moment de trêve où elle se releva sur son -coude, et me dit à l'oreille:--Le malheureux! si vous saviez... - -Elle se remit la tête sur l'oreiller. Le souvenir de ses peines passées -joint à ses douleurs actuelles lui rendit des convulsions nerveuses -que je n'avais calmées que par le magnétisme de l'amour; effet qui -m'était encore inconnu, mais dont j'usai par instinct. Je la maintins -avec une force tendrement adoucie; et pendant cette dernière crise, -elle me jeta des regards qui me firent pleurer. Quand ces mouvements -nerveux cessèrent, je rétablis ses cheveux en désordre, que je maniai -pour la seule et unique fois de ma vie; puis je repris encore sa main -et contemplai long-temps cette chambre à la fois brune et grise, ce -lit simple à rideaux de perse, cette table couverte d'une toilette -parée à la mode ancienne, ce canapé mesquin à matelas piqué. Que de -poésie dans ce lieu! Quel abandon du luxe pour sa personne! son luxe -était la plus exquise propreté. Noble cellule de religieuse mariée -pleine de résignation sainte, où le seul ornement était le crucifix de -son lit, au-dessus duquel se voyait le portrait de sa tante; puis, de -chaque côté du bénitier, ses deux enfants dessinés par elle au crayon, -et leurs cheveux du temps où ils étaient petits. Quelle retraite pour -une femme de qui l'apparition dans le grand monde eût fait pâlir les -plus belles! Tel était le boudoir où pleurait toujours la fille d'une -illustre famille, inondée en ce moment d'amertume et se refusant à -l'amour qui l'aurait consolée. Malheur secret, irréparable! Et des -larmes chez la victime pour le bourreau, et des larmes chez le bourreau -pour la victime. Quand les enfants et la femme de chambre entrèrent, -je sortis. Le comte m'attendait, il m'admettait déjà comme un pouvoir -médiateur entre sa femme et lui; et il me saisit par les mains en me -criant:--Restez, restez, Félix! - ---Malheureusement, lui dis-je, monsieur de Chessel a du monde, il ne -serait pas convenable que ses convives cherchassent les motifs de mon -absence; mais après le dîner je reviendrai. - -Il sortit avec moi, me reconduisit jusqu'à la porte d'en bas sans me -dire un mot; puis il m'accompagna jusqu'à Frapesle, sans savoir ce -qu'il faisait. Enfin, là je lui dis:--Au nom du ciel, monsieur le -comte, laissez-lui diriger votre maison, si cela peut lui plaire, et ne -la tourmentez plus. - ---Je n'ai pas long-temps à vivre, me dit-il d'un air sérieux; elle ne -souffrira pas long-temps par moi, je sens que ma tête éclate. - -Et il me quitta dans un accès d'égoïsme involontaire. Après le dîner, -je revins savoir des nouvelles de madame de Mortsauf, que je trouvai -déjà mieux. Si telles étaient, pour elle, les joies du mariage, si -de semblables scènes se renouvelaient souvent, comment pouvait-elle -vivre? Quel lent assassinat impuni! Pendant cette soirée, je compris -par quelles tortures inouïes le comte énervait sa femme. Devant quel -tribunal apporter de tels litiges? Ces réflexions m'hébétaient, je ne -pus rien dire à Henriette; mais je passai la nuit à lui écrire. Des -trois ou quatre lettres que je fis, il m'est resté ce commencement dont -je ne fus pas content; mais s'il me parut ne rien exprimer, ou trop -parler de moi quand je ne devais m'occuper que d'elle, il vous dira -dans quel état était mon âme. - - - «A MADAME DE MORTSAUF. - - »Combien de choses n'avais-je pas à vous dire en arrivant, - auxquelles je pensais pendant le chemin et que j'oublie en vous - voyant! Oui, dès que je vous vois, chère Henriette, je ne trouve - plus mes paroles en harmonie avec les reflets de votre âme qui - grandissent votre beauté; puis j'éprouve près de vous un bonheur - tellement infini, que le sentiment actuel efface les sentiments - de la vie antérieure. Chaque fois, je nais à une vie plus étendue - et suis comme le voyageur qui, en montant quelque grand rocher, - découvre à chaque pas un nouvel horizon. A chaque nouvelle - conversation, n'ajoutai-je pas à mes immenses trésors un nouveau - trésor? Là , je crois, est le secret des longs, des inépuisables - attachements. Je ne puis donc vous parler de vous que loin de - vous. En votre présence, je suis trop ébloui pour voir, trop - heureux pour interroger mon bonheur, trop plein de vous pour être - moi, trop éloquent par vous pour parler, trop ardent à saisir - le moment présent pour me souvenir du passé. Sachez bien cette - constante ivresse pour m'en pardonner les erreurs. Près de vous, - je ne puis que sentir. Néanmoins j'oserai vous dire, ma chère - Henriette, que jamais, dans les nombreuses joies que vous avez - faites, je n'ai ressenti de félicités semblables aux délices qui - remplirent mon âme hier quand, après cette tempête horrible où - vous avez lutté contre le mal avec un courage surhumain, vous - êtes revenue à moi seul, au milieu du demi-jour de votre chambre, - où cette malheureuse scène m'a conduit. Moi seul ai su de quelles - lueurs peut briller une femme quand elle arrive des portes de - la mort aux portes de la vie, et que l'aurore d'une renaissance - vient nuancer son front. Combien votre voix était harmonieuse! - Combien les mots, même les vôtres, me semblaient petits alors que - dans le son de votre voix adorée reparaissaient les ressentiments - vagues d'une douleur passée, mêlés aux consolations divines - par lesquelles vous m'avez enfin rassuré, en me donnant ainsi - vos premières pensées. Je vous connaissais brillant de toutes - les splendeurs humaines; mais hier j'ai entrevu une nouvelle - Henriette qui serait à moi si Dieu le voulait. Hier j'ai entrevu - je ne sais quel être dégagé des entraves corporelles qui nous - empêchent de secouer les feux de l'âme. Tu étais bien belle dans - ton abattement, bien majestueuse dans ta faiblesse. Hier j'ai - trouvé quelque chose de plus beau que ta beauté, quelque chose - de plus doux que ta voix; des lumières plus étincelantes que ne - l'est la lumière de tes yeux, des parfums pour lesquels il n'est - point de mots; hier ton âme a été visible et palpable. Ah! j'ai - bien souffert de n'avoir pu t'ouvrir mon cœur pour t'y faire - revivre. Enfin, hier, j'ai quitté la terreur respectueuse que tu - m'inspires, cette défaillance ne nous avait-elle pas rapprochés? - Alors j'ai su ce que c'était que respirer en respirant avec toi, - quand la crise le permit d'aspirer notre air. Combien de prières - élevées au ciel en un moment! Si je n'ai pas expiré en traversant - les espaces que j'ai franchis pour aller demander à Dieu de te - laisser encore à moi, l'on ne meurt ni de joie ni de douleur. Ce - moment m'a laissé des souvenirs ensevelis dans mon âme et qui ne - reparaîtront jamais à sa surface sans que mes yeux se mouillent - de pleurs; chaque joie en augmentera le sillon, chaque douleur - les fera plus profonds. Oui, les craintes dont mon âme fut agitée - hier seront un terme de comparaison pour toutes mes douleurs à - venir, comme les joies que tu m'as prodiguées, chère éternelle - pensée de ma vie! domineront toutes les joies que la main de Dieu - daignera m'épancher. Tu m'as fait comprendre l'amour divin, cet - amour sûr qui, plein de sa force et de sa durée, ne connaît ni - soupçons ni jalousies.» - - -Une mélancolie profonde me rongeait l'âme, le spectacle de cette vie -intérieure était navrant pour un cœur jeune et neuf aux émotions -sociales; trouver cet abîme à l'entrée du monde, un abîme sans fond, -une mer morte. Cet horrible concert d'infortunes me suggéra des pensées -infinies, et j'eus à mon premier pas dans la vie sociale une immense -mesure à laquelle les autres scènes rapportées ne pouvaient plus être -que petites. Ma tristesse fit juger à monsieur et madame de Chessel que -mes amours étaient malheureuses, et j'eus le bonheur de ne nuire en -rien à ma grande Henriette par ma passion. - -Le lendemain, quand j'entrai dans le salon, elle y était seule; elle me -contempla pendant un instant en me tendant la main, et me dit:--L'ami -sera donc toujours trop tendre? Ses yeux devinrent humides, elle se -leva, puis me dit avec un ton de supplication désespérée:--Ne m'écrivez -plus ainsi! - -Monsieur de Mortsauf était prévenant. La comtesse avait repris son -courage et son front serein; mais son teint trahissait ses souffrances -de la veille, qui étaient calmées sans être éteintes. Elle me dit le -soir, en nous promenant dans les feuilles sèches de l'automne qui -résonnaient sous nos pas:--La douleur est infinie, la joie a des -limites. Mot qui révélait ses souffrances, par la comparaison qu'elle -en faisait avec ses félicités fugitives. - ---Ne médisez pas de la vie, lui dis-je: vous ignorez l'amour, et il a -des voluptés qui rayonnent jusque dans les cieux. - ---Taisez-vous, dit-elle, je n'en veux rien connaître. Le Groënlandais -mourrait en Italie! Je suis calme et heureuse près de vous, je puis -vous dire toutes mes pensées; ne détruisez pas ma confiance. Pourquoi -n'auriez-vous pas la vertu du prêtre et le charme de l'homme libre? - ---Vous feriez avaler des coupes de ciguë, lui dis-je en lui mettant la -main sur mon cœur qui battait à coups pressés. - ---Encore! s'écria-t-elle en retirant sa main comme si elle eût ressenti -quelque vive douleur. Voulez-vous donc m'ôter le triste plaisir de -faire étancher le sang de mes blessures par une main amie? N'ajoutez -pas à mes souffrances, vous ne les savez pas toutes! les plus secrètes -sont les plus difficiles à dévorer. Si vous étiez femme, vous -comprendriez en quelle mélancolie mêlée de dégoût tombe une âme fière, -alors qu'elle se voit l'objet d'attentions qui ne réparent rien et avec -lesquelles _on_ croit tout réparer. Pendant quelques jours je vais être -courtisée, _on_ va vouloir se faire pardonner le tort que l'_on_ s'est -donné. Je pourrais alors obtenir un assentiment aux volontés les plus -déraisonnables. Je suis humiliée par cet abaissement, par ces caresses -qui cessent le jour où l'_on_ croit que j'ai tout oublié. Ne devoir la -bonne grâce de son maître qu'à ses fautes... - ---A ses crimes, dis-je vivement. - ---N'est-ce pas une affreuse condition d'existence? dit-elle en me -jetant un triste sourire. Puis, je ne sais pas user de ce pouvoir -passager. En ce moment, je ressemble aux chevaliers qui ne portaient -pas de coup à leur adversaire tombé. Voir à terre celui que nous devons -honorer, le relever pour en recevoir de nouveaux coups, souffrir de sa -chute plus qu'il n'en souffre lui-même, et se trouver déshonorée si -l'on profite d'une passagère influence, même dans un but d'utilité; -dépenser sa force, épuiser les trésors de l'âme en ces luttes sans -noblesse, ne régner qu'au moment où l'on reçoit de mortelles blessures! -Mieux vaut la mort. Si je n'avais pas d'enfants, je me laisserais -aller au courant de cette vie; mais, sans mon courage inconnu, que -deviendraient-ils? je dois vivre pour eux, quelque douloureuse que soit -la vie. Vous me parlez d'amour?... eh! mon ami, songez donc en quel -enfer je tomberais si je donnais à cet être sans pitié, comme le sont -tous les gens faibles, le droit de me mépriser? Je ne supporterais -pas un soupçon! La pureté de ma conduite fait ma force. La vertu, -cher enfant, a des eaux saintes où l'on se retrempe et d'où l'on sort -renouvelé à l'amour de Dieu! - ---Écoutez, chère Henriette, je n'ai plus qu'une semaine à demeurer ici, -je veux que... - ---Ah! vous nous quittez... dit-elle en m'interrompant. - ---Mais ne dois-je pas savoir ce que mon père décidera de moi? Voici -bientôt trois mois... - ---Je n'ai pas compté les jours, me répondit-elle avec l'abandon de la -femme émue. Elle se recueillit et me dit:--Marchons, allons à Frapesle. - -Elle appela le comte, ses enfants, demanda son châle; puis, quand tout -fut prêt, elle si lente, si calme, eut une activité de Parisienne, -et nous partîmes en troupe pour aller à Frapesle y faire une visite -que la comtesse ne devait pas. Elle s'efforça de parler à madame de -Chessel, qui heureusement fut très-prolixe dans ses réponses. Le comte -et monsieur de Chessel s'entretinrent de leurs affaires. J'avais peur -que monsieur de Mortsauf ne vantât sa voiture et son attelage, mais il -fut d'un goût parfait; son voisin le questionna sur les travaux qu'il -entreprenait à la Cassine et à la Rhétorière. En entendant la demande, -je regardai le comte en croyant qu'il s'abstiendrait d'un sujet de -conversation si fatal en souvenirs, si cruellement amer pour lui; mais -il prouva combien il était urgent d'améliorer l'état de l'agriculture -dans le canton, de bâtir de belles fermes dont les locaux fussent sains -et salubres; enfin, il s'attribua glorieusement les idées de sa femme. -Je contemplai la comtesse en rougissant. Ce manque de délicatesse chez -un homme qui dans certaines occasions en montrait tant, cet oubli de la -scène mortelle, cette adoption des idées contre lesquelles il s'était -si violemment élevé, cette croyance en soi me pétrifiaient. - - -Quand monsieur de Chessel lui dit:--Croyez-vous pouvoir retrouver vos -dépenses? - ---Au delà ! fit-il avec un geste affirmatif. - -De semblables crises ne s'expliquaient que par le mot _démence_. -Henriette, la céleste créature, était radieuse. Le comte ne -paraissait-il pas homme de sens, bon administrateur, excellent -agronome? elle caressait avec ravissement les cheveux de Jacques, -heureuse pour elle, heureuse pour son fils! Quel comique horrible, -quel drame railleur! j'en fus épouvanté. Plus tard, quand le rideau -de la scène sociale se releva pour moi, combien de Mortsauf n'ai-je -pas vus, moins les éclairs de loyauté, moins la religion de celui-ci! -Quelle singulière et mordante puissance est celle qui perpétuellement -jette au fou un ange, à l'homme d'amour sincère et poétique une femme -mauvaise, au petit la grande, et à ce magot une belle et sublime -créature; à la noble Juana de Mancini le capitaine Diard, de qui vous -avez su l'histoire à Bordeaux; à madame de Beauséant un d'Ajuda, à -madame d'Aiglemont son mari, au marquis d'Espard sa femme? J'ai cherché -long-temps le sens de cette énigme, je vous l'avoue. J'ai fouillé bien -des mystères, j'ai découvert la raison de plusieurs lois naturelles, -le sens de quelques hiéroglyphes divins; de celui-ci, je ne sais rien, -je l'étudie toujours comme une figure du casse-tête indien dont les -brames se sont réservé la construction symbolique. Ici le génie du mal -est trop visiblement le maître, et je n'ose accuser Dieu. Malheur sans -remède, qui donc s'amuse à vous tisser? Henriette et son Philosophe -Inconnu auraient-ils donc raison? leur mysticisme contiendrait-il le -sens général de l'humanité? - -Les derniers jours que je passai dans ce pays furent ceux de l'automne -effeuillée, jours obscurcis de nuages qui parfois cachèrent le ciel -de la Touraine, toujours si pur et si chaud dans cette belle saison. -La veille de mon départ, madame de Mortsauf m'emmena sur la terrasse, -avant le dîner. - ---Mon cher Félix, me dit-elle après un tour fait en silence sous les -arbres dépouillés, vous allez entrer dans le monde, et je veux vous -y accompagner en pensée. Ceux qui ont beaucoup souffert ont beaucoup -vécu; ne croyez pas que les âmes solitaires ne sachent rien de ce -monde, elles le jugent. Si je dois vivre par mon ami, je ne veux -être mal à l'aise ni dans son cœur ni dans sa conscience; au fort du -combat il est bien difficile de se souvenir de toutes les règles, -permettez-moi de vous donner quelques enseignements de mère à fils. -Le jour de votre départ je vous remettrai, cher enfant! une longue -lettre où vous trouverez mes pensées de femme sur le monde, sur -les hommes, sur la manière d'aborder les difficultés dans ce grand -remuement d'intérêts; promettez-moi de ne la lire qu'à Paris? Ma prière -est l'expression d'une de ces fantaisies de sentiment qui sont notre -secret à nous autres femmes; je ne crois pas qu'il soit impossible -de la comprendre, mais peut-être serions-nous chagrines de la savoir -comprise; laissez-moi ces petits sentiers où la femme aime à se -promener seule. - ---Je vous le promets, lui dis-je en lui baisant les mains. - ---Ah! dit-elle, j'ai encore un serment à vous demander; mais -engagez-vous d'avance à le souscrire. - ---Oh! oui, lui dis-je en croyant qu'il allait être question de fidélité. - ---Il ne s'agit pas de moi, reprit-elle en souriant avec amertume. -Félix, ne jouez jamais dans quelque salon que ce puisse être; je -n'excepte celui de personne. - ---Je ne jouerai jamais, lui répondis-je. - ---Bien, dit-elle. Je vous ai trouvé un meilleur usage du temps que vous -dissiperiez au jeu; vous verrez que là où les autres doivent perdre tôt -ou tard, vous gagnerez toujours. - ---Comment? - ---La lettre vous le dira, répondit-elle d'un air enjoué qui ôtait à ses -recommandations le caractère sérieux dont sont accompagnées celles des -grands-parents. - -La comtesse me parla pendant une heure environ et me prouva la -profondeur de son affection en me révélant avec quel soin elle m'avait -étudié pendant ces trois derniers mois; elle entra dans les derniers -replis de mon cœur, en tâchant d'y appliquer le sien; son accent était -varié, convaincant, ses paroles tombaient d'une lèvre maternelle, et -montraient autant par le ton que par la substance combien les liens -nous attachaient déjà l'un à l'autre. - ---Si vous saviez, dit-elle en finissant, avec quelles anxiétés je vous -suivrai dans votre route, quelle joie si vous allez droit, quels pleurs -si vous vous heurtez à des angles! Croyez-moi, mon affection est sans -égale; elle est à la fois involontaire et choisie. Ah! je voudrais vous -voir heureux, puissant, considéré, vous qui serez pour moi comme un -rêve animé. - -Elle me fit pleurer. Elle était à la fois douce et terrible; son -sentiment se mettait trop audacieusement à découvert, il était trop -pur pour permettre le moindre espoir au jeune homme altéré de plaisir. -En retour de ma chair laissée en lambeaux dans son cœur, elle me -versait des lueurs incessantes et incorruptibles de ce divin amour qui -ne satisfaisait que l'âme. Elle montait à des hauteurs où les ailes -diaprées de l'amour qui me fit dévorer ses épaules ne pouvaient me -porter; pour arriver près d'elle, un homme devait avoir conquis les -ailes blanches du séraphin. - ---En toutes choses, lui dis-je, je penserai: Que dirait mon Henriette? - ---Bien, je veux être l'étoile et le sanctuaire, dit-elle en faisant -allusion aux rêves de mon enfance, et cherchant à m'en offrir la -réalisation pour tromper mes désirs. - ---Vous serez ma religion et ma lumière, vous serez tout, m'écriai-je. - ---Non, répondit-elle, je ne puis être la source de vos plaisirs. - -Elle soupira, et me jeta le sourire des peines secrètes, ce sourire -de l'esclave un moment révolté. Dès ce jour, elle fut non pas la -bien-aimée, mais la plus aimée; elle ne fut pas dans mon cœur comme -une femme qui veut une place, qui s'y grave par le dévouement ou par -l'excès du plaisir; non, elle eut tout le cœur, et fut quelque chose -de nécessaire au jeu des muscles; elle devint ce qu'était la Béatrix -du poète florentin, la Laure sans tache du poète vénitien, la mère -des grandes pensées, la cause inconnue des résolutions qui sauvent, -le soutien de l'avenir, la lumière qui brille dans l'obscurité comme -le lys dans les feuillages sombres. Oui, elle dicta ces hautes -déterminations qui coupent la part au feu, qui restituent la chose en -péril; elle m'a donné cette constance à la Coligny pour vaincre les -vainqueurs, pour renaître de la défaite, pour lasser les plus forts -lutteurs. - -Le lendemain, après avoir déjeuné à Frapesle et fait mes adieux à -mes hôtes si complaisants à l'égoïsme de mon amour, je me rendis à -Clochegourde. Monsieur et madame de Mortsauf avaient projeté de me -reconduire à Tours, d'où je devais partir dans la nuit pour Paris. -Pendant ce chemin la comtesse fut affectueusement muette, elle -prétendit d'abord avoir la migraine; puis elle rougit de ce mensonge -et le pallia soudain en disant qu'elle ne me voyait point partir -sans regret. Le comte m'invita à venir chez lui, quand en l'absence -des Chessel j'aurais l'envie de voir la vallée de l'Indre. Nous nous -séparâmes héroïquement, sans larmes apparentes; mais, comme quelques -enfants maladifs, Jacques eut un mouvement de sensibilité qui lui fit -répandre quelques larmes, tandis que Madeleine, déjà femme, serrait la -main de sa mère. - ---Cher petit! dit la comtesse en baisant Jacques avec passion. - -Quand je me trouvai seul à Tours, il me prit après le dîner une de ces -rages inexpliquées que l'on n'éprouve qu'au jeune âge. Je louai un -cheval et franchis en cinq quarts d'heure la distance entre Tours et -Pont-de-Ruan. Là , honteux de montrer ma folie, je courus à pied dans le -chemin, et j'arrivai comme un espion, à pas de loup, sous la terrasse. -La comtesse n'y était pas, j'imaginai qu'elle souffrait; j'avais gardé -la clef de la petite porte, j'entrai; elle descendait en ce moment le -perron avec ses deux enfants pour venir respirer, triste et lente, la -douce mélancolie empreinte sur ce paysage, au coucher du soleil. - ---Ma mère, voilà Félix, dit Madeleine. - ---Oui, moi, lui dis-je à l'oreille. Je me suis demandé pourquoi j'étais -à Tours, quand il m'était encore facile de vous voir. Pourquoi ne pas -accomplir un désir que dans huit jours je ne pourrai plus réaliser? - ---Il ne nous quitte pas, ma mère, cria Jacques en sautant à plusieurs -reprises. - ---Tais-toi donc, dit Madeleine, tu vas attirer ici le général. - ---Ceci n'est pas sage, reprit-elle, quelle folie! - -Cette consonnance dite dans les larmes par sa voix, quel paiement de ce -qu'on devrait appeler les calculs usuraires de l'amour! - ---J'avais oublié de vous rendre cette clef, lui dis-je en souriant. - ---Vous ne reviendrez donc plus? dit-elle. - ---Est-ce que nous nous quittons? demandai-je en lui jetant un regard -qui lui fit abaisser ses paupières pour voiler sa muette réponse. - -Je partis après quelques moments passés dans une de ces heureuses -stupeurs des âmes arrivées là où finit l'exaltation et où commence la -folle extase. Je m'en allai d'un pas lent, en me retournant sans cesse. -Quand au sommet du plateau je contemplai la vallée une dernière fois, -je fus saisi du contraste qu'elle m'offrit en la comparant à ce qu'elle -était quand j'y vins: ne verdoyait-elle pas, ne flambait-elle pas -alors comme flambaient, comme verdoyaient mes désirs et mes espérances? -Initié maintenant aux sombres et mélancoliques mystères d'une famille, -partageant les angoisses d'une Niobé chrétienne, triste comme elle, -l'âme rembrunie, je trouvais en ce moment la vallée au ton de mes -idées. En ce moment les champs étaient dépouillés, les feuilles des -peupliers tombaient, et celles qui restaient avaient la couleur de -la rouille; les pampres étaient brûlés, la cime des bois offrait les -teintes graves de cette couleur _tannée_ que jadis les rois adoptaient -pour leur costume et qui cachait la pourpre du pouvoir sous le brun -des chagrins. Toujours en harmonie avec mes pensées, la vallée où se -mouraient les rayons jaunes d'un soleil tiède, me présentait encore une -vivante image de mon âme. Quitter une femme aimée est une situation -horrible ou simple, selon les natures; moi je me trouvai soudain comme -dans un pays étranger dont j'ignorais la langue; je ne pouvais me -prendre à rien, en voyant des choses auxquelles je ne sentais plus mon -âme attachée. Alors l'étendue de mon amour se déploya, et ma chère -Henriette s'éleva de toute sa hauteur dans ce désert où je ne vécus -que par son souvenir. Elle fut une figure si religieusement adorée -que je résolus de rester sans souillure en présence de ma divinité -secrète, et me revêtis idéalement de la robe blanche des lévites, -imitant ainsi Pétrarque qui ne se présenta jamais devant Laure de Noves -qu'entièrement habillé de blanc. Avec quelle impatience j'attendis -la première nuit où, de retour chez mon père, je pourrais lire cette -lettre que je touchais durant le voyage comme un avare tâte une somme -en billets qu'il est forcé de porter sur lui. Pendant la nuit je -baisais le papier sur lequel Henriette avait manifesté ses volontés, -où je devais reprendre les mystérieuses effluves échappées de sa main, -d'où les accentuations de sa voix s'élanceraient dans mon entendement -recueilli. Je n'ai jamais lu ses lettres que comme je lus la première, -au lit et au milieu d'un silence absolu; je ne sais pas comment on peut -lire autrement des lettres écrites par une personne aimée; cependant -il est des hommes indignes d'être aimés qui mêlent la lecture de ces -lettres aux préoccupations du jour, la quittent et la reprennent avec -une odieuse tranquillité. Voici, Natalie, l'adorable voix qui tout à -coup retentit dans le silence de la nuit, voici la sublime figure qui -se dressa pour me montrer du doigt le vrai chemin dans le carrefour où -j'étais arrivé. - - - «Quel bonheur, mon ami, d'avoir à rassembler les éléments - épars de mon expérience pour vous la transmettre et vous en - armer contre les dangers du monde à travers lequel vous devrez - vous conduire habilement! J'ai ressenti les plaisirs permis de - l'affection maternelle, en m'occupant de vous durant quelques - nuits. Pendant que j'écrivais ceci, phrase à phrase, en me - transportant par avance dans la vie que vous mènerez, j'allais - parfois à ma fenêtre. En voyant de là les tours de Frapesle - éclairées par la lune, souvent je me disais: «Il dort, et je - veille pour lui!» Sensations charmantes qui m'ont rappelé les - premiers bonheurs de ma vie, alors que je contemplais Jacques - endormi dans son berceau, en attendant son réveil pour lui - donner mon lait. N'êtes-vous pas un homme-enfant de qui l'âme - doit être réconfortée par quelques préceptes dont vous n'avez - pu vous nourrir dans ces affreux colléges où vous avez tant - souffert; mais que, nous autres femmes, avons le privilége de - vous présenter! Ces riens influent sur vos succès, ils les - préparent et les consolident. Ne sera-ce pas une maternité - spirituelle que cet engendrement du système auquel un homme doit - rapporter les actions de sa vie, une maternité bien comprise par - l'enfant? Cher Félix, laissez-moi, quand même je commettrais ici - quelques erreurs, imprimer à notre amitié le désintéressement - qui la sanctifiera: vous livrer au monde, n'est-ce pas renoncer - à vous? mais je vous aime assez pour sacrifier mes jouissances - à votre bel avenir. Depuis bientôt quatre mois vous m'avez fait - étrangement réfléchir aux lois et aux mœurs qui régissent notre - époque. Les conversations que j'ai eues avec ma tante, et dont - le sens vous appartient, à vous qui la remplacez! les événements - de sa vie que monsieur de Mortsauf m'a racontés; les paroles de - mon père à qui la cour fut si familière; les plus grandes comme - les plus petites circonstances, tout a surgi dans ma mémoire - au profit de mon enfant adoptif que je vois près de se lancer - au milieu des hommes, presque seul; près de se diriger sans - conseil dans un pays où plusieurs périssent par leurs bonnes - qualités étourdiment déployées, où certains réussissent par leurs - mauvaises bien employées. - - «Avant tout, méditez l'expression concise de mon opinion sur - la société considérée dans son ensemble, car avec vous peu de - paroles suffisent. J'ignore si les sociétés sont d'origine divine - ou si elles sont inventées par l'homme, j'ignore également en - quel sens elles se meuvent; ce qui me semble certain, est leur - existence; dès que vous les acceptez au lieu de vivre à l'écart, - vous devez en tenir les conditions constitutives pour bonnes; - entre elles et vous, demain il se signera comme un contrat. La - société d'aujourd'hui se sert-elle plus de l'homme qu'elle ne lui - profite? je le crois; mais que l'homme y trouve plus de charges - que de bénéfices, ou qu'il achète trop chèrement les avantages - qu'il en recueille, ces questions regardent le législateur et non - l'individu. Selon moi, vous devez donc obéir en toute chose à la - loi générale, sans la discuter, qu'elle blesse ou flatte votre - intérêt. Quelque simple que puisse vous paraître ce principe, il - est difficile en ses applications; il est comme une sève qui doit - s'infiltrer dans les moindres tuyaux capillaires pour vivifier - l'arbre, lui conserver sa verdure, développer ses fleurs, et - bonifier ses fruits si magnifiquement qu'il excite une admiration - générale. Cher, les lois ne sont pas toutes écrites dans un - livre, les mœurs aussi créent des lois, les plus importantes sont - les moins connues; il n'est ni professeurs, ni traités, ni école - pour ce droit qui régit vos actions, vos discours, votre vie - extérieure, la manière de vous présenter au monde ou d'aborder - la fortune. Faillir à ces lois secrètes, c'est rester au fond - de l'état social au lieu de le dominer. Quand même cette lettre - ferait de fréquents pléonasmes avec vos pensées, laissez-moi donc - vous confier ma politique de femme. - - «Expliquer la société par la théorie du bonheur individuel pris - avec adresse aux dépens de tous, est une doctrine fatale dont les - déductions sévères amènent l'homme à croire que tout ce qu'il - s'attribue secrètement sans que la loi, le monde ou l'individu - s'aperçoivent d'une lésion, est bien ou dûment acquis. D'après - cette charte, le voleur habile est absous, la femme qui manque à - ses devoirs sans qu'on en sache rien est heureuse et sage; tuez - un homme sans que la justice en ait une seule preuve, si vous - conquérez ainsi quelque diadème à la Macbeth, vous avez bien agi; - votre intérêt devient une loi suprême, la question consiste à - tourner, sans témoins ni preuves, les difficultés que les mœurs - et les lois mettent entre vous et vos satisfactions. A qui voit - ainsi la société, le problème que constitue une fortune à faire, - mon ami, se réduit à jouer une partie dont les enjeux sont un - million ou le bagne, une position politique ou le déshonneur. - Encore le tapis vert n'a-t-il pas assez de drap pour tous les - joueurs, et faut-il une sorte de génie pour combiner un coup. - Je ne vous parle ni de croyances religieuses, ni de sentiments; - il s'agit ici des rouages d'une machine d'or et de fer, et de - ses résultats immédiats dont s'occupent les hommes. Cher enfant - de mon cœur, si vous partagez mon horreur envers cette théorie - des criminels, la société ne s'expliquera donc à vos yeux que - comme elle s'explique dans tout entendement sain, par la théorie - des devoirs. Oui, vous vous devez les uns aux autres sous mille - formes diverses. Selon moi, le duc et pair se doit bien plus à - l'artisan ou au pauvre, que le pauvre et l'artisan ne se doivent - au duc et pair. Les obligations contractées s'accroissent en - raison des bénéfices que la société présente à l'homme, d'après - ce principe, vrai en commerce comme en politique, que la gravité - des soins est partout en raison de l'étendue des profits. Chacun - paie sa dette à sa manière. Quand notre pauvre homme de la - Rhétorière vient se coucher fatigué de ses labours, croyez-vous - qu'il n'ait pas rempli des devoirs; il a certes mieux accompli - les siens que beaucoup de gens haut placés. En considérant ainsi - la société dans laquelle vous voudrez une place en harmonie avec - votre intelligence et vos facultés, vous avez donc à poser, - comme principe générateur, cette maxime: ne se rien permettre ni - contre sa conscience ni contre la conscience publique. Quoique - mon insistance puisse vous sembler superflue, je vous supplie, - oui, votre Henriette vous supplie de bien peser le sens de ces - deux paroles. Simples en apparence, elles signifient, cher, - que la droiture, l'honneur, la loyauté, la politesse sont les - instruments les plus sûrs et les plus prompts de votre fortune. - Dans ce monde égoïste, une foule de gens vous diront que l'on ne - fait pas son chemin par les sentiments, que les considérations - morales trop respectées retardent leur marche; vous verrez des - hommes mal élevés, mal-appris ou incapables de toiser l'avenir, - froissant un petit, se rendant coupables d'une impolitesse - envers une vieille femme, refusant de s'ennuyer un moment avec - quelque bon vieillard, sous prétexte qu'ils ne leur sont utiles - à rien; plus tard vous apercevrez ces hommes accrochés à des - épines qu'ils n'auront pas épointées, et manquant leur fortune - pour un rien; tandis que l'homme rompu de bonne heure à cette - théorie des devoirs, ne rencontrera point d'obstacles; peut-être - arrivera-t-il moins promptement, mais sa fortune sera solide et - restera quand celle des autres croulera! - - »Quand je vous dirai que l'application de cette doctrine exige - avant tout la science des manières, vous trouverez peut-être que - ma jurisprudence sent un peu la cour et les enseignements que - j'ai reçus dans la maison de Lenoncourt. O mon ami! j'attache - la plus grande importance à cette instruction, si petite en - apparence. Les habitudes de la grande compagnie vous sont aussi - nécessaires que peuvent l'être les connaissances étendues et - variées que vous possédez; elles les ont souvent suppléées: - certains ignorants en fait, mais doués d'un esprit naturel, - habitués à mettre de la suite dans leurs idées, sont arrivés à - une grandeur qui fuyait de plus dignes qu'eux. Je vous ai bien - étudié, Félix, afin de savoir si votre éducation, prise en commun - dans les colléges, n'avait rien gâté chez vous. Avec quelle joie - ai-je reconnu que vous pouviez acquérir le peu qui vous manque, - Dieu seul le sait! Chez beaucoup de personnes élevées dans ces - traditions, les manières sont purement extérieures; car la - politesse exquise, les belles façons viennent du cœur et d'un - grand sentiment de dignité personnelle, voilà pourquoi, malgré - leur éducation, quelques nobles ont mauvais ton, tandis que - certaines personnes d'extraction bourgeoise ont naturellement - bon goût, et n'ont plus qu'à prendre quelques leçons pour se - donner, sans imitation gauche, d'excellentes manières. Croyez-en - une pauvre femme qui ne sortira jamais de sa vallée, ce ton - noble, cette simplicité gracieuse empreinte dans la parole, dans - le geste, dans la tenue et jusque dans la maison, constitue - comme une poésie physique dont le charme est irrésistible; jugez - de sa puissance quand elle prend sa source dans le cœur? La - politesse, cher enfant, consiste à paraître s'oublier pour les - autres; chez beaucoup de gens, elle est une grimace sociale qui - se dément aussitôt que l'intérêt trop froissé montre le bout de - l'oreille, un grand devient alors ignoble. Mais, et je veux que - vous soyez ainsi, Félix, la vraie politesse implique une pensée - chrétienne; elle est comme la fleur de la charité, et consiste à - s'oublier réellement. En souvenir d'Henriette, ne soyez donc pas - une fontaine sans eau, ayez l'esprit et la forme! Ne craignez - pas d'être souvent la dupe de cette vertu sociale, tôt ou tard - vous recueillerez le fruit de tant de grains en apparence - jetés au vent. Mon père a remarqué jadis qu'une des façons les - plus blessantes dans la politesse mal entendue est l'abus des - promesses. Quand il vous sera demandé quelque chose que vous - ne sauriez faire, refusez net en ne laissant aucune fausse - espérance; puis accordez promptement ce que vous voulez octroyer: - vous acquerrez ainsi la grâce du refus et la grâce du bienfait, - double loyauté qui relève merveilleusement un caractère. Je ne - sais si l'on ne nous en veut pas plus d'un espoir déçu qu'on ne - nous sait gré d'une faveur. Surtout, mon ami, car ces petites - choses sont bien dans mes attributions, et je puis m'appesantir - sur ce que je crois savoir, ne soyez ni confiant, ni banal, ni - empressé, trois écueils! La trop grande confiance diminue le - respect, la banalité nous vaut le mépris, le zèle nous rend - excellents à exploiter. Et d'abord, cher enfant, vous n'aurez - pas plus de deux ou trois amis dans le cours de votre existence, - votre entière confiance est leur bien; la donner à plusieurs, - n'est-ce pas les trahir? Si vous vous liez avec quelques hommes - plus intimement qu'avec d'autres, soyez donc discret sur - vous-même, soyez toujours réservé comme si vous deviez les avoir - un jour pour compétiteurs, pour adversaires ou pour ennemis; les - hasards de la vie le voudront ainsi. Gardez donc une attitude - qui ne soit ni froide ni chaleureuse, sachez trouver cette - ligne moyenne sur laquelle un homme peut demeurer sans rien - compromettre. Oui, croyez que le galant homme est aussi loin de - la lâche complaisance de Philinte que de l'âpre vertu d'Alceste. - Le génie du poète comique brille dans l'indication du milieu vrai - que saisissent les spectateurs nobles; certes, tous pencheront - plus vers les ridicules de la vertu que vers le souverain - mépris caché sous la bonhomie de l'égoïsme; mais ils sauront se - préserver de l'un et de l'autre. Quant à la banalité, si elle - fait dire de vous par quelques niais que vous êtes un homme - charmant, les gens habitués à sonder, à évaluer les capacités - humaines, déduiront votre tare et vous serez promptement - déconsidéré, car la banalité est la ressource des gens faibles; - or les faibles sont malheureusement méprisés par une société qui - ne voit dans chacun de ses membres que des organes; peut-être - d'ailleurs a-t-elle raison, la nature condamne à mort les êtres - imparfaits. Aussi peut-être les touchantes protections de la - femme sont-elles engendrées par le plaisir qu'elle trouve à - lutter contre une force aveugle, à faire triompher l'intelligence - du cœur sur la brutalité de la matière. Mais la société, plus - marâtre que mère, adore les enfants qui flattent sa vanité. Quant - au zèle, cette première et sublime erreur de la jeunesse qui - trouve un contentement réel à déployer ses forces et commence - ainsi par être la dupe d'elle-même avant d'être celle d'autrui, - gardez-le pour vos sentiments partagés, gardez-le pour la femme - et pour Dieu. N'apportez ni au bazar du monde ni aux spéculations - de la politique des trésors en échange desquels ils vous rendront - des verroteries. Vous devez croire la voix qui vous commande la - noblesse en toute chose, alors qu'elle vous supplie de ne pas - vous prodiguer inutilement; car malheureusement les hommes vous - estiment en raison de votre utilité, sans tenir compte de votre - valeur. Pour employer une image qui se grave en votre esprit - poétique, que le chiffre soit d'une grandeur démesurée, tracé en - or, écrit au crayon, ce ne sera jamais qu'un chiffre. Comme l'a - dit un homme de cette époque: «n'ayez jamais de zèle!» Le zèle - effleure la duperie, il cause des mécomptes; vous ne trouveriez - jamais au-dessus de vous une chaleur en harmonie avec la vôtre: - les rois comme les femmes croient que tout leur est dû. Quelque - triste que soit ce principe, il est vrai, mais ne déflore point - l'âme. Placez vos sentiments purs en des lieux inaccessibles où - leurs fleurs soient passionnément admirées, où l'artiste rêvera - presque amoureusement au chef-d'œuvre. Les devoirs, mon ami, ne - sont pas des sentiments. Faire ce qu'on doit n'est pas faire ce - qui plaît. Un homme doit aller mourir froidement pour son pays - et peut donner avec bonheur sa vie à une femme. Une des règles - les plus importantes de la science des manières, est un silence - presque absolu sur vous-même. Donnez-vous la comédie, quelque - jour, de parler de vous-même à des gens de simple connaissance; - entretenez-les de vos souffrances, de vos plaisirs ou de vos - affaires; vous verrez l'indifférence succédant à l'intérêt joué; - puis, l'ennui venu, si la maîtresse du logis ne vous interrompt - poliment, chacun s'éloignera sous des prétextes habilement - saisis. Mais voulez-vous grouper autour de vous toutes les - sympathies, passer pour un homme aimable et spirituel, d'un - commerce sûr? entretenez-les d'eux-mêmes, cherchez un moyen de - les mettre en scène, même en soulevant des questions en apparence - inconciliables avec les individus; les fronts s'animeront, les - bouches vous souriront, et quand vous serez parti chacun fera - votre éloge. Votre conscience et la voix du cœur vous diront - la limite où commence la lâcheté des flatteries, où finit la - grâce de la conversation. Encore un mot sur le discours en - public. Mon ami, la jeunesse est toujours encline à je ne sais - quelle promptitude de jugement qui lui fait honneur, mais qui - la dessert; de là venait le silence imposé par l'éducation - d'autrefois aux jeunes gens qui faisaient auprès des grands un - stage pendant lequel ils étudiaient la vie; car, autrefois, la - Noblesse comme l'Art avait ses apprentis, ses pages dévoués aux - maîtres qui les nourrissaient. Aujourd'hui la jeunesse possède - une science de serre chaude, partant tout acide, qui la porte à - juger avec sévérité les actions, les pensées et les écrits; elle - tranche avec le fil d'une lame qui n'a pas encore servi. N'ayez - pas ce travers. Vos arrêts seraient des censures qui blesseraient - beaucoup de personnes autour de vous, et tous pardonneront moins - peut-être une blessure secrète qu'un tort que vous donneriez - publiquement. Les jeunes gens sont sans indulgence, parce qu'ils - ne connaissent rien de la vie ni de ses difficultés. Le vieux - critique est bon et doux, le jeune critique est implacable; - celui-ci ne sait rien, celui-là sait tout. D'ailleurs, il est - au fond de toutes les actions humaines un labyrinthe de raisons - déterminantes, desquelles Dieu s'est réservé le jugement - définitif. Ne soyez sévère que pour vous-même. Votre fortune - est devant vous, mais personne en ce monde ne peut faire la - sienne sans aide; pratiquez donc la maison de mon père, l'entrée - vous en est acquise, les relations que vous vous y créerez vous - serviront en mille occasions; mais n'y cédez pas un pouce de - terrain à ma mère, elle écrase celui qui s'abandonne et admire - la fierté de celui qui lui résiste; elle ressemble au fer qui, - battu, peut se joindre au fer, mais qui brise par son contact - tout ce qui n'a pas sa dureté. Cultivez donc ma mère; si elle - vous veut du bien, elle vous introduira dans les salons où vous - acquerrez cette fatale science du monde, l'art d'écouter, de - parler, de répondre, de vous présenter, de sortir; le langage - précis, ce _je ne sais quoi_ qui n'est pas plus la supériorité - que l'habit ne constitue le génie, mais sans lequel le plus beau - talent ne sera jamais admis. Je vous connais assez pour être - sûre de ne me faire aucune illusion en vous voyant par avance - comme je souhaite que vous soyez: simple dans vos manières, doux - de ton, fier sans fatuité, respectueux près des vieillards, - prévenant sans servilité, discret surtout. Déployez votre esprit, - mais ne servez pas d'amusement aux autres; car, sachez bien que - si votre supériorité froisse un homme médiocre, il se taira, - puis il dira de vous:--«Il est très-amusant!» terme de mépris. - Que votre supériorité soit toujours léonine. Ne cherchez pas - d'ailleurs à complaire aux hommes. Dans vos relations avec eux, - je vous recommande une froideur qui puisse arriver jusqu'à cette - impertinence dont ils ne peuvent se fâcher; tous respectent celui - qui les dédaigne, et ce dédain vous conciliera la faveur de - toutes les femmes qui vous estimeront en raison du peu de cas que - vous ferez des hommes. Ne souffrez jamais près de vous des gens - déconsidérés, quand même ils ne mériteraient pas leur réputation, - car le monde nous demande également compte de nos amitiés et de - nos haines; à cet égard, que vos jugements soient long-temps - et mûrement pesés, mais qu'ils soient irrévocables. Quand les - hommes repoussés par vous auront justifié votre répulsion, votre - estime sera recherchée; ainsi vous inspirerez ce respect tacite - qui grandit un homme parmi les hommes. Vous voilà donc armé de - la jeunesse qui plaît, de la grâce qui séduit, de la sagesse qui - conserve les conquêtes. Tout ce que je viens de vous dire peut se - résumer par un vieux mot: _noblesse oblige_! - - »Maintenant appliquez ces préceptes à la politique des affaires. - Vous entendrez plusieurs personnes disant que la finesse est - l'élément du succès, que le moyen de percer la foule est de - diviser les hommes pour se faire faire place. Mon ami, ces - principes étaient bons au Moyen-Age, quand les princes avaient - des forces rivales à détruire les unes par les autres; mais - aujourd'hui tout est à jour, et ce système vous rendrait de fort - mauvais services. En effet, vous rencontrerez devant vous, soit - un homme loyal et vrai, soit un ennemi traître, un homme qui - procédera par la calomnie, par la médisance, par la fourberie. - Eh! bien, sachez que vous n'avez pas de plus puissant auxiliaire - que celui-ci, l'ennemi de cet homme est lui-même; vous pouvez le - combattre en vous servant d'armes loyales, il sera tôt ou tard - méprisé. Quant au premier, votre franchise vous conciliera son - estime; et, vos intérêts conciliés (car tout s'arrange), il vous - servira. Ne craignez pas de vous faire des ennemis, malheur à qui - n'en a pas dans le monde où vous allez; mais tâchez de ne donner - prise ni au ridicule ni à la déconsidération; je dis tâchez, car - à Paris un homme ne s'appartient pas toujours, il est soumis à - de fatales circonstances; vous n'y pourrez éviter ni la boue - du ruisseau, ni la tuile qui tombe. La morale a ses ruisseaux - d'où les gens déshonorés essaient de faire jaillir sur les plus - nobles personnes la boue dans laquelle ils se noient. Mais vous - pouvez toujours vous faire respecter en vous montrant dans toutes - les sphères implacable dans vos dernières déterminations. Dans ce - conflit d'ambitions, au milieu de ces difficultés entrecroisées, - allez toujours droit au fait, marchez résolument à la question, - et ne vous battez jamais que sur un point, avec toutes vos - forces. Vous savez combien monsieur de Mortsauf haïssait - Napoléon, il le poursuivait de sa malédiction, il veillait sur - lui comme la justice sur le criminel, il lui redemandait tous les - soirs le duc d'Enghien, la seule infortune, seule mort qui lui - ait fait verser des larmes; eh! bien, il l'admirait comme le plus - hardi des capitaines, il m'en a souvent expliqué la tactique. - Cette stratégie ne peut-elle donc s'appliquer dans la guerre des - intérêts? elle y économiserait le temps comme l'autre économisait - les hommes et l'espace; songez à ceci, car une femme se trompe - souvent en ces choses que nous jugeons par instinct et par - sentiment. Je puis insister sur un point: toute finesse, toute - tromperie est découverte et finit par nuire, tandis que toute - situation me paraît être moins dangereuse quand un homme se place - sur le terrain de la franchise. Si je pouvais citer mon exemple, - je vous dirais qu'à Clochegourde, forcée par le caractère de - monsieur de Mortsauf à prévenir tout litige, à faire arbitrer - immédiatement les contestations qui seraient pour lui comme une - maladie dans laquelle il se complairait en y succombant, j'ai - toujours tout terminé moi-même en allant droit au nœud et disant - à l'adversaire: Dénouons, ou coupons? Il vous arrivera souvent - d'être utile aux autres, de leur rendre service, et vous en - serez peu récompensé; mais n'imitez pas ceux qui se plaignent - des hommes et se vantent de ne trouver que des ingrats. N'est-ce - pas se mettre sur un piédestal? puis n'est-il pas un peu niais - d'avouer son peu de connaissance du monde? Mais ferez-vous le - bien comme un usurier prête son argent? Ne le ferez-vous pas pour - le bien en lui-même? _Noblesse oblige!_ Néanmoins ne rendez pas - de tels services que vous forciez les gens à l'ingratitude, car - ceux-là deviendraient pour vous d'irréconciliables ennemis: il y - a le désespoir de l'obligation, comme le désespoir de la ruine, - qui prête des forces incalculables. Quant à vous, acceptez le - moins que vous pourrez des autres. Ne soyez le vassal d'aucune - âme, ne relevez que de vous-même. Je ne vous donne d'avis, - mon ami, que sur les petites choses de la vie. Dans le monde - politique, tout change d'aspect, les règles qui régissent votre - personne fléchissent devant les grands intérêts. Mais si vous - parveniez à la sphère où se meuvent les grands hommes, vous - seriez, comme Dieu, seul juge de vos résolutions. Vous ne serez - plus alors un homme, vous serez la loi vivante; vous ne serez - plus un individu, vous vous serez incarné la nation. Mais si vous - jugez, vous serez jugé aussi. Plus tard vous comparaîtrez devant - les siècles, et vous savez assez l'histoire pour avoir apprécié - les sentiments et les actes qui engendrent la vraie grandeur. - - »J'arrive à la question grave, à votre conduite auprès des - femmes. Dans les salons où vous irez, ayez pour principe de - ne pas vous prodiguer en vous livrant au petit manége de la - coquetterie. Un des hommes qui, dans l'autre siècle, eurent le - plus de succès, avait l'habitude de ne jamais s'occuper que d'une - seule personne dans la même soirée, et de s'attacher à celles - qui paraissent négligées. Cet homme, cher enfant, a dominé son - époque. Il avait sagement calculé que, dans un temps donné, son - éloge serait obstinément fait par tout le monde. La plupart - des jeunes gens perdent leur plus précieuse fortune, le temps - nécessaire pour se créer des relations qui sont la moitié de la - vie sociale; comme ils plaisent par eux-mêmes, ils ont peu de - choses à faire pour qu'on s'attache à leurs intérêts; mais ce - printemps est rapide, sachez le bien employer. Cultivez donc - les femmes influentes. Les femmes influentes sont les vieilles - femmes, elles vous apprendront les alliances, les secrets de - toutes les familles, et les chemins de traverse qui peuvent - vous mener rapidement au but. Elles seront à vous de cœur; - la protection est leur dernier amour quand elles ne sont pas - dévotes; elles vous serviront merveilleusement, elles vous - prôneront et vous rendront désirables. Fuyez les jeunes femmes! - Ne croyez pas qu'il y ait le moindre intérêt personnel dans - ce que je vous dis? La femme de cinquante ans fera tout pour - vous et la femme de vingt ans rien; celle-ci veut toute votre - vie, l'autre ne vous demandera qu'un moment, une attention. - Raillez les jeunes femmes, prenez d'elles tout en plaisanterie, - elles sont incapables d'avoir une pensée sérieuse. Les jeunes - femmes, mon ami, sont égoïstes, petites, sans amitié vraie, - elles n'aiment qu'elles, elles vous sacrifieraient à un succès. - D'ailleurs, toutes veulent du dévouement, et votre situation - exigera qu'on en ait pour vous, deux prétentions inconciliables. - Aucune d'elles n'aura l'entente de vos intérêts, toutes penseront - à elles et non à vous, toutes vous nuiront plus par leur vanité - qu'elles ne vous serviront par leur attachement; elles vous - dévoreront sans scrupule votre temps, vous feront manquer votre - fortune, vous détruiront de la meilleure grâce du monde. Si vous - vous plaignez, la plus sotte d'entre elles vous prouvera que - son gant vaut le monde, que rien n'est plus glorieux que de la - servir. Toutes vous diront qu'elles donnent le bonheur, et vous - feront oublier vos belles destinées: leur bonheur est variable, - votre grandeur sera certaine. Vous ne savez pas avec quel art - perfide elles s'y prennent pour satisfaire leurs fantaisies, - pour convertir un goût passager en un amour qui commence sur la - terre et doit se continuer dans le ciel. Le jour où elles vous - quitteront elles vous diront que le mot _je n'aime plus_ justifie - l'abandon, comme le mot _j'aime_ excusait leur amour, que l'amour - est involontaire. Doctrine absurde, cher! Croyez-le, le véritable - amour est éternel, infini, toujours semblable à lui-même; il est - égal et pur, sans démonstrations violentes; il se voit en cheveux - blancs, toujours jeune de cœur. Rien de ces choses ne se trouve - parmi les femmes mondaines, elles jouent toutes la comédie: - celle-ci vous intéressera par ses malheurs, elle paraîtra la - plus douce et la moins exigeante des femmes; mais, quand elle - se sera rendue nécessaire, elle vous dominera lentement et vous - fera faire ses volontés; vous voudrez être diplomate, aller, - venir, étudier les hommes, les intérêts, les pays? non, vous - resterez à Paris ou à sa terre, elle vous coudra malicieusement - à sa jupe; et plus vous montrerez de dévouement, plus elle sera - ingrate. Celle-là tentera de vous intéresser par sa soumission, - elle se fera votre page, elle vous suivra romanesquement au bout - du monde, elle se compromettra pour vous garder et sera comme - une pierre à votre cou. Vous vous noierez un jour, et la femme - surnagera. Les moins rusées des femmes ont des piéges infinis; - la plus imbécile triomphe par le peu de défiance qu'elle excite; - la moins dangereuse serait une femme galante qui vous aimerait - sans savoir pourquoi, qui vous quitterait sans motif, et vous - reprendrait par vanité. Mais toutes vous nuiront dans le présent - ou dans l'avenir. Toute jeune femme qui va dans le monde, qui vit - de plaisirs et de vaniteuses satisfactions, est une femme à demi - corrompue qui vous corrompra. Là , ne sera pas la créature chaste - et recueillie dans l'âme de laquelle vous régnerez toujours. - Ah! elle sera solitaire celle qui vous aimera: ses plus belles - fêtes seront vos regards, elle vivra de vos paroles. Que cette - femme soit donc pour vous le monde entier, car vous serez tout - pour elle: aimez-la bien, ne lui donnez ni chagrins ni rivales, - n'excitez pas sa jalousie. Être aimé, cher, être compris, est - le plus grand bonheur, je souhaite que vous le goûtiez, mais ne - compromettez pas la fleur de votre âme, soyez bien sûr du cœur où - vous placerez vos affections. Cette femme ne sera jamais elle, - elle ne devra jamais penser à elle, mais à vous; elle ne vous - disputera rien, elle n'entendra jamais ses propres intérêts et - saura flairer pour vous un danger là où vous n'en verrez point, - là où elle oubliera le sien propre; enfin si elle souffre, elle - souffrira sans se plaindre, elle n'aura point de coquetterie - personnelle, mais elle aura comme un respect de ce que vous - aimerez en elle. Répondez à cet amour en le surpassant. Si vous - êtes assez heureux pour rencontrer ce qui manquera toujours - à votre pauvre amie, un amour également inspiré, également - ressenti; songez, quelle que soit la perfection de cet amour, que - dans une vallée vivra pour vous une mère de qui le cœur est si - creusé par le sentiment dont vous l'avez rempli, que vous n'en - pourrez jamais trouver le fond. Oui, je vous porte une affection - dont l'étendue ne vous sera jamais connue: pour qu'elle se montre - ce qu'elle est, il faudrait que vous eussiez perdu cette belle - intelligence, et alors vous ne sauriez pas jusqu'où pourrait - aller mon dévouement. Suis-je suspecte en vous disant d'éviter - les jeunes femmes, toutes plus ou moins artificieuses, moqueuses, - vaniteuses, futiles, gaspilleuses; de vous attacher aux femmes - influentes, à ces imposantes douairières, pleines de sens comme - l'était ma tante, et qui vous serviront si bien, qui vous - défendront contre les accusations secrètes en les détruisant, - qui diront de vous ce que vous ne pourriez en dire vous-même? - Enfin, ne suis-je pas généreuse en vous ordonnant de réserver vos - adorations pour l'ange au cœur pur? Si ce mot, _noblesse oblige_, - contient une grande partie de mes premières recommandations, mes - avis sur vos relations avec les femmes sont aussi dans ce mot de - chevalerie: _les servir toutes, n'en aimer qu'une_. - - »Votre instruction est immense, votre cœur conservé par la - souffrance est resté sans souillure; tout est beau, tout est - bien en vous, _veuillez donc!_ Votre avenir est maintenant dans - ce seul mot, le mot des grands hommes. N'est-ce pas, mon enfant, - que vous obéirez à votre Henriette, que vous lui permettrez de - continuer à vous dire ce qu'elle pense de vous et de vos rapports - avec le monde: j'ai dans l'âme un œil qui voit l'avenir pour vous - comme pour mes enfants, laissez-moi donc user de cette faculté, - à votre profit, don mystérieux que m'a fait la paix de ma vie et - qui, loin de s'affaiblir, s'entretient dans la solitude et le - silence. Je vous demande en retour de me donner un grand bonheur: - je veux vous voir grandissant parmi les hommes, sans qu'un seul - de vos succès me fasse plisser le front; je veux que vous mettiez - promptement votre fortune à la hauteur de votre nom et pouvoir me - dire que j'ai contribué mieux que par le désir à votre grandeur. - Cette secrète coopération est le seul plaisir que je puisse me - permettre. J'attendrai. Je ne vous dis pas adieu. Nous sommes - séparés, vous ne pouvez avoir ma main sous vos lèvres; mais vous - devez bien avoir entrevu quelle place vous occupez dans le cœur de - - »Votre HENRIETTE.» - - -Quand j'eus fini cette lettre, je sentais palpiter sous mes doigts un -cœur maternel au moment où j'étais encore glacé par le sévère accueil -de ma mère. Je devinai pourquoi la comtesse m'avait interdit en -Touraine la lecture de cette lettre, elle craignait sans doute de voir -tomber ma tête à ses pieds et de les sentir mouillés par mes pleurs. - -Je fis enfin la connaissance de mon frère Charles qui jusqu'alors -avait été comme un étranger pour moi; mais il eut dans ses moindres -relations une morgue qui mettait trop de distance entre nous pour que -nous nous aimassions en frères; tous les sentiments doux reposent -sur l'égalité des âmes, et il n'y eut entre nous aucun point de -cohésion. Il m'enseignait doctoralement ces riens que l'esprit ou le -cœur devinent; à tout propos, il paraissait se défier de moi; si je -n'avais pas eu pour point d'appui mon amour, il m'eût rendu gauche -et bête en affectant de croire que je ne savais rien. Néanmoins il -me présenta dans le monde où ma niaiserie devait faire valoir ses -qualités. Sans les malheurs de mon enfance, j'aurais pu prendre sa -vanité de protecteur pour de l'amitié fraternelle; mais la solitude -morale produit les mêmes effets que la solitude terrestre: le silence -permet d'y apprécier les plus légers retentissements, et l'habitude de -se réfugier en soi-même développe une sensibilité dont la délicatesse -révèle les moindres nuances des affections qui nous touchent. Avant -d'avoir connu madame de Mortsauf, un regard dur me blessait, l'accent -d'un mot brusque me frappait au cœur; j'en gémissais, mais sans rien -savoir de la vie des caresses; tandis qu'à mon retour de Clochegourde, -je pouvais établir des comparaisons qui perfectionnaient ma science -prématurée. L'observation qui repose sur des souffrances ressenties -est incomplète. Le bonheur a sa lumière aussi. Je me laissai d'autant -plus volontiers écraser sous la supériorité du droit d'aînesse, que je -n'étais pas la dupe de Charles. - -J'allai seul chez la duchesse de Lenoncourt où je n'entendis point -parler d'Henriette, où personne, excepté le bon vieux duc, la -simplicité même, ne m'en parla; mais à la manière dont il me reçut, -je devinai les secrètes recommandations de sa fille. Au moment où je -commençais à perdre le niais étonnement que cause à tout débutant -la vue du grand monde, au moment où j'y entrevoyais des plaisirs en -comprenant les ressources qu'il offre aux ambitieux, et que je me -plaisais à mettre en usage les maximes d'Henriette en admirant leur -profonde vérité, les événements du 20 mars arrivèrent. Mon frère -suivit la cour à Gand; moi, par le conseil de la comtesse avec qui -j'entretenais une correspondance active de mon côté seulement, j'y -accompagnai le duc de Lenoncourt. La bienveillance habituelle du duc -devint une sincère protection quand il me vit attaché de cœur, de tête -et de pied aux Bourbons; il me présenta lui-même à Sa Majesté. Les -courtisans du malheur sont peu nombreux; la jeunesse a des admirations -naïves, des fidélités sans calcul; le roi savait juger les hommes; ce -qui n'eût pas été remarqué aux Tuileries le fut donc beaucoup à Gand, -et j'eus le bonheur de plaire à Louis XVIII. Une lettre de madame de -Mortsauf à son père, apportée avec des dépêches par un émissaire des -Vendéens et dans laquelle il y avait un mot pour moi, m'apprit que -Jacques était malade. Monsieur de Mortsauf au désespoir autant de la -mauvaise santé de son fils que de voir une seconde émigration commencer -sans lui, avait ajouté quelques mots qui me firent deviner la situation -de la bien-aimée. Tourmentée par lui sans doute quand elle passait tous -ses instants au chevet de Jacques, n'ayant de repos ni le jour ni la -nuit: supérieure aux taquineries, mais sans force pour les dominer -quand elle employait toute son âme à soigner son enfant, Henriette -devait désirer le secours d'une amitié qui lui avait rendu la vie moins -pesante; ne fût-ce que pour s'en servir à occuper monsieur de Mortsauf. -Déjà plusieurs fois j'avais emmené le comte au dehors quand il -menaçait de la tourmenter; innocente ruse dont le succès m'avait valu -quelques-uns de ces regards qui expriment une reconnaissance passionnée -où l'amour voit des promesses. Quoique je fusse impatient de marcher -sur les traces de Charles envoyé récemment au congrès de Vienne, -quoique je voulusse au risque de mes jours justifier les prédictions -d'Henriette et m'affranchir de la vassalité fraternelle, mon ambition, -mes désirs d'indépendance, l'intérêt que j'avais à ne pas quitter le -roi, tout pâlit devant la figure endolorie de madame de Mortsauf; -je résolus de quitter la cour de Gand pour aller servir la vraie -souveraine. Dieu me récompensa. L'émissaire envoyé par les Vendéens -ne pouvait pas retourner en France, le roi voulait un homme qui se -dévouât à y porter ses instructions. Le duc de Lenoncourt savait que -le roi n'oublierait point celui qui se chargerait de cette périlleuse -entreprise; il me fit agréer sans me consulter, et j'acceptai, bien -heureux de pouvoir me retrouver à Clochegourde tout en servant la bonne -cause. - -Après avoir eu, dès vingt et un ans, une audience du roi, je revins en -France où, soit à Paris, soit en Vendée, j'eus le bonheur d'accomplir -les intentions de Sa Majesté. Vers la fin de mai, poursuivi par les -autorités bonapartistes auxquelles j'étais signalé, je fus obligé -de fuir en homme qui semblait retourner à son manoir, allant à pied -de domaine en domaine, de bois en bois, à travers la haute Vendée, -le Bocage et le Poitou, changeant de route suivant l'occurrence. -J'atteignis Saumur, de Saumur je vins à Chinon, et de Chinon, en une -seule nuit, je gagnai les bois de Nueil où je rencontrai le comte à -cheval dans une lande; il me prit en croupe, et m'amena chez lui, sans -que nous eussions vu personne qui pût me reconnaître. - ---Jacques est mieux, avait été son premier mot. - -Je lui avouai ma position de fantassin diplomatique traqué comme une -bête fauve, et le gentilhomme s'arma de son royalisme pour disputer -à monsieur de Chessel le danger de me recevoir. En apercevant -Clochegourde, il me sembla que les huit mois qui venaient de -s'écouler étaient un songe. Quand le comte dit à sa femme en me -précédant:--Devinez qui je vous amène?... Félix. - ---Est-ce possible! demanda-t-elle les bras pendants et le visage -stupéfié. - -Je me montrai, nous restâmes tous deux immobiles, elle clouée sur son -fauteuil, moi sur le seuil de sa porte, nous contemplant avec l'avide -fixité de deux amants qui veulent réparer par un seul regard tout le -temps perdu; mais honteuse d'une surprise qui laissait son cœur sans -voile, elle se leva, je m'approchai. - ---J'ai bien prié pour vous, me dit-elle après m'avoir tendu sa main à -baiser. - -Elle me demanda des nouvelles de son père; puis elle devina ma fatigue, -et alla s'occuper de mon gîte; tandis que le comte me faisait donner à -manger, car je mourais de faim. Ma chambre fut celle qui se trouvait -au-dessus de la sienne, celle de sa tante; elle m'y fit conduire par -le comte, après avoir mis le pied sur la première marche de l'escalier -en délibérant sans doute avec elle-même si elle m'y accompagnerait; je -me retournai, elle rougit, me souhaita un bon sommeil, et se retira -précipitamment. Quand je descendis pour dîner, j'appris les désastres -de Waterloo, la fuite de Napoléon, la marche des alliés sur Paris et -le retour probable des Bourbons. Ces événements étaient tout pour -le comte, ils ne furent rien pour nous. Savez-vous la plus grande -nouvelle, après les enfants caressés, car je ne vous parle pas de -mes alarmes en voyant la comtesse pâle et maigrie; je connaissais le -ravage que pouvait faire un geste d'étonnement, et n'exprimai que du -plaisir en la voyant. La grande nouvelle pour nous fut: «--Vous aurez -de la glace!» Elle s'était souvent dépitée l'année dernière de ne pas -avoir d'eau assez fraîche pour moi qui, n'ayant pas d'autre boisson, -l'aimais glacée. Dieu sait au prix de combien d'importunités elle avait -fait construire une glacière! Vous savez mieux que personne qu'il -suffit à l'amour, d'un mot, d'un regard, d'une inflexion de voix, -d'une attention légère en apparence; son plus beau privilége est de se -prouver par lui-même. Hé! bien, son mot, son regard, son plaisir me -révélèrent l'étendue de ses sentiments, comme je lui avais naguère dit -tous les miens par ma conduite au trictrac. Mais les naïfs témoignages -de sa tendresse abondèrent: le septième jour après mon arrivée, elle -redevint fraîche; elle pétilla de santé, de joie et de jeunesse; je -retrouvai mon cher lys embelli, mieux épanoui, de même que je trouvai -mes trésors de cœur augmentés. N'est-ce pas seulement chez les petits -esprits, ou dans les cœurs vulgaires, que l'absence amoindrit les -sentiments, efface les traits de l'âme et diminue les beautés de la -personne aimée? Pour les imaginations ardentes, pour les êtres chez -lesquels l'enthousiasme passe dans le sang, le teint d'une pourpre -nouvelle, et chez qui la passion prend les formes de la constance, -l'absence n'a-t-elle pas l'effet des supplices qui raffermissaient -la foi des premiers chrétiens, et leur rendaient Dieu visible? -N'existe-t-il pas chez un cœur rempli d'amour des souhaits incessants -qui donnent plus de prix aux formes désirées en les faisant entrevoir -colorées par le feu des rêves? n'éprouve-t-on pas des irritations qui -communiquent le beau de l'idéal aux traits adorés en les chargeant de -pensées? Le passé, repris souvenir à souvenir, s'agrandit; l'avenir -se meuble d'espérances. Entre deux cœurs où surabondent ces nuages -électriques, une première entrevue devint alors comme un bienfaisant -orage qui ravive la terre et la féconde en y portant les subites -lumières de la foudre. Combien de plaisirs suaves ne goûtai-je pas -en voyant que chez nous ces pensers, ces ressentiments étaient -réciproques? De quel œil charmé je suivis les progrès du bonheur -chez Henriette! Une femme qui revit sous les regards de l'aimé donne -peut-être une plus grande preuve de sentiment que celle qui meurt tuée -par un doute, ou séchée sur sa tige, faute de sève; je ne sais qui des -deux est la plus touchante. La renaissance de madame de Mortsauf fut -naturelle, comme les effets du mois de mai sur les prairies, comme -ceux du soleil et de l'onde sur les fleurs abattues. Comme notre -vallée d'amour, Henriette avait eu son hiver, elle renaissait comme -elle au printemps. Avant le dîner, nous descendîmes sur notre chère -terrasse. Là , tout en caressant la tête de son pauvre enfant, devenu -plus débile que je ne l'avais vu, qui marchait aux flancs de sa mère, -silencieux comme s'il couvait encore une maladie, elle me raconta ses -nuits passées au chevet du malade.--Durant ces trois mois, elle avait, -disait-elle, vécu d'une vie tout intérieure; elle avait habité comme -un palais sombre en craignant d'entrer en de somptueux appartements où -brillaient des lumières, où se donnaient des fêtes à elle interdites, -et à la porte desquels elle se tenait, un œil à son enfant, l'autre -sur une figure indistincte, une oreille pour écouter les douleurs, une -autre pour entendre une voix. Elle disait des poésies suggérées par -la solitude, comme aucun poète n'en a jamais inventé; mais tout cela -naïvement, sans savoir qu'il y eût le moindre vestige d'amour, ni trace -de voluptueuse pensée, ni poésie orientalement suave, comme une rose du -Frangistan. Quand le comte nous rejoignit, elle continua du même ton, -en femme fière d'elle-même, qui peut jeter un regard d'orgueil à son -mari, et mettre sans rougir un baiser sur le front de son fils. Elle -avait beaucoup prié, elle avait tenu Jacques pendant des nuits entières -sous ses mains jointes, ne voulant pas qu'il mourût. - ---J'allais, disait-elle, jusqu'aux portes du sanctuaire demander -sa vie à Dieu. Elle avait eu des visions; elle me les racontait; -mais au moment où elle prononça de sa voix d'ange ces paroles -merveilleuses:--Quand je dormais, mon cœur veillait! - ---C'est-à -dire que vous avez été presque folle, répondit le comte en -l'interrompant. - -Elle se tut, atteinte d'une vive douleur, comme si c'était la première -blessure reçue, comme si elle eût oublié que, depuis treize ans, jamais -cet homme n'avait manqué de lui décocher une flèche au cœur. Oiseau -sublime atteint dans son vol par ce grossier grain de plomb, elle tomba -dans un stupide abattement. - ---Hé! quoi, monsieur, dit-elle après une pause, jamais une de mes -paroles ne trouvera-t-elle grâce au tribunal de votre esprit? -n'aurez-vous jamais d'indulgence pour ma faiblesse, ni de compréhension -pour mes idées de femme? - -Elle s'arrêta. Déjà cet ange se repentait de ses murmures, et mesurait -d'un regard son passé comme son avenir: pourrait-elle être comprise, -n'allait-elle pas faire jaillir une virulente apostrophe? Ses veines -bleues battirent violemment dans ses tempes, elle n'eut point de -larmes, mais le vert de ses yeux devint pâle; puis elle abaissa -ses regards vers la terre pour ne pas voir dans les miens sa peine -agrandie, ses sentiments devinés, son âme caressée en mon âme, et -surtout la compatissance encolorée d'un jeune amour prêt, comme un -chien fidèle, à dévorer celui qui blesse sa maîtresse, sans discuter -ni la force ni la qualité de l'assaillant. En ces cruels moments il -fallait voir l'air de supériorité que prenait le comte; il croyait -triompher de sa femme, et l'accablait alors d'une grêle de phrases qui -répétaient la même idée et ressemblaient à des coups de hache rendant -le même son. - ---Il est donc toujours le même? lui dis-je quand le comte nous quitta -forcément réclamé par son piqueur qui vint le chercher. - ---Toujours, me répondit Jacques. - ---Toujours excellent, mon fils, dit-elle à Jacques en essayant ainsi de -soustraire monsieur de Mortsauf au jugement de ses enfants. Vous voyez -le présent, vous ignorez le passé, vous ne sauriez critiquer votre -père sans commettre quelque injustice; mais eussiez-vous la douleur -de voir votre père en faute, l'honneur des familles exige que vous -ensevelissiez de tels secrets dans le plus profond silence. - ---Comment vont les changements à la Cassine et à la Rhétorière? lui -demandai-je pour la tirer de ses amères pensées. - ---Au delà de mes espérances, me dit-elle. Les bâtiments finis, nous -avons trouvé deux fermiers excellents qui ont pris l'une à quatre mille -cinq cents francs, impôts payés, l'autre à cinq mille francs; et les -baux sont consentis pour quinze ans. Nous avons déjà planté trois mille -pieds d'arbres sur les deux nouvelles fermes. Le parent de Manette -est enchanté d'avoir la Rabelaye. Martineau tient la Baude. Le bien -de nos quatre fermiers consiste en prés et en bois, dans lesquels ils -ne portent point, comme le font quelques fermiers peu consciencieux, -les fumiers destinés à nos terres de labour. Ainsi _nos_ efforts ont -été couronnés par le plus beau succès. Clochegourde, sans les réserves -que nous nommons la ferme du château, sans les bois ni les clos, -rapporte dix-neuf mille francs, et les plantations nous ont préparé de -belles annuités. Je bataille pour faire donner nos terres réservées -à Martineau, notre garde, qui maintenant peut se faire remplacer par -son fils. Il en offre trois mille francs si monsieur de Mortsauf veut -lui bâtir une ferme à la Commanderie. Nous pourrions alors dégager -les abords de Clochegourde, achever notre avenue projetée jusqu'au -chemin de Chinon, et n'avoir que nos vignes et nos bois à soigner. Si -le roi revient, _notre_ pension reviendra; _nous_ y consentirons après -quelques jours de croisière contre le bon sens de _notre_ femme. La -fortune de Jacques sera donc indestructible. Ces derniers résultats -obtenus, je laisserai monsieur thésauriser pour Madeleine, que le roi -dotera d'ailleurs selon l'usage. J'ai la conscience tranquille; ma -tâche s'accomplit. Et vous? me dit-elle. - -Je lui expliquai ma mission, et lui fis voir combien son conseil avait -été fructueux et sage. Était-elle douée de seconde vue pour ainsi -pressentir les événements? - ---Ne vous l'ai-je pas écrit? dit-elle. Pour vous seul, je puis exercer -une faculté surprenante, dont je n'ai parlé qu'à monsieur de la Berge, -mon confesseur, et qu'il explique par une intervention divine. Souvent, -après quelques méditations profondes, provoquées par des craintes sur -l'état de mes enfants, mes yeux se fermaient aux choses de la terre -et voyaient dans une autre région: quand j'y apercevais Jacques et -Madeleine lumineux, ils étaient pendant un certain temps en bonne -santé; si je les y trouvais enveloppés d'un brouillard, ils tombaient -bientôt malades. Pour vous, non-seulement je vous vois toujours -brillant, mais j'entends une voix douce qui m'explique sans paroles, -par une communication mentale, ce que vous devez faire. Par quelle loi -ne puis-je user de ce don merveilleux que pour mes enfants et pour -vous? dit-elle en tombant dans la rêverie. Dieu veut-il leur servir de -père? se demanda-t-elle après une pause. - ---Laissez-moi croire, lui dis-je, que je n'obéis qu'à vous! - -Elle me jeta l'un de ces sourires entièrement gracieux qui me causaient -une si grande ivresse de cœur, que je n'aurais pas alors senti un coup -mortel. - ---Dès que le roi sera dans Paris, allez-y, quittez Clochegourde, -reprit-elle. Autant il est dégradant de quêter des places et des -grâces, autant il est ridicule de ne pas être à portée de les accepter. -Il se fera de grands changements. Les hommes capables et sûrs seront -nécessaires au roi, ne lui manquez pas; vous entrerez jeune aux -affaires, et vous vous en trouverez bien; car, pour les hommes d'état -comme pour les acteurs, il est des choses de métier que le génie ne -révèle pas, il faut les apprendre. Mon père tient ceci du duc de -Choiseul. Songez à moi, me dit-elle après une pause, faites-moi goûter -les plaisirs de la supériorité dans une âme toute à moi. N'êtes-vous -pas mon fils? - ---Votre fils? repris-je d'un air boudeur. - ---Rien que mon fils, dit-elle en se moquant de moi, n'est-ce pas avoir -une assez belle place dans mon cœur? - -La cloche sonna le dîner, elle prit mon bras et s'y appuya -complaisamment. - ---Vous avez grandi, me dit-elle en montant les escaliers. Quand -nous fûmes au perron, elle m'agita le bras comme si mes regards -l'atteignaient trop vivement; quoiqu'elle eût les yeux baissés, elle -savait bien que je ne regardais qu'elle; elle me dit alors de cet air -faussement impatienté, si gracieux, si coquet:--Allons, voyez donc un -peu notre chère vallée? Elle se retourna, mit son ombrelle de soie -blanche au-dessus de nos têtes, en collant Jacques sur elle; et le -geste de tête par lequel elle me montra l'Indre, la toue, les prés, -prouvait que depuis mon séjour et nos promenades elle s'était entendue -avec ces horizons fumeux, avec leurs sinuosités vaporeuses. La nature -était le manteau sous lequel s'abritaient ses pensées. Elle savait -maintenant ce que soupire le rossignol pendant les nuits, et ce que -répète le chantre des marais en psalmodiant sa note plaintive. - -A huit heures, le soir, je fus témoin d'une scène qui m'émut -profondément et que je n'avais jamais pu voir, car je restais toujours -à jouer avec monsieur de Mortsauf, pendant qu'elle se passait dans -la salle à manger avant le coucher des enfants. La cloche sonna deux -coups, tous les gens de la maison vinrent. - ---Vous êtes notre hôte, soumettez-vous à la règle du couvent? dit-elle -en m'entraînant par la main avec cet air d'innocente raillerie qui -distingue les femmes vraiment pieuses. - -Le comte nous suivit. Maîtres, enfants, domestiques, tous -s'agenouillèrent, têtes nues, en se mettant à leurs places habituelles. -C'était le tour de Madeleine à dire les prières: la chère petite les -prononça de sa voix enfantine dont les tons ingénus se détachèrent -avec clarté dans l'harmonieux silence de la campagne et prêtèrent aux -phrases la sainte candeur de l'innocence, cette grâce des anges. Ce fut -la plus émouvante prière que j'aie entendue. La nature répondait aux -paroles de l'enfant par les mille bruissements du soir, accompagnement -d'orgue légèrement touché. Madeleine était à droite de la comtesse et -Jacques à la gauche. Les touffes gracieuses de ces deux têtes entre -lesquelles s'élevait la coiffure nattée de la mère et que dominaient -les cheveux entièrement blancs et le crâne jauni de monsieur de -Mortsauf, composaient un tableau dont les couleurs répétaient en -quelque sorte à l'esprit les idées réveillées par les mélodies de la -prière; enfin, pour satisfaire aux conditions de l'unité qui marque le -sublime, cette assemblée recueillie était enveloppée par la lumière -adoucie du couchant dont les teintes rouges coloraient la salle, en -laissant croire ainsi aux âmes, ou poétiques, ou superstitieuses, que -les feux du ciel visitaient ces fidèles serviteurs de Dieu agenouillés -là sans distinction de rang, dans l'égalité voulue par l'Église. En me -reportant aux jours de la vie patriarcale, mes pensées agrandissaient -encore cette scène déjà si grande par sa simplicité. Les enfants dirent -bonsoir à leur père, les gens nous saluèrent, la comtesse s'en alla, -donnant une main à chaque enfant, et je rentrai dans le salon avec le -comte. - ---Nous vous ferons faire votre salut par là et votre enfer par ici, me -dit-il en montrant le trictrac. - -La comtesse nous rejoignit une demi-heure après et avança son métier -près de notre table. - ---Ceci est pour vous, dit-elle en déroulant le canevas; mais depuis -trois mois l'ouvrage a bien langui. Entre cet œillet rouge et cette -rose, mon pauvre enfant a souffert. - ---Allons, allons, dit monsieur de Mortsauf, ne parlons pas de cela. -Six-cinq, monsieur l'envoyé du roi. - -Quand je me couchai, je me recueillis pour l'entendre allant et venant -dans sa chambre. Si elle demeura calme et pure, je fus travaillé par -des idées folles qu'inspiraient d'intolérables désirs.--Pourquoi ne -serait-elle pas à moi? me disais-je. Peut-être est-elle comme moi, -plongée dans cette tourbillonnante agitation des sens? A une heure, -je descendis, je pus marcher sans faire de bruit, j'arrivai devant sa -porte, je m'y couchai: l'oreille appliquée à la fente, j'entendis son -égale et douce respiration d'enfant. Quand le froid m'eut saisi, je -remontai, je me remis au lit et dormis tranquillement jusqu'au matin. -Je ne sais à quelle prédestination, à quelle nature doit s'attribuer -le plaisir que je trouve à m'avancer jusqu'au bord des précipices, à -sonder le gouffre du mal, à en interroger le fond, en sentir le froid, -et me retirer tout ému. Cette heure de nuit passée au seuil de sa porte -où j'ai pleuré de rage, sans qu'elle ait jamais su que le lendemain -elle avait marché sur mes pleurs et sur mes baisers, sur sa vertu tour -à tour détruite et respectée, maudite et adorée; cette heure, sotte -aux yeux de plusieurs, est une inspiration de ce sentiment inconnu qui -pousse des militaires, quelques-uns m'ont dit avoir ainsi joué leur -vie, à se jeter devant une batterie pour savoir s'ils échapperaient à -la mitraille, et s'ils seraient heureux en chevauchant ainsi l'abîme -des probabilités, en fumant comme Jean Bart sur un tonneau de poudre. -Le lendemain j'allai cueillir et faire deux bouquets; le comte les -admira, lui que rien en ce genre n'émouvait, et pour qui le mot de -Champcenetz, «il fait des cachots en Espagne,» semblait avoir été dit. - -Je passai quelques jours à Clochegourde, n'allant faire que de courtes -visites à Frapesle, où je dînai trois fois cependant. L'armée française -vint occuper Tours. Quoique je fusse évidemment la vie et la santé de -madame de Mortsauf, elle me conjura de gagner Châteauroux, pour revenir -en toute hâte à Paris, par Issoudun et Orléans. Je voulus résister, -elle commanda disant que le génie familier avait parlé; j'obéis. Nos -adieux furent cette fois trempés de larmes, elle craignait pour moi -l'entraînement du monde où j'allais vivre. Ne fallait-il pas entrer -sérieusement dans le tournoiement des intérêts, des passions, des -plaisirs qui font de Paris une mer aussi dangereuse aux chastes amours -qu'à la pureté des consciences. Je lui promis de lui écrire chaque soir -les événements et les pensées de la journée, même les plus frivoles. -A cette promesse, elle appuya sa tête alanguie sur mon épaule, et me -dit:--N'oubliez rien, tout m'intéressera. - -Elle me donna des lettres pour le duc et la duchesse chez lesquels -j'allai le second jour de mon arrivée. - ---Vous avez du bonheur, me dit le duc, dînez ici, venez avec moi ce -soir au château, votre fortune est faite. Le roi vous a nommé ce matin, -en disant: «Il est jeune, capable et fidèle!» Et le roi regrettait de -ne pas savoir si vous étiez mort ou vivant, en quel lieu vous avaient -jeté les événements, après vous être si bien acquitté de votre mission. - -Le soir j'étais maître des requêtes au Conseil-d'État, et j'avais -auprès du roi Louis XVIII un emploi secret d'une durée égale à celle de -son règne, place de confiance, sans faveur éclatante, mais sans chance -de disgrâce, qui me mit au cœur du gouvernement et fut la source de -mes prospérités. Madame de Mortsauf avait vu juste, je lui devais donc -tout: pouvoir et richesse, le bonheur et la science; elle me guidait -et m'encourageait, purifiait mon cœur et donnait à mes vouloirs cette -unité sans laquelle les forces de la jeunesse se dépensent inutilement. -Plus tard j'eus un collègue. Chacun de nous fut de service pendant six -mois. Nous pouvions nous suppléer l'un l'autre au besoin; nous avions -une chambre au château, notre voiture et de larges rétributions pour -nos frais quand nous étions obligés de voyager. Singulière situation! -Être les disciples secrets d'un monarque à la politique duquel ses -ennemis ont rendu depuis une éclatante justice, de l'entendre jugeant -tout, intérieur, extérieur, d'être sans influence patente, et de -se voir parfois consultés comme Laforêt par Molière, de sentir les -hésitations d'une vieille expérience, affermies par la conscience -de la jeunesse. Notre avenir était d'ailleurs fixé de manière à -satisfaire l'ambition. Outre mes appointements de maître des requêtes, -payés par le budget du Conseil d'État, le roi me donnait mille francs -par mois sur sa cassette, et me remettait souvent lui-même quelques -gratifications. Quoique le roi sentît qu'un jeune homme de vingt-trois -ans ne résisterait pas long-temps au travail dont il m'accablait, mon -collègue, aujourd'hui pair de France, ne fut choisi que vers le mois -d'août 1817. Ce choix était si difficile, nos fonctions exigeaient -tant de qualités, que le roi fut long-temps à se décider. Il me fit -l'honneur de me demander quel était celui des jeunes gens entre -lesquels il hésitait avec qui je m'accorderais le mieux. Parmi eux se -trouvait un de mes camarades de la pension Lepître, et je ne l'indiquai -point, Sa Majesté me demanda pourquoi. - ---Le Roi, lui dis-je, a choisi des hommes également fidèles, mais de -capacités différentes, j'ai nommé celui que je crois le plus habile, -certain de toujours bien vivre avec lui. - -Mon jugement coïncidait avec celui du roi, qui me sut toujours gré du -sacrifice que j'avais fait. En cette occasion, il me dit:--Vous serez -Monsieur le Premier. Il ne laissa pas ignorer cette circonstance à -mon collègue qui, en retour de ce service, m'accorda son amitié. La -considération que me marqua le duc de Lenoncourt donna la mesure à -celle dont m'environna le monde. Ces mots: «Le roi prend un vif intérêt -à ce jeune homme; ce jeune homme a de l'avenir, le roi le goûte,» -auraient tenu lieu de talents, mais ils communiquaient au gracieux -accueil dont les jeunes gens sont l'objet ce je ne sais quoi qu'on -accorde au pouvoir. Soit chez le duc de Lenoncourt, soit chez ma sœur -qui épousa vers ce temps son cousin le marquis de Listomère, le fils -de la vieille parente chez qui j'allais à l'île Saint-Louis, je fis -insensiblement la connaissance des personnes les plus influentes au -faubourg Saint-Germain. - -Henriette me mit bientôt au cœur de la société dite le Petit-Château, -par les soins de la princesse de Blamont-Chauvry, de qui elle était -la petite-belle-nièce; elle lui écrivit si chaleureusement à mon -sujet, que la princesse m'invita sur-le-champ à la venir voir; je la -cultivai, je sus lui plaire, et elle devint non pas ma protectrice, -mais une amie dont les sentiments eurent je ne sais quoi de maternel. -La vieille princesse prit à cœur de me lier avec sa fille madame -d'Espard, avec la duchesse de Langeais, la vicomtesse de Beauséant et -la duchesse de Maufrigneuse, des femmes qui tour à tour tinrent le -sceptre de la mode et qui furent d'autant plus gracieuses pour moi, -que j'étais sans prétention auprès d'elles, et toujours prêt à leur -être agréable. Mon frère Charles, loin de me renier, s'appuya dès lors -sur moi; mais ce rapide succès lui inspira une secrète jalousie qui -plus tard me causa bien des chagrins. Mon père et ma mère, surpris de -cette fortune inespérée, sentirent leur vanité flattée, et m'adoptèrent -enfin pour leur fils; mais, comme leur sentiment était en quelque sorte -artificiel, pour ne pas dire joué, ce retour eut peu d'influence sur un -cœur ulcéré; d'ailleurs, les affections entachées d'égoïsme excitent -peu les sympathies; le cœur abhorre les calculs et les profits de tout -genre. - -J'écrivais fidèlement à ma chère Henriette, qui me répondait une ou -deux lettres par mois. Son esprit planait ainsi sur moi, ses pensées -traversaient les distances et me faisaient une atmosphère pure. Aucune -femme ne pouvait me captiver. Le roi sut ma réserve; sous ce rapport, -il était de l'école de Louis XV, et me nommait en riant mademoiselle -de Vandenesse, mais la sagesse de ma conduite lui plaisait fort. J'ai -la conviction que la patience dont j'avais pris l'habitude pendant -mon enfance et surtout à Clochegourde servit beaucoup à me concilier -les bonnes grâces du roi, qui fut toujours excellent pour moi. Il -eut sans doute la fantaisie de lire mes lettres, car il ne fut pas -long-temps la dupe de ma vie de demoiselle. Un jour, le duc était de -service, j'écrivais sous la dictée du roi, qui, voyant entrer le duc de -Lenoncourt, nous enveloppa d'un regard malicieux. - ---Hé! bien, ce diable de Mortsauf veut donc toujours vivre? lui dit-il -de sa belle voix d'argent à laquelle il savait communiquer à volonté le -mordant de l'épigramme. - ---Toujours, répondit le duc. - ---La comtesse de Mortsauf est un ange que je voudrais cependant bien -voir ici, reprit le roi; mais si je ne puis rien, mon chancelier, -dit-il en se tournant vers moi, sera plus heureux. Vous avez six mois à -vous, je me décide à vous donner pour collègue le jeune homme dont nous -parlions hier. Amusez-vous bien à Clochegourde, monsieur Caton! Et il -se fit rouler hors du cabinet en souriant. - -Je volai comme une hirondelle en Touraine. Pour la première fois -j'allais me montrer à celle que j'aimais, non-seulement un peu moins -niais, mais encore dans l'appareil d'un jeune homme élégant dont les -manières avaient été formées par les salons les plus polis, dont -l'éducation avait été achevée par les femmes les plus gracieuses, qui -avait enfin recueilli le prix de ses souffrances, et qui avait mis en -usage l'expérience du plus bel ange que le ciel ait commis à la garde -d'un enfant. Vous savez comment j'étais équipé pendant les trois mois -de mon premier séjour à Frapesle. Quand je revins à Clochegourde lors -de ma mission en Vendée, j'étais vêtu comme un chasseur. Je portais -une veste verte à boutons blancs rougis, un pantalon à raies, des -guêtres de cuir et des souliers. La marche, les halliers m'avaient -si mal arrangé, que le comte fut obligé de me prêter du linge. Cette -fois, deux ans de séjour à Paris, l'habitude d'être avec le roi, -les façons de la fortune, ma croissance achevée, une physionomie -jeune qui recevait un lustre inexplicable de la placidité d'une âme -magnétiquement unie à l'âme pure qui de Clochegourde rayonnait sur moi, -tout m'avait transformé: j'avais de l'assurance sans fatuité, j'avais -un contentement intérieur de me trouver, malgré ma jeunesse, au sommet -des affaires; j'avais la conscience d'être le soutien secret de la plus -adorable femme qui fût ici-bas, son espoir inavoué. Peut-être eus-je -un petit mouvement de vanité quand le fouet des postillons claqua dans -la nouvelle avenue qui de la route de Chinon menait à Clochegourde, -et qu'une grille que je ne connaissais pas s'ouvrit au milieu d'une -enceinte circulaire récemment bâtie. Je n'avais pas écrit mon arrivée à -la comtesse, voulant lui causer une surprise, et j'eus doublement tort: -d'abord, elle éprouva le saisissement que donne un plaisir long-temps -espéré, mais considéré comme impossible; puis, elle me prouva que -toutes les surprises calculées étaient de mauvais goût. - -Quand Henriette vit le jeune homme là où elle n'avait jamais vu qu'un -enfant, elle abaissa son regard vers la terre par un mouvement d'une -tragique lenteur; elle se laissa prendre et baiser la main sans -témoigner ce plaisir intime dont j'étais averti par son frisonnement de -sensitive; et quand elle releva son visage pour me regarder encore, je -la trouvai pâle. - ---Hé! bien, vous n'oubliez donc pas vos vieux amis? me dit monsieur de -Mortsauf, qui n'était ni changé ni vieilli. - -Les deux enfants me sautèrent au cou. J'aperçus à la porte la figure -grave de l'abbé de Dominis, précepteur de Jacques. - ---Oui, dis-je au comte; j'aurai désormais par an six mois de liberté -qui vous appartiendront toujours. Hé! bien, qu'avez-vous? dis-je à la -comtesse en lui passant mon bras pour lui envelopper la taille et la -soutenir, en présence de tous les siens. - ---Oh! laissez-moi, me dit-elle en bondissant, ce n'est rien. - -Je lus dans son âme, et répondis à sa pensée secrète en lui disant:--Ne -reconnaissez-vous donc plus votre fidèle esclave? - -Elle prit mon bras, quitta le comte, ses enfants, l'abbé, les gens -accourus, et me mena loin de tous en tournant le boulingrin, mais en -restant sous leurs yeux; puis, quand elle jugea que sa voix ne serait -point entendue:--Félix, mon ami, dit-elle, pardonnez la peur à qui n'a -qu'un fil pour se diriger dans un labyrinthe souterrain, et qui tremble -de le voir se briser. Répétez-moi que je suis plus que jamais Henriette -pour vous, que vous ne m'abandonnerez point, que rien ne prévaudra -contre moi, que vous serez toujours un ami dévoué. J'ai vu tout à coup -dans l'avenir, et vous n'y étiez pas, comme toujours, la face brillante -et les yeux sur moi; vous me tourniez le dos. - ---Henriette, idole dont le culte l'emporte sur celui de Dieu, lys, -fleur de ma vie, comment ne savez-vous donc plus, vous qui êtes ma -conscience, que je me suis si bien incarné à votre cœur que mon âme est -ici quand ma personne est à Paris? Faut-il donc vous dire que je suis -venu en dix-sept heures, que chaque tour de roue emportait un monde de -pensées et de désirs qui a éclaté comme une tempête aussitôt que je -vous ai vue... - ---Dites, dites! Je suis sûre de moi, je puis vous entendre sans crime. -Dieu ne veut pas que je meure: il vous envoie à moi comme il dispense -son souffle à ses créations, comme il épand la pluie des nuées sur une -terre aride; dites, dites! m'aimez-vous saintement? - ---Saintement. - ---A jamais? - ---A jamais. - ---Comme une vierge Marie, qui doit rester dans ses voiles et sous sa -couronne blanche? - ---Comme une vierge Marie visible. - ---Comme une sœur? - ---Comme une sœur trop aimée. - ---Comme une mère? - ---Comme une mère secrètement désirée. - ---Chevaleresquement, sans espoir? - ---Chevaleresquement, mais avec espoir. - ---Enfin, comme si vous n'aviez encore que vingt ans, et que vous -portiez votre petit méchant habit bleu du bal? - ---Oh! mieux. Je vous aime ainsi, et je vous aime encore comme... Elle -me regarda dans une vive appréhension... comme vous aimait votre tante. - ---Je suis heureuse: vous avez dissipé mes terreurs, dit-elle en -revenant vers la famille étonnée de notre conférence secrète; mais -soyez bien enfant ici! car vous êtes encore un enfant. Si votre -politique est d'être homme avec le roi, sachez, monsieur qu'ici la -vôtre est de rester enfant. Enfant, vous serez aimé. Je résisterai -toujours à la force de l'homme; mais que refuserais-je à l'enfant! -rien: il ne peut rien vouloir que je ne puisse accorder.--Les secrets -sont dits, fit-elle en regardant le comte d'un air malicieux où -reparaissait la jeune fille et son caractère primitif. Je vous laisse, -je vais m'habiller. - -Jamais, depuis trois ans, je n'avais entendu sa voix si pleinement -heureuse. Pour la première fois je connus ces jolis cris d'hirondelle, -ces notes enfantines dont je vous ai parlé. J'apportais un équipage -de chasse à Jacques, à Madeleine une boîte à ouvrage dont sa mère se -servit toujours; enfin je réparai la mesquinerie à laquelle m'avait -condamné jadis la parcimonie de ma mère. La joie que témoignaient les -deux enfants, enchantés de se montrer l'un à l'autre leurs cadeaux, -parut importuner le comte, toujours chagrin quand on ne s'occupait pas -de lui. Je fis un signe d'intelligence à Madeleine, et je suivis le -comte, qui voulait causer de lui-même avec moi. Il m'emmena vers la -terrasse; mais nous nous arrêtâmes sur le perron à chaque fait grave -dont il m'entretenait. - ---Mon pauvre Félix, me dit-il, vous les voyez tous heureux et bien -portants: moi, je fais ombre au tableau: j'ai pris leurs maux, et je -bénis Dieu de me les avoir donnés. Autrefois j'ignorais ce que j'avais; -mais aujourd'hui je le sais: j'ai le pylore attaqué, je ne digère plus -rien. - ---Par quel hasard êtes-vous devenu savant comme un professeur de -l'École de médecine? lui dis-je en souriant. Votre médecin est-il assez -indiscret pour vous dire ainsi... - ---Dieu me préserve de consulter les médecins, s'écria-t-il en -manifestant la répulsion que la plupart des malades imaginaires -éprouvent pour la médecine. - -Je subis alors une conversation folle, pendant laquelle il me fit les -plus ridicules confidences, se plaignant de sa femme, de ses gens, de -ses enfants et de la vie, en prenant un plaisir évident à répéter ses -dires de tous les jours à un ami qui, ne les connaissant pas, pouvait -s'en étonner, et que la politesse obligeait à l'écouter avec intérêt. -Il dut être content de moi, car je lui prêtais une profonde attention, -en essayant de pénétrer ce caractère inconcevable, et de deviner les -nouveaux tourments qu'il infligeait à sa femme et qu'elle me taisait. -Henriette mit fin à ce monologue en apparaissant sur le perron, le -comte l'aperçut, hocha la tête et me dit:--Vous m'écoutez, vous, Félix; -mais ici personne ne me plaint! - -Il s'en alla comme s'il eût eu la conscience du trouble qu'il aurait -porté dans mon entretien avec Henriette, ou que, par une attention -chevaleresque pour elle, il eût su qu'il lui faisait plaisir en -nous laissant seuls. Son caractère offrait des désinences vraiment -inexplicables, car il était jaloux comme le sont tous les gens faibles; -mais aussi sa confiance dans la sainteté de sa femme était sans -bornes; peut-être même les souffrances de son amour-propre blessé par -la supériorité de cette haute vertu engendraient-elles son opposition -constante aux volontés de la comtesse, qu'il bravait comme les enfants -bravent leurs maîtres ou leurs mères. Jacques prenait sa leçon, -Madeleine faisait sa toilette: pendant une heure environ je pus donc me -promener seul avec la comtesse sur la terrasse. - ---Hé! bien, cher ange, lui dis-je, la chaîne s'est alourdie, les sables -se sont enflammés, les épines ne multiplient? - ---Taisez-vous, me dit-elle en devinant les pensées que m'avait -suggérées ma conversation avec le comte; vous êtes ici, tout est -oublié! Je ne souffre point, je n'ai pas souffert! - -Elle fit quelques pas légers, comme pour aérer sa blanche toilette, -pour livrer au zéphyr ses ruches de tulle neigeuses, ses manches -flottantes, ses rubans frais, sa pèlerine et les boucles fluides de -sa coiffure à la Sévigné; et je la vis pour la première fois, jeune -fille, gaie de sa gaieté naturelle, prête à jouer comme un enfant. Je -connus alors et les larmes du bonheur et la joie que l'homme éprouve à -donner le plaisir. - ---Belle fleur humaine que caresse ma pensée et que baise mon âme! ô mon -lys! lui dis-je, toujours intact et droit sur sa tige, toujours blanc, -fier, parfumé, solitaire! - ---Assez, monsieur, dit-elle en souriant. Parlez-moi de vous, -racontez-moi bien tout. - -Nous eûmes alors sous cette mobile voûte de feuillages frémissants une -longue conversation pleine de parenthèses interminables, prise, quittée -et reprise, où je la mis au fait de ma vie, de mes occupations; je lui -décrivis mon appartement à Paris, car elle voulut tout savoir; et, -bonheur alors inapprécié, je n'avais rien à lui cacher. En connaissant -ainsi mon âme et tous les détails de cette existence remplie par -d'écrasants travaux, en apprenant l'étendue de ces fonctions où, sans -une probité sévère, on pouvait si facilement tromper, s'enrichir, mais -que j'exerçais avec tant de rigueur que le roi, lui dis-je, m'appelait -_mademoiselle de Vandenesse_, elle saisit ma main et la baisa en y -laissant tomber une larme de joie. Cette subite transposition des -rôles, cet éloge si magnifique, cette pensée si rapidement exprimée, -mais plus rapidement comprise: «Voici le maître que j'aurais voulu, -voilà mon rêve!» tout ce qu'il y avait d'aveux dans cette action, où -l'abaissement était de la grandeur, où l'amour se trahissait dans une -région interdite aux sens, cet orage de choses célestes me tomba sur le -cœur et m'écrasa. Je me sentis petit, j'aurais voulu mourir à ses pieds. - ---Ah! dis-je, vous nous surpasserez toujours en tout. Comment -pouvez-vous douter de moi? car on en a douté tout à l'heure, Henriette. - ---Non pour le présent, reprit-elle en me regardant avec une douceur -ineffable qui, pour moi seulement, voilait la lumière de ses yeux; mais -en vous voyant si beau, je me suis dit:--Nos projets sur Madeleine -seront dérangés par quelque femme qui devinera les trésors cachés dans -votre cœur, qui vous adorera, qui nous volera notre Félix et brisera -tout ici. - ---Toujours Madeleine! dis-je en exprimant une surprise dont elle ne -s'affligea qu'à demi. Est-ce donc à Madeleine que je suis fidèle? - -Nous tombâmes dans un silence que monsieur de Mortsauf vint -malencontreusement interrompre. Je dus, le cœur plein, soutenir une -conversation hérissée de difficultés, où mes sincères réponses sur -la politique alors suivie par le roi heurtèrent les idées du comte -qui me força d'expliquer les intentions de Sa Majesté. Malgré mes -interrogations sur ses chevaux, sur la situation de ses affaires -agricoles, s'il était content de ses cinq fermes, s'il couperait les -arbres d'une vieille avenue; il en revenait toujours à la politique -avec une taquinerie de vieille fille et une persistance d'enfant, car -ces sortes d'esprits se heurtent volontiers aux endroits où brille la -lumière, ils y retournent toujours en bourdonnant sans rien pénétrer, -et fatiguent l'âme comme les grosses mouches fatiguent l'oreille en -fredonnant le long des vitres. Henriette se taisait. Pour éteindre -cette conversation que la chaleur du jeune âge pouvait enflammer, je -répondis par des monosyllabes approbatifs en évitant ainsi d'inutiles -discussions; mais monsieur de Mortsauf avait beaucoup trop d'esprit -pour ne pas sentir tout ce que ma politesse avait d'injurieux. Au -moment où, fâché d'avoir toujours raison, il se cabra, ses sourcils et -les rides de son front jouèrent, ses yeux jaunes éclatèrent, son nez -ensanglanté se colora davantage, comme le jour où, pour la première -fois, je fus témoin d'un de ses accès de démence; Henriette me jeta des -regards suppliants en me faisant comprendre qu'elle ne pouvait déployer -en ma faveur l'autorité dont elle usait pour justifier ou pour défendre -ses enfants. Je répondis alors au comte en le prenant au sérieux et -maniant avec une excessive adresse son esprit ombrageux. - ---Pauvre cher, pauvre cher! disait-elle en murmurant plusieurs fois -ces deux mots qui arrivaient à mon oreille comme une brise. Puis -quand elle crut pouvoir intervenir avec succès, elle nous dit en -s'arrêtant:--Savez-vous, messieurs, que vous êtes parfaitement ennuyeux? - -Ramené par cette interrogation à la chevaleresque obéissance due aux -femmes, le comte cessa de parler politique; nous l'ennuyâmes à notre -tour en disant des riens, et il nous laissa libres de nous promener en -prétendant que la tête lui tournait à parcourir ainsi continuellement -le même espace. - -Mes tristes conjectures étaient vraies. Les doux paysages, la tiède -atmosphère, le beau ciel, l'enivrante poésie de cette vallée qui, -pendant quinze ans, avait calmé les lancinantes fantaisies de ce -malade, étaient impuissants aujourd'hui. A l'époque de la vie où chez -les autres hommes les aspérités se fondent et les angles s'émoussent, -le caractère du vieux gentilhomme était encore devenu plus agressif que -par le passé. Depuis quelques mois, il contredisait pour contredire, -sans raison, sans justifier ses opinions: il demandait le pourquoi de -toute chose, s'inquiétait d'un retard ou d'une commission, se mêlait à -tout propos des affaires intérieures, et se faisait rendre compte des -moindres minuties du ménage de manière à fatiguer sa femme ou ses gens, -en ne leur laissant point leur libre arbitre. Jadis il ne s'irritait -jamais sans quelque motif spécieux, maintenant son irritation était -constante. Peut-être les soins de sa fortune, les spéculations de -l'agriculture, une vie de mouvement avaient-ils jusqu'alors détourné -son humeur atrabilaire en donnant une pâture à ses inquiétudes, en -employant l'activité de son esprit; et peut-être aujourd'hui le manque -d'occupations mettait-il sa maladie aux prises avec elle-même; ne -s'exerçant plus au dehors, elle se produisait par des idées fixes, -le _moi_ moral s'était emparé du _moi_ physique. Il était devenu son -propre médecin; il compulsait des livres de médecine, croyait avoir -les maladies dont il lisait les descriptions, et prenait alors pour -sa santé des précautions inouïes, variables, impossibles à prévoir, -partant impossibles à contenter. Tantôt il ne voulait pas de bruit, -et quand la comtesse établissait autour de lui un silence absolu, -tout à coup il se plaignait d'être comme dans une tombe, il disait -qu'il y avait un milieu entre ne pas faire du bruit et le néant de -la Trappe. Tantôt il affectait une parfaite indifférence des choses -terrestres, la maison entière respirait; ses enfants jouaient, les -travaux ménagers s'accomplissaient sans aucune critique; soudain au -milieu du bruit, il s'écriait lamentablement:--«On veut me tuer!»--Ma -chère, s'il s'agissait de vos enfants, vous sauriez bien deviner ce qui -les gêne, disait-il à sa femme en aggravant l'injustice de ces paroles -par le ton aigre et froid dont il les accompagnait. Il se vêtait et -se devêtait à tout moment, en étudiant les plus légères variations -de l'atmosphère, et ne faisait rien sans consulter le baromètre. -Malgré les maternelles attentions de sa femme, il ne trouvait aucune -nourriture à son goût, car il prétendait avoir un estomac délabré dont -les douloureuses digestions lui causaient des insomnies continuelles; -et néanmoins il mangeait, buvait, digérait, dormait avec une perfection -que le plus savant médecin aurait admirée. Ses volontés changeantes -lassaient les gens de sa maison, qui, routiniers comme le sont tous -les domestiques, étaient incapables de se conformer aux exigences -de systèmes incessamment contraires. Le comte ordonnait-il de tenir -les fenêtres ouvertes sous prétexte que le grand air était désormais -nécessaire à sa santé; quelques jours après, le grand air, ou trop -humide ou trop chaud, devenait intolérable; il grondait alors, il -entamait une querelle, et, pour avoir raison, il niait souvent sa -consigne antérieure. Ce défaut de mémoire ou cette mauvaise foi lui -donnait gain de cause dans toutes les discussions où sa femme essayait -de l'opposer à lui-même. L'habitation de Clochegourde était devenue -si insupportable que l'abbé de Dominis, homme profondément instruit, -avait pris le parti de chercher la résolution de quelques problèmes, et -se retranchait dans une distraction affectée. La comtesse n'espérait -plus, comme par le passé, pouvoir enfermer dans le cercle de la famille -les accès de ces folles colères; déjà les gens de la maison avaient -été témoins de scènes où l'exaspération sans motif de ce vieillard -prématuré passa les bornes; ils étaient si dévoués à la comtesse qu'il -n'en transpirait rien au dehors, mais elle redoutait chaque jour un -éclat public de ce délire que le respect humain ne contenait plus. -J'appris plus tard d'affreux détails sur la conduite du comte envers sa -femme; au lieu de la consoler, il l'accablait de sinistres prédictions -et la rendait responsable des malheurs à venir, parce qu'elle -refusait les médications insensées auxquelles il voulait soumettre -ses enfants. La comtesse se promenait-elle avec Jacques et Madeleine, -le comte lui prédisait un orage, malgré la pureté du ciel; si par -hasard l'événement justifiait son pronostic, la satisfaction de son -amour-propre le rendait insensible au mal de ses enfants; l'un d'eux -était-il indisposé, le comte employait tout son esprit à rechercher -la cause de cette souffrance dans le système de soins adopté par sa -femme et qu'il épiloguait dans les plus minces détails, en concluant -toujours par ces mots assassins: «Si vos enfants retombent malades, -vous l'aurez bien voulu.» Il agissait ainsi dans les moindres détails -de l'administration domestique où il ne voyait jamais que le pire côté -des choses, se faisant à tout propos _l'avocat du diable_, suivant -une expression de son vieux cocher. La comtesse avait indiqué pour -Jacques et Madeleine des heures de repas différentes des siennes, et -les avait ainsi soustraits à la terrible action de la maladie du comte, -en attirant sur elle tous les orages. Madeleine et Jacques voyaient -rarement leur père. Par une de ces hallucinations particulières aux -égoïstes, le comte n'avait pas la plus légère conscience du mal dont -il était l'auteur. Dans la conversation confidentielle que nous avions -eue, il s'était surtout plaint d'être trop bon pour tous les siens. -Il maniait donc le fléau, abattait, brisait tout autour de lui comme -eût fait un singe; puis, après avoir blessé sa victime, il niait -l'avoir touchée. Je compris alors d'où provenaient les lignes comme -marquées avec le fil d'un rasoir sur le front de la comtesse, et que -j'avais aperçues en la revoyant. Il est chez les âmes nobles une -pudeur qui les empêche d'exprimer leurs souffrances, elles en dérobent -orgueilleusement l'étendue à ceux qu'elles aiment par un sentiment -de charité voluptueuse. Aussi, malgré mes instances, n'arrachai-je -pas tout d'un coup cette confidence à Henriette. Elle craignait de -me chagriner, elle me faisait des aveux interrompus par de subites -rougeurs; mais j'eus bientôt deviné l'aggravation que le désœuvrement -du comte avait apportée dans les peines domestiques de Clochegourde. - ---Henriette, lui dis-je quelques jours après, en lui prouvant que -j'avais mesuré la profondeur de ses nouvelles misères, n'avez-vous pas -eu tort de si bien arranger votre terre que le comte n'y trouve plus à -s'occuper? - ---Cher, me dit-elle en souriant, ma situation est assez critique -pour mériter toute mon attention, croyez que j'en ai bien étudié les -ressources, et toutes sont épuisées. En effet, les tracasseries ont -toujours été grandissant. Comme monsieur de Mortsauf et moi nous sommes -toujours en présence, je ne puis les affaiblir en les divisant sur -plusieurs points, tout serait également douloureux pour moi. J'ai songé -à distraire monsieur de Mortsauf, en lui conseillant d'établir une -magnanerie à Clochegourde où il existe déjà quelques mûriers, vestiges -de l'ancienne industrie de la Touraine; mais j'ai reconnu qu'il serait -tout aussi despote au logis, et que j'aurais de plus les mille ennuis -de cette entreprise. Apprenez, monsieur l'observateur, me dit-elle, -que dans le jeune âge les mauvaises qualités de l'homme sont contenues -par le monde, arrêtées dans leur essor par le jeu des passions, gênées -par le respect humain; plus tard, dans la solitude, chez un homme âgé, -les petits défauts se montrent d'autant plus terribles qu'ils ont été -long-temps comprimés. Les faiblesses humaines sont essentiellement -lâches, elles ne comportent ni paix ni trêve; ce que vous leur avez -accordé hier, elles l'exigent aujourd'hui, demain et toujours; elles -s'établissent dans les concessions et les étendent. La puissance est -clémente, elle se rend à l'évidence, elle est juste et paisible; tandis -que les passions engendrées par la faiblesse sont impitoyables; elles -sont heureuses quand elles peuvent agir à la manière des enfants qui -préfèrent les fruits volés en secret à ceux qu'ils peuvent manger à -table; ainsi monsieur de Mortsauf éprouve une joie véritable à me -surprendre; et lui qui ne tromperait personne me trompe avec délices, -pourvu que la ruse reste dans le for intérieur. - -Un mois environ après mon arrivée, un matin, en sortant de déjeuner, la -comtesse me prit par le bras, se sauva par une porte à claire-voie qui -donnait dans le verger, et m'entraîna vivement dans les vignes. - ---Ah! il me tuera, dit-elle. Cependant je veux vivre, ne fût-ce que -pour mes enfants! Comment, pas un jour de relâche! Toujours marcher -dans les broussailles, manquer de tomber à tout moment, et à tout -moment rassembler ses forces pour garder son équilibre. Aucune -créature ne saurait suffire à de telles dépenses d'énergie. Si je -connaissais bien le terrain sur lequel doivent porter mes efforts, si -ma résistance était déterminée, l'âme s'y plierait; mais non, chaque -jour l'attaque change de caractère, et me surprend sans défense; -ma douleur n'est pas une, elle est multiple. Félix, Félix, vous ne -sauriez imaginer quelle forme odieuse a prise sa tyrannie, et quelles -sauvages exigences lui ont suggérées ses livres de médecine. Oh! mon -ami... dit-elle en appuyant sa tête sur mes épaules, sans achever -sa confidence. Que devenir, que faire? reprit-elle en se débattant -contre les pensées qu'elle n'avait pas exprimées. Comment résister? -Il me tuera. Non, je me tuerai moi-même, et c'est un crime cependant! -M'enfuir? et mes enfants! Me séparer? mais comment, après quinze ans -de mariage, dire à mon père que je ne puis demeurer avec monsieur de -Mortsauf, quand, si mon père ou ma mère viennent, il sera posé, sage, -poli, spirituel. D'ailleurs les femmes mariées ont-elles des pères, -ont-elles des mères? elles appartiennent corps et biens à leurs maris. -Je vivais tranquille, sinon heureuse, je puisais quelques forces dans -ma chaste solitude, je l'avoue; mais si je suis privée de ce bonheur -négatif, je deviendrai folle aussi moi. Ma résistance est fondée sur -de puissantes raisons qui ne me sont pas personnelles. N'est-ce pas -un crime que de donner le jour à des pauvres créatures condamnées -par avance à de perpétuelles douleurs? Cependant ma conduite soulève -de si graves questions que je ne puis les décider seule; je suis juge -et partie. J'irai demain à Tours consulter l'abbé Birotteau, mon -nouveau directeur; car mon cher et vertueux abbé de la Berge est mort, -dit-elle en s'interrompant. Quoiqu'il fût sévère, sa force apostolique -me manquera toujours; son successeur est un ange de douceur qui -s'attendrit au lieu de réprimander; néanmoins, au cœur de la religion -quel courage ne se retremperait? quelle raison ne s'affermirait à la -voix de l'Esprit-Saint?--Mon Dieu, reprit-elle en séchant ses larmes -et levant les yeux au ciel, de quoi me punissez-vous? Mais, il faut le -croire, dit-elle en appuyant ses doigts sur mon bras, oui, croyons-le, -Félix, nous devons passer par un creuset rouge avant d'arriver saints -et parfaits dans les sphères supérieures. Dois-je me taire? me -défendez-vous, mon Dieu, de crier dans le sein d'un ami? l'aimé-je -trop? Elle me pressa sur son cœur comme si elle eût craint de me -perdre:--Qui me résoudra ces doutes? Ma conscience ne me reproche rien. -Les étoiles rayonnent d'en haut sur les hommes; pourquoi l'âme, cette -étoile humaine, n'envelopperait-elle pas de ses feux un ami, quand on -ne laisse aller à lui que de pures pensées? - -J'écoutais cette horrible clameur en silence, tenant la main moite de -cette femme dans la mienne plus moite encore; je la serrais avec une -force à laquelle Henriette répondait par une force égale. - ---Vous êtes donc par là ? cria le comte qui venait à nous, la tête nue. - -Depuis mon retour il voulait obstinément se mêler à nos entretiens, -soit qu'il en espérât quelque amusement, soit qu'il crût que la -comtesse me contait ses douleurs et se plaignait dans mon sein, soit -encore qu'il fût jaloux d'un plaisir qu'il ne partageait point. - ---Comme il me suit! dit-elle avec l'accent du désespoir. Allons voir -les clos, nous l'éviterons. Baissons-nous le long des haies pour qu'il -ne nous aperçoive pas. - -Nous nous fîmes un rempart d'une haie touffue, nous gagnâmes les clos -en courant, et nous nous trouvâmes bientôt loin du comte, dans une -allée d'amandiers. - ---Chère Henriette, lui dis-je alors en serrant son bras contre mon -cœur, et m'arrêtant pour la contempler dans sa douleur, vous m'avez -naguère dirigé savamment à travers les voies périlleuses du grand -monde; permettez-moi de vous donner quelques instructions pour vous -aider à finir le duel sans témoins dans lequel vous succomberiez -infailliblement, car vous ne vous battez point avec des armes égales. -Ne luttez pas plus long-temps contre un fou... - ---Chut! dit-elle en réprimant des larmes qui roulèrent dans ses yeux. - ---Écoutez-moi, chère! Après une heure de ces conversations que je suis -obligé de subir par amour pour vous, souvent ma pensée est pervertie, -ma tête est lourde; le comte me fait douter de mon intelligence, les -mêmes idées répétées se gravent malgré moi dans mon cerveau. Les -monomanies bien caractérisées ne sont pas contagieuses; mais, quand -la folie réside dans la manière d'envisager les choses, et qu'elle se -cache sous des discussions constantes, elle peut causer des ravages -sur ceux qui vivent auprès d'elle. Votre patience est sublime, mais -ne vous mène-t-elle pas à l'abrutissement? Ainsi pour vous, pour vos -enfants, changez de système avec le comte. Votre adorable complaisance -a développé son égoïsme, vous l'avez traité comme une mère traite un -enfant qu'elle gâte; mais aujourd'hui, si vous voulez vivre... Et, -dis-je en la regardant, vous le voulez! déployez l'empire que vous -avez sur lui. Vous le savez, il vous aime et vous craint, faites-vous -craindre davantage, opposez à ses volontés diffuses une volonté -rectiligne. Étendez votre pouvoir comme il a su étendre, lui, les -concessions que vous lui avez faites, et renfermez sa maladie dans une -sphère morale, comme on renferme les fous dans une loge. - ---Cher enfant, me dit-elle en souriant avec amertume, une femme sans -cœur peut seule jouer ce rôle. Je suis mère, je serais un mauvais -bourreau. Oui, je sais souffrir, mais faire souffrir les autres! -jamais, dit-elle, pas même pour obtenir un résultat honorable ou grand. -D'ailleurs, ne devrais-je pas faire mentir mon cœur, déguiser ma voix, -armer mon front, corrompre mon geste... ne me demandez pas de tels -mensonges. Je puis me placer entre monsieur de Mortsauf et ses enfants, -je recevrai ses coups pour qu'ils n'atteignent ici personne; voilà tout -ce que je puis pour concilier tant d'intérêts contraires. - ---Laisse-moi t'adorer! sainte, trois fois sainte! dis-je en mettant -un genou en terre, en baisant sa robe et y essuyant des pleurs qui me -vinrent aux yeux. - ---Mais, s'il vous tue, lui dis-je. - -Elle pâlit, et répondit en levant les yeux au ciel:--La volonté de Dieu -sera faite! - ---Savez-vous ce que le roi disait à votre père à propos de vous? «Ce -diable de Mortsauf vit donc toujours!» - ---Ce qui est une plaisanterie dans la bouche du roi, répondit-elle, est -un crime ici. - -Malgré nos précautions, le comte nous avait suivis à la piste; il -nous atteignit tout en sueur sous un noyer où la comtesse s'était -arrêtée pour me dire cette parole grave; en le voyant, je me mis à -parler vendange. Eut-il d'injustes soupçons? je ne sais; mais il resta -sans mot dire à nous examiner, sans prendre garde à la fraîcheur que -distillent les noyers. Après un moment employé par quelques paroles -insignifiantes entrecoupées de pauses très-significatives, le comte dit -avoir mal au cœur et à la tête; il se plaignit doucement, sans quêter -notre pitié, sans nous peindre ses douleurs par des images exagérées. -Nous n'y fîmes aucune attention. En rentrant, il se sentit plus mal -encore, parla de se mettre au lit, et s'y mit sans cérémonie, avec un -naturel qui ne lui était pas ordinaire. Nous profitâmes de l'armistice -que nous donnait son humeur hypocondriaque, et nous descendîmes à notre -chère terrasse, accompagnés de Madeleine. - ---Allons nous promener sur l'eau, dit la comtesse après quelques tours, -nous irons assister à la pêche que le garde fait pour nous aujourd'hui. - -Nous sortons par la petite porte, nous gagnons la toue, nous y -sautons, et nous voilà remontant l'Indre avec lenteur. Comme trois -enfants amusés à des riens, nous regardions les herbes des bords, les -demoiselles bleues ou vertes; et la comtesse s'étonnait de pouvoir -goûter de si tranquilles plaisirs au milieu de ses poignants chagrins; -mais le calme de la nature, qui marche insouciante de nos luttes, -n'exerce-t-il pas sur nous un charme consolateur? L'agitation d'un -amour plein de désirs contenus s'harmonie à celle de l'eau, les fleurs -que la main de l'homme n'a point perverties expriment ses rêves les -plus secrets, le voluptueux balancement d'une barque imite vaguement -les pensées qui flottent dans l'âme. Nous éprouvâmes l'engourdissante -influence de cette double poésie. Les paroles, montées au diapason de -la nature, déployèrent une grâce mystérieuse, et les regards eurent -de plus éclatants rayons en participant à la lumière si largement -versée par le soleil dans la prairie flamboyante. La rivière fut -comme un sentier sur lequel nous volions. Enfin, n'étant pas diverti -par le mouvement qu'exige la marche à pied, notre esprit s'empara de -la création. La joie tumultueuse d'une petite fille en liberté, si -gracieuse dans ses gestes, si agaçante dans ses propos, n'était-elle -pas aussi la vivante expression de deux âmes libres qui se plaisaient à -former idéalement cette merveilleuse créature rêvée par Platon, connue -de tous ceux dont la jeunesse fut remplie par un heureux amour. Pour -vous peindre cette heure, non dans ses détails indescriptibles, mais -dans son ensemble, je vous dirai que nous nous aimions en tous les -êtres, en toutes les choses qui nous entouraient; nous sentions hors -de nous le bonheur que chacun de nous souhaitait; il nous pénétrait -si vivement que la comtesse ôta ses gants et laissa tomber ses belles -mains dans l'eau comme pour rafraîchir une secrète ardeur. Ses yeux -parlaient; mais sa bouche, qui s'entr'ouvrait comme une rose à l'air, -se serait fermée à un désir. Vous connaissez la mélodie des sons graves -parfaitement unis aux sons élevés, elle m'a toujours rappelé la mélodie -de nos deux âmes en ce moment, qui ne se retrouvera plus jamais. - ---Où faites-vous pêcher, lui dis-je, si vous ne pouvez pêcher que sur -les rives qui sont à vous? - ---Près du pont de Ruan, me dit-elle. Ha! nous avons maintenant la -rivière à nous depuis le pont de Ruan jusqu'à Clochegourde. Monsieur de -Mortsauf vient d'acheter quarante arpents de prairie avec les économies -de ces deux années et l'arriéré de sa pension. Cela vous étonne? - ---Moi, je voudrais que toute la vallée fût à vous! m'écriai-je. Elle me -répondit par un sourire. Nous arrivâmes au-dessous du pont de Ruan, à -un endroit où l'Indre est large, et où l'on péchait. - ---Hé! bien, Martineau? dit-elle. - ---Ah! madame la comtesse, nous avons du guignon. Depuis trois heures -que nous y sommes, en remontant du moulin ici, nous n'avons rien pris. - -Nous abordâmes afin d'assister aux derniers coups de filet, et nous -nous plaçâmes tous trois à l'ombre d'un _bouillard_, espèce de peuplier -dont l'écorce est blanche, qui se trouve sur le Danube, sur la Loire, -probablement sur tous les grands fleuves, et qui jette au printemps un -coton blanc soyeux, l'enveloppe de sa fleur. La comtesse avait repris -son auguste sérénité; elle se repentait presque de m'avoir dévoilé -ses douleurs et d'avoir crié comme Job, au lieu de pleurer comme la -Madeleine, une Madeleine sans amours, ni fêtes, ni dissipations, mais -non sans parfums ni beautés. La seine ramenée à ses pieds fut pleine de -poissons: des tanches, des barbillons, des brochets, des perches et une -énorme carpe sautillant sur l'herbe. - ---C'est un fait exprès, dit le garde. - -Les ouvriers écarquillaient leurs yeux en admirant cette femme qui -ressemblait à une fée dont la baguette aurait touché les filets. En -ce moment le piqueur parut, chevauchant à travers la prairie au grand -galop, et lui causa d'horribles tressaillements. Nous n'avions pas -Jacques avec nous, et la première pensée des mères est, comme l'a si -poétiquement dit Virgile, de serrer leurs enfants sur leur sein au -moindre événement. - ---Jacques! cria-t-elle. Où est Jacques? Qu'est-il arrivé à mon fils? - -Elle ne m'aimait pas! Si elle m'avait aimé, elle aurait eu pour mes -souffrances cette expression de lionne au désespoir. - ---Madame la comtesse, monsieur le comte se trouve plus mal. - -Elle respira, courut avec moi, suivie de Madeleine. - ---Revenez lentement, me dit-elle; que cette chère fille ne s'échauffe -pas. Vous le voyez, la course de monsieur de Mortsauf par ce temps si -chaud l'avait mis en sueur, et sa station sous le noyer a pu devenir la -cause d'un malheur. - -Ce mot, dit au milieu de son trouble, accusait la pureté de son âme. La -mort du comte, un malheur! Elle gagna rapidement Clochegourde, passa -par la brèche d'un mur et traversa les clos. Je revins lentement en -effet. L'expression d'Henriette m'avait éclairé, mais comme éclaire la -foudre qui ruine les moissons engrangées. Durant cette promenade sur -l'eau, je m'étais cru le préféré; je sentis amèrement qu'elle était -de bonne foi dans ses paroles. L'amant qui n'est pas tout n'est rien. -J'aimais donc seul avec les désirs d'un amour qui sait tout ce qu'il -veut, qui se repaît par avance de caresses espérées, et se contente des -voluptés de l'âme parce qu'il y mêle celles que lui réserve l'avenir. -Si Henriette aimait, elle ne connaissait rien ni des plaisirs de -l'amour ni de ses tempêtes. Elle vivait du sentiment même, comme une -sainte avec Dieu. J'étais l'objet auquel s'étaient rattachées ses -pensées, ses sensations méconnues, comme un essaim s'attache à quelque -branche d'arbre fleuri; mais je n'étais pas le principe, j'étais un -accident de sa vie, je n'étais pas toute sa vie. Roi détrôné, j'allais -me demandant qui pouvait me rendre mon royaume. Dans ma folle jalousie, -je me reprochais de n'avoir rien osé, de n'avoir pas resserré les liens -d'une tendresse qui me semblait alors plus subtile que vraie par les -chaînes du droit positif que crée la possession. - -L'indisposition du comte, déterminée peut-être par le froid du noyer, -devint grave en quelques heures. J'allai quérir à Tours un médecin -renommé, monsieur Origet, que je ne pus ramener que dans la soirée; -mais il resta pendant toute la nuit et le lendemain à Clochegourde. -Quoiqu'il eût envoyé chercher une grande quantité de sangsues par le -piqueur, il jugea qu'une saignée était urgente, et n'avait point de -lancette sur lui. Aussitôt je courus à Azay par un temps affreux, -je réveillai le chirurgien, monsieur Deslandes, et le contraignis à -venir avec une célérité d'oiseau. Dix minutes plus tard, le comte eût -succombé; la saignée le sauva. Malgré ce premier succès, le médecin -pronostiquait la fièvre inflammatoire la plus pernicieuse, une de ces -maladies comme en font les gens qui se sont bien portés pendant vingt -ans. La comtesse atterrée croyait être la cause de cette fatale crise. -Sans force pour me remercier de mes soins, elle se contentait de me -jeter quelques sourires dont l'expression équivalait au baiser qu'elle -avait mis sur ma main; j'aurais voulu y lire les remords d'un illicite -amour, mais c'était l'acte de contrition d'un repentir qui faisait mal -à voir dans une âme si pure, c'était l'expression d'une admirative -tendresse pour celui qu'elle regardait comme noble, en s'accusant, -elle seule, d'un crime imaginaire. Certes, elle aimait comme Laure -de Noves aimait Pétrarque, et non comme Francesca da Rimini aimait -Paolo: affreuse découverte pour qui rêvait l'union de ces deux sortes -d'amour! La comtesse gisait, le corps affaissé, les bras pendants, -sur un fauteuil sale dans cette chambre qui ressemblait à la bauge -d'un sanglier. Le lendemain soir, avant de partir, le médecin dit à la -comtesse, qui avait passé la nuit, de prendre une garde. La maladie -devait être longue. - ---Une garde, répondit-elle, non, non. Nous le soignerons, -s'écria-t-elle en me regardant; nous nous devons de le sauver! - -A ce cri, le médecin nous jeta un coup d'œil observateur, plein -d'étonnement. L'expression de cette parole était de nature à lui -faire soupçonner quelque forfait manqué. Il promit de revenir deux -fois par semaine, indiqua la marche à tenir à monsieur Deslandes et -désigna les symptômes menaçants qui pouvaient exiger qu'on vînt le -chercher à Tours. Afin de procurer à la comtesse au moins une nuit -de sommeil sur deux, je lui demandai de me laisser veiller le comte -alternativement avec elle. Ainsi je la décidai, non sans peine, à -s'aller coucher la troisième nuit. Quand tout reposa dans la maison, -pendant un moment où le comte s'assoupit, j'entendis chez Henriette un -douloureux gémissement. Mon inquiétude devint si vive que j'allai la -trouver; elle était à genoux devant son prie-Dieu, fondant en larmes, -et s'accusait:--Mon Dieu, si tel est le prix d'un murmure, criait-elle, -je ne me plaindrai jamais. - ---Vous l'avez quitté! dit-elle en me voyant. - ---Je vous entendais pleurer et gémir, j'ai eu peur pour vous. - ---Oh! moi, dit-elle, je me porte bien! - -Elle voulut être certaine que monsieur de Mortsauf dormît; nous -descendîmes tous deux, et tous deux à la clarté d'une lampe nous le -regardâmes: le comte était plus affaibli par la perte du sang tiré à -flots qu'il n'était endormi; ses mains agitées cherchaient à ramener sa -couverture sur lui. - ---On prétend que c'est des gestes de mourants, dit-elle. Ah! s'il -mourait de cette maladie que nous avons causée, je ne me marierais -jamais, je le jure, ajouta-t-elle en étendant la main sur la tête du -comte par un geste solennel. - ---J'ai tout fait pour le sauver, lui dis-je. - ---Oh! vous, vous êtes bon, dit-elle. Mais moi, je suis la grande -coupable. - -Elle se pencha sur ce front décomposé, en balaya la sueur avec ses -cheveux, et le baisa saintement; mais je ne vis pas avec une joie -secrète qu'elle s'acquittait de cette caresse comme d'une expiation. - ---Blanche, à boire, dit le comte d'une voix éteinte. - ---Vous voyez, il ne connaît que moi, me dit-elle en lui apportant un -verre. - -Et par son accent, par ses manières affectueuses, elle cherchait à -insulter aux sentiments qui nous liaient, en les immolant au malade. - ---Henriette, lui dis-je, allez prendre quelque repos, je vous en -supplie. - ---Plus d'Henriette, dit-elle en m'interrompant avec une impérieuse -précipitation. - ---Couchez-vous afin de ne pas tomber malade. Vos enfants, _lui-même_ -vous ordonnent de vous soigner, il est des cas où l'égoïsme devient une -sublime vertu. - ---Oui, dit-elle. - -Elle s'en alla me recommandant son mari par des gestes qui eussent -accusé quelque prochain délire, s'ils n'avaient pas eu les grâces -de l'enfance mêlées à la force suppliante du repentir. Cette scène, -terrible en la mesurant à l'état habituel de cette âme pure, m'effraya; -je craignis l'exaltation de sa conscience. Quand le médecin revint, -je lui révélai les scrupules d'hermine effarouchée qui poignaient ma -blanche Henriette. Quoique discrète, cette confidence dissipa les -soupçons de monsieur Origet, et il calma les agitations de cette -belle âme en disant qu'en tout état de cause le comte devait subir -cette crise, et que sa station sous le noyer avait été plus utile que -nuisible en déterminant la maladie. - -Pendant cinquante-deux jours, le comte fut entre la vie et la mort; -nous veillâmes chacun à notre tour, Henriette et moi, vingt-six -nuits. Certes, monsieur de Mortsauf dut son salut à nos soins, à la -scrupuleuse exactitude avec laquelle nous exécutions les ordres de -monsieur Origet. Semblables aux médecins philosophes que de sagaces -observations autorisent à douter des belles actions quand elles ne sont -que le secret accomplissement d'un devoir, cet homme, tout en assistant -au combat d'héroïsme qui se passait entre la comtesse et moi, ne -pouvait s'empêcher de nous épier par des regards inquisitifs, tant il -avait peur de se tromper dans son admiration. - ---Dans une semblable maladie, me dit-il lors de sa troisième visite, la -mort rencontre un prompt auxiliaire dans le moral, quand il se trouve -aussi gravement altéré que l'est celui du comte. Le médecin, la garde, -les gens qui entourent le malade tiennent sa vie entre leurs mains; -car alors un seul mot, une crainte vive exprimée par un geste, ont la -puissance du poison. - -En me parlant ainsi, Origet étudiait mon visage et ma contenance; mais -il vit dans mes yeux la claire expression d'une âme candide. En effet, -durant le cours de cette cruelle maladie, il ne se forma pas dans mon -intelligence la plus légère de ces mauvaises idées involontaires -qui parfois sillonnent les consciences les plus innocentes. Pour qui -contemple en grand la nature, tout y tend à l'unité par l'assimilation. -Le monde moral doit être régi par un principe analogue. Dans une -sphère pure, tout est pur. Près d'Henriette, il se respirait un parfum -du ciel, il semblait qu'un désir reprochable devait à jamais vous -éloigner d'elle. Ainsi, non-seulement elle était le bonheur, mais elle -était aussi la vertu. En nous trouvant toujours également attentifs et -soigneux, le docteur avait je ne sais quoi de pieux et d'attendri dans -les paroles et dans les manières; il semblait se dire:--Voilà les vrais -malades, ils cachent leur blessure et l'oublient! Par un contraste -qui, selon cet excellent homme, était assez ordinaire chez les hommes -ainsi détruits, monsieur de Mortsauf fut patient, plein d'obéissance, -ne se plaignit jamais et montra la plus merveilleuse docilité; lui -qui, bien portant, ne faisait pas la chose la plus simple sans mille -observations. Le secret de cette soumission à la médecine, tant niée -naguère, était une secrète peur de la mort, autre contraste chez un -homme d'une bravoure irrécusable! Cette peur pourrait assez bien -expliquer plusieurs bizarreries du nouveau caractère que lui avaient -prêté ses malheurs. - -Vous l'avouerai-je, Natalie, et le croirez-vous? ces cinquante jours -et le mois qui les suivit furent les plus beaux moments de ma vie. -L'amour n'est-il pas dans les espaces infinis de l'âme comme est -dans une belle vallée le grand fleuve où se rendent les pluies, les -ruisseaux et les torrents, où tombent les arbres et les fleurs, les -graviers du bord et les plus élevés quartiers de roc; il s'agrandit -aussi bien par les orages que par le lent tribut des claires fontaines. -Oui, quand on aime, tout arrive à l'amour. Les premiers grands dangers -passés, la comtesse et moi, nous nous habituâmes à la maladie. Malgré -le désordre incessant introduit par les soins qu'exigeait le comte, sa -chambre que nous avions trouvée si mal tenue devint propre et coquette. -Bientôt nous y fûmes comme deux êtres échoués dans une île déserte; -car non-seulement les malheurs isolent, mais encore ils font taire les -mesquines conventions de la société. Puis l'intérêt du malade nous -obligea d'avoir des points de contact qu'aucun autre événement n'aurait -autorisés. Combien de fois nos mains, si timides auparavant, ne se -rencontrèrent-elles pas en rendant quelque service au comte! n'avais-je -pas à soutenir, à aider Henriette! Souvent emportée par une nécessité -comparable à celle du soldat en vedette, elle oubliait de manger; je -lui servis alors, quelquefois sur ses genoux, un repas pris en hâte -et qui nécessitait mille petits soins. Ce fut une scène d'enfance à -côté d'une tombe entr'ouverte. Elle me commandait vivement les apprêts -qui pouvaient éviter quelque souffrance au comte, et m'employait à -mille menus ouvrages. Pendant le premier temps où l'intensité du -danger étouffait, comme durant une bataille, les subtiles distinctions -qui caractérisent les faits de la vie ordinaire, elle dépouilla -nécessairement ce décorum que toute femme, même la plus naturelle, -garde en ses paroles, dans ses regards, dans son maintien quand elle -est en présence du monde ou de sa famille, et qui n'est plus de mise -en déshabillé. Ne venait-elle pas me relever aux premiers chants de -l'oiseau, dans ses vêtements du matin qui me permirent de revoir -parfois les éblouissants trésors que, dans mes folles espérances, -je considérais comme miens? Tout en restant imposante et fière, -pouvait-elle ainsi ne pas être familière? D'ailleurs pendant les -premiers jours le danger ôta si bien toute signification passionnée -aux privautés de notre intime union, qu'elle n'y vit point de mal; -puis, quand vint la réflexion, elle songea peut-être que ce serait une -insulte pour elle comme pour moi que de changer ses manières. Nous nous -trouvâmes insensiblement apprivoisés, mariés à demi. Elle se montra -bien noblement confiante, sûre de moi comme d'elle-même. J'entrai donc -plus avant dans son cÅ“ur. La comtesse redevint mon Henriette, Henriette -contrainte d'aimer davantage celui qui s'efforçait d'être sa seconde -âme. Bientôt je n'attendis plus sa main toujours irrésistiblement -abandonnée au moindre coup d'Å“il solliciteur; je pouvais, sans qu'elle -se dérobât à ma vue, suivre avec ivresse les lignes de ses belles -formes durant les longues heures pendant lesquelles nous écoutions le -sommeil du malade. Les chétives voluptés que nous nous accordions, -ces regards attendris, ces paroles prononcées à voix basse pour ne -pas éveiller le comte, les craintes, les espérances dites et redites, -enfin les mille événements de cette fusion complète de deux cÅ“urs -longtemps séparés, se détachaient vivement sur les ombres douloureuses -de la scène actuelle. Nous connûmes nos âmes à fond dans cette épreuve -à laquelle succombent souvent les affections les plus vives qui ne -résistent pas au laisser-voir de toutes les heures, qui se détachent en -éprouvant cette cohésion constante où l'on trouve la vie ou lourde ou -légère à porter. Vous savez quel ravage fait la maladie d'un maître, -quelle interruption dans les affaires, le temps manque pour tout; la -vie embarrassée chez lui dérange les mouvements de sa maison et ceux -de sa famille. Quoique tout tombât sur madame de Mortsauf, le comte -était encore utile au dehors; il allait parler aux fermiers, se rendait -chez les gens d'affaires, recevait les fonds; si elle était l'âme, il -était le corps. Je me fis son intendant pour qu'elle pût soigner le -comte sans rien laisser péricliter au dehors. Elle accepta tout sans -façon, sans un remercîment. Ce fut une douce communauté de plus que -ces soins de maison partagés, que ces ordres transmis en son nom. Je -m'entretenais souvent le soir avec elle, dans sa chambre, et de ses -intérêts et de ses enfants. Ces causeries donnèrent un semblant de plus -à notre mariage éphémère. Avec quelle joie Henriette se prêtait à me -laisser jouer le rôle de son mari, à me faire occuper sa place à table, -à m'envoyer parler au garde; et tout cela dans une complète innocence, -mais non sans cet intime plaisir qu'éprouve la plus vertueuse femme du -monde à trouver un biais où se réunissent la stricte observation des -lois et le contentement de ses désirs inavoués. Annulé par la maladie, -le comte ne pesait plus sur sa femme, ni sur sa maison; et alors la -comtesse fut elle-même, elle eut le droit de s'occuper de moi, de me -rendre l'objet d'une foule de soins. Quelle joie quand je découvris -en elle la pensée vaguement conçue peut-être, mais délicieusement -exprimée, de me révéler tout le prix de sa personne et de ses qualités, -de me faire apercevoir le changement qui s'opérerait en elle si elle -était comprise! Cette fleur, incessamment fermée dans la froide -atmosphère de son ménage, s'épanouit à mes regards, et pour moi seul; -elle prit autant de joie à se déployer que j'en sentis en y jetant -l'Å“il curieux de l'amour. Elle me prouvait par tous les riens de la vie -combien j'étais présent à sa pensée. Le jour où, après avoir passé la -nuit au chevet du malade, je dormais tard, Henriette se levait le matin -avant tout le monde, elle faisait régner autour de moi le plus absolu -silence; sans être avertis, Jacques et Madeleine jouaient au loin; elle -usait de mille supercheries pour conquérir le droit de mettre elle-même -mon couvert; enfin, elle me servait, avec quel pétillement de joie dans -les mouvements, avec quelle fauve finesse d'hirondelle, quel vermillon -sur les joues, quels tremblements dans la voix, quelle pénétration de -lynx! Ces expansions de l'âme se peignent-elles? Souvent elle était -accablée de fatigue; mais si par hasard en ces moments de lassitude -il s'agissait de moi, pour moi comme pour ses enfants elle trouvait -de nouvelles forces, elle s'élançait agile, vive et joyeuse. Comme -elle aimait à jeter sa tendresse en rayons dans l'air! Ah! Natalie, -oui, certaines femmes partagent ici-bas les priviléges des Esprits -Angéliques, et répandent comme eux cette lumière que Saint-Martin, le -Philosophe Inconnu, disait être intelligente, mélodieuse et parfumée. -Sûre de ma discrétion, Henriette se plut à me relever le pesant rideau -qui nous cachait l'avenir, en me laissant voir en elle deux femmes: la -femme enchaînée qui m'avait séduit malgré ses rudesses, et la femme -libre dont la douceur devait éterniser mon amour. Quelle différence! -madame de Mortsauf était le bengali transporté dans la froide Europe, -tristement posé sur son bâton, muet et mourant dans sa cage où le garde -un naturaliste; Henriette était l'oiseau chantant ses poèmes orientaux -dans son bocage au bord du Gange, et comme une pierrerie vivante, -volant de branche en branche parmi les roses d'un immense volkaméria -toujours fleuri. Sa beauté se fit plus belle, son esprit se raviva. Ce -continuel feu de joie était un secret entre nos deux esprits, car l'Å“il -de l'abbé de Dominis, ce représentant du monde, était plus redoutable -pour Henriette que celui de monsieur de Mortsauf; mais elle prenait -comme moi grand plaisir à donner à sa pensée des tours ingénieux; -elle cachait son contentement sous la plaisanterie, et couvrait -d'ailleurs les témoignages de sa tendresse du brillant pavillon de la -reconnaissance. - ---Nous avons mis votre amitié à de rudes épreuves, Félix! Nous pouvons -bien lui permettre les licences que nous permettons à Jacques, monsieur -l'abbé? disait-elle à table. - -Le sévère abbé répondait par l'aimable sourire de l'homme pieux qui -lit dans les cÅ“urs et les trouve purs; il exprimait d'ailleurs pour -la comtesse le respect mélangé d'adoration qu'inspirent les anges. -Deux fois, en ces cinquante jours, la comtesse s'avança peut-être au -delà des bornes dans lesquelles se renfermait notre affection; mais -encore ces deux événements furent-ils enveloppés d'un voile qui ne -se leva qu'au jour des aveux suprêmes. Un matin, dans les premiers -jours de la maladie du comte, au moment où elle se repentit de m'avoir -traité si sévèrement en me retirant les innocents priviléges accordés -à ma chaste tendresse, je l'attendais, elle devait me remplacer. Trop -fatigué, je m'étais endormi, la tête appuyée sur la muraille. Je me -réveillai soudain en me sentant le front touché par je ne sais quoi -de frais qui me donna une sensation comparable à celle d'une rose -qu'on y eût appuyée. Je vis la comtesse à trois pas de moi, qui me -dit:--«J'arrive!» Je m'en allai; mais en lui souhaitant le bonjour, je -lui pris la main, et la sentis humide et tremblante. - ---Souffrez-vous? lui dis-je. - ---Pourquoi me faites-vous cette question? me demanda-t-elle. Je la -regardai, rougissant, confus:--J'ai rêvé, dis-je. - -Un soir, pendant les dernières visites de monsieur Origet, qui avait -positivement annoncé la convalescence du comte, je me trouvais avec -Jacques et Madeleine sous le perron où nous étions tous trois couchés -sur les marches, emportés par l'attention que demandait une partie -d'onchets que nous faisions avec des tuyaux de paille et des crochets -armés d'épingles. Monsieur de Mortsauf dormait. En attendant que son -cheval fût attelé, le médecin et la comtesse causaient à voix basse -dans le salon. Monsieur Origet s'en alla sans que je m'aperçusse de -son départ. Après l'avoir reconduit, Henriette s'appuya sur la fenêtre -d'où elle nous contempla sans doute pendant quelque temps, à notre -insu. La soirée était une de ces soirées chaudes où le ciel prend les -teintes du cuivre, où la campagne envoie dans les échos mille bruits -confus. Un dernier rayon de soleil se mourait sur les toits, les fleurs -des jardins embaumaient les airs, les clochettes des bestiaux ramenés -aux étables retentissaient au loin. Nous nous conformions au silence -de cette heure tiède en étouffant nos cris de peur d'éveiller le -comte. Tout à coup, malgré le bruit onduleux d'une robe, j'entendis la -contraction gutturale d'un soupir violemment réprimé; je m'élançai dans -le salon, j'y vis la comtesse assise dans l'embrasure de la fenêtre, -un mouchoir sur la figure; elle reconnut mon pas, et me fit un geste -impérieux pour m'ordonner de la laisser seule. Je vins, le cÅ“ur pénétré -de crainte, et voulus lui ôter son mouchoir de force, elle avait le -visage baigné de larmes; elle s'enfuit dans sa chambre, et n'en sortit -que pour la prière. Pour la première fois, depuis cinquante jours, -je l'emmenai sur la terrasse et lui demandai compte de son émotion; -mais elle affecta la gaieté la plus folle et la justifia par la bonne -nouvelle que lui avait donnée Origet. - ---Henriette, Henriette, lui dis-je, vous la saviez au moment où -je vous ai vue pleurant. Entre nous deux un mensonge serait une -monstruosité. Pourquoi m'avez-vous empêché d'essuyer ces larmes? -M'appartenaient-elles donc? - ---J'ai pensé, me dit-elle, que pour moi cette maladie a été comme une -halte dans la douleur. Maintenant que je ne tremble plus pour monsieur -de Mortsauf, il faut trembler pour moi. - -Elle avait raison. La santé du comte s'annonça par le retour de son -humeur fantasque: il commençait à dire que ni sa femme, ni moi, ni le -médecin ne savaient le soigner, nous ignorions tous et sa maladie et -son tempérament, et ses souffrances et les remèdes convenables. Origet, -infatué de je ne sais quelle doctrine, voyait une altération dans les -humeurs, tandis qu'il ne devait s'occuper que du pylore. Un jour, il -nous regarda malicieusement comme un homme qui nous aurait épiés ou -bien devinés, et il dit en souriant à sa femme:--Eh! bien, ma chère, si -j'étais mort, vous m'auriez regretté, sans doute, mais, avouez-le, vous -vous seriez résignée... - ---J'aurais porté le deuil de cour, rose et noir, répondit-elle en riant -afin de faire taire son mari. - -Mais il y eut surtout à propos de la nourriture, que le docteur -déterminait sagement en s'opposant à ce que l'on satisfît la faim -du convalescent, des scènes de violence et des criailleries qui ne -pouvaient se comparer à rien dans le passé, car le caractère du comte -se montra d'autant plus terrible qu'il avait pour ainsi dire sommeillé. -Forte de ses ordonnances du médecin et de l'obéissance de ses gens, -stimulée par moi qui vis dans cette lutte un moyen de lui apprendre -à exercer sa domination sur son mari, la comtesse s'enhardit à la -résistance; elle sut opposer un front calme à la démence et aux cris; -elle s'habitua, le prenant pour ce qu'il était, pour un enfant, à -entendre ses épithètes injurieuses. J'eus le bonheur de lui voir saisir -enfin le gouvernement de cet esprit maladif. Le comte criait, mais il -obéissait, et il obéissait surtout après avoir beaucoup crié. Malgré -l'évidence des résultats, Henriette pleurait parfois à l'aspect de ce -vieillard décharné, faible, au front plus jaune que la feuille près -de tomber, aux yeux pâles, aux mains tremblantes; elle se reprochait -ses duretés, elle ne résistait pas souvent à la joie qu'elle voyait -dans les yeux du comte quand, en lui mesurant ses repas, elle allait -au delà des défenses du médecin. Elle se montra d'ailleurs d'autant -plus douce et gracieuse pour lui qu'elle l'avait été pour moi; mais il -y eut cependant des différences qui remplirent mon cÅ“ur d'une joie -illimitée. Elle n'était pas infatigable, elle savait appeler ses gens -pour servir le comte quand ses caprices se succédaient un peu trop -rapidement et qu'il se plaignait de ne pas être compris. - -La comtesse voulut aller rendre grâces à Dieu du rétablissement de -monsieur de Mortsauf, elle fit dire une messe et me demanda mon bras -pour se rendre à l'église; je l'y menai; mais pendant le temps que dura -la messe, je vins voir monsieur et madame de Chessel. Au retour, elle -voulut me gronder. - ---Henriette, lui dis-je, je suis incapable de fausseté. Je puis me -jeter à l'eau pour sauver mon ennemi qui se noie, lui donner mon -manteau pour le réchauffer; enfin je lui pardonnerais, mais sans -oublier l'offense. - -Elle garda le silence, et pressa mon bras sur son cÅ“ur. - ---Vous êtes un ange, vous avez dû être sincère dans vos actions de -grâces, dis-je en continuant. La mère du prince de la Paix fut sauvée -des mains d'une populace furieuse qui voulait la tuer, et quand la -reine lui demanda: Que faisiez-vous? elle répondit: Je priais pour eux! -La femme est ainsi. Moi je suis un homme et nécessairement imparfait. - ---Ne vous calomniez point, dit-elle en me remuant le bras avec -violence, peut-être valez-vous mieux que moi. - ---Oui, repris-je, car je donnerais l'éternité pour un seul jour de -bonheur, et vous!... - ---Et moi? dit-elle en me regardant avec fierté. - -Je me tus et baissai les yeux pour éviter la foudre de son regard. - ---Moi! reprit-elle, de quel _moi_ parlez-vous? Je sens bien des moi -en moi! Ces deux enfants, ajouta-t-elle en montrant Madeleine et -Jacques, sont des _moi_. Félix, dit-elle avec un accent déchirant, me -croyez-vous donc égoïste? Pensez-vous que je saurais sacrifier toute -une éternité pour récompenser celui qui me sacrifie sa vie? Cette -pensée est horrible, elle froisse à jamais les sentiments religieux. -Une femme ainsi déchue peut-elle se relever? son bonheur peut-il -l'absoudre? Vous me feriez bientôt décider ces questions!... Oui, je -vous livre enfin un secret de ma conscience: cette idée m'a souvent -traversé le cÅ“ur, je l'ai souvent expiée par de dures pénitences, elle -a causé des larmes dont vous m'avez demandé compte avant-hier... - ---Ne donnez-vous pas trop d'importance à certaines choses que les -femmes vulgaires mettent à haut prix et que vous devriez... - ---Oh! dit-elle en m'interrompant, leur en donnez-vous moins? - -Cette logique arrêta tout raisonnement. - ---Hé! bien, reprit-elle, sachez-le! Oui, j'aurais la lâcheté -d'abandonner ce pauvre vieillard dont je suis la vie! Mais, mon ami, -ces deux petites créatures si faibles qui sont en avant de nous, -Madeleine et Jacques, ne resteraient-ils pas avec leur père? Eh! -bien, croyez-vous, je vous le demande, croyez-vous qu'ils vécussent -trois mois sous la domination insensée de cet homme? Si en manquant à -mes devoirs, il ne s'agissait que de moi... Elle laissa échapper un -superbe sourire. Mais n'est-ce pas tuer mes deux enfants? leur mort -serait certaine. Mon Dieu, s'écria-t-elle, pourquoi parlons-nous de ces -choses? Mariez-vous, et laissez-moi mourir! - -Elle dit ces paroles d'un ton si amer, si profond, qu'elle étouffa la -révolte de ma passion. - ---Vous avez crié, là -haut, sous ce noyer; je viens de crier, moi, sous -ces aulnes, voilà tout. Je me tairai désormais. - ---Vos générosités me tuent, dit-elle en levant les yeux au ciel. - -Nous étions arrivés sur la terrasse, nous y trouvâmes le comte assis -dans un fauteuil, au soleil. L'aspect de cette figure fondue, à peine -animée par un sourire faible, éteignit les flammes sorties des cendres. -Je m'appuyai sur la balustrade, en contemplant le tableau que m'offrait -ce moribond, entre ses deux enfants toujours malingres, et sa femme -pâlie par les veilles, amaigrie par les excessifs travaux, par les -alarmes et peut-être par les joies de ces deux terribles mois, mais que -les émotions de cette scène avaient colorée outre mesure. A l'aspect -de cette famille souffrante, enveloppée des feuillages tremblotants -à travers lesquels passait la grise lumière d'un ciel d'automne -nuageux, je sentis en moi-même se dénouer les liens qui rattachent le -corps à l'esprit. Pour la première fois, j'éprouvai ce spleen moral -que connaissent, dit-on, les plus robustes lutteurs au fort de leurs -combats, espèce de folie froide qui fait un lâche de l'homme le plus -brave, un dévot d'un incrédule, qui rend indifférent à toute chose, -même aux sentiments les plus vitaux, à l'honneur, à l'amour; car le -doute nous ôte la connaissance de nous-mêmes, et nous dégoûte de la -vie. Pauvres créatures nerveuses que la richesse de votre organisation -livre sans défense à je ne sais quel fatal génie, où sont vos pairs et -vos juges? Je conçus comment le jeune audacieux qui avançait déjà la -main sur le bâton des maréchaux de France, habile négociateur autant -qu'intrépide capitaine, avait pu devenir l'innocent assassin que je -voyais! Mes désirs, aujourd'hui couronnés de roses, pouvaient avoir -cette fin? Épouvanté par la cause autant que par l'effet, demandant -comme l'impie où était ici la Providence, je ne pus retenir deux larmes -qui roulèrent sur mes joues. - ---Qu'as-tu, mon bon Félix? me dit Madeleine de sa voix enfantine. - -Puis Henriette acheva de dissiper ces noires vapeurs et ces ténèbres -par un regard de sollicitude qui rayonna dans mon âme comme le soleil. -En ce moment, le vieux piqueur m'apporta de Tours une lettre dont la -vue m'arracha je ne sais quel cri de surprise, et qui fit trembler -madame de Mortsauf par contre-coup. Je voyais le cachet du cabinet, le -roi me rappelait. Je lui tendis la lettre, elle la lut d'un regard. - ---Il s'en va! dit le comte. - ---Que vais-je devenir? me dit-elle en apercevant pour la première fois -son désert sans soleil. - -Nous restâmes dans une stupeur de pensée qui nous oppressa tous -également, car nous n'avions jamais si bien senti que nous nous étions -tous nécessaires les uns aux autres. La comtesse eut, en me parlant de -toutes choses, même indifférentes, un son de voix nouveau, comme si -l'instrument eût perdu plusieurs cordes, et que les autres se fussent -détendues. Elle eut des gestes d'apathie et des regards sans lueur. Je -la priai de me confier ses pensées. - ---En ai-je? me dit-elle. - -Elle m'entraîna dans sa chambre, me fit asseoir sur son canapé, fouilla -le tiroir de sa toilette, se mit à genoux devant moi, et me dit:--Voilà -les cheveux qui me sont tombés depuis un an, prenez-les, ils sont bien -à vous, vous saurez un jour comment et pourquoi. - -Je me penchai lentement vers son front, elle ne se baissa pas pour -éviter mes lèvres, je les appuyai saintement, sans coupable ivresse, -sans volupté chatouilleuse, mais avec un solennel attendrissement. -Voulait-elle tout sacrifier? Allait-elle seulement, comme je l'avais -fait, au bord du précipice? Si l'amour l'avait amenée à se livrer, elle -n'eût pas eu ce calme profond, ce regard religieux, et ne m'eût pas -dit de sa voix pure:--Vous ne m'en voulez plus? - -Je partis au commencement de la nuit, elle voulut m'accompagner par la -route de Frapesle, et nous nous arrêtâmes au noyer; je le lui montrai, -lui disant comment de là je l'avais aperçue quatre ans auparavant:--La -vallée était bien belle! m'écriai-je. - ---Et maintenant? reprit-elle vivement. - ---Vous êtes sous le noyer, lui dis-je, et la vallée est à nous. - -Elle baissa la tête, et notre adieu se fit là . Elle remonta dans sa -voiture avec Madeleine, et moi dans la mienne, seul. De retour à Paris, -je fus heureusement absorbé par des travaux pressants qui me donnèrent -une violente distraction et me forcèrent à me dérober au monde qui -m'oublia. Je correspondis avec madame de Mortsauf, à qui j'envoyais mon -journal toutes les semaines, et qui me répondait deux fois par mois. -Vie obscure et pleine, semblable à ces endroits touffus, fleuris et -ignorés, que j'avais admirés naguère encore au fond des bois en faisant -de nouveaux poèmes de fleurs pendant les deux dernières semaines. - -O vous qui aimez! imposez-vous de ces belles obligations, chargez-vous -de règles à accomplir comme l'Église en a donné pour chaque jour aux -chrétiens. C'est de grandes idées que les observances rigoureuses -créées par la Religion Romaine, elles tracent toujours plus avant -dans l'âme les sillons du devoir par la répétition des actes qui -conservent l'espérance et la crainte. Les sentiments courent toujours -vifs dans ces ruisseaux creusés qui retiennent les eaux, les purifient, -rafraîchissent incessamment le cÅ“ur, et fertilisent la vie par les -abondants trésors d'une foi cachée, source divine où se multiplie -l'unique pensée d'un unique amour. - -Ma passion, qui recommençait le Moyen-Age et rappelait la chevalerie, -fut connue je ne sais comment; peut-être le roi et le duc de Lenoncourt -en causèrent-ils. De cette sphère supérieure, l'histoire à la fois -romanesque et simple d'un jeune homme qui adorait pieusement une femme -belle sans public, grande dans la solitude, fidèle sans l'appui du -devoir, se répandit sans doute au cÅ“ur du faubourg Saint-Germain? -Dans les salons, je me trouvais l'objet d'une attention gênante, car -la modestie de la vie a des avantages qui, une fois éprouvés, rendent -insupportable l'éclat d'une mise en scène constante. De même que les -yeux habitués à ne voir que des couleurs douces sont blessés par le -grand jour, de même il est certains esprits auxquels déplaisent les -violents contrastes. J'étais alors ainsi; vous pouvez vous en étonner -aujourd'hui; mais prenez patience, les bizarreries du Vandenesse -actuel vont s'expliquer. Je trouvais donc les femmes bienveillantes -et le monde parfait pour moi. Après le mariage du duc de Berry, la -cour reprit du faste, les fêtes françaises revinrent. L'occupation -étrangère avait cessé, la prospérité reparaissait, les plaisirs étaient -possibles. Des personnages illustres par leur rang, ou considérables -par leur fortune, abondèrent de tous les points de l'Europe dans la -capitale de l'intelligence où se retrouvent les avantages des autres -pays et leurs vices agrandis, aiguisés par l'esprit français. Cinq -mois après avoir quitté Clochegourde au milieu de l'hiver, mon bon -ange m'écrivit une lettre désespérée en me racontant une grave maladie -de son fils, et à laquelle il avait échappé, mais qui laissait des -craintes pour l'avenir; le médecin avait parlé de précautions à prendre -pour la poitrine, mot terrible qui, prononcé par la science, teint en -noir toutes les heures d'une mère. A peine Henriette respirait-elle, -à peine Jacques entrait-il en convalescence, que sa sÅ“ur inspira des -inquiétudes. Madeleine, cette jolie plante qui répondait si bien à -la culture maternelle, subissait une crise prévue, mais redoutable -pour une si frêle constitution. Abattue déjà par les fatigues que lui -avait causées la longue maladie de Jacques, la comtesse se trouvait -sans courage pour supporter ce nouveau coup, et le spectacle que lui -présentaient ces deux chers êtres la rendait insensible aux tourments -redoublés du caractère de son mari. Ainsi, des orages de plus en plus -troubles et chargés de graviers déracinaient par leurs vagues âpres les -espérances le plus profondément plantées dans son cÅ“ur. Elle s'était -d'ailleurs abandonnée à la tyrannie du comte, qui, de guerre lasse, -avait regagné le terrain perdu. - -«Quand toute ma force enveloppait mes enfants, m'écrivait-elle, -pouvais-je l'employer contre monsieur de Mortsauf et pouvais-je me -défendre de ses agressions en me défendant contre la mort? En marchant -aujourd'hui, seule et affaiblie, entre les deux jeunes mélancolies -qui m'accompagnent, je suis atteinte par un invincible dégoût de la -vie. Quel coup puis-je sentir, à quelle affection puis-je répondre, -quand je vois sur la terrasse Jacques immobile dont la vie ne m'est -plus attestée que par ses deux beaux yeux agrandis de maigreur, caves -comme ceux d'un vieillard, et dont, fatal pronostic! l'intelligence -avancée contraste avec sa débilité corporelle? Quand je vois à mes -côtés cette jolie Madeleine, si vive, si caressante, si colorée, -maintenant blanche comme une morte, ses cheveux et ses yeux me semblent -avoir pâli, elle tourne sur moi des regards languissants comme si -elle voulait me faire ses adieux; aucun mets ne la tente, ou si elle -désire quelque nourriture, elle m'effraie par l'étrangeté de ses goûts; -la candide créature, quoique élevée dans mon cÅ“ur, rougit en me les -confiant. Malgré mes efforts, je ne puis amuser mes enfants; chacun -d'eux me sourit, mais ce sourire leur est arraché par mes coquetteries, -et ne vient pas d'eux; ils pleurent de ne pouvoir répondre à mes -caresses. La souffrance a tout détendu dans leur âme, même les liens -qui nous attachent. Ainsi vous comprenez combien Clochegourde est -triste: monsieur de Mortsauf y règne sans obstacle. O mon ami, vous ma -gloire! m'écrivait-elle plus loin, vous devez bien m'aimer pour m'aimer -encore, pour m'aimer inerte, ingrate, et pétrifiée par la douleur.» - -En ce moment, où jamais je ne me sentis plus vivement atteint dans -mes entrailles, et où je ne vivais que dans cette âme, sur laquelle -je tâchais d'envoyer la brise lumineuse des matins et l'espérance des -soirs empourprés, je rencontrai dans les salons de l'Élysée-Bourbon -l'une de ces illustres ladies qui sont à demi souveraines. D'immenses -richesses, la naissance dans une famille qui depuis la conquête était -pure de toute mésalliance, un mariage avec l'un des vieillards les plus -distingués de la pairie anglaise, tous ces avantages n'étaient que des -accessoires qui rehaussaient la beauté de cette personne, ses grâces, -ses manières, son esprit, je ne sais quel brillant qui éblouissait -avant de fasciner. Elle fut l'idole du jour, et régna d'autant mieux -sur la société parisienne, qu'elle eut les qualités nécessaires à -ses succès, la main de fer sous un gant de velours dont parlait -Bernadotte. Vous connaissez la singulière personnalité des Anglais, -cette orgueilleuse Manche infranchissable, ce froid canal Saint-Georges -qu'ils mettent entre eux et les gens qui ne leur sont point présentés: -l'humanité semble être une fourmilière sur laquelle ils marchent; -ils ne connaissent de leur espèce que les gens admis par eux; les -autres, ils n'en entendent pas le langage; c'est bien des lèvres qui -se remuent et des yeux qui voient, mais ni le son ni le regard ne les -atteignent: pour eux, ces gens sont comme s'ils n'étaient point. Les -Anglais offrent ainsi comme une image de leur île où la loi régit tout, -où tout est uniforme dans chaque sphère, où l'exercice des vertus -semble être le jeu nécessaire de rouages qui marchent à heure fixe. -Les fortifications d'acier poli élevées autour d'une femme anglaise, -encagée dans son ménage par des fils d'or, mais où sa mangeoire et -son abreuvoir, où ses bâtons et sa pâture sont des merveilles, lui -prêtent d'irrésistibles attraits. Jamais un peuple n'a mieux préparé -l'hypocrisie de la femme mariée en la mettant à tout propos entre la -mort et la vie sociale; pour elle, aucun intervalle entre la honte et -l'honneur: ou la faute est complète, ou elle n'est pas; c'est tout ou -rien, le _to be, or not to be_ d'Hamlet. Cette alternative, jointe -au dédain constant auquel les mÅ“urs l'habituent, fait d'une femme -anglaise un être à part dans le monde. C'est une pauvre créature, -vertueuse par force et prête à se dépraver, condamnée à de continuels -mensonges enfouis en son cÅ“ur, mais délicieuse par la forme, parce que -ce peuple a tout mis dans la forme. De là les beautés particulières -aux femmes de ce pays: cette exaltation d'une tendresse où pour elles -se résume nécessairement la vie, l'exagération de leurs soins pour -elles-mêmes, la délicatesse de leur amour si gracieusement peinte dans -la fameuse scène de Roméo et de Juliette où le génie de Shakspeare a -d'un trait exprimé la femme anglaise. A vous qui leur enviez tant de -choses, que vous dirai-je que vous ne sachiez de ces blanches sirènes, -impénétrables en apparence et sitôt connues, qui croient que l'amour -suffit à l'amour, et qui importent le spleen dans les jouissances en ne -les variant pas, dont l'âme n'a qu'une note, dont la voix n'a qu'une -syllabe, océan d'amour, où qui n'a pas nagé ignorera toujours quelque -chose de la poésie des sens, comme celui qui n'a pas vu la mer aura des -cordes de moins à sa lyre. Vous connaissez le pourquoi de ces paroles. -Mon aventure avec la marquise Dudley eut une fatale célébrité. Dans un -âge où les sens ont tant d'empire sur nos déterminations, chez un jeune -homme où leurs ardeurs avaient été si violemment comprimées, l'image -de la sainte qui souffrait son lent martyre à Clochegourde rayonna -si fortement que je pus résister aux séductions. Cette fidélité fut -le lustre qui me valut l'attention de lady Arabelle. Ma résistance -aiguisa sa passion. Ce qu'elle désirait, comme le désirent beaucoup -d'Anglaises, était l'éclat, l'extraordinaire. Elle voulait du poivre, -du piment pour la pâture du cÅ“ur, de même que les Anglais veulent des -condiments enflammés pour réveiller leur goût. L'atonie que mettent -dans l'existence de ces femmes une perfection constante dans les -choses, une régularité méthodique dans les habitudes, les conduit -à l'adoration du romanesque et du difficile. Je ne sus pas juger ce -caractère. Plus je me renfermais dans un froid dédain, plus lady Dudley -se passionnait. Cette lutte, dont elle se faisait gloire, excita la -curiosité de quelques salons, ce fut pour elle un premier bonheur qui -lui faisait une obligation du triomphe. Ah! j'eusse été sauvé, si -quelque ami m'avait répété le mot atroce qui lui échappa sur madame de -Mortsauf et sur moi: - ---Je suis, dit-elle, ennuyée de ces soupirs de tourterelle! - -Sans vouloir ici justifier mon crime, je vous ferai observer, Natalie, -qu'un homme a moins de ressources pour résister à une femme que vous -n'en avez pour échapper à nos poursuites. Nos mÅ“urs interdisent à notre -sexe les brutalités de la répression qui, chez vous, sont des amorces -pour un amant, et que d'ailleurs les convenances vous imposent; à nous, -au contraire, je ne sais quelle jurisprudence de fatuité masculine -ridiculise notre réserve; nous vous laissons le monopole de la modestie -pour que vous ayez le privilége des faveurs; mais intervertissez -les rôles, l'homme succombe sous la moquerie. Quoique gardé par ma -passion, je n'étais pas à l'âge où l'on reste insensible aux triples -séductions de l'orgueil, du dévouement et de la beauté. Quand lady -Arabelle mettait à mes pieds, au milieu d'un bal dont elle était la -reine, les hommages qu'elle y recueillait, et qu'elle épiait mon regard -pour savoir si sa toilette était de mon goût, et qu'elle frissonnait -de volupté lorsqu'elle me plaisait, j'étais ému de son émotion. Elle -se tenait d'ailleurs sur un terrain où je ne pouvais pas la fuir; il -m'était difficile de refuser certaines invitations parties du cercle -diplomatique; sa qualité lui ouvrait tous les salons, et avec cette -adresse que les femmes déploient pour obtenir ce qui leur plaît, elle -se faisait placer à table par la maîtresse de la maison auprès de -moi; puis elle me parlait à l'oreille.--«Si j'étais aimée comme l'est -madame de Mortsauf, me disait-elle, je vous sacrifierais tout.» Elle me -soumettait en riant les conditions les plus humbles, elle me promettait -une discrétion à toute épreuve, ou me demandait de souffrir seulement -qu'elle m'aimât. Elle me disait un jour ces mots qui satisfaisaient -toutes les capitulations d'une conscience timorée et les effrénés -désirs du jeune homme: «--Votre amie toujours, et votre maîtresse -quand vous le voudrez!» Enfin elle médita de faire servir à ma perte -la loyauté même de mon caractère, elle gagna mon valet de chambre, et -après une soirée où elle s'était montrée si belle qu'elle était sûre -d'avoir excité mes désirs, je la trouvai chez moi. Cet éclat retentit -dans l'Angleterre, et son aristocratie se consterna comme le ciel à la -chute de son plus bel ange. Lady Dudley quitta son nuage dans l'empirée -britannique, se réduisit à sa fortune, et voulut éclipser par ses -sacrifices CELLE dont la vertu causa ce célèbre désastre. Lady Arabelle -prit plaisir, comme le démon sur le faîte du temple, à me montrer les -plus riches pays de son ardent royaume. - -Lisez-moi, je vous en conjure, avec indulgence? Il s'agit ici d'un -des problèmes les plus intéressants de la vie humaine, d'une crise -à laquelle ont été soumis la plus grande partie des hommes, et que -je voudrais expliquer, ne fût-ce que pour allumer un phare sur cet -écueil. Cette belle lady, si svelte, si frêle, cette femme de lait, -si brisée, si brisable, si douce, d'un front si caressant, couronnée -de cheveux de couleur fauve et si fins, cette créature dont l'éclat -semble phosphorescent et passager, est une organisation de fer. Quelque -fougueux qu'il soit, aucun cheval ne résiste à son poignet nerveux, à -cette main molle en apparence et que rien ne lasse. Elle a le pied de -la biche, un petit pied sec et musculeux, sous une grâce d'enveloppe -indescriptible. Elle est d'une force à ne rien craindre dans une lutte; -nul homme ne peut la suivre à cheval; elle gagnerait le prix d'un -_steeple chase_ sur des centaures; elle tire les daims et les cerfs -sans arrêter son cheval. Son corps ignore la sueur, il aspire le feu -dans l'atmosphère et vit dans l'eau sous peine de ne pas vivre. Aussi -sa passion est-elle tout africaine; son désir va comme le tourbillon -du désert, le désert dont l'ardente immensité se peint dans ses yeux, -le désert plein d'azur et d'amour, avec son ciel inaltérable, avec -ces fraîches nuits étoilées. Quelles oppositions avec Clochegourde! -L'orient et l'occident, l'une attirant à elle les moindres parcelles -humides pour s'en nourrir, l'autre exsudant son âme, enveloppant ses -fidèles d'une lumineuse atmosphère; celle-ci, vive et svelte; celle-là , -lente et grasse. Enfin, avez-vous jamais réfléchi au sens général -des mÅ“urs anglaises? N'est-ce pas la divinisation de la matière, un -épicuréisme défini, médité, savamment appliqué? Quoi qu'elle fasse -ou dise, l'Angleterre est matérialiste, à son insu peut-être. Elle a -des prétentions religieuses et morales, d'où la spiritualité divine, -d'où l'âme catholique est absente, et dont la grâce fécondante ne sera -remplacée par aucune hypocrisie, quelque bien jouée qu'elle soit. Elle -possède au plus haut degré cette science de l'existence qui bonifie -les moindres parcelles de la matérialité, qui fait que votre pantoufle -est la plus exquise pantoufle du monde, qui donne à votre linge une -saveur indicible, qui double de cèdre et parfume les commodes; qui -verse à l'heure dite un thé suave, savamment déplié, qui bannit la -poussière, cloue des tapis depuis la première marche jusque dans les -derniers replis de la maison, brosse les murs des caves, polit le -marteau de la porte, assouplit les ressorts du carrosse, qui fait de -la matière une pulpe nourrissante et cotonneuse, brillante et propre -au sein de laquelle l'âme expire sous la jouissance, qui produit -l'affreuse monotonie du bien-être, donne une vie sans opposition dénuée -de spontanéité et qui pour tout dire vous machinise. Ainsi, je connus -tout à coup au sein de ce luxe anglais une femme peut-être unique -en son sexe, qui m'enveloppa dans les rets de cet amour renaissant -de son agonie et aux prodigalités duquel j'apportais une continence -sévère, de cet amour qui a des beautés accablantes, une électricité -à lui, qui vous introduit souvent dans les cieux par les portes -d'ivoire de son demi-sommeil, ou qui vous y enlève en croupe sur ses -reins ailés. Amour horriblement ingrat, qui rit sur les cadavres de -ceux qu'il tue; amour sans mémoire, un cruel amour qui ressemble à la -politique anglaise, et dans lequel tombent presque tous les hommes. -Vous comprenez déjà le problème. L'homme est composé de matière et -d'esprit; l'animalité vient aboutir en lui, et l'ange commence à lui. -De là cette lutte que nous éprouvons tous entre une destinée future -que nous pressentons et les souvenirs de nos instincts antérieurs -dont nous ne sommes pas entièrement détachés: un amour charnel et un -amour divin. Tel homme les résout en un seul, tel autre s'abstient; -celui-ci fouille le sexe entier pour y chercher la satisfaction de -ses appétits antérieurs, celui-là l'idéalise en une seule femme dans -laquelle se résume l'univers; les uns flottent indécis entre les -voluptés de la matière et celles de l'esprit, les autres spiritualisent -la chair en lui demandant ce qu'elle ne saurait donner. Si, pensant à -ces traits généraux de l'amour, vous tenez compte des répulsions et -des affinités qui résultent de la diversité des organisations, et qui -brisent les pactes conclus entre ceux qui ne se sont pas éprouvés; si -vous y joignez les erreurs produites par les espérances des gens qui -vivent plus spécialement par l'esprit, par le cÅ“ur ou par l'action, -qui pensent, qui sentent ou qui agissent, et dont les vocations -sont trompées, méconnues dans une association où il se trouve deux -êtres, également doubles; vous aurez une grande indulgence pour les -malheurs envers lesquels la société se montre sans pitié. Eh! bien, -lady Arabelle contente les instincts, les organes, les appétits, les -vices et les vertus de la matière subtile dont nous sommes faits; -elle était la maîtresse du corps. Madame de Mortsauf était l'épouse -de l'âme. L'amour que satisfait la maîtresse a des bornes, la matière -est finie, ses propriétés ont des forces calculées, elle est soumise -à d'inévitables saturations; je sentais souvent je ne sais quel -vide à Paris, près de lady Dudley. L'infini est le domaine du cÅ“ur, -l'amour était sans borne à Clochegourde. J'aimais passionnément lady -Arabelle, et certes, si la bête était sublime en elle, elle avait -aussi de la supériorité dans l'intelligence; sa conversation moqueuse -embrassait tout. Mais j'adorais Henriette. La nuit je pleurais de -bonheur, le matin je pleurais de remords. Il est certaines femmes assez -savantes pour cacher leur jalousie sous la bonté la plus angélique; -c'est celles qui, semblables à lady Dudley, ont dépassé trente ans. -Ces femmes savent alors sentir et calculer, presser tout le suc du -présent et penser à l'avenir; elles peuvent étouffer des gémissements -souvent légitimes avec l'énergie du chasseur qui ne s'aperçoit pas -d'une blessure en poursuivant son bouillant hallali. Sans parler de -madame de Mortsauf, Arabelle essayait de la tuer dans mon âme, où elle -la retrouvait toujours, et sa passion se ravivait au souffle de cet -amour invincible. Afin de triompher par des comparaisons qui fussent -à son avantage, elle ne se montra ni soupçonneuse, ni tracassière, ni -curieuse, comme le sont la plupart des jeunes femmes; mais, semblable -à la lionne qui a saisi dans sa gueule et rapporté dans son antre une -proie à ronger, elle veillait à ce que rien ne troublât son bonheur, et -me gardait comme une conquête insoumise. J'écrivais à Henriette sous -ses yeux, jamais elle ne lut une seule ligne, jamais elle ne chercha -par aucun moyen à savoir l'adresse écrite sur mes lettres. J'avais ma -liberté. Elle semblait s'être dit:--Si je le perds, je n'en accuserai -que moi. Et elle s'appuyait fièrement sur un amour si dévoué qu'elle -m'aurait donné sa vie sans hésiter si je la lui avais demandée. Enfin -elle m'avait fait croire que, si je la quittais, elle se tuerait -aussitôt. Il fallait l'entendre à ce sujet célébrer la coutume des -veuves indiennes qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris.--«Quoique -dans l'Inde cet usage soit une distinction réservée à la classe -noble, et que, sous ce rapport, il soit peu compris des Européens -incapables de deviner la dédaigneuse grandeur de ce privilége, avouez, -me disait-elle, que, dans nos plates mÅ“urs modernes, l'aristocratie ne -peut plus se relever que par l'extraordinaire des sentiments? Comment -puis-je apprendre aux bourgeois que le sang de mes veines ne ressemble -pas au leur, si ce n'est en mourant autrement qu'ils ne meurent? Des -femmes sans naissance peuvent avoir les diamants, les étoffes, les -chevaux, les écussons même qui devraient nous être réservés, car -on achète un nom! Mais, aimer, tête levée, à contresens de la loi, -mourir pour l'idole que l'on s'est choisie en se taillant un linceul -dans les draps de son lit, soumettre le monde et le ciel à un homme -en dérobant ainsi au Tout-Puissant le droit de faire un Dieu, ne le -trahir pour rien, pas même pour la vertu; car se refuser à lui au -nom du devoir, n'est-ce pas se donner à quelque chose qui n'est pas -_lui_?... que ce soit un homme ou une idée, il y a toujours trahison! -Voilà des grandeurs où n'atteignent pas les femmes vulgaires; elles ne -connaissent que deux routes communes, ou le grand chemin de la vertu, -ou le bourbeux sentier de la courtisane!» Elle procédait, vous le -voyez, par l'orgueil, elle flattait toutes les vanités en les déifiant, -elle me mettait si haut qu'elle ne pouvait vivre qu'à mes genoux; -aussi toutes les séductions de son esprit étaient-elles exprimées par -sa pose d'esclave et par son entière soumission. Elle savait rester -tout un jour, étendue à mes pieds, silencieuse, occupée à me regarder, -épiant l'heure du plaisir comme une cadine du sérail et l'avançant -par d'habiles coquetteries, tout en paraissant l'attendre. Par quels -mots peindre les six premiers mois pendant lesquels je fus en proie -aux énervantes jouissances d'un amour fertile en plaisirs, et qui les -variait avec le savoir que donne l'expérience, mais en cachant son -instruction sous les emportements de la passion. Ces plaisirs, subite -révélation de la poésie des sens, constituent le lien vigoureux par -lequel les jeunes gens s'attachent aux femmes plus âgées qu'eux; mais -ce lien est l'anneau du forçat, il laisse dans l'âme une ineffaçable -empreinte, il y met un dégoût anticipé pour les amours frais, candides, -riches de fleurs seulement, et qui ne savent pas servir d'alcohol -dans des coupes d'or curieusement ciselées, enrichies de pierres où -brillent d'inépuisables feux. En savourant les voluptés que je rêvais -sans les connaître, que j'avais exprimées dans mes _selam_, et que -l'union des âmes rend mille fois plus ardentes, je ne manquai pas de -paradoxes pour me justifier à moi-même la complaisance avec laquelle -je m'abreuvais à cette belle coupe. Souvent lorsque, perdue dans -l'infini de la lassitude, mon âme dégagée du corps voltigeait loin -de la terre, je pensais que ces plaisirs étaient un moyen d'annuler -la matière et de rendre l'esprit à son vol sublime. Souvent lady -Dudley, comme beaucoup de femmes, profitait de l'exaltation à laquelle -conduit l'excès du bonheur, pour me lier par des serments; et, sous -le coup d'un désir, elle m'arrachait des blasphèmes contre l'ange de -Clochegourde. Une fois traître, je devins fourbe. Je continuai d'écrire -à madame de Mortsauf comme si j'étais toujours le même enfant au -méchant petit habit bleu qu'elle aimait tant; mais, je l'avoue, son -don de seconde vue m'épouvantait quand je pensais aux désastres qu'une -indiscrétion pouvait causer dans le joli château de mes espérances. -Souvent, au milieu de mes joies, une soudaine douleur me glaçait, -j'entendais le nom d'Henriette prononcé par une voix d'en haut comme -le:--_Caïn, où est Abel?_ de l'Écriture. Mes lettres restèrent sans -réponse. Je fus saisi d'une horrible inquiétude, je voulus partir -pour Clochegourde. Arabelle ne s'y opposa point, mais elle parla -naturellement de m'accompagner en Touraine. Son caprice aiguisé par -la difficulté, ses pressentiments justifiés par un bonheur inespéré, -tout avait engendré chez elle un amour réel qu'elle désirait rendre -unique. Son génie de femme lui fit apercevoir dans ce voyage un moyen -de me détacher entièrement de madame de Mortsauf; tandis que, aveuglé -par la peur, emporté par la naïveté de la passion vraie, je ne vis pas -le piége où j'allais être pris. Lady Dudley proposa les concessions -les plus humbles et prévint toutes les objections. Elle consentit à -demeurer près de Tours, à la campagne, inconnue, déguisée, sans sortir -le jour, et à choisir pour nos rendez-vous les heures de la nuit où -personne ne pouvait nous rencontrer. Je partis de Tours à cheval -pour Clochegourde. J'avais mes raisons en y venant ainsi, car il me -fallait pour mes excursions nocturnes un cheval, et le mien était un -cheval arabe que lady Esther Stanhope avait envoyé à la marquise, et -qu'elle m'avait échangé contre ce fameux tableau de Rembrandt, qu'elle -a dans son salon à Londres, et que j'ai si singulièrement obtenu. Je -pris le chemin que j'avais parcouru pédestrement six ans auparavant, -et m'arrêtai sous le noyer. De là , je vis madame de Mortsauf en robe -blanche au bord de la terrasse. Aussitôt je m'élançai vers elle avec la -rapidité de l'éclair, et fus en quelques minutes au bas du mur, après -avoir franchi la distance en droite ligne, comme s'il s'agissait d'une -course au clocher. Elle entendit les bonds prodigieux de l'hirondelle -du désert, et, quand je l'arrêtai net au coin de la terrasse, elle me -dit:--Ah! vous voilà ! - -Ces trois mots me foudroyèrent. Elle savait mon aventure. Qui la lui -avait apprise? sa mère, de qui plus tard elle me montra la lettre -odieuse! La faiblesse indifférente de cette voix, jadis si pleine de -vie, la pâleur mate du son révélaient une douleur mûrie, exhalaient -je ne sais quelle odeur de fleurs coupées sans retour. L'ouragan -de l'infidélité, semblable à ces crues de la Loire qui ensablent à -jamais une terre, avait passé sur son âme en faisant un désert là où -verdoyaient d'opulentes prairies. Je fis entrer mon cheval par la -petite porte; il se coucha sur le gazon à mon commandement, et la -comtesse, qui s'était avancée à pas lents, s'écria:--Le bel animal! -Elle se tenait les bras croisés pour que je ne prisse pas sa main, je -devinai son intention.--Je vais prévenir monsieur de Mortsauf, dit-elle -en me quittant. - -Je demeurai debout, confondu, la laissant aller, la contemplant, -toujours noble, lente, fière, plus blanche que je ne l'avais vue, -mais gardant au front la jaune empreinte du sceau de la plus amère -mélancolie, et penchant la tête comme un lys trop chargé de pluie. - ---Henriette! criai-je avec la rage de l'homme qui se sent mourir. - -Elle ne se retourna point, elle ne s'arrêta pas, elle dédaigna de me -dire qu'elle m'avait retiré son nom, qu'elle n'y répondait plus, elle -marchait toujours. Je pourrai dans cette épouvantable vallée où doivent -tenir des millions de peuples devenus poussière et dont l'âme anime -maintenant la surface du globe, je pourrai me trouver petit au sein de -cette foule pressée sous les immensités lumineuses qui l'éclaireront de -leur gloire; mais alors je serai moins aplati que je ne le fus devant -cette forme blanche, montant comme monte dans les rues d'une ville -quelque inflexible inondation, montant d'un pas égal à son château de -Clochegourde, la gloire et le supplice de cette Didon chrétienne! Je -maudis Arabelle par une seule imprécation qui l'eût tuée si elle l'eût -entendue, elle qui avait tout laissé pour moi, comme on laisse tout -pour Dieu! Je restai perdu dans un monde de pensées, en apercevant de -tous côtés l'infini de la douleur. Je les vis alors descendant tous. -Jacques courait avec l'impétuosité naïve de son âge. Gazelle aux yeux -mourants, Madeleine accompagnait sa mère. Je serrai Jacques contre -mon cÅ“ur en versant sur lui les effusions de l'âme et les larmes que -rejetait sa mère. Monsieur de Mortsauf vint à moi, me tendit les bras, -me pressa sur lui, m'embrassa sur les joues, en me disant:--Félix, j'ai -su que je vous devais la vie! - -Madame de Mortsauf nous tourna le dos pendant cette scène, en prenant -le prétexte de montrer le cheval à Madeleine stupéfaite. - ---Ha! diantre! voilà bien les femmes, cria le comte en colère, elles -examinent votre cheval. - -Madeleine se retourna, vint à moi, je lui baisai la main en regardant -la comtesse qui rougit. - ---Elle est bien mieux, Madeleine, dis-je. - ---Pauvre fillette! répondit la comtesse en la baisant au front. - ---Oui, pour le moment, ils sont tous bien, répondit le comte. Moi seul, -mon cher Félix, suis délabré comme une vieille tour qui va tomber. - ---Il paraît que le général a toujours ses dragons noirs, repris-je en -regardant madame de Mortsauf. - ---Nous avons tous nos _blues devils_, répondit-elle. N'est-ce pas le -mot anglais? - -Nous remontâmes vers les clos en nous promenant ensemble, et sentant -tous qu'il était survenu quelque grave événement. Elle n'avait aucun -désir d'être seule avec moi. Enfin j'étais son hôte. - ---Pour le coup, et votre cheval? dit le comte quand nous fûmes sortis. - ---Vous verrez, reprit la comtesse, que j'aurai tort en y pensant, et -tort en n'y pensant plus. - ---Mais oui, dit-il, il faut tout faire en temps utile. - ---J'y vais, dis-je en trouvant ce froid accueil insupportable. Moi seul -puis le faire sortir, et le caser comme il faut. Mon _groom_ vient par -la voiture de Chinon, il le pansera. - ---Le _groom_ arrive-t-il aussi d'Angleterre? dit-elle. - ---Il ne s'en fait que là , répondit le comte qui devint gai en voyant sa -femme triste. - -La froideur de sa femme fut une occasion de la contredire, il m'accabla -de son amitié. Je connus la pesanteur de l'attachement d'un mari. Ne -croyez pas que le moment où leurs attentions assassinent les âmes -nobles soit le temps où leurs femmes prodiguent une affection qui -semble leur être volée; non! ils sont odieux et insupportables le jour -où cet amour s'envole. La bonne intelligence, condition essentielle -aux attachements de ce genre, apparaît alors comme un moyen; elle pèse -alors, elle est horrible comme tout moyen que sa fin ne justifie plus. - ---Mon cher Félix, me dit le comte en me prenant les mains et me les -serrant affectueusement, pardonnez à madame de Mortsauf, les femmes ont -besoin d'être quinteuses, leur faiblesse les excuse, elles ne sauraient -avoir l'égalité d'humeur que nous donne la force du caractère. Elle -vous aime beaucoup, je le sais; mais... - -Pendant que le comte parlait, madame de Mortsauf s'éloigna de nous -insensiblement de manière à nous laisser seuls. - ---Félix, me dit-il alors à voix basse en contemplant sa femme qui -remontait au château accompagnée de ses deux enfants, j'ignore ce -qui se passe dans l'âme de madame de Mortsauf, mais son caractère a -complétement changé depuis six semaines. Elle si douce, si dévouée -jusqu'ici, devient d'une maussaderie incroyable! - -Manette m'apprit plus tard que la comtesse était tombée dans un -abattement qui la rendait insensible aux tracasseries du comte. En ne -rencontrant plus de terre molle où planter ses flèches, cet homme était -devenu inquiet comme l'enfant qui ne voit plus remuer le pauvre insecte -qu'il tourmente. En ce moment il avait besoin d'un confident comme -l'exécuteur a besoin d'un aide. - ---Essayez, dit-il après une pause, de questionner madame de Mortsauf. -Une femme a toujours des secrets pour son mari; mais elle vous confiera -peut-être le sujet de ses peines. Dût-il m'en coûter la moitié des -jours qui me restent et la moitié de ma fortune, je sacrifierais tout -pour la rendre heureuse. Elle est si nécessaire à ma vie! Si dans ma -vieillesse je ne sentais pas toujours cet ange à mes côtés, je serais -le plus malheureux des hommes! je voudrais mourir tranquille. Dites-lui -donc qu'elle n'a pas long-temps à me supporter. Moi, Félix, mon pauvre -ami, je m'en vais, je le sais. Je cache à tout le monde la fatale -vérité, pourquoi les affliger par avance? Toujours le pylore, mon ami! -J'ai fini par saisir les causes de la maladie, la sensibilité m'a tué. -En effet, toutes nos affections frappent sur le centre gastrique... - ---En sorte, lui dis-je en souriant, que les gens de cÅ“ur périssent par -l'estomac. - ---Ne riez pas, Félix, rien n'est plus vrai. Les peines trop vives -exagèrent le jeu du grand sympathique. Cette exaltation de la -sensibilité entretient dans une constante irritation la muqueuse de -l'estomac. Si cet état persiste, il amène des perturbations d'abord -insensibles dans les fonctions digestives: les sécrétions s'altèrent, -l'appétit se déprave et la digestion se fait capricieuse: bientôt des -douleurs poignantes apparaissent, s'aggravent et deviennent de jour -en jour plus fréquentes; puis la désorganisation arrive à son comble -comme si quelque poison lent se mêlait au bol alimentaire; la muqueuse -s'épaissit, l'induration de la valvule du pylore s'opère et il s'y -forme un squirrhe dont il faut mourir. Eh! bien, j'en suis là , mon -cher! L'induration marche sans que rien puisse l'arrêter. Voyez mon -teint jaune-paille, mes yeux secs et brillants, ma maigreur excessive? -Je me dessèche. Que voulez-vous, j'ai rapporté de l'émigration le germe -de cette maladie: j'ai tant souffert alors! Mon mariage, qui pouvait -réparer les maux de l'émigration, loin de calmer mon âme ulcérée, a -ravivé la plaie. Qu'ai-je trouvé ici? d'éternelles alarmes causées -par mes enfants, des chagrins domestiques, une fortune à refaire, des -économies qui engendraient mille privations que j'imposais à ma femme -et dont je pâtissais le premier. Enfin, je ne puis confier ce secret -qu'à vous, mais voici ma plus dure peine. Quoique Blanche soit un ange, -elle ne me comprend pas; elle ne sait rien de mes douleurs, elle les -contrarie, je lui pardonne! Tenez, ceci est affreux à dire, mon ami; -mais une femme moins vertueuse qu'elle m'aurait rendu plus heureux en -se prêtant à des adoucissements que Blanche n'imagine pas, car elle est -niaise comme un enfant! Ajoutez que mes gens me tourmentent, c'est des -buses qui entendent grec lorsque je parle français. Quand notre fortune -a été reconstruite, coussi coussi, quand j'ai eu moins d'ennui, le mal -était fait, j'atteignais à la période des appétits dépravés; puis est -venue ma grande maladie, si mal prise par Origet. Bref, aujourd'hui je -n'ai pas six mois à vivre... - -J'écoutais le comte avec terreur. En revoyant la comtesse, le brillant -de ses yeux secs et la teinte jaune-paille de son front m'avaient -frappé, j'entraînai le comte vers la maison en paraissant écouter -ses plaintes mêlées de dissertations médicales; mais je ne songeais -qu'à Henriette et voulais l'observer. Je trouvai la comtesse dans -le salon, où elle assistait à une leçon de mathématiques donnée à -Jacques par l'abbé de Dominis, en montrant à Madeleine un point de -tapisserie. Autrefois elle aurait bien su, le jour de mon arrivée, -remettre ses occupations pour être toute à moi; mais mon amour était si -profondément vrai que je refoulai dans mon cÅ“ur le chagrin que me causa -ce contraste entre le présent et le passé; car je voyais la fatale -teinte jaune-paille qui, sur ce céleste visage, ressemblait au reflet -des lueurs divines que les peintres italiens ont mises à la figure des -saintes. Je sentis alors en moi le vent glacé de la mort. Puis quand -le feu de ses yeux dénués de l'eau limpide où jadis nageait son regard -tomba sur moi, je frissonnai; j'aperçus alors quelques changements dus -au chagrin et que je n'avais point remarqués en plein air: les lignes -si menues qui, à ma dernière visite, n'étaient que légèrement imprimées -sur son front, l'avaient creusé; ses tempes bleuâtres semblaient -ardentes et concaves; ses yeux s'étaient enfoncés sous leurs arcades -attendries, et le tour avait bruni; elle était mortifiée comme le -fruit sur lequel les meurtrissures commencent à paraître, et qu'un -ver intérieur fait prématurément blondir. Moi, dont toute l'ambition -était de verser le bonheur à flots dans son âme, n'avais-je pas jeté -l'amertume dans la source où se rafraîchissait sa vie, où se retrempait -son courage? Je vins m'asseoir à ses côtés, et lui dis d'une voix où -pleurait le repentir:--Êtes-vous contente de votre santé? - ---Oui, répondit-elle en plongeant ses yeux dans les miens. Ma santé, la -voici, reprit-elle en me montrant Jacques et Madeleine. - -Sortie victorieuse de sa lutte avec la nature, à quinze ans, Madeleine -était femme; elle avait grandi, ses couleurs de rose du Bengale -renaissaient sur ses joues bistrées; elle avait perdu l'insouciance de -l'enfant qui regarde tout en face, et commençait à baisser les yeux; -ses mouvements devenaient rares et graves comme ceux de sa mère; sa -taille était svelte, et les grâces de son corsage fleurissaient déjà ; -déjà la coquetterie lissait ses magnifiques cheveux noirs, séparés en -deux bandeaux sur son front d'Espagnole. Elle ressemblait aux jolies -statuettes du Moyen-Age, si fines de contour, si minces de forme que -l'Å“il en les caressant craint de les voir se briser; mais la santé, ce -fruit éclos après tant d'efforts, avait mis sur ses joues le velouté -de la pêche, et le long de son col le soyeux duvet où, comme chez sa -mère, se jouait la lumière. Elle devait vivre! Dieu l'avait écrit, -cher bouton de la plus belle des fleurs humaines! sur les longs cils -de tes paupières, sur la courbe de tes épaules qui promettaient de se -développer richement comme celles de ta mère! Cette brune jeune fille, -à la taille de peuplier, contrastait avec Jacques, frêle jeune homme -de dix-sept ans, de qui la tête avait grossi, dont le front inquiétait -par sa rapide extension, dont les yeux fiévreux, fatigués, étaient en -harmonie avec une voix profondément sonore. L'organe livrait un trop -fort volume de son, de même que le regard laissait échapper trop de -pensées. C'était l'intelligence, l'âme, le cÅ“ur d'Henriette dévorant -de leur flamme rapide un corps sans consistance; car Jacques avait ce -teint de lait animé des couleurs ardentes qui distinguent les jeunes -Anglaises marquées par le fléau pour être abattues dans un temps -déterminé; santé trompeuse! En obéissant au signe par lequel Henriette, -après m'avoir montré Madeleine, indiquait Jacques qui traçait des -figures de géométrie et des calculs algébriques sur un tableau devant -l'abbé de Dominis, je tressaillis à l'aspect de cette mort cachée sous -les fleurs, et respectai l'erreur de la pauvre mère. - ---Quand je les vois ainsi, la joie fait taire mes douleurs, de même -qu'elles se taisent et disparaissent quand je les vois malades. -Mon ami, dit-elle l'Å“il brillant de plaisir maternel, si d'autres -affections nous trahissent, les sentiments récompensés ici, les -devoirs accomplis et couronnés de succès compensent la défaite essuyée -ailleurs. Jacques sera comme vous un homme d'une haute instruction, -plein de vertueux savoir; il sera comme vous l'honneur de son pays, -qu'il gouvernera peut-être, aidé par vous qui serez si haut placé; mais -je tâcherai qu'il soit fidèle à ses premières affections. Madeleine, la -chère créature, a déjà le cÅ“ur sublime, elle est pure comme la neige du -plus haut sommet des Alpes, elle aura le dévouement de la femme et sa -gracieuse intelligence, elle est fière, elle sera digne des Lenoncourt! -La mère jadis si tourmentée est maintenant bien heureuse, heureuse -d'un bonheur infini, sans mélange; oui, ma vie est pleine, ma vie est -riche. Vous le voyez, Dieu fait éclore mes joies au sein des affections -permises et mêle de l'amertume à celles vers lesquelles m'entraînait un -penchant dangereux... - ---Bien, s'écria joyeusement l'abbé. Monsieur le vicomte en sait autant -que moi... - -En achevant sa démonstration Jacques toussa légèrement. - ---Assez pour aujourd'hui, mon cher abbé, dit la comtesse émue, et -surtout pas de leçon de chimie. Montez à cheval, Jacques, reprit-elle -en se laissant embrasser par son fils avec la caressante mais digne -volupté d'une mère, et les yeux tournés vers moi comme pour insulter -mes souvenirs. Allez, cher, et soyez prudent. - ---Mais, lui dis-je pendant qu'elle suivait Jacques par un long regard, -vous ne m'avez pas répondu. Ressentez-vous quelques douleurs? - ---Oui, parfois à l'estomac. Si j'étais à Paris, j'aurais les honneurs -d'une gastrite, la maladie à la mode. - ---Ma mère souffre souvent et beaucoup, me dit Madeleine. - ---Ah! dit-elle, ma santé vous intéresse?... - -Madeleine étonnée de la profonde ironie empreinte dans ces mots, nous -regarda tour à tour; mes yeux comptaient des fleurs roses sur le -coussin de son meuble gris et vert qui ornait le salon. - ---Cette situation est intolérable, lui dis-je à l'oreille. - ---Est-ce moi qui l'ai créée? me demanda-t-elle. Cher enfant, -ajouta-t-elle à haute voix en affectant ce cruel enjouement par lequel -les femmes enjolivent leurs vengeances, ignorez-vous l'histoire -moderne? la France et l'Angleterre ne sont-elles pas toujours ennemies? -Madeleine sait cela, elle sait qu'une mer immense les sépare, mer -froide, mer orageuse. - -Les vases de la cheminée étaient remplacés par des candélabres, afin -sans doute de m'ôter le plaisir de les remplir de fleurs; je les -retrouvai plus tard dans sa chambre. Quand mon domestique arriva, je -sortis pour lui donner des ordres; il m'avait apporté quelques affaires -que je voulus placer dans ma chambre. - ---Félix, me dit la comtesse, ne vous trompez pas! L'ancienne chambre -de ma tante est maintenant celle de Madeleine, vous êtes au-dessus du -comte. - -Quoique coupable, j'avais un cÅ“ur, et tous ces mots étaient des coups -de poignard froidement donnés aux endroits les plus sensibles qu'elle -semblait choisir pour frapper. Les souffrances morales ne sont pas -absolues, elles sont en raison de la délicatesse des âmes, et la -comtesse avait durement parcouru cette échelle des douleurs; mais, -par cette raison même, la meilleure femme sera toujours d'autant plus -cruelle qu'elle a été plus bienfaisante; je la regardai, mais elle -baissa la tête. J'allai dans ma nouvelle chambre qui était jolie, -blanche et verte. Là , je fondis en larmes. Henriette m'entendit, elle y -vint en apportant un bouquet de fleurs. - ---Henriette, lui dis-je, en êtes vous à ne point pardonner la plus -excusable des fautes? - ---Ne m'appelez jamais Henriette, reprit-elle, elle n'existe plus, la -pauvre femme; mais vous trouverez toujours madame de Mortsauf, une -amie dévouée qui vous écoutera, qui vous aimera. Félix, nous causerons -plus tard. Si vous avez encore de la tendresse pour moi, laissez-moi -m'habituer à vous voir; et au moment où les mots me déchireront moins -le cÅ“ur, à l'heure où j'aurai reconquis un peu de courage, eh! bien, -alors, alors seulement. Voyez-vous cette vallée, dit-elle en me -montrant l'Indre, elle me fait mal, je l'aime toujours. - ---Ah! périsse l'Angleterre et toutes ses femmes! Je donne ma démission -au roi, je meurs ici, pardonné. - ---Non, aimez-la, cette femme! Henriette n'est plus, ceci n'est pas un -jeu, vous le saurez. - -Elle se retira, dévoilant par l'accent de ce dernier mot l'étendue de -ses plaies. Je sortis vivement, la retins et lui dis:--Vous ne m'aimez -donc plus? - ---Vous m'avez fait plus de mal que tous les autres ensemble! -Aujourd'hui je souffre moins, je vous aime donc moins; mais il n'y -a qu'en Angleterre où l'on dise _ni jamais, ni toujours_; ici nous -disons _toujours_. Soyez sage, n'augmentez pas ma douleur; et si vous -souffrez, songez que je vis, moi! - -Elle me retira sa main que je tenais froide, sans mouvement, mais -humide, et se sauva comme une flèche en traversant le corridor où -cette scène véritablement tragique avait eu lieu. Pendant le dîner, le -marquis me réservait un supplice auquel je n'avais pas songé. - ---La marquise Dudley n'est donc pas à Paris? me dit-il. - -Je rougis excessivement en lui répondant:--Non. - ---Elle n'est pas à Tours, dit le comte en continuant. - ---Elle n'est pas divorcée, elle peut aller en Angleterre. Son mari -serait bien heureux, si elle voulait revenir à lui, dis-je avec -vivacité. - ---A-t-elle des enfants, demanda madame de Mortsauf d'une voix altérée. - ---Deux fils, lui dis-je. - ---Où sont-ils? - ---En Angleterre, avec le père. - ---Voyons, Félix, soyez franc. Est-elle aussi belle qu'on le dit? - ---Pouvez-vous lui faire une semblable question? la femme qu'on aime -n'est-elle pas toujours la plus belle des femmes, s'écria la comtesse. - ---Oui, toujours, dis-je avec orgueil en lui lançant un regard qu'elle -ne soutint pas. - ---Vous êtes heureux, reprit le comte, oui, vous êtes un heureux coquin. -Ah! dans ma jeunesse, j'aurais été fou d'une semblable conquête... - ---Assez, dit madame de Mortsauf, en montrant par un regard Madeleine à -son père. - ---Je ne suis pas un enfant, dit le comte qui se plaisait à redevenir -jeune. - -En sortant de table, la comtesse m'amena sur la terrasse, et quand -nous y fûmes, elle s'écria:--Comment, il se rencontre des femmes qui -sacrifient leurs enfants à un homme? La fortune, le monde, je le -conçois, l'éternité, oui, peut-être! Mais les enfants! se priver de ses -enfants! - ---Oui, et ces femmes voudraient avoir encore à sacrifier plus, elles -donnent tout... - -Pour la comtesse, le monde se renversa, ses idées se confondirent. -Saisie par ce grandiose, soupçonnant que le bonheur devait justifier -cette immolation, entendant en elle-même les cris de la chair révoltée, -elle demeura stupide en face de sa vie manquée. Oui, elle eut un moment -de doute horrible; mais elle se releva grande et sainte, portant haut -la tête. - ---Aimez-la donc bien, Félix, cette femme, dit-elle avec des larmes aux -yeux, ce sera ma sÅ“ur heureuse. Je lui pardonne les maux qu'elle m'a -faits, si elle vous donne ce que vous ne deviez jamais trouver ici, ce -que vous ne pouvez plus tenir de moi. Vous avez eu raison, je ne vous -ai jamais dit que je vous aimasse, et je ne vous ai jamais aimé comme -on aime dans ce monde. Mais si elle n'est pas mère, comment peut-elle -aimer? - ---Chère sainte, repris-je, il faudrait que je fusse moins ému que je -ne le suis pour t'expliquer que tu planes victorieusement au-dessus -d'elle, qu'elle est une femme de la terre, une fille des races -déchues, et que tu es la fille des cieux, l'ange adoré, que tu as -tout mon cÅ“ur et qu'elle n'a que ma chair; elle le sait, elle en est -au désespoir, et elle changerait avec toi, quand même le plus cruel -martyre lui serait imposé pour prix de ce changement. Mais tout est -irrémédiable. A toi l'âme, à toi les pensées, l'amour pur, à toi la -jeunesse et la vieillesse; à elle les désirs et les plaisirs de la -passion fugitive; à toi mon souvenir dans toute son étendue, à elle -l'oubli le plus profond. - ---Dites, dites, dites-moi donc cela, ô mon ami! Elle alla s'asseoir -sur un banc et fondit en larmes. La vertu, Félix, la sainteté de la -vie, l'amour maternel, ne sont donc pas des erreurs. Oh! jetez ce baume -sur mes plaies! Répétez une parole qui me rend aux cieux où je voulais -tendre d'un vol égal avec vous! Bénissez-moi par un regard, par un mot -sacré, je vous pardonnerai les maux que j'ai soufferts depuis deux mois. - ---Henriette, il est des mystères de notre vie que vous ignorez. Je -vous ai rencontrée dans un âge auquel le sentiment peut étouffer -les désirs inspirés par notre nature; mais plusieurs scènes dont le -souvenir me réchaufferait à l'heure où viendra la mort ont dû vous -attester que cet âge finissait, et votre constant triomphe a été d'en -prolonger les muettes délices. Un amour sans possession se soutient par -l'exaspération même des désirs; puis il vient un moment où tout est -souffrance en nous, qui ne ressemblons en rien à vous. Nous possédons -une puissance qui ne saurait être abdiquée, sous peine de ne plus être -hommes. Privé de la nourriture qui le doit alimenter, le cÅ“ur se dévore -lui-même, et sent un épuisement qui n'est pas la mort, mais qui la -précède. La nature ne peut donc pas être longtemps trompée; au moindre -accident, elle se réveille avec une énergie qui ressemble à la folie. -Non, je n'ai pas aimé, mais j'ai eu soif au milieu du désert. - ---Du désert! dit-elle avec amertume en montrant la vallée. Et, -ajouta-t-elle, comme il raisonne, et combien de distinctions subtiles? -les fidèles n'ont pas tant d'esprit. - ---Henriette, lui dis-je, ne nous querellons pas pour quelques -expressions hasardées. Non, mon âme n'a pas vacillé, mais je n'ai pas -été maître de mes sens. Cette femme n'ignore pas que tu es la seule -aimée. Elle joue un rôle secondaire dans ma vie, elle le sait, et s'y -résigne; j'ai le droit de la quitter, comme on quitte une courtisane... - - ---Et alors... - ---Elle m'a dit qu'elle se tuerait, répondis-je en croyant que cette -résolution surprendrait Henriette. Mais en m'entendant elle laissa -échapper un de ces dédaigneux sourires plus expressifs encore que les -pensées qu'ils traduisaient.--Ma chère conscience, repris-je, si tu me -tenais compte de mes résistances et des séductions qui conspiraient ma -perte, tu concevrais cette fatale... - ---Oh! oui fatale! dit-elle. J'ai cru trop en vous! J'ai cru que vous -ne manqueriez pas de la vertu que pratique le prêtre et... que possède -monsieur de Mortsauf, ajouta-t-elle en donnant à sa voix le mordant -de l'épigramme.--Tout est fini, reprit-elle après une pause, je vous -dois beaucoup, mon ami; vous avez éteint en moi les flammes de la vie -corporelle. Le plus difficile du chemin est fait, l'âge approche, me -voilà souffrante, bientôt maladive; je ne pourrais être pour vous -la brillante fée qui vous verse une pluie de faveurs. Soyez fidèle -à lady Arabelle. Madeleine, que j'élevais si bien pour vous, à qui -sera-t-elle? Pauvre Madeleine, pauvre Madeleine! répéta-t-elle comme un -douloureux refrain. Si vous l'aviez entendue me disant: Ma mère, vous -n'êtes pas gentille pour Félix! La chère créature! - -Elle me regarda sous les tièdes rayons du soleil couchant qui -glissaient à travers le feuillage, et prise de je ne sais quelle -compassion pour nos débris, elle se replongea dans notre passé si pur, -en se laissant aller à des contemplations qui furent mutuelles. Nous -reprenions nos souvenirs, nos yeux allaient de la vallée au clos, des -fenêtres de Clochegourde à Frapesle, en peuplant cette rêverie de -nos bouquets embaumés, des romans de nos désirs. Ce fut sa dernière -volupté, savourée avec la candeur de l'âme chrétienne. Cette scène, si -grande pour nous, nous avait jetés dans une même mélancolie. Elle crut -à mes paroles, et se vit où je la mettais, dans les cieux. - ---Mon ami, me dit-elle, j'obéis à Dieu, car son doigt est dans tout -ceci. - -Je ne connus que plus tard la profondeur de ce mot. Nous remontâmes -lentement par les terrasses. Elle prit mon bras, s'y appuya résignée, -saignant, mais ayant mis un appareil sur ses blessures. - ---La vie humaine est ainsi, me dit-elle. Qu'a fait monsieur de Mortsauf -pour mériter son sort? Ceci nous démontre l'existence d'un monde -meilleur. Malheur à ceux qui se plaindraient d'avoir marché dans la -bonne voie! - -Elle se mit alors à si bien évaluer la vie, à la si profondément -considérer sous ses diverses faces, que ces froids calculs me -révélèrent le dégoût qui l'avait saisie pour toutes les choses -d'ici-bas. En arrivant sur le perron, elle quitta mon bras, et dit -cette dernière phrase:--Si Dieu nous a donné le sentiment et le goût du -bonheur, ne doit-il pas se charger des âmes innocentes qui n'ont trouvé -que des afflictions ici-bas. Cela est, ou Dieu n'est pas, ou notre vie -serait une amère plaisanterie. - -A ces derniers mots, elle rentra brusquement, et je la trouvai sur -son canapé, couchée comme si elle avait été foudroyée par la voix qui -terrassa saint Paul. - ---Qu'avez-vous? lui dis-je. - ---Je ne sais plus ce qu'est la vertu, dit-elle, et n'ai pas conscience -de la mienne! - -Nous restâmes pétrifiés tous deux, écoutant le son de cette parole -comme celui d'une pierre jetée dans un gouffre. - ---Si je me suis trompée dans ma vie, _elle_ a raison, _elle!