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-The Project Gutenberg EBook of Émancipées, by Albert Cim
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Émancipées
-
-Author: Albert Cim
-
-Release Date: February 16, 2016 [EBook #51227]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉMANCIPÉES ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=.
-
-—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
-
-
-
-
- ALBERT CIM
-
- Émancipées
-
- Ainsi la femme au rabais, par une
- terrible revanche, va rendant de plus
- en plus le célibat économique, le mariage
- inutile.
- (J. MICHELET, _La Femme_.)
-
-[Illustration]
-
- PARIS
-
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
-
- 26, RUE RACINE. PRÈS L’ODÉON
-
-
-
-
- ÉMANCIPÉES
-
-
-
-
- OUVRAGES D’ALBERT CIM
-
-
- ROMANS ET NOUVELLES
-
- _Jeunesse._ 1 vol
-
- _Service de Nuit._ 1 —
-
- _Les Prouesses d’une Fille._ (Collection des «Auteurs
- célèbres».) 1 —
-
- _Les Amours d’un Provincial._ (Collection des «Auteurs
- célèbres».) 1 —
-
- _La Petite Fée._ (Collection des «Auteurs célèbres».) 1 —
-
- _Un Coin de Province._ 1 —
-
- _La Rue des Trois-Belles._ 1 —
-
- _Bonne Amie._ 1 —
-
- _En Pleine Gloire._ 1 —
-
- _Histoire d’un Baiser._ 1 —
-
- _Joyeuse Ville._ (Collection des «Auteurs Gais».) 1 —
-
- _Le Célèbre Barastol._ (Collection des «Auteurs Gais».) 1 —
-
- _Césarin._ (Illustrations de Heidbrinck) 1 —
-
- _Jeunes Amours._ 1 —
-
-
- OUVRAGES POUR LA JEUNESSE
-
- _Mes Amis et Moi._ (Couronné par l’Académie française.) 1 vol
-
- _Entre Camarades._ 1 —
-
- _Fils Unique._ 1 —
-
- _Grand’Mère et Petit-Fils._ (Couronné par l’Académie française.) 1 —
-
- _Mademoiselle Cœur-d’Ange._ 1 —
-
-
- ÉTUDES DOCUMENTAIRES
-
- _Deux Malheureuses._ 1 vol
-
- _Institution de Demoiselles._ 1 —
-
- _Bas-Bleus._ 1 —
-
- _Demoiselles à marier._ 1 —
-
-
-ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
- ALBERT CIM
-
- Émancipées
-
- Ainsi la femme au rabais, par une
- terrible revanche, va rendant de plus
- en plus le célibat économique, le mariage
- inutile.
- (J. MICHELET, _La Femme_.)
-
-[Illustration]
-
- PARIS
-
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
-
- 26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON
-
- Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays,
- y compris la Suède et la Norvège.
-
-
-
-
-A MARCEL PRÉVOST,
-
-_Au subtil et profond analyste des_ «DEMI-VIERGES» _et des_
-«VIERGES FORTES»,
-
-_Au maître connaisseur de la femme moderne_.
-
-
-Il n’est pas d’écrivain qui s’intéresse plus que vous, mon cher
-ami, aux questions féminines, qui les ait étudiées avec plus de
-pénétration et de hardiesse, et les possède mieux. L’éloge que l’érudit
-anthologiste Vinet adressait à Sainte-Beuve peut en toute assurance
-vous être appliqué: «Vous semblez confesser _les femmes que vous nous
-montrez_, et vos conseils ont quelque chose d’intime comme ceux de la
-conscience.»
-
-C’est à ce très juste titre que j’inscris votre nom en tête de ce
-volume.
-
-Malgré les énergiques avertissements des plus lumineux esprits de notre
-siècle, les efforts de nos plus puissants «éveilleurs d’idées» et
-«meneurs d’hommes», en dépit de Michelet et de Proudhon,—sans nommer
-Joseph de Maistre ni Bonald,—d’Auguste Comte, de Lamennais, de Renan,
-de Taine, etc., la femme est de plus en plus détournée de la vie de
-famille et dirigée vers la vie publique et le célibat. On s’applique à
-la masculiniser: l’idéal serait qu’il n’y eût plus qu’un sexe sur terre.
-
-En attendant que ce glorieux règne arrive, on se marie de moins
-en moins en France, et de moins en moins aussi l’on y procrée.
-«L’Allemagne, écrivait dernièrement M. Jacques Bertillon, gagne chaque
-jour sur nous 1.600 habitants; c’est ce qui faisait dire au maréchal
-de Moltke que les Français perdent tous les jours une bataille.»
-Avant cinquante ans d’ici, la population de l’Allemagne sera le
-double de la nôtre. A défaut de femmes-mères et de femmes-nourrices,
-nous aurons sans doute alors, inappréciable compensation, quantité
-de femmes-avocats, de femmes-médecins, de femmes-vétérinaires,
-femmes-fonctionnaires, femmes-ingénieurs, etc.
-
-Que la femme émancipée et masculinisée ait la haine de l’homme et
-s’éloigne de lui, ou bien que ce soit celui-ci qui trouve en elle peu
-d’attraits et se détourne de cette moitié trop semblable à lui, tant il
-y a que les mariages deviennent de plus en plus rares.
-
-Et ce n’est pas seulement le mariage qui a fait faillite et tend à
-disparaître; c’est l’amour, l’amour monogamique, exclusif et absolu,
-dont la banqueroute et le krach ont été si bien attestés et démontrés
-par M. Edmond Deschaumes, et décrits plus récemment par M. J.
-Joseph-Renaud.
-
-Mais si, comme on l’observe et le proclame de toutes parts, les hommes
-consentent volontiers et de plus en plus à se passer d’épouses et
-d’âmes sœurs, ils ne se croient pas tenus pour cela de se priver de
-femmes, bien au contraire: le diable, loin d’y perdre, ne fait que
-gagner au troc.
-
-En d’autres termes et en fin de compte, c’est la polygamie qui
-s’implante de plus en plus dans nos mœurs.
-
-Et c’est la polygamie qui se trouve être, selon la très judicieuse
-remarque de M. Paul Dollfus, non seulement le résultat, mais le
-châtiment du féminisme, la revanche prise contre lui par le masculisme.
-«Une bonne cure de polygamie! Si c’est, conclut plaisamment le
-chroniqueur de _l’Événement_, pour que j’aie un jour un harem, comme le
-roi de Siam, que Mme Pognon travaille, après tout, je veux bien!»
-
-Il semble, en effet, que ce n’est que pour cela jusqu’à présent,
-pour augmenter le nombre des déclassées, inclassées et irrégulières,
-faciliter la prostitution et la mettre à plus bas prix, que se
-démènent et besognent ces dames.
-
-Nombre d’observateurs et de penseurs, et des plus marquants, et de
-ceux qui portent à la femme le plus de réel intérêt et de respect,
-constatent ces inéluctables résultats et les déplorent. Hier encore,
-nous entendions M. Sully Prudhomme nous parler «du sort peu enviable
-réservé à la femme», et des tendances forcées des hommes, «des hommes
-sérieux, qui veilleront à ne pas manquer de cocotes et organiseront la
-production et le marché de la denrée érotique ...»
-
-C’est cette organisation et ce marché, ce sont les immédiates et
-inévitables conséquences de ce qu’on appelle «le féminisme», qui sont
-exposées et développées dans ce livre.
-
-Je n’ai d’ailleurs rien imaginé, et n’ai eu qu’à regarder et puiser
-autour de nous: les journaux ont plus d’une fois révélé l’existence
-des «Associations de Salomon», et inséré les menus des «Dîners
-des Infécondes»; la Ligue de l’Affranchissement des Femmes a bien
-publiquement déclaré, par la voix de ses déléguées et secrétaire, que
-«l’état social actuel donne à la femme le droit de l’avortement»; des
-écrivains, comme Mme Jenny P. d’Héricourt, nous ont réellement prédit
-que la femme n’aurait pas toujours besoin du secours de l’homme pour
-être fécondée, et que, par conséquent, l’homme, le mâle, deviendrait
-inutile sur la terre; etc. A l’occasion, j’ai cru devoir indiquer
-en note l’origine et la source de ces documents: on ne saurait trop
-éclairer les belles choses.
-
-J’ignore si ces augustes prophéties se réaliseront et ce qu’il
-adviendra de ces aspirations et de ces souhaits, renouvelés
-d’Aristophane et de _Lysistrata_. L’avenir n’est à personne. Peut-être
-est-il sage de penser, avec Luther, que l’humanité ressemble à un homme
-ivre qui s’avance en zigzags, penche tantôt à droite, tantôt à gauche,
-et ne parvient jamais à marcher droit.
-
-Quoi qu’il en soit, il y aura toujours—c’est certain, n’est-ce pas,
-mon cher ami?—de jolies filles, de braves femmes et de bons vieux
-livres, pour nous réconforter et nous réjouir, nous aider à faire de
-notre mieux notre temps ici-bas.
-
-Que cela nous suffise.
-
- ALBERT CIM.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRS
-
- CHAPITRE PAGE
-
- I. 1
-
- II. 17
-
- III. 44
-
- IV. 92
-
- V. 130
-
- VI. 153
-
- VII. 187
-
- VIII. 212
-
- IX. 241
-
- X. 262
-
- XI. 286
-
- XII. 317
-
- XIII. 339
-
- XIV. 363
-
- XV. 383
-
- XVI. 402
-
-
-
-
-ÉMANCIPÉES
-
-
-
-
-I
-
-
-En sortant de la Chambre, Léopold Magimier, député de Seine-et-Loire,
-se rappela qu’il dînait avec ses amis de la «Société de Salomon», qu’on
-ne se mettait guère à table avant huit heures, et conclut qu’il avait
-grandement le temps de faire la route à pied, ce qui lui dégourdirait
-les jambes. Il aimait la marche et le mouvement. De bonne santé,
-de belle prestance et solide carrure, il avait à peine atteint la
-cinquantaine; et, bien que ses cheveux, taillés en brosse, fussent plus
-que grisonnants, et qu’il eût besoin de son binocle, non pour lire ou
-écrire, mais afin de reluquer de plus près les passantes et les dévêtir
-à son aise, il n’avait garde de se priver de cette immorale mais
-intéressante distraction; il se sentait vert encore et se plaisait à
-s’en convaincre et à le prouver.
-
-Arrivé au carrefour de la rue Montmartre et du boulevard, à proximité
-du restaurant en vogue où les Salomoniens tenaient, chaque premier
-mardi du mois, leurs agapes intimes, il avisa sur la terrasse d’un
-café, à l’extrémité du dernier rang, une table inoccupée, et alla
-s’asseoir à cette place peu apparente et discrète. Il y avait
-d’ailleurs peu de monde, à cette terrasse, une dizaine de consommateurs
-environ, épars dans les trois rangées de tables: on n’était qu’au
-commencement d’avril; la température, malgré le clair soleil qui avait
-lui toute la journée, était fraîche encore, et la plupart des clients
-préféraient se réfugier dans l’intérieur de l’établissement. Magimier,
-lui, affectionnait le plein air, qui lui était aussi salutaire et
-indispensable que la marche et l’action.
-
-Au garçon, empressé de s’informer de ce qu’il fallait «servir à
-monsieur», il commanda «une pernod sucre», alluma ensuite un cigare,
-puis tira de sa poche un journal, le numéro du _Temps_, qu’il avait
-acheté à quelques pas de là; et, tout en fumant son londrès, pendant
-que le morceau de sucre, déposé et humecté sur la cuiller plate,
-au-dessus du glauque breuvage, fondait lentement, il commença sa
-lecture, se mit à parcourir le bas de la quatrième page, les «dernières
-nouvelles».
-
-Il terminait cette rubrique et s’apprêtait à rétrograder, à remonter
-aux faits divers ou au premier-Paris, quand une femme à toilette
-voyante—chapeau rose et vert-pomme, collet mastic sur corsage de soie
-marron—vint, à travers une bousculade de chaises, s’installer à la
-table voisine de la sienne, sur le même rang.
-
-Ils échangèrent un regard, un rapide coup d’œil, indifférent et glacial
-en apparence, quasi machinal de part et d’autre.
-
-Elle était de petite taille, cette femme, svelte et gracile, pas trop
-vieille: trente ans, pas davantage; mais ce n’était pas là le type de
-Magimier, qui n’appréciait que les Rubens, les belles femmes, ce qu’il
-nommait «les sexes prononcés»; et il se replongea dans sa lecture. La
-tête n’était cependant pas mal, il en convint en son par-dedans: une
-tête brune, au teint mat, aux grands yeux noirs expressifs, empreints,
-non de langueur ou de rêverie, mais de vivacité, de jovialité et
-d’entrain, aux longs et fins sourcils arqués en perfection.
-
-«Mais je m’en fiche, de la tête!»
-
-Cependant l’inconnue, comme le garçon s’approchait d’elle, l’avait
-interpellé.
-
-«Félix! On ne m’a pas demandée? Personne?
-
-—Non, madame.
-
-—Et à la caisse, pas de lettres?
-
-—Je ne crois pas, madame; je vais m’assurer ... Un madère pour madame?
-
-—Un madère, oui.»
-
-Peu d’instants après Félix revenait avec la consommation et la réponse
-attendues.
-
-«Il n’y a rien, madame.
-
-—Aaaah! Bien.»
-
-Presque aussitôt la jeune femme, avisant un passant, le héla:
-
-«Léonce! Psst! Léonce!»
-
-Ce passant, un jeune homme de physionomie et d’allure quelconques, à la
-mise tant soit peu fanée et chétive, l’air besogneux, ayant dans son
-ensemble je ne sais quoi d’équivoque, s’avança.
-
-«Tu ne me reconnais pas?
-
-—Mais ... Clara! Clara Peyrade! s’écria-t-il. Comment, c’est ...
-
-—C’est elle-même, en personne! Je suis donc bien changée, que tu
-continuais ton chemin, après m’avoir regardée et dévisagée?
-
-—C’est vrai, je te regardais ... Mais j’étais si loin de penser à toi!
-Voilà combien? Deux ans, deux ans et demi, que nous ne nous sommes vus,
-que tu as disparu? Où étais-tu donc?
-
-—En Amérique, mon petit.
-
-—Bah!
-
-—C’est comme j’ai l’honneur ...
-
-—Qu’es-tu allée faire là-bas?
-
-—Ah! tais-toi! Je me suis laissé monter le bourrichon! Un beau coup!
-Ah oui! Et toi, que deviens-tu? reprit-elle, comme pour rompre les
-chiens. Toujours dans ta maison de soierie?
-
-—Non, je suis dans la parfumerie à présent. Je fais la place.
-
-—Tu es content?
-
-—Peuh! Rien de trop. Un jour ça marche; le lendemain on ne fait rien
-... C’est comme vous, quoi!
-
-—Oui, comme nous. Et au pays, à Bayonne? Tu as des nouvelles?»
-
-Ils se mirent alors à causer de cette ville, des parents et des
-relations qu’ils y possédaient. C’étaient, d’après ce que Magimier ne
-tarda pas à comprendre, deux camarades d’enfance, qui avaient dû se
-fréquenter intimement jadis, cohabiter ensemble peut-être bien; puis,
-par suite des hasards et secousses de l’existence, avaient cessé d’être
-amants, mais pour rester bons amis, et qui se retrouvaient soudain,
-après plus de deux années de séparation.
-
-Le nommé Léonce ayant demandé à Clara si elle n’avait pas envie de
-revoir Bayonne:
-
-«Ah! ma foi non! Pas de presse! se récria-t-elle. Depuis que j’ai rompu
-avec toute ma sainte famille!
-
-—Avec ta sœur Pascaline aussi?
-
-—Turellement! Avec elle surtout. Je n’irais pas me brouiller avec le
-Grand Turc. Je me brouille avec les gens qui m’entourent, avec ceux qui
-me touchent du plus près et sont ainsi tout portés pour me mécaniser et
-me canuler.
-
-—Très juste. Tu sais qu’elle est mariée, Pascaline?
-
-—Oui, je sais. Elle a épousé un contremaître de l’usine Ascain. Un
-beau mariage, m’a-t-on dit.
-
-—Pas vilain. Ton beau-frère a une bonne situation dans cette usine, et
-il y a de l’avenir. Quant à Pascaline, il paraît qu’elle possédait des
-économies, plusieurs milliers de francs.
-
-—Amassés comment? Ah! je voudrais bien savoir comment! En faisant
-valser l’anse du panier, c’est sûr! Voilà bien ce qui prouve que la
-vertu est toujours récompensée! Ah là là! Une cuisinière! Et moi, moi
-qui possède mon brevet supérieur, qui ai même obtenu à l’école normale
-un certificat pédagogique, car j’ai été à l’école normale de chez nous,
-à Pau ...
-
-—Je me souviens, interrompit Léonce. Tu t’étais même amusée à faire
-encadrer ces deux diplômes.
-
-—J’avais pensé que ça pourrait me servir de réclame, ajouta Clara en
-pouffant de rire; malheureusement, c’est comme les flots de la mer:
-ils sont trop, à présent, les diplômes! C’est devenu d’un commun! Ça
-me faisait même plutôt du tort, croirais-tu? Les hommes n’apprécient
-pas ... Ah! que n’ai-je, tout comme ma chère et charmante frangine,
-appris à élaborer les sauces et écumer le pot! Cuisinière, voilà un bon
-métier! Avec les retours de bâton ... Mais j’étais si remarquablement
-douée, je montrais de si exceptionnelles dispositions, une intelligence
-si brillante, que le conseil général n’a pu moins faire que de
-m’octroyer une bourse ... Ah! les hommes! Quels roublards! Et quels
-mufles! Ils savent bien ce qu’ils font en nous dévoyant ainsi! C’est
-pour leurs plaisirs, leurs ...
-
-—Tais-toi donc! Tu divagues!
-
-—Avec ça!
-
-—Mais tu oublies de me parler de ton voyage en Amérique, repartit
-Léonce. Depuis quand es-tu de retour?
-
-—Depuis le mois dernier, voilà six semaines. Et je n’en suis pas
-fâchée, je te le garantis!
-
-—Qui t’a emmenée là-bas?
-
-—Personne. Ou plutôt si: c’est la grande Eugénie. Te rappelles-tu la
-grande Eugénie, de la rue Lamartine? Une bachelière?
-
-—Ah oui! Celle qui nous disait une fois que, pour se distraire,
-pendant qu’un miché lui récitait le verbe aimer, elle s’efforçait de
-résoudre une équation algébrique?
-
-—Parfaitement. Eh bien, c’est elle qui m’a mis en tête de
-l’accompagner. Les femmes, à l’entendre, gagnaient de l’or aux
-États-Unis, de l’or à pelletées. Moi, niolle comme toujours, je me suis
-laissé tenter, j’ai donné en plein dans le panneau ... Ah! mon pauvre
-Léonce, quelle gaffe! Quelle dégringolade! Quelle dèche, mon empereur!
-Ah! bon Dieu, quand j’y songe! On n’a pas idée de ça, vois-tu!
-
-—Quoi donc?
-
-—Les hommes! Ah! quels mufles! répéta Clara, pour qui décidément cette
-locution résumait tout ce qu’on peut penser de mieux et articuler de
-plus juste sur le sexe oppresseur. Imagine-toi que nous avons été
-réduites, Eugénie et moi, à _faire des clubs_! C’est à Chicago que ça a
-commencé ...
-
-—Faire des clubs? interrogea Léonce.
-
-—Tu vas saisir ... C’est comme en Turquie, comme en Orient, là-bas.
-Ou plutôt c’est bien pis! On parle du progrès: il est joli! Au moins,
-en Orient, si les femmes ne possèdent aucune liberté ni aucun droit,
-chaque harem ne sert qu’à un seul homme. Les musulmans, qu’on déclare
-si arriérés, tombés en pleine décadence, sont jaloux de leurs femmes:
-c’est une façon de leur témoigner du respect et de l’attachement.
-De même les Mormons, si honnis et exécrés de ce vertueux Jonathan:
-s’ils se nantissent de plusieurs épouses, c’est pour eux, uniquement
-pour eux, et ils n’ont garde de les prêter. Chez les Yankees, gens
-pratiques, promoteurs ou propagateurs de toute nouvelle découverte,
-chaque club un peu _select_ entretient son harem, un harem commun à
-tous ces messieurs, mais qui n’est ouvert qu’à eux et à leurs invités.
-C’est là qu’ils se rendent après souper, là qu’ils donnent ou terminent
-leurs fêtes.
-
-—Et tu as fait partie d’un de ces gynécées?
-
-—De quatre, hélas! mon cher. A Chicago, d’abord; puis à Saint-Paul, à
-Minneapolis, à San-Francisco ...
-
-—Pauvre chatte!
-
-—Fallait bien manger! Et ce n’est rien encore! Te serais-tu jamais
-douté qu’il y avait des marchés de femmes là-bas?
-
-—Comme ici.
-
-—Tu es bête. Je te parle de marchés où les femmes sont vendues comme
-esclaves, vendues à la criée, au plus offrant enchérisseur, ainsi que
-du bétail. C’est à San Francisco que j’ai vu cela: dans Dupont Street
-notamment il y avait un vaste hall, appelé «Chambre de la Reine», où
-étaient publiquement exposées les femmes à vendre.
-
-—Il me semble bien aussi avoir lu cela ...
-
-—Mais, moi, j’ai vu, mon bon, vu de mes propres yeux! repartit Clara.
-Et quand je dis les femmes, ce sont surtout des fillettes que l’on
-vend, des petits garçons aussi: MM. les Yankees ne crachent pas
-là-dessus; ils ont des béguins variés et apprécient surtout ce qui est
-pimenté ... Ah! c’est un grand peuple, un peuple modèle, un peuple
-admirable, aux mœurs pures, chastes et sévères, plein de délicatesse,
-de désintéressement, de magnanimité; un peuple ... ah! Un ramas de
-sauvages, mon ami; une cohue grouillante de barbares qui s’éclairent à
-l’électricité et causent par téléphone.
-
-—Mais d’où viennent ces enfants, ces femmes?
-
-—De la Chine principalement; on les vole pour les transporter sur ces
-marchés et en trafiquer. A Chicago, les Chinoises sont remplacées par
-de petites négresses: c’est toujours de la chair humaine et de la chair
-fraîche. On vend ça pour pas cher: deux cents, trois cents, cinq cents
-dollars.
-
-—C’est à la portée de toutes les bourses, quoi!
-
-—De toutes, comme tu dis. Je te laisse à penser à quelles ignominies
-on fait servir cette marchandise. Ah! les salauds!
-
-—Il me semblait, au contraire, qu’ils témoignaient aux femmes certains
-égards, un respect ...
-
-—Des égards, eux? Du respect? Ils ne respectent que ça, tiens, la
-monnaie, le dieu dollar. Et puis le biceps, la force brutale. Ils
-ne connaissent pas autre chose. Du respect pour les femmes, eux?
-Ah! laisse-moi me gondoler! Pour les femmes riches, oui, pour leurs
-milliardaires, celles qui ont un gros sac: voilà ce qu’ils vénèrent,
-le sac! le sac seulement, pas la femme. Qu’une ouvrière, une pauvresse
-se trouve sur leur passage ou leur barre le chemin: je te prie de
-croire que, s’ils sont pressés,—et ils sont toujours pressés!—ils ne
-prennent pas de gants pour lui faire céder le pas. Quant aux négresses,
-ce ne sont quasiment pas des femmes pour eux; c’est peut-être un peu
-plus que des chiennes, et encore! Tiens, j’en ai vu une, un jour, à
-Chicago, une pauvre négrillonne qui donnait le sein à son bébé. J’étais
-assise près d’elle dans un car. Des voyageurs, trois grands diables de
-marchands de porcs, je présume, et un clergyman tout de noir habillé,
-vinrent à monter près de nous, et, à la vue de la négresse, les voilà
-qui poussent tous en chœur des «Aoh! aoh! aoh! No! no! Impossible!
-_Shocking!_ _Indecent!_» Et ils obligent le conducteur à débarquer
-illico mère et enfant. Ça dégoûtait ces messieurs d’avoir près d’eux
-une femme de couleur.
-
-—Cependant ils ont aboli l’esclavage?
-
-—En paroles, oui; mais en fait, c’est une autre paire de manches. Les
-Chinoises ne comptent d’ailleurs pas plus pour eux que les négresses:
-quand elles sont jeunes, cela va encore; on s’en procure, on en achète
-au meilleur compte possible, et on leur accorde les honneurs de la
-couche. J’ai vu acheter à San-Francisco une jolie petite Céleste de
-onze ans pour trois cents dollars. Là-bas, encore une fois, vois-tu,
-avec de l’argent, on peut tout se payer, tout se permettre, tout
-commettre, tout, sans exception.
-
-—Comme ici. Crois-tu que ...
-
-—Pas la même chose, non! Nous ne connaissons pas le lynchage, nous,
-par exemple. Nous ne sommes pas assez dans le train; tandis qu’eux ...
-Faut voir comme ils traitent les «gentlemen colorés»! On vous expédie
-ça ... Ça ne fait pas un pli. On vous les pend, on vous les larde,
-on vous les embroche tout vivants, on vous les grille à plaisir. De
-temps à autre, il y a erreur: c’est fatal, dans l’émotion du premier
-mouvement, qui n’est pas toujours le bon ... On s’aperçoit que c’est
-celui-ci le coupable, et non celui-là qu’on a badigeonné de pétrole et
-qui flambe, qui gigote ... Mais ça ne fait rien, tant pis! «Un nègre en
-vaut un autre», selon leur dicton. On en est quitte pour recommencer,
-s’offrir de nouveau la petite fête ... Ah! un grand peuple, va, plus
-grand que nous de tout ça!
-
-—Mais comment es-tu revenue? Comment as-tu réussi?...
-
-—Un brave Hollandais—que le Ciel le bénisse!—m’a payé mon retour.
-Nous nous sommes embarqués ensemble sur un de ces paquebots américains,
-de ces «lévriers de mer», comme ils les surnomment, qui filent avec une
-rapidité ... Rien ne les arrête, mon cher! Ainsi que nous l’expliquait
-le capitaine, ce n’est pas seulement pour gagner du temps que le bateau
-va si vite, c’est qu’en cas de rencontre avec un autre navire, c’est le
-plus rapide des deux qui a le plus de chances de couper l’autre. Alors
-tu comprends ...
-
-—C’est limpide. Le progrès, toujours!
-
-—Toujours! Toujours la devise évangélique de l’oncle Sam: «Malheur aux
-faibles!»
-
-—N’est-ce pas aussi la nôtre? Est-ce qu’en Europe la force ne prime
-pas tout pareillement le droit?
-
-—Pas la même chose! interrompit derechef et vivement Clara. Pas la
-même chose! Ici nous y mettons des formes ...
-
-—Euh! Euh!
-
-—Oui, il y a une sorte d’aménité et de politesse acquises: c’est comme
-un legs que les siècles antérieurs nous ont fait, ou comme un dépôt qui
-s’est peu à peu formé ... Tandis que la société américaine date d’hier;
-ce sont des gens qui n’ont aucun passé, aucune tradition, aucune
-éducation, des barbares subitement enrichis et dont la fortune ne fait
-que mettre en relief la grossièreté et la brutalité. Qu’est-ce qu’ils
-produisent d’ailleurs? De l’argent uniquement. En élégance, en beauté,
-en luxe, en art, ils n’entendent goutte. Faire riche, pour eux, c’est
-faire beau. Ainsi les grandes dames de New-York qui ont la passion des
-fleurs et du jardinage, se font fabriquer leurs arrosoirs, bêches,
-sécateurs et autres outils en argent: c’est le nec plus ultra du genre.
-La plus belle fleur, pour elles, c’est celle qui coûte le plus cher.
-Elles se mettent de l’or et des diamants même jusque dans les dents.
-
-—Pour quoi faire?
-
-—Je ne sais pas. Pour que ça reluise, pour épater, pour montrer
-qu’elles ne savent à quoi employer leurs dollars ... Eh bien, comme je
-l’entendais dire un jour, et à New-York même, une nation qui ne veut
-que s’enrichir, qui ne cherche que cela, l’argent, qui n’est bonne qu’à
-cela, qui a pour continuel et seul mot d’ordre: _Make money!_ c’est
-comme si elle avait été créée et mise au monde uniquement pour faire du
-fumier.
-
-—Si tu avais rapporté un peu de ce fumier, peut-être serais-tu plus
-indulgente?
-
-—C’est une autre question, mon petit. Mais comme je n’ai rien rapporté
-du tout, que des souvenirs de misères, d’avanies et de souffrances, tu
-me permettras bien de ne pas me gêner ... pas plus qu’ils ne se sont
-gênés avec moi, ces butors, et qu’ils ne se gênent avec quelqu’un. Si
-tu les voyais chiquer, cracher partout, même les gens les plus huppés
-... Ah! la sale race!
-
-—Et qu’as-tu fait d’Eugénie?
-
-—Je crois bien qu’elle est encore avec eux.
-
-—Dans un club?
-
-—Non, je ne présume pas. Un beau soir, elle se décida à se placer
-comme domestique ... Ça fait prime là-bas, les domestiques. Aucune
-femme américaine ne veut plus s’occuper de ménage ni de blanchissage ni
-de couture, et les Chinois, qui se chargent de ces besognes, et qu’ils
-traitent de «peste jaune», en guise de remerciements, comme ils nous
-qualifient, nous, Français, de Johnny Crapaud, parce que, paraît-il,
-nous ne nous nourrissons que de grenouilles,—les Chinois ne plaisent
-pas à tout le monde. Eugénie trouva donc à se caser comme bonne à tout
-faire ...
-
-—Chez monsieur seul?
-
-—Que non, il n’était pas seul! C’était un négociant, commissionnaire
-en je ne sais quoi, qui avait déjà fait deux ou trois fois banqueroute,
-et ne s’en portait pas plus mal, au contraire. Ça ne déshonore pas
-chez eux, ces choses-là: plus la banqueroute même est frauduleuse, plus
-il y a de mauvaise foi, de vols et de gredineries, mieux cela vaut.
-Tu comprends: plus ça prouve d’habileté, d’entregent, de canaillerie;
-plus ça donne bonne opinion de vous. Ce négociant était veuf et avait
-deux grands fils. Ayant remarqué que ces deux gaillards-là, afin de
-se procurer des distractions au dehors, piochaient fréquemment dans
-sa caisse, il se dit qu’il serait plus économique de leur offrir ces
-distractions à domicile et ...
-
-—Il a pris Eugénie?
-
-—Pour lui d’abord, simplement. Bientôt, ce que le papa avait espéré,
-ce qu’il avait prévu, ce qui était immanquable, arriva: un des fils
-commença à flairer les jupes de la pauvre grande, puis l’autre. Elle
-voulut réclamer. «Mais, ma fille, où seras-tu mieux qu’ici, voyons?
-lui baragouina-t-il. C’est à propos de mes deux garnements? Ah! c’est
-là que le bât te blesse? Je te donnerai six dollars de plus par mois,
-trois par tête ...»
-
-—Tête est joli.
-
-—Et nous serons tous contents! Hein, c’est dit?» Et il a été tout
-étonné qu’Eugénie n’acceptât pas le marché. Elle n’est pas plus
-bégueule qu’une autre, la grande; mais ces mœurs patriarcales
-l’écœuraient vraiment trop!
-
-—Fin de siècle, le papa!
-
-—Le sentiment, vois-tu, ça n’a pas cours sur leurs marchés; pas plus
-que la vieille galanterie française, et tous ces scrupules, ces
-préjugés, ces antiques débris dans lesquels nous nous empêtrons, nous.
-
-—Pas tant que ça!
-
-—Cela valait peut-être bien cependant les dégoûtations d’aujourd’hui,
-lança Clara, et j’ai idée que les femmes d’autrefois étaient plus
-heureuses ...
-
-—Elles ne possédaient pas de beaux diplômes non plus!
-
-—Ah! ça, oui, ça leur manquait! On leur faisait la cour tout de même,
-va, et mieux qu’à présent. Il n’y a pas si longtemps, du temps de
-Badinguet, comme le conte si bien en soupirant Marie l’Allemande ...
-
-—Tu l’as revue, cette vieille juive?
-
-—Elle demeure à quelques pas de chez moi. Eh bien, à cette époque-là,
-comme elle dit, on voyait encore des femmes entretenues par un seul
-homme; des hommes mariés ayant, par exemple, un second ménage,—un
-ménage en ville,—et s’en tenant là. Maintenant ce n’est plus cela du
-tout. Plus de grisettes, plus de maîtresses, plus de femmes entretenues
-par un seul amant. C’est la commandite qui règne, le communisme qui se
-propage de plus en plus.
-
-—Faut du changement aux hommes, c’est la nature qui veut ça, remarqua
-philosophiquement Léonce.
-
-—Un tas de mufles! C’est moi qui les enverrais à l’ours, les hommes,
-et tous, ceux d’ici comme ceux d’Amérique ...
-
-—Le Hollandais qui t’a ramenée mérite bien une exception, et moi
-aussi, ma petite Clara, moi qui ...
-
-—Si je n’avais pas besoin d’eux! Ah! là là! Ce que je les lâcherais!
-
-—Tu vois bien que vous trouvez toujours moyen de vous faire nourrir
-par nous, mâtines! C’est bien ce qui prouve votre supériorité!
-
-—Avec ça que les hommes ne trouvent pas moyen de se faire entretenir
-par les femmes! Et tous ceux qui épousent des sacs d’écus? Et les
-amants de cœur? Ah! si nous n’étions pas si godiches! Ce n’est pas par
-plaisir que nous ... que nous changeons, nous, ah! Dieu non! Ce n’est
-pas pour rigoler! Si je pouvais ...»
-
-En ce moment, sur un signe du garçon de service, Clara s’interrompit.
-
-«Vous avez quelque chose pour moi, Félix?
-
-—Une lettre qu’on vient d’apporter ...
-
-—Donnez!»
-
-Elle décacheta sans façon cette missive et la parcourut d’un clin d’œil.
-
-«Je te demande pardon, mon petit Léonce, reprit-elle; mais je suis
-obligée de te quitter. Viens donc me voir: j’habite rue de Maubeuge, 15
-bis.
-
-—Très volontiers.
-
-—Le jour qui te plaira. Je ne sors jamais avant cinq heures.
-
-—Après-demain jeudi, si tu veux?
-
-—Après-demain, c’est cela!»
-
-Ils partirent, chacun de son côté, et, un instant après, M. le député
-Magimier, qui n’avait rien perdu de l’entretien, se levait à son tour
-et allait rejoindre ses amis de la «Société de Salomon».
-
-
-
-
-II
-
-
-Onze convives étaient déjà réunis dans l’étrange petite salle basse,
-en partie tapissée de rocailles et presque semblable à une grotte, où,
-chaque premier mardi du mois, se rassemblaient les Sages ou Disciples
-de Salomon.
-
-«Ah! voilà Magimier! exclama Roger de Nantel, le secrétaire-trésorier
-de la confrérie. On n’attendait plus que vous, mon cher!
-
-—Excusez-moi ...
-
-—Rouyer est absent de Paris; je l’ai vu la veille de son départ, et
-il m’a prévenu qu’il ne serait pas des nôtres ce soir ... A table,
-messieurs, à table!
-
-—Vous savez que je suis un fidèle, reprit Magimier; moi, comme
-nous tous, du reste. Oui, c’est agréable, c’est gentil, nos dîners,
-poursuivit-il en dépliant sa serviette. Pas besoin d’avertir si l’on
-vient, de s’excuser si l’on ne vient pas ... Liberté pleine et entière
-pour tous!
-
-—Ajoutez que le menu est généralement bon, dit un autre des Sages,
-assis en face de Magimier, Armand de Sambligny, chef de bureau au
-ministère des Finances.
-
-—Et que, quand il ne l’est pas, nous ne sommes point obligés de nous
-taire, repartit le mordant chroniqueur Adrien de Chantolle, et savons
-très bien faire part de nos griefs à notre amphitryon, cet excellent
-Margery, et l’inviter à nous mieux traiter.
-
-—Voilà l’agrément de nos agapes! conclut Nantel.
-
-—Le double agrément, rectifia Magimier: menu soigné et complète
-indépendance.
-
-—Tandis que, dans le monde, il faut se laisser empoisonner sans
-protester, maugréa Chantolle.
-
-—Et se laisser de même, sans crier, meurtrir les côtes, écraser les
-orteils ou étouffer en silence, avec la stupide manie qu’ont tant
-de maîtresses de maison d’inviter trois fois plus de convives que
-leur salle à manger n’en peut contenir, remarqua Hector Jourd’huy,
-ex-capitaine devenu chef de bureau au Crédit International, et l’un des
-plus fervents affiliés salomoniens.
-
-—Nous, au moins, ici, nous avons de la place! fit le maître des
-requêtes Courcelles d’Amblaincourt.
-
-—Et si nous n’en avions pas, nous nous en ferions donner, ajouta
-Xavier Ferrero, gros commissionnaire exportateur.
-
-—Ce qui ne serait pas difficile! exclama l’ingénieur Lesparre.
-
-—Aussi, vous le constatez tous sans doute de votre côté, messieurs,
-interjeta Nantel, les dîners de corporations, les dîners de sociétés,
-ont de plus en plus de succès.
-
-—Les dîners entre hommes, c’est cela! repartit Ernest de Brizeaux,
-sénateur d’Indre-et-Var. Pas de femmes, mes très chers!
-
-—Ah non! Pas de femmes! acquiescèrent simultanément Jourd’huy,
-Magimier et le président de tribunal Herbeville.
-
-—Moi, en dehors de notre banquet mensuel, je ne mange plus qu’à mon
-cercle, disait pendant ce temps Chantolle à son voisin de table, le
-peintre Ravida. Nous y avons une excellente cuisine et à très bon
-compte; la cave est particulièrement bien montée ...
-
-—Quel cercle?
-
-—Aux _Coudées-Franches_. Sambligny me fait quelquefois l’amitié de
-venir ...
-
-—On y est admirablement, en effet!
-
-—J’ai été si souvent floué et intoxiqué par de prétendues grandes
-dames, ces râleuses de premier ordre, acheteuses de bas morceaux et
-débitantes de crus frelatés ...
-
-—Floué comme nous tous! interrompit Ravida.
-
-—Nous y avons tous passé, tous nous connaissons ces traquenards,
-ajouta Sambligny.
-
-— ... Que je m’abstiens énergiquement! acheva Chantolle. Chat échaudé
-...
-
-—Voyez-vous, mes amis, continuait de son côté le sénateur Brizeaux,
-c’est là le premier mérite et le principal attrait de nos réunions:
-pas de femmes! Nous n’avons pas à nous contraindre, à tourner sept fois
-notre langue dans notre bouche avant de parler: toutes les gauloiseries
-qui nous viennent à l’esprit, nous pouvons les débiter hardiment ...
-
-—Et pourvu que ces gauloiseries soient spirituelles ...
-
-—Plus elles sont salées même, mieux ça vaut, lança Magimier.
-
-—Avec des femmes, conclut Brizeaux, il n’y aurait plus moyen!
-
-—Plus moyen d’être grossiers! reprit d’un ton narquois un des plus
-jeunes Sages, l’ex-normalien et critique du _Libéral_, Séverin
-Veyssières.
-
-—Grossiers, mais oui! riposta Magimier.
-
-—D’être ce qu’il nous plaît! ce que bon nous semble! répliquèrent en
-même temps Nantel et Brizeaux.
-
-—D’ailleurs presque tous les banquets d’associations excluent les
-femmes, reprit Ravida, ce qui prouve bien ...
-
-—Évidemment, c’est bien la preuve!
-
-—Voyez le _Bon Bock_, la _Marmite_, les _Têtes de Bois_, l’_Alouette_,
-les _Uns_, tant d’autres! Ce n’est qu’entre hommes ...
-
-—Ce ne serait pas possible avec des femmes!
-
-—Nous nous servons à notre guise, dit Magimier. Nous n’avons pas de
-voisines à soigner ...
-
-—C’est vrai!
-
-— ... A qui nous serions tenus de débiter des fadaises ...
-
-—Dont nous aurions le devoir de surveiller les verres ...
-
-—Un tas d’embêtements!
-
-—Sans compter que nous pouvons fumer au milieu du repas, si le cœur
-nous en dit ...
-
-—Même la pipe! acheva Ravida.
-
-—Touchante union des sexes! exclama Veyssières en souriant. Quelle
-galanterie, tudieu, messeigneurs!
-
-—Oh! la galanterie! Ces dames elles-mêmes nous en dispensent: ça les
-humilie! affirma Nantel.
-
-—C’est vieux jeu! dit Lesparre.
-
-—Remisée au cabinet des antiques, la galanterie! repartit Brizeaux.
-Les femmes sont nos égales: est-ce qu’on fait de la galanterie entre
-hommes, entre égaux? Vous le premier, Veyssières, vous êtes trop
-intelligent, trop occupé aussi, j’en suis certain, pour vous amuser
-jamais à baguenauder auprès des femmes, à roucouler à leurs pieds,
-soupirer langoureusement vers elles ... Allons donc! Ne vous faites pas
-passer pour ce que vous n’êtes pas!
-
-—Tu es un «Sage», mon fils! clama gaiement Chantolle, qui avait prêté
-l’oreille au discours de Brizeaux. Un «Sage», et non un serin! Ne
-l’oublie pas!
-
-—Je n’ai garde de méconnaître nos principes, répliqua Veyssières.
-Je constate seulement, et uniquement par curiosité d’artiste et de
-philosophe, que de plus en plus l’homme s’éloigne de la femme, vit
-séparé d’elle ...
-
-—Il ne s’en trouve pas plus mal.
-
-—Au contraire! C’est à bon escient ...
-
-—Si encore on nous faisait d’autres femmes! Mais celles d’aujourd’hui
-...
-
-—Ah! oui, vrai! s’écrièrent en chœur Ravida et d’Amblaincourt.
-
-—Et quand même ce seraient d’autres! Le mariage sera toujours le plus
-grand luxe qu’un homme puisse se permettre.
-
-—Vous voulez dire, Nantel, la plus grande sottise qu’il puisse
-commettre! compléta Jourd’huy.
-
-—Bienheureux ceux qui ne le savent que par l’expérience d’autrui!
-songea aussitôt Armand de Sambligny, qui était, avec Ernest de
-Brizeaux, le seul Salomonien engagé dans les chaînes de l’hyménée.
-
-—Quel malheur tout de même, soupira l’humoristique Chantolle, que la
-nature n’ait créé que deux sexes!
-
-—Ah! très bien!
-
-—Si elle avait eu le bon esprit d’en fabriquer une dizaine, voyez donc
-combien les combinaisons, au lieu d’être si restreintes et chétives,
-offriraient de la variété, seraient commodes, agréables, appropriées à
-tous les goûts ...
-
-—Quel rêve!
-
-— ... Combien les agréments de la vie eussent été multipliés! Ah! mes
-amis! Le Père Éternel aurait bien dû me consulter!
-
-—Dix sexes, Chantolle!
-
-—Au moins!
-
-—Comme vous y allez, mon bon! exclama Brizeaux. Il n’y en a que deux;
-ils sont en état de guerre perpétuel ...
-
-—C’est pour cela, c’est à cause de cet état de guerre, qui semble
-aller toujours en augmentant ...
-
-—Le fait est, dit Lesparre, qu’on se marie de moins en moins ...
-
-—Et qu’on a diantrement raison! achevèrent simultanément Sambligny et
-Brizeaux.
-
-—En tout cas, comme vous le constaterez tout à l’heure, lorsque je
-vous rendrai compte de l’état de notre Société et que vous en verrez le
-bilan, les femmes libres, les irrégulières abondent de plus en plus. De
-plus en plus nous avons du choix, et à un taux de plus en plus faible.
-Ne nous plaignons donc pas ...
-
-—Dieu m’en préserve, mon cher Nantel, éminent secrétaire et
-illustrissime trésorier! répliqua Chantolle. Mais je serais encore plus
-content si je pouvais choisir ailleurs, dans mes dix sexes!
-
-—Gourmand!
-
-—Du reste, la remarque est générale, continua Nantel. L’époque est
-très propice aux sociétés comme la nôtre, et les principes de Salomon
-...
-
-—Qui sont ceux de la Sagesse! proclama Magimier.
-
-— ... ont de plus en plus d’adeptes.»
-
-Cette société, placée sous le patronage du glorieux fils de David,
-richissime possesseur de femmes et esclave d’aucune, judicieux
-appréciateur du sexe et prince de Sapience, se composait de treize
-affiliés, ses treize fondateurs, et jusqu’à présent n’admettait
-pas d’adhérents nouveaux. Tous se connaissaient de longue date,
-s’étaient éprouvés, avaient entre eux de vieux liens de cordiale et
-franche camaraderie. Tous étaient des hommes d’âge mûr, instruits et
-expérimentés, et appartenaient par leur situation de fortune, leurs
-professions ou leurs fonctions, à la classe qualifiée de dirigeante.
-
-Ainsi que les autres confréries de même nom florissant à Paris,
-l’association salomonienne qui comprenait les écrivains Veyssières
-et Chantolle, le peintre Ravida, l’avocat Nantel, les bureaucrates
-Sambligny et Jourd’huy, le député Magimier, le sénateur Brizeaux,
-les ingénieurs Rouyer et Lesparre, le maître des requêtes Courcelles
-d’Amblaincourt, le président de tribunal Herbeville, et le négociant
-commissionnaire exportateur Ferrero,—avait pour but de satisfaire au
-meilleur taux et le mieux possible les charnels besoins de l’humaine
-nature, de concilier, en d’autres termes, la polygamie et l’économie.
-
-Ces Salomoniens ou Sages avaient inscrit, en tête de leur programme et
-au-dessus de leurs statuts, des maximes du genre de celles-ci, puisées
-toutes chez de clairvoyants moralistes ou de profonds et puissants
-esprits, ou encore dans la Sagesse même des nations, aux sources les
-plus hautes et les plus sûres:
-
- Il n’y a qu’une chose de bonne en amour, le physique: le moral n’en
- vaut rien.
-
- (BUFFON.)
-
- Le bonheur n’est que dans l’inconstance. L’art de prolonger nos
- jouissances consiste à en varier les causes.
-
- (BICHAT.)
-
- Changement de corbillon
- Fait trouver le pain bon.
-
- Règle générale: en amour, il y aura toujours et fatalement désaccord
- et contradiction entre l’homme et la femme: celle-ci s’attache par la
- possession, tandis que, par elle, celui-ci se détache et se dégoûte;
- l’une cherche le bonheur et l’idéal dans l’amour; l’autre, tout
- simplement le plaisir. Or, comme le plaisir se trouve plus aisément
- que le bonheur, l’homme a toutes chances de mieux réussir et d’être
- plus heureux que la femme.
-
- (HUGUES LE ROUX.)
-
- L’important, c’est de n’aimer que corporellement la femme.
-
- (HUYSMANS.)
-
- Les femmes ne font le tourment que de ceux qui les aiment.
-
- Les femmes sont faites pour commercer avec nos faiblesses, avec notre
- folie, mais non avec notre raison.
-
- (CHAMFORT.)
-
- Le Seigneur dit à la femme: «Tu enfanteras dans la douleur; tu seras
- sous la puissance de l’homme, et il te dominera.»
-
- (_Genèse_, III, 16.)
-
- L’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme.
-
- (SAINT PAUL.)
-
- La nature a fait les femmes nos esclaves, et ce n’est que par nos
- travers d’esprit qu’elles osent prétendre à être nos souveraines. Pour
- une qui nous inspire quelque chose de bon, il en est tant qui nous
- font faire des sottises!
-
- (NAPOLÉON I^{er}.)
-
- N’ayez jamais de maîtresse ni de maison de campagne: il y a toujours
- des imbéciles qui se chargent d’en avoir pour vous.
-
- (BALZAC.)
-
- Il n’y a qu’une inégalité entre les femmes, celle de la beauté.
-
- (ALPHONSE KARR.)
-
- En amour, il n’y a que les commencements qui soient charmants. Je ne
- m’étonne pas qu’on trouve du plaisir à recommencer souvent.
-
- (LE PRINCE DE LIGNE.)
-
- Louis XVI plaisantait un jour le marquis de Caraccioli, ambassadeur
- napolitain, qui devint depuis vice-roi de Sicile, sur ce qu’à son âge
- il faisait encore l’amour:
-
- «On vous a trompé, Sire, je vous assure; je ne fais point l’amour: je
- l’achète tout fait.»
-
- Il n’y a que les imbéciles qui ont le temps de faire la cour aux
- femmes: les hommes sérieux et sensés sont toujours pressés.
-
- L’amour est une science qui s’apprend tout comme le piano et la flûte,
- la voltige ou l’équitation. Les Grecs, nos maîtres en tout, l’avaient
- si bien compris, qu’ils avaient leurs _lycées de filles_, bien
- supérieurs aux nôtres.
-
- Outil qui a servi
- N’en est que plus poli.
-
- Le gourmet en femmes sait apprécier certaines créatures réputées
- abjectes, comme le gourmet en comestibles connaît la valeur de
- certaines chairs faisandées et de tels fromages faits.
-
- Etc............................. .........................
-
-La conversation, à mesure que le repas s’avançait, s’animait de plus en
-plus entre nos douze Sages.
-
-«Vraiment, Rouyer a mal fait de s’absenter, disait Roger de Nantel;
-il vous aurait conté l’aventure survenue à un certain bonhomme de
-Montmartre, un de ses amis, un vieux rentier de soixante-dix-sept ans,
-qui sacrifiait encore à Vénus. Toutes les semaines il changeait de
-maîtresse, et à son âge ...
-
-—J’te crois!
-
-—Ça devait se ralentir.
-
-—Il paraît que ça marchait encore, poursuivit Nantel. Tant il y a
-qu’un beau soir, une de ses infantes est morte subitement chez lui.
-Il a dû aviser le commissaire de police, qui est aussitôt venu faire
-son enquête, et à qui il n’a pu fournir aucun renseignement. «Je
-l’appelais Amandine, elle me répondait, et cela me suffisait.»—Si vous
-entendiez Rouyer débiter cela!—«Mais où habite-t-elle, monsieur? Son
-adresse? insistait le commissaire.—Je ne m’en préoccupais nullement;
-je l’avais rencontrée au café ... Je ne garde jamais une maîtresse plus
-de huit jours; celle-ci allait finir sa semaine, quand ce malheur est
-arrivé.—Tous les huit jours vous changez?...—J’ai beaucoup souffert
-par les femmes dans ma jeunesse, monsieur le commissaire; jusqu’à
-trente ans, elles n’ont cessé de me mentir et me tromper, me martyriser
-à qui mieux mieux ... J’ai même failli deux fois me jeter à l’eau,
-tant j’étais torturé et désespéré ... J’ai préféré me résoudre à ne
-plus m’attacher à aucune, à varier mes connaissances le plus possible
-... Cela m’a paru moins dur. Je me suis toujours très bien trouvé de
-mon système jusqu’à ce soir ... Cette pauvre fille!—Alors vous ne
-savez rien à son sujet?—Rien du tout, monsieur le commissaire. Je ne
-les interroge jamais, ces jeunes personnes; je ne me permettrais pas
-... Je ne leur demande rien de leur existence, rien de leur passé: à
-quoi bon?
-
- Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse!
-
-C’est mon poète favori qui a écrit cela.»
-
-—Tête du commissaire!
-
-—Et je ne sais même pas, acheva Nantel, s’il ne lui a pas débité la
-tirade de Bouilhet:
-
- Tu n’as jamais été, dans tes jours les plus rares,
- Qu’un banal instrument sous mon archet vainqueur.
- Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares,
- J’ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur!
-
-—Un bon type, le vieux rentier! exclama Veyssières.
-
-—Eh mon Dieu! repartit Chantolle, combien d’autres l’imitent,
-s’efforcent de l’imiter plutôt, car à soixante-dix-sept ans! Il ne faut
-cependant pas prétendre sans cesse que la polygamie n’existe que chez
-les Orientaux, voyons!
-
-—Ah! oui, cette blague!
-
-—Elle a régné de tout temps et en tout pays; et jamais elle n’a été
-plus pratiquée qu’aujourd’hui, plus répandue que chez les peuples dits
-civilisés, à Paris comme à Londres, à Bruxelles comme à Vienne, à
-Barcelone ...
-
-—Et à New-York donc!
-
-—Seulement les Orientaux, les musulmans, pour mieux spécifier,
-continua Chantolle, se sont appliqués à la régler et l’endiguer. Nous,
-plus hypocrites ou plus roublards, nous n’en pipons mot dans nos codes,
-mais nous lui donnons droit de cité et carte blanche ... Car, notez
-bien, les musulmans qui possèdent quatre femmes sont engagés vis-à-vis
-d’elles, sont tenus de les abriter, les nourrir, les entretenir; ils
-répondent d’elles. Nous ...
-
-—C’est bien plus commode!
-
-—Elle a du bon, la polygamie,—la polygamie telle que nous l’entendons
-du moins: elle est bien supérieure à celle des Turcs, remarqua
-Brizeaux. Elle supprime la jalousie d’abord, forcément ...
-
-—Et la remplace par l’émulation, acheva Magimier.
-
-—C’est cela! C’est bien cela!
-
-—Je ne connais pas de sentiment plus étroit, plus mesquin, plus
-bête, plus idiot que la jalousie! s’écria Jourd’huy avec une
-sorte d’emportement, de méprisante irritation. Que des collégiens
-l’éprouvent, que leurs tendres petits cœurs se brisent et saignent ...
-au figuré: passe encore! Mais des hommes, des hommes qui ont pratiqué
-la vie, pratiqué la femme ... Oh non! non!
-
-—Charlemagne, que notre sainte Église a canonisé, était polygame.
-
-—Et Henri IV donc!
-
-—Et Louis XIV, et Louis XV, et Napoléon I^{er}! Mais tout homme
-vraiment homme et qui n’a pas les pieds gelés est, comme le coq,
-naturellement et essentiellement polygame. On a beau faire ...
-
-—Pardi!
-
-—Tenez, reprit Chantolle, supposez le bonhomme de tout à l’heure, ce
-vieillard de soixante-dix-sept ans, dont nous parlait Nantel. Qu’il
-ose, avec ses lunettes, ses rides, ses dents fausses et son crâne en
-genou,—il y a toute présomption qu’il possède ces désavantages et
-désagréments,—qu’il ose faire la cour à une femme, à une femme du
-monde, et tente d’obtenir ce qu’on nomme ses faveurs: elle se moquera
-de lui ...
-
-—Elle aura bien raison!
-
-— ... Lui rira au nez, lui infligera les plus humiliants affronts.
-Tandis que ces bonnes filles qu’il rencontrait au café ...
-
-—Avec elles, pas de cérémonies!
-
-—Ça allait tout seul.
-
-— ... Si, par derrière, elles se gaussaient des séniles faiblesses de
-cet obstiné paillard, en tête-à-tête elles le laissaient faire, lui
-facilitaient même la besogne, moyennant le prix convenu.
-
-—C’était leur métier.
-
-—C’est cela, c’était leur métier! Vous avez dit le mot, Sambligny. Et
-il n’y a rien de tel que les professionnelles! déclara Chantolle.
-
-—Assurément, fit Magimier. Lorsque j’ai besoin d’une paire de
-bottines, je m’adresse à un cordonnier; si j’ai une molaire à me faire
-extirper, j’implore l’aide d’un dentiste. De même ...
-
-—Toujours des spécialistes, quoi!
-
-—Évidemment!
-
-—C’est du reste ce que nous faisons.
-
-—Je voyais dernièrement une nouvelle classification féminine, qui a
-trait justement à ce que nous disons là et confirme tout à fait nos
-principes, annonça d’Amblaincourt. Elle est due à un jeune écrivain,
-d’une psychologie très subtile, comme on dit, très goûté, M. Paul
-Adam. Les femmes, ainsi que les cochers de fiacre, se divisent en
-deux catégories, selon lui: femmes d’amour ou professionnelles, et
-amoureuses de contrebande, amoureuses occasionnelles,—comme il y a
-cochers patentés et maraudeurs.
-
-—Très joli!
-
-—Ne prenez jamais les maraudeurs: ils ignorent le métier, ne battent
-pas leurs coussins, ne nettoient pas leur véhicule, et vous font, pour
-comble, payer plus cher que le tarif.
-
-—Et vous querellent, vous font des scènes, par-dessus le marché!
-
-—Il y a une catégorie que vous oubliez, d’Amblaincourt, dit
-Herbeville, celle des femmes qui ne sont ni professionnelles ni
-maraudeuses, les femmes chastes, honnêtes, vertueuses ... Il y en a,
-et plus qu’on ne croit.
-
-—Beaucoup, certainement!
-
-—Personne ne conteste ...
-
-—Mais nous n’avons pas à nous occuper de celles-là! riposta avec
-conviction Léopold Magimier. Elles ne comptent pas pour nous. C’est
-comme si ce n’étaient pas des femmes, du moment qu’on ne peut pas ...
-
-—Très vrai, Magimier!
-
-—Je suis et nous sommes tous, n’est-ce pas? comme ce capitaine de
-vaisseau qui ne croisait jamais devant les ports où il ne lui était pas
-loisible de débarquer ...
-
-—C’est évident!
-
-—A quoi bon?
-
-—Nous avons suffisamment d’escales, suffisamment de femmes ...
-
-—Et nous en trouverons toujours, de celles-là, de ces bonnes, faciles,
-accommodantes et charmantes personnes! s’écria Jourd’huy. Nous en
-trouverons toujours, à discrétion et indiscrétion ...
-
-—Oui, je vous le garantis, j’en réponds, moi, votre fondé de pouvoir!
-protesta Nantel en riant.
-
-— ... Comme en ont trouvé nos pères, nos grands-pères, nos
-arrière-grands-pères, comme on en a trouvé de tout temps ...
-
-—Et comme on en trouve aujourd’hui plus que jamais.
-
-—Du train que nous y allons ...
-
-—Avec toutes ces déclassées et inclassées ...
-
-—Les femmes ne sont pas chères!
-
-—Au surplus, pas d’inquiétude à avoir, affirma Veyssières. Si, par
-hasard, par impossible, elles le devenaient, chères, si la denrée
-arrivait à se raréfier chez nous, immédiatement on aurait recours à
-l’importation ...
-
-—A propos, interrompit Ravida, j’ai rencontré l’autre jour Drouin,
-l’explorateur. Vous le connaissez, Lesparre? Il était ingénieur des
-mines ...
-
-—Nous sommes camarades de promotion.
-
-—Je le connais aussi très bien, dit Chantolle.
-
-—Moi également, ajouta Ferrero.
-
-—Il m’a emmené déjeuner chez lui, reprit Ravida. Il habite à Neuilly,
-avec deux magnifiques Circassiennes, dont il a fait emplette à son
-retour de Khiva: une grande et forte brune, et une blonde mince, une
-blonde merveilleuse!
-
-—Il en a une santé, celui-là, pour aller s’approvisionner de femmes à
-l’étranger! murmura Jourd’huy.
-
-—Je comprends cela, moi, repartit Brizeaux. Les Circassiennes, c’est
-l’idéal des femmes: belles, bien faites, splendidement taillées,
-grasses, fermes, et voluptueuses avec cela!
-
-—Et soumises, dociles, obéissantes ... L’idéal tout à fait!
-
-—Laissez-moi donc continuer, dit Ravida. Je n’ai pas terminé
-l’histoire de Drouin ... Une sienne cousine s’est mis en tête
-récemment de le conjoindre à une riche héritière. «Tu ne peux pas
-rester célibataire jusqu’à la fin de tes jours, mon ami!—Pourquoi
-donc pas, ma cousine?—Mais, mon cher enfant, il faut se créer un
-intérieur ...—J’en ai un.— ... Une famille.—Des embêtements? Merci
-bien! J’ai tout ce qu’il me faut à domicile.—Comment, ce qu’il te
-faut?—Certainement.» Il a eu l’aplomb de l’inviter et de lui présenter
-ses deux bayadères ... «Trouvez-moi donc de pareilles beautés autour
-de vous, cousine! Quelle plastique, hein? Et pas besoin de les mener
-dans le monde, celles-là! Pas de frais de toilette ni de représentation
-avec elles! Tout avantage! Tout bénéfice!—Mais, mon pauvre ami, encore
-une fois, ça n’a qu’un moment, ces distractions-là! se récriait la
-chère dame. Ce n’est pas sérieux!—Comment, pas sérieux?—Ce ne sont
-pas des femmes, cela!—Pas des femmes? Mais regardez donc ...—Ce sont
-des sauvages!—Par le temps qui court, c’est ce qu’il y a de mieux,
-cousine. Ces sauvages-là, voyez-vous, c’est préférable à toutes vos
-raffinées, vos esthètes, vos savantasses, vos émancipées, toutes vos
-femmes supérieures et fin de siècle.—Mais, mon enfant, ce ne sont pas
-des compagnes que tu as là! Il n’y a pas d’échanges de pensées, pas de
-conversations possibles avec ces malheureuses ...—D’abord, cousine,
-désabusez-vous: elles ne sont pas du tout malheureuses, mes belles
-sauvagesses; rien ne leur manque, et il suffit qu’elles expriment
-un désir pour qu’il soit réalisé. Il est vrai que leurs désirs sont
-forcément restreints par leur ignorance, mais cela n’en vaut que mieux
-pour elles d’abord et pour moi ensuite. Elles n’éprouvent pas le besoin
-par exemple, d’étudier l’algèbre ni la paléontologie, de pétitionner
-pour obtenir le vote intégral ni de pérorer dans les réunions
-publiques. Quant à converser avec elles, je vous avoue qu’en effet
-cela nous est assez difficile: je ne baragouine que quelques phrases
-de leur idiome, et elles n’entendent pas un mot de français. Mais,
-ma chère cousine, je ne les ai pas emmenées avec moi pour discourir
-et faire assaut d’éloquence. Lorsqu’il me prend fantaisie de deviser
-et de discuter, j’ai mes amis ... J’ai mes livres pour me récréer et
-m’instruire ...—Mais, mon pauvre garçon ...—Tenez, cousine, une
-supposition, une preuve! Dites à un homme de choisir entre deux jolies
-filles, dont l’une sera aveugle, mais causera admirablement, parlera
-comme un ange, et dont l’autre sera muette, mais aura de beaux yeux,
-des yeux ravissants. Ce sont les yeux qui l’emporteront sur la langue,
-c’est la muette que cet homme choisira, que tout homme prendra ...»
-
-—Oui! Oui! En effet! Très juste! cria-t-on de part et d’autre.
-
-—N’est-ce pas? C’est d’une vérité limpide! poursuivit Ravida.
-«Alors, lui objecta sa cousine, les femmes ne te servent uniquement
-qu’à assouvir?...—Qu’à assouvir ... oui, cousine.—Et le sentiment,
-et l’affection, la confiance, qu’en fais-tu?—Pardon! Ne confondons
-pas les choses, cousine. Je n’ai pas besoin de tout cela en
-amour.—Comment! Tu n’as pas besoin de te confier à celle que tu
-aimes, de l’estimer, de croire à sa tendresse, à sa fidélité?—Mais
-du tout, pas le moins du monde! C’est bon pour les écoliers d’être
-si ambitieux. Moi qui ai roulé ma bosse à peu près partout, je suis
-bien moins exigeant, bien plus modeste. Je ne demande à mes compagnes
-que de la beauté, de la grâce et de la douceur: je les tiens quittes
-du reste, d’esprit, de science, de diplômes, même d’amour, de
-confiance, de fidélité ...—C’est monstrueux, ce que tu oses avouer
-là!—Nullement! C’est très sensé, très réfléchi.—Tu n’es qu’un
-grossier personnage!—Mais un heureux mortel, un très heureux mortel,
-cousine, et c’est là le point capital. Je suis de plus en plus enchanté
-de mon système et de mon régime, dont je viens de vous faire toucher
-du doigt les multiples agréments, et je désire instamment conserver
-l’un et l’autre, m’en tenir à mes deux sauvagesses ... A moins que,
-pour vous être agréable, je ne leur en adjoigne une troisième? Je la
-choisirai rousse, celle-là. Qu’en dites-vous, cousine?»
-
-—Elle a dû être quelque peu interloquée, la bonne femme! conclut
-Magimier.
-
-—Pour un aussi intrépide voyageur, un gaillard qui a planté le
-piquet sous toutes les latitudes, Drouin est encore très modéré,
-repartit Lesparre. Les habitants de je ne sais plus quelle île de
-l’Océanie,—une île qu’il a jadis visitée, et c’est lui-même qui m’a
-conté l’histoire,—vont bien plus loin que lui. Chaque maman là-bas,
-lorsqu’elle se pique de faire dignement les choses, donne comme
-étrennes à son fils aîné, arrivé à l’âge de puberté, une vierge aussi
-dodue qu’innocente. Le soir même le mariage est consommé, mais pour
-être rompu le lendemain matin, pas plus tard. Oui, le lendemain, on
-apprête la jeune femme en civet, on la fait cuire en daube ou à la
-broche, et on la sert, poétiquement entourée de cresson ou de persil, à
-son époux, dans un festin auquel sont conviés tous les parents et amis
-...
-
-—Ils aiment vraiment les femmes dans ce pays-là! exclama Brizeaux.
-
-—Les bienfaits du féminisme y sont cependant totalement ignorés ...
-
-—C’est ce qu’on peut appeler «dîner avec les membres de sa famille».
-
-—O Chantolle!
-
-—A l’amende, Chantolle!
-
-—A l’amende!
-
-—Remarquez que Drouin ne les mange pas, ses Circassiennes.
-
-—Il aurait tort.
-
-—Il aurait encore bien plus tort de prêter l’oreille aux perfides
-invites de sa cousine, de se mettre la corde au cou ...
-
-—Certes!
-
-—Le mariage est tellement en baisse!
-
-—Les femmes elles-mêmes n’en veulent plus, remarqua Veyssières.
-
-—L’union libre, voilà l’avenir! proclama d’Amblaincourt.
-
-—Nous l’avons devancé, nous! Nous la pratiquons, l’union libre!
-
-—C’est si commode!
-
-—Tandis que le conjungo ... une vieille balançoire!
-
-—Un traquenard surtout, une flibusterie! s’écria le chef de bureau
-Sambligny. «Voudriez-vous bien me dire quel intérêt un homme a à
-se marier?» C’est la question que je pose toujours à mes employés,
-lorsqu’ils viennent—Oh! ça n’arrive pas souvent!—m’annoncer
-leurs projets d’hyménée. Aucun intérêt, même avec une femme riche.
-Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, celle-ci, l’union célébrée, entend
-dépenser le double ou le triple de ce qu’elle a apporté. Alors? Tu es
-encore roulé, mon bonhomme! Tu as oublié que «célibat» vient de _cœlum
-habitare_, c’est-à-dire que le célibataire habite le ciel, est dans un
-paradis ...
-
-—Très bien! Parfait!
-
-— ... Une duperie, vous dis-je, une filouterie!
-
-—Le fait est, observa Chantolle, que si l’homme n’avait pas à redouter
-les infirmités et les maladies ... C’est ce que prétendait Napoléon
-I^{er}, qui n’était pas une baderne et avait sur le sexe des idées ...
-
-—D’une sagesse!
-
-—D’une profondeur!
-
-—Oui, continuait Chantolle, ne se marier que pour se procurer une
-garde-malade ...
-
-—Et encore! Pourquoi? interrompit Magimier. Pourquoi voulez-vous?...
-Vous avez des infirmières de profession, qui ont étudié la partie, la
-connaissent ... Moi, je suis pour les professionnels encore un coup,
-sabre de bois!
-
-—D’autant plus que vos jeunes filles d’aujourd’hui sont bien dressées
-à soigner les malades, ah oui! parlons-en! se récria Nantel.
-
-—Elles ne savent même pas préparer une tasse de tisane! dit Ferrero.
-
-—Si vous comptez sur elles!
-
-—Combien de femmes qui laissent leurs maris en plant ...
-
-—Maris et enfants!
-
-—Vous avez du reste d’excellentes maisons de santé, repartit Brizeaux.
-Moi, je suis comme Magimier, je suis pour les professionnels.
-
-—Vos jeunes filles d’à présent, poursuivait Nantel, elles sont toutes
-élevées comme si elles étaient millionnaires; aucune, même dans la plus
-humble bourgeoisie, ne veut plus s’occuper de ménage, de couture, de
-cuisine surtout.
-
-—Il leur faut des bonnes, à toutes! compléta Herbeville.
-
-—C’est très vrai.
-
-—Toutes prétendent se faire servir, se reconnaissent incapables de se
-servir elles-mêmes, s’en font gloire. Quelle est donc celle qui, une
-fois mariée, consentirait à laver sa vaisselle? Une artiste, qui a,
-sur le piano, un talent si distingué, ou expose des pastels à chaque
-salon! Elle irait salir ses fines menottes, les gâter, les profaner!
-Une doctoresse, pour qui la chimie organique et la zoologie comparée
-n’ont plus de secrets! Et ne dites pas qu’on peut s’occuper à la fois
-de ménage et de science: on ne sert pas deux maîtres; c’est l’un ou
-l’autre.
-
-—Ce sera l’autre, dit Veyssières; elles feront de la science ...
-
-—En attendant, elles ne font plus d’enfants, objecta Chantolle.
-
-—Elles n’en veulent plus: ça les gêne.
-
-—Et de même, continua Chantolle, que les mariages diminuent chez
-nous, notre natalité demeure à peu près stationnaire, pour ne pas dire
-qu’elle baisse d’année en année. Voilà le point grave, car, avant tout,
-il faut exister ...
-
-—Ohé! les races latines!!
-
-—L’Allemagne s’est bien gardée et se garde bien de lancer comme
-nous ses femmes dans la vie publique, de les détourner de la vie de
-famille, de les implanter dans les administrations, de faire d’elles
-d’économiques gratte-papier, des fonctionnaires au rabais. Les
-Allemands veulent des épouses et des mères; ils veulent des enfants,
-et chaque année leur population s’accroît de sept à huit cent mille
-âmes, voire davantage. Nous, nous ne bougeons pas; nous n’avons
-aucun excédent, ou si peu que rien[1]. Aussi, conclut Chantolle,
-l’Allemagne n’a pas besoin de nous déclarer la guerre pour nous battre:
-elle remporte sur nous chaque année—chaque jour!—une victoire
-considérable[2].
-
-—Ne sont-ce pas ces dames de la Ligue de l’Affranchissement qui ont
-naguère recommandé l’avortement? repartit d’Amblaincourt.
-
-—Mais oui! L’avortement légal! corrobora Nantel.
-
-—Je me souviens! fit Lesparre.
-
-—Riche idée!
-
-—Doux pays!
-
-—Bismarck l’a dit, observa Veyssières: «Laissons la France mijoter
-dans son jus: avant un demi-siècle elle sera réduite à rien,
-comparativement à l’Allemagne.»
-
-—Réduite à rien! Voilà la conséquence ...
-
-—Des femmes qui décrètent qu’elles se feront avorter!
-
-—Voilà ce que vous devriez dire à la Chambre, Magimier!
-
-—Je n’ai pas de temps à perdre, mon petit Veyssières.
-
-—Il préfère plaider la cause des «Émancipées» ...
-
-—Des «Infécondes»!
-
-—Vieux farceur!
-
-—Ne me reprochez pas cela ...
-
-—C’est comme vous, Brizeaux, est-ce qu’au Sénat?...
-
-—Messieurs! cria Nantel en frappant sur son verre. Pas de
-personnalités, et pas de politique, je vous en prie! Vous savez que nos
-statuts interdisent ces discussions.
-
-—Et puis il y en a bien assez sans nous, en France, qui s’occupent de
-politique, ajouta Lesparre.
-
-—C’est le malheur!
-
-—Tout le monde s’en mêle, tout le monde veut gouverner le pays,
-riposta d’Amblaincourt. Les plus ignares _citoilliens_ sont précisément
-ceux qui tranchent le plus vite les plus ardus problèmes d’économie
-sociale, qui vous résolvent en une seconde la question des salaires
-et des rapports du capital avec le travail. Il n’y a pas de balayeur
-des rues ou de cocher de fiacre,—sans vouloir médire en rien de ces
-honorables corporations,—qui n’ait son plan tout prêt pour alléger
-nos impôts, augmenter nos revenus, faire manœuvrer notre armée et nous
-restituer dans quarante-huit heures l’Alsace et la Lorraine; pas un
-qui ne soit tout disposé à donner des leçons de tactique à tous nos
-généraux ...
-
-—C’est pitoyable! interrompit Sambligny.
-
-—Et c’est comme cela. Tel qui ne sait rien de rien, qui n’a jamais lu
-un livre, qui ne se doute même pas qu’il existe une langue française,
-une littérature française, veut pérorer ...
-
-—Gouverner la France!
-
-—Pourquoi pas? C’est un gouvernant. Avec le suffrage universel ...
-
-—Il a sa part de souveraineté ...
-
-—Une belle jambe!
-
-—Ça ne lit et ça n’a jamais lu que son journal, une feuille de chou ...
-
-—Voyons, voyons, quittons la politique! insista derechef Nantel.
-Vous me reprocheriez ensuite, et je me reprocherais moi-même tout le
-premier, de vous avoir laissés enfreindre un des principaux articles
-de notre règlement ... Il est temps d’ailleurs que j’aborde mon compte
-rendu ... Silence, messieurs, voyons! répéta Nantel en heurtant
-encore et vivement son couteau sur les flancs de son verre. Veuillez
-m’écouter.
-
-
-
-
-III
-
-
-Roger de Nantel, qui, à défaut de président,—les Salomoniens se
-passaient fort bien de ce personnage,—joignait à ses fonctions
-bisannuelles de secrétaire-trésorier de l’Association celles
-d’organisateur des banquets et de questeur, commençait son exposé,
-quand Magimier l’interrompit, pour se plaindre du bruit qui se faisait
-dans une salle contiguë. Ce bruit n’avait pas gêné nos convives, et ils
-ne s’en étaient même pas aperçus, tant que la conversation avait été
-générale. Maintenant qu’ils se taisaient pour ouïr un seul d’entre eux,
-on n’entendait plus que le brouhaha voisin.
-
-«Nantel! Ce n’est pas à nous qu’il fallait imposer silence, c’est à ces
-braillards ... C’est un repas de noce qui se donne là?
-
-—Ah! repas de noce est bon! s’écria Veyssières.
-
-—Superbe! lança un autre.
-
-—Ah! délicieux! Oui, un repas de noce!
-
-—Et quelle nopce, mes enfants!
-
-—Qu’y a-t-il de si risible là-dedans? Je ne comprends pas ... murmura
-Magimier interloqué.
-
-—C’est sans doute parce que vous êtes arrivé en retard, mon cher
-député, répliqua Nantel. J’ai omis de vous dire ce que je venais de
-raconter, ce que Margery m’avait appris ... qu’il y avait un dîner de
-femmes à côté du nôtre: les «Émancipées» donnent un banquet ...
-
-—Voilà la noce!
-
-—Quelle heureuse union!
-
-—Hyménée! Hyménée!
-
-—Mais vous auriez dû les inviter à se joindre à nous! s’écria
-Magimier. Ç’aurait été drôle, et la fête eût été complète.
-
-—Mon bon ami, si j’avais fait cela, vous n’auriez pas trouvé assez
-de pavés pour me lapider, repartit Nantel. Vous aimez la jeunesse, la
-fraîcheur, la verdurette ... Ça laisse à désirer de ce côté-là.
-
-—Qu’y a-t-il parmi ces femmes? demanda Chantolle.
-
-—J’ai aperçu, dit Nantel, la grosse Bombardier ...
-
-—Ah! ma voisine! fit Magimier.
-
-— ... Elvire Potarlot ...
-
-—Naturellement!
-
-—La présidente de la Ligue de l’Émancipation!
-
-—La plus enragée ...
-
-—Puis, continua Nantel, Nina Magloire, Stéphanie Lauxerrois ...
-
-—Celle qui signe Saint-Germain?
-
-— ... Katia Mordasz ...
-
-—La fameuse nihiliste!
-
-—Ah! Katia est de la partie! dit Veyssières.
-
-— ... Rose d’York, George Luce! la marquise de Maulmont ...
-
-—Ah! la marquise qui va s’encanailler ...
-
-—Il m’a semblé reconnaître au vestiaire Mme Latournette, interrompit
-Brizeaux.
-
-—Moi, je me suis rencontré dans les couloirs avec Zénobie Cherpillon,
-dit Jourd’huy.
-
-—Veinard!
-
-—Polisson, va!
-
-—Ah! Jourd’huy, mon ami, quelles délices, hein? Riche affaire!
-
-—Taisez-vous donc, blagueurs! Elle est maigre comme un clou.
-
-—Mais aussi quel décolletage! glapit Ravida. Je me suis croisé avec
-elle ...
-
-—Oui, décolletée jusqu’à l’ombilic! riposta Jourd’huy. Et avec cela
-des lunettes, des lunettes bleues!
-
-—Comme si les bas ne suffisaient point!
-
-—Tableau charmant!
-
-—Vision ineffable!
-
-—N’est-ce pas Zénobie Cherpillon qui s’est emparée de ce mot et le
-répète à satiété: «Mesdames, il n’y a que le nu qui habille bien?»
-
-—Non, Ravida, vous n’y êtes pas, mon bon, répliqua Chantolle. C’est la
-grosse Bombardier qui répète cela. N’est-ce pas, Magimier?
-
-—Je n’en sais rien du tout, moi!
-
-—Cette discrétion vous honore, très cher; mais c’est bien Mme
-Bombardier qui s’est attribué ce mot. Malgré ses tendances viriles
-et ses visées émancipatrices, elle est demeurée femme, Mme Angélique
-Bombardier, femme et coquette; elle n’abdique pas ... «Restons jolies,
-mesdames, restons jolies!» C’est encore un de ses mots.
-
-—J’aime mieux cela, dit Sambligny.
-
-—Moi également; ça me raccommode avec elle, ajouta Herbeville.
-
-—J’ai encore aperçu René d’Escars, c’est-à-dire Adélaïde Tabourin,
-reprit Nantel; Estelle de Bals aussi ...
-
-—Tout l’état-major de l’Émancipation, quoi!
-
-— ... Guillemine de Chastaing ...
-
-—La présidente des «Infécondes»!
-
-—La reine des bréhaignes! s’écria Chantolle. Qui n’est, fichtre, pas
-mal! ajouta-t-il avec un énergique et éloquent clappement de langue.
-Elle n’a guère plus de trente-cinq ans, et, ma foi, s’il ne dépendait
-que de votre serviteur ...
-
-—Chut! Chut! Taisez-vous, Chantolle! firent à la fois Veyssières et
-Sambligny. Écoutons!
-
-—Si l’on pouvait entendre leurs toasts!...»
-
-Des lambeaux de phrases arrivaient assez distinctement, en effet, aux
-oreilles des Salomoniens.
-
- * * * * *
-
-«On ne saurait trop répudier, citoyennes ...»
-
- * * * * *
-
-«Citoyennes!» C’est Elvire Potarlot qui parle, chuchota Veyssières.
-
-—Elle-même, répondit Chantolle. Aussi nous en avons pour un bout de
-temps ...
-
-—Chut! Chut! Écoutez donc!»
-
- * * * * *
-
-«...De lâches accusations ... d’odieuses menaces sans cesse proférées
-contre nous, des menaces comme celle-ci, que Fabre d’Olivet a osé
-lancer: «Si les femmes d’Europe ne se conduisent pas avec sagesse, le
-sort des femmes d’Asie les attend ...»
-
-—Oh! Oh!
-
-—Vous vous indignez et vous avez raison, citoyennes, bientôt
-électrices de notre libre et chère France ... Et cet autre, cet
-historien prétendu national, ce perfide insulteur de notre sexe, ce
-cynique Michelet, qui nous a traitées de «malades perpétuelles», qui
-déclare sans rougir que «l’homme doit nourrir la femme» ...
-
-—Oh! Oh! Jamais!
-
-—C’est humiliant ...
-
-— ... Vous ne voulez être les obligées ni les esclaves de personne, de
-l’homme surtout, et, encore une fois, citoyennes, vous avez raison: la
-femme doit se suffire à elle-même ...
-
-—Bravo! Oui! Oui!
-
-— ... Aussi quand nous voyons un publiciste comme M. Francisque Sarcey
-se joindre à l’insulteur Michelet, affirmer après lui que «les femmes,
-avec leurs larges hanches ...»—Nous les modifierons, nos hanches,
-messieurs, s’il ne faut que cela!—«les femmes sont faites pour mettre
-des enfants au monde, demeurer sédentaires à la maison ...
-
-—Oh! Oh!
-
-— ... «Prendre soin du ménage ...»
-
-—Et celles qui n’en ont pas?
-
-—Comme vous le dites très bien, citoyennes: Et celles qui n’ont pas de
-ménage, pas de famille? «Ce qui m’étonne, continue M. Sarcey,—que je
-continue, moi, à vous citer—ce qui m’étonne, c’est que les hommes qui
-se disent progressistes et pionniers de l’avenir, au lieu de plaindre
-les femmes, qu’une mauvaise organisation de la société oblige à sortir
-de leurs attributions, les en louent comme d’une conquête.»
-
-—Et c’en est une!
-
-—On veut nous ramener au foyer, toujours!
-
-—C’est-à-dire aux carrières!...
-
-—A l’esclavage!
-
-—A l’esclavage, c’est cela!
-
-—Mais nous ne nous laisserons pas ainsi refouler sous le joug,
-citoyennes! Au besoin, nous proclamerons la grève ... Car
-l’homme—jusqu’où ne va pas son audace!—l’homme prétend que nous
-n’avons pas les mêmes titres que lui pour occuper les emplois publics.
-Oui! Écoutez encore un chroniqueur en renom, M. Edmond Lepelletier.
-Il s’apitoye sur notre sort, celui-là, il daigne nous honorer de sa
-compassion ... «Pauvres femmes! écrit-il dans _le Radical_, sous son
-pseudonyme Jean de Montmartre. Ah! combien vous devriez maudire le jour
-où il vous monta au cerveau cette fièvre d’orgueil de vouloir être des
-demoiselles, des institutrices, des employées de la Ville ou de l’État!
-Le meilleur moyen de réagir, d’améliorer votre destinée, serait de
-renoncer à ces funestes rêves d’emplois administratifs ...»
-
-—Et de laisser la place libre à ces messieurs!
-
-—Belle malice!
-
-—Cousue de fil blanc!
-
-—N’est-ce pas, citoyennes, c’est assez clair? «Je vous dirai, comme
-Jean-Jacques Rousseau aux femmes de son temps, conclut M. Lepelletier,
-retournez à la nature, retournez au ménage!»
-
-—Ah! le ménage! Ça y est! Enfin!
-
-—C’est leur tarte à la crème!
-
-—Ils peuvent bien le faire eux-mêmes, le ménage, s’ils y tiennent tant!
-
-—Nous cloîtrer dans la maison, citoyennes, nous y vouer aux plus
-obscures et aux plus viles tâches, voilà le but de ceux qu’on a
-longtemps appelés nos seigneurs et maîtres ...
-
-—Oh! Oh!
-
-— ... «Bonne femme et bonne poule ont toutes deux la patte cassée,
-afin de ne pouvoir courir.» C’est un de leurs proverbes ... Les femmes
-d’Égypte ne portaient pas de chaussures afin de s’accoutumer à rester
-au logis ... Et la matrone romaine, l’épouse modèle: «Elle a gardé la
-maison et filé la laine» ...
-
-—Quelles sornettes!
-
-—C’est rococo!
-
-—Le monde a marché depuis ce temps!
-
-—Nous avons changé tout cela!
-
-— ... Ils ne cachent pas leur jeu, d’ailleurs; ils se vantent bien
-haut de leur dessein. Proudhon, l’infâme Proudhon, l’a dit: «S’il
-fallait choisir entre l’émancipation de la femme et sa réclusion, je
-préférerais la réclusion» ...
-
-—Mais il n’a pas eu le choix!
-
-—Il est franc, celui-là!
-
-— ... Le foyer, citoyennes, le ménage, la famille: voilà l’ennemi!
-Pas d’illusion à se faire ... Un des esprits les plus nets et les plus
-lumineux de notre époque, M. Jules Bois, nous en avertit dans son
-_Ève nouvelle_: «Tant que le foyer existera, la femme sera esclave.»
-Et, avec sa clairvoyance et sa précision habituelles, il ajoute: «La
-ménagère est aussi fatale à son sexe que la prostituée» ...
-
-—A la bonne heure!
-
-—Bravo! Bravo!
-
-—Voilà qui est parler!
-
-— ... Et encore, citoyennes, les prostituées protestent à leur façon
-contre l’ordre établi, contre la tyrannie de l’homme; tandis que les
-ménagères, les femmes dites d’intérieur et les mères de famille ...
-
-—Les pot-au-feu!
-
-—Les poules couveuses!
-
-— ... S’inclinent devant ce despotisme, subissent de plein gré ces
-affronts, cet odieux servage, et déshonorent notre sexe!...
-
-—Bravo! Bravo!
-
-—Bravo, Elvire!
-
-— ... Mais, hélas! ils sont rares, citoyennes, ceux qui ont le
-courage, l’élévation et la lucidité d’esprit de M. Jules Bois! Nos
-adversaires sont nombreux et puissants: nous aurions tort de nous le
-dissimuler. L’un d’eux, l’académicien François Coppée, n’écrivait-il
-pas, hier encore, que «la femme de l’avenir nous apparaît comme une
-sorte de pédante abondamment pourvue de brevets et de parchemins
-scolaires ...»
-
-—Oh! oh!
-
-— ... «ne parlant jamais que de ses droits, égale et même plus
-volontiers supérieure à son compagnon de chaîne, si elle n’a pas
-carrément opté pour l’union libre et ses cyniques conséquences; bref,
-une créature assez répugnante et tout à fait insupportable ...»
-
-—Oh! Oh!
-
-—C’est lui qui est cynique!
-
-—Répugnant!
-
-— ... «Tandis que nous autres, affreux retardataires, reprend M.
-Coppée, nous croyons que la femme est, par sa nature même, encore plus
-épouse qu’amante, et encore plus mère qu’épouse; nous estimons qu’elle
-n’est point faite pour les études et les professions contentieuses;
-nous demeurons convaincus qu’elle n’a rien à gagner à mener une
-existence dissipée en occupations extérieures ...»
-
-—Assez! Assez!
-
-— ... Vous le voyez, citoyennes, toujours la maison, la vie de
-famille, ne pas sortir, être tenues en laisse comme des esclaves ou des
-bêtes ...
-
-—C’est cela!
-
-— ... Et on nous accuse d’être le fléau de la France, la cause de
-sa déchéance et de sa perdition! Écoutez ce que dit de nous, dans
-le journal _le Soleil_, M. Jean de Nivelle, _alias_ Charles Canivet:
-«L’émancipation de la femme deviendra un agent très actif de la
-dépopulation: c’est fatal ...»
-
-—Eh bien, après?
-
-—Que nous importe!
-
-— ... «Quelle singulière société que celle où l’on verrait la
-confusion complète des sexes! s’écrie avec désespoir M. Canivet. Une
-société où tout le monde, mâles et femelles, se mettraient à bavarder
-sur les affaires publiques, et où, par suite de ces délibérations
-prolongées, il n’y aurait plus personne pour soigner la cuisine,
-ravauder les bas et raccommoder les chaussettes!»
-
-—Nous les ravauderons à tour de rôle avec ces messieurs!
-
-—A tour de rôle, mais oui!
-
-—Pourquoi toujours nous?
-
-—Évidemment, citoyennes, et vous avez touché du doigt la plaie!
-Pourquoi toujours la femme astreinte seule à ces basses œuvres? Est-ce
-que l’homme n’use pas comme nous ses vêtements, ne mange et ne boit
-pas aussi bien que nous, ne salit pas tout comme nous son linge,
-sa vaisselle et sa chambre? Eh bien, est-ce qu’il ne pourrait pas
-comme nous et aussi bien que nous recoudre ses boutons, repriser ses
-chemises, préparer le dîner, savonner et repasser le linge, laver les
-assiettes et balayer le plancher?...
-
-—Bravo!
-
-— ... En quoi déchoirait-il de partager cette besogne avec nous, de
-s’occuper, avec nous et comme nous, des soins à donner aux enfants, aux
-nouveau-nés; de leur entretien, leur élevage, leur nettoyage? Eh bien,
-en réponse à d’aussi raisonnables et équitables propositions, voilà
-qu’un singulier démocrate, un étrange et faux socialiste, qui signe «Le
-Solitaire», demande que «des Écoles d’allaitement pour hommes soient
-fondées» ...
-
-—Oh! oh!
-
-—Il est facile de se moquer ...
-
-—Ce n’est pas répondre ...
-
-—Tout le fardeau retombe sur nous: grossesse, accouchement,
-allaitement ...
-
-— ... Et, encore une fois, pourquoi toujours nous, citoyennes?
-Pourquoi toujours la femme ployée sous le faix, enchaînée au logis,
-humiliée, domestiquée, asservie, réduite à l’état d’animal ou de
-chose? Nous maintenir dans ce servage, dans cette géhenne et cet
-abrutissement, voilà le vœu, l’unique vœu de ces messieurs! Leur
-audace, je vous le disais il y a un instant, leur audace ne connaît
-pas de bornes. Écoutez les menaces de l’un d’eux, de M. Paul Dollfus,
-de _l’Événement_: «L’égalité des sexes engendrera la bataille, et,
-naturellement, la victoire sera du côté du biceps ...»
-
-—Nous en avons autant qu’eux, du biceps!
-
-—Nous le leur prouverons, s’il le faut!
-
-— ... Permettez-moi de continuer, citoyennes. «L’homme ayant vu ce
-qu’a produit l’égalité, fruit de la liberté, prendra ses précautions;
-il réintégrera les vaincues dans le gynécée, d’où elles n’auraient
-jamais dû sortir ...»
-
-—Oh! oh!
-
-— ... «Et, pour leur ôter à jamais toute idée d’égalité, on les mettra
-plusieurs dans le même, dans le même gynécée. Le féminisme aura ainsi
-trouvé son remède, son vrai remède: la polygamie. Une bonne cure de
-polygamie ...»
-
- * * * * *
-
-—«Mais parfait! superbe! exclama Ravida. C’est tout à fait ce que nous
-disons!
-
-—Ce que nous pratiquons!
-
-—Silence! Silence! Chut! grondèrent Sambligny, Veyssières et d’autres
-Sages. Écoutons donc!»
-
- * * * * *
-
-«...M. Paul Dollfus se fait l’écho, vous le remarquerez, citoyennes, de
-ce misérable Fabre d’Olivet, dont je vous parlais il y a un instant,
-et de bien d’autres ... La polygamie, oui, voilà ce dont on nous
-menace ... Mais si nous devons honnir de pareilles doctrines, vouer à
-l’opprobre et à l’exécration les lâches qui osent les émettre, que ne
-devons-nous pas dire des femmes qui se rangent parmi nos adversaires,
-des femmes qui trahissent leur propre cause, la cause sacrée des
-opprimées et des victimes? Car il y en a, citoyennes, il en existe,
-de ces félonnes! N’est-ce pas une femme qui signe Jean de Bourgogne
-et a eu le cynisme d’écrire, dans les _Matinées Espagnoles_, une
-revue dirigée par une femme cependant, par la célèbre madame Ratazzi
-ou de Rute: «En admettant que l’élément féminin s’impose jamais au
-Palais-Bourbon, il faudra, de toute nécessité, apporter certaines
-modifications au règlement, imposer diverses conditions à ces dames ...
-Il sera bon de ne pas les laisser souvent seules: elles se mangeraient!»
-
-—Oh! Oh!
-
-— ... Si c’est là l’opinion que nous avons de nous-mêmes, comment
-voulez-vous, citoyennes, que les hommes nous aient en estime et nous
-jugent dignes de prendre place à leurs côtés? «N’oublions pas que nous
-sommes et resterons le _sexe faible_! s’écrie une autre, Mme Sorgue,
-dans la _Revue de France_. La femme, comme l’a dit un de ses vrais
-amis, Michelet, est une malade ...»
-
-—Oh! Oh!
-
-—Drôle d’ami!
-
-—«...une malade; oui, hélas! UNE MALADE ...»
-
-—L’éternelle blessée!
-
-—Ah! oui, l’éternelle blessée!
-
-—Et «douze fois impure», n’oublions pas!
-
-—C’est vrai! Douze fois!
-
-—Pas une de moins!
-
-—«... UNE MALADE. Les charges écrasantes de la maternité lui
-constituent une psychologie spéciale, qui fait d’elle, surtout et avant
-tout, une instinctive, une impulsive, une sensitive, une ...»
-
-—Une pauvre machine détraquée!
-
-—Une déséquilibrée!
-
-— ... Si les femmes parlent d’elles-mêmes en ces termes ...
-
-—C’est une honte! Cette madame Sorgue ...
-
-—C’est elle qui est insensée!
-
-—Folle à lier!
-
-— ... Et Mme Séverine, citoyennes, elle, dont la plume féconde ...»
-
- * * * * *
-
-«Les voilà qui vont bêcher Séverine à présent! murmura Chantolle.
-
-—Presque toutes la jalousent et l’exècrent, comme jadis elles
-abominaient George Sand, répliqua Veyssières. Si vous voulez entendre
-dire du mal des femmes, ce sont les femmes qu’il faut écouter ...
-
-—Silence donc, Veyssières! Écoutez vous-même ...»
-
- * * * * *
-
-«...Elle n’en fait pas mystère, Mme Séverine; elle vous l’avoue sans
-vergogne, dans une de ses récentes chroniques du _Journal_: «Je suis de
-celles qui préfèrent, qui auraient préféré, pour la femme, seulement le
-titre de compagne; le rôle d’ombre doux et câlin, volontiers effacé,
-derrière le maître à tous redoutable, par soi seule asservi ...» Le
-MAÎTRE, elle le reconnaît ...
-
-—Oh! Oh!
-
-— ... Elle trouve «doux, bon et juste d’être aimée, protégée ...»
-
-—Protégée!
-
-—Oh! Oh!
-
-— ... JUSTE D’ÊTRE PROTÉGÉE!...
-
-—Oh! Oh!
-
-— ... Du reste, citoyennes, j’ai l’intention de vous demander de
-vouloir bien confirmer le blâme lancé parla Ligue de l’Affranchissement
-des Femmes, sur la proposition de nos éminentes sœurs d’armes, Mmes
-d’Estoc et Astié de Valsayre, contre Mme Séverine, pour avoir refusé de
-se battre en duel avec M. Mermeix, qu’elle avait outragé dans le _Gil
-Blas_, sous son pseudonyme de Jacqueline ...
-
-—C’est vrai! Oui! Oui!
-
-— ... Ce blâme a été rédigé en ces termes par le comité de la Ligue
-de l’Affranchissement: «Toute femme qui ne prend pas la responsabilité
-de ses actes et accepte qu’un homme se batte à sa place commet un acte
-d’infériorité. Tel est le cas de Mme Séverine dans l’incident qui a
-occupé toute la presse[3].» Comment pouvons-nous, en effet, affirmer,
-d’un côté, que nous sommes les égales de l’homme, et, de l’autre,
-exciper d’une prétendue infériorité et nous dérober vis-à-vis de
-lui? Il y a là une contradiction et aussi une couardise que je vous
-laisse le soin de qualifier, citoyennes. Remarquez d’ailleurs que
-l’ex-directrice du _Cri du Peuple_ est coutumière du fait, qu’elle
-aussi ressasse que «la femme doit être épouse et mère avant tout» ...
-
-—Le refrain de la ballade!
-
-— ... qu’elle s’était déjà pareillement dérobée, au mois d’août
-1885, lorsque le comité de la Fédération républicaine socialiste la
-sollicitait de poser sa candidature électorale. «Je suis restée trop
-femme, écrivait-elle alors, pour n’être pas de beaucoup au-dessous
-d’une tâche qu’une citoyenne plus virile accomplira certes mieux que
-moi ...» On ne pouvait se moquer de nous plus perfidement ...
-
-—Certes!
-
-—C’est évident!
-
-— ... Et elle se déclarait «vraiment indigne d’appartenir au sexe
-auquel nous devons Mme Astié de Valsayre» ...
-
-—Oh! Oh!
-
-—Conspuons Séverine!
-
-—A bas Séverine! A bas Séverine!»
-
- * * * * *
-
-«Ça t’apprendra, Séverine! murmura Chantolle. Voilà ce qu’on gagne à
-refuser de se rendre ridicule!»
-
- * * * * *
-
-Surexcitée, emballée, infatigable, Elvire Potarlot continuait, d’une
-voix fluette, une voix de castrat, mais suraiguë, très perçante, et qui
-arrivait distinctement aux oreilles des Salomoniens:
-
-«Il n’y a pas à s’illusionner, citoyennes, et il faut avoir le courage
-de le dire, de le proclamer bien haut: tant que l’homme et la femme,
-accomplissant tous deux et simultanément le même acte, aboutiront à
-des résultats essentiellement différents, tant que le mâle, égoïste,
-sensuel et cynique, ne recueillera que du plaisir là où sa compagne
-risque tous les embarras et les dangers de la conception, c’est-à-dire
-une griève maladie, de longues et cruelles souffrances, et la mort
-même ... non, citoyennes, il n’y aura pas d’égalité possible entre
-l’homme et la femme, parce qu’il n’y aura pas de justice pour celle-ci
-...»
-
- * * * * *
-
-«Ah çà! Est-ce qu’elle aurait la prétention, d’intervertir les rôles?
-insinua Sambligny. Est-ce qu’elle songerait à mettre le cœur à droite,
-la tête aux pieds, et l’homme enceinte?
-
-—C’est que ces dames en sont là, mon bon, répliqua Chantolle. Avec
-leur manie égalitaire, elles ne doutent plus de rien ...
-
-—Chut! Chut!»
-
- * * * * *
-
-«...Oh! je n’ignore pas, citoyennes, combien ces idées peuvent vous
-sembler prématurées, chimériques même! C’est un rêve, direz-vous. Mais
-Platon, le divin Platon, le plus grand des philosophes, l’a fait, ce
-rêve; c’est le sien, c’est l’identification de l’homme et de la femme
-sous le nom d’androgyne, et je n’ai pas à m’attribuer l’honneur de
-cette découverte. Une de nos plus célèbres devancières, la vaillante et
-victorieuse adversaire des Proudhon, des Michelet, des Auguste Comte,
-tous ces piètres penseurs et pitoyables républicains, la sagace et
-savante auteur de _La Femme affranchie_, Mme Jenny d’Héricourt, nous en
-avertit d’ailleurs et dans un superbe langage: «L’homme n’est qu’une
-femme enlaidie sous tous les rapports ...»
-
-—Bravo!
-
-—Très bien!
-
-—«...La femme seule renferme et développe le germe humain; elle est
-créatrice et conservatrice de la race ... Seule dépositaire du germe
-humain, elle l’est également de tous les germes intellectuels et
-moraux; elle est l’inspiratrice de toute science, de toute découverte,
-de toute justice; la mère de toute vertu.» La femme est tout, en un
-mot, pour Mme d’Héricourt; l’homme n’est rien, ne sert à rien,—pas
-même, citoyennes, pas même à féconder celle qu’il nomme sa femelle. «Il
-n’est pas bien sûr, déclare cette géniale dialecticienne, _il n’est
-pas bien sûr que le concours de l’homme soit nécessaire pour l’œuvre
-de la reproduction_; c’est un moyen qu’a choisi la nature; mais _la
-science humaine parviendra_, nous l’espérons, _à délivrer la femme de
-cette sujétion insupportable_[4].» Tel est aussi mon plus ferme, mon
-plus constant espoir, citoyennes. Et j’ai la joie de le voir partagé
-et soutenu par les plus judicieux et les plus profonds esprits de
-notre siècle. Résumant les travaux des premières doctoresses anglaises
-et américaines, M. Jules Bois ne nous a-t-il pas appris que c’est
-la brutalité de l’homme, _un coup de poing donné par l’homme sur le
-ventre de la femme_,—un coup de griffe donné aussi sans doute en même
-temps par tous les mâles sur les flancs de toutes les femelles,—_qui
-a provoqué le tribut de la menstruation; mais qu’un jour luira_,
-la science nous autorise à le croire, _où ce tribut cessera d’être
-payé_[5]? Voilà, citoyennes, ce qui me soutient et me console, ce qui
-doit nous réconforter toutes; voilà l’étoile qui me guide, le noble
-but de libération où toutes nous devons tendre ...
-
-—Bravo!
-
-— ... Quant à moi, je ne me lasserai pas de lutter ...
-
-—Bravo, Elvire!
-
-—Vive Elvire! Bravo!
-
-— ... Je ne me lasserai pas de lutter contre cette ancienne moitié
-de nous-même, devenue notre exploiteur, notre tyran ... Dans quelques
-semaines, citoyennes, nous fêterons l’arrivée parmi nous de Mrs
-Simpson, la digne successeur de Victoria Voodhal, fondatrice de la
-_Société de l’amour libre_ ... Nous n’en sommes pas là encore, nous,
-infortunées femmes de France! Nous n’osons, nous ne pouvons réclamer
-que la liberté du divorce,—le divorce par consentement mutuel, ou,
-plus simplement encore et selon le postulat des plus autorisées d’entre
-nous, le divorce par la volonté d’un seul des époux ...
-
-—Bravo!
-
-— ... De même que, pour se marier, on n’est point tenu de faire
-connaître les motifs qui vous poussent à prononcer le oui décisif et
-solennel, de même, pour se démarier, pour divorcer, nul ne devrait être
-contraint d’invoquer et de révéler les causes de sa désunion ...
-
-—Bravo!
-
-— ... C’est clair comme le jour. Et c’est par ce vœu, ce vœu aussi
-légitime que modeste, que je terminerai, citoyennes, c’est la
-suppression de cet arbitraire, l’anéantissement de cette anomalie et
-de cette tyrannie, que je vous propose d’acclamer; c’est à la liberté,
-à la liberté pleine et entière du divorce, que je vous convie de boire!»
-
- * * * * *
-
-«Mais rien ne nous empêche de nous y associer, à ce vœu si modeste,
-observa Ravida.
-
-—Au contraire!
-
-—Comme ça se rencontre!
-
-—A la liberté du divorce! Au divorce par consentement mutuel!
-
-—Par consentement d’un seul même! J’te crois, que j’y bois! murmura
-Sambligny. Ah! fichtre!
-
-—Qui donc prétendait que nous n’étions pas d’accord avec ces dames?
-
-—Selon moi, expliquait durant ce temps Lesparre à Herbeville, le
-divorce ne deviendra une chose juste, admissible et pratique, que le
-jour où l’homme pourra renvoyer sa femme dans le même état qu’il l’a
-prise, c’est-à-dire vierge ...
-
-—En supposant que ...
-
-—Bien entendu! en supposant que ... Actuellement, elle n’a plus la
-même valeur lorsqu’on la rend: c’est comme une marchandise qui aurait
-subi un déchet ...»
-
- * * * * *
-
-Cependant l’ovation «prolongée» qui avait suivi le discours de Mme
-Elvire Potarlot venait de prendre fin, et une autre voix maudissait à
-son tour, dans la salle voisine, le barbare despotisme du sexe laid.
-
-«...Avec le plus astucieux acharnement, il s’est appliqué à nous
-confiner, nous emprisonner ... le fardeau de la maternité, le soin des
-enfants ... les répugnantes corvées du ménage ...»
-
- * * * * *
-
-«Vous devez reconnaître cette voix, Magimier? lança Chantolle. C’est
-celle de votre séduisante voisine Angélique, Mme Bombardier!
-
-—Vous croyez?
-
-—Oui, je crois, mon ami, et vous en êtes sûr, vous!
-
-—Silence donc, Chantolle! Écoutons!»
-
- * * * * *
-
-Il était d’autant plus nécessaire de ne faire aucun bruit que la
-nouvelle oratrice, au lieu de la voix suraiguë d’Elvire Potarlot, ne
-possédait qu’un ton de fausset, une sorte de glapissement aigrelet,
-nasillard et pleurard, de portée restreinte.
-
-«Durant des siècles et des siècles, la pauvre opprimée ... déclarée
-indigne de gérer les affaires publiques ... n’ayant que des devoirs et
-aucun droit, traitée en mineure, en irresponsable ... piétinée, écrasée
-par ses bourreaux ...
-
-—A bas les hommes!
-
-—A bas! Oh! oh!
-
-— ... Ménagère ou courtisane, servante ou prostituée, voilà ce que
-l’homme a fait de la femme, voilà, mesdames ...»
-
- * * * * *
-
-«Ah! ce n’est plus citoyennes!» chuchota Veyssières.
-
-«...Comme il la comprend et la veut ... toujours à son service ... pour
-ses besoins et son agrément ...
-
-—Guerre aux hommes!
-
-—A bas! A bas!
-
-— ... Même aujourd’hui, après tant d’efforts ... les salaires
-attribués à la femme, dans les ateliers, les administrations, partout,
-sont des plus chétifs, absolument dérisoires ... C’est afin toujours de
-la tenir asservie, de pouvoir faire d’elle, en toute occasion, selon
-son caprice ...
-
-—Oui! C’est cela!
-
-—Bravo! Bravo!
-
-—A bas les hommes!
-
-— ... Mais leur règne, le règne de ces oppresseurs, de ces exploiteurs
-et persécuteurs ... oui, mesdames, touche à sa fin ... Fini!... L’aube
-a lui ...
-
-—Bravo!
-
-—Ah! Ah! Ah!
-
-—Bravo! Bravo!
-
-— ... Et je lève mon verre en l’honneur de cette libération, je bois
-... je bois ... et à l’émancipation complète et prochaine de la femme!»
-
- * * * * *
-
-«Mais nous aussi! Nous _idem_! Mais de tout cœur! s’écrièrent en
-pouffant de rire et en applaudissant les disciples de Salomon.
-
-—Nous ne désirons que ça!
-
-—Demandons-leur donc, insinua Veyssières, si l’émancipation de la
-femme ne signifie pas sa prostitution, quelle différence ...
-
-—Taisons-nous! Pcht! Pcht! En voici une autre!»
-
- * * * * *
-
-Celle-là avait la voix plus grêle encore que celle de Mme Angélique
-Bombardier, et on ne percevait que des lambeaux de phrases:
-
-«...La citadelle du mariage ... la saper sans relâche, la démolir ...
-Car l’homme veut une domestique, non une compagne, une bonne à tout
-faire, une esclave ...»
-
- * * * * *
-
-«Qui donc tient le crachoir? demanda irrévérencieusement Jourd’huy.
-
-—Je ne sais pas, fit Veyssières avec un haussement d’épaules.
-Peut-être Mme Cherpillon ...
-
-—Non ... plutôt Mme Magloire, répliqua Brizeaux.
-
-—Silence! Silence! Chut!»
-
- * * * * *
-
-«...La femme qui se marie se donne un maître, elle s’avilit ...
-
-—Bravo! C’est cela!
-
-— ... Elle s’avilit ... Comparaître devant l’écharpe d’un maire et
-l’étole d’un prêtre ... Jurer soumission et obéissance ...
-
-—Oh! Oh! Obéir! Oh!
-
-—A bas les hommes!
-
-— ... Un maître, un tyran ... Tant que vous maintiendrez le foyer, la
-famille, l’union légale ... rien de fait ... Aussi cette forteresse
-... _Delenda Carthago!..._ Cette union, c’est l’asservissement ... Je
-bois à la suppression du mariage!»
-
- * * * * *
-
-«Et moi donc! soupira Sambligny. Ne vous mariez pas! c’est ce que je
-dis toujours à mon personnel ...
-
-—Nous aussi, nous buvons ... Nous tous! Mais comment donc! Mais
-enchantés!... clamèrent en s’esclaffant les Salomoniens.
-
-—Comme nous marchons bien de conserve avec ces dames! ajouta Roger de
-Nantel. On jurerait que nous nous sommes donné le mot, que nous faisons
-campagne ensemble!
-
-—Eh oui!
-
-—Tout ce qu’elles réclament, c’est également ce que nous voulons, ce
-que nous avons déjà, nous, ce que nous mettons en pratique, observa
-Ferrero.
-
-—Et on parle de la guerre des sexes! s’écria Chantolle.
-
-—Mais jamais plus délicieuse harmonie, plus touchant accord ...
-
-—Plus intime union n’a régné ...
-
-—Taisons-nous, Ravida! Pcht! Pcht!»
-
- * * * * *
-
-Une voix douce, argentine et musicale, lente, caressante et dolente,
-avait succédé aux maigres et imperceptibles tremolos de la précédente
-oratrice.
-
- * * * * *
-
-«Celle-là, c’est Mme de Chastaing, annonça Veyssières.
-
-—C’est donc au nom des «Infécondes» ...
-
-—Chut! Chut! Du silence!»
-
- * * * * *
-
-«...Nous aussi, nous sommes des vôtres, mesdames! Et comment n’en
-serions-nous pas? N’est-ce pas la Ligue de l’Affranchissement des
-Femmes, qui, par la voix si autorisée de son secrétaire, Mme Astié
-de Valsayre, et par celle de ses non moins éminentes déléguées, Mmes
-Charrière et Louvet, a le mieux formulé nos principes et résumé
-notre programme? «L’état social actuel donne à la femme _le droit de
-l’avortement_, et il y a, en conséquence, lieu d’acquitter toutes les
-accusées,—toutes les accusées d’infanticide,—qui sont des victimes,
-et non des coupables[6].» Voilà parler, mesdames! Et ces mêmes fortes
-et grandes paroles, je les retrouve ailleurs encore, dans les bouches
-les plus éloquentes, les plus écoutées ... L’amour, comme le constate
-si ingénument et si sincèrement Mlle de Bovet, dans ses _Confessions_,
-n’est qu’une chose «assez insipide et passablement malpropre»,
-répulsive à toute créature d’élite, qui ne peut convenir qu’aux êtres
-inférieurs, «à ma chienne Lola, surnommée Montès, à cause de sa
-légèreté de mœurs ...»
-
- * * * * *
-
-«Dis donc, toi! N’en dégoûte pas les autres! grommela Jourd’huy.
-
-—Si c’est ainsi qu’elles apprécient l’amour ...
-
-—Nous ne risquons rien, nous, de ...
-
-—Ah! je t’en ficherai, des créatures d’élite!
-
-—Plutôt les gotons et les souillons!
-
-—Elle ne doit ni boire ni manger, celle-là, pour ne pas ressembler à
-sa chienne!
-
-—Ni marcher, ni dormir, ni respirer ...
-
-—Écoutez donc! Pchtt!»
-
- * * * * *
-
-«...La fécondité, si appréciée chez les femelles des animaux, est,
-chez les femmes, un malheur redouté. Voilà un fait général, certain,
-indéniable ... L’homme, toujours égoïste et toujours privilégié,
-ne s’inquiète nullement des grossesses. «Ce n’est pas lui qui
-écope», selon la familière expression de la plus spirituelle de nos
-romancières. Mais la femme, elle, victime de l’implacable fatalité ...
-Ah! mesdames, comme je comprends bien cette tristesse qui pèse sur
-le sort de la femme! Le rire est le propre de l’homme,—de l’homme,
-toujours sans idéal, toujours matériel, terre à terre, rampant et
-grossier ...
-
-—Bravo! A bas les hommes!
-
-— ... Laissons-le-leur, ce rire, indice de leur infériorité, et dont
-l’absence fait notre éloge, à nous, et nous honore ... Le Christ n’a
-jamais ri ... Le rire est partout preuve de bassesse ... Aussi est-ce
-avec une exultante fierté que nous constatons, mesdames, que les femmes
-écrivains ne tombent jamais dans le comique, qu’aucune d’elles ne
-s’abaisse à ce point ... Elles ignorent le rire: quel plus bel éloge
-peut-on leur décerner?... Toujours grave, digne, sérieuse, distinguée,
-chaste, moralisatrice, la femme laisse à son rival, à l’homme, les
-obscénités et immondices d’un Rabelais ou d’un Montaigne, d’un Brantôme
-ou d’un Saint-Simon, de La Fontaine et de Diderot, de Molière et de
-Voltaire, ces deux vils insulteurs du sexe de Jeanne d’Arc ...
-
-—Bravo! Bravo!
-
-— ...Notre littérature, à nous, toujours respectueuse des lois du bon
-ton et de la bienséance, est indemne de toutes ces souillures ...»
-
- * * * * *
-
-«As-tu fini! exclama Chantolle en haussant les épaules. Elle nous
-bassine, cette Philaminte, épouse de Chrysale ...
-
-—Une raseuse!»
-
- * * * * *
-
-«...Ah! c’est que, pour nous, mesdames, la vie n’est pas chose risible
-et plaisante! Un dur chemin, semé d’ornières et de fondrières ...»
-
- * * * * *
-
-«Si tu crois, ma pauvre biche, murmura Ravida, que tes jérémiades vont
-changer quelque chose à ce chemin!
-
-—Prends-le donc comme il est, et fiche-nous la paix!» ajouta Jourd’huy.
-
- * * * * *
-
-«...La femme, à qui la nature a traîtreusement assigné le rôle
-maternel, qui n’enfante que dans la douleur, est toute désignée ...
-Nous seules, mesdames ... connaissons par expérience ... tout ce qu’il
-y a d’amertume et de deuil dans l’existence ...»
-
- * * * * *
-
-«Assez! Assez! s’écrièrent simultanément Magimier, Lesparre et Ferrero.
-
-—Oh! oui, assez! répétèrent de tous côtés les Salomoniens.
-
-—Laissons ces dames, lasses d’enfanter, dit Sambligny, et qui
-voudraient que ce fût notre tour ...
-
-—Pour rétablir l’équilibre!
-
-—Ah! elle est bonne, celle-là!
-
-—C’est toujours nous qui avons la meilleure part ...
-
-—Et elles, toujours une araignée dans le plafond!
-
-—Veyssières! fit Chantolle. Vous avez vu ce que dit à ce propos Edmond
-de Goncourt dans un des derniers volumes de son _Journal_? «C’est bien
-restreint le nombre des femmes qui ne méritent pas d’être enfermées
-dans une maison de fous.»
-
-—Ce que confirme l’ancien proverbe: «La plus sage est la moins folle»,
-riposta Ravida.
-
-—Et ce que confirme surtout la médecine, ajouta Jourd’huy: l’hystérie
-est tellement répandue ...
-
-—Fichtre oui! dit Nantel.
-
-—Toutes, des névrosées!
-
-—Des malades! Elles ont beau protester: c’est Michelet qui a raison!
-conclut Sambligny.
-
-—Moi, les femmes, je ne m’occupe que de leur plastique, pas d’autre
-chose, déclarait pendant ce temps Magimier à son voisin Lesparre.
-
-—Il y en a si peu de belles! soupira celui-ci.
-
-—Savez-vous ce que devrait faire le gouvernement, Lesparre? interjeta
-Chantolle de son ton gouailleur. Il devrait réaliser le vœu de
-Théophile Gautier: forcer toute femme atteinte et convaincue de beauté
-notoire à se montrer au moins trois fois par semaine sur son balcon,
-pour que le peuple ne perde pas tout à fait le sentiment de la forme et
-de l’élégance. Voilà qui vaudrait mieux que de prêcher à la foule des
-turlutaines et des mensonges, comme la liberté et l’égalité ...
-
-—Et aux femmes la concurrence avec l’homme!
-
-—La haine du mâle!
-
-—La révolte contre le maître!
-
-—Contre la nature!
-
-—Eh bien, non, mes bons amis, ce n’est pas cela que devrait faire
-le gouvernement! s’écria Jourd’huy. Il y a mieux que cela! Car, en
-effet, je reconnais avec vous que le nombre des belles femmes est bien
-insuffisant ...
-
-—Oh oui!
-
-— ... Et que si l’on pouvait l’augmenter ... Ce qu’il faudrait,
-c’est fonder des maisons d’éducation où les jeunes filles seraient
-admises dès l’enfance, et où l’on s’occuperait de les façonner, de les
-embellir, de les assouplir, de les engraisser; où on les initierait à
-tous les jeux et à tous les perfectionnements de l’amour ...
-
-—Comme à Corinthe!
-
-—A Milet, à Lesbos, dans toute l’ancienne Grèce.
-
-—Ils s’y entendaient, ceux-là!
-
-—Ah! les Grecs! Le premier des peuples! Toute notre civilisation vient
-d’eux ...
-
-—Aucun ne les a surpassés ni dans les arts, ni en poésie, ni en beauté
-...
-
-—Mais encore aujourd’hui, au Japon, c’est ce qui a lieu, dit
-Lesparre. Outre les maisons de thé, il y a des collèges d’amour ...
-
-—Très chic, les Japonais!
-
-—S’entendant en plaisirs ...
-
-—Ayant l’intelligence de la vie, de la volupté ...
-
-—Possédant des goûts très raffinés ...
-
-—Dans ces établissements, continuait Jourd’huy, les laides, les mal
-bâties, toutes celles que dame Nature a peu favorisées, ne seraient pas
-oubliées. Non, ne méprisons personne, sachons tirer parti de tous les
-éléments et de toutes les facultés. Les laides, on les mettrait à la
-cuisine, on leur enseignerait le blanchissage, le repassage, la couture
-...
-
-—La propreté!
-
-—D’abord!
-
-—Ce qui manque le plus à nos brillantes amazones!
-
-—Il paraît!
-
-—C’est par la crasse, selon le mot de Charles Mismer, qu’elles se
-distinguent ...
-
-—Frédéric Soulié aussi l’a dit.
-
-—Et Jules Janin: «Bas bleu, c’est-à-dire bas sale», écrivait-il ...
-
-—Ce qui prouve ...
-
-—Oui, la propreté avant tout!
-
-—Voilà comment nous comprenons la femme, nous autres! exclama Ravida.
-
-—Ah! tu veux te révolter, vile esclave!
-
-—Ah! tu aspires à t’émanciper, citoyenne!
-
-—Les Japonaises, quelles femmes! dégoisait de son côté l’ingénieur
-Lesparre. J’en ai tâté ... Ah! mes amis, je ne vous dis que ça! Une
-grâce, un charme, une souplesse, un enlacement, un brio, une science,
-une maestria, un doigté, un velouté ... Prodigieux! Incomparable!
-
-—Assez, Lesparre!
-
-—Arrêtez-vous!
-
-—Vous nous faites ... monter l’eau à la bouche!
-
-—Dites donc, Nantel, est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de nous
-dénicher une de ces merveilles? Il doit bien y avoir quelques
-Japonaises dans Paris!
-
-—J’appuie la motion de Sambligny, opina Herbeville.
-
-—Moi aussi, déclara Ferrero.
-
-—Nous tous l’appuyons.
-
-—Vous entendez, Nantel?
-
-—Je ne demande pas mieux, mes très chers: je ferai des démarches en
-conséquence ... Mais si vous vouliez bien maintenant me laisser parler?
-Que je vous dise où nous en sommes ... L’heure s’avance ...
-
-—Nantel a la parole! annoncèrent Brizeaux et Ravida.
-
-—Silence! Silence!
-
-—La parole est à M. le secrétaire-trésorier! articula solennellement
-Veyssières.
-
-—Avant tout, messieurs, j’ai à vous remettre la liste de nos clientes,
-la nouvelle liste, dit Nantel, qui tira de sa poche et commença à
-distribuer entre les convives de menus cahiers, composés de quelques
-feuilles, et faciles à dissimuler dans un carnet ou un porte-cartes.
-C’est moi-même, poursuivit-il, qui ai non seulement dressé, mais
-autographié cette liste, ainsi d’ailleurs que j’avais pris soin de le
-faire l’an passé. Il n’en existe pas d’autres exemplaires que ceux-ci,
-et vous n’avez aucune indiscrétion à redouter ...
-
-—Nous vous voterons des félicitations, Nantel! interrompit Brizeaux.
-
-—Une couronne civique! dit d’Amblaincourt.
-
-—Nous vous élèverons une statue! renchérit Veyssières.
-
-—Le plus tard possible, n’est-ce pas? reprit Nantel. Comme vous le
-constaterez, le nombre de nos associées—laissez-moi appeler ces dames
-de ce nom un peu ambitieux peut-être, et qu’elles ne justifient que
-passagèrement, mais qui n’en est que plus flatteur pour elles ... et
-pour nous;—le nombre de nos associées s’est accru de onze, et ce
-renfort est tout entier compris dans la première catégorie, celle du
-prix le moins élevé, la catégorie à cinq francs.»
-
-La liste, qui était disposée par colonnes et sous forme de tableau, se
-trouvait effectivement divisée en catégories ou sections, au nombre de
-trois, et c’étaient les chiffres 5, 10 et 20 qui, inscrits en travers,
-au milieu d’une ligne, établissaient ces démarcations.
-
-Dans la première colonne se lisait le nom des associées,—puisque
-associées il y a; dans la seconde, leur adresse; dans la troisième, les
-jours et heures auxquels elles étaient visibles; dans la quatrième,
-leur signalement et leurs particularités physiques et morales ou
-immorales.
-
-Le livret débutait ainsi:
-
- ══════════╤══════════════════════╤═════════════════════════════════╕
- │ │ │
- Morel │Rue de Provence, 151. │ Tous les jours jusqu’à │
- │ │4 h. (Les dimanches exceptés: │
- │ │cette exception est de │
- │ │règle générale et s’applique │
- │ │à tous les paragraphes suivants.)│
- │ │ │
- Thiébault │Rue de Suresnes, 69. │ Mercredis et samedis soir, │
- │ │à partir de 9 h. │
- │ │ │
- Lucy │Rue Bleue, 92. │ Tous les jours jusqu’à │
- │ │5 h. │
- │ │ │
- │ │ │
- Palmyre │Rue Pigalle, 41 bis. │ Tous les jours de 2 h. à │
- │ │7 h. │
- │ │ │
- │ │ │
- Duval │Rue Lavoisier, 52. │ Tous les jours après-midi. │
- │ │ │
- │ │ │
- │ │ │
- Irma │Rue Baudin, 70. │ Mardis et vendredis de │
- │ │3 h. à 7 h. │
- │ │ │
- Fanny │Rue Lamartine, 58. │ Tous les jours jusqu’à │
- │ │5 h. │
- Etc. │ │ │
-
- ══════════╤═══════════════════════════════════════════╕
- │ │
- Morel │ Jeune, boulotte, blonde; jolies mains; │
- │belles dents (pas fausses); bonne fille; │
- │trop causeuse. │
- │ │
- Thiébault │ Jeune, petite, mince, brune; très │
- │passionnée; pied d’enfant. │
- │ │
- Lucy │ Jeune, blonde; forte poitrine; hanches │
- │accentuées; taille fine; beaucoup │
- │d’entrain et de bagou. │
- │ │
- Palmyre │ Négresse, mûre; taille et ampleur │
- │moyennes; bébête; lourdaude; grande │
- │fumeuse et buveuse d’absinthe. │
- │ │
- Duval │ Trente ans; brune; très forte poitrine, │
- │mais taille épaisse; l’air toujours │
- │endormi (alcoolique??) │
- │ │
- Irma │ Mûre, grande, svelte, brune; très │
- │gaie. │
- │ │
- Fanny │ Mûre, mince, élancée; très belle │
- │chevelure rousse (pas teinte). │
- Etc. │ │
-
-«Je me suis mis en relation, comme l’an dernier, avec Mme de
-Saint-Géran, l’excellente madame de Saint-Géran, de la rue Tronchet,
-expliquait Nantel; je suis allé voir aussi une certaine dame Cardinet
-...
-
-—Cardinal?
-
-—Non, Chantolle. Cette personne n’a pas de filles, que je sache,
-de filles à elle, j’entends, et elle se nomme réellement et tout
-simplement Cardinet ... Ces honorables négociantes ou courtières ont
-naturellement tendance à vous faire prendre des articles très chers;
-elles les surfont et les exagèrent à plaisir; mais j’ai su résister à
-ces prétentions déraisonnables et je n’ai retenu que cinq des numéros
-qu’elles m’ont proposés: une petite brune, ayant de très beaux yeux
-noirs, Mme Peyrade, Clara Peyrade, 15 bis, rue de Maubeuge ...»
-
-A ces mots, le député Magimier redressa la tête: ce nom et cette
-adresse avaient été prononcés tout à l’heure devant lui, sur la
-terrasse du café ... Oui, c’était bien cela: Clara Peyrade ... de
-grands yeux noirs ...
-
-«Je la connais, cette recrue, fit-il. Elle a deux toquades: elle exècre
-les Américains, pour les avoir fréquentés de trop près, et elle traite
-tous les hommes de mufles.
-
-—Ça nous est égal, pourvu que le physique nous plaise, riposta
-Herbeville.
-
-—A part ses yeux, c’est l’insignifiance même, reprit Magimier.
-
-—Si elle possède des talents ...
-
-—Ça, je l’ignore; mais elle n’a rien d’attirant: elle est petite,
-pâle, maigrichonne ... Vous avez la rage, Nantel, de toujours nous
-fourrer des femmes maigres!»
-
-Roger de Nantel de protester aussitôt:
-
-«Je m’efforce de vous contenter tous! Et ce n’est pas facile, ah!
-sapristi, non! Peut-on dire ...
-
-—Magimier a tort de se plaindre, insinua d’Amblaincourt. Nous vous
-savons tous gré, Nantel ...
-
-—Ce sacré Magimier!
-
-—Jamais content!
-
-—Nous verrons, mon cher, quand ce sera votre tour de remplir les
-fonctions de secrétaire et de sergent recruteur! Ah! je vous y
-attends! Nous verrons comment vous vous en tirerez! Moi qui m’ingénie
-à en trouver pour tous les goûts, protestait Nantel, dans tous les
-quartiers, afin de vous épargner de trop longs dérangements ...
-
-—Mais oui!
-
-—Ainsi, vous m’avez demandé une rousse de plus; eh bien, il y en a
-deux ...
-
-—Nul plus que moi ne rend justice à votre dévouement et à vos mérites,
-Nantel, interrompit Magimier; si je vous ai froissé, c’est malgré moi,
-croyez-le ...
-
-—La rage de choisir des femmes maigres! D’abord, je n’ai aucune rage,
-mon cher, absolument aucune! Je tâche de m’inspirer de l’intérêt
-collectif, de concilier tous les désirs, toutes les exigences ...
-Comment les aimez-vous donc, les femmes? Comment vous les faut-il?
-
-—Je suis pour les belles femmes, répliqua le député.
-
-—Qu’appelez-vous belles femmes? Expliquez-vous!
-
-—Le mot se comprend de lui-même, et tout le monde sait ce qu’on entend
-par «une belle femme», dit Magimier. C’est tout le contraire de ces
-petites sauterelles ... Une belle femme est grande, forte, grasse, bien
-portante ...
-
-—La santé avant tout, effectivement, la santé et la jeunesse! opina le
-sénateur Brizeaux. Et de la gorge! Vous vous rappelez le mot de Louis
-XV à propos de la jeune Marie-Antoinette?
-
-—Non. Allez-y! cria Chantolle.
-
-—Lorsque le secrétaire d’ambassade Bouret vint annoncer à Louis XV
-l’arrivée à Strasbourg de l’archiduchesse Marie-Antoinette, qui allait
-devenir Mme la Dauphine, le roi lui demanda comment il avait trouvé
-cette princesse. «Sire, elle est charmante, répondit-il. Elle a de
-très beaux yeux, un teint d’une fraîcheur ...—Et la gorge?— ... Le
-front imposant, les sourcils ...—Et la gorge? A-t-elle de la gorge?
-interrompit de nouveau le roi.—Sire, je vous assure que je n’ai pas
-pris la liberté de porter mes regards jusque-là.—Vous êtes un sot,
-Bouret; c’est toujours par là qu’il faut commencer, c’est ce qu’il y a
-de plus important ...»
-
-—Pas bête!
-
-—Je suis heureux de me rencontrer avec un monarque doué d’une aussi
-profonde expérience, dit Magimier.
-
-—Et aussi avec un de nos premiers écrivains, avec Jean-Jacques, qui
-avouait, à l’occasion de Mme d’Épinay, plate comme une planche à pain,
-qu’«une femme sans tetons ...»
-
-—Oh! pas de gros mots, Chantolle! implora Ravida.
-
-—Ce n’est pas moi qui parle, c’est ce malotru de Jean-Jacques: «Une
-femme sans tetons n’est pas une femme pour moi!»
-
-—Parfait! Vive Jean-Jacques! cria Magimier.
-
-—A la bonne heure!
-
-—Moi, je suis comme Magimier: j’aime la chair, je n’en disconviens pas
-...
-
-—Moi aussi, mon cher sénateur, repartit Ravida. Malheureusement, les
-neuf dixièmes des femmes d’aujourd’hui ont l’air de ne pas avoir un
-brin de force, un souffle de vie. Ce n’est pas capitonné, ça manque
-d’ampleur et de relief, c’est chétif, anémié, maladif et malsain.
-Ça pose pour les délicates, les langoureuses, les vaporeuses, les
-éthérées, les esthètes, les intellectuelles ... As-tu fini! Comme vous
-le disiez il y a un instant, sénateur: la santé avant tout. Vivent les
-femmes bien portantes, riches de sein et solides au poste!
-
-—Bravo, Ravida!
-
-—Les femmes où tous les attributs du sexe sont copieusement accusés,
-ajouta Jourd’huy.
-
-—Et se détachent en vigueur, selon une expression du métier, reprit le
-peintre Ravida.
-
-—Le style, c’est l’homme; mais le corset, c’est la femme! glapit
-Sambligny.
-
-—Le corset ... et la _tournure_! compléta Jourd’huy.
-
-—Oui! et la _tournure_!
-
-—Le mérite de la femme, sa vocation, si je puis m’exprimer ainsi ...
-
-—Vous pouvez, Magimier!
-
-— ... sa vocation, c’est d’être grasse!
-
-—Très bien! Très bien!
-
-—Tous les vrais mâles sentent cela, le comprennent ...
-
-—Les petits seins des jouvencelles, ce ne sont que pommes vertes, a
-fort congrument noté je ne sais plus quel poète:
-
- Et la grande Déesse aux yeux impurs,
- Cypris, n’aime que les fruits mûrs!
-
-—C’est cela, Chantolle! Parfait!
-
-—Et tenez, messieurs! poursuivit Chantolle. Il y a aussi une remarque
-de Balzac ... un mot bien typique: «Les femmes grasses, elles n’ont
-qu’à se montrer, elles triomphent!»
-
-—Eh oui! Très vrai! Bravo!
-
-—Vous entendez, Nantel? Faites bien votre profit de ce que nous
-disons, mon ami, insinua Magimier.
-
-—Quant à moi, hasarda Veyssières, je ne déteste pas une élégante
-sveltesse, une certaine souplesse ...
-
-—Mais, messieurs, revenons à notre liste! Consultez la liste! objecta
-Nantel. Voyez combien peu de clientes minces vous avez par rapport aux
-grasses. Et cependant, les minces se trouvent bien plus aisément ...
-
-—Ce qui vous démontre clair comme le jour que les grasses—les grasses
-jeunes—doivent faire prime! déclara Sambligny.
-
-—Cela est tellement vrai, messieurs, dit Brizeaux, que dernièrement,
-dans une enquête que j’étais chargé de faire à la Préfecture de police,
-on me montrait un relevé statistique et comparatif des habituées de cet
-établissement, classées en filles maigres, c’est-à-dire ne dépassant
-pas certain poids—soixante-dix kilos, pour préciser,—et en filles
-grasses, c’est-à-dire dont le poids est supérieur à ce chiffre: eh
-bien, on n’en compte que dix grasses pour cent maigres.
-
-—Puisque les maigres sont bien plus nombreuses, interrompit Chantolle,
-il n’y a rien d’étonnant ...
-
-—Pardon, attendez! reprit Brizeaux. Il y a une autre raison que
-celle du nombre. Si les femmes grasses échappent pour la plupart à la
-police des mœurs, si, pour la plupart, elles n’ont pas besoin de tant
-se démener et s’exposer, pour vivre, et de recourir ainsi à la basse
-et affichante prostitution, c’est évidemment qu’elles ont moins de
-peine à se procurer des amateurs, bien moins que les femmes maigres.
-Presque toujours, ainsi que me le racontait le chef du service des
-mœurs, M. Barlier, quand une femme grasse,—et pas trop vieille, bien
-entendu,—au lieu de vivre tranquillement chez elle, aux frais de
-ses amis et connaissances, a affaire à ladite police, c’est qu’elle
-possède une tare secrète: c’est une incorrigible alcoolique, par
-exemple, ou bien elle est tombée sous la coupe d’un souteneur brutal,
-tracassier et imbécile, qui l’exploite mal, au détriment de ses propres
-intérêts. Mais, en thèse générale et en résumé, une femme grasse ...
-non seulement ce que notre ami Magimier appelle «une belle femme», mais
-une femme grasse, simplement, une femme de poids, réussit bien mieux et
-bien plus lucrativement qu’une maigre à trafiquer d’elle,—une grosse
-femme, selon la remarque de Barlier, est toujours sûre de ne pas mourir
-de faim.
-
-—Cela tient aussi, encore une fois, comme le disait tout à l’heure
-Nantel comme vous-même l’attestiez il y a une seconde, mon cher
-sénateur, à la surabondance des femmes maigres et chétives ...
-
-—Et aussi, du même coup, Chantolle, au goût général des hommes,
-insista Brizeaux. On préfère non seulement ce qui est plus rare, mais
-ce qui est plus plantureux, ce qui atteste le mieux le sexe ...
-
-—Les femmes qui, par leurs seins et leur croupe, sont plus femmes que
-les autres, acheva Sambligny.
-
-—C’est cela! fit Brizeaux.
-
-—C’est cela! C’est cela!
-
-—Ces gredins d’hommes! Tous, si matériels, d’appétits si grossiers,
-recherchent la chair, se complaisent dans la basse sensualité ...
-N’est-ce pas, mon vieux Magimier? interpella Sambligny.
-
-—Il y a certaines nuances, répondit Magimier. L’idéal, pour moi ...
-
-—Vous avez un idéal? demanda Nantel.
-
-—Magimier qui a un idéal!
-
-—Ah! voyons l’idéal de Magimier! exclama Veyssières. Voyons l’idéal!
-
-—Je le connais! s’écria Chantolle. C’est sa voisine et amie Angélique,
-l’opulente, protubérante et exubérante Bombardier, le mastodonte
-Angélique ...
-
-—Il me les faut plus jeunes, Chantolle, de beaucoup plus jeunes. Mon
-idéal,—car j’ai un idéal, oui, comme nous en avons tous un en fait de
-femmes, un idéal qui n’est pas toujours le même, pas toujours immuable,
-pour chacun de nous, qui varie même diantrement dans le cours de
-l’existence ...
-
-—Heureusement!
-
-—C’est le plaisir!
-
-— ... qui passe d’un extrême à un autre, vous fait, par exemple,
-désirer une femme brune quand vous en avez possédé trop de blondes,
-aspirer à une mauviette après une série de boulottes ...
-
-—Convoiter une maigre en été, lorsque la chaleur vous accable, insinua
-Brizeaux; et, au contraire, par les temps de neige et de gel, une ample
-nappe de chair vive ...
-
-—Diversité, c’est ma devise! chantonna Sambligny.
-
-—Notre devise à tous! ajoutèrent Ferrero et d’Amblaincourt.
-
-— ... Mon idéal d’aujourd’hui, poursuivit Magimier,—écoutez bien,
-Nantel, et réglez-vous là dessus dans vos enquêtes et pourchas de
-sergent recruteur, cher ami!—mon idéal actuel, c’est la femme grande
-et forte, jeune, n’ayant pas atteint la trentaine, à la peau blanche et
-satinée, au corsage plantureux, saillant et résistant, puissante des
-épaules et des hanches, mais dont la taille est restée mince, ronde et
-flexible ... un 8, tenez, mon bon! le chiffre 8 offre bien l’emblème de
-mon sujet.
-
-—Pas mal! Pas mal! fit Sambligny en dodelinant de la tête.
-
-—Pas mal! répétèrent Ravida et Brizeaux.
-
-—Mais, messieurs, nous avons cela! Voyez votre liste, consultez le
-catalogue!
-
-—Notez bien, poursuivait Magimier, je diffère essentiellement des
-Orientaux, moi. L’embonpoint, chez eux, est la caractéristique
-indispensable de la beauté. Ils ont, comme vous savez, tout un système
-d’engraissement à l’usage des femmes, et plus une fille est obèse, plus
-cher elle vaut ... Moi, ce n’est pas cela. L’obésité, je ne la veux
-qu’aux seins et aux hanches ...
-
-—Le corset et la _tournure_! interrompit de nouveau Jourd’huy.
-
-—Les femmes plus femmes que les autres, ainsi que je le disais,
-rappela Sambligny.
-
-— ... Je tiens absolument à une taille fine et juvénile. Le chiffre 8,
-quoi, encore un coup! acheva Magimier.
-
-—Moi, contait d’Amblaincourt à son voisin Herbeville, j’aime les
-hanches développées et les seins menus, le type de l’antique Dionysios,
-cher aux Grecs ...
-
-—Je raffole des jolies mains, déclarait Veyssières, des mains
-mignonnes et potelées, aux doigts effilés ...
-
-—Moi, ce sont les pieds.
-
-—Moi également, Chantolle, je suis pour les pieds, répliqua Nantel. Un
-pied petit, bien cambré, finement et coquettement chaussé ...
-
-—Rien d’éloquent comme ça! acheva Chantolle. Les pieds des femmes
-devraient intéresser tous les hommes, au dire du maître ès arts d’amour
-Casanova.
-
-—C’était aussi l’avis de Restif, un autre fervent connaisseur,
-répliqua Nantel.
-
-—Ah oui, certes! Restif surtout ... Pour lui, c’était le plus puissant
-attrait de la femme, c’était toute la femme. Et voyez, Nantel, voyez,
-poursuivit Chantolle, combien notre goût se justifie! Vous le trouvez
-mentionné dans les Livres Saints ... oui, mon petit, dans plusieurs
-endroits de la Bible. C’est par ses jolis pieds que Judith séduisit
-Holopherne: _Et sandalia ejus rapuerunt oculos_ ...
-
-—Moi, disait Herbeville, j’ai un faible pour les femmes très grandes,
-trop grandes, excessivement hautes et sveltes ...
-
-—Les girafes? interrompit Veyssières. C’était la passion d’Ernest
-Feydeau ...
-
-—J’adore les rousses! proclamait Jourd’huy. Une belle rousse, bien en
-chair, à la peau blanche comme neige, dure comme marbre, douce comme
-lait ... Soignez-nous cela, Nantel, soignez les rousses, mon bon ami!
-
-—Des rousses, vous en avez deux de plus cette année, répondit Nantel;
-ça vous fait neuf d’inscrites au catalogue. Neuf rousses, c’est
-suffisant, il me semble, saperlipopette! et vous n’avez pas à vous
-plaindre ...
-
-—Je ne me plains pas, Dieu m’en préserve! Au contraire, Nantel, je
-vous bénis, je vous glorifie, je vous déifie, je ...
-
-—Messieurs, lorsque vous voudrez bien, je continuerai mon rapport,
-interrompit Nantel. Je vous disais que je n’avais retenu que cinq des
-numéros proposés par Mmes de Saint-Géran et Cardinet; les six autres
-ont été recrutés directement par moi. Ces onze nouvelles associées
-figurent toutes dans la même catégorie, celle des femmes à cinq francs.
-Il ne sert de rien, en effet, je pense que vous serez de cet avis, de
-payer plus cher pour avoir la même denrée. Nos associées à cinq francs
-valent absolument celles de dix francs, voire celles de vingt ...
-
-—Il n’y a que l’enveloppe de changée, l’étui de la chrysalide, glissa
-Chantolle.
-
-—L’étui, c’est cela, la toilette, l’appartement et le mobilier; quant
-à la chrysalide en elle-même, la femme intrinsèque, c’est la même,
-vous le savez tous. Il y a des femmes à un louis qui ne valent pas
-en beauté, en grâces, en attraits, celles à cent sous. Tout cela, en
-somme, se balance et s’équilibre ...
-
-—Très bien!
-
-—C’est vrai!
-
-— ... Inutile donc, encore une fois, d’augmenter le nombre de nos
-associées les plus coûteuses, puisque celles du prix le plus modique
-leur sont équivalentes, sont identiques même. Néanmoins, comme il peut
-vous plaire aux uns ou aux autres de trouver par-ci par-là un peu plus
-de luxe, de confort, de fanfreluches, de fioritures et de garnitures,
-je crois qu’il est bon de maintenir nos catégories supérieures ...
-
-—Peuh!
-
-—Oh! ma foi!
-
-—Si! Si!
-
-—Pourquoi?
-
-—Si, Nantel! Si! si!
-
-—Oui! Mais oui!
-
-— ... Laissons-les, oui! Je ne dis pas, continua le secrétaire de la
-confrérie, que, pour cette infime somme de cinq francs, vous allez
-trouver à converser avec des duchesses authentiques, des actrices en
-renom ou des demi-mondaines cotées sur le turf ... Non! S’il vous
-convient de vous payer de ces extras, c’est affaire à vous et en
-dehors de notre ordinaire; nous n’avons rien à y voir. Nous ne nous
-chargeons, nous, que de vous mettre en rapport—grâce au concours des
-complaisantes matrones susnommées, et conformément aux statuts de
-notre Association, aux principes de Salomon et de la Sagesse,—avec
-un certain nombre de jolies filles, le moins exigeantes possible, et
-capables de répondre à tous vos désirs, satisfaire tous vos goûts,
-réaliser tous vos idéals,—puisque idéal il y a ...
-
-—Très bien, Nantel!
-
-—Parfait!
-
-—Bravo! Bravo!
-
-— ... Eh bien, messieurs, elles deviennent de moins en moins
-exigeantes, les jolies filles; les prix baissent de plus en plus, et
-cela parce que la marchandise surabonde, vous ne l’ignorez point;
-parce que jamais autant de déclassées et de désœuvrées n’ont battu le
-pavé de Paris. Nul n’échappe—permettez-moi ces courtes considérations
-économico-philosophiques ...
-
-—Nous permettons!
-
-—Tant que vous voudrez, Nantel! Allez-y!
-
-— ... Nul n’échappe à la grande loi de l’offre et de la demande, et,
-en aucun temps, les offres n’ont été aussi nombreuses: vous pouvez sur
-ce point vous en rapporter à Mmes de Saint-Géran, Cardinet et consorts.
-Toutes ces fillettes, même les plus pauvres, les plus misérables,
-à qui on a flanqué en veux-tu en voilà de l’instruction gratuite,
-intégrale et obligatoire, ont en horreur le ménage et tout travail
-manuel: ça les humilie, les avilit ... Vous avez entendu les oratrices
-de tout à l’heure ... Toutes aspirent à être des dames, de grandes
-dames—pourquoi pas?—et non, certes, des femmes à marmaille et à
-popote. Elles ne deviennent que des filles ...
-
-—Ne faut pas trop le déplorer, cher ami, interrompit Chantolle.
-
-—Nous aurions mauvaise grâce ...
-
-—C’est pain bénit pour nous!
-
-—Ne disons pas de mal des truffes!
-
-— ... Je constate seulement, messieurs, rien de plus, et je m’arrête.
-
-—Messieurs, je propose, comme conclusion, dit Veyssières, de porter un
-toast à notre excellent collègue Magimier, député féministe, apôtre de
-l’émancipation. Nous lui devons bien cela!
-
-—Oui, vive Magimier! vive Magimier!
-
-—Ah! vieux farceur de Magimier!
-
-—Roublard!
-
-—Vieille pratique!
-
-—Messieurs, non ... Vous plaisantez!
-
-—Pas du tout!
-
-—Vive Magimier!
-
-— ... Je fais ce que je peux, messieurs ...
-
-—Bravo, Magimier! Courage! Hurrah! Hurrah!
-
-—Mieux que toutes les Saint-Géran et toutes les procureuses de la
-terre, Magimier nous aide ...
-
-—N’oublions pas non plus sa constante collaboratrice, sa tendre et
-chère Angélique ... cette sylphide! clama Chantolle. Je bois à la
-santé de Mme Angélique Bombardier, présidente du groupe parisien de la
-Revendication!
-
-—Et moi, à celle d’Elvire Potarlot! repartit Veyssières.
-L’infatigable, l’admirable, l’incomparable et unique Elvire, présidente
-de la Ligue des Émancipées!
-
-—Hurrah pour Elvire!
-
-—Et Nina Magloire, la bouillante Nina ...
-
-—Et Lauxerrois Saint-Germain ...
-
-—Et Katia Mordasz, la nihiliste, l’anarchiste ...
-
-—Messieurs, à Guillemine de Chastaing, la reine des Infécondes!
-
-—A toutes! toutes!
-
-—Et à leurs idées, à leur programme! A la suppression du mariage! A
-l’amour libre!
-
-—A l’amour libre! Bravo!
-
-—A l’émancipation complète et définitive ...
-
-—Ah! oui, à l’émancipation! Elle mérite bien ...
-
-—Messieurs, je lève mon verre en l’honneur des belles filles, moi,
-tout simplement, des belles et bonnes filles! annonça Magimier. Les
-autres, les laides et les bégueules, je m’en ...
-
-—Aux belles filles! Aux braves et bonnes filles! répéta Ravida. Ah
-oui! Ça vaut mieux ...
-
-—A nos associées, messieurs! dit Nantel. N’oublions donc pas nos
-associées! Ce serait de l’ingratitude! C’est un devoir ...
-
-—Évidemment!
-
-—Mais oui!
-
-—A la santé de nos associées!
-
-—De ces aimables complices!
-
-—Ces clientes toujours si empressées, si dévouées ...
-
-—Aux petits soins ...
-
-—Tout ce personnel d’élite!
-
-—A Nantel aussi! Pour le remercier!
-
-—C’est bien le moins ...
-
-—A Nantel! exclamèrent en chœur tous les Sages. A Nantel!
-
-—A nos associées, messieurs! à elles seules!» riposta modestement M.
-le secrétaire-trésorier.
-
-Et, pour se dérober à l’ovation dont il était l’objet, Roger de Nantel
-se leva de table et donna ainsi le signal du départ.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Cette après-midi-là, vers les cinq heures, Séverin Veyssières, avant
-de rentrer chez lui, décida d’aller voir Katia Mordasz, avec qui,
-depuis quelque temps, il était en relation. Riche, par patrimoine,
-d’une demi-douzaine de mille livres de rente, qu’un récent héritage
-venait de doubler, Veyssières avait, peu après sa sortie de l’École
-normale, quitté l’Université pour le journalisme: il collaborait au
-_Libéral_, où il était chargé de la critique littéraire, et, en dehors
-de cette collaboration, il s’occupait de recherches philologiques et
-particulièrement d’études sur les langues slaves. Outre un recueil
-des _Chants nationaux_ des peuples de l’Europe, il avait entrepris un
-vaste ouvrage sur les _Légendes du Nord_, les anciennes traditions
-polonaises, moscovites et finlandaises, et l’ardente révolutionnaire,
-la fameuse nihiliste Katia Mordasz, originaire de Smolensk, lui était
-d’un grand secours pour ce travail.
-
-C’était à l’extrémité de la rue Vaneau, au fond d’une longue cour,
-bordée de hautes et vieilles bâtisses, toutes aménagées en logements
-d’ouvriers, que demeurait Katia. Elle avait découvert là, tout au
-bout de cette sorte de cité et au sommet, au cinquième, deux chambres
-qui prenaient jour sur des jardins, et d’où l’on jouissait d’une vue
-très étendue et non moins attrayante. A dire vrai, c’était là le seul
-agrément de ce chétif logis, de ces deux pièces, que précédaient une
-cuisine et une entrée, presque obscures l’une et l’autre, n’ayant que
-l’incertaine et triste clarté d’une lucarne dormante donnant sur le
-palier de l’escalier.
-
-Comme il approchait de cette maison, Veyssières remarqua un
-attroupement le long du trottoir et au milieu de la chaussée. En même
-temps, des éclats de rire, des clameurs d’enfants arrivaient à ses
-oreilles.
-
-«Ohé! Ohé! les soûlardes!
-
-—Eh! m’ame Birot! V’ s’ en avez vot’ paille, hein?
-
-—Qué cuite, la Desroche!
-
-—Qué cocarde! Oh là là!
-
-—Eh! les poivrotes!
-
-—Ohé! Ohé!»
-
-C’étaient deux locataires, deux blanchisseuses, l’une grosse à pleine
-ceinture, l’autre traînant un mioche par la main, qui, après une série
-de stations chez quantité de mastroquets, avaient peine à se tenir
-debout et traçaient les plus capricieux zigzags.
-
-«Gare à vot’ gosse, m’ame Birot! V’s’ allez l’escrabouiller!
-
-—Est-ce qu’il est paf aussi, le moucheron? Mais, ma foi, oui! On le
-dirait!
-
-—Mais oui!
-
-—Oh là là!
-
-—Eh! les pochardes!
-
-—Eh! Ohé! Ohé!
-
-—On s’est donc flanqué une culotte, m’ame Birot?
-
-—On a sa pistache, sa p’tite pistache!
-
-—Eh! la Desroche!
-
-—La Birotte!»
-
-Tous les polissons du quartier s’en donnaient à cœur joie et ne
-cessaient d’apostropher et harceler les deux femmes.
-
-A chaque instant la Birotte s’embarrassait les pieds dans sa jeune
-progéniture et manquait de s’étaler sur elle.
-
-«Gare à vot’ gosse! I’ va s’aplatir!
-
-—Eh! m’ame Birotte!»
-
-M’ame Birotte, aussi bien que sa compagne, la future mère, ne se
-faisait pas faute de répondre et d’invectiver à son tour tellement
-quellement contre tous ces vauriens.
-
-«V’ n’allez pas m’ fich’ la paix, tas de gueulards?
-
-—Enfants de chiennes!
-
-—Sales races!»
-
-Ce qui était prévu arriva. Comme le trio pénétrait cahin-caha sous
-la voûte de la maison, un choc se produisit: la Birotte trébucha dans
-son rejeton, et tous deux roulèrent sur le pavé. La Desroche avait eu
-la chance de se trouver près du mur, et elle y restait adossée, les
-bras flasques, l’œil hagard et vitreux, le ventre en avant, énorme et
-rebondi, grotesque et cynique, comme une grosse outre pleine à éclater.
-
-Des voisins aidèrent la Birotte et le petit Birot à se relever. Ce
-dernier, qui avait certainement pris part aux libations maternelles,
-n’avait même pas la force de pleurer: il était comme hébété, idiotisé.
-
-«Bin quoi? vociférait la mère, en s’adressant, pour les remercier sans
-doute, aux complaisantes personnes qui étaient venues à son secours et
-l’avaient remise sur pied. Est-c’ que ... que ... vous n’ savez pas c’
-que c’est? V’là-t’i’ pas une affaire! Est-c’ que vos hommes ne lichent
-jamais un coup d’ trop? Et vous-mêmes ... Bin quoi? Mais oui! Ça peut
-arriver à tout un chacun ... Comme ça, n’y aurait que les hommes qui
-... qui auraient l’ droit d’se ... d’se cocarder? Ah! bin, ce s’rait
-drôle! Est-c’ que v’ n’avez pas tout comme eux ... un ... un trou sous
-l’nez? T’entends pas, Desroche? T’entends pas c’ qu’i’ jaspinent, ma
-fille? I’ paraît qu’i’ n’y aurait qu’ ces messieurs ... Qu’en dis-tu,
-hein? Si c’est pas s’ moquer du peuple! Oh! qué bedon qu’ t’as tout d’
-même, ma pauv’ tiote, qué ventrée! Oh! là là! L’ cochon qui t’a fait ça
-... Oh! vrai! vrai!»
-
-Tout en maugréant et clabaudant de la sorte, la Birotte, le petit Birot
-et la Desroche étaient parvenus à gravir les premières marches de
-l’escalier et avaient disparu.
-
-Séverin Veyssières, à qui les gamins et les badauds barraient le
-passage, s’était arrêté à quelques pas de la voûte, devant la boutique
-d’un petit horloger, qui, debout sur le pas de sa porte, discourait
-avec véhémence, levant à tout instant les bras au ciel, grondait,
-objurguait et s’indignait.
-
-«Si ce n’est pas une honte! Trois, quatre fois par semaine, voilà le
-spectacle que nous avons! Une femme, une mère de famille, qui ne fait
-que s’enivrer! Si elle était la seule encore! Aujourd’hui c’est avec
-Mme Desroche, cette malheureuse ...
-
-—Faut bien qu’elle se console, m’sieu Jean-Louis! objecta en ricanant
-la marchande fruitière, sa voisine de gauche.
-
-—Vous appelez ça se consoler, madame Paquin? Mais, raison de plus,
-puisqu’elle est enceinte ... Ah! c’est du propre! Dans sa position!
-Une femme qui n’a pas vingt ans ... car elle n’a pas vingt ans,
-cette petite dame Desroche! Et ça boit, ça boit! Je vous demande un
-peu à quoi pensent nos députés, tous nos représentants! Oui, à quoi
-pensent-ils? Au lieu de se chamailler entre eux, de perdre leur temps
-à un tas d’âneries, est-ce qu’ils ne feraient pas mieux de veiller
-à la salubrité et la santé publiques, d’empêcher tout ce criminel
-dévergondage, commencer par s’opposer à cet envahissement des marchands
-de vin? On ne voit que ça à toutes les portes, des mastroquets!
-Partout! Partout! Et qui est obligé ensuite de soigner tous ces
-ivrognes et ces alcooliques? Qui paye leurs frais d’hôpital? C’est
-nous, bonnes bêtes, nous tous, contribuables. N’y a-t-il pas là une
-aberration? Et voici les femmes qui s’en mêlent à présent! Ah! là là là
-là!»
-
-C’était à Séverin Veyssières que le petit horloger semblait s’adresser
-de préférence: d’après sa physionomie distinguée et sa mise élégante,
-il le jugeait sans doute plus capable de le comprendre, d’entrer dans
-ses vues, et il avait fait choix de cet auditeur parmi la foule des
-assistants.
-
-Veyssières connaissait du reste de réputation le père Jean-Louis:
-Katia lui avait, à diverses reprises, parlé de ce loquace maniaque, de
-ses tirades politiques, économiques et sociales, du double dada qu’il
-enfourchait sans cesse: «Trop de députés! Trop de mastroquets!» et il
-n’était pas fâché d’ouïr et contempler le monstre lui-même.
-
-Celui-ci clabaudait de plus belle:
-
-«On ne me fera jamais croire qu’il y a égalité entre l’homme et la
-femme devant la boisson, pas plus que devant l’amour! Je raisonne
-pratiquement, moi, monsieur; je ne vois que les résultats. Il n’y a
-que cela de vrai et de probant. Un garçon peut faire toutes les farces
-possibles et imaginables sans risquer de rentrer au logis avec quatre
-oreilles, tandis qu’une fillette ... Elle peut même en rapporter six.
-De son côté, un ivrogne ne cause de dommage qu’à lui, à sa santé et à
-sa bourse; mais une ivrognesse, qui a des mioches à la mamelle, ou qui
-est enceinte ... Ah monsieur! Non, ce n’est pas kif-kif! Les femmes, ça
-devrait être sacré, voyez-vous! Celles qui ne savent pas se respecter,
-qui se boissonnent et se roulent dans la boue, comme cette Birotte, eh
-bien, il faudrait les en empêcher de force, monsieur! Oui, de force!
-C’est très beau, vos idées de liberté; mais quand une femme a un enfant
-dans le ventre et que vous la laissez se galvauder comme ça, s’emplir
-d’alcool ...
-
-—Eh bin quoi? Le môme nage là-dedans! interjeta un loustic. Ça le
-conserve comme dans un bocal ... comme un chinois à l’esprit-de-vin!»
-
-L’orateur ne daigna pas relever la plaisanterie.
-
-«Ah! si j’étais le gouvernement! Voyez-vous, monsieur, continua-t-il
-en se rapprochant de Veyssières, qui, décidément, acquérait de plus
-en plus son estime et sa sympathie,—ils sont trop, à la Chambre,
-bien trop! Comment voulez-vous que cinq cent quatre-vingts et plus,
-autant dire six cents députés, puissent s’entendre, délibérer posément,
-convenablement, faire de bonne besogne? Pas possible, monsieur! Ça ne
-fait que du boucan!
-
-—C’est un peu vrai, acquiesça Veyssières en souriant, par politesse.
-
-—Ce n’est que trop vrai, monsieur, que bien trop vrai! Six cents
-députés! Quelle discipline peut il y avoir?... Avez-vous remarqué que
-les affaires ne marchent, que nous ne sommes un peu tranquilles, que
-quand ces messieurs du Parlement sont absents, sont en vacances?
-
-—Eh! eh!
-
-—Dès qu’ils plient bagage, qu’ils clôturent ce qu’on nomme leurs
-sessions, tout chacun, d’un bout du pays à l’autre, fait «Ouf!», tout
-le monde soupire: «Ah! enfin! enfin! quel débarras!»
-
-—Oh! oh!
-
-—C’est comme un cri du cœur ... Il semble que nous ayons un fardeau
-de moins à traîner. Il y a deux choses, voyez-vous, monsieur, deux
-choses qu’il faudrait restreindre, diminuer à tout prix, je ne cesse
-de le répéter: c’est le nombre de nos représentants et le nombre des
-marchands de vin. Mais voilà! Ça se tient. Ce sont les marchands de vin
-qui font les élections, qui sont tout; ce sont les rois de l’époque ...
-avec les députés. Je me suis laissé dire par un de mes clients, qui est
-un homme instruit, monsieur, un professeur de l’Université, que notre
-siècle serait appelé «le siècle des mastroquets». Autrefois, il n’y a
-pas trente ans, on ne voyait pas de femme aller prendre son absinthe ou
-siroter son petit verre devant le comptoir; maintenant, des moutards,
-des polissons ... Tenez, justement, voilà la petite Birotte ...»
-
-Le père Jean-Louis fut interrompu en cet endroit par ladite fruitière,
-Mme Paquin, qui interpellait une gamine d’une douzaine d’années,
-sordidement vêtue, la jupe en lambeaux, des savates aux pieds, les
-cheveux en désordre, le teint jaunâtre, hâve et maladif, l’œil vicieux,
-hardi, insolent et sournois.
-
-«Dis donc, Tavie! Tu aurais dû te dépêcher! Tu aurais aidé ta mère à
-remonter.
-
-—Elle était encore _mûre_?
-
-—Un peu, mon neveu!
-
-—Ah! la poison! Alors j’ rentre pas ... Pas d’ presse!
-
-—Où vas-tu encore aller traîner?
-
-—Si on vous l’ demande, m’ame Paquin, qué qu’ vous répondrez?
-
-—Que tu es une malhonnête.
-
-—Zut!»
-
-Et, tapant de la main droite sur sa cuisse, Mlle Octavie Birot tailla
-ce qu’on appelle une basane à l’indiscrète fruitière et lui tourna les
-talons.
-
-«Croyez-vous, hein? Si ce n’est pas malheureux, des morveuses comme
-ça!» s’écria Mme Paquin.
-
-Pendant ce temps le père Jean-Louis initiait Veyssières aux œuvres
-pies, gentillesses et prouesses de Mlle Octavie, _vulgo_ Tavie.
-
-«Si j’étais assez abandonné de Dieu et des hommes pour avoir une enfant
-pareille, monsieur, je la tuerais de mes propres mains, plutôt que de
-la laisser ... Vous n’avez pas idée! C’est tous les vices réunis, une
-horreur, que cette gamine! Elle est du reste à bonne école avec sa
-mère! Ça se pocharde ensemble ...
-
-—Déjà?
-
-—Déjà! Oui, monsieur, c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Et
-si ce n’était que ça! Tenez, nous avions là-haut, au second, à cette
-fenêtre du coin, un employé de l’hôtel de ville, un monsieur fort
-bien. Il était veuf, très tranquille, très rangé ... Jamais la moindre
-histoire sur son compte, jamais rien! Eh bien, cette mâtine-là l’a fait
-condamner à cinq ans de réclusion! Vous devinez pourquoi?
-
-—Mais si la moralité de cette enfant est aussi suspecte que vous le
-dites, comment les juges n’ont-ils pas tenu compte ...
-
-—On ne savait pas! Ce n’est qu’après qu’on a découvert ... Qui aurait
-pu supposer qu’une gosseline de dix ans, car elle n’avait que ça,
-était déjà aussi pervertie? Ce n’est qu’après qu’on s’est aperçu de
-ses tours. Trois mois auparavant elle avait débauché deux galopins du
-quartier, deux frères, dont les parents ont déménagé ... La concierge
-l’a surprise il y a quinze jours dans la cave avec son petit garçon,
-un moutard qui n’a pas encore fait sa première communion; elle a
-administré à mamzelle Tavie une raclée numéro un, et n’a pas eu besoin
-pour cela de lui retrousser les jupes ... Ah! nous vivons à une drôle
-d’époque, monsieur! On ne veut plus faire d’enfants, et ceux qu’on
-fabrique encore par hasard, c’est de la fichue graine!
-
-—Tous ne ressemblent pas à cette fillette.
-
-—Il y en a comme elle plus qu’on ne croit. Je pourrais vous en dire
-long, allez, sur les mœurs des nouvelles couches: j’ai une nièce, qui
-est institutrice dans les écoles communales, et qui me raconte souvent
-ce qui se passe autour d’elle ... Ah monsieur! On n’a jamais vu telle
-corruption!
-
-—Ce qui peut vous rassurer, répliqua Veyssières, c’est qu’on a dit
-cela de tout temps; c’est que, depuis que le monde est monde, on n’a
-cessé de pousser ce même cri d’alarme. Chaque siècle a toujours eu
-la fatuité de se croire plus corrompu que son prédécesseur. De ce
-train-là, nous serions devenus tellement vicieux, tellement abjects et
-pourris à présent, que ...
-
-—Nous le sommes, monsieur, c’est bien cela! repartit triomphalement
-le père Jean-Louis. Nous sommes tombés au dernier degré ... C’est
-l’alcoolisme, monsieur, qui est cause de tout, l’alcoolisme et les
-politiciens, deux fléaux! Vous avez beau dire que, de tout temps ...
-Non, monsieur, mille excuses! Jadis on ne buvait pas d’alcool!
-
-—Mais, permettez, riposta Veyssières,—qui, semblable au picador
-devant le taureau, s’amusait à aiguillonner ce brave homme, déjà de
-nature si exalté et de lui-même si languard,—permettez! L’alcool a du
-bon. Seuls les peuples qui en consomment, et beaucoup, sont des peuples
-forts.
-
-—Comment, monsieur!...
-
-—Voyez les Anglais, les Allemands, les Américains! Les races sobres,
-au contraire, sont des races débiles et déchues, des races finies. Les
-Turcs vous le prouvent, les Espagnols aussi.
-
-—Mais alors ...
-
-—Cela renverse tous vos principes? Vous avez, je m’en aperçois, besoin
-de réfléchir ...
-
-—Je vous avoue, en effet ...
-
-—Eh bien, à une autre fois, monsieur: nous en recauserons. J’ai bien
-l’honneur ...
-
-—Monsieur, au plaisir ...»
-
-Veyssières ayant tiré sa révérence à cet interlocuteur, qu’il laissait
-tout désorienté et ahuri, reprit son chemin et gravit l’escalier qui
-conduisait chez Katia Mordasz.
-
-La porte s’entr’ouvrit au tintement de la sonnette, et la fine tête de
-la vierge nihiliste apparut dans l’embrasure.
-
-«Ah! c’est vous, Séverin? Entrez donc, mon ami, dit-elle en s’effaçant
-devant son visiteur. Je finis de m’habiller: vous m’excuserez ...
-
-—Comment donc! Mais cela ne m’effraye pas!
-
-—Ni moi, repartit Katia en riant: je suis si peu femme!
-
-—Tout le contraire d’une coquette,—et je le déplore!
-
-—Pas de quoi! Il y en a bien assez, il y en aura toujours de trop, de
-ces poupées ... Une triste engeance!»
-
-Alors âgée de trente-deux ans, Katia Mordasz ressemblait moins à une
-femme qu’à un gracieux éphèbe, dont les joues et le menton n’ont pas
-encore revêtu leur premier duvet. Les hanches saillaient à peine;
-la poitrine n’accusait aucun relief. Les cheveux, châtain clair,
-presque blonds, étaient coupés courts et divisés par une raie sur
-le côté,—tout à fait comme un garçon. Le nez fin et droit, très
-légèrement relevé à son extrémité, décelait la hardiesse et une
-invincible ténacité; la bouche était petite, délicatement dessinée; les
-lèvres minces, comme tracées au pinceau: autre symbole, assure-t-on,
-d’une grande énergie de caractère; l’œil bleu, ombragé de longs cils
-d’or, resplendissait de candeur et de générosité, d’insouciance et
-de témérité. Il y avait dans l’ensemble de cette physionomie, et
-principalement dans l’acuité et la sereine effronterie du regard, aussi
-bien que dans l’éblouissant éclat du teint,—un teint rappelant cette
-neige rose qu’on voit briller aux plus hauts sommets des montagnes,—je
-ne sais quoi d’anormal et d’exotique: à première vue, on reconnaissait
-la femme du Nord; on devinait une Polonaise, une Russe ou une Suédoise.
-
-Outre ce teint merveilleux, Katia possédait une main d’une incomparable
-perfection, une main toute menue, toute mignonne, à la fois fine
-et potelée, vraie menotte d’enfant, qui faisait l’admiration de
-Veyssières, et n’était certainement pas étrangère au plaisir qu’il
-goûtait près de la jeune Slave, à l’attrait que Katia exerçait sur
-lui. Il était encore, comme tous ces pauvres hommes, si accessible aux
-charnelles considérations, si attaché à la vile matière!
-
-Sans paraître en rien troublée par la présence de ce mâle qui reluquait
-malignement ses épaules et ses bras, Katia Mordasz terminait sa
-toilette, et, tout en endossant une jaquette d’intérieur, une vraie
-jaquette d’homme, elle continuait de déblatérer contre la vanité et la
-futilité féminines et maints préjugés et mensonges des peuples dits
-civilisés.
-
-«Ce qu’on appelle la pudeur, par exemple, qu’est-ce que c’est? N’est-ce
-pas là un mot tout à fait vide de sens?
-
-—Mais non, je vous demande pardon, répliqua Veyssières. La pudeur a
-sa raison d’être ...
-
-—Allons donc!
-
-—Elle a son charme, elle a ses agréments. Ce n’est pas si sot d’avoir
-inventé cette réserve et ces précautions. Nous avons, comme l’a si
-ingénieusement constaté le grand poète Sully Prudhomme, le mérite et le
-plaisir d’être:
-
- Le seul des animaux qui se soit fait des voiles
- Pour jouir de la nudité.
-
-Nous n’en jouirions plus sans cela; nous ne l’apprécierions plus, n’y
-prêterions plus attention.
-
-—Et où serait le mal? Cela n’en vaudrait-il pas mieux mille fois?
-Comment! c’est uniquement pour tenir les sens en éveil, attiser la
-lubricité, comme aphrodisiaque, que vous estimez que la pudeur a été
-inventée? Les âmes vraiment chastes, vraiment nobles et fortes, n’ont
-que du mépris pour de pareils expédients. Elles n’éprouvent de même
-que du dégoût pour ces misérables créatures, qui, précisément afin de
-provoquer des désirs, de faire, selon votre locution et celle du poète,
-jouir de leur nudité, exhibent leurs épaules et étalent leurs mamelles.
-Fi donc!
-
-—Mais non! Mais non! Ce n’est pas si dégoûtant! repartit Veyssières.
-Il y en a, et je suis du nombre, à qui ne répugnent nullement ces
-exhibitions et étalages, au contraire!
-
-—Toujours l’instinct de la bête! Jamais rien d’élevé ...
-
-—Est-ce que nous ne sommes pas doués des mêmes besoins que les
-animaux, des mêmes appétits, astreints aux mêmes nécessités?
-
-—Et l’intelligence, et la raison, qu’en faites-vous?
-
-—La raison et l’intelligence me servent justement, chère amie, à
-étendre et perfectionner ces besoins, à varier, émoustiller et raviver
-ces appétits, à savourer en un mot, par tous mes sens, tous les
-plaisirs de la vie.
-
-—Tous les plaisirs! Je n’en connais que deux pour mon compte, riposta
-Katia: comprendre et se dévouer.
-
-—Il y en a d’autres. Ne soyez donc pas si exclusive!
-
-—Rien au-dessus du dévoûment, mon ami. Ce n’est qu’en s’appliquant à
-faire le bonheur des autres qu’on réussit à faire le sien.
-
-—D’accord, mais ...
-
-—C’est cela seul qui peut relever l’existence, l’ennoblir, l’épurer,
-rendre la vie digne d’être vécue.
-
-—Moi, je cherche aussi à l’égayer, répliqua l’épicurien et salomonien
-Veyssières, et, je vous l’avoue, c’est de la reconnaissance, une
-réelle et très sincère reconnaissance que j’éprouve pour tous ceux qui
-m’amusent, pour toutes celles qui essayent de me réjouir la vue, entre
-autres, pour toutes ces avenantes et obligeantes dames ou demoiselles,
-que vous qualifiiez si sévèrement tout à l’heure de misérables
-créatures, qui veulent bien m’initier aux charmes de leur buste, m’en
-laisser admirer la blancheur, l’éclat, le modelé ...
-
-—Voyons, un peu moins d’animalité! Haut les cœurs! Soyez donc un
-homme!
-
-—Justement! C’est parce que je suis un homme, chère amie, que
-j’éprouve ces charnelles sensations. Le décolletage ne me déplaît
-nullement, et je ne me plains jamais de ses libéralités; je ne le taxe
-jamais d’excessif, d’outré, encore moins d’outrageux et de scandaleux,
-pourvu toutefois—ah! voilà le hic!—que ce qu’on me montre soit
-digne d’être montré, que la complaisante et généreuse personne soit
-suffisamment jeune, bien faite, bien en chair, tout à point ...
-
-—Comme s’il s’agissait d’une perdrix ou d’une caille que vous allez
-découper?
-
-—C’est cela.
-
-—Vous parlez des femmes absolument comme d’un animal qu’on apprécie
-selon sa carnation et sa vigueur.
-
-—Oui. Je les apprécie à mon point de vue d’homme, de mâle. Car, c’est
-surtout physiquement, notez-le bien, que le mâle aime sa femelle.
-
-—Physiquement?
-
-—Eh oui! Et voilà pourquoi les minauderies et agaceries de la femelle,
-la coquetterie féminine, ne me choque pas. C’est le rôle de la femme ...
-
-—De feindre et de mentir? interrompit Katia. La coquetterie, elle
-m’est odieuse, à moi; elle m’horripile, m’écœure. Je l’exècre et
-l’abomine, comme j’abomine toute imposture et tout mensonge.
-
-—Il y en a de permis, insinua Veyssières.
-
-—Les femmes! On les dirait nées tout exprès et exclusivement
-pour mentir! Leurs cachotteries, leur hypocrisie, leurs faussetés
-continuelles, qui sont, comme leurs bracelets et leurs boucles
-d’oreille, des vestiges et indices de leur longue servitude, me
-répugnent et me révoltent. Ah! comme je me sens peu de leur sexe!
-Voyez-les toutes s’efforçant de dissimuler leur âge, mentant toujours
-et toujours sur ce chapitre; toutes, toutes, à tout prix, s’ingéniant à
-demeurer jeunes, à le paraître ...
-
-—Preuve que la jeunesse et la beauté, c’est tout pour elles! Elles ne
-s’y trompent pas!
-
-—Et leurs maquillages, poursuivit Katia, leurs fards, leurs
-cold-creams, leurs teintures, tous leurs onguents et engins? Toujours
-tromper! Toujours mentir!
-
-—Baste! Ça ne fait de mal à personne.
-
-—Qu’à elles-mêmes, à leur caractère, à leur dignité! Comment! Vous ne
-trouvez pas hideuses, abjectes, ces vieilles bringues toutes ridées,
-déplumées et décaties, bonnes à mettre en terre, qui s’acharnent à
-faire les jouvencelles, se barbouillent de rouge et de blanc, se
-peinturlurent, s’émaillent, se plâtrent, se truquent des pieds à la
-tête, osent se décolleter? Horreur! Horreur!
-
-—Si. Il ne nous arrive pas fréquemment d’être d’accord, mais cette
-fois ...
-
-—Les hommes, qui ont, d’après vous, des appétits si sensuels et tant
-d’attraits pour la plastique, les hommes, qui se sont réservé le
-monopole de la fabrication des lois, devraient bien en faire une pour
-contraindre toutes ces guenons hors d’âge, ces squelettes vivants, ces
-momies, à ne porter que des robes montantes!
-
-—C’est ce que demandait dernièrement encore, dans une de ses
-chroniques, notre ami Chantolle.
-
-—J’ai lu l’article.
-
-—Voyez, comme nous nous entendons, comme nous marchons d’accord!
-
-—Oh! pardon! Ne confondons pas! En interdisant le décolletage
-aux femmes surannées et décrépites, cela ne signifie pas que je
-l’encouragerais ni l’autoriserais même chez les jeunes, non! Car enfin
-où s’arrêtera cette manie de montrer sa peau? Il n’y a pas de raison
-pour que les femmes, après s’être décolletées par en haut, ne se
-décollettent par en bas. Pourquoi plutôt ici que là?
-
-—C’est-à-dire, si je saisis bien, le décuissage après le décolletage?
-Mais je n’y vois, pour ma part, aucune difficulté ...
-
-—Naturellement!
-
-—Au contraire. Bien entendu, sous la réserve posée tout à l’heure, que
-la personne sera jeune, en beauté ...
-
-—Vous, si l’on vous laissait faire! Vous tournez tout en plaisanterie
-et en dérision, Séverin! N’empêche qu’il n’y a pas plus de motifs pour
-exhiber un bras ou une poitrine qu’un mollet ou une cuisse!
-
-—C’est certain, et il y aurait même bien moins d’inconvénients, bien
-moins de dangers, chère amie. En montrant sa cuisse, on ne montre aucun
-attribut du sexe, comme l’alléguait tout récemment et fort sensément
-mistress ... cette étonnante Américaine, fondatrice de la Ligue contre
-le décolletage. De là à proposer le décuissage, pour varier un peu ...
-En ce qui me concerne, je ne m’y oppose nullement, encore une fois. Ne
-vous gênez pas, mesdames!
-
-—O Séverin! Tout ce qui peut rabaisser la femme ...
-
-—Mais ce n’est pas moi qui lui ai appris à se décolleter, tonnerre
-de Brest! ce n’est pas moi qui la rabaisse, Katia! Soyons sévères,
-mais justes. Vous me faites songer à ce Chinois, tenez, qui, envoyé en
-France en mission et invité à une soirée dansante, refusait d’entrer
-dans le salon. A la vue de toutes ces dames en grand tralala, épaules
-et gorges à l’air, il avait cru à une mystification; l’idée qu’on
-l’avait introduit dans un mauvais lieu, un bateau de fleurs, s’était
-soudain ancrée dans son esprit, et il s’excusait: «Non, je n’y tiens
-pas ... Non, merci bien ... Pas ce soir.»
-
-—La même idée pourrait venir à tout honnête homme. Voilà pourquoi il
-faut rappeler les femmes, si longtemps déchues, perverties et avilies
-par vous, messieurs, les rappeler à la raison, à la décence, au respect
-d’elles-mêmes. Oui, respectez la dignité de l’être humain! Ne dévoilez
-pas son corps, n’étalez pas sa chair comme de la viande de boucherie ...
-
-—Vous me disiez au début que la pudeur n’est qu’un préjugé, un vain
-mot; que l’aspect d’une gorge ou d’une jambe ne doit choquer en rien ...
-
-—A condition qu’elles ne seront pas découvertes tout exprès pour
-allumer des désirs! Oh! je ne me contredis nullement, et vous vous
-rendez très bien compte de mon raisonnement!
-
-—Mais cette gorge ou cette jambe en allumeront toujours, des désirs,
-et malgré vous, heureusement!
-
-—Chez des êtres aussi prosaïques et aussi vicieux que vous, oui!
-
-—Nous le sommes tous, prosaïques et vicieux, en pareille occurrence.
-Il suffit que cette gorge soit blanche, ferme et rondelette,
-appétissante ...
-
-—Appétissante! Nous y voilà! Toujours des appétits! Toujours la
-sensation physique, jamais le sentiment! Toujours la femme considérée
-au point de vue animal ...
-
-—Comme la gentille petite caille bien dodue, bien ...
-
-—Ah! Séverin! Vous êtes incorrigible!
-
-—Je l’espère!»
-
-Tout en discourant et disputant de la sorte, Katia Mordasz avait
-apprêté deux tasses, et versé l’eau bouillante dans la théière.
-
-«Le thé, c’est ma passion, vous savez ... Ah! moi aussi, ajouta-t-elle
-avec un sourire, j’ai les pieds rivés au sol, je suis la proie des
-grossiers appétits! Encore un, tenez, un autre impérieux besoin!»
-
-Et elle présenta à Veyssières un paquet de blondes cigarettes, où elle
-puisa à son tour.
-
-Un petit balcon, protégé par un store de toile bise à rayures rouges,
-s’ouvrait devant la fenêtre de cette chambre. Ils allèrent s’y asseoir,
-après que Katia eut placé tasses et théière sur un guéridon, à portée
-de leurs mains.
-
-Ils s’entretinrent alors du travail d’histoire et de traduction auquel
-s’adonnait Veyssières et dont il avait apporté plusieurs fragments.
-Il remit ces feuillets à Katia, qui commença à les lire aussitôt avec
-soin, lentement, s’interrompant de temps à autre pour questionner
-l’auteur, lui soumettre une objection, ou provoquer telle ou telle
-correction.
-
-Tous deux continuaient de fumer, piochant tour à tour dans le paquet
-de cigarettes. Durant les intervalles de silence que lui laissait Mlle
-Mordasz, Veyssières promenait son regard sur l’épaisse masse de verdure
-étendue devant lui, sans cesse agitée, ondulant et miroitant, sous les
-rayons du soleil, comme une mer aux flots d’émeraude, et que dominait à
-droite, tout près, le large dôme d’or des Invalides.
-
-De chaque côté, à peu de distance, deux corps de bâtiments faisaient
-hache sur ce jardin, et permettaient d’apercevoir—la plupart des
-fenêtres étant ouvertes par cette tiède et printanière soirée—de
-nombreux locataires échelonnés aux divers étages.
-
-A la longue, Veyssières était arrivé à les connaître presque tous et à
-les désigner par les sobriquets que Katia, ignorant leurs noms, avait
-dû leur attribuer, pour parler d’eux et les distinguer.
-
-A droite, au-dessus l’un de l’autre, habitaient deux jeunes ménages
-d’employés et employées, des ménages nouveau modèle, où la femme
-travaillant au dehors, comme le mari, et n’ayant plus le loisir ni le
-goût ni le talent de faire la cuisine, on mange dans les gargotes, ou,
-s’il vous vient fantaisie par-ci par-là de prendre un repas à domicile,
-c’est chez le charcutier ou le rôtisseur qu’on va le chercher, qu’on
-l’achète tout préparé. Le dimanche, jour de campos, les deux couples,
-qui semblaient très liés et faisaient très probablement partie,
-hommes et femmes, du même bureau ou du même magasin, enfourchaient
-dès l’aube leurs bicyclettes et s’en allaient, à peu près par tous
-les temps, pédaler de conserve et à qui mieux mieux. Souvent même,
-l’été, ils effectuaient ces promenades matinales dans la semaine,
-avant de se rendre à leur travail. D’enfants, ni l’un ni l’autre de
-ces ménages n’en avait, quoique les deux femmes, l’une blonde et
-l’autre brune, fussent à tour de rôle et en dépit de leur taille
-plate, de leur absence de hanches et de leur allure masculine, comme
-si elles s’étaient donné le mot, perpétuellement enceintes. A peine,
-selon la remarque de Katia, un de ces petits ventres se dégonflait-il,
-qu’aussitôt l’autre s’arrondissait et bombait.
-
-«Et jamais de bébés! Que deviennent-ils? Qu’en font-elles? Mystère!»
-
-Aussi avait-elle surnommé ces deux couples, qui comprenaient si bien la
-vie et savaient l’épargner à tant d’innocents, «les Mort aux Gosses».
-
-Au-dessous de ces bicyclistes-bureaucrates, c’est-à-dire au premier
-étage de ce même corps de logis, on apercevait souvent une fillette
-de huit à neuf ans, pâlotte, maigre, chétive, souffreteuse, que Katia
-avait baptisée «la Petite Sans Cœur».
-
-Oui, sans cœur, cette gamine, qui avait eu l’impudence et la cruauté de
-venir au monde sans y être conviée, et qui gênait tant sa maman.
-
-Celle-ci, une grande femme brune, d’une trentaine d’années, au profil
-régulier et nettement accusé, à la physionomie sèche, impérieuse et
-dure, passait dans la maison pour ne pas détester les liquides et
-particulièrement l’absinthe. Presque chaque soir elle sortait, affublée
-de robes voyantes et froufroutantes, de chapeaux tout fleuris ou
-empanachés, et restait parfois absente deux ou trois jours de suite. Ou
-bien elle ramenait avec elle quelque compagnon, qui n’était jamais le
-même et qui ne s’attardait jamais longtemps dans ce logis de rencontre.
-
-Ah! comme elle en était excédée, de ce petit rejeton, de ce petit
-crampon! Comme elle aurait voulu le voir au diable! Quelles torgnoles
-elle lui administrait! Quelles vigoureuses paires de claques!
-
-«Ah! mâtine! Si tu pouvais crever!»
-
-«Quitte plus tard, dans quelques années, comme le disait un jour Katia
-à Veyssières, à trafiquer d’elle et vivre de son inconduite. Patiente
-donc un peu, imbécile! Ne va pas détériorer ton gagne-pain à venir,
-estropier ta petite vache à lait, écloper ta future cocotte aux œufs
-d’or! Notez bien, mon ami, qu’on s’est déjà plaint au commissaire de
-police des violences que cette femme prodigue à sa fille. «Il faut
-bien que je la corrige, a-t-elle répondu. Elle est vicieuse jusqu’aux
-moelles, cette enfant!» Et vous trouvez qu’il n’eût pas été préférable
-pour cette pauvrette de rester où elle était? Ah! combien mes «Mort
-aux Gosses» ont raison, allez!»
-
-De l’autre côté de la maison, à gauche des fenêtres de Katia Mordasz,
-dans l’étroit bâtiment en saillie sur le jardin, se trouvaient «les
-Préhistoriques»: c’est le nom que Katia donnait à deux ménages de
-petites gens, dont elle apercevait très distinctement, de son balcon,
-l’intérieur et les allées et venues.
-
-Le premier ne se composait que du mari et de la femme, tous deux
-septuagénaires et courbés par l’âge; elle, menue, comprimée, ratatinée
-et comme desséchée, le visage au ton d’ivoire et zébré de rides, le
-menton en galoche, invariablement coiffée toutes les après-midi d’un
-large bonnet tuyauté, de blancheur irréprochable, qui encadrait très
-gracieusement sa fine petite tête;—lui, chauve, toujours correctement
-rasé, le teint couleur brique, les yeux abrités derrière des lunettes
-d’acier, marchant avec lenteur et peine, par suite de rhumatismes sans
-doute, et restant volontiers enfoui dans son fauteuil, un journal à
-la main, vis-à-vis de sa compagne. Durant des heures entières, il lui
-faisait la lecture, tandis que, chaussant, elle aussi, d’antiques
-besicles, elle ravaudait quelque loque ou manœuvrait les aiguilles d’un
-tricot. Parfois, les soirs d’été, ils sortaient, s’en allaient bras
-dessus bras dessous ... Oh! pas bien loin! jusqu’au square que borde le
-boulevard des Invalides; puis, ils s’en revenaient de même, cahin-caha
-et clopin-clopant.
-
-Si accablés qu’ils fussent sous le poids des ans, si débiles, frêles
-ou malingres, ils avaient conservé, dans l’expression de leur
-physionomie, quelque chose de vivace, d’aimable et de gai. Leurs petits
-yeux pétillaient de malice par instants, leurs visages s’éclairaient
-d’un bon sourire, calme, placide et serein: ils se racontaient sans
-doute une aventure de leur jeunesse, se remémoraient l’un à l’autre
-telle joyeuse circonstance ... Ah! ils n’avaient pas l’air, ceux-là, de
-s’être jamais demandé si c’est l’homme qui est supérieur à la femme,
-ou bien, au contraire, si c’est la femme qui l’emporte. Non; ils
-s’étaient unis par amour, cela se devinait, et ils avaient passé leur
-vie à s’aimer, tout bonnement et tout bêtement, à s’entr’aider et se
-fortifier, tout uniment et simplement, pour supporter le mieux possible
-les chagrins de l’existence, et en savourer aussi de leur mieux les
-trop rares beaux jours.
-
-«C’est Philémon et Baucis, disait d’eux Katia Mordasz. On n’en fait
-plus comme ça!
-
-—Non, on n’en fait plus, et on n’en fera plus, répliquait Veyssières.
-La race en est éteinte!
-
-—Ce sera autre chose!
-
-—Qui ne vaudra pas cela!»
-
-L’autre couple des «Préhistoriques», qui occupait le dernier étage de
-cette aile de bâtiment, avait été baptisé «la mère Gigogne», ou, par
-abréviation, «les Gigogne». Les marmots y abondaient, y grouillaient;
-la femme, une solide boulotte, encore fraîche et accorte, était
-toujours en train d’en allaiter quelqu’un ou d’en préparer et façonner
-un nouveau. Le mari, ouvrier menuisier chez un entrepreneur du
-voisinage, s’en allait à sa besogne dès la pointe du jour, revenait
-à midi pour manger la soupe, puis repartait aussitôt après et ne
-réintégrait le logis qu’à la nuit tombante. Tout comme une autre, sa
-compagne aurait pu se débarrasser de ses poupons, en les expédiant en
-nourrice et _ad patres_, et se caser dans un atelier, un magasin ou un
-bureau quelconque: elle avait préféré garder près d’elle tout son petit
-monde et se consacrer à lui. Le logement n’était cependant pas des
-plus vastes, loin de là: il ne se composait que de deux pièces et une
-cuisine: on y semblait à l’aise pourtant et très heureux.
-
-«Tant que je posséderai le plein usage de mes membres, je ne permettrai
-jamais à ma femme d’aller travailler dehors! Je ne veux pas de cela! Sa
-place est ici, près de ses gosses,» déclarait un soir à un de ses amis
-l’époux de cette mère Gigogne, le père de toute cette smalah.
-
-Et il parlait d’un ton si accentué, si décidé et vibrant, que ces
-paroles allèrent retentir aux oreilles de Katia et de Veyssières, assis
-l’un près de l’autre sur le balcon.
-
-«Je ne veux pas! Je ne permettrai jamais! Vous entendez de quelle
-façon s’expriment ces maris? se récria Katia. Toujours ils prétendent
-commander, être les maîtres!
-
-—Certains vont même jusqu’à cogner sur leurs chères moitiés, quand
-celles-ci font mine de regimber.
-
-—C’est odieux! Ah! c’est moi qui riposterais!
-
-—Votre amie Elvire Potarlot s’en garde bien, elle; loin de lui
-déplaire, les horions et raclées font partie de son programme de
-tendresse; c’est pour elle l’assaisonnement indispensable ...
-
-—Taisez-vous donc!
-
-—C’est ce qu’on raconte, ce qu’on affirme partout. Ne faites pas
-l’ignorante: je ne vous apprends rien de nouveau.
-
-—Elvire est la générosité, l’abnégation et l’exaltation en personne.
-N’est pas exalté qui veut, mon cher! Ainsi, vous ...
-
-—Ainsi, moi, je ne le suis pas du tout, et suis incapable de le
-devenir, oui, hélas! C’est là une de mes nombreuses infériorités. En
-revanche, je ne proclamerai jamais, comme Mmes Potarlot ou d’Héricourt,
-dans leur monomanie d’équivalence des sexes ou d’égalité à tout prix,
-que la femme n’aura bientôt plus besoin de l’homme pour être fécondée,
-qu’elle possédera prochainement tous les attributs physiques de la
-virilité, c’est-à-dire qu’il n’y aura plus de femmes sur terre, ce que
-je regretterai pour mon compte infiniment.
-
-—Elvire a là-dessus des idées peut-être un peu ...
-
-—Biscornues?
-
-—Mais c’est une femme de cœur, de grand cœur!
-
-—Je n’en ai jamais douté. Mais cela ne l’empêche pas d’aimer les
-coups, cela, et je vous assure qu’elle est servie à souhait, on ne peut
-mieux tombée, avec le brutal et ignoble protecteur qu’elle s’est donné,
-l’illustrissime Bellerose, Émilien Bellerose. Vous savez le mot qu’on
-lui attribue, à ce citoyen? «Les femmes sont comme les côtelettes:
-plus on tape dessus, plus elles deviennent tendres.» Ce qu’Elvire
-Potarlot doit être affectueuse ... et mollasse!
-
-—Méchant!
-
-—Est-ce que les sévices et corrections, chez vous-même, dans votre
-sainte Russie ...
-
-—Permettez! Je ne suis pas Russe, mais Polonaise.
-
-—Comme Lodoïska?
-
-—Si vous voulez; mais, moi, cosmopolite, moi, errante et sans patrie,
-je me réclame de mon pays d’origine; j’y tiens, je l’aime, justement
-et peut-être uniquement parce qu’il est opprimé, parce qu’il est
-dépossédé, dépecé et malheureux. Je serai toujours, tant que je
-conserverai un souffle de vie, toujours, vous le savez bien, Séverin,
-pour le faible contre le fort, pour le pauvre contre le riche, pour la
-victime contre le bourreau, pour le spolié et l’immolé contre le voleur
-et l’assassin,—pour la Lorraine et l’Alsace contre l’Allemagne, pour
-l’Irlande contre l’Angleterre, pour la Pologne, l’infortunée Pologne,
-toute morcelée, déchirée et saignante, contre la toute-puissante et
-très sainte Russie, votre auguste alliée, mon bon ami. Si les hommes
-ne se prosternent que devant la force brutale et devant le succès,
-le succès bête, inique, ignoble et infâme; s’il vous convient, à
-vous, prétendu sexe fort, de donner l’exemple de la faiblesse et de
-la bassesse, de la servilité et de la lâcheté, c’est aux femmes, aux
-faibles femmes, et principalement à celles que vous appelez des folles,
-comme Elvire Potarlot et comme moi, de protester bien haut, et de vous
-huer par-dessus le marché. Ah! il est beau, ah! il est propre, votre
-gouvernement, messeigneurs! Je comprends que vous en soyez fiers, et
-que vous le prôniez et le défendiez! Maintenant reprenons. Vous me
-disiez, ou vous alliez me dire, qu’en Russie, les femmes du peuple et
-les paysannes surtout jugent de l’amour de leurs maris par le nombre et
-la vigueur des gourmades qu’ils leur distribuent?
-
-—Il paraît, dit Veyssières. Il y a même chez chaque moujik,
-raconte-t-on, un fouet ou knout toujours provisionnellement suspendu au
-chevet du lit conjugal, à côté des saintes icônes.
-
-—Et un proverbe russe affirme que «l’homme sage bat sa femme: seul, le
-monstre bat sa mère».
-
-—Déjà—vous voyez combien l’usage est ancien?—Salomon nous avait
-avertis qu’«une bonne correction vaut mieux aux femmes qu’un collier de
-perles».
-
-—Ah! votre Salomon! Vous le possédez sur le bout du doigt! Mais vous
-l’interprétez drôlement!
-
-—C’est le truchement de la sagesse.
-
-—Jolie sagesse! Ah! Séverin! Séverin!... Vous vous étonnez qu’en
-Russie et ailleurs, poursuivit Katia, la femme ne se rebiffe pas contre
-la violence, qu’elle la subisse même avec empressement, avec une sorte
-de fierté et de délice ... Mais, mon ami, réfléchissez donc que voilà
-des siècles et des siècles que l’homme s’ingénie à l’asservir et à
-l’abrutir, la femme; que forcément elle a dû perdre, elle a perdu,
-en maint endroit, la notion d’elle-même, de sa conscience et de sa
-dignité. Nous sommes là quelques-unes pour essayer de la lui redonner.
-
-—Je préfère le rôle de votre voisine, de cette mère de famille,
-cette mère Gigogne ... Vous savez qu’on vient encore d’arrêter pour
-vagabondage les deux enfants, les deux petits jumeaux, de votre
-illustre confrère ou consœur Estelle de Bals?
-
-—C’est très malheureux, mais que voulez-vous! Est-ce que le soldat qui
-fait le coup de feu à la frontière peut en même temps veiller sur son
-foyer?
-
-—Voilà pourquoi le métier de soldat ne convient nullement aux femmes.
-
-—Ou plutôt voilà pourquoi le rôle de mère ne convient pas aux femmes
-qui ont une cause à défendre et des combats à livrer.
-
-—Le fait est, repartit Veyssières, que les enfants ne comptent pas
-beaucoup pour ces dames de l’Émancipation, et que les leurs tournent
-généralement de travers, comme les enfants mal élevés, peu soignés et
-abandonnés à eux-mêmes. La fille de Mme Nina Magloire s’est conquis
-au Moulin-Rouge l’élégant surnom de Georgette Patte à Ressort: c’est
-une de nos plus éminentes chorégraphes et cascadeuses. Mme Clotilde
-Lauxerrois n’a pas moins bien réussi dans sa couvée: ses deux filles
-ont toutes les deux pareillement déserté l’étroit sentier de la vertu.
-Mme d’Escars, dont l’héritière, sous le nom de Bath au Pieu, fait les
-délices ...
-
-—Que voulez-vous prouver? Que Mme Magloire, Mme Lauxerrois, Mme
-d’Escars, aussi bien qu’Estelle de Bals, auraient plus sagement agi en
-s’abstenant de procréer? Je le reconnais: cela ne souffre aucun doute.
-Tant que la société ne sera pas autre, plus normalement aménagée, plus
-équitablement constituée, tant que le servage, le désordre et la misère
-seront le lot inéluctable et fatal du plus grand nombre, est-ce donc à
-accroître cette quantité de malheureux que nous devons nous complaire?
-
-—La fin du monde alors?
-
-—Sa transformation, mon ami, l’avènement de la justice: voilà ce
-que nous poursuivons. Et qu’importe que Mmes Magloire, Potarlot,
-Lauxerrois, de Bals, d’Escars, Bombardier ...
-
-—Toute la fine fleur de l’Émancipation!
-
-— ... aient mené ou mènent une vie agitée ...
-
-—Pardon! Cela importe beaucoup à leurs maris et à leurs enfants.
-
-—Précisément! Elles ne devraient avoir ni maris ni enfants. Toutes
-auraient dû rester libres.
-
-—Comme vous?
-
-—Comme moi.
-
-—Tout le monde n’est pas ainsi que vous, Katia, à l’abri des
-tentations ...
-
-—Laissez donc!
-
-—On n’est pas de bois. Demandez un peu à Mme Angélique Bombardier ou à
-Mme Nina Magloire si ...
-
-—Les défaillances du prêtre ne prouvent rien contre le dogme. L’apôtre
-peut être indigne, la doctrine n’en reste pas moins intacte et sublime.
-
-—D’accord! Cependant si ces défaillances sont communes aux douze
-apôtres? Un bon cheval peut broncher, mais toute une ...
-
-—Encore quelque gracieuseté!
-
-—Avez-vous jamais compté, Katia, combien il y a de divorcées ou
-d’irrégulières dans votre camp?
-
-—Jamais. Je jette un voile sur toutes ces faiblesses et ces
-tristesses, et je regarde plus loin et plus haut. Je sais que beaucoup,
-beaucoup d’entre elles ont souffert ...
-
-—Et ont aussi beaucoup fait souffrir, rectifia Veyssières. Vous ne
-voyez jamais qu’elles: permettez-moi de considérer un peu leurs maris
-ou leurs amants et leurs enfants. A elles la palme pour mener mauvais
-ménage, jeter chez elles et autour d’elles le trouble et la honte, la
-désolation et le désespoir, galvauder leur progéniture ...
-
-—_Sursum corda_, encore une fois! Nous sommes dans une époque de
-transition, une époque de conflits et de luttes ...
-
-—On peut en dire autant de toutes les époques.
-
-— ... Dans toute bataille, il y a des blessés et des morts. La
-victoire ne s’achète qu’à prix de sang. Il faut que des générations
-entières paient de leurs souffrances et de leurs deuils le bonheur des
-générations futures. C’est le cas de ces femmes, de ces généreuses
-combattantes, dont vous évoquez si volontiers les tares et les
-malheurs. Qui se souviendra de ces menus détails, de ces insignifiantes
-et imperceptibles taches, lors du triomphe final?
-
-—En attendant, je plains de tout mon cœur ceux de mes contemporains
-qui se trouvent accrochés ou mariés à ces héroïnes! riposta Veyssières.
-
-—Vous mériteriez d’en épouser une, tenez! Ce serait votre châtiment.
-
-—Vous savez, le mariage et moi ... Je suis comme vous, Katia; je suis
-partisan résolu du célibat ... peut-être pas tout à fait pour les mêmes
-motifs: non, ce serait trop m’avancer ... Mais, puisque nous sommes,
-vous venez de le dire, dans une époque de transition, je crois qu’il
-vaut mieux s’abstenir, jusqu’à des temps meilleurs.
-
-—Vous riez, vous vous moquez; mais vous avez beau faire, vous
-n’empêcherez pas cet avènement.
-
-—Dieu m’en préserve! Et qui vous rend si sûre, chère amie, de
-l’éclosion de cet âge d’or?
-
-—Ma foi dans la vérité et la justice. Nous sommes le progrès ...
-
-—Euh! Euh!
-
-— ... Et l’humanité ne rétrograde pas. Appelez-nous socialistes,
-communistes, anarchistes, nihilistes, peu importe! Nous appartenons
-tous et toutes à la même immense armée ...
-
-—L’armée des mécontents et des envieux;—immense, en effet!
-
-— ... Nous défendons tous la même sainte cause, la cause des pauvres
-et des faibles, des spoliés et des opprimés; et, que vous le vouliez ou
-non, mon bel ami, l’avenir est à nous!
-
-—Ma belle amie, je crois qu’il y aura toujours des faibles et
-toujours des pauvres parmi nous.
-
-—Jésus-Christ l’a dit avant vous. Eh bien, nous tâcherons que ces
-pauvres soient de moins en moins nombreux; nous prendrons en main leur
-défense; nous les protégerons contre l’égoïsme et la dureté des riches
-...
-
-—Et ne protégerez-vous pas un peu aussi les riches contre la jalousie
-et l’avidité des pauvres? Vous le devriez, en bonne justice!
-
-—Les riches? Je ne sais rien de plus méprisable que l’argent, mon ami,
-si ce n’est ceux qui le possèdent.
-
-—A la bonne heure! Vous avez une façon de pratiquer la défense de la
-propriété ...
-
-—Je ne la défends pas du tout! Je ne la respecte pas le moins du
-monde! Vous me citiez l’Évangile tout à l’heure; je fais appel, moi,
-aux Pères de l’Église, et vous réponds du tac au tac, avec saint
-Jérôme, que «tout possesseur d’une grande fortune est un voleur ou
-l’héritier d’un voleur». Et ne m’objectez pas que saint Jérôme est mort
-il y a quinze cents ans, car il en est de notre temps comme du sien,
-bien pis encore.
-
-—Vous n’y allez pas de main morte!
-
-—Ne voyez-vous pas comme moi que l’organisation politique et sociale
-actuelle de l’humanité n’a pour base que la duplicité et l’iniquité,
-le droit du plus riche et du plus fort, du moins scrupuleux et du plus
-astucieux, du plus gredin? Malheur aux pauvres et aux faibles; malheur
-aux honnêtes, aux sincères et aux bons, c’est le cri de ralliement
-d’un bout de la terre à l’autre. J’ai beaucoup voyagé, souvent un peu
-malgré moi; mais ici comme là, partout, j’ai toujours remarqué que les
-dignités les plus élevées, comme les fortunes les plus considérables,
-sont possédées par les moins estimables, par les plus vils des
-citoyens. C’est pour moi un principe infaillible et ressortant de mon
-expérience propre: plus un homme est haut placé, plus il a commis de
-bassesses ou d’infamies; par suite, plus il a droit à notre mépris et
-à nos malédictions. Impossible de vaquer aux affaires publiques et de
-rester honnête homme, déclarait jadis le sage Socrate ...
-
-—Pas encourageant!
-
-— ... Et combien d’autres l’ont répété, combien plus encore l’ont
-prouvé! Prenez les plus illustres hommes d’État, les coryphées du monde
-politique, les César, les Charlemagne, les Richelieu, les Cromwell,
-les Pierre le Grand, les Napoléon, les Bismarck, mais ce sont les plus
-horribles bandits, les pires scélérats et les pires monstres que la
-terre ait portés! Tout succès, en thèse générale, et à peu d’exceptions
-près, tout succès est preuve de vilenies, preuve de quémanderies, de
-platitudes, de canailleries et turpitudes de toute sorte; car ce n’est
-qu’en mentant et en mendiant, en rusant, en rampant et s’aplatissant
-qu’on «arrive», qu’on parvient à la richesse, comme aux honneurs,
-comme au pouvoir, comme à la gloire. «Le succès! De combien d’infamies
-se compose un succès?» C’est le mot de votre grand Balzac. Avec de
-l’argent, vous achetez tout, tout, sans exception, mon ami, vous
-entendez bien?
-
- L’argent, l’argent, c’est la seule puissance!
-
-Avec de l’argent, tel pleutre se fait élire député, tel autre sénateur;
-avec de l’argent, tel inculpé de viol ou de meurtre obtient une
-ordonnance de non-lieu: vous ne trouverez jamais un pauvre dans les
-jurys de cour d’assises; on n’en veut pas, de pauvres; d’autre part,
-il n’y a pas de lois pour un homme qui possède des centaines et des
-centaines de mille livres de rente. Avec de l’argent, vous vous faites
-décerner toutes les décorations qui vous plaisent: vous vous souvenez
-de Cornélius Herz, et de tant et tant d’autres! Avec de l’argent, un
-auteur dramatique achète le parterre et la presse, un peintre ou un
-sculpteur se taille le succès qu’il veut ...
-
-—Vous êtes terrible, Katia!
-
-—Osez me démentir! Donnez-moi des preuves du contraire! L’argent et
-l’intrigue, vous le savez comme moi, voyons, et il n’y a là ni secret
-ni mystère, l’argent et l’intrigue, c’est avec cela qu’on prospère,
-qu’on se faufile, qu’on s’intronise, qu’on s’impose, qu’on acquiert
-grand renom et dignités, influence et puissance; c’est avec cela et
-rien qu’avec cela qu’on s’élève, qu’on règne et qu’on gouverne. Les
-plus fourbes et les plus vils sont ceux qui réussissent le mieux,
-absolument comme ce sont les pires égoïstes, les Fontenelle, les Gœthe
-et les Hugo, qui se conservent le mieux et vivent le plus longtemps.
-L’anarchie, contre laquelle vous criez tant, naïfs bourgeois, mais
-elle est partout; partout, avec le favoritisme, le charlatanisme, les
-pots de vin, les tripotages, les achats de votes et de consciences, les
-escobarderies, filouteries, marchandages et brigandages sans nombre;
-partout elle s’infiltre et pénètre, partout elle s’étend et triomphe.
-Tout est gangrené, mon cher, tout est pourri dans ce vieux monde!
-
-—C’est pour cela que vous voulez en fabriquer un nouveau?
-
-—C’est pour cela, uniquement pour cela, vous l’avez dit! Oui, il y a
-des fous et des folles comme moi, qui se sont mis dans la cervelle de
-dévoiler et d’attaquer cette pourriture, de signaler et de combattre
-ces brigandages et ces infamies; des fous et des folles comme moi, qui
-s’érigent en champions de la justice, entreprennent, à la suite de
-Jésus, de chasser les vendeurs du temple, de hâter le plus possible
-cette transformation, cette régénération. Tâche ardue ...
-
-—Plus ardue peut-être, interrompit Veyssières, que celle d’Elvire
-Potarlot, qui songe à identifier et fusionner l’homme et la femme!
-
-—En tout cas, nous aurons l’honneur d’avoir essayé, nous aurons
-fait ce beau et grand rêve ... Qu’avez-vous apporté et implanté sur
-la terre, vous autres hommes, depuis tant d’années que vous tenez le
-sceptre et trônez en maîtres absolus? Quelle est la caractéristique de
-votre souveraineté? La guerre! C’est par la force que vous avez établi
-votre empire et que vous le maintenez; c’est toujours à la force, à
-la brutalité, que vous faites appel: la brutalité, l’égoïsme, vous
-voilà résumés en deux mots. Eh bien, mon ami, nous croyons qu’il y
-a, qu’il doit y avoir autre chose ici-bas; qu’il serait temps que la
-paix, la douceur et la clémence, la solidarité et la fraternité fissent
-leur apparition parmi nous, que leur saint règne arrivât. Et nous
-avons l’idée, nous avons la certitude, que l’accession de la femme aux
-délibérations des affaires publiques et à la gestion des États hâtera
-cet avènement. La femme, c’est l’ennemie naturelle de la guerre; la
-femme, vous le reconnaissez vous-même, c’est la personnification de
-la douceur; avec la femme au pouvoir, la guerre devient impossible,
-l’arbitrage s’établit, la justice prédomine ...
-
-—Et plus d’intrigues, plus de bassesses, plus de népotisme, de
-pots de vin ni de concussions! L’âge d’or! Les champs élyséens! Le
-paradis terrestre! Que Dieu vous entende!» exclama Veyssières, qui,
-sans qu’elle y prît garde, tout entière à ses lyriques et audacieux
-transports, s’était emparé de la main de Katia, de cette mignonne
-et merveilleuse petite main, si artistement moulée, à l’épiderme si
-onctueux et satiné, et si franche aussi, si pure, si loyale et si
-brave, et s’occupait à la contempler, la pressait et la caressait avec
-une amoureuse lenteur.
-
-
-
-
-V
-
-
-Armand de Sambligny, fidèle affilié, comme Veyssières, de cette société
-de Salomon dont Roger de Nantel était alors le secrétaire-intendant,
-avait rapidement conquis son grade de chef de bureau au ministère des
-Finances, et cela un peu malgré lui et grâce à sa femme. Il ne lui en
-savait cependant aucun gré, à cette obligeante et secourable épouse,
-au contraire: elle lui avait rendu son intérieur si désagréable et si
-odieux, qu’il y séjournait le moins possible, s’ingéniait à vivre au
-dehors et à travailler et s’attarder tant qu’il pouvait à son bureau.
-
-Bien qu’involontaire, ce beau zèle avait obtenu sa récompense: à
-trente-huit ans, M. de Sambligny, ex-contrôleur des contributions
-directes passé dans le service central, était promu chef, avec sept
-mille francs d’appointements, et la quasi-certitude d’arriver à une
-sous-direction, puis à une direction, aux plus hauts postes de
-l’administration financière.
-
-C’est à Nantes qu’il s’était marié, et dans les circonstances à la fois
-pour lui les plus piètres et les plus honorables.
-
-La chambre garnie qu’il occupait rue de Rennes, non loin du pont
-Morand, lui était louée par une dame Rousselin, veuve d’un petit
-employé de la préfecture et mère de trois filles. Les deux cadettes
-fréquentaient encore l’école; l’aînée, Mlle Jeanne, restait auprès
-de sa maman et l’aidait dans la gérance de cette maison meublée. Les
-occasions de se voir et de converser ensemble n’étaient pas difficiles
-à faire naître entre les locataires et la jeune fille: Armand s’en
-aperçut bientôt. Les grands yeux noirs de Mlle Jeanne, sa jolie tête
-au galbe allongé, plein d’élégance et de distinction, ses petits airs
-mutins, mièvres et candides, mirent promptement le trouble dans le
-cœur de ce nouveau venu. Les allusions qu’il fit à son émoi et à sa
-flamme n’effarouchèrent pas trop l’espiègle enfant; les déclarations
-qui suivirent furent écoutées par elle avec de pudiques rougeurs, mais
-sans courroux ni mépris; loin de se dérober à ces périlleux entretiens,
-elle les rechercha même, les provoqua: toujours, comme par hasard, Mlle
-Jeanne se trouvait postée dans l’escalier, chaque fois que M. Armand
-montait chez lui ou en descendait. Pour se faufiler dans sa chambre dès
-qu’il y était, les prétextes abondaient: c’était une carafe d’eau à lui
-porter, un bougeoir qu’on avait oublié, une lettre ou un journal qui
-venait d’arriver ...
-
-Tant et si bien qu’un beau soir la délurée jouvencelle murmura à son
-complice que ... que ... elle croyait bien que ... «ça y était».
-
-«J’en ai grand’peur, trésor!
-
-—Ah! cornes de cerf!
-
-—Que vais-je devenir, Armand? Ah! cher adoré! Ma mère ne voudra plus
-de moi, elle me chassera ... Je la connais!
-
-—Mais je ne t’abandonnerai pas, moi! Pour qui donc me prends-tu? Je ne
-te laisserai pas ... Je t’aime trop, ma Jeannette!
-
-—Mon Armand! mon ange!
-
-—Tu as affaire à un honnête homme: ne crains rien!
-
-—Oh! tu es bon!»
-
-De sorte que cette grossesse, au lieu d’être pour Jeannette une cause
-d’angoisse et de désespoir, fut pour elle une vraie chance, une aubaine
-inespérée.
-
-Armand de Sambligny était, comme il l’avait déclaré, un honnête homme.
-Cette jeune fille, il l’avait eue «sage»; cet enfant, qui s’apprêtait
-à faire son entrée dans le monde, était bien de lui, il n’en pouvait
-douter ...
-
-Ah! il l’avait payée cher, cette galante et banale aventure, cette
-toquade de jeunesse! Depuis tantôt vingt ans il se le répétait et ne
-cessait de maudire le jour où il avait mis le pied dans la maison
-Rousselin.
-
-«J’aurais mieux fait de me le faire écraser, ah oui, certes! J’aurais
-mieux fait ensuite d’imposer silence à mes scrupules, et de filer
-à l’étranger, n’importe où! plutôt que d’enchaîner mon existence à
-une femme dont je m’étais si sottement et aveuglément épris, que
-je connaissais à peine, que je ne connaissais même pas du tout! Ah
-vertudieu! si c’était à recommencer!»
-
-D’autant plus que l’enfant issu des clandestines relations d’Armand
-de Sambligny avec Jeanne Rousselin était mort le lendemain de sa
-naissance. Mais, hélas! depuis six mois le mariage était célébré, la
-boulette commise, la déplorable et irréparable gaffe accomplie.
-
-A présent, quand un jeune commis du ministère venait faire part à son
-chef, M. de Sambligny, de ses projets matrimoniaux:
-
-«Mon ami, lui répliquait-il, un garçon comme vous, qui gagne sa vie et
-peut se suffire, n’a jamais intérêt à se marier! Jamais! Retenez bien
-cela!
-
-—Cette jeune personne est fort bien élevée ...
-
-—En êtes-vous sûr? Permettez-moi de vous le demander. On les élève si
-mal aujourd’hui, les jeunes personnes!
-
-—Il est de fait, monsieur ...
-
-—Toutes, même les plus pauvres, pour se faire servir; toutes, pour
-être doctoresses, clergesses, politiciennes, avocates, oratrices,
-femmes publiques: aucune, pour être mère et ménagère; toutes, en
-concurrentes et ennemies de l’homme, en révoltées et émancipées. Ah!
-jolie, cette émancipation! Drôle d’idée de persuader au sexe faible,
-à ce sexe blessé et saignant, qui conçoit, enfante et allaite, qu’il
-est tout aussi indemne et robuste que le sexe fort! Les mettre l’un et
-l’autre en présence et face à face dans le _struggle for life_! Alors
-il arrive ceci, que le mâle retourne à sa brutalité première, et daube
-sur sa femelle, quand celle-ci devient par trop gênante et encombrante.
-Voyez ce qui se passe chez les Américains, à Chicago ou à San-Francisco
-notamment! Malheur aux faibles, et surtout aux faibles qui veulent
-prendre la place et usurper les prérogatives des forts! Les femmes
-d’aujourd’hui, bourrées de science, de prétentions, d’ambition, pétries
-de morgue, ayant toutes les audaces, mais dépourvues de la douceur,
-qui était jadis la qualité féminine essentielle, privées de grâce, de
-délicatesse et de charme, dégoûtent de la femme: voilà mon sentiment,
-mon bon ami, je vous le dis sans fard.
-
-—Eh monsieur! C’est que ...
-
-—Quoi? Est-ce que vous y tenez, à cette jeune personne? Est-ce que ...
-vous _brûlez_, vous vous _consumez_ pour elle? Oui? Un peu? Ce n’est
-pas une raison, jeune homme, pour recourir à un moyen aussi extrême!
-Vous êtes malade, vous vous trouvez dans un état de fièvre, soit!
-Patience, un peu de patience, et vous verrez ce malaise se dissiper.
-
-—Je voulais vous dire, monsieur, que c’était un très riche parti ...
-
-—Il ne manquerait plus que cela, qu’il ne le fût pas! Votre seule
-excuse, c’est d’épouser une femme riche. Autrement! Mais, malgré cela,
-quand bien même votre future serait archi et archimillionnaire, ma
-conviction, c’est qu’il vaut encore mieux vous abstenir et garder votre
-indépendance. L’indépendance, croyez-moi, jeune homme, il n’y a rien
-qui paye cela, rien qui le vaille! En votre qualité de célibataire,
-et comme vous l’atteste l’étymologie du mot: _cœlum habitare_, vous
-habitez le ciel, vous êtes présentement logé dans l’Olympe, séjour des
-dieux: voilà le fait! Ne le perdez pas de vue. Des femmes, vous en
-trouverez toujours à la douzaine, tant que vous voudrez, et d’aussi
-belles, d’aussi avenantes et accommodantes qu’il vous plaira. Et sans
-en avoir la charge, sans être obligé de les nourrir, entretenir et
-supporter à perpétuité. Restez donc libre, mon ami, restez libre, et
-méditez ce quatrain d’un sage d’autrefois:
-
- Une femme est toujours aimable
- Tant qu’on n’est pas uni par le sacré lien;
- L’usufruit en est agréable,
- La propriété n’en vaut rien.»
-
-Jeanne Rousselin—Mme de Sambligny—n’était cependant pas, elle, une
-ennemie de l’homme, une révoltée, femme de cercle, de club ou de rue,
-ce qu’on a si plaisamment nommé, par allusion à la pièce essentielle du
-costume masculin, objet des convoitises féminines, une «culottière».
-Elle laissait ce privilège à ses sœurs Irène et Corentine, qui,
-devenues vieilles filles, et furieuses de n’avoir jamais rencontré le
-fortuné mortel dont elles auraient assuré le bonheur et emparadisé
-l’existence, avaient pris en grippe tout le sexe mâle et le genre
-humain tout entier.
-
-A l’encontre de Katia Mordasz, la chaste et stoïque vierge slave,
-qui était tout courage, tout abnégation et sacrifice, Jeanne de
-Sambligny personnifiait la veulerie et l’égoïsme,—un égoïsme inné,
-inconscient, terrible. Entrait-elle dans un salon? Instinctivement et
-tout naturellement elle allait d’emblée s’asseoir à la meilleure place.
-A table, lui présentait-on un plat? Soyez tranquille, elle s’adjugeait
-sans hésitation et sans jamais d’erreur le plus succulent morceau.
-Pour elle un homme n’était et ne devait jamais être qu’une sorte de
-domestique et d’entreteneur, dûment et légalement investi, et qui doit
-s’estimer très heureux, très fier et profondément reconnaissant de son
-servage, aussi bien que des dépenses qu’on daigne lui occasionner.
-Loin de savoir gré à son ancien et scrupuleux amant de ne pas l’avoir
-«lâchée», avec sa situation de fille-mère en perspective, d’avoir fait
-d’elle sa femme, et sien l’enfant qui allait naître de ce qu’on nomme
-«leurs œuvres», elle avait fini par considérer ces preuves de loyale
-affection comme un simple tribut, tout légitimement dû à sa souveraine
-beauté et à ses irrésistibles charmes.
-
-Elle n’avait apporté à Armand que des ennuis, des embarras et de
-la misère. Comme elle grillait d’habiter Paris et ne cessait de
-l’aiguillonner et de l’importuner à ce sujet, il s’était vu contraint,
-peu après le décès du nouveau-né, de postuler son changement de
-résidence. Certaines études spéciales, relatives au cadastre et à
-l’impôt foncier, avaient attiré sur lui l’attention de ses supérieurs,
-et il eut la bonne fortune d’être appelé à l’administration centrale.
-En revanche, Mme Rousselin mère, n’ayant pas réussi dans sa gérance
-d’hôtel meublé, ne tarda pas à venir le rejoindre à Paris avec ses deux
-filles, en sorte qu’il se trouva avoir sur les bras toute la famille
-de sa femme. Les quelques milliers de francs qui lui étaient échus en
-héritage, et composaient tout son patrimoine, filèrent comme de l’eau
-entre les doigts de tout ce monde: bientôt il ne lui resta plus que ses
-appointements stricts pour vivre et faire vivre la maisonnée. Ayant
-quatre femmes autour de lui, il était fondé à croire et à affirmer
-qu’on devrait et qu’on pourrait se passer de bonnes. Ah bien oui!
-
-«Si vous vous figurez que mes filles ont été élevées à récurer la
-vaisselle!» piaulait la maman Rousselin en gonflant le jabot.
-
-Toutes trois, bien que sans fortune et ayant eu pour père le plus
-chétif des gratte-papier, étaient nanties de leurs brevets. De plus,
-Jeanne et Irène avaient appris le piano; Corentine connaissait le
-pastel et possédait même un fort joli talent, comme se plaisait à
-le déclarer à tout propos et encore en se rengorgeant bien fort la
-chère madame Rousselin Car elle était enchantée de ses filles, toute
-glorieuse d’elles et de leur science, l’excellente dame.
-
-Lorsque le Seigneur, en sa miséricorde, s’avisa de la rappeler à lui,
-ce fut à M. de Sambligny qu’incomba la direction de la famille, honneur
-qu’il n’avait jamais du reste ambitionné et dont il se serait fort bien
-passé; mais il fallait obéir au devoir.
-
-Grâce à ses relations, à maintes et maintes démarches, le mari de
-Jeanne parvint à caser à Paris même ses deux belles sœurs: la plus
-jeune, Corentine, dans l’enseignement, comme institutrice adjointe
-attachée au personnel des écoles communales; l’autre, Irène, dans cette
-administration du Crédit international, où M. le salomonien Jourd’huy
-occupait l’emploi de chef de bureau.
-
-Bien qu’entichées de leur indépendance,—indépendance toute relative,
-hélas!—proclamant volontiers et bien haut que la femme doit se passer
-de l’homme, qu’elle doit gagner sa vie et se suffire à elle-même, Mlles
-Irène et Corentine avaient conçu, dans le tréfonds de leur âme, une
-inextinguible jalousie à l’égard de leur sœur,—qui était mariée, elle,
-qui avait eu cette chance!—et couvaient un cuisant dépit, une rage
-implacable contre leur beau-frère, qui n’avait pas su les deviner et
-leur trouver un épouseur.
-
-M. de Sambligny s’était dit, en effet, que deux gaillardes pareilles
-étaient d’un placement trop difficile pour que l’entreprise fût tentée.
-Puisqu’elles n’y tenaient pas d’ailleurs, à vivre sous la coupe d’un
-mari! Puisqu’elles avaient bien trop de dignité pour accepter cette
-chaîne et s’abaisser jusque-là! On est émancipée, ou on ne l’est pas,
-saprejeu!
-
-Cette même jalousie et cette commune fureur étaient du reste les deux
-seuls points sur lesquels Mlles Irène et Corentine fussent d’accord.
-Toujours en brouille entre elles deux ou avec leur sœur, elles
-passaient littéralement leur existence à se chamailler, à se bouder et
-se raccommoder: c’était une comédie perpétuelle. Et cela leur semblait
-de règle, chose normale, naturelle et toute simple.
-
-«Mais la vie est faite pour cela! répondait un jour Irène à son
-beau-frère, qui l’engageait à se montrer plus conciliante et plus
-douce. La vie est faite pour se quereller et se rabibocher: c’est le
-plaisir, ça!»
-
-Comme M. de Sambligny, quelque temps après, rapportait ce mot à son ami
-Jourd’huy:
-
-«Et vous ne sauriez croire, répliqua celui-ci, combien de femmes, et
-plus spécialement de vieilles filles, partagent ces idées et ne vivent
-que de chicanes et de querelles, de bouderies et de bourrasques,
-suivies de replâtrages, de protestations de tendresse, d’amitiés
-exaltées, folles et furibondes, un beau matin brusquement rompues, puis
-non moins inopinément renouées le lendemain soir ...
-
-—Oh! que si, je vous crois!
-
-—Ces demoiselles se brouillent sans cesse et sans raison avec tout le
-monde, et elles ne peuvent rester seules: arrangez cela! Il leur faut
-des relations, elles ne peuvent s’en passer, et elles n’en peuvent
-garder!
-
-—Tout à fait ce que j’observe! exclama Sambligny. Aussi, quoi que
-disent ou que fassent mes belles-sœurs, jamais je ne les prends au
-sérieux: impossible!
-
-—C’est le plus sage, répondit Jourd’huy. Les vieilles filles possèdent
-un fâcheux renom; quantité d’écrivains ont été durs pour elles, et,
-généralement et malheureusement hélas! c’est justice. Il y a des
-exceptions sans doute. Ainsi, moi, dans mon service, je n’ai pas à
-me plaindre, et je connais plus d’une brave fille qui se dévoue en
-secret et silencieusement à soutenir quelque parent âgé ou infirme,
-à prendre soin d’un neveu ou d’une nièce orphelins; qui se prive,
-pour remplir cette pieuse tâche, de toute coquetterie de toilette, de
-toute distraction, tout plaisir, et du nécessaire même; qui en arrive
-à compter avec sa nourriture, et économise sur son plat de viande ou
-son dessert. Je leur rends hommage, à celles-là: c’est plus que de
-l’estime, c’est de l’admiration qu’elles méritent. Mais, il y en a
-d’autres, ah! mon ami, quelles pestes! Les vieilles filles, voyez-vous,
-on ne sait jamais à quoi s’en tenir avec elles, jamais sur quel pied
-danser. Vous les quittez allègres et souriantes, enjouées, gaies comme
-pinsons, chantantes comme Pérot, rayonnantes, exultantes, débordant
-et éclatant de joie, et vous les retrouvez, non pas une heure après,
-mais une minute, une seconde plus tard, mornes, maussades, renfrognées,
-hargneuses, agressives, prêtes à vous décocher quelque impertinence
-magistralement barbelée, une doucereuse ou audacieuse mais atroce
-perfidie, sinon à vous sauter au visage, comme chattes en démence. Ah!
-je les connais, les paroissiennes!
-
-—C’est ce qu’on appelait jadis des vapeurs et ce qu’on nomme
-aujourd’hui de l’hystérie.
-
-—Appelez cela comme vous voudrez: le nom ne fait rien à la chose; mais
-le fait existe et il est indéniable. Méfiez-vous des vieilles filles,
-mon cher Sambligny, de leurs sautes d’humeur continuelles, de leurs
-lubies, de leurs toquades, de leurs mensonges, de leurs entêtements
-aussi, leurs entêtements de mules!
-
-—Combien de femmes ressemblent en cela aux vieilles filles, sont
-comme elles têtues, fausses, fantasques, déséquilibrées, détraquées!
-Toutes façonnées à l’instar de la mère Ève: «Ne fais pas cela! Tu
-perdras le genre humain!» Et elles se hâtent de le faire! Sans motif!
-Uniquement parce que c’est défendu, parce que c’est un péché, parce que
-c’est—mieux encore!—un crime, une monstruosité!
-
-—Toutes, soit! Toutes, des incohérentes! Toutes, des filles d’Ève!
-Mais ayez l’œil de préférence sur ces demoiselles, mon bon: méfiez-vous
-d’elles plus particulièrement, encore un coup! Chacun de nous, a-t-on
-remarqué, reçoit ici-bas précisément la quantité d’amour qu’il mérite:
-les vieilles filles, qui n’ont rien reçu, dont personne n’a voulu, ou
-qui n’ont rien donné et n’ont voulu de personne ... Mauvais signe dans
-les deux cas, cher ami, conclut Jourd’huy, très mauvais signe!»
-
-En maintes et maintes circonstances, Armand de Sambligny put vérifier
-l’insigne justesse de cet avertissement.
-
-Il n’était guère de vilenies et d’infamies qu’Irène et Corentine,
-furieuses d’avoir coiffé sainte Catherine, atteint et dépassé la
-trentaine sans dénicher d’époux,—tandis que leur sœur aînée, elle,
-en avait si vite agrippé un, et grâce à son inconduite, pour comble!
-Ah! on a vraiment bien raison de dire: il n’y a de chance ici-bas
-que pour la canaille!—n’eussent imaginées et commises pour jeter
-le désarroi dans le ménage Sambligny et détacher tout à fait l’un
-de l’autre ces conjoints déjà si peu d’accord. Mais, à cause de sa
-situation administrative, M. de Sambligny était tenu de sauvegarder
-les apparences et d’éviter soigneusement tout scandale; et Jeanne, qui
-ne possédait aucune fortune personnelle et n’était plus de la première
-jeunesse, avait tout intérêt à supporter le joug conjugal, si pesant et
-odieux qu’il fût, et à continuer à brouter où elle était attachée.
-
-Il y avait au Crédit international, dans le service dont dépendait
-Irène Rousselin et que dirigeait M. Jourd’huy, le service de la
-Vérification et du Contrôle, une jolie fille très peu farouche,
-qu’Irène jugea devoir on ne peut mieux convenir au mari de sa sœur,
-et entreprit de lui colloquer comme maîtresse. Blonde et grasse, bien
-portante, bien en forme et en chair, la peau blanche, satinée et rosée;
-ayant toute la fraîcheur et tout l’éclat d’une belle fleur en plein
-épanouissement, Mlle Henriette Pérignon formait un vif contraste avec
-Jeanne de Sambligny, brune au teint mat, à la taille svelte et élancée.
-Henriette devait certainement être l’idéal, le type d’Armand,—ne
-fût-ce qu’en vertu de ce contraste et pour que le changement fût plus
-accentué: c’est ce qu’Irène se dit et le raisonnement qu’elle se
-tint. Quelques mots, prononcés par M. de Sambligny, la confirmèrent
-d’ailleurs dans ces conjectures: ayant eu plusieurs fois occasion de
-rencontrer sa belle-sœur avec cette demoiselle Henriette, il n’avait pu
-s’empêcher de lui faire compliment de sa compagne.
-
-«Une bien belle personne, ma foi!
-
-—N’est-ce pas?»
-
-Irène fit en sorte, un soir qu’elle attendait la visite de Henriette,
-d’attirer son beau-frère chez elle; puis, l’amie venue, elle imagina un
-banal prétexte, allégua qu’il fallait du rhum avec le thé qu’elle se
-disposait à leur servir, et, s’excusant vivement de son absence:—«Le
-temps de descendre et de remonter!»—elle s’empressa de les laisser
-seuls.
-
-«Je connais mon cher beau-frère, ruminait-elle; ou je me trompe fort,
-ou il saura mettre à profit le tête-à-tête.»
-
-Armand tira, en effet, de la situation tout le parti qu’elle comportait
-et qu’on pouvait attendre d’un hardi et robuste servant d’amour et zélé
-«féministe» comme lui. Bien mieux, Mlle Henriette était si alléchante,
-appétissante et affriolante, qu’il l’invita à venir dîner avec lui le
-surlendemain dans un bon endroit, en cabinet particulier.
-
-Mais là s’arrêtèrent ces passionnés témoignages. A quoi bon, grand
-Dieu, se mettre une maîtresse sur les bras? Pourquoi se lancer dans une
-intrigue dont on ne pouvait prévoir les suites, une liaison périlleuse,
-dispendieuse, gênante et absorbante, avec une ou plusieurs paternités
-en perspective; aller se créer un second ménage, quand on en avait déjà
-trop d’un; quand la sagesse salomonienne vous suffisait si bien; quand,
-pour si peu de chose, quelques sous, on se procurait de si commodes
-rencontres, de si discrètes, aimables et charmantes filles!
-
-«Ce serait insensé, voyons!»
-
-Et Irène en fut pour ses frais et pour son rhum.
-
-Ne voulant sans doute pas demeurer en reste avec son aînée, et
-désireuse de contribuer de son mieux, elle aussi, à la dislocation
-du ménage, Corentine dirigea ses efforts vers Jeanne et tenta de
-l’apparier avec le frère d’une de ses collègues, un jeune et tout
-pimpant sous-lieutenant. Mais Mme de Sambligny, coquette et dépensière,
-avait bien plus soif d’argent que de plaisir, et, dès la seconde
-entrevue, lorsqu’il lui fut démontré qu’elle n’avait à attendre de ce
-joli garçon aucune solide et sonnante preuve de tendresse, elle rompit
-avec lui.
-
-L’argent, et avec lui tout ce qui en relève, bien-être, luxe, fêtes,
-toilettes nombreuses et variées, robes éblouissantes, bijoux et
-diamants, voilà ce que Jeanne de Sambligny convoitait et rêvait,
-l’unique but de la vie pour elle. Ah! comme elle s’en voulait de
-s’être donnée jadis à Armand et d’avoir consenti à devenir sa femme!
-
-«Imbécile! Petite niaise, qui t’imaginais que c’était là pour toi le
-salut, qui ne voyais rien de plus beau! Ah! quelle sottise tu as faite
-et tu expies!»
-
-C’est de la sorte qu’elle ratiocinait, et ainsi se tançait-elle.
-
-Au lieu de savoir gré à Armand de Sambligny de l’avoir épousée, elle,
-pauvre et sans avenir, elle maudissait ce mariage.
-
-«Si j’avais su! Si j’avais su!»
-
-Exagérant sa beauté et la puissance de ses attraits, elle se disait
-qu’avec de telles armes elle aurait pu prétendre à tout, parvenir aux
-plus hauts sommets.
-
-«Certainement! Si je n’avais pas été rivée à cet homme! C’est à cause
-de lui que ma vie est gâchée!»
-
-Il n’était malheureusement plus temps de rebrousser chemin et
-recommencer la partie: dans trois ou quatre ans sonnerait la
-quarantaine.
-
-«Trop tard, hélas! Ah! malédiction!»
-
-Sambligny se doutait bien de ce qui se passait dans la cervelle de sa
-femme et des raisonnements qu’elle se tenait: depuis près de vingt ans
-qu’il était «rivé», lui aussi, à sa chaîne, et traînait son boulet, il
-avait eu tout loisir d’étudier la situation et de se familiariser avec
-l’intellect et la judiciaire de sa compagne de chiourme.
-
-«Elle m’a fait cadeau de sa petite personne et jamais je ne saurais
-payer assez cher un tel honneur et semblable délice! Voilà ce qu’elle
-se dit, ce dont elle est souverainement convaincue et foncièrement
-pénétrée. Et pourtant, fichtre! si j’avais pu m’en dispenser, du
-cadeau! Ah! là là! si c’était à refaire!»
-
-Pour de graves motifs de famille, et par suite aussi de considérations
-administratives, M. de Sambligny, bien que mari très marri, ne voulait
-pas du divorce. Madame le désirait encore moins: c’est plus tôt qu’il
-aurait fallu se décider. Maintenant, trop tard, encore une fois!
-
-Le plus sage parti à prendre, tous deux le reconnaissaient et se
-l’avouaient, c’était de recourir à la patience, de se supporter l’un
-l’autre courageusement, et de laisser à cette chaîne odieuse, exécrée,
-le plus d’ampleur, le plus de jeu possible. Tacitement, les deux époux
-en étaient arrivés à s’accorder l’un à l’autre toute liberté,—pour
-avoir la paix. A la fin de chaque mois, Sambligny prélevait sur ce
-qu’il gagnait une somme suffisante—les quatre cinquièmes de son
-traitement—pour les dépenses de l’intérieur, et la remettait à sa
-femme.
-
-«Surtout pas de dettes! Je ne te demande que cela!»
-
-C’était sa recommandation habituelle. A plusieurs reprises, il avait
-eu, en effet, à se plaindre de la mauvaise gestion financière de sa
-femme, ou plutôt des fournisseurs étaient venus se plaindre à lui de la
-difficulté qu’ils éprouvaient à faire régler leurs factures par madame,
-et il avait dû intervenir dans la gouverne du ménage.
-
-«Mais je n’en fais pas, de dettes! Tu es toujours à crier! protestait
-la douce et angélique moitié.
-
-—Je ne crie pas, je parle, et c’est même pour empêcher qu’on ne vienne
-crier et clabauder jusqu’ici que je te supplie de tout payer comptant
-...
-
-—Mais oui! Mais oui!»
-
- * * * * *
-
-Ce soir-là, comme d’ordinaire, Armand de Sambligny quitta très tard
-son bureau: il était plus de sept heures quand il déposa lui-même sa
-clef chez le concierge du ministère et traversa la rue de Rivoli, pour
-s’acheminer pédestrement vers les hauteurs de la rue de Rome, où il
-demeurait. C’était encore à son bureau, dans ses études budgétaires,
-ses chiffres et ses dossiers, qu’il se plaisait le mieux; là, il
-oubliait tous ses tracas domestiques, n’avait plus à essuyer la
-mauvaise humeur de sa femme ni endurer ses lubies. Le travail, de plus
-en plus, il l’éprouvait et se le disait, c’est bien le meilleur des
-refuges, le plus souverain des consolateurs.
-
-Chemin faisant, il songea que c’était aujourd’hui jeudi,—dîner de
-famille, par conséquent,—et il se demanda laquelle de ses deux
-belles-sœurs il allait trouver à la maison. Car, il y avait cela de
-particulier et de drôlichon dans ces agapes intimes, comme les trois
-sœurs étaient continuellement brouillées l’une avec l’autre ou avec
-les deux autres, jamais il ne leur était donné de se voir réunies
-toutes les trois ensemble, et il y avait des jeudis,—quand, par
-exemple, c’était le tour de Jeanne d’être en délicatesse avec ses deux
-cadettes,—où le dîner qualifié «de famille» s’effectuait en un simple
-tête-à-tête conjugal.
-
-«Oui, laquelle vais-je avoir le plaisir de rencontrer? ruminait
-Sambligny. La semaine dernière, c’est Irène qui est venue; il y a donc
-de grandes probabilités pour que ce soit aujourd’hui Corentine. A moins
-que ... Ah! Ah! si Corentine et Irène sont présentement toutes les
-deux en froid avec Jeanne? Ou bien, si c’est entre Irène et Corentine
-que la fraîcheur existe, et si elles appréhendent de se trouver face à
-face chez leur sœur? Eh! Eh! cela n’aurait rien d’étonnant! On ne sait
-jamais, avec ces trois anges! Toujours de l’imprévu, des à-coups, des
-surprises en réserve!»
-
-Il avait l’habitude de tout prendre gaiement, M. de Sambligny,
-
- _Et de faire_, en riant, bon visage aux ennuis,
-
-en vrai disciple de Regnier et de Rabelais, en bon et brave Français
-qu’il était.
-
-De surprise, il en eut une, effectivement, ce jour-là, en rentrant, et
-une grande, une immense.
-
-Les trois sœurs étaient dans le salon, toutes les trois ensemble,
-toutes les trois assises côte à côte.
-
-Il en resta cloué sur le seuil, bouche bée, n’en croyant pas ses yeux.
-
-«Pas possible! Que se passe-t-il donc?»
-
-Telle est la question qui surgit brusquement dans sa tête.
-
-«Ah! mon ami! Tu ne sais pas la nouvelle? s’écria Jeanne en accourant à
-sa rencontre.
-
-—Non, je ne sais pas ...
-
-—Irène se marie!»
-
-Il ne put retenir un cri de stupeur et peu s’en fallut qu’il ne
-demandât: «Contre qui?» Ses lèvres s’entr’ouvrirent davantage, ses
-prunelles se dilatèrent.
-
-«Elle se ...
-
-—Oui, mon ami, reprit Jeanne, elle se marie! C’est pour cela qu’elle
-est venue ... Elle m’en voulait un peu, la pauvre chatte! Un léger
-nuage ...
-
-—N’en parlons plus!» s’empressa de répliquer Irène, dont les petits
-yeux de myope clignotaient fébrilement derrière son binocle.
-
-Car, ainsi que sa cadette Corentine, elle portait binocle, ce qui ne
-contribuait pas à relever leur beauté, à l’une ni à l’autre: mais il
-avait tant fallu lire, étudier, piocher d’examens!
-
-«C’est ce qui donne du piquant et du charme à l’existence, ces gentils
-nuages! lança Corentine. Lorsqu’ils se sont dissipés, on n’en apprécie
-que mieux le beau temps, n’est-ce pas donc, Jeanne?
-
-—Mais oui! C’est bien vrai! Où il n’y a pas de brouille, il n’y a pas
-de plaisir!
-
-—Vous trouvez? insinua Sambligny.
-
-—Et puis, c’est justement ce qui prouve qu’on s’aime bien, reprit
-Irène.
-
-—Qu’on s’adore! renchérit son aînée.
-
-—Ah! oui-da! Tiens! tiens! tiens! fit Sambligny.
-
-—Irène compte sur toi, poursuivit Jeanne en s’adressant à son mari,
-pour lui servir de témoin.
-
-—Très volontiers. Cela va de soi.
-
-—L’autre serait son chef, M. Jourd’huy. Elle compte l’aller voir ...
-
-—Pardon! interrompit Sambligny. Mais qui épouse-t-elle?
-
-—J’oubliais, en effet ... Un de ses collègues, un employé du Crédit,
-un employé qui est à la veille de passer ... Comment as-tu dit, Irène?
-
-—Préposé aux titres.
-
-—Ah! Ah! Et il s’appelle?
-
-—Marius Lacrouzade.
-
-—Joli nom, qui sent sa Canebière ... Tu as annoncé ton mariage à M.
-Jourd’huy? demanda Sambligny, qui, ayant connu Irène et Corentine
-toutes fillettes, avait gardé l’habitude de les tutoyer.
-
-—Pas encore, répondit Irène. Je tenais avant tout à t’en parler, ainsi
-qu’à Jeanne ...
-
-—Je t’en remercie, et je suis très heureux de cet événement, quoique
-tu nous aies maintes fois déclaré que tu n’entendais pas aliéner ta
-liberté ...
-
-—C’est exact.
-
-— ... que tu avais le mariage en horreur.
-
-—Il a fallu une occasion comme celle-là ...
-
-—Du moment que ce jeune homme te convient ... Quel âge a-t-il?
-
-—Trente-quatre ans; ainsi ...
-
-—C’est à merveille! conclut Sambligny. Mais, sans prétendre, ma chère
-enfant, te donner des conseils ni influer en rien sur tes volontés,
-peut-être aurais-tu bien fait, dans cette conjoncture, et avant de
-prendre aucune décision ferme, de consulter M. Jourd’huy, qui est un
-de mes amis, te porte de l’intérêt et se trouve à même d’être bien
-renseigné sur les antécédents et la situation de M. Lacrouzade.
-
-—Ces renseignements ne peuvent être qu’excellents, repartit Irène.
-Je connais M. Lacrouzade depuis plusieurs mois ... C’est en nous
-rendant au bureau et en en revenant, à force de nous rencontrer, que la
-connaissance s’est faite.
-
-—Très bien!
-
-—Je ne me suis pas engagée à la légère, comme bien tu penses.
-
-—Je n’en doute nullement.
-
-—Je me suis enquis avec précaution à droite et à gauche, j’ai sondé
-le terrain, questionné discrètement ici ou là, notamment celles de mes
-collègues que je savais en relation de service avec M. Lacrouzade.
-
-—Et ...
-
-—Et le résultat de l’enquête a été en tous points satisfaisant.
-
-—Alors, ma chère Irène, il ne me reste plus qu’à te souhaiter tout
-le bonheur désirable. Tu as, en effet, assez d’expérience, de tact et
-de jugement, pour t’en rapporter entièrement à toi. Si tu estimais
-néanmoins qu’une démarche faite par moi auprès de l’administration
-supérieure ou auprès de M. Jourd’huy pût t’être d’une utilité
-quelconque, je suis tout à ta disposition.
-
-—Je t’en remercie, Armand, je te suis très obligée.
-
-—On ne risque jamais rien de se renseigner davantage, observa Jeanne.
-
-—Il est certain, reprit Irène, que si vous craignez une erreur ou une
-imprudence de ma part ...
-
-—Personnellement, je ne crains rien, répliqua Sambligny. C’est pour
-toi, dans ton intérêt seul, Irène, et parce que deux avis valent mieux
-qu’un; parce que, en telle occurrence, comme vient de te le dire ta
-sœur, on ne saurait s’entourer de trop d’indices, de lumière et de
-garanties. Voilà le seul mobile qui me pousse ...
-
-—Je comprends, et je te sais le plus grand gré de ton offre, que
-j’accepte très volontiers. Si tu veux bien demander à M. Jourd’huy ou
-au directeur du Personnel leur opinion sur M. Lacrouzade ...
-
-—Ce sera fait sans retard, ma chère petite.
-
-—Si nous nous mettions à table? intervint Mme de Sambligny. Nous
-causerions aussi bien ... Tu rentres chaque soir à des heures
-impossibles, et tu nous fais dîner au milieu de la nuit!
-
-—Je suis confus ...
-
-—Huit heures et demie déjà! A table! A table!»
-
-
-
-
-VI
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-Mme Bombardier, présidente du groupe parisien de la Revendication des
-droits des femmes, fut victime, à cette époque, d’une noire ingratitude
-et éprouva une bien douloureuse déception.
-
-Un congrès féministe international, baptisé le «Grand Congrès de
-l’Affranchissement», venait de s’ouvrir à Paris, et Angélique
-Bombardier, qui, en considération des importants services rendus par
-elle à la cause même de cette sainte révolte, s’attendait à être
-proclamée présidente de la réunion, la grosse Bombardier vit s’asseoir
-sur l’estrade, à sa place, une débutante, une jeune et fluette avocate,
-qu’un coup de vent venait de porter au pinacle, qu’un misérable caprice
-du sort avait rendue célèbre en une demi-journée.
-
-Et cependant qui, depuis douze ans, faisait les frais du principal
-organe féministe, _l’Affranchie_, recueil hebdomadaire, et, sous
-le pseudonyme de _Spartaca_, l’alimentait de copie encore plus que
-d’argent? Qui, par ses continuelles démarches, ses relations et sa
-fortune, avait réussi, en maintes circonstances, à trouver, dans la
-Chambre ou au Sénat, des soutiens à ladite Revendication, ou à obtenir
-même l’appui des gouvernants? Qui donc avait pour ami et porte-parole
-le député Magimier?
-
-«Mais moi, moi! se répondait Angélique. _Me, me adsum qui feci!_»
-
-Et on avait osé lui préférer une petite doctoresse en droit, une
-demoiselle Montgobert, dont le seul mérite et l’unique fait d’armes
-était d’avoir plaidé en justice. Et quelle cause! quelle plaidoirie!
-
-Reçue à dix-neuf ans bachelière ès lettres et ès sciences, Mlle
-Ernestine Montgobert, fille d’un modeste boutiquier, d’un marchand
-coutelier de la rue Saint-Antoine, s’était avisée, avec l’assentiment
-et l’encouragement de son papa, émerveillé des brillantes dispositions
-de sa fille, d’étudier le code et de se faire inscrire au nombre des
-élèves de la faculté de droit. Trouvant probablement que la France
-manquait d’avocats, elle postula, aussitôt sa licence en poche et tout
-en préparant le doctorat, son admission au barreau de la cour d’appel
-de Paris. L’affaire fut longue à décrocher, mais ce que femme veut Dieu
-le veut, et, un beau matin, la doctoresse Montgobert fut autorisée à
-prêter le serment professionnel et à prendre _coram populo_ la toque et
-la parole.
-
-Entre-temps, et pour bien démontrer qu’aucune cause naturelle,
-aucune question de sexe ne pouvait faire obstacle à sa demande, elle
-avait publié une étude détaillée sur la voix humaine, _Phonation et
-Phonétique_, où elle affirmait que, si les cordes vocales n’ont pas la
-même puissance chez la femme que chez l’homme, c’est uniquement parce
-qu’on ne s’est pas donné jusqu’ici la peine de les fortifier comme il
-siérait, et d’exercer dès le bas âge les jeunes filles à dûment s’en
-servir.
-
-«Habituée à toujours parler doucement, timidement, avec crainte, en
-esclave qu’elle a été durant tant de siècles, la femme se ressent
-de cet atavisme, et ne peut encore donner à son organe l’ampleur
-nécessaire pour commander une armée, par exemple, ou haranguer une
-foule. Jusqu’à présent cet organe n’a été, pour ainsi dire, qu’un
-organe de salon, et c’est un tort; il faut qu’il se tonifie et
-s’amplifie; il faut que cette infériorité cesse.
-
-»Que la femme contracte dès l’enfance l’habitude de s’exprimer
-hautement et hardiment, avec intensité et vigueur; qu’elle n’ait plus
-peur d’élever et de grossir le ton, et avant un siècle, j’en réponds,
-la voix féminine sera totalement modifiée, sera nativement devenue
-égale et semblable à la voix masculine.»
-
-Avec quelle joie, quels ravissements et quels applaudissements, Elvire
-Potarlot, la présidente de la Ligue de l’Émancipation, s’empressa
-d’accueillir cette prophétie! Elle rentrait si bien dans son système
-d’égalité absolue, de complète similitude des deux sexes! Du coup, la
-jeune Montgobert fut sa protégée, devint sa collaboratrice, son amie,
-son espoir.
-
-Cette estime et cette affection redoublèrent après les débuts oratoires
-de maître ou maîtresse Montgobert, en présence du courage vraiment
-viril dont notre avocate fit preuve devant la cour d’assises.
-
-Un président goguenard, amateur de causes grasses, héritier des Bouhier
-et des Debrosses, tout heureux de fournir à une jeune éloquence
-l’occasion tant cherchée de se produire et se révéler, désigna d’office
-maître Ernestine Montgobert comme défenseur d’un détenu de Poissy,
-cambrioleur et escarpe par vocation, non-conformiste par nécessité ou
-par goût, devenu meurtrier par amour, assassin de son plus intime mais
-trop infidèle compagnon d’infortune.
-
-Le premier mouvement d’Ernestine fut de refuser avec indignation.
-
-Il se moquait d’elle, ce magistrat si peu soucieux de la pudeur de la
-femme, si étranger à la vieille galanterie française.
-
-«Ah! pardon! Un instant! Si ces dames et demoiselles n’avaient pas
-les premières oublié cette pudeur et rompu avec les lois de l’antique
-chevalerie, je comprendrais l’objection, répliqua le président,
-lorsqu’on lui fit part des scrupules probables de maître ou maîtresse
-Montgobert. Mais ces dames sont nos égales, c’est décidé, c’est entendu
-et conclu: où l’on met l’un on peut placer l’une, et une avocate est
-à même de se substituer en tout et partout à un avocat; ou alors ...
-alors qu’elle s’en aille, qu’elle rentre,—je ne dirai pas sous sa
-tente, puisqu’elle n’en veut pas!—mais sous son toit et à son foyer,
-et qu’elle y reste: cela vaudra mieux pour elle, pour nous et pour tout
-le monde.»
-
-Touchée au point d’honneur, piquée au vif, Ernestine regimba.
-
-«Eh bien, soit! Ce sera plus crâne, en effet! Il faut leur prouver, à
-ces hommes, ces grossiers individus, qu’on est de taille ...
-
-—Parfaitement, ma petite! s’empressa d’acquiescer l’amie et mentor
-Elvire Potarlot. Il faut leur prouver que nous sommes aussi forts
-qu’eux; que toutes les questions qu’ils traitent, toutes sans
-exception, sont de notre domaine; qu’ils n’ont le monopole de rien.
-Ah! vous avez là, ma chère, une occasion merveilleuse et unique de
-vous montrer et de soutenir nos droits. Laissez rire les imbéciles,
-dédaignez les sarcasmes, bravez les calomnies et les outrages, et en
-avant, Ernestine! Du nerf, de l’aplomb, de l’audace! Je vous prédis un
-succès, ah! un succès!»
-
-Il dépassa effectivement toutes les prévisions et prédictions, ce
-succès, ce triomphe. Ce fut quelque chose d’inouï, de prodigieux,
-d’éblouissant et de mirobolant. Malgré le rigoureux huis clos,
-jamais la longue salle des assises n’avait contenu une telle foule,
-jamais tant d’oreilles n’avaient été suspendues aux chaînes d’or
-... La voix de l’oratrice était bien un peu grêle et ne s’entendait
-pas très nettement: elle n’avait pas encore pu, hélas! profiter des
-perfectionnements ataviques; mais le peu qu’on entendit suffit à faire
-le régal et les délices de l’auditoire.
-
-Maître ou maîtresse Ernestine Montgobert sortit de là avec cause
-gagnée, doublement gagnée, emportant l’acquittement de son client et
-la preuve, fournie par elle, la preuve éclatante et incontestable, que
-toute thèse, si délicate, épineuse et graveleuse qu’elle soit, peut
-relever de la femme, être expliquée et discutée publiquement par elle.
-Il n’y a qu’un peu de courage à avoir, et un peu de tact, de souplesse
-d’expression, de dextérité de langue ... N’importe! Voir et ouïr cette
-pudique demoiselle, qui ne comptait pas encore vingt-huit printemps,
-parler seule, tout haut et devant tout le monde, de pédérastie, de
-sodomie, des terribles exigences de ces passions hors nature, des
-féroces jalousies de ces perversions sensuelles, c’était là, il faut
-bien en convenir, un spectacle pas banal et non dépourvu de piquant.
-
-Ernestine se réveilla célèbre. Dans toute la France, d’un bout du monde
-à l’autre, le nom de Montgobert, maître ou maîtresse, fut imprimé
-à satiété, corné, clamé, seriné par tous les olifants et buccins,
-clairons et clarinettes de la Renommée. Sans doute beaucoup de ces
-journaux se moquaient et se gaudissaient, nombre de ces trompettes
-sonnaient des airs gouailleurs ou charivaresques; mais l’effet n’en
-était pas moins produit, le coup porté: on savait que dorénavant les
-femmes auraient licence d’aborder tous les sujets, qu’elles peuvent
-à présent mettre le pied dans tous les sentiers ou sentines. Quant à
-Elvire, la directrice de _l’Émancipation_, elle ne tarit pas d’éloges
-dans son journal: ce fut de l’ivresse et du délire.
-
-«Eh bien, n’ai-je pas, moi aussi, fourni mes preuves? grommelait
-Angélique Bombardier, toute dépitée et rageuse. N’ai-je pas, moi aussi,
-démontré amplement et en maintes occurrences que rien de ce qui est
-humain ne m’est étranger, rien de ce qui est viril n’est pour moi
-lettres closes?»
-
-C’était une allusion à une série de conférences sur les «Rapports de
-l’homme et de la femme», faites jadis par elle dans une des salles de
-la mairie du VI^e arrondissement.
-
-A l’exemple d’une de ses plus illustres amies, de Mlle D ...,
-qui employait couramment et sans vergogne les termes techniques,
-lorsqu’elle conversait avec ses visiteurs et traitait avec eux quelque
-intime question de physiologie; disant, par exemple,—et cela au grand
-scandale du très correct et très courtois sénateur Ernest Hamel, qui
-ne pouvait se faire, si tolérant et libéral qu’il fût, à ces licences
-de langage—: «Lorsque, sous une titillation manuelle ou un excitant
-quelconque, la verge de l’homme entre en érection ...», etc., etc.,
-Angélique avait tenu à se départir, dans ses conférences, de toute
-pruderie et bégueulerie, à s’exprimer tout à fait en homme et en savant.
-
-C’était se conformer, du reste, non seulement à l’avis de Mlle D ...,
-mais à celui de Mme Jenny d’Héricourt, dont Angélique-Spartaca, comme
-Elvire Potarlot, vénérait si bien les principes et possédait les écrits
-sur le bout du doigt.
-
-«Mes adversaires ayant porté la discussion sur le terrain scientifique,
-déclara-t-elle dès le début, n’ont pas reculé devant la nudité des
-lois biologiques et des détails anatomiques: je les en loue: le corps
-étant respectable, il n’y a point d’indécence à parler des lois qui le
-régissent. Mais comme ce serait de ma part une inconséquence que de
-croire blâmable en moi ce que j’approuve en eux, vous voudrez bien ne
-pas vous étonner que je les suive sur le terrain qu’ils ont choisi,
-persuadée que la science, chaste fille de la pensée, ne saurait perdre
-sa chasteté sous la plume d’une honnête femme, pas plus que sous celle
-d’un honnête homme[7].»
-
-Malgré ce coquet préambule, tout entier et textuellement emprunté à
-l’auteur de _La Femme affranchie_, l’auditoire, presque exclusivement
-composé de femmes du monde et de jeunes filles:—le beau mérite,
-si elle n’avait eu affaire qu’à des doctoresses en médecine, des
-chirurgiennes, pharmaciennes et élèves matrones, ou encore à de
-vieilles gardes, d’antiques routières d’amour, qui ne savent plus
-rougir, et que rien n’effarouche,—l’auditoire ne tarda pas à murmurer;
-des protestations, formulées à mi-voix, surgirent çà et là. Bientôt
-une mère de famille se leva en tirant par la main sa chère géniture,
-qu’elle avait eu l’imprudence d’amener dans ce mauvais lieu; une autre
-maman la suivit, puis une troisième ...
-
-«Mais qu’y a-t-il donc, mesdames? demanda Angélique en s’interrompant
-et avec un étonnement des mieux simulés. Encore une fois, nous faisons
-de la science ici, et la science est chaste.
-
-—C’est vous qui ne l’êtes pas!» lui lança en plein visage une de ces
-bégueules et sottes poules couveuses, qui se sauvait tout effarouchée,
-en chassant devant elle ses poussines.
-
-Heureusement qu’elle avait eu, pour la défendre et la prôner,
-toutes les adeptes de la sainte cause, toutes les femmes vraiment
-intelligentes, vraiment supérieures, bien dans le mouvement, que le
-progrès n’effraye pas, qui n’entendent pas rester à jamais courbées
-sous le despotisme de l’homme, sous le joug humiliant et abêtissant de
-la routine et des préjugés.
-
-C’était cette élite qui l’avait peu après nommée présidente du groupe
-parisien de la Revendication. C’étaient ces avant-courrières et ces
-héroïnes qui auraient dû la patronner encore aujourd’hui, soutenir sa
-candidature au fauteuil présidentiel du Congrès de l’Affranchissement,
-et exiger, imposer son élection.
-
-Au lieu de cela on l’avait misérablement lâchée,—lâchée pour une
-petite avocassière qui ne faisait que d’apparaître, qui n’avait que
-de l’effronterie et du cynisme, pas l’ombre de talent ... Ah! c’est
-qu’on trouve toujours plus hardi que soi, qu’on est bien toujours le
-réactionnaire de quelqu’un!
-
-«Si encore on avait fait choix d’Elvire Potarlot, été chercher la
-citoyenne Magloire, Katia Mordasz, Estelle de Bals ou la marquise, je
-comprendrais! Mais cette chipie!» s’exclamait Spartaca Bombardier en
-haussant avec rage et mépris ses volumineuses épaules.
-
-Non, on n’avait pas voulu d’Elvire Potarlot. Si dévouée qu’elle fût
-au triomphe de l’Émancipation, si actives et ardentes que fussent ses
-convictions, en dépit même de sa notoriété, de la popularité qu’elle
-s’était acquise par ses articles, ses livres, ses conférences, sa
-constante et infatigable propagande, Elvire Potarlot avait peu à
-peu perdu, elle aussi, les sympathies de ses principales consœurs,
-les autres cheffesses du mouvement féministe. Celles-ci d’abord la
-jalousaient, à cause même de cette popularité; puis, ne pouvant leur
-ouvrir à toutes également les colonnes de son journal, les avoir toutes
-et au même titre pour collaboratrices à _l’Émancipation_, combien
-d’entre elles n’avait-elle pas froissées, que d’ennemies elle s’était
-faites!
-
-On reprochait ensuite à Elvire les irrégularités, voire les scandales
-de sa vie privée; et les bonnes camarades, qui se montraient envers
-elle si sévères, avaient cependant, pour la plupart, bien d’autres
-poids sur la conscience, bien d’autres taches sur leur blanche hermine.
-Comme beaucoup d’entre elles, sinon presque toutes, Elvire Potarlot
-possédait quelque part un ex-mari légitime,—un monstre, qui lui
-avait fait souffrir le martyre, qu’elle avait planté là au bout d’une
-année de cohabitation, et dont elle était légalement divorcée. Mais
-pas de chance! De Charybde elle était dégringolée en Scylla. Après
-plusieurs essais, tous plus décourageants et désastreux les uns que
-les autres,—ces hommes, quelle engeance! quels gredins!—et par une
-amère ironie du sort, un cruel tour du petit dieu malin, elle s’était
-entichée du plus triste sire, d’un certain Émilien Bellerose, sculpteur
-praticien à ses heures, chansonnier comique et poète élégiaque par
-foucades, citoyen n’ayant en somme aucune profession stable et
-avouable, aucunes ressources, ni feu ni lieu, et qui non seulement
-vivait à ses crochets, lui mangeait à belles dents les dix mille francs
-de rente provenant de son patrimoine, mais encore, et pour comble et
-remercîment, la battait comme plâtre, dès qu’elle ne dénouait pas assez
-vite les cordons de l’escarcelle, la rouait de coups quotidiennement,
-avec ou sans motif, à la briser et la laisser sur place. Les mauvaises
-langues affirmaient que la présidente des Émancipées raffolait de ces
-raclées magistrales, que c’était sa secrète et tenace et honteuse
-passion. La vérité est qu’Elvire ne cherchait qu’à se dévouer, à aimer
-et se prodiguer; qu’ici comme ailleurs elle obéissait à sa nature
-généreuse et exaltée, à son impérieux besoin d’apostolat, sa fièvre
-de sacrifice; que plus son amant, ce misérable rufien, était décrié,
-honni de tous, écarté et repoussé de partout, plus il lui semblait
-avoir droit à sa pitié et à sa tendresse, plus elle s’appliquait à
-l’indemniser, s’attachait à lui, s’obstinait à tout endurer de lui,
-plus elle persistait à le protéger et le défendre, à demeurer son
-esclave et sa chose.
-
-Comme nombre de femmes, Elvire croyait faire acte de bravoure en
-frondant l’opinion et s’insurgeant contre l’universelle réprobation. Et
-puis, au fond d’elle-même, peut-être ne lui déplaisait-il pas non plus
-de se dire que c’était à elle, humble représentante du prétendu sexe
-faible, que cet homme devait sa subsistance; que, malgré les sévices
-et voies de fait, en dépit de tout, c’était elle qui avait ici le rôle
-du fort et du mâle: cela chatouillait son amour-propre et la piquait
-d’honneur.
-
-Maintes fois telle ou telle de ses amies, de ses plus intimes, avait
-tenté de l’arracher à cet ignominieux servage.
-
-«C’est de l’aberration, ma chère! Si encore cet être-là vous aimait!
-Mais pas du tout! C’est votre argent qui le retient et qu’il convoite;
-il est en train de vous mettre sur la paille ...
-
-—Baste!
-
-—Oui, vous vous en moquez, soit! Mais, en perdant cette fortune dont
-vous faites si bien fi, vous le perdrez, lui, à qui vous tenez tant, je
-vous en préviens. Mieux vaudrait donc le quitter en conservant votre
-argent: c’est le bon sens, la raison qui vous le disent.
-
-—Le cœur a des raisons ...
-
-— ... que la raison ne connaît pas, je le sais. En attendant, vous
-vous déconsidérez, Elvire, vous vous déshonorez avec cet individu.
-
-—Non.
-
-—Si, je vous assure. Les journaux, à tout moment, font allusion à
-votre situation.
-
-—Elle ne serait pas ce qu’elle est, ma situation, que les journaux en
-parleraient tout de même aussi méchamment, en termes aussi perfides.
-
-—C’est possible.
-
-—C’est exact. Ne nous occupons donc pas de toutes ces insinuations et
-ces misères.
-
-—Elles vous font tant de mal, chère amie! Je suis bien obligée de vous
-le dire: ne vous en formalisez pas!
-
-—Je ne me formalise pas, et je vous remercie, au contraire. Mais, à
-cause même de ce tort que je me fais à moi-même ...
-
-—Oh oui!
-
-—Eh bien, je n’en ai que plus de mérite, voilà tout!
-
-—Ce n’est donc pas par affection, pas par amour, c’est uniquement par
-orgueil que vous persistez à garder près de vous ce ... monsieur?
-
-—Par orgueil, soit!
-
-—Orgueil bien mal placé!
-
-—Soit encore! Mais je n’y changerai rien. Je reconnais avec vous toute
-l’étendue de ma faute ...
-
-—Toute l’indignité du personnage!
-
-—Non, pas cela, et vous avez tort de le dire. Il souffre, il est
-malheureux ...
-
-—Il vous fait souffrir surtout.
-
-—Non, c’est faux! Et j’irais encore l’accabler! Que deviendrait-il
-s’il ne m’avait pas? Parce que tout le monde le méjuge et se détourne
-de lui, vous voudriez que, moi aussi ... Oh non! non! Que ce soit par
-amour ou par orgueil, peu importe! Je ne le quitterai pas!»
-
-Elvire Potarlot offrait encore à ses adversaires bien d’autres points
-faibles.
-
-Par suite même de son entière bonne foi, de l’extrême sincérité qu’elle
-mettait à chercher ce qu’elle croyait la vérité, ses programmes étaient
-remplis de disparates et de contradictions; elle passait littéralement
-son temps à démolir ce qu’elle venait d’édifier, à brûler le soir ce
-qu’elle avait adoré le matin; elle se lançait dans les plus étranges
-exagérations, se perdait dans les hypothèses les plus folles.
-
-Après avoir longtemps prêché l’abolition du mariage et réclamé l’union
-libre, la voilà qui venait de déclarer que l’union libre ne profite
-qu’à l’homme, que légalement elle le dispense de toute responsabilité
-et de toute charge envers sa compagne, et que celle-ci ne peut y
-trouver que déception et duperie. «Le mariage légal est encore,
-osait-elle écrire, ce qui, dans les conditions actuelles, protège
-le mieux la femme, ce qui lui assure le plus de garanties contre
-l’inconstance et l’abandon de l’homme.»
-
-Mais ce n’était plus de l’émancipation, cela! C’était la continuité de
-l’esclavage.
-
-«D’ailleurs, pour se marier, il faut être deux, Elvire, lui
-répliquaient, tout comme M. de La Palice aurait pu le faire, la
-citoyenne Magloire et son émule Estelle de Bals. Or, vous voyez bien
-que les hommes n’y tiennent plus, au conjungo, qu’ils n’en veulent
-plus, qu’on se marie de moins en moins: consultez les statistiques,
-ma chère! Faudra-t-il donc tomber aux genoux de ces messieurs, nous
-rouler aux pieds de ces potentats, pour les déterminer à nous épouser?
-Est-ce cela que vous demandez, Elvire?»
-
-Même la recherche de la paternité, qu’elle avait naguère si ardemment
-réclamée et qui faisait le sujet de son premier livre, aujourd’hui
-elle l’estimait insuffisante, inapplicable, absolument illusoire.
-Voilà un séducteur qui s’expatrie: allez donc le poursuivre au Japon
-ou au Brésil? Et a-t-il quoi que ce soit à supporter, lui, des longs
-embarras et poignantes douleurs de la gestation et de la parturition?
-Nullement. Il s’en moque! Et si la jeune fille mise à mal meurt en
-couches, irez-vous, pour faire les parts égales, condamner à mort et
-occire son suborneur? Pourquoi le même acte, accompli en commun, est-il
-suivi d’effets si dissemblables? Quoi! l’un ne risque rien où l’autre
-met en enjeu son repos, sa santé, son existence, sans parler de son
-honneur, c’est-à-dire risque tout, absolument tout! Mais c’est insensé
-et abominable!
-
-De là à conclure qu’il n’y aurait d’égalité entre les deux sexes que
-quand ils seraient réduits à un seul, il n’y a qu’un pas, et, ce
-pas, Elvire, avec son extrême logique et son inflexible rigueur de
-raisonnement, l’avait franchi.
-
-Oui, il fallait espérer que, par une transformation inverse de
-celle qui s’est jadis produite et dont nous parlent les anciennes
-mythologies aussi bien que la Bible, le couple humain, actuellement
-disjoint, serait de nouveau réuni: l’androgyne de Platon reparaîtra,
-la côte surnuméraire sera restituée à Adam. «Aujourd’hui incomplets
-et se cherchant l’un l’autre, l’homme et la femme ne formaient dans
-le principe qu’un même être double dans sa forme, mais unique dans
-son consentement et son autorité; séparé en deux, postérieurement à
-sa création première, cet être a donné lieu à l’espèce humaine d’à
-présent, à ces deux types, mâle et femelle, si inégalement partagés, si
-différents et en si complet désaccord. Que ces deux types retournent
-à leur état primitif, que ces deux êtres n’en fassent plus qu’un, et
-l’accord renaîtra, l’harmonie régnera de nouveau, la nature humaine
-aura reconquis son ancienne béatitude, sa perfection d’antan et son âge
-d’or.»
-
-Voilà ce qu’avec Platon et plusieurs autres cosmogonistes Elvire se
-disait à présent, l’avatar, la réunion et fusion qu’elle préconisait
-et appelait de tous ses vœux. Quand et comment s’accomplirait ce
-changement, comment s’opérerait cette combinaison, cela était moins
-facile à démêler et expliquer. Mais la science, avec ses découvertes et
-ses miracles, ne nous a-t-elle pas appris à ne désespérer de rien et
-à ne nous étonner de quoi que ce soit? Les phénomènes physiologiques
-démontrés par Lamarck et Darwin, les transformations de poissons en
-oiseaux, par exemple, ou la simple et si étonnante métamorphose d’une
-chenille en papillon, sans parler de l’hermaphrodisme de diverses
-espèces du règne animal ou végétal, ne peuvent-ils pas nous servir
-d’indice, nous donner le droit de croire et d’espérer?
-
-En attendant, Elvire s’ingéniait à supprimer toute différence entre
-les deux éléments de l’être humain, entre l’homme et la femme; à les
-assimiler en tout et partout l’un à l’autre, autant que faire se peut.
-
-D’abord, dès le bas âge, pourquoi deux éducations distinctes, deux
-modes d’instruction différents? Pourquoi ne pas élever ensemble et de
-la même façon garçons et filles? Est-ce que pouliches et poulains ne
-sont pas astreints absolument au même régime et aux mêmes exercices, et
-ne se disputent pas les mêmes prix sur les champs de courses? Voyez! Ce
-sont les animaux qui nous indiquent la voie et nous donnent l’exemple.
-
-Ensuite pourquoi imposer au sexe, si sottement qualifié de faible, ces
-jupes traînantes, salissantes et incommodes? Pourquoi ces affreux et
-stupides corsets, «qui ont fait périr plus de femmes que la guerre n’a
-détruit d’hommes»? Pourquoi ces cheveux longs, lourds à la tête, si
-gênants et malsains? A quoi bon ces boucles d’oreilles, ces broches
-et ces bracelets, odieux signes de l’esclavage antique et toujours
-persistant? N’est-ce pas une honte de se décolleter, d’exhiber ses bras
-et ses épaules, d’étaler aux regards la moitié ou les trois quarts de
-ses mamelles? Est-ce que les hommes se décollettent? Non, n’est-ce pas?
-Eh bien alors?
-
-Et ne trouvez-vous pas inique et inepte d’accorder toujours la priorité
-au masculin sur le féminin en grammaire, de toujours faire accorder
-l’adjectif avec le substantif mâle, quel qu’il soit? «Ces ravissantes
-dames, ces charmantes jeunes filles, toutes ces reines de beauté et
-d’élégance, ces déesses de la mode et du bon ton, et ce petit chien
-sont venus ...» Venus au masculin! C’est le petit chien qui l’emporte!
-Voilà ce qu’Elvire Potarlot, malgré ou avec toute sa science et ses
-brevets, ne pouvait digérer, ce qui la faisait bondir d’indignation et
-fulminer de colère.
-
-«Ah! les hommes! On voit bien que ce sont eux qui ont fabriqué et
-promulgué les lois grammaticales comme les autres, celles du code! Tout
-pour eux! Un chien, un porc, un crapaud, le plus abject animal, pourvu
-que ce soit un mâle, passe avant nous!»
-
-«De même, continuait-elle, nous seules sommes assujetties aux plus
-serviles labeurs, à toutes les répugnantes besognes de la communauté.
-C’est à nous, infortunées femmes, qu’échoit le rôle de cuisinière, de
-balayeuse, de laveuse de vaisselle; nous qui sommes appelées à être
-«les domestiques de ces messieurs.» S’il survient des enfants, c’est
-nous qui avons toute la peine de les porter, non seulement dans notre
-sein durant neuf mois, ce qui est déjà d’une assez flagrante et odieuse
-injustice, mais sur nos bras ensuite; c’est nous qui les allaitons, qui
-les nettoyons, qui les torchons ... Est-ce que, vraiment, la main sur
-la conscience, ce ne devrait pas être un peu le tour de nos seigneurs
-et maîtres?»
-
-Aussi Elvire Potarlot, suivie par nombre de ses coreligionnaires,
-notamment par Angélique Bombardier, Stéphanie Lauxerrois, les
-citoyennes René d’Escars, Magloire et de Bals, ne cessait-elle de
-réclamer, outre l’éducation en commun des filles et garçons, ou
-«co-éducation», la libre accession de toutes et de tous aux mêmes
-emplois et aux mêmes fonctions.
-
-«Pourquoi les femmes, que, dans votre magnanime sollicitude et votre
-inépuisable générosité, vous daignez admettre en qualité de scribes
-dans vos bureaux, ne deviendraient-elles pas aussi bien que vous,
-messieurs, chefs de bureau et de division, directeurs de service?
-Dites, messieurs, dites-le-moi donc, s. v. p.! Pourquoi les femmes
-ne feraient-elles pas, aussi bien que vous, des contrôleurs des
-contributions, des receveurs de l’enregistrement, des inspecteurs des
-douanes, dites? Pourquoi, tout comme vous, messieurs, ne seraient-elles
-pas agents voyers, ingénieurs ou architectes, médecins ou pharmaciens,
-avocats ou avoués, notaires ou huissiers, et ne pourraient-elles pas
-s’engager dans l’armée ou la marine, former, comme jadis chez les
-Amazones et tout récemment aux États-Unis, des régiments, spéciaux
-ou non, être promues colonelles, générales ou amirales? Qui les
-empêcherait surtout—oh! oui, surtout!—qui devrait les empêcher,
-sous un gouvernement dit de suffrage universel, de posséder le droit
-de vote? Il n’est pas universel, votre suffrage, puisque vous seuls,
-hommes, êtes appelés à prendre part aux scrutins, et que les femmes,
-sans compter les enfants, en sont exclues. C’est donc aux enfants que
-vous les assimilez? Et cependant ne seraient-elles pas à leur place,
-tout aussi bien que vous, dans les conseils municipaux et généraux,
-à la Chambre et au Sénat,—même bien mieux que vous très souvent,
-messieurs; car, pour ce que vous y faites parfois, au Palais-Bourbon et
-au Luxembourg!
-
-«Et pourquoi ne choisirait-on pas parmi nous, femmes, aussi bien que
-parmi vous, messeigneurs, nos conseillers d’État, nos ambassadeurs
-et nos ministres? Pourquoi la République n’a-t-elle jamais qu’un
-président, et n’aurait-elle pas à tour de rôle une présidente? Ne
-devrait-on pas alterner? Tantôt vous, tantôt nous: ce serait justice.
-Mais vous ne voulez pas! La justice, ah bien oui! Est-ce que vous savez
-ce que c’est? Vous avez tout pour vous, l’assiette au beurre et le
-reste, et vous vous gardez bien de rien céder. Les femmes, est-ce que
-ça compte?»
-
-Telles étaient les insidieuses et indiscrètes questions que la
-directrice de _l’Émancipation_ ne cessait de poser dans son journal,
-les thèses qu’elle s’ingéniait à développer dans ses nombreuses
-conférences.
-
-Angélique Bombardier, les citoyennes de Bals, Nina Magloire, d’Escars,
-Cherpillon, Lauxerrois _e tutti quanti_ faisaient chorus avec Elvire:
-toutes s’époumonnaient à crier: «Sus au tyran!» à prêcher la guerre
-à l’homme, la haine et le mépris du mâle, qu’il fallait déposséder,
-détrôner et jeter à bas,—sinon émasculer et châtrer.
-
-Car, pour beaucoup d’entre elles, il ne s’agissait plus de partage:
-nombre de ces dames, émules des culottières américaines, estimaient que
-l’homme a suffisamment régné, que c’est leur tour, à elles, de saisir
-le timon et agripper l’assiette au beurre tout entière.
-
-Quant à celles qui, comme Zénaïde Crèvecœur et Amanda Lapérouse,
-faisaient de l’opportunisme et essayaient d’associer la religion avec
-les revendications féminines, elles avaient contre elles toutes les
-«citoyennes», toutes les émancipées—et c’était l’immense majorité—qui
-se réclamaient de la libre-pensée, appartenaient au radicalisme,
-au socialisme, communisme, collectivisme, à l’anarchie, etc. En
-s’obstinant à se ranger du côté de l’autorité et de la conservation
-sociale, à respecter les traditions us et préjugés, à ménager à tout
-propos Guelfes et Gibelins, Mmes Crèvecœur et Lapérouse n’avaient
-réussi qu’à devenir, selon le mot d’Elvire Potarlot, les deux _chèvres_
-émissaires du parti. Il fallait voir comme elle les cinglait et les
-houspillait dans son journal.
-
-«Mais, malheureuses, c’est contre votre Dieu même que vous vous
-insurgez! Ne vous a-t-il pas dit textuellement, au début de la
-_Genèse_: «TU SERAS SOUS LA PUISSANCE DE L’HOMME, ET IL TE DOMINERA»?
-Comment osez-vous infliger un tel démenti, une telle insulte, à votre
-Dieu? Supprimez donc d’abord ce brave Père Éternel, et nous verrons
-ensuite à discuter et nous entendre. Encore n’est-ce pas seulement le
-Créateur du ciel et de la terre qu’il vous faut éliminer et lancer
-par-dessus bord, vous y devez jeter avec lui son Fils bien-aimé et ses
-meilleurs apôtres, à commencer par saint Paul, qui a écrit ceci, mes
-très chères sœurs:
-
-«L’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme.»
-
-»Et encore ceci:
-
-«Jésus-Christ a voulu que les femmes fussent soumises à leur mari
-comme au Seigneur, parce que le mari est le chef de la femme, comme
-Jésus-Christ est le chef de l’Église.»
-
-»LE CHEF DE LA FEMME, vous entendez bien? Il ne vous l’envoie pas dire,
-il ne vous mâche pas ses termes, l’apôtre saint Paul.»
-
-«Vous avez beau faire, objectait encore Elvire à ses consœurs
-chrétiennes, votre Église, l’Église catholique, ne vous admettra
-jamais, vous, femmes, sur le même pied que les hommes. Vous pouvez vous
-faire nonnes et devenir abbesses ou chanoinesses, vous ne serez jamais
-prêtres, jamais curés, pas même vicaires, _a fortiori_ jamais évêques
-ni papes. C’est pour les hommes, ce nanan-là! Ce n’est qu’en Amérique,
-dans ce pays modèle, qu’on voit des femmes devenir pasteurs—ou
-pastoresses. Vous resterez donc toujours et malgré tout inférieures aux
-hommes; vous serez donc toujours, et quoi que vous en ayez, soumises
-aux hommes, comme votre Église l’est à son chef Jésus. Que venez-vous
-donc parler d’égalité et d’émancipation, puisque vous reconnaissez
-vous-mêmes implicitement que vous ne serez jamais que les sujettes et
-subalternes de ces pachas, leurs très dociles pénitentes, leurs très
-modestes, très humbles et très obéissantes servantes?»
-
- * * * * *
-
-Quant à confier la présidence du «Grand Congrès de l’Affranchissement»,
-à défaut d’Elvire Potarlot, à la citoyenne Estelle de Bals ou à la
-citoyenne Nina Magloire, à la marquise de Maulmont ou à Katia Mordasz,
-la chose n’était pas aussi facile, malgré les nombreux mérites et tous
-les titres de ces dames, que le pensait Angélique-Spartaca Bombardier.
-
-La citoyenne de Bals, qui était divorcée et mère de deux jumeaux de
-quatre ou cinq ans, avait l’habitude de laisser traîner de droite
-et de gauche ces malheureux petits gars et de les perdre. On venait
-encore de les trouver dans les fossés des fortifications, du côté des
-Prés-Saint-Gervais, quand leur mère habitait à Grenelle, et l’affaire
-avait causé grand scandale; toute la presse s’en était émue et avait
-discuté et commenté l’aventure.
-
-«Mais c’est donc un parti pris chez vous, madame, d’égarer vos enfants?
-C’est une monomanie, un tic! avait dit à Estelle de Bals le commissaire
-de police qui l’avait mandée près de lui. Voici la quatrième fois en
-moins d’un an qu’on ramasse ces pauvres petits dans la rue!
-
-—C’est de leur faute, monsieur. S’ils voulaient rester tranquilles à
-la maison ... Ce sont eux qui se sauvent!
-
-—Ils se sauvent parce que vous les laissez seuls et qu’ils s’ennuient,
-disent vos voisins. Vous pourriez les conduire à l’école ...
-
-—C’est ce que je fais, monsieur; mais c’est justement en sortant de
-l’école qu’ils me jouent ces tours-là, qu’ils décampent et vont traîner
-au diable vauvert!
-
-—Les renseignements recueillis dans votre quartier constatent que
-ces enfants manquent de surveillance. Vous ne vous occupez pas d’eux
-suffisamment ...
-
-—Je vous demande pardon, monsieur; mais j’ai mes travaux, des études
-à poursuivre dans les bibliothèques, mes conférences à préparer, des
-articles ... J’ai de graves obligations, monsieur, une mission à
-remplir ...
-
-—La plus grave obligation d’une mère et sa vraie mission ne
-serait-elle pas, madame, de veiller sur ses enfants?»
-
-«Il est possible qu’autrefois ce fût là le premier des devoirs
-maternels, mais aujourd’hui nous avons placé le cœur à droite, le foie
-à gauche et changé tout cela,»—aurait pu répliquer la citoyenne de
-Bals à ce magistrat naïf et vieux jeu.
-
-Tant il y a que cette enquête et ces rapports de police, publiés ou
-analysés par les journaux, avaient procuré une assez fâcheuse réclame à
-ladite citoyenne, et ce n’était pas le moment de s’autoriser de son nom
-et de la porter au pinacle.
-
-Nina Magloire, elle, était non seulement célèbre par la puissance de
-sa dialectique, mais aussi par les frasques de sa fille Georgette,
-surnommée Patte à Ressort, et, ce qui était pis, par ses propres et
-déplorables fredaines.
-
-A son âge—cinquante-trois ans sonnés—elle n’avait pas encore dit
-adieu à la bagatelle et affectionnait tout particulièrement la candide
-jeunesse, les adolescents timides, ignares et imberbes, et s’entendait
-à merveille à les déniaiser et les dresser. Volontiers elle jetait son
-dévolu sur ses petits voisins, les fils des braves gens qui demeuraient
-sous son toit, les attirait chez elle, et finissait par s’attirer, à
-elle, les plus désagréables algarades. Le pot aux roses découvert, ce
-qui ne tardait jamais à advenir, les parents se fâchaient, traitaient
-Mme Magloire de «vieille débauchée, vieux monstre, vieille ordure,»
-etc., et il fallait décamper presto et aller recommencer à opérer
-ailleurs sur nouveaux frais. Elle ne faisait que déménager.
-
-C’est à son propos, et après un de ces esclandres où la police même
-avait dû intervenir, qu’Adrien de Chantolle, sous prétexte de prendre
-la défense de cette Messaline hors d’âge, avait publié une de ses plus
-mordantes chroniques.
-
-«Les toutes jeunes biches passent, écrivait-il, pour être spécialement
-recherchées des vieux cerfs: n’est-il pas juste que, par réciprocité,
-les antiques bréhaignes n’aient de passion que pour les daguets? O
-peuple inconséquent, frivole et couard! Tu sais que, de tout temps,
-les barbons ont couru après les tendrons, et il te chiffonne de
-penser que les barbettes puissent avoir un faible pour les tendresses
-et verdurettes. Cette chère égalité des sexes, qu’en fais-tu donc?
-Toujours deux poids et deux mesures alors? Toujours l’injustice et la
-partialité?» Etc.
-
-Quant à Elvire Potarlot, elle avait tenu à dire, elle aussi, son mot
-sur ce point dans _l’Émancipation_, et avait carrément pris parti
-contre son indigne sœur d’armes, l’avait exécutée et jetée à l’eau sans
-pitié.
-
-«Pas de troupeau, si sain et si blanc soit-il, qui n’ait sa brebis
-galeuse: nous en avions une que depuis longtemps nous connaissions,
-dont jusqu’ici, par dévouement à la cause commune, par solidarité,
-humanité et respect de nous-mêmes, dans l’espoir qu’elle s’amenderait,
-nous nous appliquions à dissimuler les tares; mais aujourd’hui ...»
-
-Et elle concluait par cette brutale déclaration, où régnait du moins
-cet esprit de justice et d’égalité absolue qui caractérisait toujours
-Elvire:
-
-«Pour nous, nous n’établissons aucune différence entre M. Paillard
-et Mme Paillarde. Nous les mettons l’un et l’autre dans le même sac,
-les clouons tous les deux au même pilori. Vieux cochons et vieilles
-cochonnes, il faudrait fouailler tout cela à tour de bras et sans
-miséricorde!»
-
-Vlan!
-
-Non, il n’était vraiment pas possible de nommer la citoyenne Magloire
-présidente du «Grand Congrès de l’Affranchissement».
-
-Katia Mordasz, elle, si inattaquable au point de vue des mœurs,
-présentait d’autres inconvénients et dangers. On aurait pu passer à
-la rigueur sur sa qualité d’étrangère; mais ses opinions politiques
-et sociales étaient vraiment trop accentuées, trop inquiétantes et
-menaçantes. Ce n’était pas seulement l’émancipation de la femme que
-réclamait Katia; c’était aussi et avant tout celle de l’homme, toujours
-esclave, selon elle, des coteries politiciennes et de l’oligarchie
-financière et industrielle. «Guerre aux riches! Guerre aux puissants!
-A bas les oppresseurs et les voleurs!» C’étaient les cris qu’elle ne
-cessait de pousser dans ses articles de _la Révolte_.
-
-Quant à la marquise Ida de Maulmont, le féminisme n’était pour elle
-qu’une toquade et une excentricité de plus, et on ne pouvait la prendre
-au sérieux. Elle faisait de tout, la marquise, ou plutôt faisait faire
-de tout autour d’elle, de la peinture, de la gravure, de la sculpture,
-de la littérature, de l’architecture, de l’agriculture, etc., apposait
-sur le tout son estampille et son blason, et finissait par s’attribuer
-un génie universel, par se croire une des lumières du siècle, le phare
-le plus éblouissant et le plus étonnant du globe et de l’humanité tout
-entière.
-
-Elle n’était qu’une pitoyable agitée, qu’une démente cousue d’or
-et archigonflée de vanité, qui semait ses écus à tous vents et à
-l’aveuglette, et qu’on encensait uniquement dans l’espoir d’attirer sur
-soi cette manne souveraine.
-
-Non, encore une fois, on ne pouvait élire pour présidente une telle
-caricature, et mieux valait la petite avocate, défenseur ou défenseuse
-des passe-temps grecs et dilections socratiques, maître ou maîtresse
-Ernestine Montgobert.
-
-Il s’y dit de fort amusantes choses dans ce «Grand Congrès de
-l’Affranchissement», et l’on y entendit de bien drôlichonnes
-propositions.
-
-L’une de ces dames, renouvelant une tentative faite peu auparavant
-à Berlin par la comtesse Bulow de Dennewitz, demanda qu’à l’avenir
-«l’union conjugale fût limitée à cinq ans et renouvelable pour une même
-période, de gré à gré».
-
-Une autre émit le vœu que dorénavant les femmes eussent seules le droit
-de réclamer le divorce.
-
-Une troisième, Mme Jeanne Oddo-Deflou, déclara qu’«imposer à la
-femme les soucis de la famille, du ménage et de la cuisine, c’était
-la détourner d’occupations plus élevées, c’était l’avilir, et
-qu’il fallait par conséquent supprimer le ménage et la cuisine»,
-en attendant, sans doute, qu’on pût en faire autant de la famille.
-«Plus de salles à manger dans les appartements, plus de cuisines:
-débarrassons-nous de ces deux pièces inutiles et funestes, et,
-cette économie effectuée, allons tous vivre en commun au restaurant
-coopératif!»
-
-«Horrible vision! répondit à cela le lendemain même l’homme de jugement
-et de bon sens, l’excellent journaliste qui signe Furetières. On se
-demande comment une femme peut froidement envisager un semblable
-avenir: la disparition du foyer, l’enfant élevé en dehors de la
-maison ... Heureusement que Mme Oddo-Deflou ne prétend pas imposer le
-restaurant coopératif aux ménages qui n’en voudraient pas!» Oui, elle
-avait cette modération et cette débonnaireté.
-
-Une quatrième, en affirmant que «les aptitudes n’ont rien à voir
-avec le sexe, et qu’il ne peut y avoir ni professions exclusivement
-masculines, ni professions exclusivement féminines», enleva les bravos
-de toute l’assistance et obtint un pharamineux succès.
-
-«C’est cela! C’est cela!
-
-—Voilà le vrai point!
-
-—Très bien!
-
-—Nous y voilà!
-
-—C’est le nœud de la question!
-
-—Bravo! Bravo!»
-
-«Oui, mesdames, toutes les citoyennes doivent être déclarées
-admissibles à toutes les fonctions et à tous les emplois publics, soit
-civils, soit religieux ...
-
-—Plus de religions!
-
-— ... soit militaires, sans exception et sans autres motifs de
-préférence que les capacités, l’intelligence, la science et le talent.
-Ainsi, tant que le service militaire sera obligatoire et indispensable,
-les femmes, comme les hommes, devront fournir leur contingent aux
-armées de terre et de mer ...
-
-—Plus d’armées!
-
-—Plus de guerres!
-
-—A bas la guerre! A bas la guerre!
-
-—C’est aussi mon vœu, mesdames, croyez le bien, mon vœu le plus cher.
-Mais plus d’armées, dans les circonstances actuelles, signifie plus de
-patries; à bas la guerre, c’est à bas la France, et, en attendant ...»
-
-En attendant la réalisation de ce vœu si cher, ces dames pourront
-donc briguer le bonnet à poil du sapeur ou la canne à pomme du
-tambour-major, absolument comme ces messieurs seront déclarés aptes à
-coiffer le bonnet de nourrice et à donner le sein ou le biberon aux
-bébés. C’est le monde travesti et la mascarade générale.
-
-Une autre oratrice, essayant de la conciliation, s’écria, dans un
-superbe mouvement d’éloquence, à l’adresse des hommes présents:
-
-«Eh! messieurs, après tout, la différence qu’il y a entre votre sexe et
-le nôtre est si petite ...
-
-—Hurrah pour la petite différence!» interrompit un des auditeurs.
-
-Et ce fut un fou rire général.
-
-«Vive la petite différence! Vive la petite différence!» criait-on de
-toutes parts.
-
-Une dame Lambrière prit ensuite pour thème la grossièreté et la
-brutalité de l’homme, même de l’homme réputé bien élevé et appartenant
-au meilleur monde, son sauvage égoïsme en toute griève circonstance.
-
-«Vous les avez vus, ces gentlemen, lors de l’incendie de
-l’Opéra-Comique! Vous les avez vus à cet autre incendie qui a fait
-encore plus de victimes, à l’incendie du Bazar de la Charité! Vous les
-avez vus, lors du naufrage du transatlantique _la Bourgogne_, et dans
-tant et tant d’autres sinistres passes! Ah! il est bien question alors
-de politesse et de galanterie ...
-
-—Ah oui!
-
-— ... bien question de flirter, flagorner et roucouler! Il s’agit
-de sauver sa peau, et il n’y a plus alors de chevaliers français ni
-autres. La bête humaine apparaît seule, sans masque, dans toute sa
-vérité et sa hideur. Alors gare à la femelle! Pour s’ouvrir un passage,
-le mâle se rue sur elle, la jette à terre, cogne et piétine dessus,
-l’écrase et la broie, sans scrupule ni pitié. Comptez, mesdames,
-combien peu d’entre nous se sont échappées de ces catastrophes! Deux ou
-trois contre des centaines d’hommes. Toutes les fois qu’éclate entre
-l’homme et nous la lutte pour l’existence, la lutte essentielle et
-définitive, nous sommes sûres de notre affaire, sûres, hélas!—je vous
-demande pardon de l’expression, elle n’est pas de moi,—sûres d’écoper.
-Et il en sera toujours de même ...»
-
-Ici les applaudissements, qui avaient accueilli les débuts du laïus et
-s’étaient çà et là prolongés, commencèrent à se transformer en murmures.
-
-«Elle se moque de nous, celle-là!
-
-—Ce n’est pas une féministe!
-
-—C’est un faux frère!
-
-—Une fausse sœur!»
-
-Mme Lambrière continua:
-
-«Et il en sera toujours de même, chères amies; du côté de la barbe est
-et demeurera toujours la toute-puissance ...
-
-—La toute-puissance physique, la force matérielle et brutale!
-
-—Mais l’autre? Il y a autre chose ici-bas que la violence!
-
-—C’est comme le roseau pensant de Pascal ...
-
-—Il y a le droit! le droit qui doit toujours primer la force!
-
-—Mais qui est lui-même, au contraire, fréquemment opprimé, répliqua
-l’oratrice. C’est la force qui règne, qui règne partout, parce qu’elle
-est la force, _quia nominor leo_ ...
-
-—Ce n’est pas ici, en tout cas, qu’un tel langage devrait se produire,
-interrompit la présidente Montgobert; vous l’avez toutes compris,
-mesdames ...
-
-—Oui! oui! Assez! assez!
-
-—L’ordre du jour!
-
-—Nous n’avons que faire d’une apologie de la force, continua la
-présidente. C’est justement pour protester contre elle et contre ses
-abus que nous sommes réunies.
-
-—Protestez tout à votre aise, repartit Mme Lambrière, mais tant que
-vous n’aurez pas tonifié et transformé vos muscles ni vu friser vos
-moustaches, ce sera comme si vous flûtiez ...
-
-—Mais, madame, votre place, encore une fois, n’est pas ici! clamait
-la présidente. Vous vous êtes trompée: c’est dans un congrès
-anti-féministe qu’il faut aller ... Vous constatez vous-même quel tollé
-soulèvent vos paroles ...
-
-—Ce sont les intérêts des femmes que je défends, leurs véritables
-intérêts; c’est le vrai féminisme. Qu’elles cessent cette lutte contre
-les hommes, lutte déplorable et funeste pour elles surtout, pour elles
-seules peut-être ...
-
-—Assez! assez! A la porte!
-
-—Pour qui nous prend-elle donc?
-
-—Plutôt mourir ...
-
-—L’ordre du jour! Assez!
-
-—Croyez-moi, attendez que la barbe vous soit poussée, répétait Mme
-Lambrière. Vous n’êtes pas de taille ...
-
-—A la porte!
-
-—Dehors! L’ordre du jour!
-
-—Oui! Oui! Assez! L’ordre du jour!»
-
-Une autre harangue, due, celle-là, à une habitante du quartier où se
-tenait le Congrès, à la femme d’un ouvrier serrurier, causa encore
-une plus vive sensation parmi l’auditoire. Aussitôt juchée à la
-tribune, cette femme, large et solide matrone, haute en couleur, et qui
-répondait au nom de Cambournac, s’exprima tout rondement de la sorte:
-
-«Vous n’avez pas honte de venir ameuter la foule et faire du boucan
-dans une rue convenable comme la nôtre, vous, des femmes instruites,
-des dames bien? Vous ne pouviez pas rester auprès de vos maris et de
-vos gosses? Ah! vous n’en avez pas? C’est donc ça! Vous ne voyez donc
-pas qu’avec vos jolies théories, vous dégoûtez les hommes du mariage?
-Mais oui! Il n’y a pas à dire: mon bel ami! C’est comme ça. On ne se
-marie plus! Vous faites prendre les femmes en grippe aux hommes; ils
-n’en veulent plus: ils croient qu’elles vous ressemblent toutes! Oh!
-vous pouvez crier! J’ai meilleur gaviot que vous, et je vous damerai le
-pion! Je vous dirai ce que j’ai sur le cœur, toutes vos vérités ...
-Si c’est pas malheureux! Des femmes encourager tant qu’elles peuvent
-la débauche et la prostitution, travailler tant et plus à la misère et
-à l’avilissement de leur sexe! Mais oui, vous ne faites que ça! Vous
-ne faites que les affaires des gourgandines et des toupies! Aux femmes
-comme vous, qui ne prêchent que la haine et la guerre dans les ménages,
-qui ne parlent que d’émancipation, de protestation et de révolte, les
-hommes préfèrent de plus en plus les femmes comme elles, les traîneuses
-et les rouleuses. Ça les embête moins, et ça les dégoûte moins surtout!
-Vous avez tué l’amour, tué le mariage, démoli la famille, remplacé la
-vraie femme par la cocotte d’occasion ... Vous avez beau piauler et
-clabauder, je vous dis que je continuerai! C’est grâce à vous qu’il y
-a aujourd’hui plus de pouffiasses que jamais, et au plus grand rabais
-possible, pour rien! Voilà votre œuvre! Elle est propre! Il y a des
-hommes ici, acheva la digne madame Cambournac, en montrant du doigt
-les quinze ou vingt journalistes qui, tassés sur les premiers bancs de
-gauche, assistaient de près à cet intermède et se délectaient à cette
-catilinaire imprévue;—eh bien, si j’étais _que d’eusse_, je vous
-chasserais d’ici une à une, à coups de pied dans le bas des reins,
-et je vous conduirais toutes en file indienne jusqu’à la Salpêtrière
-ou à Sainte-Anne, pour qu’on vous y enferme et qu’on mette fin à vos
-sottises, à vos dégâts et vos crimes.»
-
-
-
-
-VII
-
-
-Angélique Bombardier ne tarda pas à trouver de quoi se distraire
-et se consoler de son échec à la présidence du Grand Congrès de
-l’Affranchissement.
-
-Elle avait toujours aimé le monde, aimé les réceptions, les dîners
-priés, raouts, fêtes et bals. Elle tenait salon, surtout depuis son
-veuvage, survenu comme sonnaient ses trente ans, et se vantait de
-voir défiler à ses mercredis, dans son entre-sol de l’avenue Marceau,
-toute l’élite de la gent politique. Son voisin, ami et vieux complice
-Magimier, député de Seine-et-Loire, marchait, bien entendu, en tête du
-cortège.
-
-Malgré ses prétentions égalitaires et ses viriles aspirations, en
-dépit surtout de son débordant embonpoint et de ses quarante-huit
-printemps, Angélique n’entendait pas abdiquer ses privilèges féminins
-et accueillait toujours avec jubilation, avec ivresse, les hommages,
-prévenances et petits soins du sexe laid et oppresseur. Son mot, ce cri
-du cœur qu’elle se plaisait à pousser encore maintenant, à l’aube de
-la cinquantaine: «Il faut qu’une femme sache toujours rester jeune et
-jolie! Restons jolies, mesdames! Restons jolies!» était connu de tout
-Paris et faisait hausser de pitié les épaules aux intransigeantes comme
-Katia Mordasz et Elvire Potarlot.
-
-«Cette vieille folle!» disait volontiers celle-ci en parlant
-d’Angélique.
-
-Toujours par monts et par vaux, toujours à remuer, sautiller et se
-trémousser, toujours avenante, souriante, engageante, insinuante, la
-bouche en cœur et les yeux en coulisse, toujours à faire la jeune
-et l’enfant, l’ingénue et la sylphide, la guêpe, la libellule et le
-papillon, l’énorme et gélatineuse Bombardier ne s’était jamais séparée,
-depuis quinze ans qu’ils se connaissaient, du député de Seine-et-Loire.
-Elle avait, dès le début, jeté le grappin sur lui, et, bon gré mal gré,
-ne l’avait plus lâché. Il était sa principale force, son plus fort
-atout, et un tel avantage fait passer sur bien des inconvénients. Elle
-n’avait garde de se montrer exigeante ni jalouse et lui laissait tout
-à son aise la bride sur le cou: il lui suffisait de savoir qu’elle le
-tenait, qu’elle l’avait là, au bout de cette bride ...
-
-Ce n’était pas par enthousiasme pour l’émancipation féminine et
-par dévouement à cette noble cause que Léopold Magimier s’était si
-bien laissé prendre et continuait à vivre dans les rêts de l’obèse
-Angélique; oh non! et en tournant jadis ses vues vers elle et lui
-lançant le mouchoir, il avait obéi, force est bien de l’avouer, à
-des considérations tout à fait dépourvues de noblesse et d’idéal,
-absolument prosaïques, terre à terre et grossières.
-
-Jamais les femmes comme Elvire, Katia et autres éthérées ne se
-douteront de la puissante influence que les curiosités charnelles,
-les sensuels appétits, la basse et vile matière, pour tout dire en un
-mot, exerce sur l’esprit de l’homme,—de l’homme en complète maturité
-notamment, possédant, avec le moins d’illusions possible, toute la
-plénitude de sa vigueur, de son intelligence et de sa raison,—et
-sur les causes de l’attraction qu’il éprouve pour telle ou telle
-représentante du beau sexe.
-
-En dehors de la question de mariage et par conséquent de dot, ces
-misérables hommes n’apprécient guère que les charmes physiques, ou,
-plus exactement, certaines qualités plastiques. Le plus souvent ce
-n’est pas, comme se l’imaginent volontiers les petites pensionnaires,
-de grands yeux bleus fendus en amande, un front pur, des lèvres de
-corail, une oreille «délicieusement» ourlée, etc., qui séduiront un
-expert routier d’amour, non; ce sont de préférence les beautés cachées,
-les formes corporelles, qui l’attirent; ce sera une courbe de hanches
-bien accusée, un pied finement cambré, le relief d’une épaule, un
-corsage proéminent, rempli de promesses, qu’il tiendra, quoiqu’il ait
-peine à les contenir.
-
-Voilà ce que reluquent et recherchent les connaisseurs. Libre à
-vous, vaporeuses créatures, célestes dames, angéliques damoiselles,
-Bradamantes et Clorindes enchanteresses, chérubins et séraphins égarés
-sur ce globe fangeux, libre à vous de détourner la tête, vous indigner,
-et les traiter, ces monstres d’hommes qui ont poussé la corruption
-et l’infamie jusqu’à installer partout, en tous pays, ouvertement et
-publiquement, pour leur usage et déduit, des maisons closes, clapiers,
-claques, musicos, lieux d’honneur, bateaux de fleurs, maisons de thé et
-autres sérails,—libre à vous de les traiter de dégoûtants personnages,
-d’êtres immondes et vrais pourceaux: c’est ainsi, et je vous assure
-bien que la connaissance de la thérapeutique ou de la jurisprudence,
-de la philologie, de la paléontologie ou du calcul différentiel, la
-pratique même des immortels principes du féminisme moderne et le
-glorieux titre d’«Émancipée», n’ont, pour ces ignobles hères, vos
-indignes et abjects mâles, qu’un très médiocre attrait. L’un d’eux,
-qui passe pour avoir eu quelque esprit et qu’on s’est plu de son temps
-à appeler «la colonne de l’Église, le guide des prédicateurs, le
-cinquième évangéliste», l’a remarqué,—et je vous demande la permission
-de gazer un tantinet la franchise de langage de ce saint homme,
-aujourd’hui démodée: «Une bonne paire de f..... a plus de pouvoir que
-toutes les philosophies du monde.» Un autre pieux et génial écrivain,
-le grand Pascal, nous a avertis de son côté, comme pour confirmer
-l’omnipotence de ces matériels et périssables charmes, que «si le nez
-de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre aurait
-changé».
-
-Tant il y a que ce sont précisément les copieuses rondeurs, fermes
-alors, très élastiques, résistantes et rénitentes, d’Angélique
-Bombardier,—ces rondeurs si justement et parfaitement qualifiées
-d’_appas_ dans notre savoureuse langue,—qui éveillèrent chez Magimier
-d’immodestes mais très légitimes désirs, et l’acoquinèrent aux jupes de
-la florissante veuve.
-
-Elle essaya bien d’abord, et malgré son amour de l’émancipation, de
-se faire épouser par son adorateur, mais Magimier n’entendait pas de
-cette oreille: quel que fût son culte pour les belles femmes, il leur
-préférait son indépendance, et disait très sensément que, «des belles
-femmes, on en retrouve toujours; tandis que, la liberté une fois
-perdue, une fois troquée contre les chaînes de l’hyménée, c’est le
-diable pour la recouvrer».
-
-M. le député de Seine-et-Loire était d’ailleurs un esprit absolument
-pratique, essentiellement personnel, qui avait su faire reculer, selon
-le mot de Chantolle, les bornes de l’égoïsme et du j’m’enfoutisme.
-
-Si le personnage n’était pas vivant et bien connu, on pourrait le
-croire inventé de toutes pièces et défectueusement construit, le
-déclarer fabuleux et apocryphe, invraisemblable et inadmissible. Et pas
-du tout: Léopold Magimier a non seulement existé, existé en chair et en
-os, mais il est toujours de ce monde: petit bonhomme vit encore. Il a
-même des Sosies, de nombreux Sosies.
-
-Magimier, sauf des cas très rares, ne répondait jamais à une lettre,
-ne maniait jamais la plume: ça l’ennuyait, et il n’aimait pas à être
-ennuyé, M. le député de Seine-et-Loire. Ceux qui le connaissaient et
-étaient au courant de ses habitudes et de sa paresse ne se donnaient
-pas la peine de lui écrire; les autres ... apprenaient à le connaître.
-
-«Mais je vous ai adressé trois lettres!
-
-—Je n’ai rien reçu.
-
-—C’est prodigieux! Trois lettres, je vous dis! Trois lettres!
-
-—Je ne conteste nullement.
-
-—Inouï! Insensé! On n’a jamais vu ... Vous êtes sûr de vos concierges?
-
-—Comme de moi-même.
-
-—Alors c’est la Poste! Il faut bien que ce soit elle!
-
-—Probable!
-
-—Elle n’en fait jamais d’autres! En voilà une administration! Et
-cependant nous payons, nous payons très cher! C’est pitoyable! C’est
-lamentable!
-
-—A qui le dites-vous!
-
-—Trois lettres! Oh!! Vous allez, j’espère bien, aviser le ministre,
-vous plaindre vertement!
-
-—Vous pouvez y compter. Dès qu’il arrivera en séance, je le saisis au
-passage et ...
-
-—Si vous l’interpelliez?
-
-—Cela vaudra mieux encore, vous avez raison. Une interpellation
-corsée, carabinée!»
-
-Ah! elle avait bon dos, la Poste! Ce que Magimier lui faisait
-supporter, ces tas et ces monceaux de lettres égarées en étaient la
-preuve.
-
-Souvent même il ne prenait pas la peine de lire les missives qu’il
-recevait.
-
-«A quoi bon? C’est toujours la même balançoire! Des demandes d’appui
-ou d’argent, des démarches à faire, des apostilles à donner ... un tas
-d’embêtements!»
-
-Il se contentait de décacheter les enveloppes, de s’assurer qu’elles ne
-renfermaient aucune valeur,—car enfin, on ne sait pas!—puis, séance
-tenante, flanquait tous ces grimoires au panier ou dans le feu. C’était
-le moyen qu’il employait pour liquider son courrier, se mettre à jour,
-quand il revenait de voyage notamment,—procédé commode, expéditif et
-radical, cher à plus d’un homme d’État, paraît-il, au cardinal Dubois,
-entre autres, nous conte Saint-Simon.
-
-Magimier était un sage; il avait appris à se désintéresser de tout,
-de tout sans exception, ou plutôt avec une seule et unique exception:
-les petites femmes. Ah! de ce côté-là il restait vulnérable et ne s’en
-cachait point.
-
-Jamais on ne le voyait à un enterrement; il se dérobait à toute corvée,
-toute chose triste, ne faisait que ce qui lui plaisait, n’était sur
-terre que pour se distraire, s’égayer, jouir et s’amuser.
-
-Encore aurait-il pu—ce qui lui eût été bien facile!—prendre un
-secrétaire, pour dépouiller sa correspondance et y répondre! Il l’avait
-essayé, au début de sa vie politique, puis y avait renoncé, ou,
-plus exactement, c’étaient ses secrétaires qui tous successivement
-l’avaient abandonné et lâché. A défaut de pécune et en échange de leur
-temps et de leurs services, ces jeunes gens auraient voulu obtenir
-quelque aubaine,—on n’a rien pour rien ici-bas,—être recommandés
-à un ministre, pourvus d’un peu de manne administrative, indemnisés
-par un brin d’avancement, une miette de gratification; mais rien!
-Magimier, qui n’avait pas la main large et se refusait à leur allouer
-la moindre rétribution, ne faisait aucune démarche en leur faveur et se
-contentait de les berner de promesses. C’était son fort, les promesses,
-et il était passé maître en la matière. En eût-il fait, des démarches,
-qu’elles seraient demeurées sans résultat: dans tous les ministères,
-chez tous les chefs de personnel, dans toutes les antichambres
-gouvernementales ou bureaucratiques, partout, on savait que Magimier ne
-tenait à rien, se fichait de tout, et on le traitait en conséquence.
-
-Comment, diable, le département de Seine-et-Loire avait-il pu
-s’affubler d’un tel représentant, aussi discrédité, aussi insouciant,
-désinvolte, sans gêne et inutile? Comment, trois fois de suite,
-Magimier avait-il pu être réélu dans son arrondissement? On le
-connaissait cependant bien là-bas, on savait ce qu’il valait.
-
-C’est qu’il avait la chance, dans cet arrondissement, de ne compter
-que deux ou trois agglomérations relativement peu importantes; la
-grande, l’immense majorité de ses électeurs était composée de
-gens de la campagne, de braves paysans, madrés et retors comme des
-huissiers normands sur les affaires d’intérêt, mais complètement
-indifférents à toute querelle de parti et toute discussion politique.
-En Seine-et-Loire, principalement dans l’arrondissement de Magimier, on
-n’était pas pour la République ou pour la Royauté, pour le boulangisme,
-le socialisme, le communisme ou l’appel au peuple, pour les radicaux ou
-les modérés, les progressistes ou les conservateurs: on n’y entendait
-goutte, à tout cela, et on n’avait nul désir de s’y entendre: on était
-pour _la bolée_.
-
-La bolée, rien de plus.
-
-C’était le candidat qui faisait défoncer le plus de tonneaux de cidre
-et débiter le plus de tasses ou bolées de ce breuvage qui était élu.
-
-Dès le principe, Magimier, si ladre qu’il fût, avait donné carte
-blanche à tous les aubergistes et cabaretiers de sa circonscription, et
-cela suffisait. C’était Magimier qui payait, il était de toute justice
-qu’on votât pour Magimier. Aujourd’hui, comme du temps des Grecs et de
-tout temps,
-
- Le véritable Amphitryon
- Est l’Amphitryon où l’on dîne.
-
-Que de moyens d’ailleurs, de ficelles et de trucs, possédait ce
-diable d’homme pour enjôler son monde, embabouiner et entortiller ses
-électeurs, capter leurs voix et leurs bonnes grâces! Que de tours il
-avait dans son bissac, le mâtin! On se rappelle encore à X^{***},
-où il avait acheté une maison de campagne et se réfugiait l’été,
-l’histoire des bottes, des bottes à l’écuyère, qu’il offrit, un matin
-de scrutin, à tous les électeurs de la commune.
-
-L’extraction de la tourbe est la principale industrie de X^{***}, et
-les _tourbiers_ de l’endroit, au nombre d’environ deux cent soixante,
-n’ont pas de dépense plus utile et préférée, de plus grand luxe, que
-l’achat de fortes chaussures, de hautes bottes imperméables.
-
-Léopold Magimier avait un frère cadet, tanneur et marchand de peaux,
-chez qui il trouva moyen d’acheter, quasiment pour rien, tout un
-stock de fortes bottes à genouillères, dites bottes à l’écuyère. Dans
-sa grandeur d’âme, il s’était dit qu’il pourrait faire profiter de
-l’aubaine ses chers électeurs de la commune de X^{***}, que cela ne lui
-nuirait point dans leur estime, que c’était même vraiment les prendre
-par leur faible; et il les invita, en conséquence, à vouloir bien se
-présenter chez lui le dimanche matin, avant de se rendre «aux urnes».
-
-Ce fut un des principaux entrepreneurs tourbiers, le petit père
-Cloarec, qui se présenta le premier, et la première paire de bottes
-qu’il essaya lui allait comme un gant.
-
-«Oh! j’ vous disons bin merci, m’sieu not’ député!
-
-—Non, pardon! interrompit Magimier en retirant des mains du bonhomme
-une des deux bottes qu’il se disposait à emporter. Inutile de tant vous
-embarrasser dès aujourd’hui; n’en prenez que la moitié.
-
-—La ... la moitié?
-
-—Oui; vous reviendrez chercher l’autre botte demain matin. Cela me
-procurera l’occasion de vous revoir, mon brave Cloarec. Vous savez
-combien je suis heureux de m’entretenir avec vous?
-
-—Ah! m’sieu l’ député! Et moi donc! Que ... qu’ nous sommes donc tous
-... touchés ... et fiers!... Alors demain?
-
-—Demain matin je compte sur votre visite, cher ami. En d’autres
-termes, crut devoir ajouter plus explicitement le madré candidat,
-qui peut-être n’avait pas pleine confiance dans l’intellect de son
-interlocuteur,—en d’autres termes, et si vous le voulez bien, mon bon
-Cloarec, nous attendrons, pour compléter la paire, que les résultats du
-vote soient connus.»
-
-Les électeurs de X^{***}, qui n’avaient pas envie de demeurer un pied
-chaussé et l’autre nu, votèrent tous comme un seul homme pour leur
-ingénieux et «généreux bienfaiteur». On recueillit même dans l’urne un
-bulletin de trop: il y avait 314 votants, et l’on retira 315 bulletins,
-tous au nom de Magimier. L’un de ces dévoués et zélés suffragants, dans
-la crainte de ne pas «compléter» sa paire de bottes, avait jugé prudent
-de voter double.
-
-La seule chose dont on aurait pu s’étonner, c’est que Magimier, qui
-n’était pas un sot, consentît à grever son budget de ces dépenses,
-uniquement pour aller s’asseoir dans l’hémicycle du Palais-Bourbon.
-Il faut croire que ça l’amusait, car le plaisir, encore une fois,
-l’épicurisme et la rigolade était la seule considération à laquelle il
-obéît jamais.
-
-De même, il faut bien admettre qu’il trouvait quelque agrément à se
-faire le porte-parole des révoltées et émancipées, car, sans cela, bien
-sûr, il ne se serait pas mêlé de leur cause. Il ne pouvait cependant
-guère espérer de rencontrer chez elles les attraits de l’innocence et
-de la jeunesse: toutes, presque toutes, avaient dit adieu au printemps
-et aux illusions; toutes, presque toutes, professaient pour la
-grâce,—cette qualité souveraine et essentielle de la femme,—pour la
-coquetterie, l’élégance, la propreté même, selon la commune remarque de
-Frédéric Soulié et de Jules Janin, dans leur monographie du _Bas-Bleu_,
-le plus absolu mépris: on abandonnait aux poupées mondaines et
-demi-mondaines ces soins superflus et ces stupides prétentions. Mais,
-autour de ces profondes politiciennes, de ces éminentes philosophes, de
-toute cette légion de femmes supérieures, il y avait toujours quelque
-revenant-bon à glaner, quelque jeune nièce mal surveillée, curieuse
-et polissonne, des couples de fillettes mal élevées, dévoyées, déjà
-perverties: c’était sur elles sans doute que Magimier se payait de sa
-peine, de ce côté qu’il récoltait ses menus profits.
-
-Elvire Potarlot, qui ne cessait de réclamer pour son sexe le droit de
-vote et d’éligibilité politiques, qui avait étudié son Magimier et le
-connaissait à fond, déplorait de voir la défense du féminisme confiée à
-d’aussi indignes mains.
-
-«Il nous déshonore, cet homme! s’exclamait-elle souvent. C’est Mme
-Bombardier qui nous l’a amené, l’a intronisé ... Ah! quand nous
-siégerons à la Chambre! quand ce sera nous! Ah! quand les femmes
-pourront être députés! Ah!»
-
-C’était son refrain, à cette bonne Elvire, le remède qu’elle proposait
-et qui, selon sa conviction et sans aucun doute, devait suffire pour
-faire disparaître de ce monde toute souffrance, toute misère et
-imperfection.
-
-«Ah! quand les femmes auront pris place dans le Parlement, quand aucune
-loi ne sera élaborée sans elles, promulguée sans leur assentiment!»
-
-Ce sera l’âge d’or, l’Éden sur la terre! Plus de guerres d’abord! «Nous
-ne laisserons pas massacrer nos fils!» Plus d’enfants abandonnés, car
-plus de filles séduites: tout séducteur sera énergiquement poursuivi,
-et, à moins qu’il n’ait gagné les pampas du Brésil, les steppes de
-la Russie ou les glaces polaires, appréhendé au corps, ramené sur le
-théâtre de ses forfaits et condamné à des dommages-intérêts,—qui
-seront sérieux, je vous prie de le croire.
-
-Saluant cette aurore prochaine et la triomphale entrée d’Elvire au
-Palais-Bourbon, un de ces poètes badins, qui n’ont de respect pour
-rien, s’était amusé à lui décocher une plaisante ballade, dont chaque
-strophe se terminait par ce vers incandescent et folichon:
-
- Je couvre de baisers ton corps législatif.
-
-Pour hâter ce grand jour et aider à cette ineffable ivresse, Magimier
-avait déposé sur ce qu’on nomme le bureau de la Chambre une proposition
-de loi tendant à accorder à toute citoyenne les mêmes droits politiques
-et autres qu’à tout citoyen, et il s’était ainsi attiré les compliments
-et remercîments de la directrice de _l’Émancipation_, s’était presque
-réhabilité dans son estime.
-
-«Je ne me fais aucune illusion sur le résultat de notre tentative, lui
-avait-il répliqué. Ce sera repoussé ...
-
-—Ça ne fait rien! riposta énergiquement Elvire. Nous aurons planté un
-jalon!
-
-—Plantons le jalon!
-
-—Ça poussera une autre fois, au lieu d’être repoussé! Nous aurons, en
-tout cas, tracé la voie à celles qui nous succéderont!»
-
-Deux collègues du député de Seine-et-Loire, ses deux voisins de
-pupitre, lui avaient offert de signer avec lui ledit projet de loi.
-
-«Mais à une condition?
-
-—Laquelle?
-
-—C’est que, si les citoyens ne sont éligibles qu’à partir de
-vingt-cinq ans, les citoyennes ne le seront que _jusqu’à_ cet âge-là.
-Nous les voulons jeunes, nos futures collègues: vous entendez, Magimier?
-
-—J’entends bien, paillards que vous êtes. Mais, s’il vous plaît de
-n’avoir pour collègues dames que de frais tendrons, croyez-vous que
-celles-ci ne sauront pas vous rendre la monnaie de votre pièce et
-n’exigeront pas à leur tour que leurs collègues hommes soient pourvus
-comme elles de tous les attraits et de la vigueur de la prime jeunesse?
-Ce serait de bonne guerre!
-
-—Ah! vous pensez?
-
-—Pourquoi toujours deux poids et deux mesures? continua Magimier.
-Pourquoi toujours pour vous, brigands de mâles, l’assiette au beurre?
-
-—Mais, ma parole! exclama l’un de ces honorables, on jurerait entendre
-Elvire Potarlot en personne! Ce sont les même arguments, les mêmes
-expressions, la même ...
-
-—Je m’en vais vous le dire, pourquoi, mon bon Magimier, interrompit
-l’autre, bien que vous le sachiez ou le sussiez tout comme moi, sinon
-mieux. C’est que les brigands de mâles, comme vous les appelez, restent
-mâles au milieu des neiges mêmes de la vieillesse; tandis que la femme,
-qui, aux abords de la cinquantaine, double le cap de la ménopause ...
-Vous savez ce que c’est que la ménopause, Magimier? En d’autres termes,
-nous sommes toujours hommes, et il vient un moment où la femme n’est
-plus femme. Est-ce compris?
-
-—Farceur!
-
-—En fait de farceurs, c’est bien vous ...
-
-—C’est bien vous, Magimier, qui tenez la corde!
-
-—Ah! vieille ficelle!»
-
-Il est à présumer cependant que les petites distractions et galantes
-rémunérations que tirait M. le député de Seine-et-Loire de ses rapports
-avec les saintes et apôtres du féminisme ne pouvaient lui suffire,
-car la société de Salomon à laquelle il avait l’heur et l’honneur
-d’appartenir ne comptait pas de membre plus actif, plus pratiquant et
-plus exigeant.
-
-Tout amateur expert et grand appréciateur qu’il était des «belles
-femmes», des «royales beautés», à la fois puissantes de gorge et de
-hanches et minces de taille, et dont, selon son ingénieuse comparaison,
-le chiffre 8 offre l’emblème exact, il se montrait surtout fervent
-partisan de la variété, du changement. Si son ami Brizeaux, le sénateur
-d’Indre-et-Var, autre Salomonien assidu et convaincu, partageait
-l’espèce féminine en deux catégories: femmes d’été et femmes d’hiver,
-lui, toujours mû par l’amour du progrès, était peu à peu arrivé à la
-partager en trois: les Junons et Cybèles étaient affectées à la froide
-saison, où les vastes et lourdes nappes de blanche chair vive n’ont
-rien qui puisse effrayer ni gêner; les sveltes Néréides et légères
-Sylphides convenaient à l’époque de la canicule; pour les températures
-intermédiaires, le printemps et l’automne, les femmes intermédiaires,
-c’est-à-dire ni trop grasses ni trop minces, mais dûment proportionnées
-et congrûment entrelardées, lui semblaient tout à fait acceptables et
-comme indiquées.
-
-C’est sans doute en vertu de ces savants principes, et pour fêter
-les chaleurs estivales récemment écloses, que Léopold Magimier était
-allé faire connaissance avec Mme Clara Peyrade, la maigre hétaïre
-ex-normalienne, qui, trois mois auparavant, avait pris place auprès de
-lui, à l’heure de l’apéritif, sur une terrasse du café du boulevard
-Montmartre.
-
-Oui, une après-midi de juin qu’il se sentait voltiger sous le crâne
-certaines galantes velléités, et, résolu à les calmer, consultait sa
-liste salomonienne, le petit tableau horaire des clientes ou associées
-dressé par Roger de Nantel, il se dit tout à coup:
-
-«Tiens! Si j’allais voir cette maigriote aux grands yeux noirs, qui a
-tant bavardé l’autre jour à côté de moi et gardé si bon souvenir de
-_Brother Jonathan_? C’est une idée! Et c’est aussi le moment ou jamais:
-28 degrés centigrades à l’ombre!»
-
-Il se rendit donc rue de Maubeuge, à l’adresse indiquée sur le
-catalogue, et trouva Mme Clara installée dans un minuscule appartement
-situé au troisième étage et garni de meubles de pacotille loués au mois.
-
-Bien qu’elle ne se rappelât nullement la rencontre du café, elle
-accueillit ce visiteur comme une ancienne et intime connaissance, et
-Magimier, pour l’intriguer et lui persuader qu’on s’était déjà vu,
-n’eut, au cours de l’entretien, qu’une allusion à faire, une insidieuse
-et ironique question à lui darder:
-
-«Et alors, ma chatte, tu te proposes toujours de retourner
-prochainement à Chicago?»
-
-Clara, qui était assise sur sa chaise longue, sauta en l’air, comme si
-un serpent lui eût soudain mordu le talon.
-
-«Tu te moques de moi! Ah! je savais bien que nous nous connaissions,
-que j’avais déjà eu l’honneur ... Alors tu te souviens des excellentes
-impressions que j’ai rapportées d’Amérique? Je t’en avais déjà parlé?»
-
-Magimier, qui n’avait rien perdu des confidences échangées naguère
-entre Clara et son _pays_ Léonce, secoua la tête en signe d’assentiment.
-
-«Tu as _fait des clubs_, n’est-ce pas? dit-il.
-
-—Ah! je t’ai raconté cela? Tu te rappelles? Oui, j’ai fait des clubs
-là-bas. Quel métier! Et, pour te payer ma fiole, tu me demandais si je
-n’allais pas retourner bientôt chez ces sauvages-là? Elle est bonne!
-Ah! mon cher, j’aimerais mieux me flanquer dans la Seine tout de suite!
-J’aurais à choisir que je n’hésiterais pas une seconde.
-
-—Cependant on gagne de l’argent en Amérique: c’est une compensation.
-
-—On en gagne, soit! mais tout est dix fois plus cher qu’ici. En sorte
-que, au bout du compte, on finit par être plus pauvre ... Et puis,
-vois-tu, ah! quels mufles que ces types-là! s’écria brusquement Clara,
-qui se plaisait toujours à résumer par ce mot son opinion sur le sexe
-fort en général et sur les Yankees en particulier. Quels sales mufles!
-Pas l’ombre d’éducation! Pas l’ombre de tact et de délicatesse! Moi,
-n’est-ce pas, qui ne me monte pas le coup, qui sais très bien que je ne
-suis qu’une fille, que je n’ai pas le droit de faire la mijaurée et la
-fine gueule, eh bien, il me semble avoir passé ces deux années-là,—les
-deux ans que j’ai vécu chez eux,—au milieu d’une bande de fous ou
-d’une troupe de bêtes fauves. Et, tiens, à propos, sais-tu comment ils
-les traitent, les fous, dans leurs hôpitaux?
-
-—Il paraît qu’ils ont très peu de fous furieux.
-
-—Ils n’en ont pas du tout, et ce n’est pas malin, avec le système
-qu’ils emploient, ce qu’ils appellent la _contrainte chimique_.
-
-—Joli nom!
-
-—Ils les droguent à mort, leurs aliénés; ils les gavent de morphine,
-d’opium, d’iodure, pour les calmer.
-
-—Ce n’est pas bête.
-
-—Oh! toujours pratiques, eux! Pas de gêneurs, pas de temps à perdre!
-Tu verras qu’ils en arriveront à faire abattre, comme des bestiaux ...
-Ah! à eux le pompon pour les abattoirs! A Chicago notamment il y a ceux
-d’Armour and C^o ... C’est merveilleux!
-
-—Connu ... de réputation!
-
-—Oui, ils arriveront à faire abattre leurs vieillards, leurs
-impotents, leurs malades ... Et par humanité, note bien! C’est par
-humanité qu’on se débarrassera d’eux, puisqu’on les débarrassera du
-même coup, tous ces malheureux, de leurs incurables misères et du
-fardeau de l’existence. A quoi bon, voyons, les laisser souffrir
-inutilement? Dans l’intérêt de ces infortunés, dans leur intérêt seul,
-ne vaut-il pas mieux les supprimer? Et les supprimer d’un seul coup,
-faire instantanément cesser leurs douleurs, n’est-ce pas l’idéal?
-N’est-ce pas ce que conseillent et réclament la pitié, la charité et
-le bon sens même? Aussi d’éminents économistes de ce pays neuf et
-sans préjugés se sont faits les interprètes de ce vœu évangélique, et
-proposent, sinon de ne plus avoir d’hôpitaux, du moins de ne plus
-recevoir dans ces établissements certaines catégories de malades, de
-ne plus soigner, et par conséquent ne plus entretenir et prolonger
-les affections chroniques, la phtisie, la paralysie, les cancers,
-etc. De force ou par persuasion, on tuerait, on «électrocuterait»
-tous ces affligés, tous ces raseurs; ce qui permettrait non seulement
-de réaliser des économies considérables de temps et d’argent, mais
-présenterait l’énorme et inappréciable avantage d’empêcher la contagion.
-
-—Je suis au courant de ces théories anglo-saxonnes, dit Magimier.
-
-—Je pense bien, je ne t’apprends rien de nouveau. Ce que je t’en dis,
-c’est, uniquement pour te prouver que ces gens-là ont d’autres mœurs
-que nous, d’autres principes, une autre morale; c’est comme une autre
-race d’hommes, une autre espèce que la nôtre.
-
-—A moins que ce ne soit notre propre espèce qui s’est perfectionnée
-là-bas, l’humanité de l’avenir? Eh oui! c’est de ce côté que le monde
-marche!
-
-—Oh! tais-toi! lança Clara. Si nous devons ressembler à ces cocos-là,
-autant disparaître!
-
-—C’est ce qui aura lieu. Nous disparaîtrons, sois tranquille, nous
-leur céderons la place!
-
-—En attendant, ce n’est pas encore chez nous qu’on trouve des clubs
-de suicidés ... Oui, des gens, des jeunes filles surtout, qui se
-réunissent, et chaque mois on tire au sort celle qui doit abandonner
-cette vallée de larmes et se faire périr, et chacune s’exécute à son
-tour ...
-
-—Des folles!
-
-—Et celles qui ont fondé l’«Académie des femmes sans sexe»? Une
-certaine mistress Godwin ayant prétendu que la femme est appelée à
-partager avec l’homme toutes les fonctions sociales, mais qu’elle
-en est empêchée aussi bien par sa faiblesse musculaire que par le
-développement de ses seins et de ses hanches ...
-
-—Ce n’est cependant fichtre pas cela qui les gêne d’ordinaire! murmura
-Magimier.
-
-—Eh bien, les adeptes de mistress Godwin, qui sont nombreuses et
-abondent surtout à Boston, s’appliquent à se faire maigrir et à
-acquérir du nerf ... Des folles encore, vas-tu dire! Mais il y en a,
-comme cela ou autrement, des quantités, de ces toquées, là-bas! Et
-celles qui se battent en duel? Et celles qui ont fondé le club des non
-mariées, _The Anti-chair-warming Society_ ...
-
-—Tu parles anglais?
-
-—Je ne te dirai pas que j’ai inventé la méthode Robertson, mais ...
-
-—N’as-tu pas d’ailleurs fréquenté une école normale? N’avais-tu pas
-fait autrefois encadrer tes brevets?
-
-—Quelle mémoire! Tu es étonnant, ma parole! Mais oui, je les ai encore
-là, sous verre, dans ce tiroir; mais je ne les exhibe plus: pas besoin
-de se faire moquer de soi, ou de perdre des clients ... Eh bien, ce
-club des filles à marier fonctionne dans le Connecticut; les jeunes
-misses, pour en faire partie, doivent prendre l’engagement formel
-de refuser toute visite d’un célibataire qui, après la troisième
-entrevue, n’aura pas sollicité l’honneur de demander leur main:
-mariage ou boycottage. Trois entrevues, pas davantage! Sais-tu ce que
-les garçons du pays ont fait et comment ils ont répondu à cette mise
-en demeure? Ils ont contre-boycotté les boycotteuses, ils sont allés
-chercher femmes ailleurs, voilà tout.
-
-—C’était tout naturel.
-
-—Et celles qui se mettent en loterie? Oui, à un dollar le billet! J’en
-ai vu comme cela plusieurs ...
-
-—De façon à se constituer une dot?
-
-—Évidemment! Toujours pratiques, toujours le dieu dollar! Mais quels
-mariages! Ça n’existe même plus, le mariage, là-bas, autant dire; ce
-n’est plus qu’une plaisanterie, dont ces demoiselles sont les premières
-à s’amuser. C’est à qui d’entre elles, par exemple, fera célébrer son
-union à la plus grande altitude possible, et alors la cérémonie a lieu
-en ballon ou au sommet d’une montagne. D’autres, au contraire, luttent
-pour la profondeur, et descendent dans des souterrains ...
-
-—Insensé!
-
-—C’est ce que je te dis: c’est fou! Des toquées, des détraquées,
-toutes, ou peu s’en faut, et des détraquées égoïstes, féroces. Nous en
-avons des échantillons par celles qui viennent en Europe faire leurs
-farces.
-
-—Effectivement!
-
-—Si je te disais que j’ai vu à Derby, dans ce même État de
-Connecticut, une grand’mère de cinquante-neuf ans épouser son
-petit-fils, son propre petit-fils, âgé de vingt ans? Pourquoi ce
-mariage? Uniquement pour que la fortune des deux conjoints ne sortît
-pas de la famille. C’est une autre façon de la comprendre, la famille,
-encore une fois, une autre morale ... Un petit fils qui épouse sa
-grand’mère, ça ne les choque pas; la loi ni la décence n’ont à
-intervenir. Du reste, était-ce bien sa grand’maman? Il ne s’en doutait
-peut-être pas. On ne s’y reconnaît plus, puisqu’on divorce là-bas comme
-on veut et autant qu’on veut, pour un oui ou un non, illico, séance
-tenante; et je ne sais pourquoi ces dames et messieurs s’obstinent
-à garder encore un semblant de cérémonial nuptial. Ils ne tarderont
-pas, j’aime à le croire, à s’en défaire, avec les hôpitaux, les
-malades et le reste. Beaucoup de particuliers même ne prennent plus
-la peine de demander le divorce et se remarient aussi souvent que le
-cœur leur en dit: tel gentleman possède ainsi, toutes bien vivantes,
-une demi-douzaine d’épouses, qu’il pourrait qualifier de légitimes;
-réciproquement, quantité de gentlewomen ont tout un stock d’époux ...
-Autant, mon Dieu, faire le métier que je fais: on ne profane aucun
-culte au moins! Il est vrai que leurs cultes, à eux,—ils en ont je
-ne sais combien!—s’accommodent de toutes les bizarreries, de toutes
-les dérisions et les extravagances. As-tu jamais vu un homme, en même
-temps qu’il fait enterrer sa femme, faire célébrer son mariage avec une
-autre? J’ai vu cela à Huntington, dans l’État de Virginie. Le service
-funèbre s’achevait à peine, que le veuf alla offrir son bras à une
-cousine de la défunte, puis, s’approchant du pasteur, lui dit: «Pendant
-que vous y êtes, vous seriez bien aimable de nous marier? Ça nous
-épargnerait la peine de revenir ...»
-
-—Ça nous ferait gagner du temps.
-
-—C’est cela! _Time is money_, toujours!
-
-—Et le pasteur?
-
-—Il a procédé très bénévolement à l’office nuptial; puis le mari
-s’en est allé conduire au cimetière le corps de sa première femme, en
-compagnie de la seconde qu’il venait d’épouser.
-
-—Impayable!
-
-—Avoue que ces citoyens-là n’ont pas la caboche faite comme nous!
-Jamais un Français, un Européen, n’aurait l’idée macabre de faire
-coïncider son remariage avec les obsèques de sa défunte moitié: il
-attendrait un peu. En supposant qu’il se montrât aussi impatient,
-ce serait le prêtre qui s’opposerait à une pareille comédie, les
-assistants qui protesteraient ... Là-bas, cela semble tout naturel: on
-est accoutumé à toutes les excentricités et extravagances imaginables.
-Avant tout il faut éviter de se déranger, n’est-ce pas? Les affaires
-sont là qui s’imposent, vous talonnent! _Business! Business!_ C’est
-le mot d’ordre. _Make money_, faites de l’argent: voilà leur devise.
-Elle justifie tout. Des sauvages, vois-tu, ces faiseurs d’argent,
-tous ces trappeurs, ces cow-boys, ces flibustiers! Des cannibales qui
-s’éclairent à l’électricité ...
-
-—Et se crient: «Allô! Allô!»
-
-—C’est cela même! Je t’avais déjà dit ça? Tu possèdes une mémoire!
-
-—Comparable seulement à la dent que tu as contre l’oncle Sam.
-
-—Une rude dent, c’est vrai! Vous, les hommes, avec du quibus dans vos
-poches, vous vous en fichez! Vous allez partout. Mais une femme sans
-le sou, obligée de turbiner ... Ah! là là! Quel pays! Je t’ai ennuyé
-avec toutes mes histoires, ajouta Clara en voyant Magimier prendre son
-chapeau et se diriger vers la porte; excuse-moi, mon gros; mais, quand
-on me met sur ce chapitre ...
-
-—Tu ne m’as nullement ennuyé, répliqua Magimier, au contraire!
-
-—C’est par politesse que tu me dis cela, par galanterie ... Eh bien,
-c’est ce que ne ferait jamais un Yankee! Jamais de formes, avec eux;
-jamais de gracieuseté, de courtoisie, de galanterie! Tout ce qui est
-urbanité et sociabilité, lettres closes pour eux! A quoi bon? C’est
-perdre son temps ... Mais voilà que je recommence! Au revoir, mon
-chéri! A bientôt? Ne sois pas si longtemps!»
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Avant de rentrer chez elle, où Veyssières devait venir la voir ce
-jour-là, Katia Mordasz pénétra dans la boutique de son voisin, le petit
-horloger Jean-Louis, pour recourir à ses bons offices et lui demander
-de régler sa montre.
-
-«Voulez-vous me la laisser quatre ou cinq jours, mademoiselle? dit-il.
-Je vous en prêterai une autre en attendant.»
-
-Katia accepta l’offre, et, comme elle allait se retirer:
-
-«Croyez-vous, hein? reprit le bonhomme en se plantant les deux poings
-sur les hanches. Croyez-vous?...
-
-—Quoi donc, monsieur Jean-Louis?
-
-—Ils en ont du toupet, hein! Ils trouvent qu’ils ne sont pas assez!!!
-
-—Ah! vous voulez parler de l’augmentation du nombre des députés, de
-cette proposition?...
-
-—Ils sont tout près de six cents! Ils ne s’entendent d’aucune façon,
-ni au propre ni au figuré. Quand l’un pérore à l’extrémité gauche, ses
-paroles n’arrivent pas jusqu’à l’extrémité droite, tant la salle est
-vaste, nécessairement! Et ils trouvent que ce n’est pas encore assez,
-qu’ils sont trop peu! Oh! là là là là là! Si ce n’est pas se ficher
-du peuple! Et savez-vous pourquoi cette augmentation, mademoiselle
-Mordasz? Je vais vous le dire! C’est qu’il y a un tas de paresseux,
-un tas de fainéants, de flandrins et de propres à rien, dont on ne
-sait que faire, un tas de braillards et de piliers de café qu’il faut
-caser ... et on les case dans la politique, on nous les flanque sur le
-dos! C’est la princesse qui paye tout cela. Croyez-vous? 675 députés,
-d’après le nouveau projet! 675! Ah! misère! Quand le quart, 150 ou 200
-suffiraient si largement à la besogne!
-
-—Et vous ignorez encore le plus joli, monsieur Jean-Louis. Vous ne
-vous doutez pas de la nouvelle!
-
-—Quoi donc?
-
-—C’est que, d’après une motion faite à la Chambre dans la séance
-d’aujourd’hui, de cette après-midi même, vos bons amis les députés
-estiment non seulement qu’ils ne sont pas assez nombreux, mais encore
-et surtout qu’ils ne sont pas assez payés, et ils réclament un salaire
-supérieur.
-
-—Non, pas possible?
-
-—Je vous demande pardon.
-
-—Pas possible, mademoiselle Mordasz! Vous plaisantez!
-
-—Je ne plaisante nullement.
-
-—Vous vous moquez de moi!
-
-—Du tout, monsieur Jean-Louis: je ne me permettrais pas ... Vous savez
-lire? reprit Katia en tirant un journal de sa poche et le dépliant.
-Voyez vous-même le compte rendu de la séance. Tenez, incrédule!
-
-—Pas assez payés! En effet, ils ont raison: ils sont vraiment
-impayables, ces messieurs! Pour la besogne qu’ils font ... Ah! Seigneur
-mon Dieu! soupira le petit horloger.
-
-—Eh bien, êtes-vous convaincu?
-
-—Quinze mille francs chacun, au lieu de neuf mille, soit six mille
-francs d’augmentation par siège ... C’est pour rien! Faut-il que
-la France ait une santé tout de même! Faut-il quelle ait les reins
-solides, hein, mademoiselle Mordasz? Quel pays de ressources! Quel
-admirable ... Dire qu’elle peut fournir à tout cela! Même ils sont
-modestes, nos représentants! Pourquoi s’allouer seulement six mille
-balles de plus, soit quinze mille par an? Ils pouvaient tout aussi bien
-s’en adjuger vingt mille, trente mille ... Il faut leur savoir gré
-de leur modération. Mais oui! Car ils sont impayables, je vous dis,
-impayables! Ça n’a pas de prix, ces services-là; c’est au-dessus de ...
-Seulement, comme s’écriait Arlequin en tombant du haut de la colonne
-Vendôme: «Ça va bien, pourvu que ça dure!» Le malheur, c’est que ça ne
-dure pas, mademoiselle Mordasz, c’est que ça ne peut pas durer! C’est
-qu’au pied de la colonne, il y a le pavé, où l’on vient se briser
-le crâne; c’est qu’au bout du fossé, il y a la culbute; c’est que
-la France s’appauvrit et s’amoindrit d’année en année; sa population
-décroît de plus en plus, sa richesse de même, son prestige et son
-influence kif-kif: il n’y a que ses dépenses qui augmentent. Ah! de ce
-côté-là!... Voilà, permettez-moi de vous le dire, mademoiselle Mordasz,
-voilà la situation que vous devriez exposer, le péril que vous devriez
-signaler dans vos articles du _Libéral_, péril qui prime tout ...
-
-—Permettez, monsieur Jean-Louis, je ne suis pas Française, et il est
-plus convenable que je ne m’occupe pas, dans mes articles, de votre
-politique intérieure. Je suis tenue à une grande réserve, à cause de ma
-qualité d’étrangère.
-
-—C’est vrai, vous m’avez déjà expliqué cela. Je lis souvent vos
-articles du _Libéral_, ceux de _la Révolte_ aussi ...
-
-—Ah! ah! Vous vous émancipez, monsieur Jean-Louis.
-
-—Faut bien s’instruire ... Et tenez, il y a encore autre chose,
-mademoiselle, une autre question des plus graves, et dont il vous
-serait loisible de parler.
-
-—Laquelle donc?
-
-—Une calamité! un vrai désastre! Hier encore, pas plus tard qu’hier,
-mademoiselle, je passais dans la rue de la Gaieté, derrière la gare
-Montparnasse ...
-
-—Je connais.
-
-—Eh bien, j’ai compté! sur vingt-cinq maisons qui se suivent, il y a
-trente-sept marchands de vin! C’est-à-dire qu’il y en a quasi deux à
-chaque porte, l’un à droite, l’autre à gauche. Vous ne trouvez pas
-cela scandaleux, abominable? Vous ne voyez pas là un immense danger,
-une calamité publique? Ah! mademoiselle, si j’étais que de vous!
-
-—Mais je ne peux pas faire fermer ces établissements!
-
-—Vous pourriez démontrer les terribles conséquences qu’ils présentent
-pour la santé et la moralité publiques, pour le sort de notre race,
-mademoiselle! Et quelles dépenses! Tous ces ivrognes, ces alcooliques,
-qui viennent échouer dans les hôpitaux, à Saint-Anne ou ailleurs, qui
-prend soin d’eux, qui subvient à tous leurs frais de médication et
-d’entretien? C’est nous, nous tous, malheureux contribuables! C’est
-toujours sur nous qu’on tombe!»
-
-En ce moment, Séverin Veyssières vint à passer. Il aperçut Katia chez
-l’horloger, tout contre la porte, et entra.
-
-«Précisément, monsieur, poursuivit le père Jean-Louis, je causais avec
-mademoiselle d’une question dont je vous ai touché deux mots l’autre
-jour ...
-
-—L’alcoolisme? interrompit Veyssières.
-
-—Juste! Ah! vous vous souvenez?
-
-—Comment donc! Et vous avez trouvé la solution du problème?
-
-—Du ... de quel problème? demanda M. Jean-Louis en ouvrant tout grands
-les yeux.
-
-—Pourquoi les races qui absorbent le plus d’alcool sont-elles les plus
-fortes, les seules puissantes et prépondérantes, tandis que les races
-sobres et buveuses d’eau, comme ces infortunés Ottomans ou ces fiers
-hidalgos, sont-elles sans vigueur, sans relief ni influence, des races
-qui s’éteignent?
-
-—Je n’en sais rien, monsieur; je n’ai pas suffisamment étudié. Tout
-ce que je puis vous dire, c’est que c’est une plaie que l’ivrognerie,
-un fléau que tout bon gouvernement devrait s’appliquer à détruire.
-Mais je t’en fiche! Ça leur est bien égal. Pourvu qu’ils soient à la
-Chambre, qu’ils palpent leurs neuf mille ... pardon! leurs quinze mille
-francs, ainsi que mademoiselle vient de me l’apprendre! C’est que tout
-cela se tient: c’est compères et compagnons! Ce sont les marchands de
-vin qui font les députés, et ce sont les députés qui soutiennent et
-encouragent les marchands de vin. N’empêche, monsieur, que c’est une
-bien triste chose! Demandez à Mlle Mordasz! Nous avions dans la maison
-une malheureuse jeune femme de vingt ans, une blanchisseuse, qui s’est
-mise à boire, la Desroche, comme on l’appelait. Elle vivait avec un
-ouvrier zingueur, qui se livrait, lui aussi, à la boisson.
-
-—Ils allaient bien ensemble, observa Veyssières.
-
-—Eh bien, non, monsieur. La preuve, c’est qu’il l’a quittée. Ça le
-dégoûtait, comme il disait, d’avoir une femme pocharde.
-
-—Et lui? fit Veyssières.
-
-—Ce qui le dégoûtait bien davantage, ajoutez-le donc, monsieur
-Jean-Louis, c’était d’avoir une femme enceinte, déclara Katia. Voilà le
-vrai motif de la séparation.
-
-—C’est possible, en effet, acquiesça l’horloger.
-
-—C’est sûr et certain. L’ivrognerie n’a été que le prétexte. La vérité
-est qu’il a eu peur d’une nouvelle charge, peur d’avoir une bouche de
-plus à nourrir, et, bravement, il a décampé.
-
-—C’est un misérable! dit Veyssières.
-
-—Un gredin, une canaille, un criminel, tout ce que vous voudrez,
-poursuivit Katia. Mais ces épithètes ne pallient pas le mal et ne
-servent à rien.
-
-—Ce qu’il aurait fallu, reprit le père Jean-Louis, c’est mettre
-l’embargo sur l’argent qu’il gagne, de façon à venir en aide à la
-future maman et au bébé.
-
-—Au bébé qu’il a contribué à fabriquer, remarqua Veyssières, et dont
-il est responsable, de compte à demi avec la mère.
-
-—Eh oui!
-
-—Malheureusement, dit Katia, il a eu bien soin en partant de ne pas
-laisser son adresse, et ... cours après! Allez faire opposition sur les
-appointements de quelqu’un dont vous ignorez la résidence et le sort,
-qui s’est enfui au Canada ou dans l’Indo-Chine, ou n’est peut-être même
-plus de ce monde! Oui, cours après, avec ton enfant dans le ventre ou
-sur les bras! Ce qui vous prouve bien, Séverin, que la recherche de la
-paternité n’est qu’un leurre ...
-
-—Cependant vos bonnes amies Elvire Potarlot, Angélique Bombardier,
-René d’Escars, Nina Magloire et tant d’autres la réclament à cor et à
-cri.
-
-—Elvire Potarlot l’a depuis peu rayée de son programme.
-
-—C’est vrai, répliqua Veyssières. Pauvre Elvire! Et plus infortuné
-programme! Elle passe son temps à le transformer, à le rogner ou
-l’allonger, le ...
-
-—Elle a reconnu toute l’insuffisance de la mesure, toute l’inutilité
-de cet expédient.
-
-—Tant que nous ne serons pas revenus à l’androgyne de Platon, ou que
-la «côte d’Adam» n’aura pas repris sa place, tant que les hommes ne
-pourront pas devenir enceintes comme les femmes, tant qu’il y aura
-deux sexes, en d’autres termes, il n’y aura rien de fait: toujours
-l’inégalité subsistera, l’injustice régnera: voilà la thèse que
-soutient obstinément et plus que jamais cette chère Elvire, dit
-Veyssières.
-
-—Un seul sexe? se récria le père Jean-Louis en écarquillant les yeux.
-Les hommes devenant enceintes comme les femmes? Ah! je serais, ma foi,
-curieux de voir ça! Mais c’est une timbrée, cette demoiselle Potarlot!
-
-—Eh! Eh! Elle n’est pas la seule à demander cela, pour établir entre
-ces dames et nous la parfaite égalité ou l’équivalence absolue, insinua
-Veyssières.
-
-—En attendant, et en dépit de ses désirs et divagations, ce sont les
-femmes qui, seules jusqu’ici, sont chargées de concevoir, reprit le
-père Jean-Louis. Eh bien, monsieur, c’est pitoyable de leur permettre
-de se boissonner comme des hommes! Voilà mon sentiment. Qu’il y ait
-inégalité, injustice, tout ce qu’il vous plaira, soit! mais je trouve
-abominable qu’on tolère pareil scandale, pareil crime: des femmes, des
-femmes près d’accoucher, grosses à pleine ceinture, qui s’absinthent
-et se pochardent, des mères ayant leur enfant au sein, se traînant
-de comptoir en comptoir, tombant et roulant au ruisseau ... Honteux,
-monsieur! Abominable! Abominable! Si nous avions un gouvernement
-sérieux, un gouvernement ayant pour deux liards de jugeotte, de gingin
-et de poigne, il veillerait à cela et ne tolérerait pas plus la liberté
-de la soûlographie que celle de l’assassinat. Non, monsieur, il ne
-tolérerait pas ... Cette blanchisseuse, la Desroche, dont nous parlions
-il y a une seconde, elle est morte, morte en état d’ivresse, et cette
-ivresse avait occasionné une fausse couche ... Son amant, qui s’est
-tiré les flûtes et a disparu, est peut-être mort aussi à l’heure qu’il
-est; mais du moins il est mort seul, lui; tandis qu’elle a entraîné
-une mort avec la sienne, celle de l’enfant qu’elle portait. Voilà la
-différence, et pour moi cela tranche tout.
-
-—Vous n’êtes pas partisan de l’égalité ni de l’équivalence des sexes,
-je vois cela, monsieur Jean-Louis, dit Veyssières.
-
-—Ce n’est pas moi, monsieur, qui n’en suis pas partisan, c’est la
-nature,—la nature et le bon sens. Tenez, monsieur, nous avons d’autres
-ivrognesses dans la maison ... Ça foisonne partout maintenant, cette
-engeance-là! Faut bien que ça imite les hommes, pas vrai? puisqu’on
-est égaux!—Il y a une femme Birot ... celle que vous avez vue un jour
-soûle avec la Desroche ...
-
-—Je me rappelle.
-
-—Eh bien, monsieur, la semaine dernière, elle a égaré son gosse,
-un pauvre mioche de trois ans; elle l’a perdu du côté de Montrouge,
-où elle était allée gobelotter avec Mme Margotin, sa voisine ...
-Impossible ensuite de se remémorer ce qu’elle en avait fait, du petit,
-où elle avait bien pu le laisser ... Ce n’est qu’hier qu’on le lui a
-ramené. Elle ne s’en inquiétait pas autrement d’ailleurs. Vous avez dû
-entendre parler de cette affaire, mademoiselle?
-
-—Oui, répondit Katia. Je trouve comme vous tout cela déplorable,
-monsieur Jean-Louis; mais je songe aussi à tout ce que les privations
-et la misère font endurer à ces femmes, et je comprends qu’elles
-aillent chercher dans l’ivresse un peu de répit et d’oubli ...
-
-—Mais leurs enfants, mademoiselle? Vous n’ignorez pas ce que devient
-la fille de Mme Birot, Octavie, cette traînée? Elle a débauché le
-petit Margotin. Pendant que les deux mères vont de conserve s’imbiber
-comme des éponges, les deux gosses, le gamin et la gamine, s’exercent
-à un autre jeu ... Elle est vicieuse comme trente-six diables, cette
-moucheronne! Ainsi elle donnait des sous au petit Margotin, au petit
-Jujules ... Vous le connaissez, mademoiselle? On a voulu savoir d’où
-venait cet argent, à qui elle l’avait volé. Ça intriguait les deux
-femmes, naturellement. «Il ne me manque rien! déclarait la mère Birot.
-Pour sûr, ce n’est pas chez nous qu’elle barbote. Je n’ai pas assez de
-pépètes pour les laisser traîner comme ça!» Et savez-vous ce qu’on a
-découvert? On a découvert que mamzelle Tavie, qui n’a pas encore ses
-treize ans, allait se balader les après-midi du côté des fortifications
-et qu’elle aguichait les hommes, les vieux de préférence. Elle a déjà
-fait condamner un ancien locataire de la maison, un employé de l’hôtel
-de ville, qui était cependant très bien ...
-
-—S’il avait été si bien que cela, interrompit Katia, ou plutôt s’il
-avait été un peu mieux, il n’aurait pas répondu aux avances de cette
-polissonne; il lui aurait vigoureusement tiré les oreilles ...
-
-—Eh oui, mademoiselle! C’est évident! Nous sommes d’accord, repartit
-le père Jean-Louis. S’il avait été un ange ou un castrat ... Le
-malheur, c’est qu’on n’est pas de bois, n’est-ce pas donc, monsieur?»
-
-Veyssières en souriant opina du bonnet.
-
-«Je comprends très bien qu’on tienne à faire respecter l’enfance, et,
-plus que personne, j’ai souci de ce respect; mais, nom d’un pétard!
-quand l’enfance est plus corrompue que la vieillesse, quand c’est elle
-qui vient provoquer, qui se montre effrontée, dépravée et cynique
-... Si vous saviez, mademoiselle, ce qui se passe dans quantité de
-ces ménages, où père, mère, filles et garçons vivent entassés dans
-la même chambre; où, pour régaler les mioches et leur donner du cœur
-au ventre, on ne trouve rien de mieux que de leur verser de pleines
-rasades d’eau-de-vie, et leur apprendre à lamper ça d’un trait et
-sans grimaces, hope donc! ce qui résulte de ces soûleries, de ces
-abrutissements et de ces promiscuités ... ah! c’est du propre, allez!
-Faut entendre ma nièce, l’institutrice des écoles communales! Elle
-voit toutes ces horreurs-là de près, et elle le connaît, ce joli petit
-monde, elle le connaît bien. On ne se douterait jamais, me dit-elle
-souvent, combien il y a de ces fillettes à qui leurs papas ou leurs
-frères ont ... ont ... manqué de respect! Et avez-vous observé une
-chose, mademoiselle? Faites-y bien attention, à ce que je vais vous
-dire! C’est que, quand on vient à découvrir qu’une de ces jeunes
-drôlesses a été ce qu’on nomme victime de la lubricité d’un vieillard,
-et que ce vieillard continue à ... comme on dit encore, à abuser
-d’elle, ce n’est jamais elle qui appelle à l’aide ni crie au secours,
-jamais elle qui se plaint! Remarquez bien cela, mademoiselle Mordasz,
-lorsque vous lirez dans les journaux une affaire de ce genre.
-
-—Vous avez de ces malheureuses petites une bien mauvaise opinion,
-monsieur Jean-Louis.
-
-—Oh! oui, mademoiselle! Et ma nièce l’institutrice, qui les connaît
-mieux que moi, en a encore une bien plus mauvaise. Elles sont très
-mal, voilà la vérité, et leurs frères leur ressemblent, s’ils ne sont
-pas pires. Et d’où vient cela? C’est que les parents, eux aussi, eux
-surtout, sont très mal; c’est que la famille,—ce qu’on a toujours
-proclamé la base de la société,—est atteinte dans son essence, et se
-disloque, s’effondre et tend de plus en plus à disparaître.
-
-—Nous lui ferons d’autres bases, à votre société, murmura Katia.
-
-—Vous dites, mademoiselle?
-
-—Je dis que vous avez raison, que la famille se meurt ...
-
-—N’est-ce pas? Plus de foyer, plus d’intérieur, d’intimité. Obligées
-de travailler au dehors, ainsi que leurs maris, les femmes, les
-femmes d’ouvriers et d’employés, ne veulent plus faire de cuisine
-maintenant: on vit de plus en plus au restaurant, chez les marchands
-de vin,—des marchands de vin qui vendent bien moins du vin que des
-alcools, cognac, rhum, marc, absinthe et autres poisons. Hommes et
-femmes se sont donc mis à s’empoisonner ensemble et à qui mieux mieux;
-les enfants venus,—venus tant bien que mal!—ont été initiés à ces
-habitudes: c’est devant le comptoir du mastroquet que la famille
-nouveau système tient ses assises, c’est ce comptoir qui est devenu le
-foyer nouveau modèle. Parfaitement! C’est comme ça! Mais les querelles
-et les batailles éclatent souvent chez ces conjoints si échauffés et
-alcoolisés: lassée de recevoir chaque soir, en rentrant au chenil, de
-trop copieuses gourmades, madame finit par décamper,—ou bien c’est
-monsieur qui la plante là. C’est ce qui a eu lieu pour cette locataire
-du cinquième, Mme Margotin: son mari l’a quittée, et elle ne sait ce
-qu’il est devenu.
-
-—Et il a eu bien soin de lui laisser son petit garçon pour compte,
-ajouta Katia.
-
-—Ses deux petits garçons, mademoiselle, rectifia M. Jean-Louis; car,
-outre le précoce favori de la précoce Tavie Birot, elle a un galopin de
-huit ou dix ans ...
-
-—Et le père de Tavie, le mari de Mme Birot? demanda Veyssières.
-
-—Inconnu au bataillon, répondit l’horloger. Je crois qu’il est mort;
-mais Mme Birot le remplace souvent ... Comment voulez-vous, monsieur,
-que des enfants élevés dans de pareils milieux possèdent la moindre
-notion d’honnêteté, de tempérance et de bienséance? Eh bien, une
-supposition, monsieur! Trouvez moyen d’empêcher ces femmes-là, ces
-mères de famille, de s’alcooliser de la sorte; sachez les contraindre
-à se ménager davantage, et surtout, et surtout! à avoir pitié de leur
-infortunée progéniture: quel service cela leur rendrait, et quel
-service à la France, qui se dépeuple, qui se dépeuple de plus en plus,
-qui se meurt, comme le disait l’autre jour un député allemand. «La
-France? Pas la peine de s’en occuper! ajoutait-il. Elle se détruit
-elle-même, en détruisant chez elle la femme et la famille.»
-
-—Pardon, monsieur Jean-Louis, interrompit Veyssières; mais c’est ce
-moyen qu’il faudrait découvrir précisément, ce moyen d’empêcher de
-boire les gens qui ont soif. Vous n’êtes pas non plus pour la liberté,
-monsieur Jean-Louis, je vois cela.
-
-—Oh! mais pas du tout, monsieur! Je ne suis nullement d’avis qu’on
-laisse faire à la foule,—ce composé de bêtes féroces et d’enfants ...
-
-—Comme vous y allez! Avec quelle irrévérence ...
-
-— ... tout ce qui lui passe par la cervelle; qu’on lui délivre, chez
-le pharmacien ou ailleurs, tout ce qu’elle demande: de la strychnine
-ou du chloroforme, du vitriol ou de l’alcool. Malheureusement, chez
-nous, on ne peut pas toucher à tout ce qui est débitant de boissons:
-mannezingues, mastros et bistros, c’est sacré! C’est chez ces augustes
-pontifes, dans leurs antres, que le suffrage universel plonge ses
-racines et vient puiser ses forces ... Sans compter qu’ils rapportent
-des millions et des millions au budget! Vous direz, mademoiselle
-Mordasz, que j’en reviens tout le temps à mes deux dadas ...
-
-—Je ne dis rien, monsieur Jean-Louis: je vous écoute.
-
-— ... Mais, voyez-vous, tant qu’on n’aura pas endigué le flot des
-marchands de vin, et mis un frein—calembour à part—aux débordements
-de nos députés, nous serons toujours dans la même panade, toujours dans
-la même mélasse.»
-
- * * * * *
-
-Après avoir pris congé du loquace bonhomme, Katia et Veyssières
-pénétrèrent dans la maison.
-
-Il se faisait tard, et Katia proposa à son compagnon de dîner avec
-elle. Comme il refusait, elle le plaisanta sur les motifs de ce refus.
-
-«Vous vous méfiez de ma cuisine, je comprends cela ...
-
-—Mais nullement!
-
-—Convenez-en donc tout de suite! A quoi bon ces détours et ces
-formalités entre nous? Est-ce que je me gêne avec vous, moi? Vous
-n’augurez rien de bon de mes talents culinaires, et vous avez joliment
-raison! Aussi est-ce à un pâtissier de la rue de Sèvres que j’ai
-recours, un pâtissier qui ne cuisine pas trop mal, paraît-il ... Nous
-avons à travailler longtemps ce soir: j’ai dû remanier presque en
-entier la traduction de cette légende lithuanienne de votre dernier
-chapitre; nous reverrons cela ensemble ...
-
-—Je suis confus, chère amie, de tout le mal que je vous donne.
-
-—Vous n’êtes pas confus du tout, repartit en riant Katia, qui avait la
-haine des clichés conventionnels, de toutes les hyperboles de politesse
-et de cérémonie, tous les mensonges, sociaux et autres. Il n’y a pas
-de quoi être confus,—pas même de quoi me remercier, car c’est pour
-moi un réel plaisir, une très profonde et très vive jouissance que de
-relire tous ces vieux textes slaves, et voir revivre ces anciens temps.
-Sans vous, je n’en aurais pas l’occasion, plongée que je suis dans un
-courant d’études tout différent.»
-
-Le dîner eut lieu à proximité du balcon sur lequel ouvrait la chambre
-de Katia, et d’où l’on embrassait un si large et si verdoyant espace.
-La gourmandise était loin d’être, en effet, le péché mignon de la
-jeune révolutionnaire; elle n’éprouvait aucun attrait pour ce qu’on
-nomme les délices de la table, ne les comprenait pas et les tenait
-même en absolu mépris. C’est plus haut que montaient ses aspirations
-et qu’elle allait puiser ses voluptés. Elle mangeait à peine, et sans
-se soucier aucunement de l’espèce ni de la qualité de la pitance. Sa
-seule passion matérielle, c’était le thé; elle en consommait plusieurs
-tasses à chaque repas, et souvent même n’absorbait pas autre chose avec
-sa tranche de pain. Ici elle possédait une réelle compétence et avait
-ses préférences: c’étaient telles et telles sortes de thés qu’il lui
-fallait, mélangées dans telles et telles proportions.
-
-Veyssières, lui, comme tous ses amis les Salomoniens, était un gourmet,
-un raffiné; il lui fallait ses aises, bonne table, bon gîte et le
-reste. S’il fit honneur au dîner commandé par Katia, ce fut moins
-l’excellence des mets qui le stimula, que le plaisir du tête-à-tête,
-l’ardente curiosité qu’il éprouvait toujours à observer et écouter la
-vierge nihiliste, cette peu banale camarade, et son vif désir de se
-maintenir près d’elle en bon prédicament.
-
-Cette camaraderie ne l’empêchait pas de se complaire plus que de raison
-à admirer les blanches et fines mains de Katia, et, quand il pouvait
-en saisir une au passage, il ne manquait guère de la retenir entre les
-siennes, voire de la porter à ses lèvres.
-
-«Que vous êtes donc futile! Vous ne vous corrigerez donc jamais, vous
-ne deviendrez donc jamais sérieux? disait Katia en se dégageant.
-
-—Non. Je ne suis pas exclusif comme vous, moi. Je ne hais pas la
-chair, la belle chair; j’apprécie tout ce qui est gracieux, élégant,
-artistique. Je suis un épicurien, moi, un jouisseur, je ne m’en cache
-point,» répliquait-il.
-
-Ce soir-là, tout en mangeant, ils s’entretinrent des voisins et
-voisines dont on apercevait les fenêtres, à droite et à gauche du
-balcon: de «la Petite Sans Cœur» d’abord, puis des «Mort aux Gosses,»,
-ensuite des «Préhistoriques», de «Philémon et Baucis» et des «Gigogne».
-
-La veille même, un événement avait eu lieu dans le quartier: la mère
-de la Petite Sans Cœur,—cette femme qui n’avait d’autres ressources
-que l’inconduite et disparaissait de chez elle des deux et trois
-jours de suite en laissant sa petite fille, âgée de huit à neuf ans,
-enfermée sous clef entre quatre murs,—avait été mandée au commissariat
-de police. Des lettres anonymes l’avaient dénoncée comme s’enivrant,
-maltraitant son enfant, lui emprisonnant les bras dans une sorte de
-camisole de force et l’attachant au pied de son lit, la privant de
-nourriture, au point que cette pauvre petite martyre se mourait de faim.
-
-«Des mensonges, tout cela! D’ignobles calomnies! avait aussitôt
-protesté cette mégère avec une véhémente indignation.
-
-—Cependant ...
-
-—C’est par vengeance! Ce sont des gens qui m’en veulent! Et je sais
-bien qui, monsieur le commissaire! Je devine bien d’où cela émane! On
-n’est jamais sali que par la boue! Des femmes qui en font dix fois pis
-que moi! Et ça ose se plaindre, ça ose attaquer ...
-
-—Enfin, madame, on vous a vue lier votre fille au pied de votre lit,
-et la battre tant que vous pouviez, avec une canne de jonc, la rouer
-de coups ...
-
-—C’est faux, monsieur, archifaux!
-
-—On entendait ses cris dans toute la maison. La concierge que j’ai
-interrogée ...
-
-—La concierge! Ah! si vous écoutez les potins de concierge! Elle
-ferait mieux de surveiller sa loge! Eh bien, je m’en vais vous dire,
-moi! Elle donne à boire en cachette, la concierge; elle tient un débit
-de boissons sans acquitter de droits!
-
-—Nous verrons cela tout à l’heure, madame; c’est une autre histoire.
-Parlons de vous pour l’instant. On vous accuse de trop aimer les
-liquides ...
-
-—Oh!
-
-— ... et de maltraiter votre fille lorsque vous êtes en état d’ivresse.
-
-—Jamais, monsieur! Jamais!
-
-—On entend cette enfant crier; les locataires se plaignent.
-
-—Elle crie pour rien.
-
-—Une fillette de neuf ans ne crie pas pour rien, madame.
-
-—J’ai pu une fois ou deux la corriger ... C’est bien mon droit!
-D’autant plus que c’est une enfant vicieuse, qui a de mauvaises
-habitudes ...
-
-—Celle-là, je l’attendais! exclama le commissaire en riant. Ça ne rate
-jamais! Toutes les mères que je vois ont toujours des filles vicieuses,
-ayant de mauvaises habitudes! C’est curieux, mais c’est comme cela!
-Toutes! Toutes!
-
-—Enfin, monsieur le commissaire, je vous affirme ... Je sais ce qui en
-est!
-
-—Et c’est aussi pour ce motif sans doute, pour calmer ses sens et
-modérer ses ardeurs solitaires, que vous ne lui donnez pas à manger?
-
-—Ceux qui vous ont dit cela ont menti!
-
-—Mais, madame, il y a des nuits où vous ne rentrez pas chez vous!
-
-—Cela me regarde!
-
-—A condition que vous ne laisserez pas chez vous une enfant sans pain,
-sans nourriture ... Et puis, répondez-moi sur un autre ton, je vous
-prie, repartit le commissaire; parlez-moi poliment et convenablement;
-sinon, je vous fais coffrer, vous entendez?
-
-—Me faire coffrer, pourquoi? Je n’ai rien commis de mal, rien à me
-reprocher ... Comment voulez-vous, monsieur, que je ne m’emporte
-pas, que je ne vous réplique pas quelques mots de travers, lorsque
-vous m’accusez de pareilles choses? Quelle est donc la mère qui
-vous écouterait de sang-froid? C’est à bondir au plafond! Si vous
-connaissiez le cœur des mères ... Ah monsieur!
-
-—Vous conveniez tout à l’heure vous-même que vous ne rentriez pas
-chaque soir chez vous. Les rapports que j’ai reçus à votre sujet
-mentionnent également l’irrégularité de votre conduite ...
-
-—Mais, monsieur ...
-
-—Ces découchers fréquents ...
-
-—Si j’étais caissière dans un café ou un restaurant de nuit, ma fille
-serait cependant bien obligée de rester seule?
-
-—Ce n’est pas le cas, je crois, madame, et si vous hantez les
-restaurants et autres établissements nocturnes, ce n’est pas pour y
-tenir la caisse ni les écritures.
-
-—Non, monsieur, en effet.
-
-—C’est pour y chercher aventure.
-
-—Pour y chercher de l’argent et y gagner ma vie. Je préférerais
-certainement demeurer au coin de mon feu ou me coucher de bonne heure,
-vivre bourgeoisement, comme on dit, je vous assure bien; mais il faut
-manger!
-
-—Et vous n’avez pas trouvé d’autres moyens d’existence?
-
-—Non, monsieur le commissaire. Je n’étais cependant pas née pour ce
-métier; je sors d’une bonne famille, j’ai reçu de l’instruction. Mon
-père m’avait fait étudier le piano, et j’ai fréquenté pendant deux ans
-les cours du Conservatoire. J’en sortis pour me marier ... J’épousai un
-de mes cousins, qui était employé de commerce, comptable dans un grand
-magasin. Le malheur est que je suis devenue veuve il y a cinq ans, avec
-cette gamine sur les bras ... J’ai maintes fois essayé de donner des
-leçons, des leçons de piano; mais, même en ne les faisant payer que dix
-sous le cachet, je n’en trouvais pas assez ... Impossible de vivre!
-Alors ... alors ...
-
-—Je devine le reste.
-
-—Mais quant à boire, monsieur le commissaire, je ne bois pas autant
-qu’on le dit; c’est une calomnie!
-
-—Vous buvez suffisamment, en tout cas, pour perdre la raison et
-martyriser votre fille?
-
-—Jamais, monsieur, c’est faux! Je la corrige quelquefois, parce que
-...
-
-—Parce qu’elle a de mauvaises habitudes. Entendu!
-
-—Sa nourrice elle-même m’avait prévenue ...
-
-—Pourquoi ne l’avez-vous pas laissée chez sa nourrice?
-
-—Je ne pouvais plus la payer; alors elle me l’a rendue, naturellement!
-Ç’a été une calamité pour moi!
-
-—Et pour cette enfant donc! ajouta le commissaire.
-
-—C’est une sujétion, une servitude de tous les instants! Ça m’empêche
-...
-
-—De faire la fête à votre guise?
-
-—Oui, monsieur. Parlez-en comme vous voudrez! C’est mon travail, ça,
-mon gagne-pain!
-
-—Enfin, madame, arrangez-vous au moins pour que votre fille ne pâtisse
-ni de vos absences ni de vos ... de vos libations! Autrement il me
-faudra aviser.
-
-—Aviser comment? Me débarrasser d’elle? Mais je ne demande que ça,
-monsieur le commissaire! Et, comme vous le disiez tout à l’heure, pour
-elle encore plus que pour moi!»
-
- * * * * *
-
-Quant aux deux couples de bureaucrates mâles et femelles que Katia
-avait baptisés «les Mort aux Gosses», ils continuaient à pédaler à qui
-mieux mieux soirs et matins et dimanches et fêtes, et à ignorer, encore
-à l’envi, la cuisine bourgeoise et la vie de famille. Les femmes, la
-blonde comme la brune, pouvaient être très fortes sur la tenue des
-livres et les additions, mais elles n’entendaient rien au pot-au-feu et
-ne devaient même pas savoir faire cuire un œuf à la coque. Ces viles
-corvées étaient au-dessous d’elles. Jamais non plus on ne les voyait
-l’aiguille ou le balai à la main: pourquoi se seraient-elles mises à
-coudre, d’ailleurs, à nettoyer ou cuisiner, plutôt que leurs maris?
-Est-ce que la besogne d’une femme doit être différente de celle d’un
-homme? Est ce que l’égalité la plus absolue ...
-
-Il n’y avait que les petits ventres qui enflaient à tour de rôle,
-et—déplorable et insondable iniquité, abominable injustice!—chez ces
-dames seulement: les mâles étaient à l’abri de cette infirmité.
-
-Actuellement, c’était la petite blonde qui était grosse; la petite
-brune s’était dégonflée le trimestre précédent, et, comme toujours,
-sans laisser la moindre trace de l’opération.
-
-«Cependant je n’ai pas la berlue! disait Katia Mordasz. Elle était
-bien enceinte, il n’y a pas de doute: c’était assez visible! Où donc
-a-t-elle bien pu mettre ... Que diantre peuvent-elles bien faire toutes
-les deux de leurs produits et rejetons?»
-
-Un autre ménage du même genre, ménage nouveau modèle, était venu
-prendre place près de ces deux couples, dans un petit logement contigu
-d’un côté à celui de Katia et de l’autre à celui de la petite dame
-brune. C’étaient encore deux employés d’administration ou de commerce
-qui avaient uni leur sort: monsieur et madame partaient tous les
-matins bras dessus bras dessous, et s’en revenaient de même chaque
-soir. Jamais de cuisine non plus à domicile, chez ceux-là; mais pas de
-bicyclette: d’abord madame se trouvait dans un état de grossesse très
-avancé; ni l’un ni l’autre ensuite n’appartenaient plus à la première
-jeunesse.
-
-«Que fera-t-elle de son enfant, ma nouvelle voisine, lorsqu’il sera
-débarqué? se demandait Katia. Comment le soigner et le nourrir en
-continuant sa besogne? La quittera-t-elle pour se consacrer tout
-entière à ce cher petit être?»
-
-Dix jours après sa délivrance, madame reprenait le bras de son époux et
-le chemin du bureau ou de l’atelier.
-
-Et le cher petit être?
-
-Katia apprit son sort par une conversation qui eut lieu un soir, de
-fenêtre à fenêtre, entre une des bicyclistes, la brune, et la nouvelle
-accouchée. Les deux femmes, qui avaient probablement appartenu au même
-service ou au même rayon, semblaient se connaître d’assez longue date.
-
-«Et ce petit trésor, madame? Vous avez de ses nouvelles? demanda la
-bicycliste.
-
-—Hélas! oui, madame. Le pauvre petit ange est mort.
-
-—Déjà? Oh!
-
-—Au bout de trois semaines.
-
-—C’est en Bourgogne que vous l’aviez mis en nourrice, n’est-ce pas?
-dans un endroit appelé Quarré-les-Tombes?
-
-—Oui, madame. Nous l’y avions envoyé comme les autres. Aussitôt après
-leur naissance, nous les expédions là-bas par le _meneux_, qui vient à
-Paris chaque quinzaine.
-
-—C’est très commode.
-
-—Nous ne pouvons pas les garder, vous comprenez bien! Ni mon mari ni
-moi ne sommes là de la journée.
-
-—C’est comme nous. Alors, ça vous en fait combien?
-
-—Ça nous en ferait cinq, si ... s’ils avaient vécu.
-
-—Ils sont tous morts?
-
-—Tous, madame!
-
-—Est-ce Dieu possible? O Seigneur! Quelle cruelle fatalité!
-
-—A qui le dites-vous!
-
-—D’autre part, pour ce que l’existence leur réserve, allez! Faut se
-faire une raison! Nous n’en avons pas non plus, d’enfants. Comme vous,
-nous les avons tous perdus, hélas! Eh bien, parfois, le croiriez-vous,
-madame? Le croiriez-vous? Je m’en félicite!
-
-—Vous vous en ...
-
-—Oui, madame, j’en bénis le Ciel! Car, laisser sur la terre des
-malheureux ...
-
-—C’est également ce que nous nous disons, mon mari et moi. N’importe,
-c’est bien dur! On les aimerait tant, ces chérubins!
-
-—N’est-ce pas donc? Nous aussi, nous sentons ce vide ... Ah oui! Alors
-c’est à Quarré-les-Tombes? Drôle de nom!
-
-—En effet!
-
-—Mais qui convient bien, qui est bien mérité, puisqu’ils y meurent
-tous, ces pauvres agneaux.
-
-—Pas tous, madame, oh non! C’est même un très bon pays. Mais, nous,
-nous n’avons pas de chance! Nous n’avons jamais eu de chance!»
-
- * * * * *
-
-De l’autre côté, du côté des «Préhistoriques», comme pour vérifier
-l’adage: «Les peuples heureux n’ont pas d’histoire», aucun événement ne
-s’était produit durant ces derniers temps.
-
-«La mère Gigogne» continuait d’allaiter son dernier-né, et «le père
-Gigogne», de jouer à cache-cache ou au dada avec sa progéniture,
-lorsqu’il rentrait de l’atelier. Du matin au soir la femme était
-occupée à ravauder les nippes, vaquer au ménage, débarbouiller et
-peigner les mioches, les habiller et déshabiller, les surveiller, les
-distraire, les gronder.
-
-«Comment voulez-vous qu’elle aille travailler dehors avec tout cet
-aria? Mais non! Mais non! La femme doit rester chez elle. C’est le
-ministre de l’intérieur! s’écriait volontiers M. Gigogne. Moi, je suis
-le ministre des affaires étrangères, et tous les deux nous avons, en
-outre, le portefeuille des finances; moi, la partie «recettes»; elle
-la partie «dépenses». Et cela marche comme sur des roulettes, avec ce
-système! Jamais de contention ni de confusion de pouvoirs!»
-
-Très souvent c’était M. le ministre des affaires étrangères qui, en
-revenant de son travail, «faisait les commissions», rapportait la miche
-de pain et le litre de vin, et il ne croyait pas pour cela déroger.
-
-«Mais, nom d’un chien! sacrait-il parfois, je tiens à manger chez moi,
-à ma table, dans ma cambuse, où j’ai les coudées franches! Vois-tu,
-Finette (ainsi appelait-il Mme Gigogne), vois-tu que nous allions nous
-attabler dans les gargotes? Autant ne pas se marier alors! Autant
-rester garçon!»
-
- * * * * *
-
-«Philémon et Baucis», autres «Préhistoriques», vieillissaient, se
-courbaient et se tassaient de plus en plus chaque jour; mais
-
- Ni le temps ni l’hymen _n’avaient éteint_ leurs flammes.
-
-Eux seuls, comme leurs antiques parangons, si divinement chantés par
-Ovide et par La Fontaine,
-
- Eux seuls ils composaient toute leur république:
- Heureux de ne devoir à pas un domestique
- Le plaisir ou le gré des soins qu’ils se rendaient.
-
-La fête de Baucis avait eu lieu la veille, et la table, recouverte de
-sa nappe blanche, était encore parée du bouquet de roses acheté pour
-cette solennité par le fervent Philémon.
-
-«Et si vous l’aviez vu embrasser Baucis en le lui présentant! C’était
-comique! Ah! mon ami, on n’en fait plus, des époux comme ça! s’écriait
-Katia.
-
-—Non, on n’en fait plus, répétait Veyssières, et on ne vous en fera
-jamais plus. Vos chères consœurs, les Libertaires, Affranchies,
-Révoltées et autres Émancipées et Émancipatrices, ont tué tout cela ...
-
-—Tué l’amour?
-
-—Tué l’amour tel que vous l’entendez, parfaitement! Tué l’amour vrai,
-l’amour sentimental et exclusif,—la monogamie. Les femmes que vous
-faites maintenant sont des hommes; mais oui, il n’y a plus qu’un sexe!
-Et il faut être deux, il faut être dissemblables pour s’aimer. Voyez
-nous-mêmes, Katia; il n’y a que de l’amitié entre nous deux, et il ne
-peut y avoir que cela.
-
-—Sans doute.
-
-—Mais si vous avez tué l’amour de tête et de cœur, le sentiment, vous
-n’avez pas tué l’amour charnel. Il y aura non seulement toujours des
-pauvres parmi vous, comme je me plais à vous le répéter après le divin
-Maître, il y aura toujours et toujours des courtisanes ...
-
-—Non!
-
-—Si, mon amie, toujours!
-
-—Qu’en savez-vous?
-
-—Qu’en savez-vous vous-même? Par quelle raison affirmez-vous qu’il
-y n’aura pas toujours des femmes qui, par paresse, par coquetterie,
-par vanité, par cupidité, par caprice, par instinct, se plairont à
-trafiquer de leur corps? Permettez! Il y en a toujours eu, et, jusqu’à
-un certain point, le passé nous répond de l’avenir. En tout cas,
-il y en a actuellement,—vous n’avez pas encore réussi à les faire
-disparaître!—il y en a en quantité ultra-suffisante, et nous en
-profitons.
-
-—Taisez-vous donc!
-
-—Il y en a même de plus en plus, grâce aux charmantes théories de
-l’émancipation, qui encouragent si bien la polygamie, poussent si
-vigoureusement à la prostitution.—Oui, il y en a de plus en plus, ce
-qui nous permet, chère amie, d’en profiter davantage, de nous en ...
-
-—Je sais: vos confréries de Salomon sont là!
-
-—C’est si simple, si agréable, si économique! L’homme n’a aucun
-intérêt à se marier, Katia, aucun! Et vous croyez qu’en lui proposant
-des viragos et des savantasses, des amazones, dragonnes et vésuviennes,
-il sera tenté d’entrer en ménage? Ah! Seigneur! Quelle tentation! Et
-combien les courtisanes ...
-
-—Voulez-vous, Séverin, que nous nous remettions à notre traduction?
-
-— ... Courtisane ou ménagère: vous n’y échapperez point!
-
-—Il paraît! D’après vous! Mais dans quelle catégorie me classez-vous
-donc, Séverin? Je serais curieuse de le savoir!
-
-—Vous? Vous êtes un homme, Katia! Et toutes vos amies ou émules,
-mesdames ou demoiselles Potarlot, Lauxerrois, Bombardier, d’Escars, de
-Bals, Magloire, Cherpillon ... toutes, sont des hommes comme vous! Or,
-ainsi que tout homme sain de corps et d’esprit, j’adore les femmes, et
-mon sexe ne me dit rien ... Vous ne me traitez pas d’insolent?»
-
-
-
-
-IX
-
-
-Son déjeuner terminé, au lieu de se diriger, comme de coutume, vers
-le Crédit international et d’aller reprendre sa besogne, M. le chef
-de bureau Jourd’huy s’achemina pédestrement vers le ministère des
-Finances. Il avait, dans la matinée, téléphoné à son ami Sambligny
-qu’il désirait lui parler, lui fournir des renseignements sur M. Marius
-Lacrouzade, le futur époux de sa belle-sœur Irène, et l’on s’était
-donné rendez-vous pour l’après-midi dans le cabinet de M. de Sambligny.
-
-Ils étaient mauvais, ces renseignements, très mauvais, en dépit des
-convictions et affirmations de Mlle Irène Rousselin. Non seulement
-Marius Lacrouzade passait pour un employé peu zélé et des plus
-médiocres, mais on le disait joueur, dépensier et endetté.
-
-N’ayant jamais eu cet agent sous ses ordres, ne le connaissant que
-de nom et de réputation, Hector Jourd’huy, toujours méthodique et
-scrupuleux, avait tenu à contrôler ces bruits, et il s’était adressé
-pour cela au chef du personnel, qui lui avait obligeamment donné
-communication du dossier Lacrouzade.
-
-Loin d’être à la veille de recevoir sa nomination de «Préposé aux
-titres», comme le déclarait superbement Irène, Marius Lacrouzade était
-sous le coup d’une mise en disponibilité, sinon d’une révocation pure
-et simple.
-
-Il avait la passion des courses, des paris et tripotages qui en
-résultent, et sa moralité et sa probité étaient entachées de soupçons,
-sa réputation avait reçu de sérieux accrocs.
-
-Lorsque Jourd’huy eut exposé à Sambligny ces très fâcheuses
-particularités, tous deux, comme sanction et conséquence, décidèrent
-qu’il fallait à tout prix détourner Irène de ce mariage, l’empêcher de
-commettre une telle sottise.
-
-«Mais si elle y est butée, ce ne sera pas facile!
-
-—Et je crains bien qu’elle ne le soit! répliqua Sambligny. Elle m’a
-annoncé son mariage d’un ton si résolu, d’une manière si péremptoire et
-catégorique, que je doute fort qu’on puisse l’amener à changer d’avis
-maintenant. Elle a dû trop s’avancer, s’engager avec ce garçon ...
-
-—Quel âge a-t-elle?
-
-—Ce n’est plus une enfant, malheureusement; elle ne se laisse plus
-conduire, manier et façonner, ah! fichtre non! Elle a trente-trois ans.
-
-—Rien à faire! Rien à faire avec les vieilles filles! conclut
-Jourd’huy, qui avait décidément une dent contre cette catégorie
-féminine. Toutes, vous le savez comme moi, toutes, des malades, au
-fond; toutes, des névrosées, des détraquées, des hystériques, sinon
-physiquement, du moins au moral. Ça se plaint toujours, ça ne sait
-jamais ce que ça veut, ça n’est jamais deux minutes de suite dans le
-même état. Vous les voyez gaies comme Pérot, débordant de joie, riant
-aux éclats; puis, crac! deux secondes après, changement de front total:
-plus un mot, on fait la moue, on se renfrogne, on grogne ... Et sans
-motif, sans l’ombre d’un motif! Rapportez-vous-en donc à des êtres de
-cet acabit! Et fausses, hypocrites, menteuses, ah! menteuses! avec
-délices! Je me méfie toujours des vieilles filles, mon cher, je vous
-l’ai avoué déjà, c’est un principe ...
-
-—Je me souviens.
-
-—Ou plutôt un résultat de l’expérience ... De même, tenez, Sambligny,
-de même que j’évite de passer trop près d’une maison dont on répare la
-toiture, car on y court toujours risque d’attraper quelque tesson de
-tuile sur la caboche, de même je me tiens toujours à distance de ces
-demoiselles de la confrérie de sainte Catherine: gare aux tuiles!
-
-—Eh! eh! En effet!
-
-—Une fille de trente-trois ans, à qui une occasion de se marier se
-présente ...
-
-—Ne la rate pas, c’est évident, n’eût-elle, pour être saisie, cette
-occasion, qu’un seul et unique cheveu!
-
-—Parfaitement! Donc, tout ce que nous dirons à votre belle-sœur, et
-rien, ce sera pareil et identique.
-
-—Au contraire même, mon ami. C’est justement parce que nous essayerons
-de la dissuader de ce mariage, qu’elle s’y entêtera ... par esprit
-d’opposition! C’est toujours, ainsi que nous le remarquions il y a
-quelques mois, c’est sempiternellement l’histoire de la mère Ève et du
-serpent. «Il t’est défendu de manger de ce fruit; c’est ta perte, c’est
-la perte de tes fils et de tous tes descendants!» Et c’est précisément
-pour cela, parce que c’est défendu, parce qu’il ne faut pas le faire,
-sous peine de commettre un crime et une gaffe, que Mme Ève s’empresse
-de cueillir la pomme et de la croquer. Voilà la femme! Et les vieilles
-filles sont pires que femmes en la circonstance!
-
-—Les malheureuses! soupira Jourd’huy. Car elles sont à plaindre avant
-tout ...
-
-—Et elles rendent malheureux tous ceux qui les entourent!
-
-—Pas moyen de leur faire jamais comprendre leurs intérêts,
-jamais entendre le moindrement raison! Ah! comme on s’explique
-bien qu’elles soient toutes, ou la plupart du moins, la proie des
-rastaquouères, des flibustiers et aventuriers! C’est toujours sur
-ces êtres faibles,—qui se croient très forts, bien plus malins que
-tous les hommes réunis!—sur ces créatures isolées et d’autant plus
-dépourvues de soutien et d’appui qu’elles n’en veulent point et sont
-convaincues de n’en pas avoir besoin, inexpérimentées et irréfléchies,
-impressionnables, nerveuses et fantasques, que tous les chevaliers
-d’industrie jettent le grappin et font leurs meilleures prises. Que de
-fois, mon cher, j’ai regretté qu’on ne pût interdire de toute gestion,
-dans leur intérêt uniquement, toutes ces pauvres filles, toutes ces
-femmes seules ...
-
-—Évidemment, dit Sambligny, ce serait leur rendre grand service,
-les sauver de toutes les griffes qui les menacent, et où, un peu
-plus tôt, un peu plus tard, elles finissent par choir. Quant à mes
-deux belles-sœurs, jusqu’à présent elles ont été à l’abri de ces
-mésaventures. Elles ne possèdent du reste que très peu de chose,
-chacune quatre ou cinq milliers de francs, qui leur sont venus l’an
-passé d’un héritage. Elles m’ont fait l’honneur de me consulter sur le
-placement de ce petit magot, et, d’après mon conseil, ont acheté des
-obligations de la ville de Paris. Je ne pense pas que, de ce côté, il
-y ait le moindre danger. C’est le côté mariage qui me préoccupe, qui
-m’inquiète. Mon devoir de parent ... je ne dirai pas de chef de la
-famille: ces dames et demoiselles ne nous reconnaissent plus ce titre
-...
-
-—Toutes émancipées!
-
-— ... Mon devoir de parent, de frère aîné, m’ordonne de mettre Irène
-en garde contre une union d’aussi fâcheux augure, et je sens bien
-que non seulement j’échouerai, mais encore que je la froisserai, me
-l’aliénerai ...
-
-—Voulez-vous que je lui parle? interrompit Jourd’huy. Peut-être venant
-de moi ... En tout cas, vous ne paraîtriez pas, vous ne seriez pas
-directement en cause, et elle ne pourrait avoir, par suite, aucun
-grief contre vous.
-
-—Je vous remercie et j’accepte votre offre, cher ami, répliqua
-Sambligny. Dites-lui nettement et énergiquement ce que vous pensez de
-ce Lacrouzade, comment il est coté par ses chefs, ce qu’il vaut et ce
-qu’il est.
-
-—Je le lui dirai, n’ayez crainte.»
-
-Effectivement, le lendemain matin, sans différer, Hector Jourd’huy
-envoya à Mlle Rousselin, par son gardien de bureau, une «Note», où
-il la priait de vouloir bien passer à son cabinet pour communication
-urgente; et, s’autorisant des relations qu’il avait avec son beau-frère
-et de l’intérêt qu’il lui portait, à elle, il lui dévoila la conduite
-et les antécédents de son collègue et fiancé Marius Lacrouzade.
-
-«Il vous a menti, mademoiselle, permettez-moi de vous le déclarer
-tout crûment, il vous a menti en vous annonçant qu’il allait obtenir
-de l’avancement, être promu «Préposé aux titres». C’est de la
-fantasmagorie toute pure, de la farce!
-
-—Mais, monsieur, insinua Irène, M. Lacrouzade ne ... ne m’a pas ...
-pas dit cela ... Non!
-
-—Comment, non? se récria le chef de bureau, interloqué. Mais vous
-l’avez répété à votre beau-frère!
-
-—Non, monsieur; je n’ai rien dit de semblable. J’ai bien parlé du
-service des Titres, où M. Lacrouzade est attaché ... et c’est sans
-doute ce qui a amené la confusion ... mais «Préposé», non ... On aura
-mal compris.»
-
-«Nous voilà dans les ergoteries, tartufferies et escobarderies,
-grommela le chef de bureau; nous allons patauger!»
-
-«Soit! Il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il. Mais M.
-Lacrouzade n’en reste pas moins un garçon très peu digne d’estime, un
-fort piètre sujet, paresseux, désordonné, déconsidéré, criblé de dettes
-... Vous ne saviez sans doute pas cela, lorsque vous lui avez promis
-votre main? Je ne me trompe pas: vous la lui avez bien promise? Vous
-avez bien annoncé à votre sœur, Mme de Sambligny, votre mariage avec M.
-Marius Lacrouzade?
-
-—Oui, monsieur, j’ai ... je ... je le lui ai annoncé, balbutia Irène,
-que les questions nettes et précises de M. Jourd’huy ne laissaient pas
-d’embarrasser.
-
-—Et vous êtes bien fiancée à ce monsieur? Il y a bien promesse de
-mariage entre vous et lui?
-
-—Mais ... oui ... j’ai ... accepté ...
-
-—Eh bien, mademoiselle, si vous m’en croyez, vous en resterez là, et
-il n’y aura rien de fait. N’allez pas plus loin, je vous y engage!
-Mieux vaut ne pas se marier, croyez-moi, que de se mal marier,
-d’épouser un individu qui ne peut que faire le malheur de votre
-existence. Quelle que soit votre envie d’avoir un mari, un intérieur ...
-
-—Monsieur, je ... non ...
-
-—Vous n’y tenez pas? Alors tant mieux, tant mieux! Il vous sera plus
-facile de rompre. Mais rompez, mademoiselle, rompez sans hésiter, je
-vous le conseille, je vous y exhorte!
-
-—Je vous remercie, monsieur ... Je vous remercie bien de ce que
-vous ... Je ne pensais pas que M. Lacrouzade ... J’en suis toute ...
-tout étonnée ... Mais, monsieur, reprit Irène, d’une voix toujours
-incertaine et bégayante, si M. Lacrouzade était un ... un malhonnête
-homme, l’administration ne l’aurait-elle pas révoqué?
-
-—Si les administrations révoquaient tous les employés qui ont des
-dettes, qui fréquentent les brasseries et les champs de courses, ou qui
-n’arrivent pas toujours à l’heure exactement et abusent des congés,
-elles sacrifieraient bien des jeunes gens qui peuvent s’amender et ne
-font que jeter leur gourme.
-
-—C’est peut-être le cas de M. Lacrouzade ... si vraiment ce que ... ce
-que vous dites est aussi ... aussi grave ...
-
-—Je n’ai rien inventé, rien exagéré, mademoiselle. Pourquoi
-inventerais-je? riposta Jourd’huy avec sa franchise et sa brusquerie
-de langage habituelles. Que vous épousiez ou que vous n’épousiez
-pas M. Lacrouzade, qu’est-ce que cela peut me faire, à moi, voyons?
-Réfléchissez! C’est par amitié pour M. de Sambligny que je vous ai
-priée de venir et que je vous signale le péril qui vous menace.
-Personnellement, je n’ai rien à y voir et m’en fiche! C’est vous seule,
-retenez-le bien, qui êtes intéressée là-dedans. Vous me dites que M.
-Lacrouzade pourra se corriger, qu’il y a de l’espoir ... C’est ce que
-je ne crois pas du tout. En vous parlant de jeunes gens tout à l’heure,
-j’entendais des employés de vingt à vingt-cinq ans, vingt-six ans,
-vingt-huit ans; mais M. Lacrouzade en a trente-quatre révolus. Il
-n’a plus de gourme à jeter: c’est évacué depuis longtemps. Je ne vous
-ai pas dit non plus qu’il fût un malhonnête homme; non, ce n’est pas
-tout à fait cela, quoique ça y ressemble fort. Si l’administration en
-était sûre, si elle l’avait pris la main dans le sac, elle ne l’aurait
-évidemment pas conservé une minute de plus; mais, si grandes que soient
-les présomptions, il y a doute,—et l’inculpé bénéficie de ce doute. On
-le surveille, par exemple, on le guette, on le tient à l’œil;—et il
-est bien rare, bien rare que les présomptions tardent à se confirmer,
-le doute à se transformer en une certitude flagrante. En d’autres
-termes et en résumé, outre les écarts et le désarroi de sa vie privée,
-M. Lacrouzade est un employé suspect; c’est comme un fruit véreux: il
-n’est pas encore pourri, mais cela approche; ce n’est pas encore une
-canaille, mais c’est déjà presque un chenapan. Vous saisissez la nuance?
-
-—Oui, monsieur.
-
-—Eh bien, encore une fois, mademoiselle, on n’épouse pas quelqu’un
-dans ces conditions-là!»
-
-Le résultat de cet entretien fut, en partie du moins, tel que l’avaient
-auguré MM. de Sambligny et Jourd’huy, et il ne dépendit pas d’Irène
-qu’il ne fût en tous points et d’un bout à l’autre conforme à ces
-prévisions.
-
-Persuadée que cet avertissement ne lui avait été donné par M. Jourd’huy
-qu’à l’instigation de sa sœur Jeanne et de son beau-frère, c’est à
-ceux-ci qu’elle s’en prit, eux qu’elle accusa de vouloir contre carrer
-et empêcher coûte que coûte son mariage.
-
-Elle alla faire à ce sujet une scène des plus violentes à Jeanne, lui
-reprochant de s’être entendue contre elle avec son mari.
-
-«Moi?
-
-—Oui, toi! C’est toi qui l’as poussé à aller trouver M. Jourd’huy!
-
-—Jamais! Je te le jure!
-
-—M. Jourd’huy me l’a dit. Ce n’est pas la peine de nier!
-
-—Il t’a dit que c’était moi?...
-
-—Que c’était vous deux, ton mari et toi, qui l’aviez chargé de me
-prévenir.
-
-—C’est un peu fort!
-
-—Oui, c’est un peu fort que vous ayez toujours la rage de me jeter des
-bâtons dans les roues et de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas!
-Est-ce que je ne suis pas libre? Est-ce que je ne suis pas assez grande
-personne pour savoir ce que j’ai à faire? S’il me plaît de me marier,
-moi?
-
-—Je n’y mets pas obstacle.
-
-—C’est peut-être pour m’y aider que vous me lancez M. Jourd’huy dans
-les jambes?
-
-—Je ne t’ai rien lancé du tout. Tu m’ennuies, à la fin!
-
-—Vous avez beau faire! Je me marierai, là! Je me marierai malgré vous,
-malgré tout le monde!
-
-—Eh! marie-toi tant que tu voudras, et ne me romps pas le tympan
-davantage!»
-
-Hélas! non, elle ne se maria pas, la pauvre Irène.
-
-Si, au physique, Marius Lacrouzade, avec son élégante prestance, son
-teint mat et ses yeux noirs si brillants et si caressants, présentait
-de très appréciables qualités, au moral il était bien tel que l’avait
-dépeint M. Jourd’huy, et les administrateurs du Crédit international
-avaient grandement raison de le tenir pour suspect et de n’attendre
-qu’une occasion pour se débarrasser de lui. Il connaissait sa triste
-réputation, il se savait menacé, se sentait perdu, et c’est ce qui le
-poussa sans doute à brusquer les choses.
-
-Il avait persuadé à Irène qu’il était de leur intérêt de s’occuper
-de commerce, d’acheter un magasin de papeterie et journaux,
-qu’ils pourraient aisément gérer, tout en continuant leur service
-administratif.
-
-«J’ai une sœur qui viendra vivre avec nous et tiendra le magasin
-pendant nos heures de bureau. Ce sera très commode, lui avait-il
-assuré, très lucratif aussi. On vend tant de journaux maintenant. Il
-n’est personne qui n’en achète, et souvent plusieurs.
-
-—C’est vrai, répondait Irène.
-
-—Nous nous lèverons de bon matin pour le pliage et la vente ... la
-grosse vente, qui sera terminée avant notre départ pour «la boîte», et
-nous serons de retour à cinq heures pour la vente du soir. J’estime
-qu’en douze ou quinze ans au plus, surtout avec des goûts modestes
-comme les nôtres, nous aurons gagné de quoi nous retirer,—sans parler
-de la pension de retraite proportionnelle à laquelle nous aurons droit
-et que nous n’aurons garde de laisser perdre. Les propriétés ne coûtent
-pas cher chez moi, dans la campagne, entre Aix et Marseille. Pour
-quelques milliers de francs nous aurons notre affaire, et nous irons
-vivre là-bas, heureux comme des rois dans leur castel, ou plutôt comme
-deux tourtereaux dans leur gentil nid de mousse. Voilà mon rêve!»
-
-C’était aussi celui d’Irène Rousselin. Chose singulière, et pourtant
-des plus communes chez les natures de cet acabit: autant elle se
-montrait soupçonneuse, fermée, mésavenante, acariâtre, revêche et
-intraitable à l’égard des siens, autant, vis-à-vis des étrangers, elle
-était confiante et crédule, gracieuse, enjouée, souriante et charmante.
-
-Elle buvait comme lait toutes les bourdes, blandices et impostures que
-lui débitait ce farceur de Marius. Elle admirait et adorait ce verbeux
-et astucieux bellâtre, elle raffolait de lui. Toutes ses espérances,
-son bonheur, son avenir reposaient maintenant sur ce triste sire,
-qu’elle estimait d’autant plus, élevait d’autant plus haut, que chacun,
-à commencer par M. Jourd’huy, porte-parole de M. et Mme de Sambligny,
-l’abaissait davantage et le méprisait comme la boue.
-
-Toujours l’esprit de contradiction.
-
-Quand son idole lui annonça qu’il avait «trouvé leur affaire,—une
-occasion magnifique et inespérée, qu’il serait regrettable, à jamais
-déplorable, de laisser échapper: un superbe magasin de librairie et
-papeterie à céder pour 10,000 francs, dans un quartier riche, central
-et des mieux fréquentés, avenue de l’Opéra», elle s’empressa, sans
-même qu’il eût besoin de formuler la moindre demande, de mettre à sa
-disposition tout l’argent qu’elle possédait, cinq mille et quelques
-cents francs.
-
-Et le lendemain Marius Lacrouzade avait levé le pied.
-
-Par sa fuite, le misérable réussissait à faire d’une pierre trois
-coups: il s’affranchissait de tous ses tracas administratifs, qui lui
-avaient d’ailleurs rendu la place intenable; il se débarrassait d’une
-future épouse, qu’il n’avait jamais eu l’intention de prendre; et enfin
-il ne partait pas les mains vides, il s’en allait lesté de toutes les
-économies, de tout le petit pécule de la vieille fille.
-
-«Vous êtes sur terre, mesdemoiselles,—n’oublions pas!—vous êtes sur
-terre pour être exploitées, dupées et grugées par les gredins de notre
-espèce!» pouvait-il s’écrier, conformément aux prédictions des deux
-amis, Jourd’huy et Sambligny.
-
-La malheureuse Irène ne résista pas à cette catastrophe, dans laquelle
-sombrait son plus cher, son unique espoir, ce beau rêve,—le dernier
-qu’il lui était raisonnablement permis de faire,—qui l’avait tant
-passionnée, possédée tout entière, auquel elle avait tout sacrifié, et
-n’aurait demandé qu’à sacrifier encore davantage. Sa raison aussi y
-sombra; et un soir de juillet, après une de ces lourdes et orageuses
-après-midi, si propices aux détraquements cérébraux, Hector Jourd’huy
-vint informer Sambligny d’un scandale, d’un nouveau scandale, plus
-grave que les précédents, causé par Mlle Rousselin dans les bureaux
-du Crédit international. Elle s’était mise soudain à crier et à
-chanter, puis à arracher ses vêtements; elle réclamait ses parures et
-ses bijoux, appelait ses femmes de chambre, se prétendait tout à la
-fois reine de France et impératrice de Russie. Il avait fallu aviser
-sur-le-champ, et recourir au commissaire de police. Deux infirmiers,
-mandés d’urgence, étaient venus la chercher ...
-
-Irène Rousselin, heureusement pour elle, ne survécut pas longtemps à ce
-désastre: cinq mois après, elle mourait à l’hospice de la Ville-Evrard,
-où elle avait été internée.
-
- * * * * *
-
-Était-ce avec l’intention d’essayer à son tour de conquérir un mari
-que Corentine, la sœur cadette de Jeanne et d’Irène, s’était mise à
-économiser et thésauriser? Tant il y a qu’elle menait une existence des
-plus chétives et se privait sur tout.
-
-Comme ses deux aînées, comme Irène principalement, elle avait le
-caractère le plus bizarre et le plus inégal, le plus déconcertant et le
-plus horripilant qu’on pût imaginer, un de ces caractères que l’expert
-chef de bureau Jourd’huy comparait «à ces climats disgraciés, où l’on
-ne passe jamais deux jours de suite sans voir un orage éclater et la
-pluie et l’ouragan se déchaîner».
-
-Corentine, institutrice adjointe dans une école communale de Paris,
-avait une marotte: c’était de croire et de répéter sans cesse que,
-seules, celles de ses collègues qui n’affichaient aucune pruderie et
-distribuaient généreusement leur tendresse à MM. les inspecteurs,
-obtenaient de l’avancement. Moins il y avait de réserve et de
-pudibonderie, plus la distribution était large, aisée et copieuse,
-plus, par suite, affirmait-elle, l’avancement était important et
-rapide. Elle narrait, à ce propos, les anecdotes les plus typiques et
-les plus probantes, si probantes, si scandaleuses, que souvent son
-beau-frère, Armand de Sambligny, l’arrêtait, refusait d’y croire:
-
-«Pas possible, Corentine! Tu exagères!
-
-—Nullement, nullement, je t’assure! J’ai parfaitement vu la directrice
-dans les bras de l’inspecteur.
-
-—Comment aurais-tu pu voir cela? Ce n’est pas dans la classe, je
-suppose! On se cache, on prend ses précautions en pareil cas.
-
-—Et ils se cachaient aussi! Ils croyaient bien avoir pris leurs
-précautions! Ils les avaient mal prises, voilà tout. Ils étaient tous
-les deux, lui et elle, renfermés dans le bureau de la directrice;
-c’était le soir, et leurs ombres se projetaient sur le rideau de la
-porte vitrée. On apercevait très distinctement Mme Bellefigue la tête
-appuyée sur l’épaule de M. Chantegrive, se pressant et se blottissant
-contre lui, et les baisers qui se succédaient ... Tableau tout à
-fait édifiant! Eh bien, c’est triste à dire, Armand, mais ce sont
-celles-là qui sont toujours les mieux notées, ce sont celles-là
-seules qui arrivent! Pourvu qu’elles ne soient pas trop laides, laides
-à repousser, tu comprends bien? et n’aient aucun scrupule, aucun sot
-préjugé, en d’autres termes, aucune moralité et aucune pudeur, elles
-sont sûres d’être parfaitement cotées et promptement récompensées.»
-
-«C’est drôle! se disait Sambligny. Telle est aussi l’opinion de
-Jourd’huy. C’est exactement ce qui se passe dans les grands magasins,
-dans les bureaux, les ateliers, partout ... comme s’il suffisait de
-mettre des hommes et des femmes ensemble, de l’étoupe près du feu, pour
-que ça s’enflamme!»
-
-«Mais, quand on veut rester honnête comme moi, continuait l’infortunée
-Corentine en redressant fièrement sa petite tête d’oiseau, toute ronde
-et osseuse, et en affermissant son binocle sur son nez pointu, son long
-nez en bec de cigogne,—on en subit les conséquences! Oh! je ne me
-plains pas, Armand, crois-le bien! Tu n’en doutes pas non plus, Jeanne?
-Si je voulais ... Mais enfin cela fait rager tout de même! Les moins
-honnêtes, les moins bien, les plus perverties, si vous préférez, sont
-celles qui réussissent le mieux; il n’y a de chance que pour elles!»
-
-Trop dépourvue de charmes physiques pour inspirer jamais la moindre
-passion, provoquer le plus faible désir, mais ne se rendant pas compte,
-bien entendu, de ce manque d’attraits et de cette totale insignifiance,
-gardant au cœur bien des amertumes et des déboires, d’inguérissables
-blessures, Corentine avait fini par se rejeter vers l’argent, par
-faire de l’avarice son péché mignon et sa constante pratique.
-
-Elle habitait à un sixième étage, dans une mansarde à tabatière, se
-nourrissait de pain et de fruits ou de charcuterie, ne buvait que de
-l’eau, et entassait sou à sou tant qu’elle pouvait. Y avait-il, à son
-école, une corvée supplémentaire dont on ne savait qui charger? Elle
-était là, elle, toujours de loisir, toujours disposée, toujours à
-l’affût d’une obole à gagner. Elle avait de même trouvé quelques leçons
-particulières pour ses soirées, ses jeudis et ses dimanches, et, avec
-les bribes d’héritage qui lui étaient échus, avait réussi à amasser
-déjà une douzaine de mille francs. L’argent, le seul dieu qui n’ait
-pas d’athées, avait pour elle un incomparable et capiteux prestige.
-A notre époque plus que jamais, songeait-elle, l’argent, c’est tout:
-c’est l’indépendance, c’est la sécurité, c’est la force, l’autorité, le
-bonheur,—c’est tout! Et peut-être ajoutait-elle tout bas: «C’est un
-mari!» Car cela s’achète, les maris: il suffit d’y mettre le prix.
-
-Dans sa maison, au-dessous d’elle, demeurait un commis de banque, un
-petit juif, avec qui, par l’entremise de la concierge, elle était
-entrée en relation.
-
-«Ah! il a un rude flair, le père Sakaël! lui avait un jour conté Mme
-Pipelet. En voilà un qui est futé, qui s’entend en finances, dans tous
-les micmacs de bourse, qui en possède, des tuyaux! Ah! c’est superbe!
-Les youpins, voyez-vous, mamzelle Rousselin, ils ont ça dans le sang;
-ils ont le nez, quoi! le nez de marque, le nez fait pour ça! comme
-les habillés de soie, sauf votre respect, ont le groin fabriqué pour
-déterrer les truffes. Et ce qu’il en déterre, M. Sakaël! Ah! un lapin,
-ce youpin! Un maître renard!
-
-—Pour peu que vous continuiez, toute la basse-cour, aussi bien que la
-ménagerie, va y passer, interrompit Corentine en souriant.
-
-—On ne saurait lui décerner trop d’éloges, mamzelle, on ne saurait
-trop prôner ses mérites. Figurez-vous qu’hier il m’a fait gagner trois
-cents francs! Le mois dernier j’en avais déjà palpé cent trente.
-
-—Comment cela? demanda aussitôt Corentine, l’œil brasillant de
-convoitise.
-
-—Il m’avait acheté, voilà quinze jours, dix actions des mines d’or
-d’Aqua-Tinta. Hier il m’a dit: «Faut vendre ça, m’ame Pipelet, ça ne
-montera pas plus haut.—Vendez, que j’ lui réponds!» Moi, je le laisse
-faire, vous concevez? Il est autrement ferré ... Malin comme un singe,
-que j’ vous dis, le père Sakaël! Alors il a vendu, et j’ai trois cent
-et des francs de bénef.»
-
-Quelques semaines plus tard, Mme Pipelet annonçait à Corentine un
-nouveau gain, dû encore à l’habileté et au «nez» de M. Sakaël. Cette
-fois, la brave fille n’y résista plus. «Si je pouvais avoir ma part du
-gâteau!» se dit elle avec une frémissante impatience.
-
-«Est-ce que ce monsieur consentirait?... demanda-t-elle à la concierge.
-
-—A quoi, mamzelle?
-
-—A faire pour moi ce qu’il fait pour vous? J’ai quelques économies:
-s’il pouvait me les faire fructifier ...
-
-—Je veux bien lui en toucher deux mots. Je ne crois pas qu’il refuse:
-il ne cherche qu’à obliger le prochain, qu’à rendre service à tout
-le monde, M. Sakaël. Ah! c’est un chouette particulier, la perle des
-locataires!»
-
-Selon les prévisions de Mme Pipelet, le petit père Sakaël voulut bien
-se charger d’indiquer à Mlle Rousselin quelques «bétites blacements
-afantageuses».
-
-«Buisque fous fous indéressez à cette cheune bersonne, montame Bibelet!
-Engeanté de fous être acréaple!»
-
-Comme sa sœur Irène, de navrante mémoire, Corentine préférait les
-lumières des étrangers, les avis et «tuyaux» d’une concierge ou d’un
-voisin, à ceux de sa famille, aux conseils et aux recommandations
-de son beau-frère, dont le titre de chef de bureau au ministère des
-Finances annonçait cependant quelque expérience en la matière et aurait
-dû lui valoir un peu de considération.
-
-Mais non; il suffisait que ce fût son beau-frère, sa famille; il
-suffisait que le bon sens et la raison fussent de ce côté, pour
-que Corentine, à l’exemple d’Irène, n’en voulût point et passât
-sur-le-champ à l’autre bord. Il est vrai de dire aussi qu’elle était en
-ce moment brouillée—encore! mais la vie est faite pour cela!—avec sa
-sœur Jeanne.
-
-Ah! les vieilles filles! «Toutes, des entêtées, des aveuglées, des
-névrosées, des détraquées, des folles! comme le répétait si volontiers
-Hector Jourd’huy. Toutes, des malheureuses! Toutes, plus qu’aucune
-autre descendante de la mère Ève, destinées à subir l’inexorable et
-indéfectible loi proclamée par Jehovah, la sentence sans appel: _Tu
-seras sous la puissance de l’homme_; toutes, livrées à l’exploitation
-et à l’oppression, à la tyrannie, la perfidie, et au mépris des fils
-d’Adam!»
-
-Il n’y avait pas trois mois que le complaisant petit père Sakaël
-s’était chargé de faire «vrugdivier» les économies de Corentine
-Rousselin, lorsqu’un beau soir il ne rentra pas au logis. Le lendemain
-non plus, le surlendemain pas davantage.
-
-Qu’est-ce que cela signifiait?
-
-Pas n’est besoin de le dire, n’est-ce pas?
-
-Mme Pipelet courut à la maison de banque où le plus habile des
-financiers avait dit qu’il travaillait: il y avait des années qu’il en
-était sorti.
-
-Dans sa chambre, que le commissaire de police fit ouvrir, on ne trouva
-plus que le lit,—une couchette d’acajou pas trop mauvaise,—une
-table-toilette tout éclopée, un fauteuil éventré, et, au fond d’un
-placard, une paire de vieilles bottes, qui semblait dater de l’invasion
-des Cosaques et du retour de nos rois légitimes «dans les fourgons de
-l’étranger». Tout le reste avait été déménagé, s’était envolé, sans
-que Mme Pipelet y eût vu autre chose «que du feu», selon ses propres
-paroles.
-
-Elle en fit une maladie, la pauvre chère dame: maître renard, le plus
-lapin des youpins, lui avait vidé tout son bas de laine, soutiré
-jusqu’à son dernier centime.
-
-«Je me suis même fait avancer quatre cents francs par la propriétaire
-... C’est ce brigand-là qui m’y a poussée! Il me cornait sans cesse aux
-oreilles ses achats de mines de ... de je ne sais quoi! des Rio-Valusio
-... Valerio ... C’était si avantageux! Une si superbe occasion! Des
-bénéfices considérables! Et sans le moindre danger! Et pataci et
-patalaut’! Ah! Seigneur mon doux Jésus! qu’il y a donc de la canaille
-en ce bas monde!»
-
-Quant à Corentine Rousselin, ruinée comme sa concierge, dépouillée de
-son cher magot, de ce qui était son sang, son âme et sa vie, elle n’y
-résista point. Un soir, elle se calfeutra dans sa mansarde, alluma un
-réchaud de charbon ...
-
-Et son âme indignée s’enfuit en gémissant chez les ombres.
-
-
-
-
-X
-
-
-Mme Bombardier continuait à se consoler de son échec à la présidence
-du Grand Congrès Féministe et à oublier la cruelle humiliation que lui
-avaient si traîtreusement infligée ses collègues, sœurs d’armes et
-bonnes amies.
-
-Cette consolation, elle l’avait trouvée près d’elle, dans un charmant
-jouvenceau, qui lui était comme à point nommé et tout exprès tombé du
-ciel. C’était le neveu de son intime mais bien inconstant et infidèle
-complice, de Léopold Magimier, le député de Seine-et-Loire. Il était le
-fils de ce tanneur et marchand de peaux, qui, en fournissant naguère
-à son frère aîné, candidat électoral, un stock important de bottes
-à l’écuyère, lui avait rendu un signalé service. Félicien Magimier,
-notre jouvenceau, entrait dans ses dix-sept ans, et, de son collège de
-province, venait d’être envoyé comme interne au lycée Janson-de-Sailly.
-Malgré son notoire égoïsme et son j’ m’enfoutisme proverbial, M.
-le député n’avait pu refuser de lui servir de correspondant, et,
-lorsqu’une épidémie de fièvre typhoïde se déclara parmi les élèves et
-amena leur licenciement, Félicien vint tout naturellement se réfugier
-chez son oncle.
-
-C’est alors qu’Angélique lança le filet sur cette proie.
-
-A l’exemple d’une autre prêtresse de l’Émancipation, de cette
-bouillante et incandescente citoyenne Nina Magloire, réduite à
-déménager tous les trois mois par suite des trop pratiques leçons
-qu’elle ne pouvait s’empêcher de donner aux adolescents de son
-entourage, et des avanies et algarades qu’elle s’attirait de la part
-des papas et mamans, Angélique Bombardier avait un culte spécial pour
-la timide et naïve jeunesse.
-
-Ancienne adepte d’Enfantin, qui proclamait si bien «la réhabilitation
-de la matière et les avantages de la promiscuité»; passée plus tard
-à Fourier, qui réclamait non moins éloquemment «l’égale liberté des
-passions pour l’un comme pour l’autre sexe», et montrait «dans l’île
-d’Otahiti, dans l’absence de contrainte et les puissantes facultés
-amoureuses de ses habitants et habitantes, l’exemple à suivre, le
-modèle des sociétés futures», Angélique Bombardier avait toute sa vie
-mis sa conduite d’accord avec ces principes et témoigné en amour de la
-plus entière indépendance.
-
-«Est-ce que les hommes se gênent? Ne les voyons-nous pas courir à
-leur gré, voltiger de fleur en fleur? Pourquoi donc nous, infortunées
-femmes, serions-nous seules recluses, seules immobilisées, seules
-enchaînées à d’ignominieuses conventions, esclaves toujours?...» Etc.
-
-Évidemment! Pourquoi?
-
-On est égaux, que diantre! ou on ne l’est pas.
-
-D’autant plus qu’Angélique Bombardier ne faisait pas grand mystère
-de ses facultés intimes. Si elle n’allait pas jusqu’à s’écrier en
-plein tribunal, comme cette terrible Nina Magloire: «Est-ce ma faute
-si j’ai du tempérament, monsieur le président?» Elle ne laissait
-pas de pousser, dans _l’Affranchie_, certaines doléances que les
-initiés savaient bien à qui appliquer. Quand elle écrivait: «Que
-voulez-vous que devienne une petite veuve de vingt ans, saine de
-corps et saine d’esprit, possédant bon pied, bon œil et excellent
-appétit? La forcerez-vous à s’astreindre à des jeûnes débilitants, à
-se macérer et se mortifier, se détraquer et se détruire, comme les
-nonnes d’autrefois? Non, il est fini, ce temps-là, et on ne fait pas de
-révolution avec le passé!» c’était à elle qu’elle songeait; la petite
-veuve, c’était elle, bien que son veuvage datât de ses trente ans et
-eût été précédé d’une séparation de corps de plusieurs années, très
-mouvementées et très gaiement remplies d’ailleurs. C’était sa propre
-cause qu’elle plaidait.
-
-Loin d’accoiser ses ardeurs, l’âge semblait les avoir attisées; mais,
-de même que les vieux pénards s’attaquent de préférence aux jeunes
-poulettes et frais tendrons, c’étaient de tout jeunes coqs qu’il lui
-fallait, de mignons et fringants et frétillants éphèbes qu’elle
-reluquait et cherchait. Mon Dieu, oui! Et, tout comme son émule Nina
-Magloire encore, elle aurait pu répondre: «C’est bien mal, mais je
-n’aime que ça!... C’est bien mal, mais vous-mêmes vous reconnaissez que
-les hommes mûrs ont un faible pour le fruit vert; pourquoi donc, nous,
-leurs égales en tout et partout, serions-nous différemment construites
-et n’éprouverions-nous pas ce même penchant? Soyez donc logiques,
-voyons, messieurs!»
-
-Logique, elle ne l’était cependant pas jusqu’à demander, comme elle
-l’aurait dû en toute justice, que la loi fût la même pour les vieilles
-polissonnes, chatouilleuses et déniaiseuses d’écoliers, que pour les
-séniles amateurs de fillettes et initiateurs d’ingénues. Non, elle
-voulait bien s’abstenir ici de réclamer, et laisser à ces messieurs
-tout le dam et le châtiment. Ne se croyait-elle pas d’ailleurs, malgré
-ses quatre-vingt-dix-huit kilos, toujours jeune, l’allègre et vaillante
-Angélique, et plus que jamais ne lançait-elle pas, de sa maigre voix
-flûtée, enfantine et cristalline, son fameux mot d’ordre, son cri
-d’armes et héroïque devise: «Restons jolies, mesdames, restons jolies!»
-
-Logique, elle ne l’était pas non plus jusqu’à soupirer, avec une autre
-de ses consœurs, l’aimable et sentimentale romancière Rita Viazzi:
-«N’est-il pas révoltant qu’on tolère des maisons de joie pour ces
-messieurs, et qu’on n’ait pas songé à nous, qu’on ne fasse rien pour
-nous, pauvres et pitoyables femmes?»
-
-Encore moins tombait-elle dans les exagérations et perversions
-reprochées aux Gabrielle de Surgères, Florence Stuart, Lina Rozetti
-et autres «insexuées», autres «fin de siècle». Non, de ce côté,
-Angélique Bombardier n’était pas à la hauteur, pas dans le train. Elle
-en était restée au vieux jeu, à l’amour rococo, l’amour du mâle, et
-ne méritait nullement, selon la remarque du caustique Chantolle, «ce
-titre d’«émancipée» dont elle se targuait ... Nulle plus que vous, au
-contraire, suave Angélique, continuait-il, n’est soumise à ce tyran
-maudit, à ces monstres d’hommes. Et c’est ce qui fait votre éloge, ce
-qui fait votre gloire, ma toute belle; c’est par là que vous rachetez
-vos sottises et vos iniquités.»
-
-Elvire Potarlot, elle,—pas plus que Katia Mordasz,—ne pouvait
-admettre pareils écarts. Tout ce qui était matière et sens lui
-répugnait. Malgré son divorce et les nombreux «changements de main»
-qu’elle avait subis, malgré sa persistante liaison avec le drôle qui
-vivait d’elle, qui la grugeait, la battait et déversait sur elle le
-ridicule et l’opprobre, l’amour, pour Elvire, n’était qu’un besoin du
-cœur, l’occasion de se mieux dévouer et de se donner tout entière. Il
-ne le savait que trop, ce misérable Émilien Bellerose.
-
-La directrice de _l’Émancipation_ ne prouvait que du mépris pour
-l’infatigable et volage, quoique volumineuse, directrice de
-_l’Affranchie_.
-
-«C’est une honte! A son âge! De tels scandales! Elle déshonore le
-parti, cette vieille folle!» s’exclamait-elle.
-
-A son tour, songeant à l’ignominieuse chaîne à laquelle Elvire était
-rivée, aux nombreux horions et fréquentes gourmades que lui distribuait
-si généreusement et en témoignage de gratitude l’amant qu’elle
-entretenait, Angélique s’indignait et fulminait.
-
-«C’est abominable! Avec son ignoble individu, elle nous compromet
-toutes, nous salit toutes! Nous n’avons pas besoin de ... On appelle ça
-des marmites, n’est-ce pas? Et à son âge! Oh! oh!»
-
-Mais, en ce moment, elle était toute à la joie, toute à l’ivresse,
-l’ardente et débordante Angélique. Comme une ogresse à qui il tomberait
-des cieux de la chair fraîche, elle avait vu débarquer chez son bon ami
-Magimier ce petit collégien ... Riche affaire!
-
-Le député Magimier et son Égérie habitaient à proximité l’un de
-l’autre, dans le bas de l’avenue Marceau; Félicien était donc tout à
-portée et comme sous la coupe de ladite Égérie, qui ne demandait qu’à
-devenir la sienne, à être sa confidente et gouvernante, sa consolatrice
-et protectrice,—sa petite maman.
-
-Matin et soir elle l’attirait chez elle, le retenait à sa table,
-l’intronisait dans le sanctuaire de la toilette, se vêtait
-ou se dévêtait devant lui,—un enfant, cela ne tire pas à
-conséquence!—jouait, disputait et plaisantait avec lui.
-
-«Donnez-moi votre main, grand bébé!
-
-—Pourquoi?
-
-—Donnez donc!
-
-—Dites-moi auparavant pourquoi faire?
-
-—Donnez, vous dis-je! Vous le saurez après. Donnez donc! Ah! vous
-ignoriez que je possède la faculté de lire l’avenir dans les lignes
-de la main! Je suis une magicienne, monsieur, une sorcière, si vous
-préférez ...
-
-—Oh! sorcière!
-
-—Tout ce qu’il y a de plus sorcière! Vous allez voir cela! Ne retirez
-donc pas votre main, petit peureux, laissez-la ... Là, comme ceci! Je
-commence ... Contournons la ligne de vie: nous y reviendrons après;
-traversons hardiment la plaine de Mars et remontons jusqu’à la ligne du
-Soleil ... Oh! oh! mais ... qu’est-ce à dire? Vous ne vous vantiez pas
-de cela, jeune homme!
-
-—De quoi donc, madame?
-
-—Vous voyez bien ce petit demi-cercle, ici?
-
-—Oui, madame.
-
-—C’est l’anneau de Vénus. Eh bien, ce petit demi-cercle, cette courbe
-renflée et saillante, m’indique que vous serez ... que vous êtes déjà
-très amoureux!
-
-—Oh!
-
-—Il n’y a pas de «Oh!» qui tienne! Très amoureux! Très amoureux!»
-
-Certainement, parmi les condisciples de Félicien, il en était plus d’un
-qui n’aurait pas manqué de prouver sur-le-champ à la sorcière qu’elle
-pronostiquait juste. Combien d’écoliers, que de complaisantes dames
-mûres, sèches ou blettes, de généreuses, attentionnées et dévouées
-douairières, se sont ainsi ingéniées à diriger vers les sentiers du
-paradis terrestre et à initier aux douceurs du fruit défendu! Combien
-de respectées et respectables matrones se faisant ainsi à huis clos
-les éducatrices de la timide adolescence! Tant il est vrai que les
-extrêmes se touchent, et que si les Arnolphes affectionnent les Agnès,
-les comtesses Almavivas ne rebutent point les Chérubins. Oh non! Et
-cependant, malgré l’égalité absolue des deux sexes, ce sont les Agnès
-seules que la société, aussi bien que la loi, songe à protéger. Les
-Chérubins s’en tirent comme ils peuvent. On punit les détournements de
-mineures: ceux de mineurs, on les ignore ou on en rit.
-
-«Drôle d’égalité! Étrange justice!» s’écriait un jour Elvire Potarlot,
-dans un de ses articles de _l’Émancipation_, en faisant allusion aux
-frasques de sa rivale, la directrice de _l’Affranchie_.
-
-Et, par haine de celle-ci autant sans doute que par esprit d’équité,
-elle terminait par cette imprécation, totalement dépouillée d’artifice
-et d’atticisme:
-
-«Haro sur les corruptrices, aussi bien que sur les corrupteurs de
-l’enfance! Vieilles cochonnes et vieux cochons, cela va de pair, et il
-faudrait fouailler et cingler les unes comme on étrille et fustige les
-autres!»
-
-Élevé dans son trou de province et introduit, depuis quelques semaines
-seulement, dans le monde scolaire parisien, Félicien Magimier n’avait
-pas encore eu le temps de perdre sa gaucherie ni sa fleur et
-conservait tout le velouté de l’ignorance.
-
-«Et je ne réussirais pas à t’apprendre ... Et ce serait une autre que
-moi qui cueillerait ... Ah mais non! Ah mais non! protestait à part soi
-et avec une farouche véhémence la généreuse Angélique. Tu es là, mon
-bijou, et je ne te laisserai pas ... Ah mais non! Il faudra bien que
-... Tu auras beau faire le petit serin: bon gré mal gré, il faudra que
-tu y passes!»
-
-Elle le questionnait insidieusement:
-
-«Vous n’avez laissé là-bas, chez vous, aucune affection?
-
-—Oh! si, madame. J’ai maman ...
-
-—Je ne parle pas de vos parents. Il n’y a pas là-bas une petite bonne
-amie? Répondez donc! Allons!
-
-—Non, madame.
-
-—Bien vrai? C’est bien vrai, ce gros mensonge-là?
-
-—Non, madame, je ... je ne mens pas.
-
-—Pas la plus mince passionnette?
-
-—Aucune, je vous assure.»
-
-C’était regrettable; il aurait pu si bien alors lui conter ses peines,
-épancher en elle tous les regrets que l’absence lui causait! Elle
-aurait si bien su le réconforter et le cajoler! N’était-il pas son
-grand enfant, son bébé chéri?
-
-Elle changea de tactique deux jours après. Comme ils étaient assis côte
-à côte sur le divan du petit salon où elle recevait ses intimes, elle
-imagina de lui narrer en détail la troublante et orageuse nuit qu’elle
-avait passée.
-
-«Hier soir, je suis allée au théâtre, aux Variétés ... Le mari d’une
-de mes anciennes amies, veuf depuis plusieurs années, était venu
-m’inviter ... Je n’ai pas pu refuser ... Il est ingénieur à Brest, et
-ne se trouve que pour quelques jours à Paris. Nous avons dîné ensemble
-bien tranquillement; mais je n’ai pas tardé à m’apercevoir que mon
-compagnon était épris de moi. Chemin faisant, en voiture, il me serrait
-le bras, son pied cherchait sans cesse le mien ... Ce fut bien pis
-dans la baignoire où nous prîmes place! J’étais au supplice! Sa main
-ne quittait pas la mienne; il me dévorait des yeux ... Je m’étais
-décolletée: je ne pouvais pas me douter ... et son regard plongeait,
-plongeait ... J’en étais affreusement gênée! En me ramenant, il me
-conjura de le laisser monter. J’ai eu toutes les peines du monde à lui
-faire entendre raison ... Il m’avait ressaisie dans ses bras ... Quelle
-nuit cela m’a valu, Félicien, si vous saviez! Je n’en ai pas fermé
-l’œil! Mes nerfs étaient dans un état! J’avais le sang en ébullition,
-du feu qui me courait dans les veines ... Et encore en ce moment ...
-Avoir eu cet homme auprès de moi toute la soirée, à me supplier, me
-frôler, me presser, me griser ... Cela ne vous fait donc rien, ce que
-je vous raconte là?» reprit-elle tout à coup en se penchant vers son
-silencieux auditeur et en appuyant distraitement la main sur lui.
-
-Félicien de se reculer bien vite, comme si un précipice se fût soudain
-ouvert sous ses pieds.
-
-La vieille dame de réitérer alors son mouvement d’approche.
-
-«Ah! je vois bien que vous ne connaissez pas ces émotions!» finit-elle
-par soupirer avec une sourde rage.
-
-Il fallait y renoncer, en effet: il était vraiment trop coquebin, le
-chérubin.
-
-Mais ce que femme veut Dieu le veut, et quelques jours plus tard dame
-Angélique réussissait à enlever la place et à ravir le trésor tant
-convoité.
-
-C’est au bon cœur de Félicien qu’elle s’adressa, par les sentiments
-qu’elle parvint à le prendre.
-
-«Ah! cher enfant! Vous ne savez pas ce que c’est que la vie d’une
-femme! Vous ignorez toutes les souffrances auxquelles nous sommes en
-proie, de combien d’ornières notre route est traversée, que de ronces
-et d’épines obstruent notre chemin! Étais-je née, moi, pour cette
-existence solitaire, désolée et dévastée? L’homme que j’aimais, que
-je croyais aimer plutôt, de qui, à l’aube de mes dix-huit ans, pleine
-de confiance dans l’avenir, toute pétrie d’illusions, hélas! j’avais
-accepté le nom, m’a indignement, abominablement trompée. J’ai fait
-avec lui le plus rude apprentissage qu’on puisse imaginer; du premier
-coup, j’ai atteint les abîmes de la douleur, touché l’extrême fond
-du désespoir. Mais que Dieu lui pardonne, à cet ingrat! Je n’avais
-pas vingt-cinq ans, et déjà mon bonheur était perdu sans retour, mon
-existence gâchée, à jamais brisée! Plus de foyer, plus d’asile, de
-repos, plus rien! Si seulement, en me quittant, cet homme, que je ne
-peux plus qualifier de monstre, puisqu’on doit le respect à toutes les
-tombes ... S’il m’avait laissée mère! Ah! un enfant! Comme il aurait
-été le bienvenu! Comme je l’aurais idolâtré, ce petit être! Comme il
-aurait rempli mes jours, absorbé toutes mes forces, transformé toute ma
-vie! Hélas! Dieu m’a refusé cette suprême joie! Alors, mon ami ...»
-
-Longtemps elle continua de la sorte, l’infortunée et pitoyable
-Angélique. Elle possédait à merveille ce qu’on nommait jadis «le don
-des larmes», et de gros pleurs perlaient sous ses paupières, roulaient
-un à un le long de ses joues ...
-
-_Ahi! povera! povera!_
-
-Ajoutons qu’elle exprimait ces doléances dans un costume assez
-sommaire;—elle était justement à sa toilette lors de l’arrivée de
-Félicien; elle n’avait eu que le temps de jeter sur ses épaules une
-camisole de satinette grenat, et de plantureuses richesses, des
-contours d’une mate blancheur et d’une ampleur audacieuse saillaient
-dans l’entrebâillement, tous ses trésors s’échappaient de leur écrin
-... Pour comble, elle avait enserré dans ses bras son jeune confident,
-et elle le pressait sans relâche, frénétiquement et désespérément,
-contre elle, lui maintenait le visage plongé dans les flots de ce
-Pactole, au milieu de cet océan de vivantes splendeurs, de chairs
-tièdes et mouvantes, toutes frémissantes et débordantes.
-
-Il ne pouvait faire autrement que de comprendre, à la fin des fins, et
-de se résoudre à essuyer ces larmes et consoler cette formidable et
-lamentable Cybèle. Mais il y avait mis le temps! Que les garçons sont
-donc godiches, mon Dieu!
-
-L’oncle Magimier ne paraissait nullement se douter des périls que
-courait ainsi et tout près de lui la vertu de son pupille. Y aurait-il
-songé, qu’il s’en serait probablement aussi peu soucié que des intérêts
-de ses électeurs et de tout ce qui ne touchait pas directement sa chère
-personne.
-
-Quoique l’hiver approchât, et que, par suite, le règne des femmes
-grasses et riches de seins fût près de succéder à celui des beautés
-sveltes, aux formes indigentes, il continuait d’aller de temps à autre
-porter sa très modeste offrande à Mlle Clara Peyrade, l’enthousiaste
-admiratrice des fils de Jonathan. En scrupuleux disciple de Salomon,
-en vrai «Sage», Magimier était de plus en plus partisan des
-«professionnelles».
-
-«Quand vous voulez vous faire tailler un pantalon ou une jaquette,
-à qui vous adressez-vous? disait-il. Vous n’allez pas frapper à la
-porte du premier venu, n’est-ce pas? Vous cherchez un artisan patenté,
-un tailleur sachant son métier et le pratiquant dans les meilleures
-conditions possibles. Désirez-vous entendre de bonne musique? Vous
-fuyez comme la peste ces malencontreux et maudits amateurs, ces
-pitoyables pianistes et abominables cantatrices de salon, qui vous
-écorchent si terriblement les oreilles: vous vous rendez à l’Opéra,
-chez de vrais artistes. Avez-vous une course à faire en voiture? Il
-vous faut un cocher connaissant son Paris, expert dans le maniement des
-chevaux, ayant, en outre, acquitté ses droits d’exercice et possédant
-patente nette. Vous n’avez rien à gagner,—comme nous l’expliquait
-si bien un soir ce cher d’Amblaincourt, d’après les observations d’un
-moraliste de notre temps,—rien à gagner avec les irréguliers et les
-maraudeurs: ils conduisent mal d’abord et risquent de vous verser;
-puis ils affichent souvent des prétentions excessives, tentent de vous
-imposer des tarifs exagérés, et n’hésitent pas, si vous récalcitrez,
-à vous chercher querelle et à vous chanter pouille; enfin, et pour
-comble, ils ne brossent ni ne battent jamais leurs coussins, ne
-nettoient point leur voiture, et vous exposent à emporter d’eux et de
-ladite carriole quelque tache ou autre désagréable souvenir. Vivent
-donc les gens de métier! Hurrah pour les professionnels!»
-
-«Notez bien ensuite, continuait Magimier, avec tous ses camarades
-et compères les Salomoniens, notez bien que, dans l’espèce,
-«professionnelle» est synonyme de «momentanée», et quoi de plus commode
-et de plus agréable? Chez ces dames, vous êtes sûr d’être toujours bien
-accueilli, toujours bien servi,—si, par hasard, vous ne l’êtes pas, si
-l’une d’elles répond insuffisamment à vos espérances et vous satisfait
-mal, vous en êtes quitte pour n’y plus retourner et aller frapper
-ailleurs,—toujours certain de n’avoir pas affaire à d’ignorantes
-petites nigaudes ou à des pimbêches qui n’osent y toucher, tranchent
-de la sucrée et font leur Sophie; et de ne trouver, au contraire, que
-d’avenantes odalisques, d’habiles, savantes et complaisantes sultanes.
-Ces relations, vous pouvez à votre gré les resserrer, les détendre
-ou les rompre; elles ne vous enchaînent pas, ne vous imposent aucune
-charge, ne vous engagent à rien, vous laissent pleine et entière
-liberté, ne vous procurent, en un mot, que du plaisir ...
-
- Du plaisir sans scandale et de l’amour sans peur.
-
-Vivent donc, vivent les professionnelles et momentanées, passagères
-et hospitalières! Foin des bégueules et mijaurées, des rêveuses,
-vaporeuses, poseuses et raseuses!»
-
-Ainsi pourpensait à part soi ou ratiocinait au milieu de ses intimes
-l’avocat des «Émancipées», le porte-parole, le _leader_ et _debater_
-des adeptes de la Revendication.
-
-«Ah! si notre sexe avait le droit de voter et si les femmes étaient
-éligibles, nous n’aurions pas la honte d’être représentées par un
-tel abominable sauteur! s’écriait volontiers Elvire Potarlot, qui
-connaissait son Magimier à fond et voyait toujours dans le suffrage
-universel l’unique et suprême panacée. Mais hélas! il faut bien se
-servir des instruments que l’on trouve, si imparfaits, si vicieux et
-abjects qu’ils soient ... quand on n’en a pas d’autres! A défaut de
-grives ...»
-
-Chez cette brave Clara Peyrade, Magimier se plaisait à bavarder, ou
-plutôt à écouter les panégyriques qu’elle ne se lassait pas de débiter
-à la gloire de la race anglo-américaine, de ses mirifiques progrès et
-de son paradisiaque état de civilisation.
-
-«On n’a pas idée, mon ami, quels rustres et quels goujats que ces
-citoyens-là! s’écriait-elle. C’est ce qui dès l’abord m’a le plus
-frappée et nous frappe tous le plus, nous, habitués à la courtoisie
-française et à l’urbanité, l’aménité et la grâce des peuples latins.
-Là-bas, dans les rues, les hommes sont toujours pressés ... _Time is
-money_ ... et femmes, vieillards, enfants, ils bousculent tout sans
-pitié. Il s’agit d’arriver, voilà tout, d’arriver vite: tant pis pour
-les gêneurs, et tant pis pour les faibles, les souffrants et les
-petits! Telle est leur morale. Et de quelle façon ils se tiennent et
-se comportent dans les restaurants, dans les brasseries, théâtres,
-cafés-concerts, dans les tramways et chemins de fer, dans tous les
-lieux publics! C’est à vous dégoûter ... Ça s’étend, ça s’étire, ça
-vous flanque des coups de coude, ça vous met ses jambes en l’air et
-vous fourre ses semelles sous le nez, ça vous rote au visage, ça chique
-sans cesse: on ne voit que mâchoires aller et venir; ça crache partout:
-de longs jets de salive qui se plaquent ici, là, à droite, à gauche ...
-Ah! quel sale monde! Et si tu les voyais manger des huîtres! On vous
-les sert sans coquille, mon cher, les douze huîtres toutes ensemble
-dans une tasse, pour que vous n’ayez pas la peine de les détacher
-et ne perdiez pas de temps ... Vous n’avez qu’à avaler ça ... C’est
-appétissant, hein? Ils font de même pour les œufs à la coque: pas
-besoin de coquetier! On casse trois œufs qu’on verse dans un verre, et
-on boit. Ils ne comprennent pas, selon la remarque faite par l’un de
-nous, combien la forme donne d’attrait aux choses et accroît même leur
-saveur. Cette délicatesse surpasse leur jugeotte. Nous aimons que les
-fruits aient non seulement leur enveloppe extérieure, mais leur fin
-duvet, leur velouté. Eux, ça leur est bien égal! Au contraire, ils vous
-présentent leurs pommes, poires ou oranges toutes pelées et épluchées,
-leurs raisins égrenés même, je crois bien,—pour qu’on ne perde pas de
-temps, toujours! On s’imagine en Europe que ce peuple-là est civilisé:
-ça dépend de ce qu’on entend par civilisation. D’abord, en dehors
-de leurs grandes villes, en dehors de leurs railways, de leurs fils
-télégraphiques et téléphoniques, il n’y a autant dire rien: c’est comme
-un désert, un immense steppe, où parquent çà et là des troupeaux, où
-les _cow-boys_, les trappeurs et autres bandits se font la guerre
-entre eux, dévalisent et chourinent les voyageurs assez imprudents
-pour s’arrêter dans ces parages, et s’attaquent même fréquemment aux
-trains de chemin de fer qui passent, lancés à toute vapeur. Il ne
-faut pas s’attendre à trouver des routes à travers ces contrées, des
-routes tracées et entretenues. Rien de tel. Tout est pour les villes,
-les grands centres; le reste, on ne s’en occupe pas; c’est le domaine
-des buffles, des flibustiers, des sauvages, hommes et bêtes. En maints
-endroits, par maints côtés et de maintes façons, cette sauvagerie se
-communique aux villes et perce dans les lois, mœurs et coutumes des
-habitants. Ainsi, dans certaines provinces du Sud, c’est le shériff,
-c’est-à-dire le premier magistrat ou maire de la localité, qui pend
-les condamnés et fait l’office de bourreau. Chez nous, le bourreau est
-tenu à l’écart, en aversion et mépris; c’est le plus déconsidéré et le
-dernier des individus: chez eux, c’est le plus honorable et le premier
-des citoyens.
-
-—Ils sont logiques, et nous ne le sommes pas, interrompit Magimier.
-
-—Possible! C’est une autre question. Mais tu vois quelle divergence
-d’opinions, et combien notre civilisation, à nous, diffère de la leur.
-La dureté, la cruauté paraît d’ailleurs innée chez eux, comme infusée
-dans leur sang, et cette cruauté se manifeste surtout à l’égard des
-faibles, des petits, des pauvres, de tous leurs inférieurs ou de tous
-ceux qu’ils jugent tels. Ah! pour une démocratie, c’est une jolie
-démocratie! «L’Indien n’est bon que tué»: voilà un de leurs proverbes.
-Les Chinois, «les créatures à queue de cochons», ainsi qu’ils les
-qualifient, ils ne se contentent pas de les maltraiter; à l’occasion,
-ils les massacrent pour les voler et les dépouiller, et les tribunaux
-absolvent toujours ces assassins. «Le Chinois,—John Safran, la
-peste jaune,—ne doit pas être considéré comme un être humain, mais
-comme de la vermine»: voilà encore un de leurs principes et de leurs
-axiomes. Le nègre non plus, et encore bien moins, n’est pas un être
-humain pour eux.—Seul sans doute frère Jonathan s’estime digne de
-représenter l’humanité.—Le nègre, le gentleman coloré, c’est avant
-tout, et le terme est doublement mérité, c’est leur bête noire. De
-même que les blancs, émoustillés par la curiosité et la différence
-de couleur, se passent volontiers la fantaisie de chiffonner une
-négresse, de même les nègres ont la passion des femmes blanches; et
-comme ils n’en trouvent pas aisément, par suite de la répulsion qu’on
-a pour eux,—fruit défendu n’en est que meilleur,—il advient souvent
-que des blanches, femmes, filles, parentes ou servantes de fermiers
-principalement, sont violentées. C’est ce qu’on nomme le _crime usuel_,
-le crime ordinaire, tant il est répandu. Le coupable, s’il est pincé,
-ne peut avoir de doute sur le sort qui l’attend. On le pend, on le
-«lance vers Jésus»: c’est encore une de leurs aimables locutions, à ces
-rigides puritains, ces pieuses âmes; ou bien on le larde à coups de
-couteau; ou bien on le met à la broche, on le fait rôtir à petit feu;
-à moins qu’on ne préfère l’arroser de pétrole et le faire flamber ...
-Je me souviens d’un malheureux noir, près de Louisville, accusé d’un
-attentat sur une petite servante irlandaise, qu’il avait osé, lui,
-cet odieux et affreux coloré, trouver à son goût. On l’attrape, on
-l’attache sur-le-champ à un poteau, on entasse au pied des fagots, et
-on y met le feu, on le grille tout vif, comme un porc, allez donc! Le
-soir même, on découvre qu’il y a erreur; ce n’était pas lui, mais un de
-ses frères, qu’on s’est empressé ...
-
-—De lyncher pareillement?
-
-—Et sans autre forme de procès. Aussitôt pris, aussitôt pendu, ou
-lardé, ou grillé, selon les hasards et le caprice..... Et ces mêmes
-vertueux personnages, qui s’indignent si fort de voir un nègre
-embrasser une blanche, pratiquent à Chicago, à Saint-Paul, à Milwaukee,
-en maintes villes, la traite des petites négresses, les vendent ou
-les achètent comme esclaves pour les faire servir à leurs plus sales
-passions. Car c’est bien autre chose qu’en France, tu sais, là-bas!
-
-—Il paraît; c’est ce que j’ai lu.
-
-—Ils ne tolèrent pas une statue découverte; il ne faut jamais qu’on
-aperçoive un mollet ou une poitrine: _shocking! indecent!_ Ils les
-habillent toutes en public, la Vénus de Milo comme l’Apollon du
-Belvédère. Ça ferait rougir ces anges; ça pourrait altérer l’innocence
-de ces blancs agneaux, inspirer de coupables pensées à ces colombes; et
-quel malheur! quel désastre! quelle désolation! Et ces salauds-là, mon
-cher, ils prostituent l’enfance à plaisir; ils ont des théâtres où ils
-exhibent des petites filles aux trois quarts nues et qui dansent ...
-Faut voir quelles danses! Ils tiennent des lupanars de petits garçons.
-Ils trafiquent des négrillons et des Chinois mâles ou femelles, sachant
-bien qu’il n’y a que l’esclavage qui peut procurer à la débauche pleine
-licence et toute satisfaction.
-
-—Comme chez les Grecs et les Latins.
-
-—Oui, ils ont renouvelé tous ces jeux-là; mais sans la grâce latine ni
-l’élégance grecque, par exemple, ah certes non! avec la brutalité et la
-bestialité de vrais sauvages, avec surtout cette hypocrisie puritaine
-et hautaine, sèche, glaciale, perfide, abominablement cruelle, qui est
-bien la chose la plus répugnante et la plus révoltante ... Je ne suis
-pas une vertu, moi, tant s’en faut; je ne me targue pas comme eux de
-pruderie et d’austérité; je fais la noce, quoi! Eh bien, ces cocos-là
-ont trouvé moyen de me scandaliser, moi! moi!
-
-—C’est ce que tu me dis souvent.
-
-—Je t’ennuie, mon pauvre gros, avec toutes ces réminiscences ...
-
-—Mais non, au contraire, tu m’intéresses ... Continue! Parle-moi donc
-un peu de leurs femmes.
-
-—Je les ai vues de moins près, tu devines pourquoi. Bien que n’étant
-ni négresse ni Chinoise, je n’étais pas reçue dans les salons de ces
-dames; mais je les connais tout de même. Au surplus, ce que je puis
-dire d’elles, tout le monde le sait, chacun a pu l’apprendre ici ou
-là. Elles ne veulent plus d’enfants, leurs femmes; c’est gênant, les
-grossesses, ça prend du temps, c’est coûteux, c’est bébête, _stupid_.
-Seules les créatures inférieures peuvent accepter ce lot d’épouse et de
-mère: voilà ce qu’elles proclament ...
-
-—Mon Dieu! C’est aussi ce que pensent les nôtres, observa Magimier.
-
-—Oui, ce sont les idées de la femme moderne, de la femme sans
-sexe..... Ça ne doit guère vous plaire, ces idées-là, à vous autres,
-messieurs? Des femmes qui ne veulent plus être femmes: c’est drôle!
-c’est cocasse! Là-bas, beaucoup s’appliquent à singer les hommes, à
-se rendre indépendantes et hardies comme eux, à acquérir ou simuler
-la force virile. Et cela s’explique: la force est, avec l’argent,
-le seul moyen de se faire respecter. «Défendez-vous vous-même!»
-_Help yourself!_ Encore une de leurs maximes. Tant pis pour les
-faibles! Elles en sont arrivées, ces dames, à vouloir se faire
-soldats, comme les hommes, leur unique objectif; à s’enrôler, lors
-de la récente guerre contre l’Espagne, et tenter de renouveler les
-exploits des Amazones. L’essai n’a du reste pas réussi, ce qui est
-véritablement fâcheux. Aucune, même parmi les pauvres, ne consent
-plus à s’occuper des soins du ménage: les Chinois sont là. A peine
-en âge de marcher, les enfants—on en fabrique encore quelques-uns
-par surprise ou erreur—tiennent à être indépendants, eux aussi, à
-s’émanciper comme leurs mamans: il en résulte que la famille est
-toute disloquée, surtout avec le divorce comme ils le pratiquent, et
-qu’il n’y a plus de vie d’intérieur. Chacun tire de son côté: c’est
-le triomphe du quant à soi et de l’égoïsme en tout et partout. Chez
-nous, si les jeunes gens courent après les dots, les jeunes filles,
-jusqu’à présent,—celles du moins qu’on a préservées du féminisme, du
-modernisme et de l’américanisme, et qui sont restées Françaises,—ont
-conservé quelque idéal et font preuve encore de désintéressement. Idéal
-et désintéressement sont choses et termes absolument ignorés chez les
-Yankees, et les filles, comme les garçons, veulent de l’argent et ne
-courtisent que des dots. Le dieu dollar, toujours! Et personne ne s’en
-cache! Tout le monde le comprend et le proclame. Dans les théâtres, à
-la fin du spectacle, sais-tu ce que l’on voit? L’apothéose du dieu,
-mon cher! Un gigantesque dollar tout lumineux, tout flambant, entouré
-de rayons..... A la bonne heure! Au moins on pratique sa religion;
-on a le culte du veau d’or, ou on ne l’a pas! Quand une jeune fille
-est jolie et sans fortune, volontiers elle se met en loterie: je t’ai
-conté cela. Les garçons font de même. Drôles d’hymens! Et celles qui
-boivent, qui se soûlent, toujours pour copier les hommes! Il y en a
-des quantités là-bas, non seulement dans la classe infime, mais parmi
-les grandes dames et même les jeunes misses, les riches héritières.
-C’est au point que les principales couturières et les modistes en
-renom ont annexé des bars à leurs magasins, pour mieux allécher leur
-aristocratique clientèle. Ce n’est pas encore ces goûts-là qui rendront
-les jeunes personnes plus attrayantes et faciliteront les unions. Aussi
-se marie-t-on de moins en moins en Amérique; de plus en plus l’homme
-vit séparé de la femme.....
-
-—Comme ici.
-
-—Oui, comme chez nous. Le célibat, qui est un plaisir pour les
-hommes, qui les débarrasse de toute charge et de toute responsabilité,
-s’implante et s’étend de plus en plus..... Ah! vous êtes de rudes
-mufles tout de même! Je te demande pardon de te dire cela, mais c’est
-plus fort que moi!
-
-—Ne te gêne pas, ma biche!
-
-—Vous avez dévoyé les femmes tant que vous avez pu, fait le plus
-de déclassées possible, pour avoir le plus possible d’instruments
-d’amusement, de machines à jouissance.....
-
-—Pardon! C’est vous-mêmes, ce sont les femmes qui s’obstinent à se
-dévoyer ...
-
-—Avec cela! Crois-tu que si l’on ne m’avait pas fourré un tas de
-brevets inutiles,—et que je ne réclamais certes pas, ah Dieu non!—je
-serais allée battre la dèche par delà l’Atlantique, chez ces ostrogoths?
-
-—Plains-toi! Ils t’ont fourni des trésors d’expérience ...
-
-—Les seuls, hélas! que j’aie rapportés, et je les ai bien gagnés, va,
-chèrement payés! Quel pays! Quel peuple!
-
-—Un grand peuple! Le peuple de l’avenir, malgré tout ce que tu en dis!
-s’écria Magimier.
-
-—Eh bien, je plains l’avenir, conclut Clara. Si c’est là le progrès,
-le bonheur réservé à l’Ève future, je ne la félicite pas et lui cède
-volontiers ma place dans cet Éden. D’avance, je me console d’être sous
-terre. Il est passé le temps où l’on voyait un roi comme Louis XIV
-s’incliner devant toute femme qu’il rencontrait, fût-ce une servante
-ou une maritorne, et lui céder le pas. Aujourd’hui plus de galanterie,
-plus de déférence, plus de délicatesse; c’est le plus fort qui s’impose
-et passe le premier. «Malheur aux faibles!» Voilà la loi de ton grand
-peuple et de ce brillant avenir ... Bonsoir, chéri! A bientôt, n’est-ce
-pas? Tu ne m’en veux pas de tous mes papotages?»
-
-
-
-
-XI
-
-
-Armand de Sambligny éprouva, ce jour-là, une des plus vives surprises,
-une des commotions les plus fortes qu’il eût jamais ressenties.
-Il n’était cependant pas facile à émouvoir, M. le chef de bureau
-Sambligny: l’expérience des choses et la pratique des hommes, aussi
-bien que celle des femmes, l’avaient depuis longtemps aguerri et
-bronzé; mieux que quiconque, par son sang-froid, son égalité de
-caractère, son calme stoïque, son imperturbable philosophie, il
-méritait d’être comparé à un bon cheval de trompette. Mais il y a de
-telles circonstances!
-
-Il venait de succéder à Roger de Nantel comme secrétaire de la société
-de Salomon dont il faisait partie, et, pour remplir congrûment les
-obligations de sa charge et en vertu des pouvoirs à lui confiés, il
-avait dû aller prendre langue chez la discrète et vénérable dame de
-Saint-Géran, rue Tronchet. Certains salomoniens trouvaient trop
-restreinte encore la collection des types féminins inscrits au
-catalogue et mis à leur disposition. Il y en avait cependant de tout
-calibre et de toute couleur; il y avait des femmes colosses et des
-naines; des hippopotames, des girafes et des libellules; des spécimens
-de tailles ordinaires et des échantillons de grosseurs moyennes; il
-y avait des dames blondes comme les blés et d’autres brunes comme la
-nuit, des jaune pâle comme lin ou vif comme citron, des roux fauve et
-des rouge flamboyant; il y en avait des blanches et des basanées, des
-cuivrées et des noires d’ébène ... Mais l’homme n’est jamais satisfait,
-ses appétits sont insatiables et sa perversité ne connaît point de
-bornes. On avait voté l’adjonction sur la liste-programme de deux
-femmes aux cheveux acajou, l’une grasse et l’autre mince, et de quelque
-svelte petite brunette aux yeux ardents.
-
-«J’ai justement là votre affaire, dit Mme de Saint-Géran, une brune
-piquante, très jolie, toute jeune ...
-
-—Ah! Ah!
-
-— ... et femme du monde, s. v. p.!
-
-—Oh! Oh!
-
-—Grande dame tout à fait authentique!
-
-—A vous dire vrai, cette qualité m’est complètement indifférente ...
-Oui, ça m’est absolument égal. L’important, c’est que la personne soit
-libre et puisse recevoir chez elle ou ailleurs dans la journée ou la
-soirée.
-
-—Nous allons le lui demander. Elle vient me voir une ou deux fois par
-semaine: j’ai toujours ici quelques gentilles amies ...
-
-—Sage précaution!
-
-—Mais j’ignore qui elle est et de quelle liberté elle dispose.
-
-—Vous la garantissiez cependant femme du monde et bon teint?
-
-—Oui, ça saute aux yeux.
-
-—Bah?
-
-—Sûrement, ce n’est pas une cocotte!
-
-—Je préférerais une cocotte, dit Sambligny, une bonne fille
-entièrement indépendante, qui ne vous impose aucune gêne, vous ouvre sa
-porte dès qu’on y sonne, et même avant.
-
-—D’autres recherchent, au contraire, les jeunesses qui vivent encore
-dans leur famille, les ouvrières ou les demoiselles de magasin;
-d’autres, les femmes mariées; d’autres, les actrices ...
-
-—D’accord: il en faut pour tous les goûts.
-
-—Voyez donc toujours cette dame, pendant qu’elle est ici. Vous
-causerez avec elle: il n’y a rien de tel que d’examiner, de causer et
-de palper pour s’entendre.
-
-—C’est très juste. Eh bien, voyons donc, causons et palpons! Et
-entendons-nous, si possible! répliqua Sambligny. Je ne demande que cela.
-
-—Moi de même!» acheva la digne et serviable Mme de Saint-Géran en se
-levant et en quittant la pièce.
-
-Quand elle y rentra, une minute après, elle était escortée d’une
-élégante et pimpante visiteuse qu’Armand de Sambligny reconnut tout de
-suite.
-
-C’était sa femme, sa propre femme, Jeanne de Sambligny, née Rousselin,
-en chair et en os.
-
-Pendant qu’elle poussait un cri d’effroi et tentait de s’enfuir, il
-demeurait, lui, suffoqué et cloué sur place.
-
-«Comment!... Non, ne vous en allez pas! ordonna-t-il en la retenant
-par le bras, lorsque ce premier moment de stupeur fut passé. Comment,
-c’est vous? Et vous m’aviez dit «toute jeune», madame? reprit-il en
-s’adressant à Mme de Saint-Géran. Toute jeune! On voit bien que vous
-n’exigez pas de vos clientes le dépôt de leur acte de naissance, sans
-cela vous auriez constaté l’âge, l’âge déjà respectable de cette ...
-jouvencelle. Auriez-vous l’obligeance de nous laisser seuls un instant?
-ajouta-t-il. Madame et moi avons eu déjà l’ineffable plaisir de nous
-rencontrer ... pas chez vous, non! Elle remonte à près de vingt ans,
-cette première entrevue; ainsi jugez si cela nous rajeunit, madame et
-moi! Avec votre permission, nous allons renouveler connaissance.»
-
-Derechef la matrone abandonna la place. A peine la porte était-elle
-refermée, qu’Armand de Sambligny, tout à fait remis à présent, en
-pleine possession de lui-même, de sa robuste et sereine raison et de sa
-rabelaisienne et invincible bonne humeur, éclata de rire.
-
-«Ah! délicieux! Tu ne t’attendais pas?... Ni moi non plus, du reste!
-Non! C’est le cas ou jamais de m’écrier, avec le sire de Framboisy:
-
- Corbleu, madame, que faites-vous ici?
- Corbleu, madame...
-
-—Et vous? lança Jeanne avec rage. Et vous? Qu’y faites-vous? Ah! cela
-vous va bien de vous moquer ainsi!
-
-—Tu préférerais me voir sangloter, trépigner et m’arracher les
-cheveux? Ma foi, non! Je me hâte de rire de tout ...
-
-—Je connais vos théories.
-
-—Empruntées à la sagesse, chère amie, issues des Grecs, des Romains
-et des Gaulois, de nos meilleurs Français. «...Pour ce que rire est le
-propre de l’homme!» Conviens que c’est bien cocasse tout de même! Cette
-excellente madame de Saint-Géran qui m’annonce une toute jeune femme
-... J’ai quarante-deux ans sonnés, ma belle, et tu n’es pas loin de tes
-trente-huit. Eh! Eh! C’est une jeunesse un peu ... d’arrière-saison.
-Et, malgré cela, tu venais?...
-
-—Tu y viens bien, toi?
-
-—Ah oui! j’oubliais! J’oubliais tes théories, à toi, ces jolies
-théories d’égalité, qui ont si bien réussi à tes sœurs!
-
-—Alors tu aurais le droit d’avoir des maîtresses, et, moi, je ne
-pourrais pas prendre d’amants?
-
-—Je ne dis pas que tu ne le peux pas. Malgré ton âge même, tu prouves
-bien que ...
-
-—Laissez donc mon âge tranquille, à la fin!
-
-—Je te ferai observer que je ne me rajeunis pas, moi. Je ne triche
-pas! Je ne ...
-
-—Vous avez toutes les qualités, vous autres, c’est entendu! Vous êtes
-la perfection même. Vous avez aussi une morale à vous, une morale toute
-différente de la nôtre ... Car il vous faut deux morales, l’une pour
-vous, messieurs, l’autre pour nous!
-
-—Hélas, oui! C’est comme cela!
-
-—C’est abominable! Comme si ce qui est licite d’un côté devrait être
-interdit de l’autre! Comme si nous n’avions pas nos passions et nos
-faiblesses tout comme vous!
-
-—Non, vous ne les avez pas.
-
-—Qu’en savez-vous? Vous voulez que tout vous soit permis, à vous,
-voilà la vérité, et que, nous, nous ne puissions rien ...
-
-—Ce n’est pas nous qui voulons cela, ma chérie, c’est la nature même,
-et elle a mis à ses arrêts une sanction que vous n’êtes pas encore
-parvenues à éluder.
-
-—Je vous vois venir.
-
-—Ce n’est pas difficile. Et vous avez beau vous insurger, beau
-protester, piailler et hurler, autant en emporte le vent. La sanction
-est toujours là, l’épée de Damoclès toujours suspendue sur vous: gare!
-gare aux conséquences! gare à la grossesse! Tandis que nous, hommes,
-nous sommes des veinards; nous n’avons rien à redouter; nous pouvons
-aller de l’avant hardiment, et opérer notre retraite ensuite sans la
-moindre préoccupation. C’est inique ...
-
-—Oh certes!
-
-— ... infâme et abominable, comme tu le disais fort bien tout à
-l’heure, mais c’est ainsi; et, tant que vous n’aurez pas changé
-ce pitoyable état de choses, réparé cette criante injustice et
-cette scandaleuse bévue du Père Éternel, vous n’aurez rien fait,
-mes petites chattes, pas avancé d’un pas ce que vous appelez votre
-affranchissement. En rendant visite à l’obligeante madame de
-Saint-Géran, je ne cours le risque que de dépenser une couple de louis
-tout au plus; toi, tu t’exposes à ramener chez moi,—chez moi, puisque
-je suis le locataire de l’appartement et, de par la loi, le chef de
-la communauté: encore un abus révoltant!—de petits bonshommes ou de
-petites bonnes femmes auxquels je n’aurai nullement collaboré; tu
-menaces de me compromettre, de salir mon nom ... Oui, car c’est mon nom
-que tu portes: encore une iniquité et une abomination, mais c’est comme
-cela! Et, en attendant que tes chères amies, les émancipées et hors
-nature, aient remédié à ces aberrations et supprimé ces turpitudes,
-placé le cœur à droite, le foie à gauche, la matrice chez nous et les
-moustaches chez vous, tu me feras le plaisir de ramasser tes cliques et
-tes claques et trousser bagage. Je ne veux pas d’une femme qu’on est
-exposé à rencontrer dans des maisons comme celle-ci.
-
-—On vous y rencontre bien, vous!
-
-—C’est pour cela, c’est assez d’un.
-
-—Et ce n’est pas la même chose, allez-vous encore objecter!
-
-—Tu as deviné: et ce n’est pas du tout, du tout la même chose!
-Maintenant, mon amie, si tu veux bien prendre mon bras? Nous ne
-pouvons pas nous éterniser dans ce lieu d’honneur. Nous allons
-présenter nos devoirs à la reine du logis, lui tirer notre révérence,
-en l’informant de la parfaite entente qui règne entre nous. Cela lui
-fera plaisir, à cette révérende mère, qui s’est si bien donné mission
-d’apparier les gens et les mettre d’accord.»
-
-Il y avait longtemps qu’il ne leur était arrivé—à part les dîners et
-soirées, assez rares d’ailleurs, où ils étaient conviés,—de sortir
-ainsi bras dessus bras dessous, aux époux Sambligny. C’était le type du
-ménage tel que l’a créé la femme fin de siècle, l’émancipée, évaltonnée
-et détraquée d’à présent, une de ces unions où le divorce, selon un mot
-célèbre, couche toutes les nuits entre les deux conjoints.
-
-Le mari avait vaillamment pris son parti de cette situation: il avait
-ses fonctions administratives, qu’il tenait à remplir de son mieux,
-qui l’intéressaient, l’absorbaient et le passionnaient; il avait ses
-amis, en tête desquels figuraient son collègue Jourd’huy et les autres
-adeptes du clan salomonien; il avait enfin, pour le consoler de ses
-déceptions et tracas conjugaux, pour le fortifier, le rasséréner et
-le ragaillardir, son heureux naturel, son imperturbable philosophie,
-sa bonne santé physique et morale. Aux continuels coups de boutoir de
-sa colérique moitié, aux incessantes piqûres de ce fagot d’épines et
-aux sempiternels soubresauts de ce paquet de nerfs, il ne répliquait
-jamais, à l’exemple de Socrate vis-à-vis de Mme Xantippe, que par une
-souriante et indémontable placidité, assaisonnée volontiers de quelque
-brocard, qui décuplait l’aigreur et quintuplait la rage de cette
-délicieuse compagne. Il jouait d’elle comme d’un instrument et s’en
-amusait parfois de tout son cœur.
-
-«Je ne peux pas la prendre au sérieux, elle, pas plus que jadis ses
-sœurs, s’avouait-il. Non, pas possible! C’est comme des pantins, des
-marionnettes ... pires que des marionnettes! Car elles ne veulent pas
-toujours se laisser mener, celles-là; elles prétendent agir à leur
-guise, et alors, alors, elles en font de belles! L’une s’est tuée,
-l’autre est morte folle: que deviendra la troisième, madame ma femme?»
-
-Jeanne de Sambligny, malgré son humble origine et les goûts modestes
-qu’elle aurait dû posséder, malgré les mensualités que lui remettait
-régulièrement son mari et qu’on aurait cru plus que suffisantes
-pour subvenir aux dépenses du ménage et à celles de sa toilette,
-était toujours courte d’argent et criblée de dettes. En plusieurs
-circonstances, devant les instantes réclamations de tel ou tel
-fournisseur, Armand de Sambligny s’était vu contraint d’intervenir,
-et il avait signifié à sa femme que, si elle continuait à aussi mal
-administrer les finances de la communauté, il lui retirerait cette
-gestion et se chargerait lui-même de la besogne. Or, Jeanne ne
-redoutait rien tant que l’exécution de cette menace: conserver le
-maniement des fonds était son vœu suprême, sa constante préoccupation;
-l’argent, elle ne tenait qu’à cela, et n’est-ce pas tout que l’argent?
-N’est-ce pas grâce à lui qu’on se pare de bijoux, qu’on renouvelle
-ses chapeaux et ses robes, qu’on s’offre dentelles, fine lingerie,
-jupes de soie, les mille et un falbalas de la coquetterie? Tant que
-les clés de la caisse lui resteraient, rien de plus facile pour elle
-que d’enchevêtrer et embrouiller ses comptes, de telle sorte qu’elle
-seule pût s’y reconnaître; rien de plus aisé que de majorer cet
-article, de réduire cet autre, tripler celui-ci, omettre celui-là;
-rien de plus simple et de plus commode que de tripoter, grappiller et
-chaparder. Mais comment continuer cette valse de l’anse du panier, si
-le panier même vous est enlevé? Comment garder du beurre aux doigts, si
-l’assiette dite «au beurre» ne vous est plus confiée?
-
-Ces barbotages et imbroglios, ces escobarderies et filouteries, Armand
-de Sambligny ne les ignorait nullement. Il savait fort bien que cette
-côtelette, qu’on lui comptait soixante-dix ou quatre-vingts centimes,
-n’en valait pas quarante; que ce poulet, tarifé neuf francs, en avait
-coûté cinq tout au plus; mais il ne soufflait mot, ne bronchait point
-et considérait cette surtaxe comme un droit à acquitter pour jouir du
-bien le plus précieux ici-bas, avec la bonne humeur et la santé—pour
-avoir la paix.
-
-«Seulement, pas de dettes! La première fois qu’on viendra encore me
-relancer ici ou à mon ministère et me présenter une facture que tu
-n’auras pas su régler à temps, je te jure bien que je te supprime tes
-fonctions de trésorière. Au besoin, j’irai manger dehors ...
-
-—Avec tes amis!
-
-—Avec mes amis.
-
-—Et tes amies!
-
-—Non, les dames ne sont pas admises à nos banquets. Je t’ai
-d’ailleurs, et cela me suffit. Assez d’une!
-
-—Trop même! Pour ce que tu fais d’elle! Ah! si je te suffisais
-vraiment, tu....
-
-—Ma bonne amie, revenons, s’il te plaît, à nos moutons et à leurs
-côtelettes. Je te disais donc que, si tu m’y contrains, j’irai prendre
-mes repas au restaurant, ce qui me coûtera certainement moins cher....
-
-—Tais-toi donc! On voit bien que tu ne connais pas le prix des choses!
-
-— ... Ce qui me coûtera très certainement bien moins cher, me vaudra
-une nourriture meilleure....
-
-—Peut-on dire!...
-
-—Sois tranquille: si un plat n’est pas à ma convenance, je ne me
-gênerai pas pour le faire enlever et remplacer par un autre.... Et
-enfin, ce qui me permettra de manger tranquillement, sans plus être
-exposé à voir troubler ma digestion.
-
-—Par qui donc? Qui donc vient troubler ta digestion? Serait-ce moi,
-par hasard?
-
-—Quelle idée, grand Dieu! Jamais! jamais de la vie! Nullement! Je
-parle des créanciers, de ces fournisseurs qui choisissent l’heure des
-repas pour carillonner à votre porte et être sûrs de vous trouver. Eh
-bien, je n’en veux plus, chère amie; tiens-toi pour avertie!
-
-—Toujours votre volonté! Est-ce que c’est ma faute si ... Mais
-monsieur veut! Monsieur ordonne! Monsieur parle comme si j’étais sa
-domestique ou son esclave!
-
-—Et monsieur entend être obéi! C’est moi qui touche mes appointements,
-n’est-ce pas, Jeanne, ce n’est pas toi? Eh bien, à la première
-récidive, je les garde.
-
-—C’est bien.»
-
-Or, Jeanne, en dépit de ses majorations de dépenses et de tous ses
-tours de gibecière, se trouvait toujours en déficit, toujours aux abois.
-
-«Mon Dieu, comment faire? Je ne suis vraiment pas raisonnable!
-s’avouait-elle en son par-dedans. Je devrais user de plus de
-circonspection, me modérer davantage ... Quel ennui!»
-
-Elle passait son temps à lutter contre ses mille menus embarras
-d’argent, à se débattre dans cet inextricable réseau, à calmer et
-amadouer les créanciers les plus exigeants et les plus arrogants, à
-payer celui-ci au détriment de celui-là, à couvrir sans cesse Pierre,
-Paul ou Jean, en découvrant, comme on dit, Jacques, Marc ou Mathieu.
-
-Elle n’avait pas tardé d’ailleurs à chercher quelques suppléments
-de recette là où toute Parisienne qui n’est ni trop laide ni trop
-vieille a toujours chance d’en trouver. Ce n’était pas l’amour qu’elle
-portait à son mari qui pouvait la retenir dans le droit chemin, il
-s’en fallait de beaucoup. Ne s’en voulait-elle pas à mort d’avoir
-épousé cet homme qui avait si niaisement cru, dans l’inexpérience et
-la candide générosité de sa jeunesse, qu’il devait «réparer sa faute»,
-donner son nom à l’honnête fille séduite? Ah! si elle avait pu prévoir
-alors que l’enfant qu’elle portait en elle s’envolerait si vite et
-ne lui imposerait aucune charge, aucun souci d’avenir, combien elle
-aurait préféré garder sa liberté! Belle et avenante, intelligente et
-insinuante, comme elle l’était ou pensait l’être, que de conquêtes elle
-aurait traînées après soi! Que de succès! Que de triomphes! Jusqu’où ne
-serait-elle pas montée!
-
-Malheureusement elle était enchaînée à cet odieux personnage,—dont
-elle mangeait le pain, cependant, et qu’elle trompait et volait avec si
-peu de scrupule, tant de désinvolture et de gaieté d’âme.
-
-Plusieurs fois déjà elle s’était risquée dans de galantes aventures.
-«Tiens! Est-ce qu’il se gêne, lui? Est-ce que je n’ai pas le droit tout
-aussi bien que lui?...» Elle avait noué de vagues intrigues, qu’elle
-s’était efforcée de rendre aussi productives que possible; mais, elle
-ne s’en était que trop vite aperçue, les hommes d’à présent sont d’une
-pingrerie! Il y a trop de concurrentes!
-
-Peut-être, si elle avait été une cocotte, si elle avait eu le temps
-de se lancer, avait possédé son hôtel et son équipage, peut-être, ou
-plutôt sûrement alors, elle aurait trouvé sans peine et à discrétion
-des admirateurs pour la couvrir d’or, vivre à ses genoux et se ruiner
-pour elle. Et si elle n’était pas une de ces célébrités du demi-monde,
-de ces souveraines de l’élégance et de la mode, si elle se morfondait
-dans la gêne et l’obscurité, à qui la faute? A LUI, toujours!
-
-En outre, il lui restait obstinément une insurmontable appréhension,
-une peur bleue de se retrouver enceinte; et, bien plus que ses
-principes et sa vertu, cette peur entravait ses efforts, paralysait ses
-moyens.
-
-Une vulgaire circonstance, une rencontre à un même rayon de magasin
-de nouveautés, amena un banal échange de politesses entre Jeanne de
-Sambligny et Mme de Chastaing, la présidente des Infécondes, celle que
-le caustique Chantolle qualifiait si bien de «Reine des Bréhaignes», et
-mit en relations régulières et suivies ces deux dames, si bien faites
-pour s’entendre.
-
-S’inspirant de Mlle Louise Michel, qui elle-même n’a fait que pasticher
-l’amusante Lysistrata d’Aristophane, Guillemine de Chastaing,—mariée à
-dix-huit ans et divorcée, comme de raison, divorcée à dix-neuf,—avait
-commencé par prêcher la grève des femmes.
-
-«Citoyennes! s’était écriée Mlle Michel. Aux situations désespérées, il
-faut opposer des moyens désespérés. Mère de famille, ouvrière mariée ou
-non, la femme est esclave. L’heure est venue de nous révolter. Voilà
-pourquoi j’ai fondé la Ligue des Femmes.
-
-»Il faut que la femme soit libre. Pour cela elle n’a qu’à se mettre en
-grève.
-
-»Ne travaillez plus, ne vous livrez point. Plus d’ouvrières,
-plus de ménagères, plus d’épouses surtout, plus d’amantes ni de
-maîtresses,—plus d’amour!»[8]
-
-Plus d’amour! C’était aussi le cri de Mme de Chastaing. Mais, issue
-d’une aristocratique et riche famille, délicate et raffinée de goût,
-d’éducation et d’instinct, c’était moins aux femmes et filles du peuple
-qu’aux grandes dames et nobles damoiselles, aux «intellectuelles»,
-qu’elle s’adressait. Elle les exhortait nettement et énergiquement à la
-haine de l’homme, «ce brutal ennemi», les suppliait «de refuser leur
-chair à la souillure des mâles».
-
-Elle se montrait d’ailleurs absolument logique dans ses discours et
-adjurations. C’était non seulement l’homme à qui elle s’en prenait et
-qu’elle maudissait, c’était l’existence même; et l’absolu et total
-anéantissement, le grand nirvâna du bouddhisme semblait être son idéal
-et son but.
-
-Lorsque, par la voix de Mme Astié de Valsayre, la Ligue de
-l’Affranchissement des Femmes déclara en novembre 1891, «que l’état
-social actuel donne à la femme le droit de l’avortement»[9], Guillemine
-de Chastaing s’empressa de faire chorus et lança un manifeste où se
-lisaient des phrases de ce genre:
-
-«Nous n’en sommes plus à demander, avec les escobards de la démocratie
-et les jobardes de l’émancipation, la recherche de la paternité: ce
-que nous voulons aujourd’hui, ce que nous revendiquons hautement,
-c’est le droit à la suppression de la maternité. Tout être humain a la
-faculté de disposer de lui-même à ses risques et périls; sa chair lui
-appartient: c’est là un principe, un axiome, que nul n’osera contester.
-Si mes os et ma chair sont à moi, si j’ai le droit de me faire arracher
-une dent, extirper un cor, couper un bras ou une jambe, je puis,
-avec autant de raison et tout aussi bien, provoquer et déterminer
-l’expulsion d’un germe qui m’incommode.
-
-»Nous n’ignorons pas les grandes difficultés que présente cette
-opération, les griefs dangers auxquels nous nous exposons, en l’état
-actuel de la science: on dirait que la nature, toujours barbare et
-impitoyable envers la femme, a décrété que qui toucherait à l’existence
-du germe attenterait en même temps à celle de la mère. C’est donc à
-nous, femmes, à déjouer cette inique et cruelle solidarité, c’est à
-nous à échapper aux criminelles iniquités de la nature.
-
-»Voilà pourquoi, après avoir proclamé le droit à l’avortement, nous
-demandons la mise à l’étude des divers procédés aptes à amener et
-faciliter l’avortement, nous demandons que les meilleurs opérateurs,
-les plus expertes opératrices soient signalés à l’attention publique,
-et que des diplômes d’avorteurs et d’avorteuses leur soient dûment
-délivrés.»
-
-Guillemine de Chastaing, on le voit, n’usait pas de circonlocutions,
-de demi-mesures ni de mitaines, et n’y allait pas, comme on dit, par
-quatre chemins.
-
-«Pourquoi biaiser et nous cacher? déclarait-elle dans une autre
-profession de foi plus récente. Ce serait laisser supposer vraiment
-que nous ne nous sentons pas la conscience nette et que nous ne sommes
-pas certaines de nos droits, assurées d’être maîtresses de nous-mêmes,
-maîtresses de notre ventre comme de nos cheveux ou de nos dents. Seul,
-le coupable recherche les ténèbres, a recours aux faux-fuyants, à
-l’hypocrisie et à l’imposture. _Cur non palam si decenter?_ (Est-ce
-que le latin serait le privilège des hommes? Pas plus que la cuisine
-ne doit être celui des femmes!) Nous ne saurions trop le répéter,
-nos corps et tout ce qu’ils renferment sont à nous; nous pouvons en
-expulser ce qu’il nous plaît: de la salive, de la bile, aussi bien que
-des ovules et des embryons. Comment d’ailleurs l’expulsion d’un germe
-serait-elle licite un quart d’heure après l’acte charnel, et interdite
-six semaines plus tard? Vous ne savez même pas ce que c’est que
-l’avortement ni quand il commence! Laissez-nous donc tranquilles, et ne
-fourrez donc plus votre nez en si intime matière!
-
-«Les femmes avortent aujourd’hui _plus qu’elles n’enfantent_,» comme
-l’a très loyalement reconnu un de nos plus subtils et de nos plus
-suggestifs écrivains, dont les romans sont classés sous le titre
-générique et significatif L’ÉPOQUE[10]. «La réalité du malheur pèse
-enfin sur notre clairvoyance, et les jeunes mères préfèrent dérober à
-la douleur humaine leurs nouveau-nés».
-
-»Bravo!
-
-»C’est bien là, en effet, et sans conteste, le sentiment, l’ardent et
-obsédant désir, que doit éprouver toute mère tant soit peu douée de
-clairvoyance et d’intelligence.
-
-»Eh bien, c’est à réaliser ce vœu si légitime, si rationnel, si
-humain, que nous nous appliquons; c’est à arracher à la misère et à
-la souffrance, c’est-à-dire à sauvegarder de la vie le plus de proies
-possible, que nous avons voué nos forces.
-
-»Quelques-uns, je le sais, se plaisent à nous dénigrer et nous
-disqualifier, ne se lassent pas de fausser, de rapetisser et avilir
-le pur et glorieux mobile auquel nous obéissons. On nous taxe de
-coquetterie, d’avarice, d’égoïsme, de perversité,—de folie surtout:
-pour ces messieurs, toujours si raisonnables, si pondérés, si sensés,
-toutes les femmes sont des détraquées et des toquées.
-
-»L’un de ces juges inflexibles écrivait dernièrement:
-
-«Il y a, vers l’avortement, une véritable poussée, un entraînement
-auquel on cède dans tous les mondes, dans les plus bas comme dans
-les plus élevés. L’enfant, un peu partout, dans le peuple, dans la
-bourgeoisie, là où l’on travaille comme là où l’on s’amuse, est
-devenu un ennui, une gêne, un fardeau ou un embarras. Il est de trop,
-et tous les moyens commencent à être bons pour se débarrasser de
-lui. Les pauvres songent aux difficultés qu’ils ont déjà à se tirer
-d’affaire tout seuls, les riches sont absorbés par leurs plaisirs, et
-chacun, sans scrupule, travaille au profit de son égoïsme, à la fin de
-l’humanité[11].»
-
-»Erreur! Ce n’est nullement au profit de notre égoïsme, mais par raison
-et par expérience, par bonté et par pitié,—pitié pour ces malheureux
-petits êtres condamnés à la vie,—que nous réclamons et proclamons le
-droit à l’avortement.»
-
- * * * * *
-
-Toujours conséquente avec ses généreuses et radicales théories, et
-peu encline à jamais mettre la lumière sous le boisseau, Guillemine
-de Chastaing s’appliqua de plus en plus à les répandre. Après avoir
-pactisé avec les adeptes des tendresses saphiques, insinué et propagé,
-tout comme la fameuse Gabrielle de Surgères, comme Lina Rozetti ou
-Florence Stuart, l’aversion, le dégoût et l’abomination du mâle, elle
-entreprit d’étudier et de vulgariser les divers moyens de ralentir ou
-de supprimer la reproduction de l’espèce humaine, sans gêner en rien
-les rapports galants et déduits amoureux.
-
-«Les hommes s’en moquent, des grossesses! disait-elle. Il leur est
-facile de rire, de nous critiquer et malmener. Ils n’ont que de
-l’agrément dans l’affaire, eux! Tandis que nous, c’est neuf mois de
-souffrances, neuf mois d’angoisses et de tourments, c’est notre vie
-même que nous risquons!»
-
-Avec le phalanstérien Fourier, si joliment drapé et houspillé par
-Proudhon, elle patronna d’abord «la stérilité artificielle par
-engraissement»; mais les résultats du système furent pitoyables,
-et elle ne reçut de ses amies que des plaintes, des plaintes
-péremptoirement et effroyablement motivées.
-
-«L’embonpoint que j’ai acquis n’a fait, ma très chère, que m’attirer
-plus d’hommages, et me voici encore dans une de ces désastreuses
-positions intéressantes ...»
-
-Il fallait enrayer au plus tôt et changer de tactique.
-
-Elle eut recours alors à l’eau froide, affirmant, avec un spécialiste
-de l’époque, que «l’eau et le froid sont mortels à la semence ...
-Malthus n’est qu’un rêveur, un utopiste: le vrai sauveur, c’est
-Eguisier avec son irrigateur! L’hygiène, cette déesse de la santé,
-l’hygiène, sans chercher plus loin, sera notre infaillible libératrice:
-c’est elle l’ogresse qui mangera nos enfants en herbe!»
-
-Hélas! Non, ce n’était pas encore cela, et les petits Poucets
-continuaient de germer et de courir.
-
-Il lui répugnait de faire appel à la chirurgie. C’était du reste
-surtout un moyen préventif qu’elle cherchait. Non, pas de piqûre, pas
-de curetage, pas d’instruments de fer ou d’acier, pas de sang ...
-N’effrayons point! Il ne s’agit pas d’arracher, mais d’empêcher, mais
-de stériliser. Procédons avec mesure, précaution et douceur.
-
-Elle s’était tournée vers l’antique science des plantes et était en
-train de demander à la sabine, à la rue, à l’aconit ou l’absinthe,
-le remède suprême qu’elle rêvait, quand elle lia connaissance avec le
-docteur Gernandez, un superbe mulâtre, taillé comme un Titan, vigoureux
-comme Hercule, beau parleur, grand viveur, endiablé coureur, ambitieux,
-insinuant, obséquieux et insidieux, qui la conquit d’emblée.
-
-Fernando Gernandez, qui était originaire de la Martinique, et, après
-d’assez piètres études médicales, cherchait à s’orienter dans le
-Pandémonium parisien, comprit tout de suite l’admirable parti qu’il
-pouvait tirer de sa conquête et de toute la tribu des «Infécondes».
-
-«Il faut fonder un dîner, d’abord! déclara-t-il à Guillemine.
-
-—Un dîner?
-
-—Sans doute, chère amie! Il n’y a pas d’association sans dîner. Qui
-dit association dit réunion, et où se réunit-on mieux, où cause-t-on
-plus à l’aise, où s’épanche-t-on avec plus de liberté et plus d’abandon
-qu’autour d’une table, d’une table bien dressée et savamment servie? La
-table, c’est la meilleure entremetteuse de toutes les affaires, la plus
-sûre préparatrice de tous les succès.
-
-—Eh bien, faites, mon bon! Organisez ce dîner!
-
-—Dîner mensuel, c’est suffisant. Vous le présiderez.
-
-—Non, ce sera vous.
-
-—Jamais! riposta vivement Fernando. Je ne dois y assister qu’en
-qualité d’invité, d’ami ...
-
-—De conseiller.
-
-—De conseiller, si vous voulez.»
-
-Gernandez ne s’en tint pas là, et, probablement en vertu de ce titre
-officiel de conseiller particulier et intime de la corporation,
-il entreprit de modifier les idées de la reine des bréhaignes, de
-combattre ses préventions contre les opérations chirurgicales, et il
-finit par la retourner comme un gant.
-
-«Sauver une jeune fille des angoisses et des hontes d’une grossesse;
-épargner à tant de pauvres jeunes femmes les souffrances de la
-gestation, les tortures de l’enfantement ...
-
-—Oh!
-
-—C’est accomplir œuvre pie et méritoire, et l’on ne peut que vous
-bénir ...
-
-—N’est-ce pas?
-
-—Mais ne croyez pas atteindre ce noble but sans sortir des routes
-battues, des sentiers piétinés et vulgaires.
-
-—Je ne saisis pas ...
-
-—Les plantes, si souvent employées, essayées de tant de façons, ne
-peuvent vous offrir, mon amie, que des moyens préventifs ou curatifs
-imparfaits, inefficaces dans la plupart des cas, dangereux en bien
-d’autres. La stérilité par engraissement n’est, à mon sens, à peu
-près comme tout ce qui est sorti de la cervelle de ce grand toqué de
-Fourier, qu’une désopilante plaisanterie, et j’en dirai presque autant
-de l’eau froide, que vous avez un moment préconisée. La chirurgie a
-réalisé de nos jours d’immenses progrès. Des opérations, condamnées
-il y a vingt-cinq ou trente ans, déclarées impraticables, ou dignes
-seulement des bourreaux et tortionnaires, s’effectuent aujourd’hui
-sans le moindre danger et sont d’un usage de plus en plus courant.
-L’extirpation des ovaires, ce qu’on appelle l’ovariotomie, est du
-nombre. Oui, chère amie, je devine ... je sais combien à première vue
-cela semble effroyable. Vous fendre le ventre! l’ouvrir! Brrr! En
-réalité, avec les méthodes nouvelles, les précautions recommandées,
-c’est simple comme bonjour. D’abord vous êtes endormie: on vous
-chloroformise; vous ne sentez donc rien, et, quand vous vous réveillez,
-tout est fini, remis en place, nettoyé, épousseté et recousu. Quinze
-jours après, il n’y paraît plus, et vous êtes à jamais délivrée de
-cette terrible appréhension, à jamais à l’abri de ce fléau de la
-maternité, le plus horrible malheur qui puisse advenir à des femmes
-comme vous, à des femmes du monde, des femmes d’esprit, des femmes
-d’élite.
-
-—Certes!
-
-—L’avenir est de ce côté-là, chère Guillemine, conclut le docteur
-Gernandez avec le plus grand sérieux. L’ovariotomie, voilà ce qui
-sauvera le monde!»
-
-Guillemine de Chastaing se laissa convaincre et opérer, et fut ravie du
-résultat.
-
-«Mais c’est admirable! O mon ami, quel succès vous tenez là! Quelle
-fortune! Quelle gloire! Mais c’est comme un rêve! s’exclamait-elle,
-enthousiasmée. Aucune douleur, absolument! Il n’y a qu’un peu de
-pesanteur là ...
-
-—Cela disparaîtra. Vous allez garder le lit pendant quinze jours,
-vous entendez, ne pas vous lever?
-
-—Je vous le promets. Et cette cicatrice? ces taches?
-
-—C’est l’affaire de trois semaines. Tout cela s’en ira. Ne vous levez
-pas surtout!»
-
-La présidente ayant donné l’exemple et sauté le pas, une, deux,
-trois «Infécondes» la suivirent; puis une quatrième, une cinquième,
-une sixième, une septième; bientôt toutes les adeptes de la secte y
-passèrent.
-
-Bientôt aussi la presse eut vent de la chose et en glosa. Si vous
-voulez bien prendre la peine de feuilleter les journaux parisiens
-du mois de novembre 1893, par exemple, vous y retrouverez trace de
-l’inauguration du _Dîner des Infécondes_,—«de ces agapes intimes,
-instituées sous la présidence d’honneur d’un chirurgien célèbre par
-l’habileté avec laquelle il procède à l’ablation des ovaires, et où
-toutes ces _adorables_ clientes, par lui si magistralement opérées, se
-font un devoir d’assister».[12]
-
-Vous y retrouverez également la fameuse chanson de Favart, appliquée,
-comme une sorte d’hymne national et de _Marseillaise_, à ces héroïques
-_castrates_:
-
- On va leur percer le flanc,
- En flin, flan, r’lan tan plan tirelire en plan!
- On va leur percer le flanc;
- Ah! que nous allons rire!
-
- Ah! que nous allons rire!
- R’lan tan plan tirelire.
-
- Que le Ciel sera content!
- Et plein, plan, r’lan tan plan tirelire en plan!
- Que le Ciel sera content!
- On fait ce qu’il désire.
-
-D’autres journaux estimèrent, au contraire, qu’il n’y avait pas là de
-quoi plaisanter; que si l’on voulait que la France reprît sa place
-dans le monde ou simplement fût capable de se défendre, il lui fallait
-des soldats, par conséquent des enfants, et qu’il était de nécessité
-absolue de posséder un peu moins d’_adorables_ insexuées, émancipées et
-déséquilibrées, et un peu plus de ces stupides ménagères de l’ancien
-temps, de ces misérables esclaves, ces _exécrables_ mères de famille ...
-
-Mais c’était le vieux jeu. _Go ahead!_ Il n’en faut plus, de familles!
-N’en faut plus, de mères, de ménagères ni d’esclaves! Vive la femme
-libre! Vive la femme-homme!
-
- * * * * *
-
-Jeanne de Sambligny avait été une des premières à se lancer sur les
-traces de sa présidente et à recourir aux bons offices du docteur
-Gernandez.
-
-Une fois débarrassée de cette horrible inquiétude, certaine d’avoir
-coupé court, définitivement et radicalement, à toute menace de
-grossesse, elle n’hésita plus à demander aux galantes rencontres les
-suppléments pécuniaires dont elle avait de plus en plus besoin. Hélas!
-c’était toujours, presque toujours, bien peu de profit pour beaucoup de
-honte qu’elle récoltait. Il y avait un tel encombrement sur la place,
-une telle concurrence sur le marché! Elle-même s’en apercevait, en
-était effrayée.
-
-«Mon Dieu! Mon Dieu! Que de femmes à l’affût, guignant l’argent de
-l’homme! Et des femmes bien, des femmes instruites: c’est même surtout
-de celles-là qu’on trouve le plus. Les cuisinières et les maritornes
-réussissent à se caser; les autres, avec leurs mains blanches et leurs
-diplômes ... Ah vrai! les hommes n’ont que l’embarras du choix! Et
-naturellement ces messieurs en profitent: ils nous ont pour rien!»
-
-Pour rien, pour quelques francs, c’était exact. Et encore la majeure
-partie de cette piètre somme passait aux mains du tenancier de l’hôtel
-garni où ces suaves amours s’abritaient.
-
-Il y avait environ dix-huit mois que cet état de choses subsistait, que
-Mmes de Chastaing, de Sambligny et consorts avaient expérimenté par
-elles-mêmes l’étonnante souplesse de main et l’incroyable dextérité du
-docteur Gernandez, dix-huit mois que ce mulâtre praticien exerçait ses
-talents dans le grand monde et le demi-monde, laissant à des confrères
-moins délurés et à de pitoyables matrones la clientèle bourgeoise et
-les quartiers populaires, quand, un beau matin, la foudre tomba dans le
-camp des «Infécondes».
-
-La reine des bréhaignes venait de constater, et sans espoir d’erreur,
-qu’elle était enceinte.
-
-Mais alors? Alors ce cher docteur se serait donc trompé? A moins qu’il
-ne se fût moqué d’elle?
-
-Et deux, trois, quatre, cinq, six, dix, douze, quinze, vingt de
-ces dames firent bientôt la même constatation; sur trois cents et
-quelques sociétaires des «Infécondes» qui s’étaient fait ovariotomiser
-et stériliser par le docteur Gernandez, cent vingt-cinq, presque la
-moitié, se trouvèrent en état de grossesse.
-
-C’était un admirable résultat.
-
-Notre mulâtre, malin comme un singe, avait joué,—c’est le cas de le
-dire—joué par-dessous jambes toutes ces dames. Il avait simulé sur
-elles la fameuse opération, les avait très prudemment endormies, très
-savamment chloroformisées; avait, au moyen du bistouri, tracé sur
-l’ivoire de leurs ventres une incision très superficielle, aussitôt
-recouverte d’un pansement antiseptique, et même enjolivée de points
-de suture; à l’entour, pour donner à la chose une apparence plus
-compliquée et plus imposante, il avait esquissé, avec un crayon de
-nitrate d’argent, l’emplacement de certains organes intérieurs,
-dessiné des hiéroglyphes dont la teinte bistrée ne devait pas tarder à
-s’affaiblir et s’effacer.
-
-Pauvres femmes! Une fois de plus elles avaient été odieusement flouées
-par un de ces gredins d’hommes!
-
-Et le beau et captivant «docteur noir» ne s’en était pas tenu là.
-Non content d’avoir fécondé les illustres flancs de la reine des
-bréhaignes, de l’avoir gratifiée d’un petit moricaud ou d’une
-sémillante petite boule de neige, il avait, le monstre! dépouillé
-par avance ce futur héritier de la succession maternelle; il
-avait,—en quittant la France pour regagner l’Amérique, l’ingrat et le
-scélérat!—allégé l’infortunée Guillemine de toutes ses valeurs, de
-tous ses diamants et bijoux. Rafle complète!
-
- * * * * *
-
-Jeanne de Sambligny se trouvait au nombre des «Infécondes» si
-traîtreusement appelées à savourer bientôt les suprêmes joies de la
-maternité. Elle s’en serait bien passée: il ne lui manquait plus que
-cela!
-
-Congédiée par son mari, au sortir de chez Mme de Saint-Géran, elle
-avait obtenu de lui un sursis pour mettre ses nippes en ordre et
-prendre toutes ses dispositions de départ.
-
-Elle était décidée à continuer ce qu’elle avait, pour son malheur! si
-tardivement commencé, à demander, malgré la dureté des temps et la
-pingrerie des hommes, son gagne-pain à la galanterie. Et puis son mari
-lui ferait bien une pension alimentaire; il lui devait bien cela! Au
-besoin, elle saurait l’y contraindre. Il redoutait les procès, avait
-les esclandres et le tapage en horreur.
-
-«C’est par là que je te tiens! Attends un peu, mon bonhomme!»
-
-Elle s’appliquerait d’ailleurs à sauvegarder soigneusement les
-apparences: officiellement ce serait à l’art qu’elle aurait recours,
-dans des leçons de piano quelle chercherait ses moyens d’existence.
-
-Et voilà qu’au moment d’exécuter ce projet, en dépit du charcutage
-qu’elle croyait effectué et de l’immunité promise et garantie, elle
-sentait un petit être s’agiter en elle.
-
-Un immense désespoir la saisit. Ah! cette inexorable malédiction, cet
-abominable châtiment de la maternité, qui pèse sur toutes les filles
-d’Ève!
-
-Elle ne voyait que deux partis à prendre, deux solutions, entre
-lesquelles son esprit flottait et oscillait sans pouvoir se fixer.
-
-Le suicide d’abord: en finir, comme avait fait sa sœur Corentine, après
-avoir été dévalisée par le juif Sakaël;—en finir avec cette existence,
-qui, au lieu de fêtes, de luxe, de richesses, de tout ce quelle en
-attendait, ne lui avait apporté que déceptions, tristesses, misères et
-dégoûts. Comme il serait bon de quitter tout cela et d’aller dormir
-l’éternel sommeil! Il n’y a que ceux-là d’heureux qui reposent sans
-menace de réveil.
-
-Ou bien essayer de l’avortement? Mais à qui s’adresser, chez quelle
-sage-femme ou quel médicastre aller frapper? Elle sonda le terrain
-autour d’elle, questionna insidieusement une des «Infécondes» avec qui
-elle était en relation.
-
-«Ce n’est pas cette industrie-là qui manque, lui certifia cette amie,
-et, à défaut de ce misérable Gernandez ... Vous savez ce qu’il a eu
-l’aplomb de répondre, avant de se sauver comme un voleur qu’il est, à
-Mme Korabieff ... Vous vous souvenez? cette grande Russe, intime de Mme
-de Chastaing?
-
-—Je la connais.
-
-—Elle était allée le consulter, ou plutôt lui reprocher l’inefficacité
-de ... de son traitement, espérant qu’il pourrait remédier ...
-
-—Elle est donc enceinte?
-
-—Il paraît. Et ce joli monsieur, qui avait déjà combiné son
-coup et résolu sa fuite, lui a répondu qu’il l’avait fort bien
-opérée:—«Comment osez-vous en douter, madame!»—mais que l’opération
-ne pouvait être efficace qu’à une condition.
-
-—Laquelle donc?
-
-—A la condition de «ne pas voir d’hommes». C’est ce qu’il m’a dit en
-propres termes à moi-même ...
-
-—Comment! Vous aussi?
-
-—Non ... Je veux dire ... Je craignais! Une simple peur! Un retard ...
-Oui, il m’a riposté pareillement, et de quel ton dégagé et narquois:
-«Mais il ne fallait pas voir d’hommes, madame! Il ne fallait pas voir
-d’hommes! C’est le plus sûr moyen ...»
-
-—Le misérable! Il se raille de nous par-dessus le marché!
-
-—Alors vous?...
-
-—Non, c’est comme vous ... Un retard ... une simple crainte, mais qui
-s’est vite dissipée.
-
-—Ah! tant mieux!
-
-—Cependant si ... si ces craintes revenaient, par hasard? demanda
-Jeanne. Vous avez quelqu’un?...
-
-—Quelqu’un?
-
-—Oui, pour faire passer ...
-
-—Ah! très bien! Mais oui, j’ai quelqu’un, plusieurs quelqu’un! Je vous
-indiquerai très volontiers ... Nous irons ensemble, si vous voulez?
-
-—De grand cœur!»
-
-Jeanne de Sambligny n’eut pas le loisir de mener à bonne fin cet
-auguste projet. Soit que les incertitudes, les transes et tourments
-qu’elle éprouvait, la terrible crise qu’elle traversait, eût altéré sa
-santé, soit qu’elle se fût livrée à de soudaines et excédantes marches,
-à des fatigues de toutes sortes, et eût commencé à exercer sur elle
-certaines manœuvres abortives, elle tomba malade, en proie à une fièvre
-intense. Une fausse couche survint brusquement peu de jours après, puis
-une péritonite se déclara.
-
-«Je te le disais bien, ma pauvre chatte, murmura un soir en aparté
-Armand de Sambligny devant le lit de sa femme, je te le disais bien que
-ce n’était pas du tout la même chose, qu’il n’y avait entre nous aucune
-espèce d’égalité ni de comparaison ... Tu meurs d’être allée faire
-l’amour je ne sais où, tandis que moi ... Tu vois? Je ne m’en porte pas
-plus mal.»
-
-Ainsi, il n’eut pas la peine de mettre sa menace à exécution et
-d’envoyer promener sa femme: il se trouva débarrassé d’elle un beau
-soir, et put, sinon s’écrier à voix retentissante et joyeuse, du moins
-soupirer discrètement:
-
-«Enfin, veuf!»
-
-
-
-
-XII
-
-
-Toute une partie de la rue Vaneau, la partie voisine de la rue de
-Sèvres, était en émoi. Une foule considérable, les yeux en l’air,
-braqués sur le sommet de la maison où demeuraient Katia Mordasz,
-l’horloger Jean Louis, Mmes Birot et Margotin, avait envahi le trottoir
-opposé à cette maison, remplissait même la moitié de la chaussée, et
-s’étendait jusqu’à la rue de Sèvres.
-
-Des cris d’effroi ou d’impérieux avertissements, mêlés à des éclats de
-rire, à des appels goguenards et de brusques sifflements, jaillissaient
-à tout instant de cette multitude et à travers ce brouhaha.
-
-«Ah! la malheureuse!
-
-—Elle va glisser!
-
-—Eh! la Birotte!
-
-—Mais non, elle ne tombera pas, elle y est habituée! N’ayez donc pas
-peur!
-
-—Elle me fait mal!
-
-—Moi aussi!
-
-—Ah! ma chère! J’en ai les sangs tournés!
-
-—Ne regardons plus!
-
-—Je ne peux pas voir ces choses-là!
-
-—Alors, qué qu’vous fichez ici? On ne vous y retient pas!
-
-—Ohé! Ohé! La Birotte!
-
-—Psst! Psst! Ne te sauve pas si loin!
-
-—Descendra!
-
-—Descendra pas!
-
-—Des-cen-dra! Des-cen-dra! Des-cen-dra!»
-
-C’était Mme Birot, la mère d’Octavie, qui, plus ivre que jamais,
-s’était avisée de grimper sur le toit de sa mansarde, soi-disant pour y
-étendre du linge, et n’en voulait plus déguerpir.
-
-On était allé chercher d’abord les agents de police, puis une escouade
-de pompiers, afin de lui donner la chasse; mais elle avait fait la
-nique et toutes sortes de singeries à ces braves gens, et n’avait pas
-manqué surtout de leur trousser ses jupes et montrer ce qu’il y avait
-dessous.
-
-«La pièce curieuse! On ne paye rien pour la voir! Entrée libre! avait
-d’en bas glapi un loustic. Ah! la sacrée Birotte!»
-
-Et elle avait gagné un pignon, dont on ne pouvait la déloger sans péril
-pour elle et ses poursuivants, et continuait de là ses gestes, grimaces
-et invectives, ses outrages de toutes sortes à la pudeur, aussi bien
-qu’aux représentants de la loi et de la force publique.
-
-«Venez-y donc! clamait-elle. Bin comment, vous renâclez? Vous m’
-lâchez? O les coïons, qui s’ laissent faire le poil par une femme?
-Je m’ fous de vous, vous savez, tas d’ mufles! Je m’en fous et m’en
-contrefous!»
-
-Le commissaire de police ne décolérait pas.
-
-«Il faut en finir, nom d’un chien! C’est stupide! Cette mâtine-là!
-Ameuter ainsi tout un quartier! Nous ne pouvons pas rester là jusqu’à
-demain!
-
-—Quoi? Qué qu’ tu jaspines, toi? Qué qui te demande quéque chose?
-répliqua l’ivrognesse. Tu n’as qu’à t’en aller, si t’es pas bien. Pas
-moi qui t’ai prié d’ venir!»
-
-En ce moment, comme le commissaire était perché au sommet d’une échelle
-engagée dans l’ouverture d’un vasistas donnant accès sur le toit, il se
-sentit tirer par les pans de sa redingote.
-
-Un homme à cheveux roux, l’air guilleret et bon enfant, vêtu d’un
-veston élimé et taché, se tenait au pied de l’échelle.
-
-«M’sieu ... m’sieu l’ commissaire!... C’est moi l’ concierge ... V’là
-que j’ rentre de l’atelier ... J’ suis dans la reliure ... Ma femme
-vient de m’ conter c’ qui s’ passe ...
-
-—Eh bien?
-
-—Voulez-vous que j’essaye de la faire descendre, c’te sorcière-là?
-Elle me connaît ...
-
-—Ah! je ne demande pas mieux! Et si vous réussissez, saperlipopette!
-je vous voterai des remerciements! Voilà deux heures que ça dure, cette
-comédie!
-
-—Faudrait qu’il n’y eût que moi avec elle, pour ne pas lui fourrer l’
-trac, qu’elle ne s’ méfie de rien, reprit le concierge. Si vous disiez
-à vos agents et aux pompiers de la laisser?
-
-—Ah! pour ce qu’ils font là-haut!» soupira le commissaire en haussant
-les épaules.
-
-Dès qu’il n’y eut plus personne sur le toit que la mère Birotte,
-toujours juchée à califourchon sur son pignon, le concierge grimpa à
-l’échelle, et, passant la tête par le vasistas, interpella allègrement
-sa locataire.
-
-«Bin, m’ame Birotte, qué qu’ nous faisons donc là? C’est donc qu’ nous
-avons envie d’attraper c’te nuit des rhumatismes?
-
-—Ta gueule, fourneau!
-
-—O m’ame Birotte! Moi qui suis poli avec vous!
-
-—A l’ours! A Chaillot, sale pipelet!
-
-—Voyons, m’ame Birotte! Voyons!... Vous n’êtes vraiment pas aimable!
-Et dire que je vous cherche depuis trois quarts d’heure pour vous faire
-goûter du nanan! Vous savez bin, ce vieux marc de Bourgogne que vous
-trouvez si bon? J’en ai reçu un petit baril ...
-
-—Ah! ce cher père Ricouard! Ah! c’est pour ça!... Que n’ parlais-tu
-plus tôt! T’ n’avais qu’à causer, portier d’ mon cœur!
-
-—Fallait m’en laisser le temps!
-
-—Alors comme ça tu payes un verre?
-
-—Deux, si ça vous convient, m’ame Birotte.
-
-—J’ crois bin, qu’ ça me ... Je n’ me fais jamais prier, quand il
-s’agit ... s’agit d’ licher! Attends ... me v’là! v’là que j’ m’amène
-... Il arrive! Il arrive!»
-
-Tout en piaillant de la sorte, la soûlarde avait quitté son perchoir et
-s’avançait en titubant sur la pente du toit.
-
-«Donnez-moi la main! Vous allez glisser! dit le concierge.
-
-—Pas d’ danger! Pour que j’ glisse, faudrait du verglas, et c’est pas
-à c’te saison ... Qué chaleur! Ouf! Oh là là! Ça fait soif, hein donc,
-mon vieux pipelet?
-
-—Oui ... Dépêchez-vous!
-
-—Tu m’ croyais p’t-êt’ popoche, toi aussi? Eh bien, non, là! Je n’
-suis pas, pas du tout ...
-
-—Dépêchons-nous donc, m’ame Birotte! Si vous n’avez pas soif, c’est
-moi qui ...
-
-—Ah! c’est toi! c’est toi, ma vieille branche!...»
-
-Le pied lui manqua, et elle allait rouler jusqu’au chéneau, et de là
-rebondir dans la rue, lorsque le sieur Ricouard la saisit par ses jupes
-et l’attira vivement à lui.
-
-En un tour de main, elle se trouva au bas de l’échelle.
-
-La «comédie», qui agaçait et enrageait depuis deux heures M. le
-commissaire, était terminée.
-
-Pendant ce temps, le petit horloger du rez-de-chaussée, le père
-Jean-Louis, discourait avec la fruitière d’en face, et ne tarissait pas
-d’indignation.
-
-«Tous les jours des scandales comme ça, madame Paquin! Voyez, voyez
-tout ce monde, tous ces badauds! Et si elle allait leur tomber sur la
-tête! Ah misère! Autrefois, dans mon jeune temps, les femmes soûles,
-on ne connaissait pas ça!
-
-—C’est vrai, interrompit Mme Paquin. De mon temps non plus on n’en
-voyait pas.
-
-—A présent ça foisonne! Dans tous les quartiers populaires, à Grenelle
-comme à Belleville, à La Villette, à Saint-Ouen, on ne rencontre que
-cela: des femmes chez les mastroquets, des femmes attablées ou debout
-devant le zinc, avec leurs gosses. C’est le progrès, l’Émancipation!
-Ces dames veulent faire comme les hommes!
-
-—Plutôt que d’empêcher les hommes ...
-
-—Eh oui! C’est cela qu’il aurait fallu! Au lieu de donner ou laisser
-prendre aux femmes les vices que nous avons, il aurait mieux valu
-travailler à nous guérir ...
-
-—Paraît que c’est comme à Londres, où il y a encore plus d’ivrognesses
-que d’ivrognes.
-
-—C’est ce qu’on raconte, en effet, madame Paquin. Je n’y suis pas allé
-voir ...
-
-—Moi non plus.
-
-— ... mais je doute qu’il y en ait là-bas plus qu’ici, des
-ivrognesses, par la bonne raison que ça augmente tous les jours chez
-nous, cette plaie-là! Les femmes d’aujourd’hui, les ouvrières et femmes
-du peuple, sans compter les autres, vous sirotent l’absinthe et le
-vermouth, l’eau-de-vie et le tord-boyaux, le schnick et le schnaps,
-comme celles d’autrefois vous auraient lampé de la fleur d’oranger.
-C’est tantôt avec leurs maris ... ou leurs _hommes_ qu’elles se piquent
-le nez, tantôt avec leur progéniture. J’en voyais une, l’autre jour,
-la grosse blanchisseuse de la rue Oudinot ...
-
-—Mme Bourdillon, celle qui a mis le feu à son lit, après l’avoir
-arrosé de pétrole, et qui s’écriait si drôlement: «Je veux mourir comme
-Jeanne d’Arc! mourir sur mon bûcher!»
-
-—C’est ça même! Pauvre Jeanne d’Arc! Oui, c’est la femme Bourdillon.
-Elle buvait un verre de rhum chez le charbonnier, un grand verre, dans
-lequel elle faisait tremper une croûte de pain pour son moutard, un
-môme de trois ans, et elle lui donnait cette croûte à manger, comme
-elle eût fait d’une mouillette sortant d’un œuf à la coque.
-
-—Pas étonnant que sa petite fille ait des attaques d’épilepsie, si
-elle a suivi le même régime! On a dû la conduire à l’hospice ...
-
-—Et qui paye tous ces frais de maladie, qui soigne et entretient
-cette multitude d’alcooliques qui encombrent nos hôpitaux? C’est nous,
-madame Paquin, c’est nous qui casquons, c’est notre argent qui valse.
-Voilà ce qu’on oublie. Mais il ne faut pas gêner le commerce de MM. les
-marchands de vin, ah mais non! Il n’y en a pas encore assez; il faut
-les encourager, les stimuler ... D’abord ça rapporte gros au Trésor,
-puis ce sont eux qui soutiennent nos hommes d’État; c’est chez eux que
-se font nos députés, nos conseillers municipaux et généraux, tout le
-tremblement! Alors, vous comprenez bien, on leur doit des égards en
-échange. Tout ce monde-là se donne la main, s’entend comme larrons en
-foire. Aide-moi, je t’aiderai!
-
-—Il y en a cependant à chaque porte, de ces empoisonneurs, et plutôt
-deux qu’un.
-
-—Et vous en voyez tous les jours surgir de nouveaux. C’est comme
-une marée qui monte ... Ça va de pair avec nos députés, tenez! Avoir
-600 députés! Avec les sénateurs, ça fait 900 représentants! 900!...
-Comment voulez-vous que ces gens-là se mettent d’accord? Et à quoi cela
-sert-il, bon Dieu, qu’ils soient si nombreux? A quoi?... Ah! voilà
-le malheur, madame Paquin; tout le monde aujourd’hui veut gouverner
-la France! Rien que des politiciens et des marchands de vin! Tout le
-monde,—et surtout les moins préparés, les plus inexpérimentés, les
-plus incompétents, les plus ignares,—tout le monde a son plan de
-gouvernement, tout le monde aspire à tenir la queue de la poêle! Ah là
-là, mon Dieu! Ça me rappelle le siège, tenez, madame Paquin, l’hiver
-de 70. Je revois encore un malheureux petit bossu, tailleur d’habits,
-convaincu mordicus que lui seul pouvait sauver le pays, clabaudant sans
-cesse que tous nos ministres et gouvernants, à commencer par Gambetta,
-et tous nos généraux, y compris Faidherbe et Chanzy, n’étaient que
-des moules, des moules, pas autre chose! «Ah! si c’était moi! Ah! nom
-d’un chien! Nous aurions déjà fait la trouée, opéré notre jonction
-avec l’armée de la Loire! Ah oui! Et que ça ne traînerait pas,
-tonnerre de Brest!—Mais comment? comment? lui demandait-on.—J’ai
-mon plan, et qui vaut mieux que celui de Trochu, allez!» On finit par
-le conduire à la place et l’interroger. Son plan, savez-vous en quoi
-il consistait, madame Paquin? A supprimer les fusils et les remplacer
-par des arbalètes! «Avec une bonne compagnie d’arbalétriers, je me
-charge de traverser les lignes allemandes! Je garantis de faire la
-trouée!» s’écriait-il. Eh bien, voilà! Nous avons une foultitude de
-tailleurs comme ça, et de cordonniers, de chapeliers, de serruriers, de
-menuisiers, d’épiciers, de charcutiers, de pharmaciens, de vétérinaires
-... et d’horlogers aussi! Car qu’est-ce que je fais en ce moment même?
-ajouta en riant le petit père Jean-Louis. Vous voyez comme cette
-maladie est contagieuse, madame Paquin? Voilà que je me mêle aussi de
-discuter et de critiquer, de prôner mon ours ... Comme s’il n’y en
-avait pas assez d’autres, pas assez sans moi! Mais c’est qu’on ne peut
-pas se retenir, quand on voit ce que l’on voit!
-
-—Ah oui, m’sieu Jean-Louis, quand on voit ... Ah Seigneur! Ainsi la
-petite Birotte, Tavie Birotte? N’est-ce pas dégoûtant, plus ignoble
-encore que la mère?
-
-—J’y pensais. Quelle famille!
-
-—Oui, quelle famille!
-
-—Si encore ce n’étaient là que des exceptions, des faits ne se
-produisant que très rarement, par accident, on comprendrait! Mais
-pas du tout! C’est tous les jours et par centaines que de pareilles
-ignominies se commettent. Il suffit d’ouvrir un journal ...
-
-—Sans compter ce que les journaux ignorent ou ne peuvent pas dire,
-observa judicieusement la fruitière. On se plaint souvent qu’il n’y a
-plus d’enfants, m’sieu Jean-Louis; eh bien, je crois de plus en plus
-que c’est la pure vérité.
-
-—Plus de famille surtout, madame Paquin: voilà ce qu’il y a de pis. On
-a touché à cette base de la société, en élevant les jeunes filles pour
-en faire autre chose que des ménagères, des épouses et des mères; si
-bien qu’on se marie de moins en moins en France, qu’on y fait de moins
-en moins d’enfants. Ajoutez à cela les insanités du suffrage universel
-et la liberté illimitée de la presse,—le droit de traiter tous les
-jours publiquement, surtout devant le public le moins préparé, le plus
-naïf, le plus gobeur et le plus exalté, le chef de l’État de vieille
-canaille:—«Le sinistre gredin qui préside aux destinées de la France»,
-comme ne manque jamais de l’écrire ce journal, tenez!
-
-—C’est cela qui honore et relève un pays!
-
-— ... De qualifier tous nos généraux, à tour de rôle, de ramollots
-ou de traîtres, afin sans doute de donner du courage à nos soldats;
-de déclarer et certifier que tous nos ministres et tous nos hommes
-en place, sans exception aucune, ne sont qu’un ramas de filous, de
-fripouilles ...
-
-—Ou encore d’aller annoncer que la peste vient d’éclater dans Paris et
-que les boulevards sont jonchés de cadavres!
-
-—Ah oui! C’est une gazette de dames qui s’est amusée à lancer ce
-canard ...
-
-—Drôle d’amusement!
-
-—Au lieu de soigner ses menus, de publier de bonnes recettes
-de cuisine ... Ah! vous pouvez conclure, madame Paquin, que nous
-sommes couchés dans de jolis draps, que nous sommes ce qu’on appelle
-«complets», ma pauvre madame Paquin!»
-
-L’allusion que nos deux interlocuteurs venaient de faire à Octavie
-Birot, peu chaste fille d’une mère sans pudeur et toujours démesurément
-altérée, avait trait à une récente escapade de la chère enfant. Et
-quelle escapade!
-
-Tavie s’étant aperçue un matin qu’elle ne jouissait pas chez elle
-d’assez d’indépendance, et que sa maman biberonne se permettait trop
-fréquemment de la contrôler et de la sermonner, de la quereller et de
-la talocher, résolut de brûler la politesse à «cette vieille tourte»:
-c’était le respectueux petit nom qu’elle se plaisait à décerner à son
-auguste mère. Mais Tavie n’entendait pas partir seule, et elle persuada
-sans trop de difficulté à son petit ami Zuzules, Jules Margotin, qu’il
-était de son devoir de la suivre.
-
-«Mais où irons-nous? lui objecta le gamin, qui, comme elle, n’avait pas
-plus de treize ans et demi.
-
-—T’inquiète pas!
-
-—Et pour boulotter?
-
-—T’inquiète pas, que j’ te dis!»
-
-Avant de déguerpir, on eut soin, des deux côtés, bien entendu, de faire
-main basse sur les quelques sous qu’on put trouver à la maison et les
-quelques nippes ou objets ayant un semblant de valeur. Ainsi lestés,
-nos tourtereaux s’enfuirent à tire-d’aile au fond de Vaugirard, et
-se nichèrent dans une misérable cahute, jouxte un terrain vague. On
-demeurait là toute la journée à roucouler, paresser, godailler et
-ripailler; puis, le soir venu, Tavie s’en allait rôder du côté de la
-gare Saint-Lazare.
-
-Mme Birot ne s’inquiéta pas plus du départ de sa fille que si celle-ci
-n’eût jamais existé; elle ne prit même pas ce prétexte à consolation
-pour doubler ses rations d’absinthe ou ses doses de _mêlé-cass_.
-
-Quant à Mme Margotin, qui cultivait aussi et avec zèle tous les
-composés ordinaires de l’alcool, elle s’avisa, une après-midi, à
-la suite d’une surabondante absorption de petites gouttes, d’aller
-troubler le ménage de son fils, et tenter de faire réintégrer à M.
-Zuzules le domicile familial. Elle se disait que ce précieux fils
-allait atteindre l’âge où il pourrait rapporter un peu d’argent au
-logis, et que c’était véritablement désastreux de penser qu’elle n’en
-profiterait pas, que ce serait ce petit souillon de Tavie ...
-
-«La gueuse! Ah! si j’te tenais!»
-
-La veille même, l’indiscrétion d’une voisine lui avait révélé le gîte
-des amoureux.
-
-«J’ m’en vais aller t’les secouer, attends un peu! J’ m’en vais t’la
-moucher, c’te morveuse!»
-
-Et la voilà qui s’achemine vers l’orde bicoque où se terraient ces deux
-chérubins,—Paul et Virginie nouveau modèle. Mal lui en prit.
-
-Aux premiers mots, dès qu’elle fit mine de porter la main sur ladite
-morveuse, Zuzules, le brave gosselin, qui n’entendait pas qu’on touchât
-à sa femme, assena sur la tête de sa mère un coup terrible, lui brisa
-sur le chignon une bouteille pleine.
-
-Tavie, pour ne pas demeurer en reste avec son homme, s’arma d’un
-couteau et menaça «c’t’ espèce de poivrotte» de lui faire son affaire.
-
-«Tu veux donc que j’ te crève! criait-elle. Fous-la par terre, Jules!
-Tire-la par les arpions! C’te saleté-là! Si, chaque fois qu’elle est
-mûre, faut qu’elle vienne nous enquiquiner! Ah bin non, alors! Est-ce
-que j’ vais voir avec qui tu couches, moi?»
-
-A demi assommée, inondée de sang, la poivrotte s’affala de tout son
-long dans un coin de cette tanière, tandis que Paul et Virginie
-gagnaient le large et s’en allaient abriter leurs tendresses du côté de
-Charonne.
-
-«T’inquiète pas, Zuzules! J’ trouverai toujours à turbiner!»
-
-Chers anges! Blancs agneaux du bon Dieu!
-
-«Ce qu’il y a de terrible, voyez-vous, madame Paquin, disait à la
-fruitière l’horloger Jean-Louis, lorsque Mme Margotin, de retour chez
-elle, se mit à raconter à son entourage l’enthousiaste accueil qu’elle
-avait reçu de son fils et de sa pseudo-bru et à déblatérer partout
-contre eux,—ce qu’il y a de terrible, c’est que ce sont toujours les
-pauvres gosses qui pâtissent de l’inconduite des parents, eux qui
-paient les pots cassés et les frais de la fête. Il est certain que si
-la mère Birotte ne se piquait pas le nez et avait pu rester en ménage
-avec quelqu’un ... Elle ne sait même pas exactement quel est le père de
-son gamin, son dernier! Non, ma foi, elle nous l’a déclaré elle-même!
-
-—Elle était encore soûle comme une tique quand elle l’a fait!
-
-—Elle était dans son état habituel, repartit l’horloger. Naturellement
-ce gamin reçoit plus de torgnoles que de caresses, absolument comme sa
-sœur Tavie: aussi fera-t-il comme elle. Le jour où il se sentira assez
-fort pour riposter, il ripostera, allez donc! et lorsqu’il trouvera
-l’occasion de décamper, il s’empressera d’en profiter,—toujours comme
-cette diablesse de Tavie.
-
-—Qui n’aurait peut-être pas été plus mauvaise qu’une autre, si elle
-avait eu une vraie mère.
-
-—Malheureusement!... Et remarquez, poursuivit M. Jean-Louis,
-remarquez, madame Paquin, combien les mauvaises mères deviennent de
-plus en plus nombreuses, combien les «enfants martyrs» augmentent! On
-ne voit pour ainsi dire que cela dans les journaux!
-
-—C’est vrai, à tout moment ... On croirait que les femmes d’à présent
-ne savent plus ce que c’est que d’être mères, qu’elles ne sont plus
-faites pour cela.
-
-—Eh! eh! madame Paquin, ce que vous énoncez là est peut-être plus vrai
-que vous ne le supposez! Le ménage, la famille, la maternité, tout cela
-se tient. On ne veut plus de ménagères, et l’on n’a plus de mères, ou
-l’on a de mauvaises mères, trop de mauvaises mères!
-
-—Des «enfants martyrs», en effet, comme vous dites, on ne voit que ça!
-Il ne se passe pas de jour ... On en arrivera à être obligé de faire
-élever ces pauvres gosses par l’État.
-
-—Ils n’en seraient très souvent que mieux élevés.
-
-—Et sûrement que moins maltraités, moins brutalisés. Et puis ils
-n’auraient point constamment sous les yeux tant de vilains exemples.
-
-—C’est ce que dit Mlle Mordasz. Il paraît que dans ce qu’on appelle
-l’antiquité, chez les Spartiates, on élevait les enfants de cette
-façon, et qu’on s’en trouvait très bien. Moi, je ne suis pas savant
-comme Mlle Mordasz, mais cette idée-là me chiffonne.
-
-—Moi aussi, m’sieu Jean-Louis. Et si jadis on avait voulu me prendre
-mes deux garçons ... Ah! mais non! Ah mais non!
-
-—Oh! vous, madame Paquin, vous êtes une femme de l’ancien temps!
-Aujourd’hui, les enfants, ça gêne: moins on en a, mieux ça vaut; et
-quand on n’en a pas du tout, c’est l’idéal, le paradis! Voyez ces dames
-qui demeurent au fond de la cour, ces employées ...
-
-—Les deux bicyclistes?
-
-—Oui, et puis l’autre, la grande maigre nouvellement emménagée ...
-Elles ont beau accoucher, vous ne leur voyez jamais de bébés!
-
-—Et celles de l’entre-sol, repartit Mme Paquin, les deux petites
-brunes, des bicyclistes enragées aussi, celles-là; et la grosse
-blonde du troisième; et les couturières d’en face, les dames Drion et
-Laurency, et tant et tant d’autres autour de nous ... pas d’enfants!
-jamais de grossesses!
-
-—Si, par hasard, le fait se produit, comme c’est le cas de ces dames
-du fond de la cour, on expédie le moutard en province, en Bretagne, en
-Bourgogne ou en Picardie, n’importe où; et, pourvu que ça crève là-bas
-...
-
-—Hélas!
-
-—Que voulez-vous qu’elles en fassent, de leurs bébés? Elles ne peuvent
-pas les emmener avec elles à leur bureau ou à leur magasin, n’est-ce
-pas? Alors, il faut bien s’en débarrasser ... n’y a pas à tortiller,
-ni faire la bouche en cœur! Voyez-vous, madame Paquin, le mieux qui
-puisse leur advenir, à ces pauvres poupons,—après avoir eu la bonne
-idée de ne pas naître, c’est d’avoir celle de trousser leurs quilles et
-décamper le plus promptement possible. Avez-vous remarqué que l’Église,
-au lieu de se désoler de la mort des enfants et de chanter sur eux
-le _De Profundis_, s’en réjouit, au contraire, et entonne à leur
-sujet un hymne de louange au Seigneur,—_Laudate, pueri, Dominum_? On
-m’expliquait cela dernièrement.
-
-—C’est parce qu’ils vont au ciel tout droit, et prennent place parmi
-les anges.
-
-—Il leur suffit de quitter la terre ... Croyez-vous, par exemple, que
-la petite Benneckert n’est pas plus heureuse?
-
-—La pauvre chérie! Se tuer, à dix ans!
-
-—A dix ans! Convenez, madame Paquin, que ce n’est pas à cet âge-là
-qu’on recourait jadis au suicide! Maintenant, avec de tels parents,
-on comprend qu’il n’y ait plus d’enfants, comme vous le disiez tout
-à l’heure, on comprend cela. Et, pour la vie qui l’attendait, cette
-petite ...
-
-—Ah ma foi!»
-
-C’était de la «Petite Sans Cœur» qu’il s’agissait, de cette malheureuse
-fillette, dont la mère, pianiste éminente, mais professeur sans élève,
-s’était mise, dès le lendemain de son veuvage, à trafiquer de ses
-charmes. Car, ainsi qu’elle l’avait un jour fort pertinemment expliqué
-au commissaire de police du quartier:
-
-«Que voulez-vous que fasse une femme seule, sans fortune, accoutumée à
-avoir sa domestique?
-
-—Oh! je ne veux rien! avait aussitôt modestement protesté le
-magistrat. Je constate seulement de plus en plus que toutes les femmes
-de votre condition, si dénuées de fortune qu’elles soient, ne peuvent
-se passer de domestique: à toutes, il leur faut leur bonne!
-
-—Mais, monsieur, je n’ai pas été élevée à récurer la vaisselle ni à me
-gâter les mains dans toutes ces basses besognes.
-
-—Je sais: vous suiviez, m’avez-vous dit naguère, les cours du
-Conservatoire, et vous vous destiniez au grand art. Veuve après
-quelques années de mariage, vous vous êtes lancée dans la galanterie,
-ce qui est une besogne bien plus relevée ...
-
-—Mais, monsieur, encore une fois, que vouliez-vous?...
-
-—Ce n’est pas un reproche, madame: vous-même l’avez déclaré, et je me
-borne à répéter vos paroles.
-
-—Que pouvais-je faire? Si j’avais trouvé des leçons, ou bien si
-j’avais pu entrer dans un bureau, une administration! Mais les hommes
-ont envahi toutes les carrières; on se plaint partout qu’il y a trop de
-candidats,—à plus forte raison de candidates! Les places qu’on veut
-bien nous concéder, ce sont des places infimes, dérisoires, des places
-de sept ou huit cents francs par an,—et pas les ressources que possède
-une servante, pas de sou du franc, pas d’anse de panier à faire sauter.
-Alors? Il me répugne de me laisser exploiter, je ne vous le cache pas;
-je ne trouve rien de plus ridicule et de plus stupide: j’aime mieux ...
-
-—Exploiter moi-même?
-
-—Exploiter les hommes, tirer d’eux tout ce que je peux, oui, monsieur!
-
-—Vous ne me semblez pas pouvoir beaucoup, permettez-moi de vous le
-dire. Ce commerce-là, comme bien d’autres, va mal; il y a encombrement,
-il y a pléthore.
-
-—Enfin je n’avais pas à choisir!
-
-—Et vous gardez toujours votre fille avec vous?
-
-—Si je pouvais la placer quelque part ...
-
-—Ce serait préférable pour vous, et préférable pour elle surtout,
-ainsi que nous l’avons déjà remarqué lors de la première plainte que
-j’ai reçue à votre sujet. Vous avez eu beau déménager: les mêmes
-accusations se reproduisent.
-
-—C’est mon ancienne concierge, monsieur le commissaire, la concierge
-de la rue Vaneau, qui est venue trouver celle de la maison que j’habite
-actuellement ...
-
-—Rue de Sèvres?
-
-—Oui, monsieur ... et lui a débité sur mon compte un tas d’histoires!
-
-—Non, permettez! C’est toujours la même, d’histoire, toujours les
-brutalités que vous exercez sur votre fille, et toujours vos excès de
-boisson: nous ne sortons pas de là.
-
-—Mes excès!
-
-—Vos excès, oui. Trop de verres d’absinthe ...
-
-—Oh!
-
-—Et trop de dureté et de violences à l’égard de votre enfant.
-
-—S’il est permis! Y a-t-il au monde un outrage plus sanglant pour une
-mère?...
-
-—Je ne le pense pas.
-
-—L’amour maternel n’est-il pas inné dans le cœur de la femme?
-
-—Heu! heu!
-
-—Comment, vous niez? Mais, monsieur, le cœur d’une mère est le
-chef-d’œuvre de la nature!
-
-—Dans les livres, c’est possible, madame; mais la réalité comporte
-malheureusement tant et tant d’exceptions! Il ne se passe pas de jour,
-vous le savez vous-même et ne pouvez le contester, que des quantités
-de nouveau-nés ne soient étouffés et dépecés par leurs tendres
-petites mamans, jetés dans les latrines, enterrés sous du fumier,
-ou généreusement distribués aux pourceaux. Suppressions ou abandons
-d’enfants, tortures et assassinats d’enfants,—assassinats souvent par
-voies détournées et à petit feu, nous ne voyons que cela de plus en
-plus! Vous, madame, on vous reproche de ne pas donner à manger à votre
-fille: c’est par inanition que vous voudriez ...
-
-—C’est abominable ce que vous dites là!
-
-—Ce qui est bien plus abominable, c’est de le faire. Tandis que vous
-n’avez jamais une caresse pour votre fille, vous êtes, paraît-il, aux
-petits soins pour votre chien ...
-
-—Peut-on entendre pareilles infamies!
-
-— ... Un petit chien que vous avez depuis peu de temps. Lorsque vous
-décampez de chez vous et restez des jours et des nuits sans rentrer,
-vous prenez la précaution d’emmener votre chien ...
-
-—Pour qu’il n’aboie pas: ses cris gênent les voisins.
-
-—Mais votre enfant, vous la laissez, vous ne vous en souciez point.
-Elle ne crie pas, elle ne gêne pas, elle! On l’a vue manger dans
-l’écuelle du chien, dévorer la pâtée du chien ...
-
-—Comment, monsieur le commissaire, comment pouvez-vous admettre de
-telles bourdes?
-
-—J’en admets et j’en constate bien d’autres tous les jours. Je
-voudrais vous débarrasser de votre fille, car elle vous embarrasse,
-voilà la vérité.
-
-—Je ne vous dissimule pas que c’est un lourd fardeau pour moi, et que
-si vous réussissiez ...
-
-—Quelle joie, hein? Comme votre cœur de mère, chef-d’œuvre de la
-nature, au lieu de se briser de douleur à cette séparation, bondirait
-d’allégresse! Ce n’est cependant pas pour vous, c’est uniquement pour
-cette malheureuse fillette que j’ai fait des démarches. Patientez donc
-un peu: vous boirez après!
-
-—Mais, monsieur ...
-
-—Et ne la maltraitez pas,—même pour la corriger de ses mauvaises
-habitudes: car elle en a toujours, de mauvaises habitudes, cette chère
-petite, c’est immanquable!
-
-Vous vous moquez, monsieur; vous ne croyez pas dire si vrai, et
-cependant! Je ne sais où cette gamine est allée chercher ses vices ...
-
-—Peut-être pas bien loin, murmura le commissaire.
-
-—Elle est corrompue jusqu’aux moelles!
-
-—Naturellement! Tout naturellement! Enfin, madame, je vous y exhorte
-encore, faites attention! Un peu de patience!»
-
-Hélas! Il faut croire que la patience, pas plus que la douceur et la
-sobriété, n’était la vertu dominante de Mme Benneckert, car huit jours
-après, pas plus tard, on ramassait le cadavre de la Petite Sans Cœur
-dans la cour de la rue de Sèvres, où la mère et la fille étaient venues
-s’installer à un quatrième étage, en quittant la rue Vaneau.
-
-Une nuit, lasse de se morfondre dans son glacial abandon, lasse d’avoir
-faim, faim de pain, de soleil et de tendresse, lasse de souffrir, de
-s’étioler, de mourir de mort lente, et ayant déjà sans doute, à dix
-ans, l’exacte perception de l’avenir qui la guettait et auquel elle
-n’échapperait point, la pauvre fillette ouvrit la fenêtre et s’élança.
-
-Les voisins ne manquèrent pas d’accuser la mère d’avoir, par ses
-violences et sévices, provoqué ce désespoir et indirectement causé
-cette mort. Mais l’expertise médicale réduisit à néant ces accusations.
-Le corps de l’enfant portait bien des traces de coups: n’avait-il pas
-fallu essayer de combattre ses instincts pervers, de la corriger de
-ses «mauvaises habitudes»? Ces coups néanmoins avaient été insuffisants
-pour altérer sa santé; les marques laissées par eux étaient peu
-apparentes et ne pouvaient motiver la mise en arrestation de la mère.
-Ce qui n’empêchait pas que la pauvre petite, avant de se briser le
-crâne sur le pavé de la cour, était déjà aux trois quarts morte, morte
-de privations et de consomption, morte de faim. Sa mère ne l’avait
-pas tuée, oh non, certes! elle l’avait simplement empêchée de vivre.
-Et la petite martyre avait décidé d’abréger son supplice, de s’enfuir
-de cette terre maudite: elle s’en était allée, selon la remarque du
-chroniqueur Jean de Nivelle, «parce qu’elle ne pouvait plus y tenir, ne
-pouvait plus rester».
-
-Seul, le petit chien dont elle dérobait la pâtée et léchait et
-nettoyait l’écuelle, loin de lui garder rancune de ces trop fréquents
-larcins, s’attrista de ne plus retrouver, à son retour, cette aimante
-et caressante compagne de jeu, et il la réclama, la chercha de droite
-et de gauche, sous tous les meubles, en geignant et glapissant.
-
-Heureuse Petite Sans Cœur!
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Une vieille légende raconte que deux époux appartenant à une des
-paroisses du diocèse de Poitiers, entreprirent de se rendre en
-pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, mais qu’arrivés à Limoges,
-la femme tomba malade et mourut. Seul pour achever la route, le cœur
-brisé, l’époux n’en accomplit pas moins son vœu; puis il revint sur
-ses pas et alla expirer de douleur au lieu même où il avait perdu sa
-compagne. Lorsqu’on voulut l’inhumer auprès de celle qui lui avait été
-si tendrement unie, on la vit se retourner dans sa tombe, comme pour
-lui faire place,
-
- Et apprendre aux conjoints à s’entr’aimer toujours,
- Afin qu’ayant vescu en la divine grâce,
- Ils puissent voir le ciel à la fin de leurs jours.
-
-Telle aussi fut la mort de ce bon vieux et de cette aimable vieille,
-voisins de Katia Mordasz, et baptisés par elle «Philémon et Baucis».
-
-Un soir Philémon sentit, non pas qu’il devenait arbre, comme son
-ancêtre, célébré par Ovide et La Fontaine; mais, plus prosaïquement,
-qu’il était mal à l’aise, avait peine à rester debout, et que des
-frissons glacés lui couraient sur les épaules et dans le dos. Il se mit
-au lit, et comme Baucis s’était assise à son chevet et emparée d’une
-de ses mains pour la lui réchauffer entre les siennes, il l’attira
-doucement à lui, lui inclina la tête contre son visage, et appuya sur
-ses paupières ses lèvres exsangues et froides.
-
-«A toi!... Merci!... Merci de tout le bonheur que nous avons eu ... que
-je te dois!» bégaya-t-il d’une voix à peine distincte.»
-
-Et la parole lui manqua; ses yeux se voilèrent, ses doigts se
-contractèrent ...
-
-Baucis se hâta d’appeler à son secours et d’envoyer quérir le médecin,
-ressource hélas! inutile: tout était fini. Dans ce dernier baiser,
-cette suprême attestation et ce suprême hommage rendu à celle qui avait
-partagé sa destinée et fait de conserve avec lui son temps sur la
-terre, Philémon avait cessé de vivre.
-
-Aidée d’une voisine, Baucis rendit les ultimes devoirs à son compagnon
-de route; elle lui fit sa toilette funèbre, et, tout aveuglée de larmes
-qu’elle était, toute courbée, débile et infirme, elle tint à ce que
-personne autre qu’elle ne portât les mains sur ce corps adoré.
-
-Puis la veillée mortuaire commença.
-
-Au petit jour, la voisine, qui s’était endormie dans son fauteuil,
-ayant entr’ouvert les yeux, remarqua que Baucis avait quitté sa place,
-pour s’asseoir tout contre le lit, et qu’elle demeurait immobile, le
-buste renversé, enfoui dans les draps. Sa première idée fut que la
-pauvre vieille priait; mais, s’étant approchée, elle eut beau la tirer
-par la robe et l’appeler, elle n’obtint aucune réponse. Elle voulut
-lui prendre la main, et, au premier contact, sentit un froid étrange,
-particulier, qui la fit tressauter, le froid de la mort.
-
-Baucis n’avait pu survivre à celui qu’elle n’avait jamais quitté d’une
-seconde ni d’un pas durant plus d’un demi-siècle; et d’elle-même, sans
-secousse, sans bruit, comme tout naturellement, elle s’en était allée
-le rejoindre.
-
-Et, lorsqu’on l’étendit près de lui, sur ce lit qui avait été leur lit
-nuptial, on eût certainement pu voir, comme dans la légende poitevine,
-le premier mort se reculer pour faire place au second,
-
- L’époux se retourner pour regarder l’épouse,
- L’accueillir, lui sourire et la bénir encore!
-
-«Combien vous avez eu raison de classer ce ménage modèle dans la
-catégorie des phénomènes, des disparus, des «Préhistoriques»! disait ce
-soir-là Veyssières en prenant le thé avec Katia, sur le balcon du gai
-petit logement de la rue Vaneau, et comme elle venait de lui annoncer
-le double enterrement qui avait eu lieu le matin. Non, vous n’en
-reverrez plus comme cela. Fini! Fini, le mariage! Il est en faillite
-en France comme en Angleterre, comme en Amérique ...
-
-—Heureusement!
-
-—Ne vous pressez pas tant de chanter victoire, Katia; vous ne savez
-pas ce que vous trouverez à la place.
-
-—Nous n’avons rien à perdre.
-
-—Oh! que si! Éloigner la femme de l’homme, semer entre elle et lui la
-mésintelligence, la suspicion, la rivalité et la haine, c’est mauvaise
-besogne, c’est desservir les intérêts de l’un et de l’autre, et plus
-encore ceux de la femme, ceux de la mère ...
-
-—Mais nous ne prêchons pas cette haine, nous ne voulons pas cette
-désunion!
-
-—Que vous la vouliez ou non, vous l’obtenez; c’est le résultat que
-vous atteignez: ce krach du mariage vous le prouve incontestablement.
-De plus en plus l’homme arrive à se passer de la femme comme compagne,
-à ne se servir d’elle que comme instrument de volupté ou passe-temps.
-En sorte que, au lieu de la relever, la femme, et de l’affranchir,
-de la rendre plus heureuse et plus forte, vous l’avez, au contraire,
-asservie davantage et fait déchoir plus bas que jamais. Voilà la
-conséquence ...
-
-—Nullement, mon cher, je proteste!
-
-—Je reprends donc à nouveau ma démonstration, chère amie, et je
-fais appel, si vous le voulez bien, à l’autorité d’un des plus
-sagaces esprits de notre siècle, à Ernest Renan. Elle est de lui,
-cette très juste remarque, que «la femme qui nous ressemble nous est
-antipathique: ce que nous cherchons dans l’autre sexe est le contraire
-de nous-mêmes». Or, on s’ingénie et s’évertue à élever les filles comme
-les garçons, à vouloir, en dépit de la nature et du bon sens, que la
-femme, qui est anatomiquement, dans son sexe, un _homme retourné_, un
-mâle à l’envers, et, par conséquent, devrait faire tout le contraire du
-mâle, ait les mêmes occupations, les mêmes devoirs, les mêmes charges,
-le même rôle que lui; on fait tout, en d’autres termes, pour éloigner
-et dégoûter l’homme de la femme. Et on y est parvenu!
-
-—Prétendre que l’instruction donnée aux femmes éloigne d’elles
-les hommes, les en dégoûte, ce n’est guère faire l’éloge de vos
-contemporains, mon bon!
-
-—C’est une femme même qui le prétend et le proclame, ma bonne, une
-femme de beaucoup de jugement et d’esprit, et qui valait bien, je vous
-en réponds, vos Bombardier, vos Potarlot, vos Lauxerrois, vos Magloire
-...
-
-—Quelle est cette femme?
-
-—Mme de Girardin. Elle déclare que «l’homme ne demande pas à sa
-compagne de partager ses travaux, il lui demande de l’en distraire;
-l’instruction, pour les femmes, ajoute-t-elle, c’est le luxe; le
-nécessaire, c’est la grâce, la gentillesse», le charme, cette gaieté
-légère si bien faite pour dissiper la tristesse; c’est la séduction,
-voire la coquetterie, toutes qualités inconnues à vos émancipées et
-viragos modernes. En voilà qui se targuent d’avoir répudié tous ces
-enfantillages et ces billevesées! Plus de coquetterie, avec elles, plus
-de ces délicieux petits manèges ... mais plus de grâce non plus, plus
-de charmes! Elles nous offrent, à la place, un front grave, soucieux et
-ridé, un air sec, dur et sévère, des qualités «bien viriles»,—tout ce
-que nous possédons, quoi! et dont, par suite, nous n’avons que faire.
-Ah! mon amie, vous allez encore me trouver bien prosaïque, bien terre à
-terre et matériel; mais tant pis! La vérité avant tout! Eh bien, il n’y
-a qu’une qualité pour la femme, c’est la beauté,—oui, la grâce et la
-beauté,—le physique!
-
-—L’esprit ne compte pas?
-
-—Très peu, infiniment peu. C’est toujours, presque toujours
-_physiquement_ que les femmes nous plaisent et nous attirent:
-je crois vous l’avoir dit déjà. Qu’elles sachent le grec, le
-sanscrit et l’hébreu, qu’elles connaissent la chimie organique, la
-paléontologie et le calcul infinitésimal, nous ne nous en préoccupons
-nullement,—nullement, je vous assure, Katia! Je vous en donne ma
-parole d’honneur! «Est-elle belle? Comment est-elle?» Voilà la
-première question que pose tout homme, ou qu’il s’adresse à lui-même
-mentalement, lorsqu’on lui parle d’une femme, le seul point qui le
-préoccupe. La beauté, c’est le seul mérite que les hommes ne contestent
-pas aux femmes, l’unique et souverain privilège des femmes. Tout le
-reste, peutt!
-
- La beauté sur la terre est la chose suprême.
- C’est pour nous la montrer qu’est faite la clarté.
-
-La beauté seule, entendez-vous bien? donne aux femmes un charme
-invincible. La science, le talent, le génie, on n’y prend pas garde,
-et ça ne pèse pas pour elles plus qu’un atome. «Est-elle belle?» Cela
-répond à tout, suffit à tout. Aussi comme elles ont raison, celles qui,
-à tout prix, veulent être belles!
-
-—Raison, à votre point de vue! Il en est qui dédaignent ces
-périssables attraits.
-
-—Je pourrais vous répliquer par le mot de Mme de Grignan. Elle disait
-_pourrissables_, elle; mais tant que ce n’est pas pourri ...
-
-—L’homme est logé à la même enseigne.
-
-—Pas du tout! Un homme n’a pas besoin d’être beau. Qu’il ne fasse
-pas peur à son cheval, qu’il ait une physionomie ouverte, accorte,
-engageante, intelligente,—et encore!—c’est tout ce qu’on lui demande.
-L’homme, que vous le vouliez ou non, a pour caractéristique la force:
-qu’il soit solide et vigoureux, bien portant et bien râblé, voilà le
-principal, voilà l’idéal pour lui. Pour la femme, encore une fois,
-c’est la beauté; c’est par sa beauté que la femme est le chef-d’œuvre
-de l’univers: voyez comme je suis gentil, comme je suis large et
-généreux!
-
-—Oh! charmant! exquis! Mais toutes les femmes ne peuvent pas répondre
-à votre programme, toutes ne peuvent pas être belles: que ferez-vous
-des laides?
-
-—On a prétendu qu’il n’y en avait point.
-
-—Quelque galant personnage de votre espèce!
-
-—Probablement. En tout cas, s’il en existe, des femmes laides, elles
-ont la grâce, qui équivaut souvent à la beauté, qui est pire parfois;
-elles ont l’affabilité, la douceur ...
-
-—La douceur surtout, interrompit Katia. C’est cette qualité que vous
-prisez le plus chez la femme. «Qu’elle soit douce et simple de cœur!»
-C’est, vous vous le rappelez, tout ce que le sentimental et onctueux
-Michelet demande à la femme.
-
-—Eh mon Dieu! C’est assez juste. Rousseau également recommande la
-douceur.
-
-—Aristote aussi, et Proudhon, et Auguste Comte, et tous les hommes,
-tous les adversaires et ennemis de la femme. Tous la veulent sans
-énergie ni volonté, malléable comme cire, apte à recevoir toutes les
-empreintes et toutes les idées qu’il plaît au mari de lui inculquer.
-
-—C’est si vrai, Katia, que j’aurais dû, il y a un instant, lorsque je
-vous disais que la distinctive de l’homme était la force et celle de
-la femme la beauté, ne pas oublier la douceur, qualité féminine encore
-plus caractéristique et plus essentielle.
-
-—Je le crois bien! Ah! nous nous entendons! Il vous faut, messieurs,
-vous le reconnaissez vous-mêmes, des compagnes soumises et obéissantes,
-attentives à vos moindres caprices, ne pensant que comme vous, ne
-voyant que par vous, des esclaves, en un mot.
-
-—Croyez-vous que, chez vos vieux voisins qui viennent de mourir, dans
-ce ménage de Philémon et Baucis qu’on a enterré ce matin, la femme fût
-l’esclave de l’homme, qu’elle fût même seulement sa servante? Non, mon
-amie; tour à tour, ils étaient les serviteurs l’un de l’autre, ravis
-de se rendre ces soins réciproques et de ne les devoir qu’à eux-mêmes.
-Jamais sûrement Mme Baucis ne s’est dit, ne s’est même doutée que son
-mari l’avait asservie; pas plus que celui-ci ne pensait à s’avouer
-que son épouse le menait par le bout du nez. Dans ces heureux, ces
-délicieux ménages,—saluez, chère dame! Encore une fois, vous n’en
-verrez plus comme cela!—nul ne commande et aucun n’obéit: il n’y a
-qu’une seule et unique volonté, un seul être en deux personnes.
-
-—Cependant vous ne pouvez empêcher qu’ils ne soient deux; vous ne
-pouvez empêcher des divergences de se produire: il y en a dans toute
-association, si étroite et intime qu’elle soit.
-
-—Ajoutez que, dans toute association, quelle qu’elle soit, il y
-a toujours, qu’ils le veuillent ou s’y refusent, le sachent ou
-l’ignorent, forcément et inévitablement, disparité et inégalité
-entre les contractants. Un seul pilote doit être chargé de conduire
-le vaisseau; si, par hasard, il y en a deux, le second est, de
-règle, subordonné au premier. L’égalité, «cet atroce mensonge des
-politiciens», l’égalité est une pure chimère; elle n’existe pas plus
-ici-bas que la similitude complète. Et il le faut bien! Il faut bien
-que la balance penche d’un côté.
-
-—Et naturellement elle penchera du côté de monsieur?
-
-—Vous l’avez dit, très chère. Elle penchera du côté du plus fort.
-
-—En admettant que monsieur soit le plus fort.
-
-—On l’a admis de tout temps. Du côté de la barbe ...
-
-—Et si nous parvenons, grâce à l’éducation nouvelle et aux exercices
-physiques, à donner à la femme autant de vigueur et de biceps qu’à
-l’homme?
-
-—Alors vous lui donnerez aussi de la barbe ... et le reste! C’est
-ce que demande et ce qu’espère, dans sa suprême logique, Mme
-Potarlot,—Elvire! Mais alors aussi ce ne seront plus des femmes
-que vous aurez, et encore un coup,—car nous en revenons toujours
-là!—l’homme, ainsi que le fluide électrique, n’est attiré que par son
-contraire.
-
-—De sorte que c’est toujours la force qui, selon vous, prédominera? à
-elle le dernier mot?
-
-—A elle, toujours! Autrement elle ne serait plus la force.
-
-—Et le droit, qu’en faites-vous?
-
-—J’en fais ceci, riposta Veyssières, que, lorsqu’il a la force avec
-lui, il triomphe; et qu’il est battu, s’il ne l’a pas. C’est simple
-comme bonjour. L’idéal serait de ranger inséparablement la force du
-côté du droit; par malheur, ce n’est qu’un idéal.
-
-—Un espoir, un but! rectifia la nihiliste avec une enthousiaste
-véhémence.
-
-—Je ne demande pas mieux, mais nous n’en sommes pas là; et c’est
-précisément pour vous être insurgées contre le principe de la force,
-pour avoir voulu et vouloir cette chimère, l’égalité absolue, que vous
-avez tué le mariage.
-
-—Beau malheur, encore une fois!
-
-—A mon avis, c’en est un, et un grand, et pour les femmes surtout.
-Hors du mariage et de la famille, la femme qui se donne ne reçoit en
-échange aucune garantie; elle n’est qu’une chose, qu’un jouet ...
-
-—Elle ne se donnera pas, voilà tout!
-
-—Et vous vous figurez que le mâle acceptera cela et ira se passer de
-... _O sancta simplicitas_! Il saura bien en trouver, des femmes! Ah!
-je ne suis pas en peine de lui! Quitte à aller les chercher au centre
-de l’Afrique ou au fin fond de l’Australie, quitte à prendre de force
-celles qu’il aura sous la griffe et feront leurs mijaurées, quitte à
-leur casser reins et côtes si elles résistent, il les aura, je vous
-le garantis, je vous le certifie, comme il en a eu de tout temps. Le
-mariage, la famille, c’était là le vrai refuge, la seule efficace
-protection de la femme.
-
-—Nous ne voulons plus être protégées!
-
-—Je le sais, vous le dites toutes assez haut. Et comme on est toujours
-le réactionnaire de quelqu’un, vous vous êtes déjà laissé dépasser par
-vos consœurs de New-York. Il en est là-bas qui non seulement déclarent
-ne plus vouloir de protecteur, mais prétendent protéger à leur tour,
-dominer plutôt, courber l’homme sous leurs larges, lourds et robustes
-pieds. Nous qui les aimons menus, fins et artistement cambrés! Ah!
-nous sommes loin de compte! Reste à savoir ce qu’il adviendra ...
-J’entendais un jour M. Paul Janet nous dire, dans une de ses leçons à
-la Sorbonne, qu’«en dehors du mariage, il n’y a que la polygamie»,
-et que «celui qui se présente dans la famille comme un libérateur et
-propose à la femme la révolte comme moyen d’affranchissement, n’est
-qu’un oppresseur hypocrite, un méprisable charlatan, qui demande tout
-et ne donne rien». Voilà la vérité. Je crains fort, ma chère Katia,
-je crains fort que cette protection dont les femmes ne veulent plus,
-cette émancipation à laquelle elles travaillent si activement, ne se
-transforme pour elles en la plus dégradante servitude, la pire misère
-...
-
-—Comment cela?
-
-—C’est que ce n’est pas seulement le mariage qui a fait faillite,
-c’est l’amour,—l’amour tel que vous l’entendez. Vous vous attachez
-généralement, vous autres femmes, à celui à qui vous vous êtes données,
-vous aimez ce qui dure ...
-
-—C’est notre éloge,—notre supériorité.
-
-—Je n’y contredis nullement, chère amie, je ne discute pas. Mais
-nous, au rebours, nous aimons ce qui change. L’inconstance est dans
-la nature du mâle. C’est une loi physique de toutes les espèces, une
-loi souveraine et inéluctable. Aussi, quand j’entends des femmes comme
-les Magloire, les Cherpillon, les Bombardier, les Bals, les Potarlot,
-et autres illustres championnes du bonheur futur, décréter «l’amour
-libre», je me tiens les côtes de rire. Comme si l’on avait attendu ces
-dames, comme si l’on avait eu besoin jusqu’ici de leur permission et
-bon plaisir pour aimer ... librement! Comme si la polygamie n’avait
-pas toujours été en honneur, constante pratique et coutume fervente
-d’un bout du monde à l’autre! Mais si ces dames avaient un grain de bon
-sens sous la dure-mère, c’est précisément l’opposé qu’elles devraient
-recommander et réclamer, c’est l’amour _non libre_. Il faut croire que
-ça les gênerait ...
-
-—En ce qui me touche, je vous prie de croire ...
-
-—Je ne parle pas de vous, Katia, je ne me permettrais point ... Et
-encore, ces dames, ce que j’en dis, c’est pure plaisanterie. Tant il
-y a que seul l’amour non libre, l’amour restreint, exclusif et légal,
-l’amour uni au devoir et retenu par lui, le mariage, pour le désigner
-par son nom, peut relever la femme, lui assurer dignité et sécurité.
-L’homme y a bien moins intérêt que vous, au mariage, et sa nature, ses
-instincts, tout son être, le sollicite, au contraire, à papillonner et
-vulgivaguer.
-
- Tout homme a dans son cœur un cochon qui sommeille,
-
-ou qui ne sommeille pas, ce qui est plus exact. Le mâle, une fois
-l’aube printanière passée, est dominé par l’amour charnel, avec
-variations de sujets. Il obéit à des considérations le plus souvent
-exclusivement physiques et matérielles. Il recherchera telle ou telle
-couleur de cheveux, telle ou telle carnation, telle finesse de taille
-ou de pied, telle ampleur d’épaules, de poitrine ou de hanches. Vous
-vous efforcez presque toujours d’unir l’amour-cœur à l’amour-sens, en
-d’autres termes, le bonheur au plaisir,—ce qui est très difficile
-et cause la plupart de vos tourments; nous, bien moins ambitieux mais
-bien plus pratiques, nous nous contentons du plaisir; aussi sommes-nous
-généralement moins déçus et moins malheureux que vous. Nous subissons,
-bien moins que vous aussi, l’influence de l’enfant né ou près de
-naître: ce sentiment de l’amour paternel ne s’éveille en nous que
-peu à peu et plus tard. Rien, en somme, si ce n’est vous-même, votre
-tendresse, vos soins, votre aménité, vos qualités de cœur, rien ne
-retient près de vous l’homme qui vous a possédée et en qui, par suite,
-vous n’avez plus à éveiller de curiosités, plus d’exigeants désirs à
-provoquer ni espérer. Et, à défaut de sollicitude, de complaisance
-et d’affection, vous vous imaginez le séduire et l’enchaîner en lui
-imposant votre science, vos discussions et chicanes, vos droits
-politiques ou autres, en vous faisant hommes comme lui et en entrant
-en lutte avec lui? Joli moyen! D’autres que moi vous en ont averties:
-«Veut-on rendre le mariage impossible? Il suffit de considérer la
-femme comme l’égale de l’homme et lui accorder les mêmes droits qu’à
-lui.» Mais pardon! J’oubliais que justement vous n’en voulez plus, du
-mariage. Or, comme l’homme paraît y tenir encore moins que vous ...
-Quel intérêt, hormis la dot, a-t-il à se marier? Vous vous rappelez la
-brutale déclaration de Napoléon I^{er} à ce sujet: «Sans la maladie et
-la souffrance, où est l’homme assez sot pour s’agencer d’une femme?»
-
-—Par malheur, interrompit Katia, nous ne sommes pas toujours dispos
-et valides, et alors ...
-
-—Alors on est fort aise de vous trouver, j’en conviens, quoique bien
-des hommes d’aujourd’hui en arrivent à préférer les maisons de santé
-... Si vous entendiez mon ami Magimier parler de cela!
-
-—Magimier le député?
-
-—Lui-même.
-
-—Un bien vilain monsieur.
-
-—C’est ainsi que vous qualifiez ceux qui défendent votre cause? O
-Katia! Quelle ingratitude!
-
-—Laissez donc! Il se moque de nous!
-
-—Il n’oserait! Quant à moi, je reconnais que vous faites d’excellentes
-gardes-malades. En toute femme, il y a une sœur de charité.
-
-—C’est sans doute, vous oubliez de le dire, c’est parce que toute
-femme est ainsi plus à même de voir souffrir les hommes, et peut
-savourer de plus près cette volupté, insinua Katia d’un ton ironique.
-
-—Non; le dévoûment, l’amour, souvent irraisonné, du sacrifice, c’est
-par là que vous l’emportez sur nous; c’est là votre titre de gloire ...
-
-—Comment! Nous en avons un?
-
-—C’est à vous, en fin de compte, qu’appartient la plus belle part, car
-rien ne vaut ici-bas la bonté, rien n’est au-dessus du dévoûment et du
-sacrifice. Nous, pour revenir à mon propos, tant que nous n’avons ni
-gastrite ni rhumatisme, la liberté reste notre plus précieux bien, et
-à l’émancipation de la femme et à la faillite du mariage, l’homme, ou
-plutôt les événements, le cours et la force des choses, répondront de
-plus en plus par la banqueroute de l’amour, par la prostitution de la
-femme. Les extrêmes se touchent,—ce vulgaire proverbe est d’une vérité
-flagrante: l’extrême civilisation confine à l’extrême barbarie, et,
-grâce au nombre toujours croissant de déclassées, d’_inclassées_ plus
-exactement, que nos innombrables écoles, collèges et lycées de filles
-déversent sans relâche sur le pavé, le trottoir est encombré; comme
-après les razzias, dans les caravanes et marchés d’Afrique, et plus,
-bien plus encore, la femme abonde sur la place. Or, vous connaissez,
-Katia, les conséquences de la loi de l’offre et de la demande? Ce qui
-abonde, ce qui s’offre ou est offert en quantité et de tous côtés,
-tombe rapidement en dépréciation. Quelques-uns de mes amis se sont
-amusés à dresser une statistique comparative des prix de louage et
-tarifs de la courtisane d’aujourd’hui et de celle d’il y a trente ou
-quarante ans: ah! mon amie, quel enseignement! quel rabais!
-
-—Tant que cette période d’évolution ne sera pas franchie ...
-
-—Oui, c’est votre argument habituel; aussi je vous réplique, comme
-de coutume, que toutes les époques peuvent être qualifiées périodes
-d’évolution, quart-d’heure de transition. En attendant, ce sont vos
-contemporaines, les pionnières de ce radieux et délicieux avenir, qui
-peinent et pâtissent; c’est pour elles que ce quart-d’heure est celui
-de Rabelais. Grand merci elles vous doivent! Si encore, à ces lutteuses
-et ces apôtres, on savait gré de leurs souffrances et de leur vertu;
-mais pas du tout! A l’émancipée, à la femme à diplômes, à culottes
-et à bulletin de vote, à la femme-homme, l’homme préférera toujours
-la vraie femme, la femme-femme,—voire la femme-fille, la courtisane,
-surtout si celle-ci est avenante et jolie. A quoi peut-elle lui servir
-votre femme-homme? A rien! C’est un repoussoir et un éteignoir.
-
-—Toujours l’éloge de la courtisane!
-
-—Moins son éloge que la constatation de son triomphe, de sa
-recrudescence et sa prolification, de sa nécessité aussi et de son
-indéfectibilité.
-
-—Et toujours la sensuelle et brutale passion du mâle!
-
-—Eh oui!
-
-—Non. Viendra un jour où l’amour ne sera plus ce qu’il est à présent;
-il se transformera, se spiritualisera, il s’épurera ...
-
-—Je le déplore d’avance, en ce qui me concerne, chère amie; mais, en
-attendant, comme il n’est pas spiritualisé ni épuré, tenez-vous donc
-dans la réalité, vivez donc dans le temps présent ...
-
-—Je suis, laissez-moi vous le rappeler, Séverin,
-
- Je suis un citoyen des siècles à venir.
-
-—Mais comment, voyons, comment diable! faites-vous pour être si
-bien renseignée sur l’avenir? Qui vous a prédit ces épurations ou
-purifications, ces réformes, refontes et régénérations, toutes ces
-belles choses?
-
-—A vous entendre, on croirait que je suis seule à penser de la sorte!
-Désabusez-vous, nous sommes légion. Je vous citerai, entre autres, M.
-Jules Bois, qui nous prédit que «nous serons un jour débarrassés de
-l’obsession de l’amour physique, et que ce jour-là sera un jour de
-bénédiction».
-
-—Bénédiction? Heu! heu! Faudra voir, et nous ne serons malheureusement
-plus là pour vérifier. Cette obsession, en tout cas, n’est pas si
-désagréable: elle a son charme; c’est même grâce à elle que l’humanité
-se continue et se perpétue. Aussi je me demande ce qu’il adviendra
-d’elle lorsque vous nous aurez débarrassés ... Plus d’enfants alors?
-La frigidité, l’infécondité, la stérilité? C’est toujours là que nous
-aboutissons, remarquez-le.
-
-—Cela ne m’épouvante nullement. Tant que vous n’aurez que servitude et
-misère à nous offrir, quel intérêt avons-nous à procréer?
-
-—Mais, s’il ne reste plus personne sur terre, qui jouira de votre
-eldorado?
-
-—Il restera toujours assez de monde pour qu’on se rattrape ensuite et
-qu’on repeuple. L’important est de réduire la souffrance à son minimum
-d’intensité, d’obtenir le maximum de bonheur ...
-
-—Évidemment! C’est ce que nous cherchons tous. Il n’y a que les moyens
-qui diffèrent. Pour mon compte, je ne crois pas que la suppression
-du mariage et l’avènement de l’amour libre contribuent jamais à la
-sécurité et à la félicité de la femme. Non. Et M. Jules Bois, que vous
-invoquiez tout à l’heure, est de mon avis. Lui-même reconnaît que «le
-nombre des unions libres a beau augmenter, la femme n’en est pas
-plus heureuse, au contraire.[13]» Au contraire! Tout à fait ce que je
-soutiens. Vous ne voulez, vous, personnellement ni de la polygamie, ni
-de la polyandrie ...
-
-—Non, certes! protesta Katia. Par respect pour l’être humain, par
-dignité, par je ne sais quel sentiment de propreté physique et morale,
-toute promiscuité me répugne, et je me demande même comment, vous
-autres hommes, vous n’éprouvez pas ce dégoût, comment aussi la jalousie
-ne se glisse pas en vous, malgré vous, ne vient pas troubler vos
-charnelles convoitises, vos ruts ...
-
-—La jalousie? Mais, chère amie, vous n’êtes pas dans le train,
-vous retardez! S’ils vous entendaient, vos émules et acolytes vous
-répliqueraient que «la jalousie, c’est la pire manifestation de
-l’égoïsme, qu’elle ne s’est ancrée en nous que par un sentiment dévié
-de propriété[14] ...»
-
-—C’est exact.
-
-—«... Qu’elle ira toujours en s’amoindrissant; que la polygamie ou
-polyandrie consentie des contractants et contractantes est parfaitement
-admissible; que la maîtresse et l’épouse peuvent être des amies
-excellentes, tout en n’ignorant pas leurs rôles respectifs; que deux
-amis peuvent s’entendre pour aimer diversement la même femme; que
-l’idéal, en un mot, c’est le _bonheur à trois_.»[15]
-
-—A trois seulement? Oh! pourquoi?
-
-—Oui, pourquoi? Il en devrait être,—et il en est, je vous le
-garantis,—des amants et maîtresses comme du galon: quand on en prend,
-on n’en saurait trop prendre. L’auteur de ce programme, le prophète et
-apologiste de l’_Union future_, s’empresse d’ailleurs d’ajouter qu’il
-espère bien qu’on ne s’en tiendra pas à ce chiffre de trois, qu’il est
-«d’autres combinaisons, plus subtiles que celle-là,—vraiment aussi
-commune que rudimentaire,—qui peuvent se présenter et ne doivent pas
-être repoussées. Toutes les manifestations de l’amour, conclut-il,
-sont également respectables, même les plus imprévues; aucune n’est à
-empêcher ...» C’est, plus que de la chiennerie, vous voyez! Vulgariser
-et démocratiser les spintries de Tibère ...
-
-—C’est original.
-
-—Au moins Mme Jane de la Vaudère ne rêve, elle, que «d’acclimater,
-sous notre douce République, l’union libre», ce qu’elle appelle
-gentiment l’_union de tendresse_[16].
-
-—Très gentil, en effet.
-
-—Malheureusement, avec un être aussi inconstant et exigeant que
-l’homme, cette union de tendresse ne sera le plus souvent qu’un feu de
-paille, un déjeuner de soleil, une galante passade, «l’échange de deux
-fantaisies et le contact de deux épidermes». Bonne affaire! Tout est
-bénéfice et plaisir pour ces messieurs. Il n’y aura que la femme qui
-risquera de pâtir de l’aventure et de voir sa tendresse se transmuer en
-grossesse. Ça, c’est l’enclouure, c’est le chiendent! Et pas moyen de
-faire subir ce risque à son complice! Il y a assez longtemps que cela
-dure pourtant!
-
-—Oui, assez longtemps, reprit Katia; et je n’espère pas, moi, comme
-cette bonne Elvire Potarlot, qu’un jour luira où l’homme, par je ne
-sais quelle métamorphose, quel phénomène physique et physiologique,
-connaîtra à son tour les entraves et les souffrances de la gestation.
-Il faut reléguer cette hypothèse dans le domaine des mythologies, des
-rêveries et divagations platoniciennes ...
-
-—De l’aliénation mentale.
-
-— ... Mais, s’il nous est impossible de remédier aux erreurs et
-aux crimes de la Nature, impossible de supprimer l’inégalité, la
-monstrueuse iniquité, qui, dès le principe et constitutionnellement,
-pèse sur la femme, du moins pouvons-nous, en toute confiance, avec
-certitude de réussite, nous attaquer aux injustices et aux crimes
-émanant de la Société. Par qui ont été faites jusqu’ici les lois
-sociales? Par les hommes, les hommes seuls. Quelle a été jusqu’à ce
-jour l’histoire de l’Humanité? Rien que l’histoire des mâles: aussi
-n’y voit-on que batailles, massacres, torrents de sang, cruautés et
-lâchetés. En politique, le dernier mot de l’homme, c’est toujours la
-force,—vous l’avouez vous-même, Séverin,—toujours la violence, la
-guerre. En socialisme, l’envie, la haine, la destruction. Ah! il est
-beau, il est glorieux, le rôle historique de l’homme! Et autour de
-nous, tout ce que nous voyons, est-ce si noble, si pur, si rassurant
-et réconfortant, qu’il n’y faille pas toucher? Ah! mon ami! Pensez
-donc qu’en sus de la force brutale, il n’y a qu’un dieu aujourd’hui,
-un seul, et qu’il est omnipotent: l’argent! Avec l’argent, il vous est
-loisible de devenir tout ce que vous voudrez, de posséder tout ce qu’il
-vous plaira, tous les titres, les honneurs et l’honneur même!
-
-—Ce n’est pas là un monopole de notre époque: c’est de tout temps que
-l’argent a eu cette toute-puissance.
-
-—Autrefois les tripotages et turpitudes ne se couvraient pas de
-l’étiquette et du pavillon de la démocratie. La Démocratie! La
-République! On espérait en elles! On faisait d’elles, avec Montesquieu,
-le synonyme de probité et de vertu. On se répétait: «Ah! quand
-Marianne se lèvera, quand elle apparaîtra, elle nettoiera toutes ces
-immondices, fera table rase de toutes ces iniquités!» Autrefois, pour
-contre-balancer l’influence de l’argent, vous aviez la naissance, la
-noblesse ...
-
-—Vous voici devenue aristocrate maintenant? O Katia!
-
-—Socialiste je suis, socialiste je reste. J’appartiens au parti des
-faibles, des déshérités, des exploités; je suis et serai toujours pour
-tous les vaincus et toutes les victimes, contre tous les vainqueurs,
-tous les puissants, tous les maîtres et tous les bourreaux,—donc pour
-la femme contre l’homme. Jadis, de même que vous aviez la noblesse
-pour contre-balancer la fortune, vous aviez la chevalerie, qui relevait
-et sanctifiait la faiblesse de la femme ...
-
-—Allez donc parler de chevalerie à vos Émancipées! Elles ne veulent
-même plus de la galanterie, estampille de l’ancien servage, comme elles
-disent.
-
-—Nous voulons l’égalité.
-
-—Vous ne l’aurez pas: c’est la Nature elle-même qui vous la refuse,
-déclara Veyssières.
-
-—L’égalité morale et sociale, sinon physique et naturelle.
-
-—L’une ne va pas sans l’autre.
-
-—Nous verrons, nous essaierons, mon ami. L’humanité ne peut cependant
-pas avoir pour but unique et suprême le triomphe de la force et
-l’apothéose de l’argent, cet autre genre de force.
-
-—Pourquoi pas? Jusqu’à présent c’est ce qui a toujours eu lieu.
-Voyez les peuples prospères, voyez la race anglo-saxonne, la grande
-et brillante et féconde Amérique! Guerre aux faibles! C’est le mot
-d’ordre, le résumé de la loi évolutionniste,—le cri même de la nature.
-
-—Et c’est pour cela même que nous protestons, c’est contre cette
-exécrable iniquité que nous nous soulevons. Guerre aux faibles, cela
-signifie guerre aux justes et aux bons, guerre aux honnêtes, aux
-délicats et aux scrupuleux, guerre aux meilleurs d’entre nous. Ah!
-combien, à cette barbare devise de la fausse civilisation, je préfère
-le simple et naïf précepte du Christ, le résumé de sa doctrine:
-«Aimez-vous les uns les autres!» Et je suis certaine que vous êtes de
-mon avis, Séverin, vous, issu de race latine, de famille chrétienne.
-Oui, allez, il n’y a rien de si odieux que la force, de si répugnant
-que l’argent, de si lâche et de si méprisable que le succès ...
-Regardez, examinez partout attentivement, et vous reconnaîtrez qu’il
-en est des individus comme des peuples: les plus puissants et les plus
-en vue sont les moins honnêtes, les moins justes, partant les moins
-estimables et les plus vils. Ce sont ceux qui ont perpétré le plus
-de crimes ou commis le plus de vilenies et de bassesses qui arrivent
-le plus haut. Ne me dites pas non, ou je vous cite des preuves tant
-que vous en voudrez! Ah! c’est cela qui donne une riche idée de notre
-monde, tel que les hommes l’ont fait et tel qu’ils s’y comportent!
-Mais rien que par curiosité, tenez, vous devriez souhaiter de voir les
-femmes au pouvoir, à l’œuvre!
-
-—Et si c’est pis?
-
-—Impossible!
-
-—Pardon! Au lieu du règne de la force, nous pouvons avoir ...
-
-—Vous aurez celui de la bonté, de l’équité, de l’amour, de la beauté,
-à laquelle vous tenez tant!
-
-—Oh alors! Si vous en répondez!
-
-—Oui, oui! Mais, en attendant, ajouta Katia, prenons donc notre thé:
-il refroidit.
-
-—Et prenons surtout, conclut le sceptique Veyssières, prenons le temps
-comme il vient, les hommes comme ils sont, et les femmes ... ô Katia!
-les femmes pour ce qu’elles veulent être!»
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Il en coûta cher, ce printemps-là, à M. le sénateur d’Indre-et-Var
-Ernest de Brizeaux, et à Léopold Magimier, député de Seine-et-Loire,
-pour avoir méconnu les principes essentiels de la sagesse salomonienne,
-et notamment ce capital avertissement:
-
-«Il n’y a pas grand mal à aimer un peu trop les femmes,—_les_, au
-pluriel. Le danger et le malheur, c’est d’arriver à en préférer une.
-Attention! Méfiez-vous!»
-
-Si M. le député de Seine-et-Loire avait pour Égérie la volumineuse
-et adipeuse dame Bombardier, prénommée Angélique, M. le sénateur
-d’Indre-et-Var prêtait volontiers l’oreille aux suggestions de la
-sèche, osseuse et rugueuse épouse Cherpillon, née Zénobie Landivain. Ce
-n’était pas, on s’en doute un peu, à ses beaux yeux, abrités et cachés
-d’ailleurs maintenant sous de vilaines lunettes bleuâtres, que la
-quinquagénaire Zénobie devait ce précieux avantage: sa fille cadette,
-qu’elle avait eu l’insigne sagesse de placer comme secrétaire auprès du
-père conscrit, lui valait seule cet honneur.
-
-Mariée à un petit employé de la préfecture de la Seine, qui n’avait
-jamais pu dépasser le grade de commis principal, Zénobie Cherpillon
-s’était créé un ménage à sa mode, où elle avait érigé en axiome et fait
-régner sans conteste la suprématie féminine. Aussi ses amies, ses plus
-intimes compagnes de luttes et de gloire, ne pouvaient-elles comprendre
-qu’elle osât attaquer l’institution du mariage, prêcher l’union libre,
-et tout d’abord, comme prolégomènes ou premier pas, réclamer le divorce
-par consentement mutuel.
-
-«S’il en est une qui n’a pas à se plaindre, c’est cependant bien elle!
-répétait à l’envi tout son entourage. Elle aurait beau tâter de tous
-les hommes de la terre, elle n’en trouverait jamais un plus docile,
-plus soumis, plus aveuglément dévoué que celui qu’elle possède! De quoi
-donc se mêle-t-elle? Nous, du moins, nous avons des griefs, des raisons
-... Moi, mon mari m’a mangé toute ma dot ...
-
-—Le mien aussi!
-
-—Le mien de même!
-
-—Le mien pareillement!
-
-—Le mien, c’est encore pis ...
-
-—Oh! pas pis que le mien!
-
-—Un débauché! Un être abject!
-
-—Sans cœur, sans dignité, le mien! Sans goût! S’abaissant jusqu’aux
-malheureuses des rues ...
-
-—S’avilissant avec les pires créatures!
-
-—Ah! les hommes! Quelle répugnante engeance!
-
-—Il en faut cependant!
-
-—Mais non! Pourquoi? On peut très bien s’en passer!
-
-—On s’en passe très bien!»
-
-Ainsi clabaudaient et piaillaient toutes ces «côtes d’Adam», modèles
-d’aménité et de perfection, parangons de toutes les vertus.
-
-Mais Zénobie Cherpillon, maugréer contre le mariage, déblatérer contre
-les maris! C’était vraiment trop fort!
-
-Le sien, elle l’avait, dès le principe, maté et malléé, au point de
-faire de lui sa bête de somme et sa chose, l’avait comprimé, écrasé et
-trituré jusqu’à l’annihilation.
-
-On ne trouve plus de serviteurs zélés et fidèles; les bonnes ne savent
-et ne veulent plus rien faire; elles ne pensent qu’à vous exploiter
-et vous gruger le mieux possible; on n’a aucune sécurité avec elles;
-ce sont des voleuses et des coureuses, des associées d’escarpes, des
-complices et indicatrices de cambrioleurs, que vous introduisez chez
-vous ... Et paresseuses! Ah! ma chère! Et gourmandes! Et coquettes! Et
-vicieuses!
-
-Ces sempiternels thèmes de conversations féminines échappaient à Mme
-Cherpillon: c’était son mari qui non seulement gagnait le pain de la
-maisonnée, mais encore allait chaque matin l’acheter chez le boulanger;
-lui qui faisait toutes les courses, toutes les commissions et corvées,
-allumait le feu, balayait l’appartement, cirait les bottines de ces
-dames, confectionnait le déjeuner avant de se rendre à son bureau,
-préparait le dîner à son retour, et lavait le soir assiettes et
-casseroles avant de se mettre au lit.
-
-Madame, pendant ce temps, tonnait, dans quelque réunion publique,
-contre l’outrecuidance et la tyrannie du sexe fort; ou bien elle
-écrivait de verve, pour _l’Émancipation_, un de ces premiers-Paris
-à l’emporte-pièce, où la gent masculine avait son compte réglé en
-cinq secs, selon la locution de l’humoriste Chantolle. Quant à
-mesdemoiselles,—Mlle Olympe principalement et Mlle Alice,—laissant
-à leur père le soin d’écumer le pot ou d’éplucher la salade, elles
-suivaient des cours, se plongeaient dans les bouquins, les paperasses,
-la science!
-
-Myope comme sa mère, et le binocle perpétuellement fiché sur le nez,
-Olympe était parvenue à conquérir le diplôme de docteur-médecin,—ce
-qui avait coûté aux époux Cherpillon les quelques sous gagnés par
-le commis principal à l’aide de travaux supplémentaires, avait même
-endetté le ménage de plusieurs milliers de francs, et jusqu’ici ne lui
-avait autant dire pas rapporté un rouge liard.
-
-«Des médecins? Mais il y en a dix fois trop! avait nettement déclaré à
-Olympe un brave docteur, ami de la famille. Si les _médecines_ viennent
-pour comble à la rescousse! A votre place, ma chère enfant, avait-il
-ajouté sans rire, je travaillerais l’hippiatrique, je me ferais
-vétérinaire.
-
-—Vétérinaire? Mais, docteur, ce n’est pas un métier de femme!
-
-—Comment! Comment! Que m’objectez-vous là? Qu’est-ce que c’est?...
-Est-ce qu’il doit y avoir, est-ce qu’il y a la moindre différence?
-«Métier de femme!» Mais tous les métiers d’homme sont aujourd’hui des
-métiers de femme, ma chère petite.
-
-—Pourtant, soigner des chevaux ...
-
-—Sera plus lucratif pour vous que de droguer des gens, je vous le
-garantis!»
-
-Olympe n’avait pas écouté ce sage conseil, et maintenant elle
-végétait, se battait les flancs, faisait des conférences gratuites
-sur l’hygiène infantile, des cours, encore plus gratuits, de sciences
-physiques et naturelles dans plusieurs associations philotechniques
-et philomathiques; elle avait gagné à ce labeur les palmes
-académiques,—un gentil petit ruban violet qui s’étalait sur sa plate
-poitrine,—mais de clientèle, pas l’ombre.
-
-«Ah! soupirait la maman, si l’on pouvait te faire nommer médecin dans
-une administration, au Crédit foncier, par exemple, au Crédit lyonnais,
-à la Banque de France, à la Manufacture des Tabacs, quelque part où
-l’on emploie des dames! C’est cela qui serait bon! Ce serait du pain
-sur la planche!»
-
-Ces divers postes étaient malheureusement occupés, et des centaines,
-des milliers de postulants et postulantes les guettaient, tout prêts à
-s’en disputer l’accession.
-
-Mme Cherpillon poussa sa fille à grossir le nombre de ces quémandeurs
-féroces, à solliciter un emploi de médecin inspecteur à l’Assistance
-publique, et mit en branle à cette occasion tous ses amis, amies et
-connaissances. Parmi ceux-ci figurait le sénateur d’Indre-et-Var,
-«toujours disposé, comme chacun sait, à prendre en main la cause des
-femmes; apôtre ardent et champion infatigable, avec son collègue
-Magimier, de toutes les revendications féminines».
-
-La façon expéditive dont Ernest de Brizeaux, à l’instar dudit collègue
-Magimier, traitait ses correspondants, son incroyable habitude de ne
-répondre à aucune lettre, sa prodigieuse et implacable indifférence à
-l’égard de tout ce qui n’était pas sa petite et obèse personne, avaient
-fini par indisposer contre lui tous ses commettants. On n’aspirait qu’à
-voir arriver le terme de son mandat,—qu’à se débarrasser de lui.
-
-«Il est temps de les ressaisir, pourpensa le rusé compère. L’eau bénite
-de cour, il n’y a rien de tel ... Ah! vous en voulez? On vous en
-servira, mes amis, on vous en administrera, on vous en aspergera, on
-vous en i-non-de-ra!»
-
-Trop paresseux et nonchalant pour se charger de la besogne, il résolut
-de la confier à un secrétaire, et Mme Cherpillon, ayant eu vent de la
-chose, conçut aussitôt l’idée géniale d’insinuer et implanter chez lui
-sa fille cadette.
-
-«Riche aubaine! se dit sur-le-champ le maître drille en se passant la
-langue sur les babines, comme un singe qui s’apprête à croquer une
-amande et murmure sa patenôtre. Vraiment le féminisme a du bon, et ce
-contact quotidien et prolongé des poulettes avec les vieux renards ne
-peut qu’être infiniment agréable à ceux-ci.»
-
-Au rebours de son aînée, Alice Cherpillon n’avait jamais témoigné grand
-enthousiasme pour les examens et les diplômes. Sans sa mère, elle
-aurait préféré rester tranquille chez elle et s’occuper de travaux de
-ménage et d’aiguille, de travaux de femme. C’était une timide enfant,
-douce et faible, confiante et prévenante, en tout calquée sur le modèle
-de son père, qui se reconnaissait en elle et avait pour elle une
-prédilection avouée. Tous les deux s’entendaient à merveille, aimaient
-à se rapprocher l’un de l’autre, à sortir ensemble, se promener bras
-dessus bras dessous, et avaient toujours quantité de confidences à
-échanger, de petits secrets à se conter.
-
-«Vois-tu, fillette, quand j’aurai ma retraite et que tu seras mariée
-...—car tu te marieras, toi, tu ne feras pas comme la sœur!—c’est
-chez toi que j’irai vivre, lui disait-il parfois. Vous voudrez bien de
-moi, mademoiselle?
-
-—Oh! peux-tu ... O le vilain papa!
-
-—Ta mère se retirera chez Olympe. Elles feront de la politique et de
-la médecine en chœur, et si avec cela elles réussissent à faire bon
-ménage, tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes.»
-
-Mme Cherpillon n’eut d’abord qu’à s’applaudir d’avoir intronisé sa
-fille cadette auprès de M. le sénateur d’Indre-et-Var, et capté ainsi
-les faveurs et l’influence de celui-ci. Grâce à lui, Olympe fut nommée
-inspectrice des enfants assistés, puis, quelques mois plus tard,
-accoucheuse adjointe à l’hospice de la Maternité.
-
-«Tu vois, hein? Tu vois! exclamait triomphalement Zénobie en ricanant
-au nez de son mari,—ce pauvre sire! Tu ne voulais pas qu’Alice entrât
-chez M. de Brizeaux. C’est pourtant à cette circonstance que nous
-devons la brillante position d’Olympe. Ah! si l’on t’écoutait!»
-
-Cette brillante position, Olympe faillit la perdre six semaines après
-sa nomination. Deux accouchements laborieux s’étant présentés, elle
-se crut la poigne suffisante pour manier le forceps:—«Toujours des
-hommes! Toujours appeler des hommes à notre aide! Laissez donc ces
-messieurs tranquilles! Nous sommes bien de taille à nous en tirer
-toutes seules!»—Et elle n’eut pas suffisamment de poigne, elle ne
-fut pas de taille et ne s’en tira pas, ou plutôt ce furent les deux
-patientes qui n’en échappèrent point et trépassèrent entre ses mains.
-
-L’affaire fit du bruit, et on décida de confier à la doctoresse
-Cherpillon, si puissamment protégée, un service spécial, une chaire de
-gynécologie et obstétrique annexée à l’établissement. Au moins, là,
-s’il y avait du grabuge, ce ne serait qu’en paroles et théoriquement
-qu’il se produirait.
-
-Un autre malheur survint, moins réparable, celui-là, et plus grandement
-préjudiciable aux Cherpillon.
-
-Lorsqu’on a l’imprudence d’approcher l’étoupe du feu, le diable,
-assure-t-on, ne manque jamais de souffler sur les tisons et de la
-faire flamber dare dare. C’est ce qui advint à la pauvre petite
-Alice, placée si près de l’incandescent sénateur. Un beau matin elle
-s’aperçut, non pas que sa robe brûlait, mais que le corsage en devenait
-trop étroit, en d’autres termes, que ces quotidiennes séances dans le
-cabinet de travail de M. de Brizeaux avaient porté fruit,—un autre
-fruit que la nomination d’Olympe.
-
-Lorsque la malheureuse se décida à confier sa peine à son père,
-celui-ci tomba dans le plus douloureux désespoir, une accablante et
-horrible prostration. Il en fut tiré par Mme Cherpillon, qui lui
-cornait aux oreilles:
-
-«C’est de ta faute! Oui, de votre faute, monsieur! Si vous aviez donné
-à votre fille d’autres principes, des principes vraiment virils, comme
-j’ai su, moi, en inculquer à son aînée ... A la bonne heure! Mais vous
-n’êtes bon à rien! Et vous ne voulez jamais rien écouter, rien! Vous
-prétendez diriger ...»
-
-Le placide époux de cette acharnée discoureuse et insupportable criarde
-n’en entendit pas davantage. Perdant patience cette fois, il se rua sur
-elle, et, de sa canne, qu’il tenait à la main,—il s’apprêtait à sortir
-pour se rendre à son bureau,—lui administra une volée magistrale. En
-vain Alice, qui était présente, s’agrippait à lui et le suppliait de
-s’arrêter: la canne ne faisait que se redresser et retomber. Pif! Paf!
-Pif! Paf!
-
-«Ah mâtine! Ah bougresse! maugréait-il en même temps. Si, dès le
-début, je t’avais secouée de la sorte ... prise comme ça ... par les
-sentiments ... Ah! nous n’en serions pas où nous en sommes! Voilà
-l’argument dont il fallait me servir avec toi ... L’argument souverain!
-L’argument ... irréfragable! Au lieu de te laisser gouverner ... de
-m’aplatir devant toi ... si je t’avais, dès le principe, caressé les
-côtes ... comme à présent ... à vigoureux coups de trique! Ah rosse! Ah
-cagne! Ah misérable!»
-
-En moins d’un quart d’heure, Zénobie expia—à bon compte encore!—les
-trente ans de vexations et de persécutions, d’abrutissement et
-d’avilissement qu’elle avait fait subir à son mari.
-
-Lorsqu’il la vit étendue sur le carreau et n’ayant plus même la force
-de geindre, il s’élança dehors, vrai mouton enragé, et—à l’autre
-maintenant!—courut chez M. de Brizeaux.
-
-Il ne pouvait espérer de lui la réparation à laquelle Alice avait
-droit: bien que vivant à Paris en garçon, Ernest de Brizeaux était
-marié, marié à une digne et sainte femme, qu’il avait reléguée au fond
-de sa province et laissait cloîtrée dans ses dévotions et œuvres pies.
-
-La scène qui éclata entre le séducteur et le père d’Alice Cherpillon,
-nul n’a pu la raconter en détail; seul le résultat en a été connu: M.
-de Brizeaux fut trouvé par une domestique,—sa cuisinière, qui rentrait
-du marché,—gisant sans vie sur le tapis de son cabinet de travail, au
-milieu d’une mare de sang. Il avait les intestins perforés et le cœur
-troué de coups de couteau,—d’un couteau algérien, à lame recourbée en
-forme de yatagan, qui lui servait de coupe-papier et traînait toujours
-sur sa table.
-
-De lui-même et séance tenante M. Cherpillon alla dénoncer son crime au
-commissaire de police voisin et se constituer prisonnier. Mais comment
-l’avait-il commis, ce crime? Quels en avaient été les préludes? Une
-rixe s’était-elle déclarée auparavant entre les deux interlocuteurs?
-Quelles paroles avaient été échangées dès l’abord? Qu’avait-il dit?
-
-«Sais pas ... Sais pas ... bégayait-il tout ahuri et affaissé, assommé.
-Ne me rappelle plus.. Le couteau? Oui, je l’ai pris ... J’ai dû ...
-Probablement! C’est quand je l’ai vu tomber que je suis parti ...
-C’était ma fille, mon enfant chérie, monsieur! Je n’avais autant dire
-que celle-là! On pouvait bien me la laisser ... m’en laisser une au
-moins! Ma pauvre Alice! Ma pauvre petite Alice! Ah!»
-
-Et il éclatait en sanglots.
-
-Traduit en justice un mois plus tard, il fut acquitté; mais il ne
-reprit pas ses fonctions administratives: mis en demeure de postuler
-la liquidation de sa pension de retraite, il alla se réfugier avec sa
-fille cadette dans un coin perdu de Bretagne. Mme Zénobie Cherpillon et
-sa fille Olympe continuèrent à résider à Paris et à y prêcher la bonne
-parole.
-
- * * * * *
-
-Plus lamentable encore fut la fin du député de Seine-et-Loire, de
-Léopold Magimier, cet autre salomonien.
-
-Étaient-ce les beautés et sublimités de la vie américaine, ces
-instructives et suggestives anecdotes, dont Clara Peyrade possédait
-un si vaste répertoire à l’usage de ses clients; étaient-ce plutôt les
-charmes secrets et les intimes talents de cette prêtresse, à qui sa
-littérature et son expérience, plus encore que sa plastique, auraient
-valu de prendre rang, chez les Grecs, dans le cortège d’Aspasie, à côté
-de Læena ou de Laïs, parmi ces incomparables hétaïres, si savamment
-élevées à Lesbos, à Milet, à Corinthe, et précieuses et exquises amies
-de Périclès et d’Alcibiade? Tant il y a que les visites de Magimier à
-cette déesse devenaient de plus en plus fréquentes, qu’il ne quittait
-pour ainsi dire plus son sanctuaire de la rue de Maubeuge et déposait à
-ses pieds des offrandes tout à fait surérogatoires. Il gâtait le métier.
-
-Il en arriva à vouloir se substituer, lui tout seul, aux innombrables
-adorateurs et fidèles d’occasion à qui Clara se prodiguait si
-bénévolement, à prétendre même évincer «le petit homme», le complaisant
-et obéissant greluchon, qu’à l’exemple de toutes ses pareilles, elle
-avait associé à sa vie. Ce partenaire n’était autre que son compatriote
-et camarade d’enfance, le Bayonnais Léonce Teissèdre, avec qui Magimier
-l’avait aperçue jadis en tête-à-tête sur la terrasse d’un café du
-boulevard. C’était beaucoup exiger qu’une telle rupture. L’opération
-demanda bien des efforts, bien des reprises, et ne parut même jamais
-avoir complètement réussi. Clara tenait à Léonce au point de ne pouvoir
-se détacher de lui; elle l’avait dans le sang, selon son expression.
-Elle, dont le métier était de se livrer à tout venant le plus possible
-et de maintes façons, elle entendait garder, et pour elle seule, le
-chéri de son cœur. C’était sa revanche. Elle savait même fort bien lui
-démontrer qu’elle lui restait fidèle:
-
-«Les autres, ça ne compte pas! Ah! si tu te figures, mon pauvre loup,
-que c’est pour mon plaisir! C’est pour leur galette, rien de plus!
-
-—Je sais bien.
-
-—Laisse faire, va, mon coco! Quand nous aurons amassé assez de
-pépètes, nous irons nous retirer dans notre patelin; nous choisirons un
-coin dans les Pyrénées ... Et si jamais je revois un homme, si jamais
-un de ces mufles-là ... Ah! nom d’une potence! il fera chaud!»
-
-Magimier, avec sa toquade, vint déranger ce rêve idyllique et culbuter
-ce château en Espagne. D’abord il trouva moyen d’emmener Clara en
-voyage, en Suisse la première fois, en Italie l’année suivante, et de
-la séparer ainsi de Léonce et de sa clientèle. A leur retour d’Italie,
-il lui demanda de cohabiter avec lui, et il lui offrait pour cela de
-tels avantages pécuniaires que, malgré toute sa tendresse pour le petit
-homme, elle dut le sacrifier.
-
-«Mais ne t’inquiète pas, mon Léonce, nous nous verrons tout de même!
-Mon singe ne sera pas toujours sur mon dos: ça serait malheureux!
-J’irai chez toi ... Nous nous arrangerons ... Puis, tu sais, si tu as
-besoin d’une couple de louis?
-
-—Ce ne sera plus la même chose, ce ne sera plus comme avant!
-
-—Mais si! Mais si! Ça vaudra même bien mieux. Voyons, est-ce que
-ça ne vaut pas mieux d’en avoir un seul, attitré, assuré, au lieu de
-trente-six? Dis? Toi-même, avoue-le, conviens-en! Tu sais bien que je
-n’aime que toi, mon Léonce, que c’est avec toi seul que je puis être
-heureuse, avec toi seul que je peux vivre?
-
-—Bien oui, mais alors ... il y a mon loyer! Je ne peux plus aller chez
-toi ...
-
-—Ne t’inquiète pas! Je suis là pour payer. Quand on s’aime, ce
-n’est pas comme quand on ne s’aime pas! Il n’y a pas à rougir de
-s’entr’aider. Tu en ferais autant pour moi ...
-
-—Ah certes oui! S’il n’y avait qu’à vouloir!
-
-—Tu me l’as dit souvent: «La vraie supériorité de la femme sur
-l’homme, c’est d’avoir toujours su se faire nourrir par lui;»
-c’est-à-dire par celui ou par ceux qu’elle n’aime pas. Ceux qu’elle
-aime, c’est tout différent! Elle ne leur demande rien, au contraire,
-elle se plaît ... C’est son devoir! On fait bourse commune, pas, mon
-chien-chien? C’est comme si nous étions mariés: tout ce que j’ai, c’est
-à toi; tout ce que tu possèdes m’appartient.»
-
-Cette persistance à revoir Léonce, ces incessantes et incorrigibles
-infidélités exaspéraient Magimier,—lui qui jusqu’ici s’était toujours
-si peu embarrassé de la constance ou de la duperie et de la perfidie
-féminines; lui qui déclarait si haut et si volontiers, durant les
-agapes salomoniennes: «Les femmes peuvent bien encore m’amuser et me
-faire plaisir, mais me faire souffrir ... ah! je les en défie bien!»
-
-Comme Clara, affolée de son amant de cœur, et à plus juste titre
-encore, il devait reconnaître qu’il avait cette fille «dans le sang».
-Habitué à acheter l’amour tout fait et à s’épargner ainsi tout stage,
-toute pose et préambule, toute scène, toute gêne, toute responsabilité
-et tout ennui; n’ayant jamais voulu avoir affaire qu’aux courtisanes,
-aux expertes marchandes de sourires, sûr ainsi d’être mieux servi et à
-meilleur compte, chez aucune il n’avait éprouvé des sensations aussi
-vives et aussi prolongées, de telles excitations et de telles ivresses
-que chez Clara Peyrade. Elle était maigre cependant, celle-là, sans
-hanches, avec deux pauvres petits œufs sur le plat pour poitrine, en
-tout semblable à la poupée à Jeanneton; et il lui fallait le plus
-souvent, à ce vorace et insatiable Magimier, de la chair à profusion,
-des formes opulentes, débordantes et résistantes, de massives, superbes
-et éblouissantes rondeurs, d’un blanc de neige et d’un rose vif, le
-coloris d’un sang vigoureux,—des Rubens et des Jordaens.
-
-Ici sans doute s’était vérifié l’aphorisme de Toussenel, qui a soulevé
-tant de protestations, notamment en Turquie et en Orient, et a valu au
-célèbre physiologiste de si énergiques démentis: «On aime les femmes
-grasses, on n’adore que les minces.»
-
-Avec ses serpentines ondulations, ses torsions de croupe, ses lascifs,
-capiteux et ensorcelants _meneos_; avec ses élans de passion, si bien
-joués qu’on les aurait crus réels, ses vibrantes et communicatives et
-irrésistibles ardeurs, sa science de tous les déduits, Clara lui avait
-fait goûter des joies paradisiaques, révélé, à lui, initié cependant à
-tous les mystères et blasé et repu de tous les régals, des transports
-nouveaux et toujours inassouvis, des éréthismes et des prurits d’une
-violence jusqu’alors insoupçonnée. Elle était pour lui le plus
-puissant, le plus parfait et l’unique instrument de plaisir.
-
-Pour mieux l’attacher à lui, être certain de ne pas perdre pareil
-trésor, il en vint à offrir son nom à cette fille, à la supplier de se
-laisser épouser par lui.
-
-«Mais non, ce n’est pas la peine ... Je t’aimerai bien sans cela,
-lui répondait-elle, embarrassée, comme honteuse pour lui d’une telle
-déchéance.
-
-—Si, si! Je te veux!» répliquait-il.
-
-Elle en riait, en faisait des gorges chaudes avec Léonce.
-
-«Crois-tu, hein? Il en a, une couche! Ah! les hommes! comme on les
-mène!»
-
-Elle ne songeait pas qu’elle-même se laissait brider et exploiter par
-un de ces piètres hères, qu’elle était la serve, la bête de somme et
-de rapport d’un misérable alphonse, qu’en d’autres termes, ce qui lui
-venait de la flûte s’en retournait au tambour.
-
-«On les mène! Ça dépend! lui avait fort sensément riposté Léonce, piqué
-de cette remarque et de cette généralisation. Vois-tu, ma chatte, en
-amour, c’est toujours celui qui aime le plus qui est mené par celui qui
-aime le moins. Ainsi, moi qui t’adore, qui t’idolâtre, je suis toujours
-sûr d’être roulé par toi ... numéro un!
-
-—As-tu fini? Si l’un de nous deux en tient pour l’autre, ah! ce n’est
-pas toi, canaille! C’est malheureusement bien moi!
-
-—C’est moi, te dis-je, ma vieille branchette!
-
-—Tais-toi donc!
-
-—Eh bien, mettons que le béguin est réciproque et que nous en pinçons
-l’un pour l’autre.
-
-—C’est cela, mon chéri! Oui, c’est ce que je voudrais! Aussi, dans le
-cas où je me marierais avec mon type ...
-
-—Ce ne serait déjà pas si bête!
-
-—Je me le dis aussi ... Mais, dans ce cas-là, je pose mes conditions!
-
-—Ah! pour sûr! Faudra voir ça de près.
-
-—D’abord, mon loulou, je ne veux pas te quitter. Il prendra la chose
-comme il lui plaira ... tant pis!
-
-—Fais-toi d’abord avantager ... et de la forte somme!
-
-—Naturellement! Ça va sans dire! Mais ce n’est pas tout: je te veux
-avec nous, mon Léonce!
-
-—Avec?
-
-—Avec nous!
-
-—Ah! mince alors!
-
-—C’est comme ça! A prendre ou à laisser! Je ne tiens pas à périr
-d’ennui ... Je ne peux pas vivre sans toi, tu le sais bien!
-
-—Ni moi sans toi, bichette, tu n’en doutes pas?
-
-—Alors voilà! Je l’épouserai, ce vieux sapajou. Il m’a déjà promis de
-me reconnaître un apport dotal de cent cinquante mille francs, et il
-ira jusqu’à deux cent mille, j’en ai la conviction.
-
-—Tu sauras bien l’y faire aller. Ah! ficelle! je ne suis pas en peine
-de toi!
-
-—Tu as raison. Une fois mariés, nous quittons Paris et allons vivre
-dans son château de Kermaria, près de Vannes; c’est son idée ...
-
-—Eh bien, et moi?
-
-—Attends donc! Au bout d’une quinzaine de jours, lorsque nous serons
-tout à fait installés, je lui déclare que j’ai besoin de retourner à
-Paris pour te voir ...
-
-—Oh!
-
-—Pour te voir, parfaitement! à moins qu’il ne préfère que je te fasse
-venir!
-
-—Tu pourrais prendre pour prétexte des affaires de famille; lui dire
-que je suis ton parent, ton cousin, ton frère même ...
-
-—Non, non, pas de tout cela! Inutile de tricher et de se donner tant
-de mal! Il te connaît bien d’ailleurs, il sait bien qui tu es.
-
-—Il ne m’a aperçu que deux ou trois fois: je n’aurais qu’à laisser
-croître ma barbe ...
-
-—Non! Pas la peine de tant se démener et se tracasser! Rien ne vaut la
-vérité, vois-tu!
-
-—Le fait est que c’est une grande force! Quand on le peut ...
-
-—Je lui dirai nettement ceci: «Je suis devenue votre femme, c’est très
-bien: vous le vouliez, et je me suis exécutée. Mais donnant, donnant!
-Je ne vous ai jamais promis de lâcher mon amant, jamais il n’a été
-question de ça entre nous, jamais! Or, il est temps que j’aille un peu
-le retrouver, ce pauvre mignon! Chacun son tour! Faut être juste! Il
-s’ennuie tout seul là-bas, il se fait des cheveux ...»
-
-—Pour sûr! J’en sèche d’avance!
-
-—«...Maintenant, si, au lieu d’aller le rejoindre, je l’invitais à
-venir, cela nous épargnerait, à vous et à moi, une cruelle séparation,
-une bien pénible absence; nous nous en trouverions mieux tous les deux
-...»
-
-—Tous les trois.
-
-—Tous les trois, comme tu dis. Et il acceptera, le vieux bonze, je
-te le garantis, et il me félicitera de mon idée, et me remerciera
-par-dessus le marché.
-
-—Oh! pas jusque-là!
-
-—Jusque-là, et plus loin encore, si ça me plaît! Ah! tu ne connais
-pas les hommes, les vieux surtout! Quand ils sont toqués d’une femme,
-on les vire comme des totons; on en fait tout ce qu’on veut, de ces
-serins-là! Je te parie que, le mien, je lui ferai décrotter tes
-bottines et en cirer les semelles? Je te le parie?»
-
-Elle l’eût gagné, le momon, si son interlocuteur l’eût accepté. De
-point en point sa prédiction s’accomplit: le mariage eut lieu, les deux
-conjoints s’envolèrent aussitôt vers la Bretagne, et, quinze jours
-plus tard, les tourelles de Kermaria abritaient, avec les amours de
-Magimier pour sa femme, celles de sa femme pour Léonce, et de Léonce
-pour lui tout seul. Chacun semblait enchanté de son lot et ravi d’être
-sur terre, sans qu’on pût déterminer exactement le plus heureux de la
-bande.
-
-C’était trop de bonheur, et tant d’ivresse passait les forces d’un
-sexagénaire. Quatre mois après son arrivée à Kermaria, Léopold Magimier
-fut frappé d’une congestion cérébrale: comme ce saint pape—pouvait-il
-choisir meilleur exemple?—qui, au dire de Montaigne, «mourut entre les
-cuisses des femmes», il s’éteignit brusquement, dans les maigres bras
-et sur le sein en planche de sa divine Clara.
-
-Libre! Enfin libre! Les dix mois obligatoires révolus, cette
-incomparable épouse troquait son nom contre celui de son petit Léonce,
-le chéri de son cœur, et tous deux, réalisant leur rêve ancien, s’en
-allèrent goûter le repos sous les ombrages du pays natal, dans un gai
-cottage, proche de la côte basque, entre Biarritz et Guéthary, et
-manger là leurs rentes, si noblement et héroïquement acquises.
-
-Et, devenue Mme Claire Teissèdre, l’ex-madame Clara n’oublia pas
-ses bons amis les Yankees: jamais elle ne manquait l’occasion de
-vous servir quelque anecdote typique relative à ces sauvages, ni de
-déblatérer contre «ces sales mufles» d’hommes.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Angélique Bombardier—_Spartaca_, de son nom de plume—n’avait pas
-attendu jusque-là pour parfaire l’éducation du jeune Félicien, neveu
-et pupille du député Magimier. Au lendemain de la première leçon, elle
-avait continué de roucouler avec lui, de le dresser et le façonner,
-jouer auprès de lui le rôle de confidente et de directrice, de «petite
-maman», tout comme la passionnée et si accommodante dame de Warens avec
-le timide Jean-Jacques. Félicien se trouvait du reste admirablement
-bien de ce régime, et ne demandait pas, je vous prie de le croire, à
-réintégrer le lycée.
-
-Mais, s’il n’y songeait point, d’autres y pensaient pour lui, et, un
-matin d’avril, son oncle lui annonça qu’il lui fallait se préparer à
-quitter Paris pour regagner Rennes, sa ville natale et la résidence
-de ses parents, et y achever ses études. En même temps, il lui
-remit une lettre signée de son père, qui confirmait pleinement et
-péremptoirement cette menace.
-
-«A coup sûr, murmura aussitôt Félicien, c’est mon oncle Léopold qui
-veut se débarrasser de moi, c’est lui qui me fait rappeler par papa. Je
-le gêne, mon oncle, il suffit que je sois chez lui ... Et il n’aime pas
-à être gêné, mon nononcle! Ah non! il n’aime pas ça!»
-
-Il le connaissait bien, son nononcle, ce gentil neveu.
-
-Lorsque Angélique apprit cette barbare décision, elle se mit à fondre
-en larmes, et, jetant les bras autour du cou de Félicien:
-
-«Cher petit! Est-ce possible? Nous séparer! Mais je t’aime trop! Je
-t’aime trop! La vie sans toi, ah! ce serait la mort!
-
-—Oui, plutôt mourir! s’écria Félicien avec enthousiasme.
-
-—N’est-ce pas? Mais il sera toujours temps de recourir à cette
-radicale extrémité ...
-
-—Quand tu voudras! Je suis prêt!
-
-—Auparavant, essayons ... Nous pourrions fuir, nous cacher?
-
-—Je m’abandonne à toi! Décide, commande! J’obéirai!
-
-—Cher enfant! Eh bien, oui, laisse-moi faire! Laisse-moi assurer notre
-bonheur. Je t’aime tant!
-
-—Et moi!»
-
-Le lendemain elle filait avec lui vers l’Italie, et allait s’installer
-à quelques lieues de Gênes, à Nervi, sur cette merveilleuse _riviera_,
-où les orangers et les citronniers, alors tout chargés de leurs fruits
-d’or,—d’or rouge et d’or pâle,—les oliviers au grêle feuillage
-d’argent, les palmiers superbes, les mimosas, les aloès, les cactus,
-les cèdres triomphants, formaient, avec l’azur ou le saphir de la mer,
-avec les hautes et rocheuses falaises, toutes contournées, craquelées
-et déchiquetées, le plus féerique décor.
-
-Angélique, qui connaissait cette admirable contrée et y avait peut-être
-bien déjà abrité quelque ancienne tendresse, ne pouvait choisir un site
-plus captivant, plus propice aux poétiques épanchements, aux élans
-d’admiration, d’abandon et d’amour.
-
-Elle vécut là avec Félicien deux mois de bonheur quasi-surhumain, de
-suaves et édéniques ivresses.
-
-M. Magimier père, le gros marchand de cuir, avait bien essayé de
-mettre le holà. Il était indigné de cette fugue, et avait dès l’abord
-vertement chanté pouille à son frère, qui, lui, ne s’en était pas
-plus ému que du reste et avait tranché du philosophe, opposé à ces
-objurgations le front le plus serein et le plus olympien.
-
-«Laisse donc! Si ce n’était pas celle-là, ce serait une autre!
-
-—Mais enfin ...
-
-—Et mieux vaut celle-là qu’une autre! Celle-là ne te coûtera rien,
-d’abord; tu n’as pas à craindre des dettes, d’embêtantes histoires
-d’argent ...
-
-—Mais ...
-
-—Attends donc! En outre, pas de mère éplorée, pas de père furibond
-venant te supplier ou te sommer de replâtrer l’honneur de sa fille. Il
-n’y a aucun dommage de causé, il n’y a que du plaisir pour ce brigand
-...
-
-—Mais, mon ami ...
-
-—Ah! s’il avait enlevé une fillette, quelque gamine de son âge, je
-comprendrais tes alarmes! Les parents de cette petite pourraient
-flanquer la police à ses trousses, faire appréhender au corps notre
-jeune homme pour détournement et rapt de mineure, te rendre responsable
-... C’est évident! Ce serait là une vilaine affaire. Mais c’est
-l’opposé qui a lieu, mon bon: c’est maître Félicien qui a été détourné,
-maître Félicien qui a été enlevé, ravi ... au septième ciel! Et par
-qui? Par une luronne qui a trois fois son âge et le triple de son
-poids. Jamais ton maigrelet de fils n’aurait été capable de mouvoir de
-lui-même une telle masse, jamais! C’est donc bien celle-ci qui s’est
-mise en frais et ébranlée d’elle-même, qui l’a attiré, entraîné et
-transporté,—non lui qui a fait main basse sur elle et l’a subtilisée.
-Cela ne présente aucun doute pour personne.
-
-—Mais justement ...
-
-—Estime-toi donc bien heureux, mon cher, que l’éducation de ton fils
-soit parachevée à si bon compte, et que ses inévitables fredaines te
-reviennent à si bon marché!»
-
-Eh bien, non, M. Magimier père—Magimier junior—ne voyait pas les
-choses de la sorte, et, loin de savoir gré à Mme Bombardier des
-précieuses leçons qu’elle avait si généreusement pris à cœur de donner
-à Félicien, il était outré, exaspéré contre elle.
-
-«Du moment que les deux sexes sont égaux ou équivalents, il faut que
-la loi soit la même pour l’un que pour l’autre! Il faut, comme je le
-lisais un jour dans un article de la fameuse féministe Elvire Potarlot,
-châtier aussi bien les douairières qui débauchent les petits pages,
-que les barbons suborneurs de tendrons et croqueurs de poulettes;
-aussi bien, comme elle disait, les vieilles cochonnes que les vieux
-cochons. Ou alors ne venez pas me parler d’égalité! Votre égalité ne
-serait plus que de la frime, puisque nous aurions deux poids, l’un
-pour les messieurs, l’autre pour les dames,—et deux mesures, l’une
-pour celles-ci, l’autre pour ceux-là. Or, le code pénal, articles 354
-à 357, ne fait aucune mention des garçons, des mâles, en parlant des
-enlèvements de mineurs; c’est uniquement des filles qu’il s’occupe, des
-filles au-dessous de seize ans accomplis spécialement. Ah! il est temps
-de reviser tout cela, de faire régner l’égalité et l’équité sur terre,
-la véritable égalité, l’exacte et scrupuleuse justice, telles que la
-réclament, avec la vaillante Elvire, mon illustre frère et tous les
-esprits d’élite de notre siècle!»
-
-Sans attendre l’avènement de ce règne, ce qui aurait pu le mener
-coucher loin, Magimier junior se lança à la poursuite de son fils et de
-la conquête ou conquérante d’icelui. Il avait appris que cette antique
-Dulcinée s’était, en quittant Paris, dirigée sur Gênes: c’est là qu’il
-se rendit aussitôt et commença ses recherches. Mais, mal aiguillé, il
-tomba sur une fausse piste, qui l’entraîna à Florence, puis à Rome,
-ensuite à Naples et à Sorrente, où il constata qu’il s’était absolument
-fourvoyé et qu’il lui fallait regagner son point de départ et reprendre
-sur nouveaux frais toute l’opération.
-
-Le hasard vint à son aide.
-
-Les vieilles pigeonnes sont exigeantes, et notre jeunet tourtereau, à
-force de roucouler sous les capiteux ombrages de Nervi, avait peu à peu
-senti une sorte de pesanteur et de torpeur l’envahir. Son appétit, au
-lieu de s’accroître, allait en diminuant; sa tête, par instants, lui
-semblait vide, comme si sa cervelle se fût liquéfiée et volatilisée;
-d’abondantes et débilitantes transpirations lui survenaient chaque nuit.
-
-Un beau soir, sur les bords de cette mer enchanteresse, après un
-roucoulement longtemps prolongé, le tourtereau fut soudain frappé de
-mutisme et tomba en syncope. C’était l’anémie cérébrale qui continuait
-son œuvre, la paralysie qui se déclarait.
-
-Trop de roucoulements, trop de bonheur pour un homme seul et pour un
-simple petit pigeonneau!
-
-Un médecin de Gênes, mandé d’urgence, venait d’ordonner le transfert
-immédiat de Félicien dans une maison de santé de cette ville, quand M.
-Magimier père eut vent de la nouvelle et accourut pour reconnaître son
-fils, quasi-méconnaissable et en si piteux état.
-
-Trois semaines plus tard, Mme Magimier étant venue rejoindre son mari,
-tous deux profitèrent d’une amélioration dans la santé du malade, pour
-le ramener en France, sous le toit familial.
-
-Et, chemin faisant, M. Magimier père songeait:
-
-«Tout de même, cette femme, cette dame Bombardier, cette vieille et
-abominable goule, est-ce que la loi ne devrait pas l’atteindre? N’y
-a-t-il pas là bien autre chose qu’un détournement de mineur? Une
-Anglaise, à qui l’on pince le coude en wagon, ou pour un baiser déposé
-sur le lobe de son oreille, se fait adjuger judiciairement je ne sais
-combien de livres sterling d’indemnité; et moi, si j’osais réclamer les
-moindres dommages-intérêts à cette sénile bagasse qui a détraqué et aux
-trois quarts tué mon enfant, on se gausserait de moi! Ah! il n’y a pas
-de justice, vraiment pas d’égalité ici-bas!»
-
- * * * * *
-
-Jalouse sans doute des prouesses de sa consœur et rivale
-Spartaca,—Angélique pour les collégiens,—Nina Magloire, cette autre
-insigne doyenne des émancipées et initiatrices, redoublait d’ardeur
-et accumulait exploit sur exploit. Volontiers elle s’écriait, avec la
-toujours galante Angélique: «Il n’y a pas de vieilles femmes! Restons
-jolies, mesdames! Restons jolies!» Avec elle, elle était convaincue,
-comme elle le disait un jour en propres termes, que «le devoir des
-femmes est d’être bonnes et encourageantes pour le jeune homme que son
-inexpérience tient, devant elles, timide et gauche; de susciter, avant
-l’heure, chez l’innocent, l’étincelle magique ... Mais, pour cela,
-s’empressait-elle d’ajouter, il faut avoir du cœur, beaucoup de cœur!»
-Et elle en avait,—presque autant que de tempérament.
-
-Cette abondance de sentiments et cette extrême richesse de sang
-continuaient, par malheur, à lui valoir quantité de mésaventures.
-
-D’abord, des déménagements très fréquents: les voisins n’appréciaient
-nullement, selon son importance et à son juste taux, cet enseignement
-anticipé donné à leur tendre progéniture; parfois même l’éducatrice,
-outre les bordées d’injures auxquelles elle avait droit, empochait de
-vigoureuses gourmades et sérieux horions. C’est ainsi qu’une mère,
-dont elle avait trop fréquemment attiré chez elle le fils aîné, un
-adolescent de quinze ans, et qui s’était aperçue du manège, prit fort
-mal la chose et distribua à Mme Magloire une telle volée de coups de
-manche à balai qu’elle lui cassa le bras.
-
-Il y avait ensuite les mauvaises rencontres, les filouteries et vols à
-redouter: ces gentils éphèbes, que l’insatiable Nina introduisait si
-aisément chez elle, étaient loin d’être pour la plupart la fleur des
-pois de la jeunesse française. Au lieu de payer la leçon,—ce qu’on ne
-leur demandait pas, loin de là,—ils pouvaient avoir la fantaisie de
-se la faire payer, et à un prix absolument exagéré, et de force, avec
-menaces et violences, s’il était nécessaire. Toute faute, imprudence,
-défaillance ou sottise, reçoit peu ou prou et tôt ou tard son guerdon
-ici-bas: Nina Magloire l’avait déjà plus d’une fois constaté.
-
-Ainsi un soir de mai, un beau soir plein d’étoiles et de molles et
-tièdes brises, qu’elle avait pris place sur l’impériale presque vide
-d’un tramway, à côté du plus prévenant et charmant jouvenceau, elle ne
-tarda pas à remarquer—ô surprise! ô bonheur!—que ce galant page la
-serrait de près, que ses doigts même osaient frôler sa taille ...
-
-Elle, aussitôt, de lui décocher, avec une fulgurante œillade, un
-sourire empli de gratitude et d’encouragement.
-
-Le damoiseau, qui n’avait pas besoin de tant d’instances ni de
-commentaires, et avait sûrement déjà accompli ses caravanes et gagné
-ses éperons, de se rapprocher davantage, de se blottir tout contre
-cette avenante voisine, si mûre et si maigre qu’elle fût, et de glisser
-de plus en plus sa main indiscrète ...
-
-«Finissez ... On pourrait vous voir, murmura Nina, toute frémissante.
-Pas ici ...
-
-—Si nous descendions?
-
-—Oui.»
-
-Mais, arrivée sur le trottoir, et le tramway reparti, elle s’aperçut—ô
-surprise! ô douleur!—que l’entreprenant chevalier s’était éclipsé,
-l’avait odieusement lâchée.
-
-«Qu’est-ce à dire?»
-
-Vite, elle tâta sa poche: plus de porte-monnaie! Plus de montre non
-plus!
-
-«Oh!!»
-
-Si encore ce petit misérable avait daigné faire avec elle plus ample
-connaissance! Mais non, pas même cette fiche de consolation! Il avait
-eu hâte de la quitter, d’aller sans doute narrer cette aubaine, avec
-force gorges chaudes, à quelque drôlesse de son âge, et manger cet
-argent en sa compagnie.
-
-Et trois mois plus tard, un matin, Nina Magloire était trouvée morte,
-étranglée au pied de son lit, dans le minuscule appartement qu’elle
-occupait alors rue de Penthièvre, au fond d’une cour. L’armoire à
-glace, la commode et les placards avaient été vidés, leur contenu
-étalé sur le plancher, tous les meubles fouillés ou brisés; dans
-les trois exiguës et sombres pièces régnait le plus grand désordre.
-L’enquête, dès ses débuts, révéla que la veille, à la tombée de la
-nuit, Mme Magloire avait reçu la visite d’un petit jeune homme imberbe,
-à chapeau melon, par-dessus noisette et pantalon collant, un de ses
-petits protégés et son hôte assidu. A peine était-il entré qu’un
-second petit jeune homme, également sans barbe, à chapeau melon aussi,
-à accroche-cœur et veston étriqué et élimé, marquant mal, était venu
-sonner à la porte et avait été introduit. C’étaient eux sûrement qui
-avaient fait le coup, de ce côté qu’il fallait chercher. Et on chercha;
-on les découvrit bientôt, et leurs aveux confirmèrent l’exactitude de
-ces soupçons.
-
- * * * * *
-
-C’est à peu près à cette même époque qu’Elvire Potarlot, la plus
-convaincue, la plus franche et la plus remuante des revendicatrices
-féminines, disparut aussi de ce monde.
-
-Pauvre Elvire! Avec sa manie d’égalité ou d’équipollence absolue des
-deux sexes et son inflexible logique, elle était arrivée à patauger de
-plus en plus en pleines incohérences, drôleries et cocasseries.
-
-Plus que jamais, par exemple, elle demandait qu’on transformât toute
-la langue française pour mettre la syntaxe d’accord avec la justice
-et le bon sens. De quel droit le masculin l’emporte-t-il toujours sur
-le féminin? Et le masculin quel qu’il soit! Des animaux, des plantes,
-des objets quelconques, des êtres abjects imposent leur genre à la
-femme, aux femmes, si nombreuses, si pures, si intelligentes et si
-éminentes qu’elles soient! Et elle reprenait son exemple: «Les plus
-illustres dames et les plus vilains caniches de la ville se sont
-rencontrés sur cette place.» _Rencontrés_ au masculin pluriel, parce
-que _caniches_ est du masculin et au pluriel. Vous ne trouvez pas
-cette règle idiote, humiliante, outrageante, scandaleuse, révoltante?
-Ce sont les hommes qui l’ont imaginée et promulguée, cette règle, qui
-l’ont imposée, comme ils en ont confectionné et imposé tant d’autres,
-toutes aussi despotiques et ineptes, comme ils ont fabriqué et cuisiné
-les codes, inventé et tripatouillé les religions, tout créé, arrangé
-et faussé ici-bas à leur mode et convenance, pour eux et contre nous.
-Pourquoi donc, voyons, pourquoi ne pas toujours employer le féminin,
-lorsqu’on parle d’une femme? Pourquoi ne pas oser dire: «_une_
-auteuse, _une_ chroniqueuse, _une_ contrôleuse, _une_ censeuse, _une_
-sapeuse, et _une_ amatrice, _une_ administratrice, _une_ rhétrice,
-_une_ agricultrice, _une_ médecine, _une_ assassine, _une_ soldate,
-_une_ pompière, _une_ agente, _une_ témoin, _une_ écrivain, etc.,
-etc. C’est évident! Ce serait à la fois plus clair, plus rationnel
-et plus équitable: il n’y a pas à nier, voyons! Ces sempiternels et
-stupides masculins étaient bons pour le temps où les femmes n’étaient
-ni chroniqueurs, ni contrôleurs, ni censeurs, sapeurs, administrateurs,
-rhéteurs, médecins, soldats, pompiers, agents de police ou de voirie,
-etc., et se contentaient sottement d’être des ménagères et des mères;
-mais à présent que nous avons changé tout cela!»
-
-Aussi Elvire, apôtre, apôtresse ou apostoline du progrès, championne
-de la civilisation, n’hésitait pas, elle, et, selon son joli mot,
-«féminisait le dictionnaire, en attendant qu’elle pût féminiser le
-code».
-
-Comprend-on que la femme, en se mariant, perde son nom pour prendre
-celui de son époux? Pourquoi ne serait-ce pas plutôt celui-ci qui
-troquerait le sien contre le nom de sa femme? Voyons, pourquoi? Et
-les enfants, n’est-ce pas plutôt le nom de leur mère qu’ils devraient
-porter? Le père n’est-il pas toujours et de plus en plus putatif?
-
-Elvire alléguait encore, et non sans succès, qu’il n’y avait aucune
-raison pour que la femme s’habillât autrement que l’homme; qu’elle
-laissât croître ses cheveux, lorsque l’homme les coupe; qu’elle portât
-des bracelets et des boucles d’oreille, quand l’homme s’en passe.
-
-«La voilà, écrivait-elle avec enthousiasme dans _l’Émancipation_,
-la voilà la cause de l’infériorité physique de la femme! A l’instar
-de la force de Samson, elle gît dans vos cheveux, citoyennes, cette
-infériorité; elle gît pareillement dans vos jupes à traîne, dans ces
-inutiles brimborions, vestiges de liens et d’entraves, emblèmes de
-l’antique servitude, que vous attachez à vos poignets ou passez à
-votre cou. Comment voulez-vous lutter victorieusement contre l’homme,
-si vous vous alourdissez et vous fatiguez le crâne par cet anormal,
-exorbitant et disgracieux fardeau, si vous vous empêtrez les jambes
-dans les malsains et dangereux replis d’une interminable jupe? La loi
-qui vous interdit le costume masculin, si commode—ah! les hommes! tout
-pour eux!—il faudra bien l’abroger, cette loi, lorsque, toutes, vous
-vous déciderez à l’enfreindre. Osez donc! Calculez que de temps perdu
-à peigner, onduler et calamistrer cette chevelure, à ajuster et draper
-cette robe, à vous attifer, vous maquiller, pomponner et peinturlurer!
-Les voilà, les voilà, les vraies et seules causes de votre infériorité,
-citoyennes! Ne les cherchez pas ailleurs: elles sont là, et viennent de
-vous. Encore une fois, plus de chignons, plus de jupons! _In hoc signo
-vinces!_»
-
-Et, donnant l’exemple, conformant sa conduite à ses principes et
-exhortations, elle s’était courageusement fait tailler les cheveux à la
-mal content, et ne sortait plus qu’en culottes bouffantes et costume
-complet de bicycliste.
-
-Chère et excellente Elvire!
-
-Bien mieux, elle adressa une pétition à la Chambre, et signala à
-l’attention de nos législateurs ces trois nouvelles importantes sources
-de revenus: impôt sur la coiffure des femmes,—impôt sur les jupes
-dites _à balayeuse_,—impôt sur les diamants et bijoux.
-
-Avec son illustre prédécesseur ... prédécesseuse, pardon! Jenny
-d’Héricourt, l’amusante historienne de _la Femme affranchie_, Elvire
-prétendait de plus belle que «le concours de l’homme ne sera pas
-toujours nécessaire pour l’œuvre de la reproduction», et que «la
-science humaine parviendra à délivrer la femme de cette sujétion
-insupportable».
-
-Il est vrai qu’à l’époque où cette réconfortante espérance était ainsi
-proclamée, M. Brunetière n’avait pas encore découvert la faillite de la
-science. A présent, hélas! «la sujétion insupportable» a des chances de
-durée, de grandes chances.
-
-Faisant encore chorus avec un autre adepte, superlativement doué
-d’imagination, Elvire Potarlot attribuait «à un coup de poing donné
-par l’homme sur le ventre de la femme l’origine des menstrues ...
-C’est l’homme encore ici qui est le coupable et le criminel. Toujours
-et partout nous le retrouvons, ce monstre! Oui, c’est à lui, à sa
-brutalité, à sa sauvagerie, que nous devons ce déplorable tribut!
-Mais nous ne le paierons pas toujours! Non seulement l’heure de la
-ménopause sonnera et nous en dispensera, mais la science est là, mes
-sœurs, et M. Jules Bois et moi, nous vous l’annonçons: Un jour luira
-où, pour quelques femmes tout au moins, pour une élite intellectuelle,
-disparaîtra ce mal sanglant, sans que pour cela les fonctions de
-la maternité, tout à fait indépendantes de la menstruation, soient
-atteintes.»
-
-Mais qui déterminera cette élite? Quelles seront au juste ces
-privilégiées? Pourquoi quelques-unes et non pas toutes?
-
-«Toujours des inégalités et des injustices alors? allez-vous encore
-vous récrier. Pendant que la nature y était, il ne lui en aurait
-cependant pas coûté davantage ... C’est là, mes sœurs, ce que la
-science nous apprendra, ce qu’elle se réserve d’établir et de nous
-démontrer.»
-
-Pauvre science! Que serait-ce, que ne te ferait-on pas dire, si tu
-n’avais pas fait faillite!
-
-Mais le rêve obstiné d’Elvire, son idée prédominante, persistante et
-obsédante, c’était que l’homme pût devenir enceinte ... pardon! Ici,
-c’est cet odieux masculin qui est obligatoire!—pût devenir _enceint_ à
-son tour; qu’il pût, comme la femme, connaître les tribulations de la
-grossesse, les grièves douleurs et mortels risques de la parturition,
-les angariantes servitudes de l’allaitement. Voilà où il fallait
-tendre, voilà le grand but à atteindre! Car, tant qu’on n’en sera
-pas là, tant qu’on n’aura pas retrouvé et reconstitué l’androgyne de
-Platon,—ces androgynes, nés tous parfaits ...
-
- D’un pur limon pétri des mains divines,
- Également des deux sexes pourvus,
- Se suffisant par leurs propres vertus,
-
-il n’y aura rien de fait: toujours, sur les deux sexes séparés, pèsera
-une abominable iniquité, une implacable et désespérante inéquivalence.
-Mais comment établir cet équilibre, réaliser ce sublime rêve? Encore un
-miracle nécessairement réservé à la science, qui a bon dos, malgré sa
-faillite, et autorise toutes les coquecigrues possibles et imaginables.
-
-En dépit de sa passion égalitaire, Elvire Potarlot penchait par
-instants vers les doctrines professées par certaines agitées
-américaines,—toujours on les retrouve, celles-là, sur le chemin de
-l’originalité et de la drôlerie,—et estimait que l’homme est en tous
-points l’inférieur de la femme, et que le prototype de la force,
-l’Hercule mythique, a appartenu au sexe faible. Hercule était une fille
-et devrait s’appeler Herculesse.
-
-Ressassant d’autres vieilles bouffonneries empruntées aux coryphées et
-pionnières du féminisme, elle écrivait sans rire que «le divin Créateur
-a bien prouvé la supériorité de la femme en terminant et couronnant son
-œuvre par la création de notre mère Ève.
-
-«Pour faire Adam, il prit de la boue, de la simple boue, notez bien
-cela ... et voilà votre père à tous, messieurs! Mais, pour la femme,
-il jugea que la boue était trop indigne, il prit une matière qui déjà
-avait été purifiée par son souffle divin, une côte d’Adam, et il forma
-Ève.
-
-»L’histoire nous dit: Ève a pris l’initiative du mal et a causé sa
-perte et celle de son époux. Soit! Mais si, dans cette occasion, Ève
-n’a effectivement pas fait preuve d’esprit et d’obéissance, elle
-a au moins prouvé qu’elle avait la haine de la routine, la passion
-du nouveau et du progrès, l’imagination, l’ardeur et la bravoure
-nécessaires pour aller de l’avant, toujours de l’avant. _Go ahead! Go
-ahead!_»
-
-Hélas! malgré tant d’éloges décernés à son sexe, et une telle
-prédominance, Elvire était plus que jamais courbée sous le joug et
-la férule d’un abject mâle, du pseudo-statuaire, maître fainéant et
-maître rufien Émilien Bellerose. Plus que jamais elle avait à essuyer
-les avanies et brutalités de ce drôle, à endosser ses horions, de
-véritables déluges de coups de canne ou de cravache, disait-on, qui
-lui tombaient quotidiennement sur le casaquin et la laissaient étendue
-comme morte sur le plancher.
-
-«Et elle aime ça, vous savez, elle raffole de ça! allaient répétant
-partout la vaporeuse Bombardier, l’impeccable Lauxerrois et l’ineffable
-Cherpillon, toutes ses suaves sœurs d’armes et délicieuses amies. Il
-lui faut chaque soir sa ration d’étrivières et de bastonnade,—son
-vigoureux petit picotin. Elle ne dormirait pas sans cela.»
-
-Elles assuraient même, les braves compagnes et candides âmes, qu’à
-certains moments psychologiques, au lieu de soupirer: «Tu m’aimes, dis?
-Tu m’aimes, mon chéri?» Elvire ne manquait jamais de s’exclamer: «Oh!
-tu me battras, hein, trésor? Tu me battras bien! A me briser, mon ange!
-A me tuer, n’est-ce pas, à me tuer?»
-
-Hélas! ce fut bien, en effet, ce sacripant qui lui porta le coup
-de la mort; mais pas tout à fait comme elle l’entendait, ou plutôt
-comme s’amusaient à le lui faire dire ses charitables rivales et
-affectionnées consœurs.
-
-Un automne, qu’il avait été invité par un camarade de cercle à
-venir chasser dans un coin des plus boisés et des plus sauvages de
-la Dordogne, Émilien rencontra là-bas une veuve encore fraîche et
-suffisamment accorte, qui laissait mollir ses charmes et moisir ses
-écus, faute d’occasions.
-
-«Voilà mon blot!» pensa l’élégiaque personnage, dès qu’il apprit que
-la fortune de ladite veuve s’élevait, nette de toute hypothèque et
-redevance, à dix-sept cent mille francs.
-
-Justement il avait fini de croquer les dernières bribes du patrimoine
-d’Elvire; il en était réduit à la faire travailler, trimer le plus
-possible, et à chercher à tirer parti de ce labeur, de tout ce qui
-coulait de cette intarissable plume ... Démarches difficiles et bien
-souvent infructueuses; ardue, décourageante et énervante besogne,
-qui le dépitait, l’exaspérait très souvent et lui faisait plus que
-jamais—ô ivresse!—lever sa canne et taper dru, fouailler à tour de
-bras et à planté sa reine nourricière.
-
-Il n’avait plus qu’ennuis, tracasseries et misères à attendre d’elle.
-C’était le moment ou jamais de lui tirer sa révérence ou de filer à
-l’anglaise.
-
-La partie de chasse, qui devait durer huit jours, se prolongea
-durant six semaines; et comme Elvire commençait à trouver le temps
-démesurément long et à s’étonner et s’alarmer, elle découvrit le pot
-aux roses.
-
-La très consolable petite veuve, perdue dans sa thébaïde, n’avait pu
-rester insensible aux langoureux soupirs, aux effets de torse, roulades
-et scies d’atelier de ce pitoyable cabot. Elle s’était toquée de ce
-bellâtre, qui lui apparaissait avec tout le prestige de la capitale et
-de l’art,—quel art, messeigneurs!—et elle avait déposé à ses pieds sa
-tendresse et ses titres de rente.
-
-Le jour même où elle apprit le mariage de son misérable amant, Elvire
-Potarlot mettait en vente son fameux livre _Ève triomphante_, où elle
-démontre si bien par A + B l’absolue précellence de la femme sur
-l’homme,—en beauté et en bonté d’abord et incontestablement, puis en
-esprit, en intelligence et en science, en morale aussi et en conduite,
-en santé également, en vigueur, force, souplesse, taille, solidité,
-élasticité, etc.; et elle venait de toucher ses droits d’auteur, six
-cents francs, sur le premier tirage de ce volume. Immédiatement elle
-les expédia à Émilien: ce fut sa seule vengeance.
-
-Puis elle rentra chez elle, déboucha un flacon de cyanure de potassium,
-et—adieu la vie! adieu toutes les trahisons et toutes les lâchetés!
-Assez de larmes, assez de tortures, de désespoirs et de dégoûts!—elle
-le vida d’un trait, et s’en alla goûter sous terre ce qu’elle n’avait
-jamais pu rencontrer et ce qui n’existe pas dessus, l’unique et
-véritable égalité.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Séverin Veyssières gisait sur un fauteuil, dans sa chambre à coucher,
-le regard tourné vers la fenêtre, et obstinément, lugubrement fixé au
-loin, perdu dans le bleu du ciel.
-
-Un mal horrible était venu le frapper; une dégoûtante plaie, un lupus
-ulcéreux, lui rongeait la lèvre supérieure, l’aile droite du nez et
-la moitié de la joue. Pour tout son entourage, pour tout le monde,
-principalement pour ses chers confrères et joyeux associés de la secte
-salomonienne, il était devenu un objet de répulsion.
-
-Plus de visites: depuis trois semaines, à part le docteur qui le
-soignait et était un de ses anciens condisciples de l’École normale,
-transfuge de l’Université, aucun ami n’avait franchi sa porte. Le
-dernier qui eût pénétré chez lui, Roger de Nantel, s’en était allé avec
-l’intime et formelle résolution de ne plus remettre les pieds chez «ce
-pauvre bougre».
-
-«C’est vraiment trop répugnant! Quelle sale machine! Plus moyen de le
-voir! Et puis ça peut s’attraper! Brrr! Je vais de ce pas en parler à
-mon médecin ... Si c’était contagieux? Eh bien merci! Me voilà propre!»
-
-Si, cependant, quelqu’un lui était resté; à défaut de gais camarades,
-une amie continuait à venir le voir, une amie dont la première
-visite datait seulement du jour où il avait dû demeurer confiné chez
-lui, le visage en partie recouvert de pansements et de compresses.
-Et la fréquence et la durée de ces visites avaient toujours été en
-augmentant; à l’heure actuelle, Katia Mordasz ne quittait plus le
-domicile de Séverin; elle s’efforçait de le distraire, s’évertuait
-et s’ingéniait à le rassurer, à le consoler et le réconforter: tâche
-pénible, ardue entre toutes, et que, semblable au labeur de Sisyphe, il
-fallait continuellement recommencer.
-
-Désemparé, affalé, désespéré, Séverin ne songeait plus qu’au
-suicide,—l’unique et éternel remède,—et, sans Katia, sans cette
-vigilante et infatigable gardienne, il aurait déjà, d’une façon ou
-d’une autre, supprimé le mal en supprimant le malade.
-
-Et quelle était la cause de cette effroyable affection? Comment cet
-ulcère rongeur, ce _lupus excedens aut exedens_, qui avait débuté par
-de simples boutons, quelques tubercules durs et violacés, avait-il pu
-se produire?
-
-Mystère!
-
-«Il n’y a pas là trace d’atavisme! disait Séverin à son ex-condisciple,
-le docteur Chézurier. Je n’avais pas cela dans le sang, j’en suis
-convaincu! Ni mon père, ni ma mère, ni mes grands-parents, personne
-que je sache, dans ma famille, absolument personne, n’a été atteint
-d’une infirmité de cette espèce. C’est pire que n’importe quoi, pire
-que toute souffrance, toute torture, pire mille fois que la mort! Je
-suis comme un pestiféré: chacun se détourne de moi avec effroi, tout le
-monde me fuit, je me fais horreur à moi-même ... Ah! maudit soit ...»
-
-Et il retombait dans sa torpeur, s’y enfonçait de plus en plus, se
-laissait de plus en plus envahir et accabler par ses idées noires, ses
-funèbres et odieuses réflexions.
-
-«Mais si, vous guérirez! Mais si! lui répliquait Katia. Vous vous
-exagérez votre état, et ne le voyez nullement comme il est.
-
-—Oh! que si, hélas!
-
-—Pas du tout, mon ami, je vous assure. Vous allez bien mieux que la
-semaine passée, et, lorsque vous aurez séjourné un mois ou deux au bord
-de la mer, comme le médecin vous l’ordonne....
-
-—Je ne veux pas partir!
-
-—Si!
-
-—Je veux mourir ici, chez moi!
-
-—Parce que vous avez un bobo sur la joue, vous vous imaginez que tout
-est fini, que votre dernière heure a sonné! Un peu de raison, Séverin!
-Un peu de courage!»
-
-Elle en avait, elle, du courage; elle en avait, de la résistance,
-de l’énergie et de la vaillance. Pas une seconde, elle ne s’était
-demandé s’il n’y avait pas danger pour elle d’approcher un tel malade,
-«si ça s’attrapait». Cette égoïste et lâche question,—si humaine
-pourtant!—ne lui était pas venue à l’esprit: il y avait près d’elle
-une souffrance à alléger, un malheureux à secourir et à consoler, et
-elle était accourue. Sa place était là; son instinct de femme, plus
-encore que le profond mais très platonique et très pur attachement qui
-l’unissait à Séverin, l’en avertissait et la conduisait.
-
-«Nous partirons ce soir même, continuait-elle en manœuvrant les tiroirs
-de la commode, pour en extraire les piles de chemises, de chaussettes
-et de mouchoirs qu’elle avait dessein de ranger ensuite dans la malle.
-Ne différons pas ... Nous voici au mois de mai; nous avons un temps
-superbe, et j’ai promis ce matin au docteur Chézurier ...
-
-—A quoi bon? C’est encore ici que je serai le plus tranquille! soupira
-Séverin en promenant autour de lui, sur sa longue table de travail et
-ses rangées de livres, un regard navré.
-
-—Il faut quitter Paris, et le plus tôt sera le mieux, ne cesse de
-répéter le docteur. Lui-même s’est occupé de vous louer un chalet à
-Arcachon, sur la lisière de la forêt de pins et à proximité de la mer
-...
-
-—C’est-à-dire qu’il a hâte d’être débarrassé de moi. Il ne tient pas à
-ce que je crève sous ses ordres!
-
-—Séverin! Comment pouvez-vous concevoir de telles vilaines pensées?
-M. Chézurier vient chaque jour vous voir; il vous témoigne la plus
-affectueuse sollicitude; il affirme qu’un changement d’air, un séjour
-prolongé dans le voisinage de l’Océan, vous sera des plus salutaires et
-vous rétablira promptement ...
-
-—Il n’y a que vous, Katia, vous seule! Si je me rétablis jamais, ce
-sont vos soins ... Si je ne suis pas abandonné, c’est à vous que je le
-dois! Et je ne peux même plus baiser vos chères, chères petites mains,
-que j’aimais tant! Si je guéris, je resterai défiguré, hideux, abject
-... comme un monstre!
-
-—Vous broyez du noir à plaisir! C’est fou! Cette plaie se fermera et
-disparaîtra. Vous n’êtes pas du tout hideux, pas du tout repoussant ...
-Prenez mes mains, tenez, les voilà! Elles sont à vous!
-
-—Non! Non!»
-
-Et cette même femme qui, jusqu’alors, toujours retenue par ses
-scrupules de dignité et de fierté, par son excessif respect
-d’elle-même, n’avait jamais manqué de dérober ses mains aux caresses et
-aux baisers de leur enthousiaste admirateur, elle les lui abandonnait
-pleinement à présent, les lui portait d’elle-même aux lèvres,—à ses
-lèvres rongées, tuméfiées, saignantes et sanieuses, horribles.
-
-Telles, ces religieuses embrasées de l’amour divin, ces saintes
-et étonnantes hystériques, qu’aucune immondice ne rebute, qui se
-complaisent à surmonter tous les dégoûts.
-
- * * * * *
-
-Le soir même où Séverin Veyssières, accompagné de l’ardente nihiliste,
-devenue sœur de charité laïque, et non moins passionnée et exaltée dans
-cet apostolat que dans le précédent, prenait le train pour Arcachon,
-le dîner mensuel des Salomoniens—on était justement au premier mardi
-de mai—avait lieu dans la salle attitrée du restaurant Margery.
-
-Tous étaient là,—tous les survivants et les restants. Sambligny,
-qui remplissait encore, après Nantel, les fonctions de
-secrétaire-recruteur, n’avait jamais eu si belle mine que depuis son
-veuvage, et n’avait jamais si chaleureusement recommandé le célibat à
-son personnel administratif.
-
-«_Cœlum habitat_, il habite le ciel, le célibataire, croyez-en toujours
-la science étymologique, et restez plus que jamais convaincus, mes
-amis, que les meilleurs mariages sont ceux qui ne se font pas. Vous
-n’avez aucun, absolument aucun intérêt à vous marier, même à vous
-marier avec une femme très riche. Si elle vous apporte trente mille
-livres de rente, elle se croira obligée d’en dépenser quarante mille,
-et vous y serez encore de votre poche. Si elle n’a pas le sou, il
-y a de très grandes probabilités pour qu’elle ait été élevée en
-millionnaire,—comme on élève à peu près toutes les jeunes filles d’à
-présent. Elle saura parler chinois et résoudre une équation du second
-degré, cultivera le pastel et la musique, mais ne sera pas capable de
-faire cuire une côtelette, pas même d’allumer le feu. Elle croirait
-déroger d’ailleurs, si elle essayait de s’initier à ces viles besognes,
-si elle touchait au charbon, lavait sa vaisselle ou descendait sa
-boîte à ordures. Fi! Fi donc! Il lui faudra une bonne, sinon deux, et
-qui les paiera, ces intruses indispensables? Ce sera vous. Madame
-voudra avoir son salon, son piano, son jour de réception, ses _five
-o’clock_ et autres balançoires; elle devra rendre ses visites et
-ses dîners; et qui soldera ces frais de toilette, d’apparat et de
-voitures? Ce sera monsieur, toujours monsieur, toujours vous, mes
-petits amis. C’est toujours vous qui serez les dupes du marché et les
-dindons de la farce. Gardez donc précieusement, envers et contre tous,
-impitoyablement et férocement, ce premier de vos biens: l’indépendance.
-Vous pouvez, comme dans la chanson, parcourir le monde et courtiser
-tout à votre aise la brune et la blonde, vous ne rapporterez jamais
-chez vous plus de deux oreilles. Il n’y a rien de meilleur ici-bas que
-l’amour, mais,—croyez-en la sagesse de Salomon, aussi bien que celle
-du dix-huitième siècle,—l’amour charnel, l’amour sensuel, l’amour
-varié, l’amour amusant, et non celui qui vous rend sombres, inquiets,
-exclusifs, jaloux et méchants, qui vous torture, vous exaspère, vous
-affole. La bonne déesse, c’est la Vénus physique, la Vénus Coliade, si
-chère aux anciens, la Vénus Hétaira, Pandemos ou Vulgivaga, la Vénus
-Meretrix, toujours Victrix, perpétuellement victorieuse, triomphante
-et toute-puissante, en dépit de tous les repoussoirs, de toutes les
-politiciennes, viragos, émancipées et toquées. C’est celle-là, cette
-grande Astarté, cette irrésistible Aphrodite, qu’il faut honorer et
-pratiquer, mes amis, et non l’autre,—et non perdre votre temps à
-flirter, implorer, soupirer, baguenauder et vous morfondre ... Laissez
-cela aux imbéciles. Ditesvous bien qu’il n’y a rien de plus agréable,
-de plus commode et de plus économique que les prêtresses attitrées de
-l’incomparable divinité, rien de plus gênant, collant, fastidieux et
-dispendieux que les tendresses non tarifées et prétendues gratuites.
-N’appréciez jamais les femmes qu’au point de vue plastique: c’est
-le seul intéressant, le seul intelligent et affriolant; et sachez
-toujours prendre ces dames avec plaisir et les quitter sans regret.
-Tels sont, chers amis, les principes et règles de vie que l’expérience
-des siècles et la sapience humaine m’ont légués et vous dictent par ma
-bouche. Conservez-les dans vos cœurs, méditez-les pieusement, afin de
-les appliquer sans relâche, jusqu’au jour où il plaira au Divin Maître
-de vous rappeler à lui et de vous convier à jouir, avec les anges, de
-l’éternelle félicité. Ainsi soit-il!»
-
-Malgré les vides dus à la mort ou à la maladie, le banquet salomonien
-avait gardé sa pleine liberté d’allure, sa rondeur et son entrain. On
-n’avait pas encore remplacé les manquants, et on hésitait à le faire:
-rien ne pressait.
-
-«Ce sacré Magimier! exclama soudain Adrien de Chantolle. Aller
-s’amouracher de cette citoyenne de la rue de Maubeuge, cette madame
-Clara, sèche comme une morue et plate comme une limande, lui qui
-exécrait les femmes maigres!
-
-—Qui nous disait si bien, vous vous le rappelez? repartit Hector
-Jourd’huy, que l’embonpoint est le propre de la femme, que la vocation
-de la femme est d’être grasse ...
-
-—C’est vrai.
-
-—Pas bête!
-
-—Il avait raison!
-
-— ... Et qu’il n’y a rien de plus disgracieux qu’une poitrine féminine
-sans reliefs accentués, sinon un abdomen masculin ultra-bombé.
-
-—Magimier disait cela, oui, répliqua Ravida; mais il ne dédaignait pas
-non plus de temps à autre, durant l’été notamment, la sveltesse des
-formes.
-
-—Il était avant tout éclectique, partisan de la nouveauté et de la
-variété, rectifia l’ingénieur Lesparre.
-
-—Comme nous tous! s’écrièrent à la fois le maître des requêtes
-d’Amblaincourt et le négociant Xavier Ferrero.
-
-—Changement d’herbage réjouit ...
-
-—C’était Magimier qui classait les femmes en deux catégories,
-interrompit Roger de Nantel: femmes d’été et femmes d’hiver.
-
-—Non, il était plus gourmand, il voulait trois catégories, riposta le
-président Herbeville: femmes grasses et dodues pour l’hiver, diaphanes
-et zéphyriennes pour l’été, et intermédiaires, entrelardées, pour
-l’automne et le printemps.
-
-—C’est cela! Je me souviens! dit Jourd’huy.
-
-—Il s’y entendait, le vieux cerf!
-
-—C’est son collègue Brizeaux qui se contentait de deux échantillons ...
-
-—Ce pauvre Brizeaux!
-
-—Encore un qui a drôlement fini!
-
-—A qui la faute? objecta Chantolle. Si Brizeaux, tout comme Magimier,
-était demeuré fidèle à notre programme, avait respecté nos traditions,
-si l’un ne s’était pas monté le bourrichon au point de convoler en
-justes noces avec un de nos numéros ...
-
-—L’idiot!
-
-— ... Si l’autre, au lieu de braconner sur le terrain défendu et de
-mettre à mal une brave fille, s’en était tenu, selon notre règle, aux
-professionnelles, à la liste de nos clientes, liste si variée, si
-nombreuse et si intelligemment composée, si parfaitement suffisante,
-en somme, tous deux seraient encore là, messieurs! conclut Adrien de
-Chantolle.
-
-—Eh oui!
-
-—Effectivement!
-
-—C’est donc de leur faute ...
-
-—Et Veyssières? lança Ravida.
-
-—Ah! Veyssières! Sans doute, c’est autre chose, repartit Chantolle. En
-résumé, sur treize que nous étions à l’origine, il y a sept ans, ça ne
-fait que trois qui manquent ...
-
-—Et sur ces trois, observa Sambligny, deux ont sombré par leur faute.
-
-—Absolument! N’oublions pas cela! poursuivit Chantolle. Donc,
-messieurs, tout en déplorant la disparition de nos confrères et
-associés, en formant les vœux les plus ardents pour la guérison de ce
-pauvre Veyssières, si abominablement frappé ...
-
-—Je doute que ...
-
-—S’il se rétablit, assura l’ingénieur Rouyer, il n’en demeurera pas
-moins tout défiguré ...
-
-—Monstrueux!
-
-—C’est forcé!
-
-—Il n’osera plus se montrer!
-
-—Eh bien, messieurs, trois disparus sur treize, il ne faut pas
-nous plaindre! conclut de nouveau Chantolle. Nous sommes encore des
-privilégiés!
-
-—Évidemment!
-
-—C’est que nous sommes dans le vrai!» proclama Sambligny.
-
-Et, comme un bruit de voix s’élevait dans la salle contiguë:
-
-«Je vous ai avertis en arrivant, continua-t-il, que nous avions encore
-là, ce soir, un festin d’amazones. Ces dames de l’Émancipation et de
-l’Infécondité célèbrent je ne sais quel glorieux événement ...
-
-—L’inauguration d’une vaste école d’allaitement pour hommes, les
-_nourrices mâles_, insinua Ravida.
-
-—Ou quelque chose d’analogue, poursuivit Sambligny. Mais elles ont
-beau s’agiter, beau piailler et glousser, les chères poulettes ...
-
-—Tu n’échapperas point au verdict du Très-Haut: «Tu seras
-éternellement sous la puissance de l’homme!» proféra Roger de Nantel.
-
-—Et c’est en vain que tu te démènes et te rebiffes, infortunée côte
-d’Adam, repartit Jourd’huy; tu n’as réussi qu’à provoquer la faillite
-du mariage et le krach de l’amour, qu’à stimuler et encourager la
-polygamie, développer et multiplier la prostitution ...
-
-—Elle est immortelle, la prostitution, heureusement! exclama
-Chantolle. C’est notre revanche, notre compensation, ce qui nous
-console des insexuées, des vésuviennes et doctoresses.
-
-—Bravo! crièrent Lesparre et Courcelles d’Amblaincourt.
-
-—Entre les femmes publiques qui font des phrases et haranguent les
-foules, et celles qui font l’amour et rien autre chose, qui donc
-hésiterait? reprit Chantolle.
-
-—D’autant plus, ajouta Jourd’huy, que celles qui font l’amour sont
-généralement plus jeunes, plus avenantes, attrayantes ...
-
-—Pardi!
-
-—Oui, mais c’est grâce aux autres, ne l’oublions pas, dit Chantolle,
-c’est grâce aux agitées et aux révoltées, aux déclassées qui en
-dérivent, que nous recrutons si facilement et si amplement nos
-clientes. Ne soyons pas ingrats, messieurs: buvons à l’émancipation
-féminine!
-
-—A l’émancipation des femmes!
-
-—A la suppression du mariage!
-
-—Vive le célibat!
-
-—A l’amour libre! A l’amour libre!»
-
-En cet instant, on heurta quelques légers coups à la cloison voisine.
-
-«Vous êtes donc des nôtres? demanda une voix grêle et glapissante,
-celle d’Ernestine Montgobert, l’avocate des causes grasses, conseil et
-lumière des gitons assassins.
-
-—Certainement! Mais oui! répondirent en chœur les disciples de
-Salomon.
-
-—Si nous fraternisions? proposa une autre voix cristalline, celle
-de René d’Escars, _seu_ Adélaïde Tabourin, fervente patronne de
-l’avortement légal.
-
-—Fraternisons! Mais oui, messieurs! cria une troisième voix, également
-de fausset, celle d’Estelle de Bals.
-
-—Très volontiers, mesdames! Si vous le permettez, ajouta Sambligny,
-nous allons avoir l’honneur de nous rendre auprès de vous?
-
-—Inutile! Pas de galanterie! protesta aussitôt une quatrième voix,
-non moins aiguë et perçante, celle de dame Stéphanie Lauxerrois, dite
-Saint-Germain, successeur ou successeuse d’Elvire Potarlot, comme
-rédactrice en chef de _l’Émancipation_.
-
-—Oh non! Pas de galanterie! Pas de galanterie! lancèrent toutes
-ensemble avec indignation ces gentilles crécelles et mélodieuses
-petites flûtes.
-
-—Ce serait inconvenant, messieurs! ajouta maître ou maîtresse
-Montgobert. C’est nous qui vous avons dérangés, c’est à nous à aller
-trinquer avec vous.»
-
-
- FIN
-
-
- ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-ET-M.)
-
-
-
-
- DU MÊME AUTEUR
-
-
- INSTITUTION DE DEMOISELLES
-
- Un volume in-18. . . . 3 fr. 50
-
-_Institution de Demoiselles_, par Albert Cim, est l’étude très
-dramatique et très scrupuleusement vraie d’un de ces grands pensionnats
-«de genre» où l’aristocratie, la haute finance et la haute cocotterie
-mêlent leurs filles, et où la dévotion, l’argot boulevardier, le piano,
-le cabotinage et le libertinage sont enseignés de front.
-
-(_La Nation._)
-
-_Institution de Demoiselles_, par Albert Cim, est un roman-étude, très
-juste d’observation et qui doit être lu par tous ceux, qui se séparent
-de leurs filles pour les confier aux «institutions».
-
-(Philippe Gille, _Le Figaro_.)
-
-_Institution de Demoiselles_ est un livre gros de révélations et qui
-est observé de très près. Incontestablement l’institution que M.
-Albert Cim nous décrit existe ou a existé ... Après avoir dépeint,
-sans omettre aucune crudité de détails, l’éducation qu’on reçoit chez
-Mme Dambreville, M. Albert Cim nous montre dans chacune des élèves les
-fruits de cette éducation. Il surveille l’état de perversion où la
-plupart des jeunes filles arrivent précocement, et révèle un à un les
-scandales qui ont précédé et suivent la sortie du pensionnat.
-
-(Paul Perret, _La Liberté_.)
-
-Dans son _Institution de Demoiselles_, M. Albert Cim a groupé fort
-habilement des turpitudes qui sont dans la réalité plus clairsemées.
-Mais il est exact que l’on trouve à Paris des pensionnats, où, avec les
-dehors de la tenue la plus sévère, les choses se passent à peu près
-comme M. Cim les a contées.
-
-(Hugues Le Roux, _Gil Blas_.)
-
-L’auteur d’_Institution de Demoiselles_ a voulu montrer qu’à cette
-heure, l’éducation des jeunes filles, dans la plupart des institutions
-particulières, suit une voie des plus fausses et ne rend que des
-produits avariés.
-
-(Charles Canivet, _Le Soleil_.)
-
-_Institution de Demoiselles_, «mœurs parisiennes», affirme le
-sous-titre. S’il dit vrai, c’est à faire frémir, plus encore que
-la pension dépeinte par Daudet, où la folle Ida de Barancy mit son
-petit Jack. Et pourtant, si chargées qu’en soient les couleurs, elles
-finissent, à les mieux regarder, par devenir vraisemblables. Oui,
-certaines maisons d’éducation pour les jeunes filles doivent, en effet,
-être organisées ainsi. Et tel de nous, en recueillant ses souvenirs,
-peut se rappeler, aux environs de Paris, des établissements ressemblant
-à celui-là.
-
-(Alfred Gassier, _Le National_.)
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- DEMOISELLES A MARIER
-
- Un volume in-18. 3 fr. 50
-
-_Demoiselles à marier_, le nouveau livre de M. Albert Cim, est à la
-fois un roman et une protestation contre cet abus de l’instruction
-et cette diplomanie qui jettent chaque année dans la circulation
-des milliers de jeunes filles dépourvues de dot, sans ressources
-et dégoûtées d’avance du mariage, de la famille et de toute œuvre
-manuelle. Fatalement vouées pour la plupart au célibat, ces belles
-dédaigneuses sont destinées à faire la joie des célibataires.
-
-(Philippe Gille, _Le Figaro_.)
-
-Le nouveau volume d’Albert Cim, _Demoiselles à marier_, a pour héroïnes
-les jeunes filles pauvres, mais diplômees, qui cherchent un gagne-pain
-dans les administrations publiques. Les déboires et les misères de ces
-exploitées, aussi bien que leurs défauts et leurs tares, forment les
-plus émouvants épisodes de ce livre.
-
-(_La République française._)
-
-M. Albert Cim nous montre qu’à prendre ainsi les métiers des hommes,
-les femmes perdent ou hasardent la joie d’être épouses et mères.
-
-(Francisque Sarcey, _Les Annales politiques et littéraires_.)
-
-_Demoiselles à marier_ est un récit vivement mené, écrit sans autre
-prétention que celle d’être vivant et vrai, plein de caractères très
-divers bien observés et dessinés nettement, avec çà et là des épisodes
-comiques où se repose l’esprit navré de tant de misère et de vilenies,
-et, traversant le fond du tableau, quelques silhouettes de gens
-honnêtes, simples, indulgents, heureux dans leur modeste état. Puisse
-ce bon livre contribuer à réapprendre à notre génération ce que le
-monde entier avait toujours su jusqu’ici,—qu’il n’y a pour la femme
-d’autre éducation que celle qui assure le développement de sa nature
-physiologique et morale en la préparant à remplir dignement son rôle de
-mère de famille et de reine du foyer!
-
-(B.-H. Gausseron, _Revue encyclopédique Larousse_.)
-
-M. Albert Cim a peut-être bien créé un genre dans le roman, un genre,
-non pourtant, une spécialité. Il publie des études documentaires,
-très observées, très poussées, comme on dit, sur les jeunes filles et
-sur les professions libérales. Il montre le péril que fait courir à
-des milliers d’adolescentes l’extrême civilisation dont bénéficient
-et souffrent à la fois les grandes villes. Il nous dit les douleurs
-morales, les angoisses, les déceptions, les infortunes qui attendent
-postulantes et impétrantes. Il nous fait pénétrer dans le monde où
-sévit l’examinomanie, la rage des diplômes. Il nous apitoie sur les
-victimes d’un mal qui, de jour en jour, va grandissant.
-
-En des livres cruels, au fond simplement vrais, il nous introduit,
-tantôt dans une _Institution de Demoiselles_, qui nous livre ses
-tristes et troublants secrets, tantôt au pays des Bas Bleus, qui, aux
-regards, découvre les misères dont il est empli.
-
-Aujourd’hui, il nous fait entrer dans l’enfer des grandes
-administrations qui emploient comme commises de pauvres jeunes filles
-ultra-brevetées.
-
-Ah! la terrible satire de nos mœurs que ce livre: _Demoiselles à
-marier_! Il n’est certes pas pour les demoiselles, mais pour les mères
-qui devraient le mediter, pour les pères qui devraient y puiser un
-enseignement.
-
- (Édouard Petit, _L’Écho de la Semaine_.)
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-
-
-
- FOOTNOTES:
-
-[1] Excédent des naissances sur les décès en Allemagne: En 1894:
-696,874;—en 1895: 725,790;—en 1896: 815,783; etc. (_Revue
-Scientifique_, 29 janvier 1898, p. 155.)
-
-«L’excédent des naissances sur les décès en France n’a été en 1896 que
-de 30,000; encore le moment approche-t-il ou ce sera une décroissance
-qu’on aura à enregistrer, au lieu d’une augmentation.» (Émile
-Levasseur, _La Natalité en France_. _Revue Scientifique_, 23 janvier
-1897, p. 105.)
-
-[2] «Les Français perdent _tous les jours_ une bataille», disait le
-maréchal de Moltke. Il faut dire «tous les _jours_», et non pas «tous
-les ans», comme on le fait souvent. L’Allemagne gagne chaque _jour_
-1,600 habitants de plus que la France. Il faut qu’une bataille soit
-importante pour se solder par une inégalité de 1,600 têtes entre les
-deux belligérants.» (Jacques Bertillon, _De la Dépopulation de la
-France_, _Revue Scientifique_, 8 avril 1899, page 421.)
-
-[3] Textuel. Voir les journaux de septembre 1890, notamment _le
-National_ du 14 septembre 1890.
-
-[4] Mme Jenny P. D’Héricourt, _La Femme Affranchie_, tome II, p. 105.
-
-[5] Jules Bois, _L’Ève Nouvelle_, pp. 19, 357 et 358.
-
-[6] Textuel. Voir les journaux de novembre 1891, et notamment la
-_Gazette anecdotique_ du 30 novembre 1891.
-
-[7] Mme Jenny P. d’Héricourt. _La Femme affranchie_, t. I, pp. 8 et 9.
-
-[8] Discours prononcé par Mlle Louise Michel à la salle Lévis le 27
-août 1882.
-
-[9] Voir les journaux de novembre 1891, et notamment la _Gazette
-anecdotique_ du 30 novembre 1891.
-
-[10] Paul Adam, L’ÉPOQUE, _Les Cœurs utiles_, p. 248.
-
-[11] Maurice Talmeyr, _Revue hebdomadaire_, 19 décembre 1896.
-
-[12] _L’Écho de Paris_, 17 novembre 1893.
-
-[13] Lettre de M. Jules Bois, citée par M. J. Joseph-Renaud, _La
-Faillite du mariage et l’Union future_, p. 154.
-
-[14] J. Joseph-Renaud, _loc. cit._, p. 195.
-
-[15] J. Joseph-Renaud, _loc. cit._ p. 194.
-
-[16] Lettre de Mme Jane de la Vaudère, citée par M. J. Joseph-Renaud,
-_loc. cit._, p. 71.
-
-
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-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Émancipées, by Albert Cim
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-Title: Émancipées
-
-Author: Albert Cim
-
-Release Date: February 16, 2016 [EBook #51227]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉMANCIPÉES ***
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-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-
-
-
-</pre>
-
-<div class="limit">
-
-<div class="chapter">
-<div class="transnote p4">
-<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p>
-<p class="ptn">&mdash;Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p>
-<p class="ptn">&mdash;On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p>
-<p class="ptn">&mdash;La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.</p>
-<p class="ptn">&mdash;La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur;
-l’image a été placée dans le domaine public.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 mid font1">ALBERT CIM</p>
-
-<hr class="d4" />
-
-<p class="pc giant">Émancipées</p>
-
-<div class="limit1 reduct p4">
-<p>Ainsi la femme au rabais, par une
-terrible revanche, va rendant de plus
-en plus le célibat économique, le mariage
-inutile.</p>
-
-<p class="pr2 reduct">(<span class="smcap">J. Michelet</span>, <i>La Femme</i>.)</p></div>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/logo.jpg" width="200" height="294"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p class="pc1 mid">PARIS</p>
-
-<p class="pc1 lmid">ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR</p>
-
-<p class="pc">26, RUE RACINE. PRÈS L’ODÉON</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p>
-
-<p class="pc4 giant">ÉMANCIPÉES</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="pc4 mid">OUVRAGES D’ALBERT CIM</p>
-
-<hr class="d1" />
-
-</div>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc lmid">ROMANS ET NOUVELLES</p>
-
-<table id="tad1" summary="adv1">
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Jeunesse.</i></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Service de Nuit.</i></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Les Prouesses d’une Fille.</i> (Collection des «Auteurs célèbres».)</td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Les Amours d’un Provincial.</i> (Collection des «Auteurs célèbres».)</td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>La Petite Fée.</i> (Collection des «Auteurs célèbres».)</td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Un Coin de Province.</i></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>La Rue des Trois-Belles.</i></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Bonne Amie.</i></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>En Pleine Gloire.</i></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Histoire d’un Baiser.</i></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Joyeuse Ville.</i> (Collection des «Auteurs Gais».)</td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Le Célèbre Barastol.</i> (Collection des «Auteurs Gais».)</td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Césarin.</i> (Illustrations de Heidbrinck)</td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Jeunes Amours.</i></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc lmid">OUVRAGES POUR LA JEUNESSE</p>
-
-<table id="tad2" summary="adv2">
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Mes Amis et Moi.</i> (Couronné par l’Académie française.)</td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Entre Camarades.</i></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Fils Unique.</i></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Grand’Mère et Petit-Fils.</i> (Couronné par l’Académie française.) </td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Mademoiselle Cœur-d’Ange.</i></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-
-<p class="pc lmid">ÉTUDES DOCUMENTAIRES</p>
-
-<table id="tad3" summary="adv3">
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Deux Malheureuses.</i></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Institution de Demoiselles.</i></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Bas-Bleus.</i></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Demoiselles à marier.</i></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<hr class="d2" />
-
-<p class="pc reduct">ÉMILE COLIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[iv]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 mid font1">ALBERT CIM</p>
-
-<hr class="d4" />
-
-<h1 class="giant">Émancipées</h1>
-
-<div class="limit1 reduct p4">
-<p>Ainsi la femme au rabais, par une
-terrible revanche, va rendant de plus
-en plus le célibat économique, le mariage
-inutile.</p>
-
-<p class="pr2 reduct">(<span class="smcap">J. Michelet</span>, <i>La Femme</i>.)</p></div>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/logo.jpg" width="200" height="294"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p class="pc1 mid">PARIS</p>
-<p class="pc1 lmid">ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR</p>
-<p class="pc">26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON</p>
-
-<hr class="d3" />
-
-<p class="pc reduct">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays,
-y compris la Suède et la Norvège.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[v]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">A MARCEL PRÉVOST,</h2>
-
-<p class="pc1"><i>Au subtil et profond analyste des</i> «<span class="smcap">Demi-Vierges</span>»</p>
-<p class="pc1"><i>et des</i> «<span class="smcap">Vierges Fortes</span>»,</p>
-<p class="pc1"><i>Au maître connaisseur de la femme moderne</i>.</p>
-
-
-<p class="p2">Il n’est pas d’écrivain qui s’intéresse plus que
-vous, mon cher ami, aux questions féminines, qui
-les ait étudiées avec plus de pénétration et de hardiesse,
-et les possède mieux. L’éloge que l’érudit
-anthologiste Vinet adressait à Sainte-Beuve peut
-en toute assurance vous être appliqué: «Vous semblez
-confesser <i>les femmes que vous nous montrez</i>, et
-vos conseils ont quelque chose d’intime comme
-ceux de la conscience.»</p>
-
-<p>C’est à ce très juste titre que j’inscris votre
-nom en tête de ce volume.</p>
-
-<p>Malgré les énergiques avertissements des plus
-lumineux esprits de notre siècle, les efforts de nos
-plus puissants «éveilleurs d’idées» et «meneurs
-d’hommes», en dépit de Michelet et de Proudhon,<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[vi]</a></span>&mdash;sans
-nommer Joseph de Maistre ni Bonald,&mdash;d’Auguste
-Comte, de Lamennais, de Renan, de
-Taine, etc., la femme est de plus en plus détournée
-de la vie de famille et dirigée vers la vie publique
-et le célibat. On s’applique à la masculiniser:
-l’idéal serait qu’il n’y eût plus qu’un sexe sur
-terre.</p>
-
-<p>En attendant que ce glorieux règne arrive, on
-se marie de moins en moins en France, et
-de moins en moins aussi l’on y procrée. «L’Allemagne,
-écrivait dernièrement M. Jacques Bertillon,
-gagne chaque jour sur nous 1.600 habitants;
-c’est ce qui faisait dire au maréchal
-de Moltke que les Français perdent tous les
-jours une bataille.» Avant cinquante ans d’ici, la
-population de l’Allemagne sera le double de la
-nôtre. A défaut de femmes-mères et de femmes-nourrices,
-nous aurons sans doute alors, inappréciable
-compensation, quantité de femmes-avocats,
-de femmes-médecins, de femmes-vétérinaires,
-femmes-fonctionnaires, femmes-ingénieurs, etc.</p>
-
-<p>Que la femme émancipée et masculinisée ait la
-haine de l’homme et s’éloigne de lui, ou bien que
-ce soit celui-ci qui trouve en elle peu d’attraits et
-se détourne de cette moitié trop semblable à lui,
-tant il y a que les mariages deviennent de plus en
-plus rares.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">[vii]</a></span></p>
-
-<p>Et ce n’est pas seulement le mariage qui a
-fait faillite et tend à disparaître; c’est l’amour,
-l’amour monogamique, exclusif et absolu, dont la
-banqueroute et le krach ont été si bien attestés et
-démontrés par M. Edmond Deschaumes, et décrits
-plus récemment par M. J. Joseph-Renaud.</p>
-
-<p>Mais si, comme on l’observe et le proclame de
-toutes parts, les hommes consentent volontiers et
-de plus en plus à se passer d’épouses et d’âmes
-sœurs, ils ne se croient pas tenus pour cela de se
-priver de femmes, bien au contraire: le diable,
-loin d’y perdre, ne fait que gagner au troc.</p>
-
-<p>En d’autres termes et en fin de compte, c’est la
-polygamie qui s’implante de plus en plus dans nos
-mœurs.</p>
-
-<p>Et c’est la polygamie qui se trouve être, selon
-la très judicieuse remarque de M. Paul Dollfus,
-non seulement le résultat, mais le châtiment du
-féminisme, la revanche prise contre lui par le
-masculisme. «Une bonne cure de polygamie! Si
-c’est, conclut plaisamment le chroniqueur de
-<i>l’Événement</i>, pour que j’aie un jour un harem,
-comme le roi de Siam, que Mme Pognon travaille,
-après tout, je veux bien!»</p>
-
-<p>Il semble, en effet, que ce n’est que pour cela
-jusqu’à présent, pour augmenter le nombre des
-déclassées, inclassées et irrégulières, faciliter la<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">[viii]</a></span>
-prostitution et la mettre à plus bas prix, que se démènent
-et besognent ces dames.</p>
-
-<p>Nombre d’observateurs et de penseurs, et des
-plus marquants, et de ceux qui portent à la femme
-le plus de réel intérêt et de respect, constatent ces
-inéluctables résultats et les déplorent. Hier encore,
-nous entendions M. Sully Prudhomme nous parler
-«du sort peu enviable réservé à la femme», et
-des tendances forcées des hommes, «des hommes
-sérieux, qui veilleront à ne pas manquer de cocotes
-et organiseront la production et le marché de
-la denrée érotique ...»</p>
-
-<p>C’est cette organisation et ce marché, ce sont
-les immédiates et inévitables conséquences de ce
-qu’on appelle «le féminisme», qui sont exposées
-et développées dans ce livre.</p>
-
-<p>Je n’ai d’ailleurs rien imaginé, et n’ai eu qu’à
-regarder et puiser autour de nous: les journaux
-ont plus d’une fois révélé l’existence des «Associations
-de Salomon», et inséré les menus des
-«Dîners des Infécondes»; la Ligue de l’Affranchissement
-des Femmes a bien publiquement déclaré,
-par la voix de ses déléguées et secrétaire,
-que «l’état social actuel donne à la femme le droit
-de l’avortement»; des écrivains, comme Mme Jenny
-P. d’Héricourt, nous ont réellement prédit que
-la femme n’aurait pas toujours besoin du secours<span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">[ix]</a></span>
-de l’homme pour être fécondée, et que, par
-conséquent, l’homme, le mâle, deviendrait inutile
-sur la terre; etc. A l’occasion, j’ai cru devoir indiquer
-en note l’origine et la source de ces documents:
-on ne saurait trop éclairer les belles
-choses.</p>
-
-<p>J’ignore si ces augustes prophéties se réaliseront
-et ce qu’il adviendra de ces aspirations et de
-ces souhaits, renouvelés d’Aristophane et de <i>Lysistrata</i>.
-L’avenir n’est à personne. Peut-être est-il
-sage de penser, avec Luther, que l’humanité ressemble
-à un homme ivre qui s’avance en zigzags,
-penche tantôt à droite, tantôt à gauche, et ne parvient
-jamais à marcher droit.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit, il y aura toujours&mdash;c’est
-certain, n’est-ce pas, mon cher ami?&mdash;de jolies
-filles, de braves femmes et de bons vieux livres,
-pour nous réconforter et nous réjouir, nous aider
-à faire de notre mieux notre temps ici-bas.</p>
-
-<p>Que cela nous suffise.</p>
-
-<p class="pr4"><span class="smcap">Albert Cim.</span></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">[x]</a></span>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p2">TABLE DES MATIÈRS</h2>
-
-<table id="toc" summary="cont">
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="small">CHAPITRE</span></td>
- <td rowspan="17" class="tdw"> </td>
- <td class="tdr3"><span class="small">PAGE</span></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr3">I.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_1">1</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr3">II.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_17">17</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr3">III.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_44">44</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr3">IV.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_92">92</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr3">V.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_130">130</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr3">VI.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_153">153</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr3">VII.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_187">187</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr3">VIII.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_212">212</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr3">IX.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_241">241</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr3">X.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_262">262</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr3">XI.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_286">286</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr3">XII.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_317">317</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr3">XIII.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_339">339</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr3">XIV.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_363">363</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr3">XV.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_383">383</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr3">XVI.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_402">402</a></td>
- </tr>
-
-</table>
-
-</div>
-
-<span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span>
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 xlarge">ÉMANCIPÉES</p>
-
-<hr class="d2a" />
-
-<h2 class="p4">I</h2>
-
-<p class="p2">En sortant de la Chambre, Léopold Magimier,
-député de Seine-et-Loire, se rappela qu’il dînait
-avec ses amis de la «Société de Salomon», qu’on
-ne se mettait guère à table avant huit heures, et
-conclut qu’il avait grandement le temps de faire la
-route à pied, ce qui lui dégourdirait les jambes. Il
-aimait la marche et le mouvement. De bonne santé,
-de belle prestance et solide carrure, il avait à peine
-atteint la cinquantaine; et, bien que ses cheveux,
-taillés en brosse, fussent plus que grisonnants, et
-qu’il eût besoin de son binocle, non pour lire ou
-écrire, mais afin de reluquer de plus près les passantes
-et les dévêtir à son aise, il n’avait garde de
-se priver de cette immorale mais intéressante distraction;
-il se sentait vert encore et se plaisait à
-s’en convaincre et à le prouver.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span></p>
-
-<p>Arrivé au carrefour de la rue Montmartre et du
-boulevard, à proximité du restaurant en vogue où
-les Salomoniens tenaient, chaque premier mardi
-du mois, leurs agapes intimes, il avisa sur la terrasse
-d’un café, à l’extrémité du dernier rang, une
-table inoccupée, et alla s’asseoir à cette place peu
-apparente et discrète. Il y avait d’ailleurs peu de
-monde, à cette terrasse, une dizaine de consommateurs
-environ, épars dans les trois rangées de
-tables: on n’était qu’au commencement d’avril; la
-température, malgré le clair soleil qui avait lui
-toute la journée, était fraîche encore, et la plupart
-des clients préféraient se réfugier dans l’intérieur
-de l’établissement. Magimier, lui, affectionnait le
-plein air, qui lui était aussi salutaire et indispensable
-que la marche et l’action.</p>
-
-<p>Au garçon, empressé de s’informer de ce qu’il
-fallait «servir à monsieur», il commanda «une
-pernod sucre», alluma ensuite un cigare, puis tira
-de sa poche un journal, le numéro du <i>Temps</i>, qu’il
-avait acheté à quelques pas de là; et, tout en
-fumant son londrès, pendant que le morceau de
-sucre, déposé et humecté sur la cuiller plate,
-au-dessus du glauque breuvage, fondait lentement,
-il commença sa lecture, se mit à parcourir le bas
-de la quatrième page, les «dernières nouvelles».</p>
-
-<p>Il terminait cette rubrique et s’apprêtait à rétrograder,
-à remonter aux faits divers ou au premier-Paris,
-quand une femme à toilette voyante&mdash;chapeau
-rose et vert-pomme, collet mastic sur corsage
-de soie marron&mdash;vint, à travers une bousculade<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span>
-de chaises, s’installer à la table voisine de la
-sienne, sur le même rang.</p>
-
-<p>Ils échangèrent un regard, un rapide coup d’œil,
-indifférent et glacial en apparence, quasi machinal
-de part et d’autre.</p>
-
-<p>Elle était de petite taille, cette femme, svelte et
-gracile, pas trop vieille: trente ans, pas davantage;
-mais ce n’était pas là le type de Magimier, qui n’appréciait
-que les Rubens, les belles femmes, ce qu’il
-nommait «les sexes prononcés»; et il se replongea
-dans sa lecture. La tête n’était cependant pas mal,
-il en convint en son par-dedans: une tête brune,
-au teint mat, aux grands yeux noirs expressifs,
-empreints, non de langueur ou de rêverie, mais de
-vivacité, de jovialité et d’entrain, aux longs et fins
-sourcils arqués en perfection.</p>
-
-<p>«Mais je m’en fiche, de la tête!»</p>
-
-<p>Cependant l’inconnue, comme le garçon s’approchait
-d’elle, l’avait interpellé.</p>
-
-<p>«Félix! On ne m’a pas demandée? Personne?</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Et à la caisse, pas de lettres?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crois pas, madame; je vais m’assurer ...
-Un madère pour madame?</p>
-
-<p>&mdash;Un madère, oui.»</p>
-
-<p>Peu d’instants après Félix revenait avec la consommation
-et la réponse attendues.</p>
-
-<p>«Il n’y a rien, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Aaaah! Bien.»</p>
-
-<p>Presque aussitôt la jeune femme, avisant un passant,
-le héla:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span></p>
-
-<p>«Léonce! Psst! Léonce!»</p>
-
-<p>Ce passant, un jeune homme de physionomie et
-d’allure quelconques, à la mise tant soit peu fanée
-et chétive, l’air besogneux, ayant dans son ensemble
-je ne sais quoi d’équivoque, s’avança.</p>
-
-<p>«Tu ne me reconnais pas?</p>
-
-<p>&mdash;Mais ... Clara! Clara Peyrade! s’écria-t-il. Comment,
-c’est ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est elle-même, en personne! Je suis donc
-bien changée, que tu continuais ton chemin, après
-m’avoir regardée et dévisagée?</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai, je te regardais ... Mais j’étais si loin
-de penser à toi! Voilà combien? Deux ans, deux ans
-et demi, que nous ne nous sommes vus, que tu as
-disparu? Où étais-tu donc?</p>
-
-<p>&mdash;En Amérique, mon petit.</p>
-
-<p>&mdash;Bah!</p>
-
-<p>&mdash;C’est comme j’ai l’honneur ...</p>
-
-<p>&mdash;Qu’es-tu allée faire là-bas?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tais-toi! Je me suis laissé monter le bourrichon!
-Un beau coup! Ah oui! Et toi, que deviens-tu?
-reprit-elle, comme pour rompre les
-chiens. Toujours dans ta maison de soierie?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je suis dans la parfumerie à présent. Je
-fais la place.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es content?</p>
-
-<p>&mdash;Peuh! Rien de trop. Un jour ça marche; le
-lendemain on ne fait rien ... C’est comme vous,
-quoi!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, comme nous. Et au pays, à Bayonne? Tu
-as des nouvelles?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span></p>
-
-<p>Ils se mirent alors à causer de cette ville, des
-parents et des relations qu’ils y possédaient. C’étaient,
-d’après ce que Magimier ne tarda pas à comprendre,
-deux camarades d’enfance, qui avaient dû
-se fréquenter intimement jadis, cohabiter ensemble
-peut-être bien; puis, par suite des hasards et secousses
-de l’existence, avaient cessé d’être amants,
-mais pour rester bons amis, et qui se retrouvaient
-soudain, après plus de deux années de séparation.</p>
-
-<p>Le nommé Léonce ayant demandé à Clara si elle
-n’avait pas envie de revoir Bayonne:</p>
-
-<p>«Ah! ma foi non! Pas de presse! se récria-t-elle.
-Depuis que j’ai rompu avec toute ma sainte famille!</p>
-
-<p>&mdash;Avec ta sœur Pascaline aussi?</p>
-
-<p>&mdash;Turellement! Avec elle surtout. Je n’irais pas
-me brouiller avec le Grand Turc. Je me brouille
-avec les gens qui m’entourent, avec ceux qui me
-touchent du plus près et sont ainsi tout portés pour
-me mécaniser et me canuler.</p>
-
-<p>&mdash;Très juste. Tu sais qu’elle est mariée, Pascaline?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je sais. Elle a épousé un contremaître de
-l’usine Ascain. Un beau mariage, m’a-t-on dit.</p>
-
-<p>&mdash;Pas vilain. Ton beau-frère a une bonne situation
-dans cette usine, et il y a de l’avenir. Quant à
-Pascaline, il paraît qu’elle possédait des économies,
-plusieurs milliers de francs.</p>
-
-<p>&mdash;Amassés comment? Ah! je voudrais bien
-savoir comment! En faisant valser l’anse du panier,
-c’est sûr! Voilà bien ce qui prouve que la vertu est<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span>
-toujours récompensée! Ah là là! Une cuisinière!
-Et moi, moi qui possède mon brevet supérieur, qui
-ai même obtenu à l’école normale un certificat
-pédagogique, car j’ai été à l’école normale de chez
-nous, à Pau ...</p>
-
-<p>&mdash;Je me souviens, interrompit Léonce. Tu t’étais
-même amusée à faire encadrer ces deux diplômes.</p>
-
-<p>&mdash;J’avais pensé que ça pourrait me servir de réclame,
-ajouta Clara en pouffant de rire; malheureusement,
-c’est comme les flots de la mer: ils sont
-trop, à présent, les diplômes! C’est devenu d’un
-commun! Ça me faisait même plutôt du tort, croirais-tu?
-Les hommes n’apprécient pas ... Ah! que
-n’ai-je, tout comme ma chère et charmante frangine,
-appris à élaborer les sauces et écumer le pot! Cuisinière,
-voilà un bon métier! Avec les retours de
-bâton ... Mais j’étais si remarquablement douée, je
-montrais de si exceptionnelles dispositions, une
-intelligence si brillante, que le conseil général n’a
-pu moins faire que de m’octroyer une bourse ...
-Ah! les hommes! Quels roublards! Et quels mufles!
-Ils savent bien ce qu’ils font en nous dévoyant
-ainsi! C’est pour leurs plaisirs, leurs ...</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi donc! Tu divagues!</p>
-
-<p>&mdash;Avec ça!</p>
-
-<p>&mdash;Mais tu oublies de me parler de ton voyage en
-Amérique, repartit Léonce. Depuis quand es-tu de
-retour?</p>
-
-<p>&mdash;Depuis le mois dernier, voilà six semaines. Et
-je n’en suis pas fâchée, je te le garantis!</p>
-
-<p>&mdash;Qui t’a emmenée là-bas?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Personne. Ou plutôt si: c’est la grande Eugénie.
-Te rappelles-tu la grande Eugénie, de la rue Lamartine?
-Une bachelière?</p>
-
-<p>&mdash;Ah oui! Celle qui nous disait une fois que,
-pour se distraire, pendant qu’un miché lui récitait
-le verbe aimer, elle s’efforçait de résoudre une
-équation algébrique?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement. Eh bien, c’est elle qui m’a mis
-en tête de l’accompagner. Les femmes, à l’entendre,
-gagnaient de l’or aux États-Unis, de l’or à pelletées.
-Moi, niolle comme toujours, je me suis laissé tenter,
-j’ai donné en plein dans le panneau ... Ah! mon
-pauvre Léonce, quelle gaffe! Quelle dégringolade!
-Quelle dèche, mon empereur! Ah! bon Dieu, quand
-j’y songe! On n’a pas idée de ça, vois-tu!</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;Les hommes! Ah! quels mufles! répéta Clara,
-pour qui décidément cette locution résumait tout
-ce qu’on peut penser de mieux et articuler de plus
-juste sur le sexe oppresseur. Imagine-toi que nous
-avons été réduites, Eugénie et moi, à <i>faire des clubs</i>!
-C’est à Chicago que ça a commencé ...</p>
-
-<p>&mdash;Faire des clubs? interrogea Léonce.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas saisir ... C’est comme en Turquie,
-comme en Orient, là-bas. Ou plutôt c’est bien pis!
-On parle du progrès: il est joli! Au moins, en
-Orient, si les femmes ne possèdent aucune liberté
-ni aucun droit, chaque harem ne sert qu’à un seul
-homme. Les musulmans, qu’on déclare si arriérés,
-tombés en pleine décadence, sont jaloux de leurs
-femmes: c’est une façon de leur témoigner du respect<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span>
-et de l’attachement. De même les Mormons, si
-honnis et exécrés de ce vertueux Jonathan: s’ils se
-nantissent de plusieurs épouses, c’est pour eux,
-uniquement pour eux, et ils n’ont garde de les
-prêter. Chez les Yankees, gens pratiques, promoteurs
-ou propagateurs de toute nouvelle découverte,
-chaque club un peu <i>select</i> entretient son harem,
-un harem commun à tous ces messieurs, mais qui
-n’est ouvert qu’à eux et à leurs invités. C’est là
-qu’ils se rendent après souper, là qu’ils donnent ou
-terminent leurs fêtes.</p>
-
-<p>&mdash;Et tu as fait partie d’un de ces gynécées?</p>
-
-<p>&mdash;De quatre, hélas! mon cher. A Chicago, d’abord;
-puis à Saint-Paul, à Minneapolis, à San-Francisco ...</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre chatte!</p>
-
-<p>&mdash;Fallait bien manger! Et ce n’est rien encore!
-Te serais-tu jamais douté qu’il y avait des marchés
-de femmes là-bas?</p>
-
-<p>&mdash;Comme ici.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es bête. Je te parle de marchés où les
-femmes sont vendues comme esclaves, vendues à la
-criée, au plus offrant enchérisseur, ainsi que du
-bétail. C’est à San Francisco que j’ai vu cela: dans
-Dupont Street notamment il y avait un vaste hall,
-appelé «Chambre de la Reine», où étaient publiquement
-exposées les femmes à vendre.</p>
-
-<p>&mdash;Il me semble bien aussi avoir lu cela ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, moi, j’ai vu, mon bon, vu de mes propres
-yeux! repartit Clara. Et quand je dis les femmes,
-ce sont surtout des fillettes que l’on vend, des petits
-garçons aussi: MM. les Yankees ne crachent pas<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span>
-là-dessus; ils ont des béguins variés et apprécient
-surtout ce qui est pimenté ... Ah! c’est un grand
-peuple, un peuple modèle, un peuple admirable,
-aux mœurs pures, chastes et sévères, plein de délicatesse,
-de désintéressement, de magnanimité; un
-peuple ... ah! Un ramas de sauvages, mon ami; une
-cohue grouillante de barbares qui s’éclairent à
-l’électricité et causent par téléphone.</p>
-
-<p>&mdash;Mais d’où viennent ces enfants, ces femmes?</p>
-
-<p>&mdash;De la Chine principalement; on les vole pour
-les transporter sur ces marchés et en trafiquer. A
-Chicago, les Chinoises sont remplacées par de petites
-négresses: c’est toujours de la chair humaine
-et de la chair fraîche. On vend ça pour pas cher:
-deux cents, trois cents, cinq cents dollars.</p>
-
-<p>&mdash;C’est à la portée de toutes les bourses, quoi!</p>
-
-<p>&mdash;De toutes, comme tu dis. Je te laisse à penser
-à quelles ignominies on fait servir cette marchandise.
-Ah! les salauds!</p>
-
-<p>&mdash;Il me semblait, au contraire, qu’ils témoignaient
-aux femmes certains égards, un respect ...</p>
-
-<p>&mdash;Des égards, eux? Du respect? Ils ne respectent
-que ça, tiens, la monnaie, le dieu dollar. Et puis le
-biceps, la force brutale. Ils ne connaissent pas
-autre chose. Du respect pour les femmes, eux? Ah!
-laisse-moi me gondoler! Pour les femmes riches,
-oui, pour leurs milliardaires, celles qui ont un gros
-sac: voilà ce qu’ils vénèrent, le sac! le sac seulement,
-pas la femme. Qu’une ouvrière, une pauvresse
-se trouve sur leur passage ou leur barre le
-chemin: je te prie de croire que, s’ils sont pressés,&mdash;et<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span>
-ils sont toujours pressés!&mdash;ils ne prennent
-pas de gants pour lui faire céder le pas. Quant aux
-négresses, ce ne sont quasiment pas des femmes
-pour eux; c’est peut-être un peu plus que des
-chiennes, et encore! Tiens, j’en ai vu une, un jour,
-à Chicago, une pauvre négrillonne qui donnait le
-sein à son bébé. J’étais assise près d’elle dans un
-car. Des voyageurs, trois grands diables de marchands
-de porcs, je présume, et un clergyman tout
-de noir habillé, vinrent à monter près de nous, et,
-à la vue de la négresse, les voilà qui poussent tous
-en chœur des «Aoh! aoh! aoh! No! no! Impossible!
-<i>Shocking!</i> <i>Indecent!</i>» Et ils obligent le conducteur
-à débarquer illico mère et enfant. Ça dégoûtait
-ces messieurs d’avoir près d’eux une femme
-de couleur.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant ils ont aboli l’esclavage?</p>
-
-<p>&mdash;En paroles, oui; mais en fait, c’est une autre
-paire de manches. Les Chinoises ne comptent d’ailleurs
-pas plus pour eux que les négresses: quand
-elles sont jeunes, cela va encore; on s’en procure,
-on en achète au meilleur compte possible, et on
-leur accorde les honneurs de la couche. J’ai vu
-acheter à San-Francisco une jolie petite Céleste de
-onze ans pour trois cents dollars. Là-bas, encore
-une fois, vois-tu, avec de l’argent, on peut tout se
-payer, tout se permettre, tout commettre, tout,
-sans exception.</p>
-
-<p>&mdash;Comme ici. Crois-tu que ...</p>
-
-<p>&mdash;Pas la même chose, non! Nous ne connaissons
-pas le lynchage, nous, par exemple. Nous ne<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span>
-sommes pas assez dans le train; tandis qu’eux ...
-Faut voir comme ils traitent les «gentlemen colorés»!
-On vous expédie ça ... Ça ne fait pas un pli.
-On vous les pend, on vous les larde, on vous les
-embroche tout vivants, on vous les grille à plaisir.
-De temps à autre, il y a erreur: c’est fatal, dans
-l’émotion du premier mouvement, qui n’est pas
-toujours le bon ... On s’aperçoit que c’est celui-ci le
-coupable, et non celui-là qu’on a badigeonné de pétrole
-et qui flambe, qui gigote ... Mais ça ne fait rien,
-tant pis! «Un nègre en vaut un autre», selon leur
-dicton. On en est quitte pour recommencer, s’offrir
-de nouveau la petite fête ... Ah! un grand peuple,
-va, plus grand que nous de tout ça!</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment es-tu revenue? Comment as-tu
-réussi?...</p>
-
-<p>&mdash;Un brave Hollandais&mdash;que le Ciel le bénisse!&mdash;m’a
-payé mon retour. Nous nous sommes embarqués
-ensemble sur un de ces paquebots américains,
-de ces «lévriers de mer», comme ils les
-surnomment, qui filent avec une rapidité ... Rien
-ne les arrête, mon cher! Ainsi que nous l’expliquait
-le capitaine, ce n’est pas seulement pour
-gagner du temps que le bateau va si vite, c’est
-qu’en cas de rencontre avec un autre navire, c’est
-le plus rapide des deux qui a le plus de chances de
-couper l’autre. Alors tu comprends ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est limpide. Le progrès, toujours!</p>
-
-<p>&mdash;Toujours! Toujours la devise évangélique de
-l’oncle Sam: «Malheur aux faibles!»</p>
-
-<p>&mdash;N’est-ce pas aussi la nôtre? Est-ce qu’en Europe<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span>
-la force ne prime pas tout pareillement le droit?</p>
-
-<p>&mdash;Pas la même chose! interrompit derechef et
-vivement Clara. Pas la même chose! Ici nous y
-mettons des formes ...</p>
-
-<p>&mdash;Euh! Euh!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il y a une sorte d’aménité et de politesse
-acquises: c’est comme un legs que les siècles antérieurs
-nous ont fait, ou comme un dépôt qui
-s’est peu à peu formé ... Tandis que la société américaine
-date d’hier; ce sont des gens qui n’ont
-aucun passé, aucune tradition, aucune éducation,
-des barbares subitement enrichis et dont la fortune
-ne fait que mettre en relief la grossièreté et la brutalité.
-Qu’est-ce qu’ils produisent d’ailleurs? De
-l’argent uniquement. En élégance, en beauté, en
-luxe, en art, ils n’entendent goutte. Faire riche,
-pour eux, c’est faire beau. Ainsi les grandes dames
-de New-York qui ont la passion des fleurs et du jardinage,
-se font fabriquer leurs arrosoirs, bêches,
-sécateurs et autres outils en argent: c’est le nec
-plus ultra du genre. La plus belle fleur, pour elles,
-c’est celle qui coûte le plus cher. Elles se mettent
-de l’or et des diamants même jusque dans les dents.</p>
-
-<p>&mdash;Pour quoi faire?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas. Pour que ça reluise, pour épater,
-pour montrer qu’elles ne savent à quoi employer
-leurs dollars ... Eh bien, comme je l’entendais
-dire un jour, et à New-York même, une nation
-qui ne veut que s’enrichir, qui ne cherche que
-cela, l’argent, qui n’est bonne qu’à cela, qui a pour
-continuel et seul mot d’ordre: <i>Make money!</i> c’est<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span>
-comme si elle avait été créée et mise au monde uniquement
-pour faire du fumier.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu avais rapporté un peu de ce fumier, peut-être
-serais-tu plus indulgente?</p>
-
-<p>&mdash;C’est une autre question, mon petit. Mais
-comme je n’ai rien rapporté du tout, que des souvenirs
-de misères, d’avanies et de souffrances, tu
-me permettras bien de ne pas me gêner ... pas plus
-qu’ils ne se sont gênés avec moi, ces butors, et
-qu’ils ne se gênent avec quelqu’un. Si tu les voyais
-chiquer, cracher partout, même les gens les plus
-huppés ... Ah! la sale race!</p>
-
-<p>&mdash;Et qu’as-tu fait d’Eugénie?</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien qu’elle est encore avec eux.</p>
-
-<p>&mdash;Dans un club?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne présume pas. Un beau soir, elle se
-décida à se placer comme domestique ... Ça fait
-prime là-bas, les domestiques. Aucune femme américaine
-ne veut plus s’occuper de ménage ni de
-blanchissage ni de couture, et les Chinois, qui se
-chargent de ces besognes, et qu’ils traitent de
-«peste jaune», en guise de remerciements, comme
-ils nous qualifient, nous, Français, de Johnny Crapaud,
-parce que, paraît-il, nous ne nous nourrissons
-que de grenouilles,&mdash;les Chinois ne plaisent
-pas à tout le monde. Eugénie trouva donc à se caser
-comme bonne à tout faire ...</p>
-
-<p>&mdash;Chez monsieur seul?</p>
-
-<p>&mdash;Que non, il n’était pas seul! C’était un négociant,
-commissionnaire en je ne sais quoi, qui avait
-déjà fait deux ou trois fois banqueroute, et ne s’en<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span>
-portait pas plus mal, au contraire. Ça ne déshonore
-pas chez eux, ces choses-là: plus la banqueroute
-même est frauduleuse, plus il y a de mauvaise foi,
-de vols et de gredineries, mieux cela vaut. Tu comprends:
-plus ça prouve d’habileté, d’entregent, de
-canaillerie; plus ça donne bonne opinion de vous.
-Ce négociant était veuf et avait deux grands fils.
-Ayant remarqué que ces deux gaillards-là, afin de
-se procurer des distractions au dehors, piochaient
-fréquemment dans sa caisse, il se dit qu’il serait
-plus économique de leur offrir ces distractions à
-domicile et ...</p>
-
-<p>&mdash;Il a pris Eugénie?</p>
-
-<p>&mdash;Pour lui d’abord, simplement. Bientôt, ce que
-le papa avait espéré, ce qu’il avait prévu, ce qui
-était immanquable, arriva: un des fils commença
-à flairer les jupes de la pauvre grande, puis l’autre.
-Elle voulut réclamer. «Mais, ma fille, où seras-tu
-mieux qu’ici, voyons? lui baragouina-t-il. C’est à
-propos de mes deux garnements? Ah! c’est là que
-le bât te blesse? Je te donnerai six dollars de plus
-par mois, trois par tête ...»</p>
-
-<p>&mdash;Tête est joli.</p>
-
-<p>&mdash;Et nous serons tous contents! Hein, c’est dit?»
-Et il a été tout étonné qu’Eugénie n’acceptât pas le
-marché. Elle n’est pas plus bégueule qu’une autre,
-la grande; mais ces mœurs patriarcales l’écœuraient
-vraiment trop!</p>
-
-<p>&mdash;Fin de siècle, le papa!</p>
-
-<p>&mdash;Le sentiment, vois-tu, ça n’a pas cours sur
-leurs marchés; pas plus que la vieille galanterie<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span>
-française, et tous ces scrupules, ces préjugés, ces
-antiques débris dans lesquels nous nous empêtrons,
-nous.</p>
-
-<p>&mdash;Pas tant que ça!</p>
-
-<p>&mdash;Cela valait peut-être bien cependant les dégoûtations
-d’aujourd’hui, lança Clara, et j’ai idée
-que les femmes d’autrefois étaient plus heureuses ...</p>
-
-<p>&mdash;Elles ne possédaient pas de beaux diplômes
-non plus!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ça, oui, ça leur manquait! On leur faisait la
-cour tout de même, va, et mieux qu’à présent. Il n’y
-a pas si longtemps, du temps de Badinguet, comme
-le conte si bien en soupirant Marie l’Allemande ...</p>
-
-<p>&mdash;Tu l’as revue, cette vieille juive?</p>
-
-<p>&mdash;Elle demeure à quelques pas de chez moi. Eh
-bien, à cette époque-là, comme elle dit, on voyait
-encore des femmes entretenues par un seul homme;
-des hommes mariés ayant, par exemple, un second
-ménage,&mdash;un ménage en ville,&mdash;et s’en tenant là.
-Maintenant ce n’est plus cela du tout. Plus de grisettes,
-plus de maîtresses, plus de femmes entretenues
-par un seul amant. C’est la commandite qui règne,
-le communisme qui se propage de plus en plus.</p>
-
-<p>&mdash;Faut du changement aux hommes, c’est la nature
-qui veut ça, remarqua philosophiquement
-Léonce.</p>
-
-<p>&mdash;Un tas de mufles! C’est moi qui les enverrais
-à l’ours, les hommes, et tous, ceux d’ici comme
-ceux d’Amérique ...</p>
-
-<p>&mdash;Le Hollandais qui t’a ramenée mérite bien une
-<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span>exception, et moi aussi, ma petite Clara, moi qui ...</p>
-
-<p>&mdash;Si je n’avais pas besoin d’eux! Ah! là là! Ce
-que je les lâcherais!</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois bien que vous trouvez toujours moyen
-de vous faire nourrir par nous, mâtines! C’est bien
-ce qui prouve votre supériorité!</p>
-
-<p>&mdash;Avec ça que les hommes ne trouvent pas moyen
-de se faire entretenir par les femmes! Et tous ceux
-qui épousent des sacs d’écus? Et les amants de
-cœur? Ah! si nous n’étions pas si godiches! Ce
-n’est pas par plaisir que nous ... que nous changeons,
-nous, ah! Dieu non! Ce n’est pas pour rigoler!
-Si je pouvais ...»</p>
-
-<p>En ce moment, sur un signe du garçon de service,
-Clara s’interrompit.</p>
-
-<p>«Vous avez quelque chose pour moi, Félix?</p>
-
-<p>&mdash;Une lettre qu’on vient d’apporter ...</p>
-
-<p>&mdash;Donnez!»</p>
-
-<p>Elle décacheta sans façon cette missive et la parcourut
-d’un clin d’œil.</p>
-
-<p>«Je te demande pardon, mon petit Léonce, reprit-elle;
-mais je suis obligée de te quitter. Viens
-donc me voir: j’habite rue de Maubeuge, 15 bis.</p>
-
-<p>&mdash;Très volontiers.</p>
-
-<p>&mdash;Le jour qui te plaira. Je ne sors jamais avant
-cinq heures.</p>
-
-<p>&mdash;Après-demain jeudi, si tu veux?</p>
-
-<p>&mdash;Après-demain, c’est cela!»</p>
-
-<p>Ils partirent, chacun de son côté, et, un instant
-après, M. le député Magimier, qui n’avait rien perdu
-de l’entretien, se levait à son tour et allait rejoindre
-ses amis de la «Société de Salomon».</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">II</h2>
-
-<p>Onze convives étaient déjà réunis dans l’étrange
-petite salle basse, en partie tapissée de rocailles et
-presque semblable à une grotte, où, chaque premier
-mardi du mois, se rassemblaient les Sages ou
-Disciples de Salomon.</p>
-
-<p>«Ah! voilà Magimier! exclama Roger de Nantel,
-le secrétaire-trésorier de la confrérie. On n’attendait
-plus que vous, mon cher!</p>
-
-<p>&mdash;Excusez-moi ...</p>
-
-<p>&mdash;Rouyer est absent de Paris; je l’ai vu la veille
-de son départ, et il m’a prévenu qu’il ne serait pas
-des nôtres ce soir ... A table, messieurs, à table!</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez que je suis un fidèle, reprit Magimier;
-moi, comme nous tous, du reste. Oui, c’est
-agréable, c’est gentil, nos dîners, poursuivit-il en
-dépliant sa serviette. Pas besoin d’avertir si l’on
-vient, de s’excuser si l’on ne vient pas ... Liberté
-pleine et entière pour tous!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ajoutez que le menu est généralement bon,
-dit un autre des Sages, assis en face de Magimier,
-Armand de Sambligny, chef de bureau au ministère
-des Finances.</p>
-
-<p>&mdash;Et que, quand il ne l’est pas, nous ne sommes
-point obligés de nous taire, repartit le mordant
-chroniqueur Adrien de Chantolle, et savons très
-bien faire part de nos griefs à notre amphitryon, cet
-excellent Margery, et l’inviter à nous mieux traiter.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà l’agrément de nos agapes! conclut
-Nantel.</p>
-
-<p>&mdash;Le double agrément, rectifia Magimier: menu
-soigné et complète indépendance.</p>
-
-<p>&mdash;Tandis que, dans le monde, il faut se laisser
-empoisonner sans protester, maugréa Chantolle.</p>
-
-<p>&mdash;Et se laisser de même, sans crier, meurtrir
-les côtes, écraser les orteils ou étouffer en silence,
-avec la stupide manie qu’ont tant de maîtresses de
-maison d’inviter trois fois plus de convives que
-leur salle à manger n’en peut contenir, remarqua
-Hector Jourd’huy, ex-capitaine devenu chef de bureau
-au Crédit International, et l’un des plus fervents
-affiliés salomoniens.</p>
-
-<p>&mdash;Nous, au moins, ici, nous avons de la place!
-fit le maître des requêtes Courcelles d’Amblaincourt.</p>
-
-<p>&mdash;Et si nous n’en avions pas, nous nous en
-ferions donner, ajouta Xavier Ferrero, gros commissionnaire
-exportateur.</p>
-
-<p>&mdash;Ce qui ne serait pas difficile! exclama l’ingénieur
-Lesparre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Aussi, vous le constatez tous sans doute de
-votre côté, messieurs, interjeta Nantel, les dîners
-de corporations, les dîners de sociétés, ont de plus
-en plus de succès.</p>
-
-<p>&mdash;Les dîners entre hommes, c’est cela! repartit
-Ernest de Brizeaux, sénateur d’Indre-et-Var. Pas
-de femmes, mes très chers!</p>
-
-<p>&mdash;Ah non! Pas de femmes! acquiescèrent simultanément
-Jourd’huy, Magimier et le président de
-tribunal Herbeville.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, en dehors de notre banquet mensuel, je
-ne mange plus qu’à mon cercle, disait pendant ce
-temps Chantolle à son voisin de table, le peintre
-Ravida. Nous y avons une excellente cuisine et à
-très bon compte; la cave est particulièrement bien
-montée ...</p>
-
-<p>&mdash;Quel cercle?</p>
-
-<p>&mdash;Aux <i>Coudées-Franches</i>. Sambligny me fait
-quelquefois l’amitié de venir ...</p>
-
-<p>&mdash;On y est admirablement, en effet!</p>
-
-<p>&mdash;J’ai été si souvent floué et intoxiqué par de
-prétendues grandes dames, ces râleuses de premier
-ordre, acheteuses de bas morceaux et débitantes
-de crus frelatés ...</p>
-
-<p>&mdash;Floué comme nous tous! interrompit Ravida.</p>
-
-<p>&mdash;Nous y avons tous passé, tous nous connaissons
-ces traquenards, ajouta Sambligny.</p>
-
-<p>&mdash; ... Que je m’abstiens énergiquement! acheva
-Chantolle. Chat échaudé ...</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous, mes amis, continuait de son côté
-le sénateur Brizeaux, c’est là le premier mérite et<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span>
-le principal attrait de nos réunions: pas de femmes!
-Nous n’avons pas à nous contraindre, à tourner
-sept fois notre langue dans notre bouche avant de
-parler: toutes les gauloiseries qui nous viennent à
-l’esprit, nous pouvons les débiter hardiment ...</p>
-
-<p>&mdash;Et pourvu que ces gauloiseries soient spirituelles ...</p>
-
-<p>&mdash;Plus elles sont salées même, mieux ça vaut,
-lança Magimier.</p>
-
-<p>&mdash;Avec des femmes, conclut Brizeaux, il n’y aurait
-plus moyen!</p>
-
-<p>&mdash;Plus moyen d’être grossiers! reprit d’un ton
-narquois un des plus jeunes Sages, l’ex-normalien
-et critique du <i>Libéral</i>, Séverin Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;Grossiers, mais oui! riposta Magimier.</p>
-
-<p>&mdash;D’être ce qu’il nous plaît! ce que bon nous
-semble! répliquèrent en même temps Nantel et
-Brizeaux.</p>
-
-<p>&mdash;D’ailleurs presque tous les banquets d’associations
-excluent les femmes, reprit Ravida, ce qui
-prouve bien ...</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment, c’est bien la preuve!</p>
-
-<p>&mdash;Voyez le <i>Bon Bock</i>, la <i>Marmite</i>, les <i>Têtes de
-Bois</i>, l’<i>Alouette</i>, les <i>Uns</i>, tant d’autres! Ce n’est
-qu’entre hommes ...</p>
-
-<p>&mdash;Ce ne serait pas possible avec des femmes!</p>
-
-<p>&mdash;Nous nous servons à notre guise, dit Magimier.
-Nous n’avons pas de voisines à soigner ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai!</p>
-
-<p>&mdash; ... A qui nous serions tenus de débiter des
-<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span>fadaises ...</p>
-
-<p>&mdash;Dont nous aurions le devoir de surveiller les
-verres ...</p>
-
-<p>&mdash;Un tas d’embêtements!</p>
-
-<p>&mdash;Sans compter que nous pouvons fumer au milieu
-du repas, si le cœur nous en dit ...</p>
-
-<p>&mdash;Même la pipe! acheva Ravida.</p>
-
-<p>&mdash;Touchante union des sexes! exclama Veyssières
-en souriant. Quelle galanterie, tudieu, messeigneurs!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! la galanterie! Ces dames elles-mêmes
-nous en dispensent: ça les humilie! affirma
-Nantel.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vieux jeu! dit Lesparre.</p>
-
-<p>&mdash;Remisée au cabinet des antiques, la galanterie!
-repartit Brizeaux. Les femmes sont nos égales:
-est-ce qu’on fait de la galanterie entre hommes,
-entre égaux? Vous le premier, Veyssières, vous êtes
-trop intelligent, trop occupé aussi, j’en suis certain,
-pour vous amuser jamais à baguenauder auprès
-des femmes, à roucouler à leurs pieds, soupirer
-langoureusement vers elles ... Allons donc! Ne vous
-faites pas passer pour ce que vous n’êtes pas!</p>
-
-<p>&mdash;Tu es un «Sage», mon fils! clama gaiement
-Chantolle, qui avait prêté l’oreille au discours de
-Brizeaux. Un «Sage», et non un serin! Ne l’oublie
-pas!</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai garde de méconnaître nos principes,
-répliqua Veyssières. Je constate seulement, et uniquement
-par curiosité d’artiste et de philosophe,
-que de plus en plus l’homme s’éloigne de la femme,
-<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span>vit séparé d’elle ...</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s’en trouve pas plus mal.</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire! C’est à bon escient ...</p>
-
-<p>&mdash;Si encore on nous faisait d’autres femmes!
-Mais celles d’aujourd’hui ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, vrai! s’écrièrent en chœur Ravida et
-d’Amblaincourt.</p>
-
-<p>&mdash;Et quand même ce seraient d’autres! Le mariage
-sera toujours le plus grand luxe qu’un homme
-puisse se permettre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez dire, Nantel, la plus grande sottise
-qu’il puisse commettre! compléta Jourd’huy.</p>
-
-<p>&mdash;Bienheureux ceux qui ne le savent que par l’expérience
-d’autrui! songea aussitôt Armand de Sambligny,
-qui était, avec Ernest de Brizeaux, le seul
-Salomonien engagé dans les chaînes de l’hyménée.</p>
-
-<p>&mdash;Quel malheur tout de même, soupira l’humoristique
-Chantolle, que la nature n’ait créé que deux
-sexes!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! très bien!</p>
-
-<p>&mdash;Si elle avait eu le bon esprit d’en fabriquer
-une dizaine, voyez donc combien les combinaisons,
-au lieu d’être si restreintes et chétives, offriraient
-de la variété, seraient commodes, agréables, appropriées
-à tous les goûts ...</p>
-
-<p>&mdash;Quel rêve!</p>
-
-<p>&mdash; ... Combien les agréments de la vie eussent
-été multipliés! Ah! mes amis! Le Père Éternel aurait
-bien dû me consulter!</p>
-
-<p>&mdash;Dix sexes, Chantolle!</p>
-
-<p>&mdash;Au moins!</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous y allez, mon bon! exclama Brizeaux.<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span>
-Il n’y en a que deux; ils sont en état de
-guerre perpétuel ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est pour cela, c’est à cause de cet état de
-guerre, qui semble aller toujours en augmentant ...</p>
-
-<p>&mdash;Le fait est, dit Lesparre, qu’on se marie de
-moins en moins ...</p>
-
-<p>&mdash;Et qu’on a diantrement raison! achevèrent
-simultanément Sambligny et Brizeaux.</p>
-
-<p>&mdash;En tout cas, comme vous le constaterez tout à
-l’heure, lorsque je vous rendrai compte de l’état de
-notre Société et que vous en verrez le bilan, les
-femmes libres, les irrégulières abondent de plus en
-plus. De plus en plus nous avons du choix, et à un
-taux de plus en plus faible. Ne nous plaignons donc
-pas ...</p>
-
-<p>&mdash;Dieu m’en préserve, mon cher Nantel, éminent
-secrétaire et illustrissime trésorier! répliqua
-Chantolle. Mais je serais encore plus content si je
-pouvais choisir ailleurs, dans mes dix sexes!</p>
-
-<p>&mdash;Gourmand!</p>
-
-<p>&mdash;Du reste, la remarque est générale, continua
-Nantel. L’époque est très propice aux sociétés
-comme la nôtre, et les principes de Salomon ...</p>
-
-<p>&mdash;Qui sont ceux de la Sagesse! proclama Magimier.</p>
-
-<p>&mdash; ... ont de plus en plus d’adeptes.»</p>
-
-<p>Cette société, placée sous le patronage du glorieux
-fils de David, richissime possesseur de femmes et
-esclave d’aucune, judicieux appréciateur du sexe et
-prince de Sapience, se composait de treize affiliés,<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span>
-ses treize fondateurs, et jusqu’à présent n’admettait
-pas d’adhérents nouveaux. Tous se connaissaient de
-longue date, s’étaient éprouvés, avaient entre eux
-de vieux liens de cordiale et franche camaraderie.
-Tous étaient des hommes d’âge mûr, instruits et
-expérimentés, et appartenaient par leur situation de
-fortune, leurs professions ou leurs fonctions, à la
-classe qualifiée de dirigeante.</p>
-
-<p>Ainsi que les autres confréries de même nom florissant
-à Paris, l’association salomonienne qui
-comprenait les écrivains Veyssières et Chantolle, le
-peintre Ravida, l’avocat Nantel, les bureaucrates
-Sambligny et Jourd’huy, le député Magimier, le sénateur
-Brizeaux, les ingénieurs Rouyer et Lesparre,
-le maître des requêtes Courcelles d’Amblaincourt,
-le président de tribunal Herbeville, et le négociant
-commissionnaire exportateur Ferrero,&mdash;avait
-pour but de satisfaire au meilleur taux et le mieux
-possible les charnels besoins de l’humaine nature,
-de concilier, en d’autres termes, la polygamie et
-l’économie.</p>
-
-<p>Ces Salomoniens ou Sages avaient inscrit, en tête
-de leur programme et au-dessus de leurs statuts, des
-maximes du genre de celles-ci, puisées toutes chez
-de clairvoyants moralistes ou de profonds et puissants
-esprits, ou encore dans la Sagesse même des
-nations, aux sources les plus hautes et les plus
-sûres:</p>
-
-<p class="p1 reduct">Il n’y a qu’une chose de bonne en amour, le physique:
-le moral n’en vaut rien.</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(<span class="smcap">Buffon.</span>)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span></p>
-
-<p class="p1 reduct">Le bonheur n’est que dans l’inconstance. L’art de prolonger
-nos jouissances consiste à en varier les causes.</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(<span class="smcap">Bichat.</span>)</p>
-
-<p class="pp6 reduct">Changement de corbillon
-Fait trouver le pain bon.</p>
-
-
-<p class="p1 reduct">Règle générale: en amour, il y aura toujours et fatalement
-désaccord et contradiction entre l’homme et la
-femme: celle-ci s’attache par la possession, tandis que,
-par elle, celui-ci se détache et se dégoûte; l’une cherche
-le bonheur et l’idéal dans l’amour; l’autre, tout simplement
-le plaisir. Or, comme le plaisir se trouve plus aisément
-que le bonheur, l’homme a toutes chances de
-mieux réussir et d’être plus heureux que la femme.</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(<span class="smcap">Hugues Le Roux.</span>)</p>
-
-<p class="p1 reduct">L’important, c’est de n’aimer que corporellement la
-femme.</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(<span class="smcap">Huysmans.</span>)</p>
-
-<p class="p1 reduct">Les femmes ne font le tourment que de ceux qui les
-aiment.</p>
-<p class="reduct">Les femmes sont faites pour commercer avec nos faiblesses,
-avec notre folie, mais non avec notre raison.</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(<span class="smcap">Chamfort.</span>)</p>
-
-<p class="p1 reduct">Le Seigneur dit à la femme: «Tu enfanteras dans la
-douleur; tu seras sous la puissance de l’homme, et il te
-dominera.»</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(<i>Genèse</i>, <span class="smcap">III</span>, 16.)</p>
-
-<p class="p1 reduct">L’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme
-pour l’homme.</p>
-
-<p class="p1 reduct">(<span class="smcap">Saint Paul.</span>)</p>
-
-<p class="p1 reduct">La nature a fait les femmes nos esclaves, et ce n’est que
-par nos travers d’esprit qu’elles osent prétendre à être
-nos souveraines. Pour une qui nous inspire quelque chose
-de bon, il en est tant qui nous font faire des sottises!</p>
-
-<p class="pr4 reduct">
-(<span class="smcap">Napoléon</span> I<sup>er</sup>.)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span></p>
-
-<p class="p1 reduct">N’ayez jamais de maîtresse ni de maison de campagne:
-il y a toujours des imbéciles qui se chargent d’en avoir
-pour vous.</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(<span class="smcap">Balzac.</span>)</p>
-
-<p class="p1 reduct">Il n’y a qu’une inégalité entre les femmes, celle de la
-beauté.</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(<span class="smcap">Alphonse Karr.</span>)</p>
-
-<p class="p1 reduct">En amour, il n’y a que les commencements qui soient
-charmants. Je ne m’étonne pas qu’on trouve du plaisir à
-recommencer souvent.</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(<span class="smcap">Le prince de Ligne.</span>)</p>
-
-<p class="p1 reduct">Louis XVI plaisantait un jour le marquis de Caraccioli,
-ambassadeur napolitain, qui devint depuis vice-roi de
-Sicile, sur ce qu’à son âge il faisait encore l’amour:</p>
-<p class="reduct">«On vous a trompé, Sire, je vous assure; je ne fais point
-l’amour: je l’achète tout fait.»</p>
-
-<p class="p1 reduct">Il n’y a que les imbéciles qui ont le temps de faire la
-cour aux femmes: les hommes sérieux et sensés sont toujours
-pressés.</p>
-
-<p class="p1 reduct">L’amour est une science qui s’apprend tout comme le
-piano et la flûte, la voltige ou l’équitation. Les Grecs, nos
-maîtres en tout, l’avaient si bien compris, qu’ils avaient
-leurs <i>lycées de filles</i>, bien supérieurs aux nôtres.</p>
-
-<p class="pp6 p1">Outil qui a servi
-N’en est que plus poli.</p>
-
-<p class="p1 reduct">Le gourmet en femmes sait apprécier certaines créatures
-réputées abjectes, comme le gourmet en comestibles connaît
-la valeur de certaines chairs faisandées et de tels fromages
-faits.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span></p>
-
-<p class="p1 reduct">Etc<span class="ls1">......................................................</span></p>
-<p class="reduct ls1">........................................................</p>
-
-<p class="p2">La conversation, à mesure que le repas s’avançait,
-s’animait de plus en plus entre nos douze
-Sages.</p>
-
-<p>«Vraiment, Rouyer a mal fait de s’absenter, disait
-Roger de Nantel; il vous aurait conté l’aventure
-survenue à un certain bonhomme de Montmartre,
-un de ses amis, un vieux rentier de soixante-dix-sept
-ans, qui sacrifiait encore à Vénus. Toutes les
-semaines il changeait de maîtresse, et à son âge ...</p>
-
-<p>&mdash;J’te crois!</p>
-
-<p>&mdash;Ça devait se ralentir.</p>
-
-<p>&mdash;Il paraît que ça marchait encore, poursuivit
-Nantel. Tant il y a qu’un beau soir, une de ses infantes
-est morte subitement chez lui. Il a dû aviser
-le commissaire de police, qui est aussitôt venu faire
-son enquête, et à qui il n’a pu fournir aucun renseignement.
-«Je l’appelais Amandine, elle me répondait,
-et cela me suffisait.»&mdash;Si vous entendiez
-Rouyer débiter cela!&mdash;«Mais où habite-t-elle,
-monsieur? Son adresse? insistait le commissaire.&mdash;Je
-ne m’en préoccupais nullement; je l’avais
-rencontrée au café ... Je ne garde jamais une maîtresse
-plus de huit jours; celle-ci allait finir sa semaine,
-quand ce malheur est arrivé.&mdash;Tous les
-huit jours vous changez?...&mdash;J’ai beaucoup souffert
-par les femmes dans ma jeunesse, monsieur le
-commissaire; jusqu’à trente ans, elles n’ont cessé
-de me mentir et me tromper, me martyriser à qui<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span>
-mieux mieux ... J’ai même failli deux fois me jeter
-à l’eau, tant j’étais torturé et désespéré ... J’ai préféré
-me résoudre à ne plus m’attacher à aucune, à
-varier mes connaissances le plus possible ... Cela
-m’a paru moins dur. Je me suis toujours très bien
-trouvé de mon système jusqu’à ce soir ... Cette
-pauvre fille!&mdash;Alors vous ne savez rien à son sujet?&mdash;Rien
-du tout, monsieur le commissaire. Je
-ne les interroge jamais, ces jeunes personnes; je ne
-me permettrais pas ... Je ne leur demande rien de
-leur existence, rien de leur passé: à quoi bon?</p>
-
-<p class="pp6 p1">Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse!</p>
-
-<p class="pn1">C’est mon poète favori qui a écrit cela.»</p>
-
-<p>&mdash;Tête du commissaire!</p>
-
-<p>&mdash;Et je ne sais même pas, acheva Nantel, s’il ne
-lui a pas débité la tirade de Bouilhet:</p>
-
-<p class="pp6 p1">Tu n’as jamais été, dans tes jours les plus rares,
-Qu’un banal instrument sous mon archet vainqueur.
-Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares,
-J’ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur!</p>
-
-<p class="p1">&mdash;Un bon type, le vieux rentier! exclama Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;Eh mon Dieu! repartit Chantolle, combien
-d’autres l’imitent, s’efforcent de l’imiter plutôt, car
-à soixante-dix-sept ans! Il ne faut cependant pas
-prétendre sans cesse que la polygamie n’existe que
-chez les Orientaux, voyons!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, cette blague!</p>
-
-<p>&mdash;Elle a régné de tout temps et en tout pays; et
-jamais elle n’a été plus pratiquée qu’aujourd’hui,
-plus répandue que chez les peuples dits civilisés, à
-Paris comme à Londres, à Bruxelles comme à
-Vienne, à Barcelone ...</p>
-
-<p>&mdash;Et à New-York donc!</p>
-
-<p>&mdash;Seulement les Orientaux, les musulmans, pour
-mieux spécifier, continua Chantolle, se sont appliqués
-à la régler et l’endiguer. Nous, plus hypocrites
-ou plus roublards, nous n’en pipons mot dans nos
-codes, mais nous lui donnons droit de cité et carte
-blanche ... Car, notez bien, les musulmans qui possèdent
-quatre femmes sont engagés vis-à-vis d’elles,
-sont tenus de les abriter, les nourrir, les entretenir;
-ils répondent d’elles. Nous ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien plus commode!</p>
-
-<p>&mdash;Elle a du bon, la polygamie,&mdash;la polygamie
-telle que nous l’entendons du moins: elle
-est bien supérieure à celle des Turcs, remarqua
-Brizeaux. Elle supprime la jalousie d’abord, forcément ...</p>
-
-<p>&mdash;Et la remplace par l’émulation, acheva Magimier.</p>
-
-<p>&mdash;C’est cela! C’est bien cela!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne connais pas de sentiment plus étroit,
-plus mesquin, plus bête, plus idiot que la jalousie!
-s’écria Jourd’huy avec une sorte d’emportement,
-de méprisante irritation. Que des collégiens l’éprouvent,
-que leurs tendres petits cœurs se brisent
-<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span>et saignent ... au figuré: passe encore! Mais des
-hommes, des hommes qui ont pratiqué la vie, pratiqué
-la femme ... Oh non! non!</p>
-
-<p>&mdash;Charlemagne, que notre sainte Église a canonisé,
-était polygame.</p>
-
-<p>&mdash;Et Henri IV donc!</p>
-
-<p>&mdash;Et Louis XIV, et Louis XV, et Napoléon I<sup>er</sup>!