_ reprit -madame de Mortsauf. - -Ainsi son dernier combat suivit sa dernière volupté. Quand le comte -vint, elle se plaignit, elle qui ne se plaignait jamais; je la conjurai -de me préciser ses souffrances, mais elle refusa de s'expliquer, et -s'alla coucher en me laissant en proie à des remords qui naissaient -les uns des autres. Madeleine accompagna sa mère; et le lendemain je -sus par elle que la comtesse avait été prise de vomissements causés, -dit-elle, par les violentes émotions de cette journée. Ainsi, moi qui -souhaitais donner ma vie pour elle, je la tuais. - ---Cher comte, dis-je à monsieur de Mortsauf qui me força de jouer au -trictrac, je crois la comtesse très-sérieusement malade, il est encore -temps de la sauver; appelez Origet, et suppliez-la de suivre ses avis... - ---Origet qui m'a tué? dit-il en m'interrompant. Non, non, je -consulterai Carbonneau. - -Pendant cette semaine, et surtout les premiers jours, tout me fut -souffrance, commencement de paralysie au cÅ“ur, blessure à la vanité, -blessure à l'âme. Il faut avoir été le centre de tout, des regards et -des soupirs, avoir été le principe de la vie, le foyer d'où chacun -tirait sa lumière, pour connaître l'horreur du vide. Les mêmes choses -étaient là , mais l'esprit qui les vivifiait s'était éteint comme -une flamme soufflée. J'ai compris l'affreuse nécessité où sont les -amants de ne plus se revoir quand l'amour est envolé. N'être plus -rien, là où l'on a régné! Trouver la silencieuse froideur de la mort -là où scintillaient les joyeux rayons de la vie! les comparaisons -accablent. Bientôt j'en vins à regretter la douloureuse ignorance -de tout bonheur qui avait assombri ma jeunesse. Aussi mon désespoir -devint-il si profond que la comtesse en fut, je crois, attendrie. Un -jour, après le dîner, pendant que nous nous promenions tous sur le bord -de l'eau, je fis un dernier effort pour obtenir mon pardon. Je priai -Jacques d'emmener sa sÅ“ur en avant, je laissai le comte aller seul, et -conduisant madame de Mortsauf vers la toue:--Henriette, lui dis-je, un -mot, de grâce, ou je me jette dans l'Indre! J'ai failli, oui, c'est -vrai; mais n'imité-je pas le chien dans son sublime attachement! -je reviens comme lui, comme lui plein de honte; s'il fait mal, il -est châtié, mais il adore la main qui le frappe; brisez-moi, mais -rendez-moi votre cÅ“ur... - ---Pauvre enfant! dit-elle, n'êtes-vous pas toujours mon fils? - -Elle prit mon bras et regagna silencieusement Jacques et Madeleine, -avec lesquels elle revint à Clochegourde par les clos en me laissant au -comte, qui se mit à parler politique à propos de ses voisins. - ---Rentrons, lui dis-je, vous avez la tête nue, et la rosée du soir -pourrait causer quelque accident. - ---Vous me plaigniez, vous! mon cher Félix, me répondit-il, en se -méprenant sur mes intentions. Ma femme ne m'a jamais voulu consoler, -par système peut-être. - -Jamais elle ne m'aurait laissé seul avec son mari, maintenant j'avais -besoin de prétextes pour l'aller rejoindre. Elle était avec ses enfants -occupée à expliquer les règles du trictrac à Jacques. - ---Voilà , dit le comte, toujours jaloux de l'affection qu'elle portait à -ses deux enfants, voilà ceux pour lesquels je suis toujours abandonné. -Les maris, mon cher Félix, ont toujours le dessous; la femme la plus -vertueuse trouve encore le moyen de satisfaire son besoin de voler -l'affection conjugale. - -Elle continua ses caresses sans répondre. - ---Jacques, dit-il, venez ici! - -Jacques fit quelques difficultés. - ---Votre père vous veut, allez, mon fils, dit la mère en le poussant. - ---Ils m'aiment par ordre, reprit ce vieillard qui parfois voyait sa -situation. - ---Monsieur, répondit-elle en passant à plusieurs reprises sa main -sur les cheveux de Madeleine qui était coiffée en belle Ferronnière, -ne soyez pas injuste pour les pauvres femmes; la vie ne leur est pas -toujours facile à porter, et peut-être les enfants sont-ils les vertus -d'une mère! - ---Ma chère, répondit le comte qui s'avisa d'être logique, ce que vous -dites signifie que, sans leurs enfants, les femmes manqueraient de -vertu et planteraient là leurs maris. - -La comtesse se leva brusquement et emmena Madeleine sur le perron. - ---Voilà le mariage, mon cher, dit le comte. Prétendez-vous dire en -sortant ainsi que je déraisonne? cria-t-il en prenant son fils par la -main et venant au perron auprès de sa femme sur laquelle il lança des -regards furieux. - ---Au contraire, monsieur, vous m'avez effrayée. Votre réflexion me fait -un mal affreux, dit-elle d'une voix creuse en me jetant un regard de -criminelle. Si la vertu ne consiste pas à se sacrifier pour ses enfants -et pour son mari, qu'est-ce donc que la vertu? - ---Se sa-cri-fi-er! reprit le comte, en faisant de chaque syllabe un -coup de barre sur le cÅ“ur de sa victime. Que sacrifiez-vous donc -à vos enfants? que me sacrifiez-vous donc? qui? quoi? répondez? -répondrez-vous? Que se passe-t-il donc ici? que voulez-vous dire? - ---Monsieur, répondit-elle, seriez-vous donc satisfait d'être aimé pour -l'amour de Dieu, ou de savoir votre femme vertueuse pour la vertu en -elle-même? - ---Madame a raison, dis-je en prenant la parole d'une voix émue qui -vibra dans ces deux cÅ“urs où je jetai mes espérances à jamais perdues -et que je calmai par l'expression de la plus haute de toutes les -douleurs dont le cri sourd éteignit cette querelle comme, quand le lion -rugit, tout se tait. Oui, le plus beau privilége que nous ait conféré -la raison est de pouvoir rapporter nos vertus aux êtres dont le bonheur -est notre ouvrage, et que nous ne rendons heureux ni par calcul, ni -par devoir, mais par une inépuisable et volontaire affection. - -Une larme brilla dans les yeux d'Henriette. - ---Et, cher comte, si par hasard une femme était involontairement -soumise a quelque sentiment étranger à ceux que la société lui impose, -avouez que plus ce sentiment serait irrésistible, plus elle serait -vertueuse en l'étouffant, en se _sacrifiant_ à ses enfants, à son mari. -Cette théorie n'est d'ailleurs applicable ni à moi, qui malheureusement -offre un exemple du contraire, ni à vous qu'elle ne concernera jamais. - -Une main à la fois moite et brûlante se posa sur ma main et s'y appuya -silencieusement. - ---Vous êtes une belle âme, Félix, dit le comte qui passa non sans grâce -sa main sur la taille de sa femme et l'amena doucement à lui, pour lui -dire:--Pardonnez, ma chère, à un pauvre malade qui voudrait sans doute -être aimé plus qu'il ne le mérite. - ---Il est des cÅ“urs qui sont tout générosité, répondit-elle en appuyant -sa tête sur l'épaule du comte qui prit cette phrase pour lui. Cette -erreur causa je ne sais quel frémissement à la comtesse; son peigne -tomba, ses cheveux se dénouèrent, elle pâlit; son mari qui la soutenait -poussa une sorte de rugissement en la sentant défaillir, il la saisit -comme il eût fait de sa fille et la porta sur le canapé du salon où -nous l'entourâmes. Henriette garda ma main dans la sienne, comme pour -me dire que nous seuls savions le secret de cette scène si simple en -apparence, si épouvantable par les déchirements de son âme. - ---J'ai tort, me dit-elle à voix basse en un moment où le comte nous -laissa seuls pour aller demander un verre d'eau de fleurs d'oranger, -j'ai mille fois tort envers vous, que j'ai voulu désespérer quand -j'aurais dû vous recevoir à merci. Cher, vous êtes d'une adorable -bonté que moi seule puis apprécier. Oui, je le sais, il est des bontés -qui sont inspirées par la passion. Les hommes ont plusieurs manières -d'être bons; ils sont bons par dédain, par entraînement, par calcul, -par indolence de caractère; mais vous, mon ami, vous venez d'être d'une -bonté absolue. - ---Si cela est, lui dis-je, apprenez que tout ce que je puis avoir de -grand en moi vient de vous. Ne savez-vous donc plus que je suis votre -ouvrage? - ---Cette parole suffit au bonheur d'une femme, répondit-elle au moment -où le comte revint. Je suis mieux, dit-elle en se levant, il me faut de -l'air. - -Nous descendîmes tous sur la terrasse embaumée par les acacias encore -en fleurs. Elle avait pris mon bras droit et le serrait contre son cÅ“ur -en exprimant ainsi de douloureuses pensées; mais c'était, suivant son -expression, de ces douleurs qu'elle aimait. Elle voulait sans doute -être seule avec moi; mais son imagination inhabile aux ruses de femme -ne lui suggérait aucun moyen de renvoyer ses enfants et son mari; nous -causions donc de choses indifférentes, pendant qu'elle se creusait -la tête en cherchant à se ménager un moment où elle pourrait enfin -décharger son cÅ“ur dans le mien. - ---Il y a bien longtemps que je ne me suis promenée en voiture, dit-elle -enfin en voyant la beauté de la soirée. Monsieur, donnez des ordres, je -vous prie, pour que je puisse aller faire un tour. - -Elle savait qu'avant la prière toute explication serait impossible, -et craignait que le comte ne voulût faire un trictrac. Elle pouvait -bien se trouver avec moi sur cette tiède terrasse embaumée, quand son -mari serait couché; mais elle redoutait peut-être de rester sous ces -ombrages à travers lesquels passaient des lueurs voluptueuses, de se -promener le long de la balustrade d'où nos yeux embrassaient le cours -de l'Indre dans la prairie. De même qu'une cathédrale aux voûtes -sombres et silencieuses conseille la prière; de même, les feuillages -éclairés par la lune, parfumés de senteurs pénétrantes, et animés par -les bruits sourds du printemps, remuent les fibres et affaiblissent -la volonté. La campagne, qui calme les passions des vieillards, -excite celles des jeunes cÅ“urs; nous le savions! Deux coups de cloche -annoncèrent l'heure de la prière, la comtesse tressaillit. - ---Ma chère Henriette, qu'avez-vous? - ---Henriette n'existe plus, répondit-elle. Ne la faites pas renaître, -elle était exigeante, capricieuse; maintenant vous avez une paisible -amie dont la vertu vient d'être raffermie par des paroles que le Ciel -vous a dictées. Nous parlerons de tout ceci plus tard. Soyons exacts à -la prière. Aujourd'hui, mon tour de la dire est arrivé. - -Quand la comtesse prononça les paroles par lesquelles elle demandait à -Dieu son secours contre les adversités de la vie, elle y mit un accent -dont je ne fus pas frappé seul; elle semblait avoir usé de son don de -seconde vue pour entrevoir la terrible émotion à laquelle devait la -soumettre une maladresse causée par mon oubli de mes conventions avec -Arabelle. - ---Nous avons le temps de faire trois rois avant que les chevaux ne -soient attelés, dit le comte en m'entraînant au salon. Vous irez vous -promener avec ma femme, moi je me coucherai. - -Comme toutes nos parties, celle-ci fut orageuse. De sa chambre ou de -celle de Madeleine, la comtesse put entendre la voix de son mari. - ---Vous abusez étrangement de l'hospitalité, dit-elle au comte quand -elle revint au salon. - -Je la regardai d'un air hébété, je ne m'habituais point à ses duretés; -elle se serait certes bien gardée jadis de me soustraire à la tyrannie -du comte, autrefois elle aimait à me voir partageant ses souffrances et -les endurant avec patience pour l'amour d'elle. - ---Je donnerais ma vie, lui dis-je à l'oreille, pour vous entendre -encore murmurant:--_Pauvre cher! pauvre cher!_ - -Elle baissa les yeux en se souvenant de l'heure à laquelle je faisais -allusion; son regard se coula vers moi, mais en dessous, et il exprima -la joie de la femme qui voit les plus fugitifs accents de son cÅ“ur, -préférés aux profondes délices d'un autre amour. Alors, comme toutes -les fois que je subissais pareille injure, je la lui pardonnais en -me sentant compris. Le comte perdait, il se dit fatigué pour pouvoir -quitter la partie, et nous allâmes nous promener autour du boulingrin -en attendant la voiture; aussitôt qu'il nous eut laissés, le plaisir -rayonna si vivement sur mon visage, que la comtesse m'interrogea par un -regard curieux et surpris. - ---Henriette existe, lui dis-je, je suis toujours aimé; vous me blessez -avec intention évidente de me briser le cÅ“ur; je puis encore être -heureux! - ---Il ne restait plus qu'un lambeau de la femme, dit-elle avec -épouvante, et vous l'emportez en ce moment. Dieu soit béni! lui qui me -donne le courage d'endurer mon martyre mérité. Oui, je vous aime encore -trop, j'allais faillir, l'Anglaise m'éclaire un abîme. - -En ce moment, nous montâmes en voiture, le cocher demanda l'ordre. - ---Allez sur la route de Chinon par l'avenue, vous nous ramènerez par -les landes de Charlemagne et le chemin de Saché. - ---Quel jour sommes-nous? dis-je avec trop de vivacité. - ---Samedi. - ---N'allez point par là , madame, le samedi soir la route est pleine de -coquassiers qui vont à Tours, et nous rencontrerions leurs charrettes. - ---Faites ce que je vous dis, reprit-elle en regardant le cocher. Nous -connaissions trop l'un et l'autre les modes de notre voix, quelque -infinis qu'ils fussent, pour nous déguiser la moindre de nos émotions. -Henriette avait tout compris. - ---Vous n'avez pas pensé aux coquassiers, en choisissant cette nuit, -dit-elle avec une légère teinte d'ironie. Lady Dudley est à Tours. Ne -mentez pas, elle vous attend près d'ici. _Quel jour sommes-nous, les -coquassiers! les charrettes!_ reprit-elle. Avez-vous jamais fait de -semblables observations quand nous sortions autrefois? - ---Elles prouvent que j'oublie tout à Clochegourde, répondis-je -simplement. - ---Elle vous attend? reprit-elle. - ---Oui. - ---A quelle heure? - ---Entre onze heures et minuit. - ---Où? - ---Dans les landes. - ---Ne me trompez point, n'est-ce pas sous le noyer? - ---Dans les landes. - ---Nous irons, dit-elle, je la verrai. - -En entendant ces paroles, je regardai ma vie comme définitivement -arrêtée. Je résolus en un moment de terminer par un complet mariage -avec lady Dudley la lutte douloureuse qui menaçait d'épuiser ma -sensibilité, d'enlever par tant de chocs répétés ces voluptueuses -délicatesses qui ressemblent à la fleur des fruits. Mon silence -farouche blessa la comtesse, dont toute la grandeur ne m'était pas -connue. - ---Ne vous irritez point contre moi, dit-elle de sa voix d'or, ceci, -cher, est ma punition. Vous ne serez jamais aimé comme vous l'êtes -ici, reprit-elle en posant sa main sur son cÅ“ur. Ne vous l'ai-je pas -avoué? La marquise Dudley m'a sauvée. A elle les souillures, je ne -les lui envie point. A moi le glorieux amour des anges! J'ai parcouru -des champs immenses depuis votre arrivée. J'ai jugé la vie. Élevez -l'âme, vous la déchirez; plus vous allez haut, moins de sympathie vous -rencontrez; au lieu de souffrir dans la vallée, vous souffrez dans les -airs comme l'aigle qui plane en emportant au cÅ“ur une flèche décochée -par quelque pâtre grossier. Je comprends aujourd'hui que le ciel et -la terre sont incompatibles. Oui, pour qui peut vivre dans la zone -céleste, Dieu seul est possible. Notre âme doit être alors détachée de -toutes les choses terrestres. Il faut aimer ses amis comme on aime ses -enfants, pour eux et non pour soi. Le moi cause les malheurs et les -chagrins. Mon cÅ“ur ira plus haut que ne va l'aigle; là est un amour -qui ne me trompera point. Quant à vivre de la vie terrestre, elle nous -ravale trop en faisant dominer l'égoïsme des sens sur la spiritualité -de l'ange qui est en nous. Les jouissances que donne la passion sont -horriblement orageuses, payées par d'énervantes inquiétudes qui brisent -les ressorts de l'âme. Je suis venue au bord de la mer où s'agitent ces -tempêtes, je les ai vues de trop près; elles m'ont souvent enveloppée -de leurs nuages, la lame ne s'est pas toujours brisée à mes pieds, -j'ai senti sa rude étreinte qui froidit le cÅ“ur; je dois me retirer -sur les hauts lieux, je périrais au bord de cette mer immense. Je -vois en vous, comme en tous ceux qui m'ont affligée, les gardiens de -ma vertu. Ma vie a été mêlée d'angoisses heureusement proportionnées -à mes forces, et s'est entretenue ainsi pure des passions mauvaises, -sans repos séducteur et toujours prête à Dieu. Notre attachement _fut_ -la tentative insensée, l'effort de deux enfants candides essayant de -satisfaire leur cÅ“ur, les hommes et Dieu... Folie, Félix! Ha! dit-elle -après une pause, comment vous nomme cette femme? - ---Amédée, répondis-je. Félix est un être à part, qui n'appartiendra -jamais qu'à vous. - ---Henriette a peine à mourir, dit-elle en laissant échapper un pieux -sourire. Mais, reprit-elle, elle périra dans le premier effort de la -chrétienne humble, de la mère orgueilleuse, de la femme aux vertus -chancelantes hier, raffermies aujourd'hui. Que vous dirai-je? Hé! -bien, oui, ma vie est conforme à elle-même dans ses plus grandes -circonstances comme dans ses plus petites. Le cÅ“ur où je devais -attacher les premières racines de la tendresse, le cÅ“ur de ma mère -s'est fermé pour moi, malgré ma persistance à y chercher un pli où -je pusse me glisser. J'étais fille, je venais après trois garçons -morts, et je tâchai vainement d'occuper leur place dans l'affection de -mes parents; je ne guérissais point la plaie faite à l'orgueil de la -famille. Quand, après cette sombre enfance, je connus mon adorable -tante, la mort me l'enleva promptement. Monsieur de Mortsauf, à qui je -me suis vouée, m'a constamment frappée, sans relâche, sans le savoir, -pauvre homme! Son amour a le naïf égoïsme de celui que nous portent nos -enfants. Il n'est pas dans le secret des maux qu'il me cause, il est -toujours pardonné! Mes enfants, ces chers enfants qui tiennent à ma -chair par toutes leurs douleurs, à mon âme par toutes leurs qualités, à -ma nature par leurs joies innocentes; ces enfants ne m'ont-ils pas été -donnés pour montrer combien il se trouve de force et de patience dans -le sein des mères? Oh! oui, mes enfants sont mes vertus! Vous savez si -je suis flagellée par eux, en eux, malgré eux. Devenir mère, pour moi -ce fut acheter le droit de toujours souffrir. Quand Agar a crié dans -le désert, un ange a fait jaillir pour cette esclave trop aimée une -source pure; mais à moi, quand la source limpide vers laquelle (vous -en souvenez-vous?) vous vouliez me guider est venue couler autour de -Clochegourde, elle ne m'a versé que des eaux amères. Oui, vous m'avez -infligé des souffrances inouïes. Dieu pardonnera sans doute à qui n'a -connu l'affection que par la douleur. Mais, si les plus vives peines -que j'aie éprouvées m'ont été imposées par vous, peut-être les ai-je -méritées. Dieu n'est pas injuste. Ah! oui, Félix, un baiser furtivement -déposé sur un front comporte des crimes peut-être! Peut-être doit-on -rudement expier les pas que l'on a faits en avant de ses enfants et -de son mari, lorsqu'on se promenait le soir afin d'être seule avec -des souvenirs et des pensées qui ne leur appartenaient pas, et qu'en -marchant ainsi, l'âme était mariée à une autre! Quand l'être intérieur -se ramasse et se rapetisse pour n'occuper que la place que l'on offre -aux embrassements, peut-être est-ce le pire des crimes! Lorsqu'une -femme se baisse afin de recevoir dans ses cheveux le baiser de son mari -pour se faire un front neutre, il y a crime! Il y a crime à se forger -un avenir en s'appuyant sur la mort, crime à se figurer dans l'avenir -une maternité sans alarmes, de beaux enfants jouant le soir avec un -père adoré de toute sa famille, et sous les yeux attendris d'une mère -heureuse. Oui, j'ai péché, j'ai grandement péché! J'ai trouvé goût aux -pénitences infligées par l'Église, et qui ne rachetaient point assez -ces fautes pour lesquelles le prêtre fut sans doute trop indulgent. -Dieu sans doute a placé la punition au cÅ“ur de toutes ces erreurs en -chargeant de sa vengeance celui pour qui elles furent commises. Donner -mes cheveux, n'était-ce pas me promettre? Pourquoi donc aimai-je -à mettre une robe blanche? ainsi je me croyais mieux votre lys; ne -m'aviez-vous pas aperçue, pour la première fois, ici, en robe blanche? -Hélas! j'ai moins aimé mes enfants, car toute affection vive est prise -sur les affections dues. Vous voyez bien, Félix? toute souffrance a sa -signification. Frappez, frappez plus fort que n'ont frappé monsieur de -Mortsauf et mes enfants. Cette femme est un instrument de la colère de -Dieu, je vais l'aborder sans haine, je lui sourirai; sous peine de ne -pas être chrétienne, épouse et mère, je dois l'aimer. Si, comme vous le -dites, j'ai pu contribuer à préserver votre cÅ“ur du contact qui l'eût -défleuri, cette Anglaise ne saurait me haïr. Une femme doit aimer la -mère de celui qu'elle aime, et je suis votre mère. Qu'ai-je voulu dans -votre cÅ“ur? la place laissée vide par madame de Vandenesse. Oh! oui, -vous vous êtes toujours plaint de ma froideur! Oui, je ne suis bien que -votre mère. Pardonnez-moi donc les duretés involontaires que je vous ai -dites à votre arrivée, car une mère doit se réjouir en sachant son fils -si bien aimé. Elle appuya sa tête sur mon sein, en répétant:--Pardon! -pardon! J'entendis alors des accents inconnus. Ce n'était ni sa voix -de jeune fille et ses notes joyeuses, ni sa voix de femme et ses -terminaisons despotiques, ni les soupirs de la mère endolorie; c'était -une déchirante, une nouvelle voix pour des douleurs nouvelles.--Quant à -vous, Félix, reprit-elle en s'animant, vous êtes l'ami qui ne saurait -mal faire. Ah! vous n'avez rien perdu dans mon cÅ“ur, ne vous reprochez -rien, n'ayez pas le plus léger remords. N'était-ce pas le comble de -l'égoïsme que de vous demander de sacrifier à un avenir impossible les -plaisirs les plus immenses, puisque pour les goûter une femme abandonne -ses enfants, abdique son rang, et renonce à l'éternité. Combien de -fois ne vous ai-je pas trouvé supérieur à moi! vous étiez grand et -noble, moi, j'étais petite et criminelle! Allons, voilà qui est dit, -je ne puis être pour vous qu'une lueur élevée, scintillante et froide, -mais inaltérable. Seulement, Félix, faites que je ne sois pas seule -à aimer le frère que je me suis choisi. Chérissez-moi! L'amour d'une -sÅ“ur n'a ni mauvais lendemain, ni moments difficiles. Vous n'aurez pas -besoin de mentir à cette âme indulgente qui vivra de votre belle vie, -qui ne manquera jamais à s'affliger de vos douleurs, qui s'égaiera de -vos joies, aimera les femmes qui vous rendront heureux et s'indignera -des trahisons. Moi je n'ai pas eu de frère à aimer ainsi. Soyez assez -grand pour vous dépouiller de tout amour-propre, pour résoudre notre -attachement jusqu'ici si douteux et plein d'orages par cette douce -et sainte affection. Je puis encore vivre ainsi. Je commencerai la -première en serrant la main de lady Dudley. - -Elle ne pleurait pas, elle! en prononçant ces paroles pleines d'une -science amère, et par lesquelles, en arrachant le dernier voile qui me -cachait son âme et ses douleurs, elle me montrait par combien de liens -elle s'était attachée à moi, combien de fortes chaînes j'avais hachées. -Nous étions dans un tel délire, que nous ne nous apercevions point de -la pluie qui tombait à torrents. - ---Madame la comtesse ne veut-elle pas entrer un moment ici? dit le -cocher en désignant la principale auberge de Ballan. - -Elle fit un signe de consentement, et nous restâmes une demi-heure -environ sous la voûte d'entrée au grand étonnement des gens de -l'hôtellerie qui se demandèrent pourquoi madame de Mortsauf était à -onze heures par les chemins. Allait-elle à Tours? En revenait-elle? -Quand l'orage eut cessé, que la pluie fut convertie en ce qu'on nomme -à Tours une _brouée_, qui n'empêchait pas la lune d'éclairer les -brouillards supérieurs rapidement emportés par le vent du haut, le -cocher sortit et retourna sur ses pas, à ma grande joie. - ---Suivez mon ordre, lui cria doucement la comtesse. - -Nous prîmes donc le chemin des landes de Charlemagne où la pluie -recommença. A moitié des landes, j'entendis les aboiements du chien -favori d'Arabelle; un cheval s'élança tout à coup de dessous une -truisse de chêne, franchit d'un bond le chemin, sauta le fossé creusé -par les propriétaires pour distinguer leurs terrains respectifs dans -ces friches que l'on croyait susceptibles de culture, et lady Dudley -s'alla placer dans la lande pour voir passer la calèche. - ---Quel plaisir d'attendre ainsi son amant, quand on le peut sans -crime! dit Henriette. - -Les aboiements du chien avaient appris à lady Dudley que j'étais dans -la voiture, elle crut sans doute que je venais ainsi la chercher à -cause du mauvais temps; quand nous arrivâmes à l'endroit où se tenait -la marquise, elle vola sur le bord du chemin avec cette dextérité de -cavalier qui lui est particulière, et dont Henriette s'émerveilla comme -d'un prodige. Par mignonnerie, Arabelle ne disait que la dernière -syllabe de mon nom, prononcée à l'anglaise, espèce d'appel qui sur ses -lèvres avait un charme digne d'une fée. Elle savait ne devoir être -entendue que de moi en criant: _My Dee_. - ---C'est lui, madame, répondit la comtesse en contemplant sous un clair -rayon de la lune la fantastique créature dont le visage impatient était -bizarrement accompagné de ses longues boucles défrisées. - -Vous savez avec quelle rapidité deux femmes s'examinent. L'Anglaise -reconnut sa rivale et fut glorieusement Anglaise; elle nous enveloppa -d'un regard plein de son mépris anglais et disparut dans la bruyère -avec la rapidité d'une flèche. - ---Vite à Clochegourde! cria la comtesse pour qui cet âpre coup-d'Å“il -fut comme un coup de hache au cÅ“ur. - -Le cocher retourna pour prendre le chemin de Chinon qui était meilleur -que celui de Saché. Quand la calèche longea de nouveau les landes, nous -entendîmes le galop furieux du cheval d'Arabelle et les pas de son -chien. Tous trois, ils rasaient les bois de l'autre côté de la bruyère. - ---Elle s'en va, vous la perdez à jamais, me dit Henriette. - ---Eh! bien, lui répondis-je, qu'elle s'en aille! Elle n'aura pas un -regret. - ---Oh! les pauvres femmes, s'écria la comtesse en exprimant une -compatissante horreur. Mais où va-t-elle? - ---A la Grenadière, une petite maison près de Saint-Cyr, dis-je. - ---Elle s'en va seule, reprit Henriette d'un ton qui me prouva que les -femmes se croient solidaires en amour et ne s'abandonnent jamais. - -Au moment où nous entrions dans l'avenue de Clochegourde, le chien -d'Arabelle jappa d'une façon joyeuse en accourant au-devant de la -calèche. - ---Elle nous a devancés, s'écria la comtesse. Puis elle reprit, après -une pause: Je n'ai jamais vu de plus belle femme. Quelle main et quelle -taille! Son teint efface le lys, et ses yeux ont l'éclat du diamant! -Mais elle monte trop bien à cheval, elle doit aimer à déployer sa -force, je la crois active et violente; puis elle me semble se mettre -un peu trop hardiment au-dessus des conventions: la femme qui ne -reconnaît pas de lois est bien près de n'écouter que ses caprices. -Ceux qui aiment tant à briller, à se mouvoir, n'ont pas reçu le don -de constance. Selon mes idées, l'amour veut plus de tranquillité: je -me le suis figuré comme un lac immense où la sonde ne trouve point de -fond, où les tempêtes peuvent être violentes, mais rares et contenues -en des bornes infranchissables, où deux êtres vivent dans une île -fleurie, loin du monde dont le luxe et l'éclat les offenseraient. Mais -l'amour doit prendre l'empreinte des caractères, j'ai tort peut-être. -Si les principes de la nature se plient aux formes voulues par les -climats, pourquoi n'en serait-il pas ainsi des sentiments chez les -individus? Sans doute, les sentiments, qui tiennent à la loi générale -par la masse, ne contrastent que dans l'expression seulement. Chaque -âme a sa manière. La marquise est la femme forte qui franchit les -distances et agit avec la puissance de l'homme; qui délivrerait son -amant de captivité, tuerait geôlier, gardes et bourreaux; tandis que -certaines créatures ne savent qu'aimer de toute leur âme; dans le -danger, elles s'agenouillent, prient et meurent. Quelle est de ces deux -femmes celle qui vous plaît le plus, voilà toute la question. Mais oui, -la marquise vous aime, elle vous a fait tant de sacrifices! Peut-être -est-ce elle qui vous aimera toujours quand vous ne l'aimerez plus! - ---Permettez-moi, cher ange, de répéter ce que vous m'avez dit un jour: -comment savez-vous ces choses? - ---Chaque douleur a son enseignement, et j'ai souffert sur tant de -points, que mon savoir est vaste. - -Mon domestique avait entendu donner l'ordre, il crut que nous -reviendrions par les terrasses, et tenait mon cheval tout prêt dans -l'avenue: le chien d'Arabelle avait senti le cheval; et sa maîtresse, -conduite par une curiosité bien légitime, l'avait suivi à travers les -bois où sans doute elle était cachée. - ---Allez faire votre paix, me dit Henriette en souriant et sans trahir -de mélancolie. Dites-lui combien elle s'est trompée sur mes intentions; -je voulais lui révéler tout le prix du trésor qui lui est échu; mon -cÅ“ur n'enferme que de bons sentiments pour elle et n'a surtout ni -colère ni mépris; expliquez-lui que je suis sa sÅ“ur et non pas sa -rivale. - ---Je n'irai point! m'écriai-je. - ---N'avez-vous jamais éprouvé, dit-elle avec l'étincelante fierté des -martyrs, que certains ménagements arrivent jusqu'à l'insulte? Allez, -allez. - -Je courus alors vers lady Dudley pour savoir en quelles dispositions -elle était.--Si elle pouvait se fâcher et me quitter! pensai-je, je -reviendrais à Clochegourde. Le chien me conduisit sous un chêne, d'où -la marquise s'élança en me criant:--_Away! away!_ Tout ce que je pus -faire fut de la suivre jusqu'à Saint-Cyr, où nous arrivâmes à minuit. - ---Cette dame est en parfaite santé, me dit Arabelle quand elle -descendit de cheval. - -Ceux qui l'ont connue peuvent seuls imaginer tous les sarcasmes que -contenait cette observation sèchement jetée d'un air qui voulait -dire:--Moi je serais morte! - ---Je te défends de hasarder une seule de tes plaisanteries à triple -dard sur madame de Mortsauf, lui répondis-je. - ---Serait-ce déplaire à Votre Grâce que de remarquer la parfaite santé -dont jouit un être cher à votre précieux cÅ“ur? Les femmes françaises -haïssent, dit-on, jusqu'au chien de leurs amants; en Angleterre, nous -aimons tout ce que nos souverains seigneurs aiment, nous haïssons -tout ce qu'ils haïssent, parce que nous vivons dans la peau de nos -seigneurs. Permettez-moi donc d'aimer cette dame autant que vous -l'aimez vous-même. Seulement, cher enfant, dit-elle en m'enlaçant de -ses bras humides de pluie, si tu me trahissais, je ne serais ni debout -ni couchée, ni dans une calèche flanquée de laquais, ni à me promener -dans les landes de Charlemagne, ni dans aucune des landes d'aucun pays -d'aucun monde, ni dans mon lit, ni sous le toit de mes pères! Je ne -serais plus, moi. Je suis née dans le Lancashire, pays où les femmes -meurent d'amour. Te connaître et te céder! Je ne te céderais à aucune -puissance, pas même à la mort, car je m'en irais avec toi. - -Elle m'emmena dans sa chambre, où déjà le comfort avait étalé ses -jouissances. - ---Aime-la, ma chère, lui dis-je avec chaleur, elle t'aime, elle, non -pas d'une façon railleuse, mais sincèrement. - ---Sincèrement, petit? dit-elle en délaçant son amazone. - -Par vanité d'amant, je voulus révéler la sublimité du caractère -d'Henriette à cette orgueilleuse créature. Pendant que la femme de -chambre, qui ne savait pas un mot de français, lui arrangeait les -cheveux, j'essayai de peindre madame de Mortsauf en en esquissant la -vie, et je répétai les grandes pensées que lui avait suggérées la crise -où toutes les femmes deviennent petites et mauvaises. Quoique Arabelle -parût ne pas me prêter la moindre attention, elle ne perdit aucune de -mes paroles. - ---Je suis enchantée, dit-elle quand nous fûmes seuls, de connaître -ton goût pour ces sortes de conversations chrétiennes; il existe dans -une de mes terres un vicaire qui s'entend comme personne à composer -des sermons, nos paysans les comprennent, tant cette prose est bien -appropriée à l'auditeur. J'écrirai demain à mon père de m'envoyer ce -bonhomme par le paquebot, et tu le trouveras à Paris; quand tu l'auras -une fois écouté, tu ne voudras plus écouter que lui, d'autant plus -qu'il jouit aussi d'une parfaite santé; sa morale ne te causera point -de ces secousses qui font pleurer, elle coule sans tempêtes, comme une -source claire, et procure un délicieux sommeil. Tous les soirs, si cela -te plaît, tu satisferas ta passion pour les sermons en digérant ton -dîner. La morale anglaise, cher enfant, est aussi supérieure à celle -de Touraine que notre coutellerie, notre argenterie et nos chevaux -le sont à vos couteaux et à vos bêtes. Fais-moi la grâce d'entendre -mon vicaire, promets-le-moi? Je ne suis que femme, mon amour, je sais -aimer, je puis mourir pour toi si tu le veux; mais je n'ai point -étudié à Eton, ni à Oxford, ni à Édimbourg; je ne suis ni docteur, ni -révérend; je ne saurais donc te préparer de la morale, j'y suis tout à -fait impropre, je serais de la dernière maladresse si j'essayais. Je ne -te reproche pas tes goûts, tu en aurais de plus dépravés que celui-ci, -je tâcherais de m'y conformer; car je veux te faire trouver près de moi -tout ce que tu aimes, plaisirs d'amour, plaisirs de table, plaisirs -d'église, bon claret et vertus chrétiennes. Veux-tu que je mette un -cilice ce soir? Elle est bien heureuse, cette femme, de te servir de -la morale! Dans quelle université les femmes françaises prennent-elles -leurs grades? Pauvre moi! je ne puis que me donner, je ne suis que ton -esclave... - ---Alors, pourquoi t'es-tu donc enfuie quand je voulais vous voir -ensemble? - ---Es-tu fou, _my dee_? J'irais de Paris à Rome déguisée en laquais, -je ferais pour toi les choses les plus déraisonnables; mais comment -puis-je parler sur les chemins à une femme qui ne m'a pas été présentée -et qui allait commencer un sermon en trois points? Je parlerai à des -paysans, je demanderai à un ouvrier de partager son pain avec moi, si -j'ai faim, je lui donnerai quelques guinées, et tout sera convenable; -mais arrêter une calèche, comme font les gentilshommes de grande route -en Angleterre, ceci n'est pas dans mon code à moi. Tu ne sais donc -qu'aimer, pauvre enfant, tu ne sais donc pas vivre? D'ailleurs, je -ne te ressemble pas encore complétement, mon ange! Je n'aime pas la -morale. Mais pour te plaire, je suis capable des plus grands efforts. -Allons, tais-toi, je m'y mettrai! Je tâcherai de devenir prêcheuse. -Auprès de moi, Jérémie ne sera bientôt qu'un bouffon. Je ne me -permettrai plus de caresses sans les larder de versets de la Bible. - -Elle usa de son pouvoir, elle en abusa dès qu'elle vit dans mon regard -cette ardente expression qui s'y peignait aussitôt que commençaient ses -sorcelleries. Elle triompha de tout, et je mis complaisamment au-dessus -des finasseries catholiques, la grandeur de la femme qui se perd, qui -renonce à l'avenir et fait toute sa vertu de l'amour. - ---Elle s'aime donc mieux qu'elle ne t'aime? me dit-elle. Elle te -préfère donc quelque chose qui n'est pas toi? Comment attacher à ce qui -est de nous d'autre importance que celle dont vous l'honorez? Aucune -femme, quelque grande moraliste qu'elle soit, ne peut être l'égale -d'un homme. Marchez sur nous, tuez-nous, n'embarrassez jamais votre -existence de nous. A nous de mourir, à vous de vivre grands et fiers. -De vous à nous le poignard, de nous à vous l'amour et le pardon. Le -soleil s'inquiète-t-il des moucherons qui sont dans ses rayons et qui -vivent de lui? ils restent tant qu'ils peuvent, et quand il disparaît -ils meurent... - ---Ou ils s'envolent, dis-je en l'interrompant. - ---Ou ils s'envolent, reprit-elle avec une indifférence qui aurait -piqué l'homme le plus déterminé à user du singulier pouvoir dont elle -l'investissait. Crois-tu qu'il soit digne d'une femme de faire avaler -à un homme des tartines beurrées de vertu pour lui persuader que la -religion est incompatible avec l'amour? Suis-je donc une impie? On se -donne, ou l'on se refuse; mais se refuser et moraliser, il y a double -peine, ce qui est contraire au droit de tous les pays. Ici tu n'auras -que d'excellents _sandwiches_ apprêtés par la main de ta servante -Arabelle, de qui toute la morale sera d'imaginer des caresses qu'aucun -homme n'a encore ressenties et que les anges m'inspirent. - -Je ne sais rien de plus dissolvant que la plaisanterie maniée par une -Anglaise, elle y met le sérieux éloquent, l'air de pompeuse conviction -sous lequel les Anglais couvrent les hautes niaiseries de leur vie à -préjugés. La plaisanterie française est une dentelle avec laquelle -les femmes savent embellir la joie qu'elles donnent et les querelles -qu'elles inventent; c'est une parure morale, gracieuse comme leur -toilette. Mais la plaisanterie anglaise est un acide qui corrode si -bien les êtres sur lesquels il tombe qu'il en fait des squelettes lavés -et brossés. La langue d'une Anglaise spirituelle ressemble à celle d'un -tigre qui emporte la chair jusqu'à l'os en voulant jouer. Arme toute -puissante du démon qui vient dire en ricanant: _Ce n'est que cela?_ -la moquerie laisse un venin mortel dans les blessures qu'elle ouvre -à plaisir. Pendant cette nuit, Arabelle voulut montrer son pouvoir -comme un sultan qui, pour prouver son adresse, s'amuse à décoller des -innocents. - ---Mon ange, me dit-elle quand elle m'eut plongé dans ce demi-sommeil où -l'on oublie tout excepté le bonheur, je viens de me faire de la morale -aussi, moi! Je me suis demandé si je commettais un crime en t'aimant, -si je violais les lois divines, et j'ai trouvé que rien n'était plus -religieux ni plus naturel. Pourquoi Dieu créerait-il des êtres plus -beaux que les autres si ce n'est pour nous indiquer que nous devons les -adorer? Le crime serait de ne pas t'aimer, n'es-tu pas un ange? Cette -dame t'insulte en te confondant avec les autres hommes, les règles -de la morale ne te sont pas applicables, Dieu t'a mis au-dessus de -tout. N'est-ce pas se rapprocher de lui que de t'aimer? pourra-t-il -en vouloir à une pauvre femme d'avoir appétit des choses divines? Ton -vaste et lumineux cÅ“ur ressemble tant au ciel que je m'y trompe comme -les moucherons qui viennent se brûler aux bougies d'une fête! les -punira-t-on, ceux-ci, de leur erreur? d'ailleurs, est-ce une erreur, -n'est-ce pas une haute adoration de la lumière? Ils périssent par trop -de religion, si l'on appelle périr se jeter au cou de ce qu'on aime. -J'ai la faiblesse de t'aimer, tandis que cette femme a la force de -rester dans sa chapelle catholique. Ne fronce pas le sourcil! tu crois -que je lui en veux? Non, petit! J'adore sa morale qui lui a conseillé -de te laisser libre et m'a permis ainsi de te conquérir, de te garder à -jamais; car tu es à moi pour toujours, n'est-ce pas? - ---Oui. - ---A jamais? - ---Oui. - ---Me fais-tu donc une grâce, sultan? Moi seule ai deviné tout ce que -tu valais! Elle sait cultiver les terres, dis-tu? Moi je laisse cette -science aux fermiers, j'aime mieux cultiver ton cÅ“ur. - -Je tâche de me rappeler ces enivrants bavardages afin de vous bien -peindre cette femme, de vous justifier ce que je vous en ai dit, et -vous mettre ainsi dans tout le secret du dénoûment. Mais comment vous -décrire les accompagnements de ces jolies paroles que vous savez! -C'était des folies comparables aux fantaisies les plus exorbitantes de -nos rêves; tantôt des créations semblables à celles de mes bouquets: la -grâce unie à la force, la tendresse et ses molles lenteurs, opposées -aux irruptions volcaniques de la fougue; tantôt les gradations les -plus savantes de la musique appliquées au concert de nos voluptés; -puis des jeux pareils à ceux des serpents entrelacés; enfin, les plus -caressants discours ornés des plus riantes idées, tout ce que l'esprit -peut ajouter de poésie aux plaisirs des sens. Elle voulait anéantir -sous les foudroiements de son amour impétueux les impressions laissées -dans mon cÅ“ur par l'âme chaste et recueillie d'Henriette. La marquise -avait aussi bien vu la comtesse, que madame de Mortsauf l'avait vue: -elles s'étaient bien jugées toutes deux. La grandeur de l'attaque faite -par Arabelle me révélait l'étendue de sa peur et sa secrète admiration -pour sa rivale. Au matin, je la trouvai les yeux en pleurs et n'ayant -pas dormi. - ---Qu'as-tu? lui dis-je. - ---J'ai peur que mon extrême amour ne me nuise, répondit-elle. J'ai tout -donné. Plus adroite que je ne le suis, cette femme possède quelque -chose en elle que tu peux désirer. Si tu la préfères, ne pense plus à -moi: je ne t'ennuierai point de mes douleurs, de mes remords, de mes -souffrances; non, j'irai mourir loin de toi, comme une plante sans son -vivifiant soleil. - -Elle sut m'arracher des protestations d'amour qui la comblèrent de -joie. Que dire en effet à une femme qui pleure au matin? Une dureté me -semble alors infâme. Si nous ne lui avons pas résisté la veille, le -lendemain, ne sommes-nous pas obligés à mentir, car le Code-Homme nous -fait en galanterie un devoir du mensonge. - ---Hé! bien, je suis généreuse, dit-elle en essuyant ses larmes, -retourne auprès d'elle, je ne veux pas te devoir à la force de mon -amour, mais à ta propre volonté. Si tu reviens ici, je croirai que tu -m'aimes autant que je t'aime, ce qui m'a toujours paru impossible. - -Elle sut me persuader de retourner à Clochegourde. La fausseté de la -situation dans laquelle j'allais entrer ne pouvait être devinée par un -homme gorgé de bonheur. En refusant d'aller à Clochegourde, je donnais -gain de cause à lady Dudley sur Henriette. Arabelle m'emmenait alors -à Paris. Mais y aller, n'était-ce pas insulter madame de Mortsauf? -dans ce cas, je devais revenir encore plus sûrement à Arabelle. Une -femme a-t-elle jamais pardonné de semblables crimes de lèse-amour? A -moins d'être un ange descendu des cieux, et non l'esprit purifié qui -s'y rend, une femme aimante préférerait voir son amant souffrant une -agonie à le voir heureux par une autre: plus elle aime, plus elle sera -blessée. Ainsi vue sous ses deux faces, ma situation, une fois sorti -de Clochegourde pour aller à la Grenadière, était aussi mortelle à mes -amours d'élection que profitable à mes amours de hasard. La marquise -avait calculé tout avec une profondeur étudiée. Elle m'avoua plus tard -que si madame de Mortsauf ne l'avait pas rencontrée dans les landes, -elle avait médité de me compromettre en rôdant autour de Clochegourde. - -Au moment où j'abordai la comtesse, que je vis pâle, abattue comme une -personne qui a souffert quelque dure insomnie, j'exerçai soudain, non -pas ce tact, mais le _flairer_ qui fait ressentir aux cÅ“urs encore -jeunes et généreux la portée de ces actions indifférentes aux yeux -de la masse, criminelles selon la jurisprudence des grandes âmes. -Aussitôt, comme un enfant qui, descendu dans un abîme en jouant, en -cueillant des fleurs, voit avec angoisse qu'il lui sera impossible -de remonter, n'aperçoit plus le sol humain qu'à une distance -infranchissable, se sent tout seul, à la nuit, et entend les hurlements -sauvages, je compris que nous étions séparés par tout un monde. Il se -fit dans nos deux âmes une grande clameur et comme un retentissement -du lugubre _Consummatum est!_ qui se crie dans les églises le -vendredi-saint à l'heure où le Sauveur expira, horrible scène qui glace -les jeunes âmes pour qui la religion est un premier amour. Toutes les -illusions d'Henriette étaient mortes d'un seul coup, son cÅ“ur avait -souffert une passion. Elle, si respectée par le plaisir qui ne l'avait -jamais enlacée de ses engourdissants replis, devinait-elle aujourd'hui -les voluptés de l'amour heureux, pour me refuser ses regards? car elle -me retira la lumière qui depuis six ans brillait sur ma vie. Elle -savait donc que la source des rayons épanchés de nos yeux était dans -nos âmes, auxquelles ils servaient de route pour pénétrer l'une chez -l'autre ou pour se confondre en une seule, se séparer, jouer comme deux -femmes sans défiance qui se disent tout? Je sentis amèrement la faute -d'apporter sous ce toit inconnu aux caresses un visage où les ailes du -plaisir avaient semé leur poussière diaprée. Si, la veille, j'avais -laissé lady Dudley s'en aller seule; si j'étais revenu à Clochegourde, -où peut-être Henriette m'avait attendu; peut-être... enfin peut-être -madame de Mortsauf ne se serait-elle pas si cruellement proposé d'être -ma sÅ“ur. Elle mit à toutes ses complaisances le faste d'une force -exagérée, elle entrait violemment dans son rôle pour n'en point sortir. -Pendant le déjeuner, elle eut pour moi mille attentions, des attentions -humiliantes, elle me soignait comme un malade de qui elle avait pitié. - ---Vous vous êtes promené de bonne heure, me dit le comte; vous devez -alors avoir un excellent appétit, vous dont l'estomac n'est pas détruit! - -Cette phrase, qui n'attira pas sur les lèvres de la comtesse le sourire -d'une sÅ“ur rusée, acheva de me prouver le ridicule de ma position. -Il était impossible d'être à Clochegourde le jour, à Saint-Cyr la -nuit. Arabelle avait compté sur ma délicatesse et sur la grandeur de -madame de Mortsauf. Pendant cette longue journée, je sentis combien il -est difficile de devenir l'ami d'une femme longtemps désirée. Cette -transition, si simple quand les ans la préparent, est une maladie au -jeune âge. J'avais honte, je maudissais le plaisir, j'aurais voulu que -madame de Mortsauf me demandât mon sang. Je ne pouvais lui déchirer à -belles dents sa rivale, elle évitait d'en parler, et médire d'Arabelle -était une infamie qui m'aurait fait mépriser Henriette magnifique et -noble jusque dans les derniers replis de son cÅ“ur. Après cinq ans de -délicieuse intimité, nous ne savions de quoi parler; nos paroles ne -répondaient point à nos pensées; nous nous cachions mutuellement de -dévorantes douleurs, nous pour qui la douleur avait toujours été un -fidèle truchement. Henriette affectait un air heureux et pour elle et -pour moi; mais elle était triste. Quoiqu'elle se dît à tout propos -ma sÅ“ur, et qu'elle fût femme, elle ne trouvait aucune idée pour -entretenir la conversation, et nous demeurions la plupart du temps dans -un silence contraint. Elle accrut mon supplice intérieur, en feignant -de se croire la seule victime de cette lady. - ---Je souffre plus que vous, lui dis-je en un moment où la sÅ“ur laissa -échapper une ironie toute féminine. - ---Comment? répondit-elle avec ce ton de hauteur que prennent les femmes -quand on veut primer leurs sensations. - ---Mais j'ai tous les torts. - -Il y eut un moment où la comtesse prit avec moi un air froid et -indifférent qui me brisa; je résolus de partir. Le soir, sur la -terrasse, je fis mes adieux à la famille réunie. Tous me suivirent au -boulingrin où piaffait mon cheval dont ils s'écartèrent. Elle vint à -moi quand j'en pris la bride. - ---Allons seuls, à pied, dans l'avenue, me dit-elle. - -Je lui donnai le bras, et nous sortîmes par les cours en marchant à -pas lents, comme si nous savourions nos mouvements confondus; nous -atteignîmes ainsi un bouquet d'arbres qui enveloppait un coin de -l'enceinte extérieure. - ---Adieu, mon ami, dit-elle en s'arrêtant, en jetant sa tête sur -mon cÅ“ur et ses bras à mon cou. Adieu, nous ne nous verrons plus. -Dieu m'a donné le triste pouvoir de regarder dans l'avenir. Ne vous -rappelez-vous pas la terreur qui m'a saisie, un jour, quand vous êtes -revenu si beau! si jeune! et que je vous ai vu me tournant le dos comme -aujourd'hui que vous quittez Clochegourde pour aller à la Grenadière. -Hé! bien, encore une fois, pendant cette nuit j'ai pu jeter un coup -d'Å“il sur nos destinées. Mon ami, nous nous parlons en ce moment pour -la dernière fois. A peine pourrai-je vous dire encore quelques mots, -car ce ne sera plus moi tout entière qui vous parlerai. La mort a déjà -frappé quelque chose en moi. Vous aurez alors enlevé leur mère à mes -enfants, remplacez-la près d'eux! vous le pourrez! Jacques et Madeleine -vous aiment comme si vous les aviez toujours fait souffrir. - ---Mourir! dis-je effrayé en la regardant et revoyant le feu sec de -ses yeux luisants dont on ne peut donner une idée à ceux qui n'ont -pas connu des êtres chers atteints de cette horrible maladie, qu'en -comparant ses yeux à des globes d'argent bruni. Mourir! Henriette, je -t'ordonne de vivre. Tu m'as autrefois demandé des serments, eh! bien, -aujourd'hui j'en exige un de toi: jure-moi de consulter Origet et de -lui obéir en tout... - ---Voulez-vous donc vous opposer à la clémence de Dieu? dit-elle en -m'interrompant par le cri du désespoir indigné d'être méconnu. - ---Vous ne m'aimez donc pas assez pour m'obéir aveuglément en toute -chose comme cette misérable lady... - ---Oui, tout ce que tu voudras, dit-elle poussée par une jalousie qui -lui fit en un moment franchir les distances qu'elle avait respectées -jusqu'alors. - ---Je reste ici, lui dis-je en la baisant sur les yeux. - -Effrayée de ce consentement, elle s'échappa de mes bras, alla -s'appuyer contre un arbre; puis elle rentra chez elle en marchant avec -précipitation, sans tourner la tête; mais je la suivis, elle pleurait -et priait. Arrivé au boulingrin, je lui pris la main et la baisai -respectueusement. Cette soumission inespérée la toucha. - ---A toi quand même! lui dis-je, car je t'aime comme t'aimait ta tante. - -Elle tressaillit en me serrant alors violemment la main. - ---Un regard, lui dis-je, encore un de nos anciens regards! La femme qui -se donne tout entière, m'écriai-je en sentant mon âme illuminée par le -coup d'Å“il qu'elle me jeta, donne moins de vie et d'âme que je viens -d'en recevoir. Henriette, tu es la plus aimée, la seule aimée. - ---Je vivrai! me dit-elle, mais guérissez-vous aussi. - -Ce regard avait effacé l'impression des sarcasmes d'Arabelle. J'étais -donc le jouet des deux passions inconciliables que je vous ai décrites -et dont j'éprouvais alternativement l'influence. J'aimais un ange et un -démon; deux femmes également belles, parées l'une de toutes les vertus -que nous meurtrissons en haine de nos imperfections, l'autre de tous -les vices que nous déifions par égoïsme. En parcourant cette avenue, -où je retournais de moments en moments pour revoir madame de Mortsauf -appuyée sur un arbre et entourée de ses enfants qui agitaient leurs -mouchoirs, je surpris dans mon âme un mouvement d'orgueil de me savoir -l'arbitre de deux destinées si belles, d'être la gloire à des titres -si différents de deux femmes si supérieures, et d'avoir inspiré de -si grandes passions que de chaque côté la mort arriverait si je leur -manquais. Cette fatuité passagère a été doublement punie, croyez-le -bien! Je ne sais quel démon me disait d'attendre près d'Arabelle -le moment où quelque désespoir, où la mort du comte me livrerait -Henriette, car Henriette m'aimait toujours: ses duretés, ses larmes, -ses remords, sa chrétienne résignation étaient d'éloquentes traces d'un -sentiment qui ne pouvait pas plus s'effacer de son cÅ“ur que du mien. -En allant au pas dans cette jolie avenue, et faisant ces réflexions, -je n'avais plus vingt-cinq ans, j'en avais cinquante. N'est-ce pas -encore plus le jeune homme que la femme qui passe en un moment de -trente à soixante ans? Quoique j'aie chassé d'un souffle ces mauvaises -pensées, elles m'obsédèrent, je dois l'avouer! Peut-être leur principe -se trouvait-il aux Tuileries, sous les lambris du cabinet royal. Qui -pouvait résister à l'esprit déflorateur de Louis XVIII, lui qui disait -qu'on n'a de véritables passions que dans l'âge mûr, parce que la -passion n'est belle et furieuse que quand il s'y mêle de l'impuissance -et qu'on se trouve alors à chaque plaisir comme un joueur à son dernier -enjeu. Quand je fus au bout de l'avenue, je me retournai et la franchis -en un clin-d'Å“il en voyant qu'Henriette y était encore, elle seule! Je -vins lui dire un dernier adieu, mouillé de larmes expiatrices dont la -cause lui fut cachée. Larmes sincères, accordées sans le savoir à ces -belles amours à jamais perdues, à ces vierges émotions, à ces fleurs de -la vie qui ne renaissent plus; car, plus tard, l'homme ne donne plus, -il reçoit; il s'aime lui-même dans sa maîtresse; tandis qu'au jeune -âge il aime sa maîtresse en lui: plus tard nous inoculons nos goûts, -nos vices peut-être à la femme qui nous aime; tandis qu'au début de la -vie, celle que nous aimons nous impose ses vertus, ses délicatesses; -elle nous convie au beau par un sourire, et nous apprend le dévouement -par son exemple. Malheur à qui n'a pas eu son Henriette! Malheur à qui -n'a pas connu quelque lady Dudley! S'il se marie, celui-ci ne gardera -pas sa femme, celui-là sera peut-être abandonné par sa maîtresse; mais -heureux qui peut trouver les deux en une seule; heureux, Natalie, -l'homme que vous aimez! - -De retour à Paris, Arabelle et moi nous devînmes plus intimes que -par le passé. Bientôt nous abolîmes insensiblement l'un et l'autre -les lois de convenance que je m'étais imposées, et dont la stricte -observation fait souvent pardonner par le monde la fausseté de la -position où s'était mise lady Dudley. Le monde, qui aime tant à -pénétrer au delà des apparences, les légitime dès qu'il connaît le -secret qu'elles enveloppent. Les amants forcés de vivre au milieu du -grand monde auront toujours tort de renverser ces barrières exigées -par la jurisprudence des salons, tort de ne pas obéir scrupuleusement -à toutes les conventions imposées par les mÅ“urs; il s'agit alors moins -des autres que d'eux-mêmes. Les distances à franchir, le respect -extérieur à conserver, les comédies à jouer, le mystère à obscurcir, -toute cette stratégie de l'amour heureux occupe la vie, renouvelle le -désir et protége notre cÅ“ur contre les relâchements de l'habitude. Mais -essentiellement dissipatrices, les premières passions, de même que les -jeunes gens, coupent leurs forêts à blanc au lieu de les aménager. -Arabelle n'adoptait pas ces idées bourgeoises, elle s'y était pliée -pour me plaire; semblable au bourreau marquant d'avance sa proie -afin de se l'approprier, elle voulait me compromettre à la face de -tout Paris pour faire de moi son _sposo_. Aussi employa-t-elle ses -coquetteries à me garder chez elle, car elle n'était pas contente de -son élégant esclandre qui, faute de preuves, n'encourageait que les -chuchotteries sous l'éventail. En la voyant si heureuse de commettre -une imprudence qui dessinerait franchement sa position, comment -n'aurais-je pas cru à son amour? Une fois plongé dans les douceurs -d'un mariage illicite, le désespoir me saisit, car je voyais ma vie -arrêtée au rebours des idées reçues et des recommandations d'Henriette. -Je vécus alors avec l'espèce de rage qui saisit un poitrinaire quand, -pressentant sa fin, il ne veut pas qu'on interroge le bruit de sa -respiration. Il y avait un coin de mon cÅ“ur où je ne pouvais me -retirer sans souffrance; un esprit vengeur me jetait incessamment des -idées sur lesquelles je n'osais m'appesantir. Mes lettres à Henriette -peignaient cette maladie morale, et lui causaient un mal infini. «Au -prix de tant de trésors perdus, elle me voulait au moins heureux!» -me dit-elle dans la seule réponse que je reçus. Et je n'étais pas -heureux! Chère Natalie, le bonheur est absolu, il ne souffre pas de -comparaisons. Ma première ardeur passée, je comparai nécessairement -ces deux femmes l'une à l'autre, contraste que je n'avais pas encore -pu étudier. En effet, toute grande passion pèse si fortement sur -notre caractère qu'elle en refoule d'abord les aspérités et comble -la trace des habitudes qui constituent nos défauts ou nos qualités; -mais plus tard, chez deux amants bien accoutumés l'un à l'autre, les -traits de la physionomie morale reparaissent; tous deux se jugent -alors mutuellement, et souvent il se déclare, durant cette réaction du -caractère sur la passion, des antipathies qui préparent ces désunions -dont s'arment les gens superficiels pour accuser le cÅ“ur humain -d'instabilité. Cette période commença donc. Moins aveuglé par les -séductions, et détaillant pour ainsi dire mon plaisir, j'entrepris, -sans le vouloir peut-être, un examen qui nuisit à lady Dudley. - -Je lui trouvai d'abord en moins l'esprit qui distingue la Française -entre toutes les femmes, et la rend la plus délicieuse à aimer, selon -l'aveu des gens que les hasards de leur vie ont mis à même d'éprouver -les manières d'aimer de chaque pays. Quand une Française aime, elle -se métamorphose; sa coquetterie si vantée, elle l'emploie à parer -son amour; sa vanité si dangereuse, elle l'immole et met toutes ses -prétentions à bien aimer. Elle épouse les intérêts, les haines, -les amitiés de son amant; elle acquiert en un jour les subtilités -expérimentées de l'homme d'affaires, elle étudie le code, elle comprend -le mécanisme du crédit, et réduit la caisse d'un banquier; étourdie -et prodigue, elle ne fera pas une seule faute et ne gaspillera pas un -seul louis; elle devient à la fois mère, gouvernante, médecin, et donne -à toutes ses transformations une grâce de bonheur qui révèle dans les -plus légers détails un amour infini; elle réunit les qualités spéciales -qui recommandent les femmes de chaque pays en donnant à ce mélange -de l'unité par l'esprit, cette semence française qui anime, permet, -justifie, varie tout et détruit la monotonie d'un sentiment appuyé sur -le premier temps d'un seul verbe. La femme française aime toujours, -sans relâche ni fatigue, à tout moment, en public et seule; en public, -elle trouve un accent qui ne résonne que dans une oreille, elle parle -par son silence même, et sait vous regarder les yeux baissés; si -l'occasion lui interdit la parole et le regard, elle emploiera le -sable sur lequel s'imprime son pied pour y écrire une pensée; seule, -elle exprime sa passion même pendant le sommeil; enfin elle plie le -monde à son amour. Au contraire, l'Anglaise plie son amour au monde. -Habituée par son éducation à conserver cette habitude glaciale, ce -maintien britannique si égoïste dont je vous ai parlé, elle ouvre et -ferme son cÅ“ur avec la facilité d'une mécanique anglaise. Elle possède -un masque impénétrable qu'elle met et qu'elle ôte flegmatiquement; -passionnée comme une Italienne quand aucun Å“il ne la voit, elle devient -froidement digne aussitôt que le monde intervient. L'homme le plus aimé -doute alors de son empire en voyant la profonde immobilité du visage, -le calme de la voix, la parfaite liberté de contenance qui distingue -une Anglaise sortie de son boudoir. En ce moment, l'hypocrisie va -jusqu'à l'indifférence, l'Anglaise a tout oublié. Certes la femme qui -sait jeter son amour comme un vêtement fait croire qu'elle peut en -changer. Quelles tempêtes soulèvent alors les vagues du cÅ“ur quand -elles sont remuées par l'amour-propre blessé de voir une femme prenant, -interrompant, reprenant l'amour comme une tapisserie à main! Ces femmes -sont trop maîtresses d'elles-mêmes pour vous bien appartenir; elles -accordent trop d'influence au monde pour que notre règne soit entier. -Là où la Française console le patient par un regard, trahit sa colère -contre les visiteurs par quelques jolies moqueries, le silence des -Anglaises est absolu, agace l'âme et taquine l'esprit. Ces femmes -trônent si constamment en toute occasion que, pour la plupart d'entre -elles, l'omnipotence de la _fashion_ doit s'étendre jusque sur leurs -plaisirs. Qui exagère la pudeur doit exagérer l'amour, les Anglaises -sont ainsi; elles mènent tout dans la forme, sans que chez elles -l'amour de la forme produise le sentiment de l'art: quoi qu'elles -puissent dire, le protestantisme et le catholicisme expliquent les -différences qui donnent à l'âme des Françaises tant de supériorité -sur l'amour raisonné, calculateur des Anglaises. Le protestantisme -doute, examine et tue les croyances, il est donc la mort de l'art et de -l'amour. Là où le monde commande, les gens du monde doivent obéir; mais -les gens passionnés le fuient aussitôt, il leur est insupportable. Vous -comprendrez alors combien fut choqué mon amour-propre en découvrant que -lady Dudley ne pouvait point se passer du monde, et que la transition -britannique lui était familière: ce n'était pas un sacrifice que le -monde lui imposait; non, elle se manifestait naturellement sous deux -formes ennemies l'une de l'autre; quand elle aimait, elle aimait avec -ivresse; aucune femme d'aucun pays ne lui était comparable, elle -valait tout un sérail; mais le rideau tombé sur cette scène de féerie -en bannissait jusqu'au souvenir. Elle ne répondait ni à un regard ni -à un sourire: elle n'était ni maîtresse ni esclave, elle était comme -une ambassadrice obligée d'arrondir ses phrases et ses coudes, elle -impatientait par son calme, elle outrageait le cÅ“ur par son décorum; -elle ravalait ainsi l'amour jusqu'au besoin, au lieu de l'élever -jusqu'à l'idéal par l'enthousiasme. Elle n'exprimait ni crainte, ni -regrets, ni désir; mais à l'heure dite sa tendresse se dressait comme -des feux subitement allumés, et semblait insulter à sa réserve. A -laquelle de ces deux femmes devais-je croire? Je sentis alors par mille -piqûres d'épingle les différences infinies qui séparaient Henriette -d'Arabelle. Quand madame de Mortsauf me quittait pour un moment, elle -semblait laisser à l'air le soin de me parler d'elle; les plis de sa -robe, quand elle s'en allait, s'adressaient à mes yeux comme leur bruit -onduleux arrivait joyeusement à mon oreille quand elle revenait; il y -avait des tendresses infinies dans la manière dont elle dépliait ses -paupières en abaissant ses yeux vers la terre; sa voix, cette voix -musicale, était une caresse continuelle; ses discours témoignaient -d'une pensée constante, elle se ressemblait toujours à elle-même; elle -ne scindait pas son âme en deux atmosphères, l'une ardente et l'autre -glacée; enfin, madame de Mortsauf réservait son esprit et la fleur -de sa pensée pour exprimer ses sentiments, elle se faisait coquette -par les idées avec ses enfants et avec moi. Mais l'esprit d'Arabelle -ne lui servait pas à rendre la vie aimable, elle ne l'exerçait point -à mon profit, il n'existait que par le monde et pour le monde, elle -était purement moqueuse; elle aimait à déchirer, à mordre, non pour -m'amuser, mais pour satisfaire un goût. Madame de Mortsauf aurait -dérobé son bonheur à tous les regards, lady Arabelle voulait montrer le -sien à tout Paris, et, par une horrible grimace, elle restait dans les -convenances tout en paradant au Bois avec moi. Ce mélange d'ostentation -et de dignité, d'amour et de froideur, blessait constamment mon âme, -à la fois vierge et passionnée; et, comme je ne savais point passer -ainsi d'une température à l'autre, mon humeur s'en ressentait; j'étais -palpitant d'amour quand elle reprenait sa pudeur de convention. Quand -je m'avisai de me plaindre, non sans de grands ménagements, elle tourna -sa langue à triple dard contre moi, mêlant les gasconnades de sa -passion à ces plaisanteries anglaises que j'ai tâché de vous peindre. -Aussitôt qu'elle se trouvait en contradiction avec moi, elle se faisait -un jeu de froisser mon cÅ“ur et d'humilier mon esprit, elle me maniait -comme une pâte. A des observations sur le milieu que l'on doit garder -en tout, elle répondait par la caricature de mes idées, qu'elle portait -à l'extrême. Quand je lui reprochais son attitude, elle me demandait si -je voulais qu'elle m'embrassât devant tout Paris, aux Italiens; elle -s'y engageait si sérieusement, que, connaissant son envie de faire -parler d'elle, je tremblais de lui voir exécuter sa promesse. Malgré -sa passion réelle, je ne sentais jamais rien de recueilli, de saint, -de profond comme chez Henriette: elle était toujours insatiable comme -une terre sablonneuse. Madame de Mortsauf était toujours rassurée et -sentait mon âme dans une accentuation ou dans un coup d'Å“il, tandis que -la marquise n'était jamais accablée par un regard, ni par un serrement -de main, ni par une douce parole. Il y a plus! le bonheur de la veille -n'était rien le lendemain; aucune preuve d'amour ne l'étonnait; elle -éprouvait un si grand désir d'agitation, de bruit, d'éclat, que rien -n'atteignait sans doute à son beau idéal en ce genre, et de là ses -furieux efforts d'amour; dans sa fantaisie exagérée, il s'agissait -d'elle et non de moi. Cette lettre de madame de Mortsauf, lumière qui -brillait encore sur ma vie, et qui prouvait la manière dont la femme -la plus vertueuse sait obéir au génie de la Française, en accusant une -perpétuelle vigilance, une entente continuelle de toutes mes fortunes; -cette lettre a dû vous faire comprendre avec quel soin Henriette -s'occupait de mes intérêts matériels, de mes relations politiques, -de mes conquêtes morales, avec quelle ardeur elle embrassait ma vie -par les endroits permis. Sur tous ces points, lady Dudley affectait -la réserve d'une personne de simple connaissance. Jamais elle ne -s'informa ni de mes affaires, ni de ma fortune, ni de mes travaux, ni -des difficultés de ma vie, ni de mes haines, ni de mes amitiés d'homme. -Prodigue pour elle-même sans être généreuse, elle séparait vraiment un -peu trop les intérêts et l'amour; tandis que, sans l'avoir éprouvé, je -savais qu'afin de m'éviter un chagrin, Henriette aurait trouvé pour -moi ce qu'elle n'aurait pas cherché pour elle. Dans un de ces malheurs -qui peuvent attaquer les hommes les plus élevés et les plus riches, -l'histoire en atteste assez! j'aurais consulté Henriette, mais je me -serais laissé traîner en prison sans dire un mot à lady Dudley. - -Jusqu'ici le contraste repose sur les sentiments, mais il en était de -même pour les choses. Le luxe est en France l'expression de l'homme, -la reproduction de ses idées, de sa poésie spéciale; il peint le -caractère, et donne entre amants du prix aux moindres soins en faisant -rayonner autour de nous la pensée dominante de l'être aimé; mais ce -luxe anglais dont les recherches m'avaient séduit par leur finesse -était mécanique aussi! lady Dudley n'y mettait rien d'elle, il venait -des gens, il était acheté. Les mille attentions caressantes de -Clochegourde étaient, aux yeux d'Arabelle, l'affaire des domestiques; à -chacun d'eux son devoir et sa spécialité. Choisir les meilleurs laquais -était l'affaire de son majordome, comme s'il se fût agi de chevaux. -Elle ne s'attachait point à ses gens, la mort du plus précieux d'entre -eux ne l'aurait point affectée: on l'eût à prix d'argent remplacé -par quelque autre également habile. Quant au prochain, jamais je ne -surpris dans ses yeux une larme pour les malheurs d'autrui, elle avait -même une naïveté d'égoïsme de laquelle il fallait absolument rire. -Les draperies rouges de la grande dame couvraient cette nature de -bronze. La délicieuse Almée qui se roulait le soir sur ses tapis, qui -faisait sonner tous les grelots de son amoureuse folie, réconciliait -promptement un homme jeune avec l'Anglaise insensible et dure; aussi ne -découvris-je que pas à pas le tuf sur lequel je perdais mes semailles, -et qui ne devait point donner de moissons. Madame de Mortsauf avait -pénétré tout d'un coup cette nature dans sa rapide rencontre; je me -souvins de ses paroles prophétiques: Henriette avait eu raison en tout, -l'amour d'Arabelle me devenait insupportable. J'ai remarqué depuis que -la plupart des femmes qui montent bien à cheval ont peu de tendresse. -Comme aux amazones, il leur manque une mamelle, et leurs cÅ“urs sont -endurcis en un certain endroit, je ne sais lequel. - -Au moment où je commençais à sentir la pesanteur de ce joug, où la -fatigue me gagnait le corps et l'âme, où je comprenais bien tout ce -que le sentiment vrai donne de sainteté à l'amour, où j'étais accablé -par les souvenirs de Clochegourde en respirant, malgré la distance, le -parfum de toutes ses roses, la chaleur de sa terrasse, en entendant -le chant de ses rossignols, en ce moment affreux où j'apercevais le -lit pierreux du torrent sous ses eaux diminuées, je reçus un coup qui -retentit encore dans ma vie, car à chaque heure il trouve un écho. Je -travaillais dans le cabinet du roi qui devait sortir à quatre heures, -le duc de Lenoncourt était de service; en le voyant entrer le roi lui -demanda des nouvelles de la comtesse; je levai brusquement la tête -d'une façon trop significative; le roi, choqué de ce mouvement, me jeta -le regard qui précédait ces mots durs qu'il savait si bien dire. - ---Sire, ma pauvre fille se meurt, répondit le duc. - ---Le roi daignera-t-il m'accorder un congé? dis-je les larmes aux yeux -en bravant une colère près d'éclater. - ---Courez, mylord, me répondit-il en souriant de mettre une épigramme -dans chaque mot et me faisant grâce de sa réprimande en faveur de son -esprit. - -Plus courtisan que père, le duc ne demanda point de congé et monta -dans la voiture du roi pour l'accompagner. Je partis sans dire adieu -à lady Dudley, qui par bonheur était sortie et à laquelle j'écrivis -que j'allais en mission pour le service du roi. A la Croix de Berny, -je rencontrai Sa Majesté qui revenait de Verrières. En acceptant un -bouquet de fleurs qu'il laissa tomber à ses pieds, le roi me jeta un -regard plein de ces royales ironies accablantes de profondeur, et -qui semblait me dire:--«Si tu veux être quelque chose en politique, -reviens! Ne t'amuse pas à parlementer avec les morts!» Le duc me fit -avec la main un signe de mélancolie. Les deux pompeuses calèches à huit -chevaux, les colonels dorés, l'escorte et ses tourbillons de poussière -passèrent rapidement aux cris de Vive le roi! Il me sembla que la cour -avait foulé le corps de madame de Mortsauf avec l'insensibilité que -la nature témoigne pour nos catastrophes. Quoique ce fût un excellent -homme, le duc allait sans doute faire le whist de MONSIEUR, après le -coucher du roi. Quant à la duchesse, elle avait depuis long-temps porté -le premier coup à sa fille en lui parlant, elle seule, de lady Dudley. - -Mon rapide voyage fut comme un rêve, mais un rêve de joueur ruiné; -j'étais au désespoir de ne point avoir reçu de nouvelles. Le -confesseur avait-il poussé la rigidité jusqu'à m'interdire l'accès de -Clochegourde? J'accusais Madeleine, Jacques, l'abbé Dominis, tout, -jusqu'à monsieur de Mortsauf. Au delà de Tours, en débouchant par les -ponts Saint-Sauveur, pour descendre dans le chemin bordé de peupliers -qui mène à Poncher, et que j'avais tant admiré quand je courais à la -recherche de mon inconnue, je rencontrai monsieur Origet; il devina -que je me rendais à Clochegourde, je devinai qu'il en revenait; nous -arrêtâmes chacun notre voiture et nous en descendîmes, moi pour -demander des nouvelles et lui pour m'en donner. - ---Hé! bien, comment va madame de Mortsauf? lui dis-je. - ---Je doute que vous la trouviez vivante, me répondit-il. Elle meurt -d'une affreuse mort, elle meurt d'inanition. Quand elle me fit appeler -au mois de juin dernier, aucune puissance médicale ne pouvait plus -combattre la maladie; elle avait les affreux symptômes que monsieur de -Mortsauf vous aura sans doute décrits, puisqu'il croyait les éprouver. -Madame la comtesse n'était pas alors sous l'influence passagère d'une -perturbation due à une lutte intérieure que la médecine dirige et -qui devient la cause d'un état meilleur, ou sous le coup d'une crise -commencée et dont le désordre se répare; non, la maladie était arrivée -au point où l'art est inutile: c'est l'incurable résultat d'un chagrin, -comme une blessure mortelle est la conséquence d'un coup de poignard. -Cette affection est produite par l'inertie d'un organe dont le jeu est -aussi nécessaire à la vie que celui du cÅ“ur. Le chagrin a fait l'office -du poignard. Ne vous y trompez pas! madame de Mortsauf meurt de quelque -peine inconnue. - ---Inconnue! dis-je. Ses enfants n'ont point été malades? - ---Non, me dit-il en me regardant d'un air significatif, et depuis -qu'elle est sérieusement atteinte, monsieur de Mortsauf ne l'a plus -tourmentée. Je ne suis plus utile, monsieur Deslandes d'Azay suffit, -il n'existe aucun remède, et les souffrances sont horribles. Riche, -jeune, belle, et mourir maigrie, vieillie par la faim, car elle mourra -de faim! Depuis quarante jours, l'estomac étant comme fermé rejette -tout aliment, sous quelque forme qu'on le présente. - -Monsieur Origet me pressa la main que je lui tendis, il me l'avait -presque demandée par un geste de respect. - ---Du courage, monsieur, dit-il en levant les yeux au ciel. - -Sa phrase exprimait de la compassion pour des peines qu'il croyait -également partagées; il ne soupçonnait pas le dard envenimé de ses -paroles qui m'atteignirent comme une flèche au cÅ“ur. Je montai -brusquement en voiture en promettant une bonne récompense au postillon -si j'arrivais à temps. - -Malgré mon impatience, je crus avoir fait le chemin en quelques -minutes, tant j'étais absorbé par les réflexions amères qui se -pressaient dans mon âme. Elle meurt de chagrin, et ses enfants vont -bien! elle mourait donc par moi! Ma conscience menaçante prononça un de -ces réquisitoires qui retentissent dans toute la vie et quelquefois au -delà . Quelle faiblesse et quelle impuissance dans la justice humaine! -elle ne venge que les actes patents. Pourquoi la mort et la honte au -meurtrier qui tue d'un coup, qui vous surprend généreusement dans le -sommeil et vous endort pour toujours, ou qui frappe à l'improviste, en -vous évitant l'agonie? Pourquoi la vie heureuse, pourquoi l'estime au -meurtrier qui verse goutte à goutte le fiel dans l'âme et mine le corps -pour le détruire? Combien de meurtriers impunis! Quelle complaisance -pour le vice élégant! quel acquittement pour l'homicide causé par les -persécutions morales! Je ne sais quelle main vengeresse leva tout à -coup le rideau peint qui couvre la société. Je vis plusieurs de ces -victimes qui vous sont aussi connues qu'à moi: madame de Beauséant -partie mourante en Normandie quelques jours avant mon départ! La -duchesse de Langeais compromise! Lady Brandon arrivée en Touraine pour -y mourir dans cette humble maison où lady Dudley était restée deux -semaines, et tuée, par quel horrible dénoûment? vous le savez! Notre -époque est fertile en événements de ce genre. Qui n'a connu cette -pauvre jeune femme qui s'est empoisonnée, vaincue par la jalousie qui -tuait peut-être madame de Mortsauf? Qui n'a frémi du destin de cette -délicieuse jeune fille qui, semblable à une fleur piquée par un taon, -a dépéri en deux ans de mariage, victime de sa pudique ignorance, -victime d'un misérable auquel Ronquerolles, Montriveau, de Marsay -donnent la main parce qu'il sert leurs projets politiques? Qui n'a -palpité au récit des derniers moments de cette femme qu'aucune prière -n'a pu fléchir et qui n'a jamais voulu revoir son mari après en avoir -si noblement payé les dettes? Madame d'Aiglemont n'a-t-elle pas vu la -tombe de bien près, et sans les soins de mon frère vivrait-elle? Le -monde et la science sont complices de ces crimes pour lesquels il n'est -point de Cours d'Assises. Il semble que personne ne meure de chagrin, -ni de désespoir, ni d'amour, ni de misères cachées, ni d'espérances -cultivées sans fruit, incessamment replantées et déracinées. La -nomenclature nouvelle a des mots ingénieux pour tout expliquer; la -gastrite, la péricardite, les mille maladies de femme dont les noms -se disent à l'oreille, servent de passe-port aux cercueils escortés -de larmes hypocrites que la main du notaire a bientôt essuyées. Y -a-t-il au fond de ce malheur quelque loi que nous ne connaissons pas? -Le centenaire doit-il impitoyablement joncher le terrain de morts, et -le dessécher autour de lui pour s'élever, de même que le millionnaire -s'assimile les efforts d'une multitude de petites industries? Y a-t-il -une forte vie venimeuse qui se repaît des créatures douces et tendres? -Mon Dieu! appartenais-je donc à la race des tigres? Le remords me -serrait le cÅ“ur de ses doigts brûlants, et j'avais les joues sillonnées -de larmes quand j'entrai dans l'avenue de Clochegourde par une humide -matinée d'octobre qui détachait les feuilles mortes des peupliers dont -la plantation avait été dirigée par Henriette, dans cette avenue où -naguère elle agitait son mouchoir comme pour me rappeler! Vivait-elle? -Pourrais-je sentir ses deux blanches mains sur ma tête prosternée? En -un moment je payai tous les plaisirs donnés par Arabelle et les trouvai -chèrement vendus! je me jurai de ne jamais la revoir, et je pris en -haine l'Angleterre. Quoique lady Dudley soit une variété de l'espèce, -j'enveloppai toutes les Anglaises dans les crêpes de mon arrêt. - -En entrant à Clochegourde, je reçus un nouveau coup. Je trouvai -Jacques, Madeleine et l'abbé de Dominis agenouillés tous trois au pied -d'une croix de bois plantée au coin d'une pièce de terre qui avait été -comprise dans l'enceinte, lors de la construction de la grille, et que -ni le comte, ni la comtesse n'avaient voulu abattre. Je sautai hors de -ma voiture et j'allai vers eux le visage plein de larmes, et le cÅ“ur -brisé par le spectacle de ces deux enfants et de ce grave personnage -implorant Dieu. Le vieux piqueur y était aussi, à quelques pas, la tête -nue. - ---Eh! bien, monsieur? dis-je à l'abbé de Dominis en baisant au front -Jacques et Madeleine qui me jetèrent un regard froid, sans cesser -leur prière. L'abbé se leva, je lui pris le bras pour m'y appuyer en -lui disant:--Vit-elle encore? Il inclina la tête par un mouvement -triste et doux.--Parlez, je vous en supplie, au nom de la Passion de -Notre-Seigneur! Pourquoi priez-vous au pied de cette croix? pourquoi -êtes-vous ici et non près d'elle? pourquoi ses enfants sont-ils dehors -par une si froide matinée? dites-moi tout, afin que je ne cause pas -quelque malheur par ignorance. - ---Depuis plusieurs jours, madame la comtesse ne veut voir ses enfants -qu'à des heures déterminées.--Monsieur, reprit-il après une pause, -peut-être devriez-vous attendre quelques heures avant de revoir -madame de Mortsauf, elle est bien changée! mais il est utile de la -préparer à cette entrevue, vous pourriez lui causer quelque surcroît de -souffrance.... Quant à la mort, ce serait un bienfait. - -Je serrai la main de cet homme divin dont le regard et la voix -caressaient les blessures d'autrui sans les aviver. - ---Nous prions tous ici pour elle, reprit-il; car elle, si sainte, si -résignée, si faite à mourir, depuis quelques jours elle a pour la mort -une horreur secrète, elle jette sur ceux qui sont pleins de vie des -regards où, pour la première fois, se peignent des sentiments sombres -et envieux. Ses vertiges sont excités, je crois, moins par l'effroi -de la mort que par une ivresse intérieure, par les fleurs fanées de -sa jeunesse qui fermentent en se flétrissant. Oui, le mauvais ange -dispute cette belle âme au ciel. Madame subit sa lutte au mont des -Oliviers, elle accompagne de ses larmes la chute des roses blanches qui -couronnaient sa tête de Jephté mariée, et tombées une à une. Attendez, -ne vous montrez pas encore, vous lui apporteriez les clartés de la -cour, elle retrouverait sur votre visage un reflet des fêtes mondaines -et vous rendriez de la force à ses plaintes. Ayez pitié d'une faiblesse -que Dieu lui-même a pardonnée à son Fils devenu homme. Quels mérites -aurions-nous d'ailleurs à vaincre sans adversaire? Permettez que son -confesseur ou moi, deux vieillards dont les ruines n'offensent point -sa vue, nous la préparions à une entrevue inespérée, à des émotions -auxquelles l'abbé Birotteau avait exigé qu'elle renonçât. Mais il est -dans les choses de ce monde une invisible trame de causes célestes -qu'un Å“il religieux aperçoit, et si vous êtes venu ici, peut-être y -êtes-vous amené par une de ces célestes étoiles qui brillent dans le -monde moral, et qui conduisent vers le tombeau comme vers la crèche... - -Il me dit alors, en employant cette onctueuse éloquence qui tombe sur -le cÅ“ur comme une rosée, que depuis six mois la comtesse avait chaque -jour souffert davantage, malgré les soins de monsieur Origet. Le -docteur était venu pendant deux mois, tous les soirs, à Clochegourde, -voulant arracher cette proie à la mort, car la comtesse avait -dit:--«Sauvez-moi!»--«Mais, pour guérir le corps, il aurait fallu que -le cÅ“ur fût guéri!» s'était un jour écrié le vieux médecin. - ---Selon les progrès du mal, les paroles de cette femme si douce sont -devenues amères, me dit l'abbé de Dominis. Elle crie à la terre de la -garder, au lieu de crier à Dieu de la prendre; puis, elle se repent de -murmurer contre les décrets d'en haut. Ces alternatives lui déchirent -le cÅ“ur, et rendent horrible la lutte du corps et de l'âme. Souvent le -corps triomphe!--«Vous me coûtez bien cher!» a-t-elle dit un jour à -Madeleine et à Jacques en les repoussant de son lit. Mais en ce moment, -rappelée à Dieu par ma vue, elle a dit à mademoiselle Madeleine ces -angéliques paroles: «Le bonheur des autres devient la joie de ceux -qui ne peuvent plus être heureux.» Et son accent fut si déchirant que -j'ai senti mes paupières se mouiller. Elle tombe, il est vrai; mais, à -chaque faux pas, elle se relève plus haut vers le ciel. - -Frappé des messages successifs que le hasard m'envoyait, et qui, -dans ce grand concert d'infortunes, préparaient par de douloureuses -modulations le thème funèbre, le grand cri de l'amour expirant, je -m'écriai:--Vous le croyez, ce beau lys coupé refleurira dans le ciel? - ---Vous l'avez laissée fleur encore, me répondit-il, mais vous la -retrouverez consumée, purifiée dans le feu des douleurs, et pure comme -un diamant encore enfoui dans les cendres. Oui, ce brillant esprit, -étoile angélique, sortira splendide de ses nuages pour aller dans le -royaume de lumière. - -Au moment où je serrais la main de cet homme évangélique, le cÅ“ur -oppressé de reconnaissance, le comte montra hors de la maison sa tête -entièrement blanchie et s'élança vers moi par un mouvement où se -peignait la surprise. - ---Elle a dit vrai! le voici. «Félix, Félix, voici Félix qui vient!» -s'est écriée madame de Mortsauf. Mon ami, reprit-il en me jetant des -regards insensés de terreur, la mort est ici. Pourquoi n'a-t-elle pas -pris un vieux fou comme moi qu'elle avait entamé..... - -Je marchai vers le château, rappelant mon courage; mais sur le seuil de -la longue antichambre qui menait du boulingrin au perron, en traversant -la maison, l'abbé Birotteau m'arrêta. - ---Madame la comtesse vous prie de ne pas entrer encore, me dit-il. - -En jetant un coup d'Å“il, je vis les gens allant et venant, tous -affairés, ivres de douleur et surpris sans doute des ordres que Manette -leur communiquait. - ---Qu'arrive-t-il? dit le comte effarouché de ce mouvement autant par -crainte de l'horrible événement, que par l'inquiétude naturelle à son -caractère. - ---Une fantaisie de malade, répondit l'abbé. Madame la comtesse ne veut -pas recevoir monsieur le vicomte dans l'état où elle est; elle parle de -toilette, pourquoi la contrarier? - -Manette alla chercher Madeleine, et nous vîmes Madeleine sortant -quelques moments après être entrée chez sa mère. Puis en nous promenant -tous les cinq, Jacques et son père, les deux abbés et moi, tous -silencieux le long de la façade sur le boulingrin, nous dépassâmes -la maison. Je contemplai tour à tour Montbazon et Azay, regardant la -vallée jaunie dont le deuil répondait alors comme en toute occasion aux -sentiments qui m'agitaient. Tout à coup j'aperçus la chère mignonne -courant après les fleurs d'automne et les cueillant sans doute pour -composer des bouquets. En pensant à tout ce que signifiait cette -réplique de mes soins amoureux, il se fit en moi je ne sais quel -mouvement d'entrailles, je chancelai, ma vue s'obscurcit, et les deux -abbés entre lesquels je me trouvais me portèrent sur la margelle d'une -terrasse où je demeurai pendant un moment comme brisé, mais sans perdre -entièrement connaissance. - ---Pauvre Félix, me dit le comte, elle avait bien défendu de vous -écrire, elle sait combien vous l'aimez! - -Quoique préparé à souffrir, je m'étais trouvé sans force contre une -attention qui résumait tous mes souvenirs de bonheur. «La voilà , -pensai-je, cette lande desséchée comme un squelette, éclairée par un -jour gris au milieu de laquelle s'élevait un seul buisson de fleurs, -que jadis dans mes courses je n'ai pas admirée sans un sinistre -frémissement et qui était l'image de cette heure lugubre!» Tout était -morne dans ce petit castel, autrefois si vivant, si animé! tout -pleurait, tout disait le désespoir et l'abandon. C'était des allées -ratissées à moitié, des travaux commencés et abandonnés, des ouvriers -debout regardant le château. Quoique l'on vendangeât les clos, l'on -n'entendait ni bruit ni babil. Les vignes semblaient inhabitées, tant -le silence était profond. Nous allions comme des gens dont la douleur -repousse des paroles banales, et nous écoutions le comte, le seul de -nous qui parlât. Après les phrases dictées par l'amour machinal qu'il -ressentait pour sa femme, le comte fut conduit par la pente de son -esprit à se plaindre de la comtesse. Sa femme n'avait jamais voulu se -soigner ni l'écouter quand il lui donnait de bons avis; il s'était -aperçu le premier des symptômes de la maladie; car il les avait étudiés -sur lui-même, les avait combattus et s'en était guéri tout seul sans -autre secours que celui d'un régime, et en évitant toute émotion -forte. Il aurait bien pu guérir aussi la comtesse; mais un mari ne -saurait accepter de semblables responsabilités, surtout lorsqu'il a -le malheur de voir en toute affaire son expérience dédaignée. Malgré -ces représentations, la comtesse avait pris Origet pour médecin. -Origet, qui l'avait jadis si mal soigné, lui tuait sa femme. Si cette -maladie a pour cause d'excessifs chagrins, il avait été dans toutes -les conditions pour l'avoir; mais quels pouvaient être les chagrins -de sa femme? La comtesse était heureuse, elle n'avait ni peines ni -contrariétés! leur fortune était, grâce à ses soins et à ses bonnes -idées, dans un état satisfaisant; il laissait madame de Mortsauf régner -à Clochegourde; ses enfants, bien élevés, bien portants, ne donnaient -plus aucune inquiétude; d'où pouvait donc procéder le mal? Et il -discutait et il mêlait l'expression de son désespoir à des accusations -insensées. Puis, ramené bientôt par quelque souvenir à l'admiration que -méritait cette noble créature, quelques larmes s'échappaient de ses -yeux, secs depuis si long-temps. - -Madeleine vint m'avertir que sa mère m'attendait. L'abbé Birotteau me -suivit. La grave jeune fille resta près de son père, en disant que la -comtesse désirait être seule avec moi, et prétextait la fatigue que lui -causerait la présence de plusieurs personnes. La solennité de ce moment -produisit en moi cette impression de chaleur intérieure et de froid au -dehors qui nous brise dans les grandes circonstances de la vie. L'abbé -Birotteau, l'un de ces hommes que Dieu a marqués comme siens en les -revêtant de douceur, de simplicité, en leur accordant la patience et la -miséricorde, me prit à part. - ---Monsieur, me dit-il, sachez que j'ai fait tout ce qui était -humainement possible pour empêcher cette réunion. Le salut de cette -sainte le voulait ainsi. Je n'ai vu qu'elle et non vous. Maintenant que -vous allez revoir celle dont l'accès aurait dû vous être interdit par -les anges, apprenez que je resterai entre vous pour la défendre contre -vous-même et contre elle peut-être! Respectez sa faiblesse. Je ne vous -demande pas grâce pour elle comme prêtre, mais comme un humble ami que -vous ne saviez pas avoir, et qui veut vous éviter des remords. Notre -chère malade meurt exactement de faim et de soif. Depuis ce matin, elle -est en proie à l'irritation fiévreuse qui précède cette horrible mort, -et je ne puis vous cacher combien elle regrette la vie. Les cris de -sa chair révoltée s'éteignent dans mon cÅ“ur où ils blessent des échos -encore trop tendres; mais monsieur de Dominis et moi nous avons accepté -cette tâche religieuse, afin de dérober le spectacle de cette agonie -morale à cette noble famille qui ne reconnaît plus son étoile du soir -et du matin. Car l'époux, les enfants, les serviteurs, tous demandent: -Où est-elle? tant elle est changée. A votre aspect, les plaintes -vont renaître. Quittez les pensées de l'homme du monde, oubliez les -vanités du cÅ“ur, soyez près d'elle l'auxiliaire du ciel et non celui -de la terre. Que cette sainte ne meure pas dans une heure de doute, en -laissant échapper des paroles de désespoir. - -Je ne répondis rien. Mon silence consterna le pauvre confesseur. Je -voyais, j'entendais, je marchais et n'étais cependant plus sur la -terre. Cette réflexion: «Qu'est-il donc arrivé? dans quel état dois-je -la trouver, pour que chacun use de telles précautions?» engendrait -des appréhensions d'autant plus cruelles qu'elles étaient indéfinies: -elle comprenait toutes les douleurs ensemble. Nous arrivâmes à la -porte de la chambre que m'ouvrit le confesseur inquiet. J'aperçus -alors Henriette en robe blanche, assise sur son petit canapé, placé -devant la cheminée ornée de nos deux vases pleins de fleurs; puis des -fleurs encore sur le guéridon placé devant la croisée. Le visage de -l'abbé Birotteau, stupéfait à l'aspect de cette fête improvisée et du -changement de cette chambre subitement rétablie en son ancien état, -me fit deviner que la mourante avait banni le repoussant appareil -qui environne le lit des malades. Elle avait dépensé les dernières -forces d'une fièvre expirante à parer sa chambre en désordre pour y -recevoir dignement celui qu'elle aimait en ce moment plus que toute -chose. Sous les flots de dentelles, sa figure amaigrie, qui avait la -pâleur verdâtre des fleurs du magnolia quand elles s'entr'ouvrent, -apparaissait comme sur la toile jaune d'un portrait les premiers -contours d'une tête chérie dessinée à la craie; mais, pour sentir -combien la griffe du vautour s'enfonça profondément dans mon cÅ“ur, -supposez achevés et pleins de vie les yeux de cette esquisse, des -yeux caves qui brillaient d'un éclat inusité dans une figure éteinte. -Elle n'avait plus la majesté calme que lui communiquait la constante -victoire remportée sur ses douleurs. Son front, seule partie de visage -qui eût gardé ses belles proportions, exprimait l'audace agressive du -désir et des menaces réprimées. Malgré les tons de cire de sa face -allongée, des feux intérieurs s'en échappaient par un rayonnement -semblable au fluide qui flambe au-dessus des champs par une chaude -journée. Ses tempes creusées, ses joues rentrées montraient les formes -intérieures du visage, et le sourire que formaient ses lèvres blanches -ressemblait vaguement au ricanement de la mort. Sa robe croisée sur -son sein attestait la maigreur de son beau corsage. L'expression de -sa tête disait assez qu'elle se savait changée et qu'elle en était -au désespoir. Ce n'était plus ma délicieuse Henriette, ni la sublime -et sainte madame de Mortsauf; mais le quelque chose sans nom de -Bossuet qui se débattait contre le néant, et que la faim, les désirs -trompés poussaient au combat égoïste de la vie contre la mort. Je vins -m'asseoir près d'elle en lui prenant pour la baiser sa main que je -sentis brûlante et desséchée. Elle devina ma douloureuse surprise dans -l'effort même que je fis pour la déguiser. Ses lèvres décolorées se -tendirent alors sur ses dents affamées pour essayer un de ces sourires -forcés sous lesquels nous cachons également l'ironie de la vengeance, -l'attente du plaisir, l'ivresse de l'âme et la rage d'une déception. - ---Ah! c'est la mort, mon pauvre Félix, me dit-elle, et vous n'aimez -pas la mort! la mort odieuse, la mort de laquelle toute créature, même -l'amant le plus intrépide, a horreur. Ici finit l'amour: je le savais -bien. Lady Dudley ne vous verra jamais étonné de son changement. Ah! -pourquoi vous ai-je tant souhaité, Félix? vous êtes enfin venu: je -vous récompense de ce dévouement par l'horrible spectacle qui fit -jadis du comte de Rancé un trappiste, moi qui désirais demeurer belle -et grande dans votre souvenir, y vivre comme un lys éternel, je vous -enlève vos illusions. Le véritable amour ne calcule rien. Mais ne vous -enfuyez pas, restez. Monsieur Origet m'a trouvée beaucoup mieux ce -matin, je vais revenir à la vie, je renaîtrai sous vos regards. Puis, -quand j'aurai recouvré quelques forces, quand je commencerai à pouvoir -prendre quelque nourriture, je redeviendrai belle. A peine ai-je -trente-cinq ans, je puis encore avoir de belles années. Le bonheur -rajeunit, et je veux connaître le bonheur. J'ai fait des projets -délicieux, nous les laisserons à Clochegourde et nous irons ensemble en -Italie. - -Des pleurs humectèrent mes yeux, je me tournai vers la fenêtre comme -pour regarder les fleurs; l'abbé Birotteau vint à moi précipitamment, -et se pencha vers le bouquet:--Pas de larmes! me dit-il à l'oreille. - ---Henriette, vous n'aimez donc plus notre chère vallée? lui répondis-je -afin de justifier mon brusque mouvement. - ---Si, dit-elle en apportant son front sous mes lèvres par un mouvement -de câlinerie; mais sans vous, elle m'est funeste...... _sans toi_, -reprit-elle en effleurant mon oreille de ses lèvres chaudes pour y -jeter ces deux syllabes comme deux soupirs. - -Je fus épouvanté par cette folle caresse qui agrandissait encore les -terribles discours des deux abbés. En ce moment ma première surprise -se dissipa; mais si je pus faire usage de ma raison, ma volonté ne -fut pas assez forte pour réprimer le mouvement nerveux qui m'agita -pendant cette scène. J'écoutais sans répondre, ou plutôt je répondais -par un sourire fixe et par des signes de consentement, pour ne pas la -contrarier, agissant comme une mère avec son enfant. Après avoir été -frappé de la métamorphose de la personne, je m'aperçus que la femme, -autrefois si imposante par ses sublimités, avait dans l'attitude, dans -la voix, dans les manières, dans les regards et les idées, la naïve -ignorance d'un enfant, les grâces ingénues, l'avidité de mouvement, -l'insouciance profonde de ce qui n'est pas son désir ou lui, enfin -toutes les faiblesses qui recommandent l'enfant à la protection. -En est-il ainsi de tous les mourants? dépouillent-ils tous les -déguisements sociaux, de même que l'enfant ne les a pas encore revêtus? -Ou, se trouvant au bord de l'éternité, la comtesse, en n'acceptant plus -de tous les sentiments humains que l'amour, en exprimait-elle la suave -innocence à la manière de Chloé? - ---Comme autrefois vous allez me rendre à la santé, Félix, dit-elle, et -ma vallée me sera bienfaisante. Comment ne mangerais-je pas ce que vous -me présenterez? Vous êtes un si bon garde-malade! Puis, vous êtes si -riche de force et de santé, qu'auprès de vous la vie est contagieuse. -Mon ami, prouvez-moi donc que je ne puis mourir, mourir trompée! Ils -croient que ma plus vive douleur est la soif. Oh! oui, j'ai bien soif, -mon ami. L'eau de l'Indre me fait bien mal à voir, mais mon cÅ“ur -éprouve une plus ardente soif. J'avais soif de toi, me dit-elle d'une -voix plus étouffée en me prenant les mains dans ses mains brûlantes et -m'attirant à elle pour me jeter ces paroles à l'oreille: mon agonie a -été de ne pas te voir! Ne m'as-tu pas dit de vivre? je veux vivre. Je -veux monter à cheval aussi, moi! je veux tout connaître, Paris, les -fêtes, les plaisirs. - -Ah! Natalie, cette clameur horrible que le matérialisme des sens -trompés rend froide à distance, nous faisait tinter les oreilles au -vieux prêtre et à moi: les accents de cette voix magnifique peignaient -les combats de toute une vie, les angoisses d'un véritable amour déçu. -La comtesse se leva par un mouvement d'impatience, comme un enfant qui -veut un jouet. Quand le confesseur vit sa pénitente ainsi, le pauvre -homme tomba soudain à genoux, joignit les mains, et récita des prières. - ---Oui, vivre! dit-elle en me faisant lever et s'appuyant sur moi, -vivre de réalités et non de mensonges. Tout a été mensonge dans ma -vie, je les ai comptées depuis quelques jours, ces impostures. Est-il -possible que je meure, moi qui n'ai pas vécu? moi qui ne suis jamais -allée chercher quelqu'un dans une lande? Elle s'arrêta, parut écouter, -et sentit à travers les murs je ne sais quelle odeur.--Félix! les -vendangeuses vont dîner, et moi, moi, dit-elle d'une voix d'enfant, qui -suis la maîtresse, j'ai faim. Il en est ainsi de l'amour, elles sont -heureuses, elles! - ---_Kyrie eleison!_ disait le pauvre abbé, qui, les mains jointes, l'Å“il -au ciel, récitait les litanies. - -Elle jeta ses bras autour de mon cou, m'embrassa violemment, et me -serra en disant:--Vous ne m'échapperez plus! Je veux être aimée, je -ferai des folies comme lady Dudley, j'apprendrai l'anglais pour bien -dire: _my dee_. Elle me fit un signe de tête comme elle en faisait -autrefois en me quittant, pour me dire qu'elle allait revenir à -l'instant: Nous dînerons ensemble, me dit-elle, je vais prévenir -Manette... Elle fut arrêtée par une faiblesse qui survint, et je la -couchai tout habillée sur son lit. - ---Une fois déjà , vous m'avez portée ainsi, me dit-elle en ouvrant les -yeux. - -Elle était bien légère, mais surtout bien ardente; en la prenant, je -sentis son corps entièrement brûlant. Monsieur Deslandes entra, fut -étonné de trouver la chambre ainsi parée; mais en me voyant tout lui -parut expliqué. - ---On souffre bien pour mourir, monsieur, dit-elle d'une voix altérée. - -Il s'assit, tâta le pouls de sa malade, se leva brusquement, vint -parler à voix basse au prêtre, et sortit; je le suivis. - ---Qu'allez-vous faire, lui demandai-je. - ---Lui éviter une épouvantable agonie, me dit-il. Qui pouvait croire -à tant de vigueur? Nous ne comprenons comment elle vit encore qu'en -pensant à la manière dont elle a vécu. Voici le quarante-deuxième jour -que madame la comtesse n'a bu, ni mangé, ni dormi. - -Monsieur Deslandes demanda Manette. L'abbé Birotteau m'emmena dans les -jardins. - ---Laissons faire le docteur, me dit-il. Aidé par Manette, il va -l'envelopper d'opium. Eh! bien, vous l'avez entendue, me dit-il, si -toutefois elle est complice de ces mouvements de folie!... - ---Non, dis-je, ce n'est plus elle. - -J'étais hébété de douleur. Plus j'allais, plus chaque détail de cette -scène prenait d'étendue. Je sortis brusquement par la petite porte au -bas de la terrasse, et vins m'asseoir dans la toue, où je me cachai -pour demeurer seul à dévorer mes pensées. Je tâchai de me détacher -moi-même de cette force par laquelle je vivais; supplice comparable -à celui par lequel les Tartares punissaient l'adultère en prenant un -membre du coupable dans une pièce de bois, et lui laissant un couteau -pour se le couper, s'il ne voulait pas mourir de faim: leçon terrible -que subissait mon âme, de laquelle il fallait me retrancher la plus -belle moitié. Ma vie était manquée aussi! Le désespoir me suggérait les -plus étranges idées. Tantôt je voulais mourir avec elle, tantôt aller -m'enfermer à la Meilleraye où venaient de s'établir les trappistes. Mes -yeux ternis ne voyaient plus les objets extérieurs. Je contemplais les -fenêtres de la chambre où souffrait Henriette, croyant y apercevoir la -lumière qui l'éclairait pendant la nuit où je m'étais fiancé à elle. -N'aurais-je pas dû obéir à la vie simple qu'elle m'avait créée; en me -conservant à elle dans le travail des affaires? Ne m'avait-elle pas -ordonné d'être un grand homme, afin de me préserver des passions basses -et honteuses que j'avais subies, comme tous les hommes? La chasteté -n'était-elle pas une sublime distinction que je n'avais pas su garder? -L'amour, comme le concevait Arabelle, me dégoûta soudain. Au moment -où je relevais ma tête abattue en me demandant d'où me viendraient -désormais la lumière et l'espérance, quel intérêt j'aurais à vivre, -l'air fut agité d'un léger bruit; je me tournai vers la terrasse, j'y -aperçus Madeleine se promenant seule, à pas lents. Pendant que je -remontais vers la terrasse pour demander compte à cette chère enfant -du froid regard qu'elle m'avait jeté au pied de la croix, elle s'était -assise sur le banc; quand elle m'aperçut à moitié chemin, elle se leva, -et feignit de ne pas m'avoir vu, pour ne pas se trouver seule avec moi; -sa démarche était hâtée, significative. Elle me haïssait, elle fuyait -l'assassin de sa mère. En revenant par les perrons à Clochegourde, -je vis Madeleine comme une statue, immobile et debout, écoutant le -bruit de mes pas. Jacques était assis sur une marche, et son attitude -exprimait la même insensibilité qui m'avait frappé quand nous nous -étions promenés tous ensemble, et m'avait inspiré de ces idées que nous -laissons dans un coin de notre âme, pour les reprendre et les creuser -plus tard, à loisir. J'ai remarqué que les jeunes gens qui portent en -eux la mort sont tous insensibles aux funérailles. Je voulus interroger -cette âme sombre. Madeleine avait-elle gardé ses pensées pour elle -seule, avait-elle inspiré sa haine à Jacques? - ---Tu sais, lui dis-je pour entamer la conversation, que tu as en moi le -plus dévoué des frères. - ---Votre amitié m'est inutile, je suivrai ma mère! répondit-il en me -jetant un regard farouche de douleur. - ---Jacques, m'écriai-je, toi aussi? - -Il toussa, s'écarta loin de moi; puis, quand il revint, il me montra -rapidement son mouchoir ensanglanté. - ---Comprenez-vous? dit-il. - -Ainsi chacun d'eux avait un fatal secret. Comme je le vis depuis, la -sÅ“ur et le frère se fuyaient. Henriette tombée, tout était en ruine à -Clochegourde. - ---Madame dort, vint nous dire Manette heureuse de savoir la comtesse -sans souffrance. - -Dans ces affreux moments, quoique chacun en sache l'inévitable fin, -les affections vraies deviennent folles et s'attachent à de petits -bonheurs. Les minutes sont des siècles que l'on voudrait rendre -bienfaisants. On voudrait que les malades reposassent sur des roses, on -voudrait prendre leurs souffrances, on voudrait que le dernier soupir -fût pour eux inattendu. - ---Monsieur Deslandes a fait enlever les fleurs qui agissaient trop -fortement sur les nerfs de madame, me dit Manette. - -Ainsi donc les fleurs avaient causé son délire, elle n'en était pas -complice. Les amours de la terre, les fêtes de la fécondation, les -caresses des plantes l'avaient enivrée de leurs parfums et sans doute -avaient réveillé les pensées d'amour heureux qui sommeillaient en elle -depuis sa jeunesse. - ---Venez donc, monsieur Félix, me dit-elle, venez voir madame, elle est -belle comme un ange. - -Je revins chez la mourante au moment où le soleil se couchait et dorait -la dentelle des toits du château d'Azay. Tout était calme et pur. Une -douce lumière éclairait le lit où reposait Henriette baignée d'opium. -En ce moment le corps était pour ainsi dire annulé; l'âme seule régnait -sur ce visage, serein comme un beau ciel après la tempête. Blanche et -Henriette, ces deux sublimes faces de la même femme, reparaissaient -d'autant plus belles que mon souvenir, ma pensée, mon imagination, -aidant la nature, réparaient les altérations de chaque trait où l'âme -triomphante envoyait ses lueurs par des vagues confondues avec celles -de la respiration. Les deux abbés étaient assis auprès du lit. Le comte -resta foudroyé, debout, en reconnaissant les étendards de la mort qui -flottaient sur cette créature adorée. Je pris sur le canapé la place -qu'elle avait occupée. Puis nous échangeâmes tous quatre des regards où -l'admiration de cette beauté céleste se mêlait à des larmes de regret. -Les lumières de la pensée annonçaient le retour de Dieu dans un de ses -plus beaux tabernacles. L'abbé de Dominis et moi, nous nous parlions -par signes, en nous communiquant des idées mutuelles. Oui, les anges -veillaient Henriette! Oui, leurs glaives brillaient au-dessus de ce -noble front où revenaient les augustes expressions de la vertu qui en -faisaient jadis comme une âme visible avec laquelle s'entretenaient -les esprits de sa sphère. Les lignes de son visage se purifiaient, en -elle tout s'agrandissait et devenait majestueux sous les invisibles -encensoirs des Séraphins qui la gardaient. Les teintes vertes de la -souffrance corporelle faisaient place aux tons entièrement blancs, à -la pâleur mate et froide de la mort prochaine. Jacques et Madeleine -entrèrent, Madeleine nous fit tous frissonner par le mouvement -d'adoration qui la précipita devant le lit, lui joignit les mains et -lui inspira cette sublime exclamation:--Enfin! voilà ma mère! Jacques -souriait, il était sûr de suivre sa mère là où elle allait. - ---Elle arrive au port, dit l'abbé Birotteau. - -L'abbé de Dominis me regarda comme pour me répéter:--N'ai-je pas dit -que l'étoile se lèverait brillante? - -Madeleine resta les yeux attachés sur sa mère, respirant quand elle -respirait, imitant son souffle léger, dernier fil par lequel elle -tenait à la vie, et que nous suivions avec terreur, craignant à chaque -effort de le voir se rompre. Comme un ange aux portes du sanctuaire, -la jeune fille était avide et calme, forte et prosternée. En ce -moment, l'Angélus sonna au clocher du bourg. Les flots de l'air adouci -jetèrent par ondées les tintements qui nous annonçaient qu'à cette -heure la chrétienté tout entière répétait les paroles dites par l'ange -à la femme qui racheta les fautes de son sexe. Ce soir, l'_Ave Maria_ -nous parut une salutation du ciel. La prophétie était si claire et -l'événement si proche que nous fondîmes en larmes. Les murmures du -soir, brise mélodieuse dans les feuillages, derniers gazouillements -d'oiseau, refrain et bourdonnements d'insectes, voix des eaux, cri -plaintif de la rainette, toute la campagne disait adieu au plus beau -lys de la vallée, à sa vie simple et champêtre. Cette poésie religieuse -unie à toutes ces poésies naturelles exprimait si bien le chant du -départ que nos sanglots furent aussitôt répétés. Quoique la porte -de la chambre fût ouverte, nous étions si bien plongés dans cette -terrible contemplation, comme pour en empreindre à jamais dans notre -âme le souvenir, que nous n'avions pas aperçu les gens de la maison -agenouillés en un groupe où se disaient de ferventes prières. Tous ces -pauvres gens, habitués à l'espérance, croyaient encore conserver leur -maîtresse, et ce présage si clair les accabla. Sur un geste de l'abbé -Birotteau, le vieux piqueur sortit pour aller chercher le curé de -Saché. Le médecin, debout près du lit, calme comme la science, et qui -tenait la main endormie de la malade, avait fait un signe au confesseur -pour lui dire que ce sommeil était la dernière heure sans souffrance -qui restait à l'ange rappelé. Le moment était venu de lui administrer -les derniers sacrements de l'Église. A neuf heures, elle s'éveilla -doucement, nous regarda d'un Å“il surpris mais doux, et nous revîmes -tous notre idole dans la beauté de ses beaux jours. - ---Ma mère, tu es trop belle pour mourir, la vie et la santé te -reviennent, cria Madeleine. - ---Chère fille, je vivrai, mais en toi, dit-elle en souriant. - -Ce fut alors des embrassements déchirants de la mère aux enfants et des -enfants à la mère. Monsieur de Mortsauf baisa sa femme pieusement au -front. La comtesse rougit en me voyant. - ---Cher Félix, dit-elle, voici, je crois, le seul chagrin que je vous -aurai donné, moi! mais oubliez ce que j'aurai pu vous dire, pauvre -insensée que j'étais. Elle me tendit la main, je la pris pour la -baiser, elle me dit alors avec son gracieux sourire de vertu:--Comme -autrefois, Félix?... - -Nous sortîmes tous, et nous allâmes dans le salon pendant tout le -temps que devait durer la dernière confession de la malade. Je me -plaçai près de Madeleine. En présence de tous elle ne pouvait me fuir -sans impolitesse; mais, à l'imitation de sa mère, elle ne regardait -personne, et garda le silence sans jeter une seule fois les yeux sur -moi. - ---Chère Madeleine, lui dis-je à voix basse, qu'avez-vous contre moi? -Pourquoi des sentiments froids quand en présence de la mort chacun doit -se réconcilier? - ---Je crois entendre ce que dit en ce moment ma mère, me répondit-elle -en prenant l'air de tête qu'Ingres a trouvé pour sa _Mère de Dieu_, -cette vierge déjà douloureuse et qui s'apprête à protéger le monde où -son fils va périr. - ---Et vous me condamnez au moment où votre mère m'absout, si toutefois -je suis coupable. - ---_Vous_, et toujours _vous_! - -Son accent trahissait une haine réfléchie comme celle d'un Corse, -implacable comme sont les jugements de ceux qui, n'ayant pas étudié -la vie, n'admettent aucune atténuation aux fautes commises contre -les lois du cÅ“ur. Une heure s'écoula dans un silence profond. L'abbé -Birotteau revint après avoir reçu la confession générale de la comtesse -de Mortsauf, et nous rentrâmes tous au moment où, suivant une de -ces idées qui saisissent ces nobles âmes, toutes sÅ“urs d'intention, -Henriette s'était fait revêtir d'un long vêtement qui devait lui servir -de linceul. Nous la trouvâmes sur son séant, belle de ses expiations -et belle de ses espérances: je vis dans la cheminée les cendres noires -de mes lettres, qui venaient d'être brûlées, sacrifice qu'elle n'avait -voulu faire, me dit son confesseur, qu'au moment de la mort. Elle nous -sourit à tous de son sourire d'autrefois. Ses yeux humides de larmes -annonçaient un dessillement suprême, elle apercevait déjà les joies -célestes de la terre promise. - ---Cher Félix, me dit-elle en me tendant la main et en serrant la -mienne, restez. Vous devez assister à l'une des dernières scènes de ma -vie, et qui ne sera pas la moins pénible de toutes, mais où vous êtes -pour beaucoup. - -Elle fit un geste, la porte se ferma. Sur son invitation le comte -s'assit, l'abbé Birotteau et moi nous restâmes debout. Aidée de -Manette, la comtesse se leva, se mit à genoux devant le comte surpris, -et voulut rester ainsi. Puis, quand Manette se fut retirée, elle releva -sa tête, qu'elle avait appuyée sur les genoux du comte étonné. - ---Quoique je me sois conduite envers vous comme une fidèle épouse, -lui dit-elle d'une voix altérée, il peut m'être arrivé, monsieur, de -manquer parfois à mes devoirs; je viens de prier Dieu de m'accorder -la force de vous demander pardon de mes fautes. J'ai pu porter dans -les soins d'une amitié placée hors de la famille des attentions plus -affectueuses encore que celles que je vous devais. Peut-être vous -ai-je irrité contre moi par la comparaison que vous pouviez faire de -ces soins, de ces pensées et de celles que je vous donnais. J'ai eu, -dit-elle à voix basse, une amitié vive que personne, pas même celui -qui en fut l'objet, n'a connue en entier. Quoique je sois demeurée -vertueuse selon les lois humaines, que j'aie été pour vous une épouse -irréprochable, souvent des pensées, involontaires ou volontaires, -ont traversé mon cÅ“ur, et j'ai peur en ce moment de les avoir trop -accueillies. Mais comme je vous ai tendrement aimé, que je suis restée -votre femme soumise, que les nuages, en passant sous le ciel, n'en ont -point altéré la pureté, vous me voyez sollicitant votre bénédiction -d'un front pur. Je mourrai sans aucune pensée amère si j'entends de -votre bouche une douce parole pour votre Blanche, pour la mère de vos -enfants, et si vous lui pardonnez toutes ces choses qu'elle ne s'est -pardonnées à elle-même qu'après les assurances du tribunal duquel nous -relevons tous. - ---Blanche, Blanche, s'écria le vieillard en versant soudain des larmes -sur la tête de sa femme, veux-tu me faire mourir? Il l'éleva jusqu'à -lui avec une force inusitée, la baisa saintement au front, et, la -gardant ainsi: N'ai-je pas des pardons à te demander? reprit-il. -N'ai-je pas été souvent dur, moi? Ne grossis-tu pas des scrupules -d'enfant? - ---Peut-être, reprit-elle. Mais, mon ami, soyez indulgent aux faiblesses -des mourants, tranquillisez-moi. Quand vous arriverez à cette heure, -vous penserez que je vous ai quitté vous bénissant. Me permettez-vous -de laisser à notre ami que voici ce gage d'un sentiment profond, -dit-elle en montrant une lettre qui était sur la cheminée? Il est -maintenant mon fils d'adoption, voilà tout. Le cÅ“ur, cher comte, a -ses testaments: mes derniers vÅ“ux imposent à ce cher Félix des Å“uvres -sacrées à accomplir, je ne crois pas avoir trop présumé de lui, faites -que je n'aie pas trop présumé de vous en me permettant de lui léguer -quelques pensées. Je suis toujours femme, dit-elle en penchant la -tête avec une suave mélancolie, après mon pardon je vous demande une -grâce.--Lisez; mais seulement après ma mort, me dit-elle en me tendant -le mystérieux écrit. - -Le comte vit pâlir sa femme, il la prit et la porta lui-même sur le -lit, où nous l'entourâmes. - ---Félix, me dit-elle, je puis avoir des torts envers vous. Souvent j'ai -pu vous causer quelques douleurs en vous laissant espérer des joies -devant lesquelles j'ai reculé; mais n'est-ce pas au courage de l'épouse -et de la mère que je dois de mourir réconciliée avec tous? Vous me -pardonnerez donc aussi, vous qui m'avez accusée si souvent, et dont -l'injustice me faisait plaisir! - -L'abbé Birotteau mit un doigt sur ses lèvres. A ce geste, la mourante -pencha la tête, une faiblesse survint, elle agita les mains pour dire -de faire entrer le clergé, ses enfants et ses domestiques; puis elle -me montra par un geste impérieux le comte anéanti et ses enfants qui -survinrent. La vue de ce père de qui seuls nous connaissions la secrète -démence, devenu le tuteur de ces êtres si délicats, lui inspira de -muettes supplications qui tombèrent dans mon âme comme un feu sacré. -Avant de recevoir l'extrême-onction, elle demanda pardon à ses gens -de les avoir quelquefois brusqués; elle implora leurs prières, et -les recommanda tous individuellement au comte; elle avoua noblement -avoir proféré, durant ce dernier mois, des plaintes peu chrétiennes -qui avaient pu scandaliser ses gens; elle avait repoussé ses enfants, -elle avait conçu des sentiments peu convenables; mais elle rejeta -ce défaut de soumission aux volontés de Dieu sur ses intolérables -douleurs. Enfin elle remercia publiquement avec une touchante effusion -de cÅ“ur l'abbé Birotteau de lui avoir montré le néant des choses -humaines. Quand elle eut cessé de parler, les prières commencèrent; -puis le curé de Saché lui donna le viatique. Quelques moments après, sa -respiration s'embarrassa, un nuage se répandit sur ses yeux qui bientôt -se rouvrirent, elle me lança un dernier regard, et mourut aux yeux de -tous, en entendant peut-être le concert de nos sanglots. Par un hasard -assez naturel à la campagne, nous entendîmes alors le chant alternatif -de deux rossignols qui répétèrent plusieurs fois leur note unique, -purement filée comme un tendre appel. Au moment où son dernier soupir -s'exhala, dernière souffrance d'une vie qui fut une longue souffrance, -je sentis en moi-même un coup par lequel toutes mes facultés furent -atteintes. Le comte et moi, nous restâmes auprès du lit funèbre pendant -toute la nuit, avec les deux abbés et le curé, veillant à la lueur -des cierges, la morte étendue sur le sommier de son lit; maintenant -calme, là où elle avait tant souffert. Ce fut ma première communication -avec la mort. Je demeurai pendant toute cette nuit les yeux attachés -sur Henriette, fasciné par l'expression pure que donne l'apaisement -de toutes les tempêtes, par la blancheur du visage que je douais -encore de ses innombrables affections, mais qui ne répondait plus à -mon amour. Quelle majesté dans ce silence et dans ce froid! combien -de réflexions n'exprime-t-il pas? Quelle beauté dans ce repos absolu, -quel despotisme dans cette immobilité: tout le passé s'y trouve encore, -et l'avenir y commence. Ah! je l'aimais morte, autant que je l'aimais -vivante. Au matin, le comte s'alla coucher, les trois prêtres fatigués -s'endormirent à cette heure pesante, si connue de ceux qui veillent. Je -pus alors, sans témoins, la baiser au front avec tout l'amour qu'elle -ne m'avait jamais permis d'exprimer. - -Le surlendemain, par une fraîche matinée d'automne, nous accompagnâmes -la comtesse à sa dernière demeure. Elle était portée par le vieux -piqueur, les deux Martineau et le mari de Manette. Nous descendîmes par -le chemin que j'avais si joyeusement monté le jour où je la retrouvai; -nous traversâmes la vallée de l'Indre pour arriver au petit cimetière -de Saché; pauvre cimetière de village, situé au revers de l'église, -sur la croupe d'une colline, et où par humilité chrétienne elle voulut -être enterrée avec une simple croix de bois noir, comme une pauvre -femme des champs, avait-elle dit. Lorsque du milieu de la vallée, -j'aperçus l'église du bourg et la place du cimetière, je fus saisi d'un -frisson convulsif. Hélas! nous avons tous dans la vie un Golgotha où -nous laissons nos trente-trois premières années en recevant un coup -de lance au cÅ“ur, en sentant sur notre tête la couronne d'épines qui -remplace la couronne de roses: cette colline devait être pour moi le -mont des expiations. Nous étions suivis d'une foule immense accourue -pour dire les regrets de cette vallée où elle avait enterré dans le -silence une foule de belles actions. On sut par Manette, sa confidente, -que pour secourir les pauvres elle économisait sur sa toilette, quand -ses épargnes ne suffisaient plus. C'était des enfants nus habillés, -des layettes envoyées, des mères secourues, des sacs de blé payés aux -meuniers en hiver pour des vieillards impotents, une vache donnée à -propos à quelque pauvre ménage; enfin les Å“uvres de la chrétienne, -de la mère et de la châtelaine, puis des dots offertes à propos pour -unir des couples qui s'aimaient, et des remplacements payés à des -jeunes gens tombés au sort, touchantes offrandes de la femme aimante -qui disait:--_Le bonheur des autres est la consolation de ceux qui ne -peuvent plus être heureux._ Ces choses contées à toutes les veillées -depuis trois jours avaient rendu la foule immense. Je marchais avec -Jacques et les deux abbés derrière le cercueil. Suivant l'usage, ni -Madeleine, ni le comte n'étaient avec nous, ils demeuraient seuls à -Clochegourde. Manette voulut absolument venir. - ---Pauvre madame! Pauvre madame! La voilà heureuse, entendis-je à -plusieurs reprises à travers ses sanglots. - -Au moment où le cortége quitta la chaussée des moulins, il y eut un -gémissement unanime mêlé de pleurs qui semblait faire croire que -cette vallée pleurait son âme. L'église était pleine de monde. Après -le service, nous allâmes au cimetière où elle devait être enterrée -près de la croix. Quand j'entendis rouler les cailloux et le gravier -de la terre sur le cercueil, mon courage m'abandonna, je chancelai, -je priai les deux Martineau de me soutenir, et ils me conduisirent -mourant jusqu'au château de Saché; les maîtres m'offrirent poliment un -asile que j'acceptai. Je vous l'avoue, je ne voulus point retourner -à Clochegourde, il me répugnait de me retrouver à Frapesle d'où -je pouvais voir le castel d'Henriette. Là , j'étais près d'elle. Je -demeurai quelques jours dans une chambre dont les fenêtres donnent -sur ce vallon tranquille et solitaire dont je vous ai parlé. C'est un -vaste pli de terrain bordé par des chênes deux fois centenaires, et -où par les grandes pluies coule un torrent. Cet aspect convenait à -la méditation sévère et solennelle à laquelle je voulais me livrer. -J'avais reconnu, pendant la journée qui suivit la fatale nuit, -combien ma présence allait être importune à Clochegourde. Le comte -avait ressenti de violentes émotions à la mort d'Henriette, mais il -s'attendait à ce terrible événement, et il y avait dans le fond de -sa pensée un parti pris qui ressemblait à de l'indifférence. Je m'en -étais aperçu plusieurs fois, et quand la comtesse prosternée me remit -cette lettre que je n'osais ouvrir, quand elle parla de son affection -pour moi, cet homme ombrageux ne me jeta pas le foudroyant regard que -j'attendais de lui. Les paroles d'Henriette, il les avait attribuées à -l'excessive délicatesse de cette conscience qu'il savait si pure. Cette -insensibilité d'égoïste était naturelle. Les âmes de ces deux êtres ne -s'étaient pas plus mariées que leurs corps, ils n'avaient jamais eu ces -constantes communications qui ravivent les sentiments; ils n'avaient -jamais échangé ni peines ni plaisirs, ces liens si forts qui nous -brisent par mille points quand ils se rompent, parce qu'ils touchent -à toutes nos fibres, parce qu'ils se sont attachés dans les replis de -notre cÅ“ur, en même temps qu'ils ont caressé l'âme qui sanctionnait -chacune de ces attaches. L'hostilité de Madeleine me fermait -Clochegourde. Cette dure jeune fille n'était pas disposée à pactiser -avec sa haine sur le cercueil de sa mère, et j'aurais été horriblement -gêné entre le comte, qui m'aurait parlé de lui, et la maîtresse de la -maison, qui m'aurait marqué d'invincibles répugnances. Être ainsi, -là où jadis les fleurs mêmes étaient caressantes, où les marches -des perrons étaient éloquentes, où tous mes souvenirs revêtaient de -poésie les balcons, les margelles, les balustrades et les terrasses, -les arbres et les points de vue; être haï là où tout m'aimait: je ne -supportais point cette pensée. Aussi, dès l'abord mon parti fut-il -pris. Hélas! tel était donc le dénoûment du plus vif amour qui jamais -ait atteint le cÅ“ur d'un homme. Aux yeux des étrangers, ma conduite -allait être condamnable, mais elle avait la sanction de ma conscience. -Voilà comment finissent les plus beaux sentiments et les plus grands -drames de la jeunesse. Nous partons presque tous au matin, comme moi -de Tours pour Clochegourde, nous emparant du monde, le cÅ“ur affamé -d'amour; puis, quand nos richesses ont passé par le creuset, quand -nous nous sommes mêlés aux hommes et aux événements, tout se rapetisse -insensiblement, nous trouvons peu d'or parmi beaucoup de cendres. -Voilà la vie! la vie telle qu'elle est: de grandes prétentions, de -petites réalités. Je méditai longuement sur moi-même, en me demandant -ce que j'allais faire après un coup qui fauchait toutes mes fleurs. Je -résolus de m'élancer vers la politique et la science, dans les sentiers -tortueux de l'ambition, d'ôter la femme de ma vie et d'être un homme -d'état, froid et sans passions, de demeurer fidèle à la sainte que -j'avais aimée. Mes méditations allaient à perte de vue, pendant que mes -yeux restaient attachés sur la magnifique tapisserie des chênes dorés, -aux cimes sévères, aux pieds de bronze: je me demandais si la vertu -d'Henriette n'avait pas été de l'ignorance, si j'étais bien coupable -de sa mort. Je me débattais au milieu de mes remords. Enfin, par un -suave midi d'automne, un de ces derniers sourires du ciel, si beaux en -Touraine, je lus sa lettre que, suivant sa recommandation, je ne devais -ouvrir qu'après sa mort. Jugez de mes impressions en la lisant? - - - LETTRE DE MADAME DE MORTSAUF AU VICOMTE FÉLIX DE VANDENESSE. - - «Félix, ami trop aimé, je dois maintenant vous ouvrir mon - cÅ“ur, moins pour vous montrer combien je vous aime que - pour vous apprendre la grandeur de vos obligations en vous - dévoilant la profondeur et la gravité des plaies que vous y - avez faites. Au moment où je tombe harassée par les fatigues - du voyage, épuisée par les atteintes reçues pendant le combat, - heureusement la femme est morte, la mère seule a survécu. Vous - allez voir, cher, comment vous avez été la cause première de - mes maux. Si plus tard je me suis complaisamment offerte à vos - coups, aujourd'hui je meurs atteinte par vous d'une dernière - blessure; mais il y a d'excessives voluptés à se sentir brisée - par celui qu'on aime. Bientôt les souffrances me priveront - sans doute de ma force, je mets donc à profit les dernières - lueurs de mon intelligence pour vous supplier encore de - remplacer auprès de mes enfants le cÅ“ur dont vous les aurez - privés. Je vous imposerais cette charge avec autorité si je - vous aimais moins; mais je préfère vous la laisser prendre de - vous-même, par l'effet d'un saint repentir, et aussi comme une - continuation de votre amour: l'amour ne fut-il pas en nous - constamment mêlé de repentantes méditations et de craintes - expiatoires? Et, je le sais, nous nous aimons toujours. Votre - faute n'est pas si funeste par vous que le retentissement que - je lui ai donné au dedans de moi-même. Ne vous avais-je pas - dit que j'étais jalouse, mais jalouse à mourir? eh! bien, je - meurs. Consolez-vous, cependant: nous avons satisfait aux lois - humaines. L'Église, par une de ses voix les plus pures, m'a - dit que Dieu serait indulgent à ceux qui avaient immolé leurs - penchants naturels à ses commandements. Mon aimé, apprenez - donc tout, car je ne veux pas que vous ignoriez une seule de - mes pensées. Ce que je confierai à Dieu dans mes derniers - moments, vous devez le savoir aussi, vous le roi de mon cÅ“ur, - comme il est le roi du ciel. Jusqu'à cette fête donnée au duc - d'Angoulême, la seule à laquelle j'aie assisté, le mariage - m'avait laissée dans l'ignorance qui donne à l'âme des jeunes - filles la beauté des anges. J'étais mère, il est vrai; mais - l'amour ne m'avait point environnée de ses plaisirs permis. - Comment suis-je restée ainsi? je n'en sais rien; je ne sais - pas davantage par quelles lois tout en moi fut changé dans un - instant. Vous souvenez-vous encore aujourd'hui de vos baisers? - ils ont dominé ma vie, ils ont sillonné mon âme; l'ardeur - de votre sang a réveillé l'ardeur du mien; votre jeunesse a - pénétré ma jeunesse, vos désirs sont entrés dans mon cÅ“ur. - Quand je me suis levée si fière, j'éprouvais une sensation pour - laquelle je ne sais de mot dans aucun langage, car les enfants - n'ont pas encore trouvé de parole pour exprimer le mariage de - la lumière et de leurs yeux, ni le baiser de la vie sur leurs - lèvres. Oui, c'était bien le son arrivé dans l'écho, la lumière - jetée dans les ténèbres, le mouvement donné à l'univers, ce fut - du moins rapide comme toutes ces choses; mais beaucoup plus - beau, car c'était la vie de l'âme! Je compris qu'il existait - je ne sais quoi d'inconnu pour moi dans le monde, une force - plus belle que la pensée, c'était toutes les pensées, toutes - les forces, tout un avenir dans une émotion partagée. Je ne me - sentis plus mère qu'à demi. En tombant sur mon cÅ“ur, ce coup - de foudre y alluma des désirs qui sommeillaient à mon insu; je - devinai soudain tout ce que voulait dire ma tante quand elle - me baisait sur le front en s'écriant:--_Pauvre Henriette!_ - En retournant à Clochegourde, le printemps, les premières - feuilles, le parfum des fleurs, les jolis nuages blancs, - l'Indre, le ciel, tout me parlait un langage jusqu'alors - incompris, et qui rendait à mon âme un peu du mouvement - que vous aviez imprimé à mes sens. Si vous avez oublié ces - terribles baisers, moi, je n'ai jamais pu les effacer de mon - souvenir: j'en meurs! Oui, chaque fois que je vous ai vu - depuis, vous en ranimiez l'empreinte; j'étais émue de la tête - aux pieds par votre aspect, par le seul pressentiment de votre - arrivée. Ni le temps, ni ma ferme volonté n'ont pu dompter - cette impérieuse volupté. Je me demandais involontairement: - Que doivent être les plaisirs? Nos regards échangés, les - respectueux baisers que vous mettiez sur mes mains, mon bras - posé sur le vôtre, votre voix dans ses tons de tendresse, enfin - les moindres choses me remuaient si violemment que presque - toujours il se répandait un nuage sur mes yeux: le bruit des - sens révoltés remplissait alors mon oreille. Ah! si dans ces - moments où je redoublais de froideur, vous m'eussiez prise - dans vos bras, je serais morte de bonheur. J'ai parfois désiré - de vous quelque violence, mais la prière chassait promptement - cette mauvaise pensée. Votre nom prononcé par mes enfants - m'emplissait le cÅ“ur d'un sang plus chaud qui colorait aussitôt - mon visage, et je tendais des piéges à ma pauvre Madeleine - pour le lui faire dire, tant j'aimais les bouillonnements - de cette sensation. Que vous dirai-je? votre écriture avait - un charme, je regardais vos lettres comme on contemple un - portrait. Si, dès ce premier jour, vous aviez déjà conquis sur - moi je ne sais quel fatal pouvoir, vous comprenez, mon ami, - qu'il devint infini quand il me fut donné de lire dans votre - âme. Quelles délices m'inondèrent en vous trouvant si pur, si - complétement vrai, doué de qualités si belles, capable de si - grandes choses, et déjà si éprouvé! Homme et enfant, timide et - courageux! Quelle joie quand je nous trouvai sacrés tous deux - par de communes souffrances! Depuis cette soirée où nous nous - confiâmes l'un à l'autre, vous perdre, pour moi c'était mourir: - aussi vous ai-je laissé près de moi par égoïsme. La certitude - qu'eut monsieur de la Berge de la mort que me causerait votre - éloignement le toucha beaucoup, car il lisait dans mon âme. - Il jugea que j'étais nécessaire à mes enfants, au comte: il - ne m'ordonna point de vous fermer l'entrée de ma maison, - car je lui promis de rester pure d'action et de pensée.--«La - pensée est involontaire, me dit-il, mais elle peut être gardée - au milieu des supplices.--Si je pense, lui répondis-je, tout - sera perdu, sauvez-moi de moi-même. Faites qu'il demeure près - de moi, et que je reste pure!» Le bon vieillard, quoique bien - sévère, fut alors indulgent à tant de bonne foi.--«Vous pouvez - l'aimer comme on aime un fils, en lui destinant votre fille,» - me dit-il. J'acceptai courageusement une vie de souffrances - pour ne pas vous perdre; et je souffris avec amour en voyant - que nous étions attelés au même joug. Mon Dieu! je suis restée - neutre, fidèle à mon mari, ne vous laissant pas faire un seul - pas, Félix, dans votre propre royaume. La grandeur de mes - passions a réagi sur mes facultés, j'ai regardé les tourments - que m'infligeait monsieur de Mortsauf comme des expiations, - et je les endurais avec orgueil pour insulter à mes penchants - coupables. Autrefois j'étais disposée à murmurer, mais depuis - que vous êtes demeuré près de moi, j'ai repris quelque gaieté, - dont monsieur de Mortsauf s'est bien trouvé. Sans cette force - que vous me prêtiez, j'aurais succombé depuis long-temps à ma - vie intérieure que je vous ai racontée. Si vous avez été pour - beaucoup dans mes fautes, vous avez été pour beaucoup dans - l'exercice de mes devoirs. Il en fut de même pour mes enfants. - Je croyais les avoir privés de quelque chose, et je craignais - de ne faire jamais assez pour eux. Ma vie fut dès lors une - continuelle douleur que j'aimais. En sentant que j'étais - moins mère, moins honnête femme, le remords s'est logé dans - mon cÅ“ur; et, craignant de manquer à mes obligations, j'ai - constamment voulu les outrepasser. Pour ne pas faillir, j'ai - donc mis Madeleine entre vous et moi, et je vous ai destinés - l'un à l'autre, en m'élevant ainsi des barrières entre nous - deux. Barrières impuissantes! rien ne pouvait étouffer les - tressaillements que vous me causiez. Absent ou présent, vous - aviez la même force. J'ai préféré Madeleine à Jacques, parce - que Madeleine devait être à vous. Mais je ne vous cédais pas - à ma fille sans combats. Je me disais que je n'avais que - vingt-huit ans quand je vous rencontrai, que vous en aviez - presque vingt-deux; je rapprochais les distances, je me livrais - à de faux espoirs. O mon Dieu, Félix, je vous fais ces aveux - afin de vous épargner des remords, peut-être aussi afin de vous - apprendre que je n'étais pas insensible, que nos souffrances - d'amour étaient bien cruellement égales, et qu'Arabelle n'avait - aucune supériorité sur moi. J'étais aussi une de ces filles - de la race déchue que les hommes aiment tant. Il y eut un - moment où la lutte fut si terrible que je pleurais pendant - toutes les nuits: mes cheveux tombaient. Ceux-là , vous les - avez eus! Vous vous souvenez de la maladie que fit monsieur de - Mortsauf. Votre grandeur d'âme d'alors, loin de m'élever, m'a - rapetissée. Hélas! dès ce jour je souhaitais me donner à vous - comme une récompense due à tant d'héroïsme; mais cette folie - a été courte. Je l'ai mise aux pieds de Dieu pendant la messe - à laquelle vous avez refusé d'assister. La maladie de Jacques - et les souffrances de Madeleine m'ont paru des menaces de - Dieu, qui tirait fortement à lui la brebis égarée. Puis votre - amour si naturel pour cette Anglaise m'a révélé des secrets - que j'ignorais moi-même. Je vous aimais plus que je ne croyais - vous aimer. Madeleine a disparu. Les constantes émotions de - ma vie orageuse, les efforts que je faisais pour me dompter - moi-même sans autre secours que la religion, tout a préparé la - maladie dont je meurs. Ce coup terrible a déterminé des crises - sur lesquelles j'ai gardé le silence. Je voyais dans la mort - le seul dénoûment possible de cette tragédie inconnue. Il y - a eu toute une vie emportée, jalouse, furieuse, pendant les - deux mois qui se sont écoulés entre la nouvelle que me donna - ma mère de votre liaison avec lady Dudley et votre arrivée. Je - voulais aller à Paris, j'avais soif de meurtre, je souhaitais - la mort de cette femme, j'étais insensible aux caresses de mes - enfants. La prière, qui jusqu'alors avait été pour moi comme un - baume, fut sans action sur mon âme. La jalousie a fait la large - brèche par où la mort est entrée. Je suis restée néanmoins le - front calme. Oui, cette saison de combats fut un secret entre - Dieu et moi. Quand j'ai bien su que j'étais aimée autant que je - vous aimais moi-même et que je n'étais trahie que par la nature - et non par votre pensée, j'ai voulu vivre... et il n'était - plus temps. Dieu m'avait mise sous sa protection, pris sans - doute de pitié pour une créature vraie avec elle-même, vraie - avec lui, et que ses souffrances avaient souvent amenée aux - portes du sanctuaire. Mon bien-aimé, Dieu m'a jugée, monsieur - de Mortsauf me pardonnera sans doute; mais vous, serez-vous - clément? écouterez-vous la voix qui sort en ce moment de ma - tombe? réparerez-vous les malheurs dont nous sommes également - coupables, vous moins que moi peut-être? Vous savez ce que - je veux vous demander. Soyez auprès de monsieur de Mortsauf - comme est une sÅ“ur de charité auprès d'un malade, écoutez-le, - aimez-le; personne ne l'aimera. Interposez-vous entre ses - enfants et lui comme je le faisais. Votre tâche ne sera pas de - longue durée: Jacques quittera bientôt la maison pour aller à - Paris auprès de son grand-père, et vous m'avez promis de le - guider à travers les écueils de ce monde. Quant à Madeleine, - elle se mariera; puissiez-vous un jour lui plaire! elle est - tout moi-même, et de plus elle est forte, elle a cette volonté - qui m'a manqué, cette énergie nécessaire à la compagne d'un - homme que sa carrière destine aux orages de la vie politique, - elle est adroite et pénétrante. Si vos destinées s'unissaient, - elle serait plus heureuse que ne le fut sa mère. En acquérant - ainsi le droit de continuer mon Å“uvre à Clochegourde, vous - effaceriez des fautes qui n'auront pas été suffisamment - expiées, bien que pardonnées au ciel et sur la terre, car _il_ - est généreux et me pardonnera. Je suis, vous le voyez, toujours - égoïste; mais n'est-ce pas la preuve d'un despotique amour? - Je veux être aimée par vous dans les miens. N'ayant pu être à - vous, je vous lègue mes pensées et mes devoirs! Si vous m'aimez - trop pour m'obéir, si vous ne voulez pas épouser Madeleine, - vous veillerez du moins au repos de mon âme en rendant monsieur - de Mortsauf aussi heureux qu'il peut l'être. - - »Adieu, cher enfant de mon cÅ“ur, ceci est l'adieu complétement - intelligent, encore plein de vie, l'adieu d'une âme où tu as - répandu de trop grandes joies pour que tu puisses avoir le - moindre remords de la catastrophe qu'elles ont engendrée; je me - sers de ce mot en pensant que vous m'aimez, car moi j'arrive au - lieu du repos, immolée au devoir, et, ce qui me fait frémir, - non sans regret! Dieu saura mieux que moi si j'ai pratiqué - ses saintes lois selon leur esprit. J'ai sans doute chancelé - souvent, mais je ne suis point tombée, et la plus puissante - excuse de mes fautes est dans la grandeur même des séductions - qui m'ont environnée. Le Seigneur me verra tout aussi - tremblante que si j'avais succombé. Encore adieu, un adieu - semblable à celui que j'ai fait hier à notre belle vallée, au - sein de laquelle je reposerai bientôt, et où vous reviendrez - souvent, n'est-ce pas? - - »HENRIETTE.» - - -Je tombai dans un abîme de réflexions en apercevant les profondeurs -inconnues de cette vie alors éclairée par cette dernière flamme. Les -nuages de mon égoïsme se dissipèrent. Elle avait donc souffert autant -que moi, plus que moi, car elle était morte. Elle croyait que les -autres devaient être excellents pour son ami; elle avait été si bien -aveuglée par son amour qu'elle n'avait pas soupçonné l'inimitié de sa -fille. Cette dernière preuve de sa tendresse me fit bien mal. Pauvre -Henriette qui voulait me donner Clochegourde et sa fille! - -Natalie, depuis ce jour à jamais terrible où je suis entré pour la -première fois dans un cimetière en accompagnant les dépouilles de -cette noble Henriette, que maintenant vous connaissez, le soleil a -été moins chaud et moins lumineux, la nuit plus obscure, le mouvement -moins prompt, la pensée plus lourde. Il est des personnes que nous -ensevelissons dans la terre, mais il en est de plus particulièrement -chéries qui ont eu notre cÅ“ur pour linceul, dont le souvenir se mêle -chaque jour à nos palpitations; nous pensons à elles comme nous -respirons, elles sont en nous par la douce loi d'une métempsycose -propre à l'amour. Une âme est en mon âme. Quand quelque bien est fait -par moi, quand une belle parole est dite, cette âme parle, elle agit; -tout ce que je puis avoir de bon émane de cette tombe, comme d'un lys -les parfums qui embaument l'atmosphère. La raillerie, le mal, tout ce -que vous blâmez en moi vient de moi-même. Maintenant, quand mes yeux -sont obscurcis par un nuage et se reportent vers le ciel, après avoir -long-temps contemplé la terre, quand ma bouche est muette à vos paroles -et à vos soins, ne me demandez plus:--_A quoi pensez-vous?_ - -Chère Natalie, j'ai cessé d'écrire pendant quelque temps, ces souvenirs -m'avaient trop ému. Maintenant je vous dois le récit des événements qui -suivirent cette catastrophe, et qui veulent peu de paroles. Lorsqu'une -vie ne se compose que d'action et de mouvement, tout est bientôt -dit; mais quand elle s'est passée dans les régions les plus élevées -de l'âme, son histoire est diffuse. La lettre d'Henriette faisait -briller un espoir à mes yeux. Dans ce grand naufrage, j'apercevais une -île où je pouvais aborder. Vivre à Clochegourde auprès de Madeleine -en lui consacrant ma vie était une destinée où se satisfaisaient -toutes les idées dont mon cÅ“ur était agité; mais il fallait connaître -les véritables pensées de Madeleine. Je devais faire mes adieux au -comte; j'allai donc à Clochegourde le voir, et je le rencontrai sur -la terrasse. Nous nous promenâmes pendant long-temps. D'abord il me -parla de la comtesse en homme qui connaissait l'étendue de sa perte, -et tout le dommage qu'elle causait à sa vie intérieure. Mais, après -le premier cri de sa douleur, il se montra plus préoccupé de l'avenir -que du présent. Il craignait sa fille, qui n'avait pas, me dit-il, la -douceur de sa mère. Le caractère ferme de Madeleine, chez laquelle je -ne sais quoi d'héroïque se mêlait aux qualités gracieuses de sa mère, -épouvantait ce vieillard accoutumé aux tendresses d'Henriette, et qui -pressentait une volonté que rien ne devait plier. Mais ce qui pouvait -le consoler de cette perte irréparable était la certitude de bientôt -rejoindre sa femme: les agitations et les chagrins de ces derniers -jours avaient augmenté son état maladif, et réveillé ses anciennes -douleurs; le combat qui se préparait entre son autorité de père et -celle de sa fille, qui devenait maîtresse de maison, allait lui faire -finir ses jours dans l'amertume; car là où il avait pu lutter avec -sa femme, il devait toujours céder à son enfant. D'ailleurs son fils -s'en irait, sa fille se marierait; quel gendre aurait-il? Quoiqu'il -parlât de mourir promptement, il se sentait seul, sans sympathies pour -long-temps encore. - -Pendant cette heure où il ne parla que de lui-même en me demandant mon -amitié au nom de sa femme, il acheva de me dessiner complétement la -grande figure de l'Émigré, l'un des types les plus imposants de notre -époque. Il était en apparence faible et cassé, mais la vie semblait -devoir persister en lui, précisément à cause de ses mÅ“urs sobres et de -ses occupations champêtres. Au moment où j'écris il vit encore. Quoique -Madeleine pût nous apercevoir allant le long de la terrasse, elle ne -descendit pas; elle s'avança sur le perron et rentra dans la maison à -plusieurs reprises, afin de me marquer son mépris. Je saisis le moment -où elle vint sur le perron, je priai le comte de monter au château; -j'avais à parler à Madeleine, je prétextai une dernière volonté que la -comtesse m'avait confiée, je n'avais plus que ce moyen de la voir, le -comte l'alla chercher et nous laissa seuls sur la terrasse. - ---Chère Madeleine, lui dis-je, si je dois vous parler, n'est-ce pas -ici où votre mère m'écouta quand elle eut à se plaindre moins de moi -que des événements de la vie. Je connais vos pensées, mais ne me -condamnez-vous pas sans connaître les faits? Ma vie et mon bonheur -sont attachés à ces lieux, vous le savez, et vous m'en bannissez par -la froideur que vous faites succéder à l'amitié fraternelle qui nous -unissait, et que la mort a resserrée par le lien d'une même douleur. -Chère Madeleine, vous pour qui je donnerais à l'instant ma vie sans -aucun espoir de récompense, sans que vous le sachiez même, tant nous -aimons les enfants de celles qui nous ont protégés dans la vie; vous -ignorez le projet caressé par votre adorable mère pendant ces sept -années, et qui modifierait sans doute vos sentiments; mais je ne veux -point de ces avantages. Tout ce que j'implore de vous, c'est de ne -pas m'ôter le droit de venir respirer l'air de cette terrasse, et -d'attendre que le temps ait changé vos idées sur la vie sociale; en ce -moment je me garderais bien de les heurter; je respecte une douleur qui -vous égare, car elle m'ôte à moi-même la faculté de juger sainement les -circonstances dans lesquelles je me trouve. La sainte qui veille en ce -moment sur nous approuvera la réserve dans laquelle je me tiens en vous -priant seulement de demeurer neutre entre vos sentiments et moi. Je -vous aime trop malgré l'aversion que vous me témoignez pour expliquer -au comte un plan qu'il embrasserait avec ardeur. Soyez libre. Plus -tard, songez que vous ne connaîtrez personne au monde mieux que vous ne -me connaissez, que nul homme n'aura dans le cÅ“ur des sentiments plus -dévoués... - -Jusque-là Madeleine m'avait écouté les yeux baissés, mais elle m'arrêta -par un geste. - ---Monsieur, dit-elle d'une voix tremblante d'émotion, je connais aussi -toutes vos pensées; mais je ne changerai point de sentiments à votre -égard, et j'aimerais mieux me jeter dans l'Indre que de me lier à vous. -Je ne vous parlerai pas de moi; mais si le nom de ma mère conserve -encore quelque puissance sur vous, c'est en son nom que je vous prie de -ne jamais venir à Clochegourde tant que j'y serai. Votre aspect seul -me cause un trouble que je ne puis exprimer, et que je ne surmonterai -jamais. - -Elle me salua par un mouvement plein de dignité, et remonta vers -Clochegourde, sans se retourner, impassible comme l'avait été sa -mère un seul jour, mais impitoyable. L'Å“il clairvoyant de cette -jeune fille avait, quoique tardivement, tout deviné dans le cÅ“ur -de sa mère, et peut-être sa haine contre un homme qui lui semblait -funeste s'était-elle augmentée de quelques regrets sur son innocente -complicité. Là tout était abîme. Madeleine me haïssait, sans vouloir -s'expliquer si j'étais la cause ou la victime de ces malheurs: elle -nous eût haïs peut-être également, sa mère et moi, si nous avions été -heureux. Ainsi tout était détruit dans le bel édifice de mon bonheur. -Seul, je devais savoir en son entier la vie de cette grande femme -inconnue, seul j'étais dans le secret de ses sentiments, seul j'avais -parcouru son âme dans toute son étendue; ni sa mère, ni son père, -ni son mari, ni ses enfants ne l'avaient connue. Chose étrange! Je -fouille ce monceau de cendres et prends plaisir à les étaler devant -vous, nous pouvons tous y trouver quelque chose de nos plus chères -fortunes. Combien de familles ont aussi leur Henriette! combien de -nobles êtres quittent la terre sans avoir rencontré un historien -intelligent qui ait sondé leurs cÅ“urs, qui en ait mesuré la profondeur -et l'étendue! Ceci est la vie humaine dans toute sa vérité: souvent -les mères ne connaissent pas plus leurs enfants que leurs enfants ne -les connaissent; il en est ainsi des époux, des amants et des frères! -Savais-je, moi, qu'un jour, sur le cercueil même de mon père, je -plaiderais avec Charles de Vandenesse, avec mon frère à l'avancement de -qui j'ai tant contribué? Mon Dieu! combien d'enseignements dans la plus -simple histoire. Quand Madeleine eut disparu par la porte du perron, je -revins le cÅ“ur brisé, dire adieu à mes hôtes, et je partis pour Paris -en suivant la rive droite de l'Indre, par laquelle j'étais venu dans -cette vallée pour la première fois. Je passai triste à travers le joli -village de Pont-de-Ruan. Cependant j'étais riche, la vie politique me -souriait, je n'étais plus le piéton fatigué de 1814. Dans ce temps-là , -mon cÅ“ur était plein de désirs, aujourd'hui mes yeux étaient pleins de -larmes; autrefois j'avais ma vie à remplir, aujourd'hui je la sentais -déserte. J'étais bien jeune, j'avais vingt-neuf ans, mon cÅ“ur était -déjà flétri. Quelques années avaient suffi pour dépouiller ce paysage -de sa première magnificence et pour me dégoûter de la vie. Vous pouvez -maintenant comprendre quelle fut mon émotion, lorsqu'en me retournant -je vis Madeleine sur la terrasse. - -Dominé par une impérieuse tristesse, je ne songeais plus au but de -mon voyage. Lady Dudley était bien loin de ma pensée, que j'entrais -dans sa cour sans le savoir. Une fois la sottise faite, il fallait -la soutenir. J'avais chez elle des habitudes conjugales, je montai -chagrin en songeant à tous les ennuis d'une rupture. Si vous avez bien -compris le caractère et les manières de lady Dudley, vous imaginerez -ma déconvenue, quand son majordome m'introduisit en habit de voyage -dans un salon où je la trouvai pompeusement habillée, environnée de -cinq personnes. Lord Dudley, l'un des vieux hommes d'état les plus -considérables de l'Angleterre, se tenait debout devant la cheminée, -gourmé, plein de morgue, froid, avec l'air railleur qu'il doit avoir au -Parlement, il sourit en entendant mon nom. Les deux enfants d'Arabelle -qui ressemblaient prodigieusement à de Marsay, l'un des fils naturels -du vieux lord, et qui était là , sur la causeuse près de la marquise, -se trouvaient près de leur mère. Arabelle en me voyant prit aussitôt -un air hautain, fixa son regard sur ma casquette de voyage, comme si -elle eût voulu me demander à chaque instant ce que je venais faire chez -elle. Elle me toisa comme elle eût fait d'un gentilhomme campagnard -qu'on lui aurait présenté. Quant à notre intimité, à cette passion -éternelle, à ces serments de mourir si je cessais de l'aimer, à cette -fantasmagorie d'Armide, tout avait disparu comme un rêve. Je n'avais -jamais serré sa main, j'étais un étranger, elle ne me connaissait pas. -Malgré le sang-froid diplomatique auquel je commençais à m'habituer, je -fus surpris, et tout autre à ma place ne l'eût pas été moins. De Marsay -souriait à ses bottes qu'il examinait avec une affectation singulière. -J'eus bientôt pris mon parti. De toute autre femme, j'aurais accepté -modestement une défaite; mais outré de voir debout l'héroïne qui -voulait mourir d'amour, et qui s'était moquée de la morte, je résolus -d'opposer l'impertinence à l'impertinence. Elle savait le désastre de -lady Brandon: le lui rappeler, c'était lui donner un coup de poignard -au cÅ“ur quoique l'arme dût s'y émousser. - ---Madame, lui dis-je, vous me pardonnerez d'entrer chez vous si -cavalièrement, quand vous saurez que j'arrive de Touraine, et que lady -Brandon m'a chargé pour vous d'un message qui ne souffre aucun retard. -Je craignis de vous trouver partie pour le Lancashire; mais, puisque -vous restez à Paris, j'attendrai vos ordres et l'heure à laquelle vous -daignerez me recevoir. - -Elle inclina la tête et je sortis. Depuis ce jour, je ne l'ai plus -rencontrée que dans le monde où nous échangeons un salut amical et -quelquefois une épigramme. Je lui parle des femmes inconsolables du -Lancashire, elle me parle des Françaises qui font honneur à leur -désespoir de leurs maladies d'estomac. Grâce à ses soins, j'ai un -ennemi mortel dans de Marsay, qu'elle affectionne beaucoup. Et moi je -dis qu'elle épouse les deux générations. Ainsi rien ne manquait à mon -désastre. Je suivis le plan que j'avais arrêté pendant ma retraite -à Saché. Je me jetai dans le travail, je m'occupai de science, de -littérature et de politique; j'entrai dans la diplomatie à l'avénement -de Charles X qui supprima l'emploi que j'occupais sous le feu roi. -Dès ce moment je résolus de ne jamais faire attention à aucune femme -si belle, si spirituelle, si aimante qu'elle pût être. Ce parti me -réussit à merveille: j'acquis une tranquillité d'esprit incroyable, -une grande force pour le travail, et je compris tout ce que ces femmes -dissipent de notre vie en croyant nous avoir payé par quelques paroles -gracieuses. Mais toutes mes résolutions échouèrent: vous savez comment -et pourquoi. Chère Natalie, en vous disant ma vie sans réserve et sans -artifice, comme je me la dirais à moi-même; en vous racontant des -sentiments où vous n'étiez pour rien, peut-être ai-je froissé quelque -pli de votre cÅ“ur jaloux et délicat; mais ce qui courroucerait une -femme vulgaire sera pour vous, j'en suis sûr, une nouvelle raison de -m'aimer. Auprès des âmes souffrantes et malades, les femmes d'élite -ont un rôle sublime à jouer, celui de la sÅ“ur de charité qui panse -les blessures, celui de la mère qui pardonne à l'enfant. Les artistes -et les grands poètes ne sont pas seuls à souffrir: les hommes qui -vivent pour leur pays, pour l'avenir des nations, en élargissant le -cercle de leurs passions et de leurs pensées, se font souvent une bien -cruelle solitude. Ils ont besoin de sentir à leurs côtés un amour pur -et dévoué; croyez bien qu'ils en comprennent la grandeur et le prix. -Demain, je saurai si je me suis trompé en vous aimant. - - - A MONSIEUR LE COMTE FÉLIX DE VANDENESSE. - - «Cher comte, vous avez reçu de cette pauvre madame de Mortsauf - une lettre qui, dites-vous, ne vous a pas été inutile pour - vous conduire dans le monde, lettre à laquelle vous devez - votre haute fortune. Permettez-moi d'achever votre éducation. - De grâce, défaites-vous d'une détestable habitude; n'imitez - pas les veuves qui parlent toujours de leur premier mari, qui - jettent toujours à la face du second les vertus du défunt. Je - suis Française, cher comte; je voudrais épouser tout l'homme que - j'aimerais, et ne saurais en vérité épouser madame de Mortsauf. - Après avoir lu votre récit avec l'attention qu'il mérite, et - vous savez quel intérêt je vous porte, il m'a semblé que vous - aviez considérablement ennuyé lady Dudley en lui opposant les - perfections de madame de Mortsauf, et fait beaucoup de mal à - la comtesse en l'accablant des ressources de l'amour anglais. - Vous avez manqué de tact envers moi, pauvre créature, qui n'ai - d'autre mérite que celui de vous plaire; vous m'avez donné à - entendre que je ne vous aimais ni comme Henriette, ni comme - Arabelle. J'avoue mes imperfections, je les connais; mais - pourquoi me les faire si rudement sentir? Savez-vous pour - qui je suis prise de pitié? pour la quatrième femme que vous - aimerez. Celle-là sera nécessairement forcée de lutter avec - trois personnes; aussi dois-je vous prémunir, dans votre intérêt - comme dans le sien, contre le danger de votre mémoire. Je - renonce à la gloire laborieuse de vous aimer: il faudrait trop - de qualités catholiques ou anglicanes, et je ne me soucie pas de - combattre des fantômes. Les vertus de la Vierge de Clochegourde - désespéreraient la femme la plus sûre d'elle-même, et votre - intrépide amazone décourage les plus hardis désirs de bonheur. - Quoi qu'elle fasse, une femme ne pourra jamais espérer pour - vous des joies égales à son ambition. Ni le cÅ“ur ni les sens ne - triompheront jamais de vos souvenirs. Vous avez oublié que nous - montons souvent à cheval. Je n'ai pas su réchauffer le soleil - attiédi par la mort de votre sainte Henriette, le frisson vous - prendrait à côté de moi. Mon ami, car vous serez toujours mon - ami, gardez-vous de recommencer de pareilles confidences qui - mettent à nu votre désenchantement, qui découragent l'amour et - forcent une femme à douter d'elle-même. L'amour, cher comte, ne - vit que de confiance. La femme qui, avant de dire une parole, - ou de monter à cheval, se demande si une céleste Henriette ne - parlait pas mieux, si une écuyère comme Arabelle ne déployait pas - plus de grâces, cette femme-là , soyez-en sûr, aura les jambes et - la langue tremblantes. Vous m'avez donné le désir de recevoir - quelques-uns de vos bouquets enivrants, mais vous n'en composez - plus. Il est ainsi une foule de choses que vous n'osez plus - faire, de pensées et de jouissances qui ne peuvent plus renaître - pour vous. Nulle femme, sachez-le bien, ne voudra coudoyer dans - votre cÅ“ur la morte que vous y gardez. Vous me priez de vous - aimer par charité chrétienne. Je puis faire, je vous l'avoue, une - infinité de choses par charité, tout, excepté l'amour. Vous êtes - parfois ennuyeux et ennuyé, vous appelez votre tristesse du nom - de mélancolie: à la bonne heure; mais vous êtes insupportable et - vous donnez de cruels soucis à celle qui vous aime. J'ai trop - souvent rencontré entre nous deux la tombe de la sainte: je - me suis consultée, je me connais et je ne voudrais pas mourir - comme elle. Si vous avez fatigué lady Dudley, qui est une femme - extrêmement distinguée, moi qui n'ai pas ses désirs furieux, j'ai - peur de me refroidir plus tôt qu'elle encore. Supprimons l'amour - entre nous, puisque vous ne pouvez plus en goûter le bonheur - qu'avec les mortes, et restons amis, je le veux. Comment, cher - comte? vous avez eu pour votre début une adorable femme, une - maîtresse parfaite qui songeait à votre fortune, qui vous a donné - la pairie, qui vous aimait avec ivresse, qui ne vous demandait - que d'être fidèle, et vous l'avez fait mourir de chagrin; mais je - ne sais rien de plus monstrueux. Parmi les plus ardents et les - plus malheureux jeunes gens qui traînent leurs ambitions sur le - pavé de Paris, quel est celui qui ne resterait pas sage pendant - dix ans pour obtenir la moitié des faveurs que vous n'avez pas - su reconnaître? Quand on est aimé ainsi, que peut-on demander - de plus? Pauvre femme! elle a bien souffert, et quand vous avez - fait quelques phrases sentimentales, vous vous croyez quitte avec - son cercueil. Voilà sans doute le prix qui attend ma tendresse - pour vous. Merci, cher comte, je ne veux de rivale ni au delà - ni en deçà de la tombe. Quand on a sur la conscience de pareils - crimes, au moins ne faut-il pas les dire. Je vous ai fait une - imprudente demande, j'étais dans mon rôle de femme, de fille - d'Ève, le vôtre consistait à calculer la portée de votre réponse. - Il fallait me tromper; plus tard, je vous aurais remercié. - N'avez-vous donc jamais compris la vertu des hommes à bonnes - fortunes? Ne sentez-vous pas combien ils sont généreux en nous - jurant qu'ils n'ont jamais aimé, qu'ils aiment pour la première - fois? Votre programme est inexécutable. Être à la fois madame - de Mortsauf et lady Dudley, mais, mon ami, n'est-ce pas vouloir - réunir l'eau et le feu? Vous ne connaissez donc pas les femmes? - elles sont ce qu'elles sont, elles doivent avoir les défauts de - leurs qualités. Vous avez rencontré lady Dudley trop tôt pour - pouvoir l'apprécier, et le mal que vous en dites me semble une - vengeance de votre vanité blessée; vous avez compris madame de - Mortsauf trop tard, vous avez puni l'une de ne pas être l'autre; - que va-t-il m'arriver à moi qui ne suis ni l'une ni l'autre? Je - vous aime assez pour avoir profondément réfléchi à votre avenir, - car je vous aime réellement beaucoup. Votre air de chevalier de - la Triste figure m'a toujours profondément intéressée: je croyais - à la constance des gens mélancoliques; mais j'ignorais que - vous eussiez tué la plus belle et la plus vertueuse des femmes - à votre entrée dans le monde. Eh! bien, je me suis demandé ce - qui vous reste à faire: j'y ai bien songé. Je crois, mon ami, - qu'il faut vous marier à quelque madame Shandy, qui ne saura - rien de l'amour, ni des passions, qui ne s'inquiétera ni de - lady Dudley, ni de madame de Mortsauf, très-indifférente à ces - moments d'ennui que vous appelez mélancolie, pendant lesquels - vous êtes amusant comme la pluie, et qui sera pour vous cette - excellente sÅ“ur de charité que vous demandez. Quant à aimer, à - tressaillir d'un mot, à savoir attendre le bonheur, le donner, - le recevoir; à ressentir les mille orages de la passion, à - épouser les petites vanités d'une femme aimée, mon cher comte, - renoncez-y. Vous avez trop bien suivi les conseils que votre bon - ange vous a donnés sur les jeunes femmes; vous les avez si bien - évitées que vous ne les connaissez point. Madame de Mortsauf a - eu raison de vous placer haut du premier coup, toutes les femmes - auraient été contre vous, et vous ne seriez arrivé à rien. Il est - trop tard maintenant pour commencer vos études, pour apprendre - à nous dire ce que nous aimons à entendre, pour être grand à - propos, pour adorer nos petitesses quand il nous plaît d'être - petites. Nous ne sommes pas si sottes que vous le croyez: quand - nous aimons, nous plaçons l'homme de notre choix au-dessus de - tout. Ce qui ébranle notre foi dans notre supériorité, ébranle - notre amour. En nous flattant, vous vous flattez vous-mêmes. - Si vous tenez à rester dans le monde, à jouir du commerce des - femmes, cachez-leur avec soin tout ce que vous m'avez dit: elles - n'aiment ni à semer les fleurs de leur amour sur des rochers, ni - à prodiguer leurs caresses pour panser un cÅ“ur malade. Toutes - les femmes s'apercevraient de la sécheresse de votre cÅ“ur, et - vous seriez toujours malheureux. Bien peu d'entre elles seraient - assez franches pour vous dire ce que je vous dis, et assez bonnes - personnes pour vous quitter sans rancune en vous offrant leur - amitié, comme le fait aujourd'hui celle qui se dit votre amie - dévouée. - - »NATALIE DE MANERVILLE.» - - - Paris, octobre 1885. - - -FIN DU TOME SEPTIÈME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES. - -SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. - - - LES RIVALITÉS (première histoire): LA VIEILLE FILLE. 1 - - ---- (deuxième histoire): LE CABINET DES ANTIQUES. 120 - - LE LYS DANS LA VALLÉE. 245 - - -FIN DE LA TABLE. - - - * * * * * - - - Corrections. - - Les défauts d'impression en début ou en fin de ligne ont été - tacitement corrigés, et la ponctuation a été tacitement corrigée - par endroits. - - De plus, les corrections suivantes ont été apportées. - - Page 7: «Tout» remplacé par «Tous» (Tous ceux qui l'ont connu). - Page 9: «pallée» remplacé par «palée» (de sable à la croix palée - d'argent). - Page 9: «wisk» remplacé par «whist» (de reversi, de whist et de - piquet). - Page 11: «appellait» remplacé par «appelait» (il les appelait ses - gazettes). - Page 21: «Susanne» remplacé par «Suzanne» (--Me voilà , dit - Suzanne). - Page 25: «inpertinence» remplacé par «impertinence» (avec une - royale impertinence). - Page 26: «mademois e» remplacé par «mademoiselle» (présidée par - mademoiselle Cormon). - Page 26: «une» remplacé par «un» (un autre perron). - Page 29: «de» remplacé par «des» (se faire un moyen des - sentiments). - Page 40: «wisth» remplacé par «whist» deux fois («pour un whist - ou un boston» et «et celle de whist»). - Page 43 (illustration): «CORMONT» remplacé par «CORMON» - (MADEMOISELLE CORMON). - Page 57: «s'allanguir» remplacé par «s'alanguir» (voyait la - conversation s'alanguir). - Page 63: «close» remplacé par «éclose» (l'idée de bâtir un - théâtre était éclose). - Page 72: «wisth» remplacé par «whist» (qui jouait au whist). - Page 75: «dans» remplacé par «dont» (une glace dont le tain - tombait). - Page 76: «qui» remplacé par «que» (l'amitié que l'abbé portait à - son grand-père). - Page 80: «nous» remplacé par «tous» (apprit à tous les habitants). - Page 88: «Scherbelloff» remplacé par «Sherbellof» (la fille de la - princesse Sherbellof). - Page 107: «autorisé» remplacé par «autorisée» (l'abbé Couturier - l'avait autorisée). - Page 108: au lieu de «remplit» il faut peut-être lire «rendit» - (rendit les plats moins chauds). - Page 109: «veangeance» remplacé par «vengeance» (ne pas mourir - sans vengeance). - Page 111: «Bouquier» remplacé par «Bousquier» (pressenties par du - Bousquier). - Page 111: «abadonner» remplacé par «abandonner» (sont forcés - d'abandonner). - Page 111: «bourgeoise» remplacé par «bourgeoisie» (triomphe de la - bourgeoisie). - Page 112: «landau» remplacé par «landaus» (des calèches, des - coupés, des landaus). - Page 120: «DE BVLZAC» remplacé par «DE BALZAC». - Page 123: «restés» remplacé par «resté» (Après être resté - quelques instants). - Page 126: «peids» remplacé par «pieds» (je tâchais d'arriver à - ses pieds). - Page 133: «élments» remplacé par «éléments» (les éléments nobles - réunis). - Page 134: «pur» remplacé par «pure» (homme de la Gauche pure). - Page 141: «courtisannes» remplacé par «courtisanes» (les folies - faites pour les courtisanes). - Page 167: «an» remplacé par «au» (au bout de la remontrance). - Page 170: «pelotte» remplacé par «pelote» (comme des aiguilles - dans une pelote). - Page 170: «chattemittes» remplacé par «chattemites» (avec ces - manières chattemites). - Page 170: «concentrés» remplacé par «concentrée» (la béatitude - concentrée des dévotes). - Page 171: «la» remplacé par «le» (le vidame de Pamiers). - Page 179: «argant» remplacé par «argent» (formant le total de - l'argent). - Page 187: «comtemplé» remplacé par «contemplé» (elle avait - contemplé le danger). - Page 192: «belle» remplacé par «folle» (Vous êtes folle!). - Page 188: «étais» remplacé par «était» (L'_ange_ n'était plus que - _cela_). - Page 201: «tout» remplacé par «toute» (en toute hâte). - Page 202: «tous» remplacé par «tout» (tout vous est acquis). - Page 207: «mai» remplacé par «mais» (cette bataille n'était pas - Marengo, mais Waterloo). - Page 207: inséré «t-» (demanda-t-elle en regardant Chesnel). - Page 209: «tout» remplacé par «tous» (voient tous Paris). - Page 211: «Fidèle» remplacé par «Fidèles» (Fidèles aux vieilles - mÅ“urs de la ville). - Page 211: «grillé» remplacé par «grillés» (offrait des jours - grillés). - Page 220: «aidé» remplacé par «aidés» (ils le doubleront aidés - par du Croisier). - Page 224: «escrètes» remplacé par «secrètes» (les manÅ“uvres - secrètes). - Page 244 (illustration): «DE» remplacé par «DANS» (LE LYS DANS LA - VALLÉE). - Page 246: «jette» remplacé par «jettent» (les flots de la tempête - jettent par fragments). - Page 255: «tempéramment» remplacé par «tempérament» (d'un - tempérament de fer). - Page 263: «mileu» remplacé par «milieu» (au milieu des longues - prairies). - Page 273: «Azy» remplacé par «Azay» (jusqu'au château d'Azay). - Page 277: «pofondeur» remplacé par «profondeur» (la conscience de - la profondeur). - Page 280: «tangeantes» remplacé par «tangentes» (deux tangentes - impossibles). - Page 282: «qnand» remplacé par «quand» (même quand je le vis - ridicule). - Page 284: «avant» remplacé par «ayant» (C'est le stoïcisme ayant - un avenir). - Page 284: «employor» remplacé par «employer» (pour employer les - expressions). - Page 285: «amolies» remplacé par «amollies» (amollies par la - fraîcheur des baumes). - Page 290: «écran» remplacé par «écrin» (un écrin de pierres - précieuses). - Page 301: «inexpliquables» remplacé par «inexplicables» (C'était - les inexplicables pointilleries). - Page 302: «eux» remplacé par «eaux» (les eaux dormantes de - l'oubli). - Page 301: «insuportable» remplacé par «insupportables» - (pointilleries insupportables). - Page 302: «femmes» remplacé par «femme» (toutes ses timidités de - femme). - Page 309: «dois» remplacé par «doit» (et cela ne doit pas être). - Page 312: «du» remplacé par «de» (Je n'ai pas besoin de ceci). - Page 316: «Je» remplacé par «Le» (Le coup de baguette de la - Restauration). - Page 326: «contruit» remplacé par «construit» (je n'ai jamais - construit un seul bouquet). - Page 331: «fruit» remplacé par «fruits» (les jolies haies - couvertes de fruits rouges). - Page 337: «Azai» remplacé par «Azay» (comme toutes ces guenons - d'Azay). - Page 338: «revîmmes» remplacé par «revînmes» (Quand nous revînmes - au salon). - Page 340: «detelée» remplacé par «dentelée» (à pèlerine dentelée). - Page 342: «ins-stinct» remplacé par «instinct» (mais dont j'usai - par instinct). - Page 352: «Nover» remplacé par «Noves» (devant Laure de Noves). - Page 366: «révès le lemoindres» remplacé par «révèle les - moindres». - Page 367: «passionnnée» remplacé par «passionnée» (une - reconnaissance passionnée). - Page 374: «s'avoir» remplacé par «savoir» (pour savoir s'ils - échapperaient). - Page 375: «allanguie» remplacé par «alanguie» (sa tête alanguie). - Page 376: «in-rieur» remplacé par «intérieur» (jugeant tout, - intérieur, extérieur). - Page 378: «Clochegourche» remplacé par «Clochegourde» (qui de - Clochegourde rayonnait sur moi). - Page 378: inséré «de» (me dit monsieur de Mortsauf). - Page 390: «signi-catives» remplacé par «significatives» (de - pauses très-significatives). - Page 398: «cette» remplacé par «cet» (cet intime plaisir). - Page 398: «incesamment» remplacé par «incessamment» (Cette fleur, - incessamment fermée). - Page 398: «tout» remplacé par «tous» (Elle me prouvait par tous - les riens). - Page 403: «révolta» remplacé par «révolte» (qu'elle étouffa la - révolte de ma passion). - Page 409: «son» remplacé par «mon» (pour savoir si sa toilette - était de mon goût). - Page 412: «autre» remplacé par «antre» (et rapporté dans son - antre une proie). - Page 422: «Dubley» remplacé par «Dudley» (La marquise Dudley - n'est donc pas à Paris?). - Page 430: «celle» remplacé par «celles» (celles des jeunes cÅ“urs). - Page 430: «elles» remplacé par «elle» (elle demandait à Dieu). - Page 433: «venu» remplacé par «venue» (Je suis venue au bord de - la mer). - Page 434: «donte» remplacé par «doute» (Dieu sans doute a placé - la punition). - Page 436: «enfant» remplacé par «amant» (Quel plaisir d'attendre - ainsi son amant). - Page 437: «syllable» remplacé par «syllabe» (la dernière syllabe - de mon nom). - Page 444: «crime» remplacé par «crimes» (de semblables crimes de - lèse-amour). - Page 448: «Nathalie» remplacé par «Natalie» (heureux, Natalie, - l'homme que vous aimez!). - Page 453: «majordonne» remplacé par «majordome» (l'affaire de son - majordome). - Page 474: «recevent» remplacé par «recevant» (en recevant un coup - de lance). - Page 478: «enfan» remplacé par «enfants,» (j'étais nécessaire à - mes enfants, au comte). - Page 484: «amerais» remplacé par «aimerais» (j'aimerais mieux me - jeter dans l'Indre). - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Comédie humaine - Volume VII, by -Honoré de Balzac - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE - VOLUME VII *** - -***** This file should be named 52831-0.txt or 52831-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/8/3/52831/ - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La Comédie humaine - Volume VII - Scènes de la vie de province - Tome III - -Author: Honoré de Balzac - -Release Date: August 18, 2016 [EBook #52831] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE - VOLUME VII *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p class="left" style="font-family: sans-serif;"><a href="#note">Au lecteur</a></p> - -<p class="left" style="font-family: sans-serif;"><a href="#toc">Table</a></p> - -<div class="npage"> - - <div class="titre"> - -<p class="center esp2"><span class="cs8">ŒUVRES COMPLÈTES</span><br /> -<span class="cs6">DE</span><br /> -<span class="cs16 gesp">H. DE BALZAC</span></p> - -<hr class="small4" /> - -<p class="sep2 center esp2">LA<br /> -<span class="cs20">COMÉDIE HUMAINE</span></p> - -<p class="center">SEPTIÈME VOLUME</p> - -<hr class="small4" /> - -<p class="sep2 center esp2">PREMIÈRE PARTIE<br /> -<span class="cs12">ÉTUDES DE MŒURS</span></p> - -<hr class="small4" /> - -<p class="center">DEUXIÈME LIVRE</p> - - </div> - -<hr class="small3" style="margin-top: 6em;" /> - -<p class="center esp1"><span class="cs8">PARIS—IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ</span><br /> -<span class="cs6">RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.</span></p> - -<hr class="small3" /> - -</div> - -<h1><span class="cs6">SCÈNES</span><br /> -<span class="cs3">DE LA</span><br /> -VIE DE PROVINCE</h1> - -<p class="center cs12">TOME III</p> - -<hr class="small3 sep2" /> - -<p class="center sepb2"><span class="cs8">LES RIVALITÉS:</span><br /> -<span class="cs8">(1<sup>re</sup> histoire) <span class="smcap">La Vieille Fille</span>.—(2<sup>e</sup> histoire) -<span class="smcap">Le Cabinet des Antiques.</span><br /> -<span class="smcap">Le Lys dans la Vallée.</span></span></p> - -<hr class="small2 sep4 sepb4" /> - -<p class="center wesp"><span class="cs12">PARIS</span><br /> -V<sup>e</sup> ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR<br /> -<span class="cs7">RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 3.</span></p> - -<hr class="small5" /> - -<p class="center sepb4">1868</p> - -<div class="figcenter" style="width: 426px;"> - <img class="bord" src="images/img-01.jpg" alt="" title="" width="426" height="800" /> - <span class="link"><a href="images/imx-01.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span> - <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p> - <p class="caption2">LE CHEVALIER DE VALOIS D'ALENÇON.</p> - <p class="caption3">Son principal vice était de prendre du tabac dans - une vieille boîte d'or...</p> - <p class="caption4">(LA VIEILLE FILLE.)</p> -</div> - -<p class="sep6 center esp2" id="chap_1"><span class="cs20"><b>DEUXIÈME LIVRE</b></span><br /> -SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE</p> - -<hr class="small2 sep2" /> - -<h2 style="margin-top: 1em;"><span class="gesp">LES RIVALITÉS</span><br /> -<span class="cs7">(PREMIÈRE HISTOIRE)</span><br /> -LA VIEILLE FILLE</h2> - -<hr class="small3" /> - -<div class="dedication"> - -<p class="top1">MONSIEUR EUGÈNE-AUGUSTE-GEORGES-LOUIS MIDY DE -LA GRENERAYE SURVILLE<br /> -<span class="cs8">Ingénieur au Corps royal des Ponts-et-Chaussées</span></p> - -<p class="center cs8"><i>Comme un témoignage de l'affection de son beau-frère.</i></p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">de Balzac.</span></p> - -</div> - -<hr class="small3" /> - -<p>Beaucoup de personnes ont dû rencontrer dans certaines provinces -de France plus ou moins de chevaliers de Valois: il en existait -un en Normandie, il s'en trouvait un autre à Bourges, un troisième -florissait en 1816 dans la ville d'Alençon, peut-être le Midi possédait-il -le sien. Mais le dénombrement de cette tribu valésienne est -ici sans importance. Tous ces chevaliers, parmi lesquels il en est -sans doute qui sont Valois comme Louis XIV était Bourbon, se -connaissaient si peu entre eux, qu'il ne fallait point leur parler des -uns aux autres; tous laissaient d'ailleurs les Bourbons en parfaite -tranquillité sur le trône de France, car il est un peu trop avéré que -Henri IV devint roi faute d'un héritier mâle dans la première -branche d'Orléans, dite de Valois. S'il existe des Valois, ils proviennent -de Charles de Valois, duc d'Angoulême, fils de Charles IX et -de Marie Touchet, de qui la postérité mâle s'est également éteinte, -jusqu'à preuve contraire. Aussi ne fut-ce jamais sérieusement que -l'on prétendit donner cette illustre origine au mari de la fameuse -Lamothe-Valois, impliquée dans l'affaire du collier.</p> - -<p><span class="pagenum">2</span> -Chacun de ces chevaliers, si les renseignements sont exacts, -fut, comme celui d'Alençon, un vieux gentilhomme, long, sec et -sans fortune. Celui de Bourges avait émigré, celui de Touraine s'était -caché, celui d'Alençon avait guerroyé dans la Vendée et quelque -peu <i>chouanné</i>. La majeure partie de la jeunesse de ce dernier -s'était passée à Paris, où la Révolution le surprit à trente ans -au milieu de ses conquêtes. Accepté par la haute aristocratie de la -province pour un vrai Valois, le chevalier de Valois d'Alençon avait, -comme ses homonymes, d'excellentes manières et paraissait homme -de haute compagnie. Quant à ses mœurs publiques, il avait l'habitude -de ne jamais dîner chez lui; il jouait tous les soirs, et -s'était fait prendre pour un homme très-spirituel. Son principal -défaut consistait à raconter une foule d'anecdotes sur le règne de -Louis XV et sur les commencements de la Révolution; et les personnes -qui les entendaient la première fois les trouvaient assez -bien narrées. S'il avait la vertu de ne pas répéter ses bons -mots personnels et de ne jamais parler de ses amours, ses grâces -et ses sourires commettaient de délicieuses indiscrétions. Ce bonhomme -usait du privilége qu'ont les vieux gentilhommes voltairiens -de ne point aller à la messe; mais chacun avait une excessive -indulgence pour son irréligion en faveur de son dévouement à la -cause royale. Son principal vice était de prendre du tabac dans une -vieille boîte d'or ornée du portrait d'une princesse Goritza, charmante -Hongroise, célèbre par sa beauté sous la fin du règne de -Louis XV, à laquelle le jeune chevalier avait été longtemps attaché, -dont il ne parlait jamais sans émotion, et pour laquelle il -s'était battu. Ce chevalier, alors âgé d'environ cinquante-huit ans, -n'en avouait que cinquante, et pouvait se permettre cette innocente -tromperie; car, parmi les avantages dévolus aux gens secs et blonds, -il conservait cette taille encore juvénile qui sauve aux hommes -aussi bien qu'aux femmes les apparences de la vieillesse. Oui, sachez-le, -toute la vie, ou toute l'élégance qui est l'expression de la -vie, réside dans la taille. Mais comme il s'agit des vertus du chevalier, -il faut dire qu'il était doué d'un nez prodigieux. Ce nez partageait -vigoureusement sa figure pâle en deux sections qui semblaient -ne pas se connaître, et dont une seule rougissait pendant le travail -de la digestion. Ce fait est digne de remarque par un temps où la -physiologie s'occupe tant du cœur humain. Cette incandescence se -plaçait à gauche. Quoique les jambes hautes et fines, le corps grêle et -<span class="pagenum">3</span> -le teint blafard du chevalier n'annonçassent pas une forte santé, néanmoins -il mangeait comme un ogre, et prétendait avoir une maladie -désignée en province sous le nom de <i>foie chaud</i>, sans doute pour -faire excuser son excessif appétit. La circonstance de sa rougeur -appuyait ses prétentions; mais dans un pays où les repas se développent -sur des lignes de trente ou quarante plats et durent quatre -heures, l'estomac du chevalier semblait être un bienfait accordé par -la Providence à cette bonne ville. Selon quelques médecins, cette -chaleur placée à gauche dénote un cœur prodigue. La vie galante -du chevalier confirmait ces assertions scientifiques, dont la responsabilité -ne pèse pas, fort heureusement, sur l'historien. Malgré ces -symptômes, monsieur de Valois avait une organisation nerveuse, -conséquemment vivace. Si son foie ardait, pour employer une -vieille expression, son cœur ne brûlait pas moins. Si son visage offrait -quelques rides, si ses cheveux étaient argentés, un observateur -instruit y aurait vu les stigmates de la passion et les sillons du -plaisir; car aux tempes la <i>patte d'oie</i> caractéristique, et au front -les <i>marches du palais</i> montraient des rides élégantes, bien prisées -à la cour de Cythère. En lui tout révélait les mœurs de l'homme à -femmes (<i lang="en" xml:lang="en">ladie's man</i>). Le coquet chevalier était si minutieux -dans ses ablutions que ses joues faisaient plaisir à voir, elles semblaient -brossées avec une eau merveilleuse. La partie du crâne que -ses cheveux se refusaient à couvrir brillait comme de l'ivoire. Ses -sourcils comme ses cheveux jouaient la jeunesse par la régularité que -leur imprimait le peigne. Sa peau déjà si blanche semblait encore -extrablanchie par quelque secret. Sans porter d'odeur, le chevalier -exhalait comme un parfum de jeunesse qui rafraîchissait son aire. Ses -mains de gentilhomme, soignées comme celles d'une petite-maîtresse, -attiraient le regard sur des ongles roses et bien coupés. -Enfin, sans son nez magistral et superlatif, il eût été poupin. Il faut -se résoudre à gâter ce portrait par l'aveu d'une petitesse. Le chevalier -mettait du coton dans ses oreilles et y gardait encore deux petites -boucles représentant des têtes de nègre en diamants, admirablement -faites d'ailleurs; mais il y tenait assez pour justifier ce singulier -appendice en disant que depuis le percement de ses oreilles -ses migraines l'avaient quitté. Nous ne donnons pas le chevalier -pour un homme accompli; mais ne faut-il point pardonner aux -vieux célibataires, dont le cœur envoie tant de sang à la figure, d'adorables -ridicules, fondés peut-être sur de sublimes secrets? D'ailleurs, -<span class="pagenum">4</span> -le chevalier de Valois rachetait ses têtes de nègres par tant -d'autres grâces, que la société devait se trouver suffisamment indemnisée. -Il prenait vraiment beaucoup de peine pour cacher ses -années et pour plaire à ses connaissances. Il faut signaler en première -ligne le soin extrême qu'il apportait à son linge, la seule -distinction que puissent avoir aujourd'hui dans le costume les gens -comme il faut; celui du chevalier était toujours d'une finesse et -d'une blancheur aristocratiques. Quant à son habit, quoiqu'il fût -d'une propreté remarquable, il était toujours usé, mais sans taches -ni plis. La conservation du vêtement tenait du prodige pour -ceux qui remarquaient la fashionable indifférence du chevalier sur -ce point; il n'allait pas jusqu'à les râper avec du verre, recherche -inventée par le prince de Galles; mais monsieur de Valois mettait à -suivre les rudiments de la haute élégance anglaise une fatuité personnelle -qui ne pouvait guère être appréciée par les gens d'Alençon. -Le monde ne doit-il pas des égards à ceux qui font tant de frais pour -lui? N'y a-t-il pas en ceci l'accomplissement du plus difficile précepte -de l'Évangile qui ordonne de rendre le bien pour le mal? -Cette fraîcheur de toilette, ce soin seyait bien aux yeux bleus, aux -dents d'ivoire et à la blonde personne du chevalier. Seulement, cet -Adonis en retraite n'avait rien de mâle dans son air, et semblait employer -le fard de la toilette pour cacher les ruines occasionnées par -le service militaire de la galanterie. Pour tout dire, la voix produisait -comme une antithèse dans la blonde délicatesse du chevalier. -A moins de se ranger à l'opinion de quelques observateurs -du cœur humain, et de penser que le chevalier avait la voix -de son nez, son organe vous eût surpris par des sons amples et -redondants. Sans posséder le volume des colossales basses-tailles, le -timbre de cette voix plaisait par un médium étoffé, semblable aux -accents du cor anglais, résistants et doux, forts et veloutés. Le -chevalier avait franchement répudié le costume ridicule que conservèrent -quelques hommes monarchiques, et s'était franchement -modernisé: il se montrait toujours vêtu d'un habit marron à boutons -dorés, d'une culotte à demi juste en pout-de-soie et à boucles -d'or, d'un gilet blanc sans broderie, d'une cravate serrée sans col -de chemise, dernier vestige de l'ancienne toilette française auquel -il avait d'autant moins su renoncer qu'il pouvait ainsi montrer son -cou d'abbé commendataire. Ses souliers se recommandaient par des -boucles d'or carrées, desquelles la génération actuelle n'a point -<span class="pagenum">5</span> -souvenir, et qui s'appliquaient sur un cuir noir verni. Le chevalier -laissait voir deux chaînes de montre qui pendaient parallèlement de -chacun de ses goussets, autre vestige des modes du dix-huitième -siècle que les Incroyables n'avaient pas dédaigné sous le Directoire. -Ce costume de transition qui unissait deux siècles l'un à l'autre, le -chevalier le portait avec cette grâce de marquis dont le secret s'est -perdu sur la scène française le jour où disparut Fleury, le dernier -élève de Molé. Sa vie privée était en apparence ouverte à tous les -regards, mais en réalité mystérieuse. Il occupait un logement modeste, -pour ne pas dire plus, situé rue du Cours, au deuxième -étage d'une maison appartenant à madame Lardot, la blanchisseuse -de fin la plus occupée de la ville. Cette circonstance expliquait la -recherche excessive de son linge. Le malheur voulut qu'un jour -Alençon pût croire que le chevalier ne se fût pas toujours comporté -en gentilhomme, et qu'il eût secrètement épousé dans ses vieux -jours une certaine Césarine, mère d'un enfant qui avait eu l'impertinence -de venir sans être appelé.</p> - -<p>—Il avait, dit alors un certain monsieur du Bousquier, donné -sa main à celle qui lui avait pendant si long-temps prêté son fer.</p> - -<p>Cette horrible calomnie chagrina d'autant plus les vieux jours du -délicat gentilhomme, que la scène actuelle le montrera perdant une -espérance longtemps caressée, et à laquelle il avait fait bien des -sacrifices. Madame Lardot louait à monsieur le chevalier de Valois -deux chambres au second étage de sa maison pour la modique -somme de cent francs par an. Le digne gentilhomme, qui dînait -en ville tous les jours, ne rentrait jamais que pour se coucher. -Sa seule dépense était donc son déjeuner, invariablement -composé d'une tasse de chocolat, accompagnée de beurre et de -fruits selon la saison. Il ne faisait de feu que par les hivers les -plus rudes, et seulement pendant le temps de son lever. Entre onze -heures et quatre heures, il se promenait, allait lire les journaux et -faisait des visites. Dès son établissement à Alençon, il avait noblement -avoué sa misère, en disant que sa fortune consistait en six -cents livres de rente viagère, seul débris qui lui restât de son ancienne -opulence et que lui faisait passer par quartier son ancien -homme d'affaires, chez lequel était le titre de constitution. En effet, -un banquier de la ville lui comptait, tous les trois mois, cent cinquante -livres envoyées par un monsieur Bordin de Paris. Chacun -sut ces détails à cause du profond secret que demanda le chevalier -<span class="pagenum">6</span> -à la première personne qui reçut sa confidence. Monsieur de Valois -récolta les fruits de son infortune: il eut son couvert mis dans les -maisons les plus distinguées d'Alençon et fut invité à toutes les soirées. -Ses talents de joueur, de conteur, d'homme aimable et de -bonne compagnie furent si bien appréciés qu'il semblait que tout -fût manqué si le connaisseur de la ville faisait défaut. Les maîtres -de maison, les dames avaient besoin de sa petite grimace approbative. -Quand une jeune femme s'entendait dire à un bal par le vieux -chevalier: «Vous êtes adorablement bien mise!» elle était plus -heureuse de cet éloge que du désespoir de sa rivale. Monsieur de -Valois était le seul qui pût bien prononcer certaines phrases de -l'ancien temps. Les mots <i>mon cœur</i>, <i>mon bijou</i>, <i>mon petit -chou</i>, <i>ma reine</i>, tous les diminutifs amoureux de l'an 1770 prenaient -une grâce irrésistible dans sa bouche; enfin, il avait le privilége -des superlatifs. Ses compliments, dont il était d'ailleurs -avare, lui acquéraient les bonnes grâces des vieilles femmes; ils -flattaient tout le monde, même les hommes administratifs, dont il -n'avait pas besoin. Sa conduite au jeu était d'une distinction qui -l'eût fait remarquer partout: il ne se plaignait jamais, il louait ses -adversaires quand ils perdaient; il n'entreprenait point l'éducation de -ses partners, en démontrant la manière de mieux jouer les coups. -Lorsque, pendant la <i>donne</i>, il s'établissait de ces nauséabondes dissertations, -le chevalier tirait sa tabatière par un geste digne de Molé, -regardait la princesse Goritza, levait dignement le couvercle, -massait sa prise, la vannait, la lévigeait, la façonnait en talus; puis, -quand les cartes étaient données, il avait garni les antres de son -nez et replacé la princesse dans son gilet, toujours à gauche! Un -gentilhomme du <i>bon</i> siècle (par opposition au <i>grand</i> siècle) pouvait -seul avoir inventé cette transaction entre un silence méprisant -et l'épigramme qui n'eût pas été comprise. Il acceptait les mazettes -et savait en tirer parti. Sa ravissante égalité d'humeur faisait dire -de lui par beaucoup de personnes:—<i>J'admire le chevalier de -Valois!</i> Sa conversation, ses manières, tout en lui semblait être -blond comme sa personne. Il s'étudiait à ne choquer ni homme ni -femme. Indulgent pour les vices de conformation comme pour les -défauts d'esprit, il écoutait patiemment, à l'aide de la princesse -Goritza, les gens qui lui racontaient les petites misères de la vie de -province: l'œuf mal cuit du déjeuner, le café dont la crème avait -tourné, les détails burlesques sur la santé, les réveils en sursaut, les -<span class="pagenum">7</span> -rêves, les visites. Le chevalier possédait un regard langoureux, une -attitude classique pour feindre la compassion, qui le rendaient un -délicieux auditeur; il plaçait un <i>ah!</i> un <i>bah!</i> un <i>Comment -avez-vous fait?</i> avec un à-propos charmant. Il mourut sans que -personne l'eût jamais soupçonné de se remémorer les chapitres -les plus chauds de son roman avec la princesse Goritza, tant que -duraient ces avalanches de niaiseries. A-t-on jamais songé aux services -qu'un sentiment éteint peut rendre à la société, combien l'amour -est sociable et utile? Ceci peut expliquer pourquoi, malgré -ses gains constants, le chevalier restait l'enfant gâté de la ville, car -il ne quittait jamais un salon sans emporter environ six livres de -gain. Ses pertes, que d'ailleurs il faisait sonner haut, étaient fort -rares. <ins id="cor_1" title="Tout">Tous</ins> ceux qui l'ont connu avouent qu'ils n'ont jamais rencontré -nulle part, même dans le Musée égyptien de Turin, une -si gentille momie. En aucun pays du monde le parasitisme ne revêtit -de si gracieuses formes. Jamais l'égoïsme le plus concentré ne -se montra ni plus officieux ni moins offensant que chez ce gentilhomme, -il valait une amitié dévouée. Si quelqu'un venait prier monsieur -de Valois de lui rendre un petit service qui l'eût dérangé, ce -quelqu'un ne s'en allait pas de chez le bon chevalier sans être épris -de lui, sans être surtout convaincu qu'il ne pouvait rien à l'affaire -ou qu'il la gâterait en s'en mêlant.</p> - -<p>Pour expliquer la problématique existence du chevalier, l'historien -à qui la Vérité, cette cruelle débauchée, met le poing sur la -gorge, doit dire que dernièrement, après les tristes glorieuses journées -de juillet, Alençon a su que la somme gagnée au jeu par monsieur -de Valois allait par trimestre à cent cinquante écus environ, -et que le spirituel chevalier avait eu le courage de s'envoyer à lui-même -sa rente viagère, pour ne pas paraître sans ressources dans un -pays où l'on aime le positif. Beaucoup de ses amis (il était mort, -notez ce point!) ont contesté <i>mordicus</i> cette circonstance, l'ont -traitée de fable en tenant le chevalier de Valois pour un respectable -et digne gentilhomme que les libéraux calomniaient. Heureusement -pour les fins joueurs, il se rencontre dans la galerie des gens qui -les soutiennent. Honteux d'avoir à justifier un tort, ces admirateurs -le nient intrépidement; ne les taxez pas d'entêtement, ces hommes -ont le sentiment de leur dignité: les gouvernements leur donnent -l'exemple de cette vertu qui consiste à enterrer nuitamment ses -morts sans chanter le <i>Te Deum</i> de ses défaites. Si le chevalier -<span class="pagenum">8</span> -s'est permis ce trait de finesse, qui d'ailleurs lui aurait valu l'estime -du chevalier de Grammont, un sourire du baron de Fœneste, une -poignée de main du marquis de Moncade, en était-il moins le convive -aimable, l'homme spirituel, le joueur inaltérable, le ravissant -conteur qui faisait les délices d'Alençon? En quoi d'ailleurs cette -action, qui rentre dans les lois du libre arbitre, est-elle contraire -aux mœurs élégantes d'un gentilhomme? Lorsque tant de gens sont -obligés de servir des rentes viagères à autrui, quoi de plus naturel -que d'en faire une, volontairement, à son meilleur ami? Mais Laïus -est mort... Au bout d'une quinzaine d'années de ce train de vie, le -chevalier avait amassé dix mille et quelques cents francs. A la rentrée -des Bourbons, un de ses vieux amis, monsieur le marquis de -Pombreton, ancien lieutenant dans les mousquetaires noirs, lui -avait, disait-il, rendu douze cents pistoles qu'il lui avait prêtées pour -émigrer. Cet événement fit sensation, il fut opposé plus tard aux plaisanteries -inventées par <i>le Constitutionnel</i> sur la manière de payer -ses dettes employée par quelques émigrés. Quand quelqu'un parlait -de ce noble trait du marquis de Pombreton devant le chevalier, ce -pauvre homme rougissait jusqu'à droite. Chacun se réjouit alors -pour monsieur de Valois, qui allait consultant les gens d'argent sur -la manière dont il devait employer ce débris de fortune. Se confiant -aux destinées de la Restauration, il plaça son argent sur le Grand-Livre -au moment où les rentes valaient 56 francs 25 centimes. -Messieurs de Lenoncourt et de Navarreins, desquels il était connu, -dit-il, lui firent obtenir une pension de cent écus sur la cassette du -Roi, et lui envoyèrent la croix de Saint-Louis. Jamais on ne sut par -quels moyens le vieux chevalier obtint ces deux consécrations solennelles -de son titre et de sa qualité; mais il est certain que le -brevet de la croix de Saint-Louis l'autorisait à prendre le grade de -colonel en retraite, à raison de ses services dans les armées catholiques -de l'Ouest. Outre sa fiction de rente viagère, de laquelle -personne ne s'inquiéta plus, le chevalier eut donc authentiquement -mille francs de revenu. Malgré cette amélioration, il ne changea -rien à sa vie ni à ses manières; seulement le ruban rouge fit merveille -sur son habit marron, et compléta pour ainsi dire la physionomie -du gentilhomme. Dès 1802, le chevalier cachetait ses lettres -d'un très-vieux cachet d'or, assez mal gravé, mais où les -Castéran, les d'Esgrignon, les Troisville pouvaient voir qu'il portait -<i>parti de France à la jumelle de gueules en barre, et -<span class="pagenum">9</span> -de gueules à cinq mâcles d'or aboutées en croix. L'écu entier -sommé d'un chef de sable à la croix <ins id="cor_2" title="pallée">palée</ins> d'argent. -Pour timbre, le casque de chevalier. Pour devise</i>: <span class="smcap">Valeo</span>. -Avec ces nobles armes, il devait et pouvait monter dans tous les -carrosses royaux du monde.</p> - -<p>Beaucoup de gens ont envié la douce existence de ce vieux garçon, -pleine de parties de boston, de trictrac, de reversi, de <ins id="cor_3" title="wisk">whist</ins> -et de piquet bien jouées, de dîners bien digérés, de prises de tabac -humées avec grâce, de tranquilles promenades. Presque tout Alençon -croyait cette vie exempte d'ambition et d'intérêts graves; mais -aucun homme n'a une vie aussi simple que ses envieux la lui font. -Vous découvrirez dans les villages les plus oubliés des mollusques -humains, des rotifères en apparence morts, qui ont la passion des -lépidoptères ou de la conchyliologie, et qui se donnent des maux -infinis pour je ne sais quels papillons ou pour la <i>concha Veneris</i>. -Non-seulement le chevalier avait ses coquillages, mais encore il -nourrissait un ambitieux désir poursuivi avec une profondeur digne -de Sixte-Quint: il voulait se marier avec une vieille fille riche, -sans doute dans l'intention de s'en faire un marchepied pour aborder -les sphères élevées de la cour. Là était le secret de sa royale -tenue et de son séjour à Alençon.</p> - -<p>Un mercredi, de grand matin, vers le milieu du printemps de -l'année 16, c'était sa façon de parler, au moment où le chevalier -passait sa robe de chambre en vieux damas vert à fleurs, il entendit, -malgré son coton dans l'oreille, le pas léger d'une jeune fille -qui montait l'escalier. Bientôt trois coups furent discrètement frappés -à sa porte; puis, sans attendre la réponse, une belle personne se -coula chez le vieux garçon.</p> - -<p>—Ah! c'est toi, Suzanne? dit le chevalier de Valois sans discontinuer -son opération commencée qui consistait à repasser la lame -de son rasoir sur un cuir. Que viens-tu faire ici, cher petit bijou -d'espièglerie?</p> - -<p>—Je viens vous dire une chose qui vous fera peut-être autant -de plaisir que de peine.</p> - -<p>—S'agit-il de Césarine?</p> - -<p>—Je m'embarrasse bien de votre Césarine! dit-elle d'un air à la -fois mutin, grave et insouciant.</p> - -<p>Cette charmante Suzanne, dont la comique aventure devait exercer -une si grande influence sur la destinée des principaux personnages -<span class="pagenum">10</span> -de cette histoire, était une ouvrière de madame Lardot. Un -mot sur la topographie de la maison. Les ateliers occupaient tout -le rez-de-chaussée. La petite cour servait à étendre sur des cordes -en crin les mouchoirs brodés, les collerettes, les canezous, les -manchettes, les chemises à jabot, les cravates, les dentelles, les -robes brodées, tout le linge fin des meilleures maisons de la ville. -Le chevalier prétendait savoir, par le nombre de canezous de la -femme du Receveur-Général, le menu de ses intrigues; car il se -trouvait des chemises à jabot et des cravates en corrélation avec les -canezous et les collerettes. Quoique pouvant tout deviner par cette -espèce de tenue en partie double des rendez-vous de la ville, le chevalier -ne commit jamais une indiscrétion, il ne dit jamais une épigramme -susceptible de lui faire fermer une maison (et il avait de -l'esprit!) Aussi prendrez-vous monsieur de Valois pour un homme -d'une tenue supérieure, et dont les talents, comme ceux de beaucoup -d'autres, se sont perdus dans un cercle étroit. Seulement, car il -était homme enfin, le chevalier se permettait certaines œillades incisives -qui faisaient trembler les femmes; néanmoins toutes l'aimèrent -après avoir reconnu combien était profonde sa discrétion, -combien il avait de sympathie pour les jolies faiblesses. La -première ouvrière, le factotum de madame Lardot, vieille fille de -quarante-cinq ans, laide à faire peur, demeurait porte à porte avec -le chevalier. Au-dessus d'eux, il n'y avait plus que des mansardes -où se séchait le linge en hiver. Chaque appartement se composait, -comme celui du chevalier, de deux chambres éclairées, l'une sur la -rue, l'autre sur la cour. Au-dessous du chevalier, demeurait un vieux -paralytique, le grand-père de madame Lardot, un ancien corsaire -nommé Grévin, qui avait servi sous l'amiral Simeuse dans les Indes, -et qui était sourd. Quant à madame Lardot, qui occupait l'autre logement -du premier étage, elle avait un si grand faible pour les gens de -condition, qu'elle pouvait passer pour aveugle à l'endroit du chevalier. -Pour elle, monsieur de Valois était un monarque absolu qui faisait -tout bien. Une de ses ouvrières aurait-elle été coupable d'un bonheur -attribué au chevalier, elle eût dit:—<i>Il est si aimable!</i> -Ainsi, quoique cette maison fût de verre, comme toutes les maisons -de province, relativement à monsieur de Valois elle était discrète -comme une caverne de voleurs. Confident né des petites intrigues -de l'atelier, le chevalier ne passait jamais devant la porte, -qui la plupart du temps restait ouverte, sans donner quelque chose -<span class="pagenum">11</span> -à ses petites chattes: du chocolat, des bonbons, des rubans, des -dentelles, une croix d'or, toutes sortes de mièvreries dont raffolent -les grisettes. Aussi le bon chevalier était-il adoré de ces petites -filles. Les femmes ont un instinct qui leur fait deviner les hommes -qui les aiment par cela seulement qu'elles portent une jupe, qui -sont heureux d'être près d'elles, et qui ne pensent jamais à demander -sottement l'intérêt de leur galanterie. Les femmes ont sous ce -rapport le flair du chien, qui dans une compagnie va droit à l'homme -pour qui les bêtes sont sacrées. Le pauvre chevalier de Valois -conservait, de sa première vie, le besoin de protection galante qui -distinguait autrefois le grand seigneur. Toujours fidèle au système -de la petite maison, il aimait à enrichir les femmes, les seuls êtres -qui sachent bien recevoir parce qu'ils peuvent toujours rendre. -N'est-il pas extraordinaire que, par un temps où les écoliers cherchent, -au sortir du collége, à dénicher un symbole ou à trier des -mythes, personne n'ait encore expliqué les filles du dix-huitième -siècle? N'était-ce pas le tournoi du quinzième siècle? En 1550, -les chevaliers se battaient pour les dames; en 1750, ils montraient -leurs maîtresses à Longchamps; aujourd'hui, ils font courir leurs -chevaux; à toutes les époques, le gentilhomme a tâché de se créer -une façon de vivre qui ne fût qu'à lui. Les souliers à la poulaine -du quatorzième siècle étaient les talons rouges du dix-huitième, et -le luxe des maîtresses était en 1750 une ostentation semblable à -celle des sentiments de la Chevalerie-Errante. Mais le chevalier ne -pouvait plus se ruiner pour une maîtresse! Au lieu de bonbons enveloppés -de billets de caisse, il offrait galamment un sac de pures -croquignoles. Disons-le à la gloire d'Alençon, ces croquignoles -étaient acceptées plus joyeusement que la Duthé ne reçut jadis une -toilette en vermeil ou quelque équipage du comte d'Artois. Toutes -ces grisettes avaient compris la majesté déchue du chevalier de -Valois, et lui gardaient un profond secret sur leurs familiarités intérieures. -Les questionnait-on en ville dans quelques maisons sur -le chevalier de Valois, elles parlaient gravement du gentilhomme, -elles le vieillissaient; il devenait un respectable monsieur de qui la -vie était une fleur de sainteté; mais, au logis, elles lui auraient -monté sur les épaules comme des perroquets. Il aimait à savoir les -secrets que découvrent les blanchisseuses au sein des ménages, -elles venaient donc le matin lui raconter les cancans d'Alençon; il -les <ins id="cor_4" title="appellait">appelait</ins> ses gazettes en cotillon, ses feuilletons vivants; jamais -<span class="pagenum">12</span> -monsieur de Sartines n'eut d'espions si intelligents, ni moins chers, -et qui eussent conservé autant d'honneur en déployant autant de -friponnerie dans l'esprit. Notez que, pendant son déjeuner, le chevalier -s'amusait comme un bienheureux.</p> - -<p>Suzanne, une de ses favorites, spirituelle, ambitieuse, avait -en elle l'étoffe d'une Sophie Arnould, elle était d'ailleurs belle -comme la plus belle courtisane que jamais Titien ait conviée à poser -sur un velours noir pour aider son pinceau à faire une Vénus; -mais sa figure, quoique fine dans le tour des yeux et du front, -péchait en bas par des contours communs. C'était la beauté -normande, fraîche, éclatante, rebondie, la chair de Rubens -qu'il faudrait marier avec les muscles de l'Hercule-Farnèse, -et non la Vénus de Médicis, cette gracieuse femme d'Apollon.</p> - -<p>—Hé! bien, mon enfant, conte-moi ta petite ou ta grosse aventure.</p> - -<p>Ce qui, de Paris à Pékin, aurait fait remarquer le chevalier, -était la douce paternité de ses manières avec ces grisettes; elles lui -rappelaient les filles d'autrefois, ces illustres reines d'Opéra, dont -la célébrité fut européenne pendant un bon tiers du dix-huitième -siècle. Il est certain que le gentilhomme qui a vécu jadis avec cette -nation féminine oubliée comme toutes les grandes choses, comme -les Jésuites et les Flibustiers, comme les Abbés et les Traitants, a -conquis une irrésistible bonhomie, une facilité gracieuse, un laissez-aller -dénué d'égoïsme, tout l'incognito de Jupiter chez Alcmène, -du roi qui se fait la dupe de tout, qui jette à tous les diables la supériorité -de ses foudres, et veut manger son Olympe en folies, en petits -soupers, en profusions féminines, loin de Junon surtout. Malgré sa -robe de vieux damas vert, malgré la nudité de la chambre où il -recevait, et où il y avait à terre une méchante tapisserie en guise -de tapis, de vieux fauteuils crasseux, où les murs tendus d'un papier -d'auberge offraient ici les profils de Louis XVI et des membres -de sa famille tracés dans un saule pleureur, là le sublime testament -imprimé en façon d'urne, enfin toutes les sentimentalités inventées -par le royalisme sous la Terreur; malgré ses ruines, le chevalier se -faisant la barbe devant une vieille toilette ornée de méchantes dentelles -respirait le dix-huitième siècle!... Toutes les grâces libertines -de sa jeunesse reparaissaient, il semblait riche de trois cent mille livres -de dettes et avoir son vis-à-vis à la porte. Il était aussi grand -que Berthier communiquant, pendant la déroute de Moscou, des -ordres aux bataillons d'une armée qui n'existait plus.</p> - -<p><span class="pagenum">13</span> -—Monsieur le chevalier, dit drôlement Suzanne, il me semble -que je n'ai rien à vous raconter, vous n'avez qu'à voir.</p> - -<p>Et Suzanne se posa de profil, de manière à faire à ses paroles -un commentaire d'avocat. Le chevalier, qui, croyez-le bien, était -un fin compère, abaissa, tout en tenant le rasoir oblique à son cou, -son œil droit sur la grisette, et feignit de comprendre.</p> - -<p>—Bien, bien, mon petit chou, nous allons causer tout à l'heure. -Mais tu prends l'avance, il me semble.</p> - -<p>—Mais, monsieur le chevalier, dois-je attendre que ma mère -me batte, que madame Lardot me chasse? Si je ne m'en vais pas -promptement à Paris, jamais je ne pourrai me marier ici, où les -hommes sont si ridicules.</p> - -<p>—Mon enfant, que veux-tu, la société change, les femmes ne -sont pas moins victimes que la noblesse de l'épouvantable désordre -qui se prépare. Après les bouleversements politiques viennent les -bouleversements dans les mœurs. Hélas! la femme n'existera bientôt -plus (il ôta son coton pour s'arranger les oreilles); elle perdra -beaucoup en se lançant dans le sentiment; elle se tordra les nerfs, -et n'aura plus ce bon petit plaisir de notre temps, désiré sans honte, -accepté sans façon, et où l'on n'employait les vapeurs que (il nettoya -ses petites têtes de nègre) comme un moyen d'arriver à ses -fins; elles en feront une maladie qui se terminera par des infusions -de feuilles d'oranger (il se mit à rire). Enfin le mariage deviendra -quelque chose (il prit ses pinces pour s'épiler) de fort ennuyeux, -et il était si gai de mon temps! Les règnes de Louis XIV -et de Louis XV, retiens ceci, mon enfant, ont été les adieux des -plus belles mœurs du monde.</p> - -<p>—Mais, monsieur le chevalier, dit la grisette, il s'agit des -mœurs et de l'honneur de votre petite Suzanne, et j'espère que -vous ne l'abandonnerez pas.</p> - -<p>—Comment donc! s'écria le chevalier en achevant sa coiffure, -j'aimerais mieux perdre mon nom!</p> - -<p>—Ah! fit Suzanne.</p> - -<p>—Écoutez-moi, petite masque, dit le chevalier en s'étalant sur -une grande bergère qui se nommait jadis <i>une duchesse</i> et que -madame Lardot avait fini par trouver pour lui.</p> - -<p>Il attira la magnifique Suzanne en lui prenant les jambes entre ses -genoux. La belle fille se laissa faire, elle si hautaine dans la rue, elle -qui vingt fois avait refusé la fortune que lui offraient quelques hommes -<span class="pagenum">14</span> -d'Alençon autant par honneur que par dédain de leur mesquinerie. -Suzanne tendit alors son prétendu péché si audacieusement -au chevalier, que ce vieux pécheur, qui avait sondé bien d'autres -mystères dans des existences bien autrement astucieuses, eut toisé -l'affaire d'un seul coup d'œil. Il savait bien qu'aucune fille ne se -joue d'un déshonneur réel; mais il dédaigna de renverser l'échafaudage -de ce joli mensonge en y touchant.</p> - -<p>—Nous nous calomnions, lui dit le chevalier en souriant avec -une inimitable finesse, nous sommes sage comme la belle fille -dont nous portons le nom; nous pouvons nous marier sans crainte, -mais nous ne voulons pas végéter ici, nous avons soif de Paris, où -les charmantes créatures deviennent riches quand elles sont spirituelles, -et nous ne sommes pas sotte. Nous voulons donc aller voir -si la capitale des plaisirs nous a réservé de jeunes chevaliers de -Valois, un carrosse, des diamants, une loge à l'Opéra. Les Russes, -les Anglais, les Autrichiens ont apporté des millions sur lesquels -maman nous a assigné une dot en nous faisant belle. Enfin nous -avons du patriotisme, nous voulons aider la France à reprendre -son argent dans la poche de ces messieurs. Hé! hé! cher petit mouton -du diable, tout ceci n'est pas mal. Le monde où tu vis criera -peut-être un peu, mais le succès justifiera tout. Ce qui est très-mal, -mon enfant, c'est d'être sans argent, et voilà notre maladie -à tous deux. Comme nous avons beaucoup d'esprit, nous avons -imaginé de tirer parti de notre joli petit honneur en attrapant un -vieux garçon; mais ce vieux garçon, mon cœur, connaît l'alpha et -l'oméga des ruses féminines, ce qui veut dire que tu mettrais plus -facilement un grain de sel sur la queue d'un moineau que de me -faire croire que je suis pour quelque chose dans ton affaire. Va à -Paris, ma petite, vas-y aux dépens de la vanité d'un célibataire, -je ne t'en empêcherai pas, je t'y aiderai, car le vieux garçon, Suzanne, -est le coffre-fort naturel d'une jeune fille. Mais ne me fourre -pas là-dedans. Écoute, ma reine, toi qui comprends si bien la vie, -tu me ferais beaucoup de tort et beaucoup de peine: du tort? tu -pourrais empêcher mon mariage dans un pays où l'on tient aux -mœurs; beaucoup de peine? en effet, tu serais dans l'embarras, -ce que je nie, finaude! tu sais mon chou, que je n'ai plus rien, je -suis gueux comme un rat d'église. Ah! si j'épousais mademoiselle -Cormon, si je redevenais riche, certes je te préférerais à Césarine. -Tu m'as toujours semblé fine comme l'or à dorer du plomb, et tu es -<span class="pagenum">15</span> -faite pour être l'amour d'un grand seigneur. Je te crois tant d'esprit, -que le tour que tu me joues là ne me surprend pas du tout, -je l'attendais. Pour une fille, mais c'est jeter le fourreau de son -épée. Pour agir ainsi, mon ange, il faut des idées supérieures. -Aussi as-tu mon estime!</p> - -<p>Et il lui donna sur la joue la confirmation à la manière des -évêques.</p> - -<p>—Mais, monsieur le chevalier, je vous assure que vous vous -trompez, et que...</p> - -<p>Elle rougit sans oser continuer, le chevalier avait, par un seul -regard, deviné, pénétré tout son plan.</p> - -<p>—Oui, je t'entends, tu veux que je te croie! Eh! bien, je te -crois. Mais suis mon conseil, va chez monsieur du Bousquier. Ne -portes-tu pas le linge chez monsieur du Bousquier depuis cinq à -six mois? Eh! bien, je ne te demande pas ce qui se passe entre -vous; mais je le connais, il a de l'amour-propre, il est vieux garçon, -il est très-riche, il a deux mille cinq cents livres de rente et -n'en dépense pas huit cents. Si tu es aussi spirituelle que je le suppose, -tu verras Paris à ses frais. Va, ma petite biche, va l'entortiller, -surtout sois déliée comme une soie, et à chaque parole, fais un -double tour et un nœud; il est homme à redouter le scandale, et -s'il t'a donné lieu de le mettre sur la sellette... enfin, tu comprends, -menace-le de t'adresser aux dames du bureau de charité. D'ailleurs -il est ambitieux. Eh! bien, un homme doit arriver à tout par -sa femme. N'es-tu donc pas assez belle, assez spirituelle pour faire -la fortune de ton mari? Hé! malepeste, tu peux rompre en visière -à une femme de la cour.</p> - -<p>Suzanne, illuminée par les derniers mots du chevalier, grillait -d'envie de courir chez du Bousquier. Pour ne pas sortir trop brusquement, -elle questionna le chevalier sur Paris, en l'aidant à s'habiller. -Le chevalier devina l'effet de ses instructions, et favorisa la -sortie de Suzanne en la priant de dire à Césarine de lui monter le -chocolat que lui faisait madame Lardot tous les matins. Suzanne -s'esquiva pour se rendre chez sa victime, dont voici la biographie.</p> - -<p>Issu d'une vieille famille d'Alençon, du Bousquier tenait le milieu -entre le bourgeois et le hobereau. Son père avait exercé les -fonctions judiciaires de Lieutenant-Criminel. Se trouvant sans ressources -après la mort de son père, du Bousquier, comme tous -les gens ruinés de la province, était allé chercher fortune à -<span class="pagenum">16</span> -Paris. Au commencement de la Révolution, il s'était mis dans les -affaires. En dépit des républicains qui sont tous à cheval sur la -probité révolutionnaire, les affaires de ce temps-là n'étaient pas -claires. Un espion politique, un agioteur, un munitionnaire, un -homme qui faisait confisquer, d'accord avec le Syndic de la Commune, -des biens d'émigrés pour les acheter et les revendre; un ministre -et un général étaient tous également dans les affaires. De 1793 -à 1799, du Bousquier fut entrepreneur des vivres des armées françaises. -Il eut alors un magnifique hôtel, il fut un des matadors de -la finance, il fit des affaires de compte à demi avec Ouvrard, tint -maison ouverte, et mena la vie scandaleuse du temps, une vie de -Cincinnatus à sacs de blé récolté sans peine, à rations volées, à petites -maisons pleines de maîtresses, et où se donnaient de belles -fêtes aux Directeurs de la République. Le citoyen du Bousquier fut -l'un des familiers de Barras, il fut au mieux avec Fouché, très-bien -avec Bernadotte, et crut devenir ministre en se jetant à corps -perdu dans le parti qui joua secrètement contre Bonaparte jusqu'à -Marengo. Il s'en fallut de la charge de Kellermann et de la mort de -Desaix que du Bousquier ne fût un grand homme d'État. Il était l'un -des employés supérieurs du gouvernement inédit que le bonheur de -Napoléon fit rentrer dans les coulisses de 1793 (voyez <i>Une ténébreuse -Affaire</i>). La victoire opiniâtrement surprise à Marengo -fut la défaite de ce parti, qui avait des proclamations tout imprimées -pour revenir au système de la Montagne, au cas où le premier -Consul aurait succombé. Dans la conviction où il était de l'impossibilité -d'un triomphe, du Bousquier joua la majeure partie de -sa fortune à la baisse, et conserva deux courriers sur le champ de -bataille: le premier partit au moment où Mélas était victorieux; -mais dans la nuit, à quatre heures de distance, le second vint proclamer -la défaite des Autrichiens. Du Bousquier maudit Kellermann -et Desaix, il n'osa pas maudire le premier Consul qui lui -devait des millions. Cette alternative de millions à gagner et de -ruine réelle priva le fournisseur de toutes ses facultés, il devint -imbécile pendant plusieurs jours, il avait abusé de la vie par tant -d'excès que ce coup de foudre le trouva sans force. La liquidation -de ses créances sur l'État lui permettait de garder quelques espérances; -mais, malgré ses présents corrupteurs, il rencontra la haine -de Napoléon contre les fournisseurs qui avaient joué sur sa défaite. -M. de Fermon, si plaisamment nommé <i>Fermons la caisse</i>, laissa -<span class="pagenum">17</span> -du Bousquier sans un sou. L'immoralité de sa vie privée, ses liaisons -avec Barras et Bernadotte déplurent au premier Consul encore -plus que son jeu de Bourse; il le raya de la liste des Receveurs-Généraux -où, par un reste de crédit, il s'était fait porter pour Alençon. -De son opulence, du Bousquier conserva douze cents francs de rente -viagère inscrite au Grand-Livre, un pur placement de caprice qui le -sauva de la misère. Ignorant le résultat de la liquidation, ses créanciers -ne lui laissèrent que mille francs de rente consolidés; mais ils -furent tous payés par la vente des propriétés, par les recouvrements -et par l'hôtel de Beauséant que possédait du Bousquier. Ainsi le spéculateur, -après avoir frisé la faillite, garda son nom tout entier. -Un homme ruiné par le premier Consul, et précédé par la réputation -colossale que lui avaient faite ses relations avec les chefs des -gouvernements passés, son train de vie, son règne passager, intéressa -la ville d'Alençon où dominait secrètement le royalisme. Du -Bousquier furieux contre Bonaparte, racontant les misères du premier -Consul, les débordements de Joséphine et les anecdotes secrètes -de dix ans de révolution, fut très-bien accueilli. Vers ce -temps, quoiqu'il fût bien et dûment quadragénaire, du Bousquier -se produisit comme un garçon de trente-six ans, de moyenne -taille, gras comme un fournisseur, faisant parade de ses mollets de -procureur égrillard, à physionomie fortement marquée, ayant le -nez aplati mais à naseaux garnis de poils; des yeux noirs à sourcils -fournis et d'où sortait un regard fin comme celui de monsieur -de Talleyrand, mais un peu éteint; il gardait les nageoires républicaines, -et portait fort longs ses cheveux bruns. Ses mains, enrichies -de petits bouquets de poils à chaque phalange, offraient la -preuve d'une riche musculature par de grosses veines bleues, saillantes. -Enfin, il avait le poitrail de l'Hercule-Farnèse, et des épaules -à soutenir la rente. On ne voit aujourd'hui de ces sortes d'épaules -qu'à Tortoni. Ce luxe de vie masculine était admirablement peint -par un mot en usage pendant le dernier siècle, et qui se comprend -à peine aujourd'hui: dans le style galant de l'autre époque, du -Bousquier eût passé pour un vrai <i>payeur d'arrérages</i>. Mais, -comme chez le chevalier de Valois, il se rencontrait chez du Bousquier -des symptômes qui contrastaient avec l'aspect général de la -personne. Ainsi, l'ancien fournisseur n'avait pas la voix de ses -muscles, non que sa voix fût ce petit filet maigre qui sort quelquefois -de la bouche de ces phoques à deux pieds; c'était au contraire -<span class="pagenum">18</span> -une voix forte mais étouffée, de laquelle on ne peut donner -une idée qu'en la comparant au bruit que fait une scie dans un bois -tendre et mouillé; enfin, la voix d'un spéculateur éreinté.</p> - -<div class="figcenter"> - <img class="bord" src="images/img-02.jpg" alt="" title="" width="500" height="775" /> - <span class="link"><a href="images/imx-02.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span> - <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p> - <p class="caption2">DU BOUSQUIER.</p> - <p class="caption3">Il avait conservé le costume à la mode au temps de sa gloire.</p> - <p class="caption4">(LA VIEILLE FILLE.)</p> -</div> - -<p>Du Bousquier avait conservé le costume à la mode au temps de -sa gloire: les bottes à revers, les bas de soie blancs, la culotte -courte en drap côtelé de couleur cannelle, le gilet à la Robespierre -et l'habit bleu. Malgré les titres que la haine du premier Consul lui -donnait auprès des sommités royalistes de la province, monsieur du -Bousquier ne fut point reçu dans les sept ou huit familles qui composaient -le faubourg Saint-Germain d'Alençon, et où allait le chevalier -de Valois. Il avait tenté tout d'abord d'épouser mademoiselle -Armande de Gordes, fille noble sans fortune, mais de qui du Bousquier -comptait tirer un grand parti pour ses projets ultérieurs, car -il rêvait une brillante revanche. Il essuya un refus. Il se consola -par les dédommagements que lui offrirent une dizaine de familles -riches qui avaient autrefois fabriqué le point d'Alençon, qui possédaient -des herbages ou des bœufs, qui faisaient en gros le commerce -des toiles, et où le hasard pouvait lui livrer un bon parti. Le -vieux garçon avait en effet concentré ses espérances dans la perspective -d'un heureux mariage, que ses diverses capacités semblaient -d'ailleurs lui promettre; car il ne manquait pas d'une certaine -habileté financière que beaucoup de personnes mettaient à profit. -Semblable au joueur ruiné qui dirige les néophytes, il indiquait les -spéculations, il en déduisait bien les moyens, les chances et la conduite. -Il passait pour être un bon administrateur, il fut souvent -question de le nommer maire d'Alençon; mais le souvenir de ses -tripotages dans les gouvernements républicains lui nuisirent, il ne -fut jamais reçu à la Préfecture. Tous les gouvernements qui se succédèrent, -même celui des Cent-Jours, se refusèrent à le nommer -maire d'Alençon, place qu'il ambitionnait, et qui, s'il l'avait obtenue, -aurait fait conclure son mariage avec une vieille fille sur laquelle -il avait fini par porter ses vues. Son aversion du gouvernement -impérial l'avait d'abord jeté dans le parti royaliste où il resta -malgré les injures qu'il y recevait; mais quand, à la première rentrée -des Bourbons, l'exclusion fut maintenue à la Préfecture contre -lui, ce dernier refus lui inspira contre les Bourbons une haine -aussi profonde que secrète, car il demeura patiemment fidèle à ses -opinions. Il devint le chef du parti libéral d'Alençon, le directeur -invisible des élections, et fit un mal prodigieux à la Restauration -<span class="pagenum">19</span> -par l'habileté de ses manœuvres sourdes et par la perfidie de ses -menées. Du Bousquier, comme tous ceux qui ne peuvent plus vivre -que par la tête, portait dans ses sentiments haineux la tranquillité -d'un ruisseau faible en apparence, mais intarissable; sa haine -était comme celle du nègre, si paisible, si patiente, qu'elle trompait -l'ennemi. Sa vengeance, couvée pendant quinze années, ne fut -rassasiée par aucune victoire, pas même par le triomphe des journées -de juillet 1830.</p> - -<p>Ce n'était pas sans intention que le chevalier de Valois envoyait -Suzanne chez du Bousquier. Le libéral et le royaliste s'étaient mutuellement -devinés malgré la savante dissimulation avec laquelle ils -cachaient leur commune espérance à toute la ville. Ces deux vieux -garçons étaient rivaux. Chacun d'eux avait formé le plan d'épouser -cette demoiselle Cormon de qui monsieur de Valois venait de parler -à Suzanne. Tous deux blottis dans leur idée, caparaçonnés d'indifférence, -attendaient le moment où quelque hasard leur livrerait -cette vieille fille. Ainsi, quand même ces deux célibataires n'auraient -pas été séparés par toute la distance que mettaient entre eux -les systèmes desquels ils offraient une vivante expression, leur rivalité -en eût encore fait deux ennemis. Les époques déteignent sur -les hommes qui les traversent. Ces deux personnages prouvaient la -vérité de cet axiome par l'opposition des teintes historiques empreintes -dans leurs physionomies, dans leurs discours, leurs idées, leurs -costumes. L'un, abrupte, énergique, à manières larges et saccadées, -à parole brève et rude, noir de ton, de chevelure, de regard, -terrible en apparence, impuissant en réalité comme une insurrection, -représentait bien la République. L'autre, doux et poli, élégant, -soigné, atteignant à son but par les lents mais infaillibles -moyens de la diplomatie, fidèle au goût, était une image de l'ancienne -courtisanerie. Ces deux ennemis se rencontraient presque -tous les soirs sur le même terrain. La guerre était courtoise et bénigne -chez le chevalier, mais du Bousquier y mettait moins de -formes, tout en gardant les convenances voulues par la société, car -il ne voulait pas se faire chasser de la place. Eux seuls, ils se comprenaient -bien. Malgré la finesse d'observation que les gens de province -portent sur les petits intérêts au centre desquels ils vivent, -personne ne se doutait de la rivalité de ces deux hommes. Monsieur -le chevalier de Valois occupait une assiette supérieure, il n'avait -jamais demandé la main de mademoiselle Cormon; tandis que du -<span class="pagenum">20</span> -Bousquier, qui s'était mis sur les rangs après son échec dans la -maison de Gordes, avait été refusé. Mais le chevalier supposait encore -de grandes chances à son rival pour lui porter un coup de -Jarnac si profondément enfoncé avec une lame trempée et préparée -comme l'était Suzanne. Le chevalier avait jeté la sonde dans les eaux -de du Bousquier; et, comme on va le voir, il ne s'était trompé -dans aucune de ses conjectures.</p> - -<p>Suzanne trotta de la rue du Cours par la rue de la Porte de Séez -et la rue du Bercail, jusqu'à la rue du Cygne, où depuis cinq ans -du Bousquier avait acheté une petite maison de province, bâtie en -chaussins gris, qui sont comme les moellons du granit normand ou -du schiste breton. L'ancien fournisseur s'était établi plus comfortablement -que qui que ce fût en ville, car il avait conservé quelques -meubles du temps de sa splendeur; mais les mœurs de la province -avaient insensiblement effacé les rayons du Sardanapale tombé. Les -vestiges de son ancien luxe faisaient dans sa maison l'effet d'un lustre -dans une grange, car il n'y avait plus cette harmonie, lien de toute -œuvre humaine ou divine. Sur une belle commode se trouvait un pot -à l'eau à couvercle, comme il ne s'en voit qu'aux approches de la -Bretagne. Si quelque beau tapis s'étendait dans sa chambre, les rideaux -de croisée montraient les rosaces d'un ignoble calicot imprimé. -La cheminée en pierre mal peinte jurait avec une belle pendule déshonorée -par le voisinage de misérables chandeliers. L'escalier, par où -tout le monde montait sans s'essuyer les pieds, n'était pas mis en -couleur. Enfin, les portes mal réchampies par un peintre du pays effarouchaient -l'œil par des tons criards. Comme le temps que représentait -du Bousquier, cette maison offrait un amas confus de saletés et -de magnifiques choses. Du Bousquier pouvait être considéré comme -un homme à l'aise, il menait la vie parasite du chevalier; et celui-là -sera toujours riche qui ne dépense pas son revenu. Il avait pour -tout domestique une espèce de Jocrisse, garçon du pays, assez -niais, façonné lentement aux exigences de du Bousquier qui lui -avait appris, comme à un orang-outang, à frotter les appartements, -essuyer les meubles, cirer les bottes, brosser les habits, venir le -chercher le soir avec la lanterne quand le temps était couvert, avec -des sabots quand il pleuvait. Comme certains êtres, ce garçon n'avait -d'étoffe que pour un vice, il était gourmand. Souvent, lorsqu'il -se donnait des dîners d'apparat, du Bousquier lui faisait quitter sa -veste de cotonnade bleue carrée à poches ballottantes sur les reins -<span class="pagenum">21</span> -et toujours grosses d'un mouchoir, d'un eustache, d'un fruit ou -d'un casse-museau, il lui faisait endosser un habillement d'ordonnance, -et l'emmenait pour servir. René s'empiffrait alors avec les -domestiques. Cette obligation que du Bousquier avait tournée en -récompense lui valait la plus absolue discrétion de son domestique -breton.</p> - -<p>—Vous voilà par ici, mademoiselle, dit René à Suzanne en la -voyant entrer; c'est pas votre jour, nous n'avons point de linge à -donner à madame Lardot.</p> - -<p>—Grosse bête, dit Suzanne en riant.</p> - -<p>La jolie fille monta, laissant René achever une écuellée de galette -de sarrasin cuite dans du lait. Du Bousquier se trouvait encore au -lit, occupé à paresser, à remâcher les plans que lui suggérait son -ambition, car il ne pouvait plus être qu'ambitieux, comme tous les -hommes qui ont trop pressé l'orange du plaisir. L'ambition et le -jeu sont inépuisables. Aussi, chez un homme bien organisé, les -passions qui procèdent du cerveau survivront-elles toujours aux -passions émanées du cœur.</p> - -<p>—Me voilà, dit <ins id="cor_5" title="Susanne">Suzanne</ins> en s'asseyant sur le lit en en faisant -crier les rideaux sur les tringles par un mouvement de brusquerie -despotique.</p> - -<p>—<i>Quesaco</i>, ma charmante? dit le vieux garçon en se mettant -sur son séant.</p> - -<p>—Monsieur, dit gravement Suzanne, vous devez être étonné de -me voir venir ainsi, mais je me trouve dans des circonstances qui -m'obligent à ne pas m'inquiéter du qu'en dira-t-on.</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est que ça! fit du Bousquier en se croisant -les bras.</p> - -<p>—Mais ne me comprenez-vous pas? dit Suzanne. Je sais, reprit-elle -en faisant une gentille petite moue, combien il est ridicule -à une pauvre fille de venir tracasser un garçon pour ce que vous -regardez comme des misères. Mais si vous me connaissiez bien, -monsieur, si vous saviez tout ce dont je suis capable pour l'homme -qui s'attacherait à moi, autant que je m'attacherais à vous, vous -n'auriez jamais à vous repentir de m'avoir épousée. Ce n'est pas -ici, par exemple, que je pourrais vous être utile à grand'chose; -mais si nous allions à Paris, vous verriez où je conduirais un -homme d'esprit et de moyens comme vous, dans un moment où -l'on refait le gouvernement de fond en comble, et où les étrangers -<span class="pagenum">22</span> -sont les maîtres. Enfin, entre nous soit dit, ce dont il est question, -est-ce un malheur? n'est-ce pas un bonheur que vous payeriez cher -un jour? A qui vous intéresserez-vous, pour qui travaillerez-vous?</p> - -<p>—Pour moi, donc! s'écria brutalement du Bousquier.</p> - -<p>—Vieux monstre, vous ne serez jamais père! dit Suzanne en -donnant à sa phrase l'accent d'une malédiction prophétique.</p> - -<p>—Allons, pas de bêtises, Suzanne, reprit du Bousquier, je crois -que je rêve encore.</p> - -<p>—Mais quelle réalité vous faut-il donc? s'écria Suzanne en se -levant.</p> - -<p>Du Bousquier frotta son bonnet de coton sur sa tête par un mouvement -de rotation d'une énergie brouillonne qui indiquait une prodigieuse -fermentation dans ses idées.</p> - -<p>—Mais il le croit, se dit Suzanne à elle-même, et il en est flatté. -Mon Dieu, comme il est facile de les attraper, ces hommes!</p> - -<p>—Suzanne, que diable veux-tu que je fasse? il est si extraordinaire.... -Moi qui croyais... Le fait est que... mais non, non, cela -ne se peut pas...</p> - -<p>—Comment, vous ne pouvez pas m'épouser?</p> - -<p>—Ah! pour ça, non! J'ai des engagements.</p> - -<p>—Est-ce avec mademoiselle de Gordes ou avec mademoiselle -Cormon, qui, toutes les deux, vous ont déjà refusé? Écoutez, -monsieur du Bousquier, mon honneur n'a pas besoin de gendarmes -pour vous traîner à la Mairie. Je ne manquerai point de maris, et -ne veux point d'un homme qui ne sait pas apprécier ce que je -vaux. Un jour vous pourrez vous repentir de la manière dont vous -vous conduisez, parce que rien au monde, ni or, ni argent, ne me -fera vous rendre votre bien, si vous refusez de le prendre aujourd'hui.</p> - -<p>—Mais, Suzanne, es-tu sûre?...</p> - -<p>—Ah! monsieur! fit la grisette en se drapant dans sa vertu, -pour qui me prenez-vous? Je ne vous rappelle point les paroles que -vous m'avez données, et qui ont perdu une pauvre fille dont le seul -défaut est d'avoir autant d'ambition que d'amour.</p> - -<p>Du Bousquier était livré à mille sentiments contraires, à la joie, -à la défiance, au calcul. Il avait résolu depuis longtemps d'épouser -mademoiselle Cormon, car la charte, sur laquelle il venait de -ruminer, offrait à son ambition la magnifique voie politique de la -<span class="pagenum">23</span> -députation. Or, son mariage avec la vieille fille devait le poser si -haut dans la ville qu'il y acquerrait une grande influence. Aussi l'orage -soulevé par la malicieuse Suzanne le plongea-t-il dans un violent -embarras. Sans cette secrète espérance, il aurait épousé Suzanne -sans même y réfléchir. Il se serait placé franchement à la tête du -parti libéral d'Alençon. Après un pareil mariage, il renonçait à la -première société pour retomber dans la classe bourgeoise des négociants, -des riches fabricants, des herbagers qui certainement le porteraient -en triomphe comme leur candidat. Du Bousquier prévoyait -déjà le Côté Gauche. Cette délibération solennelle, il ne la cachait -pas, il se passait la main sur la tête, et se tortillait les cheveux, car -le bonnet était tombé. Comme toutes les personnes qui dépassent -leur but et trouvent mieux que ce qu'elles espéraient, Suzanne restait -ébahie. Pour cacher son étonnement, elle prit la pose mélancolique -d'une fille abusée devant son séducteur; mais elle riait intérieurement -comme une grisette en partie fine.</p> - -<p>—Ma chère enfant, je ne donne pas dans de semblables <i>godans</i>, -<span class="cs7">MOI</span>!</p> - -<p>Telle fut la phrase brève par laquelle se termina la délibération -de l'ancien fournisseur. Du Bousquier se faisait gloire d'appartenir -à cette école de philosophes cyniques qui ne veulent pas être <i>attrapés</i> -par les femmes, et qui les mettent toutes dans une même -classe <i>suspecte</i>. Ces esprits forts, qui sont généralement des hommes -faibles, ont un catéchisme à l'usage des femmes. Pour eux, -toutes, depuis la reine de France jusqu'à la modiste, sont essentiellement -libertines, coquines, assassines, voire même un peu friponnes, -foncièrement menteuses, et incapables de penser à autre -chose qu'à des bagatelles. Pour eux, les femmes sont des bayadères -malfaisantes qu'il faut laisser danser, chanter et rire; ils ne voient -en elles rien de saint, ni de grand; pour eux ce n'est pas la poésie -des sens, mais la sensualité grossière. Ils ressemblent à des gourmands -qui prendraient la cuisine pour la salle à manger. Dans cette -jurisprudence, si la femme n'est pas constamment tyrannisée, elle -réduit l'homme à la condition d'esclave. Sous ce rapport, du Bousquier -était encore la contre-partie du chevalier de Valois. En disant -sa phrase, il jeta son bonnet au pied de son lit, comme eût fait le -pape Grégoire du cierge qu'il renversait en fulminant une excommunication.</p> - -<p>—Souvenez-vous, monsieur du Bousquier, répondit majestueusement -<span class="pagenum">24</span> -Suzanne, qu'en venant vous trouver j'ai rempli mon devoir; -souvenez-vous que j'ai dû vous offrir ma main et vous demander -la vôtre; mais souvenez-vous aussi que j'ai mis dans ma -conduite la dignité de la femme qui se respecte, que je ne me suis -pas abaissée à pleurer comme une niaise, que je n'ai pas insisté, -que je ne vous ai point tourmenté. Maintenant vous connaissez ma -situation. Vous savez que je ne puis rester à Alençon: ma mère me -battra, madame Lardot est à cheval sur les principes comme si elle -en repassait; elle me chassera. Pauvre ouvrière que je suis, irai-je -à l'hôpital, irai-je mendier mon pain? Non! je me jetterais plutôt -dans la Brillante ou dans la Sarthe. Mais n'est-il pas plus simple -que j'aille à Paris? Ma mère pourra trouver un prétexte pour m'y -envoyer: ce sera un oncle qui me demande, une tante en train de -mourir, une dame qui me voudra du bien. Il ne s'agit que d'avoir -l'argent nécessaire au voyage et à tout ce que vous savez...</p> - -<p>Cette nouvelle avait pour du Bousquier mille fois plus d'importance -que pour le chevalier de Valois; mais lui seul et le chevalier -étaient dans ce secret qui ne sera dévoilé que par le dénouement de -cette histoire. Pour le moment, il suffit de dire que le mensonge de -Suzanne introduisait une si grande confusion dans les idées du -vieux garçon, qu'il était incapable de faire une réflexion sérieuse. -Sans ce trouble et sans sa joie intérieure, car l'amour-propre est -un escroc qui ne manque jamais sa dupe, il aurait pensé qu'une -honnête fille comme Suzanne, dont le cœur n'était pas encore gâté, -serait morte cent fois avant d'entamer une discussion de ce genre, -et de lui demander de l'argent. Il aurait reconnu dans le regard de -la grisette la cruelle lâcheté du joueur qui assassinerait pour se faire -une mise.</p> - -<p>—Tu irais donc à Paris? dit-il.</p> - -<p>En entendant cette phrase, Suzanne eut un éclair de gaieté qui -dora ses yeux gris, mais l'heureux du Bousquier ne vit rien.</p> - -<p>—Mais oui, monsieur!</p> - -<p>Du Bousquier commença d'étranges doléances: il venait de faire -le dernier payement de sa maison, il avait à satisfaire le peintre, le -maçon, le menuisier; mais Suzanne le laissait aller, elle attendait le -chiffre. Du Bousquier offrit cent écus. Suzanne fit ce qu'on nomme -en style de coulisse une fausse sortie, elle se dirigea vers la porte.</p> - -<p>—Eh! bien, où vas-tu? dit du Bousquier inquiet. Voilà la belle -vie de garçon, se dit-il. Je veux que le diable m'emporte si je me -<span class="pagenum">25</span> -souviens de lui avoir chiffonné autre chose que sa collerette!... Et, -paf! elle s'autorise d'une plaisanterie pour tirer sur vous une lettre -de change à brûle-pourpoint.</p> - -<p>—Mais, monsieur, dit Suzanne en pleurant, je vais chez madame -Granson, la trésorière de la Société Maternelle, qui, à ma -connaissance, a retiré quasiment de l'eau une pauvre fille dans le -même cas.</p> - -<p>—Madame Granson!</p> - -<p>—Oui, dit Suzanne, la parente de mademoiselle Cormon, la -présidente de la Société Maternelle. Sous votre respect, les dames -de la ville ont créé là une Institution qui empêchera bien des pauvres -créatures de détruire leurs enfants, qu'on en a fait mourir une -à Mortagne, voilà de cela trois ans, la belle Faustine d'Argentan.</p> - -<p>—Tiens, Suzanne, dit du Bousquier en lui tendant une clef, -ouvre toi-même le secrétaire, prends le sac entamé qui contient -encore six cents francs, c'est tout ce que je possède.</p> - -<p>Le vieux fournisseur montra, par son air abattu, combien il -mettait peu de grâce à s'exécuter.</p> - -<p>—Vieux ladre! se dit Suzanne.</p> - -<p>Elle comparait du Bousquier au délicieux chevalier de Valois, -qui n'avait rien donné, mais qui l'avait comprise, qui l'avait conseillée, -et qui portait les grisettes dans son cœur.</p> - -<p>—Si tu m'attrapes, Suzanne, s'écria-t-il en lui voyant la main -au tiroir, tu...</p> - -<p>—Mais, monsieur, dit-elle en l'interrompant avec une royale -<ins id="cor_6" title="inpertinence">impertinence</ins>, vous ne me les donneriez donc pas, si je vous les -demandais?</p> - -<p>Une fois rappelé sur le terrain de la galanterie, le fournisseur eut -un souvenir de son beau temps, et fit entendre un grognement d'adhésion. -Suzanne prit le sac et sortit, en se laissant baiser au front -par le vieux garçon, qui eut l'air de dire:—C'est un droit qui -me coûte cher. Cela vaut mieux que d'être engarrié par un avocat -en Cour d'Assises, comme le séducteur d'une fille accusée d'infanticide.</p> - -<p>Suzanne cacha le sac dans une espèce de gibecière en osier fin -qu'elle avait au bras, et maudit l'avarice de du Bousquier, car elle -voulait mille francs. Une fois endiablée par un désir, et quand elle -a mis le pied dans une voie de fourberies, une fille va loin. Lorsque -la belle repasseuse chemina dans la rue du Bercail, elle songea que -<span class="pagenum">26</span> -la Société Maternelle présidée par <ins id="cor_7" title="mademois e">mademoiselle</ins> Cormon lui compléterait -peut-être la somme à laquelle elle avait chiffré ses dépenses, -et qui, pour une grisette d'Alençon, était considérable. Puis -elle haïssait du Bousquier. Le vieux garçon avait paru redouter la -confidence de son prétendu crime à madame Granson; or, Suzanne, -au risque de ne pas avoir un liard de la Société Maternelle, -voulut, en quittant Alençon, empêtrer l'ancien fournisseur dans les -lianes inextricables d'un cancan de province. Il y a toujours chez la -grisette un peu de l'esprit malfaisant du singe. Suzanne entra donc -chez madame Granson en se composant un visage désolé.</p> - -<p>Madame Granson, veuve d'un lieutenant-colonel d'artillerie mort -à Iéna, possédait pour toute fortune une maigre pension de neuf -cents francs, cent écus de rente à elle, plus un fils dont l'éducation -et l'entretien lui avaient dévoré ses économies. Elle occupait, rue -du Bercail, un de ces tristes rez-de-chaussée qu'en passant dans la -principale rue des petites villes le voyageur embrasse d'un seul -coup d'œil. C'était une porte bâtarde, élevée sur trois marches pyramidales; -un couloir d'entrée qui menait à une cour intérieure, -et au bout duquel se trouvait un escalier couvert par une galerie de -bois. D'un côté du couloir, une salle à manger et la cuisine; -de l'autre, un salon à toutes fins et la chambre à coucher de la -veuve. Athanase Granson, jeune homme de vingt-trois ans, logé -dans une mansarde au-dessus du premier étage de cette maison, -apportait au ménage de sa pauvre mère les six cents francs d'une -petite place que l'influence de sa parente, mademoiselle Cormon, -lui avait fait obtenir à la Mairie de la ville, où il était employé aux -actes de l'État Civil. D'après ces indications, chacun peut voir madame -Granson dans son froid salon à rideaux jaunes, à meuble en -velours d'Utrecht jaune, redressant après une visite les petits paillassons -qu'elle mettait devant les chaises pour qu'on ne salît pas le -carreau rouge frotté; puis venant reprendre son fauteuil garni de -coussins et son ouvrage à sa travailleuse placée sous le portrait du -lieutenant-colonel d'artillerie entre les deux croisées, endroit d'où -son œil enfilait la rue du Bercail et y voyait tout venir. C'était une -bonne femme, mise avec une simplicité bourgeoise, en harmonie -avec sa figure pâle et comme laminée par le chagrin. La rigoureuse -modestie de la pauvreté se faisait sentir dans tous les accessoires de -ce ménage où respiraient d'ailleurs les mœurs probes et sévères de -la province. En ce moment le fils et la mère étaient ensemble dans -<span class="pagenum">27</span> -la salle à manger, où ils déjeunaient d'une tasse de café accompagnée -de beurre et de radis. Pour faire comprendre le plaisir que la -visite de Suzanne allait causer à madame Granson, il faut expliquer -les secrets intérêts de la mère et du fils. Athanase Granson était un -jeune homme maigre et pâle, de moyenne taille, à figure creuse où -ses yeux noirs, pétillants de pensée, faisaient comme deux taches de -charbon. Les lignes un peu tourmentées de sa face, les sinuosités -de la bouche, son menton brusquement relevé, la coupe régulière -d'un front de marbre, une expression de mélancolie causée par le -sentiment de sa misère, en contradiction avec la puissance qu'il se -savait, indiquaient un homme de talent emprisonné. Aussi, partout -ailleurs que dans la ville d'Alençon, l'aspect de sa personne lui aurait-il -valu l'assistance des hommes supérieurs, ou des femmes qui -reconnaissent le génie dans son incognito. Si ce n'était pas le génie, -c'était la forme qu'il prend; si ce n'était pas la force d'un grand -cœur, c'était l'éclat qu'elle imprime au regard. Quoiqu'il pût exprimer -la sensibilité la plus élevée, l'enveloppe de la timidité détruisait -en lui jusqu'aux grâces de la jeunesse, de même que les -glaces de la misère empêchaient son audace de se produire. La vie -de province, sans issue, sans approbation, sans encouragement, -décrivait un cercle où se mourait cette pensée qui n'en était même -pas encore à l'aube de son jour. D'ailleurs Athanase avait cette -fierté sauvage qu'exalte la pauvreté chez les hommes d'élite, qui -les grandit pendant leur lutte avec les hommes et les choses, mais -qui, dès l'abord de la vie, fait obstacle à leur avénement. Le génie -procède de deux manières: ou il prend son bien comme Napoléon -et Molière aussitôt qu'il le voit, ou il attend qu'on le vienne chercher -quand il s'est patiemment révélé.</p> - -<p>Le jeune Granson appartenait à la classe des hommes de talent -qui s'ignorent et se découragent facilement. Son âme était contemplative, -il vivait plus par la pensée que par l'action. Peut-être eût-il -paru incomplet à ceux qui ne conçoivent pas le génie sans les -pétillements passionnés du Français; mais il était puissant dans le -monde des esprits, et il devait arriver, par une suite d'émotions -dérobées au vulgaire, à ces subites déterminations qui les closent et -font dire par les niais: <i>Il est fou.</i> Le mépris que le monde déverse -sur la pauvreté tuait Athanase: la chaleur énervante d'une solitude -sans courant d'air détendait l'arc qui se bandait toujours, et l'âme -se fatiguait par cet horrible jeu sans résultat. Athanase était homme -<span class="pagenum">28</span> -à pouvoir se placer parmi les plus belles illustrations de la France; -mais cet aigle, enfermé dans une cage et s'y trouvant sans pâture, -allait mourir de faim après avoir contemplé d'un œil ardent les -campagnes de l'air et les Alpes où plane le génie. Quoique ses travaux -à la Bibliothèque de la Ville échappassent à l'attention, il enfouissait -dans son âme ses pensées de gloire, car elles pouvaient lui -nuire; mais il tenait encore plus profondément enseveli le secret de -son cœur, une passion qui lui creusait les joues et lui jaunissait le -front. Il aimait sa parente éloignée, cette demoiselle Cormon que -guettaient le chevalier de Valois et du Bousquier, ses rivaux inconnus. -Cet amour fut engendré par le calcul. Mademoiselle Cormon -passait pour une des plus riches personnes de la ville; le pauvre -enfant avait donc été conduit à l'aimer par le désir du bonheur -matériel, par le souhait mille fois formé de dorer les vieux jours -de sa mère, par l'envie du bien-être nécessaire aux hommes qui -vivent par la pensée; mais ce point de départ fort innocent déshonorait -à ses yeux sa passion. Il craignait de plus le ridicule que le -monde jetterait sur l'amour d'un jeune homme de vingt-trois -ans pour une fille de quarante. Néanmoins sa passion était vraie; -car ce qui dans ce genre peut sembler faux partout ailleurs, se -réalise en province. En effet, les mœurs y étant sans hasards, ni -mouvement, ni mystère, rendent les mariages nécessaires. Aucune -famille n'accepte un jeune homme de mœurs dissolues. Quelque -naturelle que puisse paraître, dans une capitale, la liaison d'un -jeune homme comme Athanase avec une belle fille comme Suzanne; -en province, elle effraie et dissout par avance le mariage d'un jeune -homme pauvre là où la fortune d'un riche parti fait passer par-dessus -quelque fâcheux antécédent. Entre la dépravation de certaines -liaisons et un amour sincère, un homme de cœur sans fortune -ne peut hésiter: il préfère les malheurs de la vertu aux malheurs -du vice. Mais, en province, les femmes dont peut s'éprendre -un jeune homme sont rares: une belle jeune fille riche, il -ne l'obtiendrait pas dans un pays où tout est calcul; une belle fille -pauvre, il lui est interdit de l'aimer; ce serait, comme disent les -provinciaux, marier la faim et la soif; enfin une solitude monacale -est dangereuse au jeune âge. Ces réflexions expliquent pourquoi la -vie de province est si fortement basée sur le mariage. Aussi les génies -chauds et vivaces, forcés de s'appuyer sur l'indépendance de -la misère, doivent-ils tous quitter ces froides régions où la pensée -<span class="pagenum">29</span> -est persécutée par une brutale indifférence, où pas une femme ne -peut ni ne veut se faire sœur de charité auprès d'un homme de -science ou d'art. Qui se rendra compte de la passion d'Athanase -pour mademoiselle Cormon? Ce ne sera ni les gens riches, ces sultans -de la société qui y trouvent des harems, ni les bourgeois qui -suivent la grande route battue par les préjugés, ni les femmes qui -ne voulant rien concevoir aux passions des artistes, leur imposent -le talion de leurs vertus, en s'imaginant que les deux sexes se gouvernent -par les mêmes lois. Ici, peut-être, faut-il en appeler aux -jeunes gens souffrant de leurs premiers désirs réprimés au moment -où toutes leurs forces se tendent, aux artistes malades de leur -génie étouffé par les étreintes de la misère, aux talents qui d'abord -persécutés et sans appuis, sans amis souvent, ont fini par triompher -de la double angoisse de l'âme et du corps également endoloris. -Ceux-là connaissent bien les lancinantes attaques du cancer -qui dévorait Athanase; ils ont agité ces longues et cruelles délibérations -faites en présence de fins si grandioses pour lesquelles il ne -se trouve point de moyens; ils ont subi ces avortements inconnus -où le frai du génie encombre une grève aride. Ceux-là savent que -la grandeur des désirs est en raison de l'étendue de l'imagination. -Plus haut ils s'élancent, plus bas ils tombent; et, combien ne se -brise-t-il pas des liens dans ces chutes! leur vue perçante a, comme -Athanase, découvert le brillant avenir qui les attendait, et dont ils -ne se croyaient séparés que par une gaze; cette gaze qui n'arrêtait -pas leurs yeux, la société la changeait en un mur d'airain. Poussés -par une vocation, par le sentiment de l'art, ils ont aussi cherché -maintes fois à se faire un moyen <ins id="cor_89" title="de">des</ins> sentiments que la société matérialise -incessamment. Quoi! la province calcule et arrange le -mariage dans le but de se créer le bien-être, et il serait défendu -à un pauvre artiste, à l'homme de science, de lui donner une double -destination, de le faire servir à sauver sa pensée en assurant -l'existence? Agité par ces idées, Athanase Granson considéra -d'abord son mariage avec mademoiselle Cormon comme une manière -d'arrêter sa vie qui serait définie; il pourrait s'élancer vers -la gloire, rendre sa mère heureuse, et il se savait capable de fidèlement -aimer mademoiselle Cormon. Bientôt sa propre volonté -créa, sans qu'il s'en aperçût, une passion réelle: il se mit à étudier -la vieille fille, et par suite du prestige qu'exerce l'habitude, il -finit par n'en voir que les beautés et par en oublier les défauts. Chez -<span class="pagenum">30</span> -un jeune homme de vingt-trois ans, les sens sont pour tant de -chose dans son amour! leur feu produit une espèce de prisme entre -ses yeux et la femme. Sous ce rapport, l'étreinte par laquelle Chérubin -saisit à la scène Marceline est un trait de génie chez Beaumarchais. -Mais si l'on vient à songer que, dans la profonde solitude -où la misère laissait Athanase, mademoiselle Cormon était la seule -figure soumise à ses regards, qu'elle attirait incessamment son œil, -que le jour tombait en plein sur elle, ne trouvera-t-on pas cette -passion naturelle? Ce sentiment si profondément caché dut grandir -de jour en jour. Les désirs, les souffrances, l'espoir, les méditations -grossissaient dans le calme et le silence le lac où chaque heure -mettait sa goutte d'eau, et qui s'étendait dans l'âme d'Athanase. -Plus le cercle intérieur que décrivait l'imagination aidée par les -sens s'agrandissait, plus mademoiselle Cormon devenait imposante, -plus croissait la timidité d'Athanase. La mère avait tout deviné. La -mère, en femme de province, calculait naïvement en elle-même les -avantages de l'affaire. Elle se disait que mademoiselle Cormon se -trouverait bien heureuse d'avoir pour mari un jeune homme de -vingt-trois ans, plein de talent, qui ferait honneur à sa famille et -au pays; mais les obstacles que le peu de fortune d'Athanase et que -l'âge de mademoiselle Cormon mettaient à ce mariage lui paraissaient -insurmontables: elle n'imaginait que la patience pour les vaincre. -Comme du Bousquier, comme le chevalier de Valois, elle avait sa -politique, elle se tenait à l'affût des circonstances, elle attendait -l'heure propice avec cette finesse que donnent l'intérêt et la maternité. -Madame Granson ne se défiait point du chevalier de Valois; -mais elle avait supposé que du Bousquier, quoique refusé, conservait -des prétentions. Habile et secrète ennemie du vieux fournisseur, -madame Granson lui faisait un mal inouï pour servir son fils, -à qui d'ailleurs elle n'avait encore rien dit de ses menées sourdes. -Maintenant, qui ne comprendra l'importance qu'allait acquérir la -confidence du mensonge de Suzanne, une fois faite à madame -Granson? Quelle arme entre les mains de la dame de charité, trésorière -de la Société Maternelle! Comme elle allait colporter doucereusement -la nouvelle en quêtant pour la chaste Suzanne!</p> - -<p>En ce moment, Athanase, pensivement accoudé sur la table, faisait -jouer sa cuiller dans son bol vide en contemplant d'un œil occupé -cette pauvre salle à carreaux rouges, à chaises de paille, à -buffet de bois peint, à rideaux roses et blancs qui ressemblaient à -<span class="pagenum">31</span> -un damier, tendue d'un vieux papier de cabaret, et qui communiquait -avec la cuisine par une porte vitrée. Comme il était adossé à -la cheminée en face de sa mère, et que la cheminée se trouvait -presque devant la porte, ce visage pâle, mais bien éclairé par le -jour de la rue, encadré de beaux cheveux noirs, ces yeux animés -par le désespoir et enflammés par les pensées du matin, s'offrirent -tout à coup aux regards de Suzanne. La grisette, qui certes a l'instinct -de la misère et des souffrances du cœur, ressentit cette étincelle -électrique, jaillie on ne sait d'où, qui ne s'explique point, -que nient certains esprits forts, mais dont le coup sympathique a -été éprouvé par beaucoup de femmes et d'hommes. C'est tout à la -fois une lumière qui éclaire les ténèbres de l'avenir, un pressentiment -des jouissances pures de l'amour partagé, la certitude de se -comprendre l'un et l'autre. C'est surtout comme une touche habile -et forte faite par une main de maître sur le clavier des sens. Le regard -est fasciné par une irrésistible attraction, le cœur est ému, les -mélodies du bonheur retentissent dans l'âme et aux oreilles, une -voix crie:—<i>C'est lui.</i> Puis, souvent la réflexion jette ses douches -d'eau froide sur cette bouillante émotion, et tout est dit. En -un moment, aussi rapide qu'un coup de foudre, Suzanne reçut -une bordée de pensées au cœur. Un éclair de l'amour vrai brûla -les mauvaises herbes écloses au souffle du libertinage et de la dissipation. -Elle comprit combien elle perdait de sainteté, de grandeur, -en se flétrissant elle-même à faux. Ce qui n'était la veille -qu'une plaisanterie à ses yeux, devint un arrêt grave porté sur elle. -Elle recula devant son succès. Mais l'impossibilité du résultat, la -pauvreté d'Athanase, un vague espoir de s'enrichir, et de revenir -de Paris les mains pleines en lui disant:—Je t'aimais! la fatalité, -si l'on veut, sécha cette pluie bienfaisante. L'ambitieuse grisette -demanda d'un air timide un moment d'entretien à madame Granson, -qui l'emmena dans sa chambre à coucher. Lorsque Suzanne sortit, -elle regarda pour la seconde fois Athanase, elle le retrouva dans -la même pose, et réprima ses larmes. Quant à madame Granson, -elle rayonnait de joie! Elle avait enfin une arme terrible contre du -Bousquier, elle pourrait lui porter une blessure mortelle. Aussi -avait-elle promis à la pauvre fille séduite l'appui de toutes les dames -de charité, de toutes les commanditaires de la Société Maternelle; -elle entrevoyait une douzaine de visites à faire qui allaient -occuper sa journée, et pendant lesquelles il se formerait sur la tête -<span class="pagenum">32</span> -du vieux garçon un orage épouvantable. Le chevalier de Valois, -tout en prévoyant la tournure que prendrait l'affaire, ne se promettait -pas autant de scandale qu'il devait y en avoir.</p> - -<p>—Mon cher enfant, dit madame Granson à son fils, tu sais que -nous allons dîner chez mademoiselle Cormon, prends un peu plus -de soin de ta mise. Tu as tort de négliger la toilette, tu es fait -comme un voleur. Mets ta belle chemise à jabot, ton habit vert de -drap d'Elbeuf. J'ai mes raisons, ajouta-t-elle d'un air fin. D'ailleurs, -mademoiselle Cormon part pour aller au Prébaudet, et il y -aura chez elle beaucoup de monde. Quand un jeune homme est à -marier, il doit se servir de tous ses moyens pour plaire. Si les filles -voulaient dire la vérité, mon Dieu, mon enfant, tu serais bien -étonné de savoir ce qui les amourache. Souvent, il suffit qu'un -homme ait passé à cheval à la tête d'une compagnie d'artilleurs, ou -qu'il se soit montré dans un bal avec des habits un peu justes. -Souvent un certain air de tête, une pose mélancolique font supposer -toute une vie; nous nous forgeons un roman d'après le héros; -ce n'est souvent qu'une bête, mais le mariage est fait. Examine -monsieur le chevalier de Valois, étudie-le, prends ses manières; -vois comme il se présente avec aisance, il n'a pas l'air emprunté -comme toi. Parle un peu, ne dirait-on pas que tu ne sais rien, toi -qui sais l'hébreu par cœur!</p> - -<p>Athanase écouta sa mère d'un air étonné mais soumis, puis il -se leva, prit sa casquette, et se rendit à la Mairie en se disant:—Ma -mère aurait-elle deviné mon secret? Il passa par la rue du Val-Noble, -où demeurait mademoiselle Cormon, petit plaisir qu'il se -donnait tous les matins, et il se disait alors mille choses fantasques:—Elle -ne se doute certainement pas qu'il passe en ce moment -devant sa maison un jeune homme qui l'aimerait bien, qui -lui serait fidèle, qui ne lui donnerait jamais de chagrin; qui lui -laisserait la disposition de sa fortune, sans s'en mêler. Mon Dieu! -quelle fatalité! dans la même ville, à deux pas l'une de l'autre, -deux personnes se trouvent dans les conditions où nous sommes, -et rien ne peut les rapprocher. Si ce soir je lui parlais?</p> - -<p>Pendant ce temps, Suzanne revenait chez sa mère en pensant au -pauvre Athanase. Comme beaucoup de femmes ont pu le souhaiter -pour des hommes adorés au delà des forces humaines, elle se sentait -capable de lui faire avec son beau corps un marchepied pour -qu'il atteignît promptement à sa couronne.</p> - -<p><span class="pagenum">33</span> -Maintenant il est nécessaire d'entrer chez cette vieille fille vers -laquelle tant d'intérêts convergeaient, et chez qui les acteurs de -cette scène devaient se rencontrer tous le soir même, à l'exception -de Suzanne. Cette grande et belle personne assez hardie pour brûler -ses vaisseaux, comme Alexandre, au début de la vie, et pour -commencer la lutte par une faute mensongère, disparut du théâtre -après y avoir introduit un violent élément d'intérêt. Ses vœux furent -d'ailleurs comblés. Elle quitta sa ville natale quelques jours -après, munie d'argent et de belles nippes, parmi lesquelles se -trouvait une superbe robe de reps vert et un délicieux chapeau vert -doublé de rose que lui donna monsieur de Valois, présent qu'elle -préférait à tout, même à l'argent. Si le chevalier fût venu à Paris -au moment où elle y brillait, elle eût certes tout quitté pour lui. -Semblable à la chaste Suzanne de la Bible, que les vieillards -avaient à peine entrevue, elle s'établissait heureuse et pleine d'espoir -à Paris, pendant que tout Alençon déplorait ses malheurs pour -lesquels les dames des deux Sociétés de Charité et de Maternité -manifestèrent une vive sympathie. Si Suzanne peut offrir une -image de ces belles normandes qu'un savant médecin a comprises -pour un tiers dans la consommation que fait en ce genre le monstrueux -Paris, elle resta dans les régions les plus élevées et -les plus décentes de la galanterie. Par une époque où, comme le -disait monsieur de Valois, la Femme n'existait plus, elle fut seulement -<i>madame du Valnoble</i>; autrefois elle eût été la rivale -des Rodhope, des Impéria et des Ninon. Un des écrivains les plus -distingués de la Restauration l'a prise sous sa protection; peut-être -l'épousera-t-il? il est journaliste, et partant au-dessus de l'opinion, -puisqu'il en fabrique une nouvelle tous les six ans.</p> - -<p>En France, dans presque toutes les préfectures du second ordre, -il existe un salon où se réunissent des personnes considérables et -considérées, qui néanmoins ne sont pas encore la crème de la société. -Le maître et la maîtresse de la maison comptent bien parmi -les sommités de la ville et sont reçus partout où il leur plaît d'aller, -il ne se donne pas en ville une fête, un dîner diplomatique, -qu'ils n'y soient invités; mais les gens à châteaux, les pairs qui -possèdent de belles terres, la grande compagnie du département ne -vient pas chez eux, et reste à leur égard dans les termes d'une visite -faite de part et d'autre, d'un dîner ou d'une soirée acceptés et -rendus. Ce salon mixte où se rencontrent la petite noblesse à poste -<span class="pagenum">34</span> -fixe, le clergé, la magistrature, exerce une grande influence. La -raison et l'esprit du pays résident dans cette société solide et sans -faste où chacun connaît les revenus du voisin, où l'on professe une -parfaite indifférence du luxe et de la toilette, jugés comme des enfantillages -en comparaison d'un <i>mouchoir à bœufs</i> de dix ou -douze arpents dont l'acquisition a été couvée pendant des années, -et qui a donné lieu à d'immenses combinaisons diplomatiques. Inébranlable -dans ses préjugés bons ou mauvais, ce cénacle suit une -même voie sans regarder ni en avant ni en arrière. Il n'admet rien -de Paris sans un long examen, se refuse aux cachemires aussi bien -qu'aux inscriptions sur le Grand-Livre, se moque des nouveautés, -ne lit rien et veut tout ignorer: science, littérature, inventions industrielles. -Il obtient le changement d'un préfet qui ne convient pas, -et si l'administrateur résiste, il l'isole à la manière des abeilles qui -couvrent de cire un colimaçon venu dans leur ruche. Enfin, là, les -bavardages deviennent souvent de solennels arrêts. Aussi, quoiqu'il -ne s'y fasse que des parties de jeu, les jeunes femmes y apparaissent-elles -de loin en loin; elles y viennent chercher une approbation -de leur conduite, une consécration de leur importance. Cette suprématie -accordée à une maison froisse souvent l'amour-propre de -quelques naturels du pays qui se consolent en supputant la dépense -qu'elle impose, et dont ils profitent. S'il ne se rencontre pas -de fortune assez considérable pour tenir maison ouverte, les -gros bonnets choisissent pour lieu de réunion, comme faisaient -les gens d'Alençon, la maison d'une personne inoffensive de qui la -vie arrêtée, dont le caractère ou la position laisse la société -maîtresse chez elle, en ne portant ombrage ni aux vanités, ni aux -intérêts de chacun. Ainsi la haute société d'Alençon se réunissait -depuis long-temps chez la vieille fille dont la fortune était à son insu -couchée en joue par madame Granson, son arrière-petite-cousine, -et par les deux vieux garçons dont les secrètes espérances viennent -d'être dévoilées. Cette demoiselle vivait avec son oncle maternel, un -ancien Grand-Vicaire de l'Évêché de Séez, autrefois son tuteur, et -de qui elle devait hériter. La famille, que représentait alors Rose-Marie-Victoire -Cormon, comptait autrefois parmi les plus considérables -de la province; quoique roturière, elle frayait avec la noblesse -à laquelle elle s'était souvent alliée, elle avait fourni jadis des -intendants aux ducs d'Alençon, force magistrats à la Robe et plusieurs -évêques au Clergé. Monsieur de Sponde, le grand-père -<span class="pagenum">35</span> -maternel de mademoiselle Cormon, fut élu par la Noblesse aux -États-Généraux, et monsieur Cormon, son père, par le Tiers-État; -mais aucun n'accepta cette mission. Depuis environ cent ans, les -filles de cette famille s'étaient mariées à des nobles de la province, -en sorte qu'elle avait si bien <i>tallé</i> dans le Duché, qu'elle y embrassait -tous les arbres généalogiques. Nulle bourgeoisie ne ressemblait -davantage à la noblesse.</p> - -<p>Bâtie sous Henri IV par Pierre Cormon, intendant du dernier -duc d'Alençon, la maison où demeurait mademoiselle Cormon avait -toujours appartenu à sa famille, et parmi tous ses biens visibles, -celui-là stimulait particulièrement la convoitise de ses deux vieux -amants. Cependant loin de donner des revenus, ce logis était une -cause de dépense; mais il est si rare de trouver dans une ville de -province une demeure placée au centre, sans méchant voisinage, -belle au dehors, commode à l'intérieur, que tout Alençon partageait -cette envie. Ce vieil hôtel était situé précisément au milieu de la -rue du Val-Noble, appelée par corruption le Val-Noble, sans doute -à cause du pli que fait dans le terrain la Brillante, petit cours d'eau -qui traverse Alençon. Cette maison est remarquable par la forte architecture -que produisit Marie de Médicis. Quoique bâtie en granit, -pierre qui se travaille difficilement, ses angles, les encadrements -des fenêtres et ceux des portes sont décorés par des bossages -taillés en pointes de diamant. Elle se compose d'un étage au-dessus -d'un rez-de-chaussée; son toit extrêmement élevé présente des croisées -saillantes à tympans sculptés, assez élégamment encastrées dans -le chéneau doublé de plomb, extérieurement orné par des balustres. -Entre chacune de ces croisées s'avance une gargouille figurant une -gueule fantastique d'animal sans corps qui vomit les eaux sur de -grandes pierres percées de cinq trous. Les deux pignons sont terminés -par des bouquets en plomb, symbole de bourgeoisie, car aux -nobles seuls appartenait autrefois le droit d'avoir des girouettes. Du -côté de la cour, à droite, sont les remises et les écuries; à gauche, -la cuisine, le bûcher et la buanderie.</p> - -<p>Un des battants de la porte cochère restait ouvert et garni d'une -petite porte basse, à claire-voie et à sonnette, qui permettait aux -passants de voir, au milieu d'une vaste cour, une corbeille de fleurs -dont les terres amoncelées étaient retenues par une petite haie de -troène. Quelques rosiers des quatre saisons, des giroflées, des scabieuses, -des lis et des genêts d'Espagne composaient le massif, autour -<span class="pagenum">36</span> -duquel on plaçait pendant la belle saison des caisses de lauriers, -de grenadiers et de myrtes. Frappé de la propreté minutieuse -qui distinguait cette cour et ses dépendances, un étranger aurait pu -deviner la vieille fille. L'œil qui présidait là devait être un œil inoccupé, -fureteur, conservateur moins par caractère que par besoin -d'action. Une vieille demoiselle, chargée d'employer sa journée toujours -vide, pouvait seule faire arracher l'herbe entre les pavés, nettoyer -les crêtes des murs, exiger un balayage continuel, ne jamais -laisser les rideaux de cuir de la remise sans être fermés. Elle seule -était capable d'introduire par désœuvrement une sorte de propreté -hollandaise dans une petite province située entre le Perche, la Bretagne -et la Normandie, pays où l'on professe avec orgueil une crasse -indifférence pour le <i>comfort</i>. Jamais ni le chevalier de Valois, ni -du Bousquier ne montaient les marches du double escalier qui enveloppait -la tribune du perron de cet hôtel sans se dire, l'un qu'il -convenait à un pair de France, et l'autre que le maire de la ville -devait demeurer là. Une porte-fenêtre surmontait ce perron et entrait -dans une antichambre éclairée par une seconde porte semblable -qui sortait sur <ins id="cor_8" title="une">un</ins> autre perron du côté du jardin. Cette espèce -de galerie carrelée en carreau rouge, lambrissée à hauteur -d'appui, était l'hôpital des portraits de famille malades: quelques-uns -avaient un œil endommagé, d'autres souffraient d'une épaule -avariée; celui-ci tenait son chapeau d'une main qui n'existait plus, -celui-là était amputé d'une jambe. Là se déposaient les manteaux, -les sabots, les doubles souliers, les parapluies, les coiffes et les pelisses. -C'était l'arsenal où chaque habitué laissait son bagage à l'arrivée -et le reprenait au départ. Aussi, le long de chaque mur y avait-il -une banquette pour asseoir les domestiques qui arrivaient armés de -falots, et un gros poêle afin de combattre la bise qui venait à la fois -de la cour et du jardin. La maison était donc divisée en deux parties -égales. D'un côté, sur la cour, se trouvait la cage de l'escalier, -une grande salle à manger donnant sur le jardin, puis un office par -lequel on communiquait avec la cuisine; de l'autre, un salon à -quatre fenêtres, à la suite duquel étaient deux petites pièces, l'une -ayant vue sur le jardin et formant boudoir, l'autre éclairée sur la -cour et servant de cabinet. Le premier étage contenait l'appartement -complet d'un ménage, et un logement où demeurait le vieil -abbé de Sponde. Les mansardes devaient sans doute offrir beaucoup -de logements depuis long-temps habités par des rats et des souris dont -<span class="pagenum">37</span> -les hauts-faits nocturnes étaient redits par mademoiselle Cormon au -chevalier de Valois, en s'étonnant de l'inutilité des moyens employés -contre eux. Le jardin, d'environ un demi-arpent, est margé par la -Brillante, ainsi nommée à cause des parcelles de mica qui paillettent -son lit; mais partout ailleurs que dans le Val-Noble où ses eaux -maigres sont chargées de teintures et des débris qu'y jettent les industries -de la ville. La rive opposée au jardin de mademoiselle Cormon -est encombrée, comme dans toutes les villes de province où -passe un cours d'eau, de maisons où s'exercent des professions altérées; -mais par bonheur elle n'avait alors en face d'elle que des -gens tranquilles, des bourgeois, un boulanger, un dégraisseur, des -ébénistes. Ce jardin, plein de fleurs communes, est terminé naturellement -par une terrasse formant un quai, au bas de laquelle se -trouvent quelques marches pour descendre à la Brillante. Sur la -balustrade de la terrasse imaginez de grands vases en faïence bleue -et blanche d'où s'élèvent des giroflées; à droite et à gauche, le long -des murs voisins, voyez deux couverts de tilleuls carrément taillés; -tous aurez une idée du paysage plein de bonhomie pudique, de -chasteté tranquille, de vues modestes et bourgeoises qu'offraient la -rive opposée et ses naïves maisons, les eaux rares de la Brillante, le -jardin, ses deux couverts collés contre les murs voisins, et le vénérable -édifice des Cormon. Quelle paix! quel calme! rien de pompeux, -mais rien de transitoire: là, tout semble éternel. Le rez-de-chaussée -appartenait donc à la réception. Là tout respirait la vieille, -l'inaltérable province. Le grand salon carré à quatre portes et à -quatre croisées était modestement lambrissé de boiseries peintes en -gris. Une seule glace, oblongue, se trouvait sur la cheminée, et le -haut du trumeau représentait le Jour conduit par les Heures peint -en camaïeu. Ce genre de peinture infestait tous les dessus de -porte où l'artiste avait inventé ces éternelles Saisons, qui dans une -bonne partie des maisons du centre de la France vous font prendre -en haine de détestables Amours occupés à moissonner, à patiner, à -semer ou à se jeter des fleurs. Chaque fenêtre était ornée de rideaux en -damas vert relevés par des cordons à gros glands qui dessinaient d'énormes -baldaquins. Le meuble en tapisserie, dont les bois peints et -vernis se distinguaient par les formes contournées si fort à la mode -dans le dernier siècle, offrait dans ses médaillons les fables de La -Fontaine; mais quelques bords de chaises ou de fauteuils avaient été -reprisés. Le plafond était séparé en deux par une grosse solive au -<span class="pagenum">38</span> -milieu de laquelle pendait un vieux lustre en cristal de roche, enveloppé -d'une chemise verte. Sur la cheminée se trouvaient deux vases -en bleu de Sèvres, de vieilles girandoles attachées au trumeau et -une pendule dont le sujet, pris dans la dernière scène du <i>Déserteur</i>, -prouvait la vogue prodigieuse de l'œuvre de Sédaine. Cette -pendule en cuivre doré se composait de onze personnages, ayant -chacun quatre pouces de hauteur: au fond le déserteur sortait de -la prison entre ses soldats; sur le devant la jeune femme évanouie -lui montrait sa grâce. Le foyer, les pelles et pincettes étaient -dans un style analogue à celui de la pendule. Les panneaux de la -boiserie avaient pour ornement les plus récents portraits de la famille, -un ou deux Rigaud et trois pastels de Latour. Quatre tables -de jeu, un trictrac, une table de piquet encombraient cette immense -pièce, la seule d'ailleurs qui fut planchéiée. Le cabinet de -travail, entièrement lambrissé de vieux laque rouge, noir et or, devait -avoir quelques années plus tard un prix fou dont ne se doutait -point mademoiselle Cormon; mais lui en eût-on offert mille -écus par panneau, jamais elle ne l'aurait donné, car elle avait pour -système de ne se défaire de rien. La province croit toujours aux -trésors cachés par les ancêtres. L'inutile boudoir était tendu de ce -vieux perse après lequel courent aujourd'hui tous les amateurs du -genre dit Pompadour. La salle à manger, dallée en pierres noires et -blanches, sans plafond, mais à solives peintes, était garnie de ces -formidables buffets à dessus de marbre qu'exigent les batailles -livrées en province aux estomacs. Les murs, peints à fresque, représentaient -un treillage de fleurs. Les siéges étaient en canne vernie -et les portes en bois de noyer naturel. Tout y complétait admirablement -l'air patriarcal qui se respirait à l'intérieur comme à -l'extérieur de cette maison. Le génie de la province y avait tout -conservé; rien n'y était ni neuf ni ancien, ni jeune ni décrépit. -Une froide exactitude s'y faisait partout sentir.</p> - -<p>Les touristes de la Bretagne et de la Normandie, du Maine et -de l'Anjou, doivent avoir tous vu, dans les capitales de ces provinces, -une maison qui ressemblait plus ou moins à l'hôtel des -Cormon; car il est, dans son genre, un archétype des maisons -bourgeoises d'une grande partie de la France, et mérite d'autant -mieux sa place dans cet ouvrage qu'il explique des mœurs, et représente -des idées. Qui ne sent déjà combien la vie était calme et -routinière dans ce vieil édifice? Il y existait une bibliothèque, mais -<span class="pagenum">39</span> -elle se trouvait logée un peu au-dessous du niveau de la Brillante, -bien reliée, cerclée, et la poussière, loin de l'endommager, la faisait -valoir. Les ouvrages y étaient conservés avec le soin que l'on -donne, dans ces provinces privées de vignobles, aux œuvres pleines -de naturel, exquises, recommandables par leurs parfums antiques, -et produits par les presses de la Bourgogne, de la Touraine, de la -Gascogne et du Midi. Le prix des transports est trop considérable -pour que l'on fasse venir de mauvais vins.</p> - -<p>Le fond de la société de mademoiselle Cormon se composait d'environ -cent cinquante personnes: quelques-unes allaient à la campagne, -ceux-ci étaient malades, ceux-là voyageaient dans le Département -pour leurs affaires; mais il existait certains fidèles qui, sauf les -soirées priées, venaient tous les jours, ainsi que les gens forcés par -devoir ou par habitude de demeurer à la ville. Tous ces personnages -étaient dans l'âge mur; peu d'entre eux avaient voyagé, -presque tous étaient restés dans la province, et certains avaient -trempé dans la Chouannerie. On commençait à pouvoir parler sans -crainte de cette guerre depuis que les récompenses arrivaient aux -héroïques défenseurs de la bonne cause. Monsieur de Valois, l'un -des moteurs de la dernière prise d'armes où périt le marquis de -Montauran livré par sa maîtresse, où s'illustra le fameux Marche-à-terre -qui faisait alors tranquillement le commerce des bestiaux du -côté de Mayenne, donnait depuis six mois la clef de quelques bons -tours joués à un vieux républicain nommé Hulot, le commandant -d'une demi-brigade cantonnée dans Alençon de 1798 à 1800, et -qui avait laissé des souvenirs dans le pays (voyez <i>Les Chouans</i>). -Les femmes faisaient peu de toilette, excepté le mercredi, jour où -mademoiselle Cormon donnait à dîner, et où les invités du dernier -mercredi s'acquittaient de leur visite de digestion. Les mercredis -faisaient raout: l'assemblée était nombreuse, conviés et visiteurs -se mettaient <i lang="it" xml:lang="it">in fiocchi</i>; quelques femmes apportaient leurs ouvrages, -des tricots, des tapisseries à la main; quelques jeunes personnes -travaillaient sans honte à des dessins pour du point d'Alençon, -avec le produit desquels elles payaient leur entretien. Certains -maris amenaient leurs femmes par politique, car il s'y trouvait peu -de jeunes gens; aucune parole ne s'y disait à l'oreille sans exciter -l'attention: il n'y avait donc point de danger ni pour une jeune -personne, ni pour une jeune femme d'entendre un propos d'amour. -Chaque soir, à six heures, la longue antichambre se garnissait -<span class="pagenum">40</span> -de son mobilier; chaque habitué apportait qui sa canne, -qui son manteau, qui sa lanterne. Toutes ces personnes se connaissaient -si bien, les habitudes étaient si familièrement patriarcales, -que, si par hasard, le vieil abbé de Sponde était sous le -couvert, et mademoiselle Cormon dans sa chambre, ni Pérotte la -femme de chambre, ni Jacquelin le domestique, ni la cuisinière -ne les avertissaient. Le premier venu en attendait un second; puis, -quand les habitués étaient en nombre pour un piquet, pour un <ins id="cor_9" title="wisth">whist</ins> -ou un boston, ils commençaient sans attendre l'abbé de Sponde ou -Mademoiselle. S'il faisait nuit, au coup de sonnette, Pérotte ou -Jacquelin accourait et donnait de la lumière. En voyant le salon -éclairé, l'abbé se hâtait lentement de venir. Tous les soirs, le trictrac, -la table de piquet, les trois tables de boston et celle de <ins title="wisth">whist</ins> -étaient complètes, ce qui donnait une moyenne de vingt-cinq à -trente personnes, en comptant celles qui causaient; mais il en venait -souvent plus de quarante. Jacquelin éclairait alors le cabinet -et le boudoir. Entre huit et neuf heures, les domestiques commençaient -à arriver dans l'antichambre pour chercher leurs maîtres, -et, à moins de révolutions, il n'y avait plus personne au salon à -dix heures. A cette heure, les habitués s'en allaient en groupes -dans la rue, dissertant sur les coups ou continuant quelques observations -sur les mouchoirs à bœufs que l'on guettait, sur les partages -de successions, sur les dissensions qui s'élevaient entre -héritiers, sur les prétentions de la société aristocratique. C'était, -comme à Paris, la sortie d'un spectacle. Certaines gens, parlant -beaucoup de poésie et n'y entendant rien, déblatèrent contre les -mœurs de la province; mais, mettez-vous le front dans la main -gauche, appuyez un pied sur votre chenet, posez votre coude sur -votre genou; puis, si vous vous êtes initié à l'ensemble doux et uni -que présentent ce paysage, cette maison et son intérieur, la compagnie -et ses intérêts agrandis par la petitesse de l'esprit, comme -l'or battu entre des feuilles de parchemin, demandez-vous ce qu'est -la vie humaine? Cherchez à prononcer entre celui qui a gravé des -canards sur les obélisques égyptiens et celui qui a bostonné pendant -vingt ans avec du Bousquier, monsieur de Valois, mademoiselle -Cormon, le Président du Tribunal, le Procureur du Roi, l'abbé -de Sponde, madame Granson, <i lang="it" xml:lang="it">e tutti quanti</i>? Si le retour exact -et journalier des mêmes pas dans un même sentier n'est pas le bonheur, -il le joue si bien que les gens, amenés par les orages d'une -<span class="pagenum">41</span> -vie agitée à réfléchir sur les bienfaits du calme, diront que là était -le bonheur.</p> - -<p>Pour chiffrer l'importance du salon de mademoiselle Cormon, il -suffira de dire que, statisticien né de la société, du Bousquier avait -calculé que les personnes qui le hantaient possédaient cent trente et -une voix au Collége électoral et réunissaient dix-huit cent mille livres -de rente en fonds de terre dans la province. La ville d'Alençon -n'était cependant pas entièrement représentée par ce salon, la haute -compagnie aristocratique avait le sien, puis le salon du Receveur-Général -était comme une auberge administrative due par le gouvernement -où toute la société dansait, intriguait, papillonnait, aimait -et soupait. Ces deux autres salons communiquaient au moyen de -quelques personnes mixtes avec la maison Cormon, <i>et vice versâ</i>; -mais le salon Cormon jugeait sévèrement ce qui se passait dans ces -deux autres camps: on y critiquait le luxe des dîners, on y ruminait -les glaces des bals, on discutait la conduite des femmes, les -toilettes, les inventions nouvelles qui s'y produisaient.</p> - -<p>Mademoiselle Cormon, espèce de raison sociale sous laquelle se -comprenait une imposante coterie, devait donc être le point de mire -de deux ambitieux aussi profonds que le chevalier de Valois et du -Bousquier. Pour l'un et pour l'autre, là était la Députation; et par -suite, la pairie pour le noble, une Recette Générale pour le fournisseur. -Un salon dominateur se crée aussi difficilement en province -qu'à Paris, et celui-là se trouvait tout créé. Épouser mademoiselle -Cormon, c'était régner sur Alençon. Athanase, le seul des trois -prétendants à la main de la vieille fille qui ne calculât plus rien, aimait -alors la personne autant que la fortune. Pour employer le jargon -du jour, n'y avait-il pas un singulier drame dans la situation -de ces quatre personnages? Ne se rencontrait-il pas quelque chose -de bizarre dans ces trois rivalités silencieusement pressées autour -d'une vieille fille qui ne les devinait pas malgré un effroyable et légitime -désir de se marier? Mais quoique toutes ces circonstances -rendent le célibat de cette fille une chose extraordinaire, il n'est -pas difficile d'expliquer comment et pourquoi, malgré sa fortune et -ses trois amoureux, elle était encore à marier. D'abord, selon la -jurisprudence de sa maison, mademoiselle Cormon avait toujours -eu le désir d'épouser un gentilhomme; mais, de 1789 à 1799, les -circonstances furent très-défavorables à ses prétentions. Si elle voulait -être femme de condition, elle avait une horrible peur du tribunal -<span class="pagenum">42</span> -révolutionnaire. Ces deux sentiments, égaux en force, la rendirent -stationnaire par une loi, vraie en esthétique aussi bien qu'en -statique. Cet état d'incertitude plaît d'ailleurs aux filles tant qu'elles -se croient jeunes et en droit de choisir un mari. La France sait que -le système politique suivi par Napoléon eut pour résultat de faire -beaucoup de veuves. Sous ce règne, les héritières furent dans un -nombre très-disproportionné avec celui des garçons à marier. Quand -le Consulat ramena l'ordre intérieur, les difficultés extérieures rendirent -le mariage de mademoiselle Cormon tout aussi difficile à -conclure que par le passé. Si, d'une part, Rose-Marie-Victoire se -refusait à épouser un vieillard; de l'autre, la crainte du ridicule et -les circonstances lui interdisaient d'épouser un très-jeune homme: -or, les familles mariaient de fort bonne heure leurs enfants afin de -les soustraire aux envahissements de la conscription. Enfin, par entêtement -de propriétaire, elle n'aurait pas non plus épousé un soldat; -car elle ne prenait pas un homme pour le rendre à l'Empereur, -elle voulait le garder pour elle seule. De 1804 à 1815, il lui fut -donc impossible de lutter avec les jeunes filles qui se disputaient -les partis convenables, raréfiés par le canon. Outre sa prédilection -pour la noblesse, mademoiselle Cormon eut la manie très-excusable -de vouloir être aimée pour elle. Vous ne sauriez croire jusqu'où -l'avait menée ce désir. Elle avait employé son esprit à tendre mille -piéges à ses adorateurs afin d'éprouver leurs sentiments. Ses chausses-trappes -furent si bien tendues que les infortunés s'y prirent -tous, et succombèrent dans les épreuves baroques qu'elle leur imposait -à leur insu. Mademoiselle Cormon ne les étudiait pas, elle -les espionnait. Un mot dit à la légère, une plaisanterie que souvent -elle comprenait mal, suffisait pour lui faire rejeter ces postulants -comme indignes: celui-ci n'avait ni cœur ni délicatesse, celui-là -mentait et n'était pas chrétien; l'un voulait raser ses futaies et battre -monnaie sous le poêle du mariage, l'autre n'était pas de caractère -à la rendre heureuse; là, elle devinait quelque goutte héréditaire; -ici, des antécédents immoraux l'effrayaient; comme l'Église, -elle exigeait un beau prêtre pour ses autels; puis, elle voulait être -épousée pour sa fausse laideur et ses prétendus défauts, comme les -autres femmes veulent l'être pour les qualités qu'elles n'ont pas et -pour d'hypothétiques beautés. L'ambition de mademoiselle Cormon -prenait sa source dans les sentiments les plus délicats de la femme; -elle comptait régaler son amant en lui démasquant mille vertus après -<span class="pagenum">43</span> -le mariage, comme d'autres femmes découvrent les mille imperfections -qu'elles ont soigneusement voilées; mais elle fut mal comprise: -la noble fille ne rencontra que des âmes vulgaires où régnait -le calcul des intérêts positifs, et qui n'entendaient rien aux beaux -calculs du sentiment. Plus elle s'avança vers cette fatale époque si -ingénieusement nommée <i>la seconde jeunesse</i>, plus sa défiance -augmenta. Elle affecta de se présenter sous le jour le plus défavorable, -et joua si bien son rôle, que les derniers racolés hésitèrent -à lier leur sort à celui d'une personne dont le vertueux colin-maillard -exigeait une étude à laquelle se livrent peu les hommes qui -veulent une vertu toute faite. La crainte constante de n'être épousée -que pour sa fortune la rendit inquiète, soupçonneuse outre -mesure; elle courut sus aux gens riches: et les gens riches pouvaient -contracter de grands mariages; elle craignait les gens pauvres -auxquels elle refusait le désintéressement dont elle faisait tant -de cas en une semblable affaire; en sorte que ses exclusions et les -circonstances éclaircirent étrangement les hommes ainsi triés, -comme pois gris sur un volet. A chaque mariage manqué, la pauvre -demoiselle, amenée à mépriser les hommes, dut finir par les voir -sous un faux jour. Son caractère contracta nécessairement une intime -misanthropie qui jeta certaine teinte d'amertume dans sa conversation -et quelque sévérité dans son regard. Son célibat détermina -dans ses mœurs une rigidité croissante, car elle essayait de se -perfectionner en désespoir de cause. Noble vengeance! elle tailla -pour Dieu le diamant brut rejeté par l'homme. Bientôt l'opinion -publique lui fut contraire, car le public accepte l'arrêt qu'une personne -libre porte sur elle-même en ne se mariant pas, en manquant -des partis ou les refusant. Chacun juge que ce refus est fondé sur -des raisons secrètes, toujours mal interprétées. Celui-ci disait -qu'elle était mal conformée; celui-là lui prêtait des défauts cachés; -mais la pauvre fille était pure comme un ange, saine comme un -enfant, et pleine de bonne volonté, car la nature l'avait destinée à -tous les plaisirs, à tous les bonheurs, à toutes les fatigues de la -maternité.</p> - -<div class="figcenter"> - <img class="bord" src="images/img-03.jpg" alt="" title="" width="500" height="590" /> - <span class="link"><a href="images/imx-03.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span> - <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p> - <p class="caption2">MADEMOISELLE <ins id="cor_10" title="CORMONT">CORMON</ins>.</p> - <p class="caption3">Mais la pauvre fille avait déjà plus de quarante ans!</p> - <p class="caption4">(LA VIEILLE FILLE.)</p> -</div> - -<p>Mademoiselle Cormon ne trouvait cependant point dans sa personne -l'auxiliaire obligé de ses désirs. Elle n'avait d'autre beauté -que celle-ci improprement nommée <i>la beauté du diable</i>, et qui -consiste dans une grosse fraîcheur de jeunesse que, théologalement -parlant, le diable ne saurait avoir, à moins qu'il ne faille expliquer -<span class="pagenum">44</span> -cette expression par la constante envie qu'il a de se rafraîchir. Les -pieds de l'héritière étaient larges et plats. Sa jambe, qu'elle laissait -souvent voir par la manière dont, sans y entendre malice, elle relevait -sa robe quand il avait plu et qu'elle sortait de chez elle ou de -Saint-Léonard, ne pouvait être prise pour la jambe d'une femme; -c'était une jambe nerveuse, à petit mollet saillant et dru, comme -celui d'un matelot. Sa bonne grosse taille, son embonpoint de -nourrice, ses bras forts et potelés, ses mains rouges, tout en elle -s'harmoniait aux formes bombées, à la grasse blancheur des beautés -normandes. Ses yeux d'une couleur indécise arrivaient à fleur -de tête et donnaient à son visage, dont les contours arrondis n'avaient -aucune noblesse, un air d'étonnement et de simplicité moutonnière -qui seyait d'ailleurs à son état de vieille fille: si elle n'avait -pas été innocente, elle eût semblé l'être. Son nez aquilin contrastait -avec la petitesse de son front, car il est rare que cette forme de -nez n'implique pas un beau front. Malgré de grosses lèvres rouges, -l'indice d'une grande bonté, ce front annonçait trop peu d'idées -pour que le cœur fût dirigé par l'intelligence: elle devait être -bienfaisante sans grâce. Or, l'on reproche sévèrement à la vertu ses -défauts, tandis qu'on est plein d'indulgence pour les qualités du -vice. Ses cheveux châtains, d'une longueur extraordinaire, prêtaient -à sa figure cette beauté qui résulte de la force et de l'abondance, -les deux caractères principaux de sa personne. Au temps -de ses prétentions, elle affectait de mettre sa figure de trois quarts -pour montrer une très-jolie oreille qui se détachait bien au milieu -du blanc azuré de son col et de ses tempes, rehaussé par son énorme -chevelure. Vue ainsi, en habit de bal, elle pouvait paraître belle. -Ses formes protubérantes, sa taille, sa santé vigoureuse arrachaient -aux officiers de l'Empire cette exclamation: «Quel beau -brin de fille!» Mais avec les années, l'embonpoint élaboré par une -vie tranquille et sage, s'était insensiblement si mal réparti sur ce -corps, qu'il en avait détruit les primitives proportions. En ce moment, -aucun corset ne pouvait faire retrouver de hanches à la pauvre -fille, qui semblait fondue d'une seule pièce. La jeune harmonie -de son corsage n'existait plus, et son ampleur excessive faisait craindre -qu'en se baissant elle ne fût emportée par ces masses supérieures; -mais la nature l'avait douée d'un contre-poids naturel qui -rendait inutile la mensongère précaution d'une <i>tournure</i>. Chez -elle tout était bien vrai. En se triplant, son menton avait diminué -<span class="pagenum">45</span> -la longueur du col et gêné le port de la tête. Elle n'avait pas de rides, -mais des plis; et les plaisants prétendaient que, pour ne pas -se couper, elle se mettait de la poudre aux articulations, ainsi qu'on -en jette aux enfants. Cette grasse personne offrait à un jeune homme -perdu de désirs, comme Athanase, la nature d'attraits qui devait le -séduire. Les jeunes imaginations, essentiellement avides et courageuses, -aiment à s'étendre sur ces belles nappes vives. C'était la -perdrix dodue, alléchant le couteau du gourmet. Beaucoup d'élégants -parisiens endettés se seraient très-bien résignés à faire exactement -le bonheur de mademoiselle Cormon. Mais la pauvre fille avait -déjà plus de quarante ans! En ce moment, après avoir pendant long-temps -combattu pour mettre dans sa vie les intérêts qui font toute -la femme, et néanmoins forcée d'être fille, elle se fortifiait dans sa -vertu par les pratiques religieuses les plus sévères. Elle avait eu recours -à la religion, cette grande consolatrice des virginités; son -confesseur la dirigeait assez niaisement depuis trois ans dans la voie -des macérations; il lui recommandait l'usage de la discipline, qui, -s'il faut en croire la médecine moderne, produit un effet contraire -à celui qu'en attendait ce pauvre prêtre de qui les connaissances -hygiéniques n'étaient pas très-étendues. Ces pratiques absurdes -commençaient à répandre une teinte monastique sur le visage de -mademoiselle Cormon, assez souvent au désespoir en voyant son teint -blanc contracter des tons jaunes qui annonçaient la maturité. Le -léger duvet dont sa lèvre supérieure était ornée vers les coins s'avisait -de grandir et dessinait comme une fumée. Les tempes se miroitaient! -Enfin, la décroissance commençait. Il était authentique -dans Alençon que le sang tourmentait mademoiselle Cormon; elle -faisait subir ses confidences au chevalier de Valois, à qui elle nombrait -ses bains de pieds, avec lequel elle combinait des réfrigérants. -Le fin compère tirait alors sa tabatière, et, par forme de conclusion, -contemplait la princesse Goritza.</p> - -<p>—Le vrai calmant, disait-il, ma chère demoiselle, serait un bel -et bon mari.</p> - -<p>—Mais à qui se fier? répondait-elle.</p> - -<p>Le chevalier chassait alors les grains de tabac qui se fourraient -dans les plis du pout-de-soie ou sur son gilet. Pour tout le monde, -ce geste eût été fort naturel; mais il donnait toujours des inquiétudes -à la pauvre fille. La violence de sa passion sans objet était si -grande qu'elle n'osait plus regarder un homme en face, tant elle -<span class="pagenum">46</span> -craignait de laisser apercevoir dans son regard le sentiment qui la -poignait. Par un caprice qui n'était peut-être que la continuation -de ses anciens procédés, quoiqu'elle se sentît attirée vers les hommes -qui pouvaient encore lui convenir, elle avait tant de peur d'être -taxée de folie en ayant l'air de leur faire la cour, qu'elle les traitait -peu gracieusement. La plupart des personnes de sa société, se trouvant -incapables d'apprécier ses motifs, toujours si nobles, expliquaient -sa manière d'être avec ses cocélibataires comme la vengeance -d'un refus essuyé ou prévu.</p> - -<p>Quand commença l'année 1815, elle atteignit à cet âge fatal -qu'elle n'avouait pas, à quarante-deux ans. Son désir acquit alors -une intensité qui avoisina la monomanie, car elle comprit que toute -chance de progéniture finirait par se perdre; et ce que, dans sa céleste -ignorance, elle désirait par-dessus tout, c'était des enfants. Il -n'y avait pas une seule personne dans tout Alençon qui attribuât à -cette vertueuse fille un seul désir des licences amoureuses: elle aimait -en bloc sans rien imaginer de l'amour; c'était une Agnès catholique, -incapable d'inventer une seule des ruses de l'Agnès de Molière. Depuis -quelques mois, elle comptait sur un hasard. Le licenciement -des troupes impériales et la reconstitution de l'armée royale opéraient -un certain mouvement dans la destinée de beaucoup d'hommes -qui retournaient, les uns en demi-solde, les autres avec ou sans -pension, chacun dans leur pays natal, tous ayant le désir de corriger -leur mauvais sort et de faire une fin qui, pour mademoiselle -Cormon, pouvait être un délicieux commencement. Il était difficile -que, parmi ceux qui reviendraient aux environs, il ne se trouvât -pas quelque brave militaire honorable, valide surtout, d'âge convenable, -de qui le caractère servirait de passeport aux opinions bonapartistes: -peut-être même s'en rencontrerait-il qui, pour regagner -une position perdue, se feraient royalistes. Ce calcul soutint encore -pendant les premiers mois de l'année mademoiselle Cormon dans la -sévérité de son attitude. Mais les militaires qui vinrent habiter la -ville se trouvèrent tous ou trop vieux ou trop jeunes, trop bonapartistes -ou trop mauvais sujets, dans des situations incompatibles avec -les mœurs, le rang et la fortune de mademoiselle Cormon, qui chaque -jour se désespéra davantage. Les officiers supérieurs avaient -tous profité de leurs avantages sous Napoléon pour se marier, et -ceux-là devenaient royalistes dans l'intérêt de leurs familles. Mademoiselle -Cormon avait beau prier Dieu de lui faire la grâce de lui -<span class="pagenum">47</span> -envoyer un mari afin qu'elle pût être chrétiennement heureuse, il -était sans doute écrit qu'elle mourrait vierge et martyre, car il ne se -présentait aucun homme qui eût tournure de mari. Les conversations -qui se tenaient chez elle tous les soirs faisaient assez bien la police de -l'État Civil pour qu'il n'arrivât pas dans Alençon un seul étranger sans -qu'elle ne fût instruite de ses mœurs, de sa fortune et de sa qualité. -Mais Alençon n'est pas une ville qui affriande l'étranger, elle n'est -sur le chemin d'aucune capitale, elle n'a pas de hasards. Les marins -qui vont de Brest à Paris ne s'y arrêtent même pas. La pauvre fille -finit par comprendre qu'elle était réduite aux indigènes; aussi son -œil prenait-il parfois une expression féroce, à laquelle le malicieux -chevalier répondait par un fin regard en tirant sa tabatière et contemplant -la princesse Goritza. Monsieur de Valois savait que, dans -la jurisprudence féminine, une première fidélité est solidaire de l'avenir. -Mais mademoiselle Cormon, avouons-le, avait peu d'esprit: -elle ne comprenait rien au manége de la tabatière. Elle redoublait -de vigilance pour combattre le <i>malin esprit</i>. Sa rigide dévotion et -les principes les plus sévères contenaient ses cruelles souffrances -dans les mystères de la vie privée. Tous les soirs, en se retrouvant -seule, elle songeait à sa jeunesse perdue, à sa fraîcheur fanée, aux -vœux de la nature trompée; et, tout en immolant au pied de la croix -ses passions, poésies condamnées à rester en portefeuille, elle se -promettait bien, si par hasard un homme de bonne volonté se présentait, -de ne le soumettre à aucune épreuve et de l'accepter tel -qu'il serait. En sondant ses bonnes dispositions, par certaines soirées -plus âpres que les autres, elle allait jusqu'à épouser en pensée un -sous-lieutenant, un fumeur qu'elle se proposait de rendre, à force -de soins, de complaisance et de douceur, le meilleur sujet de la terre; -elle allait jusqu'à le prendre criblé de dettes. Mais il fallait le silence -de la nuit pour ces mariages fantastiques où elle se plaisait à jouer -le sublime rôle des anges gardiens. Le lendemain, si Pérotte trouvait -le lit de sa maîtresse sens dessus dessous, mademoiselle avait -repris sa dignité; le lendemain, après déjeuner, elle voulait un -homme de quarante ans, un bon propriétaire, bien conservé, un -quasi-jeune homme.</p> - -<p>L'abbé de Sponde était incapable d'aider sa nièce en quoi que -ce soit dans ses manœuvres matrimoniales. Ce bonhomme, âgé -d'environ soixante-dix ans, attribuait les désastres de la Révolution -française à quelque dessein de la Providence, empressée de frapper -<span class="pagenum">48</span> -une Église dissolue. L'abbé de Sponde s'était donc jeté dans le sentier -depuis longtemps abandonné que pratiquaient jadis les solitaires -pour aller au ciel: il menait une vie ascétique, sans emphase, -sans triomphe extérieur. Il dérobait au monde ses œuvres de charité, -ses continuelles prières et ses mortifications; il pensait que -les prêtres devaient tous agir ainsi pendant la tourmente, et il prêchait -d'exemple. Tout en offrant au monde un visage calme et -riant, il avait fini par se détacher entièrement des intérêts mondains: -il songeait exclusivement aux malheureux, aux besoins de -l'Église et à son propre salut. Il avait laissé l'administration de ses -biens à sa nièce, qui lui en remettait les revenus, et à laquelle il -payait une modique pension, afin de pouvoir dépenser le surplus -en aumônes secrètes et en dons à l'Église. Toutes les affections de -l'abbé s'étaient concentrées sur sa nièce qui le regardait comme un -père; mais c'était un père distrait, ne concevant point les agitations -de la Chair, et remerciant Dieu de ce qu'il maintenait sa chère fille -dans le célibat; car il avait, depuis sa jeunesse, adopté le système -de saint Jean-Chrysostome, qui a écrit que «<i>l'état de virginité -était autant au-dessus de l'état de mariage que l'Ange était -au-dessus de l'Homme</i>.» Habituée à respecter son oncle, mademoiselle -Cormon n'osait pas l'initier aux désirs que lui inspirait un -changement d'état. Le bonhomme, accoutumé de son côté au train -de la maison, eût d'ailleurs peu goûté l'introduction d'un maître -au logis. Préoccupé par les misères qu'il soulageait, perdu dans les -abîmes de la prière, l'abbé de Sponde avait souvent des distractions -que les gens de sa société prenaient pour des absences; peu -causeur, il avait un silence affable et bienveillant. C'était un homme -de haute taille, sec, à manières graves, solennelles, dont le visage -exprimait des sentiments doux, un grand calme intérieur, et qui, -par sa présence, imprimait à cette maison une autorité sainte. Il -aimait beaucoup le voltairien chevalier de Valois. Ces deux majestueux -débris de la Noblesse et du Clergé, quoique de mœurs différentes, -se reconnaissaient à leurs traits généraux; d'ailleurs le chevalier -était aussi onctueux avec l'abbé de Sponde qu'il était paternel -avec ses grisettes. Quelques personnes pourraient croire que mademoiselle -Cormon cherchait tous les moyens d'arriver à son but; -que, parmi les légitimes artifices permis aux femmes, elle s'adressait -à la toilette, qu'elle se décolletait, qu'elle déployait les coquetteries -négatives d'un magnifique port d'armes. Mais point! Elle -<span class="pagenum">49</span> -était héroïque et immobile dans ses guimpes comme un soldat dans -sa guérite. Ses robes, ses chapeaux, ses chiffons, tout se confectionnait -chez des marchandes de modes d'Alençon, deux sœurs -bossues qui ne manquaient pas de goût. Malgré les instances de ces -deux artistes, mademoiselle Cormon se refusait aux tromperies de -l'élégance; elle voulait être cossue en tout, chair et plumes; mais -peut-être les lourdes façons de ses robes allaient-elles bien à sa physionomie. -Se moque qui voudra de la pauvre fille! vous la trouverez -sublime, âmes généreuses qui ne vous inquiétez jamais de la forme -que prend le sentiment, et l'admirez là où il est! Ici quelques -femmes légères essaieront peut-être de chicaner la vraisemblance -de ce récit, elle diront qu'il n'existe pas en France de fille assez -niaise pour ignorer l'art de pêcher un homme, que mademoiselle -Cormon est une de ces exceptions monstrueuses que le bon sens -interdit de présenter comme type; que la plus vertueuse et la plus -niaise fille qui veut attraper un goujon trouve encore un appât -pour armer sa ligne. Mais ces critiques tombent, si l'on vient à -penser que la sublime religion catholique, apostolique et romaine, -est encore debout en Bretagne et dans l'ancien duché d'Alençon. -La foi, la piété, n'admettent pas ces subtilités. Mademoiselle Cormon -marchait dans la voie du salut, en préférant les malheurs de -sa virginité infiniment trop prolongée au malheur d'un mensonge, -au péché d'une ruse. Chez une fille armée de la discipline, la vertu -ne pouvait transiger; l'amour ou le calcul devaient venir la trouver -très-résolument. Puis, ayons le courage de faire une observation -cruelle par un temps où la religion n'est plus considérée que -comme un moyen par ceux-ci, comme une poésie par ceux-là. La -dévotion cause une ophthalmie morale. Par une grâce providentielle, -elle ôte aux âmes en route pour l'éternité la vue de beaucoup -de petites choses terrestres. En un mot, les dévotes sont -stupides sur beaucoup de points. Cette stupidité prouve d'ailleurs -avec quelle force elles reportent leur esprit vers les sphères -célestes; quoique le voltairien monsieur de Valois prétendît qu'il -est extrêmement difficile de décider si ce sont les personnes -stupides qui deviennent dévotes, ou si la dévotion a pour effet -de rendre stupides les filles d'esprit. Songez-y bien, la vertu catholique -la plus pure, avec ses amoureuses acceptations de tout calice, -avec sa pieuse soumission aux ordres de Dieu, avec sa -croyance à l'empreinte du doigt divin sur toutes les glaises de -<span class="pagenum">50</span> -la vie, est la mystérieuse lumière qui se glissera dans les derniers -replis de cette histoire pour leur donner tout leur relief, et qui -certes les agrandira aux yeux de ceux qui ont encore la Foi. Puis, -s'il y a bêtise, pourquoi ne s'occuperait-on pas des malheurs de la -bêtise, comme on s'occupe des malheurs du génie? l'une est un -élément social infiniment plus abondant que l'autre. Donc mademoiselle -Cormon péchait aux yeux du monde par la divine ignorance -des vierges. Elle n'était point observatrice, et sa conduite -avec ses prétendus le prouvait assez. En ce moment même, une -jeune fille de seize ans, qui n'aurait pas encore ouvert un seul roman, -aurait lu cent chapitres d'amour dans les regards d'Athanase; tandis -que mademoiselle Cormon n'y voyait rien, elle ne reconnaissait -pas dans les tremblements de sa parole la force d'un sentiment qui -n'osait se produire. Honteuse elle-même, elle ne devinait pas la -honte d'autrui. Capable d'inventer les raffinements de grandeur -sentimentale qui l'avaient primitivement perdue, elle ne les reconnaissait -pas chez Athanase. Ce phénomène moral ne paraîtra pas -extraordinaire aux gens qui savent que les qualités du cœur sont -aussi indépendantes de celles de l'esprit que les facultés du génie -le sont des noblesses de l'âme. Les hommes complets sont si rares -que Socrate, l'une des plus belles perles de l'Humanité, convenait, -avec un phrénologue de son temps, qu'il était né pour faire un fort -mauvais drôle. Un grand général peut sauver son pays à Zurich et -s'entendre avec des fournisseurs. Un banquier de probité douteuse -peut se trouver homme d'État. Un grand musicien peut concevoir -des chants sublimes et faire un faux. Une femme de sentiment peut -être une grande sotte. Enfin, une dévote peut avoir une âme sublime, -et ne pas reconnaître les sons que rend une belle âme à ses -côtés. Les caprices produits par les infirmités physiques se rencontrent -également dans l'ordre moral. Cette bonne créature, qui se -désolait de ne faire ses confitures que pour elle et pour son vieil -oncle, était devenue presque ridicule. Ceux qui se sentaient pris de -sympathie pour elle à cause de ses qualités, et quelques-uns à cause -de ses défauts, se moquaient de ses mariages manqués. Dans plus -d'une conversation on se demandait ce que deviendraient de si beaux -biens, et les économies de mademoiselle Cormon, et la succession -de son oncle. Depuis longtemps elle était soupçonnée d'être au -fond, malgré les apparences, une <i>fille originale</i>. En province il -n'est pas permis d'être original: c'est avoir des idées incomprises -<span class="pagenum">51</span> -par les autres, et l'on y veut l'égalité de l'esprit aussi bien que l'égalité -des mœurs. Le mariage de mademoiselle Cormon était devenu -dès 1804 quelque chose de si problématique que <i>se marier -comme mademoiselle Cormon</i> fut dans Alençon une phrase -proverbiale qui équivalait à la plus railleuse des négations. Il faut -que l'esprit moqueur soit un des plus impérieux besoins de la -France pour que cette excellente personne excitât quelques railleries -dans Alençon. Non-seulement elle recevait toute la ville, elle -était charitable, pieuse et incapable de dire une méchanceté; mais -encore elle concordait à l'esprit général et aux mœurs des habitants -qui l'aimaient comme le plus pur symbole de leur vie; car -elle s'était encroûtée dans les habitudes de la province, elle n'en -était jamais sortie, elle en avait les préjugés, elle en épousait les -intérêts, elle l'adorait. Malgré ses dix-huit mille livres de rente en -fonds de terre, fortune considérable en province, elle restait à l'unisson -des maisons moins riches. Quand elle se rendait à sa terre du -Prébaudet, elle y allait dans une vieille carriole d'osier, suspendue sur -deux soupentes en cuir blanc, attelée d'une grosse jument poussive, -et que fermaient à peine deux rideaux de cuir rougi par le -temps. Cette carriole, connue de toute la ville, était soignée par -Jacquelin autant que le plus beau coupé de Paris: mademoiselle y -tenait, elle s'en servait depuis douze ans, elle faisait observer ce fait -avec la joie triomphante de l'avarice heureuse. La plupart des habitants -savaient gré à mademoiselle Cormon de ne pas les humilier -par le luxe qu'elle aurait pu afficher; il est même à croire que, si -elle avait fait venir de Paris une calèche, on en aurait plus glosé -que de ses mariages manqués. La plus brillante voiture d'ailleurs -l'aurait conduite au Prébaudet tout comme la vieille carriole. Or, la -province, qui voit toujours la fin, s'inquiète assez peu de la beauté -des moyens, pourvu qu'ils soient efficients.</p> - -<p>Pour achever la peinture des mœurs intimes de cette maison, il -est nécessaire de grouper, autour de mademoiselle Cormon et de -l'abbé de Sponde, Jacquelin, Josette et Mariette la cuisinière qui -s'employaient au bonheur de l'oncle et de la nièce. Jacquelin, -homme de quarante ans, gros et court, rougeot, brun, à figure -de matelot breton, était au service de la maison depuis vingt-deux -ans. Il servait à table, il pansait la jument, il jardinait, -il cirait les souliers de l'abbé, faisait les commissions, sciait le bois, -conduisait la carriole, allait chercher l'avoine, la paille et le foin au -<span class="pagenum">52</span> -Prébaudet; il restait à l'antichambre le soir, endormi comme un -loir. Il aimait, dit-on, Josette, fille de trente-six ans, que mademoiselle -Cormon aurait renvoyée si elle se fût mariée. Aussi ces -deux pauvres gens amassaient-ils leurs gages et s'aimaient-ils en silence, -attendant et désirant le mariage de mademoiselle, comme -les Juifs attendent le Messie. Josette, née entre Alençon et Mortagne, -était petite et grasse; sa figure, qui ressemblait à un abricot -crotté, ne manquait ni de physionomie ni d'esprit; elle passait pour -gouverner sa maîtresse. Josette et Jacquelin, sûrs d'un dénoûment, -cachaient une satisfaction qui faisait présumer que ces deux -amants s'escomptaient l'avenir. Mariette, la cuisinière, également -depuis quinze ans dans la maison, savait accommoder tous les plats -en honneur dans le pays.</p> - -<p>Peut-être faudrait-il compter pour beaucoup la grosse vieille jument -normande bai-brun qui traînait mademoiselle Cormon à sa -campagne du Prébaudet, car les cinq habitants de cette maison portaient -à cette bête une affection maniaque. Elle s'appelait Pénélope, -et servait depuis dix-huit ans; elle était si bien soignée, servie avec -tant de régularité que Jacquelin et mademoiselle espéraient en tirer -parti pendant plus de dix ans encore. Cette bête était un perpétuel -sujet de conversation et d'occupation: il semblait que la pauvre -mademoiselle Cormon, n'ayant point d'enfant à qui sa maternité -rentrée pût se prendre, la reportât sur ce bienheureux animal. Pénélope -avait empêché mademoiselle d'avoir des serins, des chats, -des chiens, famille fictive que se donnent presque tous les êtres -solitaires au milieu de la société.</p> - -<p>Ces quatre fidèles serviteurs, car l'intelligence de Pénélope s'était -élevée jusqu'à celle de ces bons domestiques, tandis qu'ils -s'étaient abaissés jusqu'à la régularité muette et soumise de la bête, -allaient et venaient chaque jour dans les mêmes occupations avec -l'infaillibilité de la mécanique. Mais, comme ils le disaient dans leur -langage, ils avaient mangé leur pain blanc en premier. Mademoiselle -Cormon, comme toutes les personnes nerveusement agitées -par une pensée fixe, devenait difficile, tracassière, moins par caractère -que par le besoin d'employer son activité. Ne pouvant s'occuper -d'un mari, d'enfants et des soins qu'ils exigent, elle s'attaquait -à des minuties. Elle parlait pendant des heures entières sur -des riens, sur une douzaine de serviettes numérotées Z qu'elle -trouvait mises avant l'O.</p> - -<p><span class="pagenum">53</span> -—A quoi pense donc Josette! s'écriait-elle. Josette ne prend -donc garde à rien?</p> - -<p>Mademoiselle demandait pendant huit jours si Pénélope avait eu -son avoine à deux heures, parce qu'une seule fois Jacquelin s'était -attardé. Sa petite imagination travaillait sur des bagatelles. Une -couche de poussière oubliée par le plumeau, des tranches de pain -mal grillées par Mariette, le retard apporté par Jacquelin à venir -fermer les fenêtres sur lesquelles donnait le soleil dont les rayons -mangeaient les couleurs du meuble, toutes ces grandes petites choses -engendraient de graves querelles où mademoiselle s'emportait. Tout -changeait donc, s'écriait-elle, elle ne reconnaissait plus ses serviteurs -d'autrefois; ils se gâtaient, elle était trop bonne. Un jour Josette -lui donna la <i>Journée du Chrétien</i> au lieu de la <i>Quinzaine de -Pâques</i>. Toute la ville apprit le soir ce malheur. Mademoiselle avait -été forcée de revenir de Saint-Léonard chez elle, et son départ subit -de l'église, où elle avait dérangé toutes les chaises, fit supposer des -énormités. Elle fut donc obligée de dire à ses amis la cause de cet -accident.</p> - -<p>—Josette, avait-elle dit avec douceur, que pareille chose n'arrive -plus!</p> - -<p>Mademoiselle Cormon était, sans s'en douter, très-heureuse de -ces petites querelles qui servaient d'émonctoire à ses acrimonies. -L'esprit a ses exigences; il a, comme le corps, sa gymnastique. -Ces inégalités d'humeur furent acceptées par Josette et Jacquelin, -comme les intempéries de l'atmosphère le sont pour le laboureur. -Ces trois bonnes gens disaient: «Il fait beau temps ou il pleut!» -sans accuser le ciel. Parfois, en se levant, le matin dans la cuisine, -ils se demandaient dans quelle humeur se lèverait mademoiselle, -comme un fermier consulte les brumes de l'aurore. Enfin, nécessairement -mademoiselle Cormon avait fini par se contempler elle-même -dans les infiniment petits de sa vie. Elle et Dieu, son confesseur -et ses lessives, ses confitures à faire et les offices à entendre, -son oncle à soigner avaient absorbé sa faible intelligence. Pour elle, -les atomes de la vie se grossissaient en vertu d'une optique particulière -aux gens égoïstes par nature ou par hasard. Sa santé si parfaite -donnait une valeur effrayante au moindre embarras survenu dans les -tubes digestifs. Elle vivait d'ailleurs sous la férule de la médecine -de nos aïeux, et prenait par an quatre médecines de précaution à -faire crever Pénélope, mais qui la ragaillardissaient. Si Josette, en -<span class="pagenum">54</span> -l'habillant, trouvait un léger bouton épanoui sur les omoplates encore -satinées de mademoiselle, c'était un sujet d'énormes perquisitions -dans les différents bols alimentaires de la semaine. Quel -triomphe si Josette rappelait à sa maîtresse un certain lièvre trop -ardent qui avait dû faire lever ce damné bouton. Avec quelle joie -toutes deux disaient:—Il n'y a pas de doute, c'est le lièvre.</p> - -<p>—Mariette l'avait trop épicé, reprenait mademoiselle, je lui dis -toujours de <i>faire doux</i> pour mon oncle et pour moi, mais Mariette -n'a pas plus de mémoire que...</p> - -<p>—Que le lièvre, disait Josette.</p> - -<p>—C'est vrai, répondait mademoiselle, elle n'a pas plus de mémoire -que le lièvre, tu as bien trouvé cela.</p> - -<p>Quatre fois par an, au commencement de chaque saison, mademoiselle -Cormon allait passer un certain nombre de jours à sa terre -du Prébaudet. On était alors à la mi-mai, époque à laquelle mademoiselle -Cormon voulait voir si ses pommiers avaient bien <i>neigé</i>, -mot du pays qui exprime l'effet produit sous ces arbres par la chute -de leurs fleurs. Quand l'amas circulaire des pétales tombés ressemble -à une couche de neige, le propriétaire peut espérer une abondante -récolte de cidre. En même temps qu'elle jaugeait ainsi ses -tonneaux, mademoiselle Cormon veillait aux réparations que l'hiver -avait nécessitées; elle ordonnait les façons de son jardin et de son -verger, d'où elle tirait de nombreuses provisions. Chaque saison -avait sa nature d'affaires. Mademoiselle donnait avant son départ un -dîner d'adieu à ses fidèles, quoiqu'elle dût les retrouver trois semaines -après. C'était toujours une nouvelle qui retentissait dans -Alençon que le départ de mademoiselle Cormon. Ses habitués, en -retard d'une visite, venaient alors la voir; son appartement de réception -était plein; chacun lui souhaitait un bon voyage comme si -elle eût dû faire route pour Calcutta. Puis le lendemain matin, les -marchands étaient sur le pas de leurs portes. Petits et grands regardaient -passer la carriole, et il semblait qu'on s'apprît une nouvelle -en se répétant les uns aux autres:—Mademoiselle Cormon va donc -au Prébaudet!</p> - -<p>Par ici, l'un disait:—<i>Elle a du pain de cuit</i>, celle-là.</p> - -<p>—Hé, mon gars, répondait le voisin, c'est une brave personne; -si le bien tombait toujours en de pareilles mains, le pays ne verrait -pas un mendiant...</p> - -<p>Par là, un autre:—Tiens, tiens, je ne m'étonne pas si nos vignobles -<span class="pagenum">55</span> -de haute futaie sont en fleurs, voilà mademoiselle Cormon -qui part pour le Prébaudet. D'où vient qu'elle se marie si peu?</p> - -<p>—Je l'épouserais bien tout de même, répondait un plaisant: le -mariage est à moitié fait, il y a une partie de consentante; mais -l'autre ne veut pas. Bah! c'est pour monsieur du Bousquier que le -four chauffe!</p> - -<p>—Monsieur du Bousquier?... elle l'a refusé.</p> - -<p>Le soir, dans toutes les réunions, on se disait gravement:—Mademoiselle -Cormon est partie.</p> - -<p>Ou:—Vous avez donc laissé partir mademoiselle Cormon?</p> - -<p>Le mercredi choisi par Suzanne pour son esclandre était, par un -effet du hasard, ce mercredi d'adieu, jour où mademoiselle Cormon -faisait tourner la tête à Josette pour les paquets à emporter. -Donc, pendant la matinée, il s'était dit et passé des choses en ville -qui prêtaient le plus vif intérêt à cette assemblée d'adieu. Madame -Granson était allée sonner la cloche dans dix maisons, pendant que -la vieille fille délibérait sur les encas de son voyage, et que le malin -chevalier de Valois faisait un piquet chez mademoiselle Armande -de Gordes, sœur du vieux marquis de Gordes dont elle tenait la -maison, et qui était la reine du salon aristocratique.</p> - -<p>S'il n'était indifférent pour personne de voir quelle figure ferait -le séducteur pendant la soirée, il était important pour le chevalier -et pour madame Granson de savoir comment mademoiselle Cormon -prendrait la nouvelle en sa double qualité de fille nubile et de présidente -de la Société de Maternité. Quant à l'innocent du Bousquier, -il se promenait sur le Cours en commençant à croire que -Suzanne l'avait joué: ce soupçon le confirmait dans ses principes -à l'endroit des femmes. Dans ces jours de gala, la table était déjà -mise vers trois heures et demie; car en ce temps le monde fashionable -d'Alençon dînait, par extraordinaire, à quatre heures. On y -dînait encore, sous l'Empire, à deux heures après midi, comme -jadis; mais l'on soupait! Un des plaisirs que mademoiselle Cormon -savourait le plus, sans y entendre malice, mais qui certes reposait -sur l'égoïsme, consistait dans l'indicible satisfaction qu'elle éprouvait -à se voir habillée comme l'est une maîtresse de maison qui va -recevoir ses hôtes. Quand elle s'était ainsi mise sous les armes, il -se glissait dans les ténèbres de son cœur un rayon d'espoir: une -voix lui disait que la nature ne l'avait pas si abondamment pourvue -en vain, et qu'il allait se présenter un homme entreprenant. Son -<span class="pagenum">56</span> -désir se rafraîchissait comme elle avait rafraîchi son corps; elle se -contemplait dans sa double étoffe avec une sorte d'ivresse, puis -cette satisfaction se continuait alors qu'elle descendait pour donner -son redoutable coup d'œil au salon, au cabinet et au boudoir. Elle -s'y promenait avec le contentement naïf du riche qui pense à tout -moment qu'il est riche et ne manquera jamais de rien. Elle regardait -ses meubles éternels, ses antiquités, ses laques; elle se -disait que de si belles choses voulaient un maître. Après avoir admiré -la salle à manger, remplie par la table oblongue où s'étendait -une nappe de neige ornée d'une vingtaine de couverts placés à -des distances égales; après avoir vérifié l'escadron de bouteilles -qu'elle avait indiquées, et qui montraient d'honorables étiquettes; -après avoir méticuleusement vérifié les noms écrits sur de petits -papiers par la main tremblante de l'abbé, seul soin qu'il prît dans -le ménage et qui donnait lieu à de graves discussions sur la place -de chaque convive; alors mademoiselle allait, dans ses atours, rejoindre -son oncle, qui, vers ce moment le plus joli de la journée, -se promenait sur la terrasse, le long de la Brillante, en écoutant -le ramage des oiseaux nichés dans le couvert sans avoir à craindre -les chasseurs ou les enfants. Durant ces heures d'attente, elle n'abordait -jamais l'abbé de Sponde sans lui faire quelques questions -saugrenues, afin d'entraîner le bon vieillard dans une discussion -qui pût l'amuser. Voici pourquoi, car cette particularité doit achever -de peindre le caractère de cette excellente fille.</p> - -<p>Mademoiselle Cormon regardait comme un de ses devoirs de -parler: non qu'elle fût bavarde, elle avait malheureusement trop -peu d'idées et savait trop peu de phrases pour discourir; mais elle -croyait accomplir ainsi l'un des devoirs sociaux prescrits par la religion -qui nous ordonne d'être agréable à notre prochain. Cette -obligation lui coûtait tant qu'elle avait consulté son directeur, l'abbé -Couturier, sur ce point de civilité puérile et honnête. Malgré l'humble -observation de sa pénitente qui lui avoua la rudesse du travail -intérieur auquel se livrait son esprit pour trouver quelque chose à -dire, ce vieux prêtre, si ferme sur la discipline, lui avait lu tout -un passage de saint François de Sales sur les devoirs de la femme -du monde, sur la décente gaieté des pieuses chrétiennes qui devaient -réserver leur sévérité pour elles-mêmes et se montrer aimables -chez elles et faire que le prochain ne s'y ennuyât point. Ainsi -pénétrée de ses devoirs, et voulant à tout prix obéir à son directeur -<span class="pagenum">57</span> -qui lui avait dit de causer avec aménité, quand la pauvre fille -voyait la conversation s'<ins id="cor_11" title="allanguir">alanguir</ins>, elle suait dans son corset, tant -elle souffrait en essayant d'émettre des idées pour ranimer les discussions -éteintes. Elle lâchait alors des propositions étranges, comme -celle-ci: <i>personne ne peut se trouver dans deux endroits à -la fois, à moins d'être petit oiseau</i>, par laquelle, un jour, -elle réveilla, non sans succès, une discussion sur l'ubiquité des -apôtres à laquelle elle n'avait rien compris. Ces sortes de <i>rentrées</i> -lui méritaient dans sa société le surnom de <i>la bonne mademoiselle -Cormon</i>. Dans la bouche des beaux esprits de la société, ce -mot voulait dire qu'elle était ignorante comme une carpe, et un -peu <i>bestiote</i>; mais beaucoup de personnes de sa force prenaient -l'épithète dans son vrai sens et répondaient:—Oh, oui! mademoiselle -Cormon est excellente. Parfois, elle faisait des questions si -absurdes, toujours pour être agréable à ses hôtes et remplir ses -devoirs envers le monde, que le monde éclatait de rire. Elle demandait, -par exemple, ce que le gouvernement faisait des impositions -qu'il recevait depuis si long-temps; pourquoi la Bible n'avait -pas été imprimée du temps de Jésus-Christ, puisqu'elle était de -Moïse. Elle était de la force de ce <i lang="en" xml:lang="en">country gentleman</i> qui, entendant -toujours parler de la Postérité à la Chambre des Communes, -se leva pour faire ce <i lang="en" xml:lang="en">speech</i> devenu célèbre:</p> - -<p>—Messieurs, j'entends toujours parler ici de la Postérité, je -voudrais bien savoir ce que cette puissance a fait pour l'Angleterre?</p> - -<p>Dans ces circonstances, l'héroïque chevalier de Valois amenait -au secours de la vieille fille toutes les forces de sa spirituelle diplomatie -en voyant le sourire qu'échangeaient d'impitoyables demi-savants. -Le vieux gentilhomme, qui aimait à enrichir les femmes, -prêtait de l'esprit à mademoiselle Cormon en la soutenant -paradoxalement; il en couvrait si bien la retraite, que parfois -la vieille fille semblait ne pas avoir dit une sottise. Elle avoua -sérieusement un jour qu'elle ne savait pas quelle différence il y -avait entre les bœufs et les taureaux. Le ravissant chevalier arrêta -les éclats de rire en répondant que les bœufs ne pouvaient jamais -être que les oncles des taures (nom de la génisse en patois). Une -autre fois, entendant beaucoup parler des élèves et des difficultés -que ce commerce présentait, conversation qui revenait souvent -dans un pays où se trouve le superbe haras du Pin, elle comprit -que les chevaux provenaient des <i>montes</i>, et demanda <i>pourquoi -<span class="pagenum">58</span> -l'on ne faisait pas deux montes par an</i>! Le chevalier attira les -rires sur lui.</p> - -<p>—C'est très-possible, dit-il.</p> - -<p>Les assistants l'écoutèrent.</p> - -<p>—La faute, reprit-il, vient des naturalistes qui n'ont pas encore -su contraindre les juments à porter moins de onze mois.</p> - -<p>La pauvre fille ne savait pas plus ce qu'était une monte qu'elle -ne savait reconnaître un bœuf d'un taureau. Le chevalier de Valois -servait une ingrate: jamais mademoiselle Cormon ne comprit un -seul de ses chevaleresques services. En voyant la conversation ranimée, -elle ne se trouvait pas si bête qu'elle pensait l'être. Enfin, -un jour, elle s'établit dans son ignorance, comme le duc de Brancas, -le héros du distrait, se posa dans le fossé où il avait versé, et -y prit si bien ses aises, que quand on vint l'en retirer, il demanda -ce qu'on lui voulait. Depuis cette époque assez récente, mademoiselle -de Cormon perdit sa crainte, elle eut un aplomb qui donnait à -ses rentrées quelque chose de la solennité avec laquelle les Anglais -accomplissent leurs niaiseries patriotiques et qui est comme la fatuité -de la bêtise. En arrivant auprès de son oncle d'un pas magistral, -elle ruminait donc une question à lui faire pour le tirer de -ce silence qui la peinait toujours, car elle le croyait ennuyé.</p> - -<p>—Mon oncle, lui dit-elle en se pendant à son bras et se collant -joyeusement à son côté (c'était encore une de ses fictions, elle pensait:—Si -j'avais un mari, je serais ainsi!); mon oncle, si tout -arrive ici-bas par la volonté de Dieu, il y a donc une raison de -toute chose?</p> - -<p>—Certes, fit gravement l'abbé de Sponde qui chérissant sa nièce -se laissait toujours arracher à ses méditations avec une patience angélique.</p> - -<p>—Alors, si je reste fille, une supposition, Dieu le veut?</p> - -<p>—Oui, mon enfant, dit l'abbé.</p> - -<p>—Mais, cependant, comme rien ne m'empêche de me marier -demain, sa volonté peut être détruite par la mienne?</p> - -<p>—Cela serait vrai, si nous connaissions la véritable volonté de -Dieu, répondit l'ancien prieur de Sorbonne. Remarque donc ma -fille que tu mets un <i>si</i>?</p> - -<p>La pauvre fille, qui avait espéré entraîner son oncle dans une -discussion matrimoniale par un argument <i lang="la" xml:lang="la">ad omnipotentem</i>, -resta stupéfaite; mais les personnes dont l'esprit est obtus suivent -<span class="pagenum">59</span> -la terrible logique des enfants qui consiste à aller de réponse en demande, -logique souvent embarrassante.</p> - -<p>—Mais, mon oncle, Dieu n'a pas fait les femmes pour qu'elles -restent filles; car, elles doivent être ou toutes filles, ou toutes femmes. -Il y a de l'injustice dans la distribution des rôles.</p> - -<p>—Ma fille, dit le bon abbé, tu donnes tort à l'Église qui prescrit -le célibat comme la meilleure voie pour aller à Dieu.</p> - -<p>—Mais si l'Église a raison, et que tout le monde fût bon catholique, -le genre humain finirait donc, mon oncle?</p> - -<p>—Tu as trop d'esprit, Rose, il n'en faut pas tant pour être heureuse.</p> - -<p>Un mot pareil excitait un sourire de satisfaction sur les lèvres de -la pauvre fille, et la confirmait dans la bonne opinion qu'elle commençait -à prendre d'elle-même. Et voilà, comment le monde, comment -nos amis et nos ennemis sont les complices de nos défauts! -En ce moment, l'entretien fut interrompu par l'arrivée successive -des convives. Dans ces jours d'apparat, cette scène locale amenait -de petites familiarités entre les gens de la maison et les personnes -invitées. Mariette disait au Président du Tribunal, gourmand de -haut bord, en le voyant passer:—Ah! monsieur du Ronceret, -j'ai fait les choux-fleurs au gratin à votre intention, car mademoiselle -sait combien vous les aimez, et m'a dit:—Ne les manque -pas, Mariette, nous avons monsieur le Président.</p> - -<p>—Cette bonne demoiselle Cormon! répondit le justicier du pays. -Mariette, les avez-vous mouillés avec du jus au lieu de bouillon? -c'est plus onctueux!</p> - -<p>Le Président ne dédaignait point d'entrer dans la chambre du -conseil où Mariette rendait ses arrêts, il y jetait le coup d'œil du -gastronome et l'avis du maître.</p> - -<p>—Bonjour, madame, disait Josette à madame Granson qui -courtisait la femme de chambre, mademoiselle a bien pensé à vous, -vous aurez un plat de poisson.</p> - -<p>Quant au chevalier de Valois, il disait à Mariette, avec le ton -léger d'un grand seigneur qui se familiarise:—Eh! bien, cher -cordon bleu, à qui je donnerais la croix de la légion-d'honneur, y -a-t-il quelque fin morceau pour lequel il faille se réserver?</p> - -<p>—Oui, oui, monsieur de Valois, un lièvre envoyé du Prébaudet, -il pesait quatorze livres.</p> - -<p><span class="pagenum">60</span> -—Bonne fille! disait le chevalier en confirmant Josette. Ah! il -pèse quatorze livres!</p> - -<p>Du Bousquier n'était pas invité. Mademoiselle Cormon, fidèle -au système que vous savez, traitait mal ce quinquagénaire, pour -qui elle éprouvait d'inexplicables sentiments attachés aux plus profonds -replis de son cœur. Quoiqu'elle l'eût refusé, parfois elle s'en -repentait; elle avait tout ensemble comme un pressentiment qu'elle -l'épouserait, et une terreur qui l'empêchait de souhaiter ce mariage. -Son âme, stimulée par ces idées, se préoccupait de du Bousquier. -Sans se l'avouer, elle était influencée par les formes herculéennes -du républicain. Quoiqu'ils ne s'expliquassent pas les contradictions -de mademoiselle Cormon, madame Granson et le chevalier de Valois -avaient surpris de naïfs regards coulés en dessous, dont la signification -était assez claire pour que tous deux essayassent de -ruiner les espérances déjà déjouées de l'ancien fournisseur, et qu'il -avait certes conservées. Deux convives, que leurs fonctions excusaient -par avance, se faisaient attendre: l'un était monsieur du -Coudrai, le conservateur des hypothèques; l'autre, monsieur Choisnel, -ancien intendant de la maison de Gordes, le notaire de la haute -aristocratie par laquelle il était reçu avec une distinction que lui -méritaient ses vertus, et qui d'ailleurs avait une fortune considérable. -Quand ces deux retardataires arrivèrent, Jacquelin leur dit, -en les voyant aller au salon:—<i>Ils</i> sont tous au jardin.</p> - -<p>Sans doute les estomacs étaient impatients, car, à l'aspect du -conservateur des hypothèques, un des hommes les plus aimables -de la ville, et qui n'avait que le défaut d'avoir épousé, pour sa fortune, -une vieille femme insupportable et de commettre d'énormes -calembours dont il riait le premier; il s'éleva le léger brouhaha par -lequel s'accueillent les derniers venus en semblable occurrence. -En attendant l'annonce officielle du service, la compagnie se promenait -sur la terrasse, le long de la Brillante, en regardant les -herbes fluviatiles, la mosaïque du lit, et les détails si jolis des maisons -accroupies sur l'autre rive, les vieilles galeries de bois, les -fenêtres aux appuis en ruines, les étais obliques de quelque chambre -en avant sur la rivière, les jardinets où séchaient des guenilles, -l'atelier du menuisier, enfin ces misères de petite ville auxquelles le -voisinage des eaux, un saule pleureur penché, des fleurs, un rosier -communiquent je ne sais quelle grâce, digne des paysagistes. Le -chevalier étudiait toutes les figures, car il avait appris que son -<span class="pagenum">61</span> -brûlot s'était très-heureusement attaché aux meilleures coteries de -la ville; mais personne ne parlait encore à haute voix de cette grande -nouvelle, de Suzanne et de du Bousquier. Les gens de province -possèdent au plus haut degré l'art de distiller les cancans: le moment -pour s'entretenir de cette étrange aventure n'était pas arrivé, -il fallait que chacun se fût recordé. Donc on se disait à l'oreille:—Vous -savez?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Du Bousquier?</p> - -<p>—Et la belle Suzanne.</p> - -<p>—Mademoiselle Cormon n'en sait rien.</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>C'était le <i lang="it" xml:lang="it">piano</i> du cancan dont le <i lang="it" xml:lang="it">rinforzando</i> allait éclater -quand on en serait à déguster la première entrée. Tout-à-coup -monsieur de Valois avisa madame Granson qui avait arboré son -chapeau vert à bouquets d'oreilles d'ours, et dont la figure pétillait. -Était-ce envie de commencer le concert? Quoiqu'une semblable -nouvelle fût comme une mine d'or à exploiter dans la vie monotone -de ces personnages, l'observateur et défiant chevalier crut reconnaître -chez cette bonne femme l'expression d'un sentiment plus -étendu: la joie causée par le triomphe d'un intérêt personnel!.... -Aussitôt il se retourna pour examiner Athanase, et le surprit -dans le silence significatif d'une concentration profonde. Bientôt, -un regard jeté par le jeune homme sur le corsage de mademoiselle -Cormon, lequel ressemblait assez à deux timbales de régiment, -porta dans l'âme du chevalier une lueur subite. Cet éclair lui permit -d'entrevoir tout le passé.</p> - -<p>—Ah! diantre, se dit-il, à quel coup de caveçon je suis -exposé!</p> - -<p>Monsieur de Valois se rapprocha de mademoiselle Cormon pour -pouvoir lui donner le bras en la conduisant à la salle à manger. La -vieille fille avait pour le chevalier une considération respectueuse; -car certes son nom et la place qu'il occupait parmi les constellations -aristocratiques du Département en faisaient le plus brillant -ornement de son salon. Dans son for intérieur, depuis douze ans, -mademoiselle Cormon désirait devenir madame de Valois. Ce nom -était comme une branche à laquelle s'attachaient les idées qui -<i>essaimaient</i> de sa cervelle touchant la noblesse, le rang et les -<span class="pagenum">62</span> -qualités extérieures d'un parti; mais si le chevalier de Valois était -l'homme choisi par le cœur, par l'esprit, par l'ambition, cette -vieille ruine, quoique peignée comme le saint Jean d'une procession, -effrayait mademoiselle Cormon: si elle voyait un gentilhomme -en lui, la fille ne voyait pas de mari. L'indifférence affectée par le -chevalier en fait de mariage, et surtout la prétendue pureté de ses -mœurs dans une maison pleine de grisettes, faisaient un tort énorme -à monsieur de Valois, contrairement à ses prévisions. Ce gentilhomme, -qui avait vu si juste dans l'affaire de la rente viagère, se -trompait en ceci. Sans qu'elle s'en doutât, les pensées de mademoiselle -Cormon sur le trop sage chevalier pouvaient se traduire par -ce mot:—Quel dommage qu'il ne soit pas un peu libertin! Les -observateurs du cœur humain ont remarqué le penchant des dévotes -pour les mauvais sujets, en s'étonnant de ce goût qu'ils -croient opposé à la vertu chrétienne. D'abord, quelle plus belle destinée -donneriez-vous à la femme vertueuse que celle de purifier à -la manière du charbon les eaux troubles du vice? Mais comment -n'a-t-on pas vu que ces nobles créatures, réduites par la rigidité de -leurs principes à ne jamais enfreindre la fidélité conjugale, doivent -naturellement désirer un mari de haute expérience pratique! -Les mauvais sujets sont des grands hommes en amour. Ainsi, la -pauvre fille gémissait de trouver son vase d'élection cassé en deux -morceaux. Dieu seul pouvait souder le chevalier de Valois et du -Bousquier. Pour bien faire comprendre l'importance du peu de -mots que le chevalier et mademoiselle Cormon allaient se dire, il -est nécessaire d'exposer deux graves affaires qui s'agitaient dans la -ville, et sur lesquelles les opinions étaient divisées. Du Bousquier, -d'ailleurs, s'y trouvait mystérieusement mêlé.</p> - -<p>L'une concernait le curé d'Alençon, qui jadis avait prêté le serment -constitutionnel, et qui vainquait en ce moment les répugnances -catholiques en déployant les plus hautes vertus. Ce fut un -Cheverus au petit pied, et si bien apprécié, qu'à sa mort la ville -entière le pleura. Mademoiselle Cormon et l'abbé de Sponde appartenaient -à cette Petite-Église sublime dans son orthodoxie, et qui -fut à la cour de Rome ce que les ultras allaient être à Louis XVIII. -L'abbé surtout ne reconnaissait pas l'Église qui avait transigé forcément -avec les constitutionnels. Ce curé n'était point reçu dans la -maison Cormon, dont les sympathies étaient acquises au desservant -de Saint-Léonard, la paroisse aristocratique d'Alençon. Du -<span class="pagenum">63</span> -Bousquier, ce libéral enragé caché sous la peau du royaliste, savait -combien les points de ralliement sont nécessaires aux mécontents -qui sont le fond de boutique de toutes les Oppositions, et il -avait déjà groupé les sympathies de la classe moyenne autour de ce -curé. Voici la seconde affaire. Sous l'inspiration secrète de ce diplomate -grossier, l'idée de bâtir un théâtre était <ins id="cor_12" title="close">éclose</ins> dans la ville -d'Alençon. Les Séides de du Bousquier ne connaissaient pas leur -Mahomet, mais ils n'en étaient que plus ardents en croyant défendre -leur propre conception. Athanase était un des plus chauds partisans -de la construction d'une salle de spectacle, et, depuis quelques -jours, il plaidait dans les bureaux de la Mairie pour une cause -que tous les jeunes gens avaient épousée. Le gentilhomme offrit à la -vieille fille son bras pour se promener; elle l'accepta, non sans le -remercier, par un regard heureux de cette attention, et auquel le -chevalier répondit en montrant Athanase d'un air fin.</p> - -<p>—Mademoiselle, vous qui portez un si grand sens dans l'appréciation -des convenances sociales, et à qui ce jeune homme tient -par quelques liens...</p> - -<p>—Très-éloignés, dit-elle en l'interrompant.</p> - -<p>—Ne devriez-vous pas, dit le chevalier en continuant, user de -l'ascendant que vous avez sur sa mère et sur lui pour l'empêcher -de se perdre? Il n'est pas déjà très-religieux, il tient pour l'assermenté; -mais ceci n'est rien. Voici quelque chose de beaucoup -plus grave, ne se jette-t-il pas en étourdi dans une voie d'opposition -sans savoir quelle influence sa conduite actuelle exercera sur -son avenir! Il intrigue pour la construction du théâtre; il est, dans -cette affaire, la dupe de ce républicain déguisé, de du Bousquier...</p> - -<p>—Mon Dieu, monsieur de Valois, répondit-elle, sa mère me -dit qu'il a de l'esprit, et il ne sait pas dire <i>deux</i>; il est toujours -planté devant vous comme un <i>terne</i>...</p> - -<p>—<i>Qui ne</i> pense à rien! s'écria le Conservateur des hypothèques. -Je l'ai saisi au vol, celui-là! Je présente mes <i>devoares</i> au -chevalier de Valois, ajouta-t-il en saluant le gentilhomme avec l'emphase -attribuée par Henri Monnier à Joseph Prud'homme, l'admirable -type de la classe à laquelle appartenait le Conservateur des -hypothèques.</p> - -<p>Monsieur de Valois rendit le salut sec et protecteur du noble qui -maintient sa distance; puis il remorqua mademoiselle Cormon à -<span class="pagenum">64</span> -quelques pots de fleurs plus loin, pour faire comprendre à l'interrupteur -qu'il ne voulait pas être espionné.</p> - -<p>—Comment voulez-vous, dit le chevalier à voix basse en se penchant -à l'oreille de mademoiselle Cormon, que les jeunes gens élevés -dans ces détestables lycées impériaux aient des idées? C'est les -bonnes mœurs et les nobles habitudes qui produisent les grandes -idées et les belles amours. Il n'est pas difficile, en le voyant, de deviner -que ce pauvre garçon deviendra tout à fait imbécile, et -mourra tristement. Voyez comme il est pâle, hâve?</p> - -<p>—Sa mère prétend qu'il travaille beaucoup trop, répondit innocemment -la vieille fille; il passe les nuits, mais à quoi? à lire des -livres, à écrire. Quel état cela peut-il donner à un jeune homme -d'écrire pendant la nuit?</p> - -<p>—Mais cela l'épuise, reprit le chevalier en essayant de ramener -la pensée de la vieille fille sur le terrain où il espérait lui voir -prendre Athanase en horreur. Les mœurs de ces lycées impériaux -étaient vraiment horribles.</p> - -<p>—Oh! oui, dit l'ingénue mademoiselle Cormon. Ne les menait-on -pas promener avec les tambours en tête? Leurs maîtres n'avaient -pas autant de religion qu'en ont les païens. Et on mettait -ces pauvres enfants en uniforme, absolument comme les troupes. -Quelles idées!</p> - -<p>—Voilà quels en sont les produits, dit le chevalier en montrant -Athanase. De mon temps, un jeune homme aurait-il jamais eu -honte de regarder une jolie femme: et il baisse les yeux quand il -vous voit! Ce jeune homme m'effraie parce qu'il m'intéresse. -Dites-lui de ne pas intriguer avec les bonapartistes comme il fait -pour cette salle de spectacle; quand ces petits jeunes gens ne la -demanderont pas insurrectionnellement, car ce mot est pour moi le -synonyme de constitutionnellement, l'autorité la construira. Puis, -dites à sa mère de veiller sur lui.</p> - -<p>—Oh! elle l'empêchera de voir ces gens en demi-solde et la -mauvaise société, j'en suis sûre. Je vais lui parler, dit mademoiselle -Cormon, car il pourrait perdre sa place à la Mairie. Et de quoi -lui et sa mère vivraient-ils?... Cela fait frémir.</p> - -<p>Comme monsieur de Talleyrand le disait de sa femme, le chevalier -se dit en lui-même, en regardant mademoiselle Cormon:—Qu'on -m'en trouve une plus bête? Foi de gentilhomme! la vertu -qui ôte l'intelligence n'est-elle pas un vice? Mais quelle adorable -<span class="pagenum">65</span> -femme pour un homme de mon âge! Quels principes! quelle ignorance!</p> - -<p>Comprenez bien que ce monologue adressé à la princesse Goritza -se fit en préparant une prise de tabac.</p> - -<p>Madame Granson avait deviné que le chevalier parlait d'Athanase. -Empressée de connaître le résultat de cette conversation, elle -suivit mademoiselle Cormon qui marchait vers le jeune homme en -mettant six pieds de dignité en avant d'elle. Mais en ce moment -Jacquelin vint annoncer que mademoiselle était servie. La vieille -fille fit par un regard un appel au chevalier. Le galant Conservateur -des hypothèques, qui commençait à voir dans les manières -du gentilhomme la barrière que vers ce temps les nobles de province -exhaussaient entre eux et la bourgeoisie, fut ravi de primer le -chevalier; il était près de mademoiselle Cormon, il arrondit son -bras en le lui présentant, elle fut forcée de l'accepter. Le chevalier -se précipita, par politique, sur madame Granson.</p> - -<p>—Mademoiselle Cormon, lui dit-il en marchant avec lenteur -après tous les convives, ma chère dame, porte le plus vif intérêt à -votre cher Athanase, mais cet intérêt s'évanouit par la faute de -votre fils: il est irréligieux et libéral, il s'agite pour ce théâtre, il -fréquente les bonapartistes, il s'intéresse au curé constitutionnel. -Cette conduite peut lui faire perdre sa place à la Mairie. Vous -savez avec quel soin le gouvernement du roi s'épure! Où votre -cher Athanase, une fois destitué, trouvera-t-il de l'emploi? Qu'il -ne se fasse pas mal voir de l'Administration.</p> - -<p>—Monsieur le chevalier, dit la pauvre mère effrayée, combien -ne vous dois-je pas de reconnaissance! Vous avez raison, mon fils -est la dupe d'une mauvaise clique, et je vais l'éclairer.</p> - -<p>Le chevalier avait par un seul regard pénétré depuis long-temps -la nature d'Athanase, il avait reconnu chez lui l'élément peu malléable -des convictions républicaines auxquelles à cet âge un jeune -homme sacrifie tout, épris par ce mot de <i>liberté</i> si mal défini, si -peu compris, mais qui, pour les gens dédaignés, est un drapeau -de révolte; et, pour eux, la révolte est la vengeance. Athanase devait -persister dans sa foi, car ses opinions étaient tissues avec ses -douleurs d'artiste, avec ses amères contemplations de l'État Social. -Il ignorait qu'à trente-six ans, à l'époque où l'homme a jugé les -hommes, les rapports et les intérêts sociaux, les opinions pour lesquels -il a d'abord sacrifié son avenir doivent se modifier chez lui, -<span class="pagenum">66</span> -comme chez tous les hommes vraiment supérieurs. Rester fidèle -au Côté Gauche d'Alençon, c'était gagner l'aversion de mademoiselle -Cormon. Là, le chevalier voyait juste. Ainsi cette société, -si paisible en apparence, était intestinement aussi agitée que peuvent -l'être les cercles diplomatiques où la ruse, l'habileté, les passions, -les intérêts se groupent autour des plus graves questions d'empire -à empire.</p> - -<p>Les convives bordaient enfin cette table chargée du premier service, -et chacun mangeait comme on mange en province, sans honte -d'avoir un bon appétit, et non comme à Paris où il semble que les -mâchoires se meuvent par des lois somptuaires qui prennent à tâche -de démentir les lois de l'anatomie. A Paris, on mange du bout -des dents, on escamote son plaisir; tandis qu'en province les choses -se passent naturellement, et l'existence s'y concentre peut-être un -peu trop sur ce grand et universel moyen d'existence auquel Dieu -a condamné ses créatures.</p> - -<p>Ce fut à la fin du premier service que mademoiselle Cormon fit -la plus célèbre de ses <i>rentrées</i>, car on en parla pendant plus de -deux ans, et la chose se conte encore dans les réunions de la petite -bourgeoisie d'Alençon quand il est question de son mariage. La -conversation devenue très-verbeuse et animée au moment où l'on -attaqua la pénultième entrée, s'était naturellement prise à l'affaire -du théâtre et à celle du curé assermenté. Dans la première ferveur -où le royalisme se trouvait en 1816, ceux que, plus tard, on appela -les Jésuites du pays, voulaient expulser l'abbé François de sa -cure. Du Bousquier, soupçonné par monsieur de Valois d'être le -soutien de ce prêtre, le promoteur de ces intrigues, et sur le dos -duquel le gentilhomme les aurait d'ailleurs mises avec son adresse -habituelle, était sur la sellette sans avocat pour le défendre. Athanase, -le seul convive assez franc pour soutenir du Bousquier, ne -se trouvait pas posé pour émettre ses idées devant ces potentats -d'Alençon qu'il trouvait d'ailleurs stupides. Il n'y a plus que les -jeunes gens de province qui gardent une contenance respectueuse -devant les gens d'un certain âge, et n'osent ni les fronder, ni les -trop fortement contredire. La conversation, atténuée par l'effet de -délicieux canards aux olives, tomba soudain à plat. Mademoiselle -Cormon, jalouse de lutter contre ses propres canards, voulut défendre -du Bousquier, que l'on représentait comme un pernicieux -artisan d'intrigues, capable de <i>faire battre des montagnes</i>.</p> - -<p><span class="pagenum">67</span> -—Moi, dit-elle, je croyais que monsieur du Bousquier ne s'occupait -que d'enfantillages.</p> - -<p>Dans les circonstances présentes, ce mot eut un prodigieux -succès. Mademoiselle Cormon obtint un beau triomphe: elle fit -choir la princesse Goritza le nez contre la table. Le chevalier, qui -ne s'attendait point à un à-propos chez sa Dulcinée, fut si émerveillé, -qu'il ne trouva pas tout d'abord de mot assez élogieux; il -applaudit sans bruit, comme on applaudit aux Italiens, en simulant -du bout des doigts un applaudissement.</p> - -<p>—Elle est adorablement spirituelle, dit-il à madame Granson. -J'ai toujours prétendu qu'un jour elle démasquerait son artillerie.</p> - -<p>—Mais dans l'intimité elle est charmante, répondit la veuve.</p> - -<p>—Dans l'intimité, madame, toutes les femmes ont de l'esprit, -reprit le chevalier.</p> - -<p>Ce rire homérique une fois apaisé, mademoiselle Cormon demanda -la raison de son succès. Alors commença le <i>forte</i> du cancan. -Du Bousquier fut traduit sous les traits d'un père Gigogne célibataire, -d'un monstre qui, depuis quinze ans, entretenait à lui seul -l'hospice des Enfants-Trouvés; l'immoralité de ses mœurs se dévoilait -enfin! elle était digne de ses saturnales parisiennes, etc., etc. -Conduite par le chevalier de Valois, le plus habile chef d'orchestre -en ce genre, l'ouverture de ce cancan fut magnifique.</p> - -<p>—Je ne sais pas, dit-il d'un air plein de bonhomie, ce qui pourrait -empêcher un du Bousquier d'épouser une mademoiselle Suzanne -<i>Je ne sais qui</i>; comment la nommez-vous? Suzette! Quoique -logé chez madame Lardot, je ne connais ces petites filles que de -vue. Si cette Suzon est une grande belle fille, impertinente, œil gris, -taille fine, petit pied, à laquelle j'ai fait à peine attention, mais dont -la démarche m'a paru fort insolente, elle est de beaucoup supérieure -comme manières à du Bousquier. D'ailleurs, Suzanne a la noblesse -de la beauté; sous ce rapport, ce mariage serait pour elle une mésalliance. -Vous savez que l'empereur Joseph eut la curiosité de voir -à Lucienne la du Barry, il lui offrit son bras pour la promener; la -pauvre fille, surprise de tant d'honneur, hésitait à le prendre:—La -beauté sera toujours reine, lui dit l'empereur. Remarquez que c'était -un Allemand d'Autriche, ajouta le chevalier. Mais, croyez-moi, l'Allemagne, -qui passe ici pour très-rustique, est un pays de noble chevalerie -et de belles manières, surtout vers la Pologne et la Hongrie -où il se trouve des...</p> - -<p><span class="pagenum">68</span> -Ici le chevalier s'arrêta, craignant de tomber dans une allusion -à son bonheur personnel; il reprit seulement sa tabatière et confia -le reste de l'anecdote à la princesse qui lui souriait depuis trente-six -ans.</p> - -<p>—Ce mot était fort délicat pour Louis XV, dit du Ronceret.</p> - -<p>—Mais il s'agit, je crois, de l'empereur Joseph, reprit mademoiselle -Cormon d'un petit air entendu.</p> - -<p>—Mademoiselle, dit le chevalier en voyant le Président, le Notaire -et le Conservateur échangeant des regards malicieux; madame -du Barry était la Suzanne de Louis XV, circonstance assez connue -de mauvais sujets comme nous autres, mais que ne doivent pas -savoir les jeunes personnes. Votre ignorance prouve que vous êtes -un diamant sans tache: les corruptions historiques ne vous atteignent -point.</p> - -<p>L'abbé de Sponde regarda gracieusement le chevalier de Valois -et inclina la tête en signe d'approbation laudative.</p> - -<p>—Mademoiselle ne connaît pas l'Histoire? dit le Conservateur des -hypothèques.</p> - -<p>—Si vous me mêlez Louis XV et Suzanne, comment voulez-vous -que je sache votre histoire? répondit angéliquement mademoiselle -Cormon joyeuse de voir le plat de canards vide et la conversation -si bien ranimée, qu'en entendant ce dernier mot, tous ses -convives riaient la bouche pleine.</p> - -<p>—Pauvre petite! dit l'abbé de Sponde. Quand un malheur est -venu, la Charité, qui est un amour divin, aussi aveugle que l'amour -païen, ne doit plus voir la cause. Ma nièce, vous êtes présidente -de la Société de Maternité, il faut secourir cette petite fille qui -trouvera difficilement à se marier.</p> - -<p>—Pauvre enfant! dit mademoiselle Cormon.</p> - -<p>—Croyez-vous que du Bousquier l'épouse? demanda le Président -du tribunal.</p> - -<p>—S'il était honnête homme, il le devrait, dit madame Granson; -mais vraiment mon chien a des mœurs plus honnêtes.....</p> - -<p>—Azor est cependant un grand fournisseur, dit d'un air fin le -Conservateur des hypothèques en essayant de passer du calembour -au bon mot.</p> - -<p>Au dessert, il était encore question de du Bousquier qui avait -donné lieu à mille gentillesses que le vin rendit fulminantes. Chacun, -entraîné par le Conservateur des hypothèques, répondait à un -<span class="pagenum">69</span> -calembour par un autre. Ainsi du Bousquier était un <i>père sévère</i>,—un -<i>père manant</i>,—un <i>père sifflé</i>,—un <i>père vert</i>,—un -<i>père rond</i>,—un <i>père foré</i>,—un <i>père dû</i>,—un <i>père -sicaire</i>.—Il n'était ni <i>père</i>, ni <i>maire</i>; ni un <i>révérend père</i>; -il jouait à <i>pair ou non</i>; ce n'était pas non plus un <i>père conscrit</i>.</p> - -<p>—Ce n'est pas toujours un <i>père nourricier</i>, dit l'abbé de -Sponde avec une gravité qui arrêta le rire.</p> - -<p>—Ni un <i>père noble</i>, reprit le chevalier de Valois.</p> - -<p>L'Église et la noblesse étaient descendues dans l'arène du calembour -en conservant toute leur dignité.</p> - -<p>—Chut! fit le Conservateur des hypothèques, j'entends crier -les bottes de du Bousquier qui, certes, sont plus que jamais <i>à -revers</i>.</p> - -<p>Il arrive presque toujours qu'un homme ignore les bruits qui -courent sur son compte: une ville entière s'occupe de lui, le calomnie -ou le tympanise; s'il n'a pas d'amis, il ne saura rien. Or, -l'innocent du Bousquier, du Bousquier qui souhaitait être coupable -et désirait que Suzanne n'eût pas menti, du Bousquier fut -superbe d'ignorance: personne ne lui avait parlé des révélations -de Suzanne, et tout le monde trouvait d'ailleurs inconvenant de le -questionner sur une de ces affaires où l'intéressé possède quelquefois -des secrets qui l'obligent à garder le silence. Du Bousquier parut -donc très-agaçant et légèrement fat, quand la société revint de -la salle à manger pour prendre le café dans le salon où quelques -personnes étaient déjà venues pour la soirée. Mademoiselle Cormon, -conseillée par sa honte, n'osa regarder le terrible séducteur; -elle s'était emparée d'Athanase qu'elle moralisait en lui débitant les -plus étranges lieux-communs de politique royaliste et de morale -religieuse. Ne possédant pas, comme le chevalier de Valois, une -tabatière ornée de princesses pour essuyer ces douches de niaiseries, -le pauvre poète écoutait d'un air stupide celle qu'il adorait, -en regardant son monstrueux corsage qui gardait ce repos absolu, -l'attribut des grandes masses. Ses désirs produisaient en lui comme -une ivresse qui changeait la petite voix claire de la vieille fille en -un doux murmure, et ses plates idées en motifs pleins d'esprit.</p> - -<p>L'amour est un faux-monayeur qui change continuellement les -gros sous en louis d'or, et qui souvent aussi fait de ses louis des -gros sous.</p> - -<p>—Eh! bien, Athanase, me le promettez-vous?</p> - -<p><span class="pagenum">70</span> -Cette phrase finale frappa l'oreille de l'heureux jeune homme à -la manière de ces bruits qui réveillent en sursaut.</p> - -<p>—Quoi, mademoiselle? répondit-il.</p> - -<p>Mademoiselle Cormon se leva brusquement en regardant du -Bousquier qui ressemblait en ce moment à ce gros dieu de la -fable que la République mettait sur ses écus; elle s'avança vers -madame Granson et lui dit à l'oreille:—Ma pauvre amie, votre -fils est idiot! Le lycée l'a perdu, dit-elle en se souvenant de l'insistance -avec laquelle le chevalier de Valois avait parlé de la mauvaise -éducation des lycées.</p> - -<p>Quel coup de foudre! A son insu le pauvre Athanase avait eu -l'occasion de jeter ses brandons sur les sarments amassés dans le -cœur de la vieille fille; s'il l'eût écoutée, il aurait pu faire comprendre -sa passion: car, dans l'agitation où se trouvait mademoiselle -Cormon, un seul mot suffisait; mais cette stupide avidité qui -caractérise l'amour jeune et vrai l'avait perdu, comme quelquefois -un enfant plein de vie se tue par ignorance.</p> - -<p>—Qu'as-tu donc dit à mademoiselle de Cormon? demanda madame -Granson à son fils.</p> - -<p>—Rien.</p> - -<p>—Rien, j'expliquerai cela! se dit-elle en remettant à demain -les affaires sérieuses, car elle attacha peu d'importance à ce mot -en croyant du Bousquier perdu dans l'esprit de la vieille fille.</p> - -<p>Bientôt les quatre tables se garnirent de leurs seize joueurs. Quatre -personnes s'intéressèrent à un piquet, le jeu le plus cher et auquel -il se perdait beaucoup d'argent. Monsieur Choisnel, le Procureur -du roi et deux dames allèrent faire un trictrac dans le cabinet des -laques rouges. Les girandoles furent allumées; puis la fleur de la -société de mademoiselle Cormon vint s'épanouir devant la cheminée, -sur les bergères, autour des tables, après que chaque nouveau -couple arrivé eut dit à mademoiselle Cormon:—Vous allez -donc demain au Prébaudet?</p> - -<p>—Mais il le faut bien, répondait-elle.</p> - -<p>Généralement la maîtresse de la maison parut préoccupée. Madame -Granson, la première, s'aperçut de l'état peu naturel où se -trouvait la vieille fille: mademoiselle Cormon pensait.</p> - -<p>—A quoi songez-vous, cousine? lui dit-elle enfin en la trouvant -assise dans le boudoir.</p> - -<p>—Je pense, répondit-elle, à cette pauvre fille. Ne suis-je pas -<span class="pagenum">71</span> -présidente de la Société Maternelle, je vais vous aller chercher dix -écus!</p> - -<p>—Dix écus! s'écria madame Granson. Mais vous n'avez jamais -donné autant.</p> - -<p>—Mais, ma bonne, il est si naturel d'avoir des enfants!</p> - -<p>Cette phrase immorale partie du cœur stupéfia la trésorière de -la Société Maternelle. Du Bousquier avait évidemment grandi dans -l'esprit de mademoiselle Cormon.</p> - -<p>—Vraiment, dit madame Granson, du Bousquier n'est pas seulement -un monstre, il est encore un infâme. Lorsqu'on a causé -préjudice à quelqu'un, ne doit-on pas l'indemniser? Ne serait-ce -pas à lui, plutôt qu'à nous, de secourir cette petite, qui, après -tout, me semble un fort mauvais sujet, car il y avait dans Alençon -mieux que ce cynique du Bousquier! il faut être bien libertine -pour s'adresser à lui.</p> - -<p>—Cynique! Votre fils vous apprend, ma chère, des mots latins -qui sont incompréhensibles. Certes, je ne veux pas excuser monsieur -du Bousquier; mais expliquez-moi comment une femme est -libertine en préférant un homme à un autre?</p> - -<p>—Chère cousine, vous épouseriez mon fils Athanase, il n'y aurait -là rien que de très-naturel; il est jeune et beau, plein d'avenir, -il sera la gloire d'Alençon; seulement tout le monde penserait -que vous avez pris un si jeune homme pour être très-heureuse; les -mauvaises langues diraient que vous faites vos provisions de bonheur -pour n'en jamais manquer; il y aurait des femmes jalouses -qui vous accuseraient de dépravation; mais qu'est-ce que cela ferait? -vous seriez bien aimée et véritablement. Si Athanase vous -paraît idiot, ma chère, c'est qu'il a trop d'idées; les extrêmes se -touchent. Il vit certes comme une jeune fille de quinze ans; il n'a -pas roulé dans les impuretés de Paris, <i>lui</i>!... Eh! bien, changez -les termes, comme disait mon pauvre mari: il en est de même de du -Bousquier par rapport à Suzanne. Vous seriez calomniée, vous; mais, -dans l'affaire de du Bousquier, tout est vrai. Comprenez-vous?</p> - -<p>—Pas plus que si vous me parliez grec, dit mademoiselle Cormon -qui ouvrait de grands yeux en tendant toutes les forces de son -intelligence.</p> - -<p>—Hé! bien, cousine, puisqu'il faut mettre les points sur les i, -Suzanne ne peut pas aimer du Bousquier. Et si le cœur n'est pour -rien dans cette affaire...</p> - -<p><span class="pagenum">72</span> -—Mais, cousine, avec quoi aime-t-on donc, si l'on n'aime pas -avec le cœur?</p> - -<p>Ici madame Granson se dit en elle-même ce qu'avait pensé le -chevalier de Valois:—Cette pauvre cousine est par trop innocente, -cela passe la permission.—Chère enfant, reprit-elle à haute voix, -il me semble que les enfants ne se conçoivent pas uniquement par -l'esprit.</p> - -<p>—Mais si, ma chère, car la Sainte-Vierge...</p> - -<p>—Mais, ma bonne, du Bousquier n'est pas le Saint-Esprit!</p> - -<p>—C'est vrai, répondit la vieille fille, c'est un homme! un homme -que sa tournure rend assez dangereux pour que ses amis l'engagent -à se marier.</p> - -<p>—Vous pouvez, cousine, amener ce résultat...</p> - -<p>—Hé! comment? dit la vieille fille avec l'enthousiasme de la -charité chrétienne.</p> - -<p>—Ne le recevez plus jusqu'à ce qu'il ait pris une femme; vous -devez aux bonnes mœurs et à la religion de manifester en cette circonstance -une exemplaire réprobation.</p> - -<p>—A mon retour du Prébaudet, nous reparlerons de ceci, ma -chère madame Granson, je consulterai mon oncle et l'abbé Couturier, -dit mademoiselle Cormon en rentrant dans le salon qui se -trouvait en ce moment à son plus haut degré d'animation.</p> - -<p>Les lumières, les groupes de femmes bien mises, le ton solennel, -l'air magistral de cette assemblée ne rendaient pas mademoiselle Cormon -moins fière que sa société de cette tenue aristocratique. Pour -beaucoup de gens, on ne voyait pas mieux à Paris dans les meilleures -compagnies. Dans ce moment, du Bousquier, qui jouait au <ins id="cor_13" title="wisth">whist</ins> -avec monsieur de Valois et deux vieilles dames, madame du Couderai -et madame du Ronceret, était l'objet d'une curiosité sourde. -Il venait quelques jeunes femmes qui, sous prétexte de regarder -jouer, le contemplaient si singulièrement, quoiqu'à la dérobée, que -le vieux garçon finit par croire à quelque oubli dans sa toilette.</p> - -<p>—Mon faux toupet serait-il de travers? se dit-il en éprouvant -une de ces inquiétudes capitales auxquelles sont soumis les vieux -garçons.</p> - -<p>Il profita d'un mauvais coup qui terminait un septième <i lang="en" xml:lang="en">rubber</i>, -pour quitter la table.</p> - -<p>—Je ne peux pas toucher une carte sans perdre, dit-il, je suis -décidément trop malheureux.</p> - -<p><span class="pagenum">73</span> -—Vous êtes heureux ailleurs, dit le chevalier en lui lançant un -fin regard.</p> - -<p>Ce mot fit naturellement le tour du salon où chacun se récria -sur le ton exquis du chevalier, le prince de Talleyrand du pays.</p> - -<p>—Il n'y a que monsieur de Valois pour trouver ces sortes de -choses, dit la nièce du curé de Saint-Léonard.</p> - -<p>Du Bousquier s'alla regarder dans la petite glace oblongue, au-dessus -du Déserteur, et ne se trouva rien d'extraordinaire. Après -d'innombrables répétitions du même texte varié sur tous les modes, -vers dix heures, le départ s'opéra le long de l'embarcadère de la -longue antichambre, non sans quelques conduites faites par mademoiselle -Cormon à ses favorites qu'elle embrassait sur le perron. -Les groupes s'en allaient, les uns vers la route de Bretagne et le -Château, les autres vers le quartier qui regarde la Sarthe. Alors -commençaient les discours qui, depuis vingt ans, retentissaient à -cette heure dans cette rue. C'était inévitablement:—Mademoiselle -Cormon était bien ce soir.—Mademoiselle Cormon?... -je l'ai trouvée singulière.—Comme ce pauvre abbé baisse. -Avez-vous vu comme il dort? Il ne sait plus où sont ses cartes, il -a des distractions.—Nous aurons le chagrin de le perdre.—Il -fait beau ce soir, nous aurons une belle journée demain!—Un -beau temps pour que les pommiers passent fleur!—Vous nous -avez battus; mais quand vous êtes avec monsieur de Valois, vous -n'en faites jamais d'autres.—Combien a-t-il donc gagné?—Mais, -ce soir, il a gagné trois ou quatre francs. Il ne perd jamais.—Oui, -ma foi, savez-vous qu'il y a trois cent soixante-cinq jours dans -l'année, et qu'à ce prix-là son jeu vaut une ferme!—Ah! quels -coups nous avons essuyés ce soir!—Vous êtes bien heureux, monsieur -et madame, vous voilà chez vous; mais nous, nous avons la -moitié de la ville à faire.—Je ne vous plains pas, vous pourriez -avoir une voiture et vous dispenser de venir à pied.—Ah! monsieur, -nous avons une fille à marier qui nous ôte une roue, et l'entretien -de notre fils à Paris nous emporte l'autre.—Vous en faites -toujours un magistrat?—Que voulez-vous que l'on fasse des jeunes -gens?... Et puis, il n'y a pas de honte à servir le roi. Parfois une -discussion sur les cidres ou sur les lins, toujours posée dans les -mêmes termes, et qui revenait aux mêmes époques, se continuait -en chemin. Si quelque observateur du cœur humain eût demeuré -dans cette rue, il aurait toujours su dans quel mois il était, en entendant -<span class="pagenum">74</span> -cette conversation. Mais en ce moment elle fut exclusivement -drolatique, car du Bousquier, qui marchait seul en avant -des groupes, fredonnait, sans se douter de l'à-propos, l'air fameux -de: <i>Femme sensible, entends-tu le ramage?</i> etc. Pour les -uns, du Bousquier était un homme très-fort, un homme mal jugé. -Depuis qu'il avait été confirmé dans son poste par une nouvelle -institution royale, le Président du Ronceret inclinait vers du Bousquier. -Pour les autres, le fournisseur était un homme dangereux, -de mauvaises mœurs, capable de tout. En province, comme à -Paris, les hommes en vue ressemblent à cette statue du beau conte -allégorique d'Addisson, pour laquelle deux chevaliers se battent -en arrivant chacun de leur côté au carrefour où elle s'élève: l'un -la dit blanche, l'autre la tient pour noire; puis, quand ils sont tous -deux à terre, ils la voient blanche à droite et noire à gauche, un -troisième chevalier vient à leur secours et la trouve rouge.</p> - -<p>En rentrant chez lui, le chevalier de Valois se disait:—Il est -temps de faire courir le bruit de mon mariage avec mademoiselle -Cormon. La nouvelle sortira du salon de mademoiselle de Gordes, -ira droit à Séez chez l'Évêque, reviendra par les Grands-Vicaires -chez le curé de Saint-Léonard, qui ne manquera pas de le dire à -l'abbé Couturier; ainsi mademoiselle Cormon recevra ce boulet -ramé dans ses œuvres vives. Le vieux marquis de Gordes invitera -l'abbé de Sponde à dîner, afin d'arrêter un cancan qui ferait tort -à mademoiselle Cormon si je me prononçais contre elle, à moi si -elle me refusait. L'abbé sera bien et dûment entortillé; puis mademoiselle -Cormon ne tiendra pas contre une visite de mademoiselle -de Gordes qui lui démontrera la grandeur et l'avenir de cette alliance. -L'héritage de l'abbé vaut plus de cent mille écus, les économies -de la fille doivent monter à plus de deux cent mille livres, -elle a son hôtel, le Prébaudet et quinze mille livres de rente. Un -mot à mon ami le comte de Fontaine, et je deviens Maire d'Alençon, -Député; puis, une fois assis sur les bancs de la Droite, nous -arriverons à la Pairie, en criant La clôture! ou A l'ordre!</p> - -<p>Rentrée chez elle, madame Granson eut une vive explication avec -son fils qui ne voulut pas comprendre la liaison qui existait entre -ses opinions et ses amours. Ce fut la première querelle qui troubla -l'harmonie de ce pauvre ménage.</p> - -<p>Le lendemain, à neuf heures, mademoiselle Cormon, emballée -dans sa carriole avec Josette, et qui se dessinait comme une pyramide -<span class="pagenum">75</span> -sur l'océan de ses paquets, montait la rue Saint-Blaise pour -se rendre au Prébaudet, où devait la surprendre l'événement qui -précipita son mariage, et que ne pouvaient prévoir ni madame -Granson, ni du Bousquier, ni monsieur de Valois, ni mademoiselle -Cormon. Le hasard est le plus grand de tous les artistes.</p> - -<p>Le lendemain de son arrivée au Prébaudet, mademoiselle Cormon -était fort innocemment occupée, sur les huit heures du matin, -à écouter pendant son déjeuner les divers rapports de son garde et -de son jardinier, lorsque Jacquelin fit une vigoureuse irruption dans -la salle à manger.</p> - -<p>—Mademoiselle, dit-il tout ébouriffé, monsieur votre oncle vous -expédie un exprès, le fils à la mère Grosmort, avec une lettre. Le gars -est parti d'Alençon avant le jour, et ne le voilà pas moins arrivé. -Il a couru presque comme Pénélope! Faut-il lui donner un verre -de vin?</p> - -<p>—Qu'a-t-il pu arriver, Josette, mon oncle serait-il.....</p> - -<p>—Il n'écrirait pas, dit la femme de chambre en devinant les -craintes de sa maîtresse.</p> - -<p>—Vite! vite! s'écria mademoiselle Cormon après avoir lu les -premières lignes, que Jacquelin attelle Pénélope.—Arrange-toi, -ma fille, pour avoir tout remballé dans une demi-heure, dit-elle à -Josette. Nous retournons à la ville...</p> - -<p>—Jacquelin! cria Josette excitée par le sentiment qu'exprima -le visage de mademoiselle Cormon.</p> - -<p>Jacquelin, instruit par Josette, arriva disant:—Mais, mademoiselle, -Pénélope mange son avoine.</p> - -<p>—Hé! qu'est-ce que cela me fait? je veux partir à l'instant.</p> - -<p>—Mais, mademoiselle, il va pleuvoir!</p> - -<p>—Eh! bien, nous serons mouillés.</p> - -<p>—Le feu est à la maison, dit en murmurant Josette piquée du -silence que gardait sa maîtresse en achevant la lettre, la lisant et -relisant.</p> - -<p>—Achevez donc au moins votre café, ne vous tournez pas le -sang! Regardez comme vous êtes rouge.</p> - -<p>—Je suis rouge, Josette! dit-elle en allant se regarder dans une -glace <ins id="cor_14" title="dans">dont</ins> le tain tombait et qui lui offrit l'image de ses traits doublement -renversés. Mon Dieu! pensa mademoiselle Cormon, si -j'allais être laide!—Allons, Josette, allons, ma fille, habille-moi. -Je veux être prête avant que Jacquelin n'ait attelé Pénélope. Si tu -<span class="pagenum">76</span> -ne peux remettre mes paquets dans la voiture, je les laisserai ici, -plutôt que de perdre une minute.</p> - -<p>Si vous avez bien compris l'excès de monomanie à laquelle le -désir de se marier avait fait arriver mademoiselle Cormon, vous -partagerez son émotion. Le digne oncle annonçait à sa nièce que -monsieur de Troisville, ancien militaire au service de Russie, petit-fils -d'un de ses meilleurs amis, souhaitait se retirer à Alençon, et -lui demandait l'hospitalité, en se recommandant de l'amitié <ins id="cor_90" title="qui">que</ins> -l'abbé portait à son grand-père, le comte de Troisville, chef d'escadre -sous Louis XV. L'ancien Vicaire-Général épouvanté priait instamment -sa nièce de revenir pour l'aider à recevoir leur hôte et à -lui faire les honneurs de la maison, car la lettre avait éprouvé quelque -retard, monsieur de Troisville pouvait lui tomber sur les bras -dans la soirée. A la lecture de cette lettre pouvait-il être question -des soins que demandait le Prébaudet? En ce moment, le garde -et le fermier, témoins de l'effarouchement de leur maîtresse, se tenaient -cois en attendant ses ordres. Quand ils l'arrêtèrent au passage -afin d'obtenir leurs instructions, pour la première fois de sa vie -mademoiselle Cormon, la despotique vieille fille qui voyait tout par -elle-même au Prébaudet, leur dit un <i>comme vous voudrez!</i> -qui les frappa de stupéfaction; car leur maîtresse poussait le soin -administratif jusqu'à compter ses fruits et les enregistrait par sortes, -afin de diriger la consommation suivant le nombre de chaque -espèce de fruit.</p> - -<p>—Je crois rêver, dit Josette en voyant sa maîtresse volant par -les escaliers comme un éléphant auquel Dieu aurait donné des -ailes.</p> - -<p>Bientôt, malgré une pluie battante, mademoiselle sortit du Prébaudet, -laissant à ses gens la bride sur le cou. Jacquelin n'osa -prendre sur lui de presser le petit trot habituel de la paisible Pénélope, -qui, semblable à la belle reine dont elle portait le nom, -avait l'air de faire autant de pas en arrière qu'elle en faisait en -avant. Voyant cette allure, mademoiselle ordonna d'une voix aigre -à Jacquelin d'avoir à faire galoper, à coups de fouet s'il le fallait, -la pauvre jument étonnée; tant elle avait peur de ne pas avoir le -temps d'arranger convenablement la maison pour recevoir monsieur -de Troisville. Elle calculait que le petit-fils d'un ami de son oncle -pouvait n'avoir que quarante ans; un militaire devait être immanquablement -garçon, elle se promettait donc, son oncle aidant, de -<span class="pagenum">77</span> -ne pas laisser sortir du logis monsieur de Troisville dans l'état où -il y entrerait. Quoique Pénélope galopât, mademoiselle Cormon, -occupée de ses toilettes et rêvant une première nuit de noces, dit -plusieurs fois à Jacquelin qu'il n'avançait pas. Elle se remuait dans -la carriole sans répondre aux demandes de Josette, et se parlait à -elle-même comme une personne qui roule de grands desseins. Enfin, -la carriole atteignit la grande rue d'Alençon qui s'appelle la rue -Saint-Blaise en y entrant du côté de Mortagne; mais vers l'hôtel du -More elle prend le nom de la rue de la porte de Séez, et devient -la rue du Bercail en débouchant sur la route de Bretagne. Si le -départ de mademoiselle Cormon faisait grand bruit dans Alençon, -chacun peut imaginer le tapage que dut y faire son retour le lendemain -de son installation au Prébaudet, et par une pluie battante -qui lui fouettait le visage sans qu'elle parût en prendre souci. Chacun -remarqua le galop fou de Pénélope, l'air narquois de Jacquelin, -l'heure matinale, les paquets cen dessus dessous, enfin la conversation -animée de Josette et de mademoiselle Cormon, leur impatience -surtout. Les biens de monsieur de Troisville se trouvaient -situés entre Alençon et Mortagne, Josette connaissait les branches -diverses de la famille de Troisville. Un mot dit par Mademoiselle en -atteignant le pavé d'Alençon avait mis Josette au fait de l'aventure; -la discussion s'était établie entre elles, et toutes deux avaient arrêté -que le de Troisville attendu devait être un gentilhomme entre quarante -et quarante-deux ans, garçon, ni riche ni pauvre. Mademoiselle -se voyait comtesse ou vicomtesse de Troisville.</p> - -<p>—Et mon oncle qui ne me dit rien, qui ne sait rien, qui ne s'informe -de rien? Oh! comme c'est mon oncle! il oublierait son nez -s'il ne tenait pas à son visage!</p> - -<p>N'avez-vous pas remarqué que, dans ces sortes de circonstances, -les vieilles filles deviennent comme Richard III, spirituelles, féroces, -hardies, prometteuses, et, comme des clercs grisés, ne respectent -plus rien? Aussitôt la ville d'Alençon, instruite en un moment, -du haut de la rue Saint-Blaise jusqu'à la porte de Séez, de ce retour -précipité accompagné de circonstances graves, fut perturbée -dans tous ses viscères publics et domestiques. Les cuisinières, les -marchands, les passants se dirent cette nouvelle de porte à porte; -puis elle monta dans la région supérieure. Bientôt ces mots:—Mademoiselle -Cormon est revenue! éclatèrent comme une bombe -dans tous les ménages. En ce moment, Jacquelin quittait le banc -<span class="pagenum">78</span> -de bois poli par un procédé qu'ignorent les ébénistes et où il était -assis sur le devant de la carriole; il ouvrait lui-même la grande -porte verte, ronde par le haut, fermée en signe de deuil, car pendant -l'absence de mademoiselle Cormon l'assemblée n'avait pas lieu. -Les fidèles festoyaient alors tour à tour l'abbé de Sponde. Monsieur -de Valois payait sa dette en l'invitant à dîner chez le marquis de -Gordes. Jacquelin appela familièrement Pénélope qu'il avait laissée -au milieu de la rue; la bête habituée à ce manége tourna d'elle-même, -enfila la porte, détourna dans la cour de manière à ne pas -endommager le massif de fleurs. Jacquelin la reprit par la bride et -mena la voiture devant le perron.</p> - -<p>—Mariette! cria mademoiselle Cormon.</p> - -<p>Mais Mariette était occupée à fermer la grande porte.</p> - -<p>—Mademoiselle?</p> - -<p>—Ce monsieur n'est pas venu?</p> - -<p>—Non, mademoiselle.</p> - -<p>—Et mon oncle?</p> - -<p>—Mademoiselle, il est à l'église.</p> - -<p>Jacquelin et Pérotte étaient en ce moment sur la première marche -du perron et tendaient leurs mains pour manœuvrer leur maîtresse -sortie de la carriole et qui se hissait sur le brancard en s'accrochant -aux rideaux. Mademoiselle se jeta dans leurs bras, car -depuis deux ans elle ne voulait plus se risquer à se servir du marchepied -en fer et à double maille fixé dans le brancard par un -horrible mécanisme à gros boulons. Quand mademoiselle Cormon -fut sur le haut du perron, elle regarda sa cour d'un air de satisfaction.</p> - -<p>—Allons, allons, Mariette, laissez la grande porte et venez ici.</p> - -<p>—Le torchon brûle, dit Jacquelin à Mariette quand la cuisinière -passa près de la carriole.</p> - -<p>—Voyons, mon enfant, quelles provisions as-tu? dit mademoiselle -Cormon en s'asseyant sur la banquette de la longue antichambre -comme une personne excédée de fatigue.</p> - -<p>—Mais je n'ai <i>rin</i>, dit Mariette en se mettant les poings sur -les hanches. Mademoiselle sait bien que, pendant son absence, -monsieur l'abbé dîne toujours en ville; hier je suis allée le quérir -chez mademoiselle de Gordes.</p> - -<p>—Où est-il donc?</p> - -<p><span class="pagenum">79</span> -—Monsieur l'abbé, il est à l'église, il ne rentrera qu'à trois -heures.</p> - -<p>—Il ne pense à rien, mon oncle. N'aurait-il pas dû te dire d'aller -au marché! Mariette, vas-y; sans jeter l'argent, n'épargne rien, -prends-y tout ce qu'il y aura de bien, de bon, de délicat. Va t'informer -aux diligences comment l'on se procure des pâtés. Je veux -des écrevisses des rû de la Brillante. Quelle heure est-il?</p> - -<p>—Neuf heures <i>quart moins</i>.</p> - -<p>—Mon Dieu, Mariette, ne perds pas le temps à babiller, la personne -attendue par mon oncle peut arriver d'un instant à l'autre; -s'il fallait lui donner à déjeuner, nous serions de jolis cœurs.</p> - -<p>Mariette se retourna vers Pénélope en sueur, et regarda Jacquelin -d'un air qui voulait dire: Mademoiselle va mettre la main -sur un mari, de cette fois.</p> - -<p>—A nous deux, Josette, reprit la vieille fille, car il faut voir à -coucher monsieur de Troisville.</p> - -<p>Avec quel bonheur cette phrase fut prononcée! <i>voir à coucher -monsieur de Troisville</i> (prononcez Tréville), combien d'idées -dans ce mot! La vieille fille était inondée d'espérance.</p> - -<p>—Voulez-vous le coucher dans la chambre verte?</p> - -<p>—Celle de monseigneur l'Évêque, non, elle est trop près de la -mienne, dit mademoiselle Cormon. Bon pour monseigneur, qui est -un saint homme.</p> - -<p>—Donnez-lui l'appartement de votre oncle.</p> - -<p>—Il est si nu, que ce serait indécent.</p> - -<p>—Dame, mademoiselle! faites arranger en deux temps un lit -dans votre boudoir, il y a une cheminée. Moreau trouvera bien -dans ses magasins un lit à peu près pareil à l'étoffe de la tenture.</p> - -<p>—Tu as raison, Josette. Eh! bien, cours chez Moreau; consulte -avec lui sur tout ce qu'il faut faire, je t'y autorise. Si le lit (le lit -de monsieur de Troisville!) peut être monté ce soir sans que -monsieur de Troisville s'en aperçoive, au cas où monsieur de Troisville -nous viendrait pendant que Moreau serait là, je le veux bien. -Si Moreau ne s'y engage pas je mettrai monsieur de Troisville -dans la chambre verte, quoique monsieur de Troisville sera là bien -près de moi.</p> - -<p>Josette s'en allait, sa maîtresse la rappela.</p> - -<p>—Explique tout à Jacquelin, s'écria-t-elle d'une voix formidable -et pleine d'épouvante, qu'il aille lui-même chez Moreau. Ma -<span class="pagenum">80</span> -toilette donc! Si j'étais surprise ainsi par monsieur de Troisville, -sans mon oncle pour le recevoir! Oh! mon oncle, mon oncle! -Viens, Josette, tu vas m'habiller.</p> - -<p>—Mais Pénélope! dit imprudemment Josette.</p> - -<p>Les yeux de mademoiselle Cormon étincelèrent pour la seule fois -de sa vie:—Toujours Pénélope! Pénélope par ci, Pénélope par -là! Est-ce donc Pénélope qui est la maîtresse?</p> - -<p>—Mais elle est en nage et n'a pas mangé l'avoine!</p> - -<p>—Et qu'elle crève! s'écria mademoiselle Cormon; mais que je -me marie, pensa-t-elle.</p> - -<p>En entendant ce mot qui lui parut un homicide, Josette resta -pendant un moment interdite; puis elle dégringola le perron à un -geste que lui fit sa maîtresse.</p> - -<p>—Mademoiselle a le diable au corps, Jacquelin! fut la première -parole de Josette.</p> - -<p>Ainsi tout fut d'accord dans cette journée pour produire le grand -coup de théâtre qui décida de la vie de mademoiselle Cormon. La -ville était déjà cen dessus-dessous par suite des cinq circonstances -aggravantes qui accompagnaient le retour subit de mademoiselle -Cormon, à savoir: la pluie battante, le galop de Pénélope essoufflée, -en sueur et les flancs rentrés; l'heure matinale, les paquets en -désordre, et l'air singulier de la vieille fille effarée. Mais quand -Mariette fit son invasion au marché pour y tout enlever, quand -Jacquelin vint chez le principal tapissier d'Alençon, rue de la Porte -de Séez, à deux pas de l'église, pour y chercher un lit, il y eut -matière aux conjectures les plus graves. On discuta cette étrange -aventure au Cours, sur la Promenade; elle occupa tout le monde, -et même mademoiselle de Gordes chez qui se trouvait le chevalier -de Valois. A deux jours de distance, la ville d'Alençon était remuée -par des événements si capitaux, que quelques bonnes femmes disaient:—Mais -c'est la fin du monde! Cette dernière nouvelle se -résuma dans toutes les maisons par cette phrase:—Qu'arrive-t-il -donc chez les Cormon? L'abbé de Sponde, questionné fort adroitement -quand il sortit de Saint-Léonard pour aller se promener au -Cours avec l'abbé Couturier, répondit bonifacement qu'il attendait -le vicomte de Troisville, gentilhomme au service de Russie pendant -l'émigration, et qui revenait habiter Alençon. De deux à cinq heures, -une espèce de télégraphe labial joua dans la ville et apprit à -<ins id="cor_15" title="nous">tous</ins> les habitants que mademoiselle Cormon avait enfin trouvé un -<span class="pagenum">81</span> -mari par correspondance, et qu'elle allait épouser le vicomte de -Troisville. Ici l'on disait: Moreau fait déjà le lit. Là, le lit avait six -pieds. Le lit était de quatre pieds, rue du Bercail, chez madame -Granson. C'était un simple lit de repos chez du Ronceret où dînait -du Bousquier. La petite bourgeoisie prétendait qu'il coûtait onze -cents francs. Généralement on disait que <i>c'était vendre la peau -de l'ours</i>. Plus loin, les carpes avaient renchéri! Mariette s'était -jetée sur le marché pour y faire une rafle générale. En haut de la -rue Saint-Blaise, Pénélope avait dû crever. Ce décès se révoquait -en doute chez le Receveur-Général. Néanmoins, il était authentique -à la Préfecture que la bête avait expiré en tournant la porte de l'hôtel -Cormon, tant la vieille fille était accourue avec vélocité sur sa -proie. Le sellier qui demeurait au coin de la rue de Séez fut assez -osé pour venir demander s'il était arrivé quelque chose à la voiture -de mademoiselle Cormon, afin de voir si Pénélope était morte. -Du haut de la rue Saint-Blaise jusqu'au bout de la rue du Bercail, -on apprit que, grâce aux soins de Jacquelin, Pénélope, cette silencieuse -victime de l'intempérance de sa maîtresse, vivait encore, -mais elle paraissait souffrante. Sur toute la route de Bretagne, le -vicomte de Troisville était un cadet sans le sou, car les biens du -Perche appartenaient au marquis de Troisville, pair de France qui -avait deux enfants. Ce mariage était une bonne fortune pour le -pauvre émigré, le vicomte était l'affaire de mademoiselle Cormon; -l'aristocratie de la route de Bretagne approuvait le mariage, la vieille -fille ne pouvait faire un meilleur emploi de sa fortune. Mais, dans -la bourgeoisie, le vicomte de Troisville était un général russe qui -avait combattu contre la France, qui revenait avec une grande fortune -gagnée à la cour de Saint-Pétersbourg; c'était un <i>étranger</i>, -un des <i>alliés</i> pris en haine par les Libéraux. L'abbé de Sponde -avait sournoisement moyenné ce mariage. Toutes les personnes qui -avaient le droit d'entrer chez mademoiselle Cormon comme chez -eux se promirent d'aller la voir le soir. Pendant cette agitation -transurbaine, qui fit presque oublier Suzanne, mademoiselle Cormon -n'était pas moins agitée; elle éprouvait des sentiments tout -nouveaux. En regardant son salon, son boudoir, le cabinet, la salle -à manger, elle fut saisie d'une appréhension cruelle. Une espèce -de démon lui montra ce vieux luxe en ricanant; les belles choses -qu'elle admirait depuis son enfance furent soupçonnées, accusées -de vieillesse. Enfin elle eut cette crainte qui s'empare de presque -<span class="pagenum">82</span> -tous les auteurs, au moment où ils lisent une œuvre qu'ils croient -parfaite à quelque critique exigeant ou blasé: les situations neuves -paraissent usées; les phrases les mieux tournées, les plus léchées, -se montrent louches ou boiteuses; les images grimacent ou se contrarient, -le faux saute aux yeux. De même la pauvre fille tremblait -de voir sur les lèvres de monsieur de Troisville un sourire de mépris -pour ce salon d'évêque; elle redouta de lui voir jeter un regard -froid sur cette antique salle à manger; enfin elle craignit que -le cadre ne vieillît le tableau. Si ces antiquités allaient jeter sur -elle un reflet de vieillesse? Cette question qu'elle se fit lui donna -la chair de poule. En ce moment, elle aurait livré le quart de ses -économies pour pouvoir restaurer sa maison en un instant par un -coup de baguette de fée. Quel est le fat de général qui n'a pas frissonné -la veille d'une bataille? La pauvre fille était entre un Austerlitz -et un Waterloo.</p> - -<p>—Madame la vicomtesse de Troisville, se disait-elle, le beau -nom! Nos biens iraient au moins dans une bonne maison.</p> - -<p>Elle était en proie à une irritation qui faisait tressaillir ses plus -déliés rameaux nerveux et leurs papilles depuis si long-temps -noyées dans l'embonpoint. Tout son sang, fouetté par l'espérance, -était en mouvement. Elle se sentait la force de converser, s'il le -fallait, avec monsieur de Troisville.</p> - -<p>Il est inutile de parler de l'activité avec laquelle fonctionnèrent -Josette, Jacquelin, Mariette, Moreau et ses garçons. Ce fut un empressement -de fourmis occupées à leurs œufs. Tout ce qu'un soin -journalier rendait si propre fut repassé, brossé, lavé, frotté. Les -porcelaines des grands jours virent la lumière. Les services damassés -numérotés A, B, C, D furent tirés des profondeurs où ils gisaient -sous une triple garde d'enveloppes défendues par de formidables lignes -d'épingles. Les plus précieux rayons de la bibliothèque furent -interrogés. Enfin mademoiselle sacrifia trois bouteilles des fameuses -liqueurs de madame Amphoux, la plus illustre des distillatrices -d'outre-mer, nom cher aux amateurs. Grâces au dévouement de ses -lieutenants, mademoiselle put se présenter au combat. Les différentes -armes, les meubles, l'artillerie de cuisine, les batteries de l'office, -les vivres, les munitions, les corps de réserve furent prêts sur -toute la ligne. Jacquelin, Mariette et Josette reçurent l'ordre de -se mettre en grande tenue. Le jardin fut ratissé. La vieille fille regretta -de ne pouvoir s'entendre avec les rossignols logés dans les arbres -<span class="pagenum">83</span> -pour obtenir d'eux leurs plus belles roulades. Enfin, sur les -quatre heures, au moment même où l'abbé de Sponde rentrait, où -mademoiselle croyait avoir vainement mis le couvert le plus coquet, -apprêté le plus délicat des dîners, le clic-clac d'un postillon se fit -entendre dans le Val-Noble.</p> - -<p>—<i>C'est lui!</i> se dit-elle en recevant les coups de fouet dans le -cœur.</p> - -<p>En effet, annoncé par tant de cancans, un certain cabriolet de -poste où se trouvait un monsieur seul avait fait une si grande sensation -en descendant la rue Saint-Blaise et tournant la rue du Cours, -que quelques petits gamins et de grandes personnes l'avaient suivi, -et restaient groupés autour de la porte de l'hôtel Cormon pour le -voir entrer. Jacquelin, qui flairait aussi son propre mariage, avait -entendu le clic-clac dans la rue Saint-Blaise, il avait ouvert la -grand'porte à deux battants. Le postillon, qui était de sa connaissance, -mit sa gloire à bien tourner, et arrêta net au perron. Quant -au postillon, vous comprenez qu'il s'en alla bien et dûment grisé -par Jacquelin. L'abbé vint au-devant de son hôte dont la voiture -fut dépouillée avec la prestesse qu'auraient pu y mettre des voleurs -pressés. Elle fut remisée, la grand'porte fut fermée, et il n'y eut -plus de traces de l'arrivée de monsieur de Troisville en quelques -minutes. Jamais deux substances chimiques ne se marièrent avec -plus de promptitude que la maison Cormon n'en mit à absorber le -vicomte de Troisville. Mademoiselle, de qui le cœur battait comme -à un lézard pris par un pâtre, resta héroïquement dans sa bergère, -au coin du feu. Josette ouvrit la porte, et le vicomte de Troisville -suivi de l'abbé de Sponde se produisit aux regards de la vieille fille.</p> - -<p>—Ma nièce, voici monsieur le vicomte de Troisville, le petit-fils -d'un de mes camarades de collége.—Monsieur de Troisville, voici -ma nièce, mademoiselle Cormon.</p> - -<p>—Ah! le bon oncle, comme il pose bien la question! pensa -Rose-Marie-Victoire.</p> - -<p>Le vicomte de Troisville était, pour le peindre en deux mots, du -Bousquier gentilhomme. Il y avait entre eux toute la différence qui -sépare le genre vulgaire et le genre noble. S'ils avaient été là tous -deux, il eût été impossible au libéral le plus enragé de nier l'aristocratie. -La force du vicomte avait toute la distinction de l'élégance; -ses formes conservaient une dignité magnifique; il avait des yeux -bleus et des cheveux noirs, un teint olivâtre, et il ne devait pas -<span class="pagenum">84</span> -avoir plus de quarante-six ans. Vous eussiez dit un bel Espagnol -conservé dans les glaces de la Russie. Les manières, la démarche, -la pose, tout annonçait un diplomate qui avait vu l'Europe. La mise -était celle d'un homme comme il faut en voyage. Monsieur de Troisville -paraissait fatigué, l'abbé lui offrit de passer dans la chambre -qui lui était destinée, et fut ébahi quand sa nièce ouvrit le boudoir -transformé en chambre à coucher. Mademoiselle Cormon et son oncle -laissèrent alors le noble étranger vaquer à ses affaires avec l'aide -de Jacquelin, qui lui apporta tous les paquets dont il avait besoin. -L'abbé de Sponde et sa nièce allèrent se promener le long de la -Brillante, en attendant que monsieur de Troisville eût fini sa toilette. -Quoique l'abbé de Sponde fût, par un singulier hasard, plus -distrait qu'à l'ordinaire, mademoiselle Cormon ne fut pas moins -préoccupée que lui. Tous deux ils marchèrent en silence. La vieille -fille n'avait jamais rencontré d'homme aussi séduisant que l'était -l'olympien vicomte. Elle ne pouvait se dire à l'allemande:—Voilà -mon idéal! mais elle se sentait prise de la tête aux pieds, et se disait:—Voilà -mon affaire! Tout à coup elle vola chez Mariette pour -savoir si le dîner pouvait subir un retard sans rien perdre de sa -bonté.</p> - -<p>—Mon oncle, ce monsieur de Troisville est bien aimable, dit-elle -en revenant.</p> - -<p>—Mais, ma fille, il n'a encore rien dit, fit en riant l'abbé.</p> - -<p>—Mais cela se voit dans la tournure, sur la physionomie. Est-il -garçon?</p> - -<p>—Je n'en sais rien, répondit l'abbé qui pensait à une discussion -sur la grâce émue entre l'abbé Couturier et lui. Monsieur de -Troisville m'a écrit qu'il désirait acquérir une maison ici.—S'il -était marié il ne serait pas venu seul, reprit-il d'un air insouciant; -car il n'admettait pas que sa nièce pût penser à se marier.</p> - -<p>—Est-il riche?</p> - -<p>—Il est le cadet d'une branche cadette, répondit l'oncle. Son -grand-père a commandé des escadres; mais le père de ce jeune -homme a fait un mauvais mariage.</p> - -<p>—Ce jeune homme! répéta la vieille fille. Mais il me semble, -mon oncle, qu'il a bien quarante-cinq ans, dit-elle; car elle éprouvait -un excessif désir de mettre leurs âges en rapport.</p> - -<p>—Oui, dit l'abbé. Mais à un pauvre prêtre de soixante-dix ans, -Rose, un quadragénaire paraît jeune.</p> - -<p><span class="pagenum">85</span> -En ce moment, tout Alençon savait que monsieur le vicomte de -Troisville était arrivé chez mademoiselle Cormon. L'étranger rejoignit -bientôt ses hôtes, et se prit à admirer la vue de la Brillante, le -jardin et la maison.</p> - -<p>—Monsieur l'abbé, dit-il, toute mon ambition serait de trouver -une habitation semblable à celle-ci. La vieille fille voulut voir une -déclaration dans cette phrase, et baissa les yeux.—Vous devez -bien vous y plaire, mademoiselle? reprit le vicomte.</p> - -<p>—Comment ne m'y plairais-je pas! elle est dans notre famille depuis -l'an 1574, époque à laquelle un de nos ancêtres, intendant du -duc d'Alençon, acquit ce terrain et la fit bâtir, dit mademoiselle -Cormon. Elle est sur pilotis.</p> - -<p>Jacquelin annonça le dîner; monsieur de Troisville offrit son bras -à l'heureuse fille qui tâcha de ne pas trop s'y appuyer, elle craignait -encore tant d'avoir l'air de faire des avances!</p> - -<p>—Tout est très-harmonieux ici, dit le vicomte en s'asseyant à -table.</p> - -<p>—Nos arbres sont pleins d'oiseaux qui nous font de la musique à -bon marché; personne ne les tracasse et toutes les nuits le rossignol -chante, dit mademoiselle Cormon.</p> - -<p>—Je parle de l'intérieur de la maison, fit observer le vicomte -qui ne se donna pas la peine d'étudier mademoiselle Cormon et -ne reconnut point sa nullité d'esprit.—Oui, tout y est en rapport, -les tons de couleur, les meubles, la physionomie.</p> - -<p>—Cependant, elle nous coûte beaucoup, les impositions sont -énormes, répondit l'excellente fille frappée du mot <i>rapport</i>.</p> - -<p>—Ah! les impositions sont chères ici? demanda le vicomte qui, -préoccupé de ses idées, ne remarqua point le coq-à-l'âne.</p> - -<p>—Je ne sais pas, dit l'abbé. Ma nièce est chargée de l'administration -de nos deux fortunes.</p> - -<p>—Les impositions sont des misères pour des personnes riches, -reprit mademoiselle Cormon qui ne voulut point paraître avare. -Quant aux meubles, je les laisserai comme ils sont et n'y ferai rien -changer: à moins que je ne me marie; car alors il faudra que tout -ici soit au goût du maître.</p> - -<p>—Vous êtes dans les grands principes, mademoiselle, dit en souriant -le vicomte, vous ferez un heureux...</p> - -<p>—Jamais personne ne m'a dit un si joli mot, pensa la vieille -fille.</p> - -<p><span class="pagenum">86</span> -Le vicomte complimenta mademoiselle Cormon sur le service, -sur la tenue de la maison, en avouant qu'il croyait la province arriérée, -et qu'il la trouvait <i>très-comfortable</i>.</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est que ce mot-là, bon Dieu? pensa-t-elle. -Où est le chevalier de Valois pour y répondre? Comfortable? Y a-t-il -plusieurs mots là-dedans? Allons, du courage, se dit-elle, c'est -peut-être un mot russe, je ne suis pas obligée d'y répondre.—Mais, -reprit-elle à haute voix en se sentant la langue déliée par -l'éloquence que trouvent presque toutes les créatures humaines -dans les circonstances capitales, monsieur, nous avons ici la plus -brillante société. La ville se réunit précisément chez moi. Vous -pourrez en juger tout à l'heure, car quelques-uns de nos fidèles -auront sans doute appris mon retour, et viendront me voir. Nous -avons le chevalier de Valois, un seigneur de l'ancienne cour, -homme d'infiniment d'esprit, de goût; puis monsieur le marquis -de Gordes et mademoiselle Armande sa sœur (elle se mordit la langue -et se ravisa): une fille remarquable dans son genre, ajouta-t-elle. -Elle a voulu rester fille pour laisser toute sa fortune à son frère -et à son neveu.</p> - -<p>—Ah! fit le vicomte, oui, les Gordes, je me les rappelle.</p> - -<p>—Alençon est très-gai, reprit la vieille fille une fois lancée. On -s'y amuse beaucoup, le Receveur-Général donne des bals, le préfet -est un homme aimable, monseigneur l'Évêque nous honore quelquefois -de sa visite...</p> - -<p>—Allons, reprit en souriant le vicomte, j'ai donc bien fait de -vouloir revenir, comme le lièvre, mourir au gîte.</p> - -<p>—Moi aussi, dit la vieille fille, je suis comme le lièvre, je meurs -où je m'attache.</p> - -<p>Le vicomte prit le proverbe ainsi rendu pour une plaisanterie, -et sourit.</p> - -<p>—Ah! se dit la vieille fille, tout va bien, il me comprend, celui-là!</p> - -<p>La conversation se soutint sur des généralités. Par une de ces -mystérieuses puissances inconnues, indéfinissables, mademoiselle -Cormon retrouvait dans sa cervelle, sous la pression de son désir -d'être aimable, toutes les tournures de phrases du chevalier -de Valois. C'était comme dans un duel où le diable semble ajuster -lui-même le canon du pistolet. Jamais adversaire ne fut -mieux couché en joue. Monsieur de Troisville était beaucoup trop -<span class="pagenum">87</span> -homme de bonne compagnie pour parler de l'excellence du dîner; -mais son silence était un éloge. Il avait, en buvant les vins -délicieux que lui servait profusément Jacquelin, l'air de reconnaître -des amis. Il paraissait grand connaisseur, et le véritable amateur -n'applaudit pas, il jouit. Le vicomte s'informa curieusement du -prix des terrains, des maisons, des emplacements; il se fit longuement -décrire par mademoiselle Cormon l'endroit du confluent de -la Brillante et de la Sarthe. Il s'étonnait que la ville se fût placée -si loin de la rivière, la topographie du pays l'occupait beaucoup. -L'abbé, fort silencieux, laissa sa nièce tenir le dé de la conversation. -Véritablement, mademoiselle crut occuper monsieur de Troisville -qui lui souriait avec grâce, et qui s'engagea pendant ce dîner -beaucoup plus que ses plus empressés épouseurs ne s'étaient engagés -en quinze jours. Aussi, comptez que jamais convive ne fut -mieux ouaté de petits soins, enveloppé de plus d'attentions. Vous -eussiez dit un amant chéri, de retour dans le ménage dont il fait le -bonheur. Mademoiselle prévoyait le moment où il fallait du pain au -vicomte, elle le couvait de ses regards; quand il tournait la tête, -elle lui mettait adroitement un supplément du mets qu'il paraissait -aimer; elle l'aurait fait crever s'il eût été gourmand; mais quel -délicieux échantillon n'était-ce pas de ce qu'elle comptait faire en -amour? Elle ne commit pas la sottise de se déprécier, elle mit bravement -toutes voiles dehors, arbora tous ses pavillons, se posa -comme la reine d'Alençon et vanta ses confitures; enfin elle pêcha -des compliments, en parlant d'elle-même, comme si tous ses trompettes -étaient morts. Elle s'aperçut qu'elle plaisait au vicomte, car -son désir l'avait si bien transformée, qu'elle était devenue presque -femme. Au dessert, elle n'entendit pas sans un ravissement intérieur -des allées et des venues dans l'antichambre et des bruits au -salon qui annonçaient que sa compagnie habituelle venait. Elle fit remarquer -cet empressement à son oncle et à monsieur de Troisville -comme une preuve de l'affection qu'on lui portait, tandis que c'était -l'effet de la lancinante curiosité qui avait saisi toute la ville. -Impatiente de se produire dans sa gloire, mademoiselle Cormon dit -à Jacquelin que l'on prendrait le café et les liqueurs dans le salon -où le domestique alla, devant l'élite de la société, étaler les magnificences -d'un cabaret de Saxe qui ne sortait de son armoire que deux -fois par an. Tout ceci fut observé par la compagnie en train de -gloser à petit bruit.</p> - -<p><span class="pagenum">88</span> -—Peste! fit du Bousquier, rien que les liqueurs de madame -Amphoux qui ne servent qu'aux quatre fêtes carillonnées!</p> - -<p>—C'est décidément un mariage arrangé depuis un an par correspondance, -dit monsieur le Président du Ronceret. Le directeur -des postes reçoit ici, depuis un an, des lettres timbrées d'Odessa.</p> - -<p>Madame Granson frissonna. Monsieur le chevalier de Valois, -quoiqu'il eût dîné comme quatre, pâle jusque dans la section senestre -de sa figure, sentit qu'il allait livrer son secret et dit:—Ne -trouvez-vous pas qu'il fait froid aujourd'hui, je suis gelé?</p> - -<p>—C'est le voisinage de la Russie, fit du Bousquier.</p> - -<p>Le chevalier le regarda d'un air qui voulait dire:—Bien joué.</p> - -<p>Mademoiselle Cormon apparut si radieuse, si triomphante, qu'on -la trouva belle. Cet éclat extraordinaire n'était pas dû seulement -au sentiment; toute la masse de son sang tempêtait en elle-même -depuis le matin, et ses nerfs étaient agités par le pressentiment d'une -grande crise: il fallait toutes ces circonstances pour lui avoir permis -de se ressembler si peu à elle-même. Avec quel bonheur elle -fit les solennelles présentations du vicomte au chevalier, du chevalier -au vicomte, de tout Alençon à monsieur de Troisville, de monsieur -de Troisville à ceux d'Alençon! Par un hasard assez explicable, -le vicomte et le chevalier, ces deux natures aristocratiques, se -mirent à l'instant même à l'unisson; elles se reconnurent; tous -deux se regardèrent comme deux hommes de la même sphère. Ils -se mirent à causer, debout devant la cheminée; le cercle s'était -formé devant eux, et leur conversation, quoique faite <i lang="it" xml:lang="it">sotto voce</i>, -fut écoutée dans un religieux silence. Pour bien saisir l'effet de -cette scène, il faut se figurer mademoiselle Cormon occupée à cuisiner -le café de son prétendu prétendu, le dos tourné à la cheminée.</p> - -<p class="pers">M. DE VALOIS.</p> - -<p>Monsieur le vicomte vient, dit-on, s'établir ici?</p> - -<p class="pers">M. DE TROISVILLE.</p> - -<p>Oui, monsieur, je viens y chercher une maison... (<i>mademoiselle -Cormon se retourne, la tasse à la main</i>). Et il me la -faut grande, pour loger... (<i>mademoiselle Cormon tend la -tasse</i>) ma famille. (<i>Les yeux de la vieille fille se troublent.</i>)</p> - -<p class="pers">M. DE VALOIS.</p> - -<p>Vous êtes marié?</p> - -<p class="pers">M. DE TROISVILLE.</p> - -<p>Depuis seize ans, avec la fille de la princesse <ins id="cor_16" title="Scherbelloff">Sherbellof</ins>.</p> - -<p><span class="pagenum">89</span> -Mademoiselle Cormon tomba foudroyée: du Bousquier la vit -chanceler, il s'élança, la reçut dans ses bras, on ouvrit la porte. Le -fougueux républicain, conseillé par Josette, trouva des forces pour -emporter la vieille fille dans sa chambre où il la déposa sur le lit. -Josette, armée de ciseaux, coupa le corset serré outre mesure. Du -Bousquier jeta brutalement des gouttes d'eau sur le visage de mademoiselle -de Cormon et sur le corsage qui s'étala comme une inondation -de la Loire. La malade ouvrit les yeux, vit du Bousquier, et -la pudeur lui fit jeter un cri en reconnaissant cet homme. Du Bousquier -se retira, laissant entrer six femmes à la tête desquelles était -madame Granson rayonnante de joie.</p> - -<p>Qu'avait fait le chevalier de Valois? Fidèle à son système, il avait -couvert la retraite.</p> - -<p>—Cette pauvre mademoiselle Cormon, dit-il à monsieur de -Troisville en regardant l'assemblée dont le rire fut réprimé par ses -coups d'œil aristocratiques, le sang la tourmente horriblement, elle -n'a pas voulu se faire saigner avant d'aller au Prébaudet (sa terre), -et voilà l'effet des mouvements du sang au printemps.</p> - -<p>—Elle est venue par la pluie ce matin, dit l'abbé de Sponde, -elle a pu prendre un peu de froid qui aura causé cette petite révolution -à laquelle elle est sujette. Mais ce ne sera rien.</p> - -<p>—Elle me disait avant-hier qu'elle ne l'avait pas eue depuis trois -mois, en ajoutant que ça lui jouerait un mauvais tour, reprit le -chevalier.</p> - -<p>—Ah! tu es marié? dit Jacquelin en regardant monsieur de -Troisville qui buvait son café à petits coups.</p> - -<p>Le fidèle domestique épousa le désappointement de sa maîtresse, -il la devina, il remporta les liqueurs de madame Amphoux offertes -au célibataire et non au mari d'une Russe. Tous ces petits détails -furent remarqués et prêtèrent à rire.</p> - -<p>L'abbé de Sponde savait le motif du voyage de monsieur de -Troisville; mais, par un effet de sa distraction, il n'en avait rien -dit, ne sachant pas que sa nièce pût porter à monsieur de Troisville -le moindre intérêt. Quant au vicomte, préoccupé par l'objet -de son voyage et, comme beaucoup de maris, peu pressé de parler -de sa femme, il n'avait pas eu l'occasion de se dire marié; d'ailleurs -il croyait mademoiselle Cormon instruite. Du Bousquier reparut -et fut questionné à outrance.</p> - -<p>L'une des six femmes descendit en annonçant que mademoiselle -<span class="pagenum">90</span> -Cormon allait beaucoup mieux, et que son médecin était venu; mais -elle devait rester au lit, il paraissait urgent de la saigner. Le salon -fut bientôt plein. L'absence de mademoiselle Cormon permit aux -dames de s'entretenir de la scène tragi-comique étendue, commentée, -embellie, historiée, brodée, festonnée, coloriée, enjolivée -qui venait d'avoir lieu et qui devait le lendemain occuper -tout Alençon de mademoiselle Cormon.</p> - -<p>—Ce bon monsieur du Bousquier, comme il vous portait! Quelle -poigne! dit Josette à sa maîtresse. Vraiment, il était pâle de votre -mal, il vous aime toujours.</p> - -<p>Cette phrase servit de clôture à cette solennelle et terrible journée.</p> - -<p>Le lendemain, pendant toute la matinée, les moindres circonstances -de cette comédie couraient dans toutes les maisons d'Alençon, -et, disons-le à la honte de cette ville, elles y causaient un rire -universel. Le lendemain, mademoiselle Cormon, à qui la saignée -avait fait beaucoup de bien, eût paru sublime aux plus intrépides -rieurs s'ils avaient été témoins de la dignité noble, de la magnifique -résignation chrétienne qui l'anima quand elle donna le bras à son -mystificateur involontaire pour aller déjeuner. Cruels farceurs qui -la plaisantiez, pourquoi ne la vîtes-vous pas disant au vicomte:—Madame -de Troisville trouvera difficilement ici un appartement qui -lui convienne; faites-moi la grâce, monsieur, d'accepter ma maison -pendant tout le temps que vous serez à vous en arranger une -en ville.</p> - -<p>—Mais, mademoiselle, j'ai deux filles et deux garçons, nous -vous gênerions beaucoup.</p> - -<p>—Ne me refusez pas, dit-elle avec un regard plein d'attrition.</p> - -<p>—Je vous l'offrais dans la réponse que je vous ai faite à tout hasard, -dit l'abbé, mais vous ne l'avez pas reçue.</p> - -<p>—Quoi, mon oncle, vous saviez...</p> - -<p>La pauvre fille s'arrêta. Josette fit un soupir. Ni le vicomte de -Troisville ni l'oncle ne s'aperçurent de rien. Après le déjeuner, -l'abbé de Sponde emmena le vicomte, comme ils en étaient convenus -la veille, pour lui montrer dans Alençon les maisons qu'il -pouvait acquérir ou les emplacements convenables pour bâtir.</p> - -<p>Restée seule au salon, mademoiselle Cormon dit à Josette d'un -air lamentable:—Mon enfant, je suis à cette heure la fable de -toute la ville.</p> - -<p>—Eh! bien, mademoiselle, mariez-vous!</p> - -<p><span class="pagenum">91</span> -—Mais, ma fille, je ne me suis point préparée à faire un choix.</p> - -<p>—Bah! si j'étais à votre place, je prendrais monsieur du Bousquier.</p> - -<p>—Josette, monsieur de Valois dit qu'il est si républicain!</p> - -<p>—Ils ne savent ce qu'ils disent, vos messieurs: ils prétendent -qu'il volait la République, il ne l'aimait donc point, dit Josette en -s'en allant.</p> - -<p>—Cette fille a étonnamment d'esprit, pensa mademoiselle Cormon -qui demeura seule en proie à ses perplexités.</p> - -<p>Elle entrevoyait qu'un prompt mariage était le seul moyen d'imposer -silence à la ville. Ce dernier échec, si évidemment honteux, -était de nature à lui faire prendre un parti extrême, car les personnes -dépourvues d'esprit sortent difficilement des sentiers bons ou -mauvais dans lesquels elles entrent. Chacun des deux vieux garçons -avait compris la situation dans laquelle allait être la vieille fille; aussi -tous deux s'étaient-ils promis de venir dans la matinée savoir de ses -nouvelles, et, en style de garçon, <i>pousser sa pointe</i>. Monsieur de -Valois jugea que la circonstance exigeait une toilette minutieuse, il -prit un bain, il se pansa extraordinairement. Pour la première et -dernière fois, Césarine le vit mettant avec une incroyable adresse -un soupçon de rouge. Du Bousquier, lui, ce grossier républicain, -animé par une volonté drue, ne fit pas la moindre attention à sa -toilette, il accourut le premier. Ces petites choses décident de la -fortune des hommes, comme de celle des empires. La charge de -Kellermann à Marengo, l'arrivée de Blücher à Waterloo, le dédain -de Louis XIV pour le prince Eugène, le curé de Denain; toutes -ces grandes causes de fortune ou de catastrophes, l'histoire les enregistre; -mais personne n'en profite pour ne rien négliger dans les -petits faits de sa vie. Aussi, voyez ce qui arrive? La duchesse de -Langeais (voir <i>l'Histoire des Treize</i>) se fait religieuse pour n'avoir -pas eu dix minutes de patience, le juge Popinot (voir <i>l'Interdiction</i>) -remet au lendemain pour aller interroger le marquis -d'Espard, Charles Grandet vient par Bordeaux au lieu de revenir par -Nantes, et l'on appelle ces événements des hasards, des fatalités. Un -soupçon de rouge à mettre tua les espérances du chevalier de Valois, -ce gentilhomme ne pouvait périr que de cette manière: il avait vécu -par les Grâces, il devait mourir de leur main. Pendant que le chevalier -donnait un dernier coup d'œil à sa toilette, le gros du Bousquier -entrait au salon de la fille désolée. Cette entrée se combina -<span class="pagenum">92</span> -avec une pensée favorable au républicain, à travers une délibération -où le chevalier avait néanmoins tous les avantages.</p> - -<p>—Dieu le veut, se dit la vieille fille en voyant du Bousquier.</p> - -<p>—Mademoiselle, vous ne trouverez pas mon empressement mauvais; -je n'ai pas voulu me fier à cette grosse bête de René pour -savoir de vos nouvelles, et je suis venu moi-même.</p> - -<p>—Je vais parfaitement bien, répondit-elle d'une voix émue. Je -vous remercie, monsieur du Bousquier, fit-elle après une pause et -d'une voix très-accentuée, de la peine que vous avez prise et que -je vous ai donnée hier.....</p> - -<p>Elle se souvenait d'avoir été dans les bras de du Bousquier, et -ce hasard surtout lui paraissait un ordre du ciel. Elle avait été vue -pour la première fois par un homme, sa ceinture brisée, son lacet -rompu, ses trésors violemment lancés hors de leur écrin.</p> - -<p>—Je vous portais de si grand cœur que je vous ai trouvée légère.</p> - -<p>Ici mademoiselle Cormon regarda du Bousquier comme elle n'avait -encore regardé aucun homme dans le monde. Encouragé, le -fournisseur jeta une œillade à la vieille fille.</p> - -<p>—C'est dommage, ajouta-t-il, que cela ne m'ait pas donné le -droit de vous garder pour toujours à moi. (Elle écouta d'un air -ravi.)—Évanouie, là, sur ce lit, entre nous, vous étiez ravissante; -je n'ai jamais vu dans ma vie de plus belle personne, et j'ai -vu beaucoup de femmes!... Les femmes grasses ont cela de bien -qu'elles sont superbes à voir, elles n'ont qu'à se montrer, elles -triomphent!</p> - -<p>—Vous voulez vous moquer de moi, fit la vieille fille, et ce -n'est pas bien quand toute la ville interprète mal peut-être ce qui -m'est arrivé hier.</p> - -<p>—Aussi vrai que j'ai nom du Bousquier, mademoiselle, je n'ai -jamais changé de sentiments à votre égard, et votre premier refus -ne m'a pas découragé.</p> - -<p>La vieille fille avait les yeux baissés. Il y eut un moment de silence -cruel pour du Bousquier. Mais mademoiselle Cormon prit son -parti, elle releva ses paupières, des larmes roulaient dans ses yeux, -elle regarda du Bousquier tendrement.</p> - -<p>—Si cela est, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante, promettez-moi -seulement de vivre en chrétien, de ne jamais contrarier -mes habitudes religieuses, de me laisser maîtresse de choisir mes -directeurs, et je vous accorde ma main, dit-elle en la lui tendant.</p> - -<p><span class="pagenum">93</span> -Du Bousquier saisit cette bonne grosse main pleine d'écus, et la -baisa saintement.</p> - -<p>—Mais, dit-elle en lui laissant baiser sa main, je demande encore -une chose.</p> - -<p>—Elle est accordée, et si elle est impossible, elle se fera (réminiscence -de Beaujon).</p> - -<p>—Je désire, reprit la vieille fille, que notre mariage se fasse -dans le plus bref délai, que toute la ville le sache ce soir. Puis... -(elle hésita) pour l'amour de moi, il faut vous charger d'un péché -que je sais être énorme, car le mensonge est un des sept péchés -capitaux; mais vous vous en confesserez, n'est-ce pas? Nous en ferons -tous deux pénitence... Ils se regardèrent tous deux tendrement.—D'ailleurs, -peut-être rentre-t-il dans les mensonges que -l'Église nomme officieux...</p> - -<p>—Serait-elle comme Suzanne? se disait du Bousquier. Quel -bonheur!—Hé! bien, mademoiselle? dit-il à haute voix.</p> - -<p>—Il faut, reprit-elle, que vous puissiez prendre sur vous...</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—De dire que ce mariage était convenu depuis six mois entre -nous...</p> - -<p>—Charmante femme, dit le fournisseur avec le ton d'un homme -qui se dévoue, on ne fait ces sacrifices que pour une créature -adorée pendant dix ans.</p> - -<p>—Malgré mes rigueurs donc? lui dit-elle.</p> - -<p>—Oui, malgré vos rigueurs.</p> - -<p>—Monsieur du Bousquier, je vous avais mal jugé.</p> - -<p>Elle lui retendit sa grosse main rouge que rebaisa du Bousquier.</p> - -<p>En ce moment, la porte s'ouvrit, les deux amants regardèrent qui -entrait et ils aperçurent le délicieux mais tardif chevalier de -Valois.</p> - -<p>—Ah! dit-il en entrant, vous voilà debout, belle reine.</p> - -<p>Elle sourit au chevalier et sentit au cœur une pression. Monsieur -de Valois était remarquablement jeune, séduisant; il avait l'air de -Lauzun entrant au Palais-Royal chez Mademoiselle.</p> - -<p>—Eh! cher du Bousquier, dit-il d'un ton railleur, tant il se -croyait sûr du succès, monsieur de Troisville et l'abbé de Sponde -examinent votre maison comme des toiseurs.</p> - -<p>—Ma foi, dit du Bousquier, si le vicomte de Troisville en veut, -elle est à lui pour quarante mille francs. Elle me devient fort inutile! -<span class="pagenum">94</span> -Si mademoiselle me le permet... Il faut que cela se sache.—Mademoiselle, -puis-je le dire?—Oui!—Hé! bien, soyez le premier, -<i>mon cher chevalier</i>, à qui j'apprenne... (mademoiselle -Cormon baissa les yeux) l'honneur, dit l'ancien fournisseur, la -faveur que me fait mademoiselle, et que j'ai gardée sous le secret -depuis quelques mois. Nous nous marions dans quelques jours, le -contrat est rédigé, nous le signerons demain. Vous comprenez que -ma maison de la rue du Cygne me devient inutile. Je cherchais -sous main des acquéreurs, et l'abbé de Sponde, <i>qui le savait</i>, -a naturellement conduit chez moi monsieur de Troisville...</p> - -<p>Ce gros mensonge avait une telle couleur de vérité, que le chevalier -y fut pris. <i>Mon cher chevalier</i> était comme la revanche -prise par Pierre-le-Grand à Pultawa de toutes ses précédentes défaites. -Du Bousquier se vengeait là délicieusement de mille traits -piquants qu'il avait reçus en silence. Dans son triomphe, il fit un -geste de jeune homme, il se passa la main dans son faux toupet -comme si c'était une chevelure véritable, et... il l'enleva.</p> - -<p>—Je vous en félicite l'un et l'autre, dit le chevalier d'un air -agréable, et souhaite que vous finissiez comme les contes de fées: -<i>Ils furent très-heureux et eurent beau</i>—<span class="smcap">coup D'ENFANTS</span>! -Et il massait une prise de tabac.—Mais, monsieur, vous oubliez -que vous avez un faux toupet, ajouta-t-il d'une voix railleuse.</p> - -<p>Du Bousquier rougit, car il avait le faux toupet à dix pouces de -son crâne. Mademoiselle Cormon leva les yeux, vit la nudité du -crâne et baissa les yeux par pudeur. Du Bousquier lança sur le -chevalier le plus venimeux regard que jamais crapaud ait arrêté -sur sa proie.</p> - -<p>—Canailles d'aristocrates qui m'avez dédaigné, je vous écraserai -quelque jour! pensait-il.</p> - -<p>Le chevalier de Valois crut avoir ressaisi tous ses avantages. Mais -mademoiselle Cormon n'était point fille à comprendre la connexité -que mettait le chevalier entre son souhait et le faux toupet, d'ailleurs -l'eût-elle comprise, sa main ne lui appartenait plus. Monsieur -de Valois vit bien que tout était perdu. En effet, l'innocente -fille, en apercevant ces deux hommes muets, voulut les occuper.</p> - -<p>—Faites donc tous deux un piquet, dit-elle sans y mettre de -malice.</p> - -<p>Du Bousquier sourit, et alla, comme futur maître du logis, -prendre la table de piquet. Le chevalier de Valois, soit qu'il eût -<span class="pagenum">95</span> -perdu la tête, soit qu'il voulût rester là pour étudier les causes de -son désastre, et y remédier, se laissa faire comme un mouton -qu'on mène à la boucherie. Il avait reçu le plus violent coup de -massue qui puisse atteindre un homme; un gentilhomme pouvait -être étourdi à moins. Bientôt le digne abbé de Sponde et le vicomte -de Troisville rentrèrent. Aussitôt mademoiselle Cormon se leva, -courut dans l'antichambre, prit son oncle à part, lui dit sa résolution -à l'oreille, et apprenant que la maison de du Bousquier convenait -à monsieur de Troisville, elle pria celui-ci de lui rendre le service -de dire que son oncle la savait à vendre; car elle n'osa pas confier -ce mensonge à l'abbé, de peur d'une distraction. Le mensonge -prospéra mieux que si c'eût été une action vertueuse. Dans la soirée, -tout Alençon apprit la grande nouvelle. Depuis quatre jours, la -ville était occupée comme aux jours néfastes de 1814 et de 1815. -Les uns riaient, les autres admettaient le mariage, ceux-ci le blâmaient, -ceux-là l'approuvaient. La classe moyenne d'Alençon en -fut heureuse, c'était une conquête. Le lendemain, chez les Gordes, -le chevalier de Valois dit un mot cruel.</p> - -<p>—Les Cormon finissent comme ils ont commencé: d'intendant -à fournisseur, il n'y a que la main!</p> - -<p>La nouvelle du choix fait par mademoiselle de Cormon atteignit -au cœur le pauvre Athanase, mais il ne laissa rien transpirer des horribles -agitations auxquelles il fut en proie. Quand il apprit le mariage, -il était chez le président du Ronceret où sa mère faisait un -boston; madame Granson regarda son fils dans une glace, elle le -trouva pâle; mais il l'était depuis le matin, car il avait entendu -parler vaguement de ce mariage; mademoiselle Cormon était une -carte sur laquelle il jouait sa vie, le froid pressentiment d'une catastrophe -l'enveloppait déjà. Lorsque l'âme et l'imagination ont -agrandi le malheur, en ont fait un fardeau trop lourd pour les épaules -et pour le front; quand une espérance long-temps caressée, dont les -réalisations apaiseraient le vautour ardent qui ronge le cœur, vient -à manquer, et que l'homme n'a foi ni en lui malgré ses forces, ni -en Dieu malgré sa puissance, alors il se brise. Athanase était un -fruit de l'éducation impériale. La fatalité, cette religion de l'empereur, -descendit du trône jusque dans les derniers rangs de -l'armée, jusque sur les bancs du collége. Athanase arrêta ses yeux -sur le jeu de madame du Ronceret avec une stupeur qui pouvait si -bien passer pour de l'indifférence, que madame Granson crut s'être -<span class="pagenum">96</span> -trompée sur les sentiments de son fils. Cette apparente insouciance -expliquait son refus de faire à ce mariage le sacrifice de ses opinions -<i>libérales</i>, mot qui venait d'être créé pour l'empereur Alexandre, -et qui procédait, je crois, de madame de Staël par Benjamin -Constant. A compter de cette fatale soirée, Athanase alla se promener -à l'endroit le plus pittoresque de la Sarthe, sur une rive -d'où les dessinateurs qui se sont occupés d'Alençon se sont placés -pour y prendre des points de vue. Il s'y trouve des moulins. La rivière -égaie les prairies. Les bords de la Sarthe sont garnis d'arbres -élégants de forme et bien jetés. Si le paysage est plat, il ne manque -pas des grâces décentes qui distinguent la France où les yeux ne -sont jamais ni fatigués par un jour oriental, ni attristés par de trop -constantes brumes. Ce lieu était solitaire. En province, personne -ne fait attention à une jolie vue, soit que chacun soit blasé, soit -défaut de poésie dans l'âme. S'il existe en province un mail, un -plan, une promenade d'où se découvre une riche perspective, c'est -l'endroit où personne ne va. Athanase affectionna cette solitude -animée par l'eau, où les prés reverdissaient sous les premiers sourires -du soleil printanier. Ceux qui l'y voyaient assis sous un peuplier, -et qui recevaient son regard profond, dirent parfois à madame -Granson:—Votre fils a quelque chose.</p> - -<p>—Je sais ce qu'il fait! répondait la mère d'un air satisfait en -donnant à entendre qu'il méditait une grande œuvre.</p> - -<p>Athanase ne se mêla plus de politique, il n'eut plus d'opinion; -mais il parut, à plusieurs reprises, assez gai, gai d'ironie comme -ceux qui insultent à eux seuls tout un monde. Ce jeune homme, en -dehors de toutes les idées, de tous les plaisirs de la province, intéressait -peu de personnes, il n'était même pas matière à curiosité. -Si l'on parla de lui à sa mère, ce fut à cause d'elle. Il n'y eut pas -une âme qui sympathisât avec celle d'Athanase; pas une femme, -pas un ami ne vinrent à lui pour sécher ses larmes, il les jeta -dans la Sarthe. Si la magnifique Suzanne eût passé par là, combien -de malheurs n'aurait pas enfantés cette rencontre, car ces -deux êtres se seraient aimés! Elle y vint cependant. L'ambition de -Suzanne eut pour cause le récit d'une aventure assez extraordinaire -qui, vers 1799, avait commencé à l'auberge du More, et dont le -récit avait ravagé sa cervelle d'enfant. Une fille de Paris, belle -comme les anges, avait été chargée par la police de se faire aimer -du marquis de Montauran, l'un des chefs envoyés par les Bourbons -<span class="pagenum">97</span> -pour commander les Chouans; elle l'avait rencontré précisément -à l'auberge du More au retour de son expédition de Mortagne: -elle l'avait séduit et l'avait livré. Cette fantastique personne, ce pouvoir -de la beauté sur l'homme, tout dans l'affaire de Marie de Verneuil -et du marquis de Montauran, éblouit Suzanne; elle éprouva -dès l'âge de raison un désir de se jouer des hommes. Quelques mois -après sa fuite, elle ne se refusa donc pas à traverser sa ville natale -pour aller en Bretagne avec un artiste. Elle voulut voir Fougères -où s'était dénouée l'aventure du marquis de Montauran, et parcourir -le théâtre de cette guerre pittoresque dont les tragédies, -encore peu connues, avaient bercé son jeune âge. Puis elle désirait -traverser Alençon dans un si brillant entourage et si bien métamorphosée -que personne ne la reconnut. Elle comptait en un seul moment -mettre sa mère à l'abri du malheur, et délicatement envoyer -au pauvre Athanase la somme qui, dans notre époque, est pour -le génie ce qu'était, au Moyen-âge, le cheval de combat et l'armure -que Rebecca procure à Ivanhoé.</p> - -<p>Un mois se passa dans les plus étranges alternatives, relativement -au mariage de mademoiselle Cormon. Il y eut un parti d'Incrédules -qui nia le mariage, et un parti de Croyants qui l'affirma. -Au bout de quinze jours, le parti des Incrédules reçut un vigoureux -échec: la maison de du Bousquier fut vendue quarante-trois mille -francs à monsieur de Troisville, qui ne voulait qu'une maison fort -simple à Alençon; car il devait aller plus tard à Paris quand la -princesse Sherbellof serait décédée: il comptait attendre paisiblement -cet héritage en s'occupant à reconstituer sa terre. Ceci semblait -positif. Les Incrédules ne se laissèrent pas accabler. Ils prétendirent -que, marié ou non, du Bousquier faisait une excellente -affaire; sa maison ne lui était revenue qu'à vingt-sept mille francs. -Les Croyants furent battus par cette péremptoire observation des -Incrédules. Choisnel, le notaire de mademoiselle Cormon, n'avait -pas encore entendu parler du premier mot relativement au contrat, -dirent encore les Incrédules. Les Croyants, fermes dans leur foi, -remportèrent, le vingtième jour, une victoire signalée sur les -Incrédules. Monsieur Lepressoir, notaire des Libéraux, vint chez -mademoiselle Cormon où le contrat fut signé. Ce fut le premier -des nombreux sacrifices que devait faire mademoiselle Cormon à -son mari. Du Bousquier portait une haine profonde à Choisnel; il -lui attribuait le premier refus qu'il avait essuyé chez les Gordes, -<span class="pagenum">98</span> -et le refus de mademoiselle Armande avait, selon lui, dicté celui -de mademoiselle Cormon. Le vieil athlète du Directoire fit si bien -auprès de la noble fille, qui croyait avoir mal jugé la belle âme du -fournisseur, qu'elle voulut expier ses torts: elle sacrifia son notaire -à l'amour! néanmoins, elle lui communiqua le contrat, et Choisnel, -qui était un homme digne de Plutarque, défendit par écrit les -intérêts de mademoiselle Cormon. Cette circonstance seule faisait -traîner le mariage en longueur. Mademoiselle Cormon reçut plusieurs -lettres anonymes. Elle apprit, à son grand étonnement, que -Suzanne était une fille aussi vierge qu'elle pouvait l'être elle-même, -et que le séducteur au faux toupet ne devait jamais se trouver -pour quelque chose en de pareilles aventures. Mademoiselle Cormon -dédaigna les lettres anonymes; mais elle écrivit à Suzanne, -dans le but d'éclairer la religion de la Société de Maternité. Suzanne, -qui sans doute avait appris le futur mariage de du Bousquier, -avoua sa ruse, envoya mille francs à l'Association, et desservit -fortement le vieux fournisseur. Mademoiselle Cormon convoqua -la Société de Maternité, qui tint une séance extraordinaire, -où l'on prit un arrêté portant que le bureau ne secourrait plus les -malheurs à échoir, mais uniquement ceux échus. Nonobstant ces -menées qui défrayaient la ville de cancans distillés avec friandise, -les bans se publiaient aux Églises et à la Mairie. Athanase dut préparer -les actes. Par mesure de pudeur publique et de sûreté générale, -la fiancée alla au Prébaudet où du Bousquier, flanqué d'atroces -et somptueux bouquets, se rendait le matin et revenait pour -dîner, le soir. Enfin, par une pluvieuse et triste journée de juin, à -midi, le mariage entre mademoiselle Cormon et le sieur du Bousquier, -disaient les Incrédules, eut lieu à la paroisse d'Alençon, à la -vue de tout Alençon. Les époux se rendirent de chez eux à la Mairie, -de la Mairie à l'église dans une calèche, magnifique pour Alençon, -que du Bousquier avait fait venir de Paris en secret. La perte de la -vieille carriole fut aux yeux de toute la ville une espèce de calamité. -Le sellier de la Porte de Séez jetait les hauts cris, car il perdait cinquante -francs de rente que lui rapportaient les raccommodages, -Alençon vit avec effroi le luxe s'introduisant dans la ville par la maison -Cormon. Chacun craignit le renchérissement des denrées, l'exhaussement -du prix des loyers, et l'invasion des mobiliers parisiens. Il -y eut des personnes assez piquées de curiosité pour donner quelque -dix sous à Jacquelin afin de regarder de près la calèche attentatoire -<span class="pagenum">99</span> -à l'économie du pays. Les deux chevaux achetés en Normandie -effrayèrent aussi beaucoup.</p> - -<p>—Si nous achetons ainsi nous-mêmes nos chevaux, dit la société -du Ronceret, nous ne les vendrons donc plus à ceux qui les viennent -chercher.</p> - -<p>Quoique bête, le raisonnement parut profond en ce qu'il empêchait -le pays d'accaparer l'argent étranger. Pour la province, la -richesse des nations consiste moins dans l'active rotation de l'argent -que dans un stérile entassement. Enfin la meurtrière prophétie de -la vieille fille fut accomplie. Pénélope succomba à la pleurésie -qu'elle avait gagnée quarante jours avant le mariage, rien ne la -put sauver. Madame Granson, Mariette, madame du Coudrai, madame -du Ronceret, toute la ville remarqua que madame du Bousquier -était entrée à l'église <i>du pied gauche!</i> présage d'autant -plus horrible que déjà le mot <i>La Gauche</i> prenait une acception -politique. Le prêtre chargé de lire la formule ouvrit par hasard -son livre à l'endroit du <i>De profundis</i>. Ainsi ce mariage fut accompagné -de circonstances si fatales, si orageuses, si foudroyantes, -que personne n'en augura bien. Tout alla de mal en pis. Il n'y eut -point de noces, car les nouveau-mariés partirent pour le Prébaudet. -Les coutumes parisiennes allaient donc triompher des coutumes -provinciales, se disait-on. Le soir, Alençon commenta toutes ces -niaiseries; et il y eut un déchaînement assez général chez les personnes -qui comptaient sur une de ces noces de Gamache qui se font -toujours en province, et que la société considère comme lui étant dues. -La noce de Mariette et de Jacquelin se fit gaiement: ils furent les -deux seules personnes qui contredirent les sinistres prophéties.</p> - -<p>Du Bousquier voulut employer le gain fait sur sa maison à restaurer -et moderniser l'hôtel Cormon. Il avait décidé de passer deux saisons -au Prébaudet, et il y emmena son oncle de Sponde. Cette nouvelle -répandit l'effroi dans la ville, où chacun pressentit que du Bousquier -allait entraîner le pays dans la funeste voie du comfort. Cette -peur s'augmenta quand les gens de la ville aperçurent un matin -du Bousquier venant du Prébaudet au Val-Noble pour surveiller ses -travaux, dans un tilbury attelé d'un nouveau cheval, ayant à ses -côtés René en livrée. Le premier acte de son administration avait -été de placer toutes les économies de sa femme <i>en rentes</i> sur le -Grand-Livre, lesquelles étaient à 67 fr. 50 cent. Dans l'espace d'une -année, pendant laquelle il joua constamment à la hausse, il se fit -<span class="pagenum">100</span> -une fortune personnelle presque aussi considérable que l'était celle -de sa femme. Mais ces foudroyants présages, ces innovations perturbatrices -furent dépassés par un événement qui se rattachait à -ce mariage et le fit paraître encore plus funeste. Le soir même de -la célébration, Athanase et sa mère se trouvaient, après leur dîner, -devant un petit feu de bourrées, nommées des <i>régalades</i>, et que -la servante leur allumait au dessert dans le salon.</p> - -<p>—Eh! bien, nous irons ce soir chez le président du Ronceret, -puisque nous voilà sans mademoiselle Cormon, dit madame Granson. -Mon Dieu! je ne m'habituerai jamais à l'appeler madame du -Bousquier, ce nom-là me déchire les lèvres.</p> - -<p>Athanase regarda sa mère d'un air mélancolique et contraint, il -ne pouvait plus sourire, et il voulait comme saluer cette naïve pensée -qui pansait sa blessure sans la guérir.</p> - -<p>—Maman, dit-il en reprenant sa voix d'enfance, tant sa voix fut -douce, de même qu'il reprenait ce mot abandonné depuis quelques -années; ma chère maman, ne sortons pas encore, il fait si bon là, -devant ce feu!</p> - -<p>La mère entendit sans la comprendre cette suprême prière d'une -mortelle douleur.</p> - -<p>—Restons, mon enfant, dit-elle. J'aime certes mieux causer -avec toi, écouter tes projets, que de faire un boston où je puis -perdre mon argent.</p> - -<p>—Tu es belle ce soir, j'aime à te regarder. Puis je suis dans -un courant d'idées qui s'harmonient à ce pauvre petit salon où -nous avons tant souffert.</p> - -<p>—Où nous souffrirons encore, mon pauvre Athanase, jusqu'à -ce que tes ouvrages réussissent. Moi, je suis faite à la misère; mais -toi, mon trésor, voir ta belle jeunesse passée sans plaisir! rien que -du travail dans ta vie! Cette pensée est une maladie pour une -mère; elle me tourmente le soir, et le matin elle me réveille. -Mon Dieu! mon Dieu! que vous ai-je fait? de quel crime me -punissez-vous?</p> - -<p>Elle quitta sa bergère, prit une petite chaise et se colla contre -Athanase de manière à mettre sa tête sur la poitrine de son enfant. -Il y a toujours la grâce de l'amour chez une maternité vraie. -Athanase baisa sa mère sur les yeux, sur ses cheveux gris, au -front, avec la sainte volonté d'appuyer son âme partout où s'appuyaient -ses lèvres.</p> - -<p><span class="pagenum">101</span> -—Je ne réussirai jamais, dit-il en essayant de tromper sa mère -sur la funeste résolution qu'il roulait dans sa tête.</p> - -<p>—Bah! ne vas-tu pas te décourager? Comme tu le dis, la pensée -peut tout. Avec dix bouteilles d'encre, dix rames de papier et sa -forte volonté, Luther a bouleversé l'Europe? Eh! bien, tu t'illustreras, -et tu feras le bien avec les mêmes moyens qui lui ont servi à -faire le mal. N'as-tu pas dit cela? Moi, je t'écoute, vois-tu; je te -comprends plus que tu ne le crois, car je te porte encore dans mon -sein, et la moindre de tes pensées y retentit comme autrefois le -plus léger de tes mouvements.</p> - -<p>—Je ne réussirai pas ici, vois-tu, maman; et je ne veux pas -te donner le spectacle de mes déchirements, de mes luttes, de mes -angoisses. Oh! ma mère, laisse-moi quitter Alençon; je veux aller -souffrir loin de toi.</p> - -<p>—Je veux être toujours à tes côtés, moi, reprit orgueilleusement -la mère. Souffrir sans ta mère, ta pauvre mère qui sera ta -servante s'il le faut, qui se cachera pour ne pas te nuire si tu le -demandais; ta mère qui alors ne t'accuserait point d'orgueil. Non, -non, Athanase, nous ne nous séparerons jamais.</p> - -<p>Athanase embrassa sa mère avec l'ardeur d'un agonisant qui embrasse -la vie.</p> - -<p>—Je le veux cependant, reprit-il. Sans cela, tu me perdrais... -Cette double douleur, la tienne et la mienne, me tuerait. Il vaut -mieux que je vive, n'est-ce pas?</p> - -<p>Madame Granson regarda son fils d'un air hagard.—Voilà donc -ce que tu couves! On me le disait bien. Ainsi tu pars!</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Tu ne partiras pas sans me tout dire, sans me prévenir. Il te -faut un trousseau, de l'argent. J'ai des louis cousus dans mon jupon -de dessous, il faut que je te les donne.</p> - -<p>Athanase pleura.</p> - -<p>—C'est tout ce que je voulais te dire, reprit-il. Maintenant je -vais te conduire chez le président. Allons...</p> - -<p>Le fils et la mère sortirent. Athanase quitta sa mère sur le pas -de la porte de la maison où elle allait passer la soirée. Il regarda -long-temps la lumière qui s'échappait par les fentes des volets; il -s'y colla, il éprouva la plus frénétique des joies quand, au bout -d'un quart d'heure, il entendit sa mère disant:—<i>Grande indépendance -en cœur!</i></p> - -<p><span class="pagenum">102</span> -—Pauvre mère! je l'ai trompée, s'écria-t-il en gagnant la rive -de la Sarthe.</p> - -<p>Il arriva devant le beau peuplier sous lequel il avait tant médité -depuis quarante jours, et où il avait apporté deux grosses pierres -pour s'asseoir. Il contempla cette belle nature alors éclairée par la -lune; il revit en quelques heures tout son avenir de gloire: il passa -dans les villes émues à son nom; il entendit les applaudissements -de la foule; il respira l'encens des fêtes, il adora toute sa vie rêvée, -il s'élança radieux en de radieux triomphes, il se dressa sa statue, -il évoqua toutes ses illusions pour leur dire adieu dans un -dernier banquet olympique. Cette magie avait été possible pendant -un moment, maintenant elle s'était à jamais évanouie. Dans ce moment -suprême il étreignit son bel arbre, auquel il s'était attaché -comme à un ami; puis il mit chaque pierre dans chacune des poches -de sa redingote et la boutonna. Il était à dessein sorti sans -chapeau. Il alla reconnaître l'endroit profond qu'il avait choisi depuis -long-temps; il s'y glissa résolument en tâchant de ne point -faire de bruit, et il en fit très-peu. Quand, vers neuf heures et -demie, madame Granson revint chez elle, sa servante ne lui parla -pas d'Athanase, elle lui remit une lettre, madame Granson l'ouvrit -et lut ce peu de mots: <i>Ma bonne mère, je suis parti, ne -m'en veux pas!</i></p> - -<p>—Il a fait là un beau coup! s'écria-t-elle. Et son linge, et de -l'argent! Il m'écrira, j'irai le retrouver. Ces pauvres enfants se -croient toujours plus fins que père et mère. Et elle se coucha tranquille.</p> - -<p>La Sarthe avait eu dans la matinée précédente une crue prévue -par les pêcheurs. Ces crues d'eaux troubles amènent des anguilles -entraînées de leurs ruisseaux. Or, un pêcheur avait tendu ses engins -dans l'endroit où s'était jeté le pauvre Athanase en croyant -qu'on ne le retrouverait jamais. Vers six heures du matin, le pêcheur -ramena ce jeune corps. Les deux ou trois amies qu'avait la -pauvre veuve employèrent mille précautions pour la préparer à recevoir -cette horrible dépouille. La nouvelle de ce suicide eut, -comme on le pense bien, un grand retentissement dans Alençon. -La veille, le pauvre homme de génie n'avait pas un seul protecteur; -le lendemain de sa mort, mille voix s'écrièrent:—«Je l'aurais si -bien aidé, moi!» Il est si commode de se poser charitable <i>gratis</i>. -Ce suicide fut expliqué par le chevalier de Valois. Le gentilhomme -<span class="pagenum">103</span> -raconta, dans un esprit de vengeance, le naïf, le sincère, le bel -amour d'Athanase pour mademoiselle Cormon. Madame Granson, -éclairée par le chevalier, se rappela mille petites circonstances, et -confirma les récits de monsieur de Valois. L'histoire devint touchante, -quelques femmes pleurèrent. Madame Granson eut une -douleur concentrée, muette, qui fut peu comprise. Il est pour les -mères en deuil deux genres de douleur. Souvent le monde est dans -le secret de leur perte; leur fils apprécié, admiré, jeune ou beau, -sur une belle route et voguant vers la fortune, ou déjà glorieux, -excite d'universels regrets; le monde s'associe au deuil et l'atténue -en l'agrandissant. Mais il y a la douleur des mères qui seules savent -ce qu'était leur enfant, qui seules en ont reçu les sourires, qui ont -observé seules les trésors de cette vie trop tôt tranchée; cette douleur -cache son crêpe dont la couleur fait pâlir celle des autres -deuils; mais elle ne se décrit point, et heureusement il est peu de -femmes qui sachent quelle corde du cœur est alors à jamais coupée. -Avant que madame du Bousquier ne revînt à la ville, la présidente -de Ronceret, l'une de ses bonnes amies, était allée déjà lui jeter -ce cadavre sur les roses de sa joie, lui apprendre à quel amour elle -s'était refusée; elle lui répandit tout doucettement mille gouttes -d'absinthe sur le miel de son premier mois de mariage. Quand madame -du Bousquier rentra dans Alençon, elle rencontra par hasard -madame Granson au coin du Val-Noble! Le regard de la mère, -mourant de chagrin, atteignit la vieille fille au cœur. Ce fut à la -fois mille malédictions dans une seule, mille flammèches dans un -rayon. Madame du Bousquier en fut épouvantée, ce regard lui avait -prédit, souhaité le malheur. Le soir même de la catastrophe, madame -Granson, l'une des personnes les plus opposées au curé de la -ville, et qui tenait pour le desservant de Saint-Léonard, frémit en -songeant à l'inflexibilité des doctrines catholiques professées par son -propre parti. Après avoir mis elle-même son fils dans un linceul, -en pensant à la mère du Sauveur, madame Granson se rendit, -l'âme agitée d'une horrible angoisse, à la maison de l'assermenté. -Elle trouva le modeste prêtre occupé à emmagasiner les chanvres -et les lins qu'il donnait à filer à toutes les femmes, à toutes les filles -pauvres de la ville afin que jamais les ouvrières ne manquassent -d'ouvrage, charité bien entendue qui sauva plus d'un ménage incapable -de mendier. Le curé quitta ses chanvres et s'empressa -d'emmener madame Granson dans sa salle où la mère désolée reconnut, -<span class="pagenum">104</span> -en voyant le souper du curé, la frugalité de son propre -ménage.</p> - -<p>—Monsieur l'abbé, dit-elle, je viens vous supplier... Elle fondit -en larmes sans pouvoir achever.</p> - -<p>—Je sais ce qui vous amène, répondit le saint homme; mais je -me fie à vous, madame, et à votre parente madame du Bousquier, -pour apaiser Monseigneur à Séez. Oui, je prierai pour votre malheureux -enfant; oui, je dirai des messes; mais évitons tout scandale -et ne donnons pas lieu aux méchants de la ville de se rassembler -dans l'église... Moi seul, sans clergé, nuitamment...</p> - -<p>—Oui, oui, comme vous voudrez, pourvu qu'il soit en terre -sainte! dit la pauvre mère en prenant la main du prêtre et la baisant.</p> - -<p>Vers minuit donc, une bière fut clandestinement portée à la paroisse -par quatre jeunes gens, les camarades les plus aimés d'Athanase. -Il s'y trouvait quelques amies de madame Granson, groupes -de femmes noires et voilées; puis les sept ou huit jeunes gens qui -avaient reçu quelques confidences de ce talent expiré. Quatre torches -éclairaient la bière couverte d'un crêpe. Le curé, servi par -un discret enfant de chœur, dit une messe mortuaire. Puis le suicidé -fut conduit sans bruit dans un coin du cimetière où une croix -de bois noirci, sans inscription, indiqua sa place à la mère. Athanase -vécut et mourut dans les ténèbres. Aucune voix n'accusa le -curé, l'évêque garda le silence. La piété de la mère racheta l'impiété -du fils.</p> - -<p>Quelques mois après, un soir, la pauvre femme, insensée de -douleur, et mue par une de ces inexplicables soifs qu'ont les malheureux -de se plonger les lèvres dans leur amer calice, voulut -aller voir l'endroit où son fils s'était noyé. Son instinct lui disait -peut-être qu'il y avait des pensées à reprendre sous ce peuplier; -peut-être aussi désirait-elle voir ce que son fils avait vu pour la -dernière fois? Il y a des mères qui mourraient de ce spectacle, -d'autres s'y livrent à une sainte adoration. Les patients anatomistes -de la nature humaine ne sauraient trop répéter les vérités contre -lesquelles doivent se briser les éducations, les lois et les systèmes -philosophiques. Disons-le souvent: il est absurde de vouloir ramener -les sentiments à des formules identiques; en se produisant chez -chaque homme, ils se combinent avec les éléments qui lui sont -propres, et prennent sa physionomie.</p> - -<p><span class="pagenum">105</span> -Madame Granson vit venir de loin une femme qui s'écria sur le -lieu fatal:—<i>C'est donc là!</i></p> - -<p>Une seule personne pleura là, comme y pleurait la mère. Cette -créature était Suzanne. Arrivée le matin à l'hôtel du More, elle -avait appris la catastrophe. Si le pauvre Athanase avait vécu, elle -aurait pu faire ce que de nobles personnes, sans argent, rêvent -de faire, et ce à quoi ne pensent jamais les riches, elle eût envoyé -quelque mille francs en écrivant dessus: <i>Argent dû à votre père -par un camarade qui vous le restitue</i>. Cette ruse angélique -avait été inventée par Suzanne pendant son voyage.</p> - -<p>La courtisane aperçut madame Granson, et s'éloigna précipitamment -en lui disant:—<i>Je l'aimais!</i></p> - -<p>Suzanne, fidèle à sa nature, ne quitta pas Alençon sans changer -en fleurs de nénuphar les fleurs d'oranger qui couronnaient la -mariée. Elle, la première, déclara que madame du Bousquier ne -serait jamais que mademoiselle Cormon. Elle vengea d'un coup de -langue Athanase et le cher chevalier de Valois.</p> - -<p>Alençon fut témoin d'un suicide continu bien autrement pitoyable, -car Athanase fut promptement oublié par la société qui veut et -doit promptement oublier ses morts. Le pauvre chevalier de Valois -mourut de son vivant, il se suicida tous les matins pendant quatorze -ans. Trois mois après le mariage de du Bousquier, la société -remarqua, non sans étonnement, que le linge du chevalier devenait -roux, et ses cheveux furent irrégulièrement peignés. Ébouriffé, -le chevalier de Valois n'existait plus! Quelques dents d'ivoire -désertèrent sans que les observateurs du cœur humain pussent -découvrir à quel corps elles avaient appartenu, si elles étaient -de la légion étrangère ou indigènes, végétales ou animales, si l'âge -les arrachait au chevalier ou si elles étaient oubliées dans le tiroir -de sa toilette. La cravate se roula sur elle-même, indifférente à -l'élégance! Les têtes de nègre pâlirent en s'encrassant. Les rides -du visage se plissèrent, se noircirent et la peau se parchemina. -Les ongles incultes se bordèrent parfois d'un liséré de velours -noir. Le gilet se montra sillonné de roupies oubliées qui s'étalèrent -comme des feuilles d'automne. Le coton des oreilles ne fut -plus que rarement renouvelé. La tristesse siégea sur ce front et -glissa ses teintes jaunes au fond des rides. Enfin, les ruines si savamment -réprimées lézardèrent ce bel édifice et montrèrent combien -l'âme a de puissance sur le corps; puisque l'homme blond, le -<span class="pagenum">106</span> -cavalier, le jeune premier mourut quand faillit l'espoir. Jusqu'alors, -le nez du chevalier s'était produit sous une forme gracieuse; jamais -il n'en était tombé ni pastille noire humide ni goutte d'ambre; mais -le nez du chevalier barbouillé de tabac qui débordait sous les narines, -et déshonoré par les roupies qui profitaient de la gouttière -située au milieu de la lèvre supérieure; ce nez, qui ne se souciait -plus de paraître aimable, révéla les énormes soins que le chevalier -prenait autrefois de lui-même et fit comprendre, par leur étendue, -la grandeur, la persistance des desseins de l'homme sur mademoiselle -Cormon. Il fut écrasé par un calembour de du Coudrai qu'il -fit d'ailleurs destituer. Ce fut la première vengeance que le bénin -chevalier poursuivit; mais ce calembour était assassin et dépassait -de cent coudées tous les calembours du Conservateur des hypothèques. -Monsieur du Coudrai, voyant cette révolution nasale, avait -nommé le chevalier, Nérestan. Enfin, les anecdotes imitèrent les -dents; puis les bons mots devinrent rares; mais l'appétit se soutint, -le gentilhomme ne sauva que l'estomac dans ce naufrage de toutes -ses espérances; s'il prépara mollement ses prises, il mangea toujours -effroyablement. Vous devinerez le désastre que cet événement -amena dans les idées en apprenant que monsieur de Valois s'entretint -moins fréquemment avec la princesse Goritza. Un jour il vint -chez le marquis de Gordes avec un mollet devant son tibia. Cette -banqueroute des grâces fut horrible, je vous jure, et frappa tout -Alençon. Ce quasi-jeune homme devenu vieillard, ce personnage -qui sous l'affaissement de son âme passait de cinquante à quatre-vingt-dix -ans, effraya la société. Puis il livra son secret, il avait attendu, -guetté mademoiselle Cormon; il avait, chasseur patient, -ajusté son coup pendant dix ans, et il avait manqué la bête. Enfin -la République impuissante l'emportait sur la vaillante Aristocratie -et en pleine restauration. La forme triomphait du fond, l'esprit était -vaincu par la matière, la diplomatie par l'insurrection. Dernier -malheur! une grisette blessée révéla le secret des matinées du chevalier, -il passa pour un libertin. Les Libéraux lui jetèrent les enfants -trouvés de du Bousquier, et le faubourg Saint-Germain d'Alençon -les accepta très-orgueilleusement; il en rit, il dit:—<i>Ce bon -chevalier, que vouliez-vous qu'il fît?</i> Il plaignit le chevalier, -le mit dans son giron, ranima ses sourires, et une haine effroyable -s'amassa sur la tête de du Bousquier. Onze personnes passèrent aux -Gordes et quittèrent le salon Cormon.</p> - -<p><span class="pagenum">107</span> -Ce mariage eut surtout pour effet de dessiner les partis dans -Alençon. La maison de Gordes y figura la haute aristocratie, car -les Troisville revenus s'y rattachèrent. La maison Cormon représenta, -sous l'habile influence de du Bousquier, cette fatale opinion -qui sans être vraiment libérale, ni résolument royaliste, enfanta les -221 au jour où la lutte se précisa entre le plus auguste, le plus grand, -le seul vrai pouvoir, la <i>Royauté</i>, et le plus faux, le plus changeant, -le plus oppresseur pouvoir, le pouvoir dit <i>parlementaire</i> -qu'exercent des assemblées électives. Le salon du Ronceret, secrètement -allié au salon Cormon, fut hardiment libéral.</p> - -<p>A son retour du Prébaudet, l'abbé de Sponde éprouva de continuelles -souffrances qu'il refoula dans son âme et sur lesquelles il se -tut devant sa nièce, mais il ouvrit son cœur à mademoiselle de -Gordes à laquelle il avoua que, folie pour folie, il eût préféré le -chevalier de Valois à <i>monsieur du Bousquier</i>. Jamais le cher -chevalier n'aurait eu le mauvais goût de contrarier un pauvre vieillard -qui n'avait plus que quelques jours à vivre. Du Bousquier avait -tout détruit au logis. L'abbé dit en roulant de maigres larmes -dans ses yeux éteints:—Mademoiselle, je n'ai plus le couvert où -je me promène depuis cinquante ans! Mes bien-aimés tilleuls ont -été rasés! Au moment de ma mort, la République m'apparaît encore -sous la forme d'un horrible bouleversement à domicile!</p> - -<p>—Il faut pardonner à votre nièce, dit le chevalier de Valois. -Les idées républicaines sont la première erreur de la jeunesse qui -cherche la liberté, mais qui trouve le plus horrible des despotismes, -celui de la canaille impuissante. Votre pauvre nièce n'est -pas punie par où elle a péché.</p> - -<p>—Que vais-je devenir dans une maison où dansent des femmes -nues peintes sur les murs? Où retrouver les tilleuls sous lesquels -je lisais mon bréviaire!</p> - -<p>Semblable à Kant qui ne put donner de lien à ses pensées, lorsqu'on -lui eut abattu le sapin qu'il avait l'habitude de regarder pendant -ses méditations, de même le bon abbé ne put obtenir le même -élan dans ses prières en marchant à travers des allées sans ombre. -Du Bousquier avait fait planter un jardin anglais!</p> - -<p>—C'était mieux, disait madame du Bousquier sans le penser, -mais l'abbé Couturier l'avait <ins id="cor_17" title="autorisé">autorisée</ins> à commettre beaucoup de -choses pour plaire à son mari.</p> - -<p>Cette restauration ôta tout son lustre, sa bonhomie, son air patriarcal -<span class="pagenum">108</span> -à la vieille maison. Semblable au chevalier de Valois dont -l'incurie pouvait passer pour une abdication, de même la majesté -bourgeoise du salon des Cormon n'exista plus quand il fut blanc et -or, meublé d'ottomanes en acajou, et tendu de soie bleue. La salle à -manger, ornée à la moderne, <ins id="cor_91" title="il faut peut-être lire «rendit»">remplit</ins> les plats moins chauds, on n'y -mangeait plus aussi bien qu'autrefois. Monsieur du Coudrai prétendit -qu'il se sentait les calembours arrêtés dans le gosier par les figures -peintes sur les murs, et qui le regardaient dans le blanc des yeux. -A l'extérieur, la province y respirait encore; mais l'intérieur de la -maison révélait le fournisseur du Directoire. Ce fut le mauvais -goût de l'agent de change: des colonnes de stuc, des portes en -glace, des profils grecs, des moulures sèches, tous les styles mêlés, -une magnificence hors de propos. La ville d'Alençon glosa pendant -quinze jours de ce luxe qui parut inouï; puis, quelques mois -après, elle en fut orgueilleuse, et plusieurs riches fabricants renouvelèrent -leur mobilier et se firent de beaux salons. Les meubles -modernes commencèrent à se montrer dans la ville. On y vit des -lampes astrales! L'abbé de Sponde pénétra l'un des premiers les -malheurs secrets que ce mariage devait apporter dans la vie intime -de sa nièce bien-aimée. Le caractère de simplicité noble qui régissait -leur commune existence fut perdu dès le premier hiver, pendant -lequel du Bousquier donna deux bals par mois. Entendre les violons -et la profane musique des fêtes mondaines dans cette sainte maison! -l'abbé priait à genoux pendant que durait cette joie! Puis, le -système politique de ce grave salon fut lentement perverti. Le Grand-Vicaire -devina du Bousquier: il frémit de son ton impérieux; il aperçut -quelques larmes dans les yeux de sa nièce alors qu'elle perdit le -gouvernement de sa fortune, et que son mari lui laissa seulement l'administration -du linge, de la table et des choses qui sont le lot des -femmes. Rose n'eut plus d'ordres à donner. La volonté de monsieur -était seule écoutée par Jaquelin devenu exclusivement cocher, par -René, le groom, par un chef venu de Paris, car Mariette ne fut plus -que fille de cuisine. Madame du Bousquier n'eut que Josette à régenter. -Sait-on combien il en coûte de renoncer aux délicieuses habitudes -du pouvoir? Si le triomphe de la volonté est un des enivrants -plaisirs de la vie des grands hommes, il est toute la vie des êtres -bornés. Il faut avoir été ministre et disgracié pour connaître l'amère -douleur qui saisit madame du Bousquier, alors qu'elle fut réduite à -l'ilotisme le plus complet. Elle montait souvent en voiture contre son -<span class="pagenum">109</span> -gré, elle voyait des gens qui ne lui convenaient pas; elle n'avait -plus le maniement de son cher argent, elle qui s'était vue libre de -dépenser ce qu'elle voulait et qui alors ne dépensait rien. Toute -limite imposée n'inspire-t-elle pas le désir d'aller au delà? Les souffrances -les plus vives ne viennent-elles pas du libre arbitre contrarié? -Ces commencements furent des roses. Chaque concession -faite à l'autorité maritale fut alors conseillée par l'amour de la pauvre -fille pour son époux. Du Bousquier se comporta d'abord admirablement -pour sa femme; il fut excellent, il lui donna des raisons valables -à chaque nouvel empiétement. Cette chambre, si long-temps -déserte, entendit le soir la voix des deux époux au coin du feu. -Aussi, pendant les deux premières années de son mariage, madame -du Bousquier se montra-t-elle très-satisfaite. Elle avait ce petit air -délibéré, finaud qui distingue les jeunes femmes après un mariage -d'amour. Le sang ne la tourmentait plus. Cette contenance -dérouta les rieurs, démentit les bruits qui couraient sur du Bousquier -et déconcerta les observateurs du cœur humain. Rose-Marie-Victoire -craignait tant, en déplaisant à son époux, en le heurtant, -de le désaffectionner, d'être privée de sa compagnie, qu'elle lui -aurait sacrifié tout, même son oncle. Les petites joies niaises de -madame du Bousquier trompèrent le pauvre abbé de Sponde, qui -supporta mieux ses souffrances personnelles en pensant que sa nièce -était heureuse. Alençon pensa d'abord comme l'abbé. Mais il y -avait un homme plus difficile à tromper que toute la ville! Le chevalier -de Valois, réfugié sur le mont sacré de la haute aristocratie, -passait sa vie chez les Gordes; il écoutait les médisances et les caquetages, -il pensait nuit et jour à ne pas mourir sans <ins id="cor_18" title="veangeance">vengeance</ins>. Il -avait abattu l'homme aux calembours, il voulait atteindre du -Bousquier au cœur. Le pauvre abbé comprit les lâchetés du premier -et dernier amour de sa nièce, il frémit en devinant la nature -hypocrite de son neveu, et ses manœuvres perfides. Quoique du -Bousquier se contraignît en pensant à la succession de son oncle, -et ne voulût lui causer aucun chagrin, il lui porta un dernier coup -qui le mit au tombeau. Si vous voulez expliquer le mot <i>intolérance</i> -par le mot <i>fermeté de principes</i>, si vous ne voulez pas condamner -dans l'âme catholique de l'ancien Grand-Vicaire le stoïcisme que -Walter Scott vous fait admirer dans l'âme puritaine du père de -<span lang="en" xml:lang="en">Jeanie Deans</span>, si vous voulez reconnaître dans l'Église romaine le -<i lang="la" xml:lang="la">potiùs mori quàm fœdari</i> que vous admirez dans l'opinion -<span class="pagenum">110</span> -républicaine, vous comprendrez la douleur qui saisit le grand abbé -de Sponde alors qu'il vit dans le salon de son neveu le prêtre apostat, -renégat, relaps, hérétique, l'ennemi de l'Église, le curé fauteur -du serment constitutionnel. Du Bousquier, dont la secrète -ambition était de régenter le pays, voulut, pour premier gage de -son pouvoir, réconcilier le desservant de Saint-Léonard avec le -curé de la paroisse, et il atteignit à son but. Sa femme crut accomplir -une œuvre de paix, là où, selon l'incommutable abbé, il y -avait trahison. Monsieur de Sponde se vit seul dans sa foi. L'évêque -vint chez du Bousquier et parut satisfait de la cessation des hostilités. -Les vertus de l'abbé François avaient tout vaincu, excepté le -Romain Catholique capable de s'écrier avec Corneille:</p> - -<div class="poem"> -<div class="verse">Mon Dieu, que de vertus vous me faites haïr!</div> -</div> - -<p>L'abbé mourut quand expira l'Orthodoxie dans le diocèse.</p> - -<p>En 1819, la succession de l'abbé de Sponde porta les revenus territoriaux -de madame du Bousquier à vingt-cinq mille livres, sans -compter ni le Prébaudet, ni la maison du Val-Noble. Ce fut vers -ce temps que du Bousquier rendit à sa femme le capital des économies -qu'elle lui avait livrées; il le lui fit employer à l'acquisition de -biens contigus au Prébaudet, et rendit ainsi ce domaine l'un des plus -considérables du Département, car les terres appartenant à l'abbé -de Sponde jouxtaient celles du Prébaudet. Personne ne connaissait -la fortune personnelle de du Bousquier, il faisait valoir ses capitaux -chez les Keller à Paris, où il faisait quatre voyages par an. Mais, à -cette époque, il passa pour l'homme le plus riche du département -de l'Orne. Cet homme habile, l'éternel candidat des Libéraux, à qui -sept ou huit voix manquèrent constamment dans toutes les batailles -électorales livrées sous la Restauration, et qui ostensiblement répudiait -les Libéraux en voulant se faire élire comme royaliste ministériel, -sans pouvoir jamais vaincre les répugnances de l'administration, -malgré le secours de la congrégation et de la magistrature; -ce républicain haineux, enragé d'ambition, conçut de lutter avec -le royalisme et l'aristocratie dans ce pays, au moment où ils y -triomphaient. Du Bousquier s'appuya sur le sacerdoce par les -trompeuses apparences d'une piété bien jouée: il accompagna sa -femme à la messe, il donna de l'argent pour les couvents de la -ville, il soutint la congrégation du Sacré-Cœur, il se prononça -pour le clergé dans toutes les occasions où le clergé combattit la -<span class="pagenum">111</span> -Ville, le Département ou l'État. Secrètement soutenu par les Libéraux, -protégé par l'Église, demeurant royaliste constitutionnel, il -côtoya sans cesse l'aristocratie du département pour la ruiner, et -il la ruina. Attentif aux fautes commises par les sommités nobiliaires -et par le gouvernement, il réalisa, la bourgeoisie aidant, -toutes les améliorations que la Noblesse, la Pairie et le Ministère -devaient inspirer, diriger, et qu'ils entravaient par suite de la niaise -jalousie des pouvoirs en France. L'opinion constitutionnelle l'emporta -dans l'affaire du curé, dans l'érection du théâtre, dans toutes -les questions d'agrandissement pressenties par du <ins id="cor_19" title="Bouquier">Bousquier</ins>, qui -les faisait proposer par le parti libéral, auquel il s'adjoignait au plus -fort des débats, en objectant le bien du pays. Du Bousquier industrialisa -le Département. Il accéléra la prospérité de la province en -haine des familles logées sur la route de Bretagne. Il préparait ainsi sa -vengeance contre les gens à châteaux, et surtout contre les Gordes, -au sein desquels un jour il fut sur le point d'enfoncer un poignard -envenimé. Il donna des fonds pour relever les manufactures de point -d'Alençon; il raviva le commerce des toiles, la ville eut une filature. -En s'inscrivant ainsi dans tous les intérêts et au cœur de la -masse, en faisant ce que la Royauté ne faisait point, du Bousquier -ne hasardait pas un liard. Soutenu par sa fortune, il pouvait attendre -les réalisations que souvent les gens entreprenants, mais gênés, -sont forcés d'<ins id="cor_20" title="abadonner">abandonner</ins> à d'heureux successeurs. Il se posa comme -banquier. Ce Laffitte au petit pied commanditait toutes les inventions -nouvelles en prenant ses sûretés. Il faisait très bien ses -affaires en faisant le bien public; il était le moteur des Assurances, -le protecteur des nouvelles entreprises de voitures publiques; il -suggérait les pétitions pour demander à l'administration les chemins -et les ponts nécessaires. Ainsi prévenu, le gouvernement voyait un -empiétement sur son autorité. Les luttes s'engageaient maladroitement, -car le bien du pays exigeait que la Préfecture cédât. Du -Bousquier aigrissait la noblesse de province contre la noblesse de -cour et contre la pairie. Enfin il prépara l'effrayante adhésion d'une -forte partie du royalisme constitutionnel à la lutte que soutinrent -le <i>Journal des Débats</i> et monsieur de Châteaubriand contre le -trône, ingrate Opposition basée sur des intérêts ignobles, et qui fut -une des causes de triomphe de la <ins id="cor_21" title="bourgeoise">bourgeoisie</ins> et du journalisme en -1830. Aussi, du Bousquier, comme les gens qu'il représente, eut-il -le bonheur de voir passer le convoi de la Royauté, sans qu'aucune -<span class="pagenum">112</span> -sympathie l'accompagnât dans la province désaffectionnée par les -mille causes qui se trouvent encore incomplétement énumérées ici. -Le vieux républicain, chargé de messes, et qui pendant quinze ans -avait joué la comédie afin de satisfaire sa <i>vendetta</i>, renversa lui-même -le drapeau blanc de la Mairie aux applaudissements du peuple. -Aucun homme, en France, ne jeta sur le nouveau trône élevé -en août 1830 un regard plus enivré de joyeuse vengeance. Pour -lui, l'avénement de la branche cadette était le triomphe de la Révolution. -Pour lui, le triomphe du drapeau tricolore était la résurrection -de la Montagne, qui, cette fois, allait abattre les gentilshommes -par des procédés plus sûrs que celui de la guillotine, en -ce que son action serait moins violente. La Pairie sans hérédité, la -Garde nationale qui met sur le même lit de camp l'épicier du coin -et le marquis, l'abolition des majorats réclamée par un bourgeois-avocat, -l'Église catholique privée de sa suprématie, toutes les inventions -législatives d'août 1830 furent pour du Bousquier la plus -savante application des principes de 1793. Depuis 1830, cet homme -est Receveur-Général. Il s'est appuyé, pour parvenir, sur ses liaisons -avec le duc d'Orléans, père du roi Louis-Philippe, et avec -monsieur de Folmon, l'ancien intendant de la duchesse douairière -d'Orléans. On lui donne quatre-vingt mille livres de rente. Aux -yeux de son pays, <i>monsieur</i> du Bousquier est un homme de bien, -un homme respectable, invariable dans ses principes, intègre, -obligeant. Alençon lui doit son association au mouvement industriel -qui en fait le premier anneau par lequel la Bretagne se rattachera -peut-être un jour à ce qu'on nomme la civilisation moderne. Alençon, -qui ne comptait pas en 1816 deux voitures propres, vit en -dix ans rouler dans ses rues des calèches, des coupés, des <ins id="cor_22" title="landau">landaus</ins>, -des cabriolets et des tilburys, sans s'en étonner. Les bourgeois et -les propriétaires, effrayés d'abord de voir le prix des choses augmentant, -reconnurent plus tard que cette augmentation avait un -contre-coup financier dans leurs revenus. Le mot prophétique du -président du Ronceret:—<i>Du Bousquier est un homme très-fort!</i> -fut adopté par le pays. Mais, malheureusement pour sa femme, -ce mot est un horrible contre-sens. Le mari ne ressemble en rien -à l'homme public et politique. Ce grand citoyen, si libéral au dehors, -si bonhomme, animé de tant d'amour pour son pays, est -despote au logis et parfaitement dénué d'amour conjugal. Cet -homme si profondément astucieux, hypocrite, rusé, ce Cromwell -<span class="pagenum">113</span> -du Val-Noble, se comporte dans son ménage comme il se comportait -envers l'aristocratie, qu'il caressait pour l'égorger. Comme son -ami Bernadotte, il chaussa d'un gant de velours sa main de fer. Sa -femme ne lui donna pas d'enfants. Le mot de Suzanne, les insinuations -du chevalier de Valois se trouvèrent ainsi justifiées. Mais la -bourgeoisie libérale, la bourgeoisie royaliste-constitutionnelle, les -hobereaux, la magistrature et le parti-prêtre, comme disait le <i>Constitutionnel</i>, -donnèrent tort à madame du Bousquier. Monsieur -du Bousquier l'avait épousée si vieille! disait-on. D'ailleurs quel -bonheur pour cette pauvre femme, car à son âge il était si dangereux -d'avoir des enfants! Si madame du Bousquier confiait en -pleurant ses désespoirs périodiques à madame du Coudrai, à madame -du Ronceret, ces dames lui disaient:—Mais vous êtes folle, -ma chère, vous ne savez pas ce que vous désirez, un enfant serait -votre mort! Puis, beaucoup d'hommes qui rattachaient, comme -monsieur du Coudrai, leurs espérances au triomphe de du Bousquier, -faisaient chanter ses louanges par leurs femmes. La vieille -fille était assassinée par ces phrases cruelles.</p> - -<p>—Vous êtes bienheureuse, ma chère, d'avoir épousé un homme -capable, vous éviterez les malheurs des femmes qui sont mariées à -des gens sans énergie, incapables de conduire leur fortune, de diriger -leurs enfants.</p> - -<p>—Votre mari vous rend la reine du pays, ma belle. Il ne vous -laissera jamais dans l'embarras, celui-là! Il mène tout dans -Alençon.</p> - -<p>—Mais je voudrais, disait la pauvre femme, qu'il se donnât -moins de peine pour le public, et qu'il...</p> - -<p>—Vous êtes bien difficile, ma chère madame du Bousquier, -toutes les femmes vous envient votre mari.</p> - -<p>Mal jugée par le monde, qui commença par lui donner tort, la -chrétienne trouva, dans son intérieur, une ample carrière à déployer -ses vertus. Elle vécut dans les larmes et ne cessa d'offrir au -monde un visage placide. Pour une âme pieuse, n'était-ce pas un -crime que cette pensée qui lui becqueta toujours le cœur: J'aimais -le chevalier de Valois, et je suis la femme de du Bousquier! L'amour -d'Athanase se dressait aussi sous la forme d'un remords et la poursuivait -dans ses rêves. La mort de son oncle, dont les chagrins avaient -éclaté, lui rendit son avenir encore plus douloureux, car elle pensa -toujours aux souffrances que son oncle dut éprouver en voyant le -<span class="pagenum">114</span> -changement des doctrines politiques et religieuses de la maison -Cormon. Souvent le malheur tombe avec la rapidité de la foudre, -comme chez madame Granson; mais il s'étendit, chez la vieille -fille, comme une goutte d'huile qui ne quitte l'étoffe qu'après l'avoir -lentement imbibée.</p> - -<p>Le chevalier de Valois fut le malicieux artisan de l'infortune -de madame du Bousquier. Il avait à cœur de détromper sa religion -surprise; car le chevalier, si expert en amour, devina -du Bousquier marié comme il avait deviné du Bousquier garçon. -Mais le profond républicain était difficile à surprendre: son -salon était naturellement fermé au chevalier de Valois, comme à -tous ceux qui, dans les premiers jours de son mariage, avaient -renié la maison Cormon. Puis il était supérieur au ridicule, il tenait -une immense fortune, il régnait dans Alençon, il se souciait de -sa femme comme Richard III se serait soucié de voir crever le -cheval à l'aide duquel il aurait gagné la bataille. Pour plaire à son -mari, madame du Bousquier avait rompu avec la maison de Gordes, -où elle n'allait plus; mais, quand son mari la laissait seule pendant -ses séjours à Paris, elle faisait alors une visite à mademoiselle -Armande. Or, deux ans après son mariage, précisément à la mort -de l'abbé de Sponde, mademoiselle de Gordes aborda madame du -Bousquier au sortir de Saint-Léonard, où elles avaient entendu -une messe noire dite pour l'abbé. La généreuse fille crut qu'en -cette circonstance elle devait des consolations à l'héritière en pleurs. -Elles allèrent ensemble, en causant du cher défunt, de Saint-Léonard -au Cours; et, du Cours, elles atteignirent l'hôtel de Gordes où -mademoiselle Armande entraîna madame du Bousquier par le charme -de sa conversation. La pauvre femme désolée aima peut-être à s'entretenir -de son oncle avec une personne que son oncle aimait tant. -Puis elle voulut recevoir les compliments du vieux marquis de -Gordes, qu'elle n'avait pas vu depuis près de trois années. Il était -une heure et demie, elle trouva là le chevalier de Valois venu pour -dîner, qui, tout en la saluant, lui prit les mains.</p> - -<p>—Eh! bien, chère vertueuse et bien-aimée dame, lui dit-il d'une -voix émue, <i>nous</i> avons perdu notre saint ami; nous avons épousé -votre deuil; oui, votre perte est aussi vivement sentie ici que chez -vous... mieux, ajouta-t-il en faisant allusion à du Bousquier.</p> - -<p>Après quelques paroles d'oraison funèbre où chacun fit sa phrase, -le chevalier prit galamment le bras de madame du Bousquier et le -<span class="pagenum">115</span> -mit sur le sien, le pressa fort adorablement et l'emmena dans l'embrasure -d'une fenêtre.</p> - -<p>—Êtes-vous heureuse au moins? dit-il avec une voix paternelle.</p> - -<p>—Oui, dit-elle en baissant les yeux.</p> - -<p>En entendant ce <i>oui</i>, madame de Troisville, la fille de la princesse -Sherbellof et la vieille marquise de Castéran vinrent se joindre au -chevalier, accompagnées de mademoiselle de Gordes. Toutes allèrent -se promener dans le jardin en attendant le dîner, sans que madame -du Bousquier, hébétée par la douleur, se fût aperçue que les dames -et le chevalier menaient une petite conspiration de curiosité. «Nous -la tenons, sachons le mot de l'énigme?» était une phrase écrite -dans les regards que ces personnes se jetèrent.</p> - -<p>—Pour que votre bonheur fût complet, dit mademoiselle Armande, -il vous faudrait des enfants, un beau garçon comme mon -neveu...</p> - -<p>Une larme roula dans les yeux de madame du Bousquier.</p> - -<p>—J'ai entendu dire que vous étiez la seule coupable en cette -affaire, que vous aviez peur d'une grossesse? dit le chevalier.</p> - -<p>—Moi, dit-elle naïvement, j'achèterais un enfant par cent années -d'enfer.</p> - -<p>Sur la question ainsi posée, il s'émut une discussion conduite avec -une excessive délicatesse par madame la vicomtesse de Troisville et -la vieille marquise de Castéran qui entortillèrent si bien la pauvre -vieille fille qu'elle livra, sans s'en douter, les secrets de son ménage. -Mademoiselle Armande avait pris le bras du chevalier et s'était -éloignée, afin de laisser les trois femmes causer mariage. Madame -du Bousquier fut alors désabusée des mille déceptions de son -mariage; et comme elle était restée <i>bestiote</i>, elle amusa ses confidentes -par de délicieuses naïvetés. Quoique dans le premier moment -le mensonger mariage de mademoiselle Cormon fît rire toute -la ville bientôt initiée aux manœuvres de du Bousquier, néanmoins -madame du Bousquier gagna l'estime et la sympathie de toutes les -femmes. Tant que mademoiselle Cormon avait couru sus au mariage -sans réussir à se marier, chacun se moquait d'elle; mais quand -chacun apprit la situation exceptionnelle où la plaçait la sévérité de -ses principes religieux, tout le monde l'admira. <i>Cette pauvre madame -du Bousquier</i> remplaça <i>cette bonne demoiselle Cormon</i>. -Le chevalier rendit ainsi pour quelque temps du Bousquier odieux -et ridicule, mais le ridicule finit par s'affaiblir; et, quand chacun -<span class="pagenum">116</span> -eut dit son mot sur lui, la médisance se lassa. Puis à cinquante-sept -ans, le muet républicain semblait à beaucoup de personnes -avoir droit à la retraite. Cette circonstance envenima la haine que -du Bousquier portait à la maison de Gordes à un tel point, qu'elle -le rendit impitoyable au jour de la vengeance, Madame du Bousquier -reçut l'ordre de ne jamais mettre le pied dans cette maison. -Par représailles du tour que lui avait joué le chevalier de Valois, -du Bousquier, qui venait de créer le <i>Courrier de l'Orne</i>, y fit -insérer l'annonce suivante:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>«Il sera délivré une inscription de mille francs de rente à la -personne qui pourra démontrer l'existence d'un monsieur de -Pombreton, avant, pendant ou après l'émigration.»</p> -</div> - -<p>Quoique son mariage fût essentiellement négatif, madame du -Bousquier y vit des avantages: ne valait-il pas mieux encore s'intéresser -à l'homme le plus remarquable de la ville, que de vivre -seule? Du Bousquier était encore préférable aux chiens, aux chats, -aux serins qu'adorent les célibataires; il portait à sa femme un -sentiment plus réel et moins intéressé que ne l'est celui des servantes, -des confesseurs, et des capteurs de successions. Plus tard, elle -vit dans son mari l'instrument de la colère céleste, car elle reconnut -des péchés innombrables dans tous ses désirs de mariage; elle -se regarda comme justement punie ainsi des malheurs qu'elle avait -causés à madame Granson, et de la mort anticipée de son oncle. -Obéissant à cette religion qui ordonne de baiser les verges avec lesquelles -on administre la correction, elle vantait son mari, elle l'approuvait -publiquement; mais, au confessionnal ou le soir dans ses -prières, elle pleurait souvent en demandant pardon à Dieu des apostasies -de son mari qui pensait le contraire de ce qu'il disait, qui -souhaitait la mort de l'aristocratie et de l'Église, les deux religions -de la maison Cormon. Trouvant en elle-même tous ses sentiments -froissés et immolés, mais forcée par le devoir à faire le bonheur de -son époux, à ne lui nuire en rien, et attachée à lui par une indéfinissable -affection que peut-être l'habitude engendra, sa vie était un -contre-sens perpétuel. Elle avait épousé un homme dont elle haïssait -la conduite et les opinions, mais dont elle devait s'occuper avec -une tendresse obligée. Souvent elle était aux anges quand du Bousquier -mangeait ses confitures, quand il trouvait le dîner bon; elle -veillait à ce que ses moindres désirs fussent satisfaits. S'il oubliait -la bande de son journal sur une table; au lieu de la jeter, madame -<span class="pagenum">117</span> -disait:—René, laissez cela, monsieur ne l'a pas mis là sans intention. -Du Bousquier allait-il en voyage, elle s'inquiétait du manteau, -du linge; elle prenait pour son bonheur matériel les plus -minutieuses précautions. S'il allait au Prébaudet, elle consultait le -baromètre dès la veille pour savoir s'il ferait beau. Elle épiait ses -volontés dans son regard, à la manière d'un chien qui, tout en -dormant, entend et voit son maître. Si le gros du Bousquier, vaincu -par cet amour ordonné, la saisissait par la taille, l'embrassait -sur le front, et lui disait:—Tu es une bonne femme! des larmes -de plaisir venaient aux yeux de la pauvre créature. Il est probable -que du Bousquier se croyait obligé à des dédommagements qui lui -conciliaient le respect de Rose-Marie-Victoire, car la vertu catholique -n'ordonne pas une dissimulation aussi complète que le fut celle -de madame du Bousquier. Mais souvent la sainte femme restait -muette en entendant les discours que tenaient chez elle les gens -haineux qui se cachaient sous les opinions royalistes-constitutionnelles. -Elle frémissait en prévoyant la perte de l'Église; elle risquait -parfois un mot stupide, une observation que du Bousquier -coupait en deux par un regard. Les contrariétés de cette existence -ainsi tiraillée finirent par hébéter madame du Bousquier, qui trouva -plus simple et plus digne de concentrer son intelligence sans la produire -au dehors, en se résignant à mener une vie purement animale. -Elle eut alors une soumission d'esclave, et regarda comme une -œuvre méritoire d'accepter l'abaissement dans lequel la mit son -mari. L'accomplissement des volontés maritales ne lui causa jamais -le moindre murmure. Cette brebis craintive chemina dès lors dans -la voie que lui traça le berger; elle ne quitta plus le giron de -l'Église, et se livra aux pratiques religieuses les plus sévères, sans -penser ni à Satan, ni à ses pompes, ni à ses œuvres. Elle offrit -ainsi la réunion des vertus chrétiennes les plus pures, et du Bousquier -devint certes l'un des hommes les plus heureux du royaume -de France et de Navarre.</p> - -<p>—Elle sera niaise jusqu'à son dernier soupir, dit le cruel Conservateur -destitué qui dînait cependant chez elle deux fois par semaine.</p> - -<p>Cette histoire serait étrangement incomplète si l'on n'y mentionnait -pas la coïncidence de la mort du chevalier de Valois avec la -mort de la mère de Suzanne. Le chevalier mourut avec la monarchie, -en août 1830. Il alla se joindre au cortége du roi Charles X -<span class="pagenum">118</span> -à Nonancourt, et l'escorta pieusement jusqu'à Cherbourg avec tous -les Troisville, les Castéran, les Gordes, etc. Le vieux gentilhomme -avait pris sur lui cinquante mille francs, somme à laquelle montaient -ses économies et le prix de sa rente; il l'offrit à l'un des fidèles amis -de ses maîtres pour la transmettre au roi, en objectant sa mort prochaine, -en disant que cette somme venait des bontés de Sa Majesté, -qu'enfin l'argent du dernier des Valois appartenait à la Couronne. -On ne sait si la ferveur de son zèle vainquit les répugnances du -Bourbon qui abandonnait son beau royaume de France sans en emporter -un liard, et qui dut être attendri par le dévouement du chevalier; -mais il est certain que Césarine, légataire universelle de -monsieur de Valois, recueillit à peine six cents livres de rente. Le -chevalier revint à Alençon aussi cruellement atteint par la douleur -que par la fatigue, et il expira quand Charles X toucha la terre -étrangère.</p> - -<p>Madame du Valnoble et son protecteur, qui craignait alors les -vengeances du parti libéral, se trouvèrent heureux d'avoir un prétexte -de venir incognito dans le village où mourut la mère de Suzanne. -A la vente qui eut lieu par suite du décès du chevalier de -Valois, Suzanne, désirant un souvenir de son premier et bon ami, -fit pousser sa tabatière jusqu'au prix excessif de mille francs. Le -portrait de la princesse Goritza valait à lui seul cette somme. Deux -ans après, un jeune élégant, qui faisait collection des belles tabatières -du dernier siècle, obtint de Suzanne celle du chevalier recommandée -par une façon merveilleuse. Le bijou confident des plus -belles amours du monde et le plaisir de toute une vieillesse, se -trouve donc exposé dans une espèce de musée privé. Si les morts -savent ce qui se fait après eux, la tête du chevalier doit en ce moment -rougir à gauche.</p> - -<p>Quand cette histoire n'aurait d'autre effet que d'inspirer aux -possesseurs de quelques reliques adorées une sainte peur, et les -faire recourir à un codicille pour statuer immédiatement sur le sort -de ces précieux souvenirs d'un bonheur qui n'est plus en les léguant -à des mains fraternelles, elle aurait rendu d'énormes services -à la portion chevaleresque et amoureuse du public; mais elle renferme -une moralité bien plus élevée!... ne démontre-t-elle pas -la nécessité d'un enseignement nouveau? N'invoque-t-elle pas, de -la sollicitude si éclairée des ministres de l'instruction publique, -la création de chaires d'anthropologie, science dans laquelle l'Allemagne -<span class="pagenum">119</span> -nous devance? Les mythes modernes sont encore moins -compris que les mythes anciens, quoique nous soyons dévorés par -les mythes. Les mythes nous pressent de toutes parts, ils servent à -tout, ils expliquent tout. S'ils sont, selon l'École Humanitaire, les -flambeaux de l'histoire, ils sauveront les empires de toute révolution, -pour peu que les professeurs d'histoire fassent pénétrer les explications -qu'ils en donnent, jusque dans les masses départementales! -Si mademoiselle Cormon eût été lettrée, s'il eût existé dans le -département de l'Orne un professeur d'anthropologie, enfin si elle -avait lu l'Arioste, les effroyables malheurs de sa vie conjugale eussent-ils -jamais eu lieu? Elle aurait peut-être recherché pourquoi le -poète italien nous montre Angélique préférant Médor, qui était un -blond chevalier de Valois, à Roland dont la jument était morte et qui -ne savait que se mettre en fureur. Médor ne serait-il pas la figure -mythique des courtisans de la royauté féminine, et Roland le mythe -des révolutions désordonnées, furieuses, impuissantes qui détruisent -tout sans rien produire. Nous publions, en en déclinant la -responsabilité, cette opinion d'un élève de Ballanche.</p> - -<p>Aucun renseignement ne nous est parvenu sur les petites têtes -de nègres en diamants. Vous pouvez voir aujourd'hui madame de -Valnoble à l'Opéra. Grâce à la première éducation que lui a donnée -le chevalier de Valois, elle a presque l'air d'une femme comme il -faut.</p> - -<p>Madame du Bousquier vit encore, n'est-ce pas dire qu'elle souffre -toujours? En atteignant à l'âge de soixante ans, époque à laquelle -les femmes se permettent des aveux, elle a dit en confidence -à madame du Coudrai dont le mari retrouva sa place en août 1830, -qu'elle ne supportait pas l'idée de mourir fille.</p> - -<p class="rdate sepb6">Paris, octobre 1836.</p> - -<div class="figcenter"> - <img class="bord" src="images/img-04.jpg" alt="" title="" width="500" height="648" /> - <span class="link"><a href="images/imx-04.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span> - <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p> - <p class="caption2">MADEMOISELLE D'ESGRIGNON.</p> - <p class="caption3">Quand je la voyais venant de loin sur le cours... et qu'elle - y amenait Victurnien, son neveu, etc., etc.</p> - <p class="caption4">(LE CABINET DES ANTIQUES.)</p> -</div> - -<h2 id="chap_2"><span class="gesp">LES RIVALITÉS.</span><br /> -<span class="cs7">(DEUXIÈME HISTOIRE).</span><br /> -LE CABINET DES ANTIQUES.</h2> - -<hr class="small3" /> - -<div class="dedication"> - -<p class="top1">A MONSIEUR LE BARON DE HAMMER-PURGSTALL,<br /> -<span class="cs8">Conseiller aulique, auteur de <i>l'Histoire de l'Empire ottoman</i>.</span></p> - -<p class="addr"><i>Cher baron</i>,</p> - -<p><i>Vous vous êtes si chaudement intéressé à ma longue et vaste histoire des mœurs -françaises au dix-neuvième siècle, et vous avez accordé de tels encouragements à mon -œuvre, que vous m'avez ainsi donné le droit d'attacher votre nom à l'un des fragments -qui en feront partie. N'êtes-vous pas un des plus graves représentants de la consciencieuse -et studieuse Allemagne? Votre approbation ne doit-elle pas en commander d'autres -et protéger mon entreprise? Je suis si fier de l'avoir obtenue, que j'ai tâché de la -mériter en continuant mes travaux avec cette intrépidité qui a caractérisé vos études -et la recherche de tous les documents sans lesquels le monde littéraire n'aurait pas eu -le monument élevé par vous. Votre sympathie pour des labeurs que vous avez connus -et appliqués aux intérêts de la société orientale la plus éclatante, et souvent soutenu -l'ardeur de mes veilles occupées par les détails de notre société moderne: ne serez-vous -pas heureux de le savoir, vous dont la naïve bonté peut se comparer à celle de notre -La Fontaine?</i></p> - -<p><i>Je souhaite, cher baron, que ce témoignage de ma vénération pour vous et votre -œuvre vienne vous trouver à Dobling, et vous y rappelle, ainsi qu'à tous les vôtres, un -de vos plus sincères admirateurs et amis.</i></p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">De <ins id="cor_23" title="Bulzac">Balzac</ins>.</span></p> - -</div> - -<hr class="small3" /> - -<p>Dans une des moins importantes Préfectures de France, au centre -de la ville, au coin d'une rue, est une maison; mais les noms -de cette rue et de cette ville doivent être cachés ici. Chacun appréciera -les motifs de cette sage retenue exigée par les convenances. -Un écrivain touche à bien des plaies en se faisant l'annaliste de son -<span class="pagenum">121</span> -temps!... La maison s'appelait l'hôtel d'Esgrignon; mais sachez -encore que d'Esgrignon est un nom de convention, sans plus de -réalité que n'en ont les Belval, les Floricour, les Derville de la comédie, -les Adalbert ou les Monbreuse du roman. Enfin, les noms -des principaux personnages seront également changés. Ici l'auteur -voudrait rassembler des contradictions, entasser des anachronismes, -pour enfouir la vérité sous un tas d'invraisemblances et de choses -absurdes; mais, quoi qu'il fasse, elle poindra toujours, comme une -vigne mal arrachée repousse en jets vigoureux, à travers un vignoble -labouré.</p> - -<p>L'hôtel d'Esgrignon était tout bonnement la maison où demeurait -un vieux gentilhomme, nommé Charles-Marie-Victor-Ange -Carol, marquis d'Esgrignon ou des Grignons, suivant d'anciens -titres. La société commerçante et bourgeoise de la ville avait épigrammatiquement -nommé son logis un hôtel, et depuis une vingtaine -d'années la plupart des habitants avaient fini par dire sérieusement -<i>l'hôtel d'Esgrignon</i> en désignant la demeure du marquis.</p> - -<p>Le nom de Carol (les frères Thierry l'eussent orthographié Karawl) -était le nom glorieux d'un des plus puissants chefs venus jadis -du Nord pour conquérir et féodaliser les Gaules. Jamais les -Carol n'avaient plié la tête, ni devant les Communes, ni devant la -Royauté, ni devant l'Église, ni devant la Finance. Chargés autrefois -de défendre une Marche française, leur titre de marquis était -à la fois un devoir, un honneur, et non le simulacre d'une charge -supposée; le fief d'Esgrignon avait toujours été leur bien. Vraie -noblesse de province, ignorée depuis deux cents ans à la cour, -mais pure de tout alliage, mais souveraine aux États, mais respectée -des gens du pays comme une superstition et à l'égal d'une -bonne vierge qui guérit les maux de dents, cette maison s'était -conservée au fond de sa province comme les pieux charbonnés de -quelque pont de César se conservent au fond d'un fleuve. Pendant -treize cents ans, les filles avaient été régulièrement mariées sans -dot ou mises au couvent; les cadets avaient constamment accepté -leurs légitimes maternelles, étaient devenus soldats, évêques, ou -s'étaient mariés à la cour. Un cadet de la maison d'Esgrignon fut -amiral, fut fait duc et pair, et mourut sans postérité. Jamais le -marquis d'Esgrignon, chef de la branche aînée, ne voulut accepter -le titre de duc.</p> - -<p>—Je tiens le marquisat d'Esgrignon aux mêmes conditions que -<span class="pagenum">122</span> -le roi tient l'État de France, dit-il au connétable de Luynes -qui n'était alors à ses yeux qu'un très-petit compagnon. Comptez -que, durant les troubles, il y eut des d'Esgrignon décapités. -Le sang franc se conserva, noble et fier, jusqu'en l'an -1789. Le marquis d'Esgrignon actuel n'émigra pas: il devait défendre -sa Marche. Le respect qu'il avait inspiré aux gens de la -campagne préserva sa tête de l'échafaud; mais la haine des vrais -Sans-Culottes fut assez puissante pour le faire considérer comme -émigré, pendant le temps qu'il fut obligé de se cacher. Au nom du -peuple souverain, le District déshonora la terre d'Esgrignon, les -bois furent nationalement vendus, malgré les réclamations personnelles -du marquis, alors âgé de quarante ans. Mademoiselle d'Esgrignon, -sa sœur, étant mineure, sauva quelques portions du fief -par l'entremise d'un jeune intendant de la famille, qui demanda le -partage de présuccession au nom de sa cliente: le château, quelques -fermes lui furent attribués par la liquidation que fit la République. -Le fidèle Chesnel fut obligé d'acheter en son nom, avec les -deniers que lui apporta le marquis, certaines parties du domaine -auxquelles son maître tenait particulièrement, telles que l'église, le -presbytère et les jardins du château.</p> - -<p>Les lentes et rapides années de la Terreur étant passées, le marquis -d'Esgrignon, dont le caractère avait imposé des sentiments -respectueux à la contrée, voulut revenir habiter son château avec -sa sœur mademoiselle d'Esgrignon, afin d'améliorer les biens au -sauvetage desquels s'était employé maître Chesnel, son ancien intendant, -devenu notaire. Mais, hélas! le château pillé, démeublé, -n'était-il pas trop vaste, trop coûteux pour un propriétaire dont -tous les droits utiles avaient été supprimés, dont les forêts avaient -été dépecées, et qui, pour le moment, ne pouvait pas tirer plus de -neuf mille francs en sac des terres conservées de ses anciens domaines?</p> - -<p>Quand le notaire ramena son ancien maître, au mois d'octobre -1800, dans le vieux château féodal, il ne put se défendre d'une -émotion profonde en voyant le marquis immobile, au milieu de la -cour, devant ses douves comblées, regardant ses tours rasées au -niveau des toits. Le Franc contemplait en silence et tour à tour le -ciel et la place où étaient jadis les jolies girouettes des tourelles gothiques, -comme pour demander à Dieu la raison de ce déménagement -social. Chesnel seul pouvait comprendre la profonde douleur -<span class="pagenum">123</span> -du marquis, alors nommé le citoyen Carol. Ce grand d'Esgrignon -resta long-temps muet, il aspira la senteur patrimoniale de l'air et -jeta la plus mélancolique des interjections.</p> - -<p>—Chesnel, dit-il, plus tard nous reviendrons ici, quand les -troubles seront finis; mais jusqu'à l'édit de pacification je ne saurais -y habiter, puisqu'ils me défendent d'y rétablir mes armes.</p> - -<p>Il montra le château, se retourna, remonta sur son cheval et -accompagna sa sœur venue dans une mauvaise carriole d'osier appartenant -au notaire. A la ville, plus d'hôtel d'Esgrignon. La noble -maison avait été démolie, sur son emplacement s'étaient élevées -deux manufactures. Maître Chesnel employa le dernier sac de -louis du marquis à acheter, au coin de la place, une vieille maison -à pignon, à girouette, à tourelle, à colombier où jadis était établi -d'abord le Bailliage seigneurial, puis le Présidial, et qui appartenait -au marquis d'Esgrignon. Moyennant cinq cents louis, l'acquéreur -national rétrocéda ce vieil édifice au légitime propriétaire. Ce fut -alors que, moitié par raillerie, moitié sérieusement, cette maison -fut appelée <i>hôtel d'Esgrignon</i>.</p> - -<p>En 1800, quelques émigrés rentrèrent en France, les radiations -des noms inscrits sur les fatales listes s'obtenaient assez facilement. -Parmi les personnes nobles qui revinrent les premières dans la -ville, se trouvèrent le baron de Nouastre et sa fille: ils étaient ruinés. -Monsieur d'Esgrignon leur offrit généreusement un asile où -le baron mourut deux mois après, consumé de chagrins. Mademoiselle -de Nouastre avait vingt-deux ans, les Nouastre étaient du plus -pur sang noble, le marquis d'Esgrignon l'épousa pour continuer sa -maison; mais elle mourut en couches, tuée par l'inhabileté du médecin, -et laissa fort heureusement un fils aux d'Esgrignon. Le -pauvre vieillard (quoique le marquis n'eût alors que cinquante-trois -ans, l'adversité et les cuisantes douleurs de sa vie avaient constamment -donné plus de douze mois aux années), ce vieillard donc -perdit la joie de ses vieux jours en voyant expirer la plus jolie des -créatures humaines, une noble femme en qui revivaient les grâces -maintenant imaginaires des figures féminines du seizième siècle. Il -reçut un de ces coups terribles dont les retentissements se répètent -dans tous les moments de la vie. Après être <ins id="cor_24" title="restés">resté</ins> quelques instants -debout devant le lit, il baisa le front de sa femme étendue comme -une sainte, les mains jointes; il tira sa montre, en brisa la roue, -et alla la suspendre à la cheminée. Il était onze heures avant midi.</p> - -<p><span class="pagenum">124</span> -—Mademoiselle d'Esgrignon, prions Dieu que cette heure ne -soit plus fatale à notre maison. Mon oncle, monseigneur l'archevêque, -a été massacré à cette heure, à cette heure mourut aussi mon -père...</p> - -<p>Il s'agenouilla près du lit, en s'y appuyant la tête; sa sœur l'imita. -Puis, après un moment, tous deux ils se relevèrent: mademoiselle -d'Esgrignon fondait en larmes, le vieux marquis regardait -l'enfant, la chambre et la morte d'un œil sec. A son opiniâtreté de -Franc cet homme joignait une intrépidité chrétienne.</p> - -<p>Ceci se passait dans la deuxième année de notre siècle. Mademoiselle -d'Esgrignon avait vingt-sept ans. Elle était belle. Un parvenu, -fournisseur des armées de la République, né dans le pays, -riche de mille écus de rente, obtint de maître Chesnel, après en -avoir vaincu les résistances, qu'il parlât de mariage en sa faveur à -mademoiselle d'Esgrignon. Le frère et la sœur se courroucèrent -autant l'un que l'autre d'une semblable hardiesse. Chesnel fut au -désespoir de s'être laissé séduire par le sieur du Croisier. Depuis -ce jour, il ne retrouva plus ni dans les manières ni dans les paroles -du marquis d'Esgrignon cette caressante bienveillance qui pouvait -passer pour de l'amitié. Désormais, le marquis eut pour lui de la -reconnaissance. Cette reconnaissance noble et vraie causait de perpétuelles -douleurs au notaire. Il est des cœurs sublimes auxquels -la gratitude semble un payement énorme, et qui préfèrent la douce -égalité de sentiment que donnent l'harmonie des pensées et la fusion -volontaire des âmes. Maître Chesnel avait goûté le plaisir de -cette honorable amitié; le marquis l'avait élevé jusqu'à lui. Pour le -vieux noble, ce bonhomme était moins qu'un enfant et plus qu'un -serviteur, il était l'homme-lige volontaire, le serf attaché par tous -les liens du cœur à son suzerain. On ne comptait plus avec le notaire, -tout se balançait par les continuels échanges d'une affection -vraie. Aux yeux du marquis, le caractère officiel que le notariat -donnait à Chesnel ne signifiait rien, son serviteur lui semblait déguisé -en notaire. Aux yeux de Chesnel, le marquis était un être -qui appartenait toujours à une race divine; il croyait à la Noblesse, -il se souvenait sans honte que son père ouvrait les portes du salon -et disait: Monsieur le marquis est servi. Son dévouement à la -noble maison ruinée ne procédait pas d'une foi mais d'un égoïsme, -il se considérait comme faisant partie de la famille. Son chagrin fut -profond. Quand il osa parler de son erreur au marquis malgré la -<span class="pagenum">125</span> -défense du marquis:—Chesnel, lui répondit le vieux noble d'un -ton grave, tu ne te serais pas permis de si injurieuses suppositions -avant les Troubles. Que sont donc les nouvelles doctrines si elles -t'ont gâté?</p> - -<p>Maître Chesnel avait la confiance de toute la ville, il y était -considéré; sa haute probité, sa grande fortune contribuaient à -lui donner de l'importance; il eut dès lors une aversion décidée -pour le sieur du Croisier. Quoique le notaire fût peu rancuneux, -il fit épouser ses répugnances à bon nombre de familles. Du Croisier, -homme haineux et capable de couver une vengeance pendant -vingt ans, conçut pour le notaire et pour la famille d'Esgrignon -une de ces haines sourdes et capitales, comme il s'en rencontre en -province. Ce refus le tuait aux yeux des malicieux provinciaux -parmi lesquels il était venu passer ses jours, et qu'il voulait dominer. -Ce fut une catastrophe si réelle que les effets ne tardèrent pas -à s'en faire sentir. Du Croisier fut également refusé par une vieille -fille à laquelle il s'adressa en désespoir de cause. Ainsi les plans -ambitieux qu'il avait formés d'abord manquèrent une première -fois par le refus de mademoiselle d'Esgrignon, de qui l'alliance lui -aurait donné l'entrée dans le faubourg Saint-Germain de la province, -puis le second refus le déconsidéra si fortement qu'il eut -beaucoup de peine à se maintenir dans la seconde société de la ville.</p> - -<p>En 1805, monsieur de La Roche-Guyon, l'aîné d'une des plus -anciennes familles du pays, qui s'était jadis alliée aux d'Esgrignon, -fit demander, par maître Chesnel, la main de mademoiselle -d'Esgrignon. Mademoiselle Marie-Armande-Claire d'Esgrignon refusa -d'entendre le notaire.</p> - -<p>—Vous devriez avoir deviné que je suis mère, mon cher Chesnel, -lui dit-elle en achevant de coucher son neveu, bel enfant de -cinq ans.</p> - -<p>Le vieux marquis se leva pour aller au-devant de sa sœur, qui -revenait du berceau; il lui baisa la main respectueusement; puis, -en se rasseyant, il retrouva la parole pour dire: Vous êtes une -d'Esgrignon, ma sœur!</p> - -<p>La noble fille tressaillit et pleura. Dans ses vieux jours, monsieur -d'Esgrignon, père du marquis, avait épousé la petite-fille d'un traitant -anobli sous Louis XIV. Ce mariage fut considéré comme une -horrible mésalliance par la famille, mais sans importance, puisqu'il -n'en était résulté qu'une fille. Armande savait cela. Quoique son -<span class="pagenum">126</span> -frère fût excellent pour elle, il la regardait toujours comme une -étrangère, et ce mot la légitimait. Mais aussi sa réponse ne couronnait-elle -pas admirablement la noble conduite qu'elle avait tenue -depuis onze années, lorsque, à partir de sa majorité, chacune de -ses actions fut marquée au coin du dévouement le plus pur? Elle -avait une sorte de culte pour son frère.</p> - -<p>—Je mourrai mademoiselle d'Esgrignon, dit-elle simplement -au notaire.</p> - -<p>Il n'y a point pour vous de plus beau titre, répondit Chesnel -qui crut lui faire un compliment.</p> - -<p>La pauvre fille rougit.</p> - -<p>—Tu as dit une sottise, Chesnel, répliqua le vieux marquis tout -à la fois flatté du mot de son ancien serviteur et peiné du chagrin -qu'il causait à sa sœur. Une d'Esgrignon peut épouser un Montmorency: -notre sang n'est pas aussi mêlé que l'a été le leur. Les d'Esgrignon -<i>portent d'or à deux bandes de gueules</i>, et rien, -depuis neuf cents ans, n'a changé dans leur écusson; il est tel que -le premier jour.</p> - -<p>«Je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré de femme qui -ait autant que mademoiselle d'Esgrignon frappé mon imagination, -dit Blondet à qui la littérature contemporaine est, entre autres -choses, redevable de cette histoire. J'étais à la vérité fort jeune, -j'étais un enfant, et peut-être les images qu'elle a laissées dans ma -mémoire doivent-elles la vivacité de leurs teintes à la disposition -qui nous entraîne alors vers les choses merveilleuses... Quand je la -voyais venant de loin sur le Cours où je jouais avec d'autres enfants, -et qu'elle y amenait Victurnien, son neveu, j'éprouvais une émotion -qui tenait beaucoup des sensations produites par le galvanisme -sur les êtres morts. Quelque jeune que je fusse, je me sentais comme -doué d'une nouvelle vie. Mademoiselle Armande avait les cheveux -d'un blond fauve, ses joues étaient couvertes d'un très-fin duvet -à reflets argentés que je me plaisais à voir en me mettant de manière -que la coupe de sa figure fût illuminée par le jour, et -je me laissais aller aux fascinations de ces yeux d'émeraude qui -rêvaient et me jetaient du feu quand ils tombaient sur moi. Je -feignais de me rouler sur l'herbe devant elle en jouant, mais je -tâchais d'arriver à ses <ins id="cor_25" title="peids">pieds</ins> mignons pour les admirer de plus -près. La molle blancheur de son teint, la finesse de ses traits, la -pureté des lignes de son front, l'élégance de sa taille mince me -<span class="pagenum">127</span> -surprenaient sans que je m'aperçusse de l'élégance de sa taille, -ni de la beauté de son front, ni de l'ovale parfait de son visage. -Je l'admirais comme on prie à mon âge, sans trop savoir pourquoi. -Quand mes regards perçants avaient enfin attiré les siens, -et qu'elle disait de sa voix mélodieuse, qui me semblait déployer -plus de volume que toutes les autres voix:—Que fais-tu -là, petit? pourquoi me regardes-tu? je venais, je me tortillais, -je me mordais les doigts, je rougissais et je disais:—Je ne sais -pas. Si par hasard elle passait sa main blanche dans mes cheveux -en me demandant mon âge, je m'en allais en courant et en lui -répondant de loin:—Onze ans! Quand, en lisant les <i>Mille et -une Nuits</i>, je voyais apparaître une reine ou une fée, je leur -prêtais les traits et la démarche de mademoiselle d'Esgrignon. -Quand mon maître de dessin me fit copier des têtes d'après l'antique, -je remarquais que ces têtes étaient coiffées comme l'était -mademoiselle d'Esgrignon. Plus tard, quand ces folles idées s'en -allèrent une à une, mademoiselle Armande, pour laquelle les -hommes se dérangeaient respectueusement sur le Cours afin de -lui faire place, et qui contemplaient les jeux de sa longue robe -brune jusqu'à ce qu'ils l'eussent perdue de vue, mademoiselle -Armande resta vaguement dans ma mémoire comme un type. -Ses formes exquises, dont la rondeur était parfois révélée par un -coup de vent, et que je savais retrouver malgré l'ampleur de sa -robe, ses formes revinrent dans mes rêves de jeune homme. -Puis, encore plus tard, quand je songeai gravement à quelques -mystères de la pensée humaine, je crus me souvenir que mon -respect m'était inspiré par les sentiments exprimés sur la figure -et dans l'attitude de mademoiselle d'Esgrignon. L'admirable calme -de cette tête intérieurement ardente, la dignité des mouvements, -la sainteté des devoirs accomplis me touchaient et m'imposaient. -Les enfants sont plus pénétrables qu'on ne le croit par les invisibles -effets des idées: ils ne se moquent jamais d'une personne vraiment -imposante, la véritable grâce les touche, la beauté les attire -parce qu'ils sont beaux et qu'il existe des liens mystérieux entre -les choses de même nature. Mademoiselle d'Esgrignon fut une de -mes religions. Aujourd'hui jamais ma folle imagination ne grimpe -l'escalier en colimaçon d'un antique manoir sans s'y peindre mademoiselle -Armande comme le génie de la Féodalité. Quand je lis les -vieilles chroniques, elle paraît à mes yeux sous les traits des femmes -<span class="pagenum">128</span> -célèbres, elle est tour à tour Agnès, Marie Touchet, Gabrielle, -je lui prête tout l'amour perdu dans son cœur, et qu'elle n'exprima -jamais. Cette céleste figure, entrevue à travers les nuageuses -illusions de l'enfance, vient maintenant au milieu des nuées -de mes rêves.»</p> - -<p>Souvenez-vous de ce portrait, fidèle au moral comme au physique! -Mademoiselle d'Esgrignon est une des figures les plus instructives -de cette histoire: elle vous apprendra ce que, faute d'intelligence, -les vertus les plus pures peuvent avoir de nuisible.</p> - -<p>Pendant les années 1804 et 1805 les deux tiers des familles émigrées -revinrent en France, et presque toutes celles de la province -où demeurait monsieur le marquis d'Esgrignon se replantèrent dans -le sol paternel. Mais il y eut alors des défections. Quelques gentilshommes -prirent du service, soit dans les armées de Napoléon, soit -à sa cour; d'autres firent des alliances avec certains parvenus. Tous -ceux qui entrèrent dans le mouvement impérial reconstituèrent leurs -fortunes et retrouvèrent leurs bois par la munificence de l'empereur, -beaucoup d'entre eux restèrent à Paris; mais il y eut huit ou -neuf familles nobles qui demeurèrent fidèles à la noblesse proscrite -et à leurs idées sur la monarchie écroulée: les Roche-Guyon, les -Nouâtre, les Gordon, les Castéran, les Troisville, etc., ceux-ci pauvres, -ceux-là riches; mais le plus ou le moins d'or ne se comptait -pas: l'antiquité, la conservation de la race étaient tout pour elles, -absolument comme pour un antiquaire le poids de la médaille est -peu de chose en comparaison et de la pureté des lettres et de la tête -et de l'ancienneté du coin. Ces familles prirent pour chef le marquis -d'Esgrignon: sa maison devint leur cénacle. Là l'Empereur et -Roi ne fut jamais que monsieur de Buonaparte; là le souverain -était Louis XVIII, alors à Mittau; là le Département fut toujours la -Province et la Préfecture une Intendance. L'admirable conduite, -la loyauté de gentilhomme, l'intrépidité du marquis d'Esgrignon lui -valaient de sincères hommages; de même que ses malheurs, sa -constance, son inaltérable attachement à ses opinions, lui méritaient -en ville un respect universel. Cette admirable ruine avait -toute la majesté des grandes choses détruites. Sa délicatesse chevaleresque -était si bien connue qu'en plusieurs circonstances il fut -pris par des plaideurs pour unique arbitre. Tous les gens bien élevés -qui appartenaient au système impérial, et même les autorités, -avaient pour ses préjugés autant de complaisance qu'ils montraient -<span class="pagenum">129</span> -d'égard pour sa personne. Mais une grande partie de la société nouvelle, -les gens qui, sous la restauration, devaient s'appeler <i>les Libéraux</i> -et à la tête desquels se trouva secrètement du Croisier, se -moquaient de l'oasis aristocratique où il n'était donné à personne -d'entrer sans être bon gentilhomme et irréprochable. Leur animosité -fut d'autant plus forte que beaucoup d'honnêtes gens, de dignes -hobereaux, quelques personnes de la haute administration s'obstinaient -à considérer le salon du marquis d'Esgrignon comme le seul -où il y eût bonne compagnie. Le préfet, chambellan de l'Empereur, -faisait des démarches pour y être reçu: il y envoyait humblement -sa femme, qui était une Grandlieu. Les exclus avaient donc, en -haine de ce petit faubourg Saint-Germain de province, donné le -sobriquet de <i>Cabinet des Antiques</i> au salon du marquis d'Esgrignon, -qu'ils nommaient monsieur Carol, et auquel le percepteur -des contributions adressait toujours son avertissement avec cette parenthèse -(ci-devant des Grignons). Cette ancienne manière d'écrire -le nom constituait une taquinerie, puisque l'orthographe de d'Esgrignon -avait prévalu.</p> - -<p>«Quant à moi, disait Émile Blondet, si je veux rassembler -mes souvenirs d'enfance, j'avouerai que le mot Cabinet des -Antiques me faisait toujours rire, malgré mon respect, dois-je -dire mon amour pour mademoiselle Armande. L'hôtel d'Esgrignon -donnait sur deux rues à l'angle desquelles elle était située, -en sorte que le salon avait deux fenêtres sur l'une et deux fenêtres -sur l'autre de ces rues, les plus passantes de la ville. La Place du -Marché se trouvait à cinq cents pas de l'hôtel. Ce salon était alors -comme une cage de verre, et personne n'allait ou venait dans la -ville sans y jeter un coup d'œil. Cette pièce me sembla toujours, à -moi, bambin de douze ans, être une de ces curiosités rares qui se -trouvent plus tard, quand on y songe, sur les limites du réel et -du fantastique, sans qu'on puisse savoir si elles sont plus d'un -côté que de l'autre. Ce salon, autrefois la salle d'audience, était -élevé sur un étage de caves à soupiraux grillés, où gisaient jadis -les criminels de la province, mais où se faisait alors la cuisine du -marquis. Je ne sais pas si la magnifique et haute cheminée du -Louvre, si merveilleusement sculptée, m'a causé plus d'étonnement -que je n'en ressentis en voyant pour la première fois l'immense -cheminée de ce salon brodée comme un melon, et au-dessus -de laquelle était un grand portrait équestre de Henri III (sous -<span class="pagenum">130</span> -qui cette province, ancien duché d'apanage, fut réunie à la Couronne), -exécuté en ronde bosse et encadré de dorures. Le plafond -était formé de poutres de châtaignier qui composaient des -caissons intérieurement ornés d'arabesques. Ce plafond magnifique -avait été doré sur ses arêtes, mais la dorure se voyait à -peine. Les murs, tendus de tapisseries flamandes représentaient -le jugement de Salomon en six tableaux encadrés de thyrses dorés -où se jouaient des amours et des satyres. Le marquis avait -fait parqueter ce salon. Parmi les débris des châteaux qui se vendirent -de 1793 à 1795, le notaire s'était procuré des consoles -dans le goût du siècle de Louis XIV, un meuble en tapisserie, des -tables, des cartels, des feux, des girandoles qui complétaient -merveilleusement ce grandissime salon en disproportion avec -toute la maison, mais qui heureusement avait une antichambre -aussi haute d'étage, l'ancienne salle des Pas-Perdus du Présidial, -à laquelle communiquait la chambre des délibérations, convertie -en salle à manger. Sous ces vieux lambris, oripeaux d'un temps -qui n'était plus, s'agitaient en première ligne huit ou dix douairières, -les unes au chef branlant, les autres desséchées et noires -comme des momies; celles-ci roides, celles-là inclinées, toutes -encaparaçonnées d'habits plus ou moins fantasques en opposition -avec la mode; des têtes poudrées à cheveux bouclés, des bonnets -à coques, des dentelles rousses. Les peintures les plus bouffonnes -ou les plus sérieuses n'ont jamais atteint à la poésie divagante de -ces femmes, qui reviennent dans mes rêves et grimacent dans -mes souvenirs aussitôt que je rencontre une vieille femme dont -la figure ou la toilette me rappellent quelques-uns de leurs traits. -Mais, soit que le malheur m'ait initié aux secrets des infortunes, -soit que j'aie compris tous les sentiments humains, surtout les -regrets et le vieil âge, je n'ai jamais pu retrouver nulle part, ni -chez les mourants, ni chez les vivants, la pâleur de certains yeux -gris, l'effrayante vivacité de quelques yeux noirs. Enfin ni Maturin -ni Hoffmann, les deux plus sinistres imaginations de ce -temps, ne m'ont causé l'épouvante que me causèrent les mouvements -automatiques de ces corps busqués. Le rouge des acteurs -ne m'a point surpris, j'avais vu là du rouge invétéré, du rouge -de naissance, disait un de mes camarades au moins aussi espiègle -que je pouvais l'être. Il s'agitait là des figures aplaties, mais creusées -par des rides qui ressemblaient aux têtes de casse-noisettes -<span class="pagenum">131</span> -sculptées en Allemagne. Je voyais à travers les carreaux des corps -bossués, des membres mal attachés dont je n'ai jamais tenté -d'expliquer l'économie ni la contexture; des mâchoires carrées -et très-apparentes, des os exorbitants, des hanches luxuriantes. -Quand ces femmes allaient et venaient, elles ne me semblaient pas -moins extraordinaires que quand elles gardaient leur immobilité -mortuaire, alors qu'elles jouaient aux cartes. Les hommes de ce -salon offraient les couleurs grises et fanées des vieilles tapisseries, -leur vie était frappée d'indécision; mais leur costume se rapprochait -beaucoup des costumes alors en usage, seulement leurs -cheveux blancs, leurs visages flétris, leur teint de cire, leurs -fronts ruinés, la pâleur des yeux leur donnaient à tous une ressemblance -avec les femmes qui détruisait la réalité de leur costume. -La certitude de trouver ces personnages invariablement -attablés ou assis aux mêmes heures achevait de leur prêter à mes -yeux je ne sais quoi de théâtral, de pompeux, de surnaturel. Jamais -je ne suis entré depuis dans ces garde-meubles célèbres, à -Paris, à Londres, à Vienne, à Munich, où de vieux gardiens vous -montrent les splendeurs des temps passés, sans que je les peuplasse -des figures du Cabinet des Antiques. Nous nous proposions -souvent entre nous, écoliers de huit à dix ans, comme une partie -de plaisir d'aller voir ces raretés sous leur cage de verre. Mais -aussitôt que je voyais la suave mademoiselle Armande, je tressaillais, -puis j'admirais avec un sentiment de jalousie ce délicieux -enfant, Victurnien, chez lequel nous pressentions tous une nature -supérieure à la nôtre. Cette jeune et fraîche créature, au milieu de -ce cimetière réveillé avant le temps, nous frappait par je ne sais -quoi d'étrange. Sans nous rendre un compte exact de nos idées, -nous nous sentions bourgeois et petits devant cette cour orgueilleuse.»</p> - -<p>Les catastrophes de 1813 et de 1814, qui abattirent Napoléon, -rendirent la vie aux hôtes du Cabinet des Antiques, et surtout l'espoir -de retrouver leur ancienne importance; mais les événements -de 1815, les malheurs de l'occupation étrangère, puis les oscillations -du gouvernement ajournèrent jusqu'à la chute de monsieur -Decazes les espérances de ces personnages si bien peints par Blondet. -Cette histoire ne prit donc de consistance qu'en 1822.</p> - -<p>En 1822, malgré les bénéfices que la Restauration apportait aux -émigrés la fortune du marquis d'Esgrignon n'avait pas augmenté. -<span class="pagenum">132</span> -De tous les nobles atteints par les lois révolutionnaires, aucun ne -fut plus maltraité. La majeure portion de ses revenus consistait, -avant 1789, en droits domaniaux résultant, comme chez quelques -grandes familles, de la mouvance de ses fiefs, que les seigneurs -s'efforçaient de détailler afin de grossir le produit de leurs <i>lods et -ventes</i>. Les familles qui se trouvèrent dans ce cas furent ruinées -sans aucun espoir de retour, l'ordonnance par laquelle Louis XVIII -restitua les biens non vendus aux Émigrés ne pouvait leur rien -rendre; et, plus tard, la loi sur l'indemnité ne devait pas les indemniser. -Chacun sait que leurs droits supprimés furent rétablis, au -profit de l'État, sous le nom même de <i>Domaines</i>. Le marquis -appartenait nécessairement à cette fraction du parti royaliste qui ne -voulut aucune transaction avec ceux qu'il nommait, non pas les -révolutionnaires, mais les révoltés, plus parlementairement appelés -Libéraux ou Constitutionnels. Ces royalistes, surnommés <i>Ultras</i> -par l'Opposition, eurent pour chefs et pour héros les courageux -orateurs de la Droite, qui, dès la première séance royale, tentèrent, -comme monsieur de Polignac, de protester contre la charte -de Louis XVIII, en la regardant comme un mauvais édit arraché -par la nécessité du moment, et sur lequel la Royauté devait revenir. -Ainsi, loin de s'associer à la rénovation de mœurs que voulut -opérer Louis XVIII, le marquis restait tranquille, au port d'armes -des purs de la Droite, attendant la restitution de son immense fortune, -et n'admettant même pas la pensée de cette indemnité qui -préoccupa le ministère de M. de Villèle, et qui devait consolider -le trône en éteignant la fatale distinction, maintenue alors malgré -les lois, entre les propriétés. Les miracles de la Restauration de -1814, ceux plus grands du retour de Napoléon en 1815, les prodiges -de la nouvelle fuite de la Maison de Bourbon et de son second retour, -cette phase quasi-fabuleuse de l'histoire contemporaine surprit -le marquis à soixante-sept ans. A cet âge, les plus fiers caractères -de notre temps, moins abattus qu'usés par les événements de -la Révolution et de l'Empire, avaient au fond des provinces converti -leur activité en idées passionnées, inébranlables; ils étaient -presque tous retranchés dans l'énervante et douce habitude de la vie -qu'on y mène. N'est-ce pas le plus grand malheur qui puisse affliger -un parti, que d'être représenté par des vieillards, quand déjà -ses idées sont taxées de vieillesse? D'ailleurs, lorsqu'en 1818 le -Trône légitime parut solidement assis, le marquis se demanda ce -<span class="pagenum">133</span> -qu'un septuagénaire irait faire à la cour, quelle charge, quel emploi -pouvait-il y exercer? Le noble et fier d'Esgrignon se contenta -donc, et dut se contenter du triomphe de la Monarchie et de la -Religion, en attendant les résultats de cette victoire inespérée, -disputée, qui fut simplement un armistice. Il continuait donc alors -à trôner dans son salon, si bien nommé le Cabinet des Antiques. -Sous la Restauration, ce surnom de douce moquerie s'envenima -lorsque les vaincus de 1793 se trouvèrent les vainqueurs.</p> - -<p>Cette ville ne fut pas plus préservée que la plupart des autres -villes de province des haines et des rivalités engendrées par l'esprit -de parti. Contre l'attente générale, du Croisier avait épousé la -vieille fille riche qui l'avait refusé d'abord, et quoiqu'il eût pour -rival auprès d'elle l'enfant gâté de l'aristocratie de la ville, un certain -chevalier dont le nom illustre sera suffisamment caché en ne le -désignant, suivant un vieil usage d'autrefois suivi par la ville, que -par son titre; car il était là le <span class="smcap">Chevalier</span> comme à la cour le -comte d'Artois était <span class="smcap">Monsieur</span>. Non-seulement ce mariage avait -engendré l'une de ces guerres à toutes armes comme il s'en fait en -province, mais il avait encore accéléré cette séparation entre la -haute et la petite aristocratie, entre les éléments bourgeois et les -<ins id="cor_26" title="élments">éléments</ins> nobles réunis un moment sous la pression de la grande -autorité napoléonienne; division subite qui fit tant de mal à notre -pays. En France, ce qu'il y a de plus national, est la vanité. La -masse des vanités blessées y a donné soif d'égalité; tandis que, plus -tard, les plus ardents novateurs trouveront l'égalité impossible. Les -Royalistes piquèrent au cœur les Libéraux dans les endroits les plus -sensibles. En province surtout, les deux partis se prêtèrent réciproquement -des horreurs, et se calomnièrent honteusement. On -commit alors en politique les actions les plus noires pour attirer à -soi l'opinion publique, pour capter les voix de ce parterre imbécile -qui jette ses bras aux gens assez habiles pour les armer. Ces luttes -s'y formulèrent en quelques individus. Ces individus, qui se haïssaient -comme ennemis politiques, devinrent aussitôt ennemis particuliers. -En province, il est difficile de ne pas se prendre corps à -corps, à propos des questions ou des intérêts qui, dans la capitale, -apparaissent sous leurs formes générales, théoriques, et qui dès -lors grandissent assez les champions pour que monsieur Laffitte, -par exemple, ou Casimir Périer respectent l'homme dans monsieur -de Villèle ou dans monsieur de Peyronnet. Monsieur Laffitte, -<span class="pagenum">134</span> -qui fit tirer sur les ministres, les aurait cachés dans son hôtel, s'ils -y étaient venus le 29 juillet 1830. Benjamin Constant envoya son -livre sur la religion au vicomte de Châteaubriand, en l'accompagnant -d'une lettre flatteuse où il avoue avoir reçu quelque bien du -ministre de Louis XVIII. A Paris, les hommes sont des systèmes, -en Province les systèmes deviennent des hommes, et des hommes -à passions incessantes, toujours en présence, s'épiant dans leur -intérieur, épiloguant leurs discours, s'observant comme deux duellistes -prêts à s'enfoncer six pouces de lame au côté, à la moindre -distraction, et tâchant de se donner des distractions, enfin occupés -à leur haine comme des joueurs sans pitié. Les épigrammes, les -calomnies y atteignent l'homme sous prétexte d'atteindre le parti. -Dans cette guerre faite courtoisement et sans fiel au Cabinet des -Antiques, mais poussée à l'hôtel du Croisier jusqu'à l'emploi des -armes empoisonnées des Sauvages; la fine raillerie, les avantages de -l'esprit étaient du côté des nobles. Sachez-le bien: de toutes les -blessures, celles que font la langue et l'œil, la moquerie et le dédain -sont incurables. Le Chevalier, du moment où il se retrancha -sur le Mont-Sacré de l'aristocratie, en abandonnant les salons mixtes, -dirigea ses bons mots sur le salon de du Croisier; il attisa le -feu de la guerre sans savoir jusqu'où l'esprit de vengeance pouvait -mener le salon de du Croisier contre le Cabinet des Antiques. Il -n'entrait que des purs à l'hôtel d'Esgrignon, de loyaux gentilshommes -et des femmes sûres les unes des autres; Il ne s'y commettait -aucune indiscrétion. Les discours, les idées bonnes ou mauvaises, -justes ou fausses, belles ou ridicules, ne donnaient point prise à la -plaisanterie. Les Libéraux devaient s'attaquer aux actions politiques -pour ridiculiser les nobles; tandis que les intermédiaires, les gens -administratifs, tous ceux qui courtisaient ces hautes puissances, -leur rapportaient sur le camp libéral des faits et des propos qui prêtaient -beaucoup à rire. Cette infériorité vivement sentie redoublait -encore chez les adhérents de du Croisier leur soif de vengeance. En -1822, du Croisier se mit à la tête de l'industrie du Département, -comme le marquis d'Esgrignon fut à la tête de la noblesse. Chacun -d'eux représenta donc un parti. Au lieu de se dire sans feintise -homme de la Gauche <ins id="cor_92" title="pur">pure</ins>, du Croisier avait ostensiblement adopté -les opinions que formulèrent un jour les 221. Il pouvait ainsi réunir -chez lui les magistrats, l'administration et la finance du Département. -Le salon de du Croisier, puissance au moins égale à celle -<span class="pagenum">135</span> -du cabinet des Antiques, plus nombreux, plus jeune, plus actif, -remuait le Département; tandis que l'autre demeurait tranquille et -comme annexé au pouvoir que ce parti gêna souvent, car il en favorisa -les fautes, il en exigea même quelques-unes qui furent fatales -à la Monarchie. Les Libéraux, qui n'avaient jamais pu faire -élire un de leurs candidats dans ce département rebelle à leurs commandements, -savaient qu'après sa nomination du Croisier siégerait -au centre gauche, le plus près possible de la Gauche pure. Les correspondants -de du Croisier étaient les frères Keller, trois banquiers, -dont l'aîné brillait parmi les dix-neuf de la Gauche, phalange illustrée -par tous les journaux libéraux, et qui tenaient par alliance au -comte de Gondreville, un pair constitutionnel qui restait dans la -faveur de Louis XVIII. Ainsi l'Opposition constitutionnelle était -toujours prête à reporter au dernier moment ses voix visiblement -accordées à un candidat postiche, sur du Croisier, s'il gagnait assez -de voix royalistes pour obtenir la majorité. Chaque élection, où les -royalistes repoussaient du Croisier, candidat dont la conduite était -admirablement devinée, analysée, jugée par les sommités royalistes -qui relevaient du marquis d'Esgrignon, augmentait encore la haine -de l'homme et de son parti. Ce qui anime le plus les factions -les unes contre les autres, est l'inutilité d'un piége péniblement -tendu.</p> - -<p>En 1822, les hostilités, fort vives durant les quatre premières -années de la Restauration, semblaient assoupies. Le salon de du -Croisier et le Cabinet des Antiques, après avoir reconnu l'un et -l'antre leur fort et leur faible, attendaient sans doute les effets du -hasard, cette Providence des partis. Les esprits ordinaires se contentaient -de ce calme apparent qui trompait le trône; mais ceux qui -vivaient plus intimement avec du Croisier savaient que chez lui -comme chez tous les hommes en qui la vie ne réside plus qu'à la -tête, la passion de la vengeance est implacable quand surtout elle -s'appuie sur l'ambition politique. En ce moment, du Croisier, qui -jadis blanchissait et rougissait au nom des d'Esgrignon ou du Chevalier, -qui tressaillait en prononçant ou entendant prononcer le -mot de Cabinet des Antiques, affectait la gravité d'un sauvage. Il -souriait à ses ennemis, haïs, observés d'heure en heure plus profondément. -Il paraissait avoir pris le parti de vivre tranquillement, -comme s'il eût désespéré de la victoire. Un de ceux qui secondaient -les calculs de cette rage froidie, était le Président du Tribunal, -<span class="pagenum">136</span> -monsieur du Ronceret, un hobereau qui avait prétendu aux -honneurs du Cabinet des Antiques sans avoir pu les obtenir.</p> - -<p>La petite fortune des d'Esgrignon, soigneusement administrée -par le notaire Chesnel, suffisait difficilement à l'entretien de ce -digne gentilhomme qui vivait noblement, mais sans le moindre -faste. Quoique le précepteur du comte Victurnien d'Esgrignon, -l'espoir de la maison, fût un ancien Oratorien donné par Monseigneur -l'Évêque, et qu'il habitât l'hôtel; encore lui fallait-il quelques -appointements. Les gages d'une cuisinière, ceux d'une femme -de chambre pour mademoiselle Armande, du vieux valet de chambre -de monsieur le marquis et de deux autres domestiques, la -nourriture de quatre maîtres, les frais d'une éducation pour laquelle -on ne négligea rien, absorbaient entièrement les revenus, -malgré l'économie de mademoiselle Armande, malgré la sage administration -de Chesnel, malgré l'affection des domestiques. Le -vieux notaire ne pouvait encore faire aucune réparation dans le -château dévasté, il attendait la fin des baux pour trouver une augmentation -de revenus due soit aux nouvelles méthodes d'agriculture, -soit à l'abaissement des valeurs monétaires, et qui allait porter -ses fruits à l'expiration de contrats passés en 1809. Le marquis -n'était point initié aux détails du ménage ni à l'administration de -ses biens. La révélation des excessives précautions employées pour -<i>joindre les deux bouts de l'année</i>, suivant l'expression des -ménagères, eût été pour lui comme un coup de foudre. Chacun le -voyant arrivé bientôt au terme de sa carrière, hésitait à dissiper ses -erreurs. La grandeur de la maison d'Esgrignon, à laquelle personne -ne pensait ni à la Cour, ni dans l'État; qui, passé les portes de la -ville et quelques localités du département, était tout à fait inconnue, -revivait aux yeux du marquis et de ses adhérents dans tout -son éclat. La maison d'Esgrignon allait reprendre un nouveau degré -de splendeur en la personne de Victurnien, au moment où les nobles -spoliés rentreraient dans leurs biens, et même quand ce bel -héritier pourrait apparaître à la Cour pour entrer au service du -Roi, par suite épouser, comme jadis faisaient les d'Esgrignon, une -Montmorency, une Rohan, une Crillon, une Fesenzac, une Bouillon, -enfin une fille réunissant toutes les distinctions de la noblesse, -de la richesse, de la beauté, de l'esprit et du caractère. Les personnes -qui venaient faire leur partie le soir, le Chevalier, les Troisville -(prononcez Tréville), les La Roche-Guyon, les Castéran -<span class="pagenum">137</span> -(prononcez Catéran), le duc de Gordon habitués depuis longtemps à -considérer le grand marquis comme un immense personnage, l'entretenaient -dans ses idées. Il n'y avait rien de mensonger dans -cette croyance, elle eût été juste si l'on avait pu effacer les quarante -dernières années de l'histoire de France. Mais les consécrations -les plus respectables, les plus vraies du Droit, comme Louis XVIII -avait essayé de les inscrire en datant la Charte de la vingt-et-unième -année de son règne, n'existent que ratifiées par un consentement -universel: il manquait aux d'Esgrignon le fond de la langue politique -actuelle, l'argent, ce grand relief de l'aristocratie moderne; -il leur manquait aussi la continuation de <i>l'historique</i>, cette renommée -qui se prend à la cour aussi bien que sur les champs de -bataille, dans les salons de la diplomatie comme à la Tribune, à -l'aide d'un livre comme à propos d'une aventure, et qui est comme -une Sainte-Ampoule versée sur la tête de chaque génération nouvelle. -Une famille noble, inactive, oubliée est une fille sotte, laide, -pauvre et sage, les quatre points cardinaux du malheur. Le mariage -d'une demoiselle de Troisville avec le général Montcornet, -loin d'éclairer le Cabinet des Antiques, faillit causer une rupture -entre les Troisville et le salon d'Esgrignon qui déclara que <i>les -Troisville se galvaudaient</i>.</p> - -<p>Parmi tout ce monde, une seule personne ne partageait pas ces -illusions. N'est-ce pas nommer le vieux notaire Chesnel? Quoique -son dévouement assez prouvé par cette histoire fût absolu envers -cette grande famille alors réduite à trois personnes, quoiqu'il acceptât -toutes ces idées et les trouvât de bon aloi, il avait trop de -sens et faisait trop bien les affaires de la plupart des familles du département -pour ne pas suivre l'immense mouvement des esprits, -pour ne pas reconnaître le grand changement produit par l'Industrie -et par les mœurs modernes. L'ancien intendant voyait la Révolution -passée de l'action dévorante de 1793 qui avait armé les hommes, -les femmes, les enfants, dressé des échafauds, coupé des -têtes et gagné des batailles européennes, à l'action tranquille des -idées qui consacraient les événements. Après le défrichement et les -semailles, venait la récolte. Pour lui, la Révolution avait composé -l'esprit de la génération nouvelle, il en touchait les faits au fond de -mille plaies, il les trouvait irrévocablement accomplis. Cette tête -de Roi coupée, cette Reine suppliciée, ce partage des biens nobles, -constituaient à ses yeux des engagements qui liaient trop d'intérêts -<span class="pagenum">138</span> -pour que les intéressés en laissassent attaquer les résultats. Chesnel -voyait clair. Son fanatisme pour les d'Esgrignon était entier sans -être aveugle, et le rendait ainsi bien plus beau. La foi qui fait voir -à un jeune moine les anges du paradis est bien inférieure à la puissance -du vieux moine qui les lui montre. L'ancien intendant ressemblait -au vieux moine, il aurait donné sa vie pour défendre une -châsse vermoulue. Chaque fois qu'il essayait d'expliquer, avec -mille ménagements, à son ancien maître <i>les nouveautés</i>, en -employant tantôt une forme railleuse, tantôt en affectant la surprise -ou la douleur, il rencontrait sur les lèvres du marquis le sourire -du prophète, et dans son âme la conviction que ces folies passeraient -comme toutes les autres. Personne n'a remarqué combien -les événements ont aidé ces nobles champions des ruines à persister -dans leurs croyances. Que pouvait répondre Chesnel quand le -vieux marquis faisait un geste imposant et disait:—Dieu a balayé -Buonaparte, ses armées et ses nouveaux grands vassaux, ses -trônes et ses vastes conceptions! Dieu nous délivrera du reste? -Chesnel baissait tristement la tête sans oser répliquer:—Dieu -ne voudra pas balayer la France! Ils étaient beaux tous deux: -l'un en se redressant contre le torrent des faits, comme un antique -morceau de granit moussu droit dans un abîme alpestre; l'autre -en observant le cours des eaux et pensant à les utiliser. Le bon et -vénérable notaire gémissait en remarquant les ravages irréparables -que ces croyances faisaient dans l'esprit, dans les mœurs et les idées -à venir du comte Victurnien d'Esgrignon.</p> - -<p>Idolâtré par sa tante, idolâtré par son père, ce jeune héritier était, -dans toute l'acception du mot, un enfant gâté qui justifiait d'ailleurs -les illusions paternelles et maternelles, car sa tante était vraiment -une mère pour lui; mais quelque tendre et prévoyante que soit -une fille, il lui manquera toujours je ne sais quoi de la maternité. -La seconde vue d'une mère ne s'acquiert point. Une tante, aussi -chastement unie à son nourrisson que l'était mademoiselle Armande -à Victurnien, peut l'aimer autant que l'aimerait la mère, être aussi -attentive, aussi bonne, aussi délicate, aussi indulgente qu'une -mère; mais elle ne sera pas sévère avec les ménagements et les -à-propos de la mère; mais son cœur n'aura pas ces avertissements -soudains, ces hallucinations inquiètes des mères, chez qui, quoique -rompues, les attaches nerveuses ou morales par lesquelles -l'enfant tient à elles, vibrent encore, et qui toujours en communication -<span class="pagenum">139</span> -avec lui reçoivent les secousses de toute peine, tressaillent -à tout bonheur comme à un événement de leur propre vie. Si la -Nature a considéré la femme comme un terrain neutre, physiquement -parlant, elle ne lui a pas défendu en certains cas de s'identifier -complétement à son œuvre: quand la maternité morale se -joint à la maternité naturelle, vous voyez alors ces admirables phénomènes, -inexpliqués plutôt qu'inexplicables, qui constituent les -préférences maternelles. La catastrophe de cette histoire prouve -donc encore une fois cette vérité connue: une mère ne se remplace -pas. Une mère prévoit le mal, long-temps avant qu'une fille -comme mademoiselle Armande ne l'admette, même quand il est fait. -L'une prévoit le désastre, l'autre y remédie. La maternité factice -d'une fille comporte d'ailleurs des adorations trop aveugles pour -qu'elle puisse réprimander un beau garçon.</p> - -<p>La pratique de la vie, l'expérience des affaires avaient donné au -vieux notaire une défiance observatrice et perspicace qui le faisait -arriver au pressentiment maternel. Mais il était si peu de chose -dans cette maison, surtout depuis l'espèce de disgrâce encourue à -propos du mariage projeté par lui entre une d'Esgrignon et du -Croisier, que dès lors il s'était promis de suivre aveuglément les -doctrines de la famille. Simple soldat, fidèle à son poste et prêt à -mourir, son avis ne pouvait jamais être écouté même au fort de -l'orage; à moins que le hasard ne le plaçât, comme dans l'Antiquaire -le mendiant du Roi au bord de la mer, quand le lord et sa -fille y sont surpris par la marée.</p> - -<p>Du Croisier avait aperçu la possibilité d'une horrible vengeance -dans les contre-sens de l'éducation donnée à ce jeune noble. Il espérait, -suivant une belle expression de l'auteur qui vient d'être -cité, noyer l'agneau dans le lait de sa mère. Cette espérance lui -avait inspiré sa résignation taciturne et mis sur les lèvres son sourire -de sauvage.</p> - -<p>Le dogme de sa suprématie fut inculqué au comte Victurnien -dès qu'une idée put lui entrer dans la cervelle. Hors le Roi, tous -les seigneurs du royaume étaient ses égaux. Au-dessous de la noblesse, -il n'y avait pour lui que des inférieurs, des gens avec lesquels -il n'avait rien de commun, envers lesquels il n'était tenu à -rien, des ennemis vaincus, conquis, desquels il ne fallait faire -aucun compte, dont les opinions devaient être indifférentes à un -gentilhomme, et qui tous lui devaient du respect. Ces opinions, -<span class="pagenum">140</span> -Victurnien les poussa malheureusement à l'extrême, excité par la -logique rigoureuse qui conduit les enfants et les jeunes gens aux -dernières conséquences du bien comme du mal. Il fut d'ailleurs -confirmé dans ses croyances par ses avantages extérieurs. Enfant -d'une beauté merveilleuse, il devint le jeune homme le plus accompli -qu'un père puisse désirer pour fils. De taille moyenne, mais -bien fait, il était mince, délicat en apparence, mais musculeux. Il -avait les yeux bleus étincelants des d'Esgrignon, leur nez courbé, -finement modelé, l'ovale parfait de leur visage, leurs cheveux -blonds cendrés, leur blancheur de teint, leur élégante démarche, -leurs extrémités gracieuses, des doigts effilés et retroussés, la distinction -de ces attaches du pied et du poignet, lignes heureuses et -déliées qui indiquent la race chez les hommes comme chez les -chevaux. Adroit, leste à tous les exercices du corps, il tirait admirablement -le pistolet, faisait des armes comme un Saint-George, -montait à cheval comme un paladin. Il flattait enfin toutes les vanités -qu'apportent les parents à l'extérieur de leurs enfants, fondées -d'ailleurs sur une idée juste, sur l'influence excessive de la -beauté. Privilége semblable à celui de la noblesse, la beauté ne -se peut acquérir, elle est partout reconnue, et vaut souvent plus -que la fortune et le talent, elle n'a besoin que d'être montée pour -triompher, on ne lui demande que d'exister. Outre ces deux grands -priviléges, la noblesse et la beauté, le hasard avait doué Victurnien -d'Esgrignon d'un esprit ardent, d'une merveilleuse aptitude -à tout comprendre, et d'une belle mémoire. Son instruction avait -été dès lors parfaite. Il était beaucoup plus savant que ne le sont -ordinairement les jeunes nobles de province qui deviennent des -chasseurs, des fumeurs et des propriétaires très-distingués, mais -qui traitent assez cavalièrement les sciences et les lettres, les arts -et la poésie, tous les talents dont la supériorité les offusque. Ces -dons de nature et cette éducation devaient suffire à réaliser un jour -les ambitions du marquis d'Esgrignon: il voyait son fils maréchal -de France si Victurnien voulait être militaire, ambassadeur si la -diplomatie le tentait, ministre si l'administration lui souriait; tout -lui appartenait dans l'État. Enfin, pensée flatteuse pour un père, -le comte n'aurait pas été d'Esgrignon, il eût percé par son propre -mérite. Cette heureuse enfance, cette adolescence dorée n'avait jamais -rencontré d'opposition à ses désirs. Victurnien était le roi du -logis, personne n'y bridait les volontés de ce petit prince, qui -<span class="pagenum">141</span> -naturellement devint égoïste comme un prince, entier comme le plus -fougueux cardinal du moyen-âge, impertinent et audacieux, vices -que chacun divinisait en y voyant les qualités essentielles au noble.</p> - -<p>Le Chevalier était un homme de ce bon temps où les mousquetaires -gris désolaient les théâtres de Paris, rossaient le guet et les -huissiers, faisaient mille tours de page et trouvaient un sourire sur -les lèvres du Roi, pourvu que les choses fussent drôles. Ce charmant -séducteur, ancien héros de ruelles, contribua beaucoup au -malheureux dénouement de cette histoire. Cet aimable vieillard, -qui ne trouvait personne pour le comprendre, fut très-heureux de -rencontrer cette admirable figure de Faublas en herbe qui lui rappelait -sa jeunesse. Sans apprécier la différence des temps, il jeta -les principes des roués encyclopédistes dans cette jeune âme, en -narrant les anecdotes du règne de Louis XV, en glorifiant les mœurs -de 1750, racontant les orgies des petites maisons, et les folies faites -pour les <ins id="cor_27" title="courtisannes">courtisanes</ins>, et les excellents tours joués aux créanciers, -enfin toute la morale qui a défrayé le comique de Dancourt et l'épigramme -de Beaumarchais. Malheureusement cette corruption -cachée sous une excessive élégance se parait d'un esprit voltairien. -Si le Chevalier allait trop loin parfois, il mettait comme correctif -les lois de la bonne compagnie auxquelles un gentilhomme doit -toujours obéir. Victurnien ne comprenait de tous ces discours que -ce qui flattait ses passions. Il voyait d'abord son vieux père riant -de compagnie avec le Chevalier. Les deux vieillards regardaient -l'orgueil inné d'un d'Esgrignon comme une barrière assez forte -contre toutes les choses inconvenantes, et personne au logis n'imaginait -qu'un d'Esgrignon pût s'en permettre de contraires à -l'honneur. <span class="smcap">L'honneur</span>, ce grand principe monarchique, planté -dans tous les cœurs de cette famille comme un phare, éclairait les -moindres actions, animait les moindres pensées des d'Esgrignon. -Ce bel enseignement qui seul aurait dû faire subsister la noblesse: -«Un d'Esgrignon ne doit pas se permettre telle ou telle chose, il -a un nom qui rend l'avenir solidaire du passé,» était comme un -refrain avec lequel le vieux marquis, mademoiselle Armande, -Chesnel et les habitués de l'hôtel avaient bercé l'enfance de Victurnien. -Ainsi, le bon et le mauvais se trouvaient en présence et en -forces égales dans cette jeune âme.</p> - -<p>Quand, à dix-huit ans, Victurnien se produisit dans la ville, il -remarqua dans le monde extérieur de légères oppositions avec le -<span class="pagenum">142</span> -monde intérieur de l'hôtel d'Esgrignon, mais il n'en chercha -point les causes. Les causes étaient à Paris. Il ne savait pas encore -que les personnes, si hardies en pensée et en discours le -soir chez son père, étaient très-circonspectes en présence des -ennemis avec lesquels leurs intérêts les obligeaient de frayer. -Son père avait conquis son franc parler. Personne ne songeait à -contredire un vieillard de soixante-dix ans, et d'ailleurs tout le -monde passait volontiers à un homme violemment dépouillé, sa -fidélité à l'ancien ordre de choses. Trompé par les apparences, Victurnien -se conduisit de manière à se mettre à dos toute la bourgeoisie -de la ville. Il eut à la chasse des difficultés poussées un peu -trop loin par son impétuosité, qui se terminèrent par des procès -graves, étouffés à prix d'argent par Chesnel, et desquels on n'osait -parler au marquis. Jugez de son étonnement si le marquis d'Esgrignon -eût appris que son fils était poursuivi pour avoir chassé sur -ses terres, dans ses domaines, dans ses forêts, sous le règne d'un -fils de saint Louis! On craignait trop ce qui pouvait s'ensuivre -pour l'initier à ces misères, disait Chesnel. Le jeune comte se permit -en ville quelques autres escapades, traitées d'amourettes -par le Chevalier, mais qui finirent par coûter à Chesnel des dots -données à des jeunes filles séduites par d'imprudentes promesses -de mariage: autres procès, nommés dans le Code, <i>détournements -de mineures</i>; lesquels, par suite de la brutalité de la -nouvelle justice, eussent conduit on ne sait où le jeune comte, sans -la prudente intervention de Chesnel. Ces victoires sur la justice -bourgeoise enhardissaient Victurnien. Habitué à se tirer de ces -mauvais pas, le jeune comte ne reculait point devant une plaisanterie. -Il regardait les tribunaux comme des épouvantails à peuple -qui n'avaient point prise sur lui. Ce qu'il eût blâmé chez les roturiers -était un excusable amusement pour lui. Cette conduite, ce -caractère, cette pente à mépriser les lois nouvelles pour n'obéir -qu'aux maximes du code noble, furent étudiés, analysés, éprouvés -par quelques personnes habiles appartenant au parti du Croisier. -Ces gens s'en appuyèrent pour faire croire au peuple que les calomnies -du libéralisme étaient des révélations, et que le retour à l'ancien -ordre de choses dans toute sa pureté, se trouvaient au fond de la -politique ministérielle. Quel bonheur, pour eux, d'avoir une semi-preuve -de leurs assertions! Le Président du Ronceret se prêtait admirablement, -aussi bien que le Procureur du Roi, à toutes les -<span class="pagenum">143</span> -conditions compatibles avec les devoirs de la magistrature; il s'y prêtait -même par calcul au delà des bornes, heureux de faire crier le parti -libéral à propos d'une concession trop large. Il excitait ainsi les -passions contre la maison d'Esgrignon en paraissant la servir. Ce -traître avait l'arrière-pensée de se montrer incorruptible à temps, -quand il serait appuyé sur un fait grave, et soutenu par l'opinion -publique. Les mauvaises dispositions du comte furent perfidement -encouragées par deux ou trois jeunes gens de ceux qui lui composèrent -une suite, qui captèrent ses bonnes grâces en lui faisant la -cour, qui le flattèrent et obéirent à ses idées en essayant de confirmer -sa croyance dans la suprématie du noble, à une époque où -le noble n'aurait pu conserver son pouvoir qu'en usant pendant un -demi-siècle d'une prudence extrême. Du Croisier espérait réduire -les d'Esgrignon à la dernière misère, voir leur château abattu, leurs -terres mises à l'enchère et vendues en détail, par suite de leur faiblesse -pour ce jeune étourdi dont les folies devaient tout compromettre. -Il n'allait pas plus loin, il ne croyait pas, comme le Président -du Ronceret, que Victurnien donnerait autrement prise à la -justice. La vengeance de ces deux hommes était d'ailleurs bien secondée -par l'excessif amour-propre de Victurnien et par son amour -pour le plaisir. Le fils du Président du Ronceret, jeune homme de -dix-sept ans, à qui le rôle d'agent provocateur allait à merveille, -était un des compagnons et le plus perfide courtisan du comte. Du -Croisier soldait cet espion d'un nouveau genre, le dressait admirablement -à la chasse des vertus de ce noble et bel enfant; il le dirigeait -moqueusement dans l'art de stimuler les mauvaises dispositions -de sa proie. Félicien du Ronceret était précisément une nature -envieuse et spirituelle, un jeune sophiste à qui souriait une -semblable mystification, et qui y trouvait ce haut amusement qui -manque en province aux gens d'esprit.</p> - -<p>De dix-huit à vingt et un ans Victurnien coûta près de quatre-vingt -mille francs au pauvre notaire, sans que ni mademoiselle -Armande, ni le marquis en fussent informés. Les procès assoupis -entraient pour plus de moitié dans cette somme, et les profusions -du jeune homme avaient employé le reste. Des dix mille livres de -rente du marquis, cinq mille étaient nécessaires à la tenue de la -maison; l'entretien de mademoiselle Armande, malgré sa parcimonie, -et celui du marquis employaient plus de deux mille francs, la pension -du bel héritier présomptif n'allait donc pas à cent louis. -<span class="pagenum">144</span> -Qu'étaient deux mille francs, pour paraître convenablement? La -toilette seule emportait cette rente. Victurnien faisait venir son -linge, ses habits, ses gants, sa parfumerie de Paris. Victurnien avait -voulu un joli cheval anglais à monter, un cheval de tilbury et un -tilbury. Monsieur du Croiser avait un cheval anglais et un tilbury. -La noblesse devait-elle se laisser écraser par la Bourgeoisie? Puis le -jeune comte avait voulu un groom à la livrée de sa maison. Flatté -de donner le ton à la ville, au Département, à la jeunesse, il était -entré dans le monde des fantaisies et du luxe qui vont si bien aux -jeunes gens beaux et spirituels. Chesnel fournissait à tout, non sans -user, comme les anciens Parlements, du droit de remontrance, mais -avec une douceur angélique.</p> - -<p>—Quel dommage qu'un si bon homme soit si ennuyeux! se disait -Victurnien chaque fois que le notaire appliquait une somme sur -quelque plaie saignante.</p> - -<p>Veuf et sans enfants, Chesnel avait adopté le fils de son ancien -maître au fond de son cœur, il jouissait de le voir traversant la grande -rue de la ville, perché sur le double coussin de son tilbury, fouet -en main, une rose à la boutonnière, joli, bien mis, envié par tous. -Lorsque dans un besoin pressant, une perte au jeu chez les Troisville, -chez le duc de Gordon, à la Préfecture ou chez le Receveur-Général, -Victurnien venait, la voix calme, le regard inquiet, le -geste patelin, trouver sa Providence, le vieux notaire, dans une modeste -maison de la rue du Bercail, il avait ville-gagnée en se montrant.</p> - -<p>—Hé! bien, qu'avez-vous, monsieur le comte, que vous est-il -arrivé, demandait le vieillard d'une voix altérée.</p> - -<p>Dans les grandes occasions, Victurnien s'asseyait, prenait un air -mélancolique et rêveur, il se laissait questionner en faisant des minauderies. -Après avoir donné les plus grandes anxiétés au bonhomme, -qui commençait à redouter les suites d'une dissipation si -soutenue, il avouait une peccadille soldée par un billet de mille -francs. Chesnel, outre son étude, possédait environ douze mille -livres de rentes. Ce fonds n'était pas inépuisable. Les quatre-vingt -mille francs dévorés constituaient ses économies réservées pour le -temps où le marquis enverrait son fils à Paris, ou pour faciliter -quelque beau mariage. Clairvoyant quand Victurnien n'était pas là, -Chesnel perdait une à une les illusions que caressaient le marquis -et sa sœur. En reconnaissant chez cet enfant un manque total d'esprit -<span class="pagenum">145</span> -de conduite, il désirait le marier à quelque noble fille, sage et -prudente. Il se demandait comment un jeune homme pouvait penser -si bien et se conduire si mal, en lui voyant faire le lendemain -le contraire de ce qu'il avait promis la veille. Mais il n'y a jamais rien -de bon à attendre des jeunes gens qui avouent leurs fautes, s'en repentent -et les recommencent. Les hommes à grands caractères n'avouent -leurs fautes qu'à eux-mêmes, ils s'en punissent eux-mêmes. Quant -aux faibles ils retombent dans l'ornière, en trouvant le bord trop difficile -à côtoyer. Victurnien, chez qui de semblables tuteurs avaient, de -concert avec ses compagnons et ses habitudes, assoupli le ressort de -l'orgueil secret des grands hommes, était arrivé soudain à la faiblesse -des voluptueux, dans le moment de sa vie où, pour s'exercer, sa force -aurait eu besoin du régime de contrariétés et de misères qui forma -les prince Eugène, les Frédéric II et les Napoléon. Chesnel apercevait -chez Victurnien cette indomptable fureur pour les jouissances -qui doit être l'apanage des hommes doués de grandes facultés et -qui sentent la nécessité d'en contre-balancer le fatigant exercice par -d'égales compensations en plaisirs, mais qui mènent aux abîmes les -gens habiles seulement pour les voluptés. Le bonhomme s'épouvantait -par moments; mais, par moments aussi, les profondes saillies -et l'esprit étendu qui rendaient ce jeune homme si remarquable -le rassuraient. Il se disait ce que disait le marquis quand le bruit -de quelque escapade arrivait à son oreille:—Il faut que jeunesse se -passe! Quand Chesnel se plaignait au Chevalier de la propension -du jeune comte à faire des dettes, le Chevalier l'écoutait en massant -une prise de tabac d'un air moqueur.</p> - -<p>—Expliquez-moi donc ce qu'est la Dette Publique, mon cher -Chesnel, lui répondait-il. Hé! diantre! si la France a des dettes, -pourquoi Victurnien n'en aurait-il pas? Aujourd'hui comme toujours, -les princes ont des dettes, tous les gentilshommes ont des -dettes. Voudriez-vous par hasard que Victurnien vous apportât des -économies? Vous savez ce que fit notre grand Richelieu, non pas -le cardinal, c'était un misérable qui tuait la noblesse, mais le maréchal, -quand son petit-fils le prince de Chinon, le dernier des -Richelieu, lui montra qu'il n'avait pas dépensé à l'Université l'argent -de ses menus-plaisirs?</p> - -<p>—Non, monsieur le Chevalier.</p> - -<p>—Hé! bien, il jeta la bourse par la fenêtre, à un balayeur des -<span class="pagenum">146</span> -cours, en disant à son petit-fils: On ne t'apprend donc pas ici à -être prince?</p> - -<p>Chesnel baissait la tête, sans mot dire. Puis le soir, avant de -s'endormir, l'honnête vieillard pensait que ces doctrines étaient funestes -à une époque où la police correctionnelle existait pour tout -le monde: il y voyait en germe la ruine de la grande maison d'Esgrignon.</p> - -<p>Sans ces explications qui peignent tout un côté de l'histoire de la -vie provinciale sous l'Empire et la Restauration, il eût été difficile -de comprendre la scène par laquelle commence cette aventure, et -qui eut lieu vers la fin du mois d'octobre de l'année 1822, dans -le Cabinet des Antiques, un soir, après le jeu, quand les nobles -habitués, les vieilles comtesses, les jeunes marquises, les simples -baronnes eurent soldé leurs comptes. Le vieux gentilhomme se promenait -de long en long dans son salon, où mademoiselle d'Esgrignon -allait éteignant elle-même les bougies aux tables de jeu, il ne -se promenait pas seul, il était avec le Chevalier. Ces deux débris -du siècle précédent causaient de Victurnien. Le Chevalier avait été -chargé de faire à son sujet des ouvertures au marquis.</p> - -<p>—Oui, marquis, disait le Chevalier, votre fils perd ici son -temps et sa jeunesse, vous devez enfin l'envoyer à la Cour.</p> - -<p>—J'ai toujours songé que, si mon grand âge m'interdisait -d'aller à la Cour, où, entre nous soit dit, je ne sais pas ce que je -ferais en voyant ce qui se passe et au milieu des gens nouveaux -que reçoit le Roi, j'enverrais du moins mon fils présenter nos hommages -à Sa Majesté. Le Roi doit donner quelque chose au comte, -quelque chose comme un régiment, un emploi dans sa maison, -enfin, le mettre à même de gagner ses éperons. Mon oncle l'archevêque -a souffert un cruel martyre, j'ai guerroyé sans déserter le -camp comme ceux qui ont cru de leur devoir de suivre les princes: -selon moi, le Roi était en France, sa noblesse devait l'entourer. -Eh! bien, personne ne songe à nous, tandis que Henri IV aurait -écrit déjà aux d'Esgrignon: <i>Venez, mes amis! nous avons -gagné la partie.</i> Enfin nous sommes quelque chose de mieux que -les Troisville, et voici deux Troisville nommés pairs de France, un -autre est député de la Noblesse (il prenait les Grands Colléges électoraux -pour les assemblées de son Ordre). Vraiment on ne pense pas -plus à nous que si nous n'existions pas! J'attendais le voyage que -<span class="pagenum">147</span> -les princes devaient faire par ici; mais les princes ne viennent pas -à nous, il faut donc aller à eux.</p> - -<p>—Je suis enchanté de savoir que vous pensez à produire notre -cher Victurnien dans le monde, dit habilement le Chevalier. Cette -ville est un trou dans lequel il ne doit pas enterrer ses talents. Tout -ce qu'il peut y rencontrer, c'est <i>quéque</i> Normande <i>ben</i> sotte, <i>ben</i> -mal apprise et riche. <i>Qué qu'il</i> en ferait?... sa femme. Ah! bon -Dieu!</p> - -<p>—J'espère bien qu'il ne se mariera qu'après être parvenu à -quelque belle charge du Royaume ou de la Couronne, dit le vieux -marquis. Mais il y a des difficultés graves.</p> - -<p>Voici les seules difficultés que le marquis apercevait à l'entrée de -la carrière pour son fils.</p> - -<p>—Mon fils, reprit-il après une pause marquée par un soupir, -le comte d'Esgrignon ne peut pas se présenter comme un va-nu-pieds, -il faut l'équiper. Hélas! nous n'avons plus, comme il y a -deux siècles, nos gentilshommes de suite. Ah! Chevalier, cette démolition -de fond en comble, elle me trouve toujours au lendemain -du premier coup de marteau donné par monsieur de Mirabeau. -Aujourd'hui, il ne s'agit plus que d'avoir de l'argent, c'est tout ce -que je vois de clair dans les bienfaits de la Restauration. Le Roi ne -vous demande pas si vous descendez des Valois, ou si vous êtes un -des conquérants de la Gaule, il vous demande si vous payez mille -francs de Tailles. Je ne saurais donc envoyer le comte à la Cour -sans quelque vingt mille écus...</p> - -<p>—Oui, avec cette bagatelle, il pourra se montrer galamment, -dit le Chevalier.</p> - -<p>—Hé! bien, dit mademoiselle Armande, j'ai prié Chesnel de -venir ce soir. Croiriez-vous, Chevalier, que, depuis le jour où -Chesnel m'a proposé d'épouser ce misérable du Croisier...</p> - -<p>—Ah! c'était bien indigne, mademoiselle, s'écria le Chevalier.</p> - -<p>—Impardonnable, dit le marquis.</p> - -<p>—Hé! bien, reprit mademoiselle Armande, mon frère n'a jamais -pu se décider à demander quoi que ce soit à Chesnel.</p> - -<p>—A votre ancien domestique? reprit le Chevalier. Ah! marquis, -mais vous feriez à Chesnel un honneur, un honneur dont il -serait reconnaissant jusqu'à son dernier soupir.</p> - -<p>—Non, répondit le gentilhomme, je ne trouve pas la chose -digne.</p> - -<p><span class="pagenum">148</span> -—Il s'agit bien de digne, la chose est nécessaire, reprit le -Chevalier en faisant un léger haut-le-corps.</p> - -<p>—Jamais! s'écria le marquis en ripostant par un geste qui décida -le Chevalier à risquer un grand coup pour éclairer le vieillard.</p> - -<p>—Hé! bien, dit le Chevalier, si vous ne le savez pas, je vous -dirai, moi, que Chesnel a déjà donné quelque chose à votre fils, -quelque chose comme...</p> - -<p>—Mon fils est incapable d'avoir accepté quoi que ce soit de -Chesnel, s'écria le vieillard en se redressant et interrompant le -Chevalier. Il a pu vous demander, à vous, vingt-cinq louis...</p> - -<p>—Quelque chose comme cent mille livres, dit le Chevalier en -continuant.</p> - -<p>—Le comte d'Esgrignon doit cent mille livres à un Chesnel, -s'écria le vieillard en donnant les signes d'une profonde douleur. -Ah! s'il n'était pas fils unique, il partirait ce soir pour les îles avec -un brevet de capitaine! Devoir à des usuriers avec lesquels on s'acquitte -par de gros intérêts, bon! mais Chesnel, un homme auquel -on s'attache.</p> - -<p>—Oui! notre adorable Victurnien a mangé cent mille livres, -mon cher marquis, reprit le Chevalier en secouant les grains de -tabac tombés sur son gilet, c'est peu, je le sais. A son âge, moi! -Enfin, laissons nos souvenirs, marquis. Le comte est en province, -toute proportion gardée, ce n'est pas mal, il ira loin; je lui vois -les dérangements des hommes qui plus tard accomplissent de grandes -choses...</p> - -<p>—Et il dort là-haut sans avoir rien dit à son père, s'écria le -marquis.</p> - -<p>—Il dort avec l'innocence d'un enfant qui n'a encore fait le -malheur que de cinq à six petites bourgeoises, et auquel il faut -maintenant des duchesses, répondit le Chevalier.</p> - -<p>—Mais il appelle sur lui la lettre de cachet.</p> - -<p>—<i>Ils</i> ont supprimé les lettres de cachet, dit le Chevalier. -Quand on a essayé de créer une justice exceptionnelle, vous savez -comme on a crié. Nous n'avons pu maintenir les cours prévôtales -que monsieur <i>de</i> Buonaparte appelait <i>Commissions militaires</i>.</p> - -<p>—Hé! bien, qu'allons-nous devenir quand nous aurons des enfants -fous, ou trop mauvais sujets, nous ne pourrons donc plus les -enfermer? dit le marquis.</p> - -<p><span class="pagenum">149</span> -Le Chevalier regarda le père au désespoir et n'osa lui répondre:—Nous -serons forcés de les bien élever...</p> - -<p>—Et vous ne m'avez rien dit de cela, mademoiselle d'Esgrignon, -reprit le marquis en interpellant sa sœur.</p> - -<p>Ces paroles dénotaient toujours une irritation, il l'appelait ordinairement -<i>ma sœur</i>.</p> - -<p>—Mais, Monsieur, quand un jeune homme vif et bouillant -reste oisif dans une ville comme celle-ci, que voulez-vous qu'il -fasse? dit mademoiselle d'Esgrignon qui ne comprenait pas la colère -de son frère.</p> - -<p>—Hé! diantre, des dettes, reprit le Chevalier, il joue, il a de -petites aventures, il chasse, tout cela coûte horriblement aujourd'hui.</p> - -<p>—Allons, reprit le marquis, il est temps de l'envoyer au Roi. -Je passerai la matinée demain à écrire à nos parents.</p> - -<p>—Je connais quelque peu les ducs de Navarreins, de Lenoncourt, -de Maufrigneuse, de Chaulieu, dit le Chevalier qui se savait -cependant bien oublié.</p> - -<p>—Mon cher Chevalier, il n'est pas besoin de tant de façons pour -présenter un d'Esgrignon à la Cour, dit le marquis en l'interrompant. -Cent mille livres, se dit-il, ce Chesnel est bien hardi. Voilà -les effets de ces maudits Troubles. Mons Chesnel protége mon fils. -Et il faut que je lui demande... Non, ma sœur, vous ferez cette -affaire. Chesnel prendra ses sûretés sur nos biens pour le tout. Puis -lavez la tête à ce jeune étourdi, car il finirait par se ruiner.</p> - -<p>Le Chevalier et mademoiselle d'Esgrignon trouvaient simples et -naturelles ces paroles, si comiques pour tout autre qui les aurait -entendues. Loin de là, ces deux personnages furent très-émus de -l'expression presque douloureuse qui se peignit sur les traits du -vieillard. En ce moment, monsieur d'Esgrignon était sous le poids -de quelque prévision sinistre, il devinait presque son époque. Il -alla s'asseoir sur une bergère, au coin du feu, oubliant Chesnel -qui devait venir, et auquel il ne voulait rien demander.</p> - -<p>Le marquis d'Esgrignon avait alors la physionomie que les imaginations -un peu poétiques lui voudraient. Sa tête presque chauve -avait encore des cheveux blancs soyeux, placés à l'arrière de la -tête et retombant par mèches plates, mais bouclées aux extrémités. -Son beau front plein de noblesse, ce front que l'on admire dans la -tête de Louis XV, dans celle de Beaumarchais et dans celle du maréchal -<span class="pagenum">150</span> -de Richelieu, n'offrait au regard ni l'ampleur carrée du maréchal -de Saxe, ni le cercle petit, dur, serré, trop plein de Voltaire; -mais une gracieuse forme convexe, finement modelée, à -tempes molles et dorées. Ses yeux brillants jetaient ce courage et -ce feu que l'âge n'abat point. Il avait le nez des Condé, l'aimable -bouche des Bourbons de laquelle il ne sort que des paroles spirituelles -ou bonnes, comme en disait toujours le comte d'Artois. -Ses joues plus en talus que niaisement rondes étaient en harmonie -avec son corps sec, ses jambes fines et sa main potelée. Il avait le -cou serré par une cravate mise comme celle des marquis représentés -dans toutes les gravures qui ornent les ouvrages du dernier -siècle, et que vous voyez à Saint-Preux comme à Lovelace, aux -héros du bourgeois Diderot comme à ceux de l'élégant Montesquieu -(voir les premières éditions de leurs œuvres). Le marquis portait -toujours un grand gilet blanc brodé d'or, sur lequel brillait le -ruban de commandeur de Saint-Louis; un habit bleu à grandes -basques, à pans retroussés et fleurdelisés, singulier costume qu'avait -adopté le Roi; mais le marquis n'avait point abandonné la culotte -française, ni les bas de soie blancs, ni les boucles. Dès six -heures du soir, il se montrait dans sa tenue. Il ne lisait que la <i>Quotidienne</i> -et la <i>Gazette de France</i>, deux journaux que les feuilles -constitutionnelles accusaient d'obscurantisme, de mille énormités -monarchiques et religieuses, et que le marquis, lui, trouvait -pleines d'hérésies et d'idées révolutionnaires. Quelque exagérés -que soient les organes d'une opinion, ils sont toujours au-dessous -des purs de leur parti; de même que le peintre de ce magnifique -personnage sera certes taxé d'avoir outre-passé le vrai, tandis qu'il -adoucit quelques tons trop crus, et qu'il éteint des parties trop ardentes -chez son modèle. Le marquis d'Esgrignon avait mis ses -coudes sur ses genoux, et se tenait la tête dans ses mains. Pendant -tout le temps qu'il médita, mademoiselle Armande et le Chevalier -se regardèrent sans se communiquer leurs idées. Le marquis souffrait-il -de devoir l'avenir de son fils à son ancien intendant? Doutait-il -de l'accueil qu'on ferait au jeune comte? Regrettait-il de n'avoir -rien préparé pour l'entrée de son héritier dans le monde brillant -de la Cour, en demeurant au fond de sa province où l'avait retenu sa -pauvreté, car comment aurait-il paru à la Cour? Il soupira fortement -en relevant la tête. Ce soupir était un de ceux que rendait -alors la véritable et loyale aristocratie, celle des gentilshommes de -<span class="pagenum">151</span> -province, alors si négligés, comme la plupart de ceux qui avaient -saisi leur épée et résisté pendant l'orage.</p> - -<p>—Qu'a-t-on fait pour les Montauran, pour les Ferdinand qui -sont morts ou ne se sont jamais soumis? se dit-il à voix basse. A -ceux qui ont lutté le plus courageusement, on a jeté de misérables -pensions, quelque lieutenance de Roi dans une forteresse, à la -frontière. Évidemment il doutait de la Royauté. Mademoiselle d'Esgrignon -essayait de rassurer son frère sur l'avenir de ce voyage, -quand on entendit sur le petit pavé sec de la rue, le long des fenêtres -du salon, un pas qui annonçait Chesnel. Le notaire se montra -bientôt à la porte que Joséphin, le vieux valet de chambre du -comte, ouvrit sans annoncer.</p> - -<p>—Chesnel, mon garçon.....</p> - -<p>Le notaire avait soixante-neuf ans, une tête chenue, un visage -carré, vénérable, des culottes d'une ampleur qui eussent mérité de -Sterne une description épique; des bas drapés, des souliers à -agrafes d'argent, un habit en façon de chasuble, et un grand gilet -de tuteur.</p> - -<p>—..... Tu as été bien outrecuidant de prêter de l'argent au -comte d'Esgrignon? tu mériterais que je te le rendisse à l'instant -et que nous ne te vissions jamais, car tu as donné des ailes à ses -vices.</p> - -<p>Il y eut un moment de silence comme à la Cour quand le Roi -réprimande publiquement un courtisan. Le vieux notaire avait une -attitude humble et contrite.</p> - -<p>—Chesnel, cet enfant m'inquiète, reprit le marquis avec bonté, -je veux l'envoyer à Paris, pour y servir le Roi. Tu t'entendras avec -ma sœur pour qu'il y paraisse convenablement... Nous réglerons -nos comptes...</p> - -<p>Le marquis se retira gravement, en saluant Chesnel par un geste -familier.</p> - -<p>—Je remercie monsieur le marquis de ses bontés, dit le vieillard -qui restait debout.</p> - -<p>Mademoiselle Armande se leva pour accompagner son frère; -elle avait sonné, le valet de chambre était à la porte, un flambeau -à la main, pour aller coucher son maître.</p> - -<p>—Asseyez-vous, Chesnel, dit la vieille fille en revenant.</p> - -<p>Par ses délicatesses de femme, mademoiselle Armande ôtait toute -rudesse au commerce du marquis avec son ancien intendant; -<span class="pagenum">152</span> -quoique sous cette rudesse, Chesnel devinât une affection magnifique. -L'attachement du marquis pour son ancien domestique constituait -une passion semblable à celle que le maître a pour son -chien, et qui le porterait à se battre avec qui donnerait un coup -de pied à sa bête: il la regarde comme une partie intégrante de -son existence, comme une chose qui, sans être tout à fait lui, le représente -dans ce qu'il a de plus cher, les sentiments.</p> - -<p>—Il était temps de faire quitter cette ville à monsieur le comte, -mademoiselle, dit sentencieusement le notaire.</p> - -<p>—Oui, répondit-elle. S'est-il permis quelque nouvelle escapade?</p> - -<p>—Non, mademoiselle.</p> - -<p>—Eh! bien, pourquoi l'accusez-vous?</p> - -<p>—Mademoiselle, je ne l'accuse pas. Non, je ne l'accuse pas. Je -suis bien loin de l'accuser. Je ne l'accuserai même jamais, quoi -qu'il fasse!</p> - -<p>La conversation tomba. Le Chevalier, être éminemment compréhensif, -se mit à bâiller comme un homme talonné par le sommeil. -Il s'excusa gracieusement de quitter le salon et sortit ayant -envie de dormir autant que de s'aller noyer: le démon de la curiosité -lui écarquillait les yeux, et de sa main délicate ôtait le coton -que le Chevalier avait dans les oreilles.</p> - -<p>—Hé! bien, Chesnel, y a-t-il quelque chose de nouveau? dit -mademoiselle Armande inquiète.</p> - -<p>—Oui, reprit Chesnel, il s'agit de ces choses dont il est impossible -de parler à monsieur le marquis: il tomberait foudroyé par -une apoplexie.</p> - -<p>—Dites donc, reprit-elle en penchant sa belle tête sur le dos de -sa bergère et laissant aller ses bras le long de sa taille comme une -personne qui attend le coup de la mort sans se défendre.</p> - -<p>—Mademoiselle, monsieur le comte, qui a tant d'esprit, est le -jouet de petites gens en train d'épier une grande vengeance: ils -nous voudraient ruinés, humiliés! Le Président du Tribunal, le -sieur du Ronceret, a, comme vous savez, les plus hautes prétentions -nobiliaires...</p> - -<p>—Son grand-père était procureur, dit mademoiselle Armande.</p> - -<p>—Je le sais, dit le notaire. Aussi ne l'avez-vous pas reçu chez -vous; il ne va pas non plus chez messieurs de Troisville, ni chez le -duc de Gordon, ni chez le marquis de Casteran; mais il est un des -<span class="pagenum">153</span> -piliers du salon du Croisier. Monsieur Félicien du Ronceret, avec -qui votre neveu peut frayer sans trop se compromettre (il lui faut -des compagnons), eh! bien, ce jeune homme est le conseiller de -toutes ses folies, lui et deux ou trois autres qui sont du parti de -votre ennemi, de l'ennemi de monsieur le Chevalier, de celui qui -ne respire que vengeance contre vous et contre toute la noblesse. -Tous espèrent vous ruiner par votre neveu, le voir tombé dans la -boue. Cette conspiration est menée par ce sycophante de du Croisier -qui fait le royaliste; sa pauvre femme ignore tout, vous la connaissez, -je l'aurais su plus tôt si elle avait des oreilles pour entendre -le mal. Pendant quelque temps, ces jeunes fous n'étaient pas -dans le secret, ils n'y mettaient personne; mais, à force de rire, les -meneurs se sont compromis, les niais ont compris, et, depuis les -dernières escapades du comte, ils se sont échappés à dire quelques -mots quand ils étaient ivres. Ces mots m'ont été rapportés par des -personnes chagrines de voir un si beau, un si noble et si charmant -jeune homme se perdant à plaisir. Dans ce moment, on le plaint, -dans quelques jours il sera... je n'ose....</p> - -<p>—Méprisé, dites, dites, Chesnel! s'écria douloureusement mademoiselle -Armande.</p> - -<p>—Hélas! comment voulez-vous empêcher les meilleures gens de -la ville, qui ne savent que faire du matin jusqu'au soir, de contrôler -les actions de leur prochain? Ainsi, les pertes de monsieur le -comte au jeu ont été calculées. Voilà, depuis deux mois, trente -mille francs d'envolés; et chacun se demande où il les prend. Quand -on en parle devant moi, je vous les rappelle à l'ordre! Ah! mais.... -Croyez-vous, leur disais-je ce matin, si l'on a pris les droits utiles -et les terres de la maison d'Esgrignon, qu'on ait mis la main sur -les trésors? Le jeune comte a le droit de se conduire à sa guise; et -tant qu'il ne vous devra pas un sou, vous n'avez pas à dire un mot.</p> - -<p>Mademoiselle Armande tendit sa main sur laquelle le vieux notaire -mit un respectueux baiser.</p> - -<p>—Bon Chesnel! Mon ami, comment nous trouverez-vous des -fonds pour ce voyage? Victurnien ne peut aller à la Cour sans s'y -tenir à son rang.</p> - -<p>—Oh! mademoiselle, j'ai emprunté sur le Jard.</p> - -<p>—Comment, vous n'aviez plus rien! Mon Dieu, s'écria-t-elle, -comment ferons-nous pour vous récompenser?</p> - -<p>—En acceptant les cent mille francs que je tiens à votre disposition. -<span class="pagenum">154</span> -Vous comprenez que l'emprunt a été secrètement mené pour -ne pas vous déconsidérer. Aux yeux de la ville, j'appartiens à la -maison d'Esgrignon.</p> - -<p>Quelques larmes vinrent aux yeux de mademoiselle Armande; -Chesnel, les voyant, prit un pli de la robe de cette noble fille et -le baisa.</p> - -<p>—Ce ne sera rien, reprit-il, il faut que les jeunes gens jettent -leur gourme. Le commerce des beaux salons de Paris changera le -cours des idées du jeune homme. Et ici, vraiment, vos vieux amis -sont les plus nobles cœurs, les plus dignes personnes du monde, -mais ils ne sont pas amusants. Monsieur le comte pour se désennuyer -est obligé de descendre, et il finirait par s'encanailler.</p> - -<p>Le lendemain la vieille voiture de voyage de la maison d'Esgrignon -vit le jour, et fut envoyée chez le sellier pour être mise en -état. Le jeune comte fut solennellement averti par son père, après -le déjeuner, des intentions formées à son égard: il irait à la Cour -demander du service au Roi; en voyageant, il devait se déterminer -pour une carrière quelconque. La marine ou l'armée de terre, les -ministères ou les ambassades, la Maison du Roi, il n'avait qu'à -choisir, tout lui serait ouvert. Le Roi saurait sans doute gré aux -d'Esgrignon de ne lui avoir rien demandé, d'avoir réservé les -faveurs du trône pour l'héritier de la maison.</p> - -<p>Depuis ses folies le jeune d'Esgrignon avait flairé le monde parisien, -et jugé la vie réelle. Comme il s'agissait pour lui de quitter -la province et la maison paternelle, il écouta gravement l'allocution -de son respectable père, sans lui répondre que l'on n'entrait ni -dans la marine ni dans l'armée comme jadis; que, pour devenir sous-lieutenant -de cavalerie sans passer par les Écoles spéciales, il fallait -servir dans les Pages; que les fils des familles les plus illustres -allaient à Saint-Cyr et à l'École Polytechnique, ni plus ni moins -que les fils de roturiers, après des concours publics où les gentilshommes -couraient la chance d'avoir le dessous avec les vilains. -En éclairant son père, il pouvait ne pas avoir les fonds nécessaires -pour un séjour à Paris, il laissa donc croire au marquis et à sa tante -Armande qu'il aurait à monter dans les carrosses du Roi, à paraître -au rang que s'attribuaient les d'Esgrignon au temps actuel, et à -frayer avec les plus grands seigneurs. Marri de ne donner à son fils -qu'un domestique pour l'accompagner, le marquis lui offrit son -vieux valet Joséphin, un homme de confiance qui aurait soin de -<span class="pagenum">155</span> -lui, qui veillerait fidèlement à ses affaires, et de qui le pauvre père -se défaisait, espérant le remplacer auprès de lui par un jeune domestique.</p> - -<p>—Souvenez-vous, mon fils, lui dit-il, que vous êtes un Carol, -que votre sang est un sang pur de toute mésalliance, que votre -écusson a pour devise: <i>Il est nôtre!</i> qu'il vous permet d'aller -partout la tête haute, et de prétendre à des reines. Rendez grâce à -votre père, comme moi je fis au mien. Nous devons à l'honneur de -nos ancêtres, saintement conservé, de pouvoir regarder tout en -face, et de n'avoir à plier le genou que devant une maîtresse, devant -le roi et devant Dieu. Voilà le plus grand de vos priviléges.</p> - -<p>Le bon Chesnel avait assisté au déjeuner, il ne s'était pas mêlé -des recommandations héraldiques, ni des lettres aux puissances du -jour; mais il avait passé la nuit à écrire à l'un de ses vieux amis, -un des plus anciens notaires de Paris. La paternité factice et réelle -que Chesnel portait à Victurnien serait incomprise, si l'on omettait -de donner cette lettre, comparable peut être au discours de Dédale -à Icare. Ne faut-il pas remonter jusqu'à la mythologie pour -trouver des comparaisons dignes de cet homme antique?</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr">«Mon cher et respectable Sorbier,</p> - -<p>«Je me souviens, avec délices, d'avoir fait mes premières armes -dans notre honorable carrière chez ton père, où tu m'as aimé, -pauvre petit clerc que j'étais. C'est à ces souvenirs de cléricature, -si doux à nos cœurs, que je m'adresse pour réclamer de toi le -seul service que je t'aurai demandé dans le cours de notre longue -vie, traversée par ces catastrophes politiques auxquelles j'ai dû -peut-être l'honneur de devenir ton collègue. Ce service, je te le -demande, mon ami, sur le bord de la tombe, au nom de mes -cheveux blancs qui tomberaient de douleur, si tu n'obtempérais à -mes prières. Sorbier, il ne s'agit ni de moi ni des miens. J'ai -perdu la pauvre madame Chesnel et n'ai pas d'enfants. Hélas! il -s'agit de plus que ma famille, si j'en avais une; il s'agit du fils -unique de monsieur le marquis d'Esgrignon, de qui j'ai eu l'honneur -d'être l'intendant au sortir de l'Étude, où son père m'avait -envoyé, à ses frais, dans l'intention de me faire faire fortune. -Cette maison, où j'ai été nourri, a subi tous les malheurs de la -Révolution. J'ai pu lui sauver quelque bien, mais qu'est-ce en -comparaison de l'opulence éteinte? Sorbier, je ne saurais t'exprimer -<span class="pagenum">156</span> -à quel point je suis attaché à cette grande maison que j'ai -vue près de choir dans l'abîme des temps: la proscription, la -confiscation, la vieillesse et point d'enfant! Combien de malheurs! -Monsieur le marquis s'est marié, sa femme est morte en couches -du jeune comte, il ne reste aujourd'hui de bien vivant que ce -noble, cher et précieux enfant. Les destinées de cette maison résident -en ce jeune homme, il a fait quelques dettes en s'amusant -ici. Que devenir en province avec cent misérables louis? Oui, -mon ami, cent louis, voilà où en est la grande maison d'Esgrignon. -Dans cette extrémité, son père a senti la nécessité de l'envoyer -à Paris y réclamer à la cour la faveur du Roi. Paris est un -lieu bien dangereux pour la jeunesse. Il faut la dose de raison -qui nous fait notaires pour y vivre sagement. Je serais d'ailleurs -au désespoir de savoir ce pauvre enfant vivant des privations que -nous avons connues. Te souviens-tu du plaisir avec lequel tu as -partagé mon petit pain, au parterre du Théâtre-Français, quand -nous y sommes restés un jour et une nuit pour voir la représentation -du <i>Mariage de Figaro</i>? aveugles que nous étions! -Nous étions heureux et pauvres, mais un noble ne saurait être -heureux dans l'indigence. L'indigence d'un noble est une chose -contre nature. Ah! Sorbier, quand on a eu le bonheur d'avoir, -de sa main, arrêté dans sa chute l'un des plus beaux arbres généalogiques -du royaume, il est si naturel de s'y attacher, de l'aimer, -de l'arroser, de vouloir le voir refleuri, que tu ne t'étonneras -point des précautions que je prends, et de m'entendre réclamer -le concours de tes lumières pour faire arriver à bien -notre jeune homme. La maison d'Esgrignon a destiné la somme -de cent mille francs aux frais du voyage entrepris par monsieur -le comte. Tu le verras, il n'y a pas à Paris de jeune homme qui -puisse lui être comparé! Tu t'intéresseras à lui comme à un fils -unique. Enfin je suis certain que madame Sorbier n'hésitera pas -à le seconder dans la tutelle morale dont je t'investis. La pension -de monsieur le comte Victurnien est fixée à deux mille francs -par mois; mais tu commenceras par lui en remettre dix mille -pour ses premiers frais. Ainsi, la famille a pourvu à deux ans de -séjour, hors le cas d'un voyage à l'étranger, pour lequel nous -verrions alors à prendre d'autres mesures. Associe-toi, mon vieil -ami, à cette œuvre, et tiens les cordons de la bourse un peu serrés. -Sans admonester monsieur le comte, soumets-lui des considérations, -<span class="pagenum">157</span> -retiens-le autant que tu pourras, et fais en sorte qu'il -n'anticipe point d'un mois sur l'autre, sans de valables raisons, -car il ne faudrait pas le désespérer dans une circonstance où -l'honneur serait engagé. Informe-toi de ses démarches, de ce -qu'il fait, des gens qu'il fréquentera; surveille ses liaisons. Monsieur -le Chevalier m'a dit qu'une danseuse de l'Opéra coûtait -souvent moins cher qu'une femme de la Cour. Prends des informations -sur ce point, et retourne-moi ta réponse. Madame Sorbier -pourrait, si tu es trop occupé, savoir ce que deviendra le -jeune homme, où il ira. Peut-être l'idée de se faire l'ange gardien -d'un enfant si charmant et si noble lui sourira-t-elle! Dieu -lui saurait gré d'avoir accepté cette sainte mission. Son cœur -tressaillera peut-être en apprenant combien monsieur le comte -Victurnien court de dangers dans Paris; vous le verrez: il est -aussi beau que jeune, aussi spirituel que confiant. S'il se liait à -quelque mauvaise femme, madame Sorbier pourrait mieux que -toi l'avertir de tous les dangers qu'il courrait. Il est accompagné -d'un vieux domestique qui pourra te dire bien des choses. Sonde -Joséphin, à qui j'ai dit de te consulter dans les conjectures délicates. -Mais pourquoi t'en dirais-je davantage? Nous avons été -clercs et malins, rappelle-toi nos escapades, et aie pour cette -affaire quelque retour de jeunesse, mon vieil ami. Les soixante -mille francs te seront remis en un bon sur le Trésor, par un -monsieur de notre ville, qui se rend à Paris,» etc.</p> - -</div> - -<p>Si le vieux couple eût suivi les instructions de Chesnel, il eût -été obligé de payer trois espions pour surveiller le comte d'Esgrignon. -Cependant il y avait dans le choix du dépositaire une ample -sagesse. Un banquier donne des fonds, tant qu'il en a dans sa -caisse, à celui qui se trouve crédité chez lui; tandis qu'à chaque -besoin d'argent le jeune comte serait obligé d'aller faire une visite -au notaire qui, certes, userait du droit de remontrance. Victurnien -pensa trahir sa joie en apprenant qu'il aurait deux mille francs par -mois. Il ne savait rien de Paris. Avec cette somme, il croyait pouvoir -y mener un train de Prince.</p> - -<p>Le jeune comte partit le surlendemain accompagné des bénédictions -de tous les habitués du Cabinet des Antiques, embrassé par -les douairières, comblé de vœux, suivi hors de la ville par son vieux -père, par sa sœur et par Chesnel, qui, tous trois, avaient les yeux -pleins de larmes. Ce départ subit défraya pendant plusieurs soirées -<span class="pagenum">158</span> -les entretiens de la ville, il remua surtout les cœurs haineux du -salon de du Croisier. Après avoir juré la perte des d'Esgrignon, -l'ancien fournisseur, le Président et leurs adhérents voyaient leur -proie s'échappant. Leur vengeance était fondée sur les vices de cet -étourdi, désormais hors de leur portée.</p> - -<p>Une pente naturelle à l'esprit humain, qui fait souvent une -débauchée de la fille d'une dévote, une dévote de la fille d'une -femme légère, la loi des Contraires, qui sans doute est la résultante -de la loi des Similaires, entraînait Victurnien vers Paris par -un désir auquel il aurait succombé tôt ou tard. Élevé dans une -vieille maison de province, entouré de figures douces et tranquilles -qui lui souriaient, de gens graves affectionnés à leurs maîtres et -en harmonie avec les couleurs antiques de cette demeure, cet enfant -n'avait vu que des amis respectables. Excepté le Chevalier -séculaire, tous ceux qui l'entourèrent avaient des manières posées, -des paroles décentes et sentencieuses. Il avait été caressé par -ces femmes à jupes grises, à mitaines brodées, que Blondet vous -a dépeintes. L'intérieur de la maison paternelle était décoré par un -vieux luxe qui n'inspirait que les moins folles pensées. Enfin, -instruit par un abbé sans fausse religion, plein de cette aménité -des vieillards assis sur ces deux siècles qui apportent dans le nôtre -les roses séchées de leur expérience et la fleur fanée des coutumes -de leur jeunesse, Victurnien, que tout aurait dû façonner -à des habitudes sérieuses, à qui tout conseillait de continuer la -gloire d'une maison historique, en prenant sa vie comme une -grande et belle chose, Victurnien écoutait les plus dangereuses -idées. Il voyait dans sa noblesse un marchepied bon à l'élever au-dessus -des autres hommes. En frappant cette idole encensée au -logis paternel, il en avait senti le creux. Il était devenu le plus -horrible des êtres sociaux et le plus commun à rencontrer, un -égoïste conséquent. Amené, par la religion aristocratique du <i>moi</i>, -à suivre ses fantaisies adorées par les premiers qui eurent soin de -son enfance, et par les premiers compagnons de ses folies de jeunesse, -il s'était habitué à n'estimer toute chose que par le plaisir -qu'elle lui rapportait, et à voir de bonnes âmes réparant ses sottises; -complaisance pernicieuse qui devait le perdre. Son éducation, -quelque belle et pieuse qu'elle fût, avait le défaut de l'avoir -trop isolé, de lui avoir caché le train de la vie à son époque, -qui, certes, n'est pas le train d'une ville de province: sa vraie -<span class="pagenum">159</span> -destinée le menait plus haut. Il avait contracté l'habitude de ne -pas évaluer le fait à sa valeur sociale, mais relative; il trouvait ses -actions bonnes en raison de leur utilité. Comme les despotes, il -faisait la loi pour la circonstance; système qui est aux actions du -vice ce que la fantaisie est aux œuvres d'art, une cause perpétuelle -d'irrégularité. Doué d'un coup d'œil perçant et rapide, il voyait -bien et juste, mais il agissait vite et mal. Je ne sais quoi d'incomplet, -qui ne s'explique pas et qui se rencontre en beaucoup -de jeunes gens, altérait sa conduite. Malgré son active pensée, si -soudaine en ses manifestations; dès que la sensation parlait, la cervelle -obscurcie semblait ne plus exister. Il eût fait l'étonnement -des sages, il était capable de surprendre les fous. Son désir, comme -un grain d'orage, couvrait aussitôt les espaces clairs et lucides de -son cerveau; puis, après des dissipations contre lesquelles il se -trouvait sans force, il tombait en des abattements de tête, de cœur -et de corps, en des prostrations complètes où il était imbécile à -demi: caractère à traîner un homme dans la boue quand il est livré -à lui-même, à le conduire au sommet de l'État quand il est -soutenu par la main d'un ami sans pitié. Ni Chesnel, ni le père, ni -la tante n'avaient pu pénétrer cette âme qui tenait par tant de -coins à la poésie, mais frappée d'une épouvantable faiblesse à son -centre.</p> - -<p>Quand Victurnien fut à quelques lieues de sa ville natale, il n'éprouva -pas le moindre regret, il ne pensa plus à son vieux père, -qui le chérissait comme dix générations, ni à sa tante dont le dévouement -était presque insensé. Il aspirait à Paris avec une violence -fatale, il s'y était toujours transporté par la pensée comme -dans le monde de la féerie, et y avait mis la scène de ses plus -beaux rêves. Il croyait y primer comme dans la ville et dans le -Département où régnait le nom de son père. Plein, non d'orgueil, -mais de vanité, ses jouissances s'y agrandissaient de toute la grandeur -de Paris. Il franchit la distance avec rapidité. De même que -la pensée, sa voiture ne mit aucune transition entre l'horizon borné -de sa province et le monde énorme de la capitale. Il descendit rue -de Richelieu, dans un bel hôtel près du boulevard, et se hâta de -prendre possession de Paris comme un cheval affamé se rue sur -une prairie. Il eut bientôt distingué la différence des deux pays. -Surpris plus qu'intimidé par ce changement, il reconnut, avec la -promptitude de son esprit, combien il était peu de chose au milieu -<span class="pagenum">160</span> -de cette encyclopédie babylonienne, combien il serait fou de se -mettre en travers du torrent des idées et des mœurs nouvelles. Un -seul fait lui suffit. La veille, il avait remis la lettre de son père au -duc de Lenoncourt, un des seigneurs français le plus en faveur auprès -du Roi; il l'avait trouvé dans son magnifique hôtel, au milieu -des splendeurs aristocratiques, le lendemain il le rencontra sur le -boulevard, à pied, un parapluie à la main, flânant, sans aucune -distinction, sans son cordon bleu que jadis un chevalier des Ordres -ne pouvait jamais quitter. Ce duc et pair, Premier Gentilhomme de -la Chambre du Roi, n'avait pu, malgré sa haute politesse, retenir -un sourire en lisant la lettre du marquis, son parent. Ce sourire -avait dit à Victurnien qu'il y avait plus de soixante lieues entre le -Cabinet des Antiques et les Tuileries; il y avait une distance de -plusieurs siècles.</p> - -<p>A chaque époque, le Trône et la Cour se sont entourés de familles -favorites sans aucune ressemblance ni de nom ni de caractères -avec celles des autres règnes. Dans cette sphère, il semble que -ce soit le Fait et non l'Individu qui se perpétue. Si l'Histoire n'était -là pour prouver cette observation, elle serait incroyable. La Cour -de Louis XVIII mettait alors en relief des hommes presque étrangers -à ceux qui ornaient celle de Louis XV: les Rivière, les Blacas, -les d'Avaray, les Dambray, les Vaublanc, Vitrolles, d'Autichamp, -Larochejaquelein, Pasquier, Decazes, Lainé, de Villèle, La Bourdonnaye, -etc. Si vous comparez la Cour de Henri IV à celle de -Louis XIV, vous n'y retrouvez pas cinq grandes maisons subsistantes: -Villeroy, favori de Louis XIV, était le petit-fils d'un secrétaire -parvenu sous Charles IX. Le neveu de Richelieu n'y est presque -rien déjà. Les d'Esgrignon, tout-puissants sous Henri IV, -quasi princiers sous les Valois, n'avaient aucune chance à la Cour -de Louis XVIII, qui ne songeait seulement pas à eux. Aujourd'hui -des noms aussi illustres que celui des maisons souveraines, comme -les Foix-Grailly, faute d'argent, la seule puissance de ce temps, -sont dans une obscurité qui équivaut à l'extinction. Aussitôt que -Victurnien eut jugé ce monde, et il ne le jugea que sous ce rapport -en se sentant blessé par l'égalité parisienne, monstre qui -acheva sous la Restauration de dévorer le dernier morceau de l'État -social, il voulut reconquérir sa place avec les armes dangereuses, -quoique émoussées, que le siècle laissait à la noblesse: il imita -les allures de ceux à qui Paris accordait sa coûteuse attention, il -<span class="pagenum">161</span> -sentit la nécessité d'avoir des chevaux, de belles voitures, tous les -accessoires du luxe moderne. Comme le lui dit de Marsay, le premier -dandy qu'il trouva dans le premier salon où il fut introduit, -il fallait <i>se mettre à la hauteur de son époque</i>. Pour son malheur, -il tomba dans le monde des roués Parisiens, des de Marsay, -des Ronquerolles, des Maximes de Trailles, des des Lupeaulx, des -Rastignac, des Vandenesse, des Adjuda-Pinto, des Beaudenord -et des Manerville qu'il trouva chez la marquise d'Espard, chez -les duchesses de Grandlieu, de Carigliano, chez les marquises -d'Aiglemont et de Listomère, chez madame de Sérisy, à l'Opéra, -aux ambassades, partout où le mena son beau nom et sa fortune apparente. -A Paris, un nom de haute noblesse, reconnu et adopté par -le faubourg Saint-Germain qui sait ses provinces sur le bout du -doigt, est un passe-port qui ouvre les portes les plus difficiles à tourner -sur leurs gonds pour les inconnus et pour les héros de la société -secondaire. Victurnien trouva tous ses parents aimables et -accueillants dès qu'il ne se produisit pas en solliciteur: il avait vu -sur-le-champ que le moyen de ne rien obtenir était de demander -quelque chose. A Paris, si le premier mouvement est de se montrer -protecteur, le second, beaucoup plus durable, est de mépriser -le protégé. La fierté, la vanité, l'orgueil, tous les bons comme les -mauvais sentiments du jeune comte le portèrent à prendre, au -contraire, une attitude agressive. Les ducs de Lenoncourt, de -Chaulieu, de Navarreins, de Grandlieu, de Maufrigneuse, le -prince de Blamont-Chauvry se firent alors un plaisir de présenter -au Roi ce charmant débris d'une vieille famille. Victurnien vint -aux Tuileries dans un magnifique équipage aux armes de sa maison; -mais sa présentation lui démontra que le Peuple donnait trop -de soucis au Roi pour qu'il pensât à sa noblesse. Il devina tout à -coup l'ilotisme auquel la Restauration, bardée de ses vieillards éligibles -et de ses vieux courtisans, avait condamné la jeunesse noble. -Il comprit qu'il n'y avait pour lui de place convenable ni à la Cour, -ni dans l'État, ni à l'armée, enfin nulle part. Il s'élança donc dans le -monde des plaisirs. Produit à l'Élysée-Bourbon, chez la duchesse -d'Angoulême, au pavillon Marsan, il rencontra partout les témoignages -de politesse superficielle dus à l'héritier d'une vieille famille -dont on se souvint quand on le vit. C'était encore beaucoup qu'un -souvenir. Dans la distinction par laquelle on honorait Victurnien, -il y avait la pairie et un beau mariage; mais sa vanité l'empêcha de -<span class="pagenum">162</span> -déclarer sa position, il resta sous les armes de sa fausse opulence. -Il fut d'ailleurs si complimenté de sa tenue, si heureux de son premier -succès, qu'une honte éprouvée par bien des jeunes gens, la -honte d'abdiquer, lui conseilla de garder son attitude. Il prit un -petit appartement dans la rue du Bac, avec une écurie, une remise -et tous les accompagnements de la vie élégante à laquelle il se -trouva tout d'abord condamné.</p> - -<p>Cette mise en scène exigea cinquante mille francs, et le jeune -comte les obtint contre toutes les prévisions du sage Chesnel, par -un concours de circonstances imprévues. La lettre de Chesnel arriva -bien à l'Étude de son ami; mais son ami était décédé. En -voyant une lettre d'affaires, madame Sorbier, veuve très-peu poétique, -la remit au successeur du défunt. Maître Cardot, le nouveau -notaire, dit au jeune comte que le mandat sur le Trésor -serait nul, s'il était à l'ordre de son prédécesseur. En réponse à -l'épître si longuement méditée par le vieux notaire de province, -Maître Cardot écrivit une lettre de quatre lignes, pour toucher, -non pas Chesnel, mais la somme. Chesnel fit le mandat au -nom du jeune notaire qui, peu susceptible d'épouser la sentimentalité -de son correspondant et enchanté de se mettre aux ordres du -comte d'Esgrignon, donna tout ce que lui demandait Victurnien. -Ceux qui connaissent la vie de Paris savent qu'il ne faut pas beaucoup -de meubles, de voitures, de chevaux et d'élégance pour employer -cinquante mille francs; mais ils doivent considérer que Victurnien -eut immédiatement pour une vingtaine de mille francs de -dettes chez ses fournisseurs, qui d'abord ne voulurent pas de son -argent; sa fortune étant assez promptement grossie par l'opinion -publique et par Joséphin, espèce de Chesnel en livrée.</p> - -<p>Un mois après son arrivée, Victurnien fut obligé d'aller reprendre -une dizaine de mille francs chez son notaire. Il avait simplement -joué au whist chez les ducs de Navarreins, de Chaulieu, de -Lenoncourt, et au Cercle. Après avoir d'abord gagné quelques milliers -de francs, il en eut bientôt perdu cinq ou six mille, et sentit -la nécessité de se faire une bourse de jeu. Victurnien avait l'esprit -qui plaît au monde et qui permet aux jeunes gens de grande famille -de se mettre au niveau de toute élévation. Non-seulement il -fut aussitôt admis comme un personnage dans la bande de la belle -jeunesse; mais encore il y fut envié. Quand il se vit l'objet de l'envie, -il éprouva une satisfaction enivrante, peu faite pour lui inspirer -<span class="pagenum">163</span> -des réformes. Il fut, sous ce rapport, insensé. Il ne voulut pas -penser aux moyens, il puisa dans ses sacs comme s'ils devaient toujours -se remplir, et se défendit à lui-même de réfléchir à ce qu'il -adviendrait de ce système. Dans ce monde dissipé, dans ce tourbillon -de fêtes, on admet les acteurs en scène sous leurs brillants costumes, -sans s'enquérir de leurs moyens: il n'y a rien de plus mauvais -goût que de les discuter. Chacun doit perpétuer ses richesses -comme la nature perpétue la sienne, en secret. On cause des détresses -échues, on s'inquiète en raillant de la fortune de ceux que -l'on ne connaît pas, mais on s'arrête là. Un jeune homme comme -Victurnien, appuyé par les puissances du faubourg Saint-Germain, -et à qui ses protecteurs eux-mêmes accordaient une fortune supérieure -à celle qu'il avait, ne fût-ce que pour se débarrasser de lui, -tout cela très-finement, très-élégamment, par un mot, par une -phrase; enfin un comte à marier, joli homme, bien pensant, spirituel -dont le père possédait encore les terres de son vieux marquisat -et le château héréditaire, ce jeune homme est admirablement -accueilli dans toutes les maisons où il y a des jeunes femmes -ennuyées, des mères accompagnées de filles à marier, ou des belles -danseuses sans dot. Le monde l'attira donc, en souriant, sur les -premières banquettes de son théâtre. Les banquettes que les marquis -d'autrefois occupaient sur la scène existent toujours à Paris où les -noms changent, mais non les choses.</p> - -<p>Victurnien retrouva dans la société du faubourg Saint-Germain -où l'on se comptait avec le plus de réserve, le double du Chevalier, -dans la personne du vidame de Pamiers. Le vidame était un chevalier -de Valois élevé à la dixième puissance, entouré de tous les -prestiges de la fortune, et jouissant des avantages d'une haute position. -Ce cher vidame était l'entrepôt de toutes les confidences, la -gazette du faubourg; discret néanmoins, et comme toutes les -gazettes, ne disant que ce que l'on peut publier. Victurnien entendit -encore professer les doctrines transcendantes du Chevalier. Le -vidame dit à d'Esgrignon, sans le moindre détour, d'avoir des femmes -comme il faut, et lui raconta ce qu'il faisait à son âge. Ce que -le vidame de Pamiers se permettait alors, est si loin des mœurs -modernes où l'âme et la passion jouent un si grand rôle, qu'il est -inutile de le raconter à des gens qui ne le croiraient pas. Mais cet -excellent vidame fit mieux, il dit en forme de conclusion à Victurnien:—Je -vous donne à dîner demain au cabaret. Après l'Opéra -<span class="pagenum">164</span> -où nous irons digérer, je vous mènerai dans une maison où vous -trouverez des personnes qui ont le plus grand désir de vous voir. -Le vidame lui donna un délicieux dîner au Rocher de Cancale, où -il trouva trois invités seulement: de Marsay, Rastignac et Blondet. -Émile Blondet était un compatriote du jeune comte, un écrivain -qui tenait à la haute société par sa liaison avec une charmante jeune -femme, arrivée de la province de Victurnien, cette demoiselle de -Troisville mariée au comte de Montcornet, un des généraux de -Napoléon qui avait passé aux Bourbons. Le vidame professait une -profonde mésestime pour les dîners où les convives dépassaient le -nombre six. Selon lui, dans ce cas, il n'y avait plus ni conversation, -ni cuisine, ni vins goûtés en connaissance de cause.</p> - -<p>—Je ne vous ai pas appris encore où je vous mènerai ce soir, -cher enfant, dit-il en prenant Victurnien par les mains et les lui -tapotant. Vous irez chez mademoiselle des Touches, où seront en -petit comité toutes les jeunes jolies femmes qui ont des prétentions -à l'esprit. La littérature, l'art, la poésie, enfin les talents y sont -en honneur. C'est un de nos anciens bureaux d'esprit, mais vernissé -de morale monarchique, la livrée de ce temps-ci.</p> - -<p>—C'est quelquefois ennuyeux et fatigant comme une paire de -bottes neuves, mais il s'y trouve des femmes à qui l'on ne peut -parler que là, dit de Marsay.</p> - -<p>—Si tous les poètes qui viennent y décrotter leurs muses ressemblaient -à notre compagnon, dit Rastignac en frappant familièrement -sur l'épaule de Blondet, on s'amuserait. Mais l'ode, la ballade, -les méditations à petits sentiments, les romans à grandes -marges infestent un peu trop l'esprit et les canapés.</p> - -<p>—Pourvu qu'ils ne gâtent pas les femmes et qu'ils corrompent -les jeunes filles, dit de Marsay, je ne les hais pas.</p> - -<p>—Messieurs, dit en souriant Blondet, vous empiétez sur mon -champ littéraire.</p> - -<p>—Tais-toi, tu nous as volé la plus charmante femme du monde, -heureux drôle, s'écria Rastignac, nous pouvons bien te prendre tes -moins brillantes idées.</p> - -<p>—Oui, le coquin est heureux, dit le vidame en prenant Blondet -par l'oreille et la lui tortillant, mais Victurnien sera peut-être plus -heureux ce soir...</p> - -<p>—Déjà! s'écria de Marsay. Le voilà depuis un mois ici, à peine -a-t-il eu le temps de secouer la poudre de son vieux manoir, d'essuyer -<span class="pagenum">165</span> -la saumure où sa tante l'avait conservé; à peine a-t-il eu un cheval -anglais un peu propre, un tilbury à la mode, un groom.</p> - -<p>—Non, non, il n'a pas de groom, dit Rastignac en interrompant -de Marsay; il a une manière de petit paysan qu'il a amené <i>de son -endroit</i>, et que Buisson, le tailleur qui comprend le mieux les -habits de livrée, déclarait inhabile à porter une veste.</p> - -<p>—Le fait est que vous auriez dû, dit gravement le vidame, vous -modeler sur Beaudenord, qui a sur vous tous, mes petits amis, l'avantage -de posséder le vrai tigre anglais...</p> - -<p>—Voilà donc, messieurs, où en sont les gentilshommes en -France, s'écria Victurnien. Pour eux la grande question est d'avoir -un tigre, un cheval anglais et des babioles...</p> - -<p>—Ouais, dit Blondet, en montrant Victurnien,</p> - -<div class="poem"> -<div class="verse">Le bon sens de monsieur quelquefois m'épouvante.</div> -</div> - -<p>Eh! bien, oui, jeune moraliste, vous en êtes là. Vous n'avez -même plus, comme le cher vidame, la gloire des profusions qui -l'ont rendu célèbre il y a cinquante ans! Nous faisons de la débauche -à un second étage, rue Montorgueil. Il n'y a plus de guerre -avec le Cardinal ni de camp du Drap d'or. Enfin, vous, comte d'Esgrignon, -vous soupez avec un sieur Blondet, fils cadet d'un misérable -juge de province, à qui vous ne donniez pas la main là-bas, -et qui dans dix ans peut s'asseoir à côté de vous parmi les pairs du -royaume. Après cela, croyez en vous, si vous pouvez!</p> - -<p>—Eh! bien, dit Rastignac, nous sommes passés du Fait à l'Idée, -de la force brutale à la force intellectuelle, nous parlons...</p> - -<p>—Ne parlons pas de nos désastres, dit le vidame, j'ai résolu de -mourir gaiement. Si notre ami n'a pas encore de tigre, il est de la -race des lions, il n'en a pas besoin.</p> - -<p>—Il ne peut s'en passer, dit Blondet, il était trop nouvellement -arrivé.</p> - -<p>—Quoique son élégance soit encore neuve, nous l'adoptons, reprit -de Marsay. Il est digne de nous, il comprend son époque, il a -de l'esprit, il est noble, il est gentil, nous l'aimerons, nous le servirons, -nous le pousserons...</p> - -<p>—Où? dit Blondet.</p> - -<p>—Curieux! répliqua Rastignac.</p> - -<p>—Avec qui s'emménage-t-il ce soir? demanda de Marsay.</p> - -<p>—Avec tout un sérail, dit le vidame.</p> - -<p><span class="pagenum">166</span> -—Peste, qu'est-ce donc, reprit de Marsay, pour que le cher -vidame nous tienne rigueur en tenant parole à l'infante? j'aurais -bien du malheur si je ne la connaissais pas...</p> - -<p>—J'ai pourtant été fat comme lui, dit le vidame en montrant de -Marsay.</p> - -<p>Après le dîner, qui fut très-agréable, et sur un ton soutenu de -charmante médisance et de jolie corruption, Rastignac et de Marsay -accompagnèrent le vidame et Victurnien à l'Opéra pour pouvoir les -suivre chez mademoiselle des Touches. Ces deux roués y allèrent à -l'heure calculée où devait finir la lecture d'une tragédie, ce qu'ils -regardaient comme la chose la plus malsaine à prendre entre onze -heures et minuit. Ils venaient pour espionner Victurnien et le gêner -par leur présence: véritable malice d'écolier, mais aigrie par le fiel -du dandy jaloux. Victurnien avait cette effronterie de page qui -aide beaucoup à l'aisance; aussi, en observant le nouveau-venu faisant -son entrée, Rastignac s'étonna-t-il de sa prompte initiation aux -belles manières du moment.</p> - -<p>—Ce petit d'Esgrignon ira loin, n'est-ce pas? dit-il à son compagnon.</p> - -<p>—C'est selon, répondit de Marsay, mais il va bien.</p> - -<p>Le vidame présenta le jeune comte à l'une des duchesses les plus -aimables, les plus légères de cette époque, et dont les aventures -ne firent explosion que cinq ans après. Dans tout l'éclat de sa gloire, -soupçonnée déjà de quelques légèretés, mais sans preuve, elle obtenait -alors le relief que prête à une femme comme à un homme la -calomnie parisienne: la calomnie n'atteint jamais les médiocrités -qui enragent de vivre en paix. Cette femme était enfin la duchesse -de Maufrigneuse, une demoiselle d'Uxelles, dont le beau-père existait -encore, et qui ne fut princesse de Cadignan que plus tard. Amie -de la duchesse de Langeais, amie de la vicomtesse de Beauséant, -deux splendeurs disparues, elle était intime avec la marquise d'Espard, -à qui elle disputait en ce moment la fragile royauté de la -Mode. Une parenté considérable la protégea pendant long-temps; -mais elle appartenait à ce genre de femmes qui, sans qu'on sache -à quoi, où, ni comment, dévoreraient les revenus de la Terre et -ceux de la Lune si l'on pouvait les toucher. Son caractère ne faisait -que se dessiner, de Marsay seul l'avait approfondi. En voyant -le vidame amenant Victurnien à cette délicieuse personne, ce redouté -dandy se pencha vers l'oreille de Rastignac.</p> - -<p><span class="pagenum">167</span> -—Mon cher, il sera, dit-il, <i>uist!</i> sifflé comme un polichinelle -par un cocher de fiacre.</p> - -<p>Ce mot horriblement vulgaire présidait admirablement les événements -de cette passion. La duchesse de Maufrigneuse s'était affolée -de Victurnien après l'avoir sérieusement étudié. Un amoureux qui -eût vu le regard angélique par lequel elle remercia le vidame de -Pamiers eût été jaloux d'une semblable expression d'amitié. Les -femmes sont comme des chevaux lâchés dans un steppe quand elles -se trouvent, comme la duchesse en présence du vidame, sur un -terrain sans danger: elles sont naturelles alors, elles aiment peut-être -à donner ainsi des échantillons de leurs tendresses secrètes. Ce -fut un regard discret, d'œil à d'œil, sans répétition possible dans -aucune glace, et que personne ne surprit.</p> - -<p>—Comme elle s'est préparée! dit Rastignac à Marsay. Quelle -toilette de vierge, quelle grâce de cygne dans son col de neige, -quels regards de Madone inviolée, quelle robe blanche, quelle -ceinture de petite fille! Qui dirait que tu as passé par là?</p> - -<p>—Mais elle est ainsi par cela même, répondit de Marsay d'un -air de triomphe.</p> - -<p>Les deux jeunes gens échangèrent un sourire. Madame de Maufrigneuse -surprit ce sourire et devina le discours. Elle lança aux -deux roués une de ces œillades que les Françaises ne connaissaient -pas avant la paix, et qui ont été importées par les Anglaises avec -les formes de leur argenterie, leurs harnais, leurs chevaux et leurs -piles de glace britannique qui rafraîchissent un salon quand il s'y -trouve une certaine quantité de <i lang="en" xml:lang="en">ladies</i>. Les deux jeunes gens devinrent -sérieux comme des commis qui attendent une gratification -<ins id="cor_28" title="an">au</ins> bout de la remontrance que leur fait un directeur. En s'amourachant -de Victurnien, la duchesse s'était résolue à jouer ce rôle -d'Agnès romantique, que plusieurs femmes imitèrent pour le malheur -de la jeunesse d'aujourd'hui. Madame de Maufrigneuse venait -de s'improviser ange, comme elle méditait de tourner à la littérature -et à la science vers quarante ans au lieu de tourner à la dévotion. -Elle tenait à ne ressembler à personne. Elle se créait des rôles -et des robes, des bonnets et des opinions, des toilettes et des façons -d'agir originales. Après son mariage, quand elle était encore quasi -jeune fille, elle avait joué la femme instruite et presque perverse: -elle s'était permis des reparties compromettantes auprès des gens superficiels, -mais qui prouvaient son ignorance aux vrais connaisseurs. -<span class="pagenum">168</span> -Comme l'époque de ce mariage lui défendait de dérober à la -connaissance des temps la moindre petite année, et qu'elle atteignait -à l'âge de vingt-six ans, elle avait inventé de se faire immaculée. -Elle paraissait à peine tenir à la terre, elle agitait ses grandes -manches, comme si c'eût été des ailes. Son regard prenait la fuite -au ciel à propos d'un mot, d'une idée, d'un regard un peu trop -vifs. La madone de Piola, ce grand peintre génois, assassiné par -jalousie au moment où il était en train de donner une seconde édition -de Raphaël, cette madone la plus chaste de toutes et qui se voit -à peine sous sa vitre dans une petite rue de Gênes, cette céleste -madone était une Messaline, comparée à la duchesse de Maufrigneuse. -Les femmes se demandaient comment la jeune étourdie -était devenue, en une seule toilette, la séraphique beauté voilée qui -semblait, suivant une expression à la mode, avoir une âme blanche -comme la dernière tombée de neige sur la plus haute des Alpes, -comment elle avait si promptement résolu le problème jésuitique -de si bien montrer une gorge plus blanche que son âme en la cachant -sous la gaze; comment elle pouvait être si immatérielle en -coulant son regard d'une façon si assassine. Elle avait l'air de promettre -mille voluptés par ce coup d'œil presque lascif quand, par -un soupir ascétique plein d'espérance pour une meilleure vie, sa -bouche paraissait dire qu'elle n'en réaliserait aucune. Des jeunes -gens naïfs, il y en avait quelques-uns à cette époque dans la Garde -Royale, se demandaient si, même dans les dernières intimités, on -tuteyait cette espèce de Dame Blanche, vapeur sidérale tombée de -la Voie Lactée. Ce système, qui triompha pendant quelques années, -fut très-profitable aux femmes qui avaient leur élégante poitrine -doublée d'une philosophie forte, et qui couvraient de grandes exigences -sous ces petites manières de sacristie. Pas une de ces créatures -célestes n'ignorait ce que pouvait leur rapporter en bon amour -l'envie qui prenait à tout homme bien né de les rappeler sur la -terre. Cette mode leur permettait de rester dans leur empyrée semi-catholique -et semi-ossianique; elles pouvaient et voulaient ignorer -tous les détails vulgaires de la vie, ce qui accommodait bien des -questions. L'application de ce système deviné par de Marsay explique -son dernier mot à Rastignac, qu'il vit presque jaloux de Victurnien.</p> - -<p>—Mon petit, lui dit-il, reste où tu es: notre Nucingen te fera -ta fortune, tandis que la duchesse te ruinerait: c'est une femme -trop chère.</p> - -<p><span class="pagenum">169</span> -Rastignac laissa partir de Marsay sans en demander davantage: -il savait son Paris. Il savait que la plus précieuse, la plus noble, -que la femme la plus désintéressée du monde, à qui l'on ne saurait -faire accepter autre chose qu'un bouquet, devient aussi dangereuse -pour un jeune homme que les filles d'Opéra d'autrefois. -En effet, il n'y a plus de filles d'Opéra, elles sont passées à l'état -mythologique. Les mœurs actuelles des théâtres ont fait des danseuses -et des actrices quelque chose d'amusant comme une déclaration -des Droits de la Femme, des poupées qui se promènent le -matin en mères de famille vertueuses et respectables, avant de -montrer leurs jambes le soir en pantalon collant dans un rôle -d'homme. Du fond de son cabinet de province, le bon Chesnel -avait bien deviné l'un des écueils sur lesquels le jeune comte pouvait -se briser. La poétique auréole chaussée par madame de Maufrigneuse -éblouit Victurnien qui fut cadenassé dans la première -heure, attaché à cette ceinture de petite fille, accroché à ces boucles -tournées par la main des fées. L'enfant déjà si corrompu crut à -ce fatras de virginités en mousseline, à cette suave expression délibérée -comme une loi dans les deux Chambres. Ne suffit-il pas que celui -qui doit croire aux mensonges d'une femme y croie? Le reste du -monde a la valeur des personnages d'une tapisserie pour deux amants. -La duchesse était, sans compliment, une des dix plus jolies femmes -de Paris, avouées, reconnues. Vous savez qu'il y a dans le monde -amoureux autant de <i>plus jolies femmes de Paris</i>, que de <i>plus -beaux livres de l'époque</i> dans la littérature. A l'âge de Victurnien, -la conversation qu'il eut avec la duchesse peut se soutenir -sans trop de fatigue. Assez jeune et assez peu au fait de la vie parisienne, -il n'eut pas besoin d'être sur ses gardes, ni de veiller sur -ses moindres mots et sur ses regards. Ce sentimentalisme religieux, -qui se traduit chez chaque interlocuteur en arrière-pensées très-drôlatiques, -exclut la douce familiarité, l'abandon spirituel des anciennes -causeries françaises: on s'y aime entre deux nuages. Victurnien -avait précisément assez d'innocence départementale pour -demeurer dans une extase fort convenable et non jouée qui plut à -la duchesse, car les femmes ne sont pas plus les dupes des comédies -que jouent les hommes que des leurs. Madame de Maufrigneuse -estima, non sans effroi, l'erreur du jeune comte à six bons mois -d'amour pur. Elle était si délicieuse à voir en colombe, étouffant -la lueur de ses regards sous les franges dorées de ses cils, que la -<span class="pagenum">170</span> -marquise d'Espard, en venant lui dire adieu, commença par lui -souffler: «Bien! très-bien! ma chère!» à l'oreille. Puis la belle -marquise laissa sa rivale voyager sur la carte moderne du pays de -Tendre, qui n'est pas une conception aussi ridicule que le pensent -quelques personnes. Cette carte se regrave de siècle en siècle avec -d'autres noms et mène toujours à la même capitale. En une heure -de tête à tête public, dans un coin, sur un divan, la duchesse -amena d'Esgrignon aux générosités scipionesques, aux dévouements -amadisiens, aux abnégations du moyen âge qui commençait -alors à montrer ses dagues, ses machicoulis, ses cottes, ses hauberts, -ses souliers à la poulaine, et tout son romantique attirail de -carton peint. Elle fut d'ailleurs admirable d'idées inexprimées, et -fourrées dans le cœur de Victurnien comme des aiguilles dans une -<ins id="cor_29" title="pelotte">pelote</ins>, une à une, de façon distraite et discrète. Elle fut merveilleuse -de réticences, charmante d'hypocrisie, prodigue de promesses subtiles -qui fondaient à l'examen comme de la glace au soleil après avoir -rafraîchi l'espoir, enfin très-perfide de désirs conçus et inspirés. -Cette belle rencontre finit par le nœud coulant d'une invitation à -venir la voir, passé avec ces manières <ins id="cor_30" title="chattemittes">chattemites</ins> que l'écriture -imprimée ne peindra jamais.</p> - -<p>—Vous m'oublierez! disait-elle, vous verrez tant de femmes -empressées à vous faire la cour au lieu de vous éclairer...—Mais -vous me reviendrez désabusé.—Viendrez-vous, auparavant?... -Non. Comme vous voudrez.—Moi je dis tout naïvement que vos -visites me plairaient beaucoup. Les gens qui ont de l'âme sont si -rares, et je vous en crois.—Allons, adieu, l'on finirait par causer -de nous si nous causions davantage.</p> - -<p>A la lettre, elle s'envola. Victurnien ne resta pas long-temps -après le départ de la duchesse; mais il demeura cependant assez -pour laisser deviner son ravissement par cette attitude des gens -heureux, qui tient à la fois de la discrétion calme des inquisiteurs -et de la béatitude <ins id="cor_31" title="concentrés">concentrée</ins> des dévotes qui sortent absoutes du -confessionnal.</p> - -<p>—Madame de Maufrigneuse est allée au but assez lestement ce -soir, dit la duchesse de Grandlieu, quand il n'y eut plus que six -personnes dans le petit salon de mademoiselle des Touches: des -Lupeaulx, un maître des requêtes en faveur auprès de la duchesse, -Vandenesse, la vicomtesse de Grandlieu et madame de Sérisy.</p> - -<p>—D'Esgrignon et Maufrigneuse sont deux noms qui devaient -<span class="pagenum">171</span> -s'accrocher, répondit madame de Sérisy qui avait la prétention de -dire des mots.</p> - -<p>—Depuis quelques jours elle s'est mise au vert dans le platonisme, -dit des Lupeaulx.</p> - -<p>—Elle ruinera ce pauvre innocent, dit Charles de Vandenesse.</p> - -<p>—Comment l'entendez-vous? demanda mademoiselle des -Touches.</p> - -<p>—Oh! moralement et financièrement, ça ne fait pas de doute, -dit la vicomtesse en se levant.</p> - -<p>Ce mot cruel eut de cruelles réalités pour le jeune comte d'Esgrignon. -Le lendemain matin, il écrivit à sa tante une lettre où il -lui peignit ses débuts dans le monde élevé du faubourg Saint-Germain -sous les vives couleurs que jette le prisme de l'amour. Il expliqua -l'accueil qu'il recevait partout, de manière à satisfaire l'orgueil -de son père. Le marquis se fit lire deux fois cette longue lettre -et se frotta les mains en entendant le récit du dîner donné par -<ins id="cor_32" title="la">le</ins> vidame de Pamiers, une vieille connaissance à lui, et de la présentation -de son fils à la duchesse; mais il se perdit en conjectures -sans pouvoir comprendre la présence du fils cadet d'un juge, du -sieur Blondet, qui avait été Accusateur Public pendant la Révolution. -Il y eut fête ce soir-là dans le Cabinet des Antiques: on s'y -entretint des succès du jeune comte. On fut si discret sur madame -de Maufrigneuse que le Chevalier fut le seul homme à qui l'on -se confia. Cette lettre était sans <i>post-scriptum</i> financier, sans la -conclusion désagréable relative au nerf de la guerre que tout jeune -homme ajoute en pareil cas. Mademoiselle Armande communiqua -la lettre à Chesnel. Chesnel fut heureux sans élever la moindre objection. -Il était clair, comme le disaient le Chevalier et le marquis, -qu'un jeune homme aimé par la duchesse de Maufrigneuse allait être -un des héros de la Cour, où, comme autrefois, on parvenait à tout -par les femmes. Le jeune comte n'avait pas mal choisi. Les douairières -racontèrent toutes les histoires galantes des Maufrigneuse depuis -Louis XIII jusqu'à Louis XVI, elles firent grâce des règnes -antérieurs; enfin elles furent enchantées. On loua beaucoup madame -de Maufrigneuse de s'intéresser à Victurnien. Le cénacle du -Cabinet des Antiques eût été digne d'être écouté par un auteur -dramatique qui aurait voulu faire de la vraie comédie. Victurnien -reçut des lettres charmantes de son père, de sa tante, du Chevalier -qui se rappelait au souvenir du vidame, avec lequel il était -<span class="pagenum">172</span> -allé à Spa, lors du voyage que fit, en 1778, une célèbre princesse -hongroise. Chesnel écrivit aussi. Dans toutes les pages éclatait l'adulation -à laquelle on avait habitué ce malheureux enfant. Mademoiselle -Armande semblait être de moitié dans les plaisirs de madame -de Maufrigneuse. Heureux de l'approbation de sa famille, le jeune -comte entra vigoureusement dans le sentier périlleux et coûteux du -dandysme. Il eut cinq chevaux, il fut modéré: de Marsay en avait -quatorze. Il rendit au vidame, à de Marsay, à Rastignac, et même à -Blondet le dîner reçu. Ce dîner coûta cinq cents francs. Le provincial -fut fêté par ces messieurs, sur la même échelle, grandement. Il -joua beaucoup, et malheureusement, au whist, le jeu à la mode. -Il organisa son oisiveté de manière à être occupé. Victurnien -alla tous les matins de midi à trois heures chez la duchesse; -de là, il la retrouvait au bois de Boulogne, lui à cheval, elle -en voiture. Si ces deux charmants partenaires faisaient quelques -parties à cheval, elles avaient lieu par de belles matinées. Dans -la soirée, le monde, les bals, les fêtes, les spectacles se partageaient -les heures du jeune comte. Victurnien brillait partout, -car partout il jetait les perles de son esprit, il jugeait par des -mots profonds les hommes, les choses, les événements: vous -eussiez dit d'un arbre à fruit qui ne donnait que des fleurs. Il -mena cette lassante vie où l'on dissipe plus d'âme encore peut-être -que d'argent, où s'enterrent les plus beaux talents, où meurent -les plus incorruptibles probités, où s'amollissent les volontés -les mieux trempées. La duchesse, cette créature si blanche, si -frêle, si ange, se plaisait à la vie dissipée des garçons: elle aimait -à voir les premières représentations, elle aimait le drôle, l'imprévu. -Elle ne connaissait pas le cabaret: d'Esgrignon lui arrangea une -charmante partie au Rocher de Cancale avec la société des aimables -roués qu'elle pratiquait en les moralisant, et qui fut d'une gaieté, -d'un spirituel, d'un amusant égal au prix du souper. Cette partie -en amena d'autres. Néanmoins ce fut pour Victurnien une passion -angélique. Oui, madame de Maufrigneuse restait un ange que les -corruptions de la terre n'atteignait point: un ange aux Variétés -devant ces farces à demi obscènes et populacières qui la faisaient -rire, un ange au milieu du feu croisé des délicieuses plaisanteries -et des chroniques scandaleuses qui se disaient aux parties fines, un -ange pâmée au Vaudeville en loge grillée, un ange en remarquant -les poses des danseuses de l'Opéra et les critiquant avec la science -<span class="pagenum">173</span> -d'un vieillard du coin de la reine, un ange à la Porte-Saint-Martin, -un ange aux petits théâtres du boulevard, un ange au bal -masqué où elle s'amusait comme un écolier; un ange qui voulait -que l'amour vécût de privations, d'héroïsme, de sacrifices, et qui -faisait changer à d'Esgrignon un cheval dont la robe lui déplaisait, -qui le voulait dans la tenue d'un lord anglais riche d'un million de -rente. Elle était un ange au jeu. Certes aucune bourgeoise n'aurait -su dire angéliquement comme elle à d'Esgrignon: Mettez au jeu -pour moi! Elle était si divinement folle quand elle faisait une -folie, que c'était à vendre son âme au diable pour entretenir cet -ange dans le goût des joies terrestres.</p> - -<p>Après son premier hiver, le jeune comte avait pris chez monsieur -Cardot, qui se gardait bien d'user du droit de remontrance, -la bagatelle de trente mille francs au delà de la somme envoyée par -Chesnel. Un refus extrêmement poli du notaire à une nouvelle demande, -apprit ce débet à Victurnien, qui se choqua d'autant plus -du refus, qu'il avait perdu six mille francs au Club et qu'il les lui -fallait pour y retourner. Après s'être formalisé du refus de maître -Cardot, qui avait eu pour trente mille francs de confiance en lui, -tout en écrivant à Chesnel, mais qui faisait sonner haut cette prétendue -confiance devant le favori de la belle duchesse de Maufrigneuse, -d'Esgrignon fut obligé de lui demander comment il devait -s'y prendre, car il s'agissait d'une dette d'honneur.</p> - -<p>—Tirez quelques lettres de change sur le banquier de votre -père, portez-les à son correspondant qui les escomptera sans doute, -puis écrivez à votre famille d'en remettre les fonds chez ce banquier.</p> - -<p>Dans la détresse où il était, le jeune comte entendit une voix intérieure -qui lui jeta le nom de du Croisier dont les dispositions -envers l'aristocratie, aux genoux de laquelle il l'avait vu, lui étaient -complétement inconnus. Il écrivit donc à ce banquier une lettre -très-dégagée, par laquelle il lui apprenait qu'il tirait sur lui une -lettre de change de dix mille francs, dont les fonds lui seraient -remis au reçu de sa lettre par monsieur Chesnel ou par mademoiselle -Armande d'Esgrignon. Puis il écrivit deux lettres attendrissantes -à Chesnel et à sa tante. Quand il s'agit de se précipiter dans -les abîmes, les jeunes gens font preuve d'une adresse, d'une habileté -singulières, ils ont du bonheur. Victurnien trouva dans la matinée -le nom, l'adresse des banquiers parisiens en relation avec du -Croisier, les Keller que de Marsay lui indiqua. De Marsay savait -<span class="pagenum">174</span> -tout à Paris. Les Keller remirent à d'Esgrignon sous escompte, -sans mot dire, le montant de la lettre de change: ils devaient à du -Croisier. Cette dette de jeu n'était rien en comparaison de l'état -des choses au logis. Il pleuvait des mémoires chez Victurnien.</p> - -<p>—Tiens! tu t'occupes de ça, dit un matin Rastignac à d'Esgrignon -en riant. Tu les mets en ordre, mon cher. Je ne te croyais -pas si bourgeois.</p> - -<p>—Mon cher enfant, il faut bien y penser, j'en ai là pour vingt -et quelques mille francs.</p> - -<p>De Marsay qui venait chercher d'Esgrignon pour une course au -clocher, sortit de sa poche un élégant petit portefeuille, y prit vingt -mille francs, et les lui présenta.</p> - -<p>—Voilà, dit-il, la meilleure manière de ne pas les perdre, je -suis aujourd'hui doublement enchanté de les avoir gagnés hier à -milord Dudley.</p> - -<p>Cette grâce française séduisit au dernier point d'Esgrignon qui -crut à l'amitié, qui ne paya point ses mémoires et se servit de cet -argent pour ses plaisirs. De Marsay, suivant une expression de la -langue des dandies, voyait avec un indicible plaisir d'Esgrignon -s'enfonçant, il prenait plaisir à s'appuyer le bras sur son épaule -avec toutes les chatteries de l'amitié pour y peser et le faire disparaître -plus tôt, car il était jaloux de l'éclat avec lequel s'affichait -la duchesse pour d'Esgrignon, quand elle avait réclamé le huis-clos -pour lui. C'était, d'ailleurs, un de ces rudes goguenards qui -se plaisent dans le mal comme les femmes turques dans le bain. -Aussi, quand il eut remporté le prix de la course, et que les parieurs -furent réunis chez un aubergiste où ils déjeunèrent, et où -l'on trouva quelques bonnes bouteilles de vin, de Marsay dit-il -en riant à d'Esgrignon:—Ces mémoires dont tu t'inquiètes ne -sont certainement pas les tiens.</p> - -<p>—Et s'en inquiéterait-il? répliqua Rastignac.</p> - -<p>—Et à qui appartiendraient-ils donc, demanda d'Esgrignon.</p> - -<p>—Tu ne connais donc pas la position de la duchesse? dit de -Marsay en remontant à cheval.</p> - -<p>—Non, répondit d'Esgrignon intrigué.</p> - -<p>—Hé! bien, mon cher, repartit de Marsay, voici: trente mille -francs chez Victorine, dix-huit mille francs chez Houbigant, un -compte chez Herbault, chez Nattier, chez Nourtier, chez les petites -Latour, en tout cent mille francs.</p> - -<p><span class="pagenum">175</span> -—Un ange, dit d'Esgrignon en levant les yeux au ciel.</p> - -<p>—Voilà le compte de ses ailes, s'écria bouffonnement Rastignac.</p> - -<p>—Elle doit tout cela, mon cher, répondit de Marsay, précisément -parce qu'elle est un ange; mais nous avons tous rencontré des -anges dans ces situations-là, dit-il en regardant Rastignac. Les -femmes sont sublimes en ceci qu'elles n'entendent rien à l'argent, -elles ne s'en mêlent pas, cela ne les regarde point; elles sont -priées au <i>banquet de la vie</i>, selon le mot de je ne sais quel -poète crevé à l'hôpital.</p> - -<p>—Comment savez-vous cela, tandis que je ne le sais pas? répondit -naïvement d'Esgrignon.</p> - -<p>—Tu seras le dernier à le savoir, comme elle sera la dernière -à apprendre que tu as des dettes.</p> - -<p>—Je lui croyais cent mille livres de rente, dit d'Esgrignon.</p> - -<p>—Son mari, reprit de Marsay, est séparé d'elle et vit à son régiment -où il fait des économies, car il a quelques petites dettes -aussi, notre cher duc! D'où venez-vous? Apprenez donc à faire, -comme nous, les comptes de vos amis. Mademoiselle Diane (je l'ai -aimée pour son nom!), Diane d'Uxelles s'est mariée avec soixante -mille livres de rente à elle, sa maison est depuis huit ans montée -sur un pied de deux cent mille livres de rente; il est clair qu'en -ce moment, ses terres sont toutes hypothéquées au delà de leur -valeur; il faudra quelque beau matin fondre la cloche, et l'ange -sera mis en fuite par... faut-il le dire? par des huissiers qui auront -l'impudeur de saisir un ange comme ils empoigneraient l'un de nous.</p> - -<p>—Pauvre ange!</p> - -<p>—Eh! mon cher, il en coûte fort cher de rester dans le Paradis -parisien, il faut se blanchir le teint et les ailes tous les matins, -dit Rastignac.</p> - -<p>Comme il était passé par la tête de d'Esgrignon d'avouer ses embarras -à sa chère Diane, il lui passa comme un frisson en pensant -qu'il devait déjà soixante mille francs et qu'il avait pour dix mille -francs de mémoires à venir. Il revint assez triste. Sa préoccupation -mal déguisée fut remarquée par ses amis, qui se dirent à dîner:—Ce -petit d'Esgrignon s'enfonce! il n'a pas le pied parisien, il se -brûlera la cervelle. C'est un petit sot, etc.</p> - -<p>Le jeune comte fut consolé promptement. Son valet de chambre -lui remit deux lettres. D'abord une lettre de Chesnel, qui sentait -le rance de la fidélité grondeuse et des phrases rubriquées de probité; -<span class="pagenum">176</span> -il la respecta, la garda pour le soir. Puis une seconde lettre -où il lut avec un plaisir infini les phrases cicéroniennes par lesquelles -du Croisier, à genoux devant lui comme Sganarelle devant -Géronte, le suppliait à l'avenir de lui épargner l'affront de faire -déposer à l'avance l'argent des lettres de change qu'il daignerait -tirer sur lui. Cette lettre finissait par une phrase qui ressemblait si -bien à une caisse ouverte et pleine d'écus au service de la noble -maison d'Esgrignon, que Victurnien fit le geste de Sganarelle, de -Mascarille et de tous ceux qui sentent des démangeaisons de conscience -au bout des doigts. En se sachant un crédit illimité chez -les Keller, il décacheta gaiement la lettre de Chesnel; il s'attendait -aux quatre pages pleines, à la remontrance débordant à pleins -bords, il voyait déjà les mots habituels de prudence, honneur, esprit -de conduite, etc., etc. Il eut le vertige en lisant ces mots:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr">«Monsieur le Comte,</p> - -<p>»Il ne me reste, de toute ma fortune, que deux cent mille -francs; je vous supplie de ne pas aller au delà, si vous faites -l'honneur de les prendre au plus dévoué des serviteurs de votre -famille et qui vous présente ses respects.</p> - -<p class="rsign">«<span class="smcap">Chesnel.</span>»</p> - -</div> - -<p>—C'est un homme de Plutarque, se dit Victurnien en jetant la -lettre sur sa table. Il éprouva du dépit, il se sentait petit devant -tant de grandeur.—Allons, il faut se réformer, se dit-il.</p> - -<p>Au lieu de dîner au Restaurant où il dépensait à chaque dîner, -entre cinquante et soixante francs, il fit l'économie de dîner chez la -duchesse de Maufrigneuse, à laquelle il raconta l'anecdote de la lettre.</p> - -<p>—Je voudrais voir cet homme-là, dit-elle en faisant briller ses -yeux comme deux étoiles fixes.</p> - -<p>—Qu'en feriez-vous?</p> - -<p>—Mais je le chargerais de mes affaires.</p> - -<p>Diane était divinement mise, elle voulut faire honneur de sa toilette -à Victurnien qui fut fasciné par la légèreté avec laquelle elle -traitait ses affaires, ou plus exactement ses dettes. Le joli couple -alla aux Italiens. Jamais cette belle et séduisante femme ne parut -plus séraphique ni plus éthérée. Personne dans la salle n'aurait pu -croire aux dettes dont le chiffre avait été donné le matin même par -de Marsay à d'Esgrignon. Aucun des soucis de la terre n'atteignait -<span class="pagenum">177</span> -à ce front sublime, plein des fiertés féminines les mieux situées. -Chez elle, un air rêveur semblait être le reflet de l'amour terrestre -noblement étouffé. La plupart des hommes pariaient que le beau -Victurnien en était pour ses frais, contre des femmes sûres de la -défaite de leur rivale, et qui l'admiraient comme Michel-Ange admirait -Raphaël, <i>in petto</i>! Victurnien aimait Diane, selon celle-ci, -à cause de ses cheveux, car elle avait la plus belle chevelure blonde -de France; selon celle-là, son principal mérite était sa blancheur, -car elle n'était pas bien faite, mais bien habillée; selon d'autres, -d'Esgrignon l'aimait pour son pied, la seule chose qu'elle eût de -bien; elle avait la figure plate. Mais ce qui peint étonnamment les -mœurs actuelles de Paris: d'un côté, les hommes disaient que la -duchesse fournissait au luxe de Victurnien; de l'autre, les femmes -donnaient à entendre que Victurnien payait, comme disait Rastignac, -les ailes de cet ange. En revenant, Victurnien, à qui les dettes -de la duchesse pesaient bien plus que les siennes, eut vingt fois sur les -lèvres une interrogation pour entamer ce chapitre; mais vingt fois -elle expira devant l'attitude de cette créature divine à la lueur des -lanternes de son coupé, séduisante de ces voluptés qui, chez elle, -semblaient toujours arrachées violemment à sa pureté de madone. -La duchesse ne commettait pas la faute de parler de sa vertu, ni -de son état d'ange, comme les femmes de province qui l'ont imitée; -elle était bien plus habile, elle y faisait penser celui pour qui elle -commettait de si grands sacrifices. Elle donnait, après six mois, -l'air d'un péché capital au plus innocent baisement de main, elle -pratiquait l'extorquement des bonnes grâces avec un art si consommé -qu'il était impossible de ne pas la croire plus ange avant -qu'après. Il n'y a que les Parisiennes assez fortes pour toujours -donner un nouvel attrait à la lune et pour romantiser les étoiles, -pour toujours rouler dans le même sac à charbon et en sortir toujours -plus blanches. Là est le dernier degré de la civilisation intellectuelle -et parisienne. Les femmes d'au-delà le Rhin ou la -Manche croient à ces sornettes quand elles les débitent; tandis que -les Parisiennes y font croire leurs amants pour les rendre plus heureux -en flattant toutes leur vanités temporelles et spirituelles. -Quelques personnes ont voulu diminuer le mérite de la duchesse, -en prétendant qu'elle était la première dupe de ses sortilèges. Infâme -calomnie! La duchesse ne croyait à rien qu'à elle-même.</p> - -<p>Au commencement de l'hiver, entre les années 1823 et 1824 -<span class="pagenum">178</span> -Victurnien avait chez les Keller un débet de deux cent mille francs -dont ni Chesnel, ni mademoiselle Armande ne savaient rien. Pour -mieux cacher la source où il puisait, il s'était fait envoyer de temps -à autre deux mille écus par Chesnel; il écrivit des lettres mensongères -à son pauvre père et à sa tante qui vivaient heureux, abusés -comme la plupart des gens heureux. Une seule personne était dans -le secret de l'horrible catastrophe que l'entraînement fascinateur de -la vie parisienne avait préparé à cette grande et noble famille. Du -Croisier, en passant le soir devant le Cabinet des Antiques, se frottait -les mains de joie, il espérait arriver à ses fins. Ses fins n'étaient -plus la ruine mais le déshonneur de la maison d'Esgrignon, il avait -alors l'instinct de sa vengeance, il la flairait! Enfin il en fut sûr -dès qu'il sut au jeune comte des dettes sous le poids desquelles -cette jeune âme devait succomber. Il commença par assassiner -celui de ses ennemis qui lui était le plus antipathique, le vénérable -Chesnel. Ce bon vieillard habitait rue du Bercail une maison à toits -très-élevés, à petite cour pavée, le long des murs de laquelle montaient -des rosiers jusqu'au premier étage. Derrière, était un jardinet -de province, entouré de murs humides et sombres, divisé en -plates-bandes par des bordures en buis. La porte, grise et proprette, -avait cette barrière à claire-voie armée de sonnettes, qui dit autant -que les panonceaux: ici respire un notaire. Il était cinq heures et -demie du soir, moment où le vieillard digérait son dîner. Chesnel -était dans son vieux fauteuil de cuir noir, devant son feu; il avait -chaussé l'armure de carton peint, figurant une botte, avec laquelle -il préservait ses jambes du feu. Le bonhomme avait l'habitude -d'appuyer ses pieds sur la barre et de tisonner en digérant, il mangeait -toujours trop: il aimait la bonne chère. Hélas! sans ce petit -défaut, n'eût-il pas été plus parfait qu'il n'est permis à un homme -de l'être? Il venait de prendre sa tasse de café, sa vieille gouvernante -s'était retirée en emportant le plateau qui servait à cet usage -depuis vingt ans; il attendait ses clercs avant de sortir pour aller -faire sa partie; il pensait, ne demandez pas à qui ni à quoi? Rarement -une journée s'écoulait sans qu'il se fût dit: Où est-il? que -fait-il? Il le croyait en Italie avec la belle Maufrigneuse. Une des -plus douces jouissances des hommes qui possèdent une fortune acquise -et non transmise, est le souvenir des peines qu'elle a coûtées -et l'avenir qu'ils donnent à leurs écus: ils jouissent à tous les temps -du verbe. Aussi cet homme, dont les sentiments se résumaient par -<span class="pagenum">179</span> -un attachement unique, avait-il de doubles jouissances en pensant -que ses terres, si bien choisies, si bien cultivées, si péniblement achetées, -grossiraient les domaines de la maison d'Esgrignon. A l'aise dans -son vieux fauteuil, il se carrait dans ses espérances: il regardait tour -à tour l'édifice élevé par ses pincettes avec des charbons ardents et -l'édifice de la maison d'Esgrignon relevé par ses soins. Il s'applaudissait -du sens qu'il avait donné à sa vie, en imaginant le jeune comte -heureux. Chesnel ne manquait pas d'esprit, son âme n'agissait pas -seule dans ce grand dévouement, il avait son orgueil, il ressemblait -à ces nobles qui rebâtissent des piliers dans les cathédrales en y inscrivant -leurs noms: il s'inscrivait dans la mémoire de la maison -d'Esgrignon. On y parlerait du vieux Chesnel. En ce moment, sa -vieille gouvernante entra en donnant les marques d'un effarouchement -excessif.</p> - -<p>—Est-ce le feu, Brigitte? dit Chesnel.</p> - -<p>—C'est quelque chose comme ça, répondit-elle. Voici monsieur -du Croisier qui veut vous parler....</p> - -<p>—Monsieur du Croisier, répéta le vieillard si cruellement atteint -jusqu'au cœur par la froide lame du soupçon qu'il laissa tomber -ses pincettes. Monsieur du Croisier ici, pensa-t-il, notre ennemi -capital!</p> - -<p>Du Croisier entrait alors avec l'allure d'un chat qui sent du lait -dans un office. Il salua, prit le fauteuil que lui avançait le notaire, -s'y assit tout doucettement, et présenta un compte de deux cent -vingt-sept mille francs, intérêts compris, formant le total de l'<ins id="cor_33" title="argant">argent</ins> -avancé à monsieur Victurnien en lettres de change tirées sur -lui, acquittées, et desquelles il réclamait le payement sous peine de -poursuivre immédiatement avec la dernière rigueur l'héritier présomptif -de la maison d'Esgrignon. Chesnel mania ces fatales lettres -une à une, en demandant le secret à l'ennemi de la famille. L'ennemi -promit de se taire, s'il était payé dans les quarante-huit -heures: il était gêné, il avait obligé des manufacturiers. Du Croisier -entama cette série de mensonges pécuniaires qui ne trompent -ni les emprunteurs ni les notaires. Le bonhomme avait les yeux -troublés, il retenait mal ses larmes, il ne pouvait payer qu'en hypothéquant -ses biens pour le reste de leur valeur. En apprenant la -difficulté qu'éprouverait son remboursement, du Croisier ne fut -plus gêné, n'eut plus besoin d'argent, il proposa soudain au vieux -notaire de lui acheter ses propriétés. Cette vente fut signée et consommée -<span class="pagenum">180</span> -en deux jours. Le pauvre Chesnel ne put supporter l'idée de -savoir l'enfant de la maison détenu pour dettes pendant cinq ans. Quelques -jours après, il ne resta donc plus au notaire que son Étude, ses -recouvrements et sa maison. Chesnel se promena, dépouillé de ses -biens, sous les lambris en chêne noir de son cabinet, regardant les -solives de châtaignier à filets sculptés, regardant sa treille par la -fenêtre, ne pensant plus à ses fermes ni à sa chère campagne du -Jard, non.</p> - -<p>—Que deviendra-t-il? Il faut le rappeler, le marier à une riche -héritière, se disait-il les yeux troublés et la tête pesante.</p> - -<p>Il ne savait comment aborder mademoiselle Armande ni en quels -termes lui apprendre cette nouvelle. Lui, qui venait de solder le -compte des dettes au nom de la famille, tremblait d'avoir à parler -de ces choses. En allant de la rue du Bercail à l'hôtel d'Esgrignon, -le bon vieux notaire était palpitant comme une jeune fille qui se -sauve de la maison paternelle pour n'y revenir que mère et désolée. -Mademoiselle Armande venait de recevoir une lettre charmante -d'hypocrisie, où son neveu paraissait être l'homme du monde le plus -heureux. Après être allé aux Eaux et en Italie avec madame de -Maufrigneuse, Victurnien envoyait le journal de son voyage à sa -tante. L'amour respirait dans toutes ses phrases. Tantôt une ravissante -description de Venise et d'enchanteresses appréciations des -chefs-d'œuvre de l'art italien; tantôt des pages divines sur le Dôme -de Milan, sur Florence; ici la peinture des Appennins opposée à celle -des Alpes, là des villages, comme celui de Chiavari, où l'on trouvait -autour de soi le bonheur tout fait, fascinaient la pauvre tante qui -voyait planant à travers ces contrées d'amour un ange dont la tendresse -prêtait à ces belles choses un air enflammé. Mademoiselle Armande -savourait cette lettre à longs traits, comme le devait une -fille sage, mûrie au feu des passions contraintes, comprimées, victime -des désirs offerts en holocauste sur l'autel domestique avec -une joie constante. Elle n'avait pas l'air ange comme la duchesse, -elle ressemblait alors à ces statuettes droites, minces, élancées, de -couleur jaune, que les merveilleux artistes des cathédrales ont mises -dans quelques angles, au pied desquelles l'humidité permet au -liseron de croître et de les couronner par un beau jour d'une belle -cloche bleue. En ce moment, la clochette s'épanouissait aux yeux -de cette Sainte: mademoiselle Armande aimait fantastiquement ce -beau couple, elle ne trouvait pas condamnable l'amour d'une femme -<span class="pagenum">181</span> -mariée pour Victurnien, elle l'eût blâmé dans toute autre; mais le -crime ici aurait été de ne pas aimer son neveu. Les tantes, les -mères et les sœurs ont une jurisprudence particulière pour leurs -neveux, leurs fils et leurs frères. Elle se voyait donc au milieu des -palais bâtis par les fées sur les deux lignes du grand canal à Venise. -Elle y était dans la gondole de Victurnien qui lui disait combien -il avait été heureux de sentir dans sa main la belle main de la -duchesse, et d'être aimé en voyageant sur le sein de cette amoureuse -reine des mers italiennes. En ce moment d'angélique béatitude, -apparut au bout de l'allée, Chesnel! Hélas! le sable criait sous ses -pieds, comme celui qui tombe du sablier de la Mort et qu'elle -broie avec ses pieds sans chaussure. Ce bruit et la vue de Chesnel -dans un état d'horrible désolation, donnèrent à la vieille fille la -cruelle émotion que cause le rappel des sens envoyés par l'âme -dans les pays imaginaires.</p> - -<p>—Qu'y a-t-il? s'écria-t-elle comme frappée d'un coup au cœur.</p> - -<p>—Tout est perdu! dit Chesnel. Monsieur le comte déshonorera -la maison, si nous n'y mettons ordre.</p> - -<p>Il montra les lettres de change, il peignit les tortures qu'il avait -subies depuis quatre jours, en peu de mots simples, mais énergiques -et touchants.</p> - -<p>—Le malheureux, il nous trompe, s'écria mademoiselle Armande -dont le cœur se dilata sous l'affluence du sang qui abondait -par grosses vagues.</p> - -<p>—Disons notre <i lang="la" xml:lang="la">meâ culpâ</i>, mademoiselle, reprit d'une voix -forte le vieillard, nous l'avons habitué à faire ses volontés, il lui -fallait un guide sévère, et ce ne pouvait être ni vous qui êtes une -fille, ni moi qu'il n'écoutait pas: il n'a pas eu de mère.</p> - -<p>—Il y a de terribles fatalités pour les races nobles qui tombent, -dit mademoiselle Armande les yeux en pleurs.</p> - -<p>En ce moment, le marquis se montra. Le vieillard revenait de -sa promenade en lisant la lettre que son fils lui avait écrite à son -retour en lui désignant son voyage au point de vue aristocratique. -Victurnien avait été reçu par les plus grandes familles italiennes, à -Gênes, à Turin, à Milan, à Florence, à Venise, à Rome, à Naples; -il avait dû leur flatteur accueil à son nom et aussi à la duchesse -peut-être. Enfin il s'y était montré magnifiquement, et comme devait -se produire un d'Esgrignon.</p> - -<p>—Tu auras fait des tiennes, Chesnel, dit-il au vieux notaire.</p> - -<p><span class="pagenum">182</span> -Mademoiselle Armande fit un signe à Chesnel, signe ardent et -terrible, également bien compris par tous deux. Ce pauvre père, -cette fleur d'honneur féodal, devait mourir avec ses illusions. Un -pacte de silence et de dévouement entre le noble notaire et la noble -fille fut conclu par une simple inclination de tête.</p> - -<p>—Ah! Chesnel, ce n'est pas tout-à-fait comme ça que les d'Esgrignon -sont allés en Italie vers le quinzième siècle, quand le maréchal -Trivulce, au service de France, servait sous un d'Esgrignon -qui avait Bayard sous ses ordres: autre temps, autres plaisirs. La -duchesse de Maufrigneuse vaut d'ailleurs bien la marquise de -Spinola.</p> - -<p>Le vieillard se balançait d'un air fat comme s'il avait eu la marquise -de Spinola, et comme s'il possédait la duchesse moderne. -Quand les deux affligés furent seuls, assis sur le même banc, réunis -dans une même pensée, ils se dirent pendant long-temps l'un -à l'autre des paroles vagues, insignifiantes, en regardant ce père -heureux qui s'en allait en gesticulant comme s'il se parlait à lui-même.</p> - -<p>—Que va-t-il devenir? disait mademoiselle Armande.</p> - -<p>—Du Croisier a donné l'ordre à messieurs Keller de ne plus lui -remettre de sommes sans titres, répondit Chesnel.</p> - -<p>—Il a des dettes, reprit mademoiselle Armande.</p> - -<p>—Je le crains.</p> - -<p>—S'il n'a plus de ressources, que fera-t-il?</p> - -<p>—Je n'ose me répondre à moi-même.</p> - -<p>—Mais il faut l'arracher à cette vie, l'amener ici, car il arrivera -à manquer de tout.</p> - -<p>—Et à manquer à tout, répéta lugubrement Chesnel.</p> - -<p>Mademoiselle Armande ne comprit pas encore, elle ne pouvait -pas comprendre le sens de cette parole.</p> - -<p>—Comment le soustraire à cette femme, à cette duchesse, qui -peut-être l'entraîne? dit-elle.</p> - -<p>—Il fera des crimes pour rester auprès d'elle, dit Chesnel en -essayant d'arriver par des transitions supportables à une idée insupportable.</p> - -<p>—Des crimes! répéta mademoiselle Armande. Ah! Chesnel, -cette idée ne peut venir qu'à vous, ajouta-t-elle, en lui jetant un -regard accablant, le regard par lequel la femme peut foudroyer les -dieux. Les gentilshommes ne commettent d'autres crimes que ceux -<span class="pagenum">183</span> -dits de haute trahison, et on leur coupe alors la tête sur un drap -noir comme aux rois.</p> - -<p>—Les temps sont bien changés, dit Chesnel en branlant sa tête -de laquelle Victurnien avait fait tomber les derniers cheveux. Notre -Roi Martyr n'est pas mort comme Charles d'Angleterre.</p> - -<p>Cette réflexion calma le magnifique courroux de la fille noble, -elle eut le frisson, sans croire encore à l'idée de Chesnel.</p> - -<p>—Nous prendrons un parti demain, dit-elle, il y faut réfléchir. -Nous avons nos biens en cas de malheur.</p> - -<p>—Oui, reprit Chesnel, vous êtes indivis avec monsieur le marquis, -la plus forte part vous appartient, vous pouvez l'hypothéquer -sans lui rien dire.</p> - -<p>Pendant la soirée, les joueurs et les joueuses de whist, de reversis, -de boston, de trictrac, remarquèrent quelque agitation dans -les traits ordinairement si calmes et si purs de mademoiselle Armande.</p> - -<p>—Pauvre enfant sublime! dit la vieille marquise de Casteran, -elle doit souffrir encore. Une femme ne sait jamais à quoi elle s'engage -en faisant les sacrifices qu'elle a faits à sa maison.</p> - -<p>Il fut décidé le lendemain avec Chesnel que mademoiselle Armande -irait à Paris arracher son neveu à sa perdition. Si quelqu'un -pouvait opérer l'enlèvement de Victurnien, n'était-ce pas la -femme qui avait pour lui des entrailles maternelles? Mademoiselle -Armande, décidée à aller trouver la duchesse de Maufrigneuse, voulait -tout déclarer à cette femme. Mais il fallut un prétexte pour justifier -ce voyage aux yeux du marquis et de la ville. Mademoiselle Armande -risqua toutes ses pudeurs de fille vertueuse en laissant croire -à quelque maladie qui exigeait une consultation de médecins habiles -et renommés. Dieu sait si l'on en causa. Mademoiselle Armande -voyait un bien autre honneur que le sien au jeu! Elle partit. Chesnel -lui apporta son dernier sac de louis, elle le prit, sans même y -faire attention, comme elle prenait sa capote blanche et ses mitaines -de filet.</p> - -<p>—Généreuse fille! Quelle grâce! dit Chesnel en la mettant en -voiture, elle et sa femme de chambre qui ressemblait à une sœur -grise.</p> - -<p>Du Croisier avait calculé sa vengeance comme les gens de province -calculent tout. Il n'y a rien au monde que les Sauvages, les -paysans et les gens de province pour étudier à fond leurs affaires -<span class="pagenum">184</span> -dans tous les sens; aussi, quand ils arrivent de la Pensée au Fait, -trouvez-vous les choses complètes. Les diplomates sont des enfants -auprès de ces trois classes de mammifères, qui ont le temps devant -eux, cet élément qui manque aux gens obligés de penser à plusieurs -choses, obligés de tout conduire, de tout préparer dans les grandes -affaires humaines. Du Croisier avait-il si bien sondé le cœur du -pauvre Victurnien, qu'il eût prévu la facilité avec laquelle il se prêterait -à sa vengeance, ou bien profita-t-il d'un hasard épié durant -plusieurs années? Il y a certes un détail qui prouve une certaine -habileté dans la manière dont se prépara le coup. Qui avertissait du -Croisier? Était-ce les Keller? était-ce le fils du Président du Ronceret, -qui achevait son Droit à Paris? Du Croisier écrivit à Victurnien -une lettre pour lui annoncer qu'il avait défendu aux Keller de lui -avancer aucune somme désormais, au moment où il savait la duchesse -de Maufrigneuse dans les derniers embarras, et le comte -d'Esgrignon dévoré par une misère aussi effroyable que savamment -déguisée. Ce malheureux jeune homme déployait son esprit à feindre -l'opulence! Cette lettre, qui disait à la victime que les Keller -ne lui remettraient rien sans des valeurs, laissait entre les formules -d'un respect exagéré et la signature un espace assez considérable. -En coupant ce fragment de lettre, il était facile d'en faire un effet -pour une somme considérable. Cette infernale lettre allait jusque -sur le verso du second feuillet, elle était sous enveloppe, le revers -se trouvait blanc. Quand cette lettre arriva, Victurnien roulait dans -les abîmes du désespoir. Après deux ans passés dans la vie la plus -heureuse, la plus sensuelle, la moins penseuse, la plus luxueuse, il -se voyait face à face avec une inexorable misère, une impossibilité -absolue d'avoir de l'argent. Le voyage ne s'était pas achevé sans -quelques tiraillements pécuniaires. Le comte avait extorqué très-difficilement, -la duchesse aidant, plusieurs sommes à des banquiers. -Ces sommes, représentées par des lettres de change, allaient se -dresser devant lui dans toute leur rigueur, avec les sommations -implacables de la Banque et de la Jurisprudence commerciale. A -travers ses dernières jouissances, ce malheureux enfant sentait la -pointe de l'épée du Commandeur. Au milieu de ses soupers, il entendait, -comme Don Juan, le bruit lourd de la Statue qui montait -les escaliers. Il éprouvait ces frissons indicibles que donne le <i>sirocco</i> -de dettes. Il comptait sur un hasard. Il avait toujours gagné -à la loterie depuis cinq ans, sa bourse s'était toujours remplie. -<span class="pagenum">185</span> -Il se disait qu'après Chesnel était venu du Croisier, qu'après -du Croisier jaillirait une autre mine d'or. D'ailleurs il gagnait -de fortes sommes au jeu. Le jeu l'avait sauvé déjà de plusieurs -mauvais pas. Souvent, dans un fol espoir, il allait perdre au -salon des Étrangers le gain qu'il faisait au Cercle ou dans le -monde au whist. Sa vie, depuis deux mois, ressemblait à l'immortel -finale du <i>Don Juan</i> de Mozart! Cette musique doit faire frissonner -certains jeunes gens parvenus à la situation où se débattait -Victurnien. Si quelque chose peut prouver l'immense pouvoir de -la Musique, n'est-ce pas cette sublime traduction du désordre, des -embarras qui naissent dans une vie exclusivement voluptueuse, -cette peinture effrayante du parti pris de s'étourdir sur les dettes, -sur les duels, sur les tromperies, sur les mauvaises chances? Mozart -est, dans ce morceau, le rival heureux de Molière. Ce terrible -finale ardent, vigoureux, désespéré, joyeux, plein de fantômes horribles -et de femmes lutines, marqué par une dernière tentative -qu'allument les vins du souper et par une défense enragée; tout -cet infernal poème, Victurnien le jouait à lui seul! Il se voyait seul, -abandonné, sans amis, devant une pierre où était écrit, comme au -bout d'un livre enchanteur, le mot <span class="cs7">FIN</span>. Oui! tout allait finir pour -lui. Il voyait par avance le regard froid et railleur, le sourire par -lequel ses compagnons accueilleraient le récit de son désastre. Il -savait que parmi eux, qui hasardaient des sommes importantes sur -les tapis verts que Paris dresse à la Bourse, dans les salons, dans les -cercles, partout, nul n'en distrairait un billet de banque pour sauver -un ami. Chesnel devait être ruiné. Victurnien avait dévoré -Chesnel. Toutes les furies étaient dans son cœur et se le partageaient -quand il souriait à la duchesse, aux Italiens, dans cette loge -où leur bonheur faisait envie à toute la salle. Enfin, pour expliquer -jusqu'où il roulait dans l'abîme du doute, du désespoir et de l'incrédulité, -lui qui aimait la vie jusqu'à devenir lâche pour la conserver, -cet ange la lui faisait si belle! eh! bien, il regardait ses pistolets, il -allait jusqu'à concevoir le suicide, lui, ce voluptueux mauvais sujet, -indigne de son nom. Lui, qui n'aurait pas souffert l'apparence d'une -injure, il s'adressait ces horribles remontrances que l'on ne peut -entendre que de soi-même. Il laissa la lettre de du Croisier ouverte -sur son lit: il était neuf heures quand Joséphin la lui remit, -et il avait dormi au retour de l'Opéra, quoique ses meubles fussent -saisis. Mais il avait passé par le voluptueux réduit où la duchesse -<span class="pagenum">186</span> -et lui se retrouvaient pour quelques heures après les fêtes de la -Cour, après les bals les plus éclatants, les soirées les plus splendides. -Les apparences étaient très-habilement sauvées. Ce réduit était -une mansarde vulgaire en apparence, mais que les Péris de l'Inde -avaient décorée, et où madame de Maufrigneuse était obligée en -entrant de baisser sa tête chargée de plumes ou de fleurs. A la veille -de périr, le comte avait voulu dire adieu à ce nid élégant, bâti par -lui qui en avait fait une poésie digne de son ange, et où désormais -les œufs enchantés, brisés par le malheur, n'écloraient plus en -blanches colombes, en bengalis brillants, en flamants roses, en mille -oiseaux fantastiques qui voltigent encore au-dessus de nos têtes -pendant les derniers jours de la vie. Hélas! dans trois jours il fallait -fuir, les poursuites pour des lettres de change données à des -usuriers étaient arrivées au dernier terme. Il lui passa par la cervelle -une atroce idée: Fuir avec la duchesse, aller vivre dans un -coin ignoré, au fond de l'Amérique du Nord ou du Sud; mais fuir -avec une fortune, et en laissant les créanciers nez à nez avec leurs -titres. Pour réaliser ce plan il suffisait de couper ce bas de lettre -signée du Croisier, d'en faire un effet et de le porter chez les Keller. -Ce fut un combat affreux, où il y eut des larmes répandues et -où l'honneur de la race triompha, mais sous condition. Victurnien -voulut être sûr de sa belle Diane, il subordonna l'exécution de son -plan à l'assentiment qu'elle donnerait à leur fuite. Il vint chez la -duchesse, rue du Faubourg-Saint-Honoré, il la trouva dans un de -ses négligés coquets qui lui coûtait autant de soins que d'argent, -et qui lui permettaient de commencer son rôle d'ange dès onze -heures du matin.</p> - -<p>Madame de Maufrigneuse était à demi pensive: mêmes inquiétudes -la dévoraient, mais elle les supportait avec courage. Parmi -les organisations diverses que les physiologistes ont remarquées chez -les femmes, il en est une qui a je ne sais quoi de terrible, qui comporte -une vigueur d'âme, une lucidité d'aperçus, une promptitude -de décision, une insouciance, ou plutôt un parti pris sur certaines -choses dont s'effraierait un homme. Ces facultés sont cachées sous -les dehors de la faiblesse la plus gracieuse. Ces femmes, seules entre -les femmes, offrent la réunion ou plutôt le combat de deux êtres -que Buffon ne reconnaissait existants que chez l'homme. Les autres -femmes sont entièrement femmes; elles sont entièrement tendres, -entièrement mères, entièrement dévouées, entièrement nulles ou -<span class="pagenum">187</span> -ennuyeuses; leurs nerfs sont d'accord avec leur sang et le sang avec -leur tête; mais les femmes comme la duchesse peuvent arriver à -tout ce que la sensibilité a de plus élevé, et faire preuve de la plus -égoïste insensibilité. L'une des gloires de Molière est d'avoir admirablement -peint, d'un seul côté seulement, ces natures de femmes -dans la plus grande figure qu'il ait taillée en plein marbre: Célimène! -Célimène, qui représente la femme aristocratique, comme -Figaro, cette seconde édition de Panurge, représente le peuple. -Ainsi, accablée sous le poids de dettes énormes, la duchesse s'était -ordonnée à elle-même, absolument comme Napoléon oubliait et reprenait -à volonté le fardeau de ses pensées, de ne songer à cette -avalanche de soucis qu'en un seul moment et pour prendre un parti -définitif. Elle avait la faculté de se séparer d'elle-même et de contempler -le désastre à quelques pas, au lieu de se laisser enterrer -dessous. C'était, certes, grand, mais horrible dans une femme. -Entre l'heure de son réveil où elle avait retrouvé toutes ses idées -et l'heure où elle s'était mise à sa toilette, elle avait <ins id="cor_34" title="contempler">contemplé</ins> le -danger dans toute son étendue, la possibilité d'une chute épouvantable. -Elle méditait: la fuite en pays étranger, ou aller au Roi et -lui déclarer sa dette, ou séduire un riche banquier et payer, en -jouant à la Bourse; avec l'or qu'il lui donnerait, le Juif serait assez -spirituel pour n'apporter que des bénéfices, et ne jamais parler de -pertes, délicatesse qui gazerait tout. Ces divers moyens, cette catastrophe, -tout avait été délibéré froidement, avec calme, sans trépidation. -De même qu'un naturaliste prend le plus magnifique des -lépidoptères, et le fiche sur du coton avec une épingle, madame de -Maufrigneuse avait ôté son amour de son cœur pour penser à la -nécessité du moment, prête à reprendre sa belle passion sur sa -ouate immaculée quand elle aurait sauvé sa couronne de duchesse. -Point de ces hésitations que Richelieu ne confiait qu'au père Joseph, -que Napoléon cacha d'abord à tout le monde, elle s'était dit: -ou ceci ou cela. Elle était au coin de son feu, commandant sa toilette -pour aller au Bois, si le temps le permettait, quand Victurnien -entra.</p> - -<p>Malgré ses capacités étouffées et son esprit si vif, le comte était -comme aurait dû être cette femme: il avait des palpitations au cœur, -il suait dans son harnais de dandy, il n'osait encore porter une main -sur une pierre angulaire qui, retirée, allait faire crouler la pyramide -de leur mutuelle existence. Il lui en coûtait tant d'avoir une -<span class="pagenum">188</span> -certitude! Les hommes les plus forts aiment à se tromper eux-mêmes -sur certaines choses où la vérité connue les humilierait, les offenserait -d'eux à eux. Victurnien força sa propre incertitude à venir -sur le terrain en lâchant une phrase compromettante.</p> - -<p>—Qu'avez-vous? avait été le premier mot de Diane de Maufrigneuse -à l'aspect de son cher Victurnien.</p> - -<p>—Mais, ma chère Diane, je suis dans un si grand embarras -qu'un homme au fond de l'eau, et à sa dernière gorgée, est heureux -en comparaison de moi.</p> - -<p>—Bah! fit-elle, des misères, vous êtes un enfant. Voyons, dites?</p> - -<p>—Je suis perdu de dettes, et arrivé au pied du mur.</p> - -<p>—N'est-ce que cela? dit-elle en souriant. Toutes les affaires d'argent -s'arrangent d'une manière ou de l'autre, il n'y a d'irréparable -que les désastres du cœur.</p> - -<p>Mis à l'aise par cette compréhension subite de sa position, Victurnien -déroula la brillante tapisserie de sa vie pendant ces trente -mois, mais à l'envers et avec talent d'ailleurs, avec esprit surtout. -Il déploya dans son récit cette poésie du moment qui ne manque à -personne dans les grandes crises, et sut le vernir d'un élégant mépris -pour les choses et les hommes. Ce fut aristocratique. La duchesse -écoutait comme elle savait écouter, le coude appuyé sur son -genou levé très-haut. Elle avait le pied sur un tabouret. Ses doigts -étaient mignonnement groupés autour de son joli menton. Elle tenait -ses yeux attachés aux yeux du comte; mais des myriades de -sentiments passaient sous leur bleu comme des lueurs d'orage entre -deux nuées. Elle avait le front calme, la bouche sérieuse d'attention, -sérieuse d'amour, les lèvres nouées aux lèvres de Victurnien. -Être écouté ainsi, voyez-vous, c'était à croire que l'amour divin -émanait de ce cœur. Aussi, quand le comte eut proposé la fuite à -cette âme attachée à son âme, fut-il obligé de s'écrier: Vous êtes -un ange! La belle Maufrigneuse répondait sans avoir encore parlé.</p> - -<div class="figcenter"> - <img class="bord" src="images/img-05.jpg" alt="" title="" width="500" height="624" /> - <span class="link"><a href="images/imx-05.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span> - <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p> - <p class="caption3">La duchesse écoutait comme elle savait écouter, le coude appuyé sur son genou - levé très-haut.</p> - <p class="caption4">(LE CABINET DES ANTIQUES.)</p> -</div> - -<p>—Bien, bien, dit la duchesse qui au lieu d'être livrée à l'amour -qu'elle exprimait était livrée à de profondes combinaisons qu'elle -gardait pour elle; il ne s'agit pas de cela, mon ami... (L'<i>ange</i> n'<ins id="cor_35" title="étais">était</ins> -plus que <i>cela</i>.) .... Pensons à vous. Oui, nous partirons, le -plus tôt sera le mieux. Arrangez tout: je vous suivrai. C'est beau -de laisser là Paris et le monde. Je vais faire mes préparatifs de manière -que l'on ne puisse rien soupçonner.</p> - -<p>Ce mot: <i>Je vous suivrai!</i> fut dit comme l'eût dit à cette époque -<span class="pagenum">189</span> -la Mars pour faire tressaillir deux mille spectateurs. Quand une -duchesse de Maufrigneuse offre dans une pareille phrase un pareil -sacrifice à l'amour, elle a payé sa dette. Est-il possible de lui -parler de détails ignobles? Victurnien put d'autant mieux cacher -les moyens qu'il comptait employer, que Diane se garda bien de le -questionner: elle resta conviée, comme le disait de Marsay, au banquet -couronné de roses que tout homme devait lui apprêter. Victurnien -ne voulut pas s'en aller sans que cette promesse fût scellée: -il avait besoin de puiser du courage dans son bonheur pour se résoudre -à une action qui serait, se disait-il, mal interprétée; mais il -compta, ce fut sa raison déterminante, sur sa tante et sur son père -pour étouffer l'affaire, il comptait même encore sur Chesnel pour -inventer quelque transaction. D'ailleurs, <i>cette affaire</i>, était le seul -moyen de faire un emprunt sur les terres de la famille. Avec trois -cent mille francs, le comte et la duchesse iraient vivre heureux, -cachés, dans un palais à Venise, ils y oublieraient l'univers! ils se -racontèrent leur roman par avance.</p> - -<p>Le lendemain, Victurnien fit un mandat de trois cent mille -francs, et le porta chez les Keller. Les Keller payèrent, ils avaient, -en ce moment, des fonds à du Croizier; mais ils le prévinrent par -une lettre qu'il ne tirât plus sur eux, sans avis. Du Croizier, très-étonné, -demanda son compte, on le lui envoya. Ce compte lui expliqua -tout: sa vengeance était échue.</p> - -<p>Quand Victurnien eut <i>son</i> argent, il le porta chez madame de -Maufrigneuse, qui serra dans son secrétaire les billets de banque -et voulut dire adieu au monde en voyant une dernière fois l'Opéra. -Victurnien était rêveur, distrait, inquiet, il commençait à réfléchir. -Il pensait que sa place dans la loge de la duchesse pouvait lui coûter -cher, qu'il ferait mieux, après avoir mis les trois cent mille -francs en sûreté, de courir la poste et de tomber aux pieds de -Chesnel en lui avouant son embarras. Avant de sortir, la duchesse -ne put s'empêcher de jeter à Victurnien un adorable regard où éclatait -le désir de faire encore quelques adieux à ce nid qu'elle aimait -tant! Le trop jeune comte perdit une nuit. Le lendemain, à trois -heures, il était à l'hôtel de Maufrigneuse, et venait prendre les ordres -de la duchesse pour partir au milieu de la nuit.</p> - -<p>—Pourquoi partirions-nous? dit-elle. J'ai bien pensé à ce projet. -La vicomtesse de Bauséant et la duchesse de Langeais ont -disparu. Ma fuite aurait quelque chose de bien vulgaire. Nous ferons -<span class="pagenum">190</span> -tête à l'orage. Ce sera beaucoup plus beau. Je suis sûre du -succès.</p> - -<p>Victurnien eut un éblouissement, il lui sembla que sa peau se -dissolvait, et que son sang coulait de tous côtés.</p> - -<p>—Qu'avez-vous? s'écria la belle Diane en s'apercevant d'une -hésitation que les femmes ne pardonnent jamais.</p> - -<p>A toutes les fantaisies des femmes, les gens habiles doivent d'abord -dire oui, et leur suggérer les motifs du non en leur laissant l'exercice -de leur droit de changer à l'infini leurs idées, leurs résolutions -et leurs sentiments. Pour la première fois, Victurnien eut un accès -de colère, la colère des gens faibles et poétiques, orage mêlé de -pluie, d'éclairs, mais sans tonnerre. Il traita fort mal cet ange sur -la foi duquel il avait hasardé plus que sa vie, l'honneur de sa -maison.</p> - -<p>—Voilà donc, dit-elle, ce que nous trouvons après dix-huit -mois de tendresse. Vous me faites mal, bien mal. Allez vous-en! -Je ne veux plus vous voir. J'ai cru que vous m'aimiez, vous ne -m'aimez pas.</p> - -<p>—Je ne vous aime pas, demanda-t-il foudroyé par ce reproche.</p> - -<p>—Non, monsieur.</p> - -<p>—Mais encore, s'écria-t-il. Ah! si vous saviez ce que je viens -de faire pour vous?</p> - -<p>—Et qu'avez-vous tant fait pour moi, monsieur, dit-elle, -comme si l'on ne devait pas tout faire pour une femme qui a tant -fait pour vous!</p> - -<p>—Vous n'êtes pas digne de le savoir, s'écria Victurnien enragé.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>Après ce sublime <i>ah!</i> Diane pencha sa tête, la mit dans sa -main, et demeura froide, immobile, implacable, comme doivent -être les anges qui ne partagent aucun des sentiments humains. -Quand Victurnien trouva cette femme dans cette pose terrible, il -oublia son danger. Ne venait-il pas de maltraiter la créature la plus -angélique du monde? il voulait sa grâce, il se mit aux pieds de -Diane de Maufrigneuse et les baisa; il l'implora, il pleura. Le malheureux -resta là deux heures faisant mille folies, il rencontra toujours -un visage froid, et des yeux où roulaient des larmes par moments, -de grosses larmes silencieuses, aussitôt essuyées, afin -d'empêcher l'indigne amant de les recueillir. La duchesse jouait -une de ces douleurs qui rendent les femmes augustes et sacrées. -<span class="pagenum">191</span> -Deux autres heures succédèrent à ces deux premières heures. Le -comte obtint alors la main de Diane, il la trouva froide et sans -âme. Cette belle main, pleine de trésors, ressemblait à du bois souple: -elle n'exprimait rien; il l'avait saisie, elle n'était pas donnée. -Il ne vivait plus, il ne pensait plus. Il n'aurait pas vu le soleil. Que -faire? que résoudre? quel parti prendre? Dans ces sortes d'occasions, -pour conserver son sang-froid, un homme doit être constitué -comme ce forçat qui, après avoir volé pendant toute la nuit les médailles -d'or de la Bibliothèque royale, vient au matin prier son -honnête homme de frère de les fondre, s'entend dire: que faut-il -faire? et lui répond: fais-moi du café! Mais Victurnien tomba -dans une stupeur hébétée dont les ténèbres enveloppèrent son esprit. -Sur ces brunes grises passaient, semblables à ces figures que -Raphaël a mises sur des fonds noirs, les images des voluptés auxquelles -il fallait dire adieu. Inexorable et méprisante, la duchesse -jouait avec un bout d'écharpe en lançant des regards irrités sur -Victurnien, elle coquetait avec ses souvenirs mondains, elle parlait -à son amant de ses rivaux comme si cette colère la décidait à remplacer -par l'un d'eux un homme capable de démentir en un moment -vingt-huit mois d'amour.</p> - -<p>—Ah! disait-elle, ce ne serait pas ce cher charmant petit Félix -de Vandenesse, si fidèle à madame de Mortsauf, qui se permettrait -une pareille scène: il aime, celui-là! De Marsay, ce terrible de -Marsay, que tout le monde trouve si tigre, est un de ces hommes -forts qui rudoient les hommes, mais qui gardent toutes leurs délicatesses -pour les femmes. Montriveau a brisé sous son pied la -duchesse de Langeais, comme Othello tue Dedesmona, dans un -accès de colère qui du moins attesta l'excès de son amour: ce n'était -pas mesquin comme une querelle! il y a du plaisir à être brisée -ainsi! Les hommes blonds, petits, minces et fluets aiment à tourmenter -les femmes, ils ne peuvent régner que sur ces pauvres faibles -créatures; ils aiment pour avoir une raison de se croire des -hommes. La tyrannie de l'amour est leur seule chance de pouvoir.</p> - -<p>Elle ne savait pas pourquoi elle s'était mise sous la domination -d'un homme blond. De Marsay, Montriveau, Vandenesse, ces -beaux bruns, avaient un rayon de soleil dans les yeux. Ce fut -un déluge d'épigrammes qui passèrent en sifflant comme des balles. -Diane lançait trois flèches dans un mot: elle humiliait, elle piquait, -<span class="pagenum">192</span> -elle blessait à elle seule comme dix Sauvages savent blesser quand -ils veulent faire souffrir leur ennemi lié à un poteau.</p> - -<p>Le comte lui cria dans un accès d'impatience:—Vous êtes -<ins id="cor_93" title="belle">folle</ins>! et sortit, Dieu sait en quel état! Il conduisit son cheval -comme s'il n'eût jamais mené. Il accrocha des voitures, il donna -contre une borne dans la place Louis XV, il alla sans savoir où. -Son cheval ne se sentant pas tenu, s'enfuit par le quai d'Orsay à -son écurie. En tournant la rue de l'Université, le cabriolet fut arrêté -par Joséphin.</p> - -<p>—Monsieur, dit le vieillard d'un air effaré, vous ne pouvez pas -rentrer chez vous, la Justice est venue pour vous arrêter...</p> - -<p>Victurnien mit le compte de cette arrestation sur le mandat qui -ne pouvait pas encore être arrivé chez le Procureur du roi, et non -sur ses véritables lettres de change qui se remuaient depuis quelques -jours sous forme de jugements en règle et que la main des -Gardes du Commerce mettait en scène avec accompagnement d'espions, -de recors, de juges de paix, commissaires de police, gendarmes -et autres représentants de l'Ordre social. Comme la plupart -des criminels, Victurnien ne pensait plus qu'à son crime.</p> - -<p>—Je suis perdu, s'écria-t-il.</p> - -<p>—Non, monsieur le comte, poussez en avant, allez à l'Hôtel -du Bon Lafontaine, rue de Grenelle. Vous y trouverez mademoiselle -Armande qui est arrivée, les chevaux sont mis à sa voiture, -elle vous attend et vous emmènera.</p> - -<p>Dans son trouble, Victurnien saisit cette branche offerte à portée -de sa main, au sein de ce naufrage; il courut à cet hôtel, y trouva, y -embrassa sa tante qui pleurait comme une Madeleine: on eût dit la -complice des fautes de son neveu. Tous deux montèrent en voiture, -et quelques instants après ils se trouvèrent hors Paris, sur la route -de Brest. Victurnien anéanti demeurait dans un profond silence. -Quand la tante et le neveu se parlèrent, ils furent l'un et l'autre -victimes du fatal quiproquo qui avait jeté sans réflexion Victurnien -dans les bras de mademoiselle Armande: le neveu pensait à son -faux, la tante pensait aux dettes et aux lettres de change.</p> - -<p>—Vous savez tout, ma tante, lui dit-il.</p> - -<p>—Oui, mon pauvre enfant, mais nous sommes là. Dans ce moment-ci, -je ne te gronderai pas, reprends courage.</p> - -<p>—Il faudra me cacher.</p> - -<p>—Peut-être. Oui, cette idée est excellente.</p> - -<p><span class="pagenum">193</span> -—Si je pouvais entrer chez Chesnel sans être vu, en calculant -notre arrivée au milieu de la nuit?</p> - -<p>—Ce sera mieux, nous serons plus libres de tout cacher à mon -frère. Pauvre ange! comme il souffre, dit-elle en caressant cet indigne -enfant.</p> - -<p>—Oh! maintenant je comprends le déshonneur, il a refroidi -mon amour.</p> - -<p>—Malheureux enfant, tant de bonheur et tant de misère!</p> - -<p>Mademoiselle Armande tenait la tête brûlante de son neveu sur -sa poitrine, elle baisait ce front en sueur malgré le froid, comme -les saintes femmes durent baiser le front du Christ en le mettant -dans son suaire. Selon son excellent calcul, cet enfant prodigue fut -nuitamment introduit dans la paisible maison de la rue du Bercail; -mais le hasard fit qu'en y venant, il se jetait, suivant une expression -proverbiale, dans la gueule du loup. Chesnel avait la veille -traité de son Étude avec le premier clerc de monsieur Lepressoir, le -notaire des Libéraux, comme il était le notaire de l'aristocratie. Ce -jeune clerc appartenait à une famille assez riche pour pouvoir donner -à Chesnel une somme importante en à-compte, cent mille -francs.</p> - -<p>—Avec cent mille francs, se disait en ce moment le vieux notaire -qui se frottait les mains, on éteint bien des créances. Le jeune -homme a des dettes usuraires, nous le renfermerons ici. J'irai là-bas, -moi, faire capituler ces chiens-là.</p> - -<p>Chesnel, l'honnête Chesnel, le vertueux Chesnel, le digne Chesnel, -appelait <i>des chiens</i> les créanciers de son enfant d'amour, le comte -Victurnien. Le futur notaire quittait la rue du Bercail, lorsque la -calèche de mademoiselle Armande y entrait. La curiosité naturelle -à tout jeune homme qui eût vu, dans cette ville, à cette heure, une -calèche s'arrêtant à la porte du vieux notaire, était suffisamment -éveillée pour faire rester le premier clerc dans l'enfoncement d'une -porte, d'où il aperçut mademoiselle Armande.</p> - -<p>—Mademoiselle Armande d'Esgrignon, à cette heure? Que se -passe-t-il donc chez les d'Esgrignon? se dit-il.</p> - -<p>A l'aspect de mademoiselle, Chesnel la reçut assez mystérieusement, -en rentrant la lumière qu'il tenait à la main. En voyant Victurnien, -au premier mot que lui dit à l'oreille mademoiselle Armande, le -bonhomme comprit tout; il regarda dans la rue, la trouva silencieuse -et tranquille, il fit un signe, le jeune comte s'élança de la calèche -<span class="pagenum">194</span> -dans la cour. Tout fut perdu, la retraite de Victurnien était connue -du successeur de Chesnel.</p> - -<p>—Ah! monsieur le comte, s'écria l'ex-notaire quand Victurnien -fut installé dans une chambre qui donnait dans le cabinet de -Chesnel et où l'on ne pouvait pénétrer qu'en passant sur le corps -du bonhomme.</p> - -<p>—Oui, monsieur, répondit le jeune homme en comprenant -l'exclamation de son vieil ami, je ne vous ai pas écouté, je suis au -fond d'un abîme où il faudra périr.</p> - -<p>—Non, non, dit le bonhomme en regardant triomphalement -mademoiselle Armande et le comte. J'ai vendu mon Étude. Il y -avait bien longtemps que je travaillais et que je pensais à me retirer. -J'aurai demain, à midi, cent mille francs avec lesquels on peut -arranger bien des choses. Mademoiselle, dit-il, vous êtes fatiguée, -remontez en voiture, et rentrez vous coucher. A demain les affaires.</p> - -<p>—Il est en sûreté? répondit-elle en montrant Victurnien.</p> - -<p>—Oui, dit le vieillard.</p> - -<p>Elle embrassa son neveu, lui laissa quelques larmes sur le front, -et partit.</p> - -<p>—Mon bon Chesnel, à quoi serviront vos cent mille francs dans -la situation où je me trouve? dit le comte à son vieil ami quand ils -se mirent à causer d'affaires. Vous ne connaissez pas, je le crois, -l'étendue de mes malheurs.</p> - -<p>Victurnien expliqua son affaire. Chesnel resta foudroyé. Sans la -force de son dévouement, il aurait succombé sous ce coup. Deux -ruisseaux de larmes coulèrent de ses yeux, qu'on aurait cru desséchés. -Il redevint enfant pour quelques instants. Pendant quelques -instants il fut insensé comme un homme qui verrait brûler sa maison, -et à travers une fenêtre, flamber le berceau de ses enfants, et -leurs cheveux siffler en se consumant. Il se <i>dressa en pied</i>, eût -dit Amyot, il sembla grandir, il leva ses vieilles mains, il les agita -par des gestes désespérés et fous.</p> - -<p>—Que votre père meure sans jamais rien savoir, jeune homme! -C'est assez d'être faussaire, ne soyez point parricide! Fuir? Non, -ils vous condamneraient par contumace. Malheureux enfant, pourquoi -n'avez-vous pas contrefait ma signature à moi? Moi j'aurais -payé, je n'aurais pas porté le titre chez le Procureur du Roi! Je ne -puis plus rien. Vous m'avez acculé dans le dernier trou de l'Enfer. -<span class="pagenum">195</span> -Du Croisier! que devenir? que faire? Si vous aviez, tué quelqu'un, -cela s'excuse encore; mais un faux! un faux. Et le temps, le temps -qui s'envole, dit-il en montrant sa vieille pendule par un geste menaçant. -Il faut un faux passe-port, maintenant: le crime attire le -crime. Il faut... dit-il en faisant une pause, il faut avant tout sauver -la Maison d'Esgrignon.</p> - -<p>—Mais, s'écria Victurnien, l'argent est encore chez madame de -Maufrigneuse.</p> - -<p>—Ah! s'écria Chesnel. Eh! bien, il y a quelque espoir bien -faible: pourrons-nous attendrir du Croisier, l'acheter? il aura, s'il -les veut, tous les biens de la Maison. J'y vais, je vais le réveiller, -lui offrir tout. D'ailleurs, ce n'est pas vous qui aurez fait le faux, -ce sera moi. J'irai aux galères, j'ai passé l'âge des galères, on ne -pourra que me mettre en prison.</p> - -<p>—Mais j'ai écrit le corps du mandat, dit Victurnien sans s'étonner -de ce dévouement insensé.</p> - -<p>—Imbécile! Pardon, monsieur le comte. Il fallait le faire écrire -par Joséphin, s'écria le vieux notaire enragé. C'est un bon garçon, -il aurait eu tout sur le dos. C'est fini, le monde croule, reprit -le vieillard affaissé qui s'assit. Du Croisier est un tigre, gardons-nous -de le réveiller. Quelle heure est-il? Où est le mandat? -à Paris, on le rachèterait chez les Keller, ils s'y prêteraient. Ah! -c'est une affaire où tout est péril, une seule fausse démarche nous -perd. En tout cas, il faut l'argent. Allons, personne ne vous sait -ici, vivez enterré dans la cave, s'il le faut. Moi, je vais à Paris, j'y -cours, j'entends venir la malle-poste de Brest.</p> - -<p>En un moment, le vieillard retrouva les facultés de sa jeunesse, -son agilité, sa vigueur: il se fit un paquet de voyage, prit de l'argent, -mit un pain de six livres dans la petite chambre, et y enferma -son enfant d'adoption.</p> - -<p>—Pas de bruit, lui dit-il, restez là jusqu'à mon retour, sans -lumière la nuit, ou sinon vous allez au bagne! M'entendez-vous, -monsieur le comte? oui, au bagne, si, dans une ville comme la nôtre, -quelqu'un vous savait là.</p> - -<p>Puis Chesnel sortit de chez lui, après avoir ordonné à la gouvernante -de le dire malade, de ne recevoir personne, de renvoyer tout -le monde, et de remettre toute espèce d'affaire à trois jours. Il alla -séduire le directeur de la poste, lui raconta un roman, car il eut le -génie d'un romancier habile: il obtint, au cas où il y aurait une -<span class="pagenum">196</span> -place, d'être pris sans passe-port; et il se fit promettre le secret sur -ce départ précipité. La malle arriva très-heureusement vide.</p> - -<p>Débarqué, le lendemain dans la nuit à Paris, le notaire se trouvait à -neuf heures du matin chez les Keller, il y apprit que le fatal mandat -était retourné depuis trois jours à du Croisier; mais tout en prenant -ses informations, il n'y avait rien dit de compromettant. Avant -de quitter les banquiers, il leur demanda si, en rétablissant les -fonds, ils pouvaient faire revenir cette pièce. François Keller répondit -que la pièce appartenait à du Croisier, qui seul était maître -de la garder ou de la renvoyer. Le vieillard au désespoir alla chez -la duchesse. A cette heure, madame de Maufrigneuse ne recevait -personne. Chesnel sentait le prix du temps, il s'assit dans l'antichambre, -écrivit quelques lignes, et les fit parvenir à madame de -Maufrigneuse, en séduisant, en fascinant, en intéressant, en commandant -les domestiques les plus insolents, les plus inaccessibles du -monde. Quoiqu'elle fût encore au lit, la duchesse, au grand étonnement -de sa maison, reçut dans sa chambre le vieil homme en culottes -noires, en bas drapés, en souliers agrafés.</p> - -<p>—Qu'y a-t-il, monsieur, dit-elle en se posant dans son désordre, -que veut-il de moi, l'ingrat?</p> - -<p>—Il y a, madame la duchesse, s'écria le bonhomme, que vous -avez cent mille écus à nous.</p> - -<p>—Oui, dit-elle. Que signifie...</p> - -<p>—Cette somme est le résultat d'un faux qui nous mène aux galères, -et que nous avons fait par amour pour vous, dit vivement -Chesnel. Comment ne l'avez-vous pas deviné, vous qui êtes si spirituelle? -Au lieu de gronder le jeune homme, vous auriez dû le -questionner, et le sauver en l'arrêtant à propos. Maintenant, Dieu -veuille que le malheur ne soit pas irréparable! Nous allons avoir besoin -de tout votre crédit auprès du Roi.</p> - -<p>Aux premiers mots qui lui expliquèrent l'affaire, la duchesse -honteuse de sa conduite avec un amant si passionné, craignit d'être -soupçonnée de complicité. Dans son désir de montrer qu'elle avait -conservé l'argent sans y toucher, elle oublia toute convenance, et ne -compta pas d'ailleurs ce notaire pour un homme; elle jeta son édredon -par un mouvement violent, s'élança vers son secrétaire en passant -devant le notaire comme un de ces anges qui traversent les vignettes -de Lamartine, et se remit confuse au lit, après avoir tendu -les cent mille écus à Chesnel.</p> - -<p><span class="pagenum">197</span> -—Vous êtes un ange, madame, dit-il. (Elle devait être un ange -pour tout le monde!) Mais ce ne sera pas tout, reprit le notaire, je -compte sur votre appui pour nous sauver.</p> - -<p>—Vous sauver! j'y réussirai ou je périrai. Il faut bien aimer -pour ne pas reculer devant un crime. Pour quelle femme a-t-on -fait pareille chose? Pauvre enfant! Allez, ne perdez pas de temps, -cher monsieur Chesnel. Comptez sur moi comme sur vous-même.</p> - -<p>—Madame la duchesse, madame la duchesse!</p> - -<p>Le vieux notaire ne put rien dire que ces mots, tant il était saisi! -Il pleurait, il lui prit envie de danser, mais il eut peur de devenir -fou, il se contint.</p> - -<p>—A nous deux, nous le sauverons, dit-il en s'en allant.</p> - -<p>Chesnel alla voir aussitôt Joséphin qui lui ouvrit le secrétaire et -la table où étaient les papiers du jeune comte, il y trouva très-heureusement -quelques lettres de du Croisier et des Keller qui pouvaient -devenir utiles. Puis, il prit une place dans une diligence qui -partait immédiatement. Il paya les postillons de manière à faire aller -la lourde voiture aussi vite que la malle, car il rencontra deux -voyageurs aussi pressés que lui, et qui s'accordèrent pour faire -leurs repas en voiture. La route fut comme dévorée. Le notaire -rentra rue du Bercail, après trois jours d'absence. Quoiqu'il fût -onze heures avant minuit, il était trop tard. Chesnel aperçut des -gendarmes à sa porte, et quand il en atteignit le seuil, il vit dans -sa cour le jeune comte arrêté. Certes, s'il en avait eu le pouvoir, il -aurait tué tous les gens de justice et les soldats, mais il ne put que -se jeter au cou de Victurnien.</p> - -<p>—Si je ne réussis pas à étouffer l'affaire, il faudra vous tuer -avant que l'acte d'accusation ne soit dressé, lui dit-il à l'oreille.</p> - -<p>Victurnien était dans un tel état de stupeur, qu'il regarda le notaire -sans le comprendre.</p> - -<p>—Me tuer, répéta-t-il.</p> - -<p>—Oui? Si vous n'en aviez pas le courage, mon enfant, comptez -sur moi, lui dit Chesnel en lui serrant la main.</p> - -<p>Il resta, malgré la douleur que lui causait ce spectacle, planté -sur ses deux jambes tremblantes, à regarder le fils de son cœur, le -comte d'Esgrignon, l'héritier de cette grande maison, marchant -entre les gendarmes, entre le commissaire de police de la ville, le -juge de paix, et l'huissier du Parquet. Le vieillard ne recouvra sa -résolution et sa présence d'esprit que quand cette troupe eut disparu, -<span class="pagenum">198</span> -qu'il n'entendit plus le bruit des pas, et que le silence se fut -rétabli.</p> - -<p>—Monsieur, vous allez vous enrhumer, lui dit Brigitte.</p> - -<p>—Que le diable t'emporte, s'écria le notaire exaspéré.</p> - -<p>Brigitte, qui n'avait rien entendu de pareil depuis vingt-neuf ans -qu'elle servait Chesnel, laissa tomber sa chandelle; mais sans prendre -garde à l'épouvante de Brigitte, le maître, qui n'entendit pas -l'exclamation de sa gouvernante, se mit à courir vers le Val-Noble.</p> - -<p>—Il est fou, se dit-elle. Après tout, il y a de quoi. Mais où va-t-il? -il m'est impossible de le suivre. Que deviendra-t-il? irait-il se -noyer?</p> - -<p>Brigitte réveilla le premier clerc, et l'envoya surveiller les bords -de la rivière, devenus fatalement célèbres depuis le suicide d'un -jeune homme plein d'avenir, et la mort récente d'une jeune fille -séduite. Chesnel se rendait à l'hôtel de du Croisier. Il n'y avait plus -d'espoir que là. Les crimes de faux ne peuvent être poursuivis que -sur des plaintes privées. Si du Croisier voulait s'y prêter, il était -encore possible de faire passer la plainte pour un malentendu, -Chesnel espérait encore acheter cet homme.</p> - -<p>Pendant cette soirée, il était venu beaucoup plus de monde qu'à -l'ordinaire chez monsieur et madame du Croisier. Quoique cette -affaire eût été tenue secrète entre le Président du Tribunal, monsieur -du Ronceret, monsieur Sauvager, premier Substitut du Procureur -du Roi, et monsieur du Coudrai, l'ancien Conservateur des -hypothèques destitué pour avoir mal voté; mesdames du Ronceret -et du Coudrai l'avaient confiée sous le secret, à une ou deux amies -intimes. La nouvelle avait donc couru dans la société mi-partie de -noblesse et de bourgeoisie qui se donnait rendez-vous chez monsieur -du Croisier. Chacun sentait la gravité d'une affaire semblable, -et n'osait en parler ouvertement. L'attachement de madame du -Croisier à la haute noblesse était d'ailleurs si connu qu'à peine se -hasarda-t-on à chuchoter quelque chose du malheur qui arrivait -aux d'Esgrignon en demandant des éclaircissements. Les principaux -intéressés attendirent, pour en causer, l'heure à laquelle la -bonne madame du Croisier faisait sa retraite vers sa chambre à -coucher, où elle accomplissait ses devoirs religieux loin des regards -de son mari. Au moment où la dame du logis disparut, les adhérents -de du Croisier qui connaissaient le secret et les plans de ce -<span class="pagenum">199</span> -grand industriel se comptèrent, ils virent encore dans le salon des -personnes que leurs opinions ou leurs intérêts rendaient suspectes, -ils continuèrent à jouer. Vers onze heures et demie, il ne resta plus -que les intimes, monsieur Sauvager, monsieur Camusot, le Juge -d'Instruction et sa femme, monsieur et madame du Ronceret, leur -fils Félicien, monsieur et madame du Coudrai, Joseph Blondet, fils -aîné d'un vieux juge, en tout dix personnes.</p> - -<p>On raconte que Talleyrand, dans une fatale nuit, à trois heures -du matin, jouant chez la duchesse de Luynes, interrompit le jeu, -posa sa montre sur la table, demanda aux joueurs si le prince de -Condé avait d'autre enfant que le duc d'Enghien.—Pourquoi demandez-vous -une chose que vous savez si bien? répondit madame -de Luynes.—C'est que si le prince n'a pas d'autre enfant, la maison -de Condé est finie. Après un moment de silence, on reprit le -jeu. Ce fut par un mouvement semblable que procéda le Président -du Ronceret, soit qu'il connût ce trait de l'histoire contemporaine, -soit que les petits esprits ressemblent aux grands dans les expressions -de la vie politique. Il regarda sa montre, et dit en interrompant -le boston:—En ce moment, on arrête monsieur le comte -d'Esgrignon, et cette maison si fière est à jamais déshonorée.</p> - -<p>—Vous avez donc mis la main sur l'enfant? s'écria joyeusement -du Coudrai.</p> - -<p>Tous les assistants, moins le Président, le Substitut et du Croisier, -manifestèrent un étonnement subit.</p> - -<p>—Il vient d'être arrêté dans la maison de Chesnel où il s'était -caché, dit le Substitut en prenant l'air d'un homme capable et méconnu -qui devrait être ministre de la Police.</p> - -<p>Ce monsieur Sauvager, premier Substitut, était un jeune homme -de vingt-cinq ans, maigre et grand, à figure longue et olivâtre, à -cheveux noirs et crépus, les yeux enfoncés et bordés en dessous -d'un large cercle brun répété au-dessus par ses paupières ridées et -bistrées. Il avait un nez d'oiseau de proie, une bouche serrée, les -joues laminées par l'étude et creusées par l'ambition. Il offrait le -type de ces êtres secondaires à l'affût des circonstances, prêts à tout -faire pour parvenir, mais en se tenant dans les limites du possible -et dans le décorum de la légalité. Son air important annonçait admirablement -sa faconde servile. Le secret de la retraite du jeune -comte lui avait été dit par le successeur de Chesnel, et il en faisait -honneur à sa pénétration. Cette nouvelle parut vivement surprendre -<span class="pagenum">200</span> -le Juge d'Instruction, monsieur Camusot qui, sur le réquisitoire -de Sauvager, avait décerné le mandat d'arrêt si promptement -exécuté. Camusot était un homme d'environ trente ans, petit, déjà -gras, blond, à chair molle, à teint livide comme celui de presque -tous les magistrats qui vivent enfermés dans leurs cabinets ou leurs -salles d'audience. Il avait de petits yeux jaune-clair, pleins de cette -défiance qui passe pour de la ruse.</p> - -<p>Madame Camusot regarda son mari comme pour lui dire:—N'avais-je -pas raison?</p> - -<p>—Ainsi l'affaire aura lieu? dit le Juge d'Instruction.</p> - -<p>—En douteriez-vous? reprit du Coudrai. Tout est fini puisqu'on -tient le comte.</p> - -<p>—Il y a le Jury, dit monsieur Camusot. Pour cette affaire, -monsieur le Préfet saura le composer de manière que, avec les -récusations ordonnées au Parquet et celles de l'accusé, il ne reste -que des personnes favorables à l'acquittement. Mon avis serait de -transiger, dit-il en s'adressant à du Croisier.</p> - -<p>—Transiger, dit le Président, mais la Justice est saisie.</p> - -<p>—Acquitté ou condamné, le comte d'Esgrignon n'en sera pas -moins déshonoré, dit le Substitut.</p> - -<p>—Je suis partie civile, dit du Croisier, j'aurai Dupin l'aîné. -Nous verrons comment la maison d'Esgrignon se tirera de ses -griffes.</p> - -<p>—Elle saura se défendre et choisir un avocat à Paris, elle vous -opposera Berryer, dit madame Camusot. A bon chat, bon rat.</p> - -<p>Du Croisier, monsieur Sauvager et le Président du Ronceret regardèrent -le Juge d'Instruction en proie à une même pensée. Le ton -et la manière avec lesquels la jeune femme jeta son proverbe à la -face des huit personnes qui complotaient la perte de la maison d'Esgrignon -leur causèrent des émotions que chacune d'elles dissimula -comme savent dissimuler les gens de province, habitués par leur -cohérence continue aux ruses de la vie monacale. La petite madame -Camusot remarqua le changement des visages qui se composèrent -dès que l'on eut flairé l'opposition probable du juge aux desseins -de du Croisier. En voyant son mari dévoiler le fond de sa pensée, -elle avait voulu sonder la profondeur de ces haines, et deviner par -quel intérêt du Croisier s'était attaché le premier Substitut qui -avait agi si précipitamment et si contrairement aux vues du Pouvoir.</p> - -<p><span class="pagenum">201</span> -—Dans tous les cas, dit-elle, si dans cette affaire il vient de -Paris des Avocats célèbres, elle nous promet des séances de Cour -d'Assises bien intéressantes; mais l'affaire expirera entre le Tribunal -et la Cour royale. Il est à croire que le Gouvernement fera secrètement -tout ce qu'on peut faire pour sauver un jeune homme qui -appartient à de grandes familles, et qui a la duchesse de Maufrigneuse -pour amie. Ainsi je ne crois pas que nous ayons de scandale -à Landernau.</p> - -<p>—Comme vous y allez, madame! dit sévèrement le Président. -Croyez-vous que le Tribunal qui instruira l'affaire et la jugera d'abord, -soit influençable par des considérations étrangères à la justice?</p> - -<p>—L'événement prouve le contraire, dit-elle avec malice en regardant -le Substitut et le Président qui lui jetèrent un regard froid.</p> - -<p>—Expliquez-vous, madame? dit le Substitut. Vous parlez comme -si nous n'avions pas fait notre devoir.</p> - -<p>—Les paroles de madame n'ont aucune valeur, dit Camusot.</p> - -<p>—Mais celles de monsieur le Président n'ont-elles pas préjugé -une question qui dépend de l'Instruction, reprit-elle, et cependant -l'instruction est encore à faire et le Tribunal n'a pas encore prononcé?</p> - -<p>—Nous ne sommes pas au Palais, lui répondit le Substitut avec -aigreur, et d'ailleurs nous savons tout cela.</p> - -<p>—Monsieur le Procureur du Roi ignore tout encore, lui répliqua-t-elle -en le regardant avec ironie. Il va revenir de la Chambre -des députés en <ins id="cor_36" title="tout">toute</ins> hâte. Vous lui avez taillé de la besogne, il -portera sans doute lui-même la parole.</p> - -<p>Le Substitut fronça ses gros sourcils touffus, et les intéressés virent -écrits sur son front de tardifs scrupules. Il se fit alors un grand -silence pendant lequel on n'entendit que jeter et relever les cartes. -Monsieur et madame Camusot, qui se virent très-froidement traités, -sortirent pour laisser les conspirateurs parler à leur aise.</p> - -<p>—Camusot, lui dit sa femme dans la rue, tu t'es trop avancé. -Pourquoi faire soupçonner à ces gens que tu ne trempes pas dans -leurs plans? ils te joueront quelque mauvais tour.</p> - -<p>—Que peuvent-ils contre moi? je suis le seul Juge d'Instruction.</p> - -<p>—Ne peuvent-ils pas te calomnier sourdement et provoquer ta -destitution?</p> - -<p>En ce moment, le couple fut heurté par Chesnel. Le vieux notaire -reconnut le juge d'Instruction. Avec la lucidité des gens rompus -<span class="pagenum">202</span> -aux affaires, il comprit que la destinée de la maison d'Esgrignon -était entre les mains de ce jeune homme.</p> - -<p>—Ah! monsieur, s'écria le bonhomme, nous allons avoir bien -besoin de vous. Je ne veux vous dire qu'un mot. Pardonnez-moi, -madame, dit-il à la femme du juge en lui arrachant son mari.</p> - -<p>En bonne conspiratrice, madame Camusot regarda du côté de la -maison de du Croisier afin de rompre le tête-à-tête au cas où -quelqu'un en sortirait: mais elle jugeait avec raison les ennemis -occupés à discuter l'incident qu'elle avait jeté à travers leurs plans. -Chesnel entraîna le juge dans un coin sombre, le long du mur, et -s'approcha de son oreille.</p> - -<p>—Le crédit de la duchesse de Maufrigneuse, celui du prince de -Cadignan, des ducs de Navarreins, de Lenoncourt, le garde des -sceaux, le chancelier, le Roi, <ins id="cor_37" title="tous">tout</ins> vous est acquis si vous êtes pour -la maison d'Esgrignon, lui dit-il. J'arrive de Paris, je savais tout, -j'ai couru tout expliquer à la Cour. Nous comptons sur vous et je -vous garderai le secret. Si vous nous êtes ennemi, je repars demain -pour Paris et dépose entre les mains de Sa Grandeur une plainte -en suspicion légitime contre le Tribunal, dont sans doute plusieurs -membres étaient ce soir chez du Croisier, y ont bu, y ont mangé -contrairement aux lois, et qui d'ailleurs sont ses amis.</p> - -<p>Chesnel aurait fait intervenir le Père Éternel s'il en avait eu le -pouvoir, il laissa le juge sans attendre de réponse, et s'élança -comme un faon vers la maison de du Croisier. Sommé par sa femme -de lui révéler les confidences de Chesnel, le juge obéit et fut assailli -par ce:—N'avais-je pas raison, mon ami? que les femmes disent, -aussi quand elles ont tort, mais moins doucement. En arrivant chez -lui, Camusot avait confessé la supériorité de sa femme et reconnu -le bonheur de lui appartenir, aveu qui prépara sans doute une -heureuse nuit aux deux époux. Chesnel rencontra le groupe de ses -ennemis qui sortaient de chez du Croisier, et craignit de le trouver -couché, ce qu'il eût regardé comme un malheur, car il était dans -une de ces circonstances qui demandent de la promptitude.</p> - -<p>—Ouvrez de par le Roi! cria-t-il au domestique qui fermait le -vestibule.</p> - -<p>Il venait de faire arriver le Roi auprès d'un petit juge ambitieux, -il avait gardé ce mot sur ses lèvres, il s'embrouillait, il délirait. On -ouvrit. Le notaire s'élança comme la foudre dans l'antichambre.</p> - -<p>—Mon garçon, dit-il au domestique, cent écus pour toi si tu -<span class="pagenum">203</span> -peux réveiller madame du Croisier et me l'envoyer à l'instant. Dis-lui -tout ce que tu voudras.</p> - -<p>Chesnel devint calme et froid en ouvrant la porte du brillant -salon où du Croisier se promenait seul à grands pas. Ces deux -hommes se mesurèrent alors pendant un moment par un regard -qui avait en profondeur vingt ans de haine et d'inimitié. L'un avait -le pied sur le cœur de la maison d'Esgrignon, l'autre s'avançait -avec la force d'un lion pour la lui arracher.</p> - -<p>—Monsieur, dit Chesnel, je vous salue humblement. Votre -plainte a été déposée?</p> - -<p>—Oui, monsieur.</p> - -<p>—Depuis quand?</p> - -<p>—Depuis hier.</p> - -<p>—Aucun autre acte que le mandat d'arrêt n'est lancé?</p> - -<p>—Je le pense, répliqua du Croisier.</p> - -<p>—Je viens traiter.</p> - -<p>—La Justice est saisie, la vindicte publique aura son cours, rien -ne peut l'arrêter.</p> - -<p>—Ne nous occupons pas de cela, je suis à vos ordres, à vos -pieds.</p> - -<p>Le vieux Chesnel tomba sur ses genoux, et tendit ses mains suppliantes -à du Croisier.</p> - -<p>—Que vous faut-il? Voulez-vous nos biens, notre château! -prenez tout, retirez la plainte, ne nous laissez que la vie et l'honneur. -Outre tout ce que j'offre, je serai votre serviteur, vous disposerez -de moi.</p> - -<p>Du Croisier laissa le vieillard à genoux et s'assit dans un fauteuil.</p> - -<p>—Vous n'êtes pas vindicatif, vous êtes bon, vous ne nous en -voulez pas assez pour ne pas vous prêter à un arrangement, dit le -vieillard. Avant le jour, le jeune homme serait libre.</p> - -<p>—Toute la ville sait son arrestation, dit du Croisier qui savourait -sa vengeance.</p> - -<p>—C'est un grand malheur, mais s'il n'y a ni jugement ni preuves, -nous arrangerons bien tout.</p> - -<p>Du Croisier réfléchissait, Chesnel le crut aux prises avec l'intérêt, -il eut l'espoir de tenir son ennemi par ce grand mobile des -actions humaines. En ce moment suprême, madame du Croisier se -montra.</p> - -<p><span class="pagenum">204</span> -—Venez, madame, aidez-moi à fléchir votre cher mari, dit -Chesnel toujours à genoux.</p> - -<p>Madame du Croisier releva le vieillard en manifestant la plus profonde -surprise. Chesnel raconta l'affaire. Quand la noble fille des -serviteurs des ducs d'Alençon connut ce dont il s'agissait, elle se -tourna les larmes aux yeux vers du Croisier.</p> - -<p>—Ah! monsieur, pouvez-vous hésiter? les d'Esgrignon, l'honneur -de la province, lui dit-elle.</p> - -<p>—Il s'agit bien de cela, s'écria du Croisier se levant et reprenant -sa promenade agitée.</p> - -<p>—Hé! de quoi s'agit-il donc?... fit Chesnel étonné.</p> - -<p>—Monsieur Chesnel, il s'agit de la France! il s'agit du pays, il -s'agit du peuple, il s'agit d'apprendre à messieurs vos nobles qu'il -y a une justice, des lois, une bourgeoisie, une petite noblesse qui -les vaut et qui les tient! On ne fourrage pas dix champs de blé pour -un lièvre, on ne porte pas le déshonneur dans les familles en séduisant -de pauvres filles, on ne doit pas mépriser des gens qui nous -valent, on ne se moque pas d'eux pendant dix ans, sans que ces faits -ne grossissent, ne produisent des avalanches, et ces avalanches tombent, -écrasent, enterrent messieurs les nobles. Vous voulez le retour -à l'ancien ordre de choses, vous voulez déchirer le pacte social, -cette charte où nos droits sont écrits...</p> - -<p>—Après, dit Chesnel.</p> - -<p>—N'est-ce pas une sainte mission que d'éclairer le peuple? -s'écria du Croisier, il ouvrira les yeux sur la moralité de votre -parti quand il verra les nobles allant, comme Pierre ou Jacques, en -Cour d'Assises. On se dira que les petites gens qui ont de l'honneur -valent mieux que les grandes gens qui se déshonorent. La Cour d'Assises -luit pour tout le monde. Je suis ici le défenseur du peuple, l'ami -des lois. Vous m'avez jeté vous-même du côté du peuple à deux -reprises, d'abord en refusant mon alliance, puis en me mettant au -ban de votre société. Vous récoltez ce que vous avez semé.</p> - -<p>Ce début effraya Chesnel aussi bien que madame du Croisier. -La femme acquérait une horrible connaissance du caractère de son -mari, ce fut une lueur qui lui éclairait non-seulement le passé, -mais encore l'avenir. Il paraissait impossible de faire capituler ce -colosse; mais Chesnel ne recula point devant l'impossible.</p> - -<p>—Quoi! monsieur, vous ne pardonneriez pas, vous n'êtes donc -pas chrétien? dit madame du Croisier.</p> - -<p><span class="pagenum">205</span> -—Je pardonne comme Dieu pardonne, madame, à des conditions.</p> - -<p>—Quelles sont-elles? dit Chesnel qui crut apercevoir un rayon -d'espérance.</p> - -<p>—Les Élections vont venir, je veux les voix dont vous disposez.</p> - -<p>—Vous les aurez, dit Chesnel.</p> - -<p>—Je veux, reprit du Croisier, être reçu, ma femme et moi, -familièrement, tous les soirs, avec amitié, en apparence du moins, -par monsieur le marquis d'Esgrignon et par les siens.</p> - -<p>—Je ne sais pas comment nous l'y amènerons, mais vous serez -reçu.</p> - -<p>—Je veux une hypothèque de quatre cent mille francs fondée -sur une transaction écrite au sujet de cette affaire, afin de toujours -vous tenir un canon chargé sur le cœur.</p> - -<p>—Nous consentons, dit Chesnel sans avouer encore qu'il avait -les cent mille écus sur lui; mais elle sera entre mains tierces et -rendue à la famille après votre élection et le payement.</p> - -<p>—Non, mais après le mariage de ma petite-nièce, mademoiselle -Duval qui réunira peut-être un jour quatre millions. Cette -jeune personne sera instituée mon héritière au contrat et celle de -ma femme, vous la ferez épouser à votre jeune comte.</p> - -<p>—Jamais! dit Chesnel.</p> - -<p>—Jamais, reprit du Croisier tout enivré de son triomphe. Bonsoir.</p> - -<p>—Imbécile que je suis, se dit Chesnel, pourquoi reculé-je devant -un mensonge avec un pareil homme!</p> - -<p>Du Croisier s'en alla, se plaisant à tout annuler au nom de son -orgueil froissé, après avoir joui de l'humiliation de Chesnel, avoir -balancé les destinées de la superbe maison en qui se résumait l'aristocratie -de la province, et imprimé la marque de son pied sur -les entrailles des d'Esgrignon. Il remonta dans sa chambre, en -laissant sa femme avec Chesnel. Dans son ivresse il ne voyait rien -contre sa victoire, il croyait fermement que les cent mille écus -étaient dissipés; pour les trouver, la maison d'Esgrignon avait besoin -de vendre ou d'hypothéquer ses biens; à ses yeux, la Cour -d'Assises était donc inévitable. Les affaires de faux sont toujours arrangeables, -quand la somme surprise est restituée. Les victimes -de ce crime sont ordinairement des gens riches qui ne se soucient -pas d'être la cause du déshonneur d'un homme imprudent. Mais -<span class="pagenum">206</span> -du Croisier ne voulait renoncer à ses droits qu'à bon escient. Il se -coucha donc en pensant au magnifique accomplissement de ses espérances, -soit par la Cour d'Assises, soit par ce mariage, et il jouissait -d'entendre la voix de Chesnel se lamentant avec madame du -Croisier. Profondément religieuse et catholique, royaliste et attachée -à la Noblesse, madame du Croisier partageait les idées de -Chesnel à l'égard des d'Esgrignon. Aussi tous ses sentiments venaient-ils -d'être cruellement froissés. Cette bonne royaliste avait -entendu le hurlement du libéralisme qui, dans l'opinion de son -directeur, souhaitait la ruine du catholicisme. Pour elle, le Côté -Gauche était 1793 avec l'émeute et l'échafaud.</p> - -<p>—Que dirait votre oncle, ce saint qui nous écoute? s'écria -Chesnel.</p> - -<p>Madame du Croisier ne répondit que par de grosses larmes -qui coulèrent sur ses joues.</p> - -<p>—Vous avez déjà été cause de la mort d'un pauvre garçon et du -deuil éternel de sa mère, reprit Chesnel en voyant combien il frappait -juste et qui eût frappé jusqu'à briser ce cœur pour sauver Victurnien, -voulez-vous assassiner mademoiselle Armande qui ne survivrait -pas huit jours à l'infamie de sa maison? Voulez-vous assassiner -le pauvre Chesnel, votre ancien notaire, qui tuera le jeune comte -dans sa prison avant qu'on ne l'accuse, et qui se tuera pour ne pas -aller lui-même en Cour d'Assises comme coupable d'un meurtre?</p> - -<p>—Mon ami, assez! assez! Je suis capable de tout pour étouffer -une semblable affaire, mais je ne connais monsieur du Croisier tout -entier que depuis quelques instants... A vous, je puis l'avouer! Il -n'y a pas de ressources.</p> - -<p>—S'il y en avait? dit Chesnel.</p> - -<p>—Je donnerais la moitié de mon sang pour qu'il y en eût, répondit-elle -en achevant sa pensée par un hochement de tête où se -peignit une envie de réussir.</p> - -<p>Semblable au premier Consul qui, vaincu dans les champs de -Marengo jusqu'à cinq heures du soir, à six heures obtint la victoire -par l'attaque désespérée de Desaix et par la terrible charge de Kellermann, -Chesnel aperçut les éléments du triomphe au milieu des -ruines. Il fallait être Chesnel, il fallait être vieux notaire, vieil intendant, -avoir été petit clerc de Maître Sorbier père, il fallait les -illuminations soudaines du désespoir, pour être aussi grand que -Napoléon, plus grand même: cette bataille n'était pas Marengo, -<span class="pagenum">207</span> -<ins id="cor_38" title="mai">mais</ins> Waterloo, et Chesnel voulait vaincre les Prussiens en les voyant -arrivés.</p> - -<p>—Madame, vous de qui j'ai fait les affaires pendant vingt ans, -vous l'honneur de la Bourgeoisie, comme les d'Esgrignon sont -l'honneur de la Noblesse de cette province, sachez qu'il dépend -maintenant de vous seule de sauver la maison d'Esgrignon. Maintenant -répondez? laisserez-vous déshonorer les mânes de votre -oncle, les d'Esgrignon, le pauvre Chesnel? Voulez-vous tuer mademoiselle -Armande qui pleure? Voulez-vous racheter vos torts en -réjouissant vos ancêtres, les intendants des ducs d'Alençon, en -consolant les mânes de notre cher abbé qui, s'il pouvait sortir de -son cercueil, vous commanderait de faire ce que je vous demande -à genoux?</p> - -<p>—Quoi? s'écria madame du Croisier.</p> - -<p>—Hé! bien, voici les cent mille écus, dit-il en tirant de sa poche -les paquets de billets de banque. Acceptez-les, tout sera fini.</p> - -<p>—S'il ne s'agit que de cela, reprit-elle, et s'il n'en peut rien -résulter de mauvais pour mon mari...</p> - -<p>—Rien que de bon, dit Chesnel. Vous lui évitez les vengeances -éternelles de l'Enfer au prix d'un léger désappointement -ici-bas.</p> - -<p>—Il ne sera pas compromis? <ins id="cor_94" title="demanda-elle">demanda-t-elle</ins> en regardant -Chesnel.</p> - -<p>Chesnel lut alors dans le fond de l'âme de cette pauvre femme. -Madame du Croisier hésitait entre deux religions, entre les commandements -que l'Église a tracés aux épouses et ses devoirs envers -le Trône et l'Autel: elle trouvait son mari blâmable, et n'osait le -blâmer, elle aurait voulu pouvoir sauver les d'Esgrignon, et ne voulait -rien faire contre les intérêts de son mari.</p> - -<p>—En rien, dit Chesnel, votre vieux notaire vous le jure sur les -saints Évangiles...</p> - -<p>Chesnel n'avait plus que son salut éternel à offrir à la maison -d'Esgrignon, il le risqua en commettant un horrible mensonge; -mais il fallait abuser madame du Croisier ou périr. Aussitôt il rédigea -lui-même et dicta à madame du Croisier un reçu de cent -mille écus daté de cinq jours avant la fatale lettre de change, à -une époque où il se rappela une absence faite par du Croisier -qui était allé dans les biens de sa femme y ordonner des améliorations.</p> - -<p><span class="pagenum">208</span> -—Vous me jurez, dit Chesnel quand madame du Croisier eut -les cent mille écus et quand il tint cette pièce, de déclarer devant -le Juge d'Instruction que vous avez reçu cette somme au jour dit.</p> - -<p>—Ne sera-ce pas un mensonge?</p> - -<p>—Officieux, dit Chesnel.</p> - -<p>—Je ne saurais le faire sans l'avis de mon directeur, monsieur -l'abbé Couturier.</p> - -<p>—Eh! bien, dit Chesnel, ne vous conduisez dans cette affaire -que par ses conseils.</p> - -<p>—Je vous le promets.</p> - -<p>—Ne remettez la somme à monsieur du Croisier qu'après avoir -comparu devant le Juge d'Instruction.</p> - -<p>—Oui, dit-elle. Hélas, que Dieu me prête la force de comparaître -devant la Justice humaine pour y soutenir un mensonge!</p> - -<p>Après avoir baisé la main de madame du Croisier, Chesnel se -dressa majestueusement comme un des prophètes peints par Raphaël -au Vatican.</p> - -<p>—L'âme de votre oncle tressaille de joie, vous avez à jamais -effacé le tort d'avoir épousé l'ennemi du Trône et de l'Autel.</p> - -<p>Ces paroles frappèrent vivement l'âme timorée de madame du -Croisier. Chesnel pensa soudain à s'assurer de l'abbé Couturier, le -directeur de la conscience de madame du Croisier. Il savait quelle -opiniâtreté mettent les gens dévots dans le triomphe de leurs idées -une fois qu'ils se sont avancés pour leur parti, il voulut engager le -plus promptement possible l'Église dans cette lutte en la mettant -de son côté; il alla donc à l'hôtel d'Esgrignon, réveilla mademoiselle -Armande, lui apprit les événements de la nuit, et la lança sur -la route de l'évêché pour amener le prélat lui-même sur le champ -de bataille.</p> - -<p>—Mon Dieu! tu dois sauver la maison d'Esgrignon, s'écria -Chesnel en revenant chez lui à pas lents. L'affaire devient maintenant -une lutte judiciaire. Nous sommes en présence d'hommes qui -ont des passions et des intérêts, nous pouvons tout obtenir d'eux. -Ce du Croisier a profité de l'absence du Procureur du Roi qui -nous est dévoué, mais qui, depuis l'ouverture des Chambres, est -à Paris. Qu'ont-ils donc fait pour empaumer le premier Substitut -qui a donné suite à la plainte sans avoir consulté son chef? Demain -matin, il faudra pénétrer ce mystère, étudier le terrain, et peut-être, -après avoir saisi les fils de cette trame, retournerai-je à Paris -<span class="pagenum">209</span> -afin de mettre en jeu les hautes puissances par la main de madame -de Maufrigneuse.</p> - -<p>Tels étaient les raisonnements du pauvre vieil athlète qui voyait -juste, et qui se coucha quasi-mort sous le poids de tant d'émotions -et de tant de fatigues. Néanmoins, avant de s'endormir, il jeta sur -les magistrats qui composaient le Tribunal, un coup d'œil scrutateur -qui embrassait les pensées secrètes de leurs ambitions, afin de voir -quelles étaient ses chances dans cette lutte, et comment ils pouvaient -être influencés. En donnant une forme succincte au long -examen des consciences que fit Chesnel, il fournira peut-être un -tableau de la magistrature en province.</p> - -<p>Les juges et les gens du Roi forcés de commencer leur carrière -en province où s'agitent les ambitions judiciaires, voient <ins id="cor_95" title="tout">tous</ins> Paris -à leur début, tous aspirent à briller sur ce vaste théâtre où s'élèvent -les grandes causes politiques, où la magistrature est liée aux -intérêts palpitants de la société. Mais ce paradis des gens de justice -admet peu d'élus, et les neuf dixièmes des magistrats doivent, tôt -ou tard, se caser pour toujours en province. Ainsi tout Tribunal, -toute Cour royale de province offrent deux partis bien tranchés, -celui des ambitions lassées d'espérer, contentes de l'excessive considération -accordée en province au rôle qu'y jouent les magistrats, -ou endormies par une vie tranquille; puis celui des jeunes gens -et des vrais talents auxquels l'envie de parvenir que nulle déception -n'a tempérée, ou que la soif de parvenir aiguillonne sans cesse, -donne une sorte de fanatisme pour leur sacerdoce. A cette époque, -le royalisme animait les jeunes magistrats contre les ennemis des -Bourbons. Le moindre Substitut rêvait réquisitoires, appelait de -tous ses vœux un de ces procès politiques qui mettaient le zèle -en relief, attiraient l'attention du Ministère et faisaient avancer -les gens du Roi. Qui, parmi les Parquets, ne jalousait la Cour -dans le ressort de laquelle éclatait une conspiration bonapartiste? -Qui ne souhaitait trouver un Caron, un Berton, une levée de boucliers? -Ces ardentes ambitions, stimulées par la grande lutte des -partis, appuyées sur la raison d'État et sur la nécessité de monarchiser -la France, étaient lucides, prévoyantes, perspicaces; elles -faisaient avec rigueur la police, espionnaient les populations et les -poussaient dans la voie de l'obéissance d'où elles ne doivent pas -sortir. La Justice alors fanatisée par la foi monarchique réparait les -torts des anciens Parlements, et marchait d'accord avec la Religion, -<span class="pagenum">210</span> -trop ostensiblement peut-être. Elle fut alors plus zélée qu'habile, -elle pécha moins par machiavélisme que par la sincérité de ses vues -qui parurent hostiles aux intérêts généraux du Pays, qu'elle essayait -de mettre à l'abri des révolutions. Mais, prise dans son ensemble, -la Justice contenait encore trop d'éléments bourgeois, elle -était encore trop accessible aux passions mesquines du libéralisme, -elle devait devenir tôt ou tard constitutionnelle et se ranger du côté -de la Bourgeoisie au jour d'une lutte. Dans ce grand corps, comme -dans l'Administration, il y eut de l'hypocrisie, ou pour mieux dire, -un esprit d'imitation qui porte la France à toujours se modeler sur -la Cour, et à la tromper ainsi très-innocemment.</p> - -<p>Ces deux sortes de physionomies judiciaires existaient au Tribunal -où s'allait décider le sort du jeune d'Esgrignon. Monsieur le -président du Ronceret, un vieux juge nommé Blondet y représentaient -ces magistrats, résignés à n'être que ce qu'ils sont et casés -pour toujours dans leur ville. Le parti jeune et ambitieux comptait -monsieur Camusot le Juge d'Instruction et monsieur Michu, -nommé juge-suppléant par la protection de la maison de Cinq-Cygne, -et qui devait à la première occasion entrer dans le ressort -de la Cour royale de Paris.</p> - -<p>Mis à l'abri de toute destitution par l'inamovibilité judiciaire et -ne se voyant pas accueilli par l'aristocratie suivant l'importance -qu'il se donnait, le président du Ronceret avait pris parti pour la -Bourgeoisie en donnant à son désappointement le vernis de l'indépendance, -sans savoir que ses opinions le condamnaient à rester -président toute sa vie. Une fois engagé dans cette voie, il fut conduit -par la logique des choses, à mettre son espérance d'avancement -dans le triomphe de du Croisier et du Côté Gauche. Il ne plaisait -pas plus à la Préfecture qu'à la Cour royale. Forcé de garder -des ménagements avec le pouvoir, il était suspect aux Libéraux. Il -n'avait ainsi de place dans aucun parti. Obligé de laisser la candidature -électorale à du Croisier, il se voyait sans influence et jouait -un rôle secondaire. La fausseté de sa position réagissait sur son -caractère, il était aigre et mécontent. Fatigué de son ambiguïté politique, -il avait résolu secrètement de se mettre à la tête du parti -libéral et de dominer ainsi du Croisier. Sa conduite dans l'affaire du -comte d'Esgrignon fut son premier pas dans cette carrière. Il représentait -admirablement déjà cette Bourgeoisie qui offusque de -ses petites passions les grands intérêts du pays, quinteuse en politique, -<span class="pagenum">211</span> -aujourd'hui pour et demain contre le pouvoir, qui compromet -tout et ne sauve rien, désespérée du mal qu'elle a fait et continuant -à l'engendrer, ne voulant pas reconnaître sa petitesse, et -tracassant le pouvoir en s'en disant la servante, à la fois humble et -arrogante, demandant au peuple une subordination qu'elle n'accorde -pas à la Royauté, inquiète des supériorités qu'elle désire -mettre à son niveau, comme si la grandeur pouvait être petite, -comme si le pouvoir pouvait exister sans force.</p> - -<p>Ce Président était un grand homme sec et mince, à front fuyant, -à cheveux grêles et châtains, aux yeux vairons, à teint couperosé, -aux lèvres serrées. Sa voix éteinte faisait entendre le sifflement gras -de l'asthme. Il avait pour femme une grande créature solennelle -et dégingandée qui s'affublait des modes les plus ridicules, et se -parait excessivement. La Présidente se donnait des airs de reine, -elle portait des couleurs vives, et n'allait jamais au bal sans orner -sa tête de ces turbans si chers aux Anglaises, et que la province -cultive avec amour. Riches tous deux de quatre ou cinq mille livres -de rente, ils réunissaient, avec le traitement de la présidence, une -douzaine de mille francs. Malgré leur pente à l'avarice, ils recevaient -un jour par semaine afin de satisfaire leur vanité. <ins id="cor_39" title="Fidèle">Fidèles</ins> aux -vieilles mœurs de la ville où du Croisier introduisait le luxe moderne, -monsieur et madame du Ronceret n'avaient fait aucun -changement, depuis leur mariage, à l'antique maison où ils demeuraient, -et qui appartenait à madame. Cette maison, qui avait une façade -sur la cour et l'autre sur un petit jardin, présentait sur la rue -un vieux pignon triangulaire et grisâtre, percé d'une croisée à chaque -étage. La cour et le jardin étaient encaissés par une haute -muraille, le long de laquelle s'étendaient dans le jardin une allée de -marronniers et les communs dans la cour. Du côté de la rue qui longeait -le jardin, s'étendait une vieille grille en fer dévorée de rouille -et sur la cour, entre deux panneaux de mur, était une grande porte -cochère terminée par une immense coquille. Cette coquille se retrouvait -au-dessus de la porte de la façade. Là, tout était sombre, -étouffé, sans air. La muraille mitoyenne offrait des jours <ins id="cor_40" title="grillé">grillés</ins> -comme des fenêtres de prison. Les fleurs avaient l'air de se déplaire -dans les petits carrés de ce jardinet, où les passants pouvaient -voir par la grille ce qui s'y faisait. Au rez-de-chaussée, après une -grande antichambre éclairée sur le jardin, on entrait dans le salon -dont une des fenêtres donnait sur la rue, et qui avait un perron à -<span class="pagenum">212</span> -porte vitrée sur le jardin. La salle à manger d'une grandeur égale -à celle du salon était de l'autre côté de l'antichambre. Ces trois -pièces s'harmoniaient à cet ensemble mélancolique. Les plafonds, -tous coupés par ces lourdes solives peintes, ornées au milieu -de quelques maigres lozanges à rosaces sculptées, brisaient le -regard. Les peintures, de tons criards, étaient vieilles et enfumées. -Le salon, décoré de grands rideaux en soie rouge mangée par le soleil, -était garni d'un meuble de bois peint en blanc et couvert en -vieille tapisserie de Beauvais à couleurs effacées. Sur la cheminée, -une pendule du temps de Louis XV se voyait entre des girandoles -extravagantes dont les bougies jaunes ne s'allumaient qu'aux jours -où la présidente dépouillait de son enveloppe verte un vieux lustre -à pendeloques de cristal de roche. Trois tables de jeu à tapis vert -râpé, un trictrac suffisaient aux joies de la compagnie à laquelle -madame du Ronceret accordait du cidre, des échaudés, des marrons, -des verres d'eau sucrée et de l'orgeat fait chez elle. Depuis -quelque temps, elle avait adopté tous les quinze jours un thé enjolivé -de pâtisseries assez piteuses. Par chaque trimestre, les du Ronceret -donnaient un grand dîner à trois services, tambouriné dans la -ville, servi dans une détestable vaisselle, mais confectionné avec la -science qui distingue les cuisinières de province. Ce repas gargantuesque -durait six heures. Le Président essayait alors de lutter par -une abondance d'avare avec l'élégance de du Croisier. Ainsi la vie -et ses accessoires concordaient chez le Président à son caractère et -à sa fausse position. Il se déplaisait chez lui sans savoir pourquoi: -mais il n'osait y faire aucune dépense pour y changer l'état des -choses, trop heureux de mettre tous les ans sept ou huit mille -francs de côté pour pouvoir établir richement son fils Félicien qui -n'avait voulu devenir ni magistrat, ni avocat, ni administrateur, et -dont la fainéantise le désespérait. Le Président était sur ce point en -rivalité avec son vice-président monsieur Blondet, vieux juge qui -depuis longtemps avait lié son fils avec la famille Blandureau. Ces -riches marchands de toiles avaient une fille unique à laquelle le -président souhaitait de marier Félicien. Comme le mariage de Joseph -Blondet dépendait de sa nomination aux fonctions de juge-suppléant -que le vieux Blondet espérait obtenir en donnant sa démission, -le président du Ronceret contrariait sourdement les démarches -du juge et faisait travailler les Blandureau secrètement. Aussi, -sans l'affaire du jeune comte d'Esgrignon, peut-être les Blondet -<span class="pagenum">213</span> -auraient-ils été supplantés par l'astucieux Président, dont la fortune -était bien supérieure à celle de son compétiteur.</p> - -<div class="figcenter"> - <img class="bord" src="images/img-06.jpg" alt="" title="" width="500" height="706" /> - <span class="link"><a href="images/imx-06.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span> - <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p> - <p class="caption2">MONSIEUR BLONDET.</p> - <p class="caption3">Le bonhomme aimait passionnément l'horticulture..... il avait - l'ambition de créer de nouvelles espèces.....</p> - <p class="caption4">(LE CABINET DES ANTIQUES.)</p> -</div> - -<p>La victime des manœuvres de ce président machiavélique, monsieur -Blondet, une de ces curieuses figures enfouies en province -comme de vieilles médailles dans une crypte, avait alors environ -soixante-sept ans; il portait bien son âge, il était de haute taille, et -son encolure rappelait les chanoines du bon temps. Son visage, -percé par les mille trous de la petite vérole qui lui avait déformé -le nez en le lui tournant en vrille, ne manquait pas de physionomie, -il était coloré très-également d'une teinte rouge, et animé par deux -petits yeux vifs, habituellement sardoniques, et par un certain mouvement -satirique de ses lèvres violacées. Avocat avant la Révolution, -il avait été fait Accusateur Public; mais il fut le plus doux de -ces terribles fonctionnaires. Le bonhomme Blondet, on l'appelait -ainsi, avait amorti l'action révolutionnaire en acquiesçant à tout et -n'exécutant rien. Forcé d'emprisonner quelques nobles, il avait mis -tant de lenteur à leur procès, qu'il leur fit atteindre au neuf thermidor -avec une adresse qui lui avait concilié l'estime générale. -Certes, le bonhomme Blondet aurait dû être Président du Tribunal; -mais, lors de la réorganisation des tribunaux, il fut écarté par -Napoléon dont l'éloignement pour les républicains reparaissait dans -les moindres détails du gouvernement. La qualification d'ancien Accusateur -Public, inscrite en marge du nom de Blondet, fit demander -par l'Empereur à Cambacérès s'il n'y avait pas dans le pays -quelque rejeton d'une vieille famille parlementaire à mettre à sa -place. Du Ronceret, dont le père avait été Conseiller au Parlement, -fut donc nommé. Malgré la répugnance de l'Empereur, l'archi-chancelier, -dans l'intérêt de la justice, maintint Blondet juge, en -disant que le vieil avocat était un des plus forts jurisconsultes de -France. Le talent du juge, ses connaissances dans l'ancien Droit et -plus tard dans la nouvelle législation eussent dû le mener fort loin; -mais, semblable en ceci à quelques grands esprits, il méprisait prodigieusement -ses connaissances judiciaires et s'occupait presque exclusivement -d'une science étrangère à sa profession, et pour laquelle -il réservait ses prétentions, son temps et ses capacités. Le bonhomme -aimait passionnément l'horticulture, il était en correspondance -avec les plus célèbres amateurs, il avait l'ambition de créer -de nouvelles espèces, il s'intéressait aux découvertes de la botanique, -il vivait enfin dans le monde des fleurs. Comme tous les fleuristes, -<span class="pagenum">214</span> -il avait sa prédilection pour une plante choisie entre toutes, -et sa favorite était le <i>Pelargonium</i>. Le tribunal et ses procès, sa -vie réelle n'étaient donc rien auprès de la vie fantastique et pleine -d'émotions que menait le vieillard, de plus en plus épris de ses innocentes -sultanes. Les soins à donner à son jardin, les douces habitudes -de l'horticulteur clouèrent le bonhomme Blondet dans sa -serre. Sans cette passion, il eût été nommé député sous l'Empire, -il eût sans doute brillé dans le Corps Législatif. Son mariage fut -une autre raison de sa vie obscure. A l'âge de quarante ans, il fit -la folie d'épouser une jeune fille de dix-huit ans, de laquelle il eut -dans la première année de son mariage un fils nommé Joseph. -Trois ans après, madame Blondet, alors la plus jolie femme de la -ville, inspira au Préfet du Département une passion qui ne se termina -que par sa mort. Elle eut du Préfet, au su de toute la ville et -du vieux Blondet lui-même, un second fils nommé Émile. Madame -Blondet, qui aurait pu stimuler l'ambition de son mari, qui aurait -pu l'emporter sur les fleurs, favorisa le goût du juge pour la Botanique, -et ne voulut pas plus quitter la ville que le Préfet ne voulut -changer de Préfecture tant que vécut sa maîtresse. Incapable de -soutenir à son âge une lutte avec une jeune femme, le magistrat -se consola dans sa serre, et prit une très-jolie servante pour soigner -son sérail de beautés incessamment diversifiées. Pendant que le juge -dépotait, repiquait, arrosait, marcottait, greffait, mariait et panachait -ses fleurs, madame Blondet dépensait son bien en toilettes et -en modes pour briller dans les salons de la Préfecture; un seul intérêt, -l'éducation d'Émile, qui certes appartenait encore à sa passion, -pouvait l'arracher aux soins de cette belle affection, que la -ville finit par admirer. Cet enfant de l'amour était aussi joli, aussi -spirituel que Joseph était lourd et laid. Le vieux juge aveuglé par -l'amour paternel aimait autant Joseph que sa femme chérissait -Émile. Pendant douze ans, monsieur Blondet fut d'une résignation -parfaite, il ferma les yeux sur les amours de sa femme en conservant -une attitude noble et digne, à la façon des grands seigneurs -du dix-huitième siècle; mais, comme tous les gens de goûts tranquilles, -il nourrissait une haine profonde contre son fils cadet. En -1818, à la mort de sa femme, il expulsa l'intrus, en l'envoyant -faire son Droit à Paris sans autre secours qu'une pension de douze -cents francs, à laquelle aucun cri de détresse ne lui fit ajouter une -obole. Sans la protection de son véritable père, Émile Blondet eût -<span class="pagenum">215</span> -été perdu. La maison du juge est une des plus jolies de la ville. -Située presqu'en face de la Préfecture, elle a sur la rue principale -une petite cour proprette, séparée de la chaussée par une vieille -grille de fer contenue entre deux pilastres en brique. Entre chacun -de ces pilastres et la maison voisine se trouvent deux autres -grilles assises sur de petits murs également en brique et à hauteur -d'appui. Cette cour, large de dix et longue de vingt toises, est -divisée en deux massifs de fleurs, par le pavé de brique qui mène -de la grille à la porte de la maison. Ces deux massifs, renouvelés -avec soin, offrent à l'admiration publique leurs triomphants bouquets -en toute saison. Du bas de ces deux monceaux de fleurs, s'élance -sur le pan des murs des deux maisons voisines un magnifique -manteau de plantes grimpantes. Les pilastres sont enveloppés de -chèvrefeuilles et ornés de deux vases en terre cuite, où des cactus -acclimatés présentent aux regards étonnés des ignorants leurs monstrueuses -feuilles hérissées de leurs piquantes défenses, qui semblent -dues à une maladie botanique. La maison, bâtie en brique dont les -fenêtres sont décorées d'une marge cintrée également en brique, -montre sa façade simple, égayée par des persiennes d'un vert vif. -Sa porte vitrée permet de voir par un long corridor au bout duquel -est une autre porte vitrée, l'allée principale d'un jardin d'environ -deux arpents. Les massifs de cet enclos s'aperçoivent souvent par les -croisées du salon et de la salle à manger, qui correspondent entre -elles comme celles du corridor. Du côté de la rue, la brique a pris -depuis deux siècles une teinte de rouille et de mousse entremêlée -de tons verdâtres en harmonie avec la fraîcheur des massifs et de -leurs arbustes. Il est impossible au voyageur qui traverse la ville -de ne pas aimer cette maison si gracieusement encaissée, fleurie, -moussue jusque sur ses toits que décorent deux pigeons en poterie.</p> - -<p>Outre cette vieille maison à laquelle rien n'avait été changé depuis -un siècle, le juge possédait environ quatre mille livres de -rente en terres. Sa vengeance, assez légitime, consistait à faire -passer cette maison, les terres et son siège, à son fils Joseph, et la -ville entière connaissait ses intentions. Il avait fait un testament en -faveur de ce fils, par lequel il l'avantageait de tout ce que le Code -permet à un père de donner à l'un de ses enfants, au détriment de -l'autre. De plus, le bonhomme thésaurisait depuis quinze ans pour -laisser à ce niais la somme nécessaire pour rembourser à son frère -<span class="pagenum">216</span> -Émile la portion qu'on ne pouvait lui ôter. Chassé de la maison -paternelle, Émile Blondet avait su conquérir une position distinguée -à Paris; mais plus morale que positive. Sa paresse, son -laisser-aller, son insouciance avaient désespéré son véritable père -qui, destitué dans une des réactions ministérielles si fréquentes -sous la Restauration, était mort presque ruiné, doutant de -l'avenir d'un enfant doué par la nature des plus brillantes qualités. -Émile Blondet était soutenu par l'amitié d'une demoiselle de -Troisville, mariée au comte de Montcornet, et qu'il avait connue -avant son mariage. Sa mère vivait encore au moment où les Troisville -revinrent d'émigration. Madame Blondet tenait à cette famille -par des liens éloignés, mais suffisants pour y introduire Émile. La -pauvre femme pressentait l'avenir de son fils, elle le voyait orphelin, -pensée qui lui rendait la mort doublement amère; aussi lui -cherchait-elle des protecteurs. Elle sut lier Émile avec l'aînée des -demoiselles de Troisville à laquelle il plut infiniment, mais qui ne -pouvait l'épouser. Cette liaison fut semblable à celle de Paul et -Virginie. Madame Blondet essaya de donner de la durée à cette -mutuelle affection qui devait passer comme passent ordinairement -ces enfantillages, qui sont comme les <i>dînettes</i> de l'amour, en -montrant à son fils un appui dans la famille Troisville. Quand, déjà -mourante, madame Blondet apprit le mariage de mademoiselle de -Troisville avec le général Montcornet, elle vint la prier solennellement -de ne jamais abandonner Émile et de le patronner dans le -monde parisien où la fortune du général l'appelait à briller. Heureusement -pour lui, Émile se protégea lui-même. A vingt ans, il -débuta comme un maître dans le monde littéraire. Son succès ne fut -pas moindre dans la société choisie où le lança son père qui d'abord -put fournir aux profusions du jeune homme. Cette célébrité précoce, -la belle tenue d'Émile resserrèrent peut-être les liens de l'amitié -qui l'unissait à la comtesse. Peut-être madame de Montcornet, -qui avait du sang russe dans les veines, sa mère était fille de la -princesse Sherbellof, eût-elle renié son ami d'enfance pauvre et luttant -avec tout son esprit contre les obstacles de la vie parisienne et -littéraire; mais, quand vinrent les tiraillements de la vie aventureuse -d'Émile, leur attachement était inaltérable de part et d'autre. -En ce moment, Blondet, que le jeune d'Esgrignon avait trouvé à -Paris devant lui à son premier souper, passait pour un des flambeaux -du journalisme. On lui accordait une grande supériorité -<span class="pagenum">217</span> -dans le monde politique, et il dominait sa réputation. Le bonhomme -Blondet ignorait complétement la puissance que le gouvernement -constitutionnel avait donnée aux journaux; personne ne -s'avisait de l'entretenir d'un fils dont il ne voulait pas entendre parler; -il ne savait donc rien de cet enfant maudit ni de son pouvoir.</p> - -<p>L'intégrité du juge égalait sa passion pour les fleurs, il ne connaissait -que le Droit. Il recevait les plaideurs, les écoutait, causait avec -eux et leur montrait ses fleurs; il acceptait d'eux des graines précieuses, -mais sur le siége, il devenait le juge le plus impartial du -monde. Sa manière de procéder était si connue, que les plaideurs -ne le venaient plus voir que pour lui remettre des pièces qui pouvaient -éclairer sa religion. Personne ne cherchait à le tromper. Son -savoir, ses lumières et son insouciance pour ses talents réels, le -rendaient tellement indispensable à du Ronceret que, sans ses raisons -matrimoniales, le Président aurait encore secrètement contrarié -par tous les moyens possibles la demande du vieux juge en faveur -de son fils; car, si le savant vieillard quittait le Tribunal, le -Président était hors d'état de prononcer un jugement. Le bonhomme -Blondet ne savait pas qu'en quelques heures, son fils Émile -pouvait accomplir ses désirs. Il vivait avec une simplicité digne des -héros de Plutarque. Le soir il examinait les procès, le matin il soignait -ses fleurs, et pendant le jour il jugeait. La jolie servante, devenue -mûre et ridée comme une pomme à Pâques, avait soin de la -maison, tenue selon les us et coutumes d'une avarice rigoureuse. -Mademoiselle Cadot avait toujours sur elle les clefs des armoires et -du fruitier; elle était infatigable: elle allait elle-même au marché, -faisait les appartements et la cuisine, et ne manquait jamais d'entendre -sa messe le matin. Pour donner une idée de la vie intérieure -de ce ménage, il suffira de dire que le père et le fils ne mangeaient -jamais que des fruits gâtés, par suite de l'habitude qu'avait mademoiselle -Cadot de toujours donner au dessert les plus avancés; que -l'on ignorait la jouissance du pain frais, et qu'on y observait les -jeûnes ordonnés par l'Église. Le jardinier était rationné comme un -soldat, et constamment observé par cette vieille Validé, traitée -avec tant de déférence, qu'elle dînait avec ses maîtres. Aussi trottait-elle -continuellement de la salle à la cuisine pendant les repas. -Le mariage de Joseph Blondet avec mademoiselle Blandureau avait -été soumis par le père et la mère de cette héritière à la nomination -de ce pauvre avocat sans cause à la place de juge-suppléant. Dans -<span class="pagenum">218</span> -le désir de rendre son fils capable d'exercer ses fonctions, le père -se tuait de lui marteler la cervelle à coups de leçons pour en faire -un routinier. Le fils Blondet passait presque toutes ses soirées dans -la maison de sa prétendue où, depuis son retour de Paris, Félicien -du Ronceret avait été admis, sans que le vieux ni le jeune Blondet -en conçussent la moindre crainte. Les principes économiques -qui présidaient à cette vie mesurée avec une exactitude digne du Peseur -d'Or de Gérard Dow, où il n'entrait pas un grain de sel de trop, -où pas un profit n'était oublié, cédaient cependant aux exigences de -la serre et du jardinage. Le jardin était la folie de Monsieur, disait -mademoiselle Cadot, qui ne considérait pas son aveugle amour pour -Joseph comme une folie, elle partageait à l'égard de cet enfant la -prédilection du père: elle le choyait, lui reprisait ses bas, et aurait -voulu voir employer à son usage l'argent mis à l'horticulture. Ce -jardin, merveilleusement tenu par un seul jardinier, avait des allées -sablées en sable de rivière, sans cesse ratissées, et de chaque côté -desquelles ondoyaient les plates-bandes pleines des fleurs les plus -rares. Là, tous les parfums, toutes les couleurs, des myriades de -petits pots exposés au soleil, des lézards sur les murs, des serfouettes, -des binettes enrégimentées, enfin l'attirail des choses innocentes -et l'ensemble des productions gracieuses qui justifient -cette charmante passion. Au bout de sa serre, le juge avait établi -un vaste amphithéâtre où sur des gradins siégeaient cinq ou six -mille pots de <i>pélargonium</i>, magnifique et célèbre assemblée que -la ville et plusieurs personnes des départements circonvoisins venaient -voir à sa floraison. A son passage par cette ville, l'impératrice -Marie-Louise avait honoré cette curieuse serre de sa visite, et -fut si fort frappée de ce spectacle qu'elle en parla à Napoléon, et -l'empereur donna la croix au vieux juge. Comme le savant horticulteur -n'allait dans aucune société, hormis la maison Blandureau, il -ignorait les démarches faites à la sourdine par le Président. Ceux -qui avaient pu pénétrer les intentions de du Ronceret, le redoutaient -trop pour avertir les inoffensifs Blondet.</p> - -<p>Quant à Michu, ce jeune homme, puissamment protégé, s'occupait -beaucoup plus de plaire aux femmes de la société la plus -élevée où les recommandations de la famille de Cinq-Cygne l'avaient -fait admettre, que des affaires excessivement simples d'un -Tribunal de province. Riche d'environ dix mille livres de rente, il -était courtisé par les mères, et menait une vie de plaisirs. Il faisait -<span class="pagenum">219</span> -son Tribunal par acquit de conscience, comme on fait ses devoirs -au Collége; il opinait du bonnet, en disant à tout:—Oui, cher -président. Mais, sous cet apparent laissez-aller, il cachait l'esprit -supérieur d'un homme qui avait étudié à Paris et qui s'était distingué -déjà comme Substitut. Habitué à traiter largement tous les sujets, -il faisait rapidement ce qui occupait long-temps le vieux -Blondet et le Président, auxquels il résumait souvent les questions -difficiles à résoudre. Dans les conjonctures délicates, le président -et le vice-président consultaient leur juge-suppléant, ils lui confiaient -les délibérés épineux et s'émerveillaient toujours de sa -promptitude à leur apporter une besogne où le vieux Blondet ne -trouvait rien à reprendre. Protégé par l'aristocratie la plus hargneuse, -jeune et riche, le juge suppléant vivait en dehors des intrigues -et des petitesses départementales, il était de toutes les parties -de campagne, gambadait avec les jeunes personnes, courtisait -les mères, dansait au bal, et jouait comme un financier. Enfin, il -s'acquittait à merveille de son rôle de magistrat fashionable, sans -néanmoins compromettre sa dignité qu'il savait faire intervenir à -propos, en homme d'esprit. Il plaisait infiniment par la manière -franche avec laquelle il avait adopté les mœurs de la province sans -les critiquer. Aussi s'efforçait-on de lui rendre supportable le temps -de son exil.</p> - -<p>Le Procureur du Roi, magistrat du plus grand talent, mais jeté -dans la haute politique, imposait au Président. Sans son absence, -l'affaire de Victurnien n'eût pas eu lieu. Sa dextérité, son habitude -des affaires auraient tout prévenu. Le Président et du Croisier -avaient profité de sa présence à la Chambre des Députés, dont il -était un des plus remarquables orateurs ministériels, pour ourdir -leurs trames, en estimant, avec une certaine habileté, qu'une fois -la Justice saisie et l'affaire ébruitée, il n'y aurait plus aucun remède. -En effet, en aucun tribunal, à cette époque, le Parquet -n'eût accueilli sans un long examen, et sans peut-être en référer -au Procureur-Général, une plainte en faux contre le fils aîné de -l'une des plus nobles familles du royaume. En pareille circonstance, -les gens de justice, de concert avec le pouvoir, eussent essayé mille -transactions pour étouffer une plainte qui pouvait envoyer un jeune -homme imprudent aux galères. Ils eussent agi peut-être de même -pour une famille libérale considérée, à moins qu'elle ne fût trop -ouvertement ennemie du trône et de l'autel. L'accueil de la plainte -<span class="pagenum">220</span> -de du Croisier et l'arrestation du jeune comte n'avaient donc pas -eu lieu facilement. Voici comment le Président et du Croisier s'y -étaient pris pour arriver à leurs fins.</p> - -<p>Monsieur Sauvager, jeune avocat royaliste, arrivé au grade judiciaire -de premier Substitut à force de servilisme ministériel, régnait -au Parquet en l'absence de son chef. Il dépendait de lui de -lancer un réquisitoire en admettant la plainte de du Croisier. Sauvager, -homme de rien et sans aucune espèce de fortune, vivait de -sa place. Aussi le pouvoir comptait-il entièrement sur un homme -qui attendait tout de lui. Le Président exploita cette situation. Dès -que la pièce arguée de faux fut entre les mains de du Croisier, le -soir même, madame la présidente du Ronceret, soufflée par son -mari, eut une longue conversation avec monsieur Sauvager, auquel -elle fit observer combien la carrière de la <i>magistrature debout</i> -était incertaine: un caprice ministériel, une seule faute y -tuait l'avenir d'un homme.</p> - -<p>—Soyez homme de conscience, donnez vos conclusions contre -le pouvoir quand il a tort. Vous êtes perdu. Vous pouvez, lui dit-elle, -profiter en ce moment de votre position pour faire un beau -mariage qui vous mettra pour toujours à l'abri des mauvaises chances, -en vous donnant une fortune au moyen de laquelle vous pourrez -vous caser dans la magistrature <i>assise</i>. L'occasion est belle. -Monsieur du Croisier n'aura jamais d'enfants, tout le monde sait le -pourquoi; sa fortune et celle de sa femme iront à sa nièce, mademoiselle -Duval. Monsieur Duval est un maître de forges dont la -bourse a déjà quelque volume, et son père, qui vit encore, a du -bien. Le père et le fils ont à eux deux un million, ils le doubleront -<ins id="cor_41" title="aidé">aidés</ins> par du Croisier, maintenant lié avec la haute banque et -les gros industriels de Paris. Monsieur et madame Duval jeune -donneront, certes, leur fille à l'homme qui sera présenté par son -oncle du Croisier, en considération des deux fortunes qu'il doit -laisser à sa nièce, car du Croisier fera sans doute avantager au contrat -mademoiselle Duval de toute la fortune de sa femme, qui n'a -pas d'héritiers. Vous connaissez la haine de du Croisier pour les -d'Esgrignon, rendez-lui service, soyez son homme, accueillez une -plainte en faux qu'il va vous déposer contre le jeune d'Esgrignon, -poursuivez le comte immédiatement, sans consulter le Procureur -du Roi. Puis, priez Dieu que, pour avoir été magistrat impartial -contre le gré du pouvoir, le ministre vous destitue, votre fortune -<span class="pagenum">221</span> -est faite! Vous aurez une charmante femme et trente mille livres -de rente en dot, sans compter quatre millions d'espérance dans -une dizaine d'années.</p> - -<p>En deux soirées, le premier Substitut avait été gagné. Le Président -et monsieur Sauvager avaient tenu l'affaire secrète pour le -vieux juge, pour le juge suppléant, et pour le second substitut. Sûr -de l'impartialité de Blondet en présence des faits, le Président avait -la majorité sans compter Camusot. Mais tout manquait par la défection -imprévue du juge d'instruction. Le Président voulait un -jugement de mise en accusation avant que le Procureur du Roi ne -fût averti. Camusot ou le second Substitut n'allaient-ils pas le prévenir?</p> - -<p>Maintenant, en expliquant la vie intérieure du juge d'instruction -Camusot, peut-être apercevra-t-on les raisons qui permettaient à -Chesnel de considérer ce jeune magistrat comme acquis aux d'Esgrignon, -et qui lui avaient donné la hardiesse de le suborner en pleine -rue. Camusot, fils de la première femme d'un marchand de soieries -de la rue des Bourdonnais, objet de l'ambition de son père, avait -été destiné à la magistrature. En épousant sa femme, il avait épousé -la protection d'un huissier du Cabinet du Roi, protection sourde, -mais efficace, qui lui avait déjà valu sa nomination de juge, et, -plus tard, celle de Juge d'Instruction. Il n'avait pas eu plus de -mille écus de rente constitués par ses père et mère à son contrat; -mademoiselle Thirion ne lui avait pas apporté plus de vingt mille -francs de dot, c'était donc un pauvre ménage que le sien, car les -appointements d'un juge en province ne s'élèvent pas au-dessus de -quinze cents francs. Cependant les Juges d'instruction ont un supplément -d'environ mille francs à raison des dépenses et des travaux -extraordinaires de leurs fonctions. Malgré les fatigues qu'elles donnent, -ces places sont assez enviées; mais elles sont révocables: -aussi madame Camusot venait-elle de gronder son mari d'avoir -découvert sa pensée au Président. Marie-Cécile-Amélie Thirion, -depuis trois ans de mariage, s'était aperçue de la bénédiction de -Dieu par la régularité de deux accouchements heureux, une fille et -un garçon; mais elle suppliait Dieu de ne plus la tant bénir. Encore -quelques bénédictions, et sa gêne deviendrait misère. La fortune de -monsieur Camusot le père devait se faire long-temps attendre. D'ailleurs -cette riche succession ne pouvait pas donner plus de huit ou -dix mille francs de rente aux enfants du négociant qui étaient quatre. -<span class="pagenum">222</span> -Puis, quand se réaliserait ce que tous les faiseurs de mariage appellent -<i>des espérances</i>, le juge n'aurait-il pas des enfants à établir? -Chacun concevra donc la situation d'une petite femme pleine -de sens et de résolution, comme était madame Camusot; elle avait -trop bien senti l'importance d'un faux pas fait par son mari dans sa -carrière, pour ne pas se mêler des affaires judiciaires.</p> - -<p>Enfant unique d'un ancien serviteur du roi Louis XVIII, un valet -qui l'avait suivi en Italie, en Courlande, en Angleterre, et que le Roi -avait récompensé par la seule place qu'il pût remplir, celle d'huissier -de son cabinet par quartier, Amélie avait reçu chez elle comme -un reflet de la Cour. Thirion lui dépeignait les grands seigneurs, -les ministres, les personnages qu'il annonçait, introduisait, et voyait -passant et repassant. Élevée comme à la porte des Tuileries, cette -jeune femme avait donc pris une teinture des maximes qui s'y pratiquent, -et adopté le dogme de l'obéissance absolue au pouvoir. -Aussi avait-elle sagement jugé qu'en se rangeant du côté des d'Esgrignon, -son mari plairait à madame la duchesse de Maufrigneuse, -à deux puissantes familles desquelles son père s'appuierait, en un -moment opportun, auprès du Roi. A la première occasion, Camusot -pouvait être nommé juge à Paris. Cette promotion rêvée, désirée -à tout moment, devait apporter six mille francs d'appointements, -les douceurs d'un logement chez son père ou chez les Camusot, et -tous les avantages des deux fortunes paternelles. Si l'adage: <i>loin -des yeux, loin du cœur</i>, est vrai pour la plupart des femmes, -il est vrai surtout en fait de sentiments de famille et de protections -ministérielles ou royales. De tout temps les gens qui servent personnellement -les rois font très-bien leurs affaires: on s'intéresse à -un homme, fût-ce un valet, en le voyant tous les jours.</p> - -<p>Madame Camusot, qui se considérait comme de passage, avait pris -une petite maison dans la rue du Cygne. La ville n'est pas assez passante -pour que l'industrie des appartements garnis s'y exerce. Ce -ménage n'était pas d'ailleurs assez riche pour vivre dans un hôtel, -comme monsieur Michu. La Parisienne avait donc été obligée d'accepter -les meubles du pays. La modicité de ses revenus l'avait obligée -à prendre cette maison remarquablement laide, mais qui ne -manquait pas d'une certaine naïveté de détails. Appuyée à la maison -voisine de manière à présenter sa façade à la cour, elle n'avait -à chaque étage qu'une fenêtre sur la rue. La cour, bordée dans sa -largeur par deux murailles ornées de rosiers et d'alaternes, avait -<span class="pagenum">223</span> -au fond, en face de la maison, un hangar assis sur deux arcades en -briques. Une petite porte bâtarde donnait entrée à cette sombre -maison encore assombrie par un grand noyer planté au milieu de -la cour. Au rez-de-chaussée, où l'on montait par un perron à -double rampe et à balustrades en fer très-ouvragé, mais rongé par -la rouille, se trouvait sur la rue une salle à manger, et de l'autre -côté la cuisine. Le fond du corridor qui séparait ces deux chambres -était occupé par un escalier en bois. Le premier étage ne se -composait que de deux pièces, dont l'une servait de cabinet au magistrat, -et l'autre de chambre à coucher. Le second étage en mansarde -contenait également deux chambres, une pour la cuisinière -et l'autre pour la femme de chambre qui gardait avec elle les enfants. -Aucune pièce de la maison n'avait de plafond, toutes présentaient -ces solives blanchies à la chaux, dont les entre-deux sont -plafonnés de blanc-en-bourre. Les deux chambres du premier étage -et la salle d'en bas avaient de ces lambris à formes contournées, où -s'est exercée la patience des menuisiers du dernier siècle. Ces boiseries, -peintes en gris-sale, étaient du plus triste aspect. Le cabinet -du juge était celui d'un avocat de province: un grand bureau et un -fauteuil d'acajou, la bibliothèque de l'étudiant en Droit, et ses -meubles mesquins apportés de Paris. La chambre de madame était -indigène: elle avait des ornements bleus et blancs, un tapis, un -de ces mobiliers hétéroclites qui semblent à la mode et qui sont -tout simplement les meubles dont les formes n'ont pas été adoptées -à Paris. Quant à la salle du rez-de-chaussée, elle était ce qu'est -une salle en province, nue, froide, à papiers de tenture humides -et passés.</p> - -<p>C'était dans cette chambre mesquine, sans autre vue que celle -de ce noyer, de ces murs à feuillage noir et de la rue presque déserte, -que passait toutes ses journées une femme assez vive et légère, -habituée aux plaisirs, au mouvement de Paris, seule la plupart -du temps, ou recevant des visites ennuyeuses et sottes qui lui -faisaient préférer sa solitude à des caquetages vides, où le moindre -trait d'esprit auquel elle se laissait aller donnait lieu à d'interminables -commentaires et envenimait sa situation. Occupée de ses enfants, -moins par goût que pour mettre un intérêt dans sa vie presque solitaire, -elle ne pouvait exercer sa pensée que sur les intrigues qui se -nouaient autour d'elle, sur les menées des gens de province, sur -leurs ambitions enfermées dans des cercles étroits. Aussi pénétrait-elle -<span class="pagenum">224</span> -promptement des mystères auxquels ne songeait pas son mari. -Son hangar plein de bois, où sa femme de chambre faisait des savonnages, -n'était pas ce qui frappait ses regards, quand, assise à la -fenêtre de sa chambre, elle tenait à la main quelque broderie interrompue: -elle contemplait Paris où tout est plaisir, où tout est -plein de vie, elle en rêvait les fêtes et pleurait d'être dans cette -froide prison de province. Elle se désolait d'être dans un pays paisible, -où jamais il n'arriverait ni conspiration, ni grande affaire. -Elle se voyait pour long-temps sous l'ombre de ce noyer.</p> - -<p>Madame Camusot était une petite femme, grasse, fraîche, blonde, -ornée d'un front très-busqué, d'une bouche rentrée, d'un menton -relevé, traits que la jeunesse rendait supportables, mais qui devaient -lui donner de bonne heure un air vieux. Ses yeux vifs et spirituels, -mais qui exprimaient un peu trop son innocente envie de parvenir, -et la jalousie que lui causait son infériorité présente, allumaient -comme deux lumières dans sa figure commune, et la relevaient par -une certaine force de sentiment que le succès devait éteindre plus -tard. Elle usait de beaucoup d'industrie pour sa toilette, elle inventait -des garnitures, elle se les brodait, elle méditait ses atours avec -sa femme de chambre venue avec elle de Paris, et maintenait ainsi -la réputation des Parisiennes en province. Sa causticité la rendait -redoutable, elle n'était pas aimée. Avec cet esprit fin et investigateur -qui distingue les femmes inoccupées, obligées d'employer leur -journée, elle avait fini par découvrir les opinions secrètes du Président. -Aussi conseillait-elle depuis quelque temps à Camusot de lui -déclarer la guerre. L'affaire du jeune comte était une excellente -occasion. Avant de venir en soirée chez monsieur du Croisier, elle -n'avait pas eu de peine à démontrer à son mari, qu'en cette affaire, -le premier Substitut allait contre les intentions de ses chefs. Le rôle -de Camusot était de se faire un marchepied de ce procès criminel, -en favorisant la maison d'Esgrignon, bien autrement puissante que -le parti du Croisier.</p> - -<p>—Sauvager n'épousera jamais mademoiselle Duval qu'on lui -aura montrée en perspective, il sera la dupe des Machiavels du -Val-Noble, auxquels il va sacrifier sa position. Camusot, cette affaire -si malheureuse pour les d'Esgrignon et si perfidement entamée -par le Président au profit de du Croisier, ne sera favorable qu'à -toi, lui avait-elle dit en rentrant.</p> - -<p>Cette rusée Parisienne avait également deviné les manœuvres <ins id="cor_42" title="escrètes">secrètes</ins> -<span class="pagenum">225</span> -du Président auprès de Blandureau, et les motifs qu'il avait -de déjouer les efforts du vieux Blondet, mais elle ne voyait aucun -profit à éclairer le fils ou le père sur le péril de leur situation; elle -jouissait de cette comédie commencée, sans se douter de quelle importance -pouvait être le secret surpris par elle de la demande faite -aux Blandureau par le successeur de Chesnel en faveur de Félicien -du Ronceret. Dans le cas où la position de son mari serait menacée -par le Président, madame Camusot savait pouvoir menacer à son -tour le Président en éveillant l'attention de l'horticulteur sur le rapt -projeté de la fleur qu'il voulait transplanter chez lui.</p> - -<p>Sans pénétrer, comme madame Camusot, les moyens par lesquels -du Croisier et le Président avaient gagné le premier Substitut, -Chesnel, en examinant ces diverses existences et ces intérêts groupés -autour des fleurs de lis du Tribunal, compta sur le Procureur -du Roi, sur Camusot et sur monsieur Michu. Deux juges pour les -d'Esgrignon paralysaient tout. Enfin, le notaire connaissait trop -bien les désirs du vieux Blondet pour ne pas savoir que si son impartialité -pouvait fléchir, ce serait pour l'œuvre de toute sa vie, -pour la nomination de son fils à la place de juge suppléant. Ainsi -Chesnel s'endormit plein d'espérance en se promettant d'aller voir -monsieur Blondet, pour lui offrir de réaliser les espérances qu'il -caressait depuis si long-temps, en l'éclairant sur les perfidies du président -du Ronceret. Après avoir gagné le vieux juge, il irait parlementer -avec le Juge d'Instruction auquel il espérait pouvoir prouver, -sinon l'innocence, au moins l'imprudence de Victurnien, et -réduire l'affaire à une simple étourderie de jeune homme. Chesnel -ne dormit ni paisiblement ni long-temps; car, avant le jour, -sa gouvernante l'éveilla pour lui présenter le plus séduisant personnage -de cette histoire, le plus adorable jeune homme du monde, -madame la duchesse de Maufrigneuse, venue seule en calèche, et -habillée en homme.</p> - -<p>—J'arrive pour le sauver ou pour périr avec lui, dit-elle au notaire -qui croyait rêver. J'ai cent mille francs que le Roi m'a donnés -sur sa Cassette pour acheter l'innocence de Victurnien, si son -adversaire est corruptible. Si nous échouons, j'ai du poison pour le -soustraire à tout, même à l'accusation. Mais nous n'échouerons -pas. Le Procureur du Roi, que j'ai fait avertir de ce qui se passe, -me suit: il n'a pu venir avec moi, il a voulu prendre les ordres du -Garde des Sceaux.</p> - -<p><span class="pagenum">226</span> -Chesnel rendit scène pour scène à la duchesse: il s'enveloppa -de sa robe de chambre et tomba à ses pieds qu'il baisa, non -sans demander pardon de l'oubli que la joie lui faisait commettre.</p> - -<p>—Nous sommes sauvés, criait-il tout en donnant des ordres à -Brigitte pour qu'elle préparât ce dont pouvait avoir besoin la duchesse -après une nuit passée à courir la poste.</p> - -<p>Il fit un appel au courage de la belle Diane, en lui démontrant -la nécessité d'aller chez le Juge d'Instruction au petit jour, afin que -personne ne fût dans le secret de cette démarche, et ne pût même -présumer que la duchesse de Maufrigneuse fût venue.</p> - -<p>—N'ai-je pas un passe-port en règle? dit-elle en lui montrant -une feuille où elle était désignée comme monsieur le vicomte Félix -de Vandenesse, Maître des Requêtes et Secrétaire particulier du Roi. -Ne sais-je pas bien jouer mon rôle d'homme? reprit-elle en rehaussant -les faces de sa perruque à la Titus et agitant sa cravache.</p> - -<p>—Ah! madame la duchesse, vous êtes un ange! s'écria Chesnel -les larmes aux yeux. (Elle devait toujours être un ange, même en -homme!) Boutonnez votre redingote, enveloppez-vous jusqu'au nez -dans votre manteau, prenez mon bras, et courons chez Camusot -avant que personne ne puisse nous rencontrer.</p> - -<p>—Je verrai donc un homme qui s'appelle Camusot? dit-elle.</p> - -<p>—Et qui a le nez de son nom, répondit Chesnel.</p> - -<p>Quoiqu'il eût la mort au cœur, le vieux notaire jugea nécessaire -d'obéir à tous les caprices de la duchesse, de rire quand elle rirait, -de pleurer avec elle; mais il gémit de la légèreté d'une femme qui, -tout en accomplissant une grande chose, y trouvait néanmoins matière -à plaisanter. Que n'aurait-il pas fait pour sauver le jeune -homme? Pendant que Chesnel s'habilla, madame de Maufrigneuse -dégusta la tasse de café à la crème que Brigitte lui servit, et convint -de la supériorité des cuisinières de province sur les Chefs de Paris, -qui dédaignent ces menus détails si importants pour les gourmets. -Grâce aux prévoyances que nécessitaient les goûts de son maître -pour la bonne chère, Brigitte avait pu offrir à la duchesse une excellente -collation. Chesnel et son gentil compagnon se dirigèrent -vers la maison de monsieur et madame Camusot.</p> - -<p>—Ah! il y a une madame Camusot, dit la duchesse, l'affaire -pourra s'arranger.</p> - -<p><span class="pagenum">227</span> -—Et d'autant mieux, lui répondit Chesnel, que madame s'ennuie -assez visiblement d'être parmi nous autres provinciaux, elle -est de Paris.</p> - -<p>—Ainsi nous ne devons pas avoir de secret pour elle.</p> - -<p>—Vous serez juge de ce qu'il faudra taire ou révéler, dit humblement -Chesnel. Je crois qu'elle sera très-flattée de donner l'hospitalité -à la duchesse de Maufrigneuse. Pour ne rien compromettre, -il vous faudra sans doute rester chez elle jusqu'à la nuit, à moins -que vous n'y trouviez des inconvénients.</p> - -<p>—Est-elle bien, madame Camusot? demanda la duchesse d'un -air fat.</p> - -<p>—Elle est un peu la reine chez elle, répondit le notaire.</p> - -<p>—Elle doit alors se mêler des affaires du Palais, reprit la -duchesse. Il n'y a qu'en France, cher monsieur Chesnel, que l'on -voit les femmes si bien épouser leurs maris qu'elles en épousent les -fonctions, le commerce ou les travaux. En Italie, en Angleterre, en -Espagne, les femmes se font un point d'honneur de laisser leurs -maris se débattre avec les affaires; elles mettent à les ignorer la -même persévérance que nos bourgeoises françaises déploient pour -être au fait des affaires de la communauté. N'est-ce pas ainsi que -vous appelez cela judiciairement? D'une jalousie incroyable, en -fait de politique conjugale, les Françaises veulent tout savoir. Aussi, -dans les moindres difficultés de la vie en France, sentez-vous la -main de la femme qui conseille, guide, éclaire son mari. La plupart -des hommes ne s'en trouvent pas mal, en vérité. En Angleterre, -un homme marié pourrait être mis vingt-quatre heures en prison -pour dettes, sa femme, à son retour, lui ferait une scène de jalousie.</p> - -<p>—Nous sommes arrivés sans avoir fait la moindre rencontre, -dit Chesnel. Madame la duchesse, vous devez avoir d'autant plus -d'empire ici, que le père de madame Camusot est un huissier du -Cabinet du Roi, nommé Thirion.</p> - -<p>—Et le roi n'y a pas songé! il ne pense à rien, s'écria-t-elle. -Thirion nous a introduits, le prince de Cadignan, monsieur de -Vandenesse et moi! Nous sommes les maîtres céans. Combinez -bien tout avec le mari pendant que je vais parler à la femme.</p> - -<p>La femme de chambre, qui lavait, débarbouillait, habillait les -deux enfants, introduisit les deux étrangers dans la petite salle sans -feu.</p> - -<p><span class="pagenum">228</span> -—Allez porter cette carte à votre maîtresse, dit la duchesse à -l'oreille de la femme de chambre, et ne la laissez lire qu'à elle. Si -vous êtes discrète, on vous récompensera, ma petite.</p> - -<p>La femme de chambre demeura comme frappée de la foudre en -entendant cette voix de femme et voyant cette délicieuse figure de -jeune homme.</p> - -<p>—Éveillez monsieur Camusot, lui dit Chesnel, et dites que je -l'attends pour une affaire importante.</p> - -<p>La femme de chambre monta. Quelques instants après, madame -Camusot s'élança en peignoir à travers les escaliers, et introduisit -le bel étranger après avoir poussé Camusot, en chemise, dans son -cabinet avec tous ses vêtements, en lui ordonnant de s'habiller et -de l'y attendre. Ce coup de théâtre avait été produit par la carte où -était gravé: <span class="cs7">MADAME LA DUCHESSE DE MAUFRIGNEUSE</span>. La fille de -l'huissier du Cabinet du Roi avait tout compris.</p> - -<p>—Eh! bien, monsieur Chesnel, ne dirait-on pas que le tonnerre -vient de tomber ici? s'écria la femme de chambre à voix basse. -Monsieur s'habille dans son cabinet, vous pouvez y monter.</p> - -<p>—Silence sur tout ceci, répondit le notaire.</p> - -<p>Chesnel, en se sentant appuyé par une grande dame qui avait -l'assentiment verbal du Roi aux mesures à prendre pour sauver le -comte d'Esgrignon, prit un air d'autorité qui le servit auprès de -Camusot beaucoup mieux que l'air humble avec lequel il l'aurait -entretenu, s'il eût été seul et sans secours.</p> - -<p>—Monsieur, lui dit-il, mes paroles hier au soir ont pu vous -étonner, mais elles sont sérieuses. La maison d'Esgrignon compte -sur vous pour bien instruire une affaire d'où elle doit sortir sans -tache.</p> - -<p>—Monsieur, répondit le juge, je ne relèverai point ce qu'il y a -de blessant pour moi et d'attentatoire à la Justice dans vos paroles, -car, jusqu'à un certain point, votre position près de la maison d'Esgrignon -l'excuse. Mais...</p> - -<p>—Monsieur, pardonnez-moi de vous interrompre, dit Chesnel. -Je viens vous dire des choses que vos supérieurs pensent et n'osent -pas avouer, mais que les gens d'esprit devinent, et vous êtes homme -d'esprit. A supposer que le jeune homme eût agi imprudemment, -croyez-vous que le Roi, que la Cour, que le Ministère fussent flattés -de voir un nom comme celui des d'Esgrignon traîné à la Cour -d'Assises? Est-il dans l'intérêt, non-seulement du royaume, mais du -<span class="pagenum">229</span> -pays, que les maisons historiques tombent? L'égalité, aujourd'hui -le grand mot de l'Opposition, ne trouve-t-elle pas une garantie dans -l'existence d'une haute aristocratie consacrée par le temps? Eh! -bien, non seulement il n'y a pas eu la moindre imprudence, mais -nous sommes des innocents tombés dans un piége.</p> - -<p>—Je suis curieux de savoir comment! dit le juge.</p> - -<p>—Monsieur, reprit Chesnel, pendant deux ans, le sieur du Croisier -a constamment laissé tirer sur lui pour de fortes sommes par -monsieur le comte d'Esgrignon. Nous produirons des traites pour plus -de cent mille écus, constamment acquittées par lui, et dont les -sommes ont été remises par moi.... saisissez-bien ceci?.... soit -avant, soit après l'échéance. Monsieur le comte d'Esgrignon est en -mesure de présenter un reçu de la somme tirée par lui, antérieur -à l'effet argué de faux? ne reconnaîtrez-vous pas alors dans la -plainte une œuvre de haine et de parti? n'est-ce pas une odieuse -calomnie que cette accusation portée par les adversaires les plus -dangereux du trône et de l'autel contre l'héritier d'une vieille famille? -Il n'y a pas eu plus de faux dans cette affaire qu'il ne s'en -est fait dans mon Étude. Mandez par devers vous madame du Croisier, -laquelle ignore encore la plainte en faux, elle vous déclarera -que je lui ai porté les fonds, et qu'elle les a gardés pour les remettre -à son mari absent qui ne les lui réclame pas. Interrogez -du Croisier à ce sujet? il vous dira qu'il ignore ma remise à madame -du Croisier.</p> - -<p>—Monsieur, répondit le Juge d'Instruction, vous pouvez émettre -de pareilles assertions dans le salon de monsieur d'Esgrignon ou -chez des gens qui ne connaissent pas les affaires, on y ajoutera -foi; mais un Juge d'Instruction, à moins d'être imbécile, ne croira -pas qu'une femme aussi soumise à son mari que l'est madame du -Croisier, conserve en ce moment dans son secrétaire cent mille écus -sans en rien dire à son mari, ni qu'un vieux notaire n'ait pas instruit -monsieur du Croisier de cette remise, à son retour en -ville.</p> - -<p>—Le vieux notaire était allé à Paris, monsieur, pour arrêter le -cours des dissipations du jeune homme.</p> - -<p>—Je n'ai pas encore interrogé le comte d'Esgrignon, reprit le -juge, ses réponses éclaireront ma religion.</p> - -<p>—Il est au secret? demanda le notaire.</p> - -<p>—Oui, répondit le juge.</p> - -<p><span class="pagenum">230</span> -—Monsieur, s'écria Chesnel qui vit le danger, l'Instruction peut -être conduite pour ou contre nous; mais vous choisirez ou de constater, -d'après la déposition de madame du Croisier, la remise des -valeurs antérieurement à l'effet, ou d'interroger un pauvre jeune -homme inculpé qui, dans son trouble, peut ne se souvenir de rien -et se compromettre. Vous chercherez le plus croyable ou de l'oubli -d'une femme ignorante en affaires, ou d'un faux commis par un -d'Esgrignon.</p> - -<p>—Il ne s'agit pas de tout cela, reprit le juge, il s'agit de savoir -si monsieur le comte d'Esgrignon a converti le bas d'une lettre que -lui adressait du Croisier en une lettre de change.</p> - -<p>—Eh! il le pouvait, s'écria tout à coup madame Camusot qui -entra vivement, suivie du bel inconnu. Monsieur Chesnel avait remis -les fonds... Elle se pencha vers son mari.—Tu seras juge-suppléant -à Paris à la première vacance, tu sers le Roi lui-même dans -cette affaire, j'en ai la certitude, on ne t'oubliera pas, lui dit-elle -à l'oreille. Tu vois dans ce jeune homme la duchesse de Maufrigneuse, -tâche de ne jamais dire que tu l'as vue, et fais tout pour -le jeune comte, hardiment.</p> - -<p>—Messieurs, dit le juge, quand l'Instruction serait conduite -dans le sens favorable à l'innocence du jeune comte, puis-je répondre -du jugement à intervenir? Monsieur Chesnel et toi, ma -bonne, vous connaissez les dispositions de monsieur le Président.</p> - -<p>—Ta, ta, ta, dit madame Camusot, va voir toi-même ce matin -monsieur Michu, et apprends-lui l'arrestation du jeune comte, -vous serez déjà deux contre deux, j'en réponds. Michu est de -Paris, lui! et tu connais son dévouement pour la noblesse. Bon -chien chasse de race.</p> - -<p>En ce moment, mademoiselle Cadot fit entendre sa voix à la -porte, en disant qu'elle apportait une lettre pressée. Le juge sortit -et rentra, en lisant ces mots:</p> - -<div class="manuscr"> -<p><i>Monsieur le vice-président du Tribunal prie monsieur -Camusot de siéger à l'audience de ce jour et des jours suivants, -pour que le Tribunal soit au complet pendant l'absence -de monsieur le président. Il lui fait ses compliments.</i></p> -</div> - -<p>—Plus d'instruction de l'affaire d'Esgrignon, s'écria madame -Camusot. Ne te l'avais-je pas dit, mon ami, qu'ils te joueraient -quelque mauvais tour? Le Président est allé te calomnier auprès du -<span class="pagenum">231</span> -Procureur-Général et du Président de la Cour. Avant que tu puisses -instruire l'affaire, tu seras changé. Est ce clair?</p> - -<p>—Vous resterez, monsieur, dit la duchesse, le Procureur du -Roi arrivera, je l'espère, à temps.</p> - -<p>—Quand le Procureur du Roi viendra, dit avec feu la petite -madame Camusot, il doit trouver tout fini. Oui, mon cher, oui, -dit-elle en regardant son mari stupéfait. Ah! vieil hypocrite de -Président, tu joues au plus fin avec nous, tu t'en souviendras! Tu -veux nous servir un plat de ton métier, tu en auras deux apprêtés -par la main de ta servante, Cécile-Amélie Thirion. Pauvre bonhomme -Blondet! il est heureux pour lui que le Président soit en -voyage pour nous faire destituer, son grand dadais de fils épousera -mademoiselle Blandureau. Je vais aller retourner les semis au père -Blondet. Toi, Camusot, va chez monsieur Michu pendant que madame -la duchesse et moi nous irons trouver le vieux Blondet. Attends-toi -à entendre dire par toute la ville que je me suis promenée -ce matin avec un amant.</p> - -<p>Madame Camusot donna le bras à la duchesse, et l'emmena par -les endroits déserts de la ville pour arriver sans mauvaise rencontre -à la porte du vieux juge. Chesnel alla pendant ce temps conférer -avec le jeune comte à la prison, où Camusot le fit introduire en -secret. Les cuisinières, les domestiques, et autres gens levés de -bonne heure en province, qui virent madame Camusot et la duchesse -dans des chemins détournés prirent le jeune homme pour -un amant venu de Paris. Comme Cécile-Amélie l'avait prévu, le -soir, la nouvelle de ses déportements circulait dans la ville, et y occasionnait -plus d'une médisance. Madame Camusot et son amant -prétendu trouvèrent le vieux Blondet dans sa serre, il salua la -femme de son collègue et son compagnon en jetant sur ce charmant -jeune homme un regard inquiet et scrutateur.</p> - -<p>—J'ai l'honneur de vous présenter un des cousins de mon mari, -dit-elle à monsieur Blondet en lui montrant la duchesse, un des -horticulteurs les plus distingués de Paris, qui revient de Bretagne, -et ne peut passer que cette journée avec nous. Monsieur a entendu -parler de vos fleurs et de vos arbustes, et j'ai pris la liberté de -venir de grand matin.</p> - -<p>—Ah! monsieur est horticulteur, dit le vieux juge.</p> - -<p>La duchesse s'inclina sans parler.</p> - -<p>—Voici, dit le juge, mon cafier et mon arbre à thé.</p> - -<p><span class="pagenum">232</span> -—Pourquoi donc, dit madame Camusot, monsieur le Président -est-il parti? Je gage que son absence concerne monsieur Camusot.</p> - -<p>—Précisément. Voici, monsieur, le cactus le plus original qui -existe, dit-il en montrant dans un pot une plante qui avait l'air -d'un rotin couvert de lèpre, il vient de la Nouvelle-Hollande. Vous -êtes bien jeune, monsieur, pour être horticulteur.</p> - -<p>—Quittez vos fleurs, cher monsieur Blondet, dit madame Camusot, -il s'agit de vous, de vos espérances, du mariage de votre fils -avec mademoiselle Blandureau. Vous êtes la dupe du Président.</p> - -<p>—Bah! dit le juge d'un air incrédule.</p> - -<p>—Oui, reprit-elle. Si vous cultiviez un peu plus le monde, et -un peu moins vos fleurs, vous sauriez que la dot et les espérances -que vous avez plantées, arrosées, binées, sarclées, sont sur le -point d'être cueillies par des mains rusées.</p> - -<p>—Madame!...</p> - -<p>—Ah! personne en ville n'aura le courage de rompre en visière -au Président en vous avertissant. Moi, qui ne suis pas de la ville, et -qui, grâce à ce brave jeune homme, irai bientôt à Paris, je vous -apprends que le successeur de Chesnel a formellement demandé la -main de Claire Blandureau pour le petit du Ronceret, à qui ses -père et mère donnent cinquante mille écus. Quant à Félicien, il -promet de se faire recevoir avocat pour être nommé juge.</p> - -<p>Le vieux juge laissa tomber le pot qu'il avait à la main pour le -montrer à la duchesse.</p> - -<p>—Ah! mon cactus! ah! mon fils! Mademoiselle Blandureau!... -Tiens, la fleur du cactus est cassée!</p> - -<p>—Non, tout peut s'arranger, lui dit madame Camusot en riant. -Si vous voulez voir votre fils juge dans un mois d'ici, nous allons -vous dire comment il faut vous y prendre...</p> - -<p>—Monsieur, passez là, vous verrez mes pélargonium, un spectacle -magique à la floraison. Pourquoi, dit-il à madame Camusot, -me parlez-vous de ces affaires devant votre cousin?</p> - -<p>—Tout dépend de lui, riposta madame Camusot. La nomination -de votre fils est à jamais perdue si vous dites un mot de ce -jeune homme.</p> - -<p>—Bah!</p> - -<p>—Ce jeune homme est une fleur.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p><span class="pagenum">233</span> -—C'est la duchesse de Maufrigneuse, envoyée par le Roi pour -sauver le jeune d'Esgrignon, arrêté hier par suite d'une plainte en -faux portée par du Croisier. Madame la duchesse a la parole du -Garde des Sceaux, il ratifiera les promesses qu'elle nous fera...</p> - -<p>—Mon cactus est sauvé! dit le juge qui examinait sa plante précieuse. -Allez, j'écoute.</p> - -<p>—Consultez-vous avec Camusot et Michu pour étouffer l'affaire -au plus tôt, et votre fils sera nommé. Sa nomination arrivera alors -assez à temps pour vous permettre de déjouer les intrigues des du -Ronceret auprès des Blandureau. Votre fils sera mieux que juge-suppléant, -il aura la succession de monsieur Camusot dans l'année. -Le Procureur du Roi arrive aujourd'hui, monsieur Sauvager sera -sans doute forcé de donner sa démission, à cause de sa conduite -dans cette affaire. Mon mari vous montrera des pièces au Palais qui -établissent l'innocence du comte, et qui prouvent que le faux est -un guet-apens tendu par du Croisier.</p> - -<p>Le vieux juge entra dans le cirque olympique de ses six mille -pélargonium, et y salua la duchesse.</p> - -<p>—Monsieur, dit-il, si ce que vous voulez est légal, cela pourra -se faire.</p> - -<p>—Monsieur, répondit la duchesse, remettez votre démission demain -à monsieur Chesnel, je vous promets de vous faire envoyer -dans la semaine la nomination de votre fils, mais ne la donnez qu'après -avoir entendu monsieur le Procureur du Roi vous confirmer -mes paroles. Vous vous comprenez mieux entre vous autres gens -de justice. Seulement faites-lui savoir que la duchesse de Maufrigneuse -vous a engagé sa parole. Silence sur mon voyage ici, dit-elle.</p> - -<p>Le vieux juge lui baisa la main, et se mit à cueillir sans pitié les -plus belles fleurs qu'il lui offrit.</p> - -<p>—Y pensez-vous! donnez-les à madame, lui dit la duchesse, il -n'est pas naturel de voir des fleurs à un homme qui donne le bras -à une jolie femme.</p> - -<p>—Avant d'aller au Palais, lui dit madame Camusot, allez vous -informer chez le successeur de Chesnel des propositions faites par -lui au nom de monsieur et de madame du Ronceret.</p> - -<p>Le vieux juge, ébahi de la duplicité du Président, resta planté -sur ses jambes, à sa grille, en regardant les deux femmes qui se -sauvèrent par les chemins détournés. Il voyait crouler l'édifice si -péniblement bâti durant dix années pour son enfant chéri. Était-ce -<span class="pagenum">234</span> -possible? il soupçonna quelque ruse et courut chez le successeur -de Chesnel. A neuf heures et demie, avant l'audience, le vice-président -Blondet, le juge Camusot et Michu se trouvèrent avec une -remarquable exactitude dans la Chambre du Conseil, dont la porte -fut fermée avec soin par le vieux juge en voyant entrer Camusot -et Michu qui vinrent ensemble.</p> - -<p>—Hé bien! monsieur le vice-président, dit Michu, monsieur -Sauvager a requis un mandat contre un comte d'Esgrignon, sans -consulter le Procureur du Roi, pour servir la passion d'un du Croisier, -un ennemi du gouvernement du Roi. C'est un vrai cen-dessus-dessous. -Le Président, de son côté, part pour arrêter l'Instruction! -Et nous ne savons rien de ce procès? Voulait-on par hasard nous -forcer la main?</p> - -<p>—Voici le premier mot que j'entends sur cette affaire, dit le -vieux juge furieux de la démarche faite par le Président chez les -Blandureau.</p> - -<p>Le successeur de Chesnel, l'homme des du Ronceret, venait -d'être victime d'une ruse inventée par le vieux juge pour savoir la -vérité, il avait avoué le secret.</p> - -<p>—Heureusement que nous vous en parlons, mon cher maître, -dit Camusot à Blondet, autrement vous auriez pu renoncer à asseoir -jamais votre fils sur les fleurs de lis, et à le marier à mademoiselle -Blandureau.</p> - -<p>—Mais il ne s'agit pas de mon fils, ni de son mariage, dit le -juge, il s'agit du jeune comte d'Esgrignon: est-il ou n'est-il pas -coupable?</p> - -<p>—Il paraît, dit monsieur Michu, que les fonds auraient été remis -à madame du Croisier par Chesnel, on a fait un crime d'une -simple irrégularité. Le jeune homme aurait, suivant la plainte, -pris un bas de lettre où était la signature de du Croisier pour la -convertir en un effet sur les Keller.</p> - -<p>—Une imprudence! dit Camusot.</p> - -<p>—Mais si du Croisier avait encaissé la somme, dit Blondet, -pourquoi s'est-il plaint?</p> - -<p>—Il ne sait pas encore que la somme a été remise à sa femme, -ou il feint de ne pas le savoir, dit Camusot.</p> - -<p>—Vengeance de gens de province, dit Michu.</p> - -<p>—Ça m'a pourtant l'air d'être un faux, dit le vieux Blondet.</p> - -<p>—Vous croyez, dit Camusot. Mais d'abord, en supposant que -<span class="pagenum">235</span> -le jeune comte n'ait pas eu le droit de tirer sur du Croisier, il n'y -aurait pas imitation de signature. Mais il s'est cru ce droit par -l'avis que Chesnel lui a donné d'un versement opéré par lui -Chesnel.</p> - -<p>—Eh! bien, où voyez-vous donc un faux? dit le vieux juge. -L'essence du faux, en matière civile, est de constituer un dommage -à autrui.</p> - -<p>—Ah! il est clair, en tenant la version de du Croisier pour -vraie, que la signature a été détournée de sa destination afin de -toucher la somme au mépris d'une défense faite par du Croisier -à ses banquiers, dit Camusot.</p> - -<p>—Ceci, messieurs, dit Blondet, me paraît une misère, une vétille. -Vous aviez la somme, je devais attendre peut-être un titre de -vous; mais, moi, comte d'Esgrignon, j'étais dans un besoin urgent, -j'ai... Allons donc! votre plainte est de la passion, de la -vengeance! Pour qu'il y ait faux, le législateur a voulu l'intention -de soustraire une somme, de se faire attribuer un profit quelconque -auquel on n'aurait pas droit. Il n'y a eu de faux ni dans les -termes de la loi romaine, ni dans l'esprit de la jurisprudence actuelle, -toujours en nous tenant dans le Civil, car il ne s'agit pas ici -de faux en écriture publique ou authentique. En matière privée, -le faux entraîne une intention de voler, mais ici, où est le vol? Dans -quel temps vivons-nous, messieurs? Le Président nous quitte pour -faire manquer une Instruction qui devrait être finie! Je ne connais -monsieur le Président que d'aujourd'hui, mais je lui payerai l'arriéré -de mon erreur; il minutera désormais ses jugements lui-même. Vous -devez mettre à ceci la plus grande célérité, monsieur Camusot.</p> - -<p>—Oui. Mon avis, dit Michu, est au lieu d'une mise en liberté -sous caution, de tirer de là ce jeune homme immédiatement. Tout -dépend des interrogations à poser à du Croisier et à sa femme. Vous -pouvez les mander pendant l'audience, monsieur Camusot, recevoir -leurs dépositions avant quatre heures, faire votre rapport cette -nuit, et nous jugerons l'affaire demain avant l'audience.</p> - -<p>—Pendant que les avocats plaideront, nous conviendrons de la -marche à suivre, dit Blondet à Camusot.</p> - -<p>Les trois juges entrèrent en séance après avoir revêtu leurs robes.</p> - -<p>A midi, Monseigneur et mademoiselle Armande étaient arrivés à -l'hôtel d'Esgrignon où se trouvaient déjà Chesnel et monsieur Couturier. -Après une conférence assez courte entre le directeur de -<span class="pagenum">236</span> -madame du Croisier et le prélat, le prêtre alla sur-le-champ chez -sa pénitente.</p> - -<p>A onze heures du matin, du Croisier reçut un mandat de comparution -qui le mandait, entre une heure et deux, dans le cabinet -du Juge d'Instruction. Il y vint, en proie à des soupçons légitimes. -Le Président, incapable de prévoir l'arrivée de la duchesse de Maufrigneuse, -celle du Procureur du Roi, ni la confédération subite des -trois juges, avait oublié de tracer à du Croisier un plan de conduite -au cas où l'Instruction commencerait. Ni l'un ni l'autre ne crurent -à tant de célérité. Du Croisier s'empressa d'obéir au mandat, afin -de connaître les dispositions de monsieur Camusot. Il fut donc -obligé de répondre. Le juge lui adressa sommairement les six interrogations -suivantes:—L'effet argué de faux, ne portait-il pas -une signature vraie?—Avait-il eu, avant cet effet, des affaires avec -monsieur le comte d'Esgrignon?—Monsieur le comte d'Esgrignon -n'avait-il pas tiré sur lui des lettres de change avec ou sans avis?—N'avait-il -pas écrit une lettre par laquelle il autorisait monsieur -d'Esgrignon à toujours faire fond sur lui?—Chesnel n'avait-il pas -plusieurs fois déjà soldé ses comptes?—N'avait-il pas été absent à -telle époque?</p> - -<p>Ces questions furent résolues affirmativement par du Croisier. -Malgré des explications verbeuses, le juge ramenait toujours le -banquier à l'alternative d'un oui ou d'un non. Quand les demandes -et les réponses furent consignées au procès-verbal, le juge termina -par cette foudroyante interrogation:—Du Croisier savait-il que -l'argent de l'effet argué de faux était déposé chez lui, suivant une -déclaration de Chesnel et une lettre d'avis dudit Chesnel au comte -d'Esgrignon, cinq jours avant la date de l'effet?</p> - -<p>Cette dernière question épouvanta du Croisier. Il demanda ce -que signifiait un pareil interrogatoire. S'il était, lui, le coupable et -monsieur le comte d'Esgrignon le plaignant? Il fit observer que si -les fonds étaient chez lui, il n'eût pas rendu de plainte.</p> - -<p>—La Justice s'éclaire, dit le juge en le renvoyant non sans avoir -constaté cette dernière observation de du Croisier.</p> - -<p>—Mais, monsieur, les fonds...</p> - -<p>—Les fonds sont chez vous, dit le juge.</p> - -<p>Chesnel, également cité, comparut pour expliquer l'affaire. La -véracité de ses assertions fut corroborée par la déposition de madame -du Croisier. Le juge avait déjà interrogé le comte d'Esgrignon -<span class="pagenum">237</span> -qui, soufflé par Chesnel, produisit la première lettre par laquelle -du Croisier lui écrivait de tirer sur lui, sans lui faire l'injure -de déposer les fonds d'avance. Puis il déposa une lettre écrite par -Chesnel, par laquelle le notaire le prévenait du versement des cent -mille écus chez monsieur du Croisier. Avec de pareils éléments, -l'innocence du jeune comte devait triompher devant le Tribunal. -Quand du Croisier revint du Palais chez lui, son visage était blanc -de colère, et sur ses lèvres frissonnait la légère écume d'une rage -concentrée. Il trouva sa femme assise dans son salon, au coin de la -cheminée, et lui faisant des pantoufles en tapisserie; elle trembla -quand elle leva les yeux sur lui, mais elle avait pris son parti.</p> - -<p>—Madame, s'écria du Croisier en balbutiant, quelle déposition -avez-vous faite devant le juge? Vous m'avez déshonoré, perdu, -trahi.</p> - -<p>—Je vous ai sauvé, monsieur, répondit-elle. Si vous avez l'honneur -de vous allier un jour aux d'Esgrignon, par le mariage de -votre nièce avec le jeune comte, vous le devrez à ma conduite -d'aujourd'hui.</p> - -<p>—Miracle! l'ânesse de Balaam a parlé, s'écria-t-il, je ne m'étonnerai -plus de rien. Et où sont les cent mille écus que monsieur -Camusot dit être chez moi?</p> - -<p>—Les voici, répondit-elle en tirant le paquet des billets de banque -de dessous le coussin de sa bergère. Je n'ai point commis de -péché mortel en déclarant que monsieur Chesnel me les avait remis.</p> - -<p>—En mon absence?</p> - -<p>—Vous n'étiez pas là.</p> - -<p>—Vous me le jurez par votre salut éternel?</p> - -<p>—Je le jure, dit-elle d'une voix calme.</p> - -<p>—Pourquoi ne m'avoir rien dit? demanda-t-il.</p> - -<p>—J'ai eu tort en ceci, répondit sa femme, mais ma faute tourne -à votre avantage. Votre nièce sera quelque jour marquise d'Esgrignon -et peut-être serez-vous Député si vous vous conduisez bien -dans cette déplorable affaire. Vous êtes allé trop loin, sachez revenir.</p> - -<p>Du Croisier se promena dans son salon en proie à une horrible -agitation, et sa femme attendit, dans une agitation égale, le résultat -de cette promenade. Enfin, du Croisier sonna.</p> - -<p>—Je ne recevrai personne ce soir, fermez la grande porte, -dit-il à son valet de chambre. A tous ceux qui viendront vous -direz que madame et moi nous sommes à la campagne. Nous -<span class="pagenum">238</span> -partirons aussitôt après le dîner, que vous avancerez d'une demi-heure.</p> - -<p>Dans la soirée, tous les salons, les petits marchands, les pauvres, -les mendiants, la noblesse, le commerce, toute la ville enfin parlait -de la grande nouvelle: l'arrestation du comte d'Esgrignon soupçonné -d'avoir commis un faux. Le comte d'Esgrignon irait en Cour -d'Assises, il serait condamné, marqué. La plupart des personnes à -qui l'honneur de la maison d'Esgrignon était cher, niaient le fait. -Quand il fit nuit, Chesnel vint prendre chez madame Camusot le -jeune inconnu qu'il conduisit à l'hôtel d'Esgrignon où mademoiselle -Armande l'attendait. La pauvre fille mena chez elle la belle Maufrigneuse, -à laquelle elle donna son appartement. Monseigneur -l'évêque occupait celui de Victurnien. Quand la noble Armande se -vit seule avec la duchesse, elle lui jeta le plus déplorable regard.</p> - -<p>—Vous deviez bien votre secours au pauvre enfant qui s'est -perdu pour vous, madame, dit-elle, un enfant à qui tout le monde -ici se sacrifie.</p> - -<p>La duchesse avait déjà jeté son coup d'œil de femme sur la -chambre de mademoiselle d'Esgrignon, et y avait vu l'image de la vie -de cette sublime fille: vous eussiez dit de la cellule d'une religieuse, -à voir cette pièce nue, froide et sans luxe. La duchesse, émue en -contemplant le passé, le présent et l'avenir de cette existence, en -reconnaissant le contraste inouï qu'y produisait sa présence, ne put -retenir des larmes qui roulèrent sur ses joues et lui servirent de -réponse.</p> - -<p>—Ah! j'ai tort, pardonnez-moi, madame la duchesse? reprit la -chrétienne qui l'emporta sur la tante de Victurnien, vous ignoriez -notre misère, mon neveu était incapable de vous l'avouer. D'ailleurs, -en vous voyant, tout se conçoit, même le crime!</p> - -<p>Mademoiselle Armande, sèche et maigre, pâle, mais belle -comme une de ces figures effilées et sévères que les peintres allemands -ont seuls su faire, eut aussi les yeux mouillés.</p> - -<p>—Rassurez-vous, cher ange, dit enfin la duchesse, il est sauvé.</p> - -<p>—Oui, mais l'honneur, mais son avenir! Chesnel me l'a dit: le -Roi sait la vérité.</p> - -<p>—Nous songerons à réparer le mal, dit la duchesse.</p> - -<p>Mademoiselle Armande descendit au salon, et trouva le Cabinet -des Antiques au grand complet. Autant pour fêter Monseigneur que -pour entourer le marquis d'Esgrignon, chacun des habitués était -<span class="pagenum">239</span> -venu. Chesnel, posté dans l'antichambre, recommandait à chaque -arrivant le plus profond silence sur la grande affaire, afin que le -vénérable marquis n'en sût jamais rien. Le loyal Franc était capable -de tuer son fils ou de tuer du Croisier; dans cette circonstance, -il lui aurait fallu un criminel d'un côté ou de l'autre. Par -un singulier hasard, le marquis, heureux du retour de son fils à -Paris, parla plus qu'à l'ordinaire de Victurnien. Victurnien allait -être placé bientôt par le Roi, le Roi s'occupait enfin des d'Esgrignon. -Chacun, la mort dans l'âme, exaltait la bonne conduite de -Victurnien. Mademoiselle Armande préparait les voies à la soudaine -apparition de son neveu, en disant à son frère que Victurnien viendrait -sans doute les voir et qu'il devait être en route.</p> - -<p>—Bah! dit le marquis debout devant sa cheminée, s'il fait bien -ses affaires là où il est, il doit y rester, et ne pas songer à la joie -que son vieux père aurait à le voir. Le service du Roi avant tout.</p> - -<p>La plupart de ceux qui entendirent cette phrase frissonnèrent. -Le procès pouvait livrer l'épaule d'un d'Esgrignon au fer du bourreau! -Il y eut un moment d'affreux silence. La vieille marquise de -Casteran ne put retenir une larme qu'elle versa sur son rouge en -détournant la tête.</p> - -<p>Le lendemain, à midi, par un temps superbe, toute la population -en rumeur était dispersée par groupes dans la rue qui traversait -la ville, et il n'y était question que de la grande affaire. Le jeune -comte était-il ou n'était il pas en prison? En ce moment, on aperçut -le tilbury bien connu du comte d'Esgrignon descendant par le -haut de la rue Saint-Blaise, et venant de la Préfecture. Ce tilbury -était mené par le comte accompagné d'un charmant jeune homme -inconnu, tous deux gais, riant, causant, ayant des roses du Bengale -à la boutonnière. Ce fut un de ces coups de théâtre qu'il est -impossible de décrire. A dix heures, un jugement de non-lieu, -parfaitement motivé, avait rendu la liberté au jeune comte. Du -Croisier y fut foudroyé par un <i>attendu</i> qui réservait au comte d'Esgrignon -ses droits pour le poursuivre en calomnie. Le vieux Chesnel -remontait, comme par hasard, la Grande-Rue, et disait à qui -voulait l'entendre, que du Croisier avait tendu le plus infâme des -piéges à l'honneur de la maison d'Esgrignon, et que, s'il n'était -pas poursuivi comme calomniateur, il devait cette condescendance -à la noblesse de sentiment qui animait les d'Esgrignon. Le soir de -cette fameuse journée, après le coucher du marquis d'Esgrignon, -<span class="pagenum">240</span> -le jeune comte, mademoiselle Armande et le beau petit page qui -allait repartir se trouvèrent seuls avec le chevalier, à qui l'on ne -put cacher le sexe de ce charmant cavalier et qui fut le seul dans la -ville, hormis les trois juges et madame Camusot, de qui la présence -de la duchesse fut connue.</p> - -<p>—La maison d'Esgrignon est sauvée, dit Chesnel, mais elle ne -se relèvera pas de ce choc d'ici à cent ans. Il faut maintenant payer -les dettes, et vous ne pouvez plus, monsieur le comte, faire autre -chose que vous marier avec une héritière.</p> - -<p>—Et la prendre où elle sera, dit la duchesse.</p> - -<p>—Une seconde mésalliance, s'écria mademoiselle Armande.</p> - -<p>La duchesse se mit à rire.</p> - -<p>Il vaut mieux se marier que de mourir, dit-elle en sortant de -la poche de son gilet un petit flacon donné par l'apothicairerie du -château des Tuileries.</p> - -<p>Mademoiselle Armande fit un geste d'effroi, le vieux Chesnel prit -la main de la belle Maufrigneuse et la lui baisa sans permission.</p> - -<p>—Vous êtes donc fous, ici? reprit la duchesse. Vous voulez -donc rester au quinzième siècle quand nous sommes au dix-neuvième? -Mes chers enfants, il n'y a plus de noblesse, il n'y a plus -que de l'aristocratie. Le Code civil de Napoléon a tué les parchemins -comme le canon avait déjà tué la féodalité. Vous serez bien -plus nobles que vous ne l'êtes quand vous aurez de l'argent. Épousez -qui vous voudrez, Victurnien, vous anoblirez votre femme, -voilà le plus solide des priviléges qui restent à la noblesse française. -Monsieur de Talleyrand n'a-t-il pas épousé madame Grandt sans -se compromettre? Souvenez-vous de Louis XIV marié à la veuve -Scarron.</p> - -<p>—Il ne l'avait pas épousée pour son argent, dit mademoiselle -Armande.</p> - -<p>—Recevriez-vous la comtesse d'Esgrignon, si c'était la nièce -d'un du Croisier? dit Chesnel.</p> - -<p>—Peut-être, répondit la duchesse, mais le roi, sans aucun -doute, la verrait avec plaisir. Vous ne savez donc pas ce qui se -passe! dit-elle en voyant l'étonnement peint sur tous les visages. -Victurnien est venu à Paris, il sait comment y vont les choses. -Nous étions plus puissants sous Napoléon. Victurnien, épousez mademoiselle -Duval, épousez qui vous voudrez, elle sera marquise -d'Esgrignon tout aussi bien que je suis duchesse de Maufrigneuse.</p> - -<p><span class="pagenum">241</span> -—Tout est perdu, même l'honneur, dit le Chevalier en faisant -un geste.</p> - -<p>—Adieu, Victurnien, dit la duchesse en l'embrassant au front, -nous ne nous verrons plus. Ce que vous avez de mieux à faire est -de vivre sur vos terres, l'air de Paris ne vous vaut rien.</p> - -<p>—Diane? cria le jeune comte au désespoir.</p> - -<p>—Monsieur, vous vous oubliez étrangement, dit froidement la -duchesse en quittant son rôle d'homme et de maîtresse et redevenant -non-seulement ange, mais encore duchesse, non-seulement -duchesse, mais la Célimène de Molière.</p> - -<p>La duchesse de Maufrigneuse salua dignement ces quatre personnages, -et obtint du Chevalier la dernière larme d'admiration -qu'il eût au service du beau sexe.</p> - -<p>—Comme elle ressemble à la princesse Goritza! s'écria-t-il à -voix basse.</p> - -<p>Diane avait disparu. Le fouet du postillon disait à Victurnien que -le beau roman de sa première passion était fini. En danger, Diane -avait encore pu voir dans le jeune comte son amant; mais, sauvé, -la duchesse le méprisait comme un homme faible qu'il était.</p> - -<p>Six mois après, Camusot fut nommé juge-suppléant à Paris, et -plus tard Juge d'Instruction. Michu devint Procureur du Roi. Le -bonhomme Blondet passa Conseiller à la Cour royale, y resta le -temps nécessaire pour prendre sa retraite et revint habiter sa jolie -petite maison. Joseph Blondet eut le siége de son père au Tribunal -pour le reste de ses jours, mais sans aucune chance d'avancement, -et fut l'époux de mademoiselle Blandureau, qui s'ennuie aujourd'hui -dans cette maison de briques et de fleurs, autant qu'une carpe -dans un bassin de marbre. Enfin, Michu, Camusot reçurent la -croix de la Légion-d'Honneur, et le vieux Blondet reçut celle d'officier. -Quant au premier Substitut du Procureur du Roi, monsieur -Sauvager, il fut envoyé en Corse au grand contentement de du -Croisier qui, certes, ne voulait pas lui donner sa nièce.</p> - -<p>Du Croisier, stimulé par le président du Ronceret, appela du -jugement de non-lieu en Cour Royale et perdit. Dans tout le Département, -les Libéraux soutinrent que le petit d'Esgrignon avait -commis un faux. Les Royalistes, de leur côté, racontèrent les horribles -trames que la vengeance avait fait ourdir à <i>l'infâme du -Croisier</i>. Un duel eut lieu entre du Croisier et Victurnien. Le -hasard des armes fut pour l'ancien fournisseur, qui blessa -<span class="pagenum">242</span> -dangereusement le jeune comte et maintint ses dires. La lutte entre les -deux partis fut encore envenimée par cette affaire que les Libéraux -remettaient sur le tapis à tout propos. Du Croisier, toujours repoussé -aux Élections, ne voyait aucune chance de faire épouser sa -nièce au jeune comte, surtout après son duel.</p> - -<p>Un mois après la confirmation du jugement en Cour royale, -Chesnel, épuisé par cette lutte horrible où ses forces morales et -physiques furent ébranlées, mourut dans son triomphe comme un -vieux chien fidèle qui a reçu les défenses d'un marcassin dans le -ventre. Il mourut aussi heureux qu'il pouvait l'être, en laissant la -Maison quasi-ruinée et le jeune homme dans la misère, perdu d'ennui, -sans aucune chance d'établissement. Cette cruelle pensée, -jointe à son abattement, acheva sans doute le pauvre vieillard. Au -milieu de tant de ruines, accablé par tant de chagrins, il reçut une -grande consolation: le vieux marquis, sollicité par sa sœur, lui -rendit toute son amitié. Ce grand personnage vint dans la petite -maison de la rue du Bercail, il s'assit au chevet du lit de son vieux -serviteur, dont tous les sacrifices lui étaient inconnus. Chesnel se -dressa sur son séant, et récita le cantique de Siméon, le marquis -lui permit de se faire enterrer dans la chapelle du château, le corps -en travers, et au bas de la fosse où ce quasi-dernier d'Esgrignon -devait reposer lui-même.</p> - -<p>Ainsi mourut l'un des derniers représentants de cette belle et -grande domesticité, mot que l'on prend souvent en mauvaise -part, et auquel nous donnons ici sa signification réelle en lui -faisant exprimer l'attachement féodal du serviteur au maître. Ce -sentiment, qui n'existait plus qu'au fond de la province et chez -quelques vieux serviteurs de la royauté, honorait également et la -Noblesse qui inspirait de semblables affections, et la bourgeoisie qui -les concevait. Ce noble et magnifique dévouement est impossible -aujourd'hui. Les maisons nobles n'ont plus de serviteurs, de même -qu'il n'y a plus de Roi de France ni de pairs héréditaires, ni de biens -immuablement fixés dans les maisons historiques pour en perpétuer -les splendeurs nationales. Chesnel n'était pas seulement un de ces -grands hommes inconnus de la vie privée, il était donc aussi une -grande chose. La continuité de ses sacrifices ne lui donne-t-elle -pas je ne sais quoi de grave et de sublime? ne dépasse-t-elle pas -l'héroïsme de la bienfaisance, qui est toujours un effort momentané? -La vertu de Chesnel appartient essentiellement aux classes -<span class="pagenum">243</span> -placées entre les misères du peuple et les grandeurs de l'aristocratie, -et qui peuvent unir ainsi les modestes vertus du Bourgeois aux -sublimes pensées du Noble, en les éclairant aux flambeaux d'une -solide instruction.</p> - -<p>Victurnien, jugé défavorablement à la cour, n'y pouvait plus -trouver ni fille riche, ni emploi. Le Roi se refusa constamment à -donner la pairie aux d'Esgrignon, seule faveur qui pût tirer Victurnien -de la misère. Du vivant de son père, il était impossible de -marier le jeune comte avec une héritière bourgeoise, il dut vivre -mesquinement dans la maison paternelle avec les souvenirs de ses -deux années de splendeur parisienne et d'amour aristocratique. -Triste et morne, il végétait entre son père au désespoir, qui attribuait -à une maladie de langueur l'état où il voyait son fils, et sa -tante dévorée de chagrin. Chesnel n'était plus là. Le marquis mourut -en 1830, après avoir vu le Roi Charles X passant à Nonancourt -où ce grand d'Esgrignon alla, suivi de la noblesse valide du <i>Cabinet -des Antiques</i>, lui rendre ses devoirs et se joindre au maigre -cortége de la monarchie vaincue. Acte de courage qui semblera -tout simple aujourd'hui, mais que l'enthousiasme de la Révolte -rendit alors sublime!</p> - -<p>—Les Gaulois triomphent! fut le dernier mot du marquis.</p> - -<p>La victoire de du Croisier fut alors complète, car le nouveau marquis -d'Esgrignon, huit jours après la mort de son vieux père, accepta -mademoiselle Duval pour femme, elle avait trois millions -de dot, du Croisier et sa femme assuraient leur fortune à mademoiselle -Duval au contrat. Du Croisier dit, pendant la cérémonie -du mariage, que la maison d'Esgrignon était la plus honorable de -toutes les maisons nobles de France. Vous voyez tous les hivers le -marquis d'Esgrignon, qui doit réunir un jour plus de cent mille -écus de rente, à Paris où il mène la joyeuse vie des garçons, -n'ayant plus des grands seigneurs d'autrefois que son indifférence -pour sa femme, de laquelle il n'a nul souci.</p> - -<p>—Quant à mademoiselle d'Esgrignon, disait Émile Blondet à -qui l'on doit les détails de cette aventure, si elle ne ressemble plus -à la céleste figure entrevue pendant mon enfance, elle est certes, -à soixante-sept ans, la plus douloureuse et la plus intéressante figure -du Cabinet des Antiques où elle trône encore. Je l'ai vue au -dernier voyage que je fis dans mon pays, pour y aller chercher les -papiers nécessaires à mon mariage. Quand mon père apprit qui -<span class="pagenum">244</span> -j'épousais, il demeura stupéfait, il ne retrouva la parole qu'au moment -où je lui dis que j'étais Préfet.—Tu es né préfet! me répondit-il -en souriant. En faisant un tour par la ville, je rencontrai -mademoiselle Armande qui m'apparut plus grande que jamais! -Il m'a semblé voir Marius sur les ruines de Carthage. Ne survit-elle -pas à ses religions, à ses croyances détruites? elle ne croit -plus qu'en Dieu. Habituellement triste, muette, elle ne conserve, -de son ancienne beauté, que des yeux d'un éclat surnaturel. Quand -je l'ai vue allant à la messe, son livre à la main, je n'ai pu m'empêcher -de penser qu'elle demande à Dieu de la retirer de ce -monde.</p> - -<p class="rdate sepb6">Aux Jardies, juillet 1837.</p> - -<div class="figcenter"> - <img class="bord" src="images/img-07.jpg" alt="" title="" width="500" height="701" /> - <span class="link"><a href="images/imx-07.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span> - <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p> - <p class="caption2">LE COMTE DE MORTSAUF.</p> - <p class="caption3">Maigre et de haute taille, il avait l'attitude d'un - gentilhomme, etc.....</p> - <p class="caption4">(LE LYS <ins id="cor_43" title="DE">DANS</ins> LA VALLÉE.)</p> -</div> - -<h2 id="chap_3">LE LYS DANS LA VALLÉE.</h2> - -<hr class="small3" /> - -<div class="dedication"> - -<p class="top1"><span class="gesp">A MONSIEUR J.-B. NACQUART</span>,<br /> -<span class="cs7">MEMBRE DE L'ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE.</span></p> - -<p><i>Cher docteur, voici l'une des pierres les plus travaillées dans la seconde assise d'un -édifice littéraire lentement et laborieusement construit; j'y veux inscrire votre nom, -autant pour remercier le savant qui me sauva jadis, que pour célébrer l'ami de tous -les jours.</i></p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">De Balzac.</span></p> - -</div> - -<hr class="small3" /> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr sep2">A MADAME LA COMTESSE NATALIE DE MANERVILLE.</p> - -<p>«Je cède à ton désir. Le privilége de la femme que nous aimons -plus qu'elle ne nous aime est de nous faire oublier à tout propos -les règles du bon sens. Pour ne pas voir un pli se former sur vos -fronts, pour dissiper la boudeuse expression de vos lèvres que le -moindre refus attriste, nous franchissons miraculeusement les -distances, nous donnons notre sang, nous dépensons l'avenir. -Aujourd'hui tu veux mon passé, le voici. Seulement, sache-le -bien, Natalie: en t'obéissant, j'ai dû fouler aux pieds des répugnances -inviolées. Mais pourquoi suspecter les soudaines et longues -rêveries qui me saisissent parfois en plein bonheur? pourquoi -ta jolie colère de femme aimée, à propos d'un silence? Ne -pouvais-tu jouer avec les contrastes de mon caractère sans en -demander les causes? As-tu dans le cœur des secrets qui, pour -se faire absoudre, aient besoin des miens? Enfin, tu l'as deviné, -<span class="pagenum">246</span> -Natalie, et peut-être vaut-il mieux que tu saches tout: oui, ma -vie est dominée par un fantôme, il se dessine vaguement au -moindre mot qui le provoque, il s'agite souvent de lui-même au-dessus -de moi. J'ai d'imposants souvenirs ensevelis au fond de -mon âme comme ces productions marines qui s'aperçoivent par -les temps calmes, et que les flots de la tempête <ins id="cor_96" title="jette">jettent</ins> par fragments -sur la grève. Quoique le travail que nécessitent les idées -pour être exprimées ait contenu ces anciennes émotions qui me -font tant de mal quand elles se réveillent trop soudainement, s'il -y avait dans cette confession des éclats qui te blessassent, souviens-toi -que tu m'as menacé si je ne t'obéissais pas, ne me punis -donc point de t'avoir obéi? Je voudrais que ma confidence -redoublât ta tendresse. A ce soir.</p> - -<p class="rsign">»<span class="smcap">Félix.</span>»</p> - -</div> - -<p>A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus -émouvante élégie, la peinture des tourments subits en silence par -les âmes dont les racines tendres encore ne rencontrent que de durs -cailloux dans le sol domestique, dont les premières frondaisons sont -déchirées par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes -par la gelée au moment où elles s'ouvrent? Quel poète nous dira -les douleurs de l'enfant dont les lèvres sucent un sein amer, et -dont les sourires sont réprimés par le feu dévorant d'un œil sévère? -La fiction qui représenterait ces pauvres cœurs opprimés par les -êtres placés autour d'eux pour favoriser les développements de leur -sensibilité, serait la véritable histoire de ma jeunesse. Quelle vanité -pouvais-je blesser, moi nouveau-né? quelle disgrâce physique ou -morale me valait la froideur de ma mère? étais-je donc l'enfant du -devoir, celui dont la naissance est fortuite, ou celui dont la vie est -un reproche? Mis en nourrice à la campagne, oublié par ma famille -pendant trois ans, quand je revins à la maison paternelle, j'y -comptai pour si peu de chose que j'y subissais la compassion des -gens. Je ne connais ni le sentiment, ni l'heureux hasard à l'aide -desquels j'ai pu me relever de cette première déchéance: chez moi -l'enfant ignore, et l'homme ne sait rien. Loin d'adoucir mon sort, -mon frère et mes deux sœurs s'amusèrent à me faire souffrir. Le -pacte en vertu duquel les enfants cachent leurs peccadilles et qui leur -apprend déjà l'honneur, fut nul à mon égard; bien plus, je me vis -souvent puni pour les fautes de mon frère, sans pouvoir réclamer -<span class="pagenum">247</span> -contre cette injustice; la courtisanerie, en germe chez les enfants, -leur conseillait-elle de contribuer aux persécutions qui m'affligeaient, -pour se ménager les bonnes grâces d'une mère également redoutée -par eux? était-ce un effet de leur penchant à l'imitation? était-ce -besoin d'essayer leurs forces, ou manque de pitié? Peut-être ces -causes réunies me privèrent-elles des douceurs de la fraternité. -Déjà déshérité de toute affection, je ne pouvais rien aimer, et la -nature m'avait fait aimant! Un ange recueille-t-il les soupirs de -cette sensibilité sans cesse rebutée? Si dans quelques âmes les sentiments -méconnus tournent en haine, dans la mienne ils se concentrèrent -et s'y creusèrent un lit d'où, plus tard, ils jaillirent sur ma -vie. Suivant les caractères, l'habitude de trembler relâche les fibres, -engendre la crainte, et la crainte oblige à toujours céder. De là -vient une faiblesse qui abâtardit l'homme et lui communique je ne -sais quoi d'esclave. Mais ces continuelles tourmentes m'habituèrent -à déployer une force qui s'accrut par son exercice et prédisposa -mon âme aux résistances morales. Attendant toujours une douleur -nouvelle, comme les martyrs attendaient un nouveau coup, tout -mon être dut exprimer une résignation morne sous laquelle les -grâces et les mouvements de l'enfance furent étouffés, attitude qui -passa pour un symptôme d'idiotie et justifia les sinistres pronostics -de ma mère. La certitude de ces injustices excita prématurément -dans mon âme la fierté, ce fruit de la raison, qui sans doute arrêta -les mauvais penchants qu'une semblable éducation encourageait. -Quoique délaissé par ma mère, j'étais parfois l'objet de ses scrupules, -parfois elle parlait de mon instruction et manifestait le désir -de s'en occuper; il me passait alors des frissons horribles en songeant -aux déchirements que me causerait un contact journalier -avec elle. Je bénissais mon abandon, et me trouvais heureux de -pouvoir rester dans le jardin à jouer avec des cailloux, à observer -des insectes, à regarder le bleu du firmament. Quoique l'isolement -dût me porter à la rêverie, mon goût pour les contemplations vint -d'une aventure qui vous peindra mes premiers malheurs. Il était si -peu question de moi que souvent la gouvernante oubliait de me -faire coucher. Un soir, tranquillement blotti sous un figuier, je -regardais une étoile avec cette passion curieuse qui saisit les enfants, -et à laquelle ma précoce mélancolie ajoutait une sorte d'intelligence -sentimentale. Mes sœurs s'amusaient et criaient; j'entendais leur -lointain tapage comme un accompagnement à mes idées. Le bruit -<span class="pagenum">248</span> -cessa, la nuit vint. Par hasard, ma mère s'aperçut de mon absence. -Pour éviter un reproche, notre gouvernante, une terrible mademoiselle -Caroline légitima les fausses appréhensions de ma mère en -prétendant que j'avais la maison en horreur; que si elle n'eût pas -attentivement veillé sur moi, je me serais enfui déjà; je n'étais pas -imbécile, mais sournois; parmi tous les enfants commis à ses soins, -elle n'en avait jamais rencontré dont les dispositions fussent aussi -mauvaises que les miennes. Elle feignit de me chercher et m'appela, -je répondis; elle vint au figuier où elle savait que j'étais.—Que -faisiez-vous donc là? me dit-elle.—Je regardais une étoile.—Vous -ne regardiez pas une étoile, dit ma mère qui nous écoutait -du haut de son balcon, connaît-on l'astronomie à votre âge?—Ah! -madame, s'écria mademoiselle Caroline, il a lâché le robinet du réservoir, -le jardin est inondé. Ce fut une rumeur générale. Mes -sœurs s'étaient amusées à tourner ce robinet pour voir couler l'eau; -mais, surprises par l'écartement d'une gerbe qui les avait arrosées -de toutes parts, elles avaient perdu la tête et s'étaient enfuies sans -avoir pu fermer le robinet. Atteint et convaincu d'avoir imaginé -cette espiéglerie, accusé de mensonge quand j'affirmais mon innocence, -je fus sévèrement puni. Mais châtiment horrible! je fus -persiflé sur mon amour pour les étoiles, et ma mère me défendit -de rester au jardin le soir. Les défenses tyranniques aiguisent encore -plus une passion chez les enfants que chez les hommes; les -enfants ont sur eux l'avantage de ne penser qu'à la chose défendue, -qui leur offre alors des attraits irrésistibles. J'eus donc souvent le -fouet pour mon étoile. Ne pouvant me confier à personne, je lui -disais mes chagrins dans ce délicieux ramage intérieur par lequel -un enfant bégaie ses premières idées, comme naguère il a bégayé -ses premières paroles. A l'âge de douze ans, au collége, je la contemplais -encore en éprouvant d'indicibles délices, tant les impressions -reçues au matin de la vie laissent de profondes traces au -cœur.</p> - -<p>De cinq ans plus âgé que moi, Charles fut aussi bel enfant qu'il -est bel homme, il était le privilégié de mon père, l'amour de ma -mère, l'espoir de ma famille, partant le roi de la maison. Bien fait -et robuste, il avait un précepteur. Moi, chétif et malingre, à cinq -ans je fus envoyé comme externe dans une pension de la ville, conduit -le matin et ramené le soir par le valet de chambre de mon père. -Je partais en emportant un panier peu fourni, tandis que mes -<span class="pagenum">249</span> -camarades apportaient d'abondantes provisions. Ce contraste entre -mon dénûment et leur richesse engendra mille souffrances. Les célèbres -rillettes et rillons de Tours formaient l'élément principal du -repas que nous faisions au milieu de la journée, entre le déjeuner -du matin et le dîner de la maison dont l'heure coïncidait avec -notre rentrée. Cette préparation, si prisée par quelques gourmands, -paraît rarement à Tours sur les tables aristocratiques; si -j'en entendis parler avant d'être mis en pension, je n'avais jamais -eu le bonheur de voir étendre pour moi cette brune confiture sur -une tartine de pain; mais elle n'aurait pas été de mode à la pension, -mon envie n'en eût pas été moins vive, car elle était devenue -comme une idée fixe, semblable au désir qu'inspiraient à l'une des -plus élégantes duchesses de Paris les ragoûts cuisinés par les portières, -et qu'en sa qualité de femme, elle satisfit. Les enfants devinent -la convoitise dans les regards aussi bien que vous y lisez -l'amour: je devins alors un excellent sujet de moquerie. Mes camarades, -qui presque tous appartenaient à la petite bourgeoisie, -venaient me présenter leurs excellentes rillettes en me demandant -si je savais comment elles se faisaient, où elles se vendaient, pourquoi -je n'en avais pas. Ils se pourléchaient en vantant les rillons, -ces résidus de porc sautés dans sa graisse et qui ressemblent à des -truffes cuites; ils douanaient mon panier, n'y trouvaient que des -fromages d'Olivet, ou des fruits secs, et m'assassinaient d'un:—<i>Tu -n'as donc pas de quoi?</i> qui m'apprit à mesurer la différence -mise entre mon frère et moi. Ce contraste entre mon abandon et -le bonheur des autres a souillé les roses de mon enfance, et flétri -ma verdoyante jeunesse. La première fois que, dupe d'un sentiment -généreux, j'avançai la main pour accepter la friandise tant -souhaitée qui me fut offerte d'un air hypocrite, mon mystificateur -retira sa tartine aux rires des camarades prévenus de ce dénoûment. -Si les esprits les plus distingués sont accessibles à la vanité, -comment ne pas absoudre l'enfant qui pleure de se voir méprisé, -goguenardé? A ce jeu, combien d'enfants seraient devenus gourmands, -quêteurs, lâches! Pour éviter les persécutions, je me battis. -Le courage du désespoir me rendit redoutable, mais je fus un -objet de haine, et restai sans ressources contre les traîtrises. Un -soir en sortant, je reçus dans le dos un coup de mouchoir roulé, -plein de cailloux. Quand le valet de chambre, qui me vengea rudement, -apprit cet événement à ma mère, elle s'écria:—Ce maudit -<span class="pagenum">250</span> -enfant ne nous donnera que des chagrins! J'entrai dans une horrible -défiance de moi-même, en trouvant là les répulsions que j'inspirais -en famille. Là, comme à la maison, je me repliai sur moi-même. -Une seconde tombée de neige retarda la floraison des -germes semés en mon âme. Ceux que je voyais aimés étaient de -francs polissons, ma fierté s'appuya sur cette observation, je demeurai -seul. Ainsi se continua l'impossibilité d'épancher les sentiments -dont mon pauvre cœur était gros. En me voyant toujours -assombri, haï, solitaire, le maître confirma les soupçons erronés -que ma famille avait de ma mauvaise nature. Dès que je sus écrire -et lire, ma mère me fit exporter à Pont-le-Voy, collége dirigé par -des Oratoriens qui recevaient les enfants de mon âge dans une classe -nommée la classe des <i>Pas latins</i>, où restaient aussi les écoliers -de qui l'intelligence tardive se refusait au rudiment. Je demeurai -là huit ans, sans voir personne, et menant une vie de paria. Voici -comment et pourquoi. Je n'avais que trois francs par mois pour -mes menus plaisirs, somme qui suffisait à peine aux plumes, canifs, -règles, encre et papier dont il fallait nous pourvoir. Ainsi, -ne pouvant acheter ni les échasses, ni les cordes, ni aucune des -choses nécessaires aux amusements du collége, j'étais banni des -jeux; pour y être admis, j'aurais dû flagorner les riches ou flatter -les forts de ma division. La moindre de ces lâchetés, que se permettent -si facilement les enfants, me faisait bondir le cœur. Je séjournais -sous un arbre, perdu dans de plaintives rêveries, je lisais -là les livres que nous distribuait mensuellement le bibliothécaire. -Combien de douleurs étaient cachées au fond de cette solitude monstrueuse, -quelles angoisses engendrait mon abandon? Imaginez ce -que mon âme tendre dut ressentir à la première distribution de prix -où j'obtins les deux plus estimés, le prix de thème et celui de version? -En venant les recevoir sur le théâtre au milieu des acclamations -et des fanfares, je n'eus ni mon père ni ma mère pour me -fêter, alors que le parterre était rempli par les parents de tous mes -camarades. Au lieu de baiser le distributeur, suivant l'usage, je me -précipitai dans son sein et j'y fondis en larmes. Le soir, je brûlai -mes couronnes dans le poêle. Les parents demeuraient en ville pendant -la semaine employée par les exercices qui précédaient la distribution -des prix, ainsi mes camarades décampaient tous joyeusement -le matin; tandis que moi, de qui les parents étaient à quelques -lieues de là, je restais dans les cours avec les Outre-mer, nom -<span class="pagenum">251</span> -donné aux écoliers dont les familles se trouvaient aux îles ou à l'étranger. -Le soir, durant la prière, les barbares nous vantaient les -bons dîners faits avec leurs parents. Vous verrez toujours mon malheur -s'agrandissant en raison de la circonférence des sphères sociales -où j'entrerai. Combien d'efforts n'ai-je pas tentés pour infirmer -l'arrêt qui me condamnait à ne vivre qu'en moi! Combien d'espérances -long-temps conçues avec mille élancements d'âme et détruites -en un jour! Pour décider mes parents à venir au collége, -je leur écrivais des épîtres pleines de sentiments, peut-être emphatiquement -exprimés, mais ces lettres auraient-elles dû m'attirer -les reproches de ma mère qui me réprimandait avec ironie sur -mon style? Sans me décourager, je promettais de remplir les conditions -que ma mère et mon père mettaient à leur arrivée, j'implorais -l'assistance de mes sœurs à qui j'écrivais aux jours de leur -fête et de leur naissance, avec l'exactitude des pauvres enfants délaissés, -mais avec une vaine persistance. Aux approches de la distribution -des prix, je redoublais mes prières, je parlais de triomphes -pressentis. Trompé par le silence de mes parents, je les attendais -en m'exaltant le cœur, je les annonçais à mes camarades; et quand, -à l'arrivée des familles, le pas du vieux portier qui appelait les écoliers -retentissait dans les cours, j'éprouvais alors des palpitations -maladives. Jamais ce vieillard ne prononça mon nom. Le jour où -je m'accusai d'avoir maudit l'existence, mon confesseur me montra -le ciel où fleurissait la palme promise par le <i lang="la" xml:lang="la">Beati qui lugent!</i> -du Sauveur. Lors de ma première communion, je me jetai donc -dans les mystérieuses profondeurs de la prière, séduit par les idées -religieuses dont les féeries morales enchantent les jeunes esprits. -Animé d'une ardente foi, je priais Dieu de renouveler en ma faveur -les miracles fascinateurs que je lisais dans le Martyrologe. A cinq -ans je m'envolais dans une étoile, à douze ans j'allais frapper aux -portes du Sanctuaire. Mon extase fit éclore en moi des songes inénarrables -qui meublèrent mon imagination, enrichirent ma tendresse -et fortifièrent mes facultés pensantes. J'ai souvent attribué -ces sublimes visions à des anges chargés de façonner mon âme à -de divines destinées, elles ont doué mes yeux de la faculté de voir -l'esprit intime des choses; elles ont préparé mon cœur aux magies -qui font le poète malheureux, quand il a le fatal pouvoir de comparer -ce qu'il sent à ce qui est, les grandes choses voulues au peu -qu'il obtient; elles ont écrit dans ma tête un livre où j'ai pu lire -<span class="pagenum">252</span> -ce que je devais exprimer, elles ont mis sur mes lèvres le charbon -de l'improvisateur.</p> - -<p>Mon père conçut quelques doutes sur la portée de l'enseignement -oratorien, et vint m'enlever de Pont-le-Voy pour me mettre -à Paris dans une Institution située au Marais. J'avais quinze ans. -Examen fait de ma capacité, le rhétoricien de Pont-le-Voy fut jugé -digne d'être en troisième. Les douleurs que j'avais éprouvées en -famille, à l'école, au collége, je les retrouvai sous une nouvelle -forme pendant mon séjour à la pension Lepître. Mon père ne m'avait -point donné d'argent. Quand mes parents savaient que je pouvais -être nourri, vêtu, gorgé de latin, bourré de grec, tout était -résolu. Durant le cours de ma vie collégiale, j'ai connu mille camarades -environ, et n'ai rencontré chez aucun l'exemple d'une -pareille indifférence. Attaché fanatiquement aux Bourbons, monsieur -Lepître avait eu des relations avec mon père à l'époque où -des royalistes dévoués essayèrent d'enlever au Temple la reine -Marie-Antoinette; ils avaient renouvelé connaissance; monsieur -Lepître se crut donc obligé de réparer l'oubli de mon père, mais -la somme qu'il me donna mensuellement fut médiocre, car il ignorait -les intentions de ma famille. La pension était installée à l'ancien -hôtel Joyeuse, où, comme dans toutes les anciennes demeures -seigneuriales, il se trouvait une loge de suisse. Pendant la récréation -qui précédait l'heure où le <i>gâcheux</i> nous conduisait au lycée -Charlemagne, les camarades opulents allaient déjeuner chez notre -portier, nommé Doisy. Monsieur Lepître ignorait ou souffrait le -commerce de Doisy, véritable contrebandier que les élèves avaient -intérêt à choyer: il était le secret chaperon de nos écarts, le confident -des rentrées tardives, notre intermédiaire entre les loueurs -de livres défendus. Déjeuner avec une tasse de café au lait était un -goût aristocratique, expliqué par le prix excessif auquel montèrent -les denrées coloniales sous Napoléon. Si l'usage du sucre et du café -constituait un luxe chez les parents, il annonçait parmi nous une -supériorité vaniteuse qui aurait engendré notre passion, si la pente -à l'imitation, si la gourmandise, si la contagion de la mode n'eussent -pas suffi. Doisy nous faisait crédit, il nous supposait à tous des -sœurs ou des tantes qui approuvent le point d'honneur des écoliers -et payent leurs dettes. Je résistai long-temps aux blandices de la -buvette. Si mes juges eussent connu la force des séductions, les -héroïques aspirations de mon âme vers le stoïcisme, les rages contenues -<span class="pagenum">253</span> -pendant ma longue résistance, ils eussent essuyé mes pleurs -au lieu de les faire couler. Mais, enfant, pouvais-je avoir cette -grandeur d'âme qui fait mépriser le mépris d'autrui? Puis je sentis -peut-être les atteintes de plusieurs vices sociaux dont la puissance -fut augmentée par ma convoitise. Vers la fin de la deuxième année, -mon père et ma mère vinrent à Paris. Le jour de leur arrivée me -fut annoncé par mon frère: il habitait Paris et ne m'avait pas fait -une seule visite. Mes sœurs étaient du voyage, et nous devions -voir Paris ensemble. Le premier jour nous irions dîner au Palais-Royal -afin d'être tout portés au Théâtre-Français. Malgré l'ivresse -que me causa ce programme de fêtes inespérées, ma joie fut détendue -par le vent d'orage qui impressionne si rapidement les habitués -du malheur. J'avais à déclarer cent francs de dettes contractées -chez le sieur Doisy, qui me menaçait de demander lui-même -son argent à mes parents. J'inventai de prendre mon frère pour -drogman de Doisy, pour interprète de mon repentir, pour médiateur -de mon pardon. Mon père pencha vers l'indulgence. Mais -ma mère fut impitoyable, son œil bleu foncé me pétrifia, elle fulmina -de terribles prophéties. «Que serais-je plus tard, si dès l'âge -de dix-sept ans je faisais de semblables équipées! Étais-je bien son -fils? Allais-je ruiner ma famille? Étais-je donc seul au logis? La -carrière embrassée par mon frère Charles n'exigeait-elle pas une -dotation indépendante, déjà méritée par une conduite qui glorifiait -sa famille, tandis que j'en serais la honte? Mes deux sœurs se -marieraient-elles sans dot? Ignorais-je donc le prix de l'argent et -ce que je coûtais? A quoi servaient le sucre et le café dans une -éducation? Se conduire ainsi, n'était-ce pas apprendre tous les -vices?» Marat était un ange en comparaison de moi. Après avoir -subi le choc de ce torrent qui charria mille terreurs en mon âme, -mon frère me reconduisit à ma pension, je perdis le dîner aux -Frères Provençaux et fus privé de voir Talma dans <i>Britannicus</i>. -Telle fut mon entrevue avec ma mère après une séparation de douze -ans.</p> - -<p>Quand j'eus fini mes humanités, mon père me laissa sous la tutelle -de monsieur Lepître: je devais apprendre les mathématiques -transcendantes, faire une première année de Droit et commencer -de hautes études. Pensionnaire en chambre et libéré des classes, je -crus à une trêve entre la misère et moi. Mais malgré mes dix-neuf -ans, ou peut-être à cause de mes dix-neuf ans, mon père continua -<span class="pagenum">254</span> -le système qui m'avait envoyé jadis à l'école sans provisions de -bouche, au collége sans menus plaisirs, et donné Doisy pour -créancier. J'eus peu d'argent à ma disposition. Que tenter à Paris -sans argent? D'ailleurs, ma liberté fut savamment enchaînée. -Monsieur Lepître me faisait accompagner à l'École de Droit par un -gâcheux qui me remettait aux mains du professeur, et venait me -reprendre. Une jeune fille aurait été gardée avec moins de précautions -que les craintes de ma mère n'en inspirèrent pour conserver -ma personne. Paris effrayait à bon droit mes parents. Les écoliers -sont secrètement occupés de ce qui préoccupe aussi les demoiselles -dans leurs pensionnats; quoi qu'on fasse, celles-ci parleront toujours -de l'amant, et ceux-là de la femme. Mais à Paris, et dans ce -temps, les conversations entre camarades étaient dominées par le -monde oriental et sultanesque du Palais-Royal. Le Palais-Royal -était un Eldorado d'amour où le soir les lingots couraient tout -monnayés. Là cessaient les doutes les plus vierges, là pouvaient -s'apaiser nos curiosités allumées! Le Palais-Royal et moi, nous -fûmes deux asymptotes, dirigées l'une vers l'autre sans pouvoir se -rencontrer. Voici comment le sort déjoua mes tentatives. Mon père -m'avait présenté chez une de mes tantes qui demeurait dans l'île -Saint-Louis, où je dus aller dîner les jeudis et les dimanches, -conduit par madame ou par monsieur Lepître, qui, ces jours-là, -sortaient et me reprenaient le soir en revenant chez eux. Singulières -récréations! La marquise de Listomère était une grande -dame cérémonieuse qui n'eut jamais la pensée de m'offrir un écu. -Vieille comme une cathédrale, peinte comme une miniature, -somptueuse dans sa mise, elle vivait dans son hôtel comme si -Louis XV ne fût pas mort, et ne voyait que des vieilles femmes et des -gentilshommes, société de corps fossiles où je croyais être dans un -cimetière. Personne ne m'adressait la parole, et je ne me sentais -pas la force de parler le premier. Les regards hostiles ou froids me -rendaient honteux de ma jeunesse qui semblait importune à tous. -Je basai le succès de mon escapade sur cette indifférence, en me -proposant de m'esquiver un jour, aussitôt le dîner fini, pour voler -aux Galeries de bois. Une fois engagée dans un whist, ma tante ne -faisait plus attention à moi. Jean, son valet de chambre, se souciait -peu de monsieur Lepître; mais ce malheureux dîner se prolongeait -malheureusement en raison de la vétusté des mâchoires -ou de l'imperfection des râteliers. Enfin un soir, entre huit et -<span class="pagenum">255</span> -neuf heures, j'avais gagné l'escalier, palpitant comme Bianca Capello -le jour de sa fuite; mais, quand le suisse m'eut tiré le cordon, -je vis le fiacre de monsieur Lepître dans la rue, et le bonhomme -qui me demandait de sa voix poussive. Trois fois le hasard s'interposa -fatalement entre l'enfer du Palais-Royal et le paradis de ma -jeunesse. Le jour où, me trouvant honteux à vingt ans de mon -ignorance, je résolus d'affronter tous les périls pour en finir; au -moment où faussant compagnie à monsieur Lepître pendant qu'il -montait en voiture, opération difficile, il était gros comme -Louis XVIII et pied-bot; eh! bien, ma mère arrivait en chaise de -poste! Je fus arrêté par son regard et demeurai comme l'oiseau -devant le serpent. Par quel hasard la rencontrai-je? Rien de plus -naturel. Napoléon tentait ses derniers coups. Mon père, qui pressentait -le retour des Bourbons, venait éclairer mon frère employé -déjà dans la diplomatie impériale. Il avait quitté Tours avec ma -mère. Ma mère s'était chargée de m'y reconduire pour me soustraire -aux dangers dont la capitale semblait menacée à ceux qui -suivaient intelligemment la marche des ennemis. En quelques minutes -je fus enlevé de Paris, au moment où son séjour allait m'être -fatal. Les tourments d'une imagination sans cesse agitée de désirs -réprimés, les ennuis d'une vie attristée par de constantes privations, -m'avaient contraint à me jeter dans l'étude, comme les -hommes lassés de leur sort se confinaient autrefois dans un cloître. -Chez moi, l'étude était devenue une passion qui pouvait m'être -fatale en m'emprisonnant à l'époque où les jeunes gens doivent -se livrer aux activités enchanteresses de leur nature printanière.</p> - -<p>Ce léger croquis d'une jeunesse, où vous devinez d'innombrables -élégies, était nécessaire pour expliquer l'influence qu'elle -exerça sur mon avenir. Affecté par tant d'éléments morbides, à -vingt ans passés, j'étais encore petit, maigre et pâle. Mon âme -pleine de vouloirs se débattait avec un corps débile en apparence; -mais qui, selon le mot d'un vieux médecin de Tours, subissait la -dernière fusion d'un <ins id="cor_44" title="tempéramment">tempérament</ins> de fer. Enfant par le corps et -vieux par la pensée, j'avais tant lu, tant médité, que je connaissais -métaphysiquement la vie dans ses hauteurs au moment où j'allais -apercevoir les difficultés tortueuses de ses défilés et les chemins -sablonneux de ses plaines. Des hasards inouïs m'avaient laissé dans -cette délicieuse période où surgissent les premiers troubles de -l'âme, où elle s'éveille aux voluptés, où pour elle tout est sapide -<span class="pagenum">256</span> -et frais. J'étais entre ma puberté prolongée par mes travaux et une -virilité qui poussait tardivement ses rameaux verts. Nul jeune -homme ne fut, mieux que je ne l'étais, préparé à sentir, à aimer. -Pour bien comprendre mon récit, reportez-vous donc à ce bel âge -où la bouche est vierge de mensonges, où le regard est franc, -quoique voilé par des paupières qu'alourdissent les timidités en -contradiction avec le désir, où l'esprit ne se plie point au jésuitisme -du monde, où la couardise du cœur égale en violence les générosités -du premier mouvement.</p> - -<p>Je ne vous parlerai point du voyage que je fis de Paris à Tours -avec ma mère. La froideur de ses façons réprima l'essor de mes tendresses. -En partant de chaque nouveau relais, je me promettais de -parler; mais un regard, un mot effarouchaient les phrases prudemment -méditées pour mon exorde. A Orléans, au moment de se coucher, -ma mère me reprocha mon silence. Je me jetai à ses pieds, -j'embrassai ses genoux en pleurant à chaudes larmes, je lui ouvris -mon cœur, gros d'affection; j'essayai de la toucher par l'éloquence -d'une plaidoirie affamée d'amour, et dont les accents eussent remué -les entrailles d'une marâtre. Ma mère me répondit que je -jouais la comédie. Je me plaignis de son abandon, elle m'appela -fils dénaturé. J'eus un tel serrement de cœur, qu'à Blois je courus -sur le pont pour me jeter dans la Loire. Mon suicide fut empêché -par la hauteur du parapet.</p> - -<p>A mon arrivée, mes deux sœurs, qui ne me connaissaient point, -marquèrent plus d'étonnement que de tendresse; cependant plus -tard, par comparaison, elles me parurent pleines d'amitié pour -moi. Je fus logé dans une chambre, au troisième étage. Vous aurez -compris l'étendue de mes misères quand je vous aurai dit que ma -mère me laissa, moi, jeune homme de vingt ans, sans autre linge -que celui de mon misérable trousseau de pension, sans autre garde-robe -que mes vêtements de Paris. Si je volais d'un bout du salon -à l'autre pour lui ramasser son mouchoir, elle ne me disait que le -froid merci qu'une femme accorde à son valet. Obligé de l'observer -pour reconnaître s'il y avait en son cœur des endroits friables où -je pusse attacher quelques rameaux d'affection, je vis en elle une -grande femme sèche et mince, joueuse, égoïste, impertinente -comme toutes les Listomère chez qui l'impertinence se compte -dans la dot. Elle ne voyait dans la vie que des devoirs à remplir; -toutes les femmes froides que j'ai rencontrées se faisaient comme -<span class="pagenum">257</span> -elle une religion du devoir: elle recevait nos adorations comme un -prêtre reçoit l'encens à la messe; mon frère aîné semblait avoir -absorbé le peu de maternité qu'elle avait au cœur. Elle nous piquait -sans cesse par les traits d'une ironie mordante, l'arme des -gens sans cœur, et de laquelle elle se servait contre nous qui ne -pouvions lui rien répondre. Malgré ces barrières épineuses, les -sentiments instinctifs tiennent par tant de racines, la religieuse -terreur inspirée par une mère de laquelle il coûte trop de désespérer -conserve tant de liens, que la sublime erreur de notre amour -se continua jusqu'au jour où, plus avancés dans la vie, elle fut -souverainement jugée. En ce jour commencent les représailles des -enfants dont l'indifférence engendrée par les déceptions du passé, -grossie des épaves limoneuses qu'ils en ramènent, s'étend jusque -sur la tombe. Ce terrible despotisme chassa les idées voluptueuses -que j'avais follement médité de satisfaire à Tours. Je me jetai désespérément -dans la bibliothèque de mon père, où je me mis à lire -tous les livres que je ne connaissais point. Mes longues séances de -travail m'épargnèrent tout contact avec ma mère, mais elles aggravèrent -ma situation morale. Parfois, ma sœur aînée, celle qui -a épousé notre cousin le marquis de Listomère, cherchait à me -consoler sans pouvoir calmer l'irritation à laquelle j'étais en proie. -Je voulais mourir.</p> - -<p>De grands événements, auxquels j'étais étranger, se préparaient -alors. Parti de Bordeaux pour rejoindre Louis XVIII à Paris, le -duc d'Angoulême recevait, à son passage dans chaque ville, des -ovations préparées par l'enthousiasme qui saisissait la vieille France -au retour des Bourbons. La Touraine en émoi pour ses princes légitimes, -la ville en rumeur, les fenêtres pavoisées, les habitants -endimanchés, les apprêts d'une fête, et ce je ne sais quoi répandu -dans l'air et qui grise, me donnèrent l'envie d'assister au bal offert -au prince. Quand je me mis de l'audace au front pour exprimer ce -désir à ma mère, alors trop malade pour pouvoir assister à la fête, -elle se courrouça grandement. Arrivais-je du Congo pour ne rien -savoir? Comment pouvais-je imaginer que notre famille ne serait -pas représentée à ce bal? En l'absence de mon père et de mon frère, -n'était-ce pas à moi d'y aller? N'avais-je pas une mère? ne pensait-elle -pas au bonheur de ses enfants? En un moment le fils quasi -désavoué devenait un personnage. Je fus autant abasourdi de mon -importance que du déluge de raisons ironiquement déduites par -<span class="pagenum">258</span> -lesquelles ma mère accueillit ma supplique. Je questionnai mes -sœurs, j'appris que ma mère, à laquelle plaisaient ces coups de -théâtre, s'était forcément occupée de ma toilette. Surpris par les -exigences de ses pratiques, aucun tailleur de Tours n'avait pu se -charger de mon équipement. Ma mère avait mandé son ouvrière à -la journée, qui, suivant l'usage des provinces, savait faire toute -espèce de couture. Un habit bleu-barbeau me fut secrètement confectionné -tant bien que mal. Des bas de soie et des escarpins neufs -furent facilement trouvés; les gilets d'homme se portaient courts, -je pus mettre un des gilets de mon père; pour la première fois j'eus -une chemise à jabot dont les tuyaux gonflèrent ma poitrine et s'entortillèrent -dans le nœud de ma cravate. Quand je fus habillé, je me ressemblais -si peu, que mes sœurs me donnèrent par leurs compliments -le courage de paraître devant la Touraine assemblée. Entreprise ardue! -Cette fête comportait trop d'appelés pour qu'il y eût beaucoup -d'élus. Grâce à l'exiguité de ma taille, je me faufilai sous une tente -construite dans les jardins de la maison Papion, et j'arrivai près du -fauteuil où trônait le prince. En un moment je fus suffoqué par la -chaleur, ébloui par les lumières, par les tentures rouges, par les ornements -dorés, par les toilettes et les diamants de la première fête -publique à laquelle j'assistais. J'étais poussé par une foule d'hommes -et de femmes qui se ruaient les uns sur les autres et se heurtaient -dans un nuage de poussière. Les cuivres ardents et les éclats bourboniens -de la musique militaire étaient étouffés sous les hourra de:—Vive -le duc d'Angoulême! vive le roi! vivent les Bourbons! -Cette fête était une débâcle d'enthousiasme où chacun s'efforçait de -se surpasser dans le féroce empressement de courir au soleil levant -des Bourbons, véritable égoïsme de parti qui me laissa froid, me -rapetissa, me replia sur moi-même.</p> - -<p>Emporté comme un fétu dans ce tourbillon, j'eus un enfantin -désir d'être duc d'Angoulême, de me mêler ainsi à ces princes qui -paradaient devant un public ébahi. La niaise envie du Tourangeau -fit éclore une ambition que mon caractère et les circonstances ennoblirent. -Qui n'a pas jalousé cette adoration dont une répétition -grandiose me fut offerte quelques mois après, quand Paris tout entier -se précipita vers l'Empereur à son retour de l'île d'Elbe? Cet -empire exercé sur les masses dont les sentiments et la vie se déchargent -dans une seule âme, me voua soudain à la gloire, cette prêtresse -qui égorge les Français aujourd'hui, comme autrefois la druidesse -<span class="pagenum">259</span> -sacrifiait les Gaulois. Puis tout à coup je rencontrai la femme -qui devait aiguillonner sans cesse mes ambitieux désirs, et les combler -en me jetant au cœur de la Royauté. Trop timide pour inviter -une danseuse, et craignant d'ailleurs de brouiller les figures, je devins -naturellement très-grimaud et ne sachant que faire de ma personne. -Au moment où je souffrais du malaise causé par le piétinement -auquel nous oblige une foule, un officier marcha sur mes -pieds gonflés autant par la compression du cuir que par la chaleur. -Ce dernier ennui me dégoûta de la fête. Il était impossible de sortir, -je me réfugiai dans un coin au bout d'une banquette abandonnée, -où je restai les yeux fixes, immobile et boudeur. Trompée par ma -chétive apparence, une femme me prit pour un enfant prêt à s'endormir -en attendant le bon plaisir de sa mère, et se posa près de -moi par un mouvement d'oiseau qui s'abat sur son nid. Aussitôt je -sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla -depuis la poésie orientale. Je regardai ma voisine, et fus plus ébloui -par elle que je ne l'avais été par la fête; elle devint toute ma fête. -Si vous avez bien compris ma vie antérieure, vous devinerez les sentiments -qui sourdirent en mon cœur. Mes yeux furent tout à coup -frappés par de blanches épaules rebondies sur lesquelles j'aurais -voulu pouvoir me rouler, des épaules légèrement rosées qui semblaient -rougir comme si elles se trouvaient nues pour la première -fois, de pudiques épaules qui avaient une âme, et dont la peau satinée -éclatait à la lumière comme un tissu de soie. Ces épaules étaient -partagées par une raie, le long de laquelle coula mon regard, plus -hardi que ma main. Je me haussai tout palpitant pour voir le corsage -et fus complétement fasciné par une gorge chastement couverte -d'une gaze, mais dont les globes azurés et d'une rondeur parfaite -étaient douillettement couchés dans des flots de dentelle. Les plus -légers détails de cette tête furent des amorces qui réveillèrent en -moi des jouissances infinies: le brillant des cheveux lissés au-dessus -d'un cou velouté comme celui d'une petite fille, les lignes blanches -que le peigne y avait dessinées et où mon imagination courut -comme en de frais sentiers, tout me fit perdre l'esprit. Après m'être -assuré que personne ne me voyait, je me plongeai dans ce dos comme -un enfant qui se jette dans le sein de sa mère, et je baisai toutes ces -épaules en y roulant ma tête. Cette femme poussa un cri perçant, que -la musique empêcha d'entendre; elle se retourna, me vit et me dit: -«—Monsieur?» Ah! si elle avait dit: «—Mon petit bonhomme, -<span class="pagenum">260</span> -qu'est-ce qui vous prend donc!» je l'aurais tuée peut-être; mais à -ce <i>monsieur!</i> des larmes chaudes jaillirent de mes yeux. Je fus -pétrifié par un regard animé d'une sainte colère, par une tête sublime -couronnée d'un diadème de cheveux cendrés, en harmonie avec -ce dos d'amour. La pourpre de la pudeur offensée étincela sur son visage, -que désarmait déjà le pardon de la femme qui comprend une -frénésie quand elle en est le principe, et devine des adorations infinies -dans les larmes du repentir. Elle s'en alla par un mouvement -de reine. Je sentis alors le ridicule de ma position; alors seulement je -compris que j'étais fagotté comme le singe d'un Savoyard. J'eus -honte de moi. Je restai tout hébété, savourant la pomme que je venais -de voler, gardant sur mes lèvres la chaleur de ce sang que j'avais -aspiré, ne me repentant de rien, et suivant du regard cette -femme descendue des cieux. Saisi par le premier aspect charnel de -la grande fièvre du cœur, j'errai dans le bal devenu désert, sans -pouvoir y retrouver mon inconnue. Je revins me coucher métamorphosé.</p> - -<p>Une âme nouvelle, une âme aux ailes diaprées avait brisé sa -larve. Tombée des steppes bleus où je l'admirais, ma chère étoile -s'était donc faite femme en conservant sa clarté, ses scintillements -et sa fraîcheur. J'aimai soudain sans rien savoir de l'amour. N'est-ce -pas une étrange chose que cette première irruption du sentiment le -plus vif de l'homme? J'avais rencontré dans le salon de ma tante -quelques jolies femmes, aucune ne m'avait causé la moindre impression. -Existe-t-il donc une heure, une conjonction d'astres, une réunion -de circonstances expresses, une certaine femme entre toutes, -pour déterminer une passion exclusive, au temps où la passion embrasse -le sexe entier? En pensant que mon élue vivait en Touraine, -j'aspirais l'air avec délices, je trouvai au bleu du temps une couleur -que je ne lui ai plus vue nulle part. Si j'étais ravi mentalement, je -parus sérieusement malade, et ma mère eut des craintes mêlées de -remords. Semblable aux animaux qui sentent venir le mal, j'allai -m'accroupir dans un coin du jardin pour y rêver au baiser que j'avais -volé. Quelques jours après ce bal mémorable, ma mère attribua -l'abandon de mes travaux, mon indifférence à ses regards oppresseurs, -mon insouciance de ses ironies et ma sombre attitude, aux -crises naturelles que doivent subir les jeunes gens de mon âge. La -campagne, cet éternel remède des affections auxquelles la médecine -ne connaît rien, fut regardée comme le meilleur moyen de me -<span class="pagenum">261</span> -sortir de mon apathie. Ma mère décida que j'irais passer quelques -jours à Frapesle, château situé sur l'Indre entre Montbazon et Azay-le-Rideau, -chez l'un de ses amis, à qui sans doute elle donna des -instructions secrètes. Le jour où j'eus ainsi la clef des champs, j'avais -si drument nagé dans l'océan de l'amour que je l'avais traversé. -J'ignorais le nom de mon inconnue, comment la désigner, où -la trouver? d'ailleurs, à qui pouvais-je parler d'elle? Mon caractère -timide augmentait encore les craintes inexpliquées qui s'emparent des -jeunes cœurs au début de l'amour, et me faisait commencer par la -mélancolie qui termine les passions sans espoir. Je ne demandais -pas mieux que d'aller, venir, courir à travers champs. Avec ce courage -d'enfant qui ne doute de rien et comporte je ne sais quoi de -chevaleresque, je me proposais de fouiller tous les châteaux de la -Touraine, en y voyageant à pied, en me disant à chaque jolie tourelle:—C'est -là!</p> - -<p>Donc, un jeudi matin je sortis de Tours par la barrière Saint-Éloy, -je traversai les ponts Saint-Sauveur, j'arrivai dans Poncher en levant -le nez à chaque maison, et gagnai la route de Chinon. Pour la -première fois de ma vie, je pouvais m'arrêter sous un arbre, marcher -lentement ou vite à mon gré sans être questionné par personne. -Pour un pauvre être écrasé par les différents despotismes qui, peu -ou prou, pèsent sur toutes les jeunesses, le premier usage du libre -arbitre, exercé même sur des riens, apportait à l'âme je ne sais -quel épanouissement. Beaucoup de raisons se réunirent pour faire -de ce jour une fête pleine d'enchantements. Dans mon enfance, -mes promenades ne m'avaient pas conduit à plus d'une lieue hors -la ville. Mes courses aux environs de Pont-le-Voy, ni celles que je -fis dans Paris, ne m'avaient gâté sur les beautés de la nature champêtre. -Néanmoins il me restait, des premiers souvenirs de ma vie, -le sentiment du beau qui respire dans le paysage de Tours avec lequel -je m'étais familiarisé. Quoique complétement neuf à la poésie -des sites, j'étais donc exigeant à mon insu, comme ceux qui sans -avoir la pratique d'un art en imaginent tout d'abord l'idéal. Pour -aller au château de Frapesle, les gens à pied ou à cheval abrègent la -route en passant par les landes dites de Charlemagne, terres en friche, -situées au sommet du plateau qui sépare le bassin du Cher et celui -de l'Indre, et où mène un chemin de traverse que l'on prend à -Champy. Ces landes plates et sablonneuses, qui vous attristent durant -une lieue environ, joignent par un bouquet de bois le chemin de -<span class="pagenum">262</span> -Saché, nom de la commune d'où dépend Frapesle. Ce chemin, qui -débouche sur la route de Chinon, bien au delà de Ballan, longe une -plaine ondulée sans accidents remarquables, jusqu'au petit pays d'Artanne. -Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit -à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles -collines; une magnifique coupe d'émeraude au fond de laquelle l'Indre -se roule par des mouvements de serpent. A cet aspect, je fus saisi -d'un étonnement voluptueux que l'ennui des landes ou la fatigue -du chemin avait préparé.—Si cette femme, la fleur de son sexe, -habite un lieu dans le monde, ce lieu, le voici? A cette pensée je -m'appuyai contre un noyer sous lequel, depuis ce jour, je me repose -toutes les fois que je reviens dans ma chère vallée. Sous cet arbre confident -de mes pensées, je m'interroge sur les changements que j'ai -subis pendant le temps qui s'est écoulé depuis le dernier jour où j'en -suis parti. Elle demeurait là, mon cœur ne me trompait point: le -premier castel que je vis au penchant d'une lande était son habitation. -Quand je m'assis sous mon noyer, le soleil de midi faisait pétiller -les ardoises de son toit et les vitres de ses fenêtres. Sa robe de -percale produisait le point blanc que je remarquai dans ses vignes -sous un hallebergier. Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien -savoir encore, <span class="cs7">LE LYS DE CETTE VALLÉE</span> où elle croissait pour le ciel, -en la remplissant du parfum de ses vertus. L'amour infini, sans autre -aliment qu'un objet à peine entrevu dont mon âme était remplie, -je le trouvais exprimé par ce long ruban d'eau qui ruisselle au soleil -entre deux rives vertes, par ces lignes de peupliers qui parent -de leurs dentelles mobiles ce val d'amour, par les bois de chênes -qui s'avancent entre les vignobles sur des coteaux que la rivière -arrondit toujours différemment, et par ces horizons estompés qui -fuient en se contrariant. Si vous voulez voir la nature belle et vierge -comme une fiancée, allez là par un jour de printemps; si vous voulez -calmer les plaies saignantes de votre cœur, revenez-y par les derniers -jours de l'automne; au printemps, l'amour y bat des ailes à -plein ciel, en automne on y songe à ceux qui ne sont plus. Le poumon -malade y respire une bienfaisante fraîcheur, la vue s'y repose -sur des touffes dorées qui communiquent à l'âme leurs paisibles -douceurs. En ce moment, les moulins situés sur les chutes de l'Indre -donnaient une voix à cette vallée frémissante, les peupliers se balançaient -en riant, pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les -cigales criaient, tout y était mélodie. Ne me demandez plus pourquoi -<span class="pagenum">263</span> -j'aime la Touraine? je ne l'aime ni comme on aime son berceau, ni -comme on aime une oasis dans le désert; je l'aime comme un artiste -aime l'art; je l'aime moins que je ne vous aime, mais sans la -Touraine, peut-être ne vivrais-je plus. Sans savoir pourquoi, mes -yeux revenaient au point blanc, à la femme qui brillait dans ce vaste -jardin comme au milieu des buissons verts éclatait la clochette d'un -convolvulus, flétrie si l'on y touche. Je descendis, l'âme émue, au -fond de cette corbeille, et vis bientôt un village que la poésie qui -surabondait en moi me fit trouver sans pareil. Figurez-vous trois -moulins posés parmi des îles gracieusement découpées, couronnées -de quelques bouquets d'arbres au milieu d'une prairie d'eau; quel -autre nom donner à ces végétations aquatiques, si vivaces, si bien -colorées, qui tapissent la rivière, surgissent au-dessus, ondulent avec -elle, se laissent aller à ses caprices et se plient aux tempêtes de la -rivière fouettée par la roue des moulins! Çà et là, s'élèvent des masses -de gravier sur lesquelles l'eau se brise en y formant des franges où -reluit le soleil. Les amaryllis, le nénuphar, le lys d'eau, les joncs, -les flox décorent les rives de leurs magnifiques tapisseries. Un pont -tremblant composé de poutrelles pourries, dont les piles sont couvertes -de fleurs, dont les garde-fous plantés d'herbes vivaces et de -mousses veloutées se penchent sur la rivière et ne tombent point; -des barques usées, des filets de pêcheurs, le chant monotone d'un -berger, les canards qui voguaient entre les îles ou s'épluchaient sur -le jard, nom du gros sable que charrie la Loire; des garçons meuniers, -le bonnet sur l'oreille, occupés à charger leurs mulets; chacun -de ces détails rendait cette scène d'une naïveté surprenante. -Imaginez au delà du pont deux ou trois fermes, un colombier, des -tourterelles, une trentaine de masures séparées par des jardins, par -des haies de chèvrefeuilles, de jasmins et de clématites; puis du fumier -fleuri devant toutes les portes, des poules et des coqs par les -chemins? voilà le village du Pont-de-Ruan, joli village surmonté -d'une vieille église pleine de caractère, une église du temps des croisades, -et comme les peintres en cherchent pour leurs tableaux. Encadrez -le tout de noyers antiques, de jeunes peupliers aux feuilles -d'or pâle, mettez de gracieuses fabriques au <ins id="cor_45" title="mileu">milieu</ins> des longues prairies -où l'œil se perd sous un ciel chaud et vaporeux, vous aurez -une idée d'un des mille points de vue de ce beau pays. Je suivis le -chemin de Saché sur la gauche de la rivière, en observant les détails -des collines qui meublent la rive opposée. Puis enfin j'atteignis un -<span class="pagenum">264</span> -parc orné d'arbres centenaires qui m'indiqua le château de Frapesle. -J'arrivai précisément à l'heure où la cloche annonçait le déjeuner. -Après le repas, mon hôte, ne soupçonnant pas que j'étais venu de -Tours à pied, me fit parcourir les alentours de sa terre où de toutes -parts je vis la vallée sous toutes ses formes: ici par une échappée, -là tout entière; souvent mes yeux furent attirés à l'horizon par la -belle lame d'or de la Loire où, parmi les roulées, les voiles dessinaient -de fantasques figures qui fuyaient emportées par le vent. En -gravissant une crête, j'admirai pour la première fois le château d'Azay, -diamant taillé à facettes, serti par l'Indre, monté sur des pilotis -masqués de fleurs. Puis je vis dans un fond les masses romantiques -du château de Saché, mélancolique séjour plein d'harmonies, trop -graves pour les gens superficiels, chères aux poètes dont l'âme est -endolorie. Aussi, plus tard, en aimai-je le silence, les grands arbres -chenus, et ce je ne sais quoi mystérieux épandu dans son vallon solitaire! -Mais chaque fois que je retrouvais au penchant de la côte -voisine le mignon castel aperçu, choisi par mon premier regard, je -m'y arrêtais complaisamment.</p> - -<p>—Hé! me dit mon hôte en lisant dans mes yeux l'un de ces pétillants -désirs toujours si naïvement exprimés à mon âge, vous -sentez de loin une jolie femme comme un chien flaire le gibier.</p> - -<p>Je n'aimai pas ce dernier mot, mais je demandai le nom du -castel et celui du propriétaire.</p> - -<p>—Ceci est Clochegourde, me dit-il, une jolie maison appartenant -au comte de Mortsauf, le représentant d'une famille historique en -Touraine, dont la fortune date de Louis XI, et dont le nom indique -l'aventure à laquelle il doit et ses armes et son illustration. Il -descend d'un homme qui survécut à la potence. Aussi les Mortsauf -portent-ils <i>d'or, à la croix de sable alezée potencée et -contre-potencée, chargée en cœur d'une fleur de lys d'or -au pied nourri</i>, avec: <i>Dieu saulve le Roi notre Sire</i>, pour devise. -Le comte est venu s'établir sur ce domaine au retour de l'émigration. -Ce bien est à sa femme, une demoiselle de Lenoncourt, de la -maison de Lenoncourt-Givry, qui va s'éteindre: madame de Mortsauf -est fille unique. Le peu de fortune de cette famille contraste si -singulièrement avec l'illustration des noms, que, par orgueil ou par -nécessité peut-être, ils restent toujours à Clochegourde et n'y voient -personne. Jusqu'à présent leur attachement aux Bourbons pouvait -justifier leur solitude; mais je doute que le retour du roi change -<span class="pagenum">265</span> -leur manière de vivre. En venant m'établir ici, l'année dernière, -je suis allé leur faire une visite de politesse; ils me l'ont rendue et -nous ont invités à dîner; l'hiver nous a séparés pour quelques mois; -puis les événements politiques ont retardé notre retour, car je ne -suis à Frapesle que depuis peu de temps. Madame de Mortsauf est -une femme qui pourrait occuper partout la première place.</p> - -<p>—Vient-elle souvent à Tours?</p> - -<p>—Elle n'y va jamais. Mais, dit-il en se reprenant, elle y est allée -dernièrement, au passage du duc d'Angoulême qui s'est montré -fort gracieux pour monsieur de Mortsauf.</p> - -<p>—C'est elle! m'écriai-je.</p> - -<p>—Qui, elle?</p> - -<p>—Une femme qui a de belles épaules.</p> - -<p>—Vous rencontrerez en Touraine beaucoup de femmes qui ont -de belles épaules, dit-il en riant. Mais si vous n'êtes pas fatigué, -nous pouvons passer la rivière, et monter à Clochegourde, où vous -aviserez à reconnaître vos épaules.</p> - -<p>J'acceptai, non sans rougir de plaisir et de honte. Vers quatre -heures nous arrivâmes au petit château que mes yeux caressaient -depuis si long-temps. Cette habitation, qui fait un bel effet dans -le paysage, est en réalité modeste. Elle a cinq fenêtres de face, -chacune de celles qui terminent la façade exposée au midi s'avance -d'environ deux toises, artifice d'architecture qui simule deux pavillons -et donne de la grâce au logis; celle du milieu sert de porte, -et on en descend par un double perron dans des jardins étagés qui -atteignent à une étroite prairie située le long de l'Indre. Quoiqu'un -chemin communal sépare cette prairie de la dernière terrasse ombragée -par une allée d'acacias et de vernis du Japon, elle semble -faire partie des jardins; car le chemin est creux, encaissé d'un côté -par la terrasse, et bordé de l'autre par une haie normande. Les -pentes bien ménagées mettent assez de distance entre l'habitation -et la rivière pour sauver les inconvénients du voisinage des eaux -sans en ôter l'agrément. Sous la maison se trouvent des remises, des -écuries, des resserres, des cuisines dont les diverses ouvertures -dessinent des arcades. Les toits sont gracieusement contournés -aux angles, décorés de mansardes à croisillons sculptés et de bouquets -en plomb sur les pignons. La toiture, sans doute négligée -pendant la révolution, est chargée de cette rouille produite par les -mousses plates et rougeâtres qui croissent sur les maisons exposées au -<span class="pagenum">266</span> -midi. La porte-fenêtre du perron est surmontée d'un campanile où -reste sculpté l'écusson des Blamont-Chauvry: <i>écartelé de gueules -à un pal de vair, flanqué de deux mains appaumées de -carnation et d'or à deux lances de sable mises en chevron</i>. -La devise: <i>Voyez tous, nul ne touche!</i> me frappa vivement. Les -supports, qui sont un griffon et un dragon de gueules enchaînés d'or, -faisaient un joli effet sculptés. La Révolution avait endommagé la -couronne ducale et le cimier qui se compose d'un palmier de sinople -fruité d'or. Senart, Secrétaire du Comité de Salut public, était -bailli de Saché avant 1781, ce qui explique ces dévastations.</p> - -<p>Ces dispositions donnent une élégante physionomie à ce castel -ouvragé comme une fleur, et qui semble ne pas peser sur le sol. Vu -de la vallée, le rez-de-chaussée semble être au premier étage; mais -du côté de la cour, il est de plain-pied avec une large allée sablée -donnant sur un boulingrin animé par plusieurs corbeilles de fleurs. -A droite et à gauche, les clos de vignes, les vergers et quelques -pièces de terres labourables plantées de noyers, descendent rapidement, -enveloppent la maison de leurs massifs, et atteignent les bords -de l'Indre, que garnissent en cet endroit des touffes d'arbres dont les -verts ont été nuancés par la nature elle-même. En montant le chemin -qui côtoie Clochegourde, j'admirais ces masses si bien disposées, -j'y respirais un air chargé de bonheur. La nature morale a-t-elle -donc, comme la nature physique, ses communications électriques -et ses rapides changements de température? Mon cœur palpitait à -l'approche des événements secrets qui devaient le modifier à jamais, -comme les animaux s'égaient en prévoyant un beau temps. Ce -jour si marquant dans ma vie ne fut dénué d'aucune des circonstances -qui pouvaient le solenniser. La Nature s'était parée comme -une femme allant à la rencontre du bien-aimé, mon âme avait pour -la première fois entendu sa voix, mes yeux l'avaient admirée aussi -féconde, aussi variée que mon imagination me la représentait dans -mes rêves de collége dont je vous ai dit quelques mots inhabiles à -vous en expliquer l'influence, car ils ont été comme une Apocalypse -où ma vie me fut figurativement prédite: chaque événement heureux -ou malheureux s'y rattache par des images bizarres, liens visibles -aux yeux de l'âme seulement. Nous traversâmes une première -cour entourée des bâtiments nécessaires aux exploitations rurales, -une grange, un pressoir, des étables, des écuries. Averti par les -aboiements du chien de garde, un domestique vint à notre rencontre, -<span class="pagenum">267</span> -et nous dit que monsieur le comte, parti pour Azay dès le matin, -allait sans doute revenir, et que madame la comtesse était au logis. -Mon hôte me regarda. Je tremblais qu'il ne voulût pas voir madame -de Mortsauf en l'absence de son mari, mais il dit au domestique -de nous annoncer. Poussé par une avidité d'enfant, je me précipitai -dans la longue antichambre qui traverse la maison.</p> - -<p>—Entrez donc, messieurs! dit alors une voix d'or.</p> - -<p>Quoique madame de Mortsauf n'eût prononcé qu'un mot au bal, -je reconnus sa voix qui pénétra mon âme et la remplit comme un -rayon de soleil remplit et dore le cachot d'un prisonnier. En pensant -qu'elle pouvait se rappeler ma figure, je voulus m'enfuir; il -n'était plus temps, elle apparut sur le seuil de la porte, nos yeux se -rencontrèrent. Je ne sais qui d'elle ou de moi rougit le plus fortement. -Assez interdite pour ne rien dire, elle revint s'asseoir à sa -place devant un métier à tapisserie, après que le domestique eut approché -deux fauteuils; elle acheva de tirer son aiguille afin de donner -un prétexte à son silence, compta quelques points et releva -sa tête, à la fois douce et altière, vers monsieur de Chessel en lui -demandant à quelle heureuse circonstance elle devait sa visite. -Quoique curieuse de savoir la vérité sur mon apparition, elle ne -nous regarda ni l'un ni l'autre; ses yeux furent constamment attachés -sur la rivière; mais à la manière dont elle écoutait, vous -eussiez dit que, semblable aux aveugles, elle savait reconnaître les -agitations de l'âme dans les imperceptibles accents de la parole. Et -cela était vrai. Monsieur de Chessel dit mon nom et fit ma biographie. -J'étais arrivé depuis quelques mois à Tours, où mes parents -m'avaient ramené chez eux quand la guerre avait menacé Paris. -Enfant de la Touraine à qui la Touraine était inconnue, elle voyait -en moi un jeune homme affaibli par des travaux immodérés, envoyé -à Frapesle pour s'y divertir, et auquel il avait montré sa terre, où je -venais pour la première fois. Au bas du coteau seulement, je lui -avais appris ma course de Tours à Frapesle, et craignant pour ma -santé déjà si faible, il s'était avisé d'entrer à Clochegourde en pensant -qu'elle me permettrait de m'y reposer. Monsieur de Chessel -disait la vérité, mais un hasard heureux semble si fort cherché -que madame de Mortsauf garda quelque défiance; elle tourna sur -moi des yeux froids et sévères qui me firent baisser les paupières, -autant par je ne sais quel sentiment d'humiliation que pour cacher -des larmes que je retins entre mes cils. L'imposante châtelaine me -<span class="pagenum">268</span> -vit le front en sueur; peut-être aussi devina-t-elle les larmes, car -elle m'offrit ce dont je pouvais avoir besoin, en exprimant une -bonté consolante qui me rendit la parole. Je rougissais comme une -jeune fille en faute, et d'une voix chevrotante comme celle d'un -vieillard, je répondis par un remercîment négatif.</p> - -<p>—Tout ce que je souhaite, lui dis-je en levant les yeux sur les -siens que je rencontrai pour la seconde fois, mais pendant un moment -aussi rapide qu'un éclair, c'est de n'être pas renvoyé d'ici; je -suis tellement engourdi par la fatigue, que je ne pourrais marcher.</p> - -<p>—Pourquoi suspectez-vous l'hospitalité de notre beau pays? me -dit-elle. Vous nous accorderez sans doute le plaisir de dîner à Clochegourde? -ajouta-t-elle en se tournant vers son voisin.</p> - -<p>Je jetai sur mon protecteur un regard où éclatèrent tant de -prières qu'il se mit en mesure d'accepter cette proposition, dont -la formule voulait un refus. Si l'habitude du monde permettait à -monsieur de Chessel de distinguer ces nuances, un jeune homme -sans expérience croit si fermement à l'union de la parole et de la -pensée chez une belle femme, que je fus bien étonné quand, en -revenant le soir, mon hôte me dit:—Je suis resté, parce que -vous en mouriez d'envie; mais si vous ne raccommodez pas les -choses, je suis brouillé peut-être avec mes voisins. Ce <i>si vous ne -raccommodez pas les choses</i> me fit long-temps rêver. Si je plaisais -à madame de Mortsauf, elle ne pourrait pas en vouloir à celui -qui m'avait introduit chez elle. Monsieur de Chessel me supposait -donc le pouvoir de l'intéresser, n'était-ce pas me le donner? Cette -explication corrobora mon espoir en un moment où j'avais besoin -de secours.</p> - -<p>—Ceci me semble difficile, répondit-il, madame de Chessel -nous attend.</p> - -<p>—Elle vous a tous les jours, reprit la comtesse, et nous pouvons -l'avertir. Est-elle seule?</p> - -<p>—Elle a monsieur l'abbé de Quélus.</p> - -<p>—Eh! bien, dit-elle en se levant pour sonner, vous dînez avec -nous.</p> - -<p>Cette fois monsieur de Chessel la crut franche et me jeta des -regards complimenteurs. Dès que je fus certain de rester pendant -une soirée sous ce toit, j'eus à moi comme une éternité. Pour -beaucoup d'êtres malheureux, demain est un mot vide de sens, et -<span class="pagenum">269</span> -j'étais alors au nombre de ceux qui n'ont aucune foi dans le lendemain; -quand j'avais quelques heures à moi, j'y faisais tenir -toute une vie de voluptés. Madame de Mortsauf entama sur le -pays, sur les récoltes, sur les vignes, une conversation à laquelle -j'étais étranger. Chez une maîtresse de maison, cette façon -d'agir atteste un manque d'éducation ou son mépris pour celui -qu'elle met ainsi comme à la porte du discours; mais ce fut embarras -chez la comtesse. Si d'abord je crus qu'elle affectait de me -traiter en enfant, si j'enviai le privilége des hommes de trente ans -qui permettait à monsieur de Chessel d'entretenir sa voisine de -sujets graves auxquels je ne comprenais rien, si je me dépitai en -me disant que tout était pour lui; à quelques mois de là, je -sus combien est significatif le silence d'une femme, et combien de -pensées couvre une diffuse conversation. D'abord j'essayai de me -mettre à mon aise dans mon fauteuil; puis je reconnus les avantages -de ma position en me laissant aller au charme d'entendre la -voix de la comtesse. Le souffle de son âme se déployait dans les replis -des syllabes, comme le son se divise sous les clefs d'une flûte; -il expirait onduleusement à l'oreille d'où il précipitait l'action du -sang. Sa façon de dire les terminaisons en <i>i</i> faisait croire à quelque -chant d'oiseau; le <i>ch</i> prononcé par elle était comme une caresse, et -la manière dont elle attaquait les <i>t</i> accusait le despotisme du cœur. -Elle étendait ainsi, sans le savoir, le sens des mots, et vous entraînait -l'âme dans un monde surhumain. Combien de fois n'ai-je -pas laissé continuer une discussion que je pouvais finir, combien -de fois ne me suis-je pas fait injustement gronder pour écouter ces -concerts de voix humaine, pour aspirer l'air qui sortait de sa lèvre -chargé de son âme, pour étreindre cette lumière parlée avec -l'ardeur que j'aurais mise à serrer la comtesse sur mon sein! Quel -chant d'hirondelle joyeuse, quand elle pouvait rire! mais quelle -voix de cygne appelant ses compagnes, quand elle parlait de ses -chagrins! L'inattention de la comtesse me permit de l'examiner. -Mon regard se régalait en glissant sur la belle parleuse, il pressait -sa taille, baisait ses pieds, et se jouait dans les boucles de sa chevelure. -Cependant j'étais en proie à une terreur que comprendront -ceux qui, dans leur vie, ont éprouvé les joies illimitées d'une passion -vraie. J'avais peur qu'elle ne me surprît les yeux attachés à la -place de ses épaules que j'avais si ardemment embrassée. Cette -crainte avivait la tentation, et j'y succombais, je les regardais! mon -<span class="pagenum">270</span> -œil déchirait l'étoffe, je revoyais la lentille qui marquait la naissance -de la jolie raie par laquelle son dos était partagé, mouche -perdue dans du lait, et qui depuis le bal flamboyait toujours le -soir dans ces ténèbres où semble ruisseler le sommeil des jeunes -gens dont l'imagination est ardente, dont la vie est chaste.</p> - -<p>Je puis vous crayonner les traits principaux qui partout eussent -signalé la comtesse aux regards; mais le dessin le plus correct, -la couleur la plus chaude n'en exprimeraient rien encore. Sa -figure est une de celles dont la ressemblance exige l'introuvable artiste -de qui la main sait peindre le reflet des feux intérieurs, et sait -rendre cette vapeur lumineuse que nie la science, que la parole ne -traduit pas, mais que voit un amant. Ses cheveux fins et cendrés -la faisaient souvent souffrir, et ces souffrances étaient sans doute -causées par de subites réactions du sang vers la tête. Son front arrondi, -proéminent comme celui de la Joconde, paraissait plein -d'idées inexprimées, de sentiments contenus, de fleurs noyées dans -des eaux amères. Ses yeux verdâtres, semés de points bruns, étaient -toujours pâles; mais s'il s'agissait de ses enfants, s'il lui échappait -de ces vives effusions de joie ou de douleur, rares dans la vie des -femmes résignées, son œil lançait alors une lueur subtile qui semblait -s'enflammer aux sources de la vie et devait les tarir; éclair qui -m'avait arraché des larmes quand elle me couvrit de son dédain formidable -et qui lui suffisait pour abaisser les paupières aux plus hardis. -Un nez grec, comme dessiné par Phidias et réuni par un double -arc à des lèvres élégamment sinueuses, spiritualisait son visage de -forme ovale, et dont le teint, comparable au tissu des camélias blancs, -se rougissait aux joues par de jolis tons roses. Son embonpoint ne -détruisait ni la grâce de sa taille, ni la rondeur voulue pour que -ses formes demeurassent belles quoique développées. Vous comprendrez -soudain ce genre de perfection, lorsque vous saurez qu'en -s'unissant à l'avant-bras les éblouissants trésors qui m'avaient -fasciné paraissaient ne devoir former aucun pli. Le bas de sa tête -n'offrait point ces creux qui font ressembler la nuque de certaines -femmes à des troncs d'arbres, ses muscles n'y dessinaient point de -cordes et partout les lignes s'arrondissaient en flexuosités désespérantes -pour le regard comme pour le pinceau. Un duvet follet se -mourait le long de ses joues, dans les méplats du col, en y retenant -la lumière qui s'y faisait soyeuse. Ses oreilles petites et bien -contournées étaient, suivant son expression, des oreilles d'esclave -<span class="pagenum">271</span> -et de mère. Plus tard, quand j'habitai son cœur, elle me disait: -«Voici monsieur de Mortsauf!» et avait raison, tandis que je -n'entendais rien encore, moi dont l'ouïe possède une remarquable -étendue. Ses bras étaient beaux, sa main aux doigts recourbés était -longue, et, comme dans les statues antiques, la chair dépassait ses -ongles à fines côtes. Je vous déplairais en donnant aux tailles plates -l'avantage sur les tailles rondes, si vous n'étiez pas une exception. -La taille ronde est un signe de force, mais les femmes ainsi construites -sont impérieuses, volontaires, plus voluptueuses que tendres. -Au contraire, les femmes à taille plate sont dévouées, pleines -de finesse, enclines à la mélancolie; elles sont mieux femmes que -les autres. La taille plate est souple et molle, la taille ronde est inflexible -et jalouse. Vous savez maintenant comment elle était faite. -Elle avait le pied d'une femme comme il faut, ce pied qui marche -peu, se fatigue promptement et réjouit la vue quand il dépasse la -robe. Quoiqu'elle fût mère de deux enfants, je n'ai jamais rencontré -dans son sexe personne de plus jeune fille qu'elle. Son air -exprimait une simplesse, jointe à je ne sais quoi d'interdit et de -songeur qui ramenait à elle comme le peintre nous ramène à la -figure où son génie a traduit un monde de sentiments. Ses qualités -visibles ne peuvent d'ailleurs s'exprimer que par des comparaisons. -Rappelez-vous le parfum chaste et sauvage de cette bruyère que -nous avons cueillie en revenant de la villa Diodati, cette fleur dont -vous avez tant loué le noir et le rose, vous devinerez comment cette -femme pouvait être élégante loin du monde, naturelle dans ses expressions, -recherchée dans les choses qui devenaient siennes, à la -fois rose et noire. Son corps avait la verdure que nous admirons -dans les feuilles nouvellement dépliées, son esprit avait la profonde -concision du sauvage; elle était enfant par le sentiment, grave par -la souffrance, châtelaine et bachelette. Aussi plaisait-elle sans artifice, -par sa manière de s'asseoir, de se lever, de se taire ou de jeter -un mot. Habituellement recueillie, attentive comme la sentinelle -sur qui repose le salut de tous et qui épie le malheur, il lui échappait -parfois des sourires qui trahissaient en elle un naturel rieur -enseveli sous le maintien exigé par sa vie. Sa coquetterie était devenue -du mystère, elle faisait rêver au lieu d'inspirer l'attention -galante que sollicitent les femmes, et laissait apercevoir sa première -nature de flamme vive, ses premiers rêves bleus, comme -on voit le ciel par des éclaircies de nuages. Cette révélation involontaire -<span class="pagenum">272</span> -rendait pensifs ceux qui ne se sentaient pas une larme intérieure -séchée par le feu des désirs. La rareté de ses gestes, et -surtout celle de ses regards (excepté ses enfants, elle ne regardait -personne) donnait une incroyable solennité à ce qu'elle faisait -ou disait, quand elle faisait ou disait une chose avec cet air que -savent prendre les femmes au moment où elles compromettent leur -dignité par un aveu. Ce jour-là madame de Mortsauf avait une robe -rose à mille raies, une collerette à large ourlet, une ceinture noire -et des brodequins de cette même couleur. Ses cheveux simplement -tordus sur sa tête étaient retenus par un peigne d'écaille. Telle est -l'imparfaite esquisse promise. Mais la constante émanation de son -âme sur les siens, cette essence nourrissante épandue à flots comme -le soleil émet sa lumière; mais sa nature intime, son attitude aux -heures sereines, sa résignation aux heures nuageuses; tous ces tournoiements -de la vie où le caractère se déploie, tiennent comme les -effets du ciel à des circonstances inattendues et fugitives qui ne se -ressemblent entre elles que par le fond d'où elles détachent, et dont -la peinture sera nécessairement mêlée aux événements de cette histoire; -véritable épopée domestique, aussi grande aux yeux du sage -que le sont les tragédies aux yeux de la foule, et dont le récit vous -attachera autant pour la part que j'y ai prise, que par sa similitude -avec un grand nombre de destinées féminines.</p> - -<p>Tout à Clochegourde portait le cachet d'une propreté vraiment -anglaise. Le salon où restait la comtesse était entièrement boisé, -peint en gris de deux nuances. La cheminée avait pour ornement -une pendule contenue dans un bloc d'acajou surmonté d'une -coupe, et deux grands vases en porcelaine blanche à filets d'or, -d'où s'élevaient des bruyères du Cap. Une lampe était sur la console. -Il y avait un trictrac en face de la cheminée. Deux larges -embrasses en coton retenaient les rideaux de percale blanche, -sans franges. Des housses grises, bordées d'un galon vert, recouvraient -les siéges, et la tapisserie tendue sur le métier de la -comtesse disait assez pourquoi son meuble était ainsi caché. -Cette simplicité arrivait à la grandeur. Aucun appartement, parmi -ceux que j'ai vus depuis, ne m'a causé des impressions aussi fertiles, -aussi touffues que celles dont j'étais saisi dans ce salon de Clochegourde, -calme et recueilli comme la vie de la comtesse, et où l'on -devinait la régularité conventuelle de ses occupations. La plupart -de mes idées, et même les plus audacieuses en science ou en politique, -<span class="pagenum">273</span> -sont nées là, comme les parfums émanent des fleurs; mais -là verdoyait la plante inconnue qui jeta sur mon âme sa féconde -poussière, là brillait la chaleur solaire qui développa mes bonnes et -dessécha mes mauvaises qualités. De la fenêtre, l'œil embrassait la -vallée depuis la colline où s'étale Pont-de-Ruan, jusqu'au château -d'<ins id="cor_46" title="Azy">Azay</ins>, en suivant les sinuosités de la côte opposée que varient les -tours de Frapesle, puis l'église, le bourg et le vieux manoir de -Saché dont les masses dominent la prairie. En harmonie avec cette -vie reposée et sans autres émotions que celles données par la famille, -ces lieux communiquaient à l'âme leur sérénité. Si je l'avais rencontrée -là pour la première fois, entre le comte et ses deux enfants, -au lieu de la trouver splendide dans sa robe de bal, je ne lui aurais -pas ravi ce délirant baiser dont j'eus alors des remords en croyant -qu'il détruirait l'avenir de mon amour! Non, dans les noires dispositions -où me mettait le malheur, j'aurais plié le genou, j'aurais -baisé ses brodequins, j'y aurais laissé quelques larmes, et je serais -allé me jeter dans l'Indre. Mais après avoir effleuré le frais jasmin -de sa peau et bu le lait de cette coupe pleine d'amour, j'avais dans -l'âme le goût et l'espérance de voluptés humaines; je voulais -vivre et attendre l'heure du plaisir comme le sauvage épie l'heure -de la vengeance; je voulais me suspendre aux arbres, ramper dans -les vignes, me tapir dans l'Indre; je voulais avoir pour complices -le silence de la nuit, la lassitude de la vie, la chaleur du soleil, -afin d'achever la pomme délicieuse où j'avais déjà mordu. M'eût-elle -demandé la fleur qui chante ou les richesses enfouies par les -compagnons de Morgan l'exterminateur, je les lui aurais apportées -afin d'obtenir les richesses certaines et la fleur muette -que je souhaitais! Quand cessa le rêve où m'avait plongé la longue -contemplation de mon idole, et pendant lequel un domestique -vint et lui parla, je l'entendis causant du comte. Je pensai -seulement alors qu'une femme devait appartenir à son mari. Cette -pensée me donna des vertiges. Puis j'eus une rageuse et sombre -curiosité de voir le possesseur de ce trésor. Deux sentiments me -dominèrent, la haine et la peur; une haine qui ne connaissait aucun -obstacle et les mesurait tous sans les craindre; une peur vague, -mais réelle du combat, de son issue, et d'<span class="cs7">ELLE</span> surtout. En proie -à d'indicibles pressentiments, je redoutais ces poignées de main qui -déshonorent, j'entrevoyais déjà ces difficultés élastiques où se heurtent -les plus rudes volontés et où elles s'émoussent; je craignais -<span class="pagenum">274</span> -cette force d'inertie qui dépouille aujourd'hui la vie sociale des -dénoûments que recherchent les âmes passionnées.</p> - -<p>—Voici monsieur de Mortsauf, dit-elle.</p> - -<p>Je me dressai sur mes jambes comme un cheval effrayé. Quoique -ce mouvement n'échappât ni à monsieur de Chessel ni à la -comtesse, il ne me valut aucune observation muette, car il y eut -une diversion faite par une jeune fille à qui je donnai six ans, et -qui entra disant:—Voilà mon père.</p> - -<p>—Eh! bien, Madeleine? fit sa mère.</p> - -<p>L'enfant tendit à monsieur de Chessel la main qu'il demandait, -et me regarda fort attentivement après m'avoir adressé son petit -salut plein d'étonnement.</p> - -<p>—Êtes-vous contente de sa santé? dit monsieur de Chessel à la -comtesse.</p> - -<p>—Elle va mieux, répondit-elle en caressant la chevelure de la -petite déjà blottie dans son giron.</p> - -<p>Une interrogation de monsieur de Chessel m'apprit que Madeleine -avait neuf ans; je marquai quelque surprise de mon erreur, -et mon étonnement amassa des nuages sur le front de la mère. Mon -introducteur me jeta l'un de ces regards significatifs par lesquels -les gens du monde nous font une seconde éducation. Là, sans -doute était une blessure maternelle dont l'appareil devait être respecté. -Enfant malingre dont les yeux étaient pâles, dont la peau -était blanche comme une porcelaine éclairée par une lueur, Madeleine -n'aurait sans doute pas vécu dans l'atmosphère d'une ville. -L'air de la campagne, les soins de sa mère qui semblait la couver, -entretenaient la vie dans ce corps aussi délicat que l'est une plante -venue en serre malgré les rigueurs d'un climat étranger. Quoiqu'elle -ne rappelât en rien sa mère, Madeleine paraissait en avoir -l'âme, et cette âme la soutenait. Ses cheveux rares et noirs, ses -yeux caves, ses joues creuses, ses bras amaigris, sa poitrine -étroite annonçaient un débat entre la vie et la mort, duel sans trêve -où jusqu'alors la comtesse était victorieuse. Elle se faisait vive, -sans doute pour éviter des chagrins à sa mère; car, en certains -moments où elle ne s'observait plus, elle prenait l'attitude d'un -saule-pleureur. Vous eussiez dit d'une petite Bohémienne souffrant -la faim, venue de son pays en mendiant, épuisée, mais courageuse -et parée pour son public.</p> - -<p><span class="pagenum">275</span> -—Où donc avez-vous laissé Jacques? lui demanda sa mère en -la baisant sur la raie blanche qui partageait ses cheveux en deux -bandeaux semblables aux ailes d'un corbeau.</p> - -<p>—Il vient avec mon père.</p> - -<p>En ce moment le comte entra suivi de son fils qu'il tenait par la -main. Jacques, vrai portrait de sa sœur, offrait les mêmes symptômes -de faiblesse. En voyant ces deux enfants frêles aux côtés d'une -mère si magnifiquement belle, il était impossible de ne pas deviner -les sources du chagrin qui attendrissait les tempes de la comtesse -et lui faisait taire une de ces pensées qui n'ont que Dieu pour confident, -mais qui donnent au front de terribles signifiances. En me -saluant, monsieur de Mortsauf me jeta le coup d'œil moins observateur -que maladroitement inquiet d'un homme dont la défiance -provient de son peu d'habitude à manier l'analyse. Après l'avoir -mis au courant et m'avoir nommé, sa femme lui céda sa place, et -nous quitta. Les enfants dont les yeux s'attachaient à ceux de leur -mère, comme s'ils en tiraient leur lumière, voulurent l'accompagner, -elle leur dit:—Restez, chers anges! et mit son doigt sur ses -lèvres. Ils obéirent, mais leurs regards se voilèrent. Ah! pour s'entendre -dire ce mot <i>chers</i>, quelles tâches n'aurait-on pas entreprises? -Comme les enfants, j'eus moins chaud quand elle ne fut -plus là. Mon nom changea les dispositions du comte à mon égard. -De froid et sourcilleux il devint, sinon affectueux, du moins poliment -empressé, me donna des marques de considération et parut -heureux de me recevoir. Jadis mon père s'était dévoué pour nos -maîtres à jouer un rôle grand mais obscur, dangereux mais qui -pouvait être efficace. Quand tout fut perdu par l'accès de Napoléon -au sommet des affaires, comme beaucoup de conspirateurs secrets, -il s'était réfugié dans les douceurs de la province et de la vie privée, -en acceptant des accusations aussi dures qu'imméritées; salaire -inévitable des joueurs qui jouent le tout pour le tout, et succombent -après avoir servi de pivot à la machine politique. Ne sachant -rien de la fortune, rien des antécédents ni de l'avenir de ma famille, -j'ignorais également les particularités de cette destinée perdue dont -se souvenait le comte de Mortsauf. Cependant, si l'antiquité du -nom, la plus précieuse qualité d'un homme à ses yeux, pouvait -justifier l'accueil qui me rendit confus, je n'en appris la raison véritable -que plus tard. Pour le moment, cette transition subite me mit -à l'aise. Quand les deux enfants virent la conversation reprise entre -<span class="pagenum">276</span> -nous trois, Madeleine dégagea sa tête des mains de son père, regarda -la porte ouverte, se glissa dehors comme une anguille, et -Jacques la suivit. Tous deux rejoignirent leur mère, car j'entendis -leurs voix et leurs mouvements, semblables, dans le lointain, aux -bourdonnements des abeilles autour de la ruche aimée.</p> - -<p>Je contemplai le comte en tâchant de deviner son caractère -mais je fus assez intéressé par quelques traits principaux pour en -rester à l'examen superficiel de sa physionomie. Agé seulement de -quarante-cinq ans, il paraissait approcher de la soixantaine, tant il -avait promptement vieilli dans le grand naufrage qui termina le dix-huitième -siècle. La demi-couronne, qui ceignait monastiquement -l'arrière de sa tête dégarnie de cheveux, venait mourir aux oreilles -en caressant les tempes par des touffes grises mélangées de noir. -Son visage ressemblait vaguement à celui d'un loup blanc qui a -du sang au museau, car son nez était enflammé comme celui d'un -homme dont la vie est altérée dans ses principes, dont l'estomac est -affaibli, dont les humeurs sont viciées par d'anciennes maladies. -Son front plat, trop large pour sa figure qui finissait en pointe, -ridé transversalement par marches inégales, annonçait les habitudes -de la vie en plein air et non les fatigues de l'esprit, le poids d'une -constante infortune et non les efforts faits pour la dominer. Ses -pommettes, saillantes et brunes au milieu des tons blafards de son -teint, indiquaient une charpente assez forte pour lui assurer une -longue vie. Son œil clair, jaune et dur tombait sur vous comme -un rayon du soleil en hiver, lumineux sans chaleur, inquiet sans -pensée, défiant sans objet. Sa bouche était violente et impérieuse, -son menton était droit et long. Maigre et de haute taille, il avait -l'attitude d'un gentilhomme appuyé sur une valeur de convention, -qui se sait au-dessus des autres par le droit, au-dessous par le fait. -Le laissez-aller de la campagne lui avait fait négliger son extérieur. -Son habillement était celui du campagnard en qui les paysans aussi -bien que les voisins ne considèrent plus que la fortune territoriale. -Ses mains brunies et nerveuses attestaient qu'il ne mettait de gants -que pour monter à cheval ou le dimanche pour aller à la messe. -Sa chaussure était grossière. Quoique les dix années d'émigration -et les dix années de l'agriculteur eussent influé sur son physique, -il subsistait en lui des vestiges de noblesse. Le libéral le plus haineux, -mot qui n'était pas encore monnayé, aurait facilement reconnu -chez lui la loyauté chevaleresque, les convictions immarcescibles -<span class="pagenum">277</span> -du lecteur à jamais acquis à la Quotidienne. Il eût admiré -l'homme religieux, passionné pour sa cause, franc dans ses antipathies -politiques, incapable de servir personnellement son parti, -très-capable de le perdre, et sans connaissance des choses en France. -Le comte était en effet un de ces hommes droits qui ne se prêtent à -rien et barrent opiniâtrement tout, bons à mourir l'arme au bras dans -le poste qui leur serait assigné, mais assez avares pour donner leur -vie avant de donner leurs écus. Pendant le dîner je remarquai, -dans la dépression de ses joues flétries et dans certains regards jetés -à la dérobée sur ses enfants, les traces de pensées importunes dont -les élancements expiraient à la surface. En le voyant, qui ne l'eût -compris? Qui ne l'aurait accusé d'avoir fatalement transmis à ses -enfants ces corps auxquels manquait la vie! S'il se condamnait lui-même, -il déniait aux autres le droit de le juger. Amer comme un -pouvoir qui se sait fautif, mais n'ayant pas assez de grandeur ou de -charme pour compenser la somme de douleur qu'il avait jetée dans -la balance, sa vie intime devait offrir les aspérités que dénonçaient -en lui ses traits anguleux et ses yeux incessamment inquiets. Quand -sa femme rentra, suivie des deux enfants attachés à ses flancs, je -soupçonnai donc un malheur, comme lorsqu'en marchant sur les -voûtes d'une cave les pieds ont en quelque sorte la conscience de -la <ins id="cor_47" title="pofondeur">profondeur</ins>. En voyant ces quatre personnes réunies, en les embrassant -de mes regards, allant de l'une à l'autre, étudiant leurs -physionomies et leurs attitudes respectives, des pensées trempées -de mélancolie tombèrent sur mon cœur comme une pluie fine et -grise embrume un joli pays après quelque beau lever de soleil. -Lorsque le sujet de la conversation fut épuisé, le comte me mit encore -en scène au détriment de monsieur de Chessel, en apprenant -à sa femme plusieurs circonstances concernant ma famille et qui -m'étaient inconnues. Il me demanda mon âge. Quand je l'eus dit, -la comtesse me rendit mon mouvement de surprise à propos de sa -fille. Peut-être me donnait-elle quatorze ans. Ce fut, comme je le -sus depuis, le second lien qui l'attacha si fortement à moi. Je lus -dans son âme. Sa maternité tressaillit, éclairée par un tardif rayon -de soleil que lui jetait l'espérance. En me voyant, à vingt ans passés, -si malingre, si délicat et néanmoins si nerveux, une voix lui cria -peut-être:—<i>Ils vivront!</i> Elle me regarda curieusement, et je -sentis qu'en ce moment il se fondait bien des glaces entre nous. -Elle parut avoir mille questions à me faire et les garda toutes.</p> - -<p><span class="pagenum">278</span> -—Si l'étude vous a rendu malade, dit-elle, l'air de notre vallée -vous remettra.</p> - -<p>—L'éducation moderne est fatale aux enfants, reprit le comte. -Nous les bourrons de mathématiques, nous les tuons à coups de -science, et les usons avant le temps. Il faut vous reposer ici, me -dit-il, vous êtes écrasé sous l'avalanche d'idées qui a roulé sur vous. -Quel siècle nous prépare cet enseignement mis à la portée de tous, -si l'on ne prévient le mal en rendant l'instruction publique aux -corporations religieuses!</p> - -<p>Ces paroles annonçaient bien le mot qu'il dit un jour aux élections -en refusant sa voix à un homme dont les talents pouvaient -servir la cause royaliste:—Je me défierai toujours des gens d'esprit, -répondit-il à l'entremetteur des voix électorales. Il nous proposa -de faire le tour de ses jardins, et se leva.</p> - -<p>—Monsieur... lui dit la comtesse.</p> - -<p>—Eh! bien, ma chère?... répondit-il en se retournant avec une -brusquerie hautaine qui dénotait combien il voulait être absolu chez -lui, mais combien alors il l'était peu.</p> - -<p>—Monsieur est venu de Tours à pied, monsieur de Chessel n'en -savait rien, et l'a promené dans Frapesle.</p> - -<p>—Vous avez fait une imprudence, me dit-il, quoique à votre -âge!... Et il hocha la tête en signe de regret.</p> - -<p>La conversation fut reprise. Je ne tardai pas à reconnaître combien -son royalisme était intraitable, et de combien de ménagements -il fallait user pour demeurer sans choc dans ses eaux. Le domestique, -qui avait promptement mis une livrée, annonça le dîner. -Monsieur de Chessel présenta son bras à madame de Mortsauf, et -le comte saisit gaiement le mien pour passer dans la salle à manger, -qui, dans l'ordonnance du rez-de-chaussée, formait le pendant du -salon.</p> - -<p>Carrelée en carreaux blancs fabriqués en Touraine, et boisée à -hauteur d'appui, la salle à manger était tendue d'un papier verni -qui figurait de grands panneaux encadrés de fleurs et de fruits; les -fenêtres avaient des rideaux de percale ornés de galons rouges; les -buffets étaient de vieux meubles de Boulle, et le bois des chaises, -garnies en tapisserie faite à la main, était de chêne sculpté. Abondamment -servie, la table n'offrit rien de luxueux: de l'argenterie de -famille sans unité de forme, de la porcelaine de Saxe qui n'était pas -encore redevenue à la mode, des carafes octogones, des couteaux -<span class="pagenum">279</span> -à manche en agate, puis sous les bouteilles des ronds en laque de -la Chine; mais des fleurs dans des seaux vernis et dorés sur leurs -découpures à dents de loup. J'aimai ces vieilleries, je trouvai le -papier Réveillon et ses bordures de fleurs superbes. Le contentement -qui enflait toutes mes voiles m'empêcha de voir les inextricables -difficultés mises entre elle et moi par la vie si cohérente de la -solitude et de la campagne. J'étais près d'elle, à sa droite, je lui -servais à boire. Oui, bonheur inespéré! je frôlais sa robe, je mangeais -son pain. Au bout de trois heures, ma vie se mêlait à sa vie! -Enfin nous étions liés par ce terrible baiser, espèce de secret qui -nous inspirait une honte mutuelle. Je fus d'une lâcheté glorieuse: -je m'étudiais à plaire au comte, qui se prêtait à toutes mes courtisaneries; -j'aurais caressé le chien, j'aurais fait la cour aux moindres -désirs des enfants; je leur aurais apporté des cerceaux, des -billes d'agate; je leur aurais servi de cheval, je leur en voulais de -ne pas s'emparer déjà de moi comme d'une chose à eux. L'amour -a ses intuitions comme le génie a les siennes, et je voyais confusément -que la violence, la maussaderie, l'hostilité ruineraient mes -espérances. Le dîner se passa tout en joies intérieures pour moi. En -me voyant chez elle, je ne pouvais songer ni à sa froideur réelle, -ni à l'indifférence que couvrit la politesse du comte. L'amour a, -comme la vie, une puberté pendant laquelle il se suffit à lui-même. -Je fis quelques réponses gauches en harmonie avec les secrets tumultes -de la passion, mais que personne ne pouvait deviner, pas -même elle, qui ne savait rien de l'amour. Le reste du temps fut -comme un rêve. Ce beau rêve cessa quand, au clair de la lune et -par un soir chaud et parfumé, je traversai l'Indre au milieu des -blanches fantaisies qui décoraient les prés, les rives, les collines; -en entendant le chant clair, la note unique, pleine de mélancolie -que jette incessamment par temps égaux une rainette dont j'ignore -le nom scientifique, mais que depuis ce jour solennel je n'écoute -pas sans des délices infinies. Je reconnus un peu tard là, comme -ailleurs, cette insensibilité de marbre contre laquelle s'étaient jusqu'alors -émoussés mes sentiments; je me demandai s'il en serait -toujours ainsi; je crus être sous une fatale influence; les sinistres -événements du passé se débattirent avec les plaisirs purement personnels -que j'avais goûtés. Avant de regagner Frapesle, je regardai -Clochegourde et vis au bas une barque, nommée en Touraine une -<i>toue</i>, attachée à un frêne, et que l'eau balançait. Cette toue -<span class="pagenum">280</span> -appartenait à monsieur de Mortsauf, qui s'en servait pour pêcher.</p> - -<p>—Eh! bien, me dit monsieur de Chessel quand nous fûmes sans -danger d'être écoutés, je n'ai pas besoin de vous demander si vous -avez retrouvé vos belles épaules; il faut vous féliciter de l'accueil -que vous a fait monsieur de Mortsauf! Diantre, vous êtes du premier -coup au cœur de la place.</p> - -<p>Cette phrase, suivie de celle dont je vous ai parlé, ranima mon -cœur abattu. Je n'avais pas dit un mot depuis Clochegourde, et -monsieur de Chessel attribuait mon silence à mon bonheur.</p> - -<p>—Comment! répondis-je avec un ton d'ironie qui pouvait aussi -bien paraître dicté par la passion contenue.</p> - -<p>—Il n'a jamais si bien reçu qui que ce soit.</p> - -<p>—Je vous avoue que je suis moi-même étonné de cette réception, -lui dis-je en sentant l'amertume intérieure que me dévoilait -ce dernier mot.</p> - -<p>Quoique je fusse trop inexpert des choses mondaines pour comprendre -la cause du sentiment qu'éprouvait monsieur de Chessel, -je fus néanmoins frappé de l'expression par laquelle il le trahissait. -Mon hôte avait l'infirmité de s'appeler Durand, et se donnait le ridicule -de renier le nom de son père, illustre fabricant, qui pendant -la révolution avait fait une immense fortune. Sa femme était l'unique -héritière des Chessel, vieille famille parlementaire, bourgeoise -sous Henri IV, comme celle de la plupart des magistrats parisiens. -En ambitieux de haute portée, monsieur de Chessel voulut tuer son -Durand originel pour arriver aux destinées qu'il rêvait. Il s'appela -d'abord Durand de Chessel, puis D. de Chessel; il était alors monsieur -de Chessel. Sous la Restauration, il établit un majorat au titre -de comte, en vertu de lettres octroyées par Louis XVIII. Ses enfants -recueilleront les fruits de son courage sans en connaître la -grandeur. Un mot de certain prince caustique a souvent pesé sur -sa tête.—Monsieur de Chessel se montre généralement peu en Durant, -dit-il. Cette phrase a long-temps régalé la Touraine. Les parvenus -sont comme les singes desquels ils ont l'adresse: on les voit -en hauteur, on admire leur agilité pendant l'escalade; mais, arrivés -à la cime, on n'aperçoit plus que leurs côtés honteux. L'envers de -mon hôte s'est composé de petitesses grossies par l'envie. La pairie -et lui sont jusqu'à présent deux <ins id="cor_48" title="tangeantes">tangentes</ins> impossibles. Avoir une -prétention et la justifier est l'impertinence de la force; mais être -au-dessous de ses prétentions avouées constitue un ridicule constant -<span class="pagenum">281</span> -dont se repaissent les petits esprits. Or, monsieur de Chessel -n'a pas eu la marche rectiligne de l'homme fort: deux fois député, -deux fois repoussé aux élections; hier directeur-général, aujourd'hui -rien, pas même préfet, ses succès ou ses défaites ont gâté son -caractère et lui ont donné l'âpreté de l'ambitieux invalide. Quoique -galant homme, homme spirituel, et capable de grandes choses, -peut-être l'envie qui passionne l'existence en Touraine, où les naturels -du pays emploient leur esprit à tout jalouser, lui fut-elle funeste -dans les hautes sphères sociales où réussissent peu ces figures crispées -par le succès d'autrui, ces lèvres boudeuses, rebelles au compliment -et faciles à l'épigramme. En voulant moins, peut-être aurait-il -obtenu davantage; mais malheureusement il avait assez de -supériorité pour vouloir marcher toujours debout. En ce moment -monsieur de Chessel était au crépuscule de son ambition, le royalisme -lui souriait. Peut-être affectait-il les grandes manières, mais -il fut parfait pour moi. D'ailleurs il me plut par une raison bien -simple, je trouvais chez lui le repos pour la première fois. L'intérêt, -faible peut-être, qu'il me témoignait, me parut, à moi malheureux -enfant rebuté, une image de l'amour paternel. Les soins -de l'hospitalité contrastaient tant avec l'indifférence qui m'avait jusqu'alors -accablé, que j'exprimais une reconnaissance enfantine de -vivre sans chaînes et quasiment caressé. Aussi les maîtres de Frapesle -sont-ils si bien mêlés à l'aurore de mon bonheur que ma pensée -les confond dans les souvenirs où j'aime à revivre. Plus tard, et -précisément dans l'affaire des lettres-patentes, j'eus le plaisir de -rendre quelques services à mon hôte. Monsieur de Chessel jouissait -de sa fortune avec un faste dont s'offensaient quelques-uns de ses -voisins; il pouvait renouveler ses beaux chevaux et ses élégantes -voitures; sa femme était recherchée dans sa toilette; il recevait -grandement; son domestique était plus nombreux que ne le veulent -les habitudes du pays, il tranchait du prince. La terre de Frapesle -est immense. En présence de son voisin et devant tout ce luxe, le -comte de Mortsauf, réduit au cabriolet de famille, qui en Touraine -tient le milieu entre la patache et la chaise de poste, obligé -par la médiocrité de sa fortune à faire valoir Clochegourde, fut -donc Tourangeau jusqu'au jour où les faveurs royales rendirent à -sa famille un éclat peut-être inespéré. Son accueil au cadet d'une -famille ruinée dont l'écusson date des croisades lui servait à humilier -la haute fortune, à rapetisser les bois, les guérets et les prairies -<span class="pagenum">282</span> -de son voisin, qui n'était pas gentilhomme. Monsieur de Chessel -avait bien compris le comte. Aussi se sont-ils toujours vus poliment, -mais sans aucun de ces rapports journaliers, sans cette agréable -intimité qui aurait dû s'établir entre Clochegourde et Frapesle, -deux domaines séparés par l'Indre, et d'où chacune des châtelaines -pouvait, de sa fenêtre, faire un signe à l'autre.</p> - -<p>La jalousie n'était pas la seule raison de la solitude où vivait le -comte de Mortsauf. Sa première éducation fut celle de la plupart -des enfants de grande famille, une incomplète et superficielle instruction -à laquelle suppléaient les enseignements du monde, les -usages de la cour, l'exercice des grandes charges de la couronne ou -des places éminentes. Monsieur de Mortsauf avait émigré précisément -à l'époque où commençait sa seconde éducation, elle lui -manqua. Il fut de ceux qui crurent au prompt rétablissement de la -monarchie en France; dans cette persuasion, son exil avait été la -plus déplorable des oisivetés. Quand se dispersa l'armée de Condé, -où son courage le fit inscrire parmi les plus dévoués, il s'attendit à -bientôt revenir sous le drapeau blanc, et ne chercha pas, comme -quelques émigrés, à se créer une vie industrieuse. Peut-être aussi -n'eut-il pas la force d'abdiquer son nom, pour gagner son pain dans -les sueurs d'un travail méprisé. Ses espérances toujours appointées au -lendemain, et peut-être aussi l'honneur l'empêchèrent de se mettre -au service des puissances étrangères. La souffrance mina son courage. -De longues courses entreprises à pied sans nourriture suffisante, -sur des espoirs toujours déçus, altérèrent sa santé, découragèrent -son âme. Par degrés son dénûment devint extrême. Si pour -beaucoup d'hommes la misère est un tonique, il en est d'autres pour -qui elle est un dissolvant, et le comte fut de ceux-ci. En pensant à -ce pauvre gentilhomme de Touraine allant et couchant par les chemins -de la Hongrie, partageant un quartier de mouton avec les bergers -du prince Esterhazy, auquel le voyageur demandait le pain que -le gentilhomme n'aurait pas accepté du maître, et qu'il refusa maintes -fois des mains ennemies de la France, je n'ai jamais senti dans -mon cœur de fiel pour l'émigré, même <ins id="cor_49" title="qnand">quand</ins> je le vis ridicule dans -le triomphe. Les cheveux blancs de monsieur de Mortsauf m'avaient -dit d'épouvantables douleurs, et je sympathise trop avec les exilés -pour pouvoir les juger. La gaieté française et tourangelle succomba -chez le comte; il devint morose, tomba malade, et fut soigné par -charité dans je ne sais quel hospice allemand. Sa maladie était une -<span class="pagenum">283</span> -inflammation du mésentère, cas souvent mortel, mais dont la guérison -entraîne des changements d'humeur, et cause presque toujours -l'hypocondrie. Ses amours, ensevelis dans le plus profond de -son âme, et que moi seul ai découverts, furent des amours de bas -étage, qui n'attaquèrent pas seulement sa vie, ils en ruinèrent encore -l'avenir. Après douze ans de misères, il tourna les yeux vers -la France où le décret de Napoléon lui permit de rentrer. Quand -en passant le Rhin le piéton souffrant aperçut le clocher de Strasbourg -par une belle soirée, il défaillit.—«La France! France! Je -criai: «Voilà la France!» me dit-il, comme un enfant crie: Ma -mère! quand il est blessé.» Riche avant de naître, il se trouvait -pauvre; fait pour commander un régiment ou gouverner l'État, il -était sans autorité, sans avenir; né sain et robuste, il revenait infirme -et tout usé. Sans instruction au milieu d'un pays où les -hommes et les choses avaient grandi, nécessairement sans influence -possible, il se vit dépouillé de tout, même de ses forces corporelles -et morales. Son manque de fortune lui rendit son nom pesant. -Ses opinions inébranlables, ses antécédents à l'armée de -Condé, ses chagrins, ses souvenirs, sa santé perdue, lui donnèrent -une susceptibilité de nature à être peu ménagée en France, le -pays des railleries. A demi mourant, il atteignit le Maine, où, par -un hasard dû peut-être à la guerre civile, le gouvernement révolutionnaire -avait oublié de faire vendre une ferme considérable en -étendue, et que son fermier lui conservait en laissant croire qu'il en -était le propriétaire. Quand la famille de Lenoncourt, qui habitait -Givry, château situé près de cette ferme, sut l'arrivée du comte de -Mortsauf, le duc Lenoncourt alla lui proposer de demeurer à -Givry pendant le temps nécessaire pour s'arranger une habitation. -La famille Lenoncourt fut noblement généreuse envers le comte, -qui se répara là durant plusieurs mois de séjour, et fit des efforts -pour cacher ses douleurs pendant cette première halte. Les Lenoncourt -avaient perdu leurs immenses biens. Par le nom, monsieur -de Mortsauf était un parti sortable pour leur fille. Loin de s'opposer -à son mariage avec un homme âgé de trente-cinq ans, maladif -et vieilli, mademoiselle de Lenoncourt en parut heureuse. -Un mariage lui acquérait le droit de vivre avec sa tante, la duchesse -de Verneuil, sœur du prince de Blamont-Chauvry, qui pour -elle était une mère d'adoption.</p> - -<p>Amie intime de la duchesse de Bourbon, madame de Verneuil -<span class="pagenum">284</span> -faisait partie d'une société sainte dont l'âme était monsieur Saint-Martin, -né en Touraine, et surnommé le <i>Philosophe inconnu</i>. -Les disciples de ce philosophe pratiquaient les vertus conseillées -par les hautes spéculations de l'illuminisme mystique. Cette doctrine -donne la clef des mondes divins, explique l'existence par des -transformations où l'homme s'achemine à de sublimes destinées, -libère le devoir de sa dégradation légale, applique aux peines de la -vie la douceur inaltérable du quaker, et ordonne le mépris de la -souffrance en inspirant je ne sais quoi de maternel pour l'ange que -nous portons au ciel. C'est le stoïcisme <ins id="cor_50" title="avant">ayant</ins> un avenir. La prière -active et l'amour pur sont les éléments de cette foi qui sort du catholicisme -de l'Église romaine pour rentrer dans le christianisme de -l'Église primitive. Mademoiselle de Lenoncourt resta néanmoins au -sein de l'Église apostolique, à laquelle sa tante fut toujours également -fidèle. Rudement éprouvée par les tourmentes révolutionnaires, -la duchesse de Verneuil avait pris, dans les derniers jours de -sa vie, une teinte de piété passionnée qui versa dans l'âme de son -enfant chéri <i>la lumière de l'amour céleste et l'huile de la -joie intérieure</i>, pour <ins id="cor_51" title="employor">employer</ins> les expressions mêmes de Saint-Martin. -La comtesse reçut plusieurs fois cet homme de paix et de -vertueux savoir à Clochegourde après la mort de sa tante, chez laquelle -il venait souvent. Saint-Martin surveilla de Clochegourde ses -derniers livres imprimés à Tours chez Letourmy. Inspirée par la -sagesse des vieilles femmes qui ont expérimenté les détroits orageux -de la vie, madame de Verneuil donna Clochegourde à la jeune -mariée, pour lui faire un chez elle. Avec la grâce des vieillards qui -est toujours parfaite quand ils sont gracieux, la duchesse abandonna -tout à sa nièce, en se contentant d'une chambre au-dessus de celle -qu'elle occupait auparavant et que prit la comtesse. Sa mort presque -subite jeta des crêpes sur les joies de cette union, et imprima -d'ineffaçables tristesses sur Clochegourde comme sur l'âme superstitieuse -de la mariée. Les premiers jours de son établissement en -Touraine furent pour la comtesse le seul temps non pas heureux, -mais insoucieux de sa vie.</p> - -<p>Après les traverses de son séjour à l'étranger, monsieur de Mortsauf, -satisfait d'entrevoir un clément avenir, eut comme une convalescence -d'âme; il respira dans cette vallée les enivrantes odeurs -d'une espérance fleurie. Forcé de songer à sa fortune, il se jeta -dans les préparatifs de son entreprise agronomique et commença -<span class="pagenum">285</span> -par goûter quelque joie; mais la naissance de Jacques fut un coup -de foudre qui ruina le présent et l'avenir: le médecin condamna -le nouveau-né. Le comte cacha soigneusement cet arrêt à la mère; -puis, il consulta pour lui-même et reçut de désespérantes réponses -que confirma la naissance de Madeleine. Ces deux événements, une -sorte de certitude intérieure sur la fatale sentence, augmentèrent -les dispositions maladives de l'émigré. Son nom à jamais éteint, -une jeune femme pure, irréprochable, malheureuse à ses côtés, -vouée aux angoisses de la maternité, sans en avoir les plaisirs; cet -<i>humus</i> de son ancienne vie d'où germaient de nouvelles souffrances -lui tomba sur le cœur, et paracheva sa destruction. La comtesse -devina le passé par le présent et lut dans l'avenir. Quoique rien ne -soit plus difficile que de rendre heureux un homme qui se sent -fautif, la comtesse tenta cette entreprise digne d'un ange. En un -jour, elle devint stoïque. Après être descendue dans l'abîme d'où elle -put voir encore le ciel, elle se voua, pour un seul homme, à la mission -qu'embrasse la sœur de charité pour tous; et afin de le réconcilier -avec lui-même, elle lui pardonna ce qu'il ne se pardonnait -pas. Le comte devint avare, elle accepta les privations imposées; -il avait la crainte d'être trompé, comme l'ont tous ceux qui n'ont -connu la vie du monde que pour en rapporter des répugnances, -elle resta dans la solitude et se plia sans murmure à ses défiances; -elle employa les ruses de la femme à lui faire vouloir ce qui était -bien, il se croyait ainsi des idées et goûtait chez lui les plaisirs de -la supériorité qu'il n'aurait eue nulle part. Puis, après s'être avancée -dans la voie du mariage, elle se résolut à ne jamais sortir de -Clochegourde, en reconnaissant chez le comte une âme hystérique -dont les écarts pouvaient, dans un pays de malice et de commérage, -nuire à ses enfants. Aussi, personne ne soupçonnait-il l'incapacité -réelle de monsieur de Mortsauf, elle avait paré ses ruines d'un -épais manteau de lierre. Le caractère variable, non pas mécontent, -mais malcontent du comte, rencontra donc chez sa femme une -terre douce et facile où il s'étendit en y sentant ses secrètes douleurs -<ins id="cor_52" title="amolies">amollies</ins> par la fraîcheur des baumes.</p> - -<p>Cet historique est la plus simple expression des discours arrachés -à monsieur de Chessel par un secret dépit. Sa connaissance du monde -lui avait fait entrevoir quelques-uns des mystères ensevelis à Clochegourde. -Mais si, par sa sublime attitude, madame de Mortsauf -trompait le monde, elle ne put tromper les sens intelligents de l'amour. -<span class="pagenum">286</span> -Quand je me trouvai dans ma petite chambre, la prescience -de la vérité me fit bondir dans mon lit, je ne supportai pas d'être -à Frapesle lorsque je pouvais voir les fenêtres de sa chambre; je -m'habillai, descendis à pas de loup, et sortis du château par la porte -d'une tour où se trouvait un escalier en colimaçon. Le froid de la -nuit me rasséréna. Je passai l'Indre sur le pont du moulin Rouge, -et j'arrivai dans la bienheureuse toue en face de Clochegourde où -brillait une lumière à la dernière fenêtre du côté d'Azay. Je retrouvai -mes anciennes contemplations, mais paisibles, mais entremêlées -par les roulades du chantre des nuits amoureuses, et par la -note unique du rossignol des eaux. Il s'éveillait en moi des idées -qui glissaient comme des fantômes en enlevant les crêpes qui jusqu'alors -m'avaient dérobé mon bel avenir. L'âme et les sens étaient -également charmés. Avec quelle violence mes désirs montèrent jusqu'à -elle! Combien de fois je me dis comme un insensé son refrain:—L'aurai-je? -Si durant les jours précédents l'univers s'était -agrandi pour moi, dans une seule nuit il eut un centre. A elle, se -rattachèrent mes vouloirs et mes ambitions, je souhaitai d'être tout -pour elle, afin de refaire et de remplir son cœur déchiré. Belle fut -cette nuit passée sous ses fenêtres, au milieu du murmure des eaux -passant à travers les vannes des moulins, et entrecoupé par la voix -des heures sonnées au clocher de Saché! Pendant cette nuit baignée -de lumière où cette fleur sidérale m'éclaira la vie, je lui fiançai -mon âme avec la foi du pauvre chevalier castillan de qui nous -nous moquons dans Cervantès, et par laquelle nous commençons -l'amour. A la première lueur dans le ciel, au premier cri d'oiseau, -je me sauvai dans le parc de Frapesle; je ne fus aperçu par aucun -homme de la campagne, personne ne soupçonna mon escapade, et -je dormis jusqu'au moment où la cloche annonça le déjeuner. Malgré -la chaleur, après le déjeuner, je descendis dans la prairie afin -d'aller revoir l'Indre et ses îles, la vallée et ses coteaux dont je parus -un admirateur passionné; mais avec cette vélocité de pieds qui -défie celle du cheval échappé, je retrouvai mon bateau, mes saules -et mon Clochegourde. Tout y était silencieux et frémissant comme -est la campagne à midi. Les feuillages immobiles se découpaient -nettement sur le fond bleu de ciel; les insectes qui vivent de la lumière, -demoiselles vertes, cantharides, volaient à leurs frênes, à -leurs roseaux; les troupeaux ruminaient à l'ombre, les terres rouges -de la vigne brûlaient, et les couleuvres glissaient le long des talus. -<span class="pagenum">287</span> -Quel changement dans ce paysage si frais et si coquet avant mon -sommeil! Tout à coup je sautai hors de la barque et remontai le -chemin pour tourner autour de Clochegourde d'où je croyais avoir -vu sortir le comte. Je ne me trompais point, il allait le long d'une -haie, et gagnait sans doute une porte donnant sur le chemin d'Azay -qui longe la rivière.</p> - -<p>—Comment vous portez-vous ce matin, monsieur le comte?</p> - -<p>Il me regarda d'un air heureux, il ne s'entendait pas souvent -nommer ainsi.</p> - -<p>—Bien, dit-il, mais vous aimez donc la campagne, pour vous -promener par cette chaleur?</p> - -<p>—Ne m'a-t-on pas envoyé ici pour vivre en plein air?</p> - -<p>—Hé! bien, voulez-vous venir voir couper mes seigles?</p> - -<p>—Mais volontiers, lui dis-je. Je suis, je vous l'avoue, d'une -ignorance incroyable. Je ne distingue pas le seigle du blé, ni le -peuplier du tremble; je ne sais rien des cultures, ni des différentes -manières d'exploiter une terre.</p> - -<p>—Hé! bien, venez, dit-il joyeusement en revenant sur ses pas. -Entrez par la petite porte d'en haut.</p> - -<p>Il remonta le long de sa haie en dedans, moi en dehors.</p> - -<p>—Vous n'apprendriez rien chez monsieur de Chessel, me dit-il, -il est trop grand seigneur pour s'occuper d'autre chose que de recevoir -les comptes de son régisseur.</p> - -<div class="figcenter"> - <img class="bord" src="images/img-08.jpg" alt="" title="" width="500" height="547" /> - <span class="link"><a href="images/imx-08.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span> - <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p> - <p class="caption2">LA COMTESSE DE MORTSAUF.</p> - <p class="caption3">Enfin il me mena vers cette longue allée d'acacias.... - où j'aperçus, sur un banc, M<sup>me</sup> de Mortsauf occupée avec - ses deux enfants.</p> - <p class="caption4">(LE LYS DANS LA VALLÉE.)</p> -</div> - -<p>Il me montra donc ses cours et ses bâtiments, les jardins d'agrément, -les vergers et les potagers. Enfin, il me mena vers cette -longue allée d'acacias et de vernis du Japon, bordée par la rivière, -où j'aperçus à l'autre bout, sur un banc, madame de Mortsauf occupée -avec ses deux enfants. Une femme est bien belle sous ces -menus feuillages tremblants et découpés! Surprise peut-être de -mon naïf empressement, elle ne se dérangea pas, sachant bien que -nous irions à elle. Le comte me fit admirer la vue de la vallée, qui, -de là, présente un aspect tout différent de ceux qu'elle avait déroulés -selon les hauteurs où nous avions passé. Là, vous eussiez -dit d'un petit coin de la Suisse. La prairie, sillonnée par les ruisseaux -qui se jettent dans l'Indre, se découvre dans sa longueur, -et se perd en lointains vaporeux. Du côté de Montbazon, l'œil aperçoit -une immense étendue verte, et sur tous les autres points se -trouve arrêté par des collines, par des masses d'arbres, par des -rochers. Nous allongeâmes le pas pour aller saluer madame de -<span class="pagenum">288</span> -Mortsauf, qui laissa tomber tout à coup le livre où lisait Madeleine, -et prit sur ses genoux Jacques en proie à une toux convulsive.</p> - -<p>—Hé! bien, qu'y a-t-il? s'écria le comte en devenant blême.</p> - -<p>—Il a mal à la gorge, répondit la mère qui semblait ne pas me -voir, ce ne sera rien.</p> - -<p>Elle lui tenait à la fois la tête et le dos, et de ses yeux sortaient -deux rayons qui versaient la vie à cette pauvre faible créature.</p> - -<p>—Vous êtes d'une incroyable imprudence, reprit le comte avec -aigreur, vous l'exposez au froid de la rivière et l'asseyez sur un -banc de pierre.</p> - -<p>—Mais, mon père, le banc brûle, s'écria Madeleine.</p> - -<p>—Ils étouffaient là-haut, dit la comtesse.</p> - -<p>—Les femmes veulent toujours avoir raison! dit-il en me regardant.</p> - -<p>Pour éviter de l'approuver ou de l'improuver par mon regard, -je contemplais Jacques qui se plaignait de souffrir dans la gorge, et -que sa mère emporta. Avant de nous quitter, elle put entendre son -mari.</p> - -<p>—Quand on a fait des enfants si mal portants, on devrait savoir -les soigner! dit-il.</p> - -<p>Paroles profondément injustes; mais son amour-propre le poussait -à se justifier aux dépens de sa femme. La comtesse volait en -montant les rampes et les perrons. Je la vis disparaissant par la -porte-fenêtre. Monsieur de Mortsauf s'était assis sur le banc, la -tête inclinée, songeur; ma situation devenait intolérable, il ne me -regardait ni ne me parlait. Adieu cette promenade pendant laquelle -je comptais me mettre si bien dans son esprit. Je ne me souviens -pas d'avoir passé dans ma vie un quart d'heure plus horrible que -celui-là. Je suais à grosses gouttes, me disant: M'en irai-je! ne -m'en irai-je pas! Combien de pensées tristes s'élevèrent en lui -pour lui faire oublier d'aller savoir comment se trouvait Jacques! -Il se leva brusquement et vint auprès de moi. Nous nous retournâmes -pour regarder la riante vallée.</p> - -<p>—Nous remettrons à un autre jour notre promenade, monsieur -le comte, lui dis-je alors avec douceur.</p> - -<p>—Sortons! répondit-il. Je suis malheureusement habitué à voir -souvent de semblables crises, moi qui donnerais ma vie sans aucun -regret pour conserver celle de cet enfant.</p> - -<p><span class="pagenum">289</span> -—Jacques va mieux, il dort, mon ami, dit la voix d'or. Madame -de Mortsauf se montra soudain au bout de l'allée, elle arriva -sans fiel, sans amertume, et me rendit mon salut. Je vois avec -plaisir, me dit-elle, que vous aimez Clochegourde.</p> - -<p>—Voulez-vous, ma chère, que je monte à cheval et que j'aille -chercher monsieur Deslandes? lui dit-il en témoignant le désir de -se faire pardonner son injustice.</p> - -<p>—Ne vous tourmentez point, dit-elle, Jacques n'a pas dormi -cette nuit, voilà tout. Cet enfant est très-nerveux, il a fait un vilain -rêve, et j'ai passé tout le temps à lui conter des histoires pour -le rendormir. Sa toux est purement nerveuse, je l'ai calmée avec -une pastille de gomme, et le sommeil l'a gagné.</p> - -<p>—Pauvre femme! dit-il en lui prenant la main dans les siennes -et lui jetant un regard mouillé, je n'en savais rien.</p> - -<p>—A quoi bon vous inquiéter pour des riens? allez à vos seigles. -Vous savez! Si vous n'êtes pas là, les métayers laisseront les glaneuses -étrangères au bourg entrer dans le champ avant que les -gerbes n'en soient enlevées.</p> - -<p>—Je vais faire mon premier cours d'agriculture, madame, lui -dis-je.</p> - -<p>—Vous êtes à bonne école, répondit-elle en montrant le comte -de qui la bouche se contracta pour exprimer ce sourire de contentement -que l'on nomme familièrement <i>faire la bouche en -cœur</i>.</p> - -<p>Deux mois après seulement, je sus qu'elle avait passé cette nuit -en d'horribles anxiétés, elle avait craint que son fils n'eût le croup. -Et moi, j'étais dans ce bateau, mollement bercé par des pensées -d'amour, imaginant que de sa fenêtre, elle me verrait adorant la -lueur de cette bougie qui éclairait alors son front labouré par de -mortelles alarmes. Le croup régnait à Tours, et y faisait d'affreux -ravages. Quand nous fûmes à la porte, le comte me dit d'une voix -émue:—Madame de Mortsauf est un ange! Ce mot me fit chanceler. -Je ne connaissais encore que superficiellement cette famille, -et le remords si naturel dont est saisie une âme jeune en pareille -occasion, me cria: «De quel droit troublerais-tu cette paix profonde?»</p> - -<p>Heureux de rencontrer pour auditeur un jeune homme sur -lequel il pouvait remporter de faciles triomphes, le comte me -parla de l'avenir que le retour des Bourbons préparait à la France. -<span class="pagenum">290</span> -Nous eûmes une conversation vagabonde dans laquelle j'entendis de -vrais enfantillages qui me surprirent étrangement. Il ignorait des -faits d'une évidence géométrique; il avait peur des gens instruits; -les supériorités, il les niait; il se moquait, peut-être avec raison, -des progrès; enfin je reconnus en lui une grande quantité de fibres -douloureuses qui obligeaient à prendre tant de précautions pour ne -le point blesser, qu'une conversation suivie devenait un travail -d'esprit. Quand j'eus pour ainsi dire palpé ses défauts, je m'y pliai -avec autant de souplesse qu'en mettait la comtesse à les caresser. -A une autre époque de ma vie, je l'eusse indubitablement froissé; -mais, timide comme un enfant, croyant ne rien savoir, ou croyant -que les hommes faits savaient tout, je m'ébahissais des merveilles -obtenues à Clochegourde par ce patient agriculteur. J'écoutais ses -plans avec admiration. Enfin, flatterie involontaire qui me valut la -bienveillance du vieux gentilhomme, j'enviais cette jolie terre, sa -position, ce paradis terrestre en le mettant bien au-dessus de Frapesle.</p> - -<p>—Frapesle, lui dis-je, est une massive argenterie, mais Clochegourde -est un <ins id="cor_53" title="écran">écrin</ins> de pierres précieuses!</p> - -<p>Phrase qu'il répéta souvent depuis en citant l'auteur.</p> - -<p>—Hé! bien, avant que nous y vinssions, c'était une désolation, -disait-il.</p> - -<p>J'étais tout oreilles quand il me parlait de ses semis, de ses pépinières. -Neuf aux travaux de la campagne, je l'accablais de questions -sur les prix des choses, sur les moyens d'exploitation, et il me parut -heureux d'avoir à m'apprendre tant de détails.</p> - -<p>—Que vous enseigne-t-on donc? me demandait-il avec étonnement.</p> - -<p>Dès cette première journée, le comte dit à sa femme en rentrant:—Monsieur -Félix est un charmant jeune homme!</p> - -<p>Le soir, j'écrivis à ma mère de m'envoyer des habillements et du -linge, en lui annonçant que je restais à Frapesle. Ignorant la grande -révolution qui s'accomplissait alors, et ne comprenant pas l'influence -qu'elle devait exercer sur mes destinées, je croyais retourner à Paris -pour y achever mon droit, et l'École ne reprenait ses cours que -dans les premiers jours du mois de novembre; j'avais donc deux -mois et demi devant moi.</p> - -<p>Pendant les premiers moments de mon séjour, je tentai de m'unir -intimement au comte, et ce fut un temps d'impressions cruelles. -<span class="pagenum">291</span> -Je découvris en cet homme une irascibilité sans cause, une promptitude -d'action dans un cas désespéré, qui m'effrayèrent. Il se rencontrait -en lui des retours soudains du gentilhomme si valeureux à -l'armée de Condé, quelques éclairs paraboliques de ces volontés qui -peuvent, au jour des circonstances graves, trouer la politique à la -manière des bombes, et qui, par les hasards de la droiture et du courage, -font d'un homme condamné à vivre dans sa gentilhommière un -d'Elbée, un Bonchamp, un Charette. Devant certaines suppositions, -son nez se contractait, son front s'éclairait, et ses yeux lançaient une -foudre aussitôt amollie. J'avais peur qu'en surprenant le langage de -mes yeux, monsieur de Mortsauf ne me tuât sans réflexion. A cette -époque, j'étais exclusivement tendre. La volonté, qui modifie si -étrangement les hommes, commençait seulement à poindre en moi. -Mes excessifs désirs m'avaient communiqué ces rapides ébranlements -de la sensibilité qui ressemblent aux secousses de la peur. -La lutte ne me faisait pas trembler, mais je ne voulais pas perdre la -vie sans avoir goûté le bonheur d'un amour partagé. Les difficultés -et mes désirs grandissaient sur deux lignes parallèles. Comment -parler de mes sentiments? J'étais en proie à de navrantes perplexités. -J'attendais un hasard, j'observais, je me familiarisais avec les -enfants de qui je me fis aimer, je tâchais de m'identifier aux choses -de la maison. Insensiblement le comte se contint moins avec moi. -Je connus donc ses soudains changements d'humeur, ses profondes -tristesses sans motif, ses soulèvements brusques, ses plaintes amères -et cassantes, sa froideur haineuse, ses mouvements de folie réprimés, -ses gémissements d'enfant, ses cris d'homme au désespoir, -ses colères imprévues. La nature morale se distingue de la nature -physique en ceci, que rien n'y est absolu: l'intensité des effets est -en raison de la portée des caractères, ou des idées que nous groupons -autour d'un fait. Mon maintien à Clochegourde, l'avenir de -ma vie, dépendaient de cette volonté fantasque. Je ne saurais vous -exprimer quelles angoisses pressaient mon âme, alors aussi facile à -s'épanouir qu'à se contracter, quand en entrant, je me disais: -Comment va-t-il me recevoir? Quelle anxiété de cœur me brisait -alors que tout à coup un orage s'amassait sur ce front neigeux! -C'était un qui-vive continuel. Je tombai donc sous le despotisme de -cet homme. Mes souffrances me firent deviner celles de madame -de Mortsauf. Nous commençâmes à échanger des regards d'intelligence, -mes larmes coulaient quelquefois quand elle retenait les -<span class="pagenum">292</span> -siennes. La comtesse et moi, nous nous éprouvâmes ainsi par la douleur. -Combien de découvertes n'ai-je pas faites durant ces quarante -premiers jours pleins d'amertumes réelles, de joies tacites, d'espérances -tantôt abîmées, tantôt surnageant! Un soir je la trouvai religieusement -pensive devant un coucher de soleil qui rougissait si -voluptueusement les cimes en laissant voir la vallée comme un lit, -qu'il était impossible de ne pas écouter la voix de cet éternel Cantique -des Cantiques par lequel la nature convie ses créatures à -l'amour. La jeune fille reprenait-elle des illusions envolées? la -femme souffrait-elle de quelque comparaison secrète? Je crus voir -dans sa pose un abandon profitable aux premiers aveux, et lui dis:—Il -est des journées difficiles!</p> - -<p>—Vous avez lu dans mon âme, me dit-elle, mais comment?</p> - -<p>—Nous nous touchons par tant de points! répondis-je. N'appartenons-nous -pas au petit nombre de créatures privilégiées pour -la douleur et pour le plaisir, de qui les qualités sensibles vibrent -toutes à l'unisson en produisant de grands retentissements intérieurs, -et dont la nature nerveuse est en harmonie constante avec -le principe des choses! Mettez-les dans un milieu où tout est dissonance, -ces personnes souffrent horriblement, comme aussi leur -plaisir va jusqu'à l'exaltation quand elles rencontrent les idées, les -sensations ou les êtres qui leur sont sympathiques. Mais il est pour -nous un troisième état dont les malheurs ne sont connus que des -âmes affectées par la même maladie, et chez lesquelles se rencontrent -de fraternelles compréhensions. Il peut nous arriver de n'être -impressionnés ni en bien ni en mal. Un orgue expressif doué de -mouvement s'exerce alors en nous dans le vide, se passionne sans -objet, rend des sons sans produire de mélodie, jette des accents -qui se perdent dans le silence! espèce de contradiction terrible -d'une âme qui se révolte contre l'inutilité du néant. Jeux accablants -dans lesquels notre puissance s'échappe tout entière sans -aliment, comme le sang par une blessure inconnue. La sensibilité -coule à torrents, il en résulte d'horribles affaiblissements, d'indicibles -mélancolies pour lesquelles le confessionnal n'a pas d'oreilles. -N'ai-je pas exprimé nos communes douleurs?</p> - -<p>Elle tressaillit, et, sans cesser de regarder le couchant, elle me -répondit:—Comment si jeune savez-vous ces choses? Avez-vous -donc été femme?</p> - -<p><span class="pagenum">293</span> -—Ah! lui répondis-je d'une voix émue, mon enfance a été -comme une longue maladie.</p> - -<p>—J'entends tousser Madeleine, me dit-elle en me quittant avec -précipitation.</p> - -<p>La comtesse me vit assidu chez elle sans en prendre de l'ombrage, -par deux raisons. D'abord elle était pure comme un enfant, -et sa pensée ne se jetait dans aucun écart. Puis j'amusais le comte, -je fus une pâture à ce lion sans ongles et sans crinière. Enfin, j'avais -fini par trouver une raison de venir qui nous parut plausible à tous. -Je ne savais pas le trictrac, monsieur de Mortsauf me proposa de -me l'enseigner, j'acceptai. Dans le moment où se fit notre accord, -la comtesse ne put s'empêcher de m'adresser un regard de compassion -qui voulait dire: «Mais vous vous jetez dans la gueule -du loup!» Si je n'y compris rien d'abord, le troisième jour je sus -à quoi je m'étais engagé. Ma patience que rien ne lasse, ce fruit de -mon enfance, se mûrit pendant ce temps d'épreuves. Ce fut un -bonheur pour le comte que de se livrer à de cruelles railleries quand -je ne mettais pas en pratique le principe ou la règle qu'il m'avait -expliqué; si je réfléchissais, il se plaignait de l'ennui que cause -un jeu lent; si je jouais vite, il se fâchait d'être pressé; si je faisais -des écoles, il me disait, en en profitant, que je me dépêchais trop. -Ce fut une tyrannie de magister, un despotisme de férule dont je ne -puis vous donner une idée qu'en me comparant à Épictète tombé -sous le joug d'un enfant méchant. Quand nous jouâmes de l'argent, -ses gains constants lui causèrent des joies déshonorantes, mesquines. -Un mot de sa femme me consolait de tout, et le rendait -promptement au sentiment de la politesse et des convenances. -Bientôt je tombai dans les brasiers d'un supplice imprévu. A ce -métier, mon argent s'en alla. Quoique le comte restât toujours entre -sa femme et moi jusqu'au moment où je les quittais, quelquefois -fort tard, j'avais toujours l'espérance de trouver un moment où je -me glisserais dans son cœur; mais pour obtenir cette heure attendue -avec la douloureuse patience du chasseur, ne fallait-il pas continuer -ces taquines parties où mon âme était constamment déchirée, -et qui emportaient tout mon argent! Combien de fois déjà -n'étions-nous pas demeurés silencieux, occupés à regarder un effet -de soleil dans la prairie, des nuées dans un ciel gris, les collines -vaporeuses, ou les tremblements de la lune dans les pierreries de -la rivière, sans nous dire autre chose que:—La nuit est belle!</p> - -<p><span class="pagenum">294</span> -—La nuit est femme, madame.</p> - -<p>—Quelle tranquillité!</p> - -<p>—Oui, l'on ne peut pas être tout à fait malheureux ici.</p> - -<p>A cette réponse elle revenait à sa tapisserie. J'avais fini par entendre -en elle des remuements d'entrailles causés par une affection -qui voulait sa place. Sans argent, adieu les soirées. J'avais écrit à -ma mère de m'en envoyer; ma mère me gronda, et ne m'en donna -pas pour huit jours. A qui donc en demander? Et il s'agissait de -ma vie! Je retrouvais donc, au sein de mon premier grand bonheur, -les souffrances qui m'avaient assailli partout; mais à Paris, -au collége, à la pension, j'y avais échappé par une pensive abstinence, -mon malheur avait été négatif; à Frapesle il devint actif; -je connus alors l'envie du vol, ces crimes rêvés, ces épouvantables -rages qui sillonnent l'âme et que nous devons étouffer sous peine -de perdre notre propre estime. Les souvenirs des cruelles méditations, -des angoisses que m'imposa la parcimonie de ma mère, -m'ont inspiré pour les jeunes gens la sainte indulgence de ceux -qui, sans avoir failli, sont arrivés sur le bord de l'abîme comme -pour en mesurer la profondeur. Quoique ma probité, nourrie de -sueurs froides, se soit fortifiée en ces moments où la vie s'entr'ouvre -et laisse voir l'aride gravier de son lit, toutes les fois que -la terrible justice humaine a tiré son glaive sur le cou d'un homme, -je me suis dit: Les lois pénales ont été faites par des gens qui n'ont -pas connu le malheur. En cette extrémité, je découvris, dans la -bibliothèque de monsieur de Chessel, le traité du trictrac, et l'étudiai; -puis mon hôte voulut bien me donner quelques leçons; -moins durement mené, je pus faire des progrès, appliquer les règles -et les calculs que j'appris par cœur. En peu de jours je fus en -état de dompter mon maître; mais, quand je le gagnai, son humeur -devint exécrable; ses yeux étincelèrent comme ceux des tigres, sa -figure se crispa, ses sourcils jouèrent comme je n'ai vu jouer les -sourcils de personne. Ses plaintes furent celles d'un enfant gâté. -Parfois il jetait les dés, se mettait en fureur, trépignait, mordait -son cornet et me disait des injures. Ces violences eurent un terme. -Quand j'eus acquis un jeu supérieur, je conduisis la bataille à mon -gré; je m'arrangeai pour qu'à la fin tout fût à peu près égal, en le -laissant gagner durant la première moitié de la partie, et rétablissant -l'équilibre pendant la seconde moitié. La fin du monde aurait moins -surpris le comte que la rapide supériorité de son écolier; mais il ne -<span class="pagenum">295</span> -la reconnut jamais. Le dénoûment constant de nos parties fut une -pâture nouvelle dont son esprit s'empara.</p> - -<p>—Décidément, disait-il, ma pauvre tête se fatigue. Vous gagnez -toujours vers la fin de la partie, parce qu'alors j'ai perdu mes -moyens.</p> - -<p>La comtesse, qui savait le jeu, s'aperçut de mon manége dès la -première fois, et devina d'immenses témoignages d'affection. Ces -détails ne peuvent être appréciés que par ceux à qui les horribles -difficultés du trictrac sont connues. Que ne disait pas cette petite -chose! Mais l'amour, comme le Dieu de Bossuet, met au-dessus -des plus riches victoires le verre d'eau du pauvre, l'effort du soldat -qui périt ignoré. La comtesse me jeta l'un de ces remercîments muets -qui brisent un cœur jeune: elle m'accorda le regard qu'elle réservait -à ses enfants! Depuis cette bienheureuse soirée, elle me regarda -toujours en me parlant. Je ne saurais expliquer dans quel état je -fus en m'en allant. Mon âme avait absorbé mon corps, je ne pesais -pas, je ne marchais point, je volais. Je sentais en moi-même ce -regard, il m'avait inondé de lumière, comme son <i>adieu, monsieur!</i> -avait fait retentir en mon âme les harmonies que contient -l'<i lang="la" xml:lang="la">O filii, ô filiæ!</i> de la résurrection paschale. Je naissais à une -nouvelle vie. J'étais donc quelque chose pour elle! Je m'endormis -en des langes de pourpre. Des flammes passèrent devant mes yeux -fermés en se poursuivant dans les ténèbres comme les jolis vermisseaux -de feu qui courent les uns après les autres sur les cendres du -papier brûlé. Dans mes rêves, sa voix devint je ne sais quoi de palpable, -une atmosphère qui m'enveloppa de lumière et de parfums, -une mélodie qui me caressa l'esprit. Le lendemain, son accueil exprima -la plénitude des sentiments octroyés, et je fus dès lors initié -dans les secrets de sa voix. Ce jour devait être un des plus marquants -de ma vie. Après le dîner nous nous promenâmes sur les -hauteurs, nous allâmes dans une lande où rien ne pouvait venir, -le sol en était pierreux, desséché, sans terre végétale; néanmoins -il s'y trouvait quelques chênes et des buissons pleins de sinelles; -mais au lieu d'herbes, s'étendait un tapis de mousses fauves, crépues, -allumées par les rayons du soleil couchant, et sur lequel les -pieds glissaient. Je tenais Madeleine par la main pour la soutenir, -et madame de Mortsauf donnait le bras à Jacques. Le comte, qui -allait en avant, se retourna, frappa la terre avec sa canne, et me -dit avec un accent horrible:—Voilà ma vie! Oh! mais avant de -<span class="pagenum">296</span> -vous avoir connue, reprit-il en jetant un regard d'excuse sur sa -femme. Réparation tardive, la comtesse avait pâli. Quelle femme -n'aurait pas chancelé comme elle en recevant ce coup?</p> - -<p>—Quelles délicieuses odeurs arrivent ici, et les beaux effets de -lumière! m'écriai-je; je voudrais bien avoir à moi cette lande, j'y -trouverais peut-être des trésors en la sondant; mais la plus certaine -richesse serait votre voisinage. Qui d'ailleurs ne payerait pas cher -une vue si harmonieuse à l'œil, et cette rivière serpentine où l'âme -se baigne entre les frênes et les aulnes. Voyez la différence des goûts? -Pour vous, ce coin de terre est une lande: pour moi, c'est un paradis.</p> - -<p>Elle me remercia par un regard.</p> - -<p>—Églogue! fit-il d'un ton amer, ici n'est pas la vie d'un homme -qui porte votre nom. Puis il s'interrompit et dit:—Entendez-vous -les cloches d'Azay? J'entends positivement sonner des cloches.</p> - -<p>Madame de Mortsauf me regarda d'un air effrayé, Madeleine me -serra la main.</p> - -<p>—Voulez-vous que nous rentrions faire un trictrac? lui dis-je, -le bruit des dés vous empêchera d'entendre celui des cloches.</p> - -<p>Nous revînmes à Clochegourde en parlant à bâtons rompus. Le -comte se plaignait de douleurs vives sans les préciser. Quand nous -fûmes au salon, il y eut entre nous tous une indéfinissable incertitude. -Le comte était plongé dans un fauteuil, absorbé dans une -contemplation respectée par sa femme, qui se connaissait aux symptômes -de la maladie et savait en prévoir les accès. J'imitai son silence. -Si elle ne me pria point de m'en aller, peut-être crut-elle -que la partie de trictrac égaierait le comte et dissiperait ces fatales -susceptibilités nerveuses dont les éclats la tuaient. Rien n'était plus -difficile que de faire faire au comte cette partie de trictrac, dont il avait -toujours grande envie. Semblable à une petite maîtresse, il voulait -être prié, forcé, pour ne pas avoir l'air d'être obligé, peut-être par -cela même qu'il en était ainsi. Si, par suite d'une conversation intéressante, -j'oubliais pour un moment mes <i>salamalek</i>, il devenait -maussade, âpre, blessant, et s'irritait de la conversation en -contredisant tout. Averti par sa mauvaise humeur, je lui proposais -une partie; alors il coquetait: «D'abord il était trop tard, disait-il, -puis je ne m'en souciais pas.» Enfin des simagrées désordonnées, -comme chez les femmes qui finissent par vous faire ignorer leurs -véritables désirs. Je m'humiliais, je le suppliais de m'entretenir -<span class="pagenum">297</span> -dans une science si facile à oublier faute d'exercice. Cette fois j'eus -besoin d'une gaieté folle pour le décider à jouer. Il se plaignait d'étourdissements -qui l'empêcheraient de calculer, il avait le crâne -serré comme dans un étau, il entendait des sifflements, il étouffait -et poussait des soupirs énormes. Enfin il consentit à s'attabler. Madame -de Mortsauf nous quitta pour coucher ses enfants et faire dire -les prières à sa maison. Tout alla bien pendant son absence, je -m'arrangeai pour que monsieur de Mortsauf gagnât, et son bonheur -le dérida brusquement. Le passage subit d'une tristesse qui lui arrachait -de sinistres prédictions sur lui-même, à cette joie d'homme -ivre, à ce rire fou et presque sans raison, m'inquiéta, me glaça. -Je ne l'avais jamais vu dans un accès si franchement accusé. Notre -connaissance intime avait porté ses fruits, il ne se gênait plus avec -moi. Chaque jour il essayait de m'envelopper dans sa tyrannie, d'assurer -une nouvelle pâture à son humeur, car il semble vraiment -que les maladies morales soient des créatures qui ont leurs appétits, -leurs instincts, et veulent augmenter l'espace de leur empire -comme un propriétaire veut augmenter son domaine. La comtesse -descendit, et vint près du trictrac pour mieux éclairer sa tapisserie, -mais elle se mit à son métier dans une appréhension mal déguisée. -Un coup funeste, et que je ne pus empêcher, changea la face du -comte: de gaie, elle devint sombre; de pourpre, elle devint jaune, -ses yeux vacillèrent. Puis arriva un dernier malheur que je ne pouvais -ni prévoir ni réparer. Monsieur de Mortsauf amena pour lui-même -un dé foudroyant qui décida sa ruine. Aussitôt il se leva, jeta -la table sur moi, la lampe à terre, frappa du poing sur la console, -et sauta par le salon, je ne saurais dire qu'il marcha. Le torrent -d'injures, d'imprécations, d'apostrophes, de phrases incohérentes -qui sortit de sa bouche, aurait fait croire à quelque antique possession, -comme au Moyen Age. Jugez de mon attitude!</p> - -<p>—Allez dans le jardin, me dit-elle en me pressant la main.</p> - -<p>Je sortis sans que le comte s'aperçût de ma disparition. De la -terrasse où je me rendis à pas lents, j'entendis les éclats de sa voix -et ses gémissements qui partaient de sa chambre contiguë à la salle -à manger. A travers la tempête, j'entendis aussi la voix de l'ange -qui, par intervalles, s'élevait comme un chant de rossignol au moment -où la pluie va cesser. Je me promenais sous les acacias par la -plus belle nuit du mois d'août finissant, en attendant que la comtesse -m'y rejoignît. Elle allait venir, son geste me l'avait promis. -<span class="pagenum">298</span> -Depuis quelques jours une explication flottait entre nous, et semblait -devoir éclater au premier mot qui ferait jaillir la source trop -pleine en nos âmes. Quelle honte retardait l'heure de notre parfaite -entente? Peut-être aimait-elle autant que je l'aimais ce tressaillement -semblable aux émotions de la peur, qui meurtrit la sensibilité, pendant -ces moments où l'on retient sa vie près de déborder, où l'on -hésite à dévoiler son intérieur, en obéissant à la pudeur qui agite -les jeunes filles avant qu'elles ne se montrent à l'époux aimé. Nous -avions agrandi nous-mêmes par nos pensées accumulées cette première -confidence devenue nécessaire. Une heure se passa. J'étais -assis sur la balustrade en briques, quand le retentissement de son -pas mêlé au bruit onduleux de la robe flottante anima l'air calme -du soir. C'est des sensations auxquelles le cœur ne suffit pas.</p> - -<p>—Monsieur de Mortsauf est maintenant endormi, me dit-elle. -Quand il est ainsi, je lui donne une tasse d'eau dans laquelle on a -fait infuser quelques têtes de pavots, et les crises sont assez éloignées -pour que ce remède si simple ait toujours la même vertu. Monsieur, -me dit-elle en changeant de ton et prenant sa plus persuasive inflexion -de voix, un hasard malheureux vous a livré des secrets jusqu'ici -soigneusement gardés, promettez-moi d'ensevelir dans votre -cœur le souvenir de cette scène. Faites-le pour moi, je vous en prie. -Je ne vous demande pas de serment, dites-moi le <i>oui</i> de l'homme -d'honneur, je serai contente.</p> - -<p>—Ai-je donc besoin de prononcer ce <i>oui</i>? lui dis-je. Ne nous -sommes-nous jamais compris?</p> - -<p>—Ne jugez point défavorablement monsieur de Mortsauf en -voyant les effets de longues souffrances endurées pendant l'émigration, -reprit-elle. Demain il ignorera complétement les choses qu'il -aura dites, et vous le trouverez excellent et affectueux.</p> - -<p>—Cessez, madame, lui répondis-je, de vouloir justifier le comte, -je ferai tout ce que vous voudrez. Je me jetterais à l'instant dans -l'Indre, si je pouvais ainsi renouveler monsieur de Mortsauf et vous -rendre à une vie heureuse. La seule chose que je ne puisse refaire -est mon opinion, rien n'est plus fortement tissu en moi. Je vous -donnerais ma vie, je ne puis vous donner ma conscience; je puis ne -pas l'écouter, mais puis-je l'empêcher de parler? or, dans mon -opinion, monsieur de Mortsauf est...</p> - -<p>—Je vous entends, dit-elle, en m'interrompant avec une brusquerie -insolite, vous avez raison. Le comte est nerveux comme une -<span class="pagenum">299</span> -petite maîtresse, reprit-elle pour adoucir l'idée de la folie en adoucissant -le mot, mais il n'est ainsi que par intervalles, une fois au -plus par année, lors des grandes chaleurs. Combien de maux a causés -l'émigration! Combien de belles existences perdues! Il eût été, j'en -suis certaine, un grand homme de guerre, l'honneur de son pays.</p> - -<p>—Je le sais, lui dis-je en l'interrompant à mon tour, et lui faisant -comprendre qu'il était inutile de me tromper.</p> - -<p>Elle s'arrêta, posa l'une de ses mains sur son front, et me dit:—Qui -vous a donc ainsi produit dans notre intérieur? Dieu veut-il -m'envoyer un secours, une vive amitié qui me soutienne! reprit-elle -en appuyant sa main sur la mienne avec force, car vous êtes -bon, généreux... Elle leva les yeux vers le ciel, comme pour invoquer -un visible témoignage qui lui confirmât ses secrètes espérances, -et les reporta sur moi. Électrisé par ce regard qui jetait une âme -dans la mienne, j'eus, selon la jurisprudence mondaine, un manque -de tact; mais, chez certaines âmes, n'est-ce pas souvent précipitation -généreuse au-devant d'un danger, envie de prévenir un choc, -crainte d'un malheur qui n'arrive pas, et plus souvent encore n'est-ce -pas l'interrogation brusque faite à un cœur, un coup donné pour -savoir s'il résonne à l'unisson? Plusieurs pensées s'élevèrent en moi -comme des lueurs, et me conseillèrent de laver la tache qui souillait -ma candeur, au moment où je prévoyais une complète initiation.</p> - -<p>—Avant d'aller plus loin, lui dis-je d'une voix altérée par des -palpitations facilement entendues dans le profond silence où nous -étions, permettez-moi de purifier un souvenir du passé?</p> - -<p>—Taisez-vous, me dit-elle vivement en me mettant sur les lèvres -un doigt qu'elle ôta aussitôt. Elle me regarda fièrement comme -une femme trop haut située pour que l'injure puisse l'atteindre, et -me dit d'une voix troublée:—Je sais de quoi vous voulez parler. -Il s'agit du premier, du dernier, du seul outrage que j'aurai reçu! Ne -parlez jamais de ce bal. Si la chrétienne vous a pardonné, la femme -souffre encore.</p> - -<p>—Ne soyez pas plus impitoyable que ne l'est Dieu, lui dis-je en -gardant entre mes cils les larmes qui me vinrent aux yeux.</p> - -<p>—Je dois être plus sévère, je suis plus faible, répondit-elle.</p> - -<p>—Mais, repris-je avec une manière de révolte enfantine, écoutez-moi, -quand ce ne serait que pour la première, la dernière et -la seule fois de votre vie.</p> - -<p><span class="pagenum">300</span> -—Eh! bien, dit-elle, parlez! Autrement, vous croiriez que je -crains de vous entendre.</p> - -<p>Sentant alors que ce moment était unique en notre vie, je lui -dis avec cet accent qui commande l'attention, que les femmes au -bal m'avaient été toutes indifférentes comme celles que j'avais aperçues -jusqu'alors; mais qu'en la voyant, moi de qui la vie était si -studieuse, de qui l'âme était si peu hardie, j'avais été comme emporté -par une frénésie qui ne pouvait être condamnée que par ceux -qui ne l'avaient jamais éprouvée, que jamais cœur d'homme ne fut -si bien empli du désir auquel ne résiste aucune créature et qui fait -tout vaincre, même la mort...</p> - -<p>—Et le mépris? dit-elle en m'arrêtant.</p> - -<p>—Vous m'avez donc méprisé? lui demandai-je.</p> - -<p>—Ne parlons plus de ces choses, dit-elle.</p> - -<p>—Mais parlons-en! lui répondis-je avec une exaltation causée -par une douleur surhumaine. Il s'agit de tout moi-même, de ma -vie inconnue, d'un secret que vous devez connaître; autrement je -mourrais de désespoir! Ne s'agit-il pas aussi de vous, qui, sans le -savoir, avez été la Dame aux mains de laquelle reluit la couronne -promise aux vainqueurs du tournoi.</p> - -<p>Je lui contai mon enfance et ma jeunesse, non comme je vous -l'ai dite, en la jugeant à distance; mais avec les paroles ardentes -du jeune homme de qui les blessures saignaient encore. Ma voix -retentit comme la hache des bûcherons dans une forêt. Devant elle -tombèrent à grand bruit les années mortes, les longues douleurs -qui les avaient hérissées de branches sans feuillages. Je lui peignis -avec des mots enfiévrés une foule de détails terribles dont je vous -ai fait grâce. J'étalai le trésor de mes vœux brillants, l'or vierge de -mes désirs, tout un cœur brûlant conservé sous les glaces de ces -Alpes entassées par un continuel hiver. Lorsque, courbé sous le -poids de mes souffrances redites avec les charbons d'Isaïe, j'attendis -un mot de cette femme qui m'écoutait la tête baissée, elle -éclaira les ténèbres par un regard, elle anima les mondes terrestres -et divins par un seul mot.</p> - -<p>—Nous avons eu la même enfance! dit-elle en me montrant un -visage où reluisait l'auréole des martyrs. Après une pause où nos -âmes se marièrent dans cette même pensée consolante: Je n'étais -donc pas seul à souffrir! la comtesse me dit de sa voix réservée -pour parler à ses chers petits, comment elle avait eu le tort -<span class="pagenum">301</span> -d'être une fille quand les fils étaient morts. Elle m'expliqua les différences -que son état de fille sans cesse attachée aux flancs d'une -mère mettait entre ses douleurs et celles d'un enfant jeté dans le -monde des colléges. Ma solitude avait été comme un paradis, comparée -au contact de la meule sous laquelle son âme fut sans cesse -meurtrie, jusqu'au jour où sa véritable mère, sa bonne tante l'avait -sauvée en l'arrachant à ce supplice dont elle me raconta les renaissantes -douleurs. C'était les <ins id="cor_54" title="inexpliquables">inexplicables</ins> pointilleries <ins id="cor_97" title="insuportables">insupportables</ins> -aux natures nerveuses qui ne reculent pas devant un coup de -poignard et meurent sous l'épée de Damoclès: tantôt une expansion -généreuse arrêtée par un ordre glacial, tantôt un baiser froidement -reçu; un silence imposé, reproché tour à tour; des larmes -dévorées qui lui restaient sur le cœur; enfin les mille tyrannies du -couvent, cachées aux yeux des étrangers sous les apparences d'une -maternité glorieusement exaltée. Sa mère tirait vanité d'elle, et la -vantait; mais elle payait cher le lendemain ces flatteries nécessaires -au triomphe de l'institutrice. Quand, à force d'obéissance et de -douceur, elle croyait avoir vaincu le cœur de la mère et qu'elle -s'ouvrait à elle, le tyran reparaissait armé de ces confidences. Un -espion n'eût pas été si lâche ni si traître. Tous ses plaisirs de jeune -fille, ses fêtes lui avaient été chèrement vendues, car elle était grondée -d'avoir été heureuse, comme elle l'eût été pour une faute. Jamais -les enseignements de sa noble éducation ne lui avaient été -donnés avec amour, mais avec une blessante ironie. Elle n'en voulait -point à sa mère, elle se reprochait seulement de ressentir moins -d'amour que de terreur pour elle. Peut-être, pensait cet ange, ces -sévérités étaient-elles nécessaires? ne l'avaient-elles pas préparée à -sa vie actuelle? En l'écoutant, il me semblait que la harpe de Job -de laquelle j'avais tiré de sauvages accords, maintenant maniée par -des doigts chrétiens, y répondait en chantant les litanies de la -Vierge au pied de la croix.</p> - -<p>—Nous vivions dans la même sphère avant de nous retrouver -ici, vous partie de l'orient et moi de l'occident.</p> - -<p>Elle agita la tête par un mouvement désespéré:—A vous l'orient, -à moi l'occident, dit-elle. Vous vivrez heureux, je mourrai -de douleur! Les hommes font eux-mêmes les événements de leur -vie, et la mienne est à jamais fixée. Aucune puissance ne peut briser -cette lourde chaîne à laquelle la femme tient par un anneau -d'or, emblème de la pureté des épouses.</p> - -<p><span class="pagenum">302</span> -Nous sentant alors jumeaux du même sein, elle ne conçut point -que les confidences se fissent à demi entre frères abreuvés aux -même sources. Après le soupir naturel aux cœurs purs au moment -où ils s'ouvrent, elle me raconta les premiers jours de son -mariage, ses premières déceptions, tout le <i>renouveau</i> du malheur. -Elle avait, comme moi, connu les petits faits, si grands pour -les âmes dont la limpide substance est ébranlée tout entière au -moindre choc, de même qu'une pierre jetée dans un lac en agite -également la surface et la profondeur. En se mariant, elle possédait -ses épargnes, ce peu d'or qui représente les heures joyeuses, les -mille désirs du jeune âge; en un jour de détresse, elle l'avait généreusement -donné sans dire que c'était des souvenirs et non des -pièces d'or; jamais son mari ne lui en avait tenu compte, il ne se -savait pas son débiteur! En échange de ce trésor englouti dans les -<ins id="cor_55" title="eux">eaux</ins> dormantes de l'oubli, elle n'avait pas obtenu ce regard mouillé -qui solde tout, qui pour les âmes généreuses est comme un éternel -joyau dont les feux brillent aux jours difficiles. Comme elle -avait marché de douleur en douleur! Monsieur de Mortsauf oubliait -de lui donner l'argent nécessaire à la maison; il se réveillait -d'un rêve quand, après avoir vaincu toutes ses timidités de <ins id="cor_56" title="femmes">femme</ins>, -elle lui en demandait; et jamais il ne lui avait une seule fois évité -ces cruels serrements de cœur! Quelle terreur vint la saisir au moment -où la nature maladive de cet homme ruiné s'était dévoilée! -elle avait été brisée par le premier éclat de ses folles colères. Par -combien de réflexions dures n'avait-elle point passé avant de regarder -comme nul son mari, cette imposante figure qui domine -l'existence d'une femme! De quelles horribles calamités furent suivies -ses deux couches! Quel saisissement à l'aspect de deux enfants -mort-nés? Quel courage pour se dire: «Je leur soufflerai la vie! -je les enfanterai de nouveau tous les jours!» Puis quel désespoir de -sentir un obstacle dans le cœur et dans la main d'où les femmes -tirent leurs secours! Elle avait vu cet immense malheur déroulant -ses savanes épineuses à chaque difficulté vaincue. A la montée de -chaque rocher, elle avait aperçu de nouveaux déserts à franchir, -jusqu'au jour où elle eut bien connu son mari, l'organisation de -ses enfants, et le pays où elle devait vivre; jusqu'au jour où, comme -l'enfant arraché par Napoléon aux tendres soins du logis, elle eut -habitué ses pieds à marcher dans la boue et dans la neige, accoutumé -son front aux boulets, toute sa personne à la passive obéissance -<span class="pagenum">303</span> -du soldat. Ces choses que je vous résume, elle me les dit -alors dans leur ténébreuse étendue, avec leur cortége de faits désolants, -de batailles conjugales perdues, d'essais infructueux.</p> - -<p>—Enfin, me dit-elle en terminant, il faudrait demeurer ici -quelques mois pour savoir combien de peines me coûtent les améliorations -de Clochegourde, combien de patelineries fatigantes pour -lui faire vouloir la chose la plus utile à ses intérêts! Quelle malice -d'enfant le saisit quand une chose due à mes conseils ne réussit pas -tout d'abord! Avec quelle joie il s'attribue le bien! Quelle patience -m'est nécessaire pour toujours entendre des plaintes quand je me -tue à lui sarcler ses heures, à lui embaumer son air, à lui sabler, -à lui fleurir les chemins qu'il a semés de pierres. Ma récompense -est ce terrible refrain: «—Je vais mourir! la vie me pèse!» S'il -a le bonheur d'avoir du monde chez lui, tout s'efface, il est gracieux -et poli. Pourquoi n'est-il pas ainsi pour sa famille? Je ne sais -comment expliquer ce manque de loyauté chez un homme parfois -vraiment chevaleresque. Il est capable d'aller secrètement à franc -étrier me chercher à Paris une parure comme il le fit dernièrement -pour le bal de la ville. Avare pour sa maison, il serait prodigue -pour moi, si je le voulais. Ce devrait être l'inverse: je n'ai besoin -de rien, et sa maison est lourde. Dans le désir de lui rendre la vie -heureuse, et sans songer que je serais mère, peut-être l'ai-je habitué -à me prendre pour sa victime; moi qui en usant de quelques -cajoleries, le mènerais comme un enfant, si je pouvais m'abaisser à -jouer un rôle qui me semble infâme! Mais l'intérêt de la maison -exige que je sois calme et sévère comme une statue de la Justice, -et cependant, moi aussi, j'ai l'âme expansive et tendre!</p> - -<p>—Pourquoi, lui dis-je, n'usez-vous pas de cette influence pour -vous rendre maîtresse de lui, pour le gouverner?</p> - -<p>—S'il ne s'agissait que de moi seule, je ne saurais ni vaincre -son silence obtus, opposé pendant des heures entières à des arguments -justes, ni répondre à des observations sans logique, de véritables -raisons d'enfant. Je n'ai de courage ni contre la faiblesse -ni contre l'enfance; elles peuvent me frapper sans que je leur résiste; -peut-être opposerais-je la force à la force, mais je suis sans -énergie contre ceux que je plains. S'il fallait contraindre Madeleine -à quelque chose pour la sauver je mourrais avec elle. La pitié détend -toutes mes fibres et mollifie mes nerfs. Aussi les violentes secousses -de ces dix années m'ont-elles abattue; maintenant ma sensibilité -<span class="pagenum">304</span> -si souvent attaquée est parfois sans consistance, rien ne la -régénère; parfois l'énergie, avec laquelle je supportais les orages, -me manque. Oui, parfois je suis vaincue. Faute de repos et de -bains de mer où je retremperais mes fibres, je périrai. Monsieur de -Mortsauf m'aura tuée et il mourra de ma mort.</p> - -<p>—Pourquoi ne quittez-vous pas Clochegourde pour quelques -mois? Pourquoi n'iriez-vous pas, accompagnée de vos enfants, au -bord de la mer?</p> - -<p>—D'abord, monsieur de Mortsauf se croirait perdu si je m'éloignais. -Quoiqu'il ne veuille pas croire à sa situation, il en a la conscience. -Il se rencontre en lui l'homme et le malade, deux natures différentes -dont les contradictions expliquent bien des bizarreries! Puis, -il aurait raison de trembler. Tout irait mal ici. Vous avez vu peut-être -en moi la mère de famille occupée à protéger ses enfants contre le milan -qui plane sur eux. Tâche écrasante, augmentée des soins exigés -par monsieur de Mortsauf qui va toujours demandant:—Où est madame? -Ce n'est rien. Je suis aussi le précepteur de Jacques, la gouvernante -de Madeleine. Ce n'est rien encore! Je suis intendant et -régisseur. Vous connaîtrez un jour la portée de mes paroles quand -vous saurez que l'exploitation d'une terre est ici la plus fatigante -des industries. Nous avons peu de revenus en argent, nos fermes -sont cultivées à moitié, système qui veut une surveillance continuelle. -Il faut vendre soi-même ses grains, ses bestiaux, ses récoltes -de toute nature. Nous avons pour concurrents nos propres fermiers -qui s'entendent au cabaret avec les consommateurs, et font -les prix après avoir vendu les premiers. Je vous ennuierais si je -vous expliquais les mille difficultés de notre agriculture. Quel que -soit mon dévouement, je ne puis veiller à ce que nos colons n'amendent -pas leurs propres terres avec nos fumiers; je ne puis, ni aller -voir si nos métiviers ne s'entendent pas avec eux lors du partage -des récoltes, ni savoir le moment opportun pour la vente. Or, si -vous venez à penser au peu de mémoire de monsieur de Mortsauf, -aux peines que vous m'avez vue prendre pour l'obliger à s'occuper -de ses affaires, vous comprendrez la lourdeur de mon fardeau, -l'impossibilité de le déposer un moment. Si je m'absentais, nous serions -ruinés. Personne ne l'écouterait; la plupart du temps, ses ordres -se contredisent; d'ailleurs personne ne l'aime, il est trop grondeur, -il fait trop l'absolu; puis, comme tous les gens faibles, il écoute -trop facilement ses inférieurs pour inspirer autour de lui l'affection -<span class="pagenum">305</span> -qui unit les familles. Si je partais, aucun domestique ne resterait -ici huit jours. Vous voyez bien que je suis attachée à Clochegourde -comme ces bouquets de plomb le sont à nos toits. Je n'ai pas eu -d'arrière-pensée avec vous, monsieur. Toute la contrée ignore les -secrets de Clochegourde, et maintenant vous les savez. N'en dites -rien que de bon et d'obligeant, et vous aurez mon estime, ma reconnaissance, -ajouta-t-elle encore d'une voix adoucie. A ce prix, vous -pouvez toujours revenir à Clochegourde, vous y trouverez des cœurs -amis.</p> - -<p>—Mais, dis-je, moi je n'ai jamais souffert! Vous seule...</p> - -<p>—Non, reprit-elle en laissant échapper ce sourire des femmes -résignées qui fendrait le granit, ne vous étonnez pas de cette confidence, -elle vous montre la vie comme elle est, et non comme votre -imagination vous l'a fait espérer. Nous avons tous nos défauts et nos -qualités. Si j'eusse épousé quelque prodigue, il m'aurait ruinée. Si -j'eusse été donnée à quelque jeune homme ardent et voluptueux, il -aurait eu des succès, peut-être n'aurais-je pas su le conserver, il m'aurait -abandonnée, je serais morte de jalousie. Je suis jalouse! dit-elle -avec un accent d'exaltation qui ressemblait au coup de tonnerre -d'un orage qui passe. Hé! bien, monsieur m'aime autant qu'il peut -m'aimer; tout ce que son cœur enferme d'affection, il le verse à -mes pieds, comme la Madeleine a versé le reste de ses parfums aux -pieds du Sauveur. Croyez-le! une vie d'amour est une fatale exception -à la loi terrestre; toute fleur périt, les grandes joies ont un -lendemain mauvais, quand elles ont un lendemain. La vie réelle est -une vie d'angoisses: son image est dans cette ortie, venue au pied -de la terrasse, et qui, sans soleil, demeure verte sur sa tige. Ici, -comme dans les patries du nord, il est des sourires dans le ciel, rares -il est vrai, mais qui paient bien des peines. Enfin les femmes qui -sont exclusivement mères ne s'attachent-elles pas plus par les sacrifices -que par les plaisirs? Ici j'attire sur moi les orages que je vois -prêts à fondre sur les gens ou sur mes enfants, et j'éprouve en les -détournant je ne sais quel sentiment qui me donne une force secrète. -La résignation de la veille a toujours préparé celle du lendemain. -Dieu ne me laisse d'ailleurs point sans espoir. Si d'abord la -santé de mes enfants m'a désespérée, aujourd'hui plus ils avancent -dans la vie, mieux ils se portent. Après tout, notre demeure s'est -embellie, la fortune se répare. Qui sait si la vieillesse de monsieur -ne sera pas heureuse par moi? Croyez-le! l'être qui se présente devant -<span class="pagenum">306</span> -le Grand Juge, une palme verte à la main, lui ramenant consolés -ceux qui maudissaient la vie, cet être a converti ses douleurs -en délices. Si mes souffrances servent au bonheur de la famille, est-ce -bien des souffrances?</p> - -<p>—Oui, lui dis-je, mais elles étaient nécessaires comme le sont -les miennes pour me faire apprécier les saveurs du fruit mûri dans -nos roches; maintenant peut-être le goûterons-nous ensemble, peut-être -en admirerons-nous les prodiges? ces torrents d'affection dont -il inonde les âmes, cette sève qui ranime les feuilles jaunissantes. La -vie ne pèse plus alors, elle n'est plus à nous. Mon Dieu! ne m'entendez-vous -pas? repris-je en me servant du langage mystique auquel -notre éducation religieuse nous avait habitués. Voyez par quelles -voies nous avons marché l'un vers l'autre? quel aimant nous a dirigés -sur l'océan des eaux amères, vers la source d'eau douce, coulant -au pied des monts sur un sable pailleté, entre deux rives vertes -et fleuries? N'avons-nous pas, comme les Mages, suivi la même étoile? -Nous voici devant la crèche d'où s'éveille un divin enfant qui lancera -ses flèches au front des arbres nus, qui nous ranimera le monde par ses -cris joyeux, qui par des plaisirs incessants donnera du goût à la vie, -rendra aux nuits leur sommeil, aux jours leur allégresse. Qui donc -a serré chaque année de nouveaux nœuds entre nous? Ne sommes-nous -pas plus que frère et sœur? Ne déliez jamais ce que le ciel -a réuni. Les souffrances dont vous parlez étaient le grain répandu -à flots par la main du Semeur pour faire éclore la moisson déjà -dorée par le plus beau des soleils. Voyez! voyez! N'irons-nous pas -ensemble tout cueillir brin à brin? Quelle force en moi, pour que -j'ose vous parler ainsi! Répondez-moi donc, ou je ne repasserai pas -l'Indre.</p> - -<p>—Vous m'avez évité le mot <i>amour</i>, dit-elle en m'interrompant -d'une voix sévère; mais vous avez parlé d'un sentiment que -j'ignore et qui ne m'est point permis. Vous êtes un enfant, je vous -pardonne encore, mais pour la dernière fois. Sachez-le, monsieur, -mon cœur est comme enivré de maternité! Je n'aime monsieur de -Mortsauf ni par devoir social, ni par calcul de béatitudes éternelles à -gagner; mais par un irrésistible sentiment qui l'attache à toutes les -fibres de mon cœur. Ai-je été violentée à mon mariage? Il fut décidé -par ma sympathie pour les infortunes. N'était-ce pas aux femmes -à réparer les maux du temps, à consoler ceux qui coururent -sur la brèche et revinrent blessés? Que vous dirai-je? j'ai ressenti -<span class="pagenum">307</span> -je ne sais quel contentement égoïste en voyant que vous l'amusiez: -n'est-ce pas la maternité pure? Ma confession ne vous a-t-elle donc -pas assez montré les <i>trois</i> enfants auxquels je ne dois jamais faillir, -sur lesquels je dois faire pleuvoir une rosée réparatrice, et faire -rayonner mon âme sans en laisser adultérer la moindre parcelle? -N'aigrissez pas le lait d'une mère! Quoique l'épouse soit invulnérable -en moi, ne me parlez donc plus ainsi. Si vous ne respectiez -pas cette défense si simple, je vous en préviens, l'entrée de cette -maison vous serait à jamais fermée. Je croyais à de pures amitiés, -à des fraternités volontaires, plus certaines que ne le sont les fraternités -imposées. Erreur! Je voulais un ami qui ne fût pas un juge, -un ami pour m'écouter en ces moments de faiblesse où la voix qui -gronde est une voix meurtrière, un ami saint avec qui je n'eusse rien -à craindre. La jeunesse est noble, sans mensonges, capable de sacrifices, -désintéressée: en voyant votre persistance, j'ai cru, je l'avoue, -à quelque dessein du ciel; j'ai cru que j'aurais une âme qui serait -à moi seule comme un prêtre est à tous, un cœur où je pourrais -épancher mes douleurs quand elles surabondent, crier quand mes -cris sont irrésistibles et m'étoufferaient si je continuais à les dévorer. -Ainsi mon existence, si précieuse à ces enfants, aurait pu se prolonger -jusqu'au jour où Jacques serait devenu homme. Mais n'est-ce -pas être trop égoïste? La Laure de Pétrarque peut-elle se recommencer? -Je me suis trompée, Dieu ne le veut pas. Il faudra mourir -à mon poste, comme le soldat sans ami. Mon confesseur est rude, -austère; et... ma tante n'est plus!</p> - -<p>Deux grosses larmes éclairées par un rayon de lune sortirent de -ses yeux, roulèrent sur ses joues, en atteignirent le bas; mais je -tendis la main assez à temps pour les recevoir, et les bus avec une -avidité pieuse qu'excitèrent ces paroles déjà signées par dix ans de -larmes secrètes, de sensibilité dépensée, de soins constants, d'alarmes -perpétuelles, l'héroïsme le plus élevé de votre sexe! Elle -me regarda d'un air doucement stupide.</p> - -<p>—Voici, lui dis-je, la première, la sainte communion de l'amour. -Oui, je viens de participer à vos douleurs, de m'unir à votre -âme, comme nous nous unissons au Christ en buvant sa divine -substance. Aimer sans espoir est encore un bonheur. Ah! quelle -femme sur la terre pourrait me causer une joie aussi grande que -celle d'avoir aspiré ces larmes! J'accepte ce contrat qui doit se -<span class="pagenum">308</span> -résoudre en souffrances pour moi. Je me donne à vous sans arrière-pensée, -et serai ce que vous voudrez que je sois.</p> - -<p>Elle m'arrêta par un geste, et me dit de sa voix profonde:—Je -consens à ce pacte, si vous voulez ne jamais presser les liens qui -nous attacheront.</p> - -<p>—Oui, lui dis-je, mais moins vous m'accorderez, plus certainement -dois-je posséder.</p> - -<p>—Vous commencez par une méfiance, répondit-elle en exprimant -la mélancolie du doute.</p> - -<p>—Non, mais par une jouissance pure. Écoutez! je voudrais de -vous un nom qui ne fût à personne, comme doit être le sentiment -que nous nous vouons.</p> - -<p>—C'est beaucoup, dit-elle, mais je suis moins petite que vous -ne le croyez. Monsieur de Mortsauf m'appelle Blanche. Une seule -personne au monde, celle que j'ai le plus aimée, mon adorable -tante, me nommait Henriette. Je redeviendrai donc Henriette pour -vous.</p> - -<p>Je lui pris la main et la baisai. Elle me l'abandonna dans cette -confiance qui rend la femme si supérieure à nous, confiance qui -nous accable. Elle s'appuya sur la balustrade en briques et regarda -l'Indre.</p> - -<p>—N'avez-vous pas tort, mon ami, dit-elle, d'aller du premier -bond au bout de la carrière? Vous avez épuisé, par votre première -aspiration, une coupe offerte avec candeur. Mais un vrai sentiment -ne se partage pas, il doit être entier, ou il n'est pas. Monsieur de -Mortsauf, me dit-elle après un moment de silence, est par-dessus -tout loyal et fier. Peut-être seriez-vous tenté, pour moi, d'oublier -ce qu'il a dit; s'il n'en sait rien, moi demain je l'en instruirai. -Soyez quelque temps sans vous montrer à Clochegourde, il -vous en estimera davantage. Dimanche prochain, au sortir de l'église, -il ira lui-même à vous; je le connais, il effacera ses torts; -et vous aimera de l'avoir traité comme un homme responsable de -ses actions et de ses paroles.</p> - -<p>—Cinq jours sans vous voir, sans vous entendre!</p> - -<p>—Ne mettez jamais cette chaleur aux paroles que vous me direz, -dit-elle.</p> - -<p>Nous fîmes deux fois le tour de la terrasse en silence. Puis elle -<span class="pagenum">309</span> -me dit d'un ton de commandement qui me prouvait qu'elle prenait -possession de mon âme:—Il est tard, séparons-nous.</p> - -<p>Je voulais lui baiser la main, elle hésita, me la rendit, et me -dit d'une voix de prière:—Ne la prenez que lorsque je vous la -donnerai, laissez-moi mon libre arbitre, sans quoi je serais une -chose à vous, et cela ne <ins id="cor_57" title="dois">doit</ins> pas être.</p> - -<p>—Adieu, lui dis-je.</p> - -<p>Je sortis par la petite porte d'en bas qu'elle m'ouvrit. Au moment -où elle l'allait fermer, elle la rouvrit, me tendit sa main -en me disant:—En vérité, vous avez été bien bon ce soir, vous -avez consolé tout mon avenir; prenez, mon ami, prenez!</p> - -<p>Je baisai sa main à plusieurs reprises; et quand je levai les yeux, -je vis des larmes dans les siens. Elle remonta sur la terrasse, et me -regarda encore un moment à travers la prairie. Quand je fus dans -le chemin de Frapesle, je vis encore sa robe blanche éclairée par -la lune; puis, quelques instants après, une lumière illumina sa -chambre.</p> - -<p>—O mon Henriette! me dis-je, à toi l'amour le plus pur qui -jamais aura brillé sur cette terre!</p> - -<p>Je regagnai Frapesle en me retournant à chaque pas. Je sentais -en moi je ne sais quel contentement ineffable. Une brillante carrière -s'ouvrait enfin au dévouement dont est gros tout jeune cœur, -et qui chez moi fut si long-temps une force inerte! Semblable -au prêtre qui, par un seul pas, s'est avancé dans une vie nouvelle, -j'étais consacré, voué. Un simple <i>oui, madame!</i> m'avait -engagé à garder pour moi seul en mon cœur un amour irrésistible, -à ne jamais abuser de l'amitié pour amener à petits pas cette femme -dans l'amour. Tous les sentiments nobles réveillés faisaient entendre -en moi-même leurs voix confuses. Avant de me retrouver à -l'étroit dans une chambre, je voulus voluptueusement rester sous -l'azur ensemencé d'étoiles, entendre encore en moi-même ces -chants de ramier blessé, les tons simples de cette confidence ingénue, -rassembler dans l'air les effluves de cette âme qui toutes devaient -venir à moi. Combien elle me parut grande, cette femme, -avec son oubli profond du moi, sa religion pour les êtres blessés, -faibles ou souffrants, avec son dévouement allégé des chaînes légales! -Elle était là, sereine sur son bûcher de sainte et de -martyre! J'admirais sa figure qui m'apparut au milieu des ténèbres, -quand soudain je crus deviner un sens à ses paroles, une -<span class="pagenum">310</span> -mystérieuse signifiance qui me la rendit complétement sublime. -Peut-être voulait-elle que je fusse pour elle ce qu'elle était pour -son petit monde? Peut-être voulait-elle tirer de moi sa force et sa -consolation, me mettant ainsi dans sa sphère, sur sa ligne ou plus -haut? Les astres, disent quelques hardis constructeurs des mondes, -se communiquent ainsi le mouvement et la lumière. Cette -pensée m'éleva soudain à des hauteurs éthérées. Je me retrouvai -dans le ciel de mes anciens songes, et je m'expliquai les peines de -mon enfance par le bonheur immense où je nageais.</p> - -<p>Génies éteints dans les larmes, cœurs méconnus, saintes Clarisse -Harlowe ignorées, enfants désavoués, proscrits innocents, vous tous -qui êtes entrés dans la vie par ses déserts, vous qui partout avez -trouvé les visages froids, les cœurs fermés, les oreilles closes, ne vous -plaignez jamais! vous seuls pouvez connaître l'infini de la joie au -moment où pour vous un cœur s'ouvre, une oreille vous écoute, -un regard vous répond. Un seul jour efface les mauvais jours. Les -douleurs, les méditations, les désespoirs, les mélancolies passées -et non pas oubliées sont autant de liens par lesquels l'âme s'attache -à l'âme confidente. Belle de nos désirs réprimés, une femme hérite -alors des soupirs et des amours perdus, elle nous restitue agrandies -toutes les affections trompées, elle explique les chagrins antérieurs -comme la soulte exigée par le destin pour les éternelles félicités -qu'elle donne au jour des fiançailles de l'âme. Les anges seuls disent -le nom nouveau dont il faudrait nommer ce saint amour, de -même que vous seuls, chers martyrs, saurez bien ce que madame -de Mortsauf était soudain devenue pour moi, pauvre, seul!</p> - -<p>Cette scène s'était passée un mardi, j'attendis jusqu'au dimanche -sans passer l'Indre dans mes promenades. Pendant ces cinq -jours, de grands événements arrivèrent à Clochegourde. Le comte -reçut le brevet de maréchal-de-camp, la croix de Saint-Louis, et -une pension de quatre mille francs. Le duc de Lenoncourt-Givry, -nommé pair de France, recouvra deux forêts, reprit son service à -la cour, et sa femme rentra dans ses biens non vendus qui avaient -fait partie du domaine de la couronne impériale. La comtesse de -Mortsauf devenait ainsi l'une des plus riches héritières du Maine. -Sa mère était venue lui apporter cent mille francs économisés sur les -revenus de Givry, le montant de sa dot qui n'avait point été payée, -et dont le comte ne parlait jamais, malgré sa détresse. Dans les -choses de la vie extérieure, la conduite de cet homme attestait -<span class="pagenum">311</span> -le plus fier de tous les désintéressements. En joignant à cette somme -ses économies, le comte pouvait acheter deux domaines voisins -qui valaient environ neuf mille livres de rente. Son fils devant -succéder à la pairie de son grand-père, il pensa tout à coup à lui -constituer un majorat qui se composerait de la fortune territoriale -des deux familles sans nuire à Madeleine, à laquelle la faveur du -duc de Lenoncourt ferait sans doute faire un beau mariage. Ces -arrangements et ce bonheur jetèrent quelque baume sur les plaies -de l'émigré. La duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un -événement dans le pays. Je songeais douloureusement que cette -femme était une grande dame, et j'aperçus alors dans sa fille l'esprit -de caste que couvrait à mes yeux la noblesse de ses sentiments. -Qu'étais-je, moi pauvre, sans autre avenir que mon courage -et mes facultés? Je ne pensais aux conséquences de la restauration, -ni pour moi, ni pour les autres. Le dimanche, de la chapelle -réservée où j'étais à l'église avec monsieur, madame de Chessel et -l'abbé de Quélus, je lançais des regards avides sur une autre chapelle -latérale où se trouvaient la duchesse et sa fille, le comte et -les enfants. Le chapeau de paille qui me cachait mon idole ne vacilla -pas, et cet oubli de moi sembla m'attacher plus vivement que -tout le passé. Cette grande Henriette de Lenoncourt, qui maintenant -était ma chère Henriette, et de qui je voulais fleurir la -vie, priait avec ardeur; la foi communiquait à son attitude je ne -sais quoi d'abîmé, de prosterné, une pose de statue religieuse, qui -me pénétra.</p> - -<p>Suivant l'habitude des cures de village, les vêpres devaient se -dire quelque temps après la messe. Au sortir de l'église, madame -de Chessel proposa naturellement à ses voisins de passer les deux -heures d'attente à Frapesle, au lieu de traverser deux fois l'Indre -et la prairie par la chaleur. L'offre fut agréée. Monsieur de Chessel -donna le bras à la duchesse, madame de Chessel accepta celui du -comte, je présentai le mien à la comtesse, et je sentis pour la première -fois ce beau bras frais à mes flancs. Pendant le retour de la -paroisse à Frapesle, trajet qui se faisait à travers les bois de Saché -où la lumière filtrée dans les feuillages produisait, sur le sable des -allées, ces jolis jours qui ressemblent à des soieries peintes, j'eus -des sensations d'orgueil et des idées qui me causèrent de violentes -palpitations.</p> - -<p>—Qu'avez-vous? me dit-elle après quelques pas faits dans -<span class="pagenum">312</span> -un silence que je n'osais rompre. Votre cœur bat trop vite?.....</p> - -<p>—J'ai appris des événements heureux pour vous, lui dis-je, et -comme ceux qui aiment bien, j'ai des craintes vagues. Vos grandeurs -ne nuiront-elles point à vos amitiés?</p> - -<p>—Moi! dit-elle, fi! Encore une idée semblable, et je ne vous -mépriserais pas, je vous aurais oublié pour toujours.</p> - -<p>Je la regardai, en proie à une ivresse qui dut être communicative.</p> - -<p>—Nous profitons du bénéfice de lois que nous n'avons ni provoquées -ni demandées, mais nous ne serons ni mendiants ni avides; -et d'ailleurs vous savez bien, reprit-elle, que ni moi ni monsieur -de Mortsauf nous ne pouvons sortir de Clochegourde. Par mon -conseil, il a refusé le commandement auquel il avait droit dans la -Maison Rouge. Il nous suffit que mon père ait sa charge! Notre -modestie forcée, dit-elle en souriant avec amertume, a déjà bien -servi notre enfant. Le roi, près duquel mon père est de service, a -dit fort gracieusement qu'il reporterait sur Jacques la faveur dont -nous ne voulions pas. L'éducation de Jacques, à laquelle il faut -songer, est maintenant l'objet d'une grave discussion; il va représenter -deux maisons, les Lenoncourt et les Mortsauf. Je ne puis -avoir d'ambition que pour lui, voici donc mes inquiétudes augmentées. -Non-seulement Jacques doit vivre, mais il doit encore devenir -digne de son nom, deux obligations qui se contrarient. Jusqu'à -présent j'ai pu suffire à son éducation en mesurant les travaux à -ses forces, mais d'abord où trouver un précepteur qui me convienne? -Puis, plus tard, quel ami me le conservera dans cet horrible -Paris où tout est piége pour l'âme et danger pour le corps? -Mon ami, me dit-elle d'une voix émue, à voir votre front et vos -yeux, qui ne devinerait en vous l'un de ces oiseaux qui doivent -habiter les hauteurs? prenez votre élan, soyez un jour le parrain -de notre cher enfant. Allez à Paris, si votre frère et votre père ne -vous secondent point, notre famille, ma mère surtout, qui a le génie -des affaires, sera certes très-influente; profitez de notre crédit! -vous ne manquerez alors ni d'appui, ni de secours dans la carrière -que vous choisirez! mettez donc le superflu de vos forces dans une -noble ambition...</p> - -<p>—Je vous entends, lui dis-je en l'interrompant, mon ambition -deviendra ma maîtresse. Je n'ai pas besoin <ins id="cor_58" title="du">de</ins> ceci pour être tout -à vous. Non, je ne veux pas être récompensé de ma sagesse ici par -<span class="pagenum">313</span> -des faveurs là-bas. J'irai, je grandirai seul, par moi-même. J'accepterais -tout de vous; des autres, je ne veux rien.</p> - -<p>—Enfantillage! dit-elle en murmurant mais en retenant mal un -sourire de contentement.</p> - -<p>—D'ailleurs, je me suis voué, lui dis-je. En méditant notre -situation, j'ai pensé à m'attacher à vous par des liens qui ne puissent -jamais se dénouer.</p> - -<p>Elle eut un léger tremblement et s'arrêta pour me regarder.</p> - -<p>—Que voulez-vous dire? fit-elle en laissant aller les deux couples -qui nous précédaient et gardant ses enfants près d'elle.</p> - -<p>—Hé! bien, répondis-je, dites-moi franchement comment vous -voulez que je vous aime.</p> - -<p>—Aimez-moi comme m'aimait ma tante, de qui je vous ai donné -les droits en vous autorisant à m'appeler du nom qu'elle avait -choisi pour elle parmi les miens.</p> - -<p>—J'aimerai donc sans espérance, avec un dévouement complet. -Hé! bien, oui, je ferai pour vous ce que l'homme fait pour Dieu. -Ne l'avez-vous pas demandé? Je vais entrer dans un séminaire, -j'en sortirai prêtre, et j'élèverai Jacques. Votre Jacques, ce sera -comme un autre moi: conceptions politiques, pensée, énergie, patience, -je lui donnerai tout. Ainsi, je demeurerai près de vous, -sans que mon amour, pris dans la religion comme une image -d'argent dans du cristal, puisse être suspecté. Vous n'avez à craindre -aucune de ces ardeurs immodérées qui saisissent un homme et -par lesquelles une fois déjà je me suis laissé vaincre. Je me consumerai -dans la flamme, et vous aimerai d'un amour purifié.</p> - -<p>Elle pâlit, et dit à mots pressés:—Félix, ne vous engagez pas -en des liens qui, un jour, seraient un obstacle à votre bonheur. Je -mourrais de chagrin d'avoir été la cause de ce suicide. Enfant, un -désespoir d'amour est-il donc une vocation? Attendez les épreuves -de la vie pour juger de la vie; je le veux, je l'ordonne. Ne vous -mariez ni avec l'Église ni avec une femme, ne vous mariez d'aucune -manière, je vous le défends. Restez libre. Vous avez vingt et -un ans. A peine savez-vous ce que vous réserve l'avenir. Mon Dieu! -vous aurais-je mal jugé? Cependant j'ai cru que deux mois suffisaient -à connaître certaines âmes.</p> - -<p>—Quel espoir avez-vous? lui dis-je en jetant des éclairs par les -yeux.</p> - -<p>—Mon ami, acceptez mon aide, élevez-vous, faites fortune, et -<span class="pagenum">314</span> -vous saurez quel est mon espoir. Enfin, dit-elle en paraissant laisser -échapper un secret, ne quittez jamais la main de Madeleine que -vous tenez en ce moment.</p> - -<p>Elle s'était penchée à mon oreille pour me dire ces paroles qui -prouvaient combien elle était occupée de mon avenir.</p> - -<p>—Madeleine? lui dis-je, jamais!</p> - -<p>Ces deux mots nous rejetèrent dans un silence plein d'agitations. -Nos âmes étaient en proie à ces bouleversements qui les sillonnent -de manière à y laisser d'éternelles empreintes, Nous étions en vue -d'une porte en bois par laquelle on entrait dans le parc de Frapesle, -et dont il me semble encore voir les deux pilastres ruinés, couverts -de plantes grimpantes et de mousses, d'herbes et de ronces. Tout -à coup une idée, celle de la mort du comte, passa comme une -flèche dans ma cervelle, et je lui dis:—Je vous comprends.</p> - -<p>—C'est bien heureux, répondit-elle d'un ton qui me fit voir -que je lui supposais une pensée qu'elle n'aurait jamais.</p> - -<p>Sa pureté m'arracha une larme d'admiration que l'égoïsme de -la passion rendit bien amère. En faisant un retour sur moi, je songeai -qu'elle ne m'aimait pas assez pour souhaiter sa liberté. Tant -que l'amour recule devant un crime, il nous semble avoir des -bornes, et l'amour doit être infini. J'eus une horrible contraction -de cœur.</p> - -<p>—Elle ne m'aime pas, pensais-je.</p> - -<p>Pour ne pas laisser lire dans mon âme, j'embrassai Madeleine -sur ses cheveux.</p> - -<p>—J'ai peur de votre mère, dis-je à la comtesse pour reprendre -l'entretien.</p> - -<p>—Et moi aussi, répondit-elle en faisant un geste plein d'enfantillage, -mais n'oubliez pas de toujours la nommer madame la duchesse -et de lui parler à la troisième personne. La jeunesse actuelle -a perdu l'habitude de ces formes polies, reprenez-les? faites cela -pour moi. D'ailleurs, il est de si bon goût de respecter les femmes, -quel que soit leur âge, et de reconnaître les distinctions sociales -sans les mettre en question. Les honneurs que vous rendez aux supériorités -établies ne sont-ils pas la garantie de ceux qui vous sont -dus? Tout est solidaire dans la Société. Le cardinal de la Rovère et -Raphaël d'Urbin étaient autrefois deux puissances également révérées. -Vous avez sucé dans vos lycées le lait de la Révolution, et -vos idées politiques peuvent s'en ressentir, mais en avançant dans -<span class="pagenum">315</span> -la vie, vous apprendrez combien les principes de liberté mal définis -sont impuissants à créer le bonheur des peuples. Avant de songer, -en ma qualité de Lenoncourt, à ce qu'est ou ce que doit être une -aristocratie, mon bon sens de paysanne me dit que les Sociétés -n'existent que par la hiérarchie. Vous êtes dans un moment de la -vie où il faut choisir bien! Soyez de votre parti. Surtout, ajouta-t-elle -en riant, quand il triomphe.</p> - -<p>Je fus vivement touché par ces paroles où la profondeur politique -se cachait sous la chaleur de l'affection, alliance qui donne aux femmes -un si grand pouvoir de séduction; elles savent toutes prêter aux -raisonnements les plus aigus les formes du sentiment. Il semblait -que, dans son désir de justifier les actions du comte, Henriette eût -prévu les réflexions qui devaient sourdre en mon âme au moment -où je vis, pour la première fois, les effets de la courtisanerie. Monsieur -de Mortsauf, roi dans son castel, entouré de son auréole historique, -avait pris à mes yeux des proportions grandioses, et j'avoue -que je fus singulièrement étonné de la distance qu'il mit entre -la duchesse et lui, par des manières au moins obséquieuses. L'esclave -a sa vanité, il ne veut obéir qu'au plus grand des despotes; je -me sentais comme humilié de voir l'abaissement de celui qui me faisait -trembler en dominant tout mon amour. Ce mouvement intérieur -me fit comprendre le supplice des femmes de qui l'âme généreuse -est accouplée à celle d'un homme de qui elles enterrent journellement -les lâchetés. Le respect est une barrière qui protége également le -grand et le petit, chacun de son côté peut se regarder en face. Je -fus respectueux avec la duchesse, à cause de ma jeunesse; mais là -où les autres voyaient une duchesse, je vis la mère de mon Henriette -et mis une sorte de sainteté dans mes hommages. Nous entrâmes -dans la grande cour de Frapesle, où nous trouvâmes la compagnie. -Le comte de Mortsauf me présenta fort gracieusement à la duchesse, -qui m'examina d'un air froid et réservé. Madame de Lenoncourt -était alors une femme de cinquante-six ans, parfaitement conservée -et qui avait de grandes manières. En voyant ses yeux d'un bleu dur, -ses tempes rayées, son visage maigre et macéré, sa taille imposante et -droite, ses mouvements rares, sa blancheur fauve qui se revoyait si -éclatante dans sa fille, je reconnus la race froide d'où procédait ma -mère, aussi promptement qu'un minéralogiste reconnaît le fer de -Suède. Son langage était celui de la vieille cour, elle prononçait les -<i>oit</i> en <i>ait</i> et disait <i>frait</i> pour <i>froid</i>, <i>porteux</i> au lieu de <i>porteurs</i>. -<span class="pagenum">316</span> -Je ne fus ni courtisan, ni gourmé; je me conduisis si bien, -qu'en allant à vêpres la comtesse me dit à l'oreille:—Vous êtes -parfait!</p> - -<p>Le comte vint à moi, me prit par la main et me dit:—Nous ne -sommes pas fâchés, Félix? Si j'ai eu quelques vivacités, vous les -pardonnerez à votre vieux camarade. Nous allons rester ici probablement -à dîner, et nous vous inviterons pour jeudi, la veille du -départ de la duchesse. Je vais à Tours y terminer quelques affaires. -Ne négligez pas Clochegourde. Ma belle-mère est une connaissance -que je vous engage à cultiver. Son salon donnera le ton au faubourg -Saint-Germain. Elle a les traditions de la grande compagnie, elle -possède une immense instruction, connaît le blason du premier -comme du dernier gentilhomme en Europe.</p> - -<p>Le bon goût du comte, peut-être les conseils de son génie domestique, -se montrèrent dans les circonstances nouvelles où le mettait le -triomphe de sa cause. Il n'eut ni arrogance ni blessante politesse, il -fut sans emphase, et la duchesse fut sans airs protecteurs. Monsieur -et madame de Chessel acceptèrent avec reconnaissance le dîner du -jeudi suivant. Je plus à la duchesse, et ses regards m'apprirent qu'elle -examinait en moi un homme de qui sa fille lui avait parlé. Quand nous -revînmes de vêpres, elle me questionna sur ma famille et me demanda -si le Vandenesse occupé déjà dans la diplomatie était mon -parent.—Il est mon frère, lui dis-je. Elle devint alors affectueuse à -demi. Elle m'apprit que ma grand'tante, la vieille marquise de Listomère, -était une Grandlieu. Ses manières furent polies comme l'avaient -été celles de monsieur de Mortsauf le jour où il me vit pour la première -fois. Son regard perdit cette expression de hauteur par laquelle -les princes de la terre vous font mesurer la distance qui se trouve entre -eux et vous. Je ne savais presque rien de ma famille. La duchesse -m'apprit que mon grand-oncle, vieil abbé que je ne connaissais même -pas de nom, faisait partie du conseil privé, mon frère avait reçu de -l'avancement; enfin, par un article de la Charte que je ne connaissais -pas encore, mon père redevenait marquis de Vandenesse.</p> - -<p>—Je ne suis qu'une chose, le serf de Clochegourde, dis-je tout -bas à la comtesse.</p> - -<p><ins id="cor_59" title="Je">Le</ins> coup de baguette de la Restauration s'accomplissait avec une -rapidité qui stupéfiait les enfants élevés sous le régime impérial. -Cette révolution ne fut rien pour moi. La moindre parole, le plus -simple geste de madame de Mortsauf étaient les seuls événements -<span class="pagenum">317</span> -auxquels j'attachais de l'importance. J'ignorais ce qu'était le conseil -privé; je ne connaissais rien à la politique ni aux choses du monde; -je n'avais d'autre ambition que celle d'aimer Henriette, mieux que -Pétrarque n'aimait Laure. Cette insouciance me fit prendre pour -un enfant par la duchesse. Il vint beaucoup de monde à Frapesle, -nous y fûmes trente personnes à dîner. Quel enivrement pour un -jeune homme de voir la femme qu'il aime être la plus belle entre -toutes, devenir l'objet de regards passionnés, et de se savoir seul à -recevoir la lueur de ses yeux chastement réservée; de connaître assez -toutes les nuances de sa voix pour trouver dans sa parole, en apparence -légère ou moqueuse, les preuves d'une pensée constante, -même quand on se sent au cœur une jalousie dévorante contre les -distractions du monde. Le comte, heureux des attentions dont il se -vit l'objet, fut presque jeune; sa femme en espéra quelque changement -d'humeur; moi je riais avec Madeleine qui, semblable aux -enfants chez lesquels le corps succombe sous les étreintes de l'âme, -me faisait rire par des observations étonnantes et pleines d'un esprit -moqueur sans malignité, mais qui n'épargnait personne. Ce fut -une belle journée. Un mot, un espoir né le matin avait rendu la -nature lumineuse; et me voyant si joyeux, Henriette était joyeuse.</p> - -<p>—Ce bonheur à travers sa vie grise et nuageuse lui sembla bien -bon, me dit-elle le lendemain.</p> - -<p>Le lendemain je passai naturellement la journée à Clochegourde; -j'en avais été banni pendant cinq jours, j'avais soif de ma vie. Le -comte était parti dès six heures pour aller faire dresser ses contrats -d'acquisition à Tours. Un grave sujet de discorde s'était ému entre la -mère et la fille. La duchesse voulait que la comtesse la suivît à Paris, -où elle devait obtenir pour elle une charge à la cour, où le comte, -en revenant sur son refus, pouvait occuper de hautes fonctions. -Henriette, qui passait pour une femme heureuse, ne voulait dévoiler -à personne, pas même au cœur d'une mère, ses horribles -souffrances, ni trahir l'incapacité de son mari. Pour que sa mère -ne pénétrât point le secret de son ménage, elle avait envoyé monsieur -de Mortsauf à Tours, où il devait se débattre avec les notaires. -Moi seul, comme elle l'avait dit, connaissais les secrets de Clochegourde. -Après avoir expérimenté combien l'air pur, le ciel bleu de -cette vallée calmaient les irritations de l'esprit ou les amères douleurs -de la maladie, et quelle influence l'habitation de Clochegourde -exerçait sur la santé de ses enfants, elle opposait des refus motivés -<span class="pagenum">318</span> -que combattait la duchesse, femme envahissante, moins chagrine -qu'humiliée du mauvais mariage de sa fille. Henriette aperçut que -sa mère s'inquiétait peu de Jacques et de Madeleine, affreuse découverte! -Comme toutes les mères habituées à continuer sur la -femme mariée le despotisme qu'elles exerçaient sur la jeune fille, la -duchesse procédait par des considérations qui n'admettaient point -de répliques; elle affectait tantôt une amitié captieuse afin d'arracher -un consentement à ses vues, tantôt une amère froideur pour -avoir par la crainte ce que la douceur ne lui obtenait pas; puis, voyant -ses efforts inutiles, elle déploya le même esprit d'ironie que j'avais -observé chez ma mère. En dix jours, Henriette connut tous les déchirements -que causent aux jeunes femmes les révoltes nécessaires à -l'établissement de leur indépendance. Vous qui, pour votre bonheur, -avez la meilleure des mères, vous ne sauriez comprendre ces -choses. Pour avoir une idée de cette lutte entre une femme sèche, -froide, calculée, ambitieuse, et sa fille, pleine de cette onctueuse et -fraîche bonté qui ne tarit jamais, il faudrait vous figurer le lys auquel -mon cœur l'a sans cesse comparée, broyé dans les rouages -d'une machine en acier poli. Cette mère n'avait jamais eu rien de -cohérent avec sa fille; elle ne sut deviner aucune des véritables difficultés -qui l'obligeaient à ne pas profiter des avantages de la Restauration, -et à continuer sa vie solitaire. Elle crut à quelque amourette -entre sa fille et moi. Ce mot, dont elle se servit pour exprimer -ses soupçons, ouvrit entre ces deux femmes des abîmes que rien ne -pouvait combler désormais. Quoique les familles enterrent soigneusement -ces intolérables dissidences, pénétrez-y? vous trouverez dans -presque toutes des plaies profondes, incurables, qui diminuent les -sentiments naturels: ou c'est des passions réelles, attendrissantes, -que la convenance des caractères rend éternelles et qui donnent à -la mort un contre-coup dont les noires meurtrissures sont ineffaçables; -ou des haines latentes qui glacent lentement le cœur et sèchent -les larmes au jour des adieux éternels. Tourmentée hier, -tourmentée aujourd'hui, frappée par tous, même par ses deux anges -souffrants qui n'étaient complices ni des maux qu'ils enduraient ni -de ceux qu'ils causaient, comment cette pauvre âme n'aurait-elle -pas aimé celui qui ne la frappait point et qui voulait l'environner -d'une triple haie d'épines, afin de la défendre des orages, de tout -contact, de toute blessure? Si je souffrais de ces débats, j'en étais -parfois heureux en sentant qu'elle se rejetait dans mon cœur, car -<span class="pagenum">319</span> -Henriette me confia ses nouvelles peines. Je pus alors apprécier -son calme dans la douleur, et la patience énergique qu'elle savait -déployer. Chaque jour j'appris mieux le sens de ces mots:—Aimez-moi, -comme m'aimait ma tante.</p> - -<p>—Vous n'avez donc point d'ambition? me dit à dîner la duchesse -d'un air dur.</p> - -<p>—Madame, lui répondis-je en lui lançant un regard sérieux, je -me sens une force à dompter le monde; mais je n'ai que vingt et -un ans, et je suis tout seul.</p> - -<p>Elle regarda sa fille d'un air étonné, elle croyait que, pour me -garder près d'elle, sa fille éteignait en moi toute ambition. Le séjour -que fit la duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un -temps de gêne perpétuelle. La comtesse me recommandait le décorum, -elle s'effrayait d'une parole doucement dite; et, pour lui -plaire, il fallait endosser le harnais de la dissimulation. Le grand -jeudi vint, ce fut un jour d'ennuyeux cérémonial, un de ces jours -que haïssent les amants habitués aux cajoleries du laissez-aller -quotidien, accoutumés à voir leur chaise à sa place et la maîtresse -du logis tout à eux. L'amour a horreur de tout ce qui n'est pas -lui-même. La duchesse alla jouir des pompes de la cour, et tout -rentra dans l'ordre à Clochegourde.</p> - -<p>Ma petite brouille avec le comte avait eu pour résultat de m'y -implanter encore plus avant que par le passé: j'y pus venir à tout -moment sans exciter la moindre défiance, et les antécédents de ma -vie me portèrent à m'étendre comme une plante grimpante dans -la belle âme où s'ouvrait pour moi le monde enchanteur des sentiments -partagés. A chaque heure, de moment en moment, notre -fraternel mariage, fondé sur la confiance, devint plus cohérent; -nous nous établissions chacun dans notre position: la comtesse -m'enveloppait dans les nourricières protections, dans les blanches -draperies d'un amour tout maternel; tandis que mon amour, séraphique -en sa présence, devenait loin d'elle mordant et altéré -comme un fer rouge; je l'aimais d'un double amour qui décochait -tour à tour les mille flèches du désir, et les perdait au ciel où elles -se mouraient dans un éther infranchissable. Si vous me demandez -pourquoi, jeune et plein de fougueux vouloirs, je demeurai dans -les abusives croyances de l'amour platonique, je vous avouerai que -je n'étais pas assez homme encore pour tourmenter cette femme, -toujours en crainte de quelque catastrophe chez ses enfants; toujours -<span class="pagenum">320</span> -attendant un éclat, une orageuse variation d'humeur chez -son mari; frappée par lui, quand elle n'était pas affligée par la -maladie de Jacques ou de Madeleine; assise au chevet de l'un d'eux -quand son mari calmé pouvait lui laisser prendre un peu de repos. -Le son d'une parole trop vive ébranlait son être, un désir l'offensait; -pour elle, il fallait être amour voilé, force mêlée de tendresse, -enfin tout ce qu'elle était pour les autres. Puis, vous le dirai-je, à -vous si bien femme, cette situation comportait des langueurs enchanteresses, -des moments de suavité divine et les contentements -qui suivent de tacites immolations. Sa conscience était contagieuse, -son dévouement sans récompense terrestre imposait par sa persistance; -cette vive et secrète piété qui servait de lien à ses autres -vertus, agissait à l'entour comme un encens spirituel. Puis j'étais -jeune! assez jeune pour concentrer ma nature dans le baiser -qu'elle me permettait si rarement de mettre sur sa main dont elle -ne voulut jamais me donner que le dessus et jamais la paume, limite -où pour elle commençaient peut-être les voluptés sensuelles. -Si jamais deux âmes ne s'étreignirent avec plus d'ardeur, jamais le -corps ne fut plus intrépidement ni plus victorieusement dompté. -Enfin, plus tard, j'ai reconnu la cause de ce bonheur plein. A mon -âge, aucun intérêt ne me distrayait le cœur, aucune ambition ne -traversait le cours de ce sentiment déchaîné comme un torrent et -qui faisait onde de tout ce qu'il emportait. Oui, plus tard, nous aimons -la femme dans une femme; tandis que de la première femme -aimée, nous aimons tout: ses enfants sont les nôtres, sa maison -est la nôtre, ses intérêts sont nos intérêts, son malheur est notre -plus grand malheur; nous aimons sa robe et ses meubles; nous -sommes plus fâchés de voir ses blés versés que de savoir notre argent -perdu; nous sommes prêts à gronder le visiteur qui dérange -nos curiosités sur la cheminée. Ce saint amour nous fait vivre -dans un autre, tandis que plus tard, hélas! nous attirons une autre -vie en nous-mêmes, en demandant à la femme d'enrichir de ses -jeunes sentiments nos facultés appauvries. Je fus bientôt de la -maison, et j'éprouvai pour la première fois une de ces douceurs -infinies qui sont à l'âme tourmentée ce qu'est un bain pour le -corps fatigué; l'âme est alors rafraîchie sur toutes ses surfaces, caressée -dans ses plis les plus profonds. Vous ne sauriez me comprendre, -vous êtes femme, et il s'agit ici d'un bonheur que vous -donnez, sans jamais recevoir le pareil. Un homme seul connaît le -<span class="pagenum">321</span> -friand plaisir d'être, au sein d'une maison étrangère, le privilégié -de la maîtresse, le centre secret de ses affections: les chiens n'aboient -plus après vous, les domestiques reconnaissent, aussi bien -que les chiens, les insignes cachés que vous portez; les enfants, -chez lesquels rien n'est faussé, qui savent que leur part ne s'amoindrira -jamais, et que vous êtes bienfaisant à la lumière de leur -vie, ces enfants possèdent un esprit divinateur; ils se font chats -pour vous, ils ont de ces bonnes tyrannies qu'ils réservent aux -êtres adorés et adorants; ils ont des discrétions spirituelles et sont -d'innocents complices; ils viennent à vous sur la pointe des pieds, -vous sourient et s'en vont sans bruit. Pour vous, tout s'empresse, -tout vous aime et vous rit. Les passions vraies semblent être de -belles fleurs qui font d'autant plus de plaisir à voir que les terrains -où elles se produisent sont plus ingrats. Mais si j'eus les délicieux -bénéfices de cette naturalisation dans une famille où je trouvais des -parents selon mon cœur, j'en eus aussi les charges. Jusqu'alors -monsieur de Mortsauf s'était gêné pour moi; je n'avais vu que les -masses de ses défauts, j'en sentis bientôt l'application dans toute -son étendue, et vis combien la comtesse avait été noblement charitable -en me dépeignant ses luttes quotidiennes. Je connus alors -tous les angles de ce caractère intolérable: j'entendis ces criailleries -continuelles à propos de rien, ces plaintes sur des maux dont -aucun signe n'existait au dehors, ce mécontentement inné qui déflorait -la vie, et ce besoin incessant de tyrannie qui lui aurait fait -dévorer chaque année de nouvelles victimes. Quand nous nous -promenions le soir, il dirigeait lui-même la promenade; mais quelle -qu'elle fût, il s'y était toujours ennuyé; de retour au logis, il mettait -sur les autres le fardeau de sa lassitude; sa femme en avait été -la cause en le menant contre son gré là où elle voulait aller; ne se -souvenant plus de nous avoir conduits, il se plaignait d'être gouverné -par elle dans les moindres détails de la vie, de ne pouvoir -garder ni une volonté ni une pensée à lui, d'être un zéro dans sa -maison. Si ses duretés rencontraient une silencieuse patience, il se -fâchait en sentant une limite à son pouvoir; il demandait aigrement -si la religion n'ordonnait pas aux femmes de complaire à leurs maris, -s'il était convenable de mépriser le père de ses enfants. Il finissait -toujours par attaquer chez sa femme une corde sensible; et -quand il l'avait fait résonner, il semblait goûter un plaisir particulier -à ces nullités dominatrices. Quelquefois il affectait un mutisme -<span class="pagenum">322</span> -morne, un abattement morbide, qui soudain effrayait sa femme de -laquelle il recevait alors des soins touchants. Semblable à ces enfants -gâtés qui exercent leur pouvoir sans se soucier des alarmes -maternelles, il se laissait dorloter comme Jacques et Madeleine -dont il était jaloux. Enfin, à la longue, je découvris que dans les -plus petites, comme dans les plus grandes circonstances, le comte -agissait envers ses domestiques, ses enfants et sa femme, comme -envers moi au jeu de trictrac. Le jour où j'embrassai dans leurs -racines et dans leurs rameaux ces difficultés qui, semblables à des -lianes, étouffaient, comprimaient les mouvements et la respiration -de cette famille, emmaillottaient de fils légers mais multipliés la -marche du ménage, et retardaient l'accroissement de la fortune en -compliquant les actes les plus nécessaires, j'eus une admirative -épouvante qui domina mon amour, et le refoula dans mon cœur. -Qu'étais-je, mon Dieu? Les larmes que j'avais bues engendrèrent -en moi comme une ivresse sublime, et je trouvai du bonheur à -épouser les souffrances de cette femme. Je m'étais plié naguère au -despotisme du comte comme un contrebandier paie ses amendes; -désormais, je m'offris volontairement aux coups du despote, pour -être au plus près d'Henriette. La comtesse me devina, me laissa -prendre une place à ses côtés, et me récompensa par la permission -de partager ses douleurs, comme jadis l'apostat repenti, jaloux de -voler au ciel de conserve avec ses frères, obtenait la grâce de mourir -dans le cirque.</p> - -<p>—Sans vous j'allais succomber à cette vie, me dit Henriette un -soir où le comte avait été, comme les mouches par un jour de -grande chaleur, plus piquant, plus acerbe, plus changeant qu'à -l'ordinaire.</p> - -<p>Le comte s'était couché. Nous restâmes, Henriette et moi, pendant -une partie de la soirée, sous nos acacias: les enfants jouaient -autour de nous, baignés dans les rayons du couchant. Nos paroles -rares et purement exclamatives nous révélaient la mutualité des -pensées par lesquelles nous nous reposions de nos communes souffrances. -Quand les mots manquaient, le silence servait fidèlement -nos âmes qui pour ainsi dire entraient l'une chez l'autre sans obstacle, -mais sans y être conviés par le baiser: savourant toutes -deux les charmes d'une torpeur pensive, elles s'engageaient dans -les ondulations d'une même rêverie, se plongeaient ensemble dans -la rivière, en sortaient rafraîchies comme deux nymphes aussi -<span class="pagenum">323</span> -parfaitement unies que la jalousie le peut désirer, mais sans aucun lien -terrestre. Nous allions dans un gouffre sans fond, nous revenions à -la surface, les mains vides, en nous demandant par un regard:—«Aurons-nous -un seul jour à nous parmi tant de jours?» Quand -la volupté nous cueille de ces fleurs nées sans racines, pourquoi la -chair murmure-t-elle? Malgré l'énervante poésie du soir qui donnait -aux briques de la balustrade ces tons orangés, si calmants et -si purs; malgré cette religieuse atmosphère qui nous communiquait -en sons adoucis les cris des deux enfants, et nous laissait -tranquilles; le désir serpenta dans mes veines comme le signal -d'un feu de joie. Après trois mois, je commençais à ne plus me -contenter de la part qui m'était faite, et je caressais doucement la -main d'Henriette en essayant de transborder ainsi les riches voluptés -qui m'embrasaient. Henriette redevint madame de Mortsauf et -me retira sa main; quelques pleurs roulèrent dans mes yeux, elle -les vit et me jeta un regard tiède en portant sa main à mes -lèvres.</p> - -<p>Sachez donc bien, me dit-elle, que ceci me coûte des larmes! -L'amitié qui veut une si grande faveur est bien dangereuse.</p> - -<p>J'éclatai, je me répandis en reproches, je parlai de mes souffrances -et du peu d'allégement que je demandais pour les supporter. -J'osai lui dire qu'à mon âge, si les sens étaient tout âme, l'âme aussi -avait un sexe; que je saurais mourir, mais non mourir les lèvres -closes. Elle m'imposa silence en me lançant son regard fier, où je -crus lire le: <i>Et moi, suis-je sur des roses?</i> du Cacique. Peut-être -aussi me trompai-je. Depuis le jour où, devant la porte de Frapesle, -je lui avais à tort prêté cette pensée qui faisait naître notre -bonheur d'une tombe, j'avais honte de tacher son âme par des souhaits -empreints de passion brutale. Elle prit la parole; et, d'une -lèvre emmiellée, me dit qu'elle ne pouvait pas être tout pour moi, -que je devais le savoir. Je compris, au moment où elle disait ces -paroles, que, si je lui obéissais, je creuserais des abîmes entre nous -deux. Je baissai la tête. Elle continua, disant qu'elle avait la certitude -religieuse de pouvoir aimer un frère, sans offenser ni Dieu ni -les hommes; qu'il y avait quelque douceur à faire de ce culte une -image réelle de l'amour divin, qui, selon son bon Saint-Martin, -est la vie du monde. Si je ne pouvais pas être pour elle quelque -chose comme son vieux confesseur, moins qu'un amant, mais plus -qu'un frère, il fallait ne plus nous voir. Elle saurait mourir en -<span class="pagenum">324</span> -portant à Dieu ce surcroît de souffrances vives, supportées non -sans larmes ni déchirements.</p> - -<p>—J'ai donné, dit-elle en finissant, plus que je ne devais pour -n'avoir plus rien à laisser prendre, et j'en suis déjà punie.</p> - -<p>Il fallut la calmer, promettre de ne jamais lui causer une peine, -et de l'aimer à vingt ans comme les vieillards aiment leur dernier -enfant.</p> - -<p>Le lendemain je vins de bonne heure. Elle n'avait plus de fleurs -pour les vases de son salon gris. Je m'élançai dans les champs, -dans les vignes, et j'y cherchai des fleurs pour lui composer deux -bouquets; mais tout en les cueillant une à une, les coupant au pied, -les admirant, je pensai que les couleurs et les feuillages avaient une -harmonie, une poésie qui se faisait jour dans l'entendement en -charmant le regard, comme les phrases musicales réveillent mille -souvenirs au fond des cœurs aimants et aimés. Si la couleur est la -lumière organisée, ne doit-elle pas avoir un sens comme les combinaisons -de l'air ont le leur? Aidé par Jacques et Madeleine, heureux -tous trois de conspirer une surprise pour notre chérie, j'entrepris, -sur les dernières marches du perron où nous établîmes le -quartier-général de nos fleurs, deux bouquets par lesquels j'essayai -de peindre un sentiment. Figurez-vous une source de fleurs sortant -des deux vases par un bouillonnement, retombant en vagues -frangées, et du sein de laquelle s'élançaient mes vœux en roses -blanches, en lys à la coupe d'argent? Sur cette fraîche étoffe brillaient -les bluets, les myosotis, les vipérines, toutes les fleurs bleues -dont les nuances, prises dans le ciel, se marient si bien avec le -blanc; n'est-ce pas deux innocences, celle qui ne sait rien et celle -qui sait tout, une pensée de l'enfant, une pensée du martyr? L'amour -a son blason, et la comtesse le déchiffra secrètement. Elle me -jeta l'un de ces regards incisifs qui ressemblent au cri d'un malade -touché dans sa plaie: elle était à la fois honteuse et ravie. Quelle -récompense dans ce regard! la rendre heureuse, lui rafraîchir le -cœur, quel encouragement! J'inventai donc la théorie du père -Castel au profit de l'amour, et retrouvai pour elle une science perdue -en Europe où les fleurs de l'écritoire remplacent les pages -écrites en Orient avec des couleurs embaumées. Quel charme que -de faire exprimer ses sensations par ces filles du soleil, les sœurs -des fleurs écloses sous les rayons de l'amour! Je m'entendis bientôt -avec les productions de la flore champêtre, comme un homme que -<span class="pagenum">325</span> -j'ai rencontré plus tard à Grandlieu s'entendait avec les abeilles.</p> - -<p>Deux fois par semaine, pendant le reste de mon séjour à Frapesle, -je recommençai le long travail de cette œuvre poétique à l'accomplissement -de laquelle étaient nécessaires toutes les variétés des -graminées desquelles je fis une étude approfondie, moins en botaniste -qu'en poète, étudiant plus leur esprit que leur forme. Pour -trouver une fleur là où elle venait, j'allais souvent à d'énormes -distances, au bord des eaux, dans les vallons, au sommet des rochers, -en pleines landes, butinant des pensées au sein des bois et -des bruyères. Dans ces courses, je m'initiai moi-même à des plaisirs -inconnus au savant qui vit dans la méditation, à l'agriculteur -occupé de spécialités, à l'artisan cloué dans les villes, au commerçant -attaché à son comptoir; mais connus de quelques forestiers, -de quelques bûcherons, de quelques rêveurs. Il est dans la nature -des effets dont les signifiances sont sans bornes, et qui s'élèvent à -la hauteur des plus grandes conceptions morales. Soit une bruyère -fleurie, couverte des diamants de la rosée qui la trempe, et dans -laquelle se joue le soleil, immensité parée pour un seul regard qui -s'y jette à propos. Soit un coin de forêt environné de roches ruineuses, -coupé de sables, vêtu de mousses, garni de genévriers, qui -vous saisit par je ne sais quoi de sauvage, de heurté, d'effrayant, -et d'où sort le cri de l'orfraie. Soit une lande chaude, sans végétation, -pierreuse, à pans raides, dont les horizons tiennent de ceux -du désert, et où je rencontrais une fleur sublime et solitaire, une -pulsatille au pavillon de soie violette étalé pour ses étamines d'or; -image attendrissante de ma blanche idole, seule dans sa vallée! -Soit de grandes mares d'eau sur lesquelles la nature jette aussitôt -des taches vertes, espèce de transition entre la plante et l'animal, -où la vie arrive en quelques jours, des plantes et des insectes flottant -là, comme un monde dans l'éther! Soit encore une chaumière -avec son jardin plein de choux, sa vigne, ses palis, suspendue au-dessus -d'une fondrière, encadrée par quelques maigres champs de -seigle, figure de tant d'humbles existences! Soit une longue allée -de forêt semblable à quelque nef de cathédrale, où les arbres sont -des piliers, où leurs branches forment les arceaux de la voûte, au -bout de laquelle une clairière lointaine aux jours mélangés d'ombres -ou nuancés par les teintes rouges du couchant poind à travers -les feuilles et montre comme les vitraux coloriés d'un chœur plein -d'oiseaux qui chantent. Puis au sortir de ces bois frais et touffus, -<span class="pagenum">326</span> -une jachère crayeuse où sur des mousses ardentes et sonores, des -couleuvres repues rentrent chez elles en levant leurs têtes élégantes -et fines. Jetez sur ces tableaux, tantôt des torrents de soleil ruisselant -comme des ondes nourrissantes, tantôt des amas de nuées -grises alignées comme les rides au front d'un vieillard, tantôt les -tons froids d'un ciel faiblement orangé, sillonné de bandes d'un -bleu pâle; puis écoutez? vous entendrez d'indéfinissables harmonies -au milieu d'un silence qui confond. Pendant les mois de septembre -et d'octobre, je n'ai jamais <ins id="cor_60" title="contruit">construit</ins> un seul bouquet qui -m'ait coûté moins de trois heures de recherches, tant j'admirais, -avec le suave abandon des poètes, ces fugitives allégories où pour -moi se peignaient les phases les plus contrastantes de la vie humaine, -majestueux spectacles où va maintenant fouiller ma mémoire. -Souvent aujourd'hui je marie à ces grandes scènes le souvenir -de l'âme alors épandue sur la nature. J'y promène encore la -souveraine dont la robe blanche ondoyait dans les taillis, flottait sur -les pelouses, et dont la pensée s'élevait, comme un fruit promis, -de chaque calice plein d'étamines amoureuses.</p> - -<p>Aucune déclaration, nulle preuve de passion insensée n'eut de -contagion plus violente que ces symphonies de fleurs, où mon désir -trompé me faisait déployer les efforts que Beethoven exprimait -avec ses notes; retours profonds sur lui-même, élans prodigieux -vers le ciel. Madame de Mortsauf n'était plus qu'Henriette à leur -aspect. Elle y revenait sans cesse, elle s'en nourrissait, elle y reprenait -toutes les pensées que j'y avais mises, quand pour les recevoir -elle relevait la tête de dessus son métier à tapisserie en disant:—Mon -Dieu, que cela est beau! Vous comprendrez cette délicieuse -correspondance par le détail d'un bouquet, comme d'après un -fragment de poésie vous comprendriez Saadi. Avez-vous senti dans -les prairies, au mois de mai, ce parfum qui communique à tous -les êtres l'ivresse de la fécondation, qui fait qu'en bateau vous -trempez vos mains dans l'onde, que vous livrez au vent votre chevelure, -et que vos pensées reverdissent comme les touffes forestières? -Une petite herbe, la flouve odorante, est un des plus puissants -principes de cette harmonie voilée. Aussi personne ne peut-il -la garder impunément près de soi. Mettez dans un bouquet ses -lames luisantes et rayées comme une robe à filets blancs et verts, -d'inépuisables exhalations remueront au fond de votre cœur les -roses en bouton que la pudeur y écrase. Autour du col évasé de la -<span class="pagenum">327</span> -porcelaine, supposez une forte marge uniquement composée des -touffes blanches particulières au sédum des vignes en Touraine; -vague image des formes souhaitées, roulées comme celles d'une esclave -soumise. De cette assise sortent les spirales des liserons à cloches -blanches, les brindilles de la bugrane rose, mêlées de quelques -fougères, de quelques jeunes pousses de chêne aux feuilles magnifiquement -colorées et lustrées; toutes s'avancent prosternées, humbles -comme des saules pleureurs, timides et suppliantes comme des -prières. Au-dessus, voyez les fibrilles déliées, fleuries, sans cesse -agitées de l'amourette purpurine qui verse à flots ses anthères -presque jaunes; les pyramides neigeuses du paturin des champs et -des eaux, la verte chevelure des bromes stériles, les panaches effilés -de ces agrostis nommés les épis du vent; violâtres espérances -dont se couronnent les premiers rêves et qui se détachent sur le -fond gris de lin où la lumière rayonne autour de ses herbes en -fleurs. Mais déjà plus haut, quelques roses du Bengale clairsemées -parmi les folles dentelles du daucus, les plumes de la linaigrette, -les marabous de la reine des prés, les ombellules du cerfeuil sauvage, -les blonds cheveux de la clématite en fruits, les mignons -sautoirs de la croisette au blanc de lait, les corymbes des millefeuilles, -les tiges diffuses de la fumeterre aux fleurs roses et noires, -les vrilles de la vigne, les brins tortueux des chèvrefeuilles; enfin -tout ce que ces naïves créatures ont de plus échevelé, de plus -déchiré, des flammes et de triples dards, des feuilles lancéolées, déchiquetées, -des tiges tourmentées comme les désirs entortillés au -fond de l'âme. Du sein de ce prolixe torrent d'amour qui déborde, -s'élance un magnifique double pavot rouge accompagné de ses -glands prêts à s'ouvrir, déployant les flammèches de son incendie -au-dessus des jasmins étoilés et dominant la pluie incessante du -pollen, beau nuage qui papillote dans l'air en reflétant le jour dans -ses milles parcelles luisantes! Quelle femme enivrée par la senteur -d'Aphrodise cachée dans la flouve, ne comprendra ce luxe d'idées -soumises, cette blanche tendresse troublée par des mouvements indomptés, -et ce rouge désir de l'amour qui demande un bonheur -refusé dans les luttes cent fois recommencées de la passion contenue, -infatigable, éternelle? Mettez ce discours dans la lumière -d'une croisée, afin d'en montrer les frais détails, les délicates oppositions, -les arabesques, afin que la souveraine émue y voie une fleur -plus épanouie et d'où tombe une larme; elle sera bien près de -<span class="pagenum">328</span> -s'abandonner, il faudra qu'un ange ou la voix de son enfant la retienne -au bord de l'abîme. Que donne-t-on à Dieu? des parfums, -de la lumière et des chants, les expressions les plus épurées de -notre nature. Eh! bien, tout ce qu'on offre à Dieu n'était-il pas -offert à l'amour dans ce poème de fleurs lumineuses qui bourdonnait -incessamment ses mélodies au cœur, en y caressant des voluptés -cachées, des espérances inavouées, des illusions qui s'enflamment -et s'éteignent comme des fils de la vierge par une nuit -chaude.</p> - -<p>Ces plaisirs neutres nous furent d'un grand secours pour tromper -la nature irritée par les longues contemplations de la personne -aimée, par ces regards qui jouissent en rayonnant jusqu'au fond -des formes pénétrées. Ce fut pour moi, je n'ose dire pour elle, -comme ces fissures par lesquelles jaillissent les eaux contenues dans -un barrage invincible, et qui souvent empêchent un malheur en -faisant une part à la nécessité. L'abstinence a des épuisements mortels -que préviennent quelques miettes tombées une à une de ce -ciel qui, de Dan à Sahara, donne la manne au voyageur. Cependant -à l'aspect de ces bouquets, j'ai souvent surpris Henriette les -bras pendants, abîmée en ces rêveries orageuses pendant lesquelles -les pensées gonflent le sein, animent le front, viennent par vagues, -jaillissent écumeuses, menacent et laissent une lassitude énervante. -Jamais depuis je n'ai fait de bouquet pour personne! Quand nous -eûmes créé cette langue à notre usage, nous éprouvâmes un contentement -semblable à celui de l'esclave qui trompe son maître.</p> - -<p>Pendant le reste de ce mois, quand j'accourais par les jardins, -je voyais parfois sa figure collée aux vitres; et quand j'entrais au -salon, je la trouvais à son métier. Si je n'arrivais pas à l'heure -convenue sans que jamais nous l'eussions indiquée, parfois sa forme -blanche errait sur la terrasse: et quand je l'y surprenais, elle me -disait:—Je suis venue au devant de vous. Ne faut-il pas avoir un -peu de coquetterie pour le dernier enfant?</p> - -<p>Les cruelles parties de trictrac avaient été interrompues entre le -comte et moi. Ses dernières acquisitions l'obligeaient à une foule -de courses, de reconnaissances, de vérifications, de bornages et -d'arpentages; il était occupé d'ordres à donner, de travaux champêtres -qui voulaient l'œil du maître, et qui se décidaient entre sa -femme et lui. Nous allâmes souvent, la comtesse et moi, le retrouver -dans les nouveaux domaines avec ses deux enfants qui durant -<span class="pagenum">329</span> -le chemin couraient après des insectes, des cerfs-volants, des couturières, -et faisaient aussi leurs bouquets, ou, pour être exact, -leurs bottes de fleurs. Se promener avec la femme qu'on aime, lui -donner le bras, lui choisir son chemin! ces joies illimitées suffisent -à une vie. Le discours est alors si confiant! Nous allions seuls, -nous revenions avec le général, surnom de raillerie douce que nous -donnions au comte quand il était de bonne humeur. Ces deux manières -de faire la route nuançaient notre plaisir par des oppositions -dont le secret n'est connu que des cœurs gênés dans leur union. Au -retour, les mêmes félicités, un regard, un serrement de main, étaient -entremêlés d'inquiétudes. La parole, si libre pendant l'aller, avait au -retour de mystérieuses significations, quand l'un de nous trouvait, -après quelque intervalle, une réponse à des interrogations insidieuses, -ou qu'une discussion commencée se continuait sous ces formes -énigmatiques auxquelles se prête si bien notre langue et que créent -si ingénieusement les femmes. Qui n'a goûté le plaisir de s'entendre -ainsi comme dans une sphère inconnue où les esprits se séparent -de la foule et s'unissent en trompant les lois vulgaires? Un -jour j'eus un fol espoir promptement dissipé quand, à une demande -du comte, qui voulait savoir de quoi nous parlions, Henriette répondit -par une phrase à double sens dont il se paya. Cette innocente -raillerie amusa Madeleine et fit après coup rougir sa mère, qui -m'apprit par un regard sévère qu'elle pouvait me retirer son âme -comme elle m'avait naguère retiré sa main, voulant demeurer une -irréprochable épouse. Mais cette union purement spirituelle a tant -d'attraits que le lendemain nous recommençâmes.</p> - -<p>Les heures, les journées, les semaines, s'enfuyaient ainsi pleines -de félicités renaissantes. Nous arrivâmes à l'époque des vendanges, -qui sont en Touraine de véritables fêtes. Vers la fin du mois de -septembre, le soleil, moins chaud que durant la moisson, permet -de demeurer aux champs sans avoir à craindre ni le hâle ni la fatigue. -Il est plus facile de cueillir les grappes que de scier les blés. Les -fruits sont tous mûrs. La moisson est faite, le pain devient moins -cher, et cette abondance rend la vie heureuse. Enfin les craintes -qu'inspirait le résultat des travaux champêtres où s'enfouit autant -d'argent que de sueurs, ont disparu devant la grange pleine et -les celliers prêts à s'emplir. La vendange est alors comme le joyeux -dessert du festin récolté, le ciel y sourit toujours en Touraine, où -les automnes sont magnifiques. Dans ce pays hospitalier, les vendangeurs -<span class="pagenum">330</span> -sont nourris au logis. Ces repas étant les seuls où ces -pauvres gens aient, chaque année, des aliments substantiels et bien -préparés, ils y tiennent comme dans les familles patriarcales les enfants -tiennent aux galas des anniversaires. Aussi courent-ils en -foule dans les maisons où les maîtres les traitent sans lésinerie. La -maison est donc pleine de monde et de provisions. Les pressoirs -sont constamment ouverts. Il semble que tout soit animé par ce mouvement -d'ouvriers tonneliers, de charrettes chargées de filles rieuses, -de gens qui, touchant des salaires meilleurs que pendant le reste de -l'année, chantent à tous propos. D'ailleurs, autre cause de plaisir, -les rangs sont confondus: femmes, enfants, maîtres et gens, tout le -monde participe à la dive cueillette. Ces diverses circonstances peuvent -expliquer l'hilarité transmise d'âge en âge, qui se développe -en ces derniers beaux jours de l'année et dont le souvenir inspira -jadis à Rabelais la forme bachique de son grand ouvrage. Jamais -les enfants, Jacques et Madeleine toujours malades, n'avaient été -en vendange; j'étais comme eux, ils eurent je ne sais quelle joie -enfantine de voir leurs émotions partagées; leur mère avait promis -de nous y accompagner. Nous étions allés à Villaines, où se fabriquent -les paniers du pays, nous en commander de fort jolis; il était -question de vendanger à nous quatre quelques chaînées réservées à -nos ciseaux; mais il était convenu qu'on ne mangerait pas trop de -raisin. Manger dans les vignes le gros <i>co</i> de Touraine paraissait -chose si délicieuse, que l'on dédaignait les plus beaux raisins sur la -table. Jacques me fit jurer de n'aller voir vendanger nulle part, -et de me réserver pour le clos de Clochegourde. Jamais ces deux -petits êtres, habituellement souffrants et pâles, ne furent plus frais, -ni plus roses, ni aussi agissants et remuants que durant cette matinée. -Ils babillaient pour babiller, allaient, trottaient, revenaient sans -raison apparente; mais, comme les autres enfants, ils semblaient -avoir trop de vie à secouer; monsieur et madame de Mortsauf ne les -avaient jamais vus ainsi. Je redevins enfant avec eux, plus enfant -qu'eux peut-être, car j'espérais aussi ma récolte. Nous allâmes par -le plus beau temps vers les vignes, et nous y restâmes une demi-journée. -Comme nous nous disputions à qui trouverait les plus belles -grappes, à qui remplirait plus vite son panier! C'était des allées et -venues des ceps à la mère, il ne se cueillait pas une grappe qu'on -ne la lui montrât. Elle se mit à rire du bon rire plein de sa jeunesse, -quand arrivant après sa fille, avec mon panier, je lui dis comme -<span class="pagenum">331</span> -Madeleine:—Et les miens, maman? Elle me répondit:—Cher -enfant, ne t'échauffe pas trop! Puis me passant la main tour à tour -sur le cou et dans les cheveux, elle me donna un petit coup sur -la joue en ajoutant:—Tu es en nage! Ce fut la seule fois que j'entendis -cette caresse de la voix, le <i>tu</i> des amants. Je regardai les -jolies haies couvertes de <ins id="cor_98" title="fruit">fruits</ins> rouges, de sinelles et de mûrons; -j'écoutai les cris des enfants, je contemplai la troupe des vendangeuses, -la charrette pleine de tonneaux et les hommes chargés de -hottes!... Ah! je gravai tout dans ma mémoire, tout jusqu'au jeune -amandier sous lequel elle se tenait, fraîche, colorée, rieuse, sous son -ombrelle dépliée. Puis je me mis à cueillir des grappes, à remplir -mon panier, à l'aller vider dans le tonneau de vendange avec une -application corporelle, silencieuse et soutenue, par une marche -lente et mesurée qui laissa mon âme libre. Je goûtai l'ineffable -plaisir d'un travail extérieur qui voiture la vie en réglant le cours -de la passion, bien près, sans ce mouvement mécanique, de tout -incendier. Je sus combien le labeur uniforme contient de sagesse, -et je compris les règles monastiques.</p> - -<p>Pour la première fois depuis long-temps, le comte n'eut ni maussaderie, -ni cruauté. Son fils si bien portant, le futur duc de Lenoncourt-Mortsauf, -blanc et rose, barbouillé de raisin, lui réjouissait -le cœur. Ce jour étant le dernier de la vendange, le général promit -de faire danser le soir devant Clochegourde en l'honneur des Bourbons -revenus; la fête fut ainsi complète pour tout le monde. En -revenant la comtesse prit mon bras; elle s'appuya sur moi de manière -à faire sentir à mon cœur tout le poids du sien, mouvement -de mère qui voulait communiquer sa joie, et me dit à l'oreille:—Vous -nous portez bonheur!</p> - -<p>Certes, pour moi qui savais ses nuits sans sommeil, ses alarmes -et sa vie antérieure où elle était soutenue par la main de Dieu, -mais où tout était aride et fatigant, cette phrase accentuée par sa -voix si riche développait des plaisirs qu'aucune femme au monde -ne pouvait plus me rendre.</p> - -<p>—L'uniformité malheureuse de mes jours est rompue, la vie devient -belle avec des espérances, me dit-elle après une pause. Oh! -ne me quittez pas! ne trahissez jamais mes innocentes superstitions! -soyez l'aîné qui devient la providence de ses frères!</p> - -<p>Ici, Natalie, rien n'est romanesque: pour y découvrir l'infini -des sentiments profonds, il faut dans sa jeunesse avoir jeté la sonde -<span class="pagenum">332</span> -dans ces grands lacs au bord desquels on a vécu. Si pour beaucoup -d'êtres les passions ont été des torrents de lave écoulés entre des -rives desséchées, n'est-il pas des âmes où la passion contenue par -d'insurmontables difficultés a rempli d'une eau pure le cratère du -volcan?</p> - -<p>Nous eûmes encore une fête semblable. Madame de Mortsauf -voulait habituer ses enfants aux choses de la vie, et leur donner -connaissance des pénibles labeurs par lesquels s'obtient l'argent; -elle leur avait donc constitué des revenus soumis aux chances -de l'agriculture: à Jacques appartenait le produit des noyers, à -Madeleine celui des châtaigniers. A quelques jours de là, nous eûmes -la récolte des marrons et celle des noix. Aller gauler les marronniers -de Madeleine, entendre tomber les fruits que leur bogue -faisait rebondir sur le velours mat et sec des terrains ingrats où vient -le châtaignier; voir la gravité sérieuse avec laquelle la petite fille -examinait les tas en estimant leur valeur, qui pour elle représentait -les plaisirs qu'elle se donnait sans contrôle; les félicitations de Manette -la femme de charge qui seule suppléait la comtesse auprès -de ses enfants; les enseignements que préparait le spectacle des -peines nécessaires pour recueillir les moindres biens, si souvent -mis en péril par les alternatives du climat, ce fut une scène où les -ingénues félicités de l'enfance paraissaient charmantes au milieu des -teintes graves de l'automne commencé. Madeleine avait son grenier -à elle, où je voulus voir serrer sa brune chevance, en partageant sa -joie. Eh! bien, je tressaille encore aujourd'hui en me rappelant le -bruit que faisait chaque hottée de marrons, roulant sur la bourre -jaunâtre mêlée de terre qui servait de plancher. Le comte en prenait -pour la maison; les métiviers, les gens, chacun autour de Clochegourde -procurait des acheteurs à la Mignonne, épithète amie -que dans le pays les paysans accordent volontiers même à des étrangers, -mais qui semblait appartenir exclusivement à Madeleine.</p> - -<p>Jacques fut moins heureux pour la cueillette de ses noyers, il plut -pendant quelques jours; mais je le consolai en lui conseillant de garder -ses noix, pour les vendre un peu plus tard. Monsieur de Chessel -m'avait appris que les noyers ne donnaient rien dans le Brehémont, -ni dans le pays d'Amboise, ni dans celui de Vouvray. L'huile de noix -est de grand usage en Touraine. Jacques devait trouver au moins quarante -sous de chaque noyer, il en avait deux cents, la somme était -donc considérable! il voulait s'acheter un équipement pour monter à -<span class="pagenum">333</span> -cheval. Son désir émut une discussion publique où son père lui fit -faire des réflexions sur l'instabilité des revenus, sur la nécessité de -créer des réserves pour les années où les arbres seraient inféconds, -afin de se procurer un revenu moyen. Je reconnus l'âme de la comtesse -dans son silence; elle était joyeuse de voir Jacques écoutant -son père, et le père reconquérant un peu de la sainteté qui lui -manquait, grâce à ce sublime mensonge qu'elle avait préparé. Ne -vous ai-je pas dit, en vous peignant cette femme, que le langage -terrestre serait impuissant à rendre ses traits et son génie! Quand -ces sortes de scènes arrivent, l'âme savoure leurs délices sans les -analyser; mais avec quelle vigueur elles se détachent plus tard sur -le fond ténébreux d'une vie agitée! pareilles à des diamants, elles -brillent serties par des pensées pleines d'alliage, regrets fondus -dans le souvenir des bonheurs évanouis! Pourquoi les noms des -deux domaines récemment achetés, dont monsieur et madame de -Mortsauf s'occupaient tant, la Cassine et la Rhétorière, m'émeuvent-ils -plus que les plus beaux noms de la Terre-Sainte ou de la -Grèce? <i>Qui aime, le die!</i> s'est écrié La Fontaine. Ces noms -possèdent les vertus talismaniques des paroles constellées en usage -dans les évocations, ils m'expliquent la magie, ils réveillent des -figures endormies qui se dressent aussitôt et me parlent, ils me -mettent dans cette heureuse vallée, ils créent un ciel et des paysages; -mais les évocations ne se sont-elles pas toujours passées dans les -régions du monde spirituel? Ne vous étonnez donc pas de me voir -vous entretenant de scènes si familières. Les moindres détails de cette -vie simple et presque commune ont été comme autant d'attaches -faibles en apparence par lesquelles je me suis étroitement uni à la -comtesse.</p> - -<p>Les intérêts de ses enfants causaient à la comtesse autant de chagrins -que lui en donnait leur faible santé. Je reconnus bientôt la -vérité de ce qu'elle m'avait dit relativement à son rôle secret dans -les affaires de la maison, auxquelles je m'initiai lentement en apprenant -sur le pays des détails que doit savoir l'homme d'État. Après -dix ans d'efforts, madame de Mortsauf avait changé la culture de -ses terres; elle les avait <i>mis en quatre</i>, expression dont on se -sert dans le pays pour expliquer les résultats de la nouvelle méthode -suivant laquelle les cultivateurs ne sèment de blé que tous les quatre -ans, afin de faire rapporter chaque année un produit à la terre. -Pour vaincre l'obstination des paysans, il avait fallu résilier des -<span class="pagenum">334</span> -baux, partager ses domaines en quatre grandes métairies, et les -avoir <i>à moitié</i>, le cheptel particulier à la Touraine et aux pays -d'alentour. Le propriétaire donne l'habitation, les bâtiments d'exploitation -et les semences, à des colons de bonne volonté avec lesquels -il partage les frais de culture et les produits. Ce partage est -surveillé par un <i>métivier</i>, l'homme chargé de prendre la moitié -due au propriétaire, système coûteux et compliqué par une comptabilité -que varie à tout moment la nature des partages. La comtesse -avait fait cultiver par monsieur de Mortsauf une cinquième ferme -composée des terres réservées, sises autour de Clochegourde, autant -pour l'occuper que pour démontrer par l'évidence des faits, à -ses <i>fermiers à moitié</i>, l'excellence des nouvelles méthodes. Maîtresse -de diriger les cultures, elle avait fait lentement, et avec sa -persistance de femme, rebâtir deux de ses métairies sur le plan des -fermes de l'Artois et de la Flandre. Il est aisé de deviner son dessein. -Après l'expiration des baux à moitié, la comtesse voulait composer -deux belles fermes de ses quatre métairies, et les louer en -argent à des gens actifs et intelligents, afin de simplifier les revenus -de Clochegourde. Craignant de mourir la première, elle tâchait de -laisser au comte des revenus faciles à percevoir, et à ses enfants -des biens qu'aucune impéritie ne pourrait faire péricliter. En ce -moment les arbres fruitiers plantés depuis dix ans étaient en plein -rapport. Les haies qui garantissaient les domaines de toute contestation -future étaient poussées. Les peupliers, les ormes, tout était -bien venu. Avec ses nouvelles acquisitions et en introduisant partout -le nouveau système d'exploitation, la terre de Clochegourde, -divisée en quatre grandes fermes, dont deux restaient à bâtir, était -susceptible de rapporter seize mille francs en écus, à raison de -quatre mille francs par chaque ferme; sans compter le clos de -vigne, ni les deux cents arpents de bois qui les joignaient, ni la -ferme modèle. Les chemins de ses quatre fermes pouvaient tous -aboutir à une grande avenue qui de Clochegourde irait en droite -ligne s'embrancher sur la route de Chinon. La distance entre cette -avenue et Tours n'étant que de cinq lieues, les fermiers ne devaient -pas lui manquer, surtout au moment où tout le monde parlait des -améliorations faites par le comte, de ses succès, et de la bonification -de ses terres. Dans chacun des deux domaines achetés, elle -voulait faire jeter une quinzaine de mille francs pour convertir les -maisons de maître en deux grandes fermes, afin de les mieux louer -<span class="pagenum">335</span> -après les avoir cultivées pendant une année ou deux, en y envoyant -pour régisseur un certain Martineau, le meilleur, le plus probe de -ses métiviers, lequel allait se trouver sans place; car les baux à -moitié de ses quatre métairies finissaient, et le moment de les réunir -en deux fermes et de louer en argent était venu. Ses idées si -simples, mais compliquées de trente et quelques mille francs à dépenser, -étaient en ce moment l'objet de longues discussions entre -elle et le comte; querelles affreuses, et dans lesquelles elle n'était -soutenue que par l'intérêt de ses deux enfants. Cette pensée:—«Si -je mourais demain, qu'adviendrait-il?» lui donnait des palpitations. -Les âmes douces et paisibles chez lesquelles la colère est -impossible, qui veulent faire régner autour d'elles leur profonde -paix intérieure, savent seules combien de force est nécessaire pour -ces luttes, quelles abondantes vagues de sang affluent au cœur -avant d'entamer le combat, quelle lassitude s'empare de l'être -quand après avoir lutté rien n'est obtenu. Au moment où ses enfants -étaient moins étiolés, moins maigres, plus agiles, car la saison -des fruits avait produit ses effets sur eux; au moment où elle les -suivait d'un œil mouillé dans leurs jeux, en éprouvant un contentement -qui renouvelait ses forces en lui rafraîchissant le cœur, la -pauvre femme subissait les pointilleries injurieuses et les attaques -lancinantes d'une âcre opposition. Le comte, effrayé de ces changements, -en niait les avantages et la possibilité par un entêtement -compacte. A des raisonnements concluants, il répondait par l'objection -d'un enfant qui mettrait en question l'influence du soleil en été. -La comtesse l'emporta. La victoire du bon sens sur la folie calma -ses plaies, elle oublia ses blessures. Ce jour elle s'alla promener à -la Cassine et à la Rhétorière, afin d'y décider les constructions. Le -comte marchait seul en avant, les enfants nous séparaient, et nous -étions tous deux en arrière suivant lentement, car elle me parlait -de ce ton doux et bas qui faisait ressembler ses phrases à des flots -menus, murmurés par la mer sur un sable fin.</p> - -<p>«Elle était certaine du succès, me disait-elle. Il allait s'établir -une concurrence pour le service de Tours à Chinon, entreprise par -un homme actif, par un messager, cousin de Manette, qui voulait -avoir une grande ferme sur la route. Sa famille était nombreuse: -le fils aîné conduirait les voitures, le second ferait les roulages, -le père, placé sur la route, à La Rabelaye, une des fermes à louer -et située au centre, pourrait veiller au relais et cultiverait bien les -<span class="pagenum">336</span> -terres en les amendant avec les fumiers que lui donneraient ses -écuries. Quant à la seconde ferme, la Baude, celle qui se trouvait -à deux pas de Clochegourde, un de leurs quatre colons, homme -probe, intelligent, actif et qui sentait les avantages de la nouvelle -culture, offrait déjà de la prendre à bail. Quant à la Cassine et à -la Rhétorière, ces terres étaient les meilleures du pays; une fois -les fermes bâties et les cultures en pleine valeur, il suffirait de les -afficher à Tours. En deux ans, Clochegourde vaudrait ainsi vingt-quatre -mille francs de rente environ; la Gravelotte, cette ferme du -Maine, retrouvée par monsieur de Mortsauf, venait d'être prise à sept -mille francs pour neuf ans; la pension du maréchal-de-camp était -de quatre mille francs; si ces revenus ne constituaient pas encore -une fortune, ils procuraient une grande aisance; plus tard, -d'autres améliorations lui permettraient peut-être d'aller un jour -à Paris pour y veiller l'éducation de Jacques, dans deux ans, quand -la santé de l'héritier présomptif serait affermie.»</p> - -<p>Avec quel tremblement elle prononça le mot <i>Paris</i>! J'étais au -fond de ce projet, elle voulait se séparer le moins possible de l'ami. -Sur ce mot je m'enflammai, je lui dis qu'elle ne me connaissait -pas; que, sans lui en parler, j'avais comploté d'achever mon éducation -en travaillant nuit et jour, afin d'être le précepteur de Jacques; -car je ne supporterais pas l'idée de savoir dans son intérieur -un jeune homme. A ces mots, elle devint sérieuse.</p> - -<p>—Non, Félix, dit-elle, cela ne sera pas plus que votre prêtrise. -Si vous avez par un seul mot atteint la mère jusqu'au fond -de son cœur, la femme vous aime trop sincèrement pour vous laisser -devenir victime de votre attachement. Une déconsidération -sans remède serait le loyer de ce dévouement, et je n'y pourrais -rien. Oh! non, que je ne vous sois funeste en rien! Vous, vicomte -de Vandenesse, précepteur? Vous! dont la noble devise est: <i>Ne -se vend</i>! Fussiez-vous un Richelieu, vous vous seriez à jamais -barré la vie. Vous causeriez les plus grands chagrins à votre famille. -Mon ami, vous ne savez pas ce qu'une femme comme ma mère sait -mettre d'impertinence dans un regard protecteur, d'abaissement -dans une parole, de mépris dans un salut.</p> - -<p>—Et si vous m'aimez, que me fait le monde?</p> - -<p>Elle feignit de ne pas avoir entendu, et dit en continuant:—Quoique -mon père soit excellent et disposé à m'accorder ce que je -lui demande, il ne vous pardonnerait pas de vous être mal placé -<span class="pagenum">337</span> -dans le monde et se refuserait à vous y protéger. Je ne voudrais -pas vous voir précepteur du Dauphin! Acceptez la société comme -elle est, ne commettez point de fautes dans la vie. Mon ami, cette -proposition insensée de....</p> - -<p>—D'amour, lui dis-je à voix basse.</p> - -<p>—Non, de charité, dit-elle en retenant ses larmes, cette pensée -folle m'éclaire sur votre caractère; votre cœur vous nuira. Je -réclame, dès ce moment, le droit de vous apprendre certaines -choses; laissez à mes yeux de femme le soin de voir quelquefois -pour vous? Oui, du fond de mon Clochegourde, je veux assister, -muette et ravie, à vos succès. Quant au précepteur, eh! bien, -soyez tranquille, nous trouverons un bon vieil abbé, quelque ancien -savant jésuite, et mon père sacrifiera volontiers une somme -pour l'éducation de l'enfant qui doit porter son nom. Jacques est -mon orgueil. Il a pourtant onze ans, dit-elle, après une pause. -Mais il en est de lui comme de vous: en vous voyant, je vous avais -donné treize ans.</p> - -<p>Nous étions arrivés à la Cassine où Jacques, Madeleine et moi -nous la suivions comme des petits suivent leur mère; mais nous la -gênions; je la laissai pour un moment et m'en allai dans le verger -où Martineau l'aîné, son garde, examinait de compagnie avec Martineau -cadet, le métivier, si les arbres devaient être ou non abattus; -ils discutaient ce point comme s'il s'agissait de leurs propres -biens. Je vis alors combien la comtesse était aimée. J'exprimai mon -idée à un pauvre journalier qui, le pied sur sa bêche et le coude -posé sur le manche, écoutait les deux docteurs en Pomologie.</p> - -<p>—Ah! oui, monsieur, me répondit-il, c'est une bonne femme, -et pas fière, comme toutes ces guenons d'<ins id="cor_61" title="Azai">Azay</ins> qui nous verraient -crever comme des chiens plutôt que de nous céder un sou sur une -toise de fossé! Le jour où cette femme quittera le pays, la Sainte -Vierge en pleurera, et nous aussi. Elle sait ce qui lui est dû; mais -elle connaît nos peines, et y a égard.</p> - -<p>Avec quel plaisir je donnai tout mon argent à cet homme!</p> - -<p>Quelques jours après, il vint un poney pour Jacques, que son -père, excellent cavalier, voulait plier lentement aux fatigues de -l'équitation. L'enfant eut un joli habillement de cavalier, acheté -sur le produit des noyers. Le matin où il prit la première leçon, -accompagné de son père, aux cris de Madeleine étonnée qui sautait -sur le gazon autour duquel courait Jacques, ce fut pour la comtesse -<span class="pagenum">338</span> -la première grande fête de sa maternité. Jacques avait une collerette -brodée par sa mère, une petite redingote en drap bleu de ciel -serrée par une ceinture de cuir verni, un pantalon blanc à plis et -une toque écossaise d'où ses cheveux cendrés s'échappaient en -grosses boucles: il était ravissant à voir. Aussi tous les gens de la -maison se groupèrent-ils en partageant cette félicité domestique. -Le jeune héritier souriait à sa mère en passant et se tenait sans -peur. Ce premier acte d'homme chez cet enfant de qui la mort -parut si souvent prochaine, l'espérance d'un bel avenir, garanti -par cette promenade qui le lui montrait si beau, si joli, si frais, -quelle délicieuse récompense! la joie du père, qui redevenait jeune -et souriait pour la première fois depuis long-temps, le bonheur -peint dans les yeux de tous les gens de la maison, le cri d'un vieux -piqueur de Lenoncourt qui revenait de Tours, et qui, voyant la -manière dont l'enfant tenait la bride, lui dit:—«Bravo, monsieur -le vicomte!» c'en fut trop, madame de Mortsauf fondit en -larmes. Elle, si calme dans ses douleurs, se trouva faible pour supporter -la joie en admirant son enfant chevauchant sur ce sable où -souvent elle l'avait pleuré par avance, en le promenant au soleil. -En ce moment elle s'appuya sur mon bras, sans remords, et me -dit:—Je crois n'avoir jamais souffert. Ne nous quittez pas aujourd'hui.</p> - -<p>La leçon finie, Jacques se jeta dans les bras de sa mère qui le -reçut et le garda sur elle avec la force que prête l'excès des voluptés, -et ce fut des baisers, des caresses sans fin. J'allai faire avec -Madeleine deux bouquets magnifiques pour en décorer la table en -l'honneur du cavalier. Quand nous <ins id="cor_62" title="revîmmes">revînmes</ins> au salon, la comtesse -me dit:—Le quinze octobre sera certes un grand jour! Jacques -a pris sa première leçon d'équitation, et je viens de faire le dernier -point de mon meuble.</p> - -<p>—Hé! bien, Blanche, dit le comte en riant, je veux vous le -payer.</p> - -<p>Il lui offrit le bras, et l'amena dans la première cour où elle vit -une calèche que son père lui donnait, et pour laquelle le comte -avait acheté deux chevaux en Angleterre, amenés avec ceux du duc -de Lenoncourt. Le vieux piqueur avait tout préparé dans la première -cour, pendant la leçon. Nous entraînâmes la voiture, en allant -voir le tracé de l'avenue qui devait mener en droite ligne de Clochegourde -à la route de Chinon, et que les récentes acquisitions -<span class="pagenum">339</span> -permettaient de faire à travers les nouveaux domaines. En revenant, -la comtesse me dit d'un air plein de mélancolie:—Je suis -trop heureuse, pour moi le bonheur est comme une maladie, il -m'accable, et j'ai peur qu'il ne s'efface comme un rêve.</p> - -<p>J'aimais trop passionnément pour ne pas être jaloux, et je ne -pouvais lui rien donner, moi! Dans ma rage, je cherchais un moyen -de mourir pour elle. Elle me demanda quelles pensées voilaient -mes yeux, je les lui dis naïvement, elle en fut plus touchée que de -tous les présents, et jeta du baume dans mon cœur quand, après -m'avoir emmené sur le perron, elle me dit à l'oreille:—Aimez-moi -comme m'aimait ma tante, ne sera-ce pas me donner votre -vie? et si je la prends ainsi, n'est-ce pas me faire votre obligée à -toute heure?</p> - -<p>—Il était temps de finir ma tapisserie, reprit-elle en rentrant -dans le salon où je lui baisai la main comme pour renouveler mes -serments. Vous ne savez peut-être pas, Félix, pourquoi je me suis -imposé ce long ouvrage? Les hommes trouvent dans les occupations -de leur vie des ressources contre les chagrins, le mouvement des -affaires les distrait; mais nous autres femmes, nous n'avons dans -l'âme aucun point d'appui contre nos douleurs. Afin de pouvoir -sourire à mes enfants et à mon mari quand j'étais en proie à de -tristes images, j'ai senti le besoin de régulariser la souffrance par -un mouvement physique. J'évitais ainsi les atonies qui suivent les -grandes dépenses de force, aussi bien que les éclairs de l'exaltation.</p> - -<p>L'action de lever le bras en temps égaux berçait ma pensée et communiquait -à mon âme, où grondait l'orage, la paix du flux et du -reflux en réglant ainsi ses émotions. Chaque point avait la confidence -de mes secrets, comprenez-vous? Hé! bien, en faisant mon dernier -fauteuil, je pensais trop a vous! oui, beaucoup trop, mon ami. -Ce que vous mettez dans vos bouquets, moi je le disais à mes dessins.</p> - -<p>Le dîner fut gai. Jacques, comme tous les enfants dont on s'occupe, -me sauta au cou, en voyant les fleurs que je lui avais cueillies -en guise de couronne. Sa mère affecta de me bouder à cause de -cette infidélité; le cher enfant lui offrit ce bouquet jalousé, avec -quelle grâce, vous le savez! Le soir, nous fîmes tous trois un tric-trac, -moi seul contre monsieur et madame de Mortsauf, et le comte -fut charmant. Enfin, à la tombée du jour, ils me reconduisirent -jusqu'au chemin de Frapesle, par une de ces tranquilles soirées -<span class="pagenum">340</span> -dont les harmonies font gagner en profondeur aux sentiments ce -qu'ils perdent en vivacité. Ce fut une journée unique en la vie de -cette pauvre femme, un point brillant que vint souvent caresser son -souvenir aux heures difficiles. En effet, les leçons d'équitation devinrent -bientôt un sujet de discorde. La comtesse craignit avec raison -les dures apostrophes du père pour le fils. Jacques maigrissait -déjà, ses beaux yeux bleus se cernaient pour ne pas causer de chagrin -à sa mère, il aimait mieux souffrir en silence. Je trouvai un -remède à ses maux en lui conseillant de dire à son père qu'il était -fatigué, quand le comte se mettrait en colère; mais ces palliatifs -furent insuffisants: il fallut substituer le vieux piqueur au père, qui -ne se laissa pas arracher son écolier sans des tiraillements. Les criailleries -et les discussions revinrent; le comte trouva des textes à ses -plaintes continuelles dans le peu de reconnaissance des femmes; il -jeta vingt fois par jour la calèche, les chevaux et les livrées au nez -de sa femme. Enfin il arriva l'un de ces événements auxquels les -caractères de ce genre et les maladies de cette espèce aiment à se -prendre: la dépense dépassa de moitié les prévisions à la Cassine -et à la Rhétorière, où des murs et des planchers mauvais s'écroulèrent. -Un ouvrier vient maladroitement annoncer cette nouvelle à -monsieur de Mortsauf, au lieu de la dire à la comtesse. Ce fut -l'objet d'une querelle commencée doucement, mais qui s'envenima -par degrés, et où l'hypocondrie du comte, apaisée depuis quelques -jours, demanda ses arrérages à la pauvre Henriette.</p> - -<p>Ce jour-là, j'étais parti de Frapesle à dix heures et demie, après -le déjeuner, pour venir faire à Clochegourde un bouquet avec Madeleine. -L'enfant m'avait apporté sur la balustrade de la terrasse les -deux vases, et j'allais des jardins aux environs, courant après les -fleurs d'automne, si belles, mais si rares. En revenant de ma dernière -course, je ne vis plus mon petit lieutenant à ceinture rose, à -pèlerine <ins id="cor_63" title="detelée">dentelée</ins>, et j'entendis des cris à Clochegourde.</p> - -<p>—Le général, me dit Madeleine en pleurs, et chez elle ce mot -était un mot de haine contre son père, le général gronde notre -mère, allez donc la défendre.</p> - -<p>Je volai par les escaliers et j'arrivai dans le salon sans être aperçu -ni salué par le comte ni par sa femme. En entendant les cris aigus -du fou, j'allai fermer toutes les portes, puis je revins, j'avais vu -Henriette aussi blanche que sa robe.</p> - -<p>—Ne vous mariez jamais, Félix, me dit le comte; une femme est -<span class="pagenum">341</span> -conseillée par le diable; la plus vertueuse inventerait le mal s'il -n'existait pas, toutes sont des bêtes brutes.</p> - -<p>J'entendis alors des raisonnements sans commencement ni fin. -Se prévalant de ses négations antérieures, monsieur de Mortsauf -répéta les niaiseries des paysans qui se refusaient aux nouvelles méthodes. -Il prétendit que s'il avait dirigé Clochegourde, il serait deux -fois plus riche qu'il ne l'était. En formulant ses blasphèmes violemment -et injurieusement, il jurait, il sautait d'un meuble à l'autre, -il les déplaçait et les cognait; puis au milieu d'une phrase il -s'interrompait pour parler de sa moelle qui le brûlait, ou de sa -cervelle qui s'échappait à flots, comme son argent. Sa femme le -ruinait. Le malheureux, des trente et quelques mille livres de rentes -qu'il possédait, elle lui en avait apporté déjà plus de vingt. Les -biens du duc et ceux de la duchesse valaient plus de cinquante -mille francs de rente, réservés à Jacques. La comtesse souriait superbement -et regardait le ciel.</p> - -<p>—Oui, s'écria-t-il, Blanche, vous êtes mon bourreau, vous -m'assassinez; je vous pèse; tu veux te débarrasser de moi, tu es -un monstre d'hypocrisie. Elle rit! Savez-vous pourquoi elle rit, -Félix?</p> - -<p>Je gardai le silence et baissai la tête.</p> - -<p>—Cette femme, reprit-il en faisant la réponse à sa demande, -elle me sèvre de tout bonheur, elle est autant à moi qu'à vous, et -prétend être ma femme! Elle porte mon nom et ne remplit aucun -des devoirs que les lois divines et humaines lui imposent, elle ment -ainsi aux hommes et à Dieu. Elle m'excède de courses et me lasse -pour que je la laisse seule; je lui déplais, elle me hait, et met tout -son art à rester jeune fille; elle me rend fou par les privations -qu'elle me cause, car tout se porte alors à ma pauvre tête; elle -me tue à petit feu, et se croit une sainte, ça communie tous les -mois.</p> - -<p>La comtesse pleurait en ce moment à chaudes larmes, humiliée -par l'abaissement de cet homme auquel elle disait pour toute réponse:—Monsieur! -monsieur! monsieur!</p> - -<p>Quoique les paroles du comte m'eussent fait rougir pour lui -comme pour Henriette, elles me remuèrent violemment le cœur, -car elles répondaient aux sentiments de chasteté, de délicatesse qui -sont pour ainsi dire l'étoffe des premières amours.</p> - -<p>—Elle est vierge à mes dépens, disait le comte.</p> - -<p><span class="pagenum">342</span> -A ce mot, la comtesse s'écria:—Monsieur!</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est, dit-il, que votre monsieur impérieux? -ne suis-je pas le maître? faut-il enfin vous l'apprendre?</p> - -<p>Il s'avança sur elle en lui présentant sa tête de loup blanc devenue -hideuse, car ses yeux jaunes eurent une expression qui le fit -ressembler à une bête affamée sortant d'un bois. Henriette se coula -de son fauteuil à terre pour recevoir le coup qui n'arriva pas; elle -s'était étendue sur le parquet en perdant connaissance, toute brisée. -Le comte fut comme un meurtrier qui sent jaillir à son visage -le sang de sa victime, il resta tout hébété. Je pris la pauvre -femme dans mes bras, le comte me la laissa prendre comme s'il se -fût trouvé indigne de la porter; mais il alla devant moi pour m'ouvrir -la porte de la chambre contiguë au salon, chambre sacrée où -je n'étais jamais entré. Je mis la comtesse debout, et la tins un -moment dans un bras, en passant l'autre autour de sa taille, pendant -que monsieur de Mortsauf ôtait la fausse couverture, l'édredon, -l'appareil du lit; puis, nous la soulevâmes et l'étendîmes tout -habillée. En revenant à elle, Henriette nous pria par un geste de -détacher sa ceinture; monsieur de Mortsauf trouva des ciseaux et -coupa tout, je lui fis respirer des sels, elle ouvrit les yeux. Le -comte s'en alla, plus honteux que chagrin. Deux heures se passèrent -en un silence profond. Henriette avait sa main dans la mienne -et me la pressait sans pouvoir parler. De temps en temps elle levait -les yeux pour me dire par un regard qu'elle voulait demeurer -calme et sans bruit; puis il y eut un moment de trêve où elle se -releva sur son coude, et me dit à l'oreille:—Le malheureux! si -vous saviez...</p> - -<p>Elle se remit la tête sur l'oreiller. Le souvenir de ses peines -passées joint à ses douleurs actuelles lui rendit des convulsions -nerveuses que je n'avais calmées que par le magnétisme de l'amour; -effet qui m'était encore inconnu, mais dont j'usai par <ins id="cor_64" title="ins-stinct">instinct</ins>. -Je la maintins avec une force tendrement adoucie; et pendant -cette dernière crise, elle me jeta des regards qui me firent -pleurer. Quand ces mouvements nerveux cessèrent, je rétablis ses -cheveux en désordre, que je maniai pour la seule et unique fois de -ma vie; puis je repris encore sa main et contemplai long-temps -cette chambre à la fois brune et grise, ce lit simple à rideaux de -perse, cette table couverte d'une toilette parée à la mode ancienne, -ce canapé mesquin à matelas piqué. Que de poésie dans ce -<span class="pagenum">343</span> -lieu! Quel abandon du luxe pour sa personne! son luxe était la -plus exquise propreté. Noble cellule de religieuse mariée pleine de -résignation sainte, où le seul ornement était le crucifix de son lit, -au-dessus duquel se voyait le portrait de sa tante; puis, de chaque -côté du bénitier, ses deux enfants dessinés par elle au crayon, et -leurs cheveux du temps où ils étaient petits. Quelle retraite pour -une femme de qui l'apparition dans le grand monde eût fait pâlir -les plus belles! Tel était le boudoir où pleurait toujours la fille -d'une illustre famille, inondée en ce moment d'amertume et se refusant -à l'amour qui l'aurait consolée. Malheur secret, irréparable! -Et des larmes chez la victime pour le bourreau, et des larmes chez -le bourreau pour la victime. Quand les enfants et la femme de -chambre entrèrent, je sortis. Le comte m'attendait, il m'admettait -déjà comme un pouvoir médiateur entre sa femme et lui; et il me -saisit par les mains en me criant:—Restez, restez, Félix!</p> - -<p>—Malheureusement, lui dis-je, monsieur de Chessel a du -monde, il ne serait pas convenable que ses convives cherchassent -les motifs de mon absence; mais après le dîner je reviendrai.</p> - -<p>Il sortit avec moi, me reconduisit jusqu'à la porte d'en bas sans -me dire un mot; puis il m'accompagna jusqu'à Frapesle, sans savoir -ce qu'il faisait. Enfin, là je lui dis:—Au nom du ciel, -monsieur le comte, laissez-lui diriger votre maison, si cela peut lui -plaire, et ne la tourmentez plus.</p> - -<p>—Je n'ai pas long-temps à vivre, me dit-il d'un air sérieux; -elle ne souffrira pas long-temps par moi, je sens que ma tête -éclate.</p> - -<p>Et il me quitta dans un accès d'égoïsme involontaire. Après le -dîner, je revins savoir des nouvelles de madame de Mortsauf, que -je trouvai déjà mieux. Si telles étaient, pour elle, les joies du mariage, -si de semblables scènes se renouvelaient souvent, comment -pouvait-elle vivre? Quel lent assassinat impuni! Pendant cette soirée, -je compris par quelles tortures inouïes le comte énervait sa -femme. Devant quel tribunal apporter de tels litiges? Ces réflexions -m'hébétaient, je ne pus rien dire à Henriette; mais je -passai la nuit à lui écrire. Des trois ou quatre lettres que je fis, il -m'est resté ce commencement dont je ne fus pas content; mais -s'il me parut ne rien exprimer, ou trop parler de moi quand je ne -devais m'occuper que d'elle, il vous dira dans quel état était mon -âme.</p> - -<div class="manuscr"><span class="pagenum">344</span> - -<p class="center">«A MADAME DE MORTSAUF.</p> - -<p>»Combien de choses n'avais-je pas à vous dire en arrivant, -auxquelles je pensais pendant le chemin et que j'oublie en vous -voyant! Oui, dès que je vous vois, chère Henriette, je ne trouve -plus mes paroles en harmonie avec les reflets de votre âme qui -grandissent votre beauté; puis j'éprouve près de vous un bonheur -tellement infini, que le sentiment actuel efface les sentiments -de la vie antérieure. Chaque fois, je nais à une vie plus -étendue et suis comme le voyageur qui, en montant quelque -grand rocher, découvre à chaque pas un nouvel horizon. A chaque -nouvelle conversation, n'ajoutai-je pas à mes immenses trésors -un nouveau trésor? Là, je crois, est le secret des longs, des -inépuisables attachements. Je ne puis donc vous parler de vous -que loin de vous. En votre présence, je suis trop ébloui pour -voir, trop heureux pour interroger mon bonheur, trop plein de -vous pour être moi, trop éloquent par vous pour parler, trop -ardent à saisir le moment présent pour me souvenir du passé. -Sachez bien cette constante ivresse pour m'en pardonner les erreurs. -Près de vous, je ne puis que sentir. Néanmoins j'oserai -vous dire, ma chère Henriette, que jamais, dans les nombreuses -joies que vous avez faites, je n'ai ressenti de félicités semblables -aux délices qui remplirent mon âme hier quand, après cette -tempête horrible où vous avez lutté contre le mal avec un courage -surhumain, vous êtes revenue à moi seul, au milieu du -demi-jour de votre chambre, où cette malheureuse scène m'a -conduit. Moi seul ai su de quelles lueurs peut briller une femme -quand elle arrive des portes de la mort aux portes de la vie, et -que l'aurore d'une renaissance vient nuancer son front. Combien -votre voix était harmonieuse! Combien les mots, même les vôtres, -me semblaient petits alors que dans le son de votre voix -adorée reparaissaient les ressentiments vagues d'une douleur -passée, mêlés aux consolations divines par lesquelles vous m'avez -enfin rassuré, en me donnant ainsi vos premières pensées. Je -vous connaissais brillant de toutes les splendeurs humaines; -mais hier j'ai entrevu une nouvelle Henriette qui serait à moi si -Dieu le voulait. Hier j'ai entrevu je ne sais quel être dégagé des -entraves corporelles qui nous empêchent de secouer les feux de -<span class="pagenum">345</span> -l'âme. Tu étais bien belle dans ton abattement, bien majestueuse -dans ta faiblesse. Hier j'ai trouvé quelque chose de plus beau -que ta beauté, quelque chose de plus doux que ta voix; des lumières -plus étincelantes que ne l'est la lumière de tes yeux, des -parfums pour lesquels il n'est point de mots; hier ton âme a été -visible et palpable. Ah! j'ai bien souffert de n'avoir pu t'ouvrir -mon cœur pour t'y faire revivre. Enfin, hier, j'ai quitté la terreur -respectueuse que tu m'inspires, cette défaillance ne nous -avait-elle pas rapprochés? Alors j'ai su ce que c'était que respirer -en respirant avec toi, quand la crise le permit d'aspirer notre -air. Combien de prières élevées au ciel en un moment! Si je -n'ai pas expiré en traversant les espaces que j'ai franchis pour -aller demander à Dieu de te laisser encore à moi, l'on ne meurt -ni de joie ni de douleur. Ce moment m'a laissé des souvenirs ensevelis -dans mon âme et qui ne reparaîtront jamais à sa surface -sans que mes yeux se mouillent de pleurs; chaque joie en -augmentera le sillon, chaque douleur les fera plus profonds. -Oui, les craintes dont mon âme fut agitée hier seront un terme -de comparaison pour toutes mes douleurs à venir, comme les -joies que tu m'as prodiguées, chère éternelle pensée de ma vie! -domineront toutes les joies que la main de Dieu daignera m'épancher. -Tu m'as fait comprendre l'amour divin, cet amour sûr -qui, plein de sa force et de sa durée, ne connaît ni soupçons ni -jalousies.»</p> - -</div> - -<p>Une mélancolie profonde me rongeait l'âme, le spectacle de -cette vie intérieure était navrant pour un cœur jeune et neuf aux -émotions sociales; trouver cet abîme à l'entrée du monde, un -abîme sans fond, une mer morte. Cet horrible concert d'infortunes -me suggéra des pensées infinies, et j'eus à mon premier pas -dans la vie sociale une immense mesure à laquelle les autres scènes -rapportées ne pouvaient plus être que petites. Ma tristesse fit juger -à monsieur et madame de Chessel que mes amours étaient malheureuses, -et j'eus le bonheur de ne nuire en rien à ma grande -Henriette par ma passion.</p> - -<p>Le lendemain, quand j'entrai dans le salon, elle y était seule; -elle me contempla pendant un instant en me tendant la main, et -me dit:—L'ami sera donc toujours trop tendre? Ses yeux devinrent -humides, elle se leva, puis me dit avec un ton de supplication -désespérée:—Ne m'écrivez plus ainsi!</p> - -<p><span class="pagenum">346</span> -Monsieur de Mortsauf était prévenant. La comtesse avait repris -son courage et son front serein; mais son teint trahissait ses souffrances -de la veille, qui étaient calmées sans être éteintes. Elle me -dit le soir, en nous promenant dans les feuilles sèches de l'automne -qui résonnaient sous nos pas:—La douleur est infinie, la joie a -des limites. Mot qui révélait ses souffrances, par la comparaison -qu'elle en faisait avec ses félicités fugitives.</p> - -<p>—Ne médisez pas de la vie, lui dis-je: vous ignorez l'amour, et -il a des voluptés qui rayonnent jusque dans les cieux.</p> - -<p>—Taisez-vous, dit-elle, je n'en veux rien connaître. Le Groënlandais -mourrait en Italie! Je suis calme et heureuse près de vous, -je puis vous dire toutes mes pensées; ne détruisez pas ma confiance. -Pourquoi n'auriez-vous pas la vertu du prêtre et le charme -de l'homme libre?</p> - -<p>—Vous feriez avaler des coupes de ciguë, lui dis-je en lui mettant -la main sur mon cœur qui battait à coups pressés.</p> - -<p>—Encore! s'écria-t-elle en retirant sa main comme si elle eût -ressenti quelque vive douleur. Voulez-vous donc m'ôter le triste -plaisir de faire étancher le sang de mes blessures par une main -amie? N'ajoutez pas à mes souffrances, vous ne les savez pas -toutes! les plus secrètes sont les plus difficiles à dévorer. Si vous -étiez femme, vous comprendriez en quelle mélancolie mêlée de -dégoût tombe une âme fière, alors qu'elle se voit l'objet d'attentions -qui ne réparent rien et avec lesquelles <i>on</i> croit tout réparer. -Pendant quelques jours je vais être courtisée, <i>on</i> va vouloir se -faire pardonner le tort que l'<i>on</i> s'est donné. Je pourrais alors obtenir -un assentiment aux volontés les plus déraisonnables. Je suis -humiliée par cet abaissement, par ces caresses qui cessent le jour -où l'<i>on</i> croit que j'ai tout oublié. Ne devoir la bonne grâce de son -maître qu'à ses fautes...</p> - -<p>—A ses crimes, dis-je vivement.</p> - -<p>—N'est-ce pas une affreuse condition d'existence? dit-elle en -me jetant un triste sourire. Puis, je ne sais pas user de ce pouvoir -passager. En ce moment, je ressemble aux chevaliers qui ne portaient -pas de coup à leur adversaire tombé. Voir à terre celui que -nous devons honorer, le relever pour en recevoir de nouveaux -coups, souffrir de sa chute plus qu'il n'en souffre lui-même, et se -trouver déshonorée si l'on profite d'une passagère influence, même -dans un but d'utilité; dépenser sa force, épuiser les trésors de -<span class="pagenum">347</span> -l'âme en ces luttes sans noblesse, ne régner qu'au moment où l'on -reçoit de mortelles blessures! Mieux vaut la mort. Si je n'avais pas -d'enfants, je me laisserais aller au courant de cette vie; mais, sans -mon courage inconnu, que deviendraient-ils? je dois vivre pour -eux, quelque douloureuse que soit la vie. Vous me parlez d'amour?... -eh! mon ami, songez donc en quel enfer je tomberais si -je donnais à cet être sans pitié, comme le sont tous les gens faibles, -le droit de me mépriser? Je ne supporterais pas un soupçon! La -pureté de ma conduite fait ma force. La vertu, cher enfant, a des -eaux saintes où l'on se retrempe et d'où l'on sort renouvelé à l'amour -de Dieu!</p> - -<p>—Écoutez, chère Henriette, je n'ai plus qu'une semaine à demeurer -ici, je veux que...</p> - -<p>—Ah! vous nous quittez... dit-elle en m'interrompant.</p> - -<p>—Mais ne dois-je pas savoir ce que mon père décidera de moi? -Voici bientôt trois mois...</p> - -<p>—Je n'ai pas compté les jours, me répondit-elle avec l'abandon -de la femme émue. Elle se recueillit et me dit:—Marchons, allons -à Frapesle.</p> - -<p>Elle appela le comte, ses enfants, demanda son châle; puis, -quand tout fut prêt, elle si lente, si calme, eut une activité de Parisienne, -et nous partîmes en troupe pour aller à Frapesle y faire -une visite que la comtesse ne devait pas. Elle s'efforça de parler à -madame de Chessel, qui heureusement fut très-prolixe dans ses -réponses. Le comte et monsieur de Chessel s'entretinrent de leurs -affaires. J'avais peur que monsieur de Mortsauf ne vantât sa voiture -et son attelage, mais il fut d'un goût parfait; son voisin le -questionna sur les travaux qu'il entreprenait à la Cassine et à la -Rhétorière. En entendant la demande, je regardai le comte en -croyant qu'il s'abstiendrait d'un sujet de conversation si fatal en -souvenirs, si cruellement amer pour lui; mais il prouva combien -il était urgent d'améliorer l'état de l'agriculture dans le canton, de -bâtir de belles fermes dont les locaux fussent sains et salubres; -enfin, il s'attribua glorieusement les idées de sa femme. Je contemplai -la comtesse en rougissant. Ce manque de délicatesse chez -un homme qui dans certaines occasions en montrait tant, cet oubli -de la scène mortelle, cette adoption des idées contre lesquelles -il s'était si violemment élevé, cette croyance en soi me pétrifiaient.</p> - -<p><span class="pagenum">348</span> -Quand monsieur de Chessel lui dit:—Croyez-vous pouvoir -retrouver vos dépenses?</p> - -<p>—Au delà! fit-il avec un geste affirmatif.</p> - -<p>De semblables crises ne s'expliquaient que par le mot <i>démence</i>. -Henriette, la céleste créature, était radieuse. Le comte ne paraissait-il -pas homme de sens, bon administrateur, excellent agronome? -elle caressait avec ravissement les cheveux de Jacques, -heureuse pour elle, heureuse pour son fils! Quel comique horrible, -quel drame railleur! j'en fus épouvanté. Plus tard, quand le -rideau de la scène sociale se releva pour moi, combien de Mortsauf -n'ai-je pas vus, moins les éclairs de loyauté, moins la religion -de celui-ci! Quelle singulière et mordante puissance est celle qui -perpétuellement jette au fou un ange, à l'homme d'amour sincère -et poétique une femme mauvaise, au petit la grande, et à ce magot -une belle et sublime créature; à la noble Juana de Mancini le capitaine -Diard, de qui vous avez su l'histoire à Bordeaux; à madame -de Beauséant un d'Ajuda, à madame d'Aiglemont son mari, au -marquis d'Espard sa femme? J'ai cherché long-temps le sens de -cette énigme, je vous l'avoue. J'ai fouillé bien des mystères, j'ai -découvert la raison de plusieurs lois naturelles, le sens de quelques -hiéroglyphes divins; de celui-ci, je ne sais rien, je l'étudie toujours -comme une figure du casse-tête indien dont les brames se -sont réservé la construction symbolique. Ici le génie du mal est -trop visiblement le maître, et je n'ose accuser Dieu. Malheur sans -remède, qui donc s'amuse à vous tisser? Henriette et son Philosophe -Inconnu auraient-ils donc raison? leur mysticisme contiendrait-il -le sens général de l'humanité?</p> - -<p>Les derniers jours que je passai dans ce pays furent ceux de -l'automne effeuillée, jours obscurcis de nuages qui parfois cachèrent -le ciel de la Touraine, toujours si pur et si chaud dans cette -belle saison. La veille de mon départ, madame de Mortsauf m'emmena -sur la terrasse, avant le dîner.</p> - -<p>—Mon cher Félix, me dit-elle après un tour fait en silence -sous les arbres dépouillés, vous allez entrer dans le monde, et je -veux vous y accompagner en pensée. Ceux qui ont beaucoup souffert -ont beaucoup vécu; ne croyez pas que les âmes solitaires ne -sachent rien de ce monde, elles le jugent. Si je dois vivre par -mon ami, je ne veux être mal à l'aise ni dans son cœur ni dans -sa conscience; au fort du combat il est bien difficile de se souvenir -<span class="pagenum">349</span> -de toutes les règles, permettez-moi de vous donner quelques enseignements -de mère à fils. Le jour de votre départ je vous remettrai, -cher enfant! une longue lettre où vous trouverez mes pensées -de femme sur le monde, sur les hommes, sur la manière d'aborder -les difficultés dans ce grand remuement d'intérêts; promettez-moi -de ne la lire qu'à Paris? Ma prière est l'expression d'une de -ces fantaisies de sentiment qui sont notre secret à nous autres -femmes; je ne crois pas qu'il soit impossible de la comprendre, -mais peut-être serions-nous chagrines de la savoir comprise; laissez-moi -ces petits sentiers où la femme aime à se promener seule.</p> - -<p>—Je vous le promets, lui dis-je en lui baisant les mains.</p> - -<p>—Ah! dit-elle, j'ai encore un serment à vous demander; mais -engagez-vous d'avance à le souscrire.</p> - -<p>—Oh! oui, lui dis-je en croyant qu'il allait être question de -fidélité.</p> - -<p>—Il ne s'agit pas de moi, reprit-elle en souriant avec amertume. -Félix, ne jouez jamais dans quelque salon que ce puisse -être; je n'excepte celui de personne.</p> - -<p>—Je ne jouerai jamais, lui répondis-je.</p> - -<p>—Bien, dit-elle. Je vous ai trouvé un meilleur usage du temps -que vous dissiperiez au jeu; vous verrez que là où les autres doivent -perdre tôt ou tard, vous gagnerez toujours.</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—La lettre vous le dira, répondit-elle d'un air enjoué qui -ôtait à ses recommandations le caractère sérieux dont sont accompagnées -celles des grands-parents.</p> - -<p>La comtesse me parla pendant une heure environ et me prouva -la profondeur de son affection en me révélant avec quel soin elle -m'avait étudié pendant ces trois derniers mois; elle entra dans les -derniers replis de mon cœur, en tâchant d'y appliquer le sien; son -accent était varié, convaincant, ses paroles tombaient d'une lèvre -maternelle, et montraient autant par le ton que par la substance -combien les liens nous attachaient déjà l'un à l'autre.</p> - -<p>—Si vous saviez, dit-elle en finissant, avec quelles anxiétés je -vous suivrai dans votre route, quelle joie si vous allez droit, quels -pleurs si vous vous heurtez à des angles! Croyez-moi, mon affection -est sans égale; elle est à la fois involontaire et choisie. Ah! je -voudrais vous voir heureux, puissant, considéré, vous qui serez -pour moi comme un rêve animé.</p> - -<p><span class="pagenum">350</span> -Elle me fit pleurer. Elle était à la fois douce et terrible; son -sentiment se mettait trop audacieusement à découvert, il était trop -pur pour permettre le moindre espoir au jeune homme altéré de -plaisir. En retour de ma chair laissée en lambeaux dans son cœur, -elle me versait des lueurs incessantes et incorruptibles de ce divin -amour qui ne satisfaisait que l'âme. Elle montait à des hauteurs où -les ailes diaprées de l'amour qui me fit dévorer ses épaules ne pouvaient -me porter; pour arriver près d'elle, un homme devait avoir -conquis les ailes blanches du séraphin.</p> - -<p>—En toutes choses, lui dis-je, je penserai: Que dirait mon -Henriette?</p> - -<p>—Bien, je veux être l'étoile et le sanctuaire, dit-elle en faisant -allusion aux rêves de mon enfance, et cherchant à m'en offrir la -réalisation pour tromper mes désirs.</p> - -<p>—Vous serez ma religion et ma lumière, vous serez tout, m'écriai-je.</p> - -<p>—Non, répondit-elle, je ne puis être la source de vos plaisirs.</p> - -<p>Elle soupira, et me jeta le sourire des peines secrètes, ce sourire -de l'esclave un moment révolté. Dès ce jour, elle fut non pas -la bien-aimée, mais la plus aimée; elle ne fut pas dans mon cœur -comme une femme qui veut une place, qui s'y grave par le dévouement -ou par l'excès du plaisir; non, elle eut tout le cœur, et -fut quelque chose de nécessaire au jeu des muscles; elle devint ce -qu'était la Béatrix du poète florentin, la Laure sans tache du -poète vénitien, la mère des grandes pensées, la cause inconnue -des résolutions qui sauvent, le soutien de l'avenir, la lumière qui -brille dans l'obscurité comme le lys dans les feuillages sombres. -Oui, elle dicta ces hautes déterminations qui coupent la part au -feu, qui restituent la chose en péril; elle m'a donné cette constance -à la Coligny pour vaincre les vainqueurs, pour renaître de -la défaite, pour lasser les plus forts lutteurs.</p> - -<p>Le lendemain, après avoir déjeuné à Frapesle et fait mes adieux -à mes hôtes si complaisants à l'égoïsme de mon amour, je me rendis -à Clochegourde. Monsieur et madame de Mortsauf avaient projeté -de me reconduire à Tours, d'où je devais partir dans la nuit -pour Paris. Pendant ce chemin la comtesse fut affectueusement -muette, elle prétendit d'abord avoir la migraine; puis elle rougit -de ce mensonge et le pallia soudain en disant qu'elle ne me voyait -point partir sans regret. Le comte m'invita à venir chez lui, quand -<span class="pagenum">351</span> -en l'absence des Chessel j'aurais l'envie de voir la vallée de l'Indre. -Nous nous séparâmes héroïquement, sans larmes apparentes; mais, -comme quelques enfants maladifs, Jacques eut un mouvement de -sensibilité qui lui fit répandre quelques larmes, tandis que Madeleine, -déjà femme, serrait la main de sa mère.</p> - -<p>—Cher petit! dit la comtesse en baisant Jacques avec passion.</p> - -<p>Quand je me trouvai seul à Tours, il me prit après le dîner une -de ces rages inexpliquées que l'on n'éprouve qu'au jeune âge. Je -louai un cheval et franchis en cinq quarts d'heure la distance entre -Tours et Pont-de-Ruan. Là, honteux de montrer ma folie, je courus -à pied dans le chemin, et j'arrivai comme un espion, à pas de -loup, sous la terrasse. La comtesse n'y était pas, j'imaginai qu'elle -souffrait; j'avais gardé la clef de la petite porte, j'entrai; elle descendait -en ce moment le perron avec ses deux enfants pour venir -respirer, triste et lente, la douce mélancolie empreinte sur ce paysage, -au coucher du soleil.</p> - -<p>—Ma mère, voilà Félix, dit Madeleine.</p> - -<p>—Oui, moi, lui dis-je à l'oreille. Je me suis demandé pourquoi -j'étais à Tours, quand il m'était encore facile de vous voir. -Pourquoi ne pas accomplir un désir que dans huit jours je ne pourrai -plus réaliser?</p> - -<p>—Il ne nous quitte pas, ma mère, cria Jacques en sautant à -plusieurs reprises.</p> - -<p>—Tais-toi donc, dit Madeleine, tu vas attirer ici le général.</p> - -<p>—Ceci n'est pas sage, reprit-elle, quelle folie!</p> - -<p>Cette consonnance dite dans les larmes par sa voix, quel paiement -de ce qu'on devrait appeler les calculs usuraires de l'amour!</p> - -<p>—J'avais oublié de vous rendre cette clef, lui dis-je en souriant.</p> - -<p>—Vous ne reviendrez donc plus? dit-elle.</p> - -<p>—Est-ce que nous nous quittons? demandai-je en lui jetant un -regard qui lui fit abaisser ses paupières pour voiler sa muette réponse.</p> - -<p>Je partis après quelques moments passés dans une de ces heureuses -stupeurs des âmes arrivées là où finit l'exaltation et où commence -la folle extase. Je m'en allai d'un pas lent, en me retournant -sans cesse. Quand au sommet du plateau je contemplai la -vallée une dernière fois, je fus saisi du contraste qu'elle m'offrit en -la comparant à ce qu'elle était quand j'y vins: ne verdoyait-elle -<span class="pagenum">352</span> -pas, ne flambait-elle pas alors comme flambaient, comme verdoyaient -mes désirs et mes espérances? Initié maintenant aux -sombres et mélancoliques mystères d'une famille, partageant les -angoisses d'une Niobé chrétienne, triste comme elle, l'âme rembrunie, -je trouvais en ce moment la vallée au ton de mes idées. En -ce moment les champs étaient dépouillés, les feuilles des peupliers -tombaient, et celles qui restaient avaient la couleur de la rouille; -les pampres étaient brûlés, la cime des bois offrait les teintes graves -de cette couleur <i>tannée</i> que jadis les rois adoptaient pour leur -costume et qui cachait la pourpre du pouvoir sous le brun des chagrins. -Toujours en harmonie avec mes pensées, la vallée où se -mouraient les rayons jaunes d'un soleil tiède, me présentait encore -une vivante image de mon âme. Quitter une femme aimée est une -situation horrible ou simple, selon les natures; moi je me trouvai -soudain comme dans un pays étranger dont j'ignorais la langue; -je ne pouvais me prendre à rien, en voyant des choses auxquelles -je ne sentais plus mon âme attachée. Alors l'étendue de mon amour -se déploya, et ma chère Henriette s'éleva de toute sa hauteur dans -ce désert où je ne vécus que par son souvenir. Elle fut une figure -si religieusement adorée que je résolus de rester sans souillure en -présence de ma divinité secrète, et me revêtis idéalement de la -robe blanche des lévites, imitant ainsi Pétrarque qui ne se présenta -jamais devant Laure de <ins id="cor_65" title="Nover">Noves</ins> qu'entièrement habillé de blanc. -Avec quelle impatience j'attendis la première nuit où, de retour -chez mon père, je pourrais lire cette lettre que je touchais durant -le voyage comme un avare tâte une somme en billets qu'il est forcé -de porter sur lui. Pendant la nuit je baisais le papier sur lequel -Henriette avait manifesté ses volontés, où je devais reprendre les -mystérieuses effluves échappées de sa main, d'où les accentuations -de sa voix s'élanceraient dans mon entendement recueilli. Je n'ai -jamais lu ses lettres que comme je lus la première, au lit et au milieu -d'un silence absolu; je ne sais pas comment on peut lire autrement -des lettres écrites par une personne aimée; cependant il -est des hommes indignes d'être aimés qui mêlent la lecture de ces -lettres aux préoccupations du jour, la quittent et la reprennent avec -une odieuse tranquillité. Voici, Natalie, l'adorable voix qui tout à -coup retentit dans le silence de la nuit, voici la sublime figure qui -se dressa pour me montrer du doigt le vrai chemin dans le carrefour -où j'étais arrivé.</p> - -<div class="manuscr"><span class="pagenum">353</span> - -<p>«Quel bonheur, mon ami, d'avoir à rassembler les éléments -épars de mon expérience pour vous la transmettre et vous en armer -contre les dangers du monde à travers lequel vous devrez -vous conduire habilement! J'ai ressenti les plaisirs permis de -l'affection maternelle, en m'occupant de vous durant quelques -nuits. Pendant que j'écrivais ceci, phrase à phrase, en me transportant -par avance dans la vie que vous mènerez, j'allais parfois -à ma fenêtre. En voyant de là les tours de Frapesle éclairées par -la lune, souvent je me disais: «Il dort, et je veille pour lui!» -Sensations charmantes qui m'ont rappelé les premiers bonheurs -de ma vie, alors que je contemplais Jacques endormi dans son -berceau, en attendant son réveil pour lui donner mon lait. N'êtes-vous -pas un homme-enfant de qui l'âme doit être réconfortée -par quelques préceptes dont vous n'avez pu vous nourrir dans -ces affreux colléges où vous avez tant souffert; mais que, nous -autres femmes, avons le privilége de vous présenter! Ces riens -influent sur vos succès, ils les préparent et les consolident. Ne -sera-ce pas une maternité spirituelle que cet engendrement du -système auquel un homme doit rapporter les actions de sa vie, -une maternité bien comprise par l'enfant? Cher Félix, laissez-moi, -quand même je commettrais ici quelques erreurs, imprimer -à notre amitié le désintéressement qui la sanctifiera: vous -livrer au monde, n'est-ce pas renoncer à vous? mais je vous -aime assez pour sacrifier mes jouissances à votre bel avenir. Depuis -bientôt quatre mois vous m'avez fait étrangement réfléchir -aux lois et aux mœurs qui régissent notre époque. Les conversations -que j'ai eues avec ma tante, et dont le sens vous appartient, -à vous qui la remplacez! les événements de sa vie que -monsieur de Mortsauf m'a racontés; les paroles de mon père à -qui la cour fut si familière; les plus grandes comme les plus petites -circonstances, tout a surgi dans ma mémoire au profit de mon -enfant adoptif que je vois près de se lancer au milieu des hommes, -presque seul; près de se diriger sans conseil dans un pays où plusieurs -périssent par leurs bonnes qualités étourdiment déployées, -où certains réussissent par leurs mauvaises bien employées.</p> - -<p>«Avant tout, méditez l'expression concise de mon opinion sur -la société considérée dans son ensemble, car avec vous peu de -paroles suffisent. J'ignore si les sociétés sont d'origine divine ou -si elles sont inventées par l'homme, j'ignore également en quel -<span class="pagenum">354</span> -sens elles se meuvent; ce qui me semble certain, est leur existence; -dès que vous les acceptez au lieu de vivre à l'écart, vous -devez en tenir les conditions constitutives pour bonnes; entre -elles et vous, demain il se signera comme un contrat. La société -d'aujourd'hui se sert-elle plus de l'homme qu'elle ne lui profite? -je le crois; mais que l'homme y trouve plus de charges que de -bénéfices, ou qu'il achète trop chèrement les avantages qu'il en -recueille, ces questions regardent le législateur et non l'individu. -Selon moi, vous devez donc obéir en toute chose à la loi générale, -sans la discuter, qu'elle blesse ou flatte votre intérêt. Quelque -simple que puisse vous paraître ce principe, il est difficile -en ses applications; il est comme une sève qui doit s'infiltrer -dans les moindres tuyaux capillaires pour vivifier l'arbre, lui -conserver sa verdure, développer ses fleurs, et bonifier ses fruits -si magnifiquement qu'il excite une admiration générale. Cher, -les lois ne sont pas toutes écrites dans un livre, les mœurs aussi -créent des lois, les plus importantes sont les moins connues; il -n'est ni professeurs, ni traités, ni école pour ce droit qui régit -vos actions, vos discours, votre vie extérieure, la manière de -vous présenter au monde ou d'aborder la fortune. Faillir à ces -lois secrètes, c'est rester au fond de l'état social au lieu de le dominer. -Quand même cette lettre ferait de fréquents pléonasmes avec -vos pensées, laissez-moi donc vous confier ma politique de femme.</p> - -<p>«Expliquer la société par la théorie du bonheur individuel pris -avec adresse aux dépens de tous, est une doctrine fatale dont les -déductions sévères amènent l'homme à croire que tout ce qu'il -s'attribue secrètement sans que la loi, le monde ou l'individu -s'aperçoivent d'une lésion, est bien ou dûment acquis. D'après -cette charte, le voleur habile est absous, la femme qui manque -à ses devoirs sans qu'on en sache rien est heureuse et sage; tuez -un homme sans que la justice en ait une seule preuve, si vous -conquérez ainsi quelque diadème à la Macbeth, vous avez bien -agi; votre intérêt devient une loi suprême, la question consiste -à tourner, sans témoins ni preuves, les difficultés que les mœurs -et les lois mettent entre vous et vos satisfactions. A qui voit ainsi -la société, le problème que constitue une fortune à faire, mon -ami, se réduit à jouer une partie dont les enjeux sont un million -ou le bagne, une position politique ou le déshonneur. Encore le -tapis vert n'a-t-il pas assez de drap pour tous les joueurs, et -<span class="pagenum">355</span> -faut-il une sorte de génie pour combiner un coup. Je ne vous -parle ni de croyances religieuses, ni de sentiments; il s'agit ici -des rouages d'une machine d'or et de fer, et de ses résultats immédiats -dont s'occupent les hommes. Cher enfant de mon cœur, -si vous partagez mon horreur envers cette théorie des criminels, -la société ne s'expliquera donc à vos yeux que comme elle s'explique -dans tout entendement sain, par la théorie des devoirs. -Oui, vous vous devez les uns aux autres sous mille formes diverses. -Selon moi, le duc et pair se doit bien plus à l'artisan ou au pauvre, -que le pauvre et l'artisan ne se doivent au duc et pair. Les -obligations contractées s'accroissent en raison des bénéfices que la -société présente à l'homme, d'après ce principe, vrai en commerce -comme en politique, que la gravité des soins est partout en raison -de l'étendue des profits. Chacun paie sa dette à sa manière. Quand -notre pauvre homme de la Rhétorière vient se coucher fatigué -de ses labours, croyez-vous qu'il n'ait pas rempli des devoirs; -il a certes mieux accompli les siens que beaucoup de gens haut -placés. En considérant ainsi la société dans laquelle vous voudrez -une place en harmonie avec votre intelligence et vos facultés, -vous avez donc à poser, comme principe générateur, cette -maxime: ne se rien permettre ni contre sa conscience ni contre -la conscience publique. Quoique mon insistance puisse vous -sembler superflue, je vous supplie, oui, votre Henriette vous -supplie de bien peser le sens de ces deux paroles. Simples en -apparence, elles signifient, cher, que la droiture, l'honneur, la -loyauté, la politesse sont les instruments les plus sûrs et les plus -prompts de votre fortune. Dans ce monde égoïste, une foule de -gens vous diront que l'on ne fait pas son chemin par les sentiments, -que les considérations morales trop respectées retardent -leur marche; vous verrez des hommes mal élevés, mal-appris ou -incapables de toiser l'avenir, froissant un petit, se rendant coupables -d'une impolitesse envers une vieille femme, refusant de -s'ennuyer un moment avec quelque bon vieillard, sous prétexte -qu'ils ne leur sont utiles à rien; plus tard vous apercevrez ces -hommes accrochés à des épines qu'ils n'auront pas épointées, et -manquant leur fortune pour un rien; tandis que l'homme rompu -de bonne heure à cette théorie des devoirs, ne rencontrera point -d'obstacles; peut-être arrivera-t-il moins promptement, mais sa -fortune sera solide et restera quand celle des autres croulera!</p> - -<p><span class="pagenum">356</span> -»Quand je vous dirai que l'application de cette doctrine exige -avant tout la science des manières, vous trouverez peut-être que -ma jurisprudence sent un peu la cour et les enseignements que -j'ai reçus dans la maison de Lenoncourt. O mon ami! j'attache -la plus grande importance à cette instruction, si petite en apparence. -Les habitudes de la grande compagnie vous sont aussi nécessaires -que peuvent l'être les connaissances étendues et variées -que vous possédez; elles les ont souvent suppléées: certains ignorants -en fait, mais doués d'un esprit naturel, habitués à mettre -de la suite dans leurs idées, sont arrivés à une grandeur qui fuyait -de plus dignes qu'eux. Je vous ai bien étudié, Félix, afin de -savoir si votre éducation, prise en commun dans les colléges, -n'avait rien gâté chez vous. Avec quelle joie ai-je reconnu que -vous pouviez acquérir le peu qui vous manque, Dieu seul le sait! -Chez beaucoup de personnes élevées dans ces traditions, les manières -sont purement extérieures; car la politesse exquise, les -belles façons viennent du cœur et d'un grand sentiment de dignité -personnelle, voilà pourquoi, malgré leur éducation, quelques -nobles ont mauvais ton, tandis que certaines personnes d'extraction -bourgeoise ont naturellement bon goût, et n'ont plus qu'à -prendre quelques leçons pour se donner, sans imitation gauche, -d'excellentes manières. Croyez-en une pauvre femme qui ne sortira -jamais de sa vallée, ce ton noble, cette simplicité gracieuse -empreinte dans la parole, dans le geste, dans la tenue et jusque -dans la maison, constitue comme une poésie physique dont le -charme est irrésistible; jugez de sa puissance quand elle prend -sa source dans le cœur? La politesse, cher enfant, consiste -à paraître s'oublier pour les autres; chez beaucoup de gens, -elle est une grimace sociale qui se dément aussitôt que l'intérêt -trop froissé montre le bout de l'oreille, un grand devient -alors ignoble. Mais, et je veux que vous soyez ainsi, Félix, la -vraie politesse implique une pensée chrétienne; elle est comme -la fleur de la charité, et consiste à s'oublier réellement. En souvenir -d'Henriette, ne soyez donc pas une fontaine sans eau, ayez -l'esprit et la forme! Ne craignez pas d'être souvent la dupe de -cette vertu sociale, tôt ou tard vous recueillerez le fruit de tant -de grains en apparence jetés au vent. Mon père a remarqué jadis -qu'une des façons les plus blessantes dans la politesse mal entendue -est l'abus des promesses. Quand il vous sera demandé quelque -<span class="pagenum">357</span> -chose que vous ne sauriez faire, refusez net en ne laissant -aucune fausse espérance; puis accordez promptement ce que -vous voulez octroyer: vous acquerrez ainsi la grâce du refus -et la grâce du bienfait, double loyauté qui relève merveilleusement -un caractère. Je ne sais si l'on ne nous en veut pas plus -d'un espoir déçu qu'on ne nous sait gré d'une faveur. Surtout, -mon ami, car ces petites choses sont bien dans mes attributions, -et je puis m'appesantir sur ce que je crois savoir, ne -soyez ni confiant, ni banal, ni empressé, trois écueils! La trop -grande confiance diminue le respect, la banalité nous vaut le mépris, -le zèle nous rend excellents à exploiter. Et d'abord, cher -enfant, vous n'aurez pas plus de deux ou trois amis dans le cours -de votre existence, votre entière confiance est leur bien; la donner -à plusieurs, n'est-ce pas les trahir? Si vous vous liez avec -quelques hommes plus intimement qu'avec d'autres, soyez donc -discret sur vous-même, soyez toujours réservé comme si vous -deviez les avoir un jour pour compétiteurs, pour adversaires ou -pour ennemis; les hasards de la vie le voudront ainsi. Gardez -donc une attitude qui ne soit ni froide ni chaleureuse, sachez -trouver cette ligne moyenne sur laquelle un homme peut demeurer -sans rien compromettre. Oui, croyez que le galant homme -est aussi loin de la lâche complaisance de Philinte que de l'âpre -vertu d'Alceste. Le génie du poète comique brille dans l'indication -du milieu vrai que saisissent les spectateurs nobles; certes, -tous pencheront plus vers les ridicules de la vertu que vers le -souverain mépris caché sous la bonhomie de l'égoïsme; mais -ils sauront se préserver de l'un et de l'autre. Quant à la banalité, -si elle fait dire de vous par quelques niais que vous êtes un -homme charmant, les gens habitués à sonder, à évaluer les capacités -humaines, déduiront votre tare et vous serez promptement -déconsidéré, car la banalité est la ressource des gens faibles; or -les faibles sont malheureusement méprisés par une société qui ne -voit dans chacun de ses membres que des organes; peut-être -d'ailleurs a-t-elle raison, la nature condamne à mort les êtres -imparfaits. Aussi peut-être les touchantes protections de la femme -sont-elles engendrées par le plaisir qu'elle trouve à lutter contre -une force aveugle, à faire triompher l'intelligence du cœur sur -la brutalité de la matière. Mais la société, plus marâtre que mère, -adore les enfants qui flattent sa vanité. Quant au zèle, cette -<span class="pagenum">358</span> -première et sublime erreur de la jeunesse qui trouve un contentement -réel à déployer ses forces et commence ainsi par être la -dupe d'elle-même avant d'être celle d'autrui, gardez-le pour vos -sentiments partagés, gardez-le pour la femme et pour Dieu. -N'apportez ni au bazar du monde ni aux spéculations de la politique -des trésors en échange desquels ils vous rendront des verroteries. -Vous devez croire la voix qui vous commande la noblesse -en toute chose, alors qu'elle vous supplie de ne pas vous prodiguer -inutilement; car malheureusement les hommes vous estiment -en raison de votre utilité, sans tenir compte de votre valeur. -Pour employer une image qui se grave en votre esprit poétique, -que le chiffre soit d'une grandeur démesurée, tracé en or, écrit -au crayon, ce ne sera jamais qu'un chiffre. Comme l'a dit un -homme de cette époque: «n'ayez jamais de zèle!» Le zèle effleure -la duperie, il cause des mécomptes; vous ne trouveriez jamais -au-dessus de vous une chaleur en harmonie avec la vôtre: les -rois comme les femmes croient que tout leur est dû. Quelque -triste que soit ce principe, il est vrai, mais ne déflore point l'âme. -Placez vos sentiments purs en des lieux inaccessibles où leurs -fleurs soient passionnément admirées, où l'artiste rêvera presque -amoureusement au chef-d'œuvre. Les devoirs, mon ami, ne sont -pas des sentiments. Faire ce qu'on doit n'est pas faire ce qui plaît. -Un homme doit aller mourir froidement pour son pays et peut -donner avec bonheur sa vie à une femme. Une des règles les plus -importantes de la science des manières, est un silence presque -absolu sur vous-même. Donnez-vous la comédie, quelque jour, -de parler de vous-même à des gens de simple connaissance; entretenez-les -de vos souffrances, de vos plaisirs ou de vos affaires; -vous verrez l'indifférence succédant à l'intérêt joué; puis, l'ennui -venu, si la maîtresse du logis ne vous interrompt poliment, chacun -s'éloignera sous des prétextes habilement saisis. Mais voulez-vous -grouper autour de vous toutes les sympathies, passer pour -un homme aimable et spirituel, d'un commerce sûr? entretenez-les -d'eux-mêmes, cherchez un moyen de les mettre en scène, -même en soulevant des questions en apparence inconciliables -avec les individus; les fronts s'animeront, les bouches vous souriront, -et quand vous serez parti chacun fera votre éloge. Votre -conscience et la voix du cœur vous diront la limite où commence -la lâcheté des flatteries, où finit la grâce de la conversation. -<span class="pagenum">359</span> -Encore un mot sur le discours en public. Mon ami, la jeunesse est -toujours encline à je ne sais quelle promptitude de jugement qui -lui fait honneur, mais qui la dessert; de là venait le silence imposé -par l'éducation d'autrefois aux jeunes gens qui faisaient auprès -des grands un stage pendant lequel ils étudiaient la vie; car, -autrefois, la Noblesse comme l'Art avait ses apprentis, ses pages -dévoués aux maîtres qui les nourrissaient. Aujourd'hui la jeunesse -possède une science de serre chaude, partant tout acide, qui la -porte à juger avec sévérité les actions, les pensées et les écrits; elle -tranche avec le fil d'une lame qui n'a pas encore servi. N'ayez pas -ce travers. Vos arrêts seraient des censures qui blesseraient beaucoup -de personnes autour de vous, et tous pardonneront moins -peut-être une blessure secrète qu'un tort que vous donneriez publiquement. -Les jeunes gens sont sans indulgence, parce qu'ils -ne connaissent rien de la vie ni de ses difficultés. Le vieux critique -est bon et doux, le jeune critique est implacable; celui-ci ne -sait rien, celui-là sait tout. D'ailleurs, il est au fond de toutes les -actions humaines un labyrinthe de raisons déterminantes, desquelles -Dieu s'est réservé le jugement définitif. Ne soyez sévère -que pour vous-même. Votre fortune est devant vous, mais personne -en ce monde ne peut faire la sienne sans aide; pratiquez -donc la maison de mon père, l'entrée vous en est acquise, les relations -que vous vous y créerez vous serviront en mille occasions; -mais n'y cédez pas un pouce de terrain à ma mère, elle écrase celui -qui s'abandonne et admire la fierté de celui qui lui résiste; elle -ressemble au fer qui, battu, peut se joindre au fer, mais qui brise -par son contact tout ce qui n'a pas sa dureté. Cultivez donc ma -mère; si elle vous veut du bien, elle vous introduira dans les -salons où vous acquerrez cette fatale science du monde, l'art -d'écouter, de parler, de répondre, de vous présenter, de sortir; -le langage précis, ce <i>je ne sais quoi</i> qui n'est pas plus la supériorité -que l'habit ne constitue le génie, mais sans lequel le plus -beau talent ne sera jamais admis. Je vous connais assez pour être -sûre de ne me faire aucune illusion en vous voyant par avance -comme je souhaite que vous soyez: simple dans vos manières, -doux de ton, fier sans fatuité, respectueux près des vieillards, -prévenant sans servilité, discret surtout. Déployez votre esprit, -mais ne servez pas d'amusement aux autres; car, sachez bien -que si votre supériorité froisse un homme médiocre, il se taira, -<span class="pagenum">360</span> -puis il dira de vous:—«Il est très-amusant!» terme de mépris. -Que votre supériorité soit toujours léonine. Ne cherchez -pas d'ailleurs à complaire aux hommes. Dans vos relations avec -eux, je vous recommande une froideur qui puisse arriver jusqu'à -cette impertinence dont ils ne peuvent se fâcher; tous respectent -celui qui les dédaigne, et ce dédain vous conciliera la faveur de -toutes les femmes qui vous estimeront en raison du peu de cas -que vous ferez des hommes. Ne souffrez jamais près de vous des -gens déconsidérés, quand même ils ne mériteraient pas leur réputation, -car le monde nous demande également compte de nos -amitiés et de nos haines; à cet égard, que vos jugements soient -long-temps et mûrement pesés, mais qu'ils soient irrévocables. -Quand les hommes repoussés par vous auront justifié votre répulsion, -votre estime sera recherchée; ainsi vous inspirerez ce respect -tacite qui grandit un homme parmi les hommes. Vous voilà -donc armé de la jeunesse qui plaît, de la grâce qui séduit, de la -sagesse qui conserve les conquêtes. Tout ce que je viens de vous -dire peut se résumer par un vieux mot: <i>noblesse oblige</i>!</p> - -<p>»Maintenant appliquez ces préceptes à la politique des affaires. -Vous entendrez plusieurs personnes disant que la finesse est l'élément -du succès, que le moyen de percer la foule est de diviser -les hommes pour se faire faire place. Mon ami, ces principes -étaient bons au Moyen-Age, quand les princes avaient des forces -rivales à détruire les unes par les autres; mais aujourd'hui tout -est à jour, et ce système vous rendrait de fort mauvais services. -En effet, vous rencontrerez devant vous, soit un homme loyal et -vrai, soit un ennemi traître, un homme qui procédera par la -calomnie, par la médisance, par la fourberie. Eh! bien, sachez -que vous n'avez pas de plus puissant auxiliaire que celui-ci, l'ennemi -de cet homme est lui-même; vous pouvez le combattre en -vous servant d'armes loyales, il sera tôt ou tard méprisé. Quant -au premier, votre franchise vous conciliera son estime; et, vos -intérêts conciliés (car tout s'arrange), il vous servira. Ne craignez -pas de vous faire des ennemis, malheur à qui n'en a pas dans le -monde où vous allez; mais tâchez de ne donner prise ni au ridicule -ni à la déconsidération; je dis tâchez, car à Paris un homme -ne s'appartient pas toujours, il est soumis à de fatales circonstances; -vous n'y pourrez éviter ni la boue du ruisseau, ni la -tuile qui tombe. La morale a ses ruisseaux d'où les gens déshonorés -<span class="pagenum">361</span> -essaient de faire jaillir sur les plus nobles personnes la boue -dans laquelle ils se noient. Mais vous pouvez toujours vous faire -respecter en vous montrant dans toutes les sphères implacable -dans vos dernières déterminations. Dans ce conflit d'ambitions, -au milieu de ces difficultés entrecroisées, allez toujours droit au -fait, marchez résolument à la question, et ne vous battez jamais -que sur un point, avec toutes vos forces. Vous savez combien -monsieur de Mortsauf haïssait Napoléon, il le poursuivait de sa -malédiction, il veillait sur lui comme la justice sur le criminel, -il lui redemandait tous les soirs le duc d'Enghien, la seule infortune, -seule mort qui lui ait fait verser des larmes; eh! bien, il -l'admirait comme le plus hardi des capitaines, il m'en a souvent -expliqué la tactique. Cette stratégie ne peut-elle donc s'appliquer -dans la guerre des intérêts? elle y économiserait le temps comme -l'autre économisait les hommes et l'espace; songez à ceci, car une -femme se trompe souvent en ces choses que nous jugeons par instinct -et par sentiment. Je puis insister sur un point: toute finesse, -toute tromperie est découverte et finit par nuire, tandis que toute -situation me paraît être moins dangereuse quand un homme se -place sur le terrain de la franchise. Si je pouvais citer mon -exemple, je vous dirais qu'à Clochegourde, forcée par le caractère -de monsieur de Mortsauf à prévenir tout litige, à faire arbitrer -immédiatement les contestations qui seraient pour lui comme -une maladie dans laquelle il se complairait en y succombant, j'ai -toujours tout terminé moi-même en allant droit au nœud et disant -à l'adversaire: Dénouons, ou coupons? Il vous arrivera souvent -d'être utile aux autres, de leur rendre service, et vous en -serez peu récompensé; mais n'imitez pas ceux qui se plaignent -des hommes et se vantent de ne trouver que des ingrats. N'est-ce -pas se mettre sur un piédestal? puis n'est-il pas un peu niais -d'avouer son peu de connaissance du monde? Mais ferez-vous le -bien comme un usurier prête son argent? Ne le ferez-vous pas -pour le bien en lui-même? <i>Noblesse oblige!</i> Néanmoins ne -rendez pas de tels services que vous forciez les gens à l'ingratitude, -car ceux-là deviendraient pour vous d'irréconciliables ennemis: -il y a le désespoir de l'obligation, comme le désespoir de -la ruine, qui prête des forces incalculables. Quant à vous, acceptez -le moins que vous pourrez des autres. Ne soyez le vassal d'aucune -âme, ne relevez que de vous-même. Je ne vous donne d'avis, -<span class="pagenum">362</span> -mon ami, que sur les petites choses de la vie. Dans le monde -politique, tout change d'aspect, les règles qui régissent votre personne -fléchissent devant les grands intérêts. Mais si vous parveniez -à la sphère où se meuvent les grands hommes, vous seriez, -comme Dieu, seul juge de vos résolutions. Vous ne serez plus -alors un homme, vous serez la loi vivante; vous ne serez plus un -individu, vous vous serez incarné la nation. Mais si vous jugez, -vous serez jugé aussi. Plus tard vous comparaîtrez devant les -siècles, et vous savez assez l'histoire pour avoir apprécié les -sentiments et les actes qui engendrent la vraie grandeur.</p> - -<p>»J'arrive à la question grave, à votre conduite auprès des -femmes. Dans les salons où vous irez, ayez pour principe de ne -pas vous prodiguer en vous livrant au petit manége de la coquetterie. -Un des hommes qui, dans l'autre siècle, eurent le plus de -succès, avait l'habitude de ne jamais s'occuper que d'une seule -personne dans la même soirée, et de s'attacher à celles qui paraissent -négligées. Cet homme, cher enfant, a dominé son époque. -Il avait sagement calculé que, dans un temps donné, son -éloge serait obstinément fait par tout le monde. La plupart des -jeunes gens perdent leur plus précieuse fortune, le temps nécessaire -pour se créer des relations qui sont la moitié de la vie -sociale; comme ils plaisent par eux-mêmes, ils ont peu de choses -à faire pour qu'on s'attache à leurs intérêts; mais ce printemps -est rapide, sachez le bien employer. Cultivez donc les femmes -influentes. Les femmes influentes sont les vieilles femmes, elles -vous apprendront les alliances, les secrets de toutes les familles, -et les chemins de traverse qui peuvent vous mener rapidement -au but. Elles seront à vous de cœur; la protection est leur dernier -amour quand elles ne sont pas dévotes; elles vous serviront -merveilleusement, elles vous prôneront et vous rendront désirables. -Fuyez les jeunes femmes! Ne croyez pas qu'il y ait le moindre -intérêt personnel dans ce que je vous dis? La femme de cinquante -ans fera tout pour vous et la femme de vingt ans rien; -celle-ci veut toute votre vie, l'autre ne vous demandera qu'un -moment, une attention. Raillez les jeunes femmes, prenez d'elles -tout en plaisanterie, elles sont incapables d'avoir une pensée sérieuse. -Les jeunes femmes, mon ami, sont égoïstes, petites, sans -amitié vraie, elles n'aiment qu'elles, elles vous sacrifieraient à un -succès. D'ailleurs, toutes veulent du dévouement, et votre situation -<span class="pagenum">363</span> -exigera qu'on en ait pour vous, deux prétentions inconciliables. -Aucune d'elles n'aura l'entente de vos intérêts, toutes -penseront à elles et non à vous, toutes vous nuiront plus par -leur vanité qu'elles ne vous serviront par leur attachement; elles -vous dévoreront sans scrupule votre temps, vous feront manquer -votre fortune, vous détruiront de la meilleure grâce du -monde. Si vous vous plaignez, la plus sotte d'entre elles vous -prouvera que son gant vaut le monde, que rien n'est plus glorieux -que de la servir. Toutes vous diront qu'elles donnent le -bonheur, et vous feront oublier vos belles destinées: leur bonheur -est variable, votre grandeur sera certaine. Vous ne savez -pas avec quel art perfide elles s'y prennent pour satisfaire leurs -fantaisies, pour convertir un goût passager en un amour qui -commence sur la terre et doit se continuer dans le ciel. Le jour -où elles vous quitteront elles vous diront que le mot <i>je n'aime -plus</i> justifie l'abandon, comme le mot <i>j'aime</i> excusait leur -amour, que l'amour est involontaire. Doctrine absurde, cher! -Croyez-le, le véritable amour est éternel, infini, toujours semblable -à lui-même; il est égal et pur, sans démonstrations violentes; -il se voit en cheveux blancs, toujours jeune de cœur. -Rien de ces choses ne se trouve parmi les femmes mondaines, -elles jouent toutes la comédie: celle-ci vous intéressera par ses -malheurs, elle paraîtra la plus douce et la moins exigeante des -femmes; mais, quand elle se sera rendue nécessaire, elle vous -dominera lentement et vous fera faire ses volontés; vous voudrez -être diplomate, aller, venir, étudier les hommes, les intérêts, les -pays? non, vous resterez à Paris ou à sa terre, elle vous coudra -malicieusement à sa jupe; et plus vous montrerez de dévouement, -plus elle sera ingrate. Celle-là tentera de vous intéresser par sa -soumission, elle se fera votre page, elle vous suivra romanesquement -au bout du monde, elle se compromettra pour vous garder -et sera comme une pierre à votre cou. Vous vous noierez un jour, -et la femme surnagera. Les moins rusées des femmes ont des -piéges infinis; la plus imbécile triomphe par le peu de défiance -qu'elle excite; la moins dangereuse serait une femme galante qui -vous aimerait sans savoir pourquoi, qui vous quitterait sans motif, -et vous reprendrait par vanité. Mais toutes vous nuiront dans -le présent ou dans l'avenir. Toute jeune femme qui va dans le -monde, qui vit de plaisirs et de vaniteuses satisfactions, est une -<span class="pagenum">364</span> -femme à demi corrompue qui vous corrompra. Là, ne sera pas -la créature chaste et recueillie dans l'âme de laquelle vous régnerez -toujours. Ah! elle sera solitaire celle qui vous aimera: ses -plus belles fêtes seront vos regards, elle vivra de vos paroles. -Que cette femme soit donc pour vous le monde entier, car vous -serez tout pour elle: aimez-la bien, ne lui donnez ni chagrins -ni rivales, n'excitez pas sa jalousie. Être aimé, cher, être compris, -est le plus grand bonheur, je souhaite que vous le goûtiez, mais -ne compromettez pas la fleur de votre âme, soyez bien sûr du -cœur où vous placerez vos affections. Cette femme ne sera jamais -elle, elle ne devra jamais penser à elle, mais à vous; elle ne vous -disputera rien, elle n'entendra jamais ses propres intérêts et saura -flairer pour vous un danger là où vous n'en verrez point, là où -elle oubliera le sien propre; enfin si elle souffre, elle souffrira -sans se plaindre, elle n'aura point de coquetterie personnelle, -mais elle aura comme un respect de ce que vous aimerez en elle. -Répondez à cet amour en le surpassant. Si vous êtes assez heureux -pour rencontrer ce qui manquera toujours à votre pauvre -amie, un amour également inspiré, également ressenti; songez, -quelle que soit la perfection de cet amour, que dans une vallée -vivra pour vous une mère de qui le cœur est si creusé par le sentiment -dont vous l'avez rempli, que vous n'en pourrez jamais -trouver le fond. Oui, je vous porte une affection dont l'étendue -ne vous sera jamais connue: pour qu'elle se montre ce qu'elle est, -il faudrait que vous eussiez perdu cette belle intelligence, et alors -vous ne sauriez pas jusqu'où pourrait aller mon dévouement. -Suis-je suspecte en vous disant d'éviter les jeunes femmes, toutes -plus ou moins artificieuses, moqueuses, vaniteuses, futiles, gaspilleuses; -de vous attacher aux femmes influentes, à ces imposantes -douairières, pleines de sens comme l'était ma tante, et qui -vous serviront si bien, qui vous défendront contre les accusations -secrètes en les détruisant, qui diront de vous ce que vous ne pourriez -en dire vous-même? Enfin, ne suis-je pas généreuse en vous -ordonnant de réserver vos adorations pour l'ange au cœur pur? Si -ce mot, <i>noblesse oblige</i>, contient une grande partie de mes premières -recommandations, mes avis sur vos relations avec les -femmes sont aussi dans ce mot de chevalerie: <i>les servir toutes, -n'en aimer qu'une</i>.</p> - -<p>»Votre instruction est immense, votre cœur conservé par la -<span class="pagenum">365</span> -souffrance est resté sans souillure; tout est beau, tout est bien -en vous, <i>veuillez donc!</i> Votre avenir est maintenant dans ce -seul mot, le mot des grands hommes. N'est-ce pas, mon enfant, -que vous obéirez à votre Henriette, que vous lui permettrez de -continuer à vous dire ce qu'elle pense de vous et de vos rapports -avec le monde: j'ai dans l'âme un œil qui voit l'avenir pour -vous comme pour mes enfants, laissez-moi donc user de cette -faculté, à votre profit, don mystérieux que m'a fait la paix de -ma vie et qui, loin de s'affaiblir, s'entretient dans la solitude et -le silence. Je vous demande en retour de me donner un grand -bonheur: je veux vous voir grandissant parmi les hommes, sans -qu'un seul de vos succès me fasse plisser le front; je veux que -vous mettiez promptement votre fortune à la hauteur de votre -nom et pouvoir me dire que j'ai contribué mieux que par le désir -à votre grandeur. Cette secrète coopération est le seul plaisir -que je puisse me permettre. J'attendrai. Je ne vous dis pas adieu. -Nous sommes séparés, vous ne pouvez avoir ma main sous vos -lèvres; mais vous devez bien avoir entrevu quelle place vous occupez -dans le cœur de</p> - -<p class="rsign">»Votre <span class="smcap">Henriette</span>.»</p> - -</div> - -<p>Quand j'eus fini cette lettre, je sentais palpiter sous mes doigts -un cœur maternel au moment où j'étais encore glacé par le sévère -accueil de ma mère. Je devinai pourquoi la comtesse m'avait interdit -en Touraine la lecture de cette lettre, elle craignait sans -doute de voir tomber ma tête à ses pieds et de les sentir mouillés -par mes pleurs.</p> - -<p>Je fis enfin la connaissance de mon frère Charles qui jusqu'alors -avait été comme un étranger pour moi; mais il eut dans ses moindres -relations une morgue qui mettait trop de distance entre nous -pour que nous nous aimassions en frères; tous les sentiments doux -reposent sur l'égalité des âmes, et il n'y eut entre nous aucun -point de cohésion. Il m'enseignait doctoralement ces riens que l'esprit -ou le cœur devinent; à tout propos, il paraissait se défier de -moi; si je n'avais pas eu pour point d'appui mon amour, il m'eût -rendu gauche et bête en affectant de croire que je ne savais rien. -Néanmoins il me présenta dans le monde où ma niaiserie devait -faire valoir ses qualités. Sans les malheurs de mon enfance, j'aurais -pu prendre sa vanité de protecteur pour de l'amitié fraternelle; -<span class="pagenum">366</span> -mais la solitude morale produit les mêmes effets que la solitude -terrestre: le silence permet d'y apprécier les plus légers -retentissements, et l'habitude de se réfugier en soi-même développe -une sensibilité dont la délicatesse <ins id="cor_66" title="révès le lemoindre">révèle les moindres</ins> nuances -des affections qui nous touchent. Avant d'avoir connu madame -de Mortsauf, un regard dur me blessait, l'accent d'un mot brusque -me frappait au cœur; j'en gémissais, mais sans rien savoir de la -vie des caresses; tandis qu'à mon retour de Clochegourde, je pouvais -établir des comparaisons qui perfectionnaient ma science prématurée. -L'observation qui repose sur des souffrances ressenties -est incomplète. Le bonheur a sa lumière aussi. Je me laissai d'autant -plus volontiers écraser sous la supériorité du droit d'aînesse, -que je n'étais pas la dupe de Charles.</p> - -<p>J'allai seul chez la duchesse de Lenoncourt où je n'entendis -point parler d'Henriette, où personne, excepté le bon vieux duc, -la simplicité même, ne m'en parla; mais à la manière dont il me -reçut, je devinai les secrètes recommandations de sa fille. Au moment -où je commençais à perdre le niais étonnement que cause à -tout débutant la vue du grand monde, au moment où j'y entrevoyais -des plaisirs en comprenant les ressources qu'il offre aux -ambitieux, et que je me plaisais à mettre en usage les maximes -d'Henriette en admirant leur profonde vérité, les événements du -20 mars arrivèrent. Mon frère suivit la cour à Gand; moi, par le -conseil de la comtesse avec qui j'entretenais une correspondance -active de mon côté seulement, j'y accompagnai le duc de Lenoncourt. -La bienveillance habituelle du duc devint une sincère protection -quand il me vit attaché de cœur, de tête et de pied aux -Bourbons; il me présenta lui-même à Sa Majesté. Les courtisans -du malheur sont peu nombreux; la jeunesse a des admirations naïves, -des fidélités sans calcul; le roi savait juger les hommes; ce -qui n'eût pas été remarqué aux Tuileries le fut donc beaucoup à -Gand, et j'eus le bonheur de plaire à Louis XVIII. Une lettre de -madame de Mortsauf à son père, apportée avec des dépêches par un -émissaire des Vendéens et dans laquelle il y avait un mot pour -moi, m'apprit que Jacques était malade. Monsieur de Mortsauf au -désespoir autant de la mauvaise santé de son fils que de voir une -seconde émigration commencer sans lui, avait ajouté quelques -mots qui me firent deviner la situation de la bien-aimée. Tourmentée -par lui sans doute quand elle passait tous ses instants au -<span class="pagenum">367</span> -chevet de Jacques, n'ayant de repos ni le jour ni la nuit: supérieure -aux taquineries, mais sans force pour les dominer quand -elle employait toute son âme à soigner son enfant, Henriette devait -désirer le secours d'une amitié qui lui avait rendu la vie moins -pesante; ne fût-ce que pour s'en servir à occuper monsieur de -Mortsauf. Déjà plusieurs fois j'avais emmené le comte au dehors -quand il menaçait de la tourmenter; innocente ruse dont le succès -m'avait valu quelques-uns de ces regards qui expriment une reconnaissance -<ins id="cor_67" title="passionnnée">passionnée</ins> où l'amour voit des promesses. Quoique -je fusse impatient de marcher sur les traces de Charles envoyé récemment -au congrès de Vienne, quoique je voulusse au risque de -mes jours justifier les prédictions d'Henriette et m'affranchir de la -vassalité fraternelle, mon ambition, mes désirs d'indépendance, -l'intérêt que j'avais à ne pas quitter le roi, tout pâlit devant la -figure endolorie de madame de Mortsauf; je résolus de quitter la -cour de Gand pour aller servir la vraie souveraine. Dieu me récompensa. -L'émissaire envoyé par les Vendéens ne pouvait pas retourner -en France, le roi voulait un homme qui se dévouât à y -porter ses instructions. Le duc de Lenoncourt savait que le roi -n'oublierait point celui qui se chargerait de cette périlleuse entreprise; -il me fit agréer sans me consulter, et j'acceptai, bien heureux -de pouvoir me retrouver à Clochegourde tout en servant la -bonne cause.</p> - -<p>Après avoir eu, dès vingt et un ans, une audience du roi, je -revins en France où, soit à Paris, soit en Vendée, j'eus le bonheur -d'accomplir les intentions de Sa Majesté. Vers la fin de mai, -poursuivi par les autorités bonapartistes auxquelles j'étais signalé, -je fus obligé de fuir en homme qui semblait retourner à son manoir, -allant à pied de domaine en domaine, de bois en bois, à travers -la haute Vendée, le Bocage et le Poitou, changeant de route suivant -l'occurrence. J'atteignis Saumur, de Saumur je vins à Chinon, et -de Chinon, en une seule nuit, je gagnai les bois de Nueil où je -rencontrai le comte à cheval dans une lande; il me prit en croupe, -et m'amena chez lui, sans que nous eussions vu personne qui pût -me reconnaître.</p> - -<p>—Jacques est mieux, avait été son premier mot.</p> - -<p>Je lui avouai ma position de fantassin diplomatique traqué comme -une bête fauve, et le gentilhomme s'arma de son royalisme pour -disputer à monsieur de Chessel le danger de me recevoir. En apercevant -<span class="pagenum">368</span> -Clochegourde, il me sembla que les huit mois qui venaient -de s'écouler étaient un songe. Quand le comte dit à sa femme en -me précédant:—Devinez qui je vous amène?... Félix.</p> - -<p>—Est-ce possible! demanda-t-elle les bras pendants et le visage -stupéfié.</p> - -<p>Je me montrai, nous restâmes tous deux immobiles, elle clouée -sur son fauteuil, moi sur le seuil de sa porte, nous contemplant avec -l'avide fixité de deux amants qui veulent réparer par un seul regard -tout le temps perdu; mais honteuse d'une surprise qui laissait -son cœur sans voile, elle se leva, je m'approchai.</p> - -<p>—J'ai bien prié pour vous, me dit-elle après m'avoir tendu sa -main à baiser.</p> - -<p>Elle me demanda des nouvelles de son père; puis elle devina -ma fatigue, et alla s'occuper de mon gîte; tandis que le comte me -faisait donner à manger, car je mourais de faim. Ma chambre fut -celle qui se trouvait au-dessus de la sienne, celle de sa tante; elle -m'y fit conduire par le comte, après avoir mis le pied sur la première -marche de l'escalier en délibérant sans doute avec elle-même -si elle m'y accompagnerait; je me retournai, elle rougit, me souhaita -un bon sommeil, et se retira précipitamment. Quand je descendis -pour dîner, j'appris les désastres de Waterloo, la fuite de -Napoléon, la marche des alliés sur Paris et le retour probable des -Bourbons. Ces événements étaient tout pour le comte, ils ne furent -rien pour nous. Savez-vous la plus grande nouvelle, après les -enfants caressés, car je ne vous parle pas de mes alarmes en voyant -la comtesse pâle et maigrie; je connaissais le ravage que pouvait -faire un geste d'étonnement, et n'exprimai que du plaisir en la -voyant. La grande nouvelle pour nous fut: «—Vous aurez de la -glace!» Elle s'était souvent dépitée l'année dernière de ne pas -avoir d'eau assez fraîche pour moi qui, n'ayant pas d'autre boisson, -l'aimais glacée. Dieu sait au prix de combien d'importunités elle -avait fait construire une glacière! Vous savez mieux que personne -qu'il suffit à l'amour, d'un mot, d'un regard, d'une inflexion de -voix, d'une attention légère en apparence; son plus beau privilége -est de se prouver par lui-même. Hé! bien, son mot, son regard, -son plaisir me révélèrent l'étendue de ses sentiments, comme je -lui avais naguère dit tous les miens par ma conduite au trictrac. -Mais les naïfs témoignages de sa tendresse abondèrent: le septième -jour après mon arrivée, elle redevint fraîche; elle pétilla de santé, -<span class="pagenum">369</span> -de joie et de jeunesse; je retrouvai mon cher lys embelli, mieux -épanoui, de même que je trouvai mes trésors de cœur augmentés. -N'est-ce pas seulement chez les petits esprits, ou dans les cœurs -vulgaires, que l'absence amoindrit les sentiments, efface les traits -de l'âme et diminue les beautés de la personne aimée? Pour les -imaginations ardentes, pour les êtres chez lesquels l'enthousiasme -passe dans le sang, le teint d'une pourpre nouvelle, et chez qui la -passion prend les formes de la constance, l'absence n'a-t-elle pas -l'effet des supplices qui raffermissaient la foi des premiers chrétiens, -et leur rendaient Dieu visible? N'existe-t-il pas chez un cœur rempli -d'amour des souhaits incessants qui donnent plus de prix aux -formes désirées en les faisant entrevoir colorées par le feu des -rêves? n'éprouve-t-on pas des irritations qui communiquent le beau -de l'idéal aux traits adorés en les chargeant de pensées? Le passé, -repris souvenir à souvenir, s'agrandit; l'avenir se meuble d'espérances. -Entre deux cœurs où surabondent ces nuages électriques, -une première entrevue devint alors comme un bienfaisant orage -qui ravive la terre et la féconde en y portant les subites lumières -de la foudre. Combien de plaisirs suaves ne goûtai-je pas en voyant -que chez nous ces pensers, ces ressentiments étaient réciproques? -De quel œil charmé je suivis les progrès du bonheur chez Henriette! -Une femme qui revit sous les regards de l'aimé donne peut-être -une plus grande preuve de sentiment que celle qui meurt tuée par -un doute, ou séchée sur sa tige, faute de sève; je ne sais qui des -deux est la plus touchante. La renaissance de madame de Mortsauf fut -naturelle, comme les effets du mois de mai sur les prairies, comme -ceux du soleil et de l'onde sur les fleurs abattues. Comme notre -vallée d'amour, Henriette avait eu son hiver, elle renaissait comme -elle au printemps. Avant le dîner, nous descendîmes sur notre -chère terrasse. Là, tout en caressant la tête de son pauvre enfant, -devenu plus débile que je ne l'avais vu, qui marchait aux flancs de -sa mère, silencieux comme s'il couvait encore une maladie, elle -me raconta ses nuits passées au chevet du malade.—Durant ces -trois mois, elle avait, disait-elle, vécu d'une vie tout intérieure; -elle avait habité comme un palais sombre en craignant d'entrer en -de somptueux appartements où brillaient des lumières, où se donnaient -des fêtes à elle interdites, et à la porte desquels elle se tenait, -un œil à son enfant, l'autre sur une figure indistincte, une -oreille pour écouter les douleurs, une autre pour entendre une -<span class="pagenum">370</span> -voix. Elle disait des poésies suggérées par la solitude, comme aucun -poète n'en a jamais inventé; mais tout cela naïvement, sans -savoir qu'il y eût le moindre vestige d'amour, ni trace de voluptueuse -pensée, ni poésie orientalement suave, comme une rose du -Frangistan. Quand le comte nous rejoignit, elle continua du même -ton, en femme fière d'elle-même, qui peut jeter un regard d'orgueil -à son mari, et mettre sans rougir un baiser sur le front de -son fils. Elle avait beaucoup prié, elle avait tenu Jacques pendant -des nuits entières sous ses mains jointes, ne voulant pas qu'il -mourût.</p> - -<p>—J'allais, disait-elle, jusqu'aux portes du sanctuaire demander -sa vie à Dieu. Elle avait eu des visions; elle me les racontait; -mais au moment où elle prononça de sa voix d'ange ces paroles -merveilleuses:—Quand je dormais, mon cœur veillait!</p> - -<p>—C'est-à-dire que vous avez été presque folle, répondit le -comte en l'interrompant.</p> - -<p>Elle se tut, atteinte d'une vive douleur, comme si c'était la première -blessure reçue, comme si elle eût oublié que, depuis treize -ans, jamais cet homme n'avait manqué de lui décocher une flèche -au cœur. Oiseau sublime atteint dans son vol par ce grossier grain -de plomb, elle tomba dans un stupide abattement.</p> - -<p>—Hé! quoi, monsieur, dit-elle après une pause, jamais une de -mes paroles ne trouvera-t-elle grâce au tribunal de votre esprit? -n'aurez-vous jamais d'indulgence pour ma faiblesse, ni de compréhension -pour mes idées de femme?</p> - -<p>Elle s'arrêta. Déjà cet ange se repentait de ses murmures, et -mesurait d'un regard son passé comme son avenir: pourrait-elle -être comprise, n'allait-elle pas faire jaillir une virulente apostrophe? -Ses veines bleues battirent violemment dans ses tempes, -elle n'eut point de larmes, mais le vert de ses yeux devint pâle; -puis elle abaissa ses regards vers la terre pour ne pas voir dans les -miens sa peine agrandie, ses sentiments devinés, son âme caressée -en mon âme, et surtout la compatissance encolorée d'un jeune -amour prêt, comme un chien fidèle, à dévorer celui qui blesse sa -maîtresse, sans discuter ni la force ni la qualité de l'assaillant. En -ces cruels moments il fallait voir l'air de supériorité que prenait le -comte; il croyait triompher de sa femme, et l'accablait alors d'une -grêle de phrases qui répétaient la même idée et ressemblaient à -des coups de hache rendant le même son.</p> - -<p><span class="pagenum">371</span> -—Il est donc toujours le même? lui dis-je quand le comte -nous quitta forcément réclamé par son piqueur qui vint le -chercher.</p> - -<p>—Toujours, me répondit Jacques.</p> - -<p>—Toujours excellent, mon fils, dit-elle à Jacques en essayant -ainsi de soustraire monsieur de Mortsauf au jugement de ses enfants. -Vous voyez le présent, vous ignorez le passé, vous ne sauriez -critiquer votre père sans commettre quelque injustice; mais eussiez-vous -la douleur de voir votre père en faute, l'honneur des familles -exige que vous ensevelissiez de tels secrets dans le plus profond -silence.</p> - -<p>—Comment vont les changements à la Cassine et à la Rhétorière? -lui demandai-je pour la tirer de ses amères pensées.</p> - -<p>—Au delà de mes espérances, me dit-elle. Les bâtiments finis, -nous avons trouvé deux fermiers excellents qui ont pris l'une à -quatre mille cinq cents francs, impôts payés, l'autre à cinq mille -francs; et les baux sont consentis pour quinze ans. Nous avons déjà -planté trois mille pieds d'arbres sur les deux nouvelles fermes. Le -parent de Manette est enchanté d'avoir la Rabelaye. Martineau -tient la Baude. Le bien de nos quatre fermiers consiste en prés et -en bois, dans lesquels ils ne portent point, comme le font quelques -fermiers peu consciencieux, les fumiers destinés à nos terres -de labour. Ainsi <i>nos</i> efforts ont été couronnés par le plus beau -succès. Clochegourde, sans les réserves que nous nommons la -ferme du château, sans les bois ni les clos, rapporte dix-neuf -mille francs, et les plantations nous ont préparé de belles annuités. -Je bataille pour faire donner nos terres réservées à Martineau, -notre garde, qui maintenant peut se faire remplacer par son fils. Il -en offre trois mille francs si monsieur de Mortsauf veut lui bâtir -une ferme à la Commanderie. Nous pourrions alors dégager les -abords de Clochegourde, achever notre avenue projetée jusqu'au -chemin de Chinon, et n'avoir que nos vignes et nos bois à soigner. -Si le roi revient, <i>notre</i> pension reviendra; <i>nous</i> y consentirons -après quelques jours de croisière contre le bon sens de <i>notre</i> -femme. La fortune de Jacques sera donc indestructible. Ces derniers -résultats obtenus, je laisserai monsieur thésauriser pour Madeleine, -que le roi dotera d'ailleurs selon l'usage. J'ai la conscience -tranquille; ma tâche s'accomplit. Et vous? me dit-elle.</p> - -<p>Je lui expliquai ma mission, et lui fis voir combien son conseil -<span class="pagenum">372</span> -avait été fructueux et sage. Était-elle douée de seconde vue pour -ainsi pressentir les événements?</p> - -<p>—Ne vous l'ai-je pas écrit? dit-elle. Pour vous seul, je puis -exercer une faculté surprenante, dont je n'ai parlé qu'à monsieur -de la Berge, mon confesseur, et qu'il explique par une intervention -divine. Souvent, après quelques méditations profondes, provoquées -par des craintes sur l'état de mes enfants, mes yeux se -fermaient aux choses de la terre et voyaient dans une autre région: -quand j'y apercevais Jacques et Madeleine lumineux, ils -étaient pendant un certain temps en bonne santé; si je les y trouvais -enveloppés d'un brouillard, ils tombaient bientôt malades. -Pour vous, non-seulement je vous vois toujours brillant, mais -j'entends une voix douce qui m'explique sans paroles, par une -communication mentale, ce que vous devez faire. Par quelle loi -ne puis-je user de ce don merveilleux que pour mes enfants et -pour vous? dit-elle en tombant dans la rêverie. Dieu veut-il leur -servir de père? se demanda-t-elle après une pause.</p> - -<p>—Laissez-moi croire, lui dis-je, que je n'obéis qu'à vous!</p> - -<p>Elle me jeta l'un de ces sourires entièrement gracieux qui me -causaient une si grande ivresse de cœur, que je n'aurais pas alors -senti un coup mortel.</p> - -<p>—Dès que le roi sera dans Paris, allez-y, quittez Clochegourde, -reprit-elle. Autant il est dégradant de quêter des places et -des grâces, autant il est ridicule de ne pas être à portée de les -accepter. Il se fera de grands changements. Les hommes capables -et sûrs seront nécessaires au roi, ne lui manquez pas; vous entrerez -jeune aux affaires, et vous vous en trouverez bien; car, pour -les hommes d'état comme pour les acteurs, il est des choses de -métier que le génie ne révèle pas, il faut les apprendre. Mon père -tient ceci du duc de Choiseul. Songez à moi, me dit-elle après -une pause, faites-moi goûter les plaisirs de la supériorité dans une -âme toute à moi. N'êtes-vous pas mon fils?</p> - -<p>—Votre fils? repris-je d'un air boudeur.</p> - -<p>—Rien que mon fils, dit-elle en se moquant de moi, n'est-ce -pas avoir une assez belle place dans mon cœur?</p> - -<p>La cloche sonna le dîner, elle prit mon bras et s'y appuya complaisamment.</p> - -<p>—Vous avez grandi, me dit-elle en montant les escaliers. -Quand nous fûmes au perron, elle m'agita le bras comme si mes -<span class="pagenum">373</span> -regards l'atteignaient trop vivement; quoiqu'elle eût les yeux baissés, -elle savait bien que je ne regardais qu'elle; elle me dit alors -de cet air faussement impatienté, si gracieux, si coquet:—Allons, -voyez donc un peu notre chère vallée? Elle se retourna, mit -son ombrelle de soie blanche au-dessus de nos têtes, en collant -Jacques sur elle; et le geste de tête par lequel elle me montra -l'Indre, la toue, les prés, prouvait que depuis mon séjour et nos -promenades elle s'était entendue avec ces horizons fumeux, avec -leurs sinuosités vaporeuses. La nature était le manteau sous lequel -s'abritaient ses pensées. Elle savait maintenant ce que soupire le -rossignol pendant les nuits, et ce que répète le chantre des marais -en psalmodiant sa note plaintive.</p> - -<p>A huit heures, le soir, je fus témoin d'une scène qui m'émut -profondément et que je n'avais jamais pu voir, car je restais toujours -à jouer avec monsieur de Mortsauf, pendant qu'elle se passait -dans la salle à manger avant le coucher des enfants. La cloche -sonna deux coups, tous les gens de la maison vinrent.</p> - -<p>—Vous êtes notre hôte, soumettez-vous à la règle du couvent? -dit-elle en m'entraînant par la main avec cet air d'innocente raillerie -qui distingue les femmes vraiment pieuses.</p> - -<p>Le comte nous suivit. Maîtres, enfants, domestiques, tous s'agenouillèrent, -têtes nues, en se mettant à leurs places habituelles. -C'était le tour de Madeleine à dire les prières: la chère petite les -prononça de sa voix enfantine dont les tons ingénus se détachèrent -avec clarté dans l'harmonieux silence de la campagne et prêtèrent -aux phrases la sainte candeur de l'innocence, cette grâce des anges. -Ce fut la plus émouvante prière que j'aie entendue. La nature -répondait aux paroles de l'enfant par les mille bruissements du -soir, accompagnement d'orgue légèrement touché. Madeleine était -à droite de la comtesse et Jacques à la gauche. Les touffes gracieuses -de ces deux têtes entre lesquelles s'élevait la coiffure nattée -de la mère et que dominaient les cheveux entièrement blancs et le -crâne jauni de monsieur de Mortsauf, composaient un tableau dont -les couleurs répétaient en quelque sorte à l'esprit les idées réveillées -par les mélodies de la prière; enfin, pour satisfaire aux conditions -de l'unité qui marque le sublime, cette assemblée recueillie -était enveloppée par la lumière adoucie du couchant dont les teintes -rouges coloraient la salle, en laissant croire ainsi aux âmes, ou -poétiques, ou superstitieuses, que les feux du ciel visitaient ces -<span class="pagenum">374</span> -fidèles serviteurs de Dieu agenouillés là sans distinction de rang, -dans l'égalité voulue par l'Église. En me reportant aux jours de la -vie patriarcale, mes pensées agrandissaient encore cette scène déjà -si grande par sa simplicité. Les enfants dirent bonsoir à leur père, -les gens nous saluèrent, la comtesse s'en alla, donnant une main -à chaque enfant, et je rentrai dans le salon avec le comte.</p> - -<p>—Nous vous ferons faire votre salut par là et votre enfer par -ici, me dit-il en montrant le trictrac.</p> - -<p>La comtesse nous rejoignit une demi-heure après et avança son -métier près de notre table.</p> - -<p>—Ceci est pour vous, dit-elle en déroulant le canevas; mais -depuis trois mois l'ouvrage a bien langui. Entre cet œillet rouge -et cette rose, mon pauvre enfant a souffert.</p> - -<p>—Allons, allons, dit monsieur de Mortsauf, ne parlons pas de -cela. Six-cinq, monsieur l'envoyé du roi.</p> - -<p>Quand je me couchai, je me recueillis pour l'entendre allant et -venant dans sa chambre. Si elle demeura calme et pure, je fus travaillé -par des idées folles qu'inspiraient d'intolérables désirs.—Pourquoi -ne serait-elle pas à moi? me disais-je. Peut-être est-elle -comme moi, plongée dans cette tourbillonnante agitation des sens? -A une heure, je descendis, je pus marcher sans faire de bruit, -j'arrivai devant sa porte, je m'y couchai: l'oreille appliquée à la -fente, j'entendis son égale et douce respiration d'enfant. Quand le -froid m'eut saisi, je remontai, je me remis au lit et dormis tranquillement -jusqu'au matin. Je ne sais à quelle prédestination, à -quelle nature doit s'attribuer le plaisir que je trouve à m'avancer -jusqu'au bord des précipices, à sonder le gouffre du mal, à en interroger -le fond, en sentir le froid, et me retirer tout ému. Cette -heure de nuit passée au seuil de sa porte où j'ai pleuré de rage, -sans qu'elle ait jamais su que le lendemain elle avait marché sur -mes pleurs et sur mes baisers, sur sa vertu tour à tour détruite et -respectée, maudite et adorée; cette heure, sotte aux yeux de plusieurs, -est une inspiration de ce sentiment inconnu qui pousse des -militaires, quelques-uns m'ont dit avoir ainsi joué leur vie, à se -jeter devant une batterie pour <ins id="cor_68" title="s'avoir">savoir</ins> s'ils échapperaient à la mitraille, -et s'ils seraient heureux en chevauchant ainsi l'abîme des -probabilités, en fumant comme Jean Bart sur un tonneau de poudre. -Le lendemain j'allai cueillir et faire deux bouquets; le comte -les admira, lui que rien en ce genre n'émouvait, et pour qui le -<span class="pagenum">375</span> -mot de Champcenetz, «il fait des cachots en Espagne,» semblait -avoir été dit.</p> - -<p>Je passai quelques jours à Clochegourde, n'allant faire que de -courtes visites à Frapesle, où je dînai trois fois cependant. L'armée -française vint occuper Tours. Quoique je fusse évidemment la -vie et la santé de madame de Mortsauf, elle me conjura de gagner -Châteauroux, pour revenir en toute hâte à Paris, par Issoudun et -Orléans. Je voulus résister, elle commanda disant que le génie familier -avait parlé; j'obéis. Nos adieux furent cette fois trempés de -larmes, elle craignait pour moi l'entraînement du monde où j'allais -vivre. Ne fallait-il pas entrer sérieusement dans le tournoiement -des intérêts, des passions, des plaisirs qui font de Paris une -mer aussi dangereuse aux chastes amours qu'à la pureté des consciences. -Je lui promis de lui écrire chaque soir les événements et -les pensées de la journée, même les plus frivoles. A cette promesse, -elle appuya sa tête <ins id="cor_69" title="allanguie">alanguie</ins> sur mon épaule, et me dit:—N'oubliez -rien, tout m'intéressera.</p> - -<p>Elle me donna des lettres pour le duc et la duchesse chez lesquels -j'allai le second jour de mon arrivée.</p> - -<p>—Vous avez du bonheur, me dit le duc, dînez ici, venez avec -moi ce soir au château, votre fortune est faite. Le roi vous a -nommé ce matin, en disant: «Il est jeune, capable et fidèle!» Et -le roi regrettait de ne pas savoir si vous étiez mort ou vivant, en -quel lieu vous avaient jeté les événements, après vous être si bien -acquitté de votre mission.</p> - -<p>Le soir j'étais maître des requêtes au Conseil-d'État, et j'avais -auprès du roi Louis XVIII un emploi secret d'une durée égale à -celle de son règne, place de confiance, sans faveur éclatante, mais -sans chance de disgrâce, qui me mit au cœur du gouvernement et -fut la source de mes prospérités. Madame de Mortsauf avait vu -juste, je lui devais donc tout: pouvoir et richesse, le bonheur et la -science; elle me guidait et m'encourageait, purifiait mon cœur et -donnait à mes vouloirs cette unité sans laquelle les forces de la jeunesse -se dépensent inutilement. Plus tard j'eus un collègue. Chacun -de nous fut de service pendant six mois. Nous pouvions nous -suppléer l'un l'autre au besoin; nous avions une chambre au château, -notre voiture et de larges rétributions pour nos frais quand -nous étions obligés de voyager. Singulière situation! Être les disciples -secrets d'un monarque à la politique duquel ses ennemis ont -<span class="pagenum">376</span> -rendu depuis une éclatante justice, de l'entendre jugeant tout, <ins id="cor_70" title="inrieur">intérieur</ins>, -extérieur, d'être sans influence patente, et de se voir parfois -consultés comme Laforêt par Molière, de sentir les hésitations -d'une vieille expérience, affermies par la conscience de la jeunesse. -Notre avenir était d'ailleurs fixé de manière à satisfaire l'ambition. -Outre mes appointements de maître des requêtes, payés par le budget -du Conseil d'État, le roi me donnait mille francs par mois sur -sa cassette, et me remettait souvent lui-même quelques gratifications. -Quoique le roi sentît qu'un jeune homme de vingt-trois ans -ne résisterait pas long-temps au travail dont il m'accablait, mon -collègue, aujourd'hui pair de France, ne fut choisi que vers le -mois d'août 1817. Ce choix était si difficile, nos fonctions exigeaient -tant de qualités, que le roi fut long-temps à se décider. Il me fit -l'honneur de me demander quel était celui des jeunes gens entre -lesquels il hésitait avec qui je m'accorderais le mieux. Parmi eux -se trouvait un de mes camarades de la pension Lepître, et je ne -l'indiquai point, Sa Majesté me demanda pourquoi.</p> - -<p>—Le Roi, lui dis-je, a choisi des hommes également fidèles, mais -de capacités différentes, j'ai nommé celui que je crois le plus habile, -certain de toujours bien vivre avec lui.</p> - -<p>Mon jugement coïncidait avec celui du roi, qui me sut toujours -gré du sacrifice que j'avais fait. En cette occasion, il me dit:—Vous -serez Monsieur le Premier. Il ne laissa pas ignorer cette circonstance -à mon collègue qui, en retour de ce service, m'accorda -son amitié. La considération que me marqua le duc de Lenoncourt -donna la mesure à celle dont m'environna le monde. Ces mots: -«Le roi prend un vif intérêt à ce jeune homme; ce jeune homme -a de l'avenir, le roi le goûte,» auraient tenu lieu de talents, mais -ils communiquaient au gracieux accueil dont les jeunes gens sont -l'objet ce je ne sais quoi qu'on accorde au pouvoir. Soit chez le -duc de Lenoncourt, soit chez ma sœur qui épousa vers ce temps -son cousin le marquis de Listomère, le fils de la vieille parente chez -qui j'allais à l'île Saint-Louis, je fis insensiblement la connaissance -des personnes les plus influentes au faubourg Saint-Germain.</p> - -<p>Henriette me mit bientôt au cœur de la société dite le Petit-Château, -par les soins de la princesse de Blamont-Chauvry, de qui elle -était la petite-belle-nièce; elle lui écrivit si chaleureusement à mon -sujet, que la princesse m'invita sur-le-champ à la venir voir; je la -cultivai, je sus lui plaire, et elle devint non pas ma protectrice, -<span class="pagenum">377</span> -mais une amie dont les sentiments eurent je ne sais quoi de maternel. -La vieille princesse prit à cœur de me lier avec sa fille madame -d'Espard, avec la duchesse de Langeais, la vicomtesse de Beauséant -et la duchesse de Maufrigneuse, des femmes qui tour à tour tinrent -le sceptre de la mode et qui furent d'autant plus gracieuses pour -moi, que j'étais sans prétention auprès d'elles, et toujours prêt à -leur être agréable. Mon frère Charles, loin de me renier, s'appuya -dès lors sur moi; mais ce rapide succès lui inspira une secrète jalousie -qui plus tard me causa bien des chagrins. Mon père et ma -mère, surpris de cette fortune inespérée, sentirent leur vanité flattée, -et m'adoptèrent enfin pour leur fils; mais, comme leur sentiment -était en quelque sorte artificiel, pour ne pas dire joué, ce -retour eut peu d'influence sur un cœur ulcéré; d'ailleurs, les affections -entachées d'égoïsme excitent peu les sympathies; le cœur -abhorre les calculs et les profits de tout genre.</p> - -<p>J'écrivais fidèlement à ma chère Henriette, qui me répondait -une ou deux lettres par mois. Son esprit planait ainsi sur moi, ses -pensées traversaient les distances et me faisaient une atmosphère -pure. Aucune femme ne pouvait me captiver. Le roi sut ma réserve; -sous ce rapport, il était de l'école de Louis XV, et me nommait -en riant mademoiselle de Vandenesse, mais la sagesse de ma -conduite lui plaisait fort. J'ai la conviction que la patience dont -j'avais pris l'habitude pendant mon enfance et surtout à Clochegourde -servit beaucoup à me concilier les bonnes grâces du roi, -qui fut toujours excellent pour moi. Il eut sans doute la fantaisie -de lire mes lettres, car il ne fut pas long-temps la dupe de ma vie -de demoiselle. Un jour, le duc était de service, j'écrivais sous la -dictée du roi, qui, voyant entrer le duc de Lenoncourt, nous enveloppa -d'un regard malicieux.</p> - -<p>—Hé! bien, ce diable de Mortsauf veut donc toujours vivre? -lui dit-il de sa belle voix d'argent à laquelle il savait communiquer -à volonté le mordant de l'épigramme.</p> - -<p>—Toujours, répondit le duc.</p> - -<p>—La comtesse de Mortsauf est un ange que je voudrais cependant -bien voir ici, reprit le roi; mais si je ne puis rien, mon chancelier, -dit-il en se tournant vers moi, sera plus heureux. Vous avez -six mois à vous, je me décide à vous donner pour collègue le -jeune homme dont nous parlions hier. Amusez-vous bien à Clochegourde, -monsieur Caton! Et il se fit rouler hors du cabinet en souriant.</p> - -<p><span class="pagenum">378</span> -Je volai comme une hirondelle en Touraine. Pour la première -fois j'allais me montrer à celle que j'aimais, non-seulement un peu -moins niais, mais encore dans l'appareil d'un jeune homme élégant -dont les manières avaient été formées par les salons les plus polis, -dont l'éducation avait été achevée par les femmes les plus gracieuses, -qui avait enfin recueilli le prix de ses souffrances, et -qui avait mis en usage l'expérience du plus bel ange que le ciel -ait commis à la garde d'un enfant. Vous savez comment j'étais -équipé pendant les trois mois de mon premier séjour à Frapesle. -Quand je revins à Clochegourde lors de ma mission en Vendée, j'étais -vêtu comme un chasseur. Je portais une veste verte à boutons -blancs rougis, un pantalon à raies, des guêtres de cuir et des souliers. -La marche, les halliers m'avaient si mal arrangé, que le comte -fut obligé de me prêter du linge. Cette fois, deux ans de séjour à -Paris, l'habitude d'être avec le roi, les façons de la fortune, ma -croissance achevée, une physionomie jeune qui recevait un lustre -inexplicable de la placidité d'une âme magnétiquement unie à l'âme -pure qui de <ins id="cor_71" title="Clochegourche">Clochegourde</ins> rayonnait sur moi, tout m'avait transformé: -j'avais de l'assurance sans fatuité, j'avais un contentement -intérieur de me trouver, malgré ma jeunesse, au sommet des affaires; -j'avais la conscience d'être le soutien secret de la plus adorable -femme qui fût ici-bas, son espoir inavoué. Peut-être eus-je un -petit mouvement de vanité quand le fouet des postillons claqua dans -la nouvelle avenue qui de la route de Chinon menait à Clochegourde, -et qu'une grille que je ne connaissais pas s'ouvrit au milieu -d'une enceinte circulaire récemment bâtie. Je n'avais pas écrit mon -arrivée à la comtesse, voulant lui causer une surprise, et j'eus doublement -tort: d'abord, elle éprouva le saisissement que donne un -plaisir long-temps espéré, mais considéré comme impossible; puis, -elle me prouva que toutes les surprises calculées étaient de mauvais -goût.</p> - -<p>Quand Henriette vit le jeune homme là où elle n'avait jamais vu -qu'un enfant, elle abaissa son regard vers la terre par un mouvement -d'une tragique lenteur; elle se laissa prendre et baiser la main -sans témoigner ce plaisir intime dont j'étais averti par son frisonnement -de sensitive; et quand elle releva son visage pour me regarder -encore, je la trouvai pâle.</p> - -<p>—Hé! bien, vous n'oubliez donc pas vos vieux amis? me dit -monsieur <ins id="cor_72" title="inséré «de»">de</ins> Mortsauf, qui n'était ni changé ni vieilli.</p> - -<p><span class="pagenum">379</span> -Les deux enfants me sautèrent au cou. J'aperçus à la porte la figure -grave de l'abbé de Dominis, précepteur de Jacques.</p> - -<p>—Oui, dis-je au comte; j'aurai désormais par an six mois de -liberté qui vous appartiendront toujours. Hé! bien, qu'avez-vous? -dis-je à la comtesse en lui passant mon bras pour lui envelopper la -taille et la soutenir, en présence de tous les siens.</p> - -<p>—Oh! laissez-moi, me dit-elle en bondissant, ce n'est rien.</p> - -<p>Je lus dans son âme, et répondis à sa pensée secrète en lui disant:—Ne -reconnaissez-vous donc plus votre fidèle esclave?</p> - -<p>Elle prit mon bras, quitta le comte, ses enfants, l'abbé, les -gens accourus, et me mena loin de tous en tournant le boulingrin, -mais en restant sous leurs yeux; puis, quand elle jugea que sa -voix ne serait point entendue:—Félix, mon ami, dit-elle, pardonnez -la peur à qui n'a qu'un fil pour se diriger dans un labyrinthe -souterrain, et qui tremble de le voir se briser. Répétez-moi -que je suis plus que jamais Henriette pour vous, que vous ne m'abandonnerez -point, que rien ne prévaudra contre moi, que vous -serez toujours un ami dévoué. J'ai vu tout à coup dans l'avenir, -et vous n'y étiez pas, comme toujours, la face brillante et les yeux -sur moi; vous me tourniez le dos.</p> - -<p>—Henriette, idole dont le culte l'emporte sur celui de Dieu, -lys, fleur de ma vie, comment ne savez-vous donc plus, vous qui -êtes ma conscience, que je me suis si bien incarné à votre cœur -que mon âme est ici quand ma personne est à Paris? Faut-il donc -vous dire que je suis venu en dix-sept heures, que chaque tour de -roue emportait un monde de pensées et de désirs qui a éclaté comme -une tempête aussitôt que je vous ai vue...</p> - -<p>—Dites, dites! Je suis sûre de moi, je puis vous entendre sans -crime. Dieu ne veut pas que je meure: il vous envoie à moi comme -il dispense son souffle à ses créations, comme il épand la pluie des -nuées sur une terre aride; dites, dites! m'aimez-vous saintement?</p> - -<p>—Saintement.</p> - -<p>—A jamais?</p> - -<p>—A jamais.</p> - -<p>—Comme une vierge Marie, qui doit rester dans ses voiles et -sous sa couronne blanche?</p> - -<p>—Comme une vierge Marie visible.</p> - -<p>—Comme une sœur?</p> - -<p><span class="pagenum">380</span> -—Comme une sœur trop aimée.</p> - -<p>—Comme une mère?</p> - -<p>—Comme une mère secrètement désirée.</p> - -<p>—Chevaleresquement, sans espoir?</p> - -<p>—Chevaleresquement, mais avec espoir.</p> - -<p>—Enfin, comme si vous n'aviez encore que vingt ans, et que -vous portiez votre petit méchant habit bleu du bal?</p> - -<p>—Oh! mieux. Je vous aime ainsi, et je vous aime encore -comme... Elle me regarda dans une vive appréhension... comme -vous aimait votre tante.</p> - -<p>—Je suis heureuse: vous avez dissipé mes terreurs, dit-elle en -revenant vers la famille étonnée de notre conférence secrète; mais -soyez bien enfant ici! car vous êtes encore un enfant. Si votre politique -est d'être homme avec le roi, sachez, monsieur qu'ici la -vôtre est de rester enfant. Enfant, vous serez aimé. Je résisterai -toujours à la force de l'homme; mais que refuserais-je à l'enfant! -rien: il ne peut rien vouloir que je ne puisse accorder.—Les secrets -sont dits, fit-elle en regardant le comte d'un air malicieux -où reparaissait la jeune fille et son caractère primitif. Je vous laisse, -je vais m'habiller.</p> - -<p>Jamais, depuis trois ans, je n'avais entendu sa voix si pleinement -heureuse. Pour la première fois je connus ces jolis cris -d'hirondelle, ces notes enfantines dont je vous ai parlé. J'apportais -un équipage de chasse à Jacques, à Madeleine une boîte à ouvrage -dont sa mère se servit toujours; enfin je réparai la mesquinerie à -laquelle m'avait condamné jadis la parcimonie de ma mère. La joie -que témoignaient les deux enfants, enchantés de se montrer l'un -à l'autre leurs cadeaux, parut importuner le comte, toujours chagrin -quand on ne s'occupait pas de lui. Je fis un signe d'intelligence -à Madeleine, et je suivis le comte, qui voulait causer de -lui-même avec moi. Il m'emmena vers la terrasse; mais nous -nous arrêtâmes sur le perron à chaque fait grave dont il m'entretenait.</p> - -<p>—Mon pauvre Félix, me dit-il, vous les voyez tous heureux -et bien portants: moi, je fais ombre au tableau: j'ai pris leurs -maux, et je bénis Dieu de me les avoir donnés. Autrefois j'ignorais -ce que j'avais; mais aujourd'hui je le sais: j'ai le pylore attaqué, -je ne digère plus rien.</p> - -<p>—Par quel hasard êtes-vous devenu savant comme un professeur -<span class="pagenum">381</span> -de l'École de médecine? lui dis-je en souriant. Votre médecin est-il -assez indiscret pour vous dire ainsi...</p> - -<p>—Dieu me préserve de consulter les médecins, s'écria-t-il en -manifestant la répulsion que la plupart des malades imaginaires -éprouvent pour la médecine.</p> - -<p>Je subis alors une conversation folle, pendant laquelle il me fit -les plus ridicules confidences, se plaignant de sa femme, de ses -gens, de ses enfants et de la vie, en prenant un plaisir évident à -répéter ses dires de tous les jours à un ami qui, ne les connaissant -pas, pouvait s'en étonner, et que la politesse obligeait à l'écouter -avec intérêt. Il dut être content de moi, car je lui prêtais -une profonde attention, en essayant de pénétrer ce caractère inconcevable, -et de deviner les nouveaux tourments qu'il infligeait à -sa femme et qu'elle me taisait. Henriette mit fin à ce monologue -en apparaissant sur le perron, le comte l'aperçut, hocha la tête -et me dit:—Vous m'écoutez, vous, Félix; mais ici personne ne -me plaint!</p> - -<p>Il s'en alla comme s'il eût eu la conscience du trouble qu'il aurait -porté dans mon entretien avec Henriette, ou que, par une attention -chevaleresque pour elle, il eût su qu'il lui faisait plaisir en -nous laissant seuls. Son caractère offrait des désinences vraiment -inexplicables, car il était jaloux comme le sont tous les gens faibles; -mais aussi sa confiance dans la sainteté de sa femme était -sans bornes; peut-être même les souffrances de son amour-propre -blessé par la supériorité de cette haute vertu engendraient-elles -son opposition constante aux volontés de la comtesse, qu'il bravait -comme les enfants bravent leurs maîtres ou leurs mères. Jacques -prenait sa leçon, Madeleine faisait sa toilette: pendant une heure -environ je pus donc me promener seul avec la comtesse sur la -terrasse.</p> - -<p>—Hé! bien, cher ange, lui dis-je, la chaîne s'est alourdie, -les sables se sont enflammés, les épines ne multiplient?</p> - -<p>—Taisez-vous, me dit-elle en devinant les pensées que m'avait -suggérées ma conversation avec le comte; vous êtes ici, tout est -oublié! Je ne souffre point, je n'ai pas souffert!</p> - -<p>Elle fit quelques pas légers, comme pour aérer sa blanche toilette, -pour livrer au zéphyr ses ruches de tulle neigeuses, ses -manches flottantes, ses rubans frais, sa pèlerine et les boucles fluides -de sa coiffure à la Sévigné; et je la vis pour la première fois, -<span class="pagenum">382</span> -jeune fille, gaie de sa gaieté naturelle, prête à jouer comme un enfant. -Je connus alors et les larmes du bonheur et la joie que l'homme -éprouve à donner le plaisir.</p> - -<p>—Belle fleur humaine que caresse ma pensée et que baise mon -âme! ô mon lys! lui dis-je, toujours intact et droit sur sa tige, -toujours blanc, fier, parfumé, solitaire!</p> - -<p>—Assez, monsieur, dit-elle en souriant. Parlez-moi de vous, -racontez-moi bien tout.</p> - -<p>Nous eûmes alors sous cette mobile voûte de feuillages frémissants -une longue conversation pleine de parenthèses interminables, -prise, quittée et reprise, où je la mis au fait de ma vie, de mes -occupations; je lui décrivis mon appartement à Paris, car elle -voulut tout savoir; et, bonheur alors inapprécié, je n'avais rien à -lui cacher. En connaissant ainsi mon âme et tous les détails de -cette existence remplie par d'écrasants travaux, en apprenant l'étendue -de ces fonctions où, sans une probité sévère, on pouvait -si facilement tromper, s'enrichir, mais que j'exerçais avec tant de -rigueur que le roi, lui dis-je, m'appelait <i>mademoiselle de Vandenesse</i>, -elle saisit ma main et la baisa en y laissant tomber une -larme de joie. Cette subite transposition des rôles, cet éloge si -magnifique, cette pensée si rapidement exprimée, mais plus rapidement -comprise: «Voici le maître que j'aurais voulu, voilà mon -rêve!» tout ce qu'il y avait d'aveux dans cette action, où l'abaissement -était de la grandeur, où l'amour se trahissait dans une -région interdite aux sens, cet orage de choses célestes me tomba -sur le cœur et m'écrasa. Je me sentis petit, j'aurais voulu mourir -à ses pieds.</p> - -<p>—Ah! dis-je, vous nous surpasserez toujours en tout. Comment -pouvez-vous douter de moi? car on en a douté tout à l'heure, -Henriette.</p> - -<p>—Non pour le présent, reprit-elle en me regardant avec une -douceur ineffable qui, pour moi seulement, voilait la lumière de -ses yeux; mais en vous voyant si beau, je me suis dit:—Nos -projets sur Madeleine seront dérangés par quelque femme qui devinera -les trésors cachés dans votre cœur, qui vous adorera, qui -nous volera notre Félix et brisera tout ici.</p> - -<p>—Toujours Madeleine! dis-je en exprimant une surprise dont -elle ne s'affligea qu'à demi. Est-ce donc à Madeleine que je suis -fidèle?</p> - -<p><span class="pagenum">383</span> -Nous tombâmes dans un silence que monsieur de Mortsauf vint -malencontreusement interrompre. Je dus, le cœur plein, soutenir -une conversation hérissée de difficultés, où mes sincères réponses -sur la politique alors suivie par le roi heurtèrent les idées du comte -qui me força d'expliquer les intentions de Sa Majesté. Malgré mes -interrogations sur ses chevaux, sur la situation de ses affaires agricoles, -s'il était content de ses cinq fermes, s'il couperait les arbres -d'une vieille avenue; il en revenait toujours à la politique avec une -taquinerie de vieille fille et une persistance d'enfant, car ces sortes -d'esprits se heurtent volontiers aux endroits où brille la lumière, -ils y retournent toujours en bourdonnant sans rien pénétrer, et fatiguent -l'âme comme les grosses mouches fatiguent l'oreille en fredonnant -le long des vitres. Henriette se taisait. Pour éteindre cette -conversation que la chaleur du jeune âge pouvait enflammer, je -répondis par des monosyllabes approbatifs en évitant ainsi d'inutiles -discussions; mais monsieur de Mortsauf avait beaucoup trop -d'esprit pour ne pas sentir tout ce que ma politesse avait d'injurieux. -Au moment où, fâché d'avoir toujours raison, il se cabra, -ses sourcils et les rides de son front jouèrent, ses yeux jaunes éclatèrent, -son nez ensanglanté se colora davantage, comme le jour -où, pour la première fois, je fus témoin d'un de ses accès de démence; -Henriette me jeta des regards suppliants en me faisant -comprendre qu'elle ne pouvait déployer en ma faveur l'autorité -dont elle usait pour justifier ou pour défendre ses enfants. Je répondis -alors au comte en le prenant au sérieux et maniant avec une -excessive adresse son esprit ombrageux.</p> - -<p>—Pauvre cher, pauvre cher! disait-elle en murmurant plusieurs -fois ces deux mots qui arrivaient à mon oreille comme une -brise. Puis quand elle crut pouvoir intervenir avec succès, elle -nous dit en s'arrêtant:—Savez-vous, messieurs, que vous êtes -parfaitement ennuyeux?</p> - -<p>Ramené par cette interrogation à la chevaleresque obéissance -due aux femmes, le comte cessa de parler politique; nous l'ennuyâmes -à notre tour en disant des riens, et il nous laissa libres de -nous promener en prétendant que la tête lui tournait à parcourir -ainsi continuellement le même espace.</p> - -<p>Mes tristes conjectures étaient vraies. Les doux paysages, la tiède -atmosphère, le beau ciel, l'enivrante poésie de cette vallée qui, -pendant quinze ans, avait calmé les lancinantes fantaisies de ce -<span class="pagenum">384</span> -malade, étaient impuissants aujourd'hui. A l'époque de la vie où -chez les autres hommes les aspérités se fondent et les angles -s'émoussent, le caractère du vieux gentilhomme était encore devenu -plus agressif que par le passé. Depuis quelques mois, il contredisait -pour contredire, sans raison, sans justifier ses opinions: -il demandait le pourquoi de toute chose, s'inquiétait d'un retard -ou d'une commission, se mêlait à tout propos des affaires intérieures, -et se faisait rendre compte des moindres minuties du ménage -de manière à fatiguer sa femme ou ses gens, en ne leur laissant -point leur libre arbitre. Jadis il ne s'irritait jamais sans quelque -motif spécieux, maintenant son irritation était constante. Peut-être -les soins de sa fortune, les spéculations de l'agriculture, une vie -de mouvement avaient-ils jusqu'alors détourné son humeur atrabilaire -en donnant une pâture à ses inquiétudes, en employant -l'activité de son esprit; et peut-être aujourd'hui le manque d'occupations -mettait-il sa maladie aux prises avec elle-même; ne -s'exerçant plus au dehors, elle se produisait par des idées fixes, le -<i>moi</i> moral s'était emparé du <i>moi</i> physique. Il était devenu son -propre médecin; il compulsait des livres de médecine, croyait avoir -les maladies dont il lisait les descriptions, et prenait alors pour sa -santé des précautions inouïes, variables, impossibles à prévoir, -partant impossibles à contenter. Tantôt il ne voulait pas de bruit, et -quand la comtesse établissait autour de lui un silence absolu, tout -à coup il se plaignait d'être comme dans une tombe, il disait -qu'il y avait un milieu entre ne pas faire du bruit et le néant de la -Trappe. Tantôt il affectait une parfaite indifférence des choses terrestres, -la maison entière respirait; ses enfants jouaient, les travaux -ménagers s'accomplissaient sans aucune critique; soudain au -milieu du bruit, il s'écriait lamentablement:—«On veut me -tuer!»—Ma chère, s'il s'agissait de vos enfants, vous sauriez bien -deviner ce qui les gêne, disait-il à sa femme en aggravant l'injustice -de ces paroles par le ton aigre et froid dont il les accompagnait. Il -se vêtait et se devêtait à tout moment, en étudiant les plus légères -variations de l'atmosphère, et ne faisait rien sans consulter le baromètre. -Malgré les maternelles attentions de sa femme, il ne -trouvait aucune nourriture à son goût, car il prétendait avoir un -estomac délabré dont les douloureuses digestions lui causaient des -insomnies continuelles; et néanmoins il mangeait, buvait, digérait, -dormait avec une perfection que le plus savant médecin aurait -<span class="pagenum">385</span> -admirée. Ses volontés changeantes lassaient les gens de sa maison, -qui, routiniers comme le sont tous les domestiques, étaient -incapables de se conformer aux exigences de systèmes incessamment -contraires. Le comte ordonnait-il de tenir les fenêtres ouvertes -sous prétexte que le grand air était désormais nécessaire à -sa santé; quelques jours après, le grand air, ou trop humide ou -trop chaud, devenait intolérable; il grondait alors, il entamait une -querelle, et, pour avoir raison, il niait souvent sa consigne antérieure. -Ce défaut de mémoire ou cette mauvaise foi lui donnait gain -de cause dans toutes les discussions où sa femme essayait de l'opposer -à lui-même. L'habitation de Clochegourde était devenue si -insupportable que l'abbé de Dominis, homme profondément instruit, -avait pris le parti de chercher la résolution de quelques -problèmes, et se retranchait dans une distraction affectée. La comtesse -n'espérait plus, comme par le passé, pouvoir enfermer dans -le cercle de la famille les accès de ces folles colères; déjà les gens -de la maison avaient été témoins de scènes où l'exaspération sans -motif de ce vieillard prématuré passa les bornes; ils étaient si dévoués -à la comtesse qu'il n'en transpirait rien au dehors, mais elle -redoutait chaque jour un éclat public de ce délire que le respect -humain ne contenait plus. J'appris plus tard d'affreux détails sur -la conduite du comte envers sa femme; au lieu de la consoler, il -l'accablait de sinistres prédictions et la rendait responsable des -malheurs à venir, parce qu'elle refusait les médications insensées -auxquelles il voulait soumettre ses enfants. La comtesse se promenait-elle -avec Jacques et Madeleine, le comte lui prédisait un orage, -malgré la pureté du ciel; si par hasard l'événement justifiait son -pronostic, la satisfaction de son amour-propre le rendait insensible -au mal de ses enfants; l'un d'eux était-il indisposé, le comte employait -tout son esprit à rechercher la cause de cette souffrance -dans le système de soins adopté par sa femme et qu'il épiloguait -dans les plus minces détails, en concluant toujours par ces mots -assassins: «Si vos enfants retombent malades, vous l'aurez bien -voulu.» Il agissait ainsi dans les moindres détails de l'administration -domestique où il ne voyait jamais que le pire côté des choses, se -faisant à tout propos <i>l'avocat du diable</i>, suivant une expression -de son vieux cocher. La comtesse avait indiqué pour Jacques et -Madeleine des heures de repas différentes des siennes, et les avait -ainsi soustraits à la terrible action de la maladie du comte, en attirant -<span class="pagenum">386</span> -sur elle tous les orages. Madeleine et Jacques voyaient rarement -leur père. Par une de ces hallucinations particulières aux -égoïstes, le comte n'avait pas la plus légère conscience du mal dont -il était l'auteur. Dans la conversation confidentielle que nous avions -eue, il s'était surtout plaint d'être trop bon pour tous les siens. Il -maniait donc le fléau, abattait, brisait tout autour de lui comme eût -fait un singe; puis, après avoir blessé sa victime, il niait l'avoir -touchée. Je compris alors d'où provenaient les lignes comme marquées -avec le fil d'un rasoir sur le front de la comtesse, et que -j'avais aperçues en la revoyant. Il est chez les âmes nobles une pudeur -qui les empêche d'exprimer leurs souffrances, elles en dérobent -orgueilleusement l'étendue à ceux qu'elles aiment par un -sentiment de charité voluptueuse. Aussi, malgré mes instances, -n'arrachai-je pas tout d'un coup cette confidence à Henriette. Elle -craignait de me chagriner, elle me faisait des aveux interrompus -par de subites rougeurs; mais j'eus bientôt deviné l'aggravation que -le désœuvrement du comte avait apportée dans les peines domestiques -de Clochegourde.</p> - -<p>—Henriette, lui dis-je quelques jours après, en lui prouvant -que j'avais mesuré la profondeur de ses nouvelles misères, n'avez-vous -pas eu tort de si bien arranger votre terre que le comte n'y -trouve plus à s'occuper?</p> - -<p>—Cher, me dit-elle en souriant, ma situation est assez critique -pour mériter toute mon attention, croyez que j'en ai bien étudié -les ressources, et toutes sont épuisées. En effet, les tracasseries ont -toujours été grandissant. Comme monsieur de Mortsauf et moi nous -sommes toujours en présence, je ne puis les affaiblir en les divisant -sur plusieurs points, tout serait également douloureux pour moi. -J'ai songé à distraire monsieur de Mortsauf, en lui conseillant d'établir -une magnanerie à Clochegourde où il existe déjà quelques -mûriers, vestiges de l'ancienne industrie de la Touraine; mais j'ai -reconnu qu'il serait tout aussi despote au logis, et que j'aurais de -plus les mille ennuis de cette entreprise. Apprenez, monsieur l'observateur, -me dit-elle, que dans le jeune âge les mauvaises qualités -de l'homme sont contenues par le monde, arrêtées dans leur essor -par le jeu des passions, gênées par le respect humain; plus tard, -dans la solitude, chez un homme âgé, les petits défauts se montrent -d'autant plus terribles qu'ils ont été long-temps comprimés. -Les faiblesses humaines sont essentiellement lâches, elles ne comportent -<span class="pagenum">387</span> -ni paix ni trêve; ce que vous leur avez accordé hier, elles -l'exigent aujourd'hui, demain et toujours; elles s'établissent dans -les concessions et les étendent. La puissance est clémente, elle se -rend à l'évidence, elle est juste et paisible; tandis que les passions -engendrées par la faiblesse sont impitoyables; elles sont heureuses -quand elles peuvent agir à la manière des enfants qui préfèrent les -fruits volés en secret à ceux qu'ils peuvent manger à table; ainsi -monsieur de Mortsauf éprouve une joie véritable à me surprendre; -et lui qui ne tromperait personne me trompe avec délices, pourvu -que la ruse reste dans le for intérieur.</p> - -<p>Un mois environ après mon arrivée, un matin, en sortant de -déjeuner, la comtesse me prit par le bras, se sauva par une porte à -claire-voie qui donnait dans le verger, et m'entraîna vivement dans -les vignes.</p> - -<p>—Ah! il me tuera, dit-elle. Cependant je veux vivre, ne fût-ce -que pour mes enfants! Comment, pas un jour de relâche! Toujours -marcher dans les broussailles, manquer de tomber à tout moment, -et à tout moment rassembler ses forces pour garder son équilibre. -Aucune créature ne saurait suffire à de telles dépenses d'énergie. -Si je connaissais bien le terrain sur lequel doivent porter mes efforts, -si ma résistance était déterminée, l'âme s'y plierait; mais non, -chaque jour l'attaque change de caractère, et me surprend sans -défense; ma douleur n'est pas une, elle est multiple. Félix, Félix, -vous ne sauriez imaginer quelle forme odieuse a prise sa tyrannie, -et quelles sauvages exigences lui ont suggérées ses livres de médecine. -Oh! mon ami... dit-elle en appuyant sa tête sur mes épaules, -sans achever sa confidence. Que devenir, que faire? reprit-elle en -se débattant contre les pensées qu'elle n'avait pas exprimées. Comment -résister? Il me tuera. Non, je me tuerai moi-même, et c'est -un crime cependant! M'enfuir? et mes enfants! Me séparer? mais -comment, après quinze ans de mariage, dire à mon père que je -ne puis demeurer avec monsieur de Mortsauf, quand, si mon père -ou ma mère viennent, il sera posé, sage, poli, spirituel. D'ailleurs -les femmes mariées ont-elles des pères, ont-elles des mères? elles -appartiennent corps et biens à leurs maris. Je vivais tranquille, sinon -heureuse, je puisais quelques forces dans ma chaste solitude, -je l'avoue; mais si je suis privée de ce bonheur négatif, je deviendrai -folle aussi moi. Ma résistance est fondée sur de puissantes -raisons qui ne me sont pas personnelles. N'est-ce pas un crime que -<span class="pagenum">388</span> -de donner le jour à des pauvres créatures condamnées par avance à -de perpétuelles douleurs? Cependant ma conduite soulève de si -graves questions que je ne puis les décider seule; je suis juge et -partie. J'irai demain à Tours consulter l'abbé Birotteau, mon nouveau -directeur; car mon cher et vertueux abbé de la Berge est -mort, dit-elle en s'interrompant. Quoiqu'il fût sévère, sa force -apostolique me manquera toujours; son successeur est un ange de -douceur qui s'attendrit au lieu de réprimander; néanmoins, au -cœur de la religion quel courage ne se retremperait? quelle raison -ne s'affermirait à la voix de l'Esprit-Saint?—Mon Dieu, reprit-elle -en séchant ses larmes et levant les yeux au ciel, de quoi me -punissez-vous? Mais, il faut le croire, dit-elle en appuyant ses -doigts sur mon bras, oui, croyons-le, Félix, nous devons passer -par un creuset rouge avant d'arriver saints et parfaits dans les -sphères supérieures. Dois-je me taire? me défendez-vous, mon -Dieu, de crier dans le sein d'un ami? l'aimé-je trop? Elle me pressa -sur son cœur comme si elle eût craint de me perdre:—Qui me -résoudra ces doutes? Ma conscience ne me reproche rien. Les étoiles -rayonnent d'en haut sur les hommes; pourquoi l'âme, cette étoile -humaine, n'envelopperait-elle pas de ses feux un ami, quand on -ne laisse aller à lui que de pures pensées?</p> - -<p>J'écoutais cette horrible clameur en silence, tenant la main -moite de cette femme dans la mienne plus moite encore; je la -serrais avec une force à laquelle Henriette répondait par une force -égale.</p> - -<p>—Vous êtes donc par là? cria le comte qui venait à nous, la tête -nue.</p> - -<p>Depuis mon retour il voulait obstinément se mêler à nos entretiens, -soit qu'il en espérât quelque amusement, soit qu'il crût que -la comtesse me contait ses douleurs et se plaignait dans mon sein, -soit encore qu'il fût jaloux d'un plaisir qu'il ne partageait point.</p> - -<p>—Comme il me suit! dit-elle avec l'accent du désespoir. Allons -voir les clos, nous l'éviterons. Baissons-nous le long des haies pour -qu'il ne nous aperçoive pas.</p> - -<p>Nous nous fîmes un rempart d'une haie touffue, nous gagnâmes -les clos en courant, et nous nous trouvâmes bientôt loin du comte, -dans une allée d'amandiers.</p> - -<p>—Chère Henriette, lui dis-je alors en serrant son bras contre -mon cœur, et m'arrêtant pour la contempler dans sa douleur, vous -<span class="pagenum">389</span> -m'avez naguère dirigé savamment à travers les voies périlleuses du -grand monde; permettez-moi de vous donner quelques instructions -pour vous aider à finir le duel sans témoins dans lequel vous succomberiez -infailliblement, car vous ne vous battez point avec des -armes égales. Ne luttez pas plus long-temps contre un fou...</p> - -<p>—Chut! dit-elle en réprimant des larmes qui roulèrent dans ses -yeux.</p> - -<p>—Écoutez-moi, chère! Après une heure de ces conversations -que je suis obligé de subir par amour pour vous, souvent ma -pensée est pervertie, ma tête est lourde; le comte me fait douter -de mon intelligence, les mêmes idées répétées se gravent malgré -moi dans mon cerveau. Les monomanies bien caractérisées ne sont -pas contagieuses; mais, quand la folie réside dans la manière d'envisager -les choses, et qu'elle se cache sous des discussions constantes, -elle peut causer des ravages sur ceux qui vivent auprès -d'elle. Votre patience est sublime, mais ne vous mène-t-elle pas à -l'abrutissement? Ainsi pour vous, pour vos enfants, changez de -système avec le comte. Votre adorable complaisance a développé -son égoïsme, vous l'avez traité comme une mère traite un enfant -qu'elle gâte; mais aujourd'hui, si vous voulez vivre... Et, dis-je en -la regardant, vous le voulez! déployez l'empire que vous avez sur -lui. Vous le savez, il vous aime et vous craint, faites-vous craindre -davantage, opposez à ses volontés diffuses une volonté rectiligne. -Étendez votre pouvoir comme il a su étendre, lui, les concessions -que vous lui avez faites, et renfermez sa maladie dans une sphère -morale, comme on renferme les fous dans une loge.</p> - -<p>—Cher enfant, me dit-elle en souriant avec amertume, une -femme sans cœur peut seule jouer ce rôle. Je suis mère, je serais -un mauvais bourreau. Oui, je sais souffrir, mais faire souffrir les -autres! jamais, dit-elle, pas même pour obtenir un résultat honorable -ou grand. D'ailleurs, ne devrais-je pas faire mentir mon -cœur, déguiser ma voix, armer mon front, corrompre mon geste... -ne me demandez pas de tels mensonges. Je puis me placer entre -monsieur de Mortsauf et ses enfants, je recevrai ses coups pour -qu'ils n'atteignent ici personne; voilà tout ce que je puis pour concilier -tant d'intérêts contraires.</p> - -<p>—Laisse-moi t'adorer! sainte, trois fois sainte! dis-je en mettant -un genou en terre, en baisant sa robe et y essuyant des pleurs -qui me vinrent aux yeux.</p> - -<p><span class="pagenum">390</span> -—Mais, s'il vous tue, lui dis-je.</p> - -<p>Elle pâlit, et répondit en levant les yeux au ciel:—La volonté -de Dieu sera faite!</p> - -<p>—Savez-vous ce que le roi disait à votre père à propos de vous? -«Ce diable de Mortsauf vit donc toujours!»</p> - -<p>—Ce qui est une plaisanterie dans la bouche du roi, répondit-elle, -est un crime ici.</p> - -<p>Malgré nos précautions, le comte nous avait suivis à la piste; il -nous atteignit tout en sueur sous un noyer où la comtesse s'était -arrêtée pour me dire cette parole grave; en le voyant, je me mis -à parler vendange. Eut-il d'injustes soupçons? je ne sais; mais il -resta sans mot dire à nous examiner, sans prendre garde à la fraîcheur -que distillent les noyers. Après un moment employé par -quelques paroles insignifiantes entrecoupées de pauses très-<ins id="cor_73" title="signicatives">significatives</ins>, -le comte dit avoir mal au cœur et à la tête; il se plaignit -doucement, sans quêter notre pitié, sans nous peindre ses douleurs -par des images exagérées. Nous n'y fîmes aucune attention. En -rentrant, il se sentit plus mal encore, parla de se mettre au lit, et -s'y mit sans cérémonie, avec un naturel qui ne lui était pas ordinaire. -Nous profitâmes de l'armistice que nous donnait son humeur -hypocondriaque, et nous descendîmes à notre chère terrasse, accompagnés -de Madeleine.</p> - -<p>—Allons nous promener sur l'eau, dit la comtesse après quelques -tours, nous irons assister à la pêche que le garde fait pour -nous aujourd'hui.</p> - -<p>Nous sortons par la petite porte, nous gagnons la toue, nous y -sautons, et nous voilà remontant l'Indre avec lenteur. Comme -trois enfants amusés à des riens, nous regardions les herbes des -bords, les demoiselles bleues ou vertes; et la comtesse s'étonnait -de pouvoir goûter de si tranquilles plaisirs au milieu de ses poignants -chagrins; mais le calme de la nature, qui marche insouciante -de nos luttes, n'exerce-t-il pas sur nous un charme consolateur? -L'agitation d'un amour plein de désirs contenus s'harmonie -à celle de l'eau, les fleurs que la main de l'homme n'a point perverties -expriment ses rêves les plus secrets, le voluptueux balancement -d'une barque imite vaguement les pensées qui flottent dans -l'âme. Nous éprouvâmes l'engourdissante influence de cette double -poésie. Les paroles, montées au diapason de la nature, déployèrent -une grâce mystérieuse, et les regards eurent de plus éclatants -<span class="pagenum">391</span> -rayons en participant à la lumière si largement versée par le soleil -dans la prairie flamboyante. La rivière fut comme un sentier sur -lequel nous volions. Enfin, n'étant pas diverti par le mouvement -qu'exige la marche à pied, notre esprit s'empara de la création. -La joie tumultueuse d'une petite fille en liberté, si gracieuse dans -ses gestes, si agaçante dans ses propos, n'était-elle pas aussi la -vivante expression de deux âmes libres qui se plaisaient à former -idéalement cette merveilleuse créature rêvée par Platon, connue -de tous ceux dont la jeunesse fut remplie par un heureux amour. -Pour vous peindre cette heure, non dans ses détails indescriptibles, -mais dans son ensemble, je vous dirai que nous nous aimions -en tous les êtres, en toutes les choses qui nous entouraient; nous -sentions hors de nous le bonheur que chacun de nous souhaitait; -il nous pénétrait si vivement que la comtesse ôta ses gants et laissa -tomber ses belles mains dans l'eau comme pour rafraîchir une secrète -ardeur. Ses yeux parlaient; mais sa bouche, qui s'entr'ouvrait -comme une rose à l'air, se serait fermée à un désir. Vous -connaissez la mélodie des sons graves parfaitement unis aux sons -élevés, elle m'a toujours rappelé la mélodie de nos deux âmes en -ce moment, qui ne se retrouvera plus jamais.</p> - -<p>—Où faites-vous pêcher, lui dis-je, si vous ne pouvez pêcher -que sur les rives qui sont à vous?</p> - -<p>—Près du pont de Ruan, me dit-elle. Ha! nous avons maintenant -la rivière à nous depuis le pont de Ruan jusqu'à Clochegourde. -Monsieur de Mortsauf vient d'acheter quarante arpents de prairie -avec les économies de ces deux années et l'arriéré de sa pension. -Cela vous étonne?</p> - -<p>—Moi, je voudrais que toute la vallée fût à vous! m'écriai-je. -Elle me répondit par un sourire. Nous arrivâmes au-dessous du -pont de Ruan, à un endroit où l'Indre est large, et où l'on -péchait.</p> - -<p>—Hé! bien, Martineau? dit-elle.</p> - -<p>—Ah! madame la comtesse, nous avons du guignon. Depuis -trois heures que nous y sommes, en remontant du moulin ici, -nous n'avons rien pris.</p> - -<p>Nous abordâmes afin d'assister aux derniers coups de filet, et -nous nous plaçâmes tous trois à l'ombre d'un <i>bouillard</i>, espèce -de peuplier dont l'écorce est blanche, qui se trouve sur le Danube, -sur la Loire, probablement sur tous les grands fleuves, et -<span class="pagenum">392</span> -qui jette au printemps un coton blanc soyeux, l'enveloppe de sa -fleur. La comtesse avait repris son auguste sérénité; elle se repentait -presque de m'avoir dévoilé ses douleurs et d'avoir crié comme -Job, au lieu de pleurer comme la Madeleine, une Madeleine sans -amours, ni fêtes, ni dissipations, mais non sans parfums ni beautés. -La seine ramenée à ses pieds fut pleine de poissons: des tanches, -des barbillons, des brochets, des perches et une énorme -carpe sautillant sur l'herbe.</p> - -<p>—C'est un fait exprès, dit le garde.</p> - -<p>Les ouvriers écarquillaient leurs yeux en admirant cette femme -qui ressemblait à une fée dont la baguette aurait touché les filets. -En ce moment le piqueur parut, chevauchant à travers la prairie -au grand galop, et lui causa d'horribles tressaillements. Nous n'avions -pas Jacques avec nous, et la première pensée des mères est, -comme l'a si poétiquement dit Virgile, de serrer leurs enfants sur -leur sein au moindre événement.</p> - -<p>—Jacques! cria-t-elle. Où est Jacques? Qu'est-il arrivé à mon -fils?</p> - -<p>Elle ne m'aimait pas! Si elle m'avait aimé, elle aurait eu pour -mes souffrances cette expression de lionne au désespoir.</p> - -<p>—Madame la comtesse, monsieur le comte se trouve plus mal.</p> - -<p>Elle respira, courut avec moi, suivie de Madeleine.</p> - -<p>—Revenez lentement, me dit-elle; que cette chère fille ne s'échauffe -pas. Vous le voyez, la course de monsieur de Mortsauf par -ce temps si chaud l'avait mis en sueur, et sa station sous le noyer -a pu devenir la cause d'un malheur.</p> - -<p>Ce mot, dit au milieu de son trouble, accusait la pureté de son -âme. La mort du comte, un malheur! Elle gagna rapidement Clochegourde, -passa par la brèche d'un mur et traversa les clos. Je -revins lentement en effet. L'expression d'Henriette m'avait éclairé, -mais comme éclaire la foudre qui ruine les moissons engrangées. -Durant cette promenade sur l'eau, je m'étais cru le préféré; je -sentis amèrement qu'elle était de bonne foi dans ses paroles. L'amant -qui n'est pas tout n'est rien. J'aimais donc seul avec les désirs d'un -amour qui sait tout ce qu'il veut, qui se repaît par avance de caresses -espérées, et se contente des voluptés de l'âme parce qu'il y -mêle celles que lui réserve l'avenir. Si Henriette aimait, elle ne -connaissait rien ni des plaisirs de l'amour ni de ses tempêtes. Elle -vivait du sentiment même, comme une sainte avec Dieu. J'étais -<span class="pagenum">393</span> -l'objet auquel s'étaient rattachées ses pensées, ses sensations méconnues, -comme un essaim s'attache à quelque branche d'arbre -fleuri; mais je n'étais pas le principe, j'étais un accident de sa vie, -je n'étais pas toute sa vie. Roi détrôné, j'allais me demandant qui -pouvait me rendre mon royaume. Dans ma folle jalousie, je me -reprochais de n'avoir rien osé, de n'avoir pas resserré les liens -d'une tendresse qui me semblait alors plus subtile que vraie par les -chaînes du droit positif que crée la possession.</p> - -<p>L'indisposition du comte, déterminée peut-être par le froid du -noyer, devint grave en quelques heures. J'allai quérir à Tours un -médecin renommé, monsieur Origet, que je ne pus ramener que -dans la soirée; mais il resta pendant toute la nuit et le lendemain -à Clochegourde. Quoiqu'il eût envoyé chercher une grande quantité -de sangsues par le piqueur, il jugea qu'une saignée était urgente, -et n'avait point de lancette sur lui. Aussitôt je courus à -Azay par un temps affreux, je réveillai le chirurgien, monsieur -Deslandes, et le contraignis à venir avec une célérité d'oiseau. Dix -minutes plus tard, le comte eût succombé; la saignée le sauva. -Malgré ce premier succès, le médecin pronostiquait la fièvre inflammatoire -la plus pernicieuse, une de ces maladies comme en -font les gens qui se sont bien portés pendant vingt ans. La comtesse -atterrée croyait être la cause de cette fatale crise. Sans force pour -me remercier de mes soins, elle se contentait de me jeter quelques -sourires dont l'expression équivalait au baiser qu'elle avait mis -sur ma main; j'aurais voulu y lire les remords d'un illicite amour, -mais c'était l'acte de contrition d'un repentir qui faisait mal à voir -dans une âme si pure, c'était l'expression d'une admirative tendresse -pour celui qu'elle regardait comme noble, en s'accusant, -elle seule, d'un crime imaginaire. Certes, elle aimait comme -Laure de Noves aimait Pétrarque, et non comme Francesca da Rimini -aimait Paolo: affreuse découverte pour qui rêvait l'union de -ces deux sortes d'amour! La comtesse gisait, le corps affaissé, les -bras pendants, sur un fauteuil sale dans cette chambre qui ressemblait -à la bauge d'un sanglier. Le lendemain soir, avant de partir, -le médecin dit à la comtesse, qui avait passé la nuit, de prendre -une garde. La maladie devait être longue.</p> - -<p>—Une garde, répondit-elle, non, non. Nous le soignerons, -s'écria-t-elle en me regardant; nous nous devons de le sauver!</p> - -<p>A ce cri, le médecin nous jeta un coup d'œil observateur, plein -<span class="pagenum">394</span> -d'étonnement. L'expression de cette parole était de nature à lui -faire soupçonner quelque forfait manqué. Il promit de revenir -deux fois par semaine, indiqua la marche à tenir à monsieur Deslandes -et désigna les symptômes menaçants qui pouvaient exiger -qu'on vînt le chercher à Tours. Afin de procurer à la comtesse au -moins une nuit de sommeil sur deux, je lui demandai de me -laisser veiller le comte alternativement avec elle. Ainsi je la décidai, -non sans peine, à s'aller coucher la troisième nuit. Quand -tout reposa dans la maison, pendant un moment où le comte s'assoupit, -j'entendis chez Henriette un douloureux gémissement. -Mon inquiétude devint si vive que j'allai la trouver; elle était à -genoux devant son prie-Dieu, fondant en larmes, et s'accusait:—Mon -Dieu, si tel est le prix d'un murmure, criait-elle, je ne -me plaindrai jamais.</p> - -<p>—Vous l'avez quitté! dit-elle en me voyant.</p> - -<p>—Je vous entendais pleurer et gémir, j'ai eu peur pour vous.</p> - -<p>—Oh! moi, dit-elle, je me porte bien!</p> - -<p>Elle voulut être certaine que monsieur de Mortsauf dormît; -nous descendîmes tous deux, et tous deux à la clarté d'une lampe -nous le regardâmes: le comte était plus affaibli par la perte du -sang tiré à flots qu'il n'était endormi; ses mains agitées cherchaient -à ramener sa couverture sur lui.</p> - -<p>—On prétend que c'est des gestes de mourants, dit-elle. -Ah! s'il mourait de cette maladie que nous avons causée, je ne me -marierais jamais, je le jure, ajouta-t-elle en étendant la main sur -la tête du comte par un geste solennel.</p> - -<p>—J'ai tout fait pour le sauver, lui dis-je.</p> - -<p>—Oh! vous, vous êtes bon, dit-elle. Mais moi, je suis la -grande coupable.</p> - -<p>Elle se pencha sur ce front décomposé, en balaya la sueur avec -ses cheveux, et le baisa saintement; mais je ne vis pas avec une -joie secrète qu'elle s'acquittait de cette caresse comme d'une expiation.</p> - -<p>—Blanche, à boire, dit le comte d'une voix éteinte.</p> - -<p>—Vous voyez, il ne connaît que moi, me dit-elle en lui apportant -un verre.</p> - -<p>Et par son accent, par ses manières affectueuses, elle cherchait -à insulter aux sentiments qui nous liaient, en les immolant au -malade.</p> - -<p><span class="pagenum">395</span> -—Henriette, lui dis-je, allez prendre quelque repos, je vous -en supplie.</p> - -<p>—Plus d'Henriette, dit-elle en m'interrompant avec une impérieuse -précipitation.</p> - -<p>—Couchez-vous afin de ne pas tomber malade. Vos enfants, -<i>lui-même</i> vous ordonnent de vous soigner, il est des cas où l'égoïsme -devient une sublime vertu.</p> - -<p>—Oui, dit-elle.</p> - -<p>Elle s'en alla me recommandant son mari par des gestes qui -eussent accusé quelque prochain délire, s'ils n'avaient pas eu les -grâces de l'enfance mêlées à la force suppliante du repentir. Cette -scène, terrible en la mesurant à l'état habituel de cette âme pure, -m'effraya; je craignis l'exaltation de sa conscience. Quand le médecin -revint, je lui révélai les scrupules d'hermine effarouchée qui -poignaient ma blanche Henriette. Quoique discrète, cette confidence -dissipa les soupçons de monsieur Origet, et il calma les agitations -de cette belle âme en disant qu'en tout état de cause le -comte devait subir cette crise, et que sa station sous le noyer avait -été plus utile que nuisible en déterminant la maladie.</p> - -<p>Pendant cinquante-deux jours, le comte fut entre la vie et la -mort; nous veillâmes chacun à notre tour, Henriette et moi, vingt-six -nuits. Certes, monsieur de Mortsauf dut son salut à nos soins, -à la scrupuleuse exactitude avec laquelle nous exécutions les ordres -de monsieur Origet. Semblables aux médecins philosophes que -de sagaces observations autorisent à douter des belles actions quand -elles ne sont que le secret accomplissement d'un devoir, cet homme, -tout en assistant au combat d'héroïsme qui se passait entre la comtesse -et moi, ne pouvait s'empêcher de nous épier par des regards -inquisitifs, tant il avait peur de se tromper dans son admiration.</p> - -<p>—Dans une semblable maladie, me dit-il lors de sa troisième -visite, la mort rencontre un prompt auxiliaire dans le moral, quand -il se trouve aussi gravement altéré que l'est celui du comte. Le -médecin, la garde, les gens qui entourent le malade tiennent sa -vie entre leurs mains; car alors un seul mot, une crainte vive exprimée -par un geste, ont la puissance du poison.</p> - -<p>En me parlant ainsi, Origet étudiait mon visage et ma contenance; -mais il vit dans mes yeux la claire expression d'une âme -candide. En effet, durant le cours de cette cruelle maladie, il ne -se forma pas dans mon intelligence la plus légère de ces mauvaises -<span class="pagenum">396</span> -idées involontaires qui parfois sillonnent les consciences les plus -innocentes. Pour qui contemple en grand la nature, tout y tend à -l'unité par l'assimilation. Le monde moral doit être régi par un -principe analogue. Dans une sphère pure, tout est pur. Près -d'Henriette, il se respirait un parfum du ciel, il semblait qu'un -désir reprochable devait à jamais vous éloigner d'elle. Ainsi, non-seulement -elle était le bonheur, mais elle était aussi la vertu. En -nous trouvant toujours également attentifs et soigneux, le docteur -avait je ne sais quoi de pieux et d'attendri dans les paroles et dans -les manières; il semblait se dire:—Voilà les vrais malades, ils -cachent leur blessure et l'oublient! Par un contraste qui, selon -cet excellent homme, était assez ordinaire chez les hommes ainsi -détruits, monsieur de Mortsauf fut patient, plein d'obéissance, ne -se plaignit jamais et montra la plus merveilleuse docilité; lui qui, -bien portant, ne faisait pas la chose la plus simple sans mille observations. -Le secret de cette soumission à la médecine, tant niée -naguère, était une secrète peur de la mort, autre contraste chez -un homme d'une bravoure irrécusable! Cette peur pourrait assez -bien expliquer plusieurs bizarreries du nouveau caractère que lui -avaient prêté ses malheurs.</p> - -<p>Vous l'avouerai-je, Natalie, et le croirez-vous? ces cinquante -jours et le mois qui les suivit furent les plus beaux moments de ma -vie. L'amour n'est-il pas dans les espaces infinis de l'âme comme -est dans une belle vallée le grand fleuve où se rendent les pluies, -les ruisseaux et les torrents, où tombent les arbres et les fleurs, les -graviers du bord et les plus élevés quartiers de roc; il s'agrandit -aussi bien par les orages que par le lent tribut des claires fontaines. -Oui, quand on aime, tout arrive à l'amour. Les premiers grands -dangers passés, la comtesse et moi, nous nous habituâmes à la -maladie. Malgré le désordre incessant introduit par les soins qu'exigeait -le comte, sa chambre que nous avions trouvée si mal tenue -devint propre et coquette. Bientôt nous y fûmes comme deux êtres -échoués dans une île déserte; car non-seulement les malheurs isolent, -mais encore ils font taire les mesquines conventions de la société. -Puis l'intérêt du malade nous obligea d'avoir des points de -contact qu'aucun autre événement n'aurait autorisés. Combien de -fois nos mains, si timides auparavant, ne se rencontrèrent-elles -pas en rendant quelque service au comte! n'avais-je pas à soutenir, -à aider Henriette! Souvent emportée par une nécessité comparable -<span class="pagenum">397</span> -à celle du soldat en vedette, elle oubliait de manger; je lui -servis alors, quelquefois sur ses genoux, un repas pris en hâte et -qui nécessitait mille petits soins. Ce fut une scène d'enfance à côté -d'une tombe entr'ouverte. Elle me commandait vivement les apprêts -qui pouvaient éviter quelque souffrance au comte, et m'employait -à mille menus ouvrages. Pendant le premier temps où -l'intensité du danger étouffait, comme durant une bataille, les -subtiles distinctions qui caractérisent les faits de la vie ordinaire, -elle dépouilla nécessairement ce décorum que toute femme, même -la plus naturelle, garde en ses paroles, dans ses regards, dans son -maintien quand elle est en présence du monde ou de sa famille, et -qui n'est plus de mise en déshabillé. Ne venait-elle pas me relever -aux premiers chants de l'oiseau, dans ses vêtements du matin qui -me permirent de revoir parfois les éblouissants trésors que, dans -mes folles espérances, je considérais comme miens? Tout en restant -imposante et fière, pouvait-elle ainsi ne pas être familière? -D'ailleurs pendant les premiers jours le danger ôta si bien toute signification -passionnée aux privautés de notre intime union, qu'elle -n'y vit point de mal; puis, quand vint la réflexion, elle songea -peut-être que ce serait une insulte pour elle comme pour moi que -de changer ses manières. Nous nous trouvâmes insensiblement apprivoisés, -mariés à demi. Elle se montra bien noblement confiante, -sûre de moi comme d'elle-même. J'entrai donc plus avant -dans son cœur. La comtesse redevint mon Henriette, Henriette -contrainte d'aimer davantage celui qui s'efforçait d'être sa seconde -âme. Bientôt je n'attendis plus sa main toujours irrésistiblement -abandonnée au moindre coup d'œil solliciteur; je pouvais, sans -qu'elle se dérobât à ma vue, suivre avec ivresse les lignes de ses -belles formes durant les longues heures pendant lesquelles nous -écoutions le sommeil du malade. Les chétives voluptés que nous -nous accordions, ces regards attendris, ces paroles prononcées à -voix basse pour ne pas éveiller le comte, les craintes, les espérances -dites et redites, enfin les mille événements de cette fusion complète -de deux cœurs longtemps séparés, se détachaient vivement -sur les ombres douloureuses de la scène actuelle. Nous connûmes -nos âmes à fond dans cette épreuve à laquelle succombent souvent -les affections les plus vives qui ne résistent pas au laisser-voir de -toutes les heures, qui se détachent en éprouvant cette cohésion -constante où l'on trouve la vie ou lourde ou légère à porter. Vous -<span class="pagenum">398</span> -savez quel ravage fait la maladie d'un maître, quelle interruption -dans les affaires, le temps manque pour tout; la vie embarrassée -chez lui dérange les mouvements de sa maison et ceux de sa famille. -Quoique tout tombât sur madame de Mortsauf, le comte -était encore utile au dehors; il allait parler aux fermiers, se rendait -chez les gens d'affaires, recevait les fonds; si elle était l'âme, -il était le corps. Je me fis son intendant pour qu'elle pût soigner -le comte sans rien laisser péricliter au dehors. Elle accepta tout -sans façon, sans un remercîment. Ce fut une douce communauté -de plus que ces soins de maison partagés, que ces ordres transmis -en son nom. Je m'entretenais souvent le soir avec elle, dans sa -chambre, et de ses intérêts et de ses enfants. Ces causeries donnèrent -un semblant de plus à notre mariage éphémère. Avec quelle -joie Henriette se prêtait à me laisser jouer le rôle de son mari, à -me faire occuper sa place à table, à m'envoyer parler au garde; et -tout cela dans une complète innocence, mais non sans <ins id="cor_74" title="cette">cet</ins> intime -plaisir qu'éprouve la plus vertueuse femme du monde à trouver -un biais où se réunissent la stricte observation des lois et le contentement -de ses désirs inavoués. Annulé par la maladie, le comte -ne pesait plus sur sa femme, ni sur sa maison; et alors la comtesse -fut elle-même, elle eut le droit de s'occuper de moi, de me rendre -l'objet d'une foule de soins. Quelle joie quand je découvris en elle -la pensée vaguement conçue peut-être, mais délicieusement exprimée, -de me révéler tout le prix de sa personne et de ses qualités, -de me faire apercevoir le changement qui s'opérerait en elle -si elle était comprise! Cette fleur, <ins id="cor_75" title="incesamment">incessamment</ins> fermée dans la -froide atmosphère de son ménage, s'épanouit à mes regards, et -pour moi seul; elle prit autant de joie à se déployer que j'en sentis -en y jetant l'œil curieux de l'amour. Elle me prouvait par <ins id="cor_76" title="tout">tous</ins> -les riens de la vie combien j'étais présent à sa pensée. Le jour où, -après avoir passé la nuit au chevet du malade, je dormais tard, -Henriette se levait le matin avant tout le monde, elle faisait régner -autour de moi le plus absolu silence; sans être avertis, Jacques -et Madeleine jouaient au loin; elle usait de mille supercheries -pour conquérir le droit de mettre elle-même mon couvert; enfin, -elle me servait, avec quel pétillement de joie dans les mouvements, -avec quelle fauve finesse d'hirondelle, quel vermillon sur -les joues, quels tremblements dans la voix, quelle pénétration de -lynx! Ces expansions de l'âme se peignent-elles? Souvent elle était -<span class="pagenum">399</span> -accablée de fatigue; mais si par hasard en ces moments de lassitude -il s'agissait de moi, pour moi comme pour ses enfants elle -trouvait de nouvelles forces, elle s'élançait agile, vive et joyeuse. -Comme elle aimait à jeter sa tendresse en rayons dans l'air! Ah! -Natalie, oui, certaines femmes partagent ici-bas les priviléges des -Esprits Angéliques, et répandent comme eux cette lumière que -Saint-Martin, le Philosophe Inconnu, disait être intelligente, mélodieuse -et parfumée. Sûre de ma discrétion, Henriette se plut à -me relever le pesant rideau qui nous cachait l'avenir, en me laissant -voir en elle deux femmes: la femme enchaînée qui m'avait séduit -malgré ses rudesses, et la femme libre dont la douceur devait -éterniser mon amour. Quelle différence! madame de Mortsauf -était le bengali transporté dans la froide Europe, tristement posé -sur son bâton, muet et mourant dans sa cage où le garde un naturaliste; -Henriette était l'oiseau chantant ses poèmes orientaux -dans son bocage au bord du Gange, et comme une pierrerie vivante, -volant de branche en branche parmi les roses d'un immense -volkaméria toujours fleuri. Sa beauté se fit plus belle, son esprit se -raviva. Ce continuel feu de joie était un secret entre nos deux -esprits, car l'œil de l'abbé de Dominis, ce représentant du monde, -était plus redoutable pour Henriette que celui de monsieur de -Mortsauf; mais elle prenait comme moi grand plaisir à donner à sa -pensée des tours ingénieux; elle cachait son contentement sous la -plaisanterie, et couvrait d'ailleurs les témoignages de sa tendresse -du brillant pavillon de la reconnaissance.</p> - -<p>—Nous avons mis votre amitié à de rudes épreuves, Félix! Nous -pouvons bien lui permettre les licences que nous permettons à Jacques, -monsieur l'abbé? disait-elle à table.</p> - -<p>Le sévère abbé répondait par l'aimable sourire de l'homme pieux -qui lit dans les cœurs et les trouve purs; il exprimait d'ailleurs -pour la comtesse le respect mélangé d'adoration qu'inspirent les -anges. Deux fois, en ces cinquante jours, la comtesse s'avança -peut-être au delà des bornes dans lesquelles se renfermait notre -affection; mais encore ces deux événements furent-ils enveloppés -d'un voile qui ne se leva qu'au jour des aveux suprêmes. Un matin, -dans les premiers jours de la maladie du comte, au moment où elle -se repentit de m'avoir traité si sévèrement en me retirant les innocents -priviléges accordés à ma chaste tendresse, je l'attendais, elle -devait me remplacer. Trop fatigué, je m'étais endormi, la tête appuyée -<span class="pagenum">400</span> -sur la muraille. Je me réveillai soudain en me sentant le -front touché par je ne sais quoi de frais qui me donna une sensation -comparable à celle d'une rose qu'on y eût appuyée. Je vis la -comtesse à trois pas de moi, qui me dit:—«J'arrive!» Je m'en -allai; mais en lui souhaitant le bonjour, je lui pris la main, et la -sentis humide et tremblante.</p> - -<p>—Souffrez-vous? lui dis-je.</p> - -<p>—Pourquoi me faites-vous cette question? me demanda-t-elle. -Je la regardai, rougissant, confus:—J'ai rêvé, dis-je.</p> - -<p>Un soir, pendant les dernières visites de monsieur Origet, qui -avait positivement annoncé la convalescence du comte, je me trouvais -avec Jacques et Madeleine sous le perron où nous étions tous -trois couchés sur les marches, emportés par l'attention que demandait -une partie d'onchets que nous faisions avec des tuyaux de -paille et des crochets armés d'épingles. Monsieur de Mortsauf dormait. -En attendant que son cheval fût attelé, le médecin et la comtesse -causaient à voix basse dans le salon. Monsieur Origet s'en alla -sans que je m'aperçusse de son départ. Après l'avoir reconduit, -Henriette s'appuya sur la fenêtre d'où elle nous contempla sans -doute pendant quelque temps, à notre insu. La soirée était une de -ces soirées chaudes où le ciel prend les teintes du cuivre, où la -campagne envoie dans les échos mille bruits confus. Un dernier -rayon de soleil se mourait sur les toits, les fleurs des jardins embaumaient -les airs, les clochettes des bestiaux ramenés aux étables -retentissaient au loin. Nous nous conformions au silence de cette -heure tiède en étouffant nos cris de peur d'éveiller le comte. Tout -à coup, malgré le bruit onduleux d'une robe, j'entendis la contraction -gutturale d'un soupir violemment réprimé; je m'élançai -dans le salon, j'y vis la comtesse assise dans l'embrasure de la fenêtre, -un mouchoir sur la figure; elle reconnut mon pas, et me -fit un geste impérieux pour m'ordonner de la laisser seule. Je vins, -le cœur pénétré de crainte, et voulus lui ôter son mouchoir de -force, elle avait le visage baigné de larmes; elle s'enfuit dans sa -chambre, et n'en sortit que pour la prière. Pour la première fois, -depuis cinquante jours, je l'emmenai sur la terrasse et lui demandai -compte de son émotion; mais elle affecta la gaieté la plus -folle et la justifia par la bonne nouvelle que lui avait donnée Origet.</p> - -<p>—Henriette, Henriette, lui dis-je, vous la saviez au moment -où je vous ai vue pleurant. Entre nous deux un mensonge serait -<span class="pagenum">401</span> -une monstruosité. Pourquoi m'avez-vous empêché d'essuyer ces -larmes? M'appartenaient-elles donc?</p> - -<p>—J'ai pensé, me dit-elle, que pour moi cette maladie a été -comme une halte dans la douleur. Maintenant que je ne tremble -plus pour monsieur de Mortsauf, il faut trembler pour moi.</p> - -<p>Elle avait raison. La santé du comte s'annonça par le retour de -son humeur fantasque: il commençait à dire que ni sa femme, ni -moi, ni le médecin ne savaient le soigner, nous ignorions tous et -sa maladie et son tempérament, et ses souffrances et les remèdes -convenables. Origet, infatué de je ne sais quelle doctrine, voyait -une altération dans les humeurs, tandis qu'il ne devait s'occuper -que du pylore. Un jour, il nous regarda malicieusement comme -un homme qui nous aurait épiés ou bien devinés, et il dit en souriant -à sa femme:—Eh! bien, ma chère, si j'étais mort, vous -m'auriez regretté, sans doute, mais, avouez-le, vous vous seriez -résignée...</p> - -<p>—J'aurais porté le deuil de cour, rose et noir, répondit-elle en -riant afin de faire taire son mari.</p> - -<p>Mais il y eut surtout à propos de la nourriture, que le docteur -déterminait sagement en s'opposant à ce que l'on satisfît la faim -du convalescent, des scènes de violence et des criailleries qui ne -pouvaient se comparer à rien dans le passé, car le caractère du -comte se montra d'autant plus terrible qu'il avait pour ainsi dire -sommeillé. Forte de ses ordonnances du médecin et de l'obéissance -de ses gens, stimulée par moi qui vis dans cette lutte un moyen -de lui apprendre à exercer sa domination sur son mari, la comtesse -s'enhardit à la résistance; elle sut opposer un front calme à la démence -et aux cris; elle s'habitua, le prenant pour ce qu'il était, -pour un enfant, à entendre ses épithètes injurieuses. J'eus le bonheur -de lui voir saisir enfin le gouvernement de cet esprit maladif. -Le comte criait, mais il obéissait, et il obéissait surtout après avoir -beaucoup crié. Malgré l'évidence des résultats, Henriette pleurait -parfois à l'aspect de ce vieillard décharné, faible, au front plus -jaune que la feuille près de tomber, aux yeux pâles, aux mains -tremblantes; elle se reprochait ses duretés, elle ne résistait pas -souvent à la joie qu'elle voyait dans les yeux du comte quand, en -lui mesurant ses repas, elle allait au delà des défenses du médecin. -Elle se montra d'ailleurs d'autant plus douce et gracieuse pour lui -qu'elle l'avait été pour moi; mais il y eut cependant des différences -<span class="pagenum">402</span> -qui remplirent mon cœur d'une joie illimitée. Elle n'était pas infatigable, -elle savait appeler ses gens pour servir le comte quand -ses caprices se succédaient un peu trop rapidement et qu'il se plaignait -de ne pas être compris.</p> - -<p>La comtesse voulut aller rendre grâces à Dieu du rétablissement -de monsieur de Mortsauf, elle fit dire une messe et me demanda -mon bras pour se rendre à l'église; je l'y menai; mais pendant -le temps que dura la messe, je vins voir monsieur et madame de -Chessel. Au retour, elle voulut me gronder.</p> - -<p>—Henriette, lui dis-je, je suis incapable de fausseté. Je puis -me jeter à l'eau pour sauver mon ennemi qui se noie, lui donner -mon manteau pour le réchauffer; enfin je lui pardonnerais, mais -sans oublier l'offense.</p> - -<p>Elle garda le silence, et pressa mon bras sur son cœur.</p> - -<p>—Vous êtes un ange, vous avez dû être sincère dans vos actions -de grâces, dis-je en continuant. La mère du prince de la Paix fut -sauvée des mains d'une populace furieuse qui voulait la tuer, et -quand la reine lui demanda: Que faisiez-vous? elle répondit: Je -priais pour eux! La femme est ainsi. Moi je suis un homme et nécessairement -imparfait.</p> - -<p>—Ne vous calomniez point, dit-elle en me remuant le bras -avec violence, peut-être valez-vous mieux que moi.</p> - -<p>—Oui, repris-je, car je donnerais l'éternité pour un seul jour -de bonheur, et vous!...</p> - -<p>—Et moi? dit-elle en me regardant avec fierté.</p> - -<p>Je me tus et baissai les yeux pour éviter la foudre de son regard.</p> - -<p>—Moi! reprit-elle, de quel <i>moi</i> parlez-vous? Je sens bien des -moi en moi! Ces deux enfants, ajouta-t-elle en montrant Madeleine -et Jacques, sont des <i>moi</i>. Félix, dit-elle avec un accent déchirant, -me croyez-vous donc égoïste? Pensez-vous que je saurais -sacrifier toute une éternité pour récompenser celui qui me -sacrifie sa vie? Cette pensée est horrible, elle froisse à jamais les -sentiments religieux. Une femme ainsi déchue peut-elle se relever? -son bonheur peut-il l'absoudre? Vous me feriez bientôt décider ces -questions!... Oui, je vous livre enfin un secret de ma conscience: -cette idée m'a souvent traversé le cœur, je l'ai souvent expiée -par de dures pénitences, elle a causé des larmes dont vous m'avez -demandé compte avant-hier...</p> - -<p><span class="pagenum">403</span> -—Ne donnez-vous pas trop d'importance à certaines choses que -les femmes vulgaires mettent à haut prix et que vous devriez...</p> - -<p>—Oh! dit-elle en m'interrompant, leur en donnez-vous moins?</p> - -<p>Cette logique arrêta tout raisonnement.</p> - -<p>—Hé! bien, reprit-elle, sachez-le! Oui, j'aurais la lâcheté -d'abandonner ce pauvre vieillard dont je suis la vie! Mais, mon -ami, ces deux petites créatures si faibles qui sont en avant de nous, -Madeleine et Jacques, ne resteraient-ils pas avec leur père? Eh! -bien, croyez-vous, je vous le demande, croyez-vous qu'ils vécussent -trois mois sous la domination insensée de cet homme? Si -en manquant à mes devoirs, il ne s'agissait que de moi... Elle laissa -échapper un superbe sourire. Mais n'est-ce pas tuer mes deux enfants? -leur mort serait certaine. Mon Dieu, s'écria-t-elle, pourquoi -parlons-nous de ces choses? Mariez-vous, et laissez-moi mourir!</p> - -<p>Elle dit ces paroles d'un ton si amer, si profond, qu'elle étouffa -la <ins id="cor_77" title="révolta">révolte</ins> de ma passion.</p> - -<p>—Vous avez crié, là-haut, sous ce noyer; je viens de crier, -moi, sous ces aulnes, voilà tout. Je me tairai désormais.</p> - -<p>—Vos générosités me tuent, dit-elle en levant les yeux au -ciel.</p> - -<p>Nous étions arrivés sur la terrasse, nous y trouvâmes le comte assis -dans un fauteuil, au soleil. L'aspect de cette figure fondue, à peine -animée par un sourire faible, éteignit les flammes sorties des cendres. -Je m'appuyai sur la balustrade, en contemplant le tableau que -m'offrait ce moribond, entre ses deux enfants toujours malingres, -et sa femme pâlie par les veilles, amaigrie par les excessifs travaux, -par les alarmes et peut-être par les joies de ces deux terribles -mois, mais que les émotions de cette scène avaient colorée outre -mesure. A l'aspect de cette famille souffrante, enveloppée des feuillages -tremblotants à travers lesquels passait la grise lumière d'un -ciel d'automne nuageux, je sentis en moi-même se dénouer les -liens qui rattachent le corps à l'esprit. Pour la première fois, j'éprouvai -ce spleen moral que connaissent, dit-on, les plus robustes -lutteurs au fort de leurs combats, espèce de folie froide qui fait un -lâche de l'homme le plus brave, un dévot d'un incrédule, qui rend -indifférent à toute chose, même aux sentiments les plus vitaux, -à l'honneur, à l'amour; car le doute nous ôte la connaissance de -nous-mêmes, et nous dégoûte de la vie. Pauvres créatures nerveuses -que la richesse de votre organisation livre sans défense à je -<span class="pagenum">404</span> -ne sais quel fatal génie, où sont vos pairs et vos juges? Je conçus -comment le jeune audacieux qui avançait déjà la main sur le bâton -des maréchaux de France, habile négociateur autant qu'intrépide -capitaine, avait pu devenir l'innocent assassin que je voyais! Mes -désirs, aujourd'hui couronnés de roses, pouvaient avoir cette fin? -Épouvanté par la cause autant que par l'effet, demandant comme -l'impie où était ici la Providence, je ne pus retenir deux larmes qui -roulèrent sur mes joues.</p> - -<p>—Qu'as-tu, mon bon Félix? me dit Madeleine de sa voix enfantine.</p> - -<p>Puis Henriette acheva de dissiper ces noires vapeurs et ces ténèbres -par un regard de sollicitude qui rayonna dans mon âme -comme le soleil. En ce moment, le vieux piqueur m'apporta de -Tours une lettre dont la vue m'arracha je ne sais quel cri de surprise, -et qui fit trembler madame de Mortsauf par contre-coup. Je -voyais le cachet du cabinet, le roi me rappelait. Je lui tendis la -lettre, elle la lut d'un regard.</p> - -<p>—Il s'en va! dit le comte.</p> - -<p>—Que vais-je devenir? me dit-elle en apercevant pour la première -fois son désert sans soleil.</p> - -<p>Nous restâmes dans une stupeur de pensée qui nous oppressa -tous également, car nous n'avions jamais si bien senti que nous nous -étions tous nécessaires les uns aux autres. La comtesse eut, en me -parlant de toutes choses, même indifférentes, un son de voix nouveau, -comme si l'instrument eût perdu plusieurs cordes, et que les autres -se fussent détendues. Elle eut des gestes d'apathie et des regards -sans lueur. Je la priai de me confier ses pensées.</p> - -<p>—En ai-je? me dit-elle.</p> - -<p>Elle m'entraîna dans sa chambre, me fit asseoir sur son canapé, -fouilla le tiroir de sa toilette, se mit à genoux devant moi, et me -dit:—Voilà les cheveux qui me sont tombés depuis un an, prenez-les, -ils sont bien à vous, vous saurez un jour comment et pourquoi.</p> - -<p>Je me penchai lentement vers son front, elle ne se baissa pas -pour éviter mes lèvres, je les appuyai saintement, sans coupable -ivresse, sans volupté chatouilleuse, mais avec un solennel attendrissement. -Voulait-elle tout sacrifier? Allait-elle seulement, comme je -l'avais fait, au bord du précipice? Si l'amour l'avait amenée à se -livrer, elle n'eût pas eu ce calme profond, ce regard religieux, et -<span class="pagenum">405</span> -ne m'eût pas dit de sa voix pure:—Vous ne m'en voulez plus?</p> - -<p>Je partis au commencement de la nuit, elle voulut m'accompagner -par la route de Frapesle, et nous nous arrêtâmes au noyer; je -le lui montrai, lui disant comment de là je l'avais aperçue quatre -ans auparavant:—La vallée était bien belle! m'écriai-je.</p> - -<p>—Et maintenant? reprit-elle vivement.</p> - -<p>—Vous êtes sous le noyer, lui dis-je, et la vallée est à nous.</p> - -<p>Elle baissa la tête, et notre adieu se fit là. Elle remonta dans sa -voiture avec Madeleine, et moi dans la mienne, seul. De retour à -Paris, je fus heureusement absorbé par des travaux pressants qui -me donnèrent une violente distraction et me forcèrent à me dérober -au monde qui m'oublia. Je correspondis avec madame de Mortsauf, -à qui j'envoyais mon journal toutes les semaines, et qui me -répondait deux fois par mois. Vie obscure et pleine, semblable à -ces endroits touffus, fleuris et ignorés, que j'avais admirés naguère -encore au fond des bois en faisant de nouveaux poèmes de fleurs -pendant les deux dernières semaines.</p> - -<p>O vous qui aimez! imposez-vous de ces belles obligations, chargez-vous -de règles à accomplir comme l'Église en a donné pour -chaque jour aux chrétiens. C'est de grandes idées que les observances -rigoureuses créées par la Religion Romaine, elles tracent -toujours plus avant dans l'âme les sillons du devoir par la répétition -des actes qui conservent l'espérance et la crainte. Les sentiments -courent toujours vifs dans ces ruisseaux creusés qui retiennent -les eaux, les purifient, rafraîchissent incessamment le cœur, -et fertilisent la vie par les abondants trésors d'une foi cachée, source -divine où se multiplie l'unique pensée d'un unique amour.</p> - -<p>Ma passion, qui recommençait le Moyen-Age et rappelait la chevalerie, -fut connue je ne sais comment; peut-être le roi et le duc -de Lenoncourt en causèrent-ils. De cette sphère supérieure, l'histoire -à la fois romanesque et simple d'un jeune homme qui adorait -pieusement une femme belle sans public, grande dans la solitude, -fidèle sans l'appui du devoir, se répandit sans doute au cœur du -faubourg Saint-Germain? Dans les salons, je me trouvais l'objet -d'une attention gênante, car la modestie de la vie a des avantages -qui, une fois éprouvés, rendent insupportable l'éclat d'une mise en -scène constante. De même que les yeux habitués à ne voir que des -couleurs douces sont blessés par le grand jour, de même il est certains -esprits auxquels déplaisent les violents contrastes. J'étais alors -<span class="pagenum">406</span> -ainsi; vous pouvez vous en étonner aujourd'hui; mais prenez patience, -les bizarreries du Vandenesse actuel vont s'expliquer. Je -trouvais donc les femmes bienveillantes et le monde parfait pour -moi. Après le mariage du duc de Berry, la cour reprit du faste, -les fêtes françaises revinrent. L'occupation étrangère avait cessé, la -prospérité reparaissait, les plaisirs étaient possibles. Des personnages -illustres par leur rang, ou considérables par leur fortune, -abondèrent de tous les points de l'Europe dans la capitale de l'intelligence -où se retrouvent les avantages des autres pays et leurs vices -agrandis, aiguisés par l'esprit français. Cinq mois après avoir quitté -Clochegourde au milieu de l'hiver, mon bon ange m'écrivit une -lettre désespérée en me racontant une grave maladie de son fils, et -à laquelle il avait échappé, mais qui laissait des craintes pour l'avenir; -le médecin avait parlé de précautions à prendre pour la poitrine, -mot terrible qui, prononcé par la science, teint en noir -toutes les heures d'une mère. A peine Henriette respirait-elle, à -peine Jacques entrait-il en convalescence, que sa sœur inspira des -inquiétudes. Madeleine, cette jolie plante qui répondait si bien à la -culture maternelle, subissait une crise prévue, mais redoutable pour -une si frêle constitution. Abattue déjà par les fatigues que lui -avait causées la longue maladie de Jacques, la comtesse se trouvait -sans courage pour supporter ce nouveau coup, et le spectacle que -lui présentaient ces deux chers êtres la rendait insensible aux tourments -redoublés du caractère de son mari. Ainsi, des orages de plus -en plus troubles et chargés de graviers déracinaient par leurs vagues -âpres les espérances le plus profondément plantées dans son cœur. -Elle s'était d'ailleurs abandonnée à la tyrannie du comte, qui, de -guerre lasse, avait regagné le terrain perdu.</p> - -<div class="manuscr"> -<p>«Quand toute ma force enveloppait mes enfants, m'écrivait-elle, -pouvais-je l'employer contre monsieur de Mortsauf et pouvais-je -me défendre de ses agressions en me défendant contre la mort? -En marchant aujourd'hui, seule et affaiblie, entre les deux jeunes -mélancolies qui m'accompagnent, je suis atteinte par un invincible -dégoût de la vie. Quel coup puis-je sentir, à quelle affection -puis-je répondre, quand je vois sur la terrasse Jacques immobile -dont la vie ne m'est plus attestée que par ses deux beaux yeux -agrandis de maigreur, caves comme ceux d'un vieillard, et dont, -fatal pronostic! l'intelligence avancée contraste avec sa débilité -corporelle? Quand je vois à mes côtés cette jolie Madeleine, si -<span class="pagenum">407</span> -vive, si caressante, si colorée, maintenant blanche comme une -morte, ses cheveux et ses yeux me semblent avoir pâli, elle tourne -sur moi des regards languissants comme si elle voulait me faire ses -adieux; aucun mets ne la tente, ou si elle désire quelque nourriture, -elle m'effraie par l'étrangeté de ses goûts; la candide créature, -quoique élevée dans mon cœur, rougit en me les confiant. -Malgré mes efforts, je ne puis amuser mes enfants; chacun d'eux -me sourit, mais ce sourire leur est arraché par mes coquetteries, -et ne vient pas d'eux; ils pleurent de ne pouvoir répondre à mes -caresses. La souffrance a tout détendu dans leur âme, même les -liens qui nous attachent. Ainsi vous comprenez combien Clochegourde -est triste: monsieur de Mortsauf y règne sans obstacle. -O mon ami, vous ma gloire! m'écrivait-elle plus loin, vous devez -bien m'aimer pour m'aimer encore, pour m'aimer inerte, ingrate, -et pétrifiée par la douleur.»</p> -</div> - -<p>En ce moment, où jamais je ne me sentis plus vivement atteint -dans mes entrailles, et où je ne vivais que dans cette âme, sur laquelle -je tâchais d'envoyer la brise lumineuse des matins et l'espérance -des soirs empourprés, je rencontrai dans les salons de l'Élysée-Bourbon -l'une de ces illustres <span lang="en" xml:lang="en">ladies</span> qui sont à demi souveraines. -D'immenses richesses, la naissance dans une famille qui depuis -la conquête était pure de toute mésalliance, un mariage avec l'un -des vieillards les plus distingués de la pairie anglaise, tous ces avantages -n'étaient que des accessoires qui rehaussaient la beauté de -cette personne, ses grâces, ses manières, son esprit, je ne sais quel -brillant qui éblouissait avant de fasciner. Elle fut l'idole du jour, -et régna d'autant mieux sur la société parisienne, qu'elle eut les -qualités nécessaires à ses succès, la main de fer sous un gant de -velours dont parlait Bernadotte. Vous connaissez la singulière personnalité -des Anglais, cette orgueilleuse Manche infranchissable, -ce froid canal Saint-Georges qu'ils mettent entre eux et les gens -qui ne leur sont point présentés: l'humanité semble être une fourmilière -sur laquelle ils marchent; ils ne connaissent de leur espèce -que les gens admis par eux; les autres, ils n'en entendent pas le -langage; c'est bien des lèvres qui se remuent et des yeux qui voient, -mais ni le son ni le regard ne les atteignent: pour eux, ces gens -sont comme s'ils n'étaient point. Les Anglais offrent ainsi comme -une image de leur île où la loi régit tout, où tout est uniforme dans -chaque sphère, où l'exercice des vertus semble être le jeu nécessaire -<span class="pagenum">408</span> -de rouages qui marchent à heure fixe. Les fortifications d'acier -poli élevées autour d'une femme anglaise, encagée dans -son ménage par des fils d'or, mais où sa mangeoire et son abreuvoir, -où ses bâtons et sa pâture sont des merveilles, lui prêtent -d'irrésistibles attraits. Jamais un peuple n'a mieux préparé l'hypocrisie -de la femme mariée en la mettant à tout propos entre la mort -et la vie sociale; pour elle, aucun intervalle entre la honte et l'honneur: -ou la faute est complète, ou elle n'est pas; c'est tout ou -rien, le <i lang="en" xml:lang="en">to be, or not to be</i> d'Hamlet. Cette alternative, jointe au -dédain constant auquel les mœurs l'habituent, fait d'une femme -anglaise un être à part dans le monde. C'est une pauvre créature, -vertueuse par force et prête à se dépraver, condamnée à de continuels -mensonges enfouis en son cœur, mais délicieuse par la forme, -parce que ce peuple a tout mis dans la forme. De là les beautés -particulières aux femmes de ce pays: cette exaltation d'une tendresse -où pour elles se résume nécessairement la vie, l'exagération -de leurs soins pour elles-mêmes, la délicatesse de leur amour si -gracieusement peinte dans la fameuse scène de Roméo et de Juliette -où le génie de Shakspeare a d'un trait exprimé la femme anglaise. -A vous qui leur enviez tant de choses, que vous dirai-je que -vous ne sachiez de ces blanches sirènes, impénétrables en apparence -et sitôt connues, qui croient que l'amour suffit à l'amour, et -qui importent le spleen dans les jouissances en ne les variant pas, -dont l'âme n'a qu'une note, dont la voix n'a qu'une syllabe, océan -d'amour, où qui n'a pas nagé ignorera toujours quelque chose de -la poésie des sens, comme celui qui n'a pas vu la mer aura des -cordes de moins à sa lyre. Vous connaissez le pourquoi de ces paroles. -Mon aventure avec la marquise Dudley eut une fatale célébrité. -Dans un âge où les sens ont tant d'empire sur nos déterminations, -chez un jeune homme où leurs ardeurs avaient été si -violemment comprimées, l'image de la sainte qui souffrait son lent -martyre à Clochegourde rayonna si fortement que je pus résister -aux séductions. Cette fidélité fut le lustre qui me valut l'attention -de <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Arabelle. Ma résistance aiguisa sa passion. Ce qu'elle désirait, -comme le désirent beaucoup d'Anglaises, était l'éclat, l'extraordinaire. -Elle voulait du poivre, du piment pour la pâture du -cœur, de même que les Anglais veulent des condiments enflammés -pour réveiller leur goût. L'atonie que mettent dans l'existence de ces -femmes une perfection constante dans les choses, une régularité -<span class="pagenum">409</span> -méthodique dans les habitudes, les conduit à l'adoration du romanesque -et du difficile. Je ne sus pas juger ce caractère. Plus je me -renfermais dans un froid dédain, plus <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley se passionnait. -Cette lutte, dont elle se faisait gloire, excita la curiosité de quelques -salons, ce fut pour elle un premier bonheur qui lui faisait une obligation -du triomphe. Ah! j'eusse été sauvé, si quelque ami m'avait -répété le mot atroce qui lui échappa sur madame de Mortsauf et -sur moi:</p> - -<p>—Je suis, dit-elle, ennuyée de ces soupirs de tourterelle!</p> - -<p>Sans vouloir ici justifier mon crime, je vous ferai observer, Natalie, -qu'un homme a moins de ressources pour résister à une -femme que vous n'en avez pour échapper à nos poursuites. Nos -mœurs interdisent à notre sexe les brutalités de la répression qui, -chez vous, sont des amorces pour un amant, et que d'ailleurs les -convenances vous imposent; à nous, au contraire, je ne sais quelle -jurisprudence de fatuité masculine ridiculise notre réserve; nous -vous laissons le monopole de la modestie pour que vous ayez le -privilége des faveurs; mais intervertissez les rôles, l'homme succombe -sous la moquerie. Quoique gardé par ma passion, je n'étais -pas à l'âge où l'on reste insensible aux triples séductions de l'orgueil, -du dévouement et de la beauté. Quand <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Arabelle mettait -à mes pieds, au milieu d'un bal dont elle était la reine, les hommages -qu'elle y recueillait, et qu'elle épiait mon regard pour savoir -si sa toilette était de <ins id="cor_78" title="son">mon</ins> goût, et qu'elle frissonnait de volupté -lorsqu'elle me plaisait, j'étais ému de son émotion. Elle se tenait -d'ailleurs sur un terrain où je ne pouvais pas la fuir; il m'était -difficile de refuser certaines invitations parties du cercle diplomatique; -sa qualité lui ouvrait tous les salons, et avec cette adresse -que les femmes déploient pour obtenir ce qui leur plaît, elle se -faisait placer à table par la maîtresse de la maison auprès de moi; -puis elle me parlait à l'oreille.—«Si j'étais aimée comme l'est madame -de Mortsauf, me disait-elle, je vous sacrifierais tout.» Elle -me soumettait en riant les conditions les plus humbles, elle me -promettait une discrétion à toute épreuve, ou me demandait de -souffrir seulement qu'elle m'aimât. Elle me disait un jour ces mots -qui satisfaisaient toutes les capitulations d'une conscience timorée -et les effrénés désirs du jeune homme: «—Votre amie toujours, -et votre maîtresse quand vous le voudrez!» Enfin elle médita de -faire servir à ma perte la loyauté même de mon caractère, elle gagna -<span class="pagenum">410</span> -mon valet de chambre, et après une soirée où elle s'était montrée -si belle qu'elle était sûre d'avoir excité mes désirs, je la trouvai -chez moi. Cet éclat retentit dans l'Angleterre, et son aristocratie -se consterna comme le ciel à la chute de son plus bel ange. <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> -Dudley quitta son nuage dans l'empirée britannique, se réduisit à -sa fortune, et voulut éclipser par ses sacrifices <span class="cs7">CELLE</span> dont la vertu -causa ce célèbre désastre. <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Arabelle prit plaisir, comme le démon -sur le faîte du temple, à me montrer les plus riches pays de -son ardent royaume.</p> - -<p>Lisez-moi, je vous en conjure, avec indulgence? Il s'agit ici d'un -des problèmes les plus intéressants de la vie humaine, d'une crise -à laquelle ont été soumis la plus grande partie des hommes, et que -je voudrais expliquer, ne fût-ce que pour allumer un phare sur -cet écueil. Cette belle <span lang="en" xml:lang="en">lady</span>, si svelte, si frêle, cette femme de lait, -si brisée, si brisable, si douce, d'un front si caressant, couronnée -de cheveux de couleur fauve et si fins, cette créature dont l'éclat -semble phosphorescent et passager, est une organisation de fer. -Quelque fougueux qu'il soit, aucun cheval ne résiste à son poignet -nerveux, à cette main molle en apparence et que rien ne lasse. Elle -a le pied de la biche, un petit pied sec et musculeux, sous une grâce -d'enveloppe indescriptible. Elle est d'une force à ne rien craindre -dans une lutte; nul homme ne peut la suivre à cheval; elle gagnerait -le prix d'un <i lang="en" xml:lang="en">steeple chase</i> sur des centaures; elle tire les daims -et les cerfs sans arrêter son cheval. Son corps ignore la sueur, il -aspire le feu dans l'atmosphère et vit dans l'eau sous peine de ne -pas vivre. Aussi sa passion est-elle tout africaine; son désir va -comme le tourbillon du désert, le désert dont l'ardente immensité -se peint dans ses yeux, le désert plein d'azur et d'amour, avec son -ciel inaltérable, avec ces fraîches nuits étoilées. Quelles oppositions -avec Clochegourde! L'orient et l'occident, l'une attirant à elle les -moindres parcelles humides pour s'en nourrir, l'autre exsudant son -âme, enveloppant ses fidèles d'une lumineuse atmosphère; celle-ci, -vive et svelte; celle-là, lente et grasse. Enfin, avez-vous jamais réfléchi -au sens général des mœurs anglaises? N'est-ce pas la divinisation -de la matière, un épicuréisme défini, médité, savamment appliqué? -Quoi qu'elle fasse ou dise, l'Angleterre est matérialiste, à -son insu peut-être. Elle a des prétentions religieuses et morales, -d'où la spiritualité divine, d'où l'âme catholique est absente, et dont -la grâce fécondante ne sera remplacée par aucune hypocrisie, quelque -<span class="pagenum">411</span> -bien jouée qu'elle soit. Elle possède au plus haut degré cette -science de l'existence qui bonifie les moindres parcelles de la matérialité, -qui fait que votre pantoufle est la plus exquise pantoufle -du monde, qui donne à votre linge une saveur indicible, qui double -de cèdre et parfume les commodes; qui verse à l'heure dite un -thé suave, savamment déplié, qui bannit la poussière, cloue des -tapis depuis la première marche jusque dans les derniers replis de -la maison, brosse les murs des caves, polit le marteau de la porte, -assouplit les ressorts du carrosse, qui fait de la matière une pulpe -nourrissante et cotonneuse, brillante et propre au sein de laquelle -l'âme expire sous la jouissance, qui produit l'affreuse monotonie du -bien-être, donne une vie sans opposition dénuée de spontanéité et -qui pour tout dire vous machinise. Ainsi, je connus tout à coup au -sein de ce luxe anglais une femme peut-être unique en son sexe, -qui m'enveloppa dans les rets de cet amour renaissant de son agonie -et aux prodigalités duquel j'apportais une continence sévère, de -cet amour qui a des beautés accablantes, une électricité à lui, qui -vous introduit souvent dans les cieux par les portes d'ivoire de son -demi-sommeil, ou qui vous y enlève en croupe sur ses reins ailés. -Amour horriblement ingrat, qui rit sur les cadavres de ceux qu'il -tue; amour sans mémoire, un cruel amour qui ressemble à la politique -anglaise, et dans lequel tombent presque tous les hommes. -Vous comprenez déjà le problème. L'homme est composé de matière -et d'esprit; l'animalité vient aboutir en lui, et l'ange commence à -lui. De là cette lutte que nous éprouvons tous entre une destinée -future que nous pressentons et les souvenirs de nos instincts antérieurs -dont nous ne sommes pas entièrement détachés: un amour -charnel et un amour divin. Tel homme les résout en un seul, tel -autre s'abstient; celui-ci fouille le sexe entier pour y chercher la -satisfaction de ses appétits antérieurs, celui-là l'idéalise en une seule -femme dans laquelle se résume l'univers; les uns flottent indécis -entre les voluptés de la matière et celles de l'esprit, les autres spiritualisent -la chair en lui demandant ce qu'elle ne saurait donner. -Si, pensant à ces traits généraux de l'amour, vous tenez compte des -répulsions et des affinités qui résultent de la diversité des organisations, -et qui brisent les pactes conclus entre ceux qui ne se sont -pas éprouvés; si vous y joignez les erreurs produites par les espérances -des gens qui vivent plus spécialement par l'esprit, par le -cœur ou par l'action, qui pensent, qui sentent ou qui agissent, et -<span class="pagenum">412</span> -dont les vocations sont trompées, méconnues dans une association -où il se trouve deux êtres, également doubles; vous aurez une -grande indulgence pour les malheurs envers lesquels la société se -montre sans pitié. Eh! bien, <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Arabelle contente les instincts, les -organes, les appétits, les vices et les vertus de la matière subtile -dont nous sommes faits; elle était la maîtresse du corps. Madame -de Mortsauf était l'épouse de l'âme. L'amour que satisfait la maîtresse -a des bornes, la matière est finie, ses propriétés ont des forces -calculées, elle est soumise à d'inévitables saturations; je sentais -souvent je ne sais quel vide à Paris, près de <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley. L'infini -est le domaine du cœur, l'amour était sans borne à Clochegourde. -J'aimais passionnément <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Arabelle, et certes, si la bête était sublime -en elle, elle avait aussi de la supériorité dans l'intelligence; -sa conversation moqueuse embrassait tout. Mais j'adorais Henriette. -La nuit je pleurais de bonheur, le matin je pleurais de remords. Il -est certaines femmes assez savantes pour cacher leur jalousie sous la -bonté la plus angélique; c'est celles qui, semblables à <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley, -ont dépassé trente ans. Ces femmes savent alors sentir et calculer, -presser tout le suc du présent et penser à l'avenir; elles peuvent -étouffer des gémissements souvent légitimes avec l'énergie du chasseur -qui ne s'aperçoit pas d'une blessure en poursuivant son bouillant -hallali. Sans parler de madame de Mortsauf, Arabelle essayait -de la tuer dans mon âme, où elle la retrouvait toujours, et sa passion -se ravivait au souffle de cet amour invincible. Afin de triompher -par des comparaisons qui fussent à son avantage, elle ne se montra -ni soupçonneuse, ni tracassière, ni curieuse, comme le sont la plupart -des jeunes femmes; mais, semblable à la lionne qui a saisi dans -sa gueule et rapporté dans son <ins id="cor_79" title="autre">antre</ins> une proie à ronger, elle veillait -à ce que rien ne troublât son bonheur, et me gardait comme une -conquête insoumise. J'écrivais à Henriette sous ses yeux, jamais -elle ne lut une seule ligne, jamais elle ne chercha par aucun moyen -à savoir l'adresse écrite sur mes lettres. J'avais ma liberté. Elle -semblait s'être dit:—Si je le perds, je n'en accuserai que moi. -Et elle s'appuyait fièrement sur un amour si dévoué qu'elle m'aurait -donné sa vie sans hésiter si je la lui avais demandée. Enfin elle -m'avait fait croire que, si je la quittais, elle se tuerait aussitôt. Il -fallait l'entendre à ce sujet célébrer la coutume des veuves indiennes -qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris.—«Quoique dans l'Inde -cet usage soit une distinction réservée à la classe noble, et que, -<span class="pagenum">413</span> -sous ce rapport, il soit peu compris des Européens incapables de -deviner la dédaigneuse grandeur de ce privilége, avouez, me disait-elle, -que, dans nos plates mœurs modernes, l'aristocratie ne peut -plus se relever que par l'extraordinaire des sentiments? Comment -puis-je apprendre aux bourgeois que le sang de mes veines ne ressemble -pas au leur, si ce n'est en mourant autrement qu'ils ne -meurent? Des femmes sans naissance peuvent avoir les diamants, -les étoffes, les chevaux, les écussons même qui devraient nous être -réservés, car on achète un nom! Mais, aimer, tête levée, à contresens -de la loi, mourir pour l'idole que l'on s'est choisie en se taillant -un linceul dans les draps de son lit, soumettre le monde et le ciel à -un homme en dérobant ainsi au Tout-Puissant le droit de faire un -Dieu, ne le trahir pour rien, pas même pour la vertu; car se refuser -à lui au nom du devoir, n'est-ce pas se donner à quelque -chose qui n'est pas <i>lui</i>?... que ce soit un homme ou une idée, il -y a toujours trahison! Voilà des grandeurs où n'atteignent pas les -femmes vulgaires; elles ne connaissent que deux routes communes, -ou le grand chemin de la vertu, ou le bourbeux sentier de la courtisane!» -Elle procédait, vous le voyez, par l'orgueil, elle flattait -toutes les vanités en les déifiant, elle me mettait si haut qu'elle ne -pouvait vivre qu'à mes genoux; aussi toutes les séductions de son -esprit étaient-elles exprimées par sa pose d'esclave et par son entière -soumission. Elle savait rester tout un jour, étendue à mes -pieds, silencieuse, occupée à me regarder, épiant l'heure du plaisir -comme une cadine du sérail et l'avançant par d'habiles coquetteries, -tout en paraissant l'attendre. Par quels mots peindre les six -premiers mois pendant lesquels je fus en proie aux énervantes -jouissances d'un amour fertile en plaisirs, et qui les variait avec le -savoir que donne l'expérience, mais en cachant son instruction sous -les emportements de la passion. Ces plaisirs, subite révélation de la -poésie des sens, constituent le lien vigoureux par lequel les jeunes -gens s'attachent aux femmes plus âgées qu'eux; mais ce lien est -l'anneau du forçat, il laisse dans l'âme une ineffaçable empreinte, -il y met un dégoût anticipé pour les amours frais, candides, riches -de fleurs seulement, et qui ne savent pas servir d'alcohol dans des -coupes d'or curieusement ciselées, enrichies de pierres où brillent -d'inépuisables feux. En savourant les voluptés que je rêvais sans les -connaître, que j'avais exprimées dans mes <i>selam</i>, et que l'union -des âmes rend mille fois plus ardentes, je ne manquai pas de paradoxes -<span class="pagenum">414</span> -pour me justifier à moi-même la complaisance avec laquelle -je m'abreuvais à cette belle coupe. Souvent lorsque, perdue dans -l'infini de la lassitude, mon âme dégagée du corps voltigeait loin -de la terre, je pensais que ces plaisirs étaient un moyen d'annuler -la matière et de rendre l'esprit à son vol sublime. Souvent <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> -Dudley, comme beaucoup de femmes, profitait de l'exaltation à laquelle -conduit l'excès du bonheur, pour me lier par des serments; -et, sous le coup d'un désir, elle m'arrachait des blasphèmes contre -l'ange de Clochegourde. Une fois traître, je devins fourbe. Je continuai -d'écrire à madame de Mortsauf comme si j'étais toujours le -même enfant au méchant petit habit bleu qu'elle aimait tant; mais, -je l'avoue, son don de seconde vue m'épouvantait quand je pensais -aux désastres qu'une indiscrétion pouvait causer dans le joli château -de mes espérances. Souvent, au milieu de mes joies, une soudaine -douleur me glaçait, j'entendais le nom d'Henriette prononcé -par une voix d'en haut comme le:—<i>Caïn, où est Abel?</i> de -l'Écriture. Mes lettres restèrent sans réponse. Je fus saisi d'une -horrible inquiétude, je voulus partir pour Clochegourde. Arabelle -ne s'y opposa point, mais elle parla naturellement de m'accompagner -en Touraine. Son caprice aiguisé par la difficulté, ses pressentiments -justifiés par un bonheur inespéré, tout avait engendré -chez elle un amour réel qu'elle désirait rendre unique. Son génie -de femme lui fit apercevoir dans ce voyage un moyen de me détacher -entièrement de madame de Mortsauf; tandis que, aveuglé par -la peur, emporté par la naïveté de la passion vraie, je ne vis pas le -piége où j'allais être pris. <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Dudley proposa les concessions les -plus humbles et prévint toutes les objections. Elle consentit à demeurer -près de Tours, à la campagne, inconnue, déguisée, sans -sortir le jour, et à choisir pour nos rendez-vous les heures de la -nuit où personne ne pouvait nous rencontrer. Je partis de Tours à -cheval pour Clochegourde. J'avais mes raisons en y venant ainsi, -car il me fallait pour mes excursions nocturnes un cheval, et le -mien était un cheval arabe que <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Esther Stanhope avait envoyé -à la marquise, et qu'elle m'avait échangé contre ce fameux tableau -de Rembrandt, qu'elle a dans son salon à Londres, et que j'ai si -singulièrement obtenu. Je pris le chemin que j'avais parcouru pédestrement -six ans auparavant, et m'arrêtai sous le noyer. De là, -je vis madame de Mortsauf en robe blanche au bord de la terrasse. -Aussitôt je m'élançai vers elle avec la rapidité de l'éclair, et fus en -<span class="pagenum">415</span> -quelques minutes au bas du mur, après avoir franchi la distance en -droite ligne, comme s'il s'agissait d'une course au clocher. Elle entendit -les bonds prodigieux de l'hirondelle du désert, et, quand je -l'arrêtai net au coin de la terrasse, elle me dit:—Ah! vous voilà!</p> - -<p>Ces trois mots me foudroyèrent. Elle savait mon aventure. Qui la -lui avait apprise? sa mère, de qui plus tard elle me montra la lettre -odieuse! La faiblesse indifférente de cette voix, jadis si pleine -de vie, la pâleur mate du son révélaient une douleur mûrie, exhalaient -je ne sais quelle odeur de fleurs coupées sans retour. L'ouragan -de l'infidélité, semblable à ces crues de la Loire qui ensablent -à jamais une terre, avait passé sur son âme en faisant un désert -là où verdoyaient d'opulentes prairies. Je fis entrer mon cheval -par la petite porte; il se coucha sur le gazon à mon commandement, -et la comtesse, qui s'était avancée à pas lents, s'écria:—Le -bel animal! Elle se tenait les bras croisés pour que je ne prisse -pas sa main, je devinai son intention.—Je vais prévenir monsieur -de Mortsauf, dit-elle en me quittant.</p> - -<p>Je demeurai debout, confondu, la laissant aller, la contemplant, -toujours noble, lente, fière, plus blanche que je ne l'avais vue, mais -gardant au front la jaune empreinte du sceau de la plus amère -mélancolie, et penchant la tête comme un lys trop chargé de -pluie.</p> - -<p>—Henriette! criai-je avec la rage de l'homme qui se sent -mourir.</p> - -<p>Elle ne se retourna point, elle ne s'arrêta pas, elle dédaigna de -me dire qu'elle m'avait retiré son nom, qu'elle n'y répondait plus, -elle marchait toujours. Je pourrai dans cette épouvantable vallée où -doivent tenir des millions de peuples devenus poussière et dont -l'âme anime maintenant la surface du globe, je pourrai me trouver -petit au sein de cette foule pressée sous les immensités lumineuses -qui l'éclaireront de leur gloire; mais alors je serai moins aplati -que je ne le fus devant cette forme blanche, montant comme monte -dans les rues d'une ville quelque inflexible inondation, montant -d'un pas égal à son château de Clochegourde, la gloire et le supplice -de cette Didon chrétienne! Je maudis Arabelle par une seule -imprécation qui l'eût tuée si elle l'eût entendue, elle qui avait tout -laissé pour moi, comme on laisse tout pour Dieu! Je restai perdu -dans un monde de pensées, en apercevant de tous côtés l'infini de la -douleur. Je les vis alors descendant tous. Jacques courait avec -<span class="pagenum">416</span> -l'impétuosité naïve de son âge. Gazelle aux yeux mourants, Madeleine -accompagnait sa mère. Je serrai Jacques contre mon cœur en versant -sur lui les effusions de l'âme et les larmes que rejetait sa mère. -Monsieur de Mortsauf vint à moi, me tendit les bras, me pressa -sur lui, m'embrassa sur les joues, en me disant:—Félix, j'ai su -que je vous devais la vie!</p> - -<p>Madame de Mortsauf nous tourna le dos pendant cette scène, -en prenant le prétexte de montrer le cheval à Madeleine stupéfaite.</p> - -<p>—Ha! diantre! voilà bien les femmes, cria le comte en colère, -elles examinent votre cheval.</p> - -<p>Madeleine se retourna, vint à moi, je lui baisai la main en regardant -la comtesse qui rougit.</p> - -<p>—Elle est bien mieux, Madeleine, dis-je.</p> - -<p>—Pauvre fillette! répondit la comtesse en la baisant au front.</p> - -<p>—Oui, pour le moment, ils sont tous bien, répondit le comte. -Moi seul, mon cher Félix, suis délabré comme une vieille tour qui -va tomber.</p> - -<p>—Il paraît que le général a toujours ses dragons noirs, repris-je -en regardant madame de Mortsauf.</p> - -<p>—Nous avons tous nos <i lang="en" xml:lang="en">blues devils</i>, répondit-elle. N'est-ce pas -le mot anglais?</p> - -<p>Nous remontâmes vers les clos en nous promenant ensemble, et -sentant tous qu'il était survenu quelque grave événement. Elle -n'avait aucun désir d'être seule avec moi. Enfin j'étais son hôte.</p> - -<p>—Pour le coup, et votre cheval? dit le comte quand nous fûmes -sortis.</p> - -<p>—Vous verrez, reprit la comtesse, que j'aurai tort en y pensant, -et tort en n'y pensant plus.</p> - -<p>—Mais oui, dit-il, il faut tout faire en temps utile.</p> - -<p>—J'y vais, dis-je en trouvant ce froid accueil insupportable. -Moi seul puis le faire sortir, et le caser comme il faut. Mon <i lang="en" xml:lang="en">groom</i> -vient par la voiture de Chinon, il le pansera.</p> - -<p>—Le <i lang="en" xml:lang="en">groom</i> arrive-t-il aussi d'Angleterre? dit-elle.</p> - -<p>—Il ne s'en fait que là, répondit le comte qui devint gai en -voyant sa femme triste.</p> - -<p>La froideur de sa femme fut une occasion de la contredire, il -m'accabla de son amitié. Je connus la pesanteur de l'attachement -d'un mari. Ne croyez pas que le moment où leurs attentions assassinent -<span class="pagenum">417</span> -les âmes nobles soit le temps où leurs femmes prodiguent -une affection qui semble leur être volée; non! ils sont odieux et insupportables -le jour où cet amour s'envole. La bonne intelligence, -condition essentielle aux attachements de ce genre, apparaît alors -comme un moyen; elle pèse alors, elle est horrible comme tout -moyen que sa fin ne justifie plus.</p> - -<p>—Mon cher Félix, me dit le comte en me prenant les mains et -me les serrant affectueusement, pardonnez à madame de Mortsauf, -les femmes ont besoin d'être quinteuses, leur faiblesse les excuse, -elles ne sauraient avoir l'égalité d'humeur que nous donne la -force du caractère. Elle vous aime beaucoup, je le sais; mais...</p> - -<p>Pendant que le comte parlait, madame de Mortsauf s'éloigna de -nous insensiblement de manière à nous laisser seuls.</p> - -<p>—Félix, me dit-il alors à voix basse en contemplant sa femme -qui remontait au château accompagnée de ses deux enfants, j'ignore -ce qui se passe dans l'âme de madame de Mortsauf, mais -son caractère a complétement changé depuis six semaines. Elle -si douce, si dévouée jusqu'ici, devient d'une maussaderie incroyable!</p> - -<p>Manette m'apprit plus tard que la comtesse était tombée dans un -abattement qui la rendait insensible aux tracasseries du comte. En -ne rencontrant plus de terre molle où planter ses flèches, cet -homme était devenu inquiet comme l'enfant qui ne voit plus remuer -le pauvre insecte qu'il tourmente. En ce moment il avait besoin -d'un confident comme l'exécuteur a besoin d'un aide.</p> - -<p>—Essayez, dit-il après une pause, de questionner madame de -Mortsauf. Une femme a toujours des secrets pour son mari; mais -elle vous confiera peut-être le sujet de ses peines. Dût-il m'en -coûter la moitié des jours qui me restent et la moitié de ma fortune, -je sacrifierais tout pour la rendre heureuse. Elle est si nécessaire à -ma vie! Si dans ma vieillesse je ne sentais pas toujours cet ange à -mes côtés, je serais le plus malheureux des hommes! je voudrais -mourir tranquille. Dites-lui donc qu'elle n'a pas long-temps à me -supporter. Moi, Félix, mon pauvre ami, je m'en vais, je le sais. Je -cache à tout le monde la fatale vérité, pourquoi les affliger par -avance? Toujours le pylore, mon ami! J'ai fini par saisir les causes -de la maladie, la sensibilité m'a tué. En effet, toutes nos affections -frappent sur le centre gastrique...</p> - -<p><span class="pagenum">418</span> -—En sorte, lui dis-je en souriant, que les gens de cœur périssent -par l'estomac.</p> - -<p>—Ne riez pas, Félix, rien n'est plus vrai. Les peines trop vives -exagèrent le jeu du grand sympathique. Cette exaltation de la -sensibilité entretient dans une constante irritation la muqueuse de -l'estomac. Si cet état persiste, il amène des perturbations d'abord -insensibles dans les fonctions digestives: les sécrétions s'altèrent, -l'appétit se déprave et la digestion se fait capricieuse: bientôt des -douleurs poignantes apparaissent, s'aggravent et deviennent de jour -en jour plus fréquentes; puis la désorganisation arrive à son comble -comme si quelque poison lent se mêlait au bol alimentaire; la -muqueuse s'épaissit, l'induration de la valvule du pylore s'opère et -il s'y forme un squirrhe dont il faut mourir. Eh! bien, j'en suis là, -mon cher! L'induration marche sans que rien puisse l'arrêter. -Voyez mon teint jaune-paille, mes yeux secs et brillants, ma maigreur -excessive? Je me dessèche. Que voulez-vous, j'ai rapporté de -l'émigration le germe de cette maladie: j'ai tant souffert alors! -Mon mariage, qui pouvait réparer les maux de l'émigration, loin -de calmer mon âme ulcérée, a ravivé la plaie. Qu'ai-je trouvé ici? -d'éternelles alarmes causées par mes enfants, des chagrins domestiques, -une fortune à refaire, des économies qui engendraient mille -privations que j'imposais à ma femme et dont je pâtissais le premier. -Enfin, je ne puis confier ce secret qu'à vous, mais voici ma -plus dure peine. Quoique Blanche soit un ange, elle ne me comprend -pas; elle ne sait rien de mes douleurs, elle les contrarie, je -lui pardonne! Tenez, ceci est affreux à dire, mon ami; mais une -femme moins vertueuse qu'elle m'aurait rendu plus heureux en se -prêtant à des adoucissements que Blanche n'imagine pas, car elle -est niaise comme un enfant! Ajoutez que mes gens me tourmentent, -c'est des buses qui entendent grec lorsque je parle français. -Quand notre fortune a été reconstruite, coussi coussi, quand -j'ai eu moins d'ennui, le mal était fait, j'atteignais à la période des -appétits dépravés; puis est venue ma grande maladie, si mal prise -par Origet. Bref, aujourd'hui je n'ai pas six mois à vivre...</p> - -<p>J'écoutais le comte avec terreur. En revoyant la comtesse, le -brillant de ses yeux secs et la teinte jaune-paille de son front m'avaient -frappé, j'entraînai le comte vers la maison en paraissant -écouter ses plaintes mêlées de dissertations médicales; mais je ne -songeais qu'à Henriette et voulais l'observer. Je trouvai la comtesse -<span class="pagenum">419</span> -dans le salon, où elle assistait à une leçon de mathématiques donnée à -Jacques par l'abbé de Dominis, en montrant à Madeleine un point -de tapisserie. Autrefois elle aurait bien su, le jour de mon arrivée, -remettre ses occupations pour être toute à moi; mais mon amour -était si profondément vrai que je refoulai dans mon cœur le chagrin -que me causa ce contraste entre le présent et le passé; car je voyais -la fatale teinte jaune-paille qui, sur ce céleste visage, ressemblait -au reflet des lueurs divines que les peintres italiens ont mises à la figure -des saintes. Je sentis alors en moi le vent glacé de la mort. Puis -quand le feu de ses yeux dénués de l'eau limpide où jadis nageait -son regard tomba sur moi, je frissonnai; j'aperçus alors quelques -changements dus au chagrin et que je n'avais point remarqués -en plein air: les lignes si menues qui, à ma dernière visite, n'étaient -que légèrement imprimées sur son front, l'avaient creusé; -ses tempes bleuâtres semblaient ardentes et concaves; ses yeux -s'étaient enfoncés sous leurs arcades attendries, et le tour avait -bruni; elle était mortifiée comme le fruit sur lequel les meurtrissures -commencent à paraître, et qu'un ver intérieur fait prématurément -blondir. Moi, dont toute l'ambition était de verser le bonheur -à flots dans son âme, n'avais-je pas jeté l'amertume dans la -source où se rafraîchissait sa vie, où se retrempait son courage? Je -vins m'asseoir à ses côtés, et lui dis d'une voix où pleurait le repentir:—Êtes-vous -contente de votre santé?</p> - -<p>—Oui, répondit-elle en plongeant ses yeux dans les miens. Ma -santé, la voici, reprit-elle en me montrant Jacques et Madeleine.</p> - -<p>Sortie victorieuse de sa lutte avec la nature, à quinze ans, Madeleine -était femme; elle avait grandi, ses couleurs de rose du -Bengale renaissaient sur ses joues bistrées; elle avait perdu -l'insouciance de l'enfant qui regarde tout en face, et commençait à -baisser les yeux; ses mouvements devenaient rares et graves comme -ceux de sa mère; sa taille était svelte, et les grâces de son corsage -fleurissaient déjà; déjà la coquetterie lissait ses magnifiques -cheveux noirs, séparés en deux bandeaux sur son front d'Espagnole. -Elle ressemblait aux jolies statuettes du Moyen-Age, si fines -de contour, si minces de forme que l'œil en les caressant craint de -les voir se briser; mais la santé, ce fruit éclos après tant d'efforts, -avait mis sur ses joues le velouté de la pêche, et le long de son col -le soyeux duvet où, comme chez sa mère, se jouait la lumière. -Elle devait vivre! Dieu l'avait écrit, cher bouton de la plus belle -<span class="pagenum">420</span> -des fleurs humaines! sur les longs cils de tes paupières, sur la -courbe de tes épaules qui promettaient de se développer richement -comme celles de ta mère! Cette brune jeune fille, à la taille -de peuplier, contrastait avec Jacques, frêle jeune homme de -dix-sept ans, de qui la tête avait grossi, dont le front inquiétait -par sa rapide extension, dont les yeux fiévreux, fatigués, -étaient en harmonie avec une voix profondément sonore. L'organe -livrait un trop fort volume de son, de même que le regard laissait -échapper trop de pensées. C'était l'intelligence, l'âme, le cœur -d'Henriette dévorant de leur flamme rapide un corps sans consistance; -car Jacques avait ce teint de lait animé des couleurs ardentes -qui distinguent les jeunes Anglaises marquées par le fléau pour -être abattues dans un temps déterminé; santé trompeuse! En obéissant -au signe par lequel Henriette, après m'avoir montré Madeleine, -indiquait Jacques qui traçait des figures de géométrie et des -calculs algébriques sur un tableau devant l'abbé de Dominis, je -tressaillis à l'aspect de cette mort cachée sous les fleurs, et respectai -l'erreur de la pauvre mère.</p> - -<p>—Quand je les vois ainsi, la joie fait taire mes douleurs, de -même qu'elles se taisent et disparaissent quand je les vois malades. -Mon ami, dit-elle l'œil brillant de plaisir maternel, si d'autres affections -nous trahissent, les sentiments récompensés ici, les devoirs -accomplis et couronnés de succès compensent la défaite essuyée -ailleurs. Jacques sera comme vous un homme d'une haute instruction, -plein de vertueux savoir; il sera comme vous l'honneur de -son pays, qu'il gouvernera peut-être, aidé par vous qui serez si -haut placé; mais je tâcherai qu'il soit fidèle à ses premières affections. -Madeleine, la chère créature, a déjà le cœur sublime, elle -est pure comme la neige du plus haut sommet des Alpes, elle aura -le dévouement de la femme et sa gracieuse intelligence, elle est -fière, elle sera digne des Lenoncourt! La mère jadis si tourmentée -est maintenant bien heureuse, heureuse d'un bonheur infini, sans -mélange; oui, ma vie est pleine, ma vie est riche. Vous le voyez, -Dieu fait éclore mes joies au sein des affections permises et mêle -de l'amertume à celles vers lesquelles m'entraînait un penchant -dangereux...</p> - -<p>—Bien, s'écria joyeusement l'abbé. Monsieur le vicomte en -sait autant que moi...</p> - -<p>En achevant sa démonstration Jacques toussa légèrement.</p> - -<p><span class="pagenum">421</span> -—Assez pour aujourd'hui, mon cher abbé, dit la comtesse -émue, et surtout pas de leçon de chimie. Montez à cheval, Jacques, -reprit-elle en se laissant embrasser par son fils avec la caressante -mais digne volupté d'une mère, et les yeux tournés vers -moi comme pour insulter mes souvenirs. Allez, cher, et soyez -prudent.</p> - -<p>—Mais, lui dis-je pendant qu'elle suivait Jacques par un long -regard, vous ne m'avez pas répondu. Ressentez-vous quelques -douleurs?</p> - -<p>—Oui, parfois à l'estomac. Si j'étais à Paris, j'aurais les honneurs -d'une gastrite, la maladie à la mode.</p> - -<p>—Ma mère souffre souvent et beaucoup, me dit Madeleine.</p> - -<p>—Ah! dit-elle, ma santé vous intéresse?...</p> - -<p>Madeleine étonnée de la profonde ironie empreinte dans ces -mots, nous regarda tour à tour; mes yeux comptaient des fleurs -roses sur le coussin de son meuble gris et vert qui ornait le salon.</p> - -<p>—Cette situation est intolérable, lui dis-je à l'oreille.</p> - -<p>—Est-ce moi qui l'ai créée? me demanda-t-elle. Cher enfant, -ajouta-t-elle à haute voix en affectant ce cruel enjouement par lequel -les femmes enjolivent leurs vengeances, ignorez-vous l'histoire -moderne? la France et l'Angleterre ne sont-elles pas toujours ennemies? -Madeleine sait cela, elle sait qu'une mer immense les sépare, -mer froide, mer orageuse.</p> - -<p>Les vases de la cheminée étaient remplacés par des candélabres, -afin sans doute de m'ôter le plaisir de les remplir de fleurs; je les -retrouvai plus tard dans sa chambre. Quand mon domestique arriva, -je sortis pour lui donner des ordres; il m'avait apporté -quelques affaires que je voulus placer dans ma chambre.</p> - -<p>—Félix, me dit la comtesse, ne vous trompez pas! L'ancienne -chambre de ma tante est maintenant celle de Madeleine, vous êtes -au-dessus du comte.</p> - -<p>Quoique coupable, j'avais un cœur, et tous ces mots étaient -des coups de poignard froidement donnés aux endroits les plus -sensibles qu'elle semblait choisir pour frapper. Les souffrances morales -ne sont pas absolues, elles sont en raison de la délicatesse des -âmes, et la comtesse avait durement parcouru cette échelle des -douleurs; mais, par cette raison même, la meilleure femme sera -toujours d'autant plus cruelle qu'elle a été plus bienfaisante; je la -regardai, mais elle baissa la tête. J'allai dans ma nouvelle chambre -<span class="pagenum">422</span> -qui était jolie, blanche et verte. Là, je fondis en larmes. Henriette -m'entendit, elle y vint en apportant un bouquet de fleurs.</p> - -<p>—Henriette, lui dis-je, en êtes vous à ne point pardonner la -plus excusable des fautes?</p> - -<p>—Ne m'appelez jamais Henriette, reprit-elle, elle n'existe plus, -la pauvre femme; mais vous trouverez toujours madame de Mortsauf, -une amie dévouée qui vous écoutera, qui vous aimera. Félix, -nous causerons plus tard. Si vous avez encore de la tendresse pour -moi, laissez-moi m'habituer à vous voir; et au moment où les mots -me déchireront moins le cœur, à l'heure où j'aurai reconquis un -peu de courage, eh! bien, alors, alors seulement. Voyez-vous cette -vallée, dit-elle en me montrant l'Indre, elle me fait mal, je l'aime -toujours.</p> - -<p>—Ah! périsse l'Angleterre et toutes ses femmes! Je donne ma -démission au roi, je meurs ici, pardonné.</p> - -<p>—Non, aimez-la, cette femme! Henriette n'est plus, ceci n'est -pas un jeu, vous le saurez.</p> - -<p>Elle se retira, dévoilant par l'accent de ce dernier mot l'étendue -de ses plaies. Je sortis vivement, la retins et lui dis:—Vous ne -m'aimez donc plus?</p> - -<p>—Vous m'avez fait plus de mal que tous les autres ensemble! -Aujourd'hui je souffre moins, je vous aime donc moins; mais il -n'y a qu'en Angleterre où l'on dise <i>ni jamais, ni toujours</i>; -ici nous disons <i>toujours</i>. Soyez sage, n'augmentez pas ma douleur; -et si vous souffrez, songez que je vis, moi!</p> - -<p>Elle me retira sa main que je tenais froide, sans mouvement, -mais humide, et se sauva comme une flèche en traversant le corridor -où cette scène véritablement tragique avait eu lieu. Pendant -le dîner, le marquis me réservait un supplice auquel je n'avais pas -songé.</p> - -<p>—La marquise <ins id="cor_80" title="Dubley">Dudley</ins> n'est donc pas à Paris? me dit-il.</p> - -<p>Je rougis excessivement en lui répondant:—Non.</p> - -<p>—Elle n'est pas à Tours, dit le comte en continuant.</p> - -<p>—Elle n'est pas divorcée, elle peut aller en Angleterre. Son -mari serait bien heureux, si elle voulait revenir à lui, dis-je avec -vivacité.</p> - -<p>—A-t-elle des enfants, demanda madame de Mortsauf d'une -voix altérée.</p> - -<p>—Deux fils, lui dis-je.</p> - -<p><span class="pagenum">423</span> -—Où sont-ils?</p> - -<p>—En Angleterre, avec le père.</p> - -<p>—Voyons, Félix, soyez franc. Est-elle aussi belle qu'on le -dit?</p> - -<p>—Pouvez-vous lui faire une semblable question? la femme qu'on -aime n'est-elle pas toujours la plus belle des femmes, s'écria la -comtesse.</p> - -<p>—Oui, toujours, dis-je avec orgueil en lui lançant un regard -qu'elle ne soutint pas.</p> - -<p>—Vous êtes heureux, reprit le comte, oui, vous êtes un heureux -coquin. Ah! dans ma jeunesse, j'aurais été fou d'une semblable -conquête...</p> - -<p>—Assez, dit madame de Mortsauf, en montrant par un regard -Madeleine à son père.</p> - -<p>—Je ne suis pas un enfant, dit le comte qui se plaisait à redevenir -jeune.</p> - -<p>En sortant de table, la comtesse m'amena sur la terrasse, et quand -nous y fûmes, elle s'écria:—Comment, il se rencontre des femmes -qui sacrifient leurs enfants à un homme? La fortune, le monde, -je le conçois, l'éternité, oui, peut-être! Mais les enfants! se priver -de ses enfants!</p> - -<p>—Oui, et ces femmes voudraient avoir encore à sacrifier plus, -elles donnent tout...</p> - -<p>Pour la comtesse, le monde se renversa, ses idées se confondirent. -Saisie par ce grandiose, soupçonnant que le bonheur devait -justifier cette immolation, entendant en elle-même les cris de la -chair révoltée, elle demeura stupide en face de sa vie manquée. -Oui, elle eut un moment de doute horrible; mais elle se releva -grande et sainte, portant haut la tête.</p> - -<p>—Aimez-la donc bien, Félix, cette femme, dit-elle avec des -larmes aux yeux, ce sera ma sœur heureuse. Je lui pardonne les -maux qu'elle m'a faits, si elle vous donne ce que vous ne deviez -jamais trouver ici, ce que vous ne pouvez plus tenir de moi. Vous -avez eu raison, je ne vous ai jamais dit que je vous aimasse, et je -ne vous ai jamais aimé comme on aime dans ce monde. Mais si elle -n'est pas mère, comment peut-elle aimer?</p> - -<p>—Chère sainte, repris-je, il faudrait que je fusse moins ému -que je ne le suis pour t'expliquer que tu planes victorieusement -au-dessus d'elle, qu'elle est une femme de la terre, une fille des -<span class="pagenum">424</span> -races déchues, et que tu es la fille des cieux, l'ange adoré, que tu -as tout mon cœur et qu'elle n'a que ma chair; elle le sait, elle en -est au désespoir, et elle changerait avec toi, quand même le plus -cruel martyre lui serait imposé pour prix de ce changement. Mais -tout est irrémédiable. A toi l'âme, à toi les pensées, l'amour pur, -à toi la jeunesse et la vieillesse; à elle les désirs et les plaisirs de la -passion fugitive; à toi mon souvenir dans toute son étendue, à elle -l'oubli le plus profond.</p> - -<p>—Dites, dites, dites-moi donc cela, ô mon ami! Elle alla s'asseoir -sur un banc et fondit en larmes. La vertu, Félix, la sainteté -de la vie, l'amour maternel, ne sont donc pas des erreurs. Oh! -jetez ce baume sur mes plaies! Répétez une parole qui me rend -aux cieux où je voulais tendre d'un vol égal avec vous! Bénissez-moi -par un regard, par un mot sacré, je vous pardonnerai les maux -que j'ai soufferts depuis deux mois.</p> - -<p>—Henriette, il est des mystères de notre vie que vous ignorez. -Je vous ai rencontrée dans un âge auquel le sentiment peut étouffer -les désirs inspirés par notre nature; mais plusieurs scènes dont le -souvenir me réchaufferait à l'heure où viendra la mort ont dû vous -attester que cet âge finissait, et votre constant triomphe a été d'en -prolonger les muettes délices. Un amour sans possession se soutient -par l'exaspération même des désirs; puis il vient un moment où tout -est souffrance en nous, qui ne ressemblons en rien à vous. Nous -possédons une puissance qui ne saurait être abdiquée, sous peine -de ne plus être hommes. Privé de la nourriture qui le doit alimenter, -le cœur se dévore lui-même, et sent un épuisement qui n'est -pas la mort, mais qui la précède. La nature ne peut donc pas être -longtemps trompée; au moindre accident, elle se réveille avec une -énergie qui ressemble à la folie. Non, je n'ai pas aimé, mais j'ai eu -soif au milieu du désert.</p> - -<p>—Du désert! dit-elle avec amertume en montrant la vallée. Et, -ajouta-t-elle, comme il raisonne, et combien de distinctions subtiles? -les fidèles n'ont pas tant d'esprit.</p> - -<p>—Henriette, lui dis-je, ne nous querellons pas pour quelques -expressions hasardées. Non, mon âme n'a pas vacillé, mais je n'ai -pas été maître de mes sens. Cette femme n'ignore pas que tu es la -seule aimée. Elle joue un rôle secondaire dans ma vie, elle le sait, -et s'y résigne; j'ai le droit de la quitter, comme on quitte une courtisane...</p> - -<p><span class="pagenum">425</span> -—Et alors...</p> - -<p>—Elle m'a dit qu'elle se tuerait, répondis-je en croyant que -cette résolution surprendrait Henriette. Mais en m'entendant elle -laissa échapper un de ces dédaigneux sourires plus expressifs encore -que les pensées qu'ils traduisaient.—Ma chère conscience, -repris-je, si tu me tenais compte de mes résistances et des séductions -qui conspiraient ma perte, tu concevrais cette fatale...</p> - -<p>—Oh! oui fatale! dit-elle. J'ai cru trop en vous! J'ai cru que -vous ne manqueriez pas de la vertu que pratique le prêtre et... -que possède monsieur de Mortsauf, ajouta-t-elle en donnant à sa -voix le mordant de l'épigramme.—Tout est fini, reprit-elle après -une pause, je vous dois beaucoup, mon ami; vous avez éteint en -moi les flammes de la vie corporelle. Le plus difficile du chemin est -fait, l'âge approche, me voilà souffrante, bientôt maladive; je ne -pourrais être pour vous la brillante fée qui vous verse une pluie de -faveurs. Soyez fidèle à <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Arabelle. Madeleine, que j'élevais si -bien pour vous, à qui sera-t-elle? Pauvre Madeleine, pauvre Madeleine! -répéta-t-elle comme un douloureux refrain. Si vous l'aviez -entendue me disant: Ma mère, vous n'êtes pas gentille pour Félix! -La chère créature!</p> - -<p>Elle me regarda sous les tièdes rayons du soleil couchant qui -glissaient à travers le feuillage, et prise de je ne sais quelle compassion -pour nos débris, elle se replongea dans notre passé si pur, -en se laissant aller à des contemplations qui furent mutuelles. Nous -reprenions nos souvenirs, nos yeux allaient de la vallée au clos, des -fenêtres de Clochegourde à Frapesle, en peuplant cette rêverie de -nos bouquets embaumés, des romans de nos désirs. Ce fut sa dernière -volupté, savourée avec la candeur de l'âme chrétienne. Cette -scène, si grande pour nous, nous avait jetés dans une même mélancolie. -Elle crut à mes paroles, et se vit où je la mettais, dans -les cieux.</p> - -<p>—Mon ami, me dit-elle, j'obéis à Dieu, car son doigt est dans -tout ceci.</p> - -<p>Je ne connus que plus tard la profondeur de ce mot. Nous remontâmes -lentement par les terrasses. Elle prit mon bras, s'y -appuya résignée, saignant, mais ayant mis un appareil sur ses -blessures.</p> - -<p>—La vie humaine est ainsi, me dit-elle. Qu'a fait monsieur de -Mortsauf pour mériter son sort? Ceci nous démontre l'existence -<span class="pagenum">426</span> -d'un monde meilleur. Malheur à ceux qui se plaindraient d'avoir -marché dans la bonne voie!</p> - -<p>Elle se mit alors à si bien évaluer la vie, à la si profondément -considérer sous ses diverses faces, que ces froids calculs me révélèrent -le dégoût qui l'avait saisie pour toutes les choses d'ici-bas. -En arrivant sur le perron, elle quitta mon bras, et dit cette dernière -phrase:—Si Dieu nous a donné le sentiment et le goût du -bonheur, ne doit-il pas se charger des âmes innocentes qui n'ont -trouvé que des afflictions ici-bas. Cela est, ou Dieu n'est pas, ou -notre vie serait une amère plaisanterie.</p> - -<p>A ces derniers mots, elle rentra brusquement, et je la trouvai -sur son canapé, couchée comme si elle avait été foudroyée par la -voix qui terrassa saint Paul.</p> - -<p>—Qu'avez-vous? lui dis-je.</p> - -<p>—Je ne sais plus ce qu'est la vertu, dit-elle, et n'ai pas conscience -de la mienne!</p> - -<p>Nous restâmes pétrifiés tous deux, écoutant le son de cette parole -comme celui d'une pierre jetée dans un gouffre.</p> - -<p>—Si je me suis trompée dans ma vie, <i>elle</i> a raison, <i>elle!</i> reprit -madame de Mortsauf.</p> - -<p>Ainsi son dernier combat suivit sa dernière volupté. Quand le -comte vint, elle se plaignit, elle qui ne se plaignait jamais; je la -conjurai de me préciser ses souffrances, mais elle refusa de s'expliquer, -et s'alla coucher en me laissant en proie à des remords -qui naissaient les uns des autres. Madeleine accompagna sa mère; -et le lendemain je sus par elle que la comtesse avait été prise de -vomissements causés, dit-elle, par les violentes émotions de cette -journée. Ainsi, moi qui souhaitais donner ma vie pour elle, je la -tuais.</p> - -<p>—Cher comte, dis-je à monsieur de Mortsauf qui me força de -jouer au trictrac, je crois la comtesse très-sérieusement malade, il -est encore temps de la sauver; appelez Origet, et suppliez-la de suivre -ses avis...</p> - -<p>—Origet qui m'a tué? dit-il en m'interrompant. Non, non, je -consulterai Carbonneau.</p> - -<p>Pendant cette semaine, et surtout les premiers jours, tout me -fut souffrance, commencement de paralysie au cœur, blessure à la -vanité, blessure à l'âme. Il faut avoir été le centre de tout, des -regards et des soupirs, avoir été le principe de la vie, le foyer d'où -<span class="pagenum">427</span> -chacun tirait sa lumière, pour connaître l'horreur du vide. Les -mêmes choses étaient là, mais l'esprit qui les vivifiait s'était éteint -comme une flamme soufflée. J'ai compris l'affreuse nécessité où -sont les amants de ne plus se revoir quand l'amour est envolé. -N'être plus rien, là où l'on a régné! Trouver la silencieuse froideur -de la mort là où scintillaient les joyeux rayons de la vie! les -comparaisons accablent. Bientôt j'en vins à regretter la douloureuse -ignorance de tout bonheur qui avait assombri ma jeunesse. Aussi -mon désespoir devint-il si profond que la comtesse en fut, je crois, -attendrie. Un jour, après le dîner, pendant que nous nous promenions -tous sur le bord de l'eau, je fis un dernier effort pour -obtenir mon pardon. Je priai Jacques d'emmener sa sœur en -avant, je laissai le comte aller seul, et conduisant madame de -Mortsauf vers la toue:—Henriette, lui dis-je, un mot, de grâce, -ou je me jette dans l'Indre! J'ai failli, oui, c'est vrai; mais -n'imité-je pas le chien dans son sublime attachement! je reviens -comme lui, comme lui plein de honte; s'il fait mal, il est châtié, -mais il adore la main qui le frappe; brisez-moi, mais rendez-moi -votre cœur...</p> - -<p>—Pauvre enfant! dit-elle, n'êtes-vous pas toujours mon fils?</p> - -<p>Elle prit mon bras et regagna silencieusement Jacques et Madeleine, -avec lesquels elle revint à Clochegourde par les clos en me -laissant au comte, qui se mit à parler politique à propos de ses -voisins.</p> - -<p>—Rentrons, lui dis-je, vous avez la tête nue, et la rosée du -soir pourrait causer quelque accident.</p> - -<p>—Vous me plaigniez, vous! mon cher Félix, me répondit-il, -en se méprenant sur mes intentions. Ma femme ne m'a jamais -voulu consoler, par système peut-être.</p> - -<p>Jamais elle ne m'aurait laissé seul avec son mari, maintenant -j'avais besoin de prétextes pour l'aller rejoindre. Elle était avec ses -enfants occupée à expliquer les règles du trictrac à Jacques.</p> - -<p>—Voilà, dit le comte, toujours jaloux de l'affection qu'elle portait -à ses deux enfants, voilà ceux pour lesquels je suis toujours -abandonné. Les maris, mon cher Félix, ont toujours le dessous; -la femme la plus vertueuse trouve encore le moyen de satisfaire son -besoin de voler l'affection conjugale.</p> - -<p>Elle continua ses caresses sans répondre.</p> - -<p>—Jacques, dit-il, venez ici!</p> - -<p><span class="pagenum">428</span> -Jacques fit quelques difficultés.</p> - -<p>—Votre père vous veut, allez, mon fils, dit la mère en le -poussant.</p> - -<p>—Ils m'aiment par ordre, reprit ce vieillard qui parfois voyait -sa situation.</p> - -<p>—Monsieur, répondit-elle en passant à plusieurs reprises sa -main sur les cheveux de Madeleine qui était coiffée en belle Ferronnière, -ne soyez pas injuste pour les pauvres femmes; la vie ne -leur est pas toujours facile à porter, et peut-être les enfants sont-ils -les vertus d'une mère!</p> - -<p>—Ma chère, répondit le comte qui s'avisa d'être logique, ce -que vous dites signifie que, sans leurs enfants, les femmes manqueraient -de vertu et planteraient là leurs maris.</p> - -<p>La comtesse se leva brusquement et emmena Madeleine sur le -perron.</p> - -<p>—Voilà le mariage, mon cher, dit le comte. Prétendez-vous -dire en sortant ainsi que je déraisonne? cria-t-il en prenant son -fils par la main et venant au perron auprès de sa femme sur laquelle -il lança des regards furieux.</p> - -<p>—Au contraire, monsieur, vous m'avez effrayée. Votre réflexion -me fait un mal affreux, dit-elle d'une voix creuse en me -jetant un regard de criminelle. Si la vertu ne consiste pas à se sacrifier -pour ses enfants et pour son mari, qu'est-ce donc que la -vertu?</p> - -<p>—Se sa-cri-fi-er! reprit le comte, en faisant de chaque syllabe -un coup de barre sur le cœur de sa victime. Que sacrifiez-vous -donc à vos enfants? que me sacrifiez-vous donc? qui? quoi? répondez? -répondrez-vous? Que se passe-t-il donc ici? que voulez-vous -dire?</p> - -<p>—Monsieur, répondit-elle, seriez-vous donc satisfait d'être -aimé pour l'amour de Dieu, ou de savoir votre femme vertueuse -pour la vertu en elle-même?</p> - -<p>—Madame a raison, dis-je en prenant la parole d'une voix -émue qui vibra dans ces deux cœurs où je jetai mes espérances à -jamais perdues et que je calmai par l'expression de la plus haute -de toutes les douleurs dont le cri sourd éteignit cette querelle -comme, quand le lion rugit, tout se tait. Oui, le plus beau privilége -que nous ait conféré la raison est de pouvoir rapporter nos -vertus aux êtres dont le bonheur est notre ouvrage, et que nous -<span class="pagenum">429</span> -ne rendons heureux ni par calcul, ni par devoir, mais par une -inépuisable et volontaire affection.</p> - -<p>Une larme brilla dans les yeux d'Henriette.</p> - -<p>—Et, cher comte, si par hasard une femme était involontairement -soumise a quelque sentiment étranger à ceux que la société -lui impose, avouez que plus ce sentiment serait irrésistible, plus -elle serait vertueuse en l'étouffant, en se <i>sacrifiant</i> à ses enfants, -à son mari. Cette théorie n'est d'ailleurs applicable ni à moi, qui -malheureusement offre un exemple du contraire, ni à vous qu'elle -ne concernera jamais.</p> - -<p>Une main à la fois moite et brûlante se posa sur ma main et s'y -appuya silencieusement.</p> - -<p>—Vous êtes une belle âme, Félix, dit le comte qui passa non -sans grâce sa main sur la taille de sa femme et l'amena doucement -à lui, pour lui dire:—Pardonnez, ma chère, à un pauvre -malade qui voudrait sans doute être aimé plus qu'il ne le mérite.</p> - -<p>—Il est des cœurs qui sont tout générosité, répondit-elle en -appuyant sa tête sur l'épaule du comte qui prit cette phrase pour -lui. Cette erreur causa je ne sais quel frémissement à la comtesse; -son peigne tomba, ses cheveux se dénouèrent, elle pâlit; son mari -qui la soutenait poussa une sorte de rugissement en la sentant défaillir, -il la saisit comme il eût fait de sa fille et la porta sur le -canapé du salon où nous l'entourâmes. Henriette garda ma main -dans la sienne, comme pour me dire que nous seuls savions le -secret de cette scène si simple en apparence, si épouvantable par -les déchirements de son âme.</p> - -<p>—J'ai tort, me dit-elle à voix basse en un moment où le comte -nous laissa seuls pour aller demander un verre d'eau de fleurs d'oranger, -j'ai mille fois tort envers vous, que j'ai voulu désespérer -quand j'aurais dû vous recevoir à merci. Cher, vous êtes d'une -adorable bonté que moi seule puis apprécier. Oui, je le sais, il est -des bontés qui sont inspirées par la passion. Les hommes ont plusieurs -manières d'être bons; ils sont bons par dédain, par entraînement, -par calcul, par indolence de caractère; mais vous, mon -ami, vous venez d'être d'une bonté absolue.</p> - -<p>—Si cela est, lui dis-je, apprenez que tout ce que je puis avoir de -grand en moi vient de vous. Ne savez-vous donc plus que je suis -votre ouvrage?</p> - -<p>—Cette parole suffit au bonheur d'une femme, répondit-elle au -<span class="pagenum">430</span> -moment où le comte revint. Je suis mieux, dit-elle en se levant, il -me faut de l'air.</p> - -<p>Nous descendîmes tous sur la terrasse embaumée par les acacias -encore en fleurs. Elle avait pris mon bras droit et le serrait contre -son cœur en exprimant ainsi de douloureuses pensées; mais c'était, -suivant son expression, de ces douleurs qu'elle aimait. Elle voulait -sans doute être seule avec moi; mais son imagination inhabile aux -ruses de femme ne lui suggérait aucun moyen de renvoyer ses enfants -et son mari; nous causions donc de choses indifférentes, pendant -qu'elle se creusait la tête en cherchant à se ménager un moment -où elle pourrait enfin décharger son cœur dans le mien.</p> - -<p>—Il y a bien longtemps que je ne me suis promenée en voiture, -dit-elle enfin en voyant la beauté de la soirée. Monsieur, donnez -des ordres, je vous prie, pour que je puisse aller faire un tour.</p> - -<p>Elle savait qu'avant la prière toute explication serait impossible, -et craignait que le comte ne voulût faire un trictrac. Elle pouvait -bien se trouver avec moi sur cette tiède terrasse embaumée, quand -son mari serait couché; mais elle redoutait peut-être de rester sous -ces ombrages à travers lesquels passaient des lueurs voluptueuses, -de se promener le long de la balustrade d'où nos yeux embrassaient -le cours de l'Indre dans la prairie. De même qu'une cathédrale -aux voûtes sombres et silencieuses conseille la prière; de même, -les feuillages éclairés par la lune, parfumés de senteurs pénétrantes, -et animés par les bruits sourds du printemps, remuent les fibres et -affaiblissent la volonté. La campagne, qui calme les passions des -vieillards, excite <ins id="cor_99" title="celle">celles</ins> des jeunes cœurs; nous le savions! Deux -coups de cloche annoncèrent l'heure de la prière, la comtesse -tressaillit.</p> - -<p>—Ma chère Henriette, qu'avez-vous?</p> - -<p>—Henriette n'existe plus, répondit-elle. Ne la faites pas renaître, -elle était exigeante, capricieuse; maintenant vous avez une -paisible amie dont la vertu vient d'être raffermie par des paroles -que le Ciel vous a dictées. Nous parlerons de tout ceci plus tard. -Soyons exacts à la prière. Aujourd'hui, mon tour de la dire est -arrivé.</p> - -<p>Quand la comtesse prononça les paroles par lesquelles <ins id="cor_100" title="elles">elle</ins> demandait -à Dieu son secours contre les adversités de la vie, elle y -mit un accent dont je ne fus pas frappé seul; elle semblait avoir -usé de son don de seconde vue pour entrevoir la terrible émotion -<span class="pagenum">431</span> -à laquelle devait la soumettre une maladresse causée par mon oubli -de mes conventions avec Arabelle.</p> - -<p>—Nous avons le temps de faire trois rois avant que les chevaux -ne soient attelés, dit le comte en m'entraînant au salon. Vous irez -vous promener avec ma femme, moi je me coucherai.</p> - -<p>Comme toutes nos parties, celle-ci fut orageuse. De sa chambre -ou de celle de Madeleine, la comtesse put entendre la voix de son -mari.</p> - -<p>—Vous abusez étrangement de l'hospitalité, dit-elle au comte -quand elle revint au salon.</p> - -<p>Je la regardai d'un air hébété, je ne m'habituais point à ses duretés; -elle se serait certes bien gardée jadis de me soustraire à la -tyrannie du comte, autrefois elle aimait à me voir partageant ses -souffrances et les endurant avec patience pour l'amour d'elle.</p> - -<p>—Je donnerais ma vie, lui dis-je à l'oreille, pour vous entendre -encore murmurant:—<i>Pauvre cher! pauvre cher!</i></p> - -<p>Elle baissa les yeux en se souvenant de l'heure à laquelle je faisais -allusion; son regard se coula vers moi, mais en dessous, et il -exprima la joie de la femme qui voit les plus fugitifs accents de -son cœur, préférés aux profondes délices d'un autre amour. Alors, -comme toutes les fois que je subissais pareille injure, je la lui pardonnais -en me sentant compris. Le comte perdait, il se dit fatigué -pour pouvoir quitter la partie, et nous allâmes nous promener autour -du boulingrin en attendant la voiture; aussitôt qu'il nous eut -laissés, le plaisir rayonna si vivement sur mon visage, que la comtesse -m'interrogea par un regard curieux et surpris.</p> - -<p>—Henriette existe, lui dis-je, je suis toujours aimé; vous me -blessez avec intention évidente de me briser le cœur; je puis encore -être heureux!</p> - -<p>—Il ne restait plus qu'un lambeau de la femme, dit-elle avec -épouvante, et vous l'emportez en ce moment. Dieu soit béni! lui -qui me donne le courage d'endurer mon martyre mérité. Oui, je -vous aime encore trop, j'allais faillir, l'Anglaise m'éclaire un abîme.</p> - -<p>En ce moment, nous montâmes en voiture, le cocher demanda -l'ordre.</p> - -<p>—Allez sur la route de Chinon par l'avenue, vous nous ramènerez -par les landes de Charlemagne et le chemin de Saché.</p> - -<p>—Quel jour sommes-nous? dis-je avec trop de vivacité.</p> - -<p>—Samedi.</p> - -<p><span class="pagenum">432</span> -—N'allez point par là, madame, le samedi soir la route est -pleine de coquassiers qui vont à Tours, et nous rencontrerions -leurs charrettes.</p> - -<p>—Faites ce que je vous dis, reprit-elle en regardant le cocher. -Nous connaissions trop l'un et l'autre les modes de notre voix, -quelque infinis qu'ils fussent, pour nous déguiser la moindre de -nos émotions. Henriette avait tout compris.</p> - -<p>—Vous n'avez pas pensé aux coquassiers, en choisissant cette -nuit, dit-elle avec une légère teinte d'ironie. <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Dudley est à -Tours. Ne mentez pas, elle vous attend près d'ici. <i>Quel jour -sommes-nous, les coquassiers! les charrettes!</i> reprit-elle. -Avez-vous jamais fait de semblables observations quand nous sortions -autrefois?</p> - -<p>—Elles prouvent que j'oublie tout à Clochegourde, répondis-je -simplement.</p> - -<p>—Elle vous attend? reprit-elle.</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—A quelle heure?</p> - -<p>—Entre onze heures et minuit.</p> - -<p>—Où?</p> - -<p>—Dans les landes.</p> - -<p>—Ne me trompez point, n'est-ce pas sous le noyer?</p> - -<p>—Dans les landes.</p> - -<p>—Nous irons, dit-elle, je la verrai.</p> - -<p>En entendant ces paroles, je regardai ma vie comme définitivement -arrêtée. Je résolus en un moment de terminer par un complet -mariage avec <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley la lutte douloureuse qui menaçait -d'épuiser ma sensibilité, d'enlever par tant de chocs répétés ces voluptueuses -délicatesses qui ressemblent à la fleur des fruits. Mon -silence farouche blessa la comtesse, dont toute la grandeur ne m'était -pas connue.</p> - -<p>—Ne vous irritez point contre moi, dit-elle de sa voix d'or, -ceci, cher, est ma punition. Vous ne serez jamais aimé comme -vous l'êtes ici, reprit-elle en posant sa main sur son cœur. Ne vous -l'ai-je pas avoué? La marquise Dudley m'a sauvée. A elle les souillures, -je ne les lui envie point. A moi le glorieux amour des anges! -J'ai parcouru des champs immenses depuis votre arrivée. J'ai -jugé la vie. Élevez l'âme, vous la déchirez; plus vous allez haut, -moins de sympathie vous rencontrez; au lieu de souffrir dans la -<span class="pagenum">433</span> -vallée, vous souffrez dans les airs comme l'aigle qui plane en emportant -au cœur une flèche décochée par quelque pâtre grossier. -Je comprends aujourd'hui que le ciel et la terre sont incompatibles. -Oui, pour qui peut vivre dans la zone céleste, Dieu seul est -possible. Notre âme doit être alors détachée de toutes les choses -terrestres. Il faut aimer ses amis comme on aime ses enfants, -pour eux et non pour soi. Le moi cause les malheurs et les chagrins. -Mon cœur ira plus haut que ne va l'aigle; là est un amour -qui ne me trompera point. Quant à vivre de la vie terrestre, elle -nous ravale trop en faisant dominer l'égoïsme des sens sur la spiritualité -de l'ange qui est en nous. Les jouissances que donne la passion -sont horriblement orageuses, payées par d'énervantes inquiétudes -qui brisent les ressorts de l'âme. Je suis <ins id="cor_101" title="venu">venue</ins> au bord de la -mer où s'agitent ces tempêtes, je les ai vues de trop près; elles -m'ont souvent enveloppée de leurs nuages, la lame ne s'est pas -toujours brisée à mes pieds, j'ai senti sa rude étreinte qui froidit -le cœur; je dois me retirer sur les hauts lieux, je périrais au -bord de cette mer immense. Je vois en vous, comme en tous ceux -qui m'ont affligée, les gardiens de ma vertu. Ma vie a été mêlée -d'angoisses heureusement proportionnées à mes forces, et s'est -entretenue ainsi pure des passions mauvaises, sans repos séducteur -et toujours prête à Dieu. Notre attachement <i>fut</i> la tentative -insensée, l'effort de deux enfants candides essayant de satisfaire -leur cœur, les hommes et Dieu... Folie, Félix! Ha! dit-elle après -une pause, comment vous nomme cette femme?</p> - -<p>—Amédée, répondis-je. Félix est un être à part, qui n'appartiendra -jamais qu'à vous.</p> - -<p>—Henriette a peine à mourir, dit-elle en laissant échapper un -pieux sourire. Mais, reprit-elle, elle périra dans le premier effort -de la chrétienne humble, de la mère orgueilleuse, de la femme -aux vertus chancelantes hier, raffermies aujourd'hui. Que vous -dirai-je? Hé! bien, oui, ma vie est conforme à elle-même dans -ses plus grandes circonstances comme dans ses plus petites. Le -cœur où je devais attacher les premières racines de la tendresse, -le cœur de ma mère s'est fermé pour moi, malgré ma persistance -à y chercher un pli où je pusse me glisser. J'étais fille, je venais -après trois garçons morts, et je tâchai vainement d'occuper leur -place dans l'affection de mes parents; je ne guérissais point la -plaie faite à l'orgueil de la famille. Quand, après cette sombre enfance, -<span class="pagenum">434</span> -je connus mon adorable tante, la mort me l'enleva promptement. -Monsieur de Mortsauf, à qui je me suis vouée, m'a constamment -frappée, sans relâche, sans le savoir, pauvre homme! -Son amour a le naïf égoïsme de celui que nous portent nos enfants. -Il n'est pas dans le secret des maux qu'il me cause, il est toujours -pardonné! Mes enfants, ces chers enfants qui tiennent à ma chair -par toutes leurs douleurs, à mon âme par toutes leurs qualités, à -ma nature par leurs joies innocentes; ces enfants ne m'ont-ils pas -été donnés pour montrer combien il se trouve de force et de patience -dans le sein des mères? Oh! oui, mes enfants sont mes -vertus! Vous savez si je suis flagellée par eux, en eux, malgré -eux. Devenir mère, pour moi ce fut acheter le droit de toujours -souffrir. Quand Agar a crié dans le désert, un ange a fait jaillir -pour cette esclave trop aimée une source pure; mais à moi, quand -la source limpide vers laquelle (vous en souvenez-vous?) vous vouliez -me guider est venue couler autour de Clochegourde, elle ne -m'a versé que des eaux amères. Oui, vous m'avez infligé des souffrances -inouïes. Dieu pardonnera sans doute à qui n'a connu l'affection -que par la douleur. Mais, si les plus vives peines que j'aie -éprouvées m'ont été imposées par vous, peut-être les ai-je méritées. -Dieu n'est pas injuste. Ah! oui, Félix, un baiser furtivement déposé -sur un front comporte des crimes peut-être! Peut-être doit-on -rudement expier les pas que l'on a faits en avant de ses enfants -et de son mari, lorsqu'on se promenait le soir afin d'être seule -avec des souvenirs et des pensées qui ne leur appartenaient pas, et -qu'en marchant ainsi, l'âme était mariée à une autre! Quand l'être -intérieur se ramasse et se rapetisse pour n'occuper que la place -que l'on offre aux embrassements, peut-être est-ce le pire des crimes! -Lorsqu'une femme se baisse afin de recevoir dans ses cheveux -le baiser de son mari pour se faire un front neutre, il y a crime! -Il y a crime à se forger un avenir en s'appuyant sur la mort, crime -à se figurer dans l'avenir une maternité sans alarmes, de beaux -enfants jouant le soir avec un père adoré de toute sa famille, et -sous les yeux attendris d'une mère heureuse. Oui, j'ai péché, j'ai -grandement péché! J'ai trouvé goût aux pénitences infligées par -l'Église, et qui ne rachetaient point assez ces fautes pour lesquelles -le prêtre fut sans doute trop indulgent. Dieu sans <ins id="cor_81" title="donte">doute</ins> a -placé la punition au cœur de toutes ces erreurs en chargeant de sa -vengeance celui pour qui elles furent commises. Donner mes cheveux, -<span class="pagenum">435</span> -n'était-ce pas me promettre? Pourquoi donc aimai-je à mettre -une robe blanche? ainsi je me croyais mieux votre lys; ne -m'aviez-vous pas aperçue, pour la première fois, ici, en robe blanche? -Hélas! j'ai moins aimé mes enfants, car toute affection vive -est prise sur les affections dues. Vous voyez bien, Félix? toute -souffrance a sa signification. Frappez, frappez plus fort que n'ont -frappé monsieur de Mortsauf et mes enfants. Cette femme est un -instrument de la colère de Dieu, je vais l'aborder sans haine, je -lui sourirai; sous peine de ne pas être chrétienne, épouse et mère, -je dois l'aimer. Si, comme vous le dites, j'ai pu contribuer à préserver -votre cœur du contact qui l'eût défleuri, cette Anglaise ne -saurait me haïr. Une femme doit aimer la mère de celui qu'elle -aime, et je suis votre mère. Qu'ai-je voulu dans votre cœur? la -place laissée vide par madame de Vandenesse. Oh! oui, vous vous -êtes toujours plaint de ma froideur! Oui, je ne suis bien que votre -mère. Pardonnez-moi donc les duretés involontaires que je vous ai -dites à votre arrivée, car une mère doit se réjouir en sachant son -fils si bien aimé. Elle appuya sa tête sur mon sein, en répétant:—Pardon! -pardon! J'entendis alors des accents inconnus. Ce -n'était ni sa voix de jeune fille et ses notes joyeuses, ni sa voix de -femme et ses terminaisons despotiques, ni les soupirs de la mère -endolorie; c'était une déchirante, une nouvelle voix pour des douleurs -nouvelles.—Quant à vous, Félix, reprit-elle en s'animant, -vous êtes l'ami qui ne saurait mal faire. Ah! vous n'avez rien perdu -dans mon cœur, ne vous reprochez rien, n'ayez pas le plus léger -remords. N'était-ce pas le comble de l'égoïsme que de vous demander -de sacrifier à un avenir impossible les plaisirs les plus immenses, -puisque pour les goûter une femme abandonne ses enfants, -abdique son rang, et renonce à l'éternité. Combien de fois -ne vous ai-je pas trouvé supérieur à moi! vous étiez grand et noble, -moi, j'étais petite et criminelle! Allons, voilà qui est dit, je -ne puis être pour vous qu'une lueur élevée, scintillante et froide, -mais inaltérable. Seulement, Félix, faites que je ne sois pas seule -à aimer le frère que je me suis choisi. Chérissez-moi! L'amour -d'une sœur n'a ni mauvais lendemain, ni moments difficiles. Vous -n'aurez pas besoin de mentir à cette âme indulgente qui vivra de -votre belle vie, qui ne manquera jamais à s'affliger de vos douleurs, -qui s'égaiera de vos joies, aimera les femmes qui vous rendront -heureux et s'indignera des trahisons. Moi je n'ai pas eu de -<span class="pagenum">436</span> -frère à aimer ainsi. Soyez assez grand pour vous dépouiller de tout -amour-propre, pour résoudre notre attachement jusqu'ici si douteux -et plein d'orages par cette douce et sainte affection. Je puis -encore vivre ainsi. Je commencerai la première en serrant la main -de <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley.</p> - -<p>Elle ne pleurait pas, elle! en prononçant ces paroles pleines d'une -science amère, et par lesquelles, en arrachant le dernier voile qui -me cachait son âme et ses douleurs, elle me montrait par combien -de liens elle s'était attachée à moi, combien de fortes chaînes j'avais -hachées. Nous étions dans un tel délire, que nous ne nous -apercevions point de la pluie qui tombait à torrents.</p> - -<p>—Madame la comtesse ne veut-elle pas entrer un moment ici? -dit le cocher en désignant la principale auberge de Ballan.</p> - -<p>Elle fit un signe de consentement, et nous restâmes une demi-heure -environ sous la voûte d'entrée au grand étonnement des gens -de l'hôtellerie qui se demandèrent pourquoi madame de Mortsauf -était à onze heures par les chemins. Allait-elle à Tours? En revenait-elle? -Quand l'orage eut cessé, que la pluie fut convertie en -ce qu'on nomme à Tours une <i>brouée</i>, qui n'empêchait pas la lune -d'éclairer les brouillards supérieurs rapidement emportés par le -vent du haut, le cocher sortit et retourna sur ses pas, à ma grande -joie.</p> - -<p>—Suivez mon ordre, lui cria doucement la comtesse.</p> - -<p>Nous prîmes donc le chemin des landes de Charlemagne où la -pluie recommença. A moitié des landes, j'entendis les aboiements -du chien favori d'Arabelle; un cheval s'élança tout à coup de dessous -une truisse de chêne, franchit d'un bond le chemin, sauta -le fossé creusé par les propriétaires pour distinguer leurs terrains -respectifs dans ces friches que l'on croyait susceptibles de culture, -et <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley s'alla placer dans la lande pour voir passer la calèche.</p> - -<p>—Quel plaisir d'attendre ainsi son <ins id="cor_102" title="enfant">amant</ins>, quand on le peut -sans crime! dit Henriette.</p> - -<p>Les aboiements du chien avaient appris à <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley que j'étais -dans la voiture, elle crut sans doute que je venais ainsi la chercher -à cause du mauvais temps; quand nous arrivâmes à l'endroit où -se tenait la marquise, elle vola sur le bord du chemin avec cette -dextérité de cavalier qui lui est particulière, et dont Henriette -s'émerveilla comme d'un prodige. Par mignonnerie, Arabelle ne -<span class="pagenum">437</span> -disait que la dernière <ins id="cor_82" title="syllable">syllabe</ins> de mon nom, prononcée à l'anglaise, -espèce d'appel qui sur ses lèvres avait un charme digne d'une fée. -Elle savait ne devoir être entendue que de moi en criant: <i lang="en" xml:lang="en">My Dee</i>.</p> - -<p>—C'est lui, madame, répondit la comtesse en contemplant sous -un clair rayon de la lune la fantastique créature dont le visage impatient -était bizarrement accompagné de ses longues boucles défrisées.</p> - -<p>Vous savez avec quelle rapidité deux femmes s'examinent. L'Anglaise -reconnut sa rivale et fut glorieusement Anglaise; elle nous -enveloppa d'un regard plein de son mépris anglais et disparut dans -la bruyère avec la rapidité d'une flèche.</p> - -<p>—Vite à Clochegourde! cria la comtesse pour qui cet âpre coup-d'œil -fut comme un coup de hache au cœur.</p> - -<p>Le cocher retourna pour prendre le chemin de Chinon qui était -meilleur que celui de Saché. Quand la calèche longea de nouveau -les landes, nous entendîmes le galop furieux du cheval d'Arabelle -et les pas de son chien. Tous trois, ils rasaient les bois de l'autre -côté de la bruyère.</p> - -<p>—Elle s'en va, vous la perdez à jamais, me dit Henriette.</p> - -<p>—Eh! bien, lui répondis-je, qu'elle s'en aille! Elle n'aura pas -un regret.</p> - -<p>—Oh! les pauvres femmes, s'écria la comtesse en exprimant -une compatissante horreur. Mais où va-t-elle?</p> - -<p>—A la Grenadière, une petite maison près de Saint-Cyr, dis-je.</p> - -<p>—Elle s'en va seule, reprit Henriette d'un ton qui me prouva -que les femmes se croient solidaires en amour et ne s'abandonnent -jamais.</p> - -<p>Au moment où nous entrions dans l'avenue de Clochegourde, le -chien d'Arabelle jappa d'une façon joyeuse en accourant au-devant -de la calèche.</p> - -<p>—Elle nous a devancés, s'écria la comtesse. Puis elle reprit, -après une pause: Je n'ai jamais vu de plus belle femme. Quelle -main et quelle taille! Son teint efface le lys, et ses yeux ont l'éclat -du diamant! Mais elle monte trop bien à cheval, elle doit aimer à -déployer sa force, je la crois active et violente; puis elle me semble -se mettre un peu trop hardiment au-dessus des conventions: la -femme qui ne reconnaît pas de lois est bien près de n'écouter que -ses caprices. Ceux qui aiment tant à briller, à se mouvoir, n'ont -pas reçu le don de constance. Selon mes idées, l'amour veut plus -<span class="pagenum">438</span> -de tranquillité: je me le suis figuré comme un lac immense où la -sonde ne trouve point de fond, où les tempêtes peuvent être violentes, -mais rares et contenues en des bornes infranchissables, où -deux êtres vivent dans une île fleurie, loin du monde dont le luxe -et l'éclat les offenseraient. Mais l'amour doit prendre l'empreinte des -caractères, j'ai tort peut-être. Si les principes de la nature se -plient aux formes voulues par les climats, pourquoi n'en serait-il -pas ainsi des sentiments chez les individus? Sans doute, les sentiments, -qui tiennent à la loi générale par la masse, ne contrastent -que dans l'expression seulement. Chaque âme a sa manière. La -marquise est la femme forte qui franchit les distances et agit avec -la puissance de l'homme; qui délivrerait son amant de captivité, -tuerait geôlier, gardes et bourreaux; tandis que certaines créatures -ne savent qu'aimer de toute leur âme; dans le danger, elles -s'agenouillent, prient et meurent. Quelle est de ces deux femmes -celle qui vous plaît le plus, voilà toute la question. Mais oui, la -marquise vous aime, elle vous a fait tant de sacrifices! Peut-être -est-ce elle qui vous aimera toujours quand vous ne l'aimerez plus!</p> - -<p>—Permettez-moi, cher ange, de répéter ce que vous m'avez -dit un jour: comment savez-vous ces choses?</p> - -<p>—Chaque douleur a son enseignement, et j'ai souffert sur tant -de points, que mon savoir est vaste.</p> - -<p>Mon domestique avait entendu donner l'ordre, il crut que nous -reviendrions par les terrasses, et tenait mon cheval tout prêt dans -l'avenue: le chien d'Arabelle avait senti le cheval; et sa maîtresse, -conduite par une curiosité bien légitime, l'avait suivi à travers les -bois où sans doute elle était cachée.</p> - -<p>—Allez faire votre paix, me dit Henriette en souriant et sans -trahir de mélancolie. Dites-lui combien elle s'est trompée sur mes -intentions; je voulais lui révéler tout le prix du trésor qui lui est -échu; mon cœur n'enferme que de bons sentiments pour elle et -n'a surtout ni colère ni mépris; expliquez-lui que je suis sa sœur -et non pas sa rivale.</p> - -<p>—Je n'irai point! m'écriai-je.</p> - -<p>—N'avez-vous jamais éprouvé, dit-elle avec l'étincelante fierté -des martyrs, que certains ménagements arrivent jusqu'à l'insulte? -Allez, allez.</p> - -<p>Je courus alors vers <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley pour savoir en quelles dispositions -elle était.—Si elle pouvait se fâcher et me quitter! pensai-je, -<span class="pagenum">439</span> -je reviendrais à Clochegourde. Le chien me conduisit sous un -chêne, d'où la marquise s'élança en me criant:—<i lang="en" xml:lang="en">Away! away!</i> -Tout ce que je pus faire fut de la suivre jusqu'à Saint-Cyr, où nous -arrivâmes à minuit.</p> - -<p>—Cette dame est en parfaite santé, me dit Arabelle quand elle -descendit de cheval.</p> - -<p>Ceux qui l'ont connue peuvent seuls imaginer tous les sarcasmes -que contenait cette observation sèchement jetée d'un air qui voulait -dire:—Moi je serais morte!</p> - -<p>—Je te défends de hasarder une seule de tes plaisanteries à triple -dard sur madame de Mortsauf, lui répondis-je.</p> - -<p>—Serait-ce déplaire à Votre Grâce que de remarquer la parfaite -santé dont jouit un être cher à votre précieux cœur? Les -femmes françaises haïssent, dit-on, jusqu'au chien de leurs amants; -en Angleterre, nous aimons tout ce que nos souverains seigneurs -aiment, nous haïssons tout ce qu'ils haïssent, parce que nous vivons -dans la peau de nos seigneurs. Permettez-moi donc d'aimer cette -dame autant que vous l'aimez vous-même. Seulement, cher enfant, -dit-elle en m'enlaçant de ses bras humides de pluie, si tu me trahissais, -je ne serais ni debout ni couchée, ni dans une calèche flanquée -de laquais, ni à me promener dans les landes de Charlemagne, -ni dans aucune des landes d'aucun pays d'aucun monde, ni dans -mon lit, ni sous le toit de mes pères! Je ne serais plus, moi. Je -suis née dans le Lancashire, pays où les femmes meurent d'amour. -Te connaître et te céder! Je ne te céderais à aucune puissance, pas -même à la mort, car je m'en irais avec toi.</p> - -<p>Elle m'emmena dans sa chambre, où déjà le comfort avait étalé -ses jouissances.</p> - -<p>—Aime-la, ma chère, lui dis-je avec chaleur, elle t'aime, elle, -non pas d'une façon railleuse, mais sincèrement.</p> - -<p>—Sincèrement, petit? dit-elle en délaçant son amazone.</p> - -<p>Par vanité d'amant, je voulus révéler la sublimité du caractère -d'Henriette à cette orgueilleuse créature. Pendant que la femme de -chambre, qui ne savait pas un mot de français, lui arrangeait les -cheveux, j'essayai de peindre madame de Mortsauf en en esquissant -la vie, et je répétai les grandes pensées que lui avait suggérées -la crise où toutes les femmes deviennent petites et mauvaises. Quoique -Arabelle parût ne pas me prêter la moindre attention, elle ne -perdit aucune de mes paroles.</p> - -<p><span class="pagenum">440</span> -—Je suis enchantée, dit-elle quand nous fûmes seuls, de connaître -ton goût pour ces sortes de conversations chrétiennes; il existe -dans une de mes terres un vicaire qui s'entend comme personne à -composer des sermons, nos paysans les comprennent, tant cette -prose est bien appropriée à l'auditeur. J'écrirai demain à mon père de -m'envoyer ce bonhomme par le paquebot, et tu le trouveras à Paris; -quand tu l'auras une fois écouté, tu ne voudras plus écouter que -lui, d'autant plus qu'il jouit aussi d'une parfaite santé; sa morale -ne te causera point de ces secousses qui font pleurer, elle coule -sans tempêtes, comme une source claire, et procure un délicieux -sommeil. Tous les soirs, si cela te plaît, tu satisferas ta passion -pour les sermons en digérant ton dîner. La morale anglaise, cher -enfant, est aussi supérieure à celle de Touraine que notre coutellerie, -notre argenterie et nos chevaux le sont à vos couteaux et à vos -bêtes. Fais-moi la grâce d'entendre mon vicaire, promets-le-moi? -Je ne suis que femme, mon amour, je sais aimer, je puis mourir -pour toi si tu le veux; mais je n'ai point étudié à <span lang="en" xml:lang="en">Eton</span>, ni à Oxford, -ni à Édimbourg; je ne suis ni docteur, ni révérend; je ne saurais -donc te préparer de la morale, j'y suis tout à fait impropre, je serais -de la dernière maladresse si j'essayais. Je ne te reproche pas tes -goûts, tu en aurais de plus dépravés que celui-ci, je tâcherais de m'y -conformer; car je veux te faire trouver près de moi tout ce que tu -aimes, plaisirs d'amour, plaisirs de table, plaisirs d'église, bon claret -et vertus chrétiennes. Veux-tu que je mette un cilice ce soir? Elle -est bien heureuse, cette femme, de te servir de la morale! Dans -quelle université les femmes françaises prennent-elles leurs grades? -Pauvre moi! je ne puis que me donner, je ne suis que ton esclave...</p> - -<p>—Alors, pourquoi t'es-tu donc enfuie quand je voulais vous -voir ensemble?</p> - -<p>—Es-tu fou, <i lang="en" xml:lang="en">my dee</i>? J'irais de Paris à Rome déguisée en laquais, -je ferais pour toi les choses les plus déraisonnables; mais comment -puis-je parler sur les chemins à une femme qui ne m'a pas été -présentée et qui allait commencer un sermon en trois points? Je -parlerai à des paysans, je demanderai à un ouvrier de partager son -pain avec moi, si j'ai faim, je lui donnerai quelques guinées, et tout -sera convenable; mais arrêter une calèche, comme font les gentilshommes -de grande route en Angleterre, ceci n'est pas dans mon -code à moi. Tu ne sais donc qu'aimer, pauvre enfant, tu ne sais -donc pas vivre? D'ailleurs, je ne te ressemble pas encore complétement, -<span class="pagenum">441</span> -mon ange! Je n'aime pas la morale. Mais pour te plaire, -je suis capable des plus grands efforts. Allons, tais-toi, je m'y mettrai! -Je tâcherai de devenir prêcheuse. Auprès de moi, Jérémie ne -sera bientôt qu'un bouffon. Je ne me permettrai plus de caresses -sans les larder de versets de la Bible.</p> - -<p>Elle usa de son pouvoir, elle en abusa dès qu'elle vit dans mon -regard cette ardente expression qui s'y peignait aussitôt que commençaient -ses sorcelleries. Elle triompha de tout, et je mis complaisamment -au-dessus des finasseries catholiques, la grandeur de -la femme qui se perd, qui renonce à l'avenir et fait toute sa vertu -de l'amour.</p> - -<p>—Elle s'aime donc mieux qu'elle ne t'aime? me dit-elle. Elle -te préfère donc quelque chose qui n'est pas toi? Comment attacher -à ce qui est de nous d'autre importance que celle dont vous l'honorez? -Aucune femme, quelque grande moraliste qu'elle soit, ne -peut être l'égale d'un homme. Marchez sur nous, tuez-nous, n'embarrassez -jamais votre existence de nous. A nous de mourir, à vous -de vivre grands et fiers. De vous à nous le poignard, de nous à vous -l'amour et le pardon. Le soleil s'inquiète-t-il des moucherons qui -sont dans ses rayons et qui vivent de lui? ils restent tant qu'ils -peuvent, et quand il disparaît ils meurent...</p> - -<p>—Ou ils s'envolent, dis-je en l'interrompant.</p> - -<p>—Ou ils s'envolent, reprit-elle avec une indifférence qui aurait -piqué l'homme le plus déterminé à user du singulier pouvoir dont -elle l'investissait. Crois-tu qu'il soit digne d'une femme de faire -avaler à un homme des tartines beurrées de vertu pour lui persuader -que la religion est incompatible avec l'amour? Suis-je donc -une impie? On se donne, ou l'on se refuse; mais se refuser et moraliser, -il y a double peine, ce qui est contraire au droit de tous les -pays. Ici tu n'auras que d'excellents <i>sandwiches</i> apprêtés par la -main de ta servante Arabelle, de qui toute la morale sera d'imaginer -des caresses qu'aucun homme n'a encore ressenties et que les anges -m'inspirent.</p> - -<p>Je ne sais rien de plus dissolvant que la plaisanterie maniée par -une Anglaise, elle y met le sérieux éloquent, l'air de pompeuse -conviction sous lequel les Anglais couvrent les hautes niaiseries de -leur vie à préjugés. La plaisanterie française est une dentelle avec -laquelle les femmes savent embellir la joie qu'elles donnent et les -querelles qu'elles inventent; c'est une parure morale, gracieuse -<span class="pagenum">442</span> -comme leur toilette. Mais la plaisanterie anglaise est un acide qui -corrode si bien les êtres sur lesquels il tombe qu'il en fait des -squelettes lavés et brossés. La langue d'une Anglaise spirituelle ressemble -à celle d'un tigre qui emporte la chair jusqu'à l'os en voulant -jouer. Arme toute puissante du démon qui vient dire en ricanant: -<i>Ce n'est que cela?</i> la moquerie laisse un venin mortel dans les blessures -qu'elle ouvre à plaisir. Pendant cette nuit, Arabelle voulut -montrer son pouvoir comme un sultan qui, pour prouver son -adresse, s'amuse à décoller des innocents.</p> - -<p>—Mon ange, me dit-elle quand elle m'eut plongé dans ce demi-sommeil -où l'on oublie tout excepté le bonheur, je viens de me -faire de la morale aussi, moi! Je me suis demandé si je commettais -un crime en t'aimant, si je violais les lois divines, et j'ai trouvé que -rien n'était plus religieux ni plus naturel. Pourquoi Dieu créerait-il -des êtres plus beaux que les autres si ce n'est pour nous indiquer -que nous devons les adorer? Le crime serait de ne pas t'aimer, -n'es-tu pas un ange? Cette dame t'insulte en te confondant avec les -autres hommes, les règles de la morale ne te sont pas applicables, -Dieu t'a mis au-dessus de tout. N'est-ce pas se rapprocher de lui -que de t'aimer? pourra-t-il en vouloir à une pauvre femme d'avoir -appétit des choses divines? Ton vaste et lumineux cœur ressemble -tant au ciel que je m'y trompe comme les moucherons qui viennent -se brûler aux bougies d'une fête! les punira-t-on, ceux-ci, de leur -erreur? d'ailleurs, est-ce une erreur, n'est-ce pas une haute adoration -de la lumière? Ils périssent par trop de religion, si l'on -appelle périr se jeter au cou de ce qu'on aime. J'ai la faiblesse de -t'aimer, tandis que cette femme a la force de rester dans sa chapelle -catholique. Ne fronce pas le sourcil! tu crois que je lui en -veux? Non, petit! J'adore sa morale qui lui a conseillé de te laisser -libre et m'a permis ainsi de te conquérir, de te garder à jamais; -car tu es à moi pour toujours, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—A jamais?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Me fais-tu donc une grâce, sultan? Moi seule ai deviné tout -ce que tu valais! Elle sait cultiver les terres, dis-tu? Moi je laisse -cette science aux fermiers, j'aime mieux cultiver ton cœur.</p> - -<p>Je tâche de me rappeler ces enivrants bavardages afin de vous -bien peindre cette femme, de vous justifier ce que je vous en ai -<span class="pagenum">443</span> -dit, et vous mettre ainsi dans tout le secret du dénoûment. Mais -comment vous décrire les accompagnements de ces jolies paroles -que vous savez! C'était des folies comparables aux fantaisies les -plus exorbitantes de nos rêves; tantôt des créations semblables à -celles de mes bouquets: la grâce unie à la force, la tendresse et ses -molles lenteurs, opposées aux irruptions volcaniques de la fougue; -tantôt les gradations les plus savantes de la musique appliquées au -concert de nos voluptés; puis des jeux pareils à ceux des serpents -entrelacés; enfin, les plus caressants discours ornés des plus riantes -idées, tout ce que l'esprit peut ajouter de poésie aux plaisirs des -sens. Elle voulait anéantir sous les foudroiements de son amour -impétueux les impressions laissées dans mon cœur par l'âme chaste -et recueillie d'Henriette. La marquise avait aussi bien vu la comtesse, -que madame de Mortsauf l'avait vue: elles s'étaient bien -jugées toutes deux. La grandeur de l'attaque faite par Arabelle me -révélait l'étendue de sa peur et sa secrète admiration pour sa rivale. -Au matin, je la trouvai les yeux en pleurs et n'ayant pas dormi.</p> - -<p>—Qu'as-tu? lui dis-je.</p> - -<p>—J'ai peur que mon extrême amour ne me nuise, répondit-elle. -J'ai tout donné. Plus adroite que je ne le suis, cette femme possède -quelque chose en elle que tu peux désirer. Si tu la préfères, ne -pense plus à moi: je ne t'ennuierai point de mes douleurs, de mes -remords, de mes souffrances; non, j'irai mourir loin de toi, comme -une plante sans son vivifiant soleil.</p> - -<p>Elle sut m'arracher des protestations d'amour qui la comblèrent -de joie. Que dire en effet à une femme qui pleure au matin? Une -dureté me semble alors infâme. Si nous ne lui avons pas résisté la -veille, le lendemain, ne sommes-nous pas obligés à mentir, car le -Code-Homme nous fait en galanterie un devoir du mensonge.</p> - -<p>—Hé! bien, je suis généreuse, dit-elle en essuyant ses larmes, -retourne auprès d'elle, je ne veux pas te devoir à la force de mon -amour, mais à ta propre volonté. Si tu reviens ici, je croirai que tu -m'aimes autant que je t'aime, ce qui m'a toujours paru impossible.</p> - -<p>Elle sut me persuader de retourner à Clochegourde. La fausseté -de la situation dans laquelle j'allais entrer ne pouvait être devinée -par un homme gorgé de bonheur. En refusant d'aller à Clochegourde, -je donnais gain de cause à <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley sur Henriette. -Arabelle m'emmenait alors à Paris. Mais y aller, n'était-ce pas insulter -<span class="pagenum">444</span> -madame de Mortsauf? dans ce cas, je devais revenir encore -plus sûrement à Arabelle. Une femme a-t-elle jamais pardonné de -semblables <ins id="cor_83" title="crime">crimes</ins> de lèse-amour? A moins d'être un ange descendu -des cieux, et non l'esprit purifié qui s'y rend, une femme aimante -préférerait voir son amant souffrant une agonie à le voir heureux par -une autre: plus elle aime, plus elle sera blessée. Ainsi vue sous ses -deux faces, ma situation, une fois sorti de Clochegourde pour aller -à la Grenadière, était aussi mortelle à mes amours d'élection que -profitable à mes amours de hasard. La marquise avait calculé tout -avec une profondeur étudiée. Elle m'avoua plus tard que si madame -de Mortsauf ne l'avait pas rencontrée dans les landes, elle -avait médité de me compromettre en rôdant autour de Clochegourde.</p> - -<p>Au moment où j'abordai la comtesse, que je vis pâle, abattue -comme une personne qui a souffert quelque dure insomnie, j'exerçai -soudain, non pas ce tact, mais le <i>flairer</i> qui fait ressentir aux -cœurs encore jeunes et généreux la portée de ces actions indifférentes -aux yeux de la masse, criminelles selon la jurisprudence des -grandes âmes. Aussitôt, comme un enfant qui, descendu dans un -abîme en jouant, en cueillant des fleurs, voit avec angoisse qu'il -lui sera impossible de remonter, n'aperçoit plus le sol humain qu'à -une distance infranchissable, se sent tout seul, à la nuit, et entend -les hurlements sauvages, je compris que nous étions séparés par tout -un monde. Il se fit dans nos deux âmes une grande clameur et -comme un retentissement du lugubre <i lang="la" xml:lang="la">Consummatum est!</i> qui -se crie dans les églises le vendredi-saint à l'heure où le Sauveur -expira, horrible scène qui glace les jeunes âmes pour qui la religion -est un premier amour. Toutes les illusions d'Henriette étaient -mortes d'un seul coup, son cœur avait souffert une passion. Elle, -si respectée par le plaisir qui ne l'avait jamais enlacée de ses engourdissants -replis, devinait-elle aujourd'hui les voluptés de l'amour -heureux, pour me refuser ses regards? car elle me retira la lumière -qui depuis six ans brillait sur ma vie. Elle savait donc que la source -des rayons épanchés de nos yeux était dans nos âmes, auxquelles -ils servaient de route pour pénétrer l'une chez l'autre ou pour se -confondre en une seule, se séparer, jouer comme deux femmes -sans défiance qui se disent tout? Je sentis amèrement la faute -d'apporter sous ce toit inconnu aux caresses un visage où les ailes -du plaisir avaient semé leur poussière diaprée. Si, la veille, j'avais -<span class="pagenum">445</span> -laissé <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley s'en aller seule; si j'étais revenu à Clochegourde, -où peut-être Henriette m'avait attendu; peut-être... enfin peut-être -madame de Mortsauf ne se serait-elle pas si cruellement proposé -d'être ma sœur. Elle mit à toutes ses complaisances le faste d'une force -exagérée, elle entrait violemment dans son rôle pour n'en point sortir. -Pendant le déjeuner, elle eut pour moi mille attentions, des attentions -humiliantes, elle me soignait comme un malade de qui elle -avait pitié.</p> - -<p>—Vous vous êtes promené de bonne heure, me dit le comte; vous -devez alors avoir un excellent appétit, vous dont l'estomac n'est pas -détruit!</p> - -<p>Cette phrase, qui n'attira pas sur les lèvres de la comtesse le -sourire d'une sœur rusée, acheva de me prouver le ridicule de ma -position. Il était impossible d'être à Clochegourde le jour, à Saint-Cyr -la nuit. Arabelle avait compté sur ma délicatesse et sur la grandeur -de madame de Mortsauf. Pendant cette longue journée, je -sentis combien il est difficile de devenir l'ami d'une femme longtemps -désirée. Cette transition, si simple quand les ans la préparent, -est une maladie au jeune âge. J'avais honte, je maudissais le plaisir, -j'aurais voulu que madame de Mortsauf me demandât mon -sang. Je ne pouvais lui déchirer à belles dents sa rivale, elle évitait -d'en parler, et médire d'Arabelle était une infamie qui m'aurait -fait mépriser Henriette magnifique et noble jusque dans les derniers -replis de son cœur. Après cinq ans de délicieuse intimité, nous -ne savions de quoi parler; nos paroles ne répondaient point à nos -pensées; nous nous cachions mutuellement de dévorantes douleurs, -nous pour qui la douleur avait toujours été un fidèle truchement. -Henriette affectait un air heureux et pour elle et pour moi; mais -elle était triste. Quoiqu'elle se dît à tout propos ma sœur, et qu'elle -fût femme, elle ne trouvait aucune idée pour entretenir la conversation, -et nous demeurions la plupart du temps dans un silence -contraint. Elle accrut mon supplice intérieur, en feignant de se -croire la seule victime de cette <span lang="en" xml:lang="en">lady</span>.</p> - -<p>—Je souffre plus que vous, lui dis-je en un moment où la sœur -laissa échapper une ironie toute féminine.</p> - -<p>—Comment? répondit-elle avec ce ton de hauteur que prennent -les femmes quand on veut primer leurs sensations.</p> - -<p>—Mais j'ai tous les torts.</p> - -<p>Il y eut un moment où la comtesse prit avec moi un air froid et -<span class="pagenum">446</span> -indifférent qui me brisa; je résolus de partir. Le soir, sur la terrasse, -je fis mes adieux à la famille réunie. Tous me suivirent au -boulingrin où piaffait mon cheval dont ils s'écartèrent. Elle vint à -moi quand j'en pris la bride.</p> - -<p>—Allons seuls, à pied, dans l'avenue, me dit-elle.</p> - -<p>Je lui donnai le bras, et nous sortîmes par les cours en marchant -à pas lents, comme si nous savourions nos mouvements confondus; -nous atteignîmes ainsi un bouquet d'arbres qui enveloppait un coin -de l'enceinte extérieure.</p> - -<p>—Adieu, mon ami, dit-elle en s'arrêtant, en jetant sa tête sur -mon cœur et ses bras à mon cou. Adieu, nous ne nous verrons -plus. Dieu m'a donné le triste pouvoir de regarder dans l'avenir. -Ne vous rappelez-vous pas la terreur qui m'a saisie, un jour, quand -vous êtes revenu si beau! si jeune! et que je vous ai vu me tournant -le dos comme aujourd'hui que vous quittez Clochegourde pour aller -à la Grenadière. Hé! bien, encore une fois, pendant cette nuit -j'ai pu jeter un coup d'œil sur nos destinées. Mon ami, nous nous -parlons en ce moment pour la dernière fois. A peine pourrai-je -vous dire encore quelques mots, car ce ne sera plus moi tout entière -qui vous parlerai. La mort a déjà frappé quelque chose en moi. -Vous aurez alors enlevé leur mère à mes enfants, remplacez-la près -d'eux! vous le pourrez! Jacques et Madeleine vous aiment comme -si vous les aviez toujours fait souffrir.</p> - -<p>—Mourir! dis-je effrayé en la regardant et revoyant le feu sec de -ses yeux luisants dont on ne peut donner une idée à ceux qui n'ont -pas connu des êtres chers atteints de cette horrible maladie, qu'en -comparant ses yeux à des globes d'argent bruni. Mourir! Henriette, -je t'ordonne de vivre. Tu m'as autrefois demandé des serments, eh! -bien, aujourd'hui j'en exige un de toi: jure-moi de consulter Origet -et de lui obéir en tout...</p> - -<p>—Voulez-vous donc vous opposer à la clémence de Dieu? dit-elle -en m'interrompant par le cri du désespoir indigné d'être méconnu.</p> - -<p>—Vous ne m'aimez donc pas assez pour m'obéir aveuglément -en toute chose comme cette misérable <span lang="en" xml:lang="en">lady</span>...</p> - -<p>—Oui, tout ce que tu voudras, dit-elle poussée par une jalousie -qui lui fit en un moment franchir les distances qu'elle avait respectées -jusqu'alors.</p> - -<p>—Je reste ici, lui dis-je en la baisant sur les yeux.</p> - -<p><span class="pagenum">447</span> -Effrayée de ce consentement, elle s'échappa de mes bras, alla -s'appuyer contre un arbre; puis elle rentra chez elle en marchant -avec précipitation, sans tourner la tête; mais je la suivis, elle pleurait -et priait. Arrivé au boulingrin, je lui pris la main et la baisai -respectueusement. Cette soumission inespérée la toucha.</p> - -<p>—A toi quand même! lui dis-je, car je t'aime comme t'aimait -ta tante.</p> - -<p>Elle tressaillit en me serrant alors violemment la main.</p> - -<p>—Un regard, lui dis-je, encore un de nos anciens regards! La -femme qui se donne tout entière, m'écriai-je en sentant mon âme -illuminée par le coup d'œil qu'elle me jeta, donne moins de vie et -d'âme que je viens d'en recevoir. Henriette, tu es la plus aimée, -la seule aimée.</p> - -<p>—Je vivrai! me dit-elle, mais guérissez-vous aussi.</p> - -<p>Ce regard avait effacé l'impression des sarcasmes d'Arabelle. -J'étais donc le jouet des deux passions inconciliables que je vous ai -décrites et dont j'éprouvais alternativement l'influence. J'aimais -un ange et un démon; deux femmes également belles, parées l'une -de toutes les vertus que nous meurtrissons en haine de nos imperfections, -l'autre de tous les vices que nous déifions par égoïsme. -En parcourant cette avenue, où je retournais de moments en moments -pour revoir madame de Mortsauf appuyée sur un arbre et -entourée de ses enfants qui agitaient leurs mouchoirs, je surpris -dans mon âme un mouvement d'orgueil de me savoir l'arbitre de -deux destinées si belles, d'être la gloire à des titres si différents de -deux femmes si supérieures, et d'avoir inspiré de si grandes -passions que de chaque côté la mort arriverait si je leur manquais. -Cette fatuité passagère a été doublement punie, croyez-le bien! Je -ne sais quel démon me disait d'attendre près d'Arabelle le moment -où quelque désespoir, où la mort du comte me livrerait Henriette, -car Henriette m'aimait toujours: ses duretés, ses larmes, ses remords, -sa chrétienne résignation étaient d'éloquentes traces d'un -sentiment qui ne pouvait pas plus s'effacer de son cœur que du -mien. En allant au pas dans cette jolie avenue, et faisant ces réflexions, -je n'avais plus vingt-cinq ans, j'en avais cinquante. N'est-ce -pas encore plus le jeune homme que la femme qui passe en un -moment de trente à soixante ans? Quoique j'aie chassé d'un souffle -ces mauvaises pensées, elles m'obsédèrent, je dois l'avouer! Peut-être -leur principe se trouvait-il aux Tuileries, sous les lambris -<span class="pagenum">448</span> -du cabinet royal. Qui pouvait résister à l'esprit déflorateur de -Louis XVIII, lui qui disait qu'on n'a de véritables passions que -dans l'âge mûr, parce que la passion n'est belle et furieuse que -quand il s'y mêle de l'impuissance et qu'on se trouve alors à chaque -plaisir comme un joueur à son dernier enjeu. Quand je fus au -bout de l'avenue, je me retournai et la franchis en un clin-d'œil -en voyant qu'Henriette y était encore, elle seule! Je vins lui dire -un dernier adieu, mouillé de larmes expiatrices dont la cause lui -fut cachée. Larmes sincères, accordées sans le savoir à ces belles -amours à jamais perdues, à ces vierges émotions, à ces fleurs de la -vie qui ne renaissent plus; car, plus tard, l'homme ne donne plus, -il reçoit; il s'aime lui-même dans sa maîtresse; tandis qu'au jeune -âge il aime sa maîtresse en lui: plus tard nous inoculons nos goûts, -nos vices peut-être à la femme qui nous aime; tandis qu'au début -de la vie, celle que nous aimons nous impose ses vertus, ses délicatesses; -elle nous convie au beau par un sourire, et nous apprend -le dévouement par son exemple. Malheur à qui n'a pas eu son Henriette! -Malheur à qui n'a pas connu quelque <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley! S'il se -marie, celui-ci ne gardera pas sa femme, celui-là sera peut-être -abandonné par sa maîtresse; mais heureux qui peut trouver les -deux en une seule; heureux, <ins id="cor_84" title="Nathalie">Natalie</ins>, l'homme que vous aimez!</p> - -<p>De retour à Paris, Arabelle et moi nous devînmes plus intimes -que par le passé. Bientôt nous abolîmes insensiblement l'un et -l'autre les lois de convenance que je m'étais imposées, et dont la -stricte observation fait souvent pardonner par le monde la fausseté -de la position où s'était mise <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley. Le monde, qui aime tant -à pénétrer au delà des apparences, les légitime dès qu'il connaît -le secret qu'elles enveloppent. Les amants forcés de vivre au milieu -du grand monde auront toujours tort de renverser ces barrières -exigées par la jurisprudence des salons, tort de ne pas obéir scrupuleusement -à toutes les conventions imposées par les mœurs; il -s'agit alors moins des autres que d'eux-mêmes. Les distances à -franchir, le respect extérieur à conserver, les comédies à jouer, le -mystère à obscurcir, toute cette stratégie de l'amour heureux occupe -la vie, renouvelle le désir et protége notre cœur contre les -relâchements de l'habitude. Mais essentiellement dissipatrices, les -premières passions, de même que les jeunes gens, coupent leurs -forêts à blanc au lieu de les aménager. Arabelle n'adoptait pas ces -idées bourgeoises, elle s'y était pliée pour me plaire; semblable au -<span class="pagenum">449</span> -bourreau marquant d'avance sa proie afin de se l'approprier, elle -voulait me compromettre à la face de tout Paris pour faire de moi -son <i lang="it" xml:lang="it">sposo</i>. Aussi employa-t-elle ses coquetteries à me garder chez -elle, car elle n'était pas contente de son élégant esclandre qui, faute -de preuves, n'encourageait que les chuchotteries sous l'éventail. -En la voyant si heureuse de commettre une imprudence qui dessinerait -franchement sa position, comment n'aurais-je pas cru à son -amour? Une fois plongé dans les douceurs d'un mariage illicite, le -désespoir me saisit, car je voyais ma vie arrêtée au rebours des idées -reçues et des recommandations d'Henriette. Je vécus alors avec l'espèce -de rage qui saisit un poitrinaire quand, pressentant sa fin, il -ne veut pas qu'on interroge le bruit de sa respiration. Il y avait un -coin de mon cœur où je ne pouvais me retirer sans souffrance; un -esprit vengeur me jetait incessamment des idées sur lesquelles je -n'osais m'appesantir. Mes lettres à Henriette peignaient cette maladie -morale, et lui causaient un mal infini. «Au prix de tant de trésors -perdus, elle me voulait au moins heureux!» me dit-elle dans -la seule réponse que je reçus. Et je n'étais pas heureux! Chère -Natalie, le bonheur est absolu, il ne souffre pas de comparaisons. -Ma première ardeur passée, je comparai nécessairement ces deux -femmes l'une à l'autre, contraste que je n'avais pas encore pu étudier. -En effet, toute grande passion pèse si fortement sur notre -caractère qu'elle en refoule d'abord les aspérités et comble la trace -des habitudes qui constituent nos défauts ou nos qualités; mais plus -tard, chez deux amants bien accoutumés l'un à l'autre, les traits de -la physionomie morale reparaissent; tous deux se jugent alors mutuellement, -et souvent il se déclare, durant cette réaction du caractère -sur la passion, des antipathies qui préparent ces désunions -dont s'arment les gens superficiels pour accuser le cœur humain -d'instabilité. Cette période commença donc. Moins aveuglé par les -séductions, et détaillant pour ainsi dire mon plaisir, j'entrepris, -sans le vouloir peut-être, un examen qui nuisit à <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley.</p> - -<p>Je lui trouvai d'abord en moins l'esprit qui distingue la Française -entre toutes les femmes, et la rend la plus délicieuse à aimer, -selon l'aveu des gens que les hasards de leur vie ont mis à même -d'éprouver les manières d'aimer de chaque pays. Quand une -Française aime, elle se métamorphose; sa coquetterie si vantée, -elle l'emploie à parer son amour; sa vanité si dangereuse, elle -l'immole et met toutes ses prétentions à bien aimer. Elle épouse -<span class="pagenum">450</span> -les intérêts, les haines, les amitiés de son amant; elle acquiert -en un jour les subtilités expérimentées de l'homme d'affaires, -elle étudie le code, elle comprend le mécanisme du crédit, et -réduit la caisse d'un banquier; étourdie et prodigue, elle ne fera -pas une seule faute et ne gaspillera pas un seul louis; elle devient à -la fois mère, gouvernante, médecin, et donne à toutes ses transformations -une grâce de bonheur qui révèle dans les plus légers détails -un amour infini; elle réunit les qualités spéciales qui recommandent -les femmes de chaque pays en donnant à ce mélange de -l'unité par l'esprit, cette semence française qui anime, permet, justifie, -varie tout et détruit la monotonie d'un sentiment appuyé sur -le premier temps d'un seul verbe. La femme française aime toujours, -sans relâche ni fatigue, à tout moment, en public et seule; -en public, elle trouve un accent qui ne résonne que dans une -oreille, elle parle par son silence même, et sait vous regarder les -yeux baissés; si l'occasion lui interdit la parole et le regard, elle -emploiera le sable sur lequel s'imprime son pied pour y écrire une -pensée; seule, elle exprime sa passion même pendant le sommeil; -enfin elle plie le monde à son amour. Au contraire, l'Anglaise plie -son amour au monde. Habituée par son éducation à conserver cette -habitude glaciale, ce maintien britannique si égoïste dont je vous ai -parlé, elle ouvre et ferme son cœur avec la facilité d'une mécanique -anglaise. Elle possède un masque impénétrable qu'elle met et -qu'elle ôte flegmatiquement; passionnée comme une Italienne -quand aucun œil ne la voit, elle devient froidement digne aussitôt -que le monde intervient. L'homme le plus aimé doute alors de son -empire en voyant la profonde immobilité du visage, le calme de la -voix, la parfaite liberté de contenance qui distingue une Anglaise -sortie de son boudoir. En ce moment, l'hypocrisie va jusqu'à l'indifférence, -l'Anglaise a tout oublié. Certes la femme qui sait jeter son -amour comme un vêtement fait croire qu'elle peut en changer. -Quelles tempêtes soulèvent alors les vagues du cœur quand elles sont -remuées par l'amour-propre blessé de voir une femme prenant, interrompant, -reprenant l'amour comme une tapisserie à main! Ces -femmes sont trop maîtresses d'elles-mêmes pour vous bien appartenir; -elles accordent trop d'influence au monde pour que notre -règne soit entier. Là où la Française console le patient par un regard, -trahit sa colère contre les visiteurs par quelques jolies moqueries, -le silence des Anglaises est absolu, agace l'âme et taquine -<span class="pagenum">451</span> -l'esprit. Ces femmes trônent si constamment en toute occasion que, -pour la plupart d'entre elles, l'omnipotence de la <i>fashion</i> doit s'étendre -jusque sur leurs plaisirs. Qui exagère la pudeur doit exagérer -l'amour, les Anglaises sont ainsi; elles mènent tout dans la forme, -sans que chez elles l'amour de la forme produise le sentiment de -l'art: quoi qu'elles puissent dire, le protestantisme et le catholicisme -expliquent les différences qui donnent à l'âme des Françaises tant -de supériorité sur l'amour raisonné, calculateur des Anglaises. Le -protestantisme doute, examine et tue les croyances, il est donc la -mort de l'art et de l'amour. Là où le monde commande, les gens -du monde doivent obéir; mais les gens passionnés le fuient aussitôt, -il leur est insupportable. Vous comprendrez alors combien fut choqué -mon amour-propre en découvrant que <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley ne pouvait -point se passer du monde, et que la transition britannique lui était -familière: ce n'était pas un sacrifice que le monde lui imposait; non, -elle se manifestait naturellement sous deux formes ennemies l'une -de l'autre; quand elle aimait, elle aimait avec ivresse; aucune femme -d'aucun pays ne lui était comparable, elle valait tout un sérail; -mais le rideau tombé sur cette scène de féerie en bannissait jusqu'au -souvenir. Elle ne répondait ni à un regard ni à un sourire: -elle n'était ni maîtresse ni esclave, elle était comme une ambassadrice -obligée d'arrondir ses phrases et ses coudes, elle impatientait -par son calme, elle outrageait le cœur par son décorum; elle ravalait -ainsi l'amour jusqu'au besoin, au lieu de l'élever jusqu'à l'idéal -par l'enthousiasme. Elle n'exprimait ni crainte, ni regrets, ni désir; -mais à l'heure dite sa tendresse se dressait comme des feux subitement -allumés, et semblait insulter à sa réserve. A laquelle de ces -deux femmes devais-je croire? Je sentis alors par mille piqûres -d'épingle les différences infinies qui séparaient Henriette d'Arabelle. -Quand madame de Mortsauf me quittait pour un moment, -elle semblait laisser à l'air le soin de me parler d'elle; les plis de sa -robe, quand elle s'en allait, s'adressaient à mes yeux comme leur -bruit onduleux arrivait joyeusement à mon oreille quand elle revenait; -il y avait des tendresses infinies dans la manière dont elle dépliait -ses paupières en abaissant ses yeux vers la terre; sa voix, -cette voix musicale, était une caresse continuelle; ses discours témoignaient -d'une pensée constante, elle se ressemblait toujours à -elle-même; elle ne scindait pas son âme en deux atmosphères, l'une -ardente et l'autre glacée; enfin, madame de Mortsauf réservait son -<span class="pagenum">452</span> -esprit et la fleur de sa pensée pour exprimer ses sentiments, elle se -faisait coquette par les idées avec ses enfants et avec moi. Mais l'esprit -d'Arabelle ne lui servait pas à rendre la vie aimable, elle ne -l'exerçait point à mon profit, il n'existait que par le monde et pour -le monde, elle était purement moqueuse; elle aimait à déchirer, à -mordre, non pour m'amuser, mais pour satisfaire un goût. Madame -de Mortsauf aurait dérobé son bonheur à tous les regards, <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Arabelle -voulait montrer le sien à tout Paris, et, par une horrible -grimace, elle restait dans les convenances tout en paradant au Bois -avec moi. Ce mélange d'ostentation et de dignité, d'amour et de -froideur, blessait constamment mon âme, à la fois vierge et passionnée; -et, comme je ne savais point passer ainsi d'une température -à l'autre, mon humeur s'en ressentait; j'étais palpitant d'amour -quand elle reprenait sa pudeur de convention. Quand je m'avisai -de me plaindre, non sans de grands ménagements, elle tourna -sa langue à triple dard contre moi, mêlant les gasconnades de sa -passion à ces plaisanteries anglaises que j'ai tâché de vous peindre. -Aussitôt qu'elle se trouvait en contradiction avec moi, elle se faisait -un jeu de froisser mon cœur et d'humilier mon esprit, elle me -maniait comme une pâte. A des observations sur le milieu que l'on -doit garder en tout, elle répondait par la caricature de mes idées, -qu'elle portait à l'extrême. Quand je lui reprochais son attitude, -elle me demandait si je voulais qu'elle m'embrassât devant tout -Paris, aux Italiens; elle s'y engageait si sérieusement, que, connaissant -son envie de faire parler d'elle, je tremblais de lui voir exécuter -sa promesse. Malgré sa passion réelle, je ne sentais jamais -rien de recueilli, de saint, de profond comme chez Henriette: elle -était toujours insatiable comme une terre sablonneuse. Madame de -Mortsauf était toujours rassurée et sentait mon âme dans une accentuation -ou dans un coup d'œil, tandis que la marquise n'était jamais -accablée par un regard, ni par un serrement de main, ni par -une douce parole. Il y a plus! le bonheur de la veille n'était rien le -lendemain; aucune preuve d'amour ne l'étonnait; elle éprouvait -un si grand désir d'agitation, de bruit, d'éclat, que rien n'atteignait -sans doute à son beau idéal en ce genre, et de là ses furieux efforts -d'amour; dans sa fantaisie exagérée, il s'agissait d'elle et non de -moi. Cette lettre de madame de Mortsauf, lumière qui brillait encore -sur ma vie, et qui prouvait la manière dont la femme la plus -vertueuse sait obéir au génie de la Française, en accusant une perpétuelle -<span class="pagenum">453</span> -vigilance, une entente continuelle de toutes mes fortunes; -cette lettre a dû vous faire comprendre avec quel soin Henriette -s'occupait de mes intérêts matériels, de mes relations politiques, de -mes conquêtes morales, avec quelle ardeur elle embrassait ma vie -par les endroits permis. Sur tous ces points, <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley affectait -la réserve d'une personne de simple connaissance. Jamais elle ne -s'informa ni de mes affaires, ni de ma fortune, ni de mes travaux, -ni des difficultés de ma vie, ni de mes haines, ni de mes amitiés -d'homme. Prodigue pour elle-même sans être généreuse, elle séparait -vraiment un peu trop les intérêts et l'amour; tandis que, -sans l'avoir éprouvé, je savais qu'afin de m'éviter un chagrin, Henriette -aurait trouvé pour moi ce qu'elle n'aurait pas cherché pour -elle. Dans un de ces malheurs qui peuvent attaquer les hommes les -plus élevés et les plus riches, l'histoire en atteste assez! j'aurais -consulté Henriette, mais je me serais laissé traîner en prison sans -dire un mot à <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley.</p> - -<p>Jusqu'ici le contraste repose sur les sentiments, mais il en était -de même pour les choses. Le luxe est en France l'expression de -l'homme, la reproduction de ses idées, de sa poésie spéciale; il -peint le caractère, et donne entre amants du prix aux moindres -soins en faisant rayonner autour de nous la pensée dominante de -l'être aimé; mais ce luxe anglais dont les recherches m'avaient séduit -par leur finesse était mécanique aussi! <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley n'y mettait -rien d'elle, il venait des gens, il était acheté. Les mille attentions -caressantes de Clochegourde étaient, aux yeux d'Arabelle, -l'affaire des domestiques; à chacun d'eux son devoir et sa spécialité. -Choisir les meilleurs laquais était l'affaire de son <ins id="cor_85" title="majordonne">majordome</ins>, -comme s'il se fût agi de chevaux. Elle ne s'attachait point à ses -gens, la mort du plus précieux d'entre eux ne l'aurait point affectée: -on l'eût à prix d'argent remplacé par quelque autre également -habile. Quant au prochain, jamais je ne surpris dans ses yeux une -larme pour les malheurs d'autrui, elle avait même une naïveté -d'égoïsme de laquelle il fallait absolument rire. Les draperies rouges -de la grande dame couvraient cette nature de bronze. La délicieuse -Almée qui se roulait le soir sur ses tapis, qui faisait sonner -tous les grelots de son amoureuse folie, réconciliait promptement -un homme jeune avec l'Anglaise insensible et dure; aussi ne découvris-je -que pas à pas le tuf sur lequel je perdais mes semailles, -et qui ne devait point donner de moissons. Madame de Mortsauf -<span class="pagenum">454</span> -avait pénétré tout d'un coup cette nature dans sa rapide rencontre; -je me souvins de ses paroles prophétiques: Henriette avait eu raison -en tout, l'amour d'Arabelle me devenait insupportable. J'ai -remarqué depuis que la plupart des femmes qui montent bien à -cheval ont peu de tendresse. Comme aux amazones, il leur manque -une mamelle, et leurs cœurs sont endurcis en un certain endroit, -je ne sais lequel.</p> - -<p>Au moment où je commençais à sentir la pesanteur de ce joug, -où la fatigue me gagnait le corps et l'âme, où je comprenais bien -tout ce que le sentiment vrai donne de sainteté à l'amour, où j'étais -accablé par les souvenirs de Clochegourde en respirant, malgré -la distance, le parfum de toutes ses roses, la chaleur de sa terrasse, -en entendant le chant de ses rossignols, en ce moment affreux -où j'apercevais le lit pierreux du torrent sous ses eaux -diminuées, je reçus un coup qui retentit encore dans ma vie, car -à chaque heure il trouve un écho. Je travaillais dans le cabinet du -roi qui devait sortir à quatre heures, le duc de Lenoncourt était -de service; en le voyant entrer le roi lui demanda des nouvelles de -la comtesse; je levai brusquement la tête d'une façon trop significative; -le roi, choqué de ce mouvement, me jeta le regard qui -précédait ces mots durs qu'il savait si bien dire.</p> - -<p>—Sire, ma pauvre fille se meurt, répondit le duc.</p> - -<p>—Le roi daignera-t-il m'accorder un congé? dis-je les larmes -aux yeux en bravant une colère près d'éclater.</p> - -<p>—Courez, mylord, me répondit-il en souriant de mettre une -épigramme dans chaque mot et me faisant grâce de sa réprimande -en faveur de son esprit.</p> - -<p>Plus courtisan que père, le duc ne demanda point de congé et -monta dans la voiture du roi pour l'accompagner. Je partis sans -dire adieu à <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley, qui par bonheur était sortie et à laquelle -j'écrivis que j'allais en mission pour le service du roi. A la Croix -de Berny, je rencontrai Sa Majesté qui revenait de Verrières. En -acceptant un bouquet de fleurs qu'il laissa tomber à ses pieds, le -roi me jeta un regard plein de ces royales ironies accablantes de -profondeur, et qui semblait me dire:—«Si tu veux être quelque -chose en politique, reviens! Ne t'amuse pas à parlementer avec -les morts!» Le duc me fit avec la main un signe de mélancolie. -Les deux pompeuses calèches à huit chevaux, les colonels dorés, -l'escorte et ses tourbillons de poussière passèrent rapidement aux -<span class="pagenum">455</span> -cris de Vive le roi! Il me sembla que la cour avait foulé le corps -de madame de Mortsauf avec l'insensibilité que la nature témoigne -pour nos catastrophes. Quoique ce fût un excellent homme, le duc -allait sans doute faire le whist de <span class="smcap">Monsieur</span>, après le coucher du -roi. Quant à la duchesse, elle avait depuis long-temps porté le premier -coup à sa fille en lui parlant, elle seule, de <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley.</p> - -<p>Mon rapide voyage fut comme un rêve, mais un rêve de joueur -ruiné; j'étais au désespoir de ne point avoir reçu de nouvelles. Le -confesseur avait-il poussé la rigidité jusqu'à m'interdire l'accès de -Clochegourde? J'accusais Madeleine, Jacques, l'abbé Dominis, -tout, jusqu'à monsieur de Mortsauf. Au delà de Tours, en débouchant -par les ponts Saint-Sauveur, pour descendre dans le chemin -bordé de peupliers qui mène à Poncher, et que j'avais tant admiré -quand je courais à la recherche de mon inconnue, je rencontrai -monsieur Origet; il devina que je me rendais à Clochegourde, je -devinai qu'il en revenait; nous arrêtâmes chacun notre voiture et -nous en descendîmes, moi pour demander des nouvelles et lui -pour m'en donner.</p> - -<p>—Hé! bien, comment va madame de Mortsauf? lui dis-je.</p> - -<p>—Je doute que vous la trouviez vivante, me répondit-il. Elle -meurt d'une affreuse mort, elle meurt d'inanition. Quand elle me -fit appeler au mois de juin dernier, aucune puissance médicale ne -pouvait plus combattre la maladie; elle avait les affreux symptômes -que monsieur de Mortsauf vous aura sans doute décrits, puisqu'il -croyait les éprouver. Madame la comtesse n'était pas alors -sous l'influence passagère d'une perturbation due à une lutte intérieure -que la médecine dirige et qui devient la cause d'un état -meilleur, ou sous le coup d'une crise commencée et dont le désordre -se répare; non, la maladie était arrivée au point où l'art est -inutile: c'est l'incurable résultat d'un chagrin, comme une blessure -mortelle est la conséquence d'un coup de poignard. Cette affection -est produite par l'inertie d'un organe dont le jeu est aussi -nécessaire à la vie que celui du cœur. Le chagrin a fait l'office du -poignard. Ne vous y trompez pas! madame de Mortsauf meurt de -quelque peine inconnue.</p> - -<p>—Inconnue! dis-je. Ses enfants n'ont point été malades?</p> - -<p>—Non, me dit-il en me regardant d'un air significatif, et depuis -qu'elle est sérieusement atteinte, monsieur de Mortsauf ne l'a -plus tourmentée. Je ne suis plus utile, monsieur Deslandes d'Azay -<span class="pagenum">456</span> -suffit, il n'existe aucun remède, et les souffrances sont horribles. -Riche, jeune, belle, et mourir maigrie, vieillie par la faim, car -elle mourra de faim! Depuis quarante jours, l'estomac étant comme -fermé rejette tout aliment, sous quelque forme qu'on le présente.</p> - -<p>Monsieur Origet me pressa la main que je lui tendis, il me l'avait -presque demandée par un geste de respect.</p> - -<p>—Du courage, monsieur, dit-il en levant les yeux au ciel.</p> - -<p>Sa phrase exprimait de la compassion pour des peines qu'il -croyait également partagées; il ne soupçonnait pas le dard envenimé -de ses paroles qui m'atteignirent comme une flèche au cœur. -Je montai brusquement en voiture en promettant une bonne récompense -au postillon si j'arrivais à temps.</p> - -<p>Malgré mon impatience, je crus avoir fait le chemin en quelques -minutes, tant j'étais absorbé par les réflexions amères qui se pressaient -dans mon âme. Elle meurt de chagrin, et ses enfants vont -bien! elle mourait donc par moi! Ma conscience menaçante prononça -un de ces réquisitoires qui retentissent dans toute la vie et -quelquefois au delà. Quelle faiblesse et quelle impuissance dans la -justice humaine! elle ne venge que les actes patents. Pourquoi la -mort et la honte au meurtrier qui tue d'un coup, qui vous surprend -généreusement dans le sommeil et vous endort pour toujours, -ou qui frappe à l'improviste, en vous évitant l'agonie? -Pourquoi la vie heureuse, pourquoi l'estime au meurtrier qui -verse goutte à goutte le fiel dans l'âme et mine le corps pour le détruire? -Combien de meurtriers impunis! Quelle complaisance pour -le vice élégant! quel acquittement pour l'homicide causé par les -persécutions morales! Je ne sais quelle main vengeresse leva tout -à coup le rideau peint qui couvre la société. Je vis plusieurs de ces -victimes qui vous sont aussi connues qu'à moi: madame de Beauséant -partie mourante en Normandie quelques jours avant mon -départ! La duchesse de Langeais compromise! <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Brandon arrivée -en Touraine pour y mourir dans cette humble maison où <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> -Dudley était restée deux semaines, et tuée, par quel horrible -dénoûment? vous le savez! Notre époque est fertile en événements -de ce genre. Qui n'a connu cette pauvre jeune femme qui s'est -empoisonnée, vaincue par la jalousie qui tuait peut-être madame -de Mortsauf? Qui n'a frémi du destin de cette délicieuse jeune fille -qui, semblable à une fleur piquée par un taon, a dépéri en deux -ans de mariage, victime de sa pudique ignorance, victime d'un -<span class="pagenum">457</span> -misérable auquel Ronquerolles, Montriveau, de Marsay donnent la -main parce qu'il sert leurs projets politiques? Qui n'a palpité au -récit des derniers moments de cette femme qu'aucune prière n'a -pu fléchir et qui n'a jamais voulu revoir son mari après en avoir si -noblement payé les dettes? Madame d'Aiglemont n'a-t-elle pas vu -la tombe de bien près, et sans les soins de mon frère vivrait-elle? -Le monde et la science sont complices de ces crimes pour lesquels il -n'est point de Cours d'Assises. Il semble que personne ne meure de -chagrin, ni de désespoir, ni d'amour, ni de misères cachées, ni -d'espérances cultivées sans fruit, incessamment replantées et déracinées. -La nomenclature nouvelle a des mots ingénieux pour tout -expliquer; la gastrite, la péricardite, les mille maladies de femme -dont les noms se disent à l'oreille, servent de passe-port aux cercueils -escortés de larmes hypocrites que la main du notaire a -bientôt essuyées. Y a-t-il au fond de ce malheur quelque loi que -nous ne connaissons pas? Le centenaire doit-il impitoyablement -joncher le terrain de morts, et le dessécher autour de lui pour s'élever, -de même que le millionnaire s'assimile les efforts d'une multitude -de petites industries? Y a-t-il une forte vie venimeuse qui se -repaît des créatures douces et tendres? Mon Dieu! appartenais-je -donc à la race des tigres? Le remords me serrait le cœur de ses -doigts brûlants, et j'avais les joues sillonnées de larmes quand j'entrai -dans l'avenue de Clochegourde par une humide matinée d'octobre -qui détachait les feuilles mortes des peupliers dont la plantation -avait été dirigée par Henriette, dans cette avenue où naguère -elle agitait son mouchoir comme pour me rappeler! Vivait-elle? -Pourrais-je sentir ses deux blanches mains sur ma tête prosternée? -En un moment je payai tous les plaisirs donnés par Arabelle et les -trouvai chèrement vendus! je me jurai de ne jamais la revoir, et je -pris en haine l'Angleterre. Quoique <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley soit une variété de -l'espèce, j'enveloppai toutes les Anglaises dans les crêpes de mon -arrêt.</p> - -<p>En entrant à Clochegourde, je reçus un nouveau coup. Je trouvai -Jacques, Madeleine et l'abbé de Dominis agenouillés tous trois -au pied d'une croix de bois plantée au coin d'une pièce de terre -qui avait été comprise dans l'enceinte, lors de la construction de -la grille, et que ni le comte, ni la comtesse n'avaient voulu abattre. -Je sautai hors de ma voiture et j'allai vers eux le visage plein de -larmes, et le cœur brisé par le spectacle de ces deux enfants et de -<span class="pagenum">458</span> -ce grave personnage implorant Dieu. Le vieux piqueur y était -aussi, à quelques pas, la tête nue.</p> - -<p>—Eh! bien, monsieur? dis-je à l'abbé de Dominis en baisant -au front Jacques et Madeleine qui me jetèrent un regard froid, -sans cesser leur prière. L'abbé se leva, je lui pris le bras pour m'y -appuyer en lui disant:—Vit-elle encore? Il inclina la tête par -un mouvement triste et doux.—Parlez, je vous en supplie, au -nom de la Passion de Notre-Seigneur! Pourquoi priez-vous au pied -de cette croix? pourquoi êtes-vous ici et non près d'elle? pourquoi -ses enfants sont-ils dehors par une si froide matinée? dites-moi -tout, afin que je ne cause pas quelque malheur par ignorance.</p> - -<p>—Depuis plusieurs jours, madame la comtesse ne veut voir ses -enfants qu'à des heures déterminées.—Monsieur, reprit-il après -une pause, peut-être devriez-vous attendre quelques heures avant -de revoir madame de Mortsauf, elle est bien changée! mais il est -utile de la préparer à cette entrevue, vous pourriez lui causer -quelque surcroît de souffrance.... Quant à la mort, ce serait un -bienfait.</p> - -<p>Je serrai la main de cet homme divin dont le regard et la voix -caressaient les blessures d'autrui sans les aviver.</p> - -<p>—Nous prions tous ici pour elle, reprit-il; car elle, si sainte, -si résignée, si faite à mourir, depuis quelques jours elle a pour la -mort une horreur secrète, elle jette sur ceux qui sont pleins de -vie des regards où, pour la première fois, se peignent des sentiments -sombres et envieux. Ses vertiges sont excités, je crois, moins -par l'effroi de la mort que par une ivresse intérieure, par les fleurs -fanées de sa jeunesse qui fermentent en se flétrissant. Oui, le mauvais -ange dispute cette belle âme au ciel. Madame subit sa lutte -au mont des Oliviers, elle accompagne de ses larmes la chute des -roses blanches qui couronnaient sa tête de Jephté mariée, et tombées -une à une. Attendez, ne vous montrez pas encore, vous lui -apporteriez les clartés de la cour, elle retrouverait sur votre visage -un reflet des fêtes mondaines et vous rendriez de la force à ses -plaintes. Ayez pitié d'une faiblesse que Dieu lui-même a pardonnée -à son Fils devenu homme. Quels mérites aurions-nous d'ailleurs à -vaincre sans adversaire? Permettez que son confesseur ou moi, -deux vieillards dont les ruines n'offensent point sa vue, nous la préparions -à une entrevue inespérée, à des émotions auxquelles l'abbé -Birotteau avait exigé qu'elle renonçât. Mais il est dans les choses -<span class="pagenum">459</span> -de ce monde une invisible trame de causes célestes qu'un œil religieux -aperçoit, et si vous êtes venu ici, peut-être y êtes-vous amené -par une de ces célestes étoiles qui brillent dans le monde moral, -et qui conduisent vers le tombeau comme vers la crèche...</p> - -<p>Il me dit alors, en employant cette onctueuse éloquence qui -tombe sur le cœur comme une rosée, que depuis six mois la comtesse -avait chaque jour souffert davantage, malgré les soins de -monsieur Origet. Le docteur était venu pendant deux mois, tous -les soirs, à Clochegourde, voulant arracher cette proie à la mort, -car la comtesse avait dit:—«Sauvez-moi!»—«Mais, pour guérir -le corps, il aurait fallu que le cœur fût guéri!» s'était un jour -écrié le vieux médecin.</p> - -<p>—Selon les progrès du mal, les paroles de cette femme si douce -sont devenues amères, me dit l'abbé de Dominis. Elle crie à la terre -de la garder, au lieu de crier à Dieu de la prendre; puis, elle se -repent de murmurer contre les décrets d'en haut. Ces alternatives -lui déchirent le cœur, et rendent horrible la lutte du corps et de -l'âme. Souvent le corps triomphe!—«Vous me coûtez bien cher!» -a-t-elle dit un jour à Madeleine et à Jacques en les repoussant de -son lit. Mais en ce moment, rappelée à Dieu par ma vue, elle a dit -à mademoiselle Madeleine ces angéliques paroles: «Le bonheur -des autres devient la joie de ceux qui ne peuvent plus être heureux.» -Et son accent fut si déchirant que j'ai senti mes paupières -se mouiller. Elle tombe, il est vrai; mais, à chaque faux pas, elle -se relève plus haut vers le ciel.</p> - -<p>Frappé des messages successifs que le hasard m'envoyait, et qui, -dans ce grand concert d'infortunes, préparaient par de douloureuses -modulations le thème funèbre, le grand cri de l'amour expirant, -je m'écriai:—Vous le croyez, ce beau lys coupé refleurira dans -le ciel?</p> - -<p>—Vous l'avez laissée fleur encore, me répondit-il, mais vous la -retrouverez consumée, purifiée dans le feu des douleurs, et pure -comme un diamant encore enfoui dans les cendres. Oui, ce brillant -esprit, étoile angélique, sortira splendide de ses nuages pour -aller dans le royaume de lumière.</p> - -<p>Au moment où je serrais la main de cet homme évangélique, le -cœur oppressé de reconnaissance, le comte montra hors de la maison -sa tête entièrement blanchie et s'élança vers moi par un mouvement -où se peignait la surprise.</p> - -<p><span class="pagenum">460</span> -—Elle a dit vrai! le voici. «Félix, Félix, voici Félix qui vient!» -s'est écriée madame de Mortsauf. Mon ami, reprit-il en me jetant -des regards insensés de terreur, la mort est ici. Pourquoi n'a-t-elle -pas pris un vieux fou comme moi qu'elle avait entamé.....</p> - -<p>Je marchai vers le château, rappelant mon courage; mais sur le -seuil de la longue antichambre qui menait du boulingrin au perron, -en traversant la maison, l'abbé Birotteau m'arrêta.</p> - -<p>—Madame la comtesse vous prie de ne pas entrer encore, me -dit-il.</p> - -<p>En jetant un coup d'œil, je vis les gens allant et venant, tous -affairés, ivres de douleur et surpris sans doute des ordres que Manette -leur communiquait.</p> - -<p>—Qu'arrive-t-il? dit le comte effarouché de ce mouvement autant -par crainte de l'horrible événement, que par l'inquiétude naturelle -à son caractère.</p> - -<p>—Une fantaisie de malade, répondit l'abbé. Madame la comtesse -ne veut pas recevoir monsieur le vicomte dans l'état où elle -est; elle parle de toilette, pourquoi la contrarier?</p> - -<p>Manette alla chercher Madeleine, et nous vîmes Madeleine sortant -quelques moments après être entrée chez sa mère. Puis en nous -promenant tous les cinq, Jacques et son père, les deux abbés et -moi, tous silencieux le long de la façade sur le boulingrin, nous -dépassâmes la maison. Je contemplai tour à tour Montbazon et Azay, -regardant la vallée jaunie dont le deuil répondait alors comme en -toute occasion aux sentiments qui m'agitaient. Tout à coup j'aperçus -la chère mignonne courant après les fleurs d'automne et les -cueillant sans doute pour composer des bouquets. En pensant à -tout ce que signifiait cette réplique de mes soins amoureux, il se -fit en moi je ne sais quel mouvement d'entrailles, je chancelai, ma -vue s'obscurcit, et les deux abbés entre lesquels je me trouvais me -portèrent sur la margelle d'une terrasse où je demeurai pendant -un moment comme brisé, mais sans perdre entièrement connaissance.</p> - -<p>—Pauvre Félix, me dit le comte, elle avait bien défendu de -vous écrire, elle sait combien vous l'aimez!</p> - -<p>Quoique préparé à souffrir, je m'étais trouvé sans force contre -une attention qui résumait tous mes souvenirs de bonheur. «La -voilà, pensai-je, cette lande desséchée comme un squelette, éclairée -par un jour gris au milieu de laquelle s'élevait un seul buisson de -<span class="pagenum">461</span> -fleurs, que jadis dans mes courses je n'ai pas admirée sans un sinistre -frémissement et qui était l'image de cette heure lugubre!» -Tout était morne dans ce petit castel, autrefois si vivant, si animé! -tout pleurait, tout disait le désespoir et l'abandon. C'était des allées -ratissées à moitié, des travaux commencés et abandonnés, des -ouvriers debout regardant le château. Quoique l'on vendangeât les -clos, l'on n'entendait ni bruit ni babil. Les vignes semblaient inhabitées, -tant le silence était profond. Nous allions comme des -gens dont la douleur repousse des paroles banales, et nous écoutions -le comte, le seul de nous qui parlât. Après les phrases dictées -par l'amour machinal qu'il ressentait pour sa femme, le comte fut -conduit par la pente de son esprit à se plaindre de la comtesse. Sa -femme n'avait jamais voulu se soigner ni l'écouter quand il lui -donnait de bons avis; il s'était aperçu le premier des symptômes de -la maladie; car il les avait étudiés sur lui-même, les avait combattus -et s'en était guéri tout seul sans autre secours que celui d'un régime, -et en évitant toute émotion forte. Il aurait bien pu guérir aussi -la comtesse; mais un mari ne saurait accepter de semblables responsabilités, -surtout lorsqu'il a le malheur de voir en toute affaire -son expérience dédaignée. Malgré ces représentations, la comtesse -avait pris Origet pour médecin. Origet, qui l'avait jadis si -mal soigné, lui tuait sa femme. Si cette maladie a pour cause -d'excessifs chagrins, il avait été dans toutes les conditions pour -l'avoir; mais quels pouvaient être les chagrins de sa femme? La -comtesse était heureuse, elle n'avait ni peines ni contrariétés! leur -fortune était, grâce à ses soins et à ses bonnes idées, dans un état -satisfaisant; il laissait madame de Mortsauf régner à Clochegourde; -ses enfants, bien élevés, bien portants, ne donnaient plus aucune -inquiétude; d'où pouvait donc procéder le mal? Et il discutait et -il mêlait l'expression de son désespoir à des accusations insensées. -Puis, ramené bientôt par quelque souvenir à l'admiration que méritait -cette noble créature, quelques larmes s'échappaient de ses -yeux, secs depuis si long-temps.</p> - -<p>Madeleine vint m'avertir que sa mère m'attendait. L'abbé Birotteau -me suivit. La grave jeune fille resta près de son père, en disant -que la comtesse désirait être seule avec moi, et prétextait la fatigue -que lui causerait la présence de plusieurs personnes. La solennité -de ce moment produisit en moi cette impression de chaleur intérieure -et de froid au dehors qui nous brise dans les grandes circonstances -<span class="pagenum">462</span> -de la vie. L'abbé Birotteau, l'un de ces hommes que Dieu -a marqués comme siens en les revêtant de douceur, de simplicité, -en leur accordant la patience et la miséricorde, me prit à part.</p> - -<p>—Monsieur, me dit-il, sachez que j'ai fait tout ce qui était humainement -possible pour empêcher cette réunion. Le salut de cette -sainte le voulait ainsi. Je n'ai vu qu'elle et non vous. Maintenant -que vous allez revoir celle dont l'accès aurait dû vous être interdit -par les anges, apprenez que je resterai entre vous pour la défendre -contre vous-même et contre elle peut-être! Respectez sa faiblesse. -Je ne vous demande pas grâce pour elle comme prêtre, mais comme -un humble ami que vous ne saviez pas avoir, et qui veut vous éviter -des remords. Notre chère malade meurt exactement de faim et -de soif. Depuis ce matin, elle est en proie à l'irritation fiévreuse qui -précède cette horrible mort, et je ne puis vous cacher combien elle -regrette la vie. Les cris de sa chair révoltée s'éteignent dans mon -cœur où ils blessent des échos encore trop tendres; mais monsieur -de Dominis et moi nous avons accepté cette tâche religieuse, afin de -dérober le spectacle de cette agonie morale à cette noble famille qui -ne reconnaît plus son étoile du soir et du matin. Car l'époux, les -enfants, les serviteurs, tous demandent: Où est-elle? tant elle est -changée. A votre aspect, les plaintes vont renaître. Quittez les pensées -de l'homme du monde, oubliez les vanités du cœur, soyez près -d'elle l'auxiliaire du ciel et non celui de la terre. Que cette sainte -ne meure pas dans une heure de doute, en laissant échapper des -paroles de désespoir.</p> - -<p>Je ne répondis rien. Mon silence consterna le pauvre confesseur. -Je voyais, j'entendais, je marchais et n'étais cependant plus sur la -terre. Cette réflexion: «Qu'est-il donc arrivé? dans quel état dois-je -la trouver, pour que chacun use de telles précautions?» engendrait -des appréhensions d'autant plus cruelles qu'elles étaient indéfinies: -elle comprenait toutes les douleurs ensemble. Nous arrivâmes -à la porte de la chambre que m'ouvrit le confesseur inquiet. J'aperçus -alors Henriette en robe blanche, assise sur son petit canapé, -placé devant la cheminée ornée de nos deux vases pleins de fleurs; -puis des fleurs encore sur le guéridon placé devant la croisée. Le -visage de l'abbé Birotteau, stupéfait à l'aspect de cette fête improvisée -et du changement de cette chambre subitement rétablie en -son ancien état, me fit deviner que la mourante avait banni le repoussant -appareil qui environne le lit des malades. Elle avait dépensé -<span class="pagenum">463</span> -les dernières forces d'une fièvre expirante à parer sa chambre -en désordre pour y recevoir dignement celui qu'elle aimait en ce -moment plus que toute chose. Sous les flots de dentelles, sa figure -amaigrie, qui avait la pâleur verdâtre des fleurs du magnolia quand -elles s'entr'ouvrent, apparaissait comme sur la toile jaune d'un portrait -les premiers contours d'une tête chérie dessinée à la craie; -mais, pour sentir combien la griffe du vautour s'enfonça profondément -dans mon cœur, supposez achevés et pleins de vie les yeux de -cette esquisse, des yeux caves qui brillaient d'un éclat inusité dans -une figure éteinte. Elle n'avait plus la majesté calme que lui communiquait -la constante victoire remportée sur ses douleurs. Son -front, seule partie de visage qui eût gardé ses belles proportions, -exprimait l'audace agressive du désir et des menaces réprimées. -Malgré les tons de cire de sa face allongée, des feux intérieurs s'en -échappaient par un rayonnement semblable au fluide qui flambe -au-dessus des champs par une chaude journée. Ses tempes creusées, -ses joues rentrées montraient les formes intérieures du visage, -et le sourire que formaient ses lèvres blanches ressemblait vaguement -au ricanement de la mort. Sa robe croisée sur son sein attestait -la maigreur de son beau corsage. L'expression de sa tête disait assez -qu'elle se savait changée et qu'elle en était au désespoir. Ce n'était -plus ma délicieuse Henriette, ni la sublime et sainte madame de -Mortsauf; mais le quelque chose sans nom de Bossuet qui se débattait -contre le néant, et que la faim, les désirs trompés poussaient -au combat égoïste de la vie contre la mort. Je vins m'asseoir -près d'elle en lui prenant pour la baiser sa main que je sentis brûlante -et desséchée. Elle devina ma douloureuse surprise dans l'effort -même que je fis pour la déguiser. Ses lèvres décolorées se tendirent -alors sur ses dents affamées pour essayer un de ces sourires forcés -sous lesquels nous cachons également l'ironie de la vengeance, l'attente -du plaisir, l'ivresse de l'âme et la rage d'une déception.</p> - -<p>—Ah! c'est la mort, mon pauvre Félix, me dit-elle, et vous -n'aimez pas la mort! la mort odieuse, la mort de laquelle toute -créature, même l'amant le plus intrépide, a horreur. Ici finit l'amour: -je le savais bien. <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Dudley ne vous verra jamais étonné -de son changement. Ah! pourquoi vous ai-je tant souhaité, Félix? -vous êtes enfin venu: je vous récompense de ce dévouement par -l'horrible spectacle qui fit jadis du comte de Rancé un trappiste, -moi qui désirais demeurer belle et grande dans votre souvenir, y -<span class="pagenum">464</span> -vivre comme un lys éternel, je vous enlève vos illusions. Le véritable -amour ne calcule rien. Mais ne vous enfuyez pas, restez. -Monsieur Origet m'a trouvée beaucoup mieux ce matin, je vais -revenir à la vie, je renaîtrai sous vos regards. Puis, quand j'aurai -recouvré quelques forces, quand je commencerai à pouvoir prendre -quelque nourriture, je redeviendrai belle. A peine ai-je trente-cinq -ans, je puis encore avoir de belles années. Le bonheur rajeunit, -et je veux connaître le bonheur. J'ai fait des projets délicieux, -nous les laisserons à Clochegourde et nous irons ensemble en Italie.</p> - -<p>Des pleurs humectèrent mes yeux, je me tournai vers la fenêtre -comme pour regarder les fleurs; l'abbé Birotteau vint à moi -précipitamment, et se pencha vers le bouquet:—Pas de larmes! -me dit-il à l'oreille.</p> - -<p>—Henriette, vous n'aimez donc plus notre chère vallée? lui répondis-je -afin de justifier mon brusque mouvement.</p> - -<p>—Si, dit-elle en apportant son front sous mes lèvres par un -mouvement de câlinerie; mais sans vous, elle m'est funeste...... -<i>sans toi</i>, reprit-elle en effleurant mon oreille de ses lèvres chaudes -pour y jeter ces deux syllabes comme deux soupirs.</p> - -<p>Je fus épouvanté par cette folle caresse qui agrandissait encore -les terribles discours des deux abbés. En ce moment ma première -surprise se dissipa; mais si je pus faire usage de ma raison, ma -volonté ne fut pas assez forte pour réprimer le mouvement nerveux -qui m'agita pendant cette scène. J'écoutais sans répondre, ou -plutôt je répondais par un sourire fixe et par des signes de consentement, -pour ne pas la contrarier, agissant comme une mère -avec son enfant. Après avoir été frappé de la métamorphose de la -personne, je m'aperçus que la femme, autrefois si imposante par -ses sublimités, avait dans l'attitude, dans la voix, dans les manières, -dans les regards et les idées, la naïve ignorance d'un enfant, les -grâces ingénues, l'avidité de mouvement, l'insouciance profonde -de ce qui n'est pas son désir ou lui, enfin toutes les faiblesses qui -recommandent l'enfant à la protection. En est-il ainsi de tous les -mourants? dépouillent-ils tous les déguisements sociaux, de même -que l'enfant ne les a pas encore revêtus? Ou, se trouvant au bord -de l'éternité, la comtesse, en n'acceptant plus de tous les sentiments -humains que l'amour, en exprimait-elle la suave innocence -à la manière de Chloé?</p> - -<p>—Comme autrefois vous allez me rendre à la santé, Félix, dit-elle, -<span class="pagenum">465</span> -et ma vallée me sera bienfaisante. Comment ne mangerais-je -pas ce que vous me présenterez? Vous êtes un si bon garde-malade! -Puis, vous êtes si riche de force et de santé, qu'auprès de -vous la vie est contagieuse. Mon ami, prouvez-moi donc que je -ne puis mourir, mourir trompée! Ils croient que ma plus vive -douleur est la soif. Oh! oui, j'ai bien soif, mon ami. L'eau de -l'Indre me fait bien mal à voir, mais mon cœur éprouve une plus -ardente soif. J'avais soif de toi, me dit-elle d'une voix plus étouffée -en me prenant les mains dans ses mains brûlantes et m'attirant -à elle pour me jeter ces paroles à l'oreille: mon agonie a été de -ne pas te voir! Ne m'as-tu pas dit de vivre? je veux vivre. Je veux -monter à cheval aussi, moi! je veux tout connaître, Paris, les -fêtes, les plaisirs.</p> - -<p>Ah! Natalie, cette clameur horrible que le matérialisme des sens -trompés rend froide à distance, nous faisait tinter les oreilles au -vieux prêtre et à moi: les accents de cette voix magnifique peignaient -les combats de toute une vie, les angoisses d'un véritable -amour déçu. La comtesse se leva par un mouvement d'impatience, -comme un enfant qui veut un jouet. Quand le confesseur -vit sa pénitente ainsi, le pauvre homme tomba soudain à genoux, -joignit les mains, et récita des prières.</p> - -<p>—Oui, vivre! dit-elle en me faisant lever et s'appuyant sur -moi, vivre de réalités et non de mensonges. Tout a été mensonge -dans ma vie, je les ai comptées depuis quelques jours, ces impostures. -Est-il possible que je meure, moi qui n'ai pas vécu? moi -qui ne suis jamais allée chercher quelqu'un dans une lande? Elle -s'arrêta, parut écouter, et sentit à travers les murs je ne sais quelle -odeur.—Félix! les vendangeuses vont dîner, et moi, moi, dit-elle -d'une voix d'enfant, qui suis la maîtresse, j'ai faim. Il en est ainsi -de l'amour, elles sont heureuses, elles!</p> - -<p>—<i>Kyrie eleison!</i> disait le pauvre abbé, qui, les mains jointes, -l'œil au ciel, récitait les litanies.</p> - -<p>Elle jeta ses bras autour de mon cou, m'embrassa violemment, -et me serra en disant:—Vous ne m'échapperez plus! Je veux -être aimée, je ferai des folies comme <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley, j'apprendrai -l'anglais pour bien dire: <i lang="en" xml:lang="en">my dee</i>. Elle me fit un signe de -tête comme elle en faisait autrefois en me quittant, pour me -dire qu'elle allait revenir à l'instant: Nous dînerons ensemble, -me dit-elle, je vais prévenir Manette... Elle fut arrêtée par une -<span class="pagenum">466</span> -faiblesse qui survint, et je la couchai tout habillée sur son lit.</p> - -<p>—Une fois déjà, vous m'avez portée ainsi, me dit-elle en ouvrant -les yeux.</p> - -<p>Elle était bien légère, mais surtout bien ardente; en la prenant, -je sentis son corps entièrement brûlant. Monsieur Deslandes entra, -fut étonné de trouver la chambre ainsi parée; mais en me voyant -tout lui parut expliqué.</p> - -<p>—On souffre bien pour mourir, monsieur, dit-elle d'une voix -altérée.</p> - -<p>Il s'assit, tâta le pouls de sa malade, se leva brusquement, vint -parler à voix basse au prêtre, et sortit; je le suivis.</p> - -<p>—Qu'allez-vous faire, lui demandai-je.</p> - -<p>—Lui éviter une épouvantable agonie, me dit-il. Qui pouvait -croire à tant de vigueur? Nous ne comprenons comment elle vit -encore qu'en pensant à la manière dont elle a vécu. Voici le -quarante-deuxième jour que madame la comtesse n'a bu, ni mangé, -ni dormi.</p> - -<p>Monsieur Deslandes demanda Manette. L'abbé Birotteau m'emmena -dans les jardins.</p> - -<p>—Laissons faire le docteur, me dit-il. Aidé par Manette, il va -l'envelopper d'opium. Eh! bien, vous l'avez entendue, me dit-il, -si toutefois elle est complice de ces mouvements de folie!...</p> - -<p>—Non, dis-je, ce n'est plus elle.</p> - -<p>J'étais hébété de douleur. Plus j'allais, plus chaque détail de -cette scène prenait d'étendue. Je sortis brusquement par la petite -porte au bas de la terrasse, et vins m'asseoir dans la toue, où je -me cachai pour demeurer seul à dévorer mes pensées. Je tâchai -de me détacher moi-même de cette force par laquelle je vivais; -supplice comparable à celui par lequel les Tartares punissaient -l'adultère en prenant un membre du coupable dans une pièce de bois, -et lui laissant un couteau pour se le couper, s'il ne voulait pas -mourir de faim: leçon terrible que subissait mon âme, de laquelle -il fallait me retrancher la plus belle moitié. Ma vie était manquée -aussi! Le désespoir me suggérait les plus étranges idées. Tantôt je -voulais mourir avec elle, tantôt aller m'enfermer à la Meilleraye où -venaient de s'établir les trappistes. Mes yeux ternis ne voyaient -plus les objets extérieurs. Je contemplais les fenêtres de la chambre -où souffrait Henriette, croyant y apercevoir la lumière qui l'éclairait -pendant la nuit où je m'étais fiancé à elle. N'aurais-je pas dû -<span class="pagenum">467</span> -obéir à la vie simple qu'elle m'avait créée; en me conservant à elle -dans le travail des affaires? Ne m'avait-elle pas ordonné d'être un -grand homme, afin de me préserver des passions basses et honteuses -que j'avais subies, comme tous les hommes? La chasteté -n'était-elle pas une sublime distinction que je n'avais pas su garder? -L'amour, comme le concevait Arabelle, me dégoûta soudain. Au -moment où je relevais ma tête abattue en me demandant d'où -me viendraient désormais la lumière et l'espérance, quel intérêt -j'aurais à vivre, l'air fut agité d'un léger bruit; je me tournai vers -la terrasse, j'y aperçus Madeleine se promenant seule, à pas lents. -Pendant que je remontais vers la terrasse pour demander compte à -cette chère enfant du froid regard qu'elle m'avait jeté au pied de -la croix, elle s'était assise sur le banc; quand elle m'aperçut à -moitié chemin, elle se leva, et feignit de ne pas m'avoir vu, pour -ne pas se trouver seule avec moi; sa démarche était hâtée, significative. -Elle me haïssait, elle fuyait l'assassin de sa mère. En revenant -par les perrons à Clochegourde, je vis Madeleine comme une statue, -immobile et debout, écoutant le bruit de mes pas. Jacques était -assis sur une marche, et son attitude exprimait la même insensibilité -qui m'avait frappé quand nous nous étions promenés tous ensemble, -et m'avait inspiré de ces idées que nous laissons dans un -coin de notre âme, pour les reprendre et les creuser plus tard, à -loisir. J'ai remarqué que les jeunes gens qui portent en eux la -mort sont tous insensibles aux funérailles. Je voulus interroger -cette âme sombre. Madeleine avait-elle gardé ses pensées pour elle -seule, avait-elle inspiré sa haine à Jacques?</p> - -<p>—Tu sais, lui dis-je pour entamer la conversation, que tu as en -moi le plus dévoué des frères.</p> - -<p>—Votre amitié m'est inutile, je suivrai ma mère! répondit-il -en me jetant un regard farouche de douleur.</p> - -<p>—Jacques, m'écriai-je, toi aussi?</p> - -<p>Il toussa, s'écarta loin de moi; puis, quand il revint, il me montra -rapidement son mouchoir ensanglanté.</p> - -<p>—Comprenez-vous? dit-il.</p> - -<p>Ainsi chacun d'eux avait un fatal secret. Comme je le vis depuis, -la sœur et le frère se fuyaient. Henriette tombée, tout était -en ruine à Clochegourde.</p> - -<p>—Madame dort, vint nous dire Manette heureuse de savoir la -comtesse sans souffrance.</p> - -<p><span class="pagenum">468</span> -Dans ces affreux moments, quoique chacun en sache l'inévitable -fin, les affections vraies deviennent folles et s'attachent à de petits -bonheurs. Les minutes sont des siècles que l'on voudrait rendre -bienfaisants. On voudrait que les malades reposassent sur des roses, -on voudrait prendre leurs souffrances, on voudrait que le -dernier soupir fût pour eux inattendu.</p> - -<p>—Monsieur Deslandes a fait enlever les fleurs qui agissaient -trop fortement sur les nerfs de madame, me dit Manette.</p> - -<p>Ainsi donc les fleurs avaient causé son délire, elle n'en était pas -complice. Les amours de la terre, les fêtes de la fécondation, les -caresses des plantes l'avaient enivrée de leurs parfums et sans -doute avaient réveillé les pensées d'amour heureux qui sommeillaient -en elle depuis sa jeunesse.</p> - -<p>—Venez donc, monsieur Félix, me dit-elle, venez voir madame, -elle est belle comme un ange.</p> - -<p>Je revins chez la mourante au moment où le soleil se couchait -et dorait la dentelle des toits du château d'Azay. Tout était calme -et pur. Une douce lumière éclairait le lit où reposait Henriette -baignée d'opium. En ce moment le corps était pour ainsi dire annulé; -l'âme seule régnait sur ce visage, serein comme un beau ciel -après la tempête. Blanche et Henriette, ces deux sublimes faces de -la même femme, reparaissaient d'autant plus belles que mon souvenir, -ma pensée, mon imagination, aidant la nature, réparaient -les altérations de chaque trait où l'âme triomphante envoyait ses -lueurs par des vagues confondues avec celles de la respiration. Les -deux abbés étaient assis auprès du lit. Le comte resta foudroyé, -debout, en reconnaissant les étendards de la mort qui flottaient -sur cette créature adorée. Je pris sur le canapé la place qu'elle -avait occupée. Puis nous échangeâmes tous quatre des regards où -l'admiration de cette beauté céleste se mêlait à des larmes de regret. -Les lumières de la pensée annonçaient le retour de Dieu dans -un de ses plus beaux tabernacles. L'abbé de Dominis et moi, nous -nous parlions par signes, en nous communiquant des idées mutuelles. -Oui, les anges veillaient Henriette! Oui, leurs glaives brillaient -au-dessus de ce noble front où revenaient les augustes expressions -de la vertu qui en faisaient jadis comme une âme visible avec -laquelle s'entretenaient les esprits de sa sphère. Les lignes de son -visage se purifiaient, en elle tout s'agrandissait et devenait majestueux -sous les invisibles encensoirs des Séraphins qui la gardaient. -<span class="pagenum">469</span> -Les teintes vertes de la souffrance corporelle faisaient place aux -tons entièrement blancs, à la pâleur mate et froide de la mort prochaine. -Jacques et Madeleine entrèrent, Madeleine nous fit tous -frissonner par le mouvement d'adoration qui la précipita devant le -lit, lui joignit les mains et lui inspira cette sublime exclamation:—Enfin! -voilà ma mère! Jacques souriait, il était sûr de suivre sa -mère là où elle allait.</p> - -<p>—Elle arrive au port, dit l'abbé Birotteau.</p> - -<p>L'abbé de Dominis me regarda comme pour me répéter:—N'ai-je -pas dit que l'étoile se lèverait brillante?</p> - -<p>Madeleine resta les yeux attachés sur sa mère, respirant quand -elle respirait, imitant son souffle léger, dernier fil par lequel elle -tenait à la vie, et que nous suivions avec terreur, craignant à chaque -effort de le voir se rompre. Comme un ange aux portes du -sanctuaire, la jeune fille était avide et calme, forte et prosternée. -En ce moment, l'Angélus sonna au clocher du bourg. Les flots de -l'air adouci jetèrent par ondées les tintements qui nous annonçaient -qu'à cette heure la chrétienté tout entière répétait les paroles dites -par l'ange à la femme qui racheta les fautes de son sexe. Ce -soir, l'<i>Ave Maria</i> nous parut une salutation du ciel. La prophétie -était si claire et l'événement si proche que nous fondîmes en -larmes. Les murmures du soir, brise mélodieuse dans les feuillages, -derniers gazouillements d'oiseau, refrain et bourdonnements -d'insectes, voix des eaux, cri plaintif de la rainette, toute la campagne -disait adieu au plus beau lys de la vallée, à sa vie simple et -champêtre. Cette poésie religieuse unie à toutes ces poésies naturelles -exprimait si bien le chant du départ que nos sanglots furent -aussitôt répétés. Quoique la porte de la chambre fût ouverte, nous -étions si bien plongés dans cette terrible contemplation, comme -pour en empreindre à jamais dans notre âme le souvenir, que nous -n'avions pas aperçu les gens de la maison agenouillés en un groupe -où se disaient de ferventes prières. Tous ces pauvres gens, habitués -à l'espérance, croyaient encore conserver leur maîtresse, et -ce présage si clair les accabla. Sur un geste de l'abbé Birotteau, le -vieux piqueur sortit pour aller chercher le curé de Saché. Le médecin, -debout près du lit, calme comme la science, et qui tenait -la main endormie de la malade, avait fait un signe au confesseur -pour lui dire que ce sommeil était la dernière heure sans souffrance -qui restait à l'ange rappelé. Le moment était venu de lui -<span class="pagenum">470</span> -administrer les derniers sacrements de l'Église. A neuf heures, elle -s'éveilla doucement, nous regarda d'un œil surpris mais doux, et -nous revîmes tous notre idole dans la beauté de ses beaux jours.</p> - -<p>—Ma mère, tu es trop belle pour mourir, la vie et la santé te -reviennent, cria Madeleine.</p> - -<p>—Chère fille, je vivrai, mais en toi, dit-elle en souriant.</p> - -<p>Ce fut alors des embrassements déchirants de la mère aux enfants -et des enfants à la mère. Monsieur de Mortsauf baisa sa -femme pieusement au front. La comtesse rougit en me voyant.</p> - -<p>—Cher Félix, dit-elle, voici, je crois, le seul chagrin que je -vous aurai donné, moi! mais oubliez ce que j'aurai pu vous dire, -pauvre insensée que j'étais. Elle me tendit la main, je la pris pour -la baiser, elle me dit alors avec son gracieux sourire de vertu:—Comme -autrefois, Félix?...</p> - -<p>Nous sortîmes tous, et nous allâmes dans le salon pendant tout -le temps que devait durer la dernière confession de la malade. Je -me plaçai près de Madeleine. En présence de tous elle ne pouvait -me fuir sans impolitesse; mais, à l'imitation de sa mère, elle ne -regardait personne, et garda le silence sans jeter une seule fois les -yeux sur moi.</p> - -<p>—Chère Madeleine, lui dis-je à voix basse, qu'avez-vous contre -moi? Pourquoi des sentiments froids quand en présence de la mort -chacun doit se réconcilier?</p> - -<p>—Je crois entendre ce que dit en ce moment ma mère, me -répondit-elle en prenant l'air de tête qu'Ingres a trouvé pour sa -<i>Mère de Dieu</i>, cette vierge déjà douloureuse et qui s'apprête à -protéger le monde où son fils va périr.</p> - -<p>—Et vous me condamnez au moment où votre mère m'absout, -si toutefois je suis coupable.</p> - -<p>—<i>Vous</i>, et toujours <i>vous</i>!</p> - -<p>Son accent trahissait une haine réfléchie comme celle d'un Corse, -implacable comme sont les jugements de ceux qui, n'ayant pas -étudié la vie, n'admettent aucune atténuation aux fautes commises -contre les lois du cœur. Une heure s'écoula dans un silence profond. -L'abbé Birotteau revint après avoir reçu la confession générale -de la comtesse de Mortsauf, et nous rentrâmes tous au moment -où, suivant une de ces idées qui saisissent ces nobles âmes, toutes -sœurs d'intention, Henriette s'était fait revêtir d'un long vêtement -qui devait lui servir de linceul. Nous la trouvâmes sur son séant, -<span class="pagenum">471</span> -belle de ses expiations et belle de ses espérances: je vis dans la -cheminée les cendres noires de mes lettres, qui venaient d'être -brûlées, sacrifice qu'elle n'avait voulu faire, me dit son confesseur, -qu'au moment de la mort. Elle nous sourit à tous de son -sourire d'autrefois. Ses yeux humides de larmes annonçaient un -dessillement suprême, elle apercevait déjà les joies célestes de la -terre promise.</p> - -<p>—Cher Félix, me dit-elle en me tendant la main et en serrant -la mienne, restez. Vous devez assister à l'une des dernières scènes -de ma vie, et qui ne sera pas la moins pénible de toutes, mais où -vous êtes pour beaucoup.</p> - -<p>Elle fit un geste, la porte se ferma. Sur son invitation le comte -s'assit, l'abbé Birotteau et moi nous restâmes debout. Aidée de -Manette, la comtesse se leva, se mit à genoux devant le comte -surpris, et voulut rester ainsi. Puis, quand Manette se fut retirée, -elle releva sa tête, qu'elle avait appuyée sur les genoux du comte -étonné.</p> - -<p>—Quoique je me sois conduite envers vous comme une fidèle -épouse, lui dit-elle d'une voix altérée, il peut m'être arrivé, monsieur, -de manquer parfois à mes devoirs; je viens de prier Dieu de -m'accorder la force de vous demander pardon de mes fautes. J'ai -pu porter dans les soins d'une amitié placée hors de la famille des -attentions plus affectueuses encore que celles que je vous devais. -Peut-être vous ai-je irrité contre moi par la comparaison que vous -pouviez faire de ces soins, de ces pensées et de celles que je vous -donnais. J'ai eu, dit-elle à voix basse, une amitié vive que personne, -pas même celui qui en fut l'objet, n'a connue en entier. -Quoique je sois demeurée vertueuse selon les lois humaines, que -j'aie été pour vous une épouse irréprochable, souvent des pensées, -involontaires ou volontaires, ont traversé mon cœur, et j'ai peur -en ce moment de les avoir trop accueillies. Mais comme je vous ai -tendrement aimé, que je suis restée votre femme soumise, que les -nuages, en passant sous le ciel, n'en ont point altéré la pureté, -vous me voyez sollicitant votre bénédiction d'un front pur. Je -mourrai sans aucune pensée amère si j'entends de votre bouche -une douce parole pour votre Blanche, pour la mère de vos enfants, -et si vous lui pardonnez toutes ces choses qu'elle ne s'est pardonnées -à elle-même qu'après les assurances du tribunal duquel nous -relevons tous.</p> - -<p><span class="pagenum">472</span> -—Blanche, Blanche, s'écria le vieillard en versant soudain des -larmes sur la tête de sa femme, veux-tu me faire mourir? Il l'éleva -jusqu'à lui avec une force inusitée, la baisa saintement au -front, et, la gardant ainsi: N'ai-je pas des pardons à te demander? -reprit-il. N'ai-je pas été souvent dur, moi? Ne grossis-tu pas des -scrupules d'enfant?</p> - -<p>—Peut-être, reprit-elle. Mais, mon ami, soyez indulgent aux -faiblesses des mourants, tranquillisez-moi. Quand vous arriverez à -cette heure, vous penserez que je vous ai quitté vous bénissant. -Me permettez-vous de laisser à notre ami que voici ce gage d'un -sentiment profond, dit-elle en montrant une lettre qui était sur la -cheminée? Il est maintenant mon fils d'adoption, voilà tout. Le -cœur, cher comte, a ses testaments: mes derniers vœux imposent -à ce cher Félix des œuvres sacrées à accomplir, je ne crois pas -avoir trop présumé de lui, faites que je n'aie pas trop présumé de -vous en me permettant de lui léguer quelques pensées. Je suis -toujours femme, dit-elle en penchant la tête avec une suave mélancolie, -après mon pardon je vous demande une grâce.—Lisez; -mais seulement après ma mort, me dit-elle en me tendant le mystérieux -écrit.</p> - -<p>Le comte vit pâlir sa femme, il la prit et la porta lui-même sur -le lit, où nous l'entourâmes.</p> - -<p>—Félix, me dit-elle, je puis avoir des torts envers vous. Souvent -j'ai pu vous causer quelques douleurs en vous laissant espérer -des joies devant lesquelles j'ai reculé; mais n'est-ce pas au courage -de l'épouse et de la mère que je dois de mourir réconciliée avec -tous? Vous me pardonnerez donc aussi, vous qui m'avez accusée -si souvent, et dont l'injustice me faisait plaisir!</p> - -<p>L'abbé Birotteau mit un doigt sur ses lèvres. A ce geste, la mourante -pencha la tête, une faiblesse survint, elle agita les mains -pour dire de faire entrer le clergé, ses enfants et ses domestiques; -puis elle me montra par un geste impérieux le comte anéanti et ses -enfants qui survinrent. La vue de ce père de qui seuls nous connaissions -la secrète démence, devenu le tuteur de ces êtres si délicats, -lui inspira de muettes supplications qui tombèrent dans mon -âme comme un feu sacré. Avant de recevoir l'extrême-onction, elle -demanda pardon à ses gens de les avoir quelquefois brusqués; elle -implora leurs prières, et les recommanda tous individuellement au -comte; elle avoua noblement avoir proféré, durant ce dernier mois, -<span class="pagenum">473</span> -des plaintes peu chrétiennes qui avaient pu scandaliser ses gens; -elle avait repoussé ses enfants, elle avait conçu des sentiments peu -convenables; mais elle rejeta ce défaut de soumission aux volontés -de Dieu sur ses intolérables douleurs. Enfin elle remercia publiquement -avec une touchante effusion de cœur l'abbé Birotteau de -lui avoir montré le néant des choses humaines. Quand elle eut cessé -de parler, les prières commencèrent; puis le curé de Saché lui -donna le viatique. Quelques moments après, sa respiration s'embarrassa, -un nuage se répandit sur ses yeux qui bientôt se rouvrirent, -elle me lança un dernier regard, et mourut aux yeux de -tous, en entendant peut-être le concert de nos sanglots. Par un -hasard assez naturel à la campagne, nous entendîmes alors le chant -alternatif de deux rossignols qui répétèrent plusieurs fois leur note -unique, purement filée comme un tendre appel. Au moment où -son dernier soupir s'exhala, dernière souffrance d'une vie qui fut -une longue souffrance, je sentis en moi-même un coup par lequel -toutes mes facultés furent atteintes. Le comte et moi, nous restâmes -auprès du lit funèbre pendant toute la nuit, avec les deux -abbés et le curé, veillant à la lueur des cierges, la morte étendue -sur le sommier de son lit; maintenant calme, là où elle avait tant -souffert. Ce fut ma première communication avec la mort. Je demeurai -pendant toute cette nuit les yeux attachés sur Henriette, -fasciné par l'expression pure que donne l'apaisement de toutes les -tempêtes, par la blancheur du visage que je douais encore de ses -innombrables affections, mais qui ne répondait plus à mon amour. -Quelle majesté dans ce silence et dans ce froid! combien de réflexions -n'exprime-t-il pas? Quelle beauté dans ce repos absolu, -quel despotisme dans cette immobilité: tout le passé s'y trouve encore, -et l'avenir y commence. Ah! je l'aimais morte, autant que -je l'aimais vivante. Au matin, le comte s'alla coucher, les trois prêtres -fatigués s'endormirent à cette heure pesante, si connue de -ceux qui veillent. Je pus alors, sans témoins, la baiser au front -avec tout l'amour qu'elle ne m'avait jamais permis d'exprimer.</p> - -<p>Le surlendemain, par une fraîche matinée d'automne, nous accompagnâmes -la comtesse à sa dernière demeure. Elle était portée -par le vieux piqueur, les deux Martineau et le mari de Manette. -Nous descendîmes par le chemin que j'avais si joyeusement monté -le jour où je la retrouvai; nous traversâmes la vallée de l'Indre -pour arriver au petit cimetière de Saché; pauvre cimetière de village, -<span class="pagenum">474</span> -situé au revers de l'église, sur la croupe d'une colline, et où -par humilité chrétienne elle voulut être enterrée avec une simple -croix de bois noir, comme une pauvre femme des champs, avait-elle -dit. Lorsque du milieu de la vallée, j'aperçus l'église du bourg -et la place du cimetière, je fus saisi d'un frisson convulsif. Hélas! -nous avons tous dans la vie un Golgotha où nous laissons nos trente-trois -premières années en <ins id="cor_86" title="recevent">recevant</ins> un coup de lance au cœur, en -sentant sur notre tête la couronne d'épines qui remplace la couronne -de roses: cette colline devait être pour moi le mont des expiations. -Nous étions suivis d'une foule immense accourue pour -dire les regrets de cette vallée où elle avait enterré dans le silence -une foule de belles actions. On sut par Manette, sa confidente, -que pour secourir les pauvres elle économisait sur sa toilette, quand -ses épargnes ne suffisaient plus. C'était des enfants nus habillés, -des layettes envoyées, des mères secourues, des sacs de blé payés -aux meuniers en hiver pour des vieillards impotents, une vache -donnée à propos à quelque pauvre ménage; enfin les œuvres de la -chrétienne, de la mère et de la châtelaine, puis des dots offertes à -propos pour unir des couples qui s'aimaient, et des remplacements -payés à des jeunes gens tombés au sort, touchantes offrandes de la -femme aimante qui disait:—<i>Le bonheur des autres est la -consolation de ceux qui ne peuvent plus être heureux.</i> -Ces choses contées à toutes les veillées depuis trois jours avaient -rendu la foule immense. Je marchais avec Jacques et les deux abbés -derrière le cercueil. Suivant l'usage, ni Madeleine, ni le -comte n'étaient avec nous, ils demeuraient seuls à Clochegourde. -Manette voulut absolument venir.</p> - -<p>—Pauvre madame! Pauvre madame! La voilà heureuse, entendis-je -à plusieurs reprises à travers ses sanglots.</p> - -<p>Au moment où le cortége quitta la chaussée des moulins, il y -eut un gémissement unanime mêlé de pleurs qui semblait faire -croire que cette vallée pleurait son âme. L'église était pleine de -monde. Après le service, nous allâmes au cimetière où elle devait -être enterrée près de la croix. Quand j'entendis rouler les cailloux -et le gravier de la terre sur le cercueil, mon courage m'abandonna, -je chancelai, je priai les deux Martineau de me soutenir, et ils me -conduisirent mourant jusqu'au château de Saché; les maîtres m'offrirent -poliment un asile que j'acceptai. Je vous l'avoue, je ne voulus -point retourner à Clochegourde, il me répugnait de me retrouver -<span class="pagenum">475</span> -à Frapesle d'où je pouvais voir le castel d'Henriette. Là, j'étais -près d'elle. Je demeurai quelques jours dans une chambre dont les -fenêtres donnent sur ce vallon tranquille et solitaire dont je vous -ai parlé. C'est un vaste pli de terrain bordé par des chênes deux -fois centenaires, et où par les grandes pluies coule un torrent. Cet -aspect convenait à la méditation sévère et solennelle à laquelle je -voulais me livrer. J'avais reconnu, pendant la journée qui suivit -la fatale nuit, combien ma présence allait être importune à Clochegourde. -Le comte avait ressenti de violentes émotions à la mort -d'Henriette, mais il s'attendait à ce terrible événement, et il y avait -dans le fond de sa pensée un parti pris qui ressemblait à de l'indifférence. -Je m'en étais aperçu plusieurs fois, et quand la comtesse -prosternée me remit cette lettre que je n'osais ouvrir, quand -elle parla de son affection pour moi, cet homme ombrageux ne me -jeta pas le foudroyant regard que j'attendais de lui. Les paroles -d'Henriette, il les avait attribuées à l'excessive délicatesse de cette -conscience qu'il savait si pure. Cette insensibilité d'égoïste était -naturelle. Les âmes de ces deux êtres ne s'étaient pas plus mariées -que leurs corps, ils n'avaient jamais eu ces constantes communications -qui ravivent les sentiments; ils n'avaient jamais échangé -ni peines ni plaisirs, ces liens si forts qui nous brisent par mille -points quand ils se rompent, parce qu'ils touchent à toutes nos -fibres, parce qu'ils se sont attachés dans les replis de notre cœur, -en même temps qu'ils ont caressé l'âme qui sanctionnait chacune -de ces attaches. L'hostilité de Madeleine me fermait Clochegourde. -Cette dure jeune fille n'était pas disposée à pactiser avec sa haine sur -le cercueil de sa mère, et j'aurais été horriblement gêné entre le -comte, qui m'aurait parlé de lui, et la maîtresse de la maison, -qui m'aurait marqué d'invincibles répugnances. Être ainsi, là où -jadis les fleurs mêmes étaient caressantes, où les marches des -perrons étaient éloquentes, où tous mes souvenirs revêtaient de -poésie les balcons, les margelles, les balustrades et les terrasses, -les arbres et les points de vue; être haï là où tout m'aimait: je ne -supportais point cette pensée. Aussi, dès l'abord mon parti fut-il -pris. Hélas! tel était donc le dénoûment du plus vif amour qui jamais -ait atteint le cœur d'un homme. Aux yeux des étrangers, ma -conduite allait être condamnable, mais elle avait la sanction de ma -conscience. Voilà comment finissent les plus beaux sentiments et -les plus grands drames de la jeunesse. Nous partons presque tous -<span class="pagenum">476</span> -au matin, comme moi de Tours pour Clochegourde, nous emparant -du monde, le cœur affamé d'amour; puis, quand nos richesses -ont passé par le creuset, quand nous nous sommes mêlés -aux hommes et aux événements, tout se rapetisse insensiblement, -nous trouvons peu d'or parmi beaucoup de cendres. Voilà la vie! la -vie telle qu'elle est: de grandes prétentions, de petites réalités. -Je méditai longuement sur moi-même, en me demandant ce que -j'allais faire après un coup qui fauchait toutes mes fleurs. Je résolus -de m'élancer vers la politique et la science, dans les sentiers tortueux -de l'ambition, d'ôter la femme de ma vie et d'être un homme -d'état, froid et sans passions, de demeurer fidèle à la sainte que -j'avais aimée. Mes méditations allaient à perte de vue, pendant que -mes yeux restaient attachés sur la magnifique tapisserie des chênes -dorés, aux cimes sévères, aux pieds de bronze: je me demandais -si la vertu d'Henriette n'avait pas été de l'ignorance, si j'étais bien -coupable de sa mort. Je me débattais au milieu de mes remords. -Enfin, par un suave midi d'automne, un de ces derniers sourires -du ciel, si beaux en Touraine, je lus sa lettre que, suivant sa recommandation, -je ne devais ouvrir qu'après sa mort. Jugez de mes -impressions en la lisant?</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="center">LETTRE DE MADAME DE MORTSAUF AU VICOMTE FÉLIX DE -VANDENESSE.</p> - -<p>«Félix, ami trop aimé, je dois maintenant vous ouvrir mon -cœur, moins pour vous montrer combien je vous aime que pour -vous apprendre la grandeur de vos obligations en vous dévoilant -la profondeur et la gravité des plaies que vous y avez faites. Au -moment où je tombe harassée par les fatigues du voyage, épuisée -par les atteintes reçues pendant le combat, heureusement la -femme est morte, la mère seule a survécu. Vous allez voir, cher, -comment vous avez été la cause première de mes maux. Si plus -tard je me suis complaisamment offerte à vos coups, aujourd'hui -je meurs atteinte par vous d'une dernière blessure; mais il y a -d'excessives voluptés à se sentir brisée par celui qu'on aime. -Bientôt les souffrances me priveront sans doute de ma force, je -mets donc à profit les dernières lueurs de mon intelligence pour -vous supplier encore de remplacer auprès de mes enfants le cœur -dont vous les aurez privés. Je vous imposerais cette charge avec -<span class="pagenum">477</span> -autorité si je vous aimais moins; mais je préfère vous la laisser -prendre de vous-même, par l'effet d'un saint repentir, et aussi -comme une continuation de votre amour: l'amour ne fut-il pas -en nous constamment mêlé de repentantes méditations et de -craintes expiatoires? Et, je le sais, nous nous aimons toujours. -Votre faute n'est pas si funeste par vous que le retentissement -que je lui ai donné au dedans de moi-même. Ne vous avais-je pas -dit que j'étais jalouse, mais jalouse à mourir? eh! bien, je -meurs. Consolez-vous, cependant: nous avons satisfait aux lois -humaines. L'Église, par une de ses voix les plus pures, m'a dit -que Dieu serait indulgent à ceux qui avaient immolé leurs penchants -naturels à ses commandements. Mon aimé, apprenez donc -tout, car je ne veux pas que vous ignoriez une seule de mes -pensées. Ce que je confierai à Dieu dans mes derniers moments, -vous devez le savoir aussi, vous le roi de mon cœur, comme il -est le roi du ciel. Jusqu'à cette fête donnée au duc d'Angoulême, -la seule à laquelle j'aie assisté, le mariage m'avait laissée dans -l'ignorance qui donne à l'âme des jeunes filles la beauté des anges. -J'étais mère, il est vrai; mais l'amour ne m'avait point environnée -de ses plaisirs permis. Comment suis-je restée ainsi? je -n'en sais rien; je ne sais pas davantage par quelles lois tout en -moi fut changé dans un instant. Vous souvenez-vous encore aujourd'hui -de vos baisers? ils ont dominé ma vie, ils ont sillonné -mon âme; l'ardeur de votre sang a réveillé l'ardeur du mien; -votre jeunesse a pénétré ma jeunesse, vos désirs sont entrés dans -mon cœur. Quand je me suis levée si fière, j'éprouvais une sensation -pour laquelle je ne sais de mot dans aucun langage, car -les enfants n'ont pas encore trouvé de parole pour exprimer le -mariage de la lumière et de leurs yeux, ni le baiser de la vie sur -leurs lèvres. Oui, c'était bien le son arrivé dans l'écho, la lumière -jetée dans les ténèbres, le mouvement donné à l'univers, -ce fut du moins rapide comme toutes ces choses; mais beaucoup -plus beau, car c'était la vie de l'âme! Je compris qu'il existait -je ne sais quoi d'inconnu pour moi dans le monde, une force -plus belle que la pensée, c'était toutes les pensées, toutes les -forces, tout un avenir dans une émotion partagée. Je ne me sentis -plus mère qu'à demi. En tombant sur mon cœur, ce coup de -foudre y alluma des désirs qui sommeillaient à mon insu; je devinai -soudain tout ce que voulait dire ma tante quand elle me -<span class="pagenum">478</span> -baisait sur le front en s'écriant:—<i>Pauvre Henriette!</i> En -retournant à Clochegourde, le printemps, les premières feuilles, -le parfum des fleurs, les jolis nuages blancs, l'Indre, le ciel, -tout me parlait un langage jusqu'alors incompris, et qui rendait -à mon âme un peu du mouvement que vous aviez imprimé à mes -sens. Si vous avez oublié ces terribles baisers, moi, je n'ai jamais -pu les effacer de mon souvenir: j'en meurs! Oui, chaque -fois que je vous ai vu depuis, vous en ranimiez l'empreinte; -j'étais émue de la tête aux pieds par votre aspect, par le seul -pressentiment de votre arrivée. Ni le temps, ni ma ferme volonté -n'ont pu dompter cette impérieuse volupté. Je me demandais -involontairement: Que doivent être les plaisirs? Nos regards -échangés, les respectueux baisers que vous mettiez sur mes -mains, mon bras posé sur le vôtre, votre voix dans ses tons de -tendresse, enfin les moindres choses me remuaient si violemment -que presque toujours il se répandait un nuage sur mes -yeux: le bruit des sens révoltés remplissait alors mon oreille. -Ah! si dans ces moments où je redoublais de froideur, vous -m'eussiez prise dans vos bras, je serais morte de bonheur. J'ai -parfois désiré de vous quelque violence, mais la prière chassait -promptement cette mauvaise pensée. Votre nom prononcé par -mes enfants m'emplissait le cœur d'un sang plus chaud qui colorait -aussitôt mon visage, et je tendais des piéges à ma pauvre -Madeleine pour le lui faire dire, tant j'aimais les bouillonnements -de cette sensation. Que vous dirai-je? votre écriture avait un -charme, je regardais vos lettres comme on contemple un portrait. -Si, dès ce premier jour, vous aviez déjà conquis sur moi je ne -sais quel fatal pouvoir, vous comprenez, mon ami, qu'il devint -infini quand il me fut donné de lire dans votre âme. Quelles délices -m'inondèrent en vous trouvant si pur, si complétement -vrai, doué de qualités si belles, capable de si grandes choses, et -déjà si éprouvé! Homme et enfant, timide et courageux! Quelle -joie quand je nous trouvai sacrés tous deux par de communes -souffrances! Depuis cette soirée où nous nous confiâmes l'un à -l'autre, vous perdre, pour moi c'était mourir: aussi vous ai-je -laissé près de moi par égoïsme. La certitude qu'eut monsieur de -la Berge de la mort que me causerait votre éloignement le toucha -beaucoup, car il lisait dans mon âme. Il jugea que j'étais nécessaire -à mes <ins id="cor_87" title="enfan">enfants</ins>, au comte: il ne m'ordonna point de vous -<span class="pagenum">479</span> -fermer l'entrée de ma maison, car je lui promis de rester pure -d'action et de pensée.—«La pensée est involontaire, me dit-il, -mais elle peut être gardée au milieu des supplices.—Si je -pense, lui répondis-je, tout sera perdu, sauvez-moi de moi-même. -Faites qu'il demeure près de moi, et que je reste pure!» Le bon -vieillard, quoique bien sévère, fut alors indulgent à tant de -bonne foi.—«Vous pouvez l'aimer comme on aime un fils, en -lui destinant votre fille,» me dit-il. J'acceptai courageusement -une vie de souffrances pour ne pas vous perdre; et je souffris -avec amour en voyant que nous étions attelés au même joug. -Mon Dieu! je suis restée neutre, fidèle à mon mari, ne vous -laissant pas faire un seul pas, Félix, dans votre propre royaume. La -grandeur de mes passions a réagi sur mes facultés, j'ai regardé -les tourments que m'infligeait monsieur de Mortsauf comme des -expiations, et je les endurais avec orgueil pour insulter à mes -penchants coupables. Autrefois j'étais disposée à murmurer, mais -depuis que vous êtes demeuré près de moi, j'ai repris quelque -gaieté, dont monsieur de Mortsauf s'est bien trouvé. Sans cette -force que vous me prêtiez, j'aurais succombé depuis long-temps -à ma vie intérieure que je vous ai racontée. Si vous avez été -pour beaucoup dans mes fautes, vous avez été pour beaucoup -dans l'exercice de mes devoirs. Il en fut de même pour mes enfants. -Je croyais les avoir privés de quelque chose, et je craignais -de ne faire jamais assez pour eux. Ma vie fut dès lors une -continuelle douleur que j'aimais. En sentant que j'étais moins -mère, moins honnête femme, le remords s'est logé dans mon -cœur; et, craignant de manquer à mes obligations, j'ai constamment -voulu les outrepasser. Pour ne pas faillir, j'ai donc mis -Madeleine entre vous et moi, et je vous ai destinés l'un à l'autre, -en m'élevant ainsi des barrières entre nous deux. Barrières impuissantes! -rien ne pouvait étouffer les tressaillements que vous -me causiez. Absent ou présent, vous aviez la même force. J'ai -préféré Madeleine à Jacques, parce que Madeleine devait être à -vous. Mais je ne vous cédais pas à ma fille sans combats. Je me -disais que je n'avais que vingt-huit ans quand je vous rencontrai, -que vous en aviez presque vingt-deux; je rapprochais les distances, -je me livrais à de faux espoirs. O mon Dieu, Félix, je -vous fais ces aveux afin de vous épargner des remords, peut-être -aussi afin de vous apprendre que je n'étais pas insensible, que -<span class="pagenum">480</span> -nos souffrances d'amour étaient bien cruellement égales, et -qu'Arabelle n'avait aucune supériorité sur moi. J'étais aussi une -de ces filles de la race déchue que les hommes aiment tant. Il y -eut un moment où la lutte fut si terrible que je pleurais pendant -toutes les nuits: mes cheveux tombaient. Ceux-là, vous les avez -eus! Vous vous souvenez de la maladie que fit monsieur de Mortsauf. -Votre grandeur d'âme d'alors, loin de m'élever, m'a rapetissée. -Hélas! dès ce jour je souhaitais me donner à vous comme -une récompense due à tant d'héroïsme; mais cette folie a été -courte. Je l'ai mise aux pieds de Dieu pendant la messe à laquelle -vous avez refusé d'assister. La maladie de Jacques et les -souffrances de Madeleine m'ont paru des menaces de Dieu, qui -tirait fortement à lui la brebis égarée. Puis votre amour si naturel -pour cette Anglaise m'a révélé des secrets que j'ignorais moi-même. -Je vous aimais plus que je ne croyais vous aimer. Madeleine -a disparu. Les constantes émotions de ma vie orageuse, les -efforts que je faisais pour me dompter moi-même sans autre secours -que la religion, tout a préparé la maladie dont je meurs. -Ce coup terrible a déterminé des crises sur lesquelles j'ai gardé -le silence. Je voyais dans la mort le seul dénoûment possible de -cette tragédie inconnue. Il y a eu toute une vie emportée, jalouse, -furieuse, pendant les deux mois qui se sont écoulés entre -la nouvelle que me donna ma mère de votre liaison avec <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> -Dudley et votre arrivée. Je voulais aller à Paris, j'avais soif -de meurtre, je souhaitais la mort de cette femme, j'étais insensible -aux caresses de mes enfants. La prière, qui jusqu'alors -avait été pour moi comme un baume, fut sans action sur mon -âme. La jalousie a fait la large brèche par où la mort est entrée. -Je suis restée néanmoins le front calme. Oui, cette saison -de combats fut un secret entre Dieu et moi. Quand j'ai bien -su que j'étais aimée autant que je vous aimais moi-même et que -je n'étais trahie que par la nature et non par votre pensée, j'ai -voulu vivre... et il n'était plus temps. Dieu m'avait mise sous sa -protection, pris sans doute de pitié pour une créature vraie avec -elle-même, vraie avec lui, et que ses souffrances avaient souvent -amenée aux portes du sanctuaire. Mon bien-aimé, Dieu m'a -jugée, monsieur de Mortsauf me pardonnera sans doute; mais -vous, serez-vous clément? écouterez-vous la voix qui sort en ce -moment de ma tombe? réparerez-vous les malheurs dont nous -<span class="pagenum">481</span> -sommes également coupables, vous moins que moi peut-être? -Vous savez ce que je veux vous demander. Soyez auprès de monsieur -de Mortsauf comme est une sœur de charité auprès d'un -malade, écoutez-le, aimez-le; personne ne l'aimera. Interposez-vous -entre ses enfants et lui comme je le faisais. Votre tâche ne -sera pas de longue durée: Jacques quittera bientôt la maison -pour aller à Paris auprès de son grand-père, et vous m'avez promis -de le guider à travers les écueils de ce monde. Quant à Madeleine, -elle se mariera; puissiez-vous un jour lui plaire! elle -est tout moi-même, et de plus elle est forte, elle a cette volonté -qui m'a manqué, cette énergie nécessaire à la compagne d'un -homme que sa carrière destine aux orages de la vie politique, -elle est adroite et pénétrante. Si vos destinées s'unissaient, elle -serait plus heureuse que ne le fut sa mère. En acquérant ainsi -le droit de continuer mon œuvre à Clochegourde, vous effaceriez -des fautes qui n'auront pas été suffisamment expiées, bien que -pardonnées au ciel et sur la terre, car <i>il</i> est généreux et me pardonnera. -Je suis, vous le voyez, toujours égoïste; mais n'est-ce -pas la preuve d'un despotique amour? Je veux être aimée par -vous dans les miens. N'ayant pu être à vous, je vous lègue mes -pensées et mes devoirs! Si vous m'aimez trop pour m'obéir, si -vous ne voulez pas épouser Madeleine, vous veillerez du moins -au repos de mon âme en rendant monsieur de Mortsauf aussi -heureux qu'il peut l'être.</p> - -<p>»Adieu, cher enfant de mon cœur, ceci est l'adieu complétement -intelligent, encore plein de vie, l'adieu d'une âme où tu as -répandu de trop grandes joies pour que tu puisses avoir le moindre -remords de la catastrophe qu'elles ont engendrée; je me sers de -ce mot en pensant que vous m'aimez, car moi j'arrive au lieu du -repos, immolée au devoir, et, ce qui me fait frémir, non sans -regret! Dieu saura mieux que moi si j'ai pratiqué ses saintes lois -selon leur esprit. J'ai sans doute chancelé souvent, mais je ne -suis point tombée, et la plus puissante excuse de mes fautes est -dans la grandeur même des séductions qui m'ont environnée. Le -Seigneur me verra tout aussi tremblante que si j'avais succombé. -Encore adieu, un adieu semblable à celui que j'ai fait hier à notre -belle vallée, au sein de laquelle je reposerai bientôt, et où vous -reviendrez souvent, n'est-ce pas?</p> - -<p class="rsign">»<span class="smcap">Henriette.</span>»</p> - -</div> - -<p><span class="pagenum">482</span> -Je tombai dans un abîme de réflexions en apercevant les profondeurs -inconnues de cette vie alors éclairée par cette dernière flamme. -Les nuages de mon égoïsme se dissipèrent. Elle avait donc souffert -autant que moi, plus que moi, car elle était morte. Elle croyait -que les autres devaient être excellents pour son ami; elle avait été -si bien aveuglée par son amour qu'elle n'avait pas soupçonné l'inimitié -de sa fille. Cette dernière preuve de sa tendresse me fit bien -mal. Pauvre Henriette qui voulait me donner Clochegourde et sa -fille!</p> - -<p>Natalie, depuis ce jour à jamais terrible où je suis entré pour -la première fois dans un cimetière en accompagnant les dépouilles -de cette noble Henriette, que maintenant vous connaissez, le soleil -a été moins chaud et moins lumineux, la nuit plus obscure, le -mouvement moins prompt, la pensée plus lourde. Il est des personnes -que nous ensevelissons dans la terre, mais il en est de plus -particulièrement chéries qui ont eu notre cœur pour linceul, dont -le souvenir se mêle chaque jour à nos palpitations; nous pensons -à elles comme nous respirons, elles sont en nous par la douce loi -d'une métempsycose propre à l'amour. Une âme est en mon âme. -Quand quelque bien est fait par moi, quand une belle parole est -dite, cette âme parle, elle agit; tout ce que je puis avoir de bon -émane de cette tombe, comme d'un lys les parfums qui embaument -l'atmosphère. La raillerie, le mal, tout ce que vous blâmez en moi -vient de moi-même. Maintenant, quand mes yeux sont obscurcis -par un nuage et se reportent vers le ciel, après avoir long-temps -contemplé la terre, quand ma bouche est muette à vos paroles et -à vos soins, ne me demandez plus:—<i>A quoi pensez-vous?</i></p> - -<p>Chère Natalie, j'ai cessé d'écrire pendant quelque temps, ces -souvenirs m'avaient trop ému. Maintenant je vous dois le récit des -événements qui suivirent cette catastrophe, et qui veulent peu de -paroles. Lorsqu'une vie ne se compose que d'action et de mouvement, -tout est bientôt dit; mais quand elle s'est passée dans les -régions les plus élevées de l'âme, son histoire est diffuse. La lettre -d'Henriette faisait briller un espoir à mes yeux. Dans ce grand naufrage, -j'apercevais une île où je pouvais aborder. Vivre à Clochegourde -auprès de Madeleine en lui consacrant ma vie était une -destinée où se satisfaisaient toutes les idées dont mon cœur était -agité; mais il fallait connaître les véritables pensées de Madeleine. -Je devais faire mes adieux au comte; j'allai donc à Clochegourde le -<span class="pagenum">483</span> -voir, et je le rencontrai sur la terrasse. Nous nous promenâmes -pendant long-temps. D'abord il me parla de la comtesse en homme -qui connaissait l'étendue de sa perte, et tout le dommage qu'elle -causait à sa vie intérieure. Mais, après le premier cri de sa douleur, -il se montra plus préoccupé de l'avenir que du présent. Il craignait -sa fille, qui n'avait pas, me dit-il, la douceur de sa mère. Le caractère -ferme de Madeleine, chez laquelle je ne sais quoi d'héroïque -se mêlait aux qualités gracieuses de sa mère, épouvantait ce -vieillard accoutumé aux tendresses d'Henriette, et qui pressentait -une volonté que rien ne devait plier. Mais ce qui pouvait le consoler -de cette perte irréparable était la certitude de bientôt rejoindre sa -femme: les agitations et les chagrins de ces derniers jours avaient -augmenté son état maladif, et réveillé ses anciennes douleurs; le -combat qui se préparait entre son autorité de père et celle de sa -fille, qui devenait maîtresse de maison, allait lui faire finir ses jours -dans l'amertume; car là où il avait pu lutter avec sa femme, il devait -toujours céder à son enfant. D'ailleurs son fils s'en irait, sa -fille se marierait; quel gendre aurait-il? Quoiqu'il parlât de mourir -promptement, il se sentait seul, sans sympathies pour long-temps -encore.</p> - -<p>Pendant cette heure où il ne parla que de lui-même en me demandant -mon amitié au nom de sa femme, il acheva de me dessiner -complétement la grande figure de l'Émigré, l'un des types les plus -imposants de notre époque. Il était en apparence faible et cassé, -mais la vie semblait devoir persister en lui, précisément à cause de -ses mœurs sobres et de ses occupations champêtres. Au moment -où j'écris il vit encore. Quoique Madeleine pût nous apercevoir -allant le long de la terrasse, elle ne descendit pas; elle s'avança sur -le perron et rentra dans la maison à plusieurs reprises, afin de me -marquer son mépris. Je saisis le moment où elle vint sur le perron, -je priai le comte de monter au château; j'avais à parler à Madeleine, -je prétextai une dernière volonté que la comtesse m'avait -confiée, je n'avais plus que ce moyen de la voir, le comte l'alla -chercher et nous laissa seuls sur la terrasse.</p> - -<p>—Chère Madeleine, lui dis-je, si je dois vous parler, n'est-ce -pas ici où votre mère m'écouta quand elle eut à se plaindre moins -de moi que des événements de la vie. Je connais vos pensées, mais -ne me condamnez-vous pas sans connaître les faits? Ma vie et mon -bonheur sont attachés à ces lieux, vous le savez, et vous m'en bannissez -<span class="pagenum">484</span> -par la froideur que vous faites succéder à l'amitié fraternelle -qui nous unissait, et que la mort a resserrée par le lien d'une même -douleur. Chère Madeleine, vous pour qui je donnerais à l'instant -ma vie sans aucun espoir de récompense, sans que vous le sachiez -même, tant nous aimons les enfants de celles qui nous ont protégés -dans la vie; vous ignorez le projet caressé par votre adorable mère -pendant ces sept années, et qui modifierait sans doute vos sentiments; -mais je ne veux point de ces avantages. Tout ce que j'implore -de vous, c'est de ne pas m'ôter le droit de venir respirer l'air -de cette terrasse, et d'attendre que le temps ait changé vos idées -sur la vie sociale; en ce moment je me garderais bien de les heurter; -je respecte une douleur qui vous égare, car elle m'ôte à moi-même -la faculté de juger sainement les circonstances dans lesquelles -je me trouve. La sainte qui veille en ce moment sur nous approuvera -la réserve dans laquelle je me tiens en vous priant seulement de -demeurer neutre entre vos sentiments et moi. Je vous aime trop -malgré l'aversion que vous me témoignez pour expliquer au comte -un plan qu'il embrasserait avec ardeur. Soyez libre. Plus tard, -songez que vous ne connaîtrez personne au monde mieux que vous -ne me connaissez, que nul homme n'aura dans le cœur des sentiments -plus dévoués...</p> - -<p>Jusque-là Madeleine m'avait écouté les yeux baissés, mais elle -m'arrêta par un geste.</p> - -<p>—Monsieur, dit-elle d'une voix tremblante d'émotion, je connais -aussi toutes vos pensées; mais je ne changerai point de sentiments -à votre égard, et j'<ins id="cor_88" title="amerais">aimerais</ins> mieux me jeter dans l'Indre -que de me lier à vous. Je ne vous parlerai pas de moi; mais si -le nom de ma mère conserve encore quelque puissance sur vous, -c'est en son nom que je vous prie de ne jamais venir à Clochegourde -tant que j'y serai. Votre aspect seul me cause un trouble -que je ne puis exprimer, et que je ne surmonterai jamais.</p> - -<p>Elle me salua par un mouvement plein de dignité, et remonta -vers Clochegourde, sans se retourner, impassible comme l'avait été -sa mère un seul jour, mais impitoyable. L'œil clairvoyant de cette -jeune fille avait, quoique tardivement, tout deviné dans le cœur -de sa mère, et peut-être sa haine contre un homme qui lui semblait -funeste s'était-elle augmentée de quelques regrets sur son innocente -complicité. Là tout était abîme. Madeleine me haïssait, -sans vouloir s'expliquer si j'étais la cause ou la victime de ces malheurs: -<span class="pagenum">485</span> -elle nous eût haïs peut-être également, sa mère et moi, si -nous avions été heureux. Ainsi tout était détruit dans le bel édifice -de mon bonheur. Seul, je devais savoir en son entier la vie de -cette grande femme inconnue, seul j'étais dans le secret de ses sentiments, -seul j'avais parcouru son âme dans toute son étendue; ni -sa mère, ni son père, ni son mari, ni ses enfants ne l'avaient connue. -Chose étrange! Je fouille ce monceau de cendres et prends -plaisir à les étaler devant vous, nous pouvons tous y trouver quelque -chose de nos plus chères fortunes. Combien de familles ont -aussi leur Henriette! combien de nobles êtres quittent la terre sans -avoir rencontré un historien intelligent qui ait sondé leurs cœurs, -qui en ait mesuré la profondeur et l'étendue! Ceci est la vie humaine -dans toute sa vérité: souvent les mères ne connaissent pas -plus leurs enfants que leurs enfants ne les connaissent; il en est -ainsi des époux, des amants et des frères! Savais-je, moi, qu'un -jour, sur le cercueil même de mon père, je plaiderais avec Charles -de Vandenesse, avec mon frère à l'avancement de qui j'ai tant contribué? -Mon Dieu! combien d'enseignements dans la plus simple -histoire. Quand Madeleine eut disparu par la porte du perron, je -revins le cœur brisé, dire adieu à mes hôtes, et je partis pour -Paris en suivant la rive droite de l'Indre, par laquelle j'étais venu -dans cette vallée pour la première fois. Je passai triste à travers le -joli village de Pont-de-Ruan. Cependant j'étais riche, la vie politique -me souriait, je n'étais plus le piéton fatigué de 1814. Dans -ce temps-là, mon cœur était plein de désirs, aujourd'hui mes yeux -étaient pleins de larmes; autrefois j'avais ma vie à remplir, aujourd'hui -je la sentais déserte. J'étais bien jeune, j'avais vingt-neuf -ans, mon cœur était déjà flétri. Quelques années avaient suffi pour -dépouiller ce paysage de sa première magnificence et pour me dégoûter -de la vie. Vous pouvez maintenant comprendre quelle fut -mon émotion, lorsqu'en me retournant je vis Madeleine sur la -terrasse.</p> - -<p>Dominé par une impérieuse tristesse, je ne songeais plus au but -de mon voyage. <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Dudley était bien loin de ma pensée, que -j'entrais dans sa cour sans le savoir. Une fois la sottise faite, il fallait -la soutenir. J'avais chez elle des habitudes conjugales, je montai -chagrin en songeant à tous les ennuis d'une rupture. Si vous avez -bien compris le caractère et les manières de <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley, vous imaginerez -ma déconvenue, quand son majordome m'introduisit en -<span class="pagenum">486</span> -habit de voyage dans un salon où je la trouvai pompeusement habillée, -environnée de cinq personnes. Lord Dudley, l'un des vieux -hommes d'état les plus considérables de l'Angleterre, se tenait debout -devant la cheminée, gourmé, plein de morgue, froid, avec -l'air railleur qu'il doit avoir au Parlement, il sourit en entendant -mon nom. Les deux enfants d'Arabelle qui ressemblaient prodigieusement -à de Marsay, l'un des fils naturels du vieux lord, et -qui était là, sur la causeuse près de la marquise, se trouvaient -près de leur mère. Arabelle en me voyant prit aussitôt un air hautain, -fixa son regard sur ma casquette de voyage, comme si elle -eût voulu me demander à chaque instant ce que je venais faire -chez elle. Elle me toisa comme elle eût fait d'un gentilhomme campagnard -qu'on lui aurait présenté. Quant à notre intimité, à cette -passion éternelle, à ces serments de mourir si je cessais de l'aimer, -à cette fantasmagorie d'Armide, tout avait disparu comme un rêve. -Je n'avais jamais serré sa main, j'étais un étranger, elle ne me -connaissait pas. Malgré le sang-froid diplomatique auquel je commençais -à m'habituer, je fus surpris, et tout autre à ma place ne -l'eût pas été moins. De Marsay souriait à ses bottes qu'il examinait -avec une affectation singulière. J'eus bientôt pris mon parti. De -toute autre femme, j'aurais accepté modestement une défaite; mais -outré de voir debout l'héroïne qui voulait mourir d'amour, et qui -s'était moquée de la morte, je résolus d'opposer l'impertinence à -l'impertinence. Elle savait le désastre de <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Brandon: le lui rappeler, -c'était lui donner un coup de poignard au cœur quoique -l'arme dût s'y émousser.</p> - -<p>—Madame, lui dis-je, vous me pardonnerez d'entrer chez vous -si cavalièrement, quand vous saurez que j'arrive de Touraine, et -que <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Brandon m'a chargé pour vous d'un message qui ne souffre -aucun retard. Je craignis de vous trouver partie pour le Lancashire; -mais, puisque vous restez à Paris, j'attendrai vos ordres et -l'heure à laquelle vous daignerez me recevoir.</p> - -<p>Elle inclina la tête et je sortis. Depuis ce jour, je ne l'ai plus -rencontrée que dans le monde où nous échangeons un salut amical -et quelquefois une épigramme. Je lui parle des femmes inconsolables -du Lancashire, elle me parle des Françaises qui font honneur -à leur désespoir de leurs maladies d'estomac. Grâce à ses soins, -j'ai un ennemi mortel dans de Marsay, qu'elle affectionne beaucoup. -Et moi je dis qu'elle épouse les deux générations. Ainsi rien ne -<span class="pagenum">487</span> -manquait à mon désastre. Je suivis le plan que j'avais arrêté pendant -ma retraite à Saché. Je me jetai dans le travail, je m'occupai -de science, de littérature et de politique; j'entrai dans la diplomatie -à l'avénement de Charles X qui supprima l'emploi que j'occupais -sous le feu roi. Dès ce moment je résolus de ne jamais faire -attention à aucune femme si belle, si spirituelle, si aimante qu'elle -pût être. Ce parti me réussit à merveille: j'acquis une tranquillité -d'esprit incroyable, une grande force pour le travail, et je compris -tout ce que ces femmes dissipent de notre vie en croyant nous -avoir payé par quelques paroles gracieuses. Mais toutes mes résolutions -échouèrent: vous savez comment et pourquoi. Chère Natalie, -en vous disant ma vie sans réserve et sans artifice, comme -je me la dirais à moi-même; en vous racontant des sentiments où -vous n'étiez pour rien, peut-être ai-je froissé quelque pli de votre -cœur jaloux et délicat; mais ce qui courroucerait une femme vulgaire -sera pour vous, j'en suis sûr, une nouvelle raison de m'aimer. -Auprès des âmes souffrantes et malades, les femmes d'élite ont un -rôle sublime à jouer, celui de la sœur de charité qui panse les -blessures, celui de la mère qui pardonne à l'enfant. Les artistes et -les grands poètes ne sont pas seuls à souffrir: les hommes qui vivent -pour leur pays, pour l'avenir des nations, en élargissant le -cercle de leurs passions et de leurs pensées, se font souvent une -bien cruelle solitude. Ils ont besoin de sentir à leurs côtés un amour -pur et dévoué; croyez bien qu'ils en comprennent la grandeur et -le prix. Demain, je saurai si je me suis trompé en vous aimant.</p> - -<div class="manuscr"><span class="pagenum">488</span> - -<p class="center">A MONSIEUR LE COMTE FÉLIX DE VANDENESSE.</p> - -<p>«Cher comte, vous avez reçu de cette pauvre madame de Mortsauf -une lettre qui, dites-vous, ne vous a pas été inutile pour -vous conduire dans le monde, lettre à laquelle vous devez votre -haute fortune. Permettez-moi d'achever votre éducation. De -grâce, défaites-vous d'une détestable habitude; n'imitez pas les -veuves qui parlent toujours de leur premier mari, qui jettent -toujours à la face du second les vertus du défunt. Je suis Française, -cher comte; je voudrais épouser tout l'homme que j'aimerais, -et ne saurais en vérité épouser madame de Mortsauf. Après -avoir lu votre récit avec l'attention qu'il mérite, et vous savez -quel intérêt je vous porte, il m'a semblé que vous aviez considérablement -ennuyé <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley en lui opposant les perfections de -madame de Mortsauf, et fait beaucoup de mal à la comtesse en -l'accablant des ressources de l'amour anglais. Vous avez manqué -de tact envers moi, pauvre créature, qui n'ai d'autre mérite que -celui de vous plaire; vous m'avez donné à entendre que je ne -vous aimais ni comme Henriette, ni comme Arabelle. J'avoue -mes imperfections, je les connais; mais pourquoi me les faire si -rudement sentir? Savez-vous pour qui je suis prise de pitié? pour -la quatrième femme que vous aimerez. Celle-là sera nécessairement -forcée de lutter avec trois personnes; aussi dois-je vous prémunir, -dans votre intérêt comme dans le sien, contre le danger de -votre mémoire. Je renonce à la gloire laborieuse de vous aimer: -il faudrait trop de qualités catholiques ou anglicanes, et je ne me -soucie pas de combattre des fantômes. Les vertus de la Vierge de -Clochegourde désespéreraient la femme la plus sûre d'elle-même, -et votre intrépide amazone décourage les plus hardis désirs de -bonheur. Quoi qu'elle fasse, une femme ne pourra jamais espérer -pour vous des joies égales à son ambition. Ni le cœur ni les sens -ne triompheront jamais de vos souvenirs. Vous avez oublié que nous -montons souvent à cheval. Je n'ai pas su réchauffer le soleil attiédi -par la mort de votre sainte Henriette, le frisson vous prendrait -à côté de moi. Mon ami, car vous serez toujours mon ami, -gardez-vous de recommencer de pareilles confidences qui mettent -<span class="pagenum">489</span> -à nu votre désenchantement, qui découragent l'amour et forcent -une femme à douter d'elle-même. L'amour, cher comte, ne vit -que de confiance. La femme qui, avant de dire une parole, ou de -monter à cheval, se demande si une céleste Henriette ne parlait -pas mieux, si une écuyère comme Arabelle ne déployait pas plus -de grâces, cette femme-là, soyez-en sûr, aura les jambes et la -langue tremblantes. Vous m'avez donné le désir de recevoir quelques-uns -de vos bouquets enivrants, mais vous n'en composez -plus. Il est ainsi une foule de choses que vous n'osez plus faire, -de pensées et de jouissances qui ne peuvent plus renaître pour -vous. Nulle femme, sachez-le bien, ne voudra coudoyer dans votre -cœur la morte que vous y gardez. Vous me priez de vous aimer -par charité chrétienne. Je puis faire, je vous l'avoue, une -infinité de choses par charité, tout, excepté l'amour. Vous êtes -parfois ennuyeux et ennuyé, vous appelez votre tristesse du nom -de mélancolie: à la bonne heure; mais vous êtes insupportable et -vous donnez de cruels soucis à celle qui vous aime. J'ai trop souvent -rencontré entre nous deux la tombe de la sainte: je me suis -consultée, je me connais et je ne voudrais pas mourir comme -elle. Si vous avez fatigué <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley, qui est une femme extrêmement -distinguée, moi qui n'ai pas ses désirs furieux, j'ai peur -de me refroidir plus tôt qu'elle encore. Supprimons l'amour entre -nous, puisque vous ne pouvez plus en goûter le bonheur -qu'avec les mortes, et restons amis, je le veux. Comment, cher -comte? vous avez eu pour votre début une adorable femme, une -maîtresse parfaite qui songeait à votre fortune, qui vous a donné -la pairie, qui vous aimait avec ivresse, qui ne vous demandait -que d'être fidèle, et vous l'avez fait mourir de chagrin; mais je -ne sais rien de plus monstrueux. Parmi les plus ardents et les -plus malheureux jeunes gens qui traînent leurs ambitions sur le -pavé de Paris, quel est celui qui ne resterait pas sage pendant -dix ans pour obtenir la moitié des faveurs que vous n'avez pas su -reconnaître? Quand on est aimé ainsi, que peut-on demander de -plus? Pauvre femme! elle a bien souffert, et quand vous avez -fait quelques phrases sentimentales, vous vous croyez quitte avec -son cercueil. Voilà sans doute le prix qui attend ma tendresse -pour vous. Merci, cher comte, je ne veux de rivale ni au delà ni -en deçà de la tombe. Quand on a sur la conscience de pareils crimes, -au moins ne faut-il pas les dire. Je vous ai fait une imprudente -<span class="pagenum">490</span> -demande, j'étais dans mon rôle de femme, de fille d'Ève, -le vôtre consistait à calculer la portée de votre réponse. Il fallait -me tromper; plus tard, je vous aurais remercié. N'avez-vous -donc jamais compris la vertu des hommes à bonnes fortunes? Ne -sentez-vous pas combien ils sont généreux en nous jurant qu'ils -n'ont jamais aimé, qu'ils aiment pour la première fois? Votre -programme est inexécutable. Être à la fois madame de Mortsauf -et <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley, mais, mon ami, n'est-ce pas vouloir réunir l'eau -et le feu? Vous ne connaissez donc pas les femmes? elles sont ce -qu'elles sont, elles doivent avoir les défauts de leurs qualités. Vous -avez rencontré <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley trop tôt pour pouvoir l'apprécier, et -le mal que vous en dites me semble une vengeance de votre vanité -blessée; vous avez compris madame de Mortsauf trop tard, vous -avez puni l'une de ne pas être l'autre; que va-t-il m'arriver à moi -qui ne suis ni l'une ni l'autre? Je vous aime assez pour avoir profondément -réfléchi à votre avenir, car je vous aime réellement -beaucoup. Votre air de chevalier de la Triste figure m'a toujours -profondément intéressée: je croyais à la constance des gens mélancoliques; -mais j'ignorais que vous eussiez tué la plus belle et la -plus vertueuse des femmes à votre entrée dans le monde. Eh! -bien, je me suis demandé ce qui vous reste à faire: j'y ai bien -songé. Je crois, mon ami, qu'il faut vous marier à quelque madame -Shandy, qui ne saura rien de l'amour, ni des passions, qui -ne s'inquiétera ni de <span lang="en" xml:lang="en">lady</span> Dudley, ni de madame de Mortsauf, -très-indifférente à ces moments d'ennui que vous appelez mélancolie, -pendant lesquels vous êtes amusant comme la pluie, et qui -sera pour vous cette excellente sœur de charité que vous demandez. -Quant à aimer, à tressaillir d'un mot, à savoir attendre le -bonheur, le donner, le recevoir; à ressentir les mille orages de la -passion, à épouser les petites vanités d'une femme aimée, mon -cher comte, renoncez-y. Vous avez trop bien suivi les conseils -que votre bon ange vous a donnés sur les jeunes femmes; vous -les avez si bien évitées que vous ne les connaissez point. Madame -de Mortsauf a eu raison de vous placer haut du premier coup, -toutes les femmes auraient été contre vous, et vous ne seriez arrivé -à rien. Il est trop tard maintenant pour commencer vos études, -pour apprendre à nous dire ce que nous aimons à entendre, -pour être grand à propos, pour adorer nos petitesses quand il -nous plaît d'être petites. Nous ne sommes pas si sottes que vous -<span class="pagenum">491</span> -le croyez: quand nous aimons, nous plaçons l'homme de notre -choix au-dessus de tout. Ce qui ébranle notre foi dans notre supériorité, -ébranle notre amour. En nous flattant, vous vous flattez -vous-mêmes. Si vous tenez à rester dans le monde, à jouir -du commerce des femmes, cachez-leur avec soin tout ce que -vous m'avez dit: elles n'aiment ni à semer les fleurs de leur -amour sur des rochers, ni à prodiguer leurs caresses pour panser -un cœur malade. Toutes les femmes s'apercevraient de la sécheresse -de votre cœur, et vous seriez toujours malheureux. -Bien peu d'entre elles seraient assez franches pour vous dire ce -que je vous dis, et assez bonnes personnes pour vous quitter sans -rancune en vous offrant leur amitié, comme le fait aujourd'hui -celle qui se dit votre amie dévouée.</p> - -<p class="rsign">»<span class="smcap">Natalie de Manerville.</span>»</p> - -<p class="rdate sepb4">Paris, octobre 1885.</p> - -<p class="center">FIN DU TOME SEPTIÈME.</p> - -<h2 id="toc">TABLE DES MATIÈRES.</h2> - -<hr class="small2 sepb2" /> - -<p class="center">SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.</p> - -<hr class="small3" /> - -<div class="center"> - <table class="tabmat" summary="table_des_chapitres" border="0" cellspacing="0"> - <tr> - <td class="tdltop">LES RIVALITÉS (première histoire): <span class="smcap">La Vieille Fille</span>.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#chap_1">1</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><span class="space2">——</span><span class="space2">(deuxième histoire):</span> <span class="smcap">Le Cabinet des Antiques</span>.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#chap_2">120</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><span class="smcap">Le Lys dans la Vallée.</span></td> - <td class="tdrtop"><a href="#chap_3">245</a></td> - </tr> - </table> -</div> - -<p class="sep3 center">FIN DE LA TABLE.</p> - -<div class="npage"> - - <div class="tnote" id="note"> - -<h3>Au lecteur.</h3> - -<p>Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité, -la version originale. Seules les corrections indiquées -ci-dessous ont été effectuées.</p> - -<p>Les défauts d'impression en début ou en fin de ligne ont été -tacitement corrigées, et la ponctuation a été tacitement corrigée par -endroits.</p> - -<p><span class="handonly">De plus, les corrections suivantes ont -été apportées.</span> <span class="screenonly">De plus, les corrections -indiquées dans le texte ont été apportées. Elles sont soulignées par -des <ins title="orthographe initiale">pointillés</ins>. Positionnez la -souris sur le mot souligné pour voir l'orthographe initiale.</span></p> - - <div class="handonly"> - -<p class="hang"><a href="#cor_1">Page 7</a>: «Tout» remplacé par «Tous» (Tous ceux qui l'ont connu).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_2">Page 9</a>: «pallée» remplacé par «palée» (de sable à la croix palée d'argent).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_3">Page 9</a>: «wisk» remplacé par «whist» (de reversi, de whist et de piquet).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_4">Page 11</a>: «appellait» remplacé par «appelait» (il les appelait ses gazettes).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_5">Page 21</a>: «Susanne» remplacé par «Suzanne» (—Me voilà, dit Suzanne).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_6">Page 25</a>: «inpertinence» remplacé par «impertinence» (avec une royale impertinence).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_7">Page 26</a>: «mademois e» remplacé par «mademoiselle» (présidée par mademoiselle Cormon).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_8">Page 26</a>: «une» remplacé par «un» (un autre perron).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_89">Page 29</a>: «de» remplacé par «des» (se faire un moyen des sentiments).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_9">Page 40</a>: «wisth» remplacé par «whist» deux fois («pour un whist ou un boston» et «et celle de whist»).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_10">Page 43</a> (illustration): «CORMONT» remplacé par «CORMON» (MADEMOISELLE CORMON).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_11">Page 57</a>: «s'allanguir» remplacé par «s'alanguir» (voyait la conversation s'alanguir).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_12">Page 63</a>: «close» remplacé par «éclose» (l'idée de bâtir un théâtre était éclose).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_13">Page 72</a>: «wisth» remplacé par «whist» (qui jouait au whist).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_14">Page 75</a>: «dans» remplacé par «dont» (une glace dont le tain tombait).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_90">Page 76</a>: «qui» remplacé par «que» (l'amitié que l'abbé portait à son grand-père).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_15">Page 80</a>: «nous» remplacé par «tous» (apprit à tous les habitants).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_16">Page 88</a>: «Scherbelloff» remplacé par «Sherbellof» (la fille de la princesse Sherbellof).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_17">Page 107</a>: «autorisé» remplacé par «autorisée» (l'abbé Couturier l'avait autorisée).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_91">Page 108</a>: au lieu de «remplit» il faut peut-être lire «rendit» (rendit les plats moins chauds).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_18">Page 109</a>: «veangeance» remplacé par «vengeance» (ne pas mourir sans vengeance).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_19">Page 111</a>: «Bouquier» remplacé par «Bousquier» (pressenties par du Bousquier).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_20">Page 111</a>: «abadonner» remplacé par «abandonner» (sont forcés d'abandonner).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_21">Page 111</a>: «bourgeoise» remplacé par «bourgeoisie» (triomphe de la bourgeoisie).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_22">Page 112</a>: «landau» remplacé par «landaus» (des calèches, des coupés, des landaus).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_23">Page 120</a>: «<span class="smcap">De Bvlzac</span>» remplacé par «<span class="smcap">De Balzac</span>».</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_24">Page 123</a>: «restés» remplacé par «resté» (Après être resté quelques instants).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_25">Page 126</a>: «peids» remplacé par «pieds» (je tâchais d'arriver à ses pieds).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_26">Page 133</a>: «élments» remplacé par «éléments» (les éléments nobles réunis).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_92">Page 134</a>: «pur» remplacé par «pure» (homme de la Gauche pure).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_27">Page 141</a>: «courtisannes» remplacé par «courtisanes» (les folies faites pour les courtisanes).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_28">Page 167</a>: «an» remplacé par «au» (au bout de la remontrance).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_29">Page 170</a>: «pelotte» remplacé par «pelote» (comme des aiguilles dans une pelote).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_30">Page 170</a>: «chattemittes» remplacé par «chattemites» (avec ces manières chattemites).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_31">Page 170</a>: «concentrés» remplacé par «concentrée» (la béatitude concentrée des dévotes).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_32">Page 171</a>: «la» remplacé par «le» (le vidame de Pamiers).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_33">Page 179</a>: «argant» remplacé par «argent» (formant le total de l'argent).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_34">Page 187</a>: «comtemplé» remplacé par «contemplé» (elle avait contemplé le danger).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_35">Page 188</a>: «étais» remplacé par «était» (L'<i>ange</i> n'était plus que <i>cela</i>).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_93">Page 192</a>: «belle» remplacé par «folle» (Vous êtes folle!).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_36">Page 201</a>: «tout» remplacé par «toute» (en toute hâte).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_37">Page 202</a>: «tous» remplacé par «tout» (tout vous est acquis).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_38">Page 207</a>: «mai» remplacé par «mais» (cette bataille n'était pas Marengo, mais Waterloo).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_94">Page 207</a>: inséré «t-» (demanda-t-elle en regardant Chesnel).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_95">Page 209</a>: «tout» remplacé par «tous» (voient tous Paris).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_39">Page 211</a>: «Fidèle» remplacé par «Fidèles» (Fidèles aux vieilles mœurs de la ville).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_40">Page 211</a>: «grillé» remplacé par «grillés» (offrait des jours grillés).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_41">Page 220</a>: «aidé» remplacé par «aidés» (ils le doubleront aidés par du Croisier).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_42">Page 224</a>: «escrètes» remplacé par «secrètes» (les manœuvres secrètes).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_43">Page 244</a> (illustration): «DE» remplacé par «DANS» (LE LYS DANS LA VALLÉE).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_96">Page 246</a>: «jette» remplacé par «jettent» (les flots de la tempête jettent par fragments).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_44">Page 255</a>: «tempéramment» remplacé par «tempérament» (d'un tempérament de fer).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_45">Page 263</a>: «mileu» remplacé par «milieu» (au milieu des longues prairies).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_46">Page 273</a>: «Azy» remplacé par «Azay» (jusqu'au château d'Azay).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_47">Page 277</a>: «pofondeur» remplacé par «profondeur» (la conscience de la profondeur).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_48">Page 280</a>: «tangeantes» remplacé par «tangentes» (deux tangentes impossibles).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_49">Page 282</a>: «qnand» remplacé par «quand» (même quand je le vis ridicule).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_50">Page 284</a>: «avant» remplacé par «ayant» (C'est le stoïcisme ayant un avenir).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_51">Page 284</a>: «employor» remplacé par «employer» (pour employer les expressions).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_52">Page 285</a>: «amolies» remplacé par «amollies» (amollies par la fraîcheur des baumes).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_53">Page 290</a>: «écran» remplacé par «écrin» (un écrin de pierres précieuses).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_54">Page 301</a>: «inexpliquables» remplacé par «inexplicables» (C'était les inexplicables pointilleries).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_97">Page 301</a>: «insuportable» remplacé par «insupportables» (pointilleries insupportables).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_55">Page 302</a>: «eux» remplacé par «eaux» (les eaux dormantes de l'oubli).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_56">Page 302</a>: «femmes» remplacé par «femme» (toutes ses timidités de femme).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_57">Page 309</a>: «dois» remplacé par «doit» (et cela ne doit pas être).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_58">Page 312</a>: «du» remplacé par «de» (Je n'ai pas besoin de ceci).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_59">Page 316</a>: «Je» remplacé par «Le» (Le coup de baguette de la Restauration).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_60">Page 326</a>: «contruit» remplacé par «construit» (je n'ai jamais construit un seul bouquet).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_98">Page 331</a>: «fruit» remplacé par «fruits» (les jolies haies couvertes de fruits rouges).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_61">Page 337</a>: «Azai» remplacé par «Azay» (comme toutes ces guenons d'Azay).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_62">Page 338</a>: «revîmmes» remplacé par «revînmes» (Quand nous revînmes au salon).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_63">Page 340</a>: «detelée» remplacé par «dentelée» (à pèlerine dentelée).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_64">Page 342</a>: «ins-stinct» remplacé par «instinct» (mais dont j'usai par instinct).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_65">Page 352</a>: «Nover» remplacé par «Noves» (devant Laure de Noves).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_66">Page 366</a>: «révès le lemoindres» remplacé par «révèle les moindres».</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_67">Page 367</a>: «passionnnée» remplacé par «passionnée» (une reconnaissance passionnée).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_68">Page 374</a>: «s'avoir» remplacé par «savoir» (pour savoir s'ils échapperaient).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_69">Page 375</a>: «allanguie» remplacé par «alanguie» (sa tête alanguie).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_70">Page 376</a>: «in-rieur» remplacé par «intérieur» (jugeant tout, intérieur, extérieur).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_71">Page 378</a>: «Clochegourche» remplacé par «Clochegourde» (qui de Clochegourde rayonnait sur moi).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_72">Page 378</a>: inséré «de» (me dit monsieur de Mortsauf).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_73">Page 390</a>: «signi-catives» remplacé par «significatives» (de pauses très-significatives).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_74">Page 398</a>: «cette» remplacé par «cet» (cet intime plaisir).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_75">Page 398</a>: «incesamment» remplacé par «incessamment» (Cette fleur, incessamment fermée).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_76">Page 398</a>: «tout» remplacé par «tous» (Elle me prouvait par tous les riens).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_77">Page 403</a>: «révolta» remplacé par «révolte» (qu'elle étouffa la révolte de ma passion).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_78">Page 409</a>: «son» remplacé par «mon» (pour savoir si sa toilette était de mon goût).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_79">Page 412</a>: «autre» remplacé par «antre» (et rapporté dans son antre une proie).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_80">Page 422</a>: «Dubley» remplacé par «Dudley» (La marquise Dudley n'est donc pas à Paris?).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_99">Page 430</a>: «celle» remplacé par «celles» (celles des jeunes cœurs).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_100">Page 430</a>: «elles» remplacé par «elle» (elle demandait à Dieu).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_101">Page 433</a>: «venu» remplacé par «venue» (Je suis venue au bord de la mer).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_81">Page 434</a>: «donte» remplacé par «doute» (Dieu sans doute a placé la punition).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_102">Page 436</a>: «enfant» remplacé par «amant» (Quel plaisir d'attendre ainsi son amant).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_82">Page 437</a>: «syllable» remplacé par «syllabe» (la dernière syllabe de mon nom).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_83">Page 444</a>: «crime» remplacé par «crimes» (de semblables crimes de lèse-amour).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_84">Page 448</a>: «Nathalie» remplacé par «Natalie» (heureux, Natalie, l'homme que vous aimez!).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_85">Page 453</a>: «majordonne» remplacé par «majordome» (l'affaire de son majordome).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_86">Page 474</a>: «recevent» remplacé par «recevant» (en recevant un coup de lance).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_87">Page 478</a>: «enfan» remplacé par «enfants,» (j'étais nécessaire à mes enfants, au comte).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_88">Page 484</a>: «amerais» remplacé par «aimerais» (j'aimerais mieux me jeter dans l'Indre).</p> - - </div> - - </div> - -</div> - -<hr class="full" /> - -</div> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Comédie humaine - Volume VII, by -Honoré de Balzac - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE - VOLUME VII *** - -***** This file should be named 52831-h.htm or 52831-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> - -</html> diff --git a/old/52831-h/images/agrandir.jpg b/old/52831-h/images/agrandir.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5a9bcf3..0000000 --- a/old/52831-h/images/agrandir.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52831-h/images/cover.jpg b/old/52831-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 64586e6..0000000 --- a/old/52831-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52831-h/images/img-01.jpg b/old/52831-h/images/img-01.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index eceb073..0000000 --- a/old/52831-h/images/img-01.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52831-h/images/img-02.jpg b/old/52831-h/images/img-02.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 17e70fa..0000000 --- a/old/52831-h/images/img-02.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52831-h/images/img-03.jpg b/old/52831-h/images/img-03.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 0682667..0000000 --- a/old/52831-h/images/img-03.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52831-h/images/img-04.jpg b/old/52831-h/images/img-04.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 962b25d..0000000 --- a/old/52831-h/images/img-04.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52831-h/images/img-05.jpg b/old/52831-h/images/img-05.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e4826c1..0000000 --- a/old/52831-h/images/img-05.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52831-h/images/img-06.jpg b/old/52831-h/images/img-06.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 032eba0..0000000 --- a/old/52831-h/images/img-06.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52831-h/images/img-07.jpg b/old/52831-h/images/img-07.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index df80ee1..0000000 --- a/old/52831-h/images/img-07.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52831-h/images/img-08.jpg b/old/52831-h/images/img-08.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index af8254e..0000000 --- a/old/52831-h/images/img-08.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52831-h/images/imx-01.jpg b/old/52831-h/images/imx-01.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index b91ff93..0000000 --- a/old/52831-h/images/imx-01.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52831-h/images/imx-02.jpg b/old/52831-h/images/imx-02.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a9dee70..0000000 --- a/old/52831-h/images/imx-02.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52831-h/images/imx-03.jpg b/old/52831-h/images/imx-03.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index d2e0a96..0000000 --- a/old/52831-h/images/imx-03.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52831-h/images/imx-04.jpg b/old/52831-h/images/imx-04.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 1740c71..0000000 --- a/old/52831-h/images/imx-04.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52831-h/images/imx-05.jpg b/old/52831-h/images/imx-05.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ac3ecb1..0000000 --- a/old/52831-h/images/imx-05.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52831-h/images/imx-06.jpg b/old/52831-h/images/imx-06.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a075489..0000000 --- a/old/52831-h/images/imx-06.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52831-h/images/imx-07.jpg b/old/52831-h/images/imx-07.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index b43d717..0000000 --- a/old/52831-h/images/imx-07.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52831-h/images/imx-08.jpg b/old/52831-h/images/imx-08.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f1541b2..0000000 --- a/old/52831-h/images/imx-08.jpg +++ /dev/null |