-Mais tout homme vraiment homme et qui n’a
-pas les pieds gelés est, comme le coq, naturellement
-et essentiellement polygame. On a beau
-faire ...</p>
-
-<p>&mdash;Pardi!</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, reprit Chantolle, supposez le bonhomme
-de tout à l’heure, ce vieillard de soixante-dix-sept
-ans, dont nous parlait Nantel. Qu’il ose, avec ses
-lunettes, ses rides, ses dents fausses et son crâne
-en genou,&mdash;il y a toute présomption qu’il possède
-ces désavantages et désagréments,&mdash;qu’il ose faire
-la cour à une femme, à une femme du monde,
-et tente d’obtenir ce qu’on nomme ses faveurs:
-elle se moquera de lui ...</p>
-
-<p>&mdash;Elle aura bien raison!</p>
-
-<p>&mdash; ... Lui rira au nez, lui infligera les plus humiliants
-affronts. Tandis que ces bonnes filles qu’il
-rencontrait au café ...</p>
-
-<p>&mdash;Avec elles, pas de cérémonies!</p>
-
-<p>&mdash;Ça allait tout seul.</p>
-
-<p>&mdash; ... Si, par derrière, elles se gaussaient des
-séniles faiblesses de cet obstiné paillard, en tête-à-tête
-elles le laissaient faire, lui facilitaient même la
-besogne, moyennant le prix convenu.</p>
-
-<p>&mdash;C’était leur métier.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est cela, c’était leur métier! Vous avez dit le
-mot, Sambligny. Et il n’y a rien de tel que les professionnelles!
-déclara Chantolle.</p>
-
-<p>&mdash;Assurément, fit Magimier. Lorsque j’ai besoin
-d’une paire de bottines, je m’adresse à un cordonnier;
-si j’ai une molaire à me faire extirper, j’implore
-l’aide d’un dentiste. De même ...</p>
-
-<p>&mdash;Toujours des spécialistes, quoi!</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment!</p>
-
-<p>&mdash;C’est du reste ce que nous faisons.</p>
-
-<p>&mdash;Je voyais dernièrement une nouvelle classification
-féminine, qui a trait justement à ce que nous
-disons là et confirme tout à fait nos principes,
-annonça d’Amblaincourt. Elle est due à un jeune
-écrivain, d’une psychologie très subtile, comme
-on dit, très goûté, M. Paul Adam. Les femmes, ainsi
-que les cochers de fiacre, se divisent en deux catégories,
-selon lui: femmes d’amour ou professionnelles,
-et amoureuses de contrebande, amoureuses
-occasionnelles,&mdash;comme il y a cochers patentés et
-maraudeurs.</p>
-
-<p>&mdash;Très joli!</p>
-
-<p>&mdash;Ne prenez jamais les maraudeurs: ils ignorent
-le métier, ne battent pas leurs coussins, ne nettoient
-pas leur véhicule, et vous font, pour comble, payer
-plus cher que le tarif.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous querellent, vous font des scènes, par-dessus
-le marché!</p>
-
-<p>&mdash;Il y a une catégorie que vous oubliez, d’Amblaincourt,
-dit Herbeville, celle des femmes qui ne
-sont ni professionnelles ni maraudeuses, les femmes<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span>
-chastes, honnêtes, vertueuses ... Il y en a, et plus
-qu’on ne croit.</p>
-
-<p>&mdash;Beaucoup, certainement!</p>
-
-<p>&mdash;Personne ne conteste ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais nous n’avons pas à nous occuper de
-celles-là! riposta avec conviction Léopold Magimier.
-Elles ne comptent pas pour nous. C’est comme si
-ce n’étaient pas des femmes, du moment qu’on ne
-peut pas ...</p>
-
-<p>&mdash;Très vrai, Magimier!</p>
-
-<p>&mdash;Je suis et nous sommes tous, n’est-ce pas?
-comme ce capitaine de vaisseau qui ne croisait
-jamais devant les ports où il ne lui était pas loisible
-de débarquer ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est évident!</p>
-
-<p>&mdash;A quoi bon?</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons suffisamment d’escales, suffisamment
-de femmes ...</p>
-
-<p>&mdash;Et nous en trouverons toujours, de celles-là,
-de ces bonnes, faciles, accommodantes et charmantes
-personnes! s’écria Jourd’huy. Nous en trouverons
-toujours, à discrétion et indiscrétion ...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je vous le garantis, j’en réponds, moi,
-votre fondé de pouvoir! protesta Nantel en riant.</p>
-
-<p>&mdash; ... Comme en ont trouvé nos pères, nos grands-pères,
-nos arrière-grands-pères, comme on en a
-trouvé de tout temps ...</p>
-
-<p>&mdash;Et comme on en trouve aujourd’hui plus que
-jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Du train que nous y allons ...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Avec toutes ces déclassées et inclassées ...</p>
-
-<p>&mdash;Les femmes ne sont pas chères!</p>
-
-<p>&mdash;Au surplus, pas d’inquiétude à avoir, affirma
-Veyssières. Si, par hasard, par impossible, elles le
-devenaient, chères, si la denrée arrivait à se raréfier
-chez nous, immédiatement on aurait recours à
-l’importation ...</p>
-
-<p>&mdash;A propos, interrompit Ravida, j’ai rencontré
-l’autre jour Drouin, l’explorateur. Vous le connaissez,
-Lesparre? Il était ingénieur des mines ...</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes camarades de promotion.</p>
-
-<p>&mdash;Je le connais aussi très bien, dit Chantolle.</p>
-
-<p>&mdash;Moi également, ajouta Ferrero.</p>
-
-<p>&mdash;Il m’a emmené déjeuner chez lui, reprit Ravida.
-Il habite à Neuilly, avec deux magnifiques Circassiennes,
-dont il a fait emplette à son retour de
-Khiva: une grande et forte brune, et une blonde
-mince, une blonde merveilleuse!</p>
-
-<p>&mdash;Il en a une santé, celui-là, pour aller s’approvisionner
-de femmes à l’étranger! murmura Jourd’huy.</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends cela, moi, repartit Brizeaux. Les
-Circassiennes, c’est l’idéal des femmes: belles, bien
-faites, splendidement taillées, grasses, fermes, et
-voluptueuses avec cela!</p>
-
-<p>&mdash;Et soumises, dociles, obéissantes ... L’idéal tout
-à fait!</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi donc continuer, dit Ravida. Je
-n’ai pas terminé l’histoire de Drouin ... Une sienne
-cousine s’est mis en tête récemment de le conjoindre
-à une riche héritière. «Tu ne peux pas
-rester célibataire jusqu’à la fin de tes jours, mon<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span>
-ami!&mdash;Pourquoi donc pas, ma cousine?&mdash;Mais,
-mon cher enfant, il faut se créer un intérieur ...&mdash;J’en
-ai un.&mdash; ... Une famille.&mdash;Des embêtements?
-Merci bien! J’ai tout ce qu’il me faut à domicile.&mdash;Comment,
-ce qu’il te faut?&mdash;Certainement.» Il a
-eu l’aplomb de l’inviter et de lui présenter ses deux
-bayadères ... «Trouvez-moi donc de pareilles beautés
-autour de vous, cousine! Quelle plastique, hein?
-Et pas besoin de les mener dans le monde, celles-là!
-Pas de frais de toilette ni de représentation avec
-elles! Tout avantage! Tout bénéfice!&mdash;Mais, mon
-pauvre ami, encore une fois, ça n’a qu’un moment,
-ces distractions-là! se récriait la chère dame. Ce
-n’est pas sérieux!&mdash;Comment, pas sérieux?&mdash;Ce
-ne sont pas des femmes, cela!&mdash;Pas des femmes?
-Mais regardez donc ...&mdash;Ce sont des sauvages!&mdash;Par
-le temps qui court, c’est ce qu’il y a de mieux,
-cousine. Ces sauvages-là, voyez-vous, c’est préférable
-à toutes vos raffinées, vos esthètes, vos savantasses,
-vos émancipées, toutes vos femmes supérieures
-et fin de siècle.&mdash;Mais, mon enfant, ce ne
-sont pas des compagnes que tu as là! Il n’y a pas
-d’échanges de pensées, pas de conversations possibles
-avec ces malheureuses ...&mdash;D’abord, cousine,
-désabusez-vous: elles ne sont pas du tout malheureuses,
-mes belles sauvagesses; rien ne leur
-manque, et il suffit qu’elles expriment un désir
-pour qu’il soit réalisé. Il est vrai que leurs désirs
-sont forcément restreints par leur ignorance, mais
-cela n’en vaut que mieux pour elles d’abord et pour
-moi ensuite. Elles n’éprouvent pas le besoin par<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span>
-exemple, d’étudier l’algèbre ni la paléontologie, de
-pétitionner pour obtenir le vote intégral ni de
-pérorer dans les réunions publiques. Quant à converser
-avec elles, je vous avoue qu’en effet cela
-nous est assez difficile: je ne baragouine que quelques
-phrases de leur idiome, et elles n’entendent
-pas un mot de français. Mais, ma chère cousine, je
-ne les ai pas emmenées avec moi pour discourir et
-faire assaut d’éloquence. Lorsqu’il me prend fantaisie
-de deviser et de discuter, j’ai mes amis ...
-J’ai mes livres pour me récréer et m’instruire ...&mdash;Mais,
-mon pauvre garçon ...&mdash;Tenez, cousine, une
-supposition, une preuve! Dites à un homme de
-choisir entre deux jolies filles, dont l’une sera
-aveugle, mais causera admirablement, parlera
-comme un ange, et dont l’autre sera muette, mais
-aura de beaux yeux, des yeux ravissants. Ce sont
-les yeux qui l’emporteront sur la langue, c’est la
-muette que cet homme choisira, que tout homme
-prendra ...»</p>
-
-<p>&mdash;Oui! Oui! En effet! Très juste! cria-t-on de
-part et d’autre.</p>
-
-<p>&mdash;N’est-ce pas? C’est d’une vérité limpide! poursuivit
-Ravida. «Alors, lui objecta sa cousine, les
-femmes ne te servent uniquement qu’à assouvir?...&mdash;Qu’à
-assouvir ... oui, cousine.&mdash;Et le sentiment,
-et l’affection, la confiance, qu’en fais-tu?&mdash;Pardon!
-Ne confondons pas les choses, cousine. Je n’ai pas
-besoin de tout cela en amour.&mdash;Comment! Tu n’as
-pas besoin de te confier à celle que tu aimes, de
-l’estimer, de croire à sa tendresse, à sa fidélité?&mdash;Mais<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span>
-du tout, pas le moins du monde! C’est bon
-pour les écoliers d’être si ambitieux. Moi qui ai
-roulé ma bosse à peu près partout, je suis bien
-moins exigeant, bien plus modeste. Je ne demande
-à mes compagnes que de la beauté, de la grâce et
-de la douceur: je les tiens quittes du reste, d’esprit,
-de science, de diplômes, même d’amour, de confiance,
-de fidélité ...&mdash;C’est monstrueux, ce que tu
-oses avouer là!&mdash;Nullement! C’est très sensé, très
-réfléchi.&mdash;Tu n’es qu’un grossier personnage!&mdash;Mais
-un heureux mortel, un très heureux mortel,
-cousine, et c’est là le point capital. Je suis de plus
-en plus enchanté de mon système et de mon régime,
-dont je viens de vous faire toucher du doigt
-les multiples agréments, et je désire instamment
-conserver l’un et l’autre, m’en tenir à mes deux
-sauvagesses ... A moins que, pour vous être agréable,
-je ne leur en adjoigne une troisième? Je la choisirai
-rousse, celle-là. Qu’en dites-vous, cousine?»</p>
-
-<p>&mdash;Elle a dû être quelque peu interloquée, la
-bonne femme! conclut Magimier.</p>
-
-<p>&mdash;Pour un aussi intrépide voyageur, un gaillard
-qui a planté le piquet sous toutes les latitudes,
-Drouin est encore très modéré, repartit Lesparre. Les
-habitants de je ne sais plus quelle île de l’Océanie,&mdash;une
-île qu’il a jadis visitée, et c’est lui-même
-qui m’a conté l’histoire,&mdash;vont bien plus loin que
-lui. Chaque maman là-bas, lorsqu’elle se pique de
-faire dignement les choses, donne comme étrennes
-à son fils aîné, arrivé à l’âge de puberté, une vierge
-aussi dodue qu’innocente. Le soir même le mariage<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span>
-est consommé, mais pour être rompu le lendemain
-matin, pas plus tard. Oui, le lendemain, on apprête
-la jeune femme en civet, on la fait cuire en daube
-ou à la broche, et on la sert, poétiquement entourée
-de cresson ou de persil, à son époux, dans
-un festin auquel sont conviés tous les parents et
-amis ...</p>
-
-<p>&mdash;Ils aiment vraiment les femmes dans ce
-pays-là! exclama Brizeaux.</p>
-
-<p>&mdash;Les bienfaits du féminisme y sont cependant
-totalement ignorés ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est ce qu’on peut appeler «dîner avec les
-membres de sa famille».</p>
-
-<p>&mdash;O Chantolle!</p>
-
-<p>&mdash;A l’amende, Chantolle!</p>
-
-<p>&mdash;A l’amende!</p>
-
-<p>&mdash;Remarquez que Drouin ne les mange pas, ses
-Circassiennes.</p>
-
-<p>&mdash;Il aurait tort.</p>
-
-<p>&mdash;Il aurait encore bien plus tort de prêter
-l’oreille aux perfides invites de sa cousine, de se
-mettre la corde au cou ...</p>
-
-<p>&mdash;Certes!</p>
-
-<p>&mdash;Le mariage est tellement en baisse!</p>
-
-<p>&mdash;Les femmes elles-mêmes n’en veulent plus,
-remarqua Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;L’union libre, voilà l’avenir! proclama d’Amblaincourt.</p>
-
-<p>&mdash;Nous l’avons devancé, nous! Nous la pratiquons,
-l’union libre!</p>
-
-<p>&mdash;C’est si commode!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tandis que le conjungo ... une vieille balançoire!</p>
-
-<p>&mdash;Un traquenard surtout, une flibusterie! s’écria
-le chef de bureau Sambligny. «Voudriez-vous bien
-me dire quel intérêt un homme a à se marier?»
-C’est la question que je pose toujours à mes employés,
-lorsqu’ils viennent&mdash;Oh! ça n’arrive pas
-souvent!&mdash;m’annoncer leurs projets d’hyménée.
-Aucun intérêt, même avec une femme riche.
-Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, celle-ci, l’union
-célébrée, entend dépenser le double ou le triple de
-ce qu’elle a apporté. Alors? Tu es encore roulé,
-mon bonhomme! Tu as oublié que «célibat»
-vient de <i>cœlum habitare</i>, c’est-à-dire que le célibataire
-habite le ciel, est dans un paradis ...</p>
-
-<p>&mdash;Très bien! Parfait!</p>
-
-<p>&mdash; ... Une duperie, vous dis-je, une filouterie!</p>
-
-<p>&mdash;Le fait est, observa Chantolle, que si l’homme
-n’avait pas à redouter les infirmités et les maladies ...
-C’est ce que prétendait Napoléon I<sup>er</sup>, qui
-n’était pas une baderne et avait sur le sexe des
-idées ...</p>
-
-<p>&mdash;D’une sagesse!</p>
-
-<p>&mdash;D’une profondeur!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, continuait Chantolle, ne se marier que
-pour se procurer une garde-malade ...</p>
-
-<p>&mdash;Et encore! Pourquoi? interrompit Magimier.
-Pourquoi voulez-vous?... Vous avez des infirmières
-de profession, qui ont étudié la partie, la connaissent ...
-Moi, je suis pour les professionnels
-encore un coup, sabre de bois!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;D’autant plus que vos jeunes filles d’aujourd’hui
-sont bien dressées à soigner les malades, ah
-oui! parlons-en! se récria Nantel.</p>
-
-<p>&mdash;Elles ne savent même pas préparer une tasse
-de tisane! dit Ferrero.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous comptez sur elles!</p>
-
-<p>&mdash;Combien de femmes qui laissent leurs maris
-en plant ...</p>
-
-<p>&mdash;Maris et enfants!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez du reste d’excellentes maisons de
-santé, repartit Brizeaux. Moi, je suis comme Magimier,
-je suis pour les professionnels.</p>
-
-<p>&mdash;Vos jeunes filles d’à présent, poursuivait Nantel,
-elles sont toutes élevées comme si elles étaient
-millionnaires; aucune, même dans la plus humble
-bourgeoisie, ne veut plus s’occuper de ménage, de
-couture, de cuisine surtout.</p>
-
-<p>&mdash;Il leur faut des bonnes, à toutes! compléta
-Herbeville.</p>
-
-<p>&mdash;C’est très vrai.</p>
-
-<p>&mdash;Toutes prétendent se faire servir, se reconnaissent
-incapables de se servir elles-mêmes, s’en
-font gloire. Quelle est donc celle qui, une fois
-mariée, consentirait à laver sa vaisselle? Une artiste,
-qui a, sur le piano, un talent si distingué, ou expose
-des pastels à chaque salon! Elle irait salir ses
-fines menottes, les gâter, les profaner! Une doctoresse,
-pour qui la chimie organique et la zoologie
-comparée n’ont plus de secrets! Et ne dites pas qu’on
-peut s’occuper à la fois de ménage et de science:
-on ne sert pas deux maîtres; c’est l’un ou l’autre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ce sera l’autre, dit Veyssières; elles feront de
-la science ...</p>
-
-<p>&mdash;En attendant, elles ne font plus d’enfants,
-objecta Chantolle.</p>
-
-<p>&mdash;Elles n’en veulent plus: ça les gêne.</p>
-
-<p>&mdash;Et de même, continua Chantolle, que les mariages
-diminuent chez nous, notre natalité demeure
-à peu près stationnaire, pour ne pas dire qu’elle
-baisse d’année en année. Voilà le point grave, car,
-avant tout, il faut exister ...</p>
-
-<p>&mdash;Ohé! les races latines!!</p>
-
-<p>&mdash;L’Allemagne s’est bien gardée et se garde bien
-de lancer comme nous ses femmes dans la vie
-publique, de les détourner de la vie de famille, de
-les implanter dans les administrations, de faire
-d’elles d’économiques gratte-papier, des fonctionnaires
-au rabais. Les Allemands veulent des épouses
-et des mères; ils veulent des enfants, et chaque
-année leur population s’accroît de sept à huit cent
-mille âmes, voire davantage. Nous, nous ne bougeons
-pas; nous n’avons aucun excédent, ou si peu
-que rien<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>
-. Aussi, conclut Chantolle, l’Allemagne
-n’a pas besoin de nous déclarer la guerre pour
-nous battre: elle remporte sur nous chaque année&mdash;chaque<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span>
-jour!&mdash;une victoire considérable<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>
-
-
-.</p>
-
-<p>&mdash;Ne sont-ce pas ces dames de la Ligue de l’Affranchissement
-qui ont naguère recommandé l’avortement?
-repartit d’Amblaincourt.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui! L’avortement légal! corrobora
-Nantel.</p>
-
-<p>&mdash;Je me souviens! fit Lesparre.</p>
-
-<p>&mdash;Riche idée!</p>
-
-<p>&mdash;Doux pays!</p>
-
-<p>&mdash;Bismarck l’a dit, observa Veyssières: «Laissons
-la France mijoter dans son jus: avant un demi-siècle
-elle sera réduite à rien, comparativement à
-l’Allemagne.»</p>
-
-<p>&mdash;Réduite à rien! Voilà la conséquence ...</p>
-
-<p>&mdash;Des femmes qui décrètent qu’elles se feront
-avorter!</p>
-
-<p>&mdash;Voilà ce que vous devriez dire à la Chambre,
-Magimier!</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas de temps à perdre, mon petit Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;Il préfère plaider la cause des «Émancipées» ...</p>
-
-<p>&mdash;Des «Infécondes»!</p>
-
-<p>&mdash;Vieux farceur!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ne me reprochez pas cela ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est comme vous, Brizeaux, est-ce qu’au
-Sénat?...</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs! cria Nantel en frappant sur son
-verre. Pas de personnalités, et pas de politique, je
-vous en prie! Vous savez que nos statuts interdisent
-ces discussions.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis il y en a bien assez sans nous, en
-France, qui s’occupent de politique, ajouta Lesparre.</p>
-
-<p>&mdash;C’est le malheur!</p>
-
-<p>&mdash;Tout le monde s’en mêle, tout le monde veut
-gouverner le pays, riposta d’Amblaincourt. Les plus
-ignares <i>citoilliens</i> sont précisément ceux qui tranchent
-le plus vite les plus ardus problèmes d’économie
-sociale, qui vous résolvent en une seconde
-la question des salaires et des rapports du capital
-avec le travail. Il n’y a pas de balayeur des rues ou
-de cocher de fiacre,&mdash;sans vouloir médire en rien
-de ces honorables corporations,&mdash;qui n’ait son
-plan tout prêt pour alléger nos impôts, augmenter
-nos revenus, faire manœuvrer notre armée et nous
-restituer dans quarante-huit heures l’Alsace et la
-Lorraine; pas un qui ne soit tout disposé à donner
-des leçons de tactique à tous nos généraux ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est pitoyable! interrompit Sambligny.</p>
-
-<p>&mdash;Et c’est comme cela. Tel qui ne sait rien de
-rien, qui n’a jamais lu un livre, qui ne se doute
-même pas qu’il existe une langue française, une littérature
-française, veut pérorer ...</p>
-
-<p>&mdash;Gouverner la France!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pas? C’est un gouvernant. Avec le
-suffrage universel ...</p>
-
-<p>&mdash;Il a sa part de souveraineté ...</p>
-
-<p>&mdash;Une belle jambe!</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne lit et ça n’a jamais lu que son journal,
-une feuille de chou ...</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, voyons, quittons la politique! insista
-derechef Nantel. Vous me reprocheriez ensuite, et
-je me reprocherais moi-même tout le premier, de
-vous avoir laissés enfreindre un des principaux
-articles de notre règlement ... Il est temps d’ailleurs
-que j’aborde mon compte rendu ... Silence,
-messieurs, voyons! répéta Nantel en heurtant
-encore et vivement son couteau sur les flancs
-de son verre. Veuillez m’écouter.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">III</h2>
-
-<p class="p2">Roger de Nantel, qui, à défaut de président,&mdash;les
-Salomoniens se passaient fort bien de ce personnage,&mdash;joignait
-à ses fonctions bisannuelles de
-secrétaire-trésorier de l’Association celles d’organisateur
-des banquets et de questeur, commençait
-son exposé, quand Magimier l’interrompit, pour se
-plaindre du bruit qui se faisait dans une salle contiguë.
-Ce bruit n’avait pas gêné nos convives, et ils ne
-s’en étaient même pas aperçus, tant que la conversation
-avait été générale. Maintenant qu’ils se taisaient
-pour ouïr un seul d’entre eux, on n’entendait
-plus que le brouhaha voisin.</p>
-
-<p>«Nantel! Ce n’est pas à nous qu’il fallait imposer
-silence, c’est à ces braillards ... C’est un repas de
-noce qui se donne là?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! repas de noce est bon! s’écria Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;Superbe! lança un autre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! délicieux! Oui, un repas de noce!</p>
-
-<p>&mdash;Et quelle nopce, mes enfants!</p>
-
-<p>&mdash;Qu’y a-t-il de si risible là-dedans? Je ne comprends
-pas ... murmura Magimier interloqué.</p>
-
-<p>&mdash;C’est sans doute parce que vous êtes arrivé en
-retard, mon cher député, répliqua Nantel. J’ai omis
-de vous dire ce que je venais de raconter, ce que
-Margery m’avait appris ... qu’il y avait un dîner de
-femmes à côté du nôtre: les «Émancipées» donnent
-un banquet ...</p>
-
-<p>&mdash;Voilà la noce!</p>
-
-<p>&mdash;Quelle heureuse union!</p>
-
-<p>&mdash;Hyménée! Hyménée!</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous auriez dû les inviter à se joindre à
-nous! s’écria Magimier. Ç’aurait été drôle, et la
-fête eût été complète.</p>
-
-<p>&mdash;Mon bon ami, si j’avais fait cela, vous n’auriez
-pas trouvé assez de pavés pour me lapider,
-repartit Nantel. Vous aimez la jeunesse, la fraîcheur,
-la verdurette ... Ça laisse à désirer de ce côté-là.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’y a-t-il parmi ces femmes? demanda Chantolle.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai aperçu, dit Nantel, la grosse Bombardier ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ma voisine! fit Magimier.</p>
-
-<p>&mdash; ... Elvire Potarlot ...</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement!</p>
-
-<p>&mdash;La présidente de la Ligue de l’Émancipation!</p>
-
-<p>&mdash;La plus enragée ...</p>
-
-<p>&mdash;Puis, continua Nantel, Nina Magloire, Stéphanie
-Lauxerrois ...</p>
-
-<p>&mdash;Celle qui signe Saint-Germain?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span></p>
-
-<p>&mdash; ... Katia Mordasz ...</p>
-
-<p>&mdash;La fameuse nihiliste!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Katia est de la partie! dit Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash; ... Rose d’York, George Luce! la marquise de
-Maulmont ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! la marquise qui va s’encanailler ...</p>
-
-<p>&mdash;Il m’a semblé reconnaître au vestiaire Mme Latournette,
-interrompit Brizeaux.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je me suis rencontré dans les couloirs
-avec Zénobie Cherpillon, dit Jourd’huy.</p>
-
-<p>&mdash;Veinard!</p>
-
-<p>&mdash;Polisson, va!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Jourd’huy, mon ami, quelles délices, hein?
-Riche affaire!</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous donc, blagueurs! Elle est maigre
-comme un clou.</p>
-
-<p>&mdash;Mais aussi quel décolletage! glapit Ravida. Je
-me suis croisé avec elle ...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, décolletée jusqu’à l’ombilic! riposta
-Jourd’huy. Et avec cela des lunettes, des lunettes
-bleues!</p>
-
-<p>&mdash;Comme si les bas ne suffisaient point!</p>
-
-<p>&mdash;Tableau charmant!</p>
-
-<p>&mdash;Vision ineffable!</p>
-
-<p>&mdash;N’est-ce pas Zénobie Cherpillon qui s’est emparée
-de ce mot et le répète à satiété: «Mesdames,
-il n’y a que le nu qui habille bien?»</p>
-
-<p>&mdash;Non, Ravida, vous n’y êtes pas, mon bon, répliqua
-Chantolle. C’est la grosse Bombardier qui
-répète cela. N’est-ce pas, Magimier?</p>
-
-<p>&mdash;Je n’en sais rien du tout, moi!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Cette discrétion vous honore, très cher; mais
-c’est bien Mme Bombardier qui s’est attribué ce
-mot. Malgré ses tendances viriles et ses visées
-émancipatrices, elle est demeurée femme, Mme Angélique
-Bombardier, femme et coquette; elle n’abdique
-pas ... «Restons jolies, mesdames, restons
-jolies!» C’est encore un de ses mots.</p>
-
-<p>&mdash;J’aime mieux cela, dit Sambligny.</p>
-
-<p>&mdash;Moi également; ça me raccommode avec elle,
-ajouta Herbeville.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai encore aperçu René d’Escars, c’est-à-dire
-Adélaïde Tabourin, reprit Nantel; Estelle de Bals
-aussi ...</p>
-
-<p>&mdash;Tout l’état-major de l’Émancipation, quoi!</p>
-
-<p>&mdash; ... Guillemine de Chastaing ...</p>
-
-<p>&mdash;La présidente des «Infécondes»!</p>
-
-<p>&mdash;La reine des bréhaignes! s’écria Chantolle.
-Qui n’est, fichtre, pas mal! ajouta-t-il avec un énergique
-et éloquent clappement de langue. Elle n’a
-guère plus de trente-cinq ans, et, ma foi, s’il ne
-dépendait que de votre serviteur ...</p>
-
-<p>&mdash;Chut! Chut! Taisez-vous, Chantolle! firent à
-la fois Veyssières et Sambligny. Écoutons!</p>
-
-<p>&mdash;Si l’on pouvait entendre leurs toasts!...»</p>
-
-<p>Des lambeaux de phrases arrivaient assez distinctement,
-en effet, aux oreilles des Salomoniens.</p>
-
-<p class="p2">«On ne saurait trop répudier, citoyennes ...»</p>
-
-<p class="p2">«Citoyennes!» C’est Elvire Potarlot qui parle,
-chuchota Veyssières.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Elle-même, répondit Chantolle. Aussi nous en
-avons pour un bout de temps ...</p>
-
-<p>&mdash;Chut! Chut! Écoutez donc!»</p>
-
-<p class="p2">«...De lâches accusations ... d’odieuses menaces
-sans cesse proférées contre nous, des menaces
-comme celle-ci, que Fabre d’Olivet a osé lancer:
-«Si les femmes d’Europe ne se conduisent pas avec
-sagesse, le sort des femmes d’Asie les attend ...»</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh!</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous indignez et vous avez raison, citoyennes,
-bientôt électrices de notre libre et chère
-France ... Et cet autre, cet historien prétendu national,
-ce perfide insulteur de notre sexe, ce cynique
-Michelet, qui nous a traitées de «malades perpétuelles»,
-qui déclare sans rougir que «l’homme
-doit nourrir la femme» ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh! Jamais!</p>
-
-<p>&mdash;C’est humiliant ...</p>
-
-<p>&mdash; ... Vous ne voulez être les obligées ni les
-esclaves de personne, de l’homme surtout, et, encore
-une fois, citoyennes, vous avez raison: la femme
-doit se suffire à elle-même ...</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! Oui! Oui!</p>
-
-<p>&mdash; ... Aussi quand nous voyons un publiciste
-comme M. Francisque Sarcey se joindre à l’insulteur
-Michelet, affirmer après lui que «les femmes, avec
-leurs larges hanches ...»&mdash;Nous les modifierons,
-nos hanches, messieurs, s’il ne faut que cela!&mdash;«les
-femmes sont faites pour mettre des enfants
-<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span>au monde, demeurer sédentaires à la maison ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh!</p>
-
-<p>&mdash; ... «Prendre soin du ménage ...»</p>
-
-<p>&mdash;Et celles qui n’en ont pas?</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous le dites très bien, citoyennes:
-Et celles qui n’ont pas de ménage, pas de famille?
-«Ce qui m’étonne, continue M. Sarcey,&mdash;que je
-continue, moi, à vous citer&mdash;ce qui m’étonne, c’est
-que les hommes qui se disent progressistes et
-pionniers de l’avenir, au lieu de plaindre les
-femmes, qu’une mauvaise organisation de la société
-oblige à sortir de leurs attributions, les en louent
-comme d’une conquête.»</p>
-
-<p>&mdash;Et c’en est une!</p>
-
-<p>&mdash;On veut nous ramener au foyer, toujours!</p>
-
-<p>&mdash;C’est-à-dire aux carrières!...</p>
-
-<p>&mdash;A l’esclavage!</p>
-
-<p>&mdash;A l’esclavage, c’est cela!</p>
-
-<p>&mdash;Mais nous ne nous laisserons pas ainsi refouler
-sous le joug, citoyennes! Au besoin, nous proclamerons
-la grève ... Car l’homme&mdash;jusqu’où ne
-va pas son audace!&mdash;l’homme prétend que nous
-n’avons pas les mêmes titres que lui pour occuper
-les emplois publics. Oui! Écoutez encore un chroniqueur
-en renom, M. Edmond Lepelletier. Il s’apitoye
-sur notre sort, celui-là, il daigne nous honorer
-de sa compassion ... «Pauvres femmes! écrit-il
-dans <i>le Radical</i>, sous son pseudonyme Jean de
-Montmartre. Ah! combien vous devriez maudire le
-jour où il vous monta au cerveau cette fièvre d’orgueil
-de vouloir être des demoiselles, des institutrices,
-des employées de la Ville ou de l’État! Le<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span>
-meilleur moyen de réagir, d’améliorer votre destinée,
-serait de renoncer à ces funestes rêves d’emplois
-administratifs ...»</p>
-
-<p>&mdash;Et de laisser la place libre à ces messieurs!</p>
-
-<p>&mdash;Belle malice!</p>
-
-<p>&mdash;Cousue de fil blanc!</p>
-
-<p>&mdash;N’est-ce pas, citoyennes, c’est assez clair? «Je
-vous dirai, comme Jean-Jacques Rousseau aux
-femmes de son temps, conclut M. Lepelletier, retournez
-à la nature, retournez au ménage!»</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le ménage! Ça y est! Enfin!</p>
-
-<p>&mdash;C’est leur tarte à la crème!</p>
-
-<p>&mdash;Ils peuvent bien le faire eux-mêmes, le ménage,
-s’ils y tiennent tant!</p>
-
-<p>&mdash;Nous cloîtrer dans la maison, citoyennes, nous
-y vouer aux plus obscures et aux plus viles tâches,
-voilà le but de ceux qu’on a longtemps appelés nos
-seigneurs et maîtres ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh!</p>
-
-<p>&mdash; ... «Bonne femme et bonne poule ont toutes
-deux la patte cassée, afin de ne pouvoir courir.»
-C’est un de leurs proverbes ... Les femmes d’Égypte
-ne portaient pas de chaussures afin de s’accoutumer
-à rester au logis ... Et la matrone romaine, l’épouse
-modèle: «Elle a gardé la maison et filé la laine» ...</p>
-
-<p>&mdash;Quelles sornettes!</p>
-
-<p>&mdash;C’est rococo!</p>
-
-<p>&mdash;Le monde a marché depuis ce temps!</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons changé tout cela!</p>
-
-<p>&mdash; ... Ils ne cachent pas leur jeu, d’ailleurs; ils se
-vantent bien haut de leur dessein. Proudhon, l’infâme<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span>
-Proudhon, l’a dit: «S’il fallait choisir entre
-l’émancipation de la femme et sa réclusion, je préférerais
-la réclusion» ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais il n’a pas eu le choix!</p>
-
-<p>&mdash;Il est franc, celui-là!</p>
-
-<p>&mdash; ... Le foyer, citoyennes, le ménage, la famille:
-voilà l’ennemi! Pas d’illusion à se faire ... Un des
-esprits les plus nets et les plus lumineux de notre
-époque, M. Jules Bois, nous en avertit dans son
-<i>Ève nouvelle</i>: «Tant que le foyer existera, la femme
-sera esclave.» Et, avec sa clairvoyance et sa précision
-habituelles, il ajoute: «La ménagère est aussi
-fatale à son sexe que la prostituée» ...</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure!</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! Bravo!</p>
-
-<p>&mdash;Voilà qui est parler!</p>
-
-<p>&mdash; ... Et encore, citoyennes, les prostituées protestent
-à leur façon contre l’ordre établi, contre la
-tyrannie de l’homme; tandis que les ménagères,
-les femmes dites d’intérieur et les mères de famille ...</p>
-
-<p>&mdash;Les pot-au-feu!</p>
-
-<p>&mdash;Les poules couveuses!</p>
-
-<p>&mdash; ... S’inclinent devant ce despotisme, subissent
-de plein gré ces affronts, cet odieux servage, et
-déshonorent notre sexe!...</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! Bravo!</p>
-
-<p>&mdash;Bravo, Elvire!</p>
-
-<p>&mdash; ... Mais, hélas! ils sont rares, citoyennes, ceux
-qui ont le courage, l’élévation et la lucidité d’esprit
-de M. Jules Bois! Nos adversaires sont nombreux<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span>
-et puissants: nous aurions tort de nous le dissimuler.
-L’un d’eux, l’académicien François Coppée,
-n’écrivait-il pas, hier encore, que «la femme de
-l’avenir nous apparaît comme une sorte de pédante
-abondamment pourvue de brevets et de parchemins
-scolaires ...»</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh!</p>
-
-<p>&mdash; ... «ne parlant jamais que de ses droits, égale
-et même plus volontiers supérieure à son compagnon
-de chaîne, si elle n’a pas carrément opté
-pour l’union libre et ses cyniques conséquences;
-bref, une créature assez répugnante et tout à fait
-insupportable ...»</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh!</p>
-
-<p>&mdash;C’est lui qui est cynique!</p>
-
-<p>&mdash;Répugnant!</p>
-
-<p>&mdash; ... «Tandis que nous autres, affreux retardataires,
-reprend M. Coppée, nous croyons que la
-femme est, par sa nature même, encore plus épouse
-qu’amante, et encore plus mère qu’épouse; nous
-estimons qu’elle n’est point faite pour les études et
-les professions contentieuses; nous demeurons
-convaincus qu’elle n’a rien à gagner à mener une
-existence dissipée en occupations extérieures ...»</p>
-
-<p>&mdash;Assez! Assez!</p>
-
-<p>&mdash; ... Vous le voyez, citoyennes, toujours la maison,
-la vie de famille, ne pas sortir, être tenues en
-laisse comme des esclaves ou des bêtes ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est cela!</p>
-
-<p>&mdash; ... Et on nous accuse d’être le fléau de la
-France, la cause de sa déchéance et de sa perdition!<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span>
-Écoutez ce que dit de nous, dans le journal
-<i>le Soleil</i>, M. Jean de Nivelle, <i>alias</i> Charles Canivet:
-«L’émancipation de la femme deviendra
-un agent très actif de la dépopulation: c’est
-fatal ...»</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, après?</p>
-
-<p>&mdash;Que nous importe!</p>
-
-<p>&mdash; ... «Quelle singulière société que celle où l’on
-verrait la confusion complète des sexes! s’écrie
-avec désespoir M. Canivet. Une société où tout le
-monde, mâles et femelles, se mettraient à bavarder
-sur les affaires publiques, et où, par suite de ces
-délibérations prolongées, il n’y aurait plus personne
-pour soigner la cuisine, ravauder les bas et
-raccommoder les chaussettes!»</p>
-
-<p>&mdash;Nous les ravauderons à tour de rôle avec ces
-messieurs!</p>
-
-<p>&mdash;A tour de rôle, mais oui!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi toujours nous?</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment, citoyennes, et vous avez touché
-du doigt la plaie! Pourquoi toujours la femme
-astreinte seule à ces basses œuvres? Est-ce que
-l’homme n’use pas comme nous ses vêtements, ne
-mange et ne boit pas aussi bien que nous, ne salit
-pas tout comme nous son linge, sa vaisselle et sa
-chambre? Eh bien, est-ce qu’il ne pourrait pas
-comme nous et aussi bien que nous recoudre ses
-boutons, repriser ses chemises, préparer le dîner,
-savonner et repasser le linge, laver les assiettes et
-balayer le plancher?...</p>
-
-<p>&mdash;Bravo!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span></p>
-
-<p>&mdash; ... En quoi déchoirait-il de partager cette besogne
-avec nous, de s’occuper, avec nous et comme
-nous, des soins à donner aux enfants, aux nouveau-nés;
-de leur entretien, leur élevage, leur nettoyage?
-Eh bien, en réponse à d’aussi raisonnables et équitables
-propositions, voilà qu’un singulier démocrate,
-un étrange et faux socialiste, qui signe «Le
-Solitaire», demande que «des Écoles d’allaitement
-pour hommes soient fondées» ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh!</p>
-
-<p>&mdash;Il est facile de se moquer ...</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas répondre ...</p>
-
-<p>&mdash;Tout le fardeau retombe sur nous: grossesse,
-accouchement, allaitement ...</p>
-
-<p>&mdash; ... Et, encore une fois, pourquoi toujours
-nous, citoyennes? Pourquoi toujours la femme
-ployée sous le faix, enchaînée au logis, humiliée,
-domestiquée, asservie, réduite à l’état d’animal ou
-de chose? Nous maintenir dans ce servage, dans cette
-géhenne et cet abrutissement, voilà le vœu, l’unique
-vœu de ces messieurs! Leur audace, je vous le
-disais il y a un instant, leur audace ne connaît pas
-de bornes. Écoutez les menaces de l’un d’eux, de
-M. Paul Dollfus, de <i>l’Événement</i>: «L’égalité des
-sexes engendrera la bataille, et, naturellement, la
-victoire sera du côté du biceps ...»</p>
-
-<p>&mdash;Nous en avons autant qu’eux, du biceps!</p>
-
-<p>&mdash;Nous le leur prouverons, s’il le faut!</p>
-
-<p>&mdash; ... Permettez-moi de continuer, citoyennes.
-«L’homme ayant vu ce qu’a produit l’égalité,
-fruit de la liberté, prendra ses précautions;<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span>
-il réintégrera les vaincues dans le gynécée, d’où
-elles n’auraient jamais dû sortir ...»</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh!</p>
-
-<p>&mdash; ... «Et, pour leur ôter à jamais toute idée
-d’égalité, on les mettra plusieurs dans le même,
-dans le même gynécée. Le féminisme aura ainsi
-trouvé son remède, son vrai remède: la polygamie.
-Une bonne cure de polygamie ...»</p>
-
-<p class="p2">&mdash;«Mais parfait! superbe! exclama Ravida.
-C’est tout à fait ce que nous disons!</p>
-
-<p>&mdash;Ce que nous pratiquons!</p>
-
-<p>&mdash;Silence! Silence! Chut! grondèrent Sambligny,
-Veyssières et d’autres Sages. Écoutons
-donc!»</p>
-
-<p class="p2">«...M. Paul Dollfus se fait l’écho, vous le remarquerez,
-citoyennes, de ce misérable Fabre d’Olivet,
-dont je vous parlais il y a un instant, et de bien
-d’autres ... La polygamie, oui, voilà ce dont on nous
-menace ... Mais si nous devons honnir de pareilles
-doctrines, vouer à l’opprobre et à l’exécration les
-lâches qui osent les émettre, que ne devons-nous pas
-dire des femmes qui se rangent parmi nos adversaires,
-des femmes qui trahissent leur propre cause,
-la cause sacrée des opprimées et des victimes? Car
-il y en a, citoyennes, il en existe, de ces félonnes!
-N’est-ce pas une femme qui signe Jean de Bourgogne
-et a eu le cynisme d’écrire, dans les <i>Matinées Espagnoles</i>,
-une revue dirigée par une femme cependant,
-par la célèbre madame Ratazzi ou de Rute: «En<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span>
-admettant que l’élément féminin s’impose jamais
-au Palais-Bourbon, il faudra, de toute nécessité,
-apporter certaines modifications au règlement, imposer
-diverses conditions à ces dames ... Il sera bon
-de ne pas les laisser souvent seules: elles se mangeraient!»</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh!</p>
-
-<p>&mdash; ... Si c’est là l’opinion que nous avons de nous-mêmes,
-comment voulez-vous, citoyennes, que les
-hommes nous aient en estime et nous jugent dignes
-de prendre place à leurs côtés? «N’oublions pas
-que nous sommes et resterons le <i>sexe faible</i>! s’écrie
-une autre, Mme Sorgue, dans la <i>Revue de France</i>.
-La femme, comme l’a dit un de ses vrais amis,
-Michelet, est une malade ...»</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh!</p>
-
-<p>&mdash;Drôle d’ami!</p>
-
-<p>&mdash;«...une malade; oui, hélas! <span class="smcap">UNE MALADE</span> ...»</p>
-
-<p>&mdash;L’éternelle blessée!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, l’éternelle blessée!</p>
-
-<p>&mdash;Et «douze fois impure», n’oublions pas!</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai! Douze fois!</p>
-
-<p>&mdash;Pas une de moins!</p>
-
-<p>&mdash;«... <span class="smcap">UNE MALADE.</span> Les charges écrasantes de la
-maternité lui constituent une psychologie spéciale,
-qui fait d’elle, surtout et avant tout, une instinctive,
-une impulsive, une sensitive, une ...»</p>
-
-<p>&mdash;Une pauvre machine détraquée!</p>
-
-<p>&mdash;Une déséquilibrée!</p>
-
-<p>&mdash; ... Si les femmes parlent d’elles-mêmes en ces
-<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span>termes ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est une honte! Cette madame Sorgue ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est elle qui est insensée!</p>
-
-<p>&mdash;Folle à lier!</p>
-
-<p>&mdash; ... Et Mme Séverine, citoyennes, elle, dont la
-plume féconde ...»</p>
-
-<p class="p2">«Les voilà qui vont bêcher Séverine à présent!
-murmura Chantolle.</p>
-
-<p>&mdash;Presque toutes la jalousent et l’exècrent, comme
-jadis elles abominaient George Sand, répliqua Veyssières.
-Si vous voulez entendre dire du mal des
-femmes, ce sont les femmes qu’il faut écouter ...</p>
-
-<p>&mdash;Silence donc, Veyssières! Écoutez vous-même ...»</p>
-
-<p class="p2">«...Elle n’en fait pas mystère, Mme Séverine;
-elle vous l’avoue sans vergogne, dans une de ses
-récentes chroniques du <i>Journal</i>: «Je suis de celles
-qui préfèrent, qui auraient préféré, pour la femme,
-seulement le titre de compagne; le rôle d’ombre
-doux et câlin, volontiers effacé, derrière le maître
-à tous redoutable, par soi seule asservi ...» Le
-<span class="smcap">MAÎTRE</span>, elle le reconnaît ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh!</p>
-
-<p>&mdash; ... Elle trouve «doux, bon et juste d’être aimée,
-protégée ...»</p>
-
-<p>&mdash;Protégée!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh!</p>
-
-<p>&mdash; ... <span class="smcap">Juste d’être protégée</span>!...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span></p>
-
-<p>&mdash; ... Du reste, citoyennes, j’ai l’intention de vous
-demander de vouloir bien confirmer le blâme lancé
-parla Ligue de l’Affranchissement des Femmes, sur
-la proposition de nos éminentes sœurs d’armes,
-Mmes d’Estoc et Astié de Valsayre, contre Mme Séverine,
-pour avoir refusé de se battre en duel avec
-M. Mermeix, qu’elle avait outragé dans le <i>Gil Blas</i>,
-sous son pseudonyme de Jacqueline ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai! Oui! Oui!</p>
-
-<p>&mdash; ... Ce blâme a été rédigé en ces termes par le
-comité de la Ligue de l’Affranchissement: «Toute
-femme qui ne prend pas la responsabilité de ses
-actes et accepte qu’un homme se batte à sa place
-commet un acte d’infériorité. Tel est le cas de
-Mme Séverine dans l’incident qui a occupé toute
-la presse<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>
-.» Comment pouvons-nous, en effet,
-affirmer, d’un côté, que nous sommes les égales de
-l’homme, et, de l’autre, exciper d’une prétendue
-infériorité et nous dérober vis-à-vis de lui? Il y a
-là une contradiction et aussi une couardise que je
-vous laisse le soin de qualifier, citoyennes. Remarquez
-d’ailleurs que l’ex-directrice du <i>Cri du Peuple</i>
-est coutumière du fait, qu’elle aussi ressasse que
-«la femme doit être épouse et mère avant tout» ...</p>
-
-<p>&mdash;Le refrain de la ballade!</p>
-
-<p>&mdash; ... qu’elle s’était déjà pareillement dérobée, au
-mois d’août 1885, lorsque le comité de la Fédération
-républicaine socialiste la sollicitait de poser
-sa candidature électorale. «Je suis restée trop
-femme, écrivait-elle alors, pour n’être pas de beaucoup<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span>
-au-dessous d’une tâche qu’une citoyenne plus
-virile accomplira certes mieux que moi ...» On ne
-pouvait se moquer de nous plus perfidement ...</p>
-
-<p>&mdash;Certes!</p>
-
-<p>&mdash;C’est évident!</p>
-
-<p>&mdash; ... Et elle se déclarait «vraiment indigne d’appartenir
-au sexe auquel nous devons Mme Astié
-de Valsayre» ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh!</p>
-
-<p>&mdash;Conspuons Séverine!</p>
-
-<p>&mdash;A bas Séverine! A bas Séverine!»</p>
-
-<p class="p2">«Ça t’apprendra, Séverine! murmura Chantolle.
-Voilà ce qu’on gagne à refuser de se rendre ridicule!»</p>
-
-<p class="p2">Surexcitée, emballée, infatigable, Elvire Potarlot
-continuait, d’une voix fluette, une voix de castrat,
-mais suraiguë, très perçante, et qui arrivait distinctement
-aux oreilles des Salomoniens:</p>
-
-<p>«Il n’y a pas à s’illusionner, citoyennes, et il faut
-avoir le courage de le dire, de le proclamer bien
-haut: tant que l’homme et la femme, accomplissant
-tous deux et simultanément le même acte, aboutiront
-à des résultats essentiellement différents, tant
-que le mâle, égoïste, sensuel et cynique, ne recueillera
-que du plaisir là où sa compagne risque tous
-les embarras et les dangers de la conception, c’est-à-dire
-une griève maladie, de longues et cruelles souffrances,
-<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span>et la mort même ... non, citoyennes, il n’y aura
-pas d’égalité possible entre l’homme et la femme,
-parce qu’il n’y aura pas de justice pour celle-ci ...»</p>
-
-<p class="p2">«Ah çà! Est-ce qu’elle aurait la prétention,
-d’intervertir les rôles? insinua Sambligny. Est-ce
-qu’elle songerait à mettre le cœur à droite, la tête
-aux pieds, et l’homme enceinte?</p>
-
-<p>&mdash;C’est que ces dames en sont là, mon bon, répliqua
-Chantolle. Avec leur manie égalitaire, elles
-ne doutent plus de rien ...</p>
-
-<p>&mdash;Chut! Chut!»</p>
-
-<p class="p2">«...Oh! je n’ignore pas, citoyennes, combien
-ces idées peuvent vous sembler prématurées, chimériques
-même! C’est un rêve, direz-vous. Mais Platon,
-le divin Platon, le plus grand des philosophes,
-l’a fait, ce rêve; c’est le sien, c’est l’identification
-de l’homme et de la femme sous le nom d’androgyne,
-et je n’ai pas à m’attribuer l’honneur de cette
-découverte. Une de nos plus célèbres devancières,
-la vaillante et victorieuse adversaire des Proudhon,
-des Michelet, des Auguste Comte, tous ces piètres
-penseurs et pitoyables républicains, la sagace et savante
-auteur de <i>La Femme affranchie</i>, Mme Jenny
-d’Héricourt, nous en avertit d’ailleurs et dans un
-superbe langage: «L’homme n’est qu’une femme
-enlaidie sous tous les rapports ...»</p>
-
-<p>&mdash;Bravo!</p>
-
-<p>&mdash;Très bien!</p>
-
-<p>&mdash;«...La femme seule renferme et développe le
-germe humain; elle est créatrice et conservatrice<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span>
-de la race ... Seule dépositaire du germe humain,
-elle l’est également de tous les germes intellectuels et
-moraux; elle est l’inspiratrice de toute science, de
-toute découverte, de toute justice; la mère de toute
-vertu.» La femme est tout, en un mot, pour
-Mme d’Héricourt; l’homme n’est rien, ne sert à
-rien,&mdash;pas même, citoyennes, pas même à féconder
-celle qu’il nomme sa femelle. «Il n’est pas bien
-sûr, déclare cette géniale dialecticienne, <i>il n’est pas
-bien sûr que le concours de l’homme soit nécessaire
-pour l’œuvre de la reproduction</i>; c’est un moyen
-qu’a choisi la nature; mais <i>la science humaine
-parviendra</i>, nous l’espérons, <i>à délivrer la femme de
-cette sujétion insupportable</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>
-.» Tel est aussi
-mon plus ferme, mon plus constant espoir, citoyennes.
-Et j’ai la joie de le voir partagé et soutenu
-par les plus judicieux et les plus profonds
-esprits de notre siècle. Résumant les travaux des
-premières doctoresses anglaises et américaines,
-M. Jules Bois ne nous a-t-il pas appris que c’est la
-brutalité de l’homme, <i>un coup de poing donné par
-l’homme sur le ventre de la femme</i>,&mdash;un coup de
-griffe donné aussi sans doute en même temps par
-tous les mâles sur les flancs de toutes les femelles,&mdash;<i>qui
-a provoqué le tribut de la menstruation; mais
-qu’un jour luira</i>, la science nous autorise à le croire,
-<i>où ce tribut cessera d’être payé</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>
-? Voilà, citoyennes,
-ce qui me soutient et me console, ce qui doit nous<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span>
-réconforter toutes; voilà l’étoile qui me guide, le
-noble but de libération où toutes nous devons
-tendre ...</p>
-
-<p>&mdash;Bravo!</p>
-
-<p>&mdash; ... Quant à moi, je ne me lasserai pas de
-lutter ...</p>
-
-<p>&mdash;Bravo, Elvire!</p>
-
-<p>&mdash;Vive Elvire! Bravo!</p>
-
-<p>&mdash; ... Je ne me lasserai pas de lutter contre cette
-ancienne moitié de nous-même, devenue notre
-exploiteur, notre tyran ... Dans quelques semaines,
-citoyennes, nous fêterons l’arrivée parmi nous de
-Mrs Simpson, la digne successeur de Victoria
-Voodhal, fondatrice de la <i>Société de l’amour libre</i> ...
-Nous n’en sommes pas là encore, nous, infortunées
-femmes de France! Nous n’osons, nous ne pouvons
-réclamer que la liberté du divorce,&mdash;le divorce par
-consentement mutuel, ou, plus simplement encore
-et selon le postulat des plus autorisées d’entre nous,
-le divorce par la volonté d’un seul des époux ...</p>
-
-<p>&mdash;Bravo!</p>
-
-<p>&mdash; ... De même que, pour se marier, on n’est
-point tenu de faire connaître les motifs qui vous
-poussent à prononcer le oui décisif et solennel, de
-même, pour se démarier, pour divorcer, nul ne
-devrait être contraint d’invoquer et de révéler les
-causes de sa désunion ...</p>
-
-<p>&mdash;Bravo!</p>
-
-<p>&mdash; ... C’est clair comme le jour. Et c’est par ce
-vœu, ce vœu aussi légitime que modeste, que je
-terminerai, citoyennes, c’est la suppression de cet<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span>
-arbitraire, l’anéantissement de cette anomalie et
-de cette tyrannie, que je vous propose d’acclamer;
-c’est à la liberté, à la liberté pleine et entière du
-divorce, que je vous convie de boire!»</p>
-
-<p class="p2">«Mais rien ne nous empêche de nous y associer,
-à ce vœu si modeste, observa Ravida.</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire!</p>
-
-<p>&mdash;Comme ça se rencontre!</p>
-
-<p>&mdash;A la liberté du divorce! Au divorce par consentement
-mutuel!</p>
-
-<p>&mdash;Par consentement d’un seul même! J’te crois,
-que j’y bois! murmura Sambligny. Ah! fichtre!</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc prétendait que nous n’étions pas
-d’accord avec ces dames?</p>
-
-<p>&mdash;Selon moi, expliquait durant ce temps Lesparre
-à Herbeville, le divorce ne deviendra une
-chose juste, admissible et pratique, que le jour où
-l’homme pourra renvoyer sa femme dans le même
-état qu’il l’a prise, c’est-à-dire vierge ...</p>
-
-<p>&mdash;En supposant que ...</p>
-
-<p>&mdash;Bien entendu! en supposant que ... Actuellement,
-elle n’a plus la même valeur lorsqu’on la
-rend: c’est comme une marchandise qui aurait
-subi un déchet ...»</p>
-
-<p class="p2">Cependant l’ovation «prolongée» qui avait suivi
-le discours de Mme Elvire Potarlot venait de prendre
-fin, et une autre voix maudissait à son tour,
-dans la salle voisine, le barbare despotisme du
-sexe laid.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span></p>
-
-<p>«...Avec le plus astucieux acharnement, il s’est
-appliqué à nous confiner, nous emprisonner ... le
-fardeau de la maternité, le soin des enfants ... les
-répugnantes corvées du ménage ...»</p>
-
-<p class="p2">«Vous devez reconnaître cette voix, Magimier?
-lança Chantolle. C’est celle de votre séduisante
-voisine Angélique, Mme Bombardier!</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je crois, mon ami, et vous en êtes sûr,
-vous!</p>
-
-<p>&mdash;Silence donc, Chantolle! Écoutons!»</p>
-
-<p class="p2">Il était d’autant plus nécessaire de ne faire aucun
-bruit que la nouvelle oratrice, au lieu de la voix
-suraiguë d’Elvire Potarlot, ne possédait qu’un ton
-de fausset, une sorte de glapissement aigrelet,
-nasillard et pleurard, de portée restreinte.</p>
-
-<p>«Durant des siècles et des siècles, la pauvre
-opprimée ... déclarée indigne de gérer les affaires
-publiques ... n’ayant que des devoirs et aucun droit,
-traitée en mineure, en irresponsable ... piétinée,
-écrasée par ses bourreaux ...</p>
-
-<p>&mdash;A bas les hommes!</p>
-
-<p>&mdash;A bas! Oh! oh!</p>
-
-<p>&mdash; ... Ménagère ou courtisane, servante ou prostituée,
-voilà ce que l’homme a fait de la femme,
-voilà, mesdames ...»</p>
-
-<p class="p2">«Ah! ce n’est plus citoyennes!» chuchota Veyssières.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span></p>
-
-<p>«...Comme il la comprend et la veut ... toujours
-à son service ... pour ses besoins et son agrément ...</p>
-
-<p>&mdash;Guerre aux hommes!</p>
-
-<p>&mdash;A bas! A bas!</p>
-
-<p>&mdash; ... Même aujourd’hui, après tant d’efforts ... les
-salaires attribués à la femme, dans les ateliers, les
-administrations, partout, sont des plus chétifs,
-absolument dérisoires ... C’est afin toujours de la
-tenir asservie, de pouvoir faire d’elle, en toute occasion,
-selon son caprice ...</p>
-
-<p>&mdash;Oui! C’est cela!</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! Bravo!</p>
-
-<p>&mdash;A bas les hommes!</p>
-
-<p>&mdash; ... Mais leur règne, le règne de ces oppresseurs,
-de ces exploiteurs et persécuteurs ... oui,
-mesdames, touche à sa fin ... Fini!... L’aube a
-lui ...</p>
-
-<p>&mdash;Bravo!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Ah! Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! Bravo!</p>
-
-<p>&mdash; ... Et je lève mon verre en l’honneur de cette
-libération, je bois ... je bois ... et à l’émancipation
-complète et prochaine de la femme!»</p>
-
-<p class="p2">«Mais nous aussi! Nous <i>idem</i>! Mais de tout cœur!
-s’écrièrent en pouffant de rire et en applaudissant
-les disciples de Salomon.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne désirons que ça!</p>
-
-<p>&mdash;Demandons-leur donc, insinua Veyssières, si
-l’émancipation de la femme ne signifie pas sa prostitution,
-<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span>quelle différence ...</p>
-
-<p>&mdash;Taisons-nous! Pcht! Pcht! En voici une
-autre!»</p>
-
-<p class="p2">Celle-là avait la voix plus grêle encore que celle
-de Mme Angélique Bombardier, et on ne percevait
-que des lambeaux de phrases:</p>
-
-<p>«...La citadelle du mariage ... la saper sans relâche,
-la démolir ... Car l’homme veut une domestique,
-non une compagne, une bonne à tout faire,
-une esclave ...»</p>
-
-<p class="p2">«Qui donc tient le crachoir? demanda irrévérencieusement
-Jourd’huy.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, fit Veyssières avec un haussement
-d’épaules. Peut-être Mme Cherpillon ...</p>
-
-<p>&mdash;Non ... plutôt Mme Magloire, répliqua Brizeaux.</p>
-
-<p>&mdash;Silence! Silence! Chut!»</p>
-
-<p class="p2">«...La femme qui se marie se donne un maître,
-elle s’avilit ...</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! C’est cela!</p>
-
-<p>&mdash; ... Elle s’avilit ... Comparaître devant l’écharpe
-d’un maire et l’étole d’un prêtre ... Jurer soumission
-et obéissance ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh! Obéir! Oh!</p>
-
-<p>&mdash;A bas les hommes!</p>
-
-<p>&mdash; ... Un maître, un tyran ... Tant que vous maintiendrez
-le foyer, la famille, l’union légale ... rien
-<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span>de fait ... Aussi cette forteresse ... <i>Delenda Carthago!...</i>
-Cette union, c’est l’asservissement ... Je
-bois à la suppression du mariage!»</p>
-
-<p class="p2">«Et moi donc! soupira Sambligny. Ne vous mariez
-pas! c’est ce que je dis toujours à mon personnel ...</p>
-
-<p>&mdash;Nous aussi, nous buvons ... Nous tous! Mais
-comment donc! Mais enchantés!... clamèrent en
-s’esclaffant les Salomoniens.</p>
-
-<p>&mdash;Comme nous marchons bien de conserve avec
-ces dames! ajouta Roger de Nantel. On jurerait que
-nous nous sommes donné le mot, que nous faisons
-campagne ensemble!</p>
-
-<p>&mdash;Eh oui!</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce qu’elles réclament, c’est également ce
-que nous voulons, ce que nous avons déjà, nous,
-ce que nous mettons en pratique, observa Ferrero.</p>
-
-<p>&mdash;Et on parle de la guerre des sexes! s’écria
-Chantolle.</p>
-
-<p>&mdash;Mais jamais plus délicieuse harmonie, plus
-touchant accord ...</p>
-
-<p>&mdash;Plus intime union n’a régné ...</p>
-
-<p>&mdash;Taisons-nous, Ravida! Pcht! Pcht!»</p>
-
-<p class="p2">Une voix douce, argentine et musicale, lente,
-caressante et dolente, avait succédé aux maigres et
-imperceptibles tremolos de la précédente oratrice.</p>
-
-<p class="p2">«Celle-là, c’est Mme de Chastaing, annonça Veyssières.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est donc au nom des «Infécondes» ...</p>
-
-<p>&mdash;Chut! Chut! Du silence!»</p>
-
-<p class="p2">«...Nous aussi, nous sommes des vôtres, mesdames!
-Et comment n’en serions-nous pas? N’est-ce
-pas la Ligue de l’Affranchissement des Femmes,
-qui, par la voix si autorisée de son secrétaire,
-Mme Astié de Valsayre, et par celle de ses non
-moins éminentes déléguées, Mmes Charrière et Louvet,
-a le mieux formulé nos principes et résumé
-notre programme? «L’état social actuel donne à la
-femme <i>le droit de l’avortement</i>, et il y a, en conséquence,
-lieu d’acquitter toutes les accusées,&mdash;toutes
-les accusées d’infanticide,&mdash;qui sont des victimes,
-et non des coupables<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>
-.» Voilà parler, mesdames!
-Et ces mêmes fortes et grandes paroles, je les retrouve
-ailleurs encore, dans les bouches les plus éloquentes,
-les plus écoutées ... L’amour, comme le
-constate si ingénument et si sincèrement Mlle de
-Bovet, dans ses <i>Confessions</i>, n’est qu’une chose
-«assez insipide et passablement malpropre», répulsive
-à toute créature d’élite, qui ne peut convenir
-qu’aux êtres inférieurs, «à ma chienne Lola, surnommée
-Montès, à cause de sa légèreté de mœurs ...»</p>
-
-<p class="p2">«Dis donc, toi! N’en dégoûte pas les autres!
-grommela Jourd’huy.</p>
-
-<p>&mdash;Si c’est ainsi qu’elles apprécient l’amour ...</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne risquons rien, nous, de ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je t’en ficherai, des créatures d’élite!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Plutôt les gotons et les souillons!</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne doit ni boire ni manger, celle-là, pour
-ne pas ressembler à sa chienne!</p>
-
-<p>&mdash;Ni marcher, ni dormir, ni respirer ...</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez donc! Pchtt!»</p>
-
-<p class="p2">«...La fécondité, si appréciée chez les femelles
-des animaux, est, chez les femmes, un malheur redouté.
-Voilà un fait général, certain, indéniable ...
-L’homme, toujours égoïste et toujours privilégié, ne
-s’inquiète nullement des grossesses. «Ce n’est pas
-lui qui écope», selon la familière expression de la
-plus spirituelle de nos romancières. Mais la femme,
-elle, victime de l’implacable fatalité ... Ah! mesdames,
-comme je comprends bien cette tristesse
-qui pèse sur le sort de la femme! Le rire est le
-propre de l’homme,&mdash;de l’homme, toujours sans
-idéal, toujours matériel, terre à terre, rampant et
-grossier ...</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! A bas les hommes!</p>
-
-<p>&mdash; ... Laissons-le-leur, ce rire, indice de leur infériorité,
-et dont l’absence fait notre éloge, à nous,
-et nous honore ... Le Christ n’a jamais ri ... Le rire
-est partout preuve de bassesse ... Aussi est-ce avec
-une exultante fierté que nous constatons, mesdames,
-que les femmes écrivains ne tombent jamais
-dans le comique, qu’aucune d’elles ne
-s’abaisse à ce point ... Elles ignorent le rire: quel
-plus bel éloge peut-on leur décerner?... Toujours
-grave, digne, sérieuse, distinguée, chaste, moralisatrice,
-la femme laisse à son rival, à l’homme, les<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span>
-obscénités et immondices d’un Rabelais ou d’un
-Montaigne, d’un Brantôme ou d’un Saint-Simon, de
-La Fontaine et de Diderot, de Molière et de Voltaire,
-ces deux vils insulteurs du sexe de Jeanne d’Arc ...</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! Bravo!</p>
-
-<p>&mdash; ...Notre littérature, à nous, toujours respectueuse
-des lois du bon ton et de la bienséance, est
-indemne de toutes ces souillures ...»</p>
-
-<p class="p2">«As-tu fini! exclama Chantolle en haussant les
-épaules. Elle nous bassine, cette Philaminte, épouse
-de Chrysale ...</p>
-
-<p>&mdash;Une raseuse!»</p>
-
-<p class="p2">«...Ah! c’est que, pour nous, mesdames, la vie
-n’est pas chose risible et plaisante! Un dur chemin,
-semé d’ornières et de fondrières ...»</p>
-
-<p class="p2">«Si tu crois, ma pauvre biche, murmura Ravida,
-que tes jérémiades vont changer quelque chose à ce
-chemin!</p>
-
-<p>&mdash;Prends-le donc comme il est, et fiche-nous la
-paix!» ajouta Jourd’huy.</p>
-
-<p class="p2">«...La femme, à qui la nature a traîtreusement
-assigné le rôle maternel, qui n’enfante que dans la
-douleur, est toute désignée ... Nous seules, mesdames ...
-connaissons par expérience ... tout ce qu’il
-y a d’amertume et de deuil dans l’existence ...»</p>
-
-<p class="p2">«Assez! Assez! s’écrièrent simultanément Magimier,
-Lesparre et Ferrero.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, assez! répétèrent de tous côtés les
-Salomoniens.</p>
-
-<p>&mdash;Laissons ces dames, lasses d’enfanter, dit Sambligny,
-et qui voudraient que ce fût notre tour ...</p>
-
-<p>&mdash;Pour rétablir l’équilibre!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! elle est bonne, celle-là!</p>
-
-<p>&mdash;C’est toujours nous qui avons la meilleure
-part ...</p>
-
-<p>&mdash;Et elles, toujours une araignée dans le plafond!</p>
-
-<p>&mdash;Veyssières! fit Chantolle. Vous avez vu ce que
-dit à ce propos Edmond de Goncourt dans un des
-derniers volumes de son <i>Journal</i>? «C’est bien restreint
-le nombre des femmes qui ne méritent pas
-d’être enfermées dans une maison de fous.»</p>
-
-<p>&mdash;Ce que confirme l’ancien proverbe: «La plus
-sage est la moins folle», riposta Ravida.</p>
-
-<p>&mdash;Et ce que confirme surtout la médecine, ajouta
-Jourd’huy: l’hystérie est tellement répandue ...</p>
-
-<p>&mdash;Fichtre oui! dit Nantel.</p>
-
-<p>&mdash;Toutes, des névrosées!</p>
-
-<p>&mdash;Des malades! Elles ont beau protester: c’est
-Michelet qui a raison! conclut Sambligny.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, les femmes, je ne m’occupe que de leur
-plastique, pas d’autre chose, déclarait pendant ce
-temps Magimier à son voisin Lesparre.</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a si peu de belles! soupira celui-ci.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous ce que devrait faire le gouvernement,
-Lesparre? interjeta Chantolle de son ton
-gouailleur. Il devrait réaliser le vœu de Théophile
-Gautier: forcer toute femme atteinte et convaincue
-de beauté notoire à se montrer au moins trois fois<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span>
-par semaine sur son balcon, pour que le peuple ne
-perde pas tout à fait le sentiment de la forme et de
-l’élégance. Voilà qui vaudrait mieux que de prêcher
-à la foule des turlutaines et des mensonges, comme
-la liberté et l’égalité ...</p>
-
-<p>&mdash;Et aux femmes la concurrence avec l’homme!</p>
-
-<p>&mdash;La haine du mâle!</p>
-
-<p>&mdash;La révolte contre le maître!</p>
-
-<p>&mdash;Contre la nature!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, non, mes bons amis, ce n’est pas cela
-que devrait faire le gouvernement! s’écria Jourd’huy.
-Il y a mieux que cela! Car, en effet, je reconnais
-avec vous que le nombre des belles femmes
-est bien insuffisant ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh oui!</p>
-
-<p>&mdash; ... Et que si l’on pouvait l’augmenter ... Ce
-qu’il faudrait, c’est fonder des maisons d’éducation
-où les jeunes filles seraient admises dès l’enfance,
-et où l’on s’occuperait de les façonner, de les embellir,
-de les assouplir, de les engraisser; où on les
-initierait à tous les jeux et à tous les perfectionnements
-de l’amour ...</p>
-
-<p>&mdash;Comme à Corinthe!</p>
-
-<p>&mdash;A Milet, à Lesbos, dans toute l’ancienne
-Grèce.</p>
-
-<p>&mdash;Ils s’y entendaient, ceux-là!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! les Grecs! Le premier des peuples! Toute
-notre civilisation vient d’eux ...</p>
-
-<p>&mdash;Aucun ne les a surpassés ni dans les arts, ni
-en poésie, ni en beauté ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais encore aujourd’hui, au Japon, c’est ce<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span>
-qui a lieu, dit Lesparre. Outre les maisons de thé,
-il y a des collèges d’amour ...</p>
-
-<p>&mdash;Très chic, les Japonais!</p>
-
-<p>&mdash;S’entendant en plaisirs ...</p>
-
-<p>&mdash;Ayant l’intelligence de la vie, de la volupté ...</p>
-
-<p>&mdash;Possédant des goûts très raffinés ...</p>
-
-<p>&mdash;Dans ces établissements, continuait Jourd’huy,
-les laides, les mal bâties, toutes celles que dame
-Nature a peu favorisées, ne seraient pas oubliées.
-Non, ne méprisons personne, sachons tirer parti de
-tous les éléments et de toutes les facultés. Les
-laides, on les mettrait à la cuisine, on leur enseignerait
-le blanchissage, le repassage, la couture ...</p>
-
-<p>&mdash;La propreté!</p>
-
-<p>&mdash;D’abord!</p>
-
-<p>&mdash;Ce qui manque le plus à nos brillantes
-amazones!</p>
-
-<p>&mdash;Il paraît!</p>
-
-<p>&mdash;C’est par la crasse, selon le mot de Charles
-Mismer, qu’elles se distinguent ...</p>
-
-<p>&mdash;Frédéric Soulié aussi l’a dit.</p>
-
-<p>&mdash;Et Jules Janin: «Bas bleu, c’est-à-dire bas
-sale», écrivait-il ...</p>
-
-<p>&mdash;Ce qui prouve ...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, la propreté avant tout!</p>
-
-<p>&mdash;Voilà comment nous comprenons la femme,
-nous autres! exclama Ravida.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu veux te révolter, vile esclave!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu aspires à t’émanciper, citoyenne!</p>
-
-<p>&mdash;Les Japonaises, quelles femmes! dégoisait de
-<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span>son côté l’ingénieur Lesparre. J’en ai tâté ... Ah!
-mes amis, je ne vous dis que ça! Une grâce, un
-charme, une souplesse, un enlacement, un brio,
-une science, une maestria, un doigté, un velouté ...
-Prodigieux! Incomparable!</p>
-
-<p>&mdash;Assez, Lesparre!</p>
-
-<p>&mdash;Arrêtez-vous!</p>
-
-<p>&mdash;Vous nous faites ... monter l’eau à la bouche!</p>
-
-<p>&mdash;Dites donc, Nantel, est-ce qu’il n’y aurait pas
-moyen de nous dénicher une de ces merveilles? Il
-doit bien y avoir quelques Japonaises dans Paris!</p>
-
-<p>&mdash;J’appuie la motion de Sambligny, opina Herbeville.</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, déclara Ferrero.</p>
-
-<p>&mdash;Nous tous l’appuyons.</p>
-
-<p>&mdash;Vous entendez, Nantel?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, mes très chers: je
-ferai des démarches en conséquence ... Mais si vous
-vouliez bien maintenant me laisser parler? Que je
-vous dise où nous en sommes ... L’heure s’avance ...</p>
-
-<p>&mdash;Nantel a la parole! annoncèrent Brizeaux et
-Ravida.</p>
-
-<p>&mdash;Silence! Silence!</p>
-
-<p>&mdash;La parole est à M. le secrétaire-trésorier! articula
-solennellement Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;Avant tout, messieurs, j’ai à vous remettre la
-liste de nos clientes, la nouvelle liste, dit Nantel,
-qui tira de sa poche et commença à distribuer
-entre les convives de menus cahiers, composés de
-quelques feuilles, et faciles à dissimuler dans un
-carnet ou un porte-cartes. C’est moi-même, poursuivit-il,
-qui ai non seulement dressé, mais autographié<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span>
-cette liste, ainsi d’ailleurs que j’avais pris
-soin de le faire l’an passé. Il n’en existe pas d’autres
-exemplaires que ceux-ci, et vous n’avez aucune indiscrétion
-à redouter ...</p>
-
-<p>&mdash;Nous vous voterons des félicitations, Nantel!
-interrompit Brizeaux.</p>
-
-<p>&mdash;Une couronne civique! dit d’Amblaincourt.</p>
-
-<p>&mdash;Nous vous élèverons une statue! renchérit
-Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;Le plus tard possible, n’est-ce pas? reprit
-Nantel. Comme vous le constaterez, le nombre de
-nos associées&mdash;laissez-moi appeler ces dames de
-ce nom un peu ambitieux peut-être, et qu’elles ne
-justifient que passagèrement, mais qui n’en est que
-plus flatteur pour elles ... et pour nous;&mdash;le nombre
-de nos associées s’est accru de onze, et ce renfort est
-tout entier compris dans la première catégorie, celle
-du prix le moins élevé, la catégorie à cinq francs.»</p>
-
-<p>La liste, qui était disposée par colonnes et sous
-forme de tableau, se trouvait effectivement divisée
-en catégories ou sections, au nombre de trois, et
-c’étaient les chiffres 5, 10 et 20 qui, inscrits en travers,
-au milieu d’une ligne, établissaient ces démarcations.</p>
-
-<p>Dans la première colonne se lisait le nom des
-associées,&mdash;puisque associées il y a; dans la seconde,
-leur adresse; dans la troisième, les jours et
-heures auxquels elles étaient visibles; dans la
-quatrième, leur signalement et leurs particularités
-physiques et morales ou immorales.</p>
-
-<p>Le livret débutait ainsi:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span></p>
-
-<table cellspacing="0" id="tt1" summary="table1">
-
- <tr>
- <td colspan="4" class="tdt"> </td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="4">&nbsp;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdb1">Morel</td>
- <td class="tdb2">Rue de Provence, 151.</td>
- <td class="tdb2">Tous les jours jusqu’à 4 h. (Les dimanches exceptés: cette exception est de
-règle générale et s’applique à tous les paragraphes suivants.)</td>
- <td class="tdb3">Jeune, boulotte, blonde; jolies mains;
-belles dents (pas fausses); bonne fille; trop causeuse.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdb1">Thiébault</td>
- <td class="tdb2">Rue de Suresnes, 69.</td>
- <td class="tdb2">Mercredis et samedis soir, à partir de 9 h.</td>
- <td class="tdb3">Jeune, petite, mince, brune; très passionnée; pied d’enfant.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdb1">Lucy</td>
- <td class="tdb2">Rue Bleue, 92.</td>
- <td class="tdb2">Tous les jours jusqu’à 5 h.</td>
- <td class="tdb3">Jeune, blonde; forte poitrine; hanches
-accentuées;taille fine; beaucoup d’entrain et de bagou.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdb1">Palmyre</td>
- <td class="tdb2">Rue Pigalle, 41 bis.</td>
- <td class="tdb2">Tous les jours de 2 h. à 7 h.</td>
- <td class="tdb3">Négresse, mûre; taille et ampleur
-moyennes; bébête; lourdaude; grande fumeuse et buveuse d’absinthe.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdb1">Duval</td>
- <td class="tdb2">Rue Lavoisier, 52.</td>
- <td class="tdb2">Tous les jours après-midi.</td>
- <td class="tdb3">Trente ans; brune; très forte poitrine,
-mais taille épaisse; l’air toujours endormi (alcoolique??)</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdb1">Irma</td>
- <td class="tdb2">Rue Baudin, 70.</td>
- <td class="tdb2">Mardis et vendredis de 3 h. à 7 h.</td>
- <td class="tdb3">Mûre, grande, svelte, brune; très gaie.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdb1">Fanny</td>
- <td class="tdb2">Rue Lamartine, 58.</td>
- <td class="tdb2">Tous les jours jusqu’à 5 h.</td>
- <td class="tdb3">Mûre, mince, élancée; très belle chevelure rousse (pas teinte).</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdb1">Etc.</td>
- <td class="tdb2"></td>
- <td class="tdb2"></td>
- <td class="tdb3"></td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span></p>
-
-<p class="p1">«Je me suis mis en relation, comme l’an dernier,
-avec Mme de Saint-Géran, l’excellente madame
-de Saint-Géran, de la rue Tronchet, expliquait Nantel;
-je suis allé voir aussi une certaine dame Cardinet ...</p>
-
-<p>&mdash;Cardinal?</p>
-
-<p>&mdash;Non, Chantolle. Cette personne n’a pas de
-filles, que je sache, de filles à elle, j’entends, et elle
-se nomme réellement et tout simplement Cardinet ...
-Ces honorables négociantes ou courtières ont naturellement
-tendance à vous faire prendre des articles
-très chers; elles les surfont et les exagèrent à plaisir;
-mais j’ai su résister à ces prétentions déraisonnables
-et je n’ai retenu que cinq des numéros
-qu’elles m’ont proposés: une petite brune, ayant
-de très beaux yeux noirs, Mme Peyrade, Clara
-Peyrade, 15 bis, rue de Maubeuge ...»</p>
-
-<p>A ces mots, le député Magimier redressa la tête:
-ce nom et cette adresse avaient été prononcés tout
-à l’heure devant lui, sur la terrasse du café ... Oui,
-c’était bien cela: Clara Peyrade ... de grands yeux
-noirs ...</p>
-
-<p>«Je la connais, cette recrue, fit-il. Elle a deux toquades:
-elle exècre les Américains, pour les avoir
-fréquentés de trop près, et elle traite tous les
-hommes de mufles.</p>
-
-<p>&mdash;Ça nous est égal, pourvu que le physique nous
-plaise, riposta Herbeville.</p>
-
-<p>&mdash;A part ses yeux, c’est l’insignifiance même, reprit
-Magimier.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Si elle possède des talents ...</p>
-
-<p>&mdash;Ça, je l’ignore; mais elle n’a rien d’attirant:
-elle est petite, pâle, maigrichonne ... Vous avez la
-rage, Nantel, de toujours nous fourrer des femmes
-maigres!»</p>
-
-<p>Roger de Nantel de protester aussitôt:</p>
-
-<p>«Je m’efforce de vous contenter tous! Et ce n’est
-pas facile, ah! sapristi, non! Peut-on dire ...</p>
-
-<p>&mdash;Magimier a tort de se plaindre, insinua d’Amblaincourt.
-Nous vous savons tous gré, Nantel ...</p>
-
-<p>&mdash;Ce sacré Magimier!</p>
-
-<p>&mdash;Jamais content!</p>
-
-<p>&mdash;Nous verrons, mon cher, quand ce sera votre
-tour de remplir les fonctions de secrétaire et de
-sergent recruteur! Ah! je vous y attends! Nous
-verrons comment vous vous en tirerez! Moi qui
-m’ingénie à en trouver pour tous les goûts, protestait
-Nantel, dans tous les quartiers, afin de vous
-épargner de trop longs dérangements ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui!</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, vous m’avez demandé une rousse de
-plus; eh bien, il y en a deux ...</p>
-
-<p>&mdash;Nul plus que moi ne rend justice à votre dévouement
-et à vos mérites, Nantel, interrompit
-Magimier; si je vous ai froissé, c’est malgré moi,
-croyez-le ...</p>
-
-<p>&mdash;La rage de choisir des femmes maigres!
-D’abord, je n’ai aucune rage, mon cher, absolument
-aucune! Je tâche de m’inspirer de l’intérêt collectif,
-de concilier tous les désirs, toutes les exigences ...
-Comment les aimez-vous donc, les femmes? Comment
-vous les faut-il?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je suis pour les belles femmes, répliqua le
-député.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’appelez-vous belles femmes? Expliquez-vous!</p>
-
-<p>&mdash;Le mot se comprend de lui-même, et tout le
-monde sait ce qu’on entend par «une belle femme»,
-dit Magimier. C’est tout le contraire de ces petites
-sauterelles ... Une belle femme est grande, forte,
-grasse, bien portante ...</p>
-
-<p>&mdash;La santé avant tout, effectivement, la santé et
-la jeunesse! opina le sénateur Brizeaux. Et de la
-gorge! Vous vous rappelez le mot de Louis XV à
-propos de la jeune Marie-Antoinette?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Allez-y! cria Chantolle.</p>
-
-<p>&mdash;Lorsque le secrétaire d’ambassade Bouret vint
-annoncer à Louis XV l’arrivée à Strasbourg de l’archiduchesse
-Marie-Antoinette, qui allait devenir
-Mme la Dauphine, le roi lui demanda comment il
-avait trouvé cette princesse. «Sire, elle est charmante,
-répondit-il. Elle a de très beaux yeux, un
-teint d’une fraîcheur ...&mdash;Et la gorge?&mdash; ... Le front
-imposant, les sourcils ...&mdash;Et la gorge? A-t-elle de
-la gorge? interrompit de nouveau le roi.&mdash;Sire, je
-vous assure que je n’ai pas pris la liberté de porter
-mes regards jusque-là.&mdash;Vous êtes un sot, Bouret;
-c’est toujours par là qu’il faut commencer, c’est ce
-qu’il y a de plus important ...»</p>
-
-<p>&mdash;Pas bête!</p>
-
-<p>&mdash;Je suis heureux de me rencontrer avec un monarque
-doué d’une aussi profonde expérience, dit
-Magimier.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Et aussi avec un de nos premiers écrivains,
-avec Jean-Jacques, qui avouait, à l’occasion de
-Mme d’Épinay, plate comme une planche à pain,
-qu’«une femme sans tetons ...»</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pas de gros mots, Chantolle! implora
-Ravida.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas moi qui parle, c’est ce malotru de
-Jean-Jacques: «Une femme sans tetons n’est pas
-une femme pour moi!»</p>
-
-<p>&mdash;Parfait! Vive Jean-Jacques! cria Magimier.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure!</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je suis comme Magimier: j’aime la chair,
-je n’en disconviens pas ...</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, mon cher sénateur, repartit Ravida.
-Malheureusement, les neuf dixièmes des femmes
-d’aujourd’hui ont l’air de ne pas avoir un brin de
-force, un souffle de vie. Ce n’est pas capitonné, ça
-manque d’ampleur et de relief, c’est chétif, anémié,
-maladif et malsain. Ça pose pour les délicates, les
-langoureuses, les vaporeuses, les éthérées, les esthètes,
-les intellectuelles ... As-tu fini! Comme vous
-le disiez il y a un instant, sénateur: la santé avant
-tout. Vivent les femmes bien portantes, riches de
-sein et solides au poste!</p>
-
-<p>&mdash;Bravo, Ravida!</p>
-
-<p>&mdash;Les femmes où tous les attributs du sexe sont
-copieusement accusés, ajouta Jourd’huy.</p>
-
-<p>&mdash;Et se détachent en vigueur, selon une expression
-du métier, reprit le peintre Ravida.</p>
-
-<p>&mdash;Le style, c’est l’homme; mais le corset, c’est la
-femme! glapit Sambligny.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Le corset ... et la <i>tournure</i>! compléta Jourd’huy.</p>
-
-<p>&mdash;Oui! et la <i>tournure</i>!</p>
-
-<p>&mdash;Le mérite de la femme, sa vocation, si je puis
-m’exprimer ainsi ...</p>
-
-<p>&mdash;Vous pouvez, Magimier!</p>
-
-<p>&mdash; ... sa vocation, c’est d’être grasse!</p>
-
-<p>&mdash;Très bien! Très bien!</p>
-
-<p>&mdash;Tous les vrais mâles sentent cela, le comprennent ...</p>
-
-<p>&mdash;Les petits seins des jouvencelles, ce ne sont
-que pommes vertes, a fort congrument noté je ne
-sais plus quel poète:</p>
-
-<p class="pp6 p1">Et la grande Déesse aux yeux impurs,
-Cypris, n’aime que les fruits mûrs!</p>
-
-<p class="p1">&mdash;C’est cela, Chantolle! Parfait!</p>
-
-<p>&mdash;Et tenez, messieurs! poursuivit Chantolle. Il y
-a aussi une remarque de Balzac ... un mot bien typique:
-«Les femmes grasses, elles n’ont qu’à se montrer,
-elles triomphent!»</p>
-
-<p>&mdash;Eh oui! Très vrai! Bravo!</p>
-
-<p>&mdash;Vous entendez, Nantel? Faites bien votre profit
-de ce que nous disons, mon ami, insinua Magimier.</p>
-
-<p>&mdash;Quant à moi, hasarda Veyssières, je ne déteste
-pas une élégante sveltesse, une certaine souplesse ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, messieurs, revenons à notre liste! Consultez
-la liste! objecta Nantel. Voyez combien peu
-de clientes minces vous avez par rapport aux
-grasses. Et cependant, les minces se trouvent bien
-<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span>plus aisément ...</p>
-
-<p>&mdash;Ce qui vous démontre clair comme le jour que
-les grasses&mdash;les grasses jeunes&mdash;doivent faire
-prime! déclara Sambligny.</p>
-
-<p>&mdash;Cela est tellement vrai, messieurs, dit Brizeaux,
-que dernièrement, dans une enquête que j’étais
-chargé de faire à la Préfecture de police, on me
-montrait un relevé statistique et comparatif des
-habituées de cet établissement, classées en filles
-maigres, c’est-à-dire ne dépassant pas certain poids&mdash;soixante-dix
-kilos, pour préciser,&mdash;et en filles
-grasses, c’est-à-dire dont le poids est supérieur à ce
-chiffre: eh bien, on n’en compte que dix grasses
-pour cent maigres.</p>
-
-<p>&mdash;Puisque les maigres sont bien plus nombreuses,
-interrompit Chantolle, il n’y a rien d’étonnant ...</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, attendez! reprit Brizeaux. Il y a une
-autre raison que celle du nombre. Si les femmes
-grasses échappent pour la plupart à la police des
-mœurs, si, pour la plupart, elles n’ont pas besoin
-de tant se démener et s’exposer, pour vivre, et de
-recourir ainsi à la basse et affichante prostitution,
-c’est évidemment qu’elles ont moins de peine à se
-procurer des amateurs, bien moins que les femmes
-maigres. Presque toujours, ainsi que me le racontait
-le chef du service des mœurs, M. Barlier, quand
-une femme grasse,&mdash;et pas trop vieille, bien entendu,&mdash;au
-lieu de vivre tranquillement chez elle,
-aux frais de ses amis et connaissances, a affaire à
-ladite police, c’est qu’elle possède une tare secrète:
-c’est une incorrigible alcoolique, par exemple, ou
-bien elle est tombée sous la coupe d’un souteneur<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span>
-brutal, tracassier et imbécile, qui l’exploite mal, au
-détriment de ses propres intérêts. Mais, en thèse
-générale et en résumé, une femme grasse ... non
-seulement ce que notre ami Magimier appelle «une
-belle femme», mais une femme grasse, simplement,
-une femme de poids, réussit bien mieux et
-bien plus lucrativement qu’une maigre à trafiquer
-d’elle,&mdash;une grosse femme, selon la remarque de
-Barlier, est toujours sûre de ne pas mourir de faim.</p>
-
-<p>&mdash;Cela tient aussi, encore une fois, comme le
-disait tout à l’heure Nantel comme vous-même
-l’attestiez il y a une seconde, mon cher sénateur,
-à la surabondance des femmes maigres et chétives ...</p>
-
-<p>&mdash;Et aussi, du même coup, Chantolle, au goût
-général des hommes, insista Brizeaux. On préfère
-non seulement ce qui est plus rare, mais ce qui
-est plus plantureux, ce qui atteste le mieux le
-sexe ...</p>
-
-<p>&mdash;Les femmes qui, par leurs seins et leur croupe,
-sont plus femmes que les autres, acheva Sambligny.</p>
-
-<p>&mdash;C’est cela! fit Brizeaux.</p>
-
-<p>&mdash;C’est cela! C’est cela!</p>
-
-<p>&mdash;Ces gredins d’hommes! Tous, si matériels,
-d’appétits si grossiers, recherchent la chair, se
-complaisent dans la basse sensualité ... N’est-ce pas,
-mon vieux Magimier? interpella Sambligny.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a certaines nuances, répondit Magimier.
-L’idéal, pour moi ...</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez un idéal? demanda Nantel.</p>
-
-<p>&mdash;Magimier qui a un idéal!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! voyons l’idéal de Magimier! exclama
-Veyssières. Voyons l’idéal!</p>
-
-<p>&mdash;Je le connais! s’écria Chantolle. C’est sa voisine
-et amie Angélique, l’opulente, protubérante
-et exubérante Bombardier, le mastodonte Angélique ...</p>
-
-<p>&mdash;Il me les faut plus jeunes, Chantolle, de
-beaucoup plus jeunes. Mon idéal,&mdash;car j’ai un
-idéal, oui, comme nous en avons tous un en fait
-de femmes, un idéal qui n’est pas toujours le
-même, pas toujours immuable, pour chacun de
-nous, qui varie même diantrement dans le cours
-de l’existence ...</p>
-
-<p>&mdash;Heureusement!</p>
-
-<p>&mdash;C’est le plaisir!</p>
-
-<p>&mdash; ... qui passe d’un extrême à un autre, vous
-fait, par exemple, désirer une femme brune quand
-vous en avez possédé trop de blondes, aspirer à
-une mauviette après une série de boulottes ...</p>
-
-<p>&mdash;Convoiter une maigre en été, lorsque la
-chaleur vous accable, insinua Brizeaux; et, au
-contraire, par les temps de neige et de gel, une
-ample nappe de chair vive ...</p>
-
-<p>&mdash;Diversité, c’est ma devise! chantonna Sambligny.</p>
-
-<p>&mdash;Notre devise à tous! ajoutèrent Ferrero et
-d’Amblaincourt.</p>
-
-<p>&mdash; ... Mon idéal d’aujourd’hui, poursuivit Magimier,&mdash;écoutez
-bien, Nantel, et réglez-vous là
-dessus dans vos enquêtes et pourchas de sergent
-recruteur, cher ami!&mdash;mon idéal actuel, c’est la<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span>
-femme grande et forte, jeune, n’ayant pas atteint
-la trentaine, à la peau blanche et satinée, au
-corsage plantureux, saillant et résistant, puissante
-des épaules et des hanches, mais dont la taille est
-restée mince, ronde et flexible ... un 8, tenez, mon
-bon! le chiffre 8 offre bien l’emblème de mon
-sujet.</p>
-
-<p>&mdash;Pas mal! Pas mal! fit Sambligny en dodelinant
-de la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Pas mal! répétèrent Ravida et Brizeaux.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, messieurs, nous avons cela! Voyez votre
-liste, consultez le catalogue!</p>
-
-<p>&mdash;Notez bien, poursuivait Magimier, je diffère
-essentiellement des Orientaux, moi. L’embonpoint,
-chez eux, est la caractéristique indispensable de la
-beauté. Ils ont, comme vous savez, tout un système
-d’engraissement à l’usage des femmes, et plus
-une fille est obèse, plus cher elle vaut ... Moi, ce
-n’est pas cela. L’obésité, je ne la veux qu’aux seins
-et aux hanches ...</p>
-
-<p>&mdash;Le corset et la <i>tournure</i>! interrompit de nouveau
-Jourd’huy.</p>
-
-<p>&mdash;Les femmes plus femmes que les autres, ainsi
-que je le disais, rappela Sambligny.</p>
-
-<p>&mdash; ... Je tiens absolument à une taille fine et
-juvénile. Le chiffre 8, quoi, encore un coup! acheva
-Magimier.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, contait d’Amblaincourt à son voisin
-Herbeville, j’aime les hanches développées et les
-seins menus, le type de l’antique Dionysios, cher
-<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span>aux Grecs ...</p>
-
-<p>&mdash;Je raffole des jolies mains, déclarait Veyssières,
-des mains mignonnes et potelées, aux doigts effilés ...</p>
-
-<p>&mdash;Moi, ce sont les pieds.</p>
-
-<p>&mdash;Moi également, Chantolle, je suis pour les
-pieds, répliqua Nantel. Un pied petit, bien cambré,
-finement et coquettement chaussé ...</p>
-
-<p>&mdash;Rien d’éloquent comme ça! acheva Chantolle.
-Les pieds des femmes devraient intéresser tous
-les hommes, au dire du maître ès arts d’amour
-Casanova.</p>
-
-<p>&mdash;C’était aussi l’avis de Restif, un autre fervent
-connaisseur, répliqua Nantel.</p>
-
-<p>&mdash;Ah oui, certes! Restif surtout ... Pour lui,
-c’était le plus puissant attrait de la femme, c’était
-toute la femme. Et voyez, Nantel, voyez, poursuivit
-Chantolle, combien notre goût se justifie! Vous le
-trouvez mentionné dans les Livres Saints ... oui,
-mon petit, dans plusieurs endroits de la Bible.
-C’est par ses jolis pieds que Judith séduisit Holopherne:
-<i>Et sandalia ejus rapuerunt oculos</i> ...</p>
-
-<p>&mdash;Moi, disait Herbeville, j’ai un faible pour les
-femmes très grandes, trop grandes, excessivement
-hautes et sveltes ...</p>
-
-<p>&mdash;Les girafes? interrompit Veyssières. C’était la
-passion d’Ernest Feydeau ...</p>
-
-<p>&mdash;J’adore les rousses! proclamait Jourd’huy.
-Une belle rousse, bien en chair, à la peau blanche
-comme neige, dure comme marbre, douce comme
-lait ... Soignez-nous cela, Nantel, soignez les rousses,
-mon bon ami!</p>
-
-<p>&mdash;Des rousses, vous en avez deux de plus cette<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span>
-année, répondit Nantel; ça vous fait neuf d’inscrites
-au catalogue. Neuf rousses, c’est suffisant, il
-me semble, saperlipopette! et vous n’avez pas à
-vous plaindre ...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me plains pas, Dieu m’en préserve! Au
-contraire, Nantel, je vous bénis, je vous glorifie,
-je vous déifie, je ...</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, lorsque vous voudrez bien, je continuerai
-mon rapport, interrompit Nantel. Je vous
-disais que je n’avais retenu que cinq des numéros
-proposés par Mmes de Saint-Géran et Cardinet;
-les six autres ont été recrutés directement par moi.
-Ces onze nouvelles associées figurent toutes dans
-la même catégorie, celle des femmes à cinq francs.
-Il ne sert de rien, en effet, je pense que vous serez
-de cet avis, de payer plus cher pour avoir la même
-denrée. Nos associées à cinq francs valent absolument
-celles de dix francs, voire celles de vingt ...</p>
-
-<p>&mdash;Il n’y a que l’enveloppe de changée, l’étui de
-la chrysalide, glissa Chantolle.</p>
-
-<p>&mdash;L’étui, c’est cela, la toilette, l’appartement et
-le mobilier; quant à la chrysalide en elle-même, la
-femme intrinsèque, c’est la même, vous le savez
-tous. Il y a des femmes à un louis qui ne valent
-pas en beauté, en grâces, en attraits, celles à cent
-sous. Tout cela, en somme, se balance et s’équilibre ...</p>
-
-<p>&mdash;Très bien!</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai!</p>
-
-<p>&mdash; ... Inutile donc, encore une fois, d’augmenter
-le nombre de nos associées les plus coûteuses,<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span>
-puisque celles du prix le plus modique leur sont
-équivalentes, sont identiques même. Néanmoins,
-comme il peut vous plaire aux uns ou aux autres
-de trouver par-ci par-là un peu plus de luxe, de
-confort, de fanfreluches, de fioritures et de garnitures,
-je crois qu’il est bon de maintenir nos catégories
-supérieures ...</p>
-
-<p>&mdash;Peuh!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ma foi!</p>
-
-<p>&mdash;Si! Si!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Si, Nantel! Si! si!</p>
-
-<p>&mdash;Oui! Mais oui!</p>
-
-<p>&mdash; ... Laissons-les, oui! Je ne dis pas, continua
-le secrétaire de la confrérie, que, pour cette infime
-somme de cinq francs, vous allez trouver à converser
-avec des duchesses authentiques, des actrices
-en renom ou des demi-mondaines cotées sur le
-turf ... Non! S’il vous convient de vous payer de ces
-extras, c’est affaire à vous et en dehors de notre
-ordinaire; nous n’avons rien à y voir. Nous ne
-nous chargeons, nous, que de vous mettre en rapport&mdash;grâce
-au concours des complaisantes matrones
-susnommées, et conformément aux statuts
-de notre Association, aux principes de Salomon et
-de la Sagesse,&mdash;avec un certain nombre de jolies
-filles, le moins exigeantes possible, et capables de
-répondre à tous vos désirs, satisfaire tous vos goûts,
-réaliser tous vos idéals,&mdash;puisque idéal il y a ...</p>
-
-<p>&mdash;Très bien, Nantel!</p>
-
-<p>&mdash;Parfait!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Bravo! Bravo!</p>
-
-<p>&mdash; ... Eh bien, messieurs, elles deviennent de
-moins en moins exigeantes, les jolies filles; les prix
-baissent de plus en plus, et cela parce que la marchandise
-surabonde, vous ne l’ignorez point; parce que
-jamais autant de déclassées et de désœuvrées n’ont
-battu le pavé de Paris. Nul n’échappe&mdash;permettez-moi
-ces courtes considérations économico-philosophiques ...</p>
-
-<p>&mdash;Nous permettons!</p>
-
-<p>&mdash;Tant que vous voudrez, Nantel! Allez-y!</p>
-
-<p>&mdash; ... Nul n’échappe à la grande loi de l’offre et
-de la demande, et, en aucun temps, les offres n’ont
-été aussi nombreuses: vous pouvez sur ce point
-vous en rapporter à Mmes de Saint-Géran, Cardinet
-et consorts. Toutes ces fillettes, même les
-plus pauvres, les plus misérables, à qui on a flanqué
-en veux-tu en voilà de l’instruction gratuite,
-intégrale et obligatoire, ont en horreur le ménage et
-tout travail manuel: ça les humilie, les avilit ... Vous
-avez entendu les oratrices de tout à l’heure ... Toutes
-aspirent à être des dames, de grandes dames&mdash;pourquoi
-pas?&mdash;et non, certes, des femmes à marmaille
-et à popote. Elles ne deviennent que des filles ...</p>
-
-<p>&mdash;Ne faut pas trop le déplorer, cher ami, interrompit
-Chantolle.</p>
-
-<p>&mdash;Nous aurions mauvaise grâce ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est pain bénit pour nous!</p>
-
-<p>&mdash;Ne disons pas de mal des truffes!</p>
-
-<p>&mdash; ... Je constate seulement, messieurs, rien de
-plus, et je m’arrête.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, je propose, comme conclusion, dit
-Veyssières, de porter un toast à notre excellent collègue
-Magimier, député féministe, apôtre de l’émancipation.
-Nous lui devons bien cela!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vive Magimier! vive Magimier!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vieux farceur de Magimier!</p>
-
-<p>&mdash;Roublard!</p>
-
-<p>&mdash;Vieille pratique!</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, non ... Vous plaisantez!</p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout!</p>
-
-<p>&mdash;Vive Magimier!</p>
-
-<p>&mdash; ... Je fais ce que je peux, messieurs ...</p>
-
-<p>&mdash;Bravo, Magimier! Courage! Hurrah! Hurrah!</p>
-
-<p>&mdash;Mieux que toutes les Saint-Géran et toutes les
-procureuses de la terre, Magimier nous aide ...</p>
-
-<p>&mdash;N’oublions pas non plus sa constante collaboratrice,
-sa tendre et chère Angélique ... cette sylphide!
-clama Chantolle. Je bois à la santé de
-Mme Angélique Bombardier, présidente du groupe
-parisien de la Revendication!</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, à celle d’Elvire Potarlot! repartit
-Veyssières. L’infatigable, l’admirable, l’incomparable
-et unique Elvire, présidente de la Ligue des
-Émancipées!</p>
-
-<p>&mdash;Hurrah pour Elvire!</p>
-
-<p>&mdash;Et Nina Magloire, la bouillante Nina ...</p>
-
-<p>&mdash;Et Lauxerrois Saint-Germain ...</p>
-
-<p>&mdash;Et Katia Mordasz, la nihiliste, l’anarchiste ...</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, à Guillemine de Chastaing, la reine
-des Infécondes!</p>
-
-<p>&mdash;A toutes! toutes!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Et à leurs idées, à leur programme! A la suppression
-du mariage! A l’amour libre!</p>
-
-<p>&mdash;A l’amour libre! Bravo!</p>
-
-<p>&mdash;A l’émancipation complète et définitive ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, à l’émancipation! Elle mérite bien ...</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, je lève mon verre en l’honneur des
-belles filles, moi, tout simplement, des belles et
-bonnes filles! annonça Magimier. Les autres, les
-laides et les bégueules, je m’en ...</p>
-
-<p>&mdash;Aux belles filles! Aux braves et bonnes filles!
-répéta Ravida. Ah oui! Ça vaut mieux ...</p>
-
-<p>&mdash;A nos associées, messieurs! dit Nantel. N’oublions
-donc pas nos associées! Ce serait de l’ingratitude!
-C’est un devoir ...</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment!</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui!</p>
-
-<p>&mdash;A la santé de nos associées!</p>
-
-<p>&mdash;De ces aimables complices!</p>
-
-<p>&mdash;Ces clientes toujours si empressées, si dévouées ...</p>
-
-<p>&mdash;Aux petits soins ...</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce personnel d’élite!</p>
-
-<p>&mdash;A Nantel aussi! Pour le remercier!</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien le moins ...</p>
-
-<p>&mdash;A Nantel! exclamèrent en chœur tous les Sages.
-A Nantel!</p>
-
-<p>&mdash;A nos associées, messieurs! à elles seules!»
-riposta modestement M. le secrétaire-trésorier.</p>
-
-<p>Et, pour se dérober à l’ovation dont il était l’objet,
-Roger de Nantel se leva de table et donna ainsi
-le signal du départ.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IV</h2>
-
-<p class="p2">Cette après-midi-là, vers les cinq heures, Séverin
-Veyssières, avant de rentrer chez lui, décida d’aller
-voir Katia Mordasz, avec qui, depuis quelque temps,
-il était en relation. Riche, par patrimoine, d’une
-demi-douzaine de mille livres de rente, qu’un récent
-héritage venait de doubler, Veyssières avait,
-peu après sa sortie de l’École normale, quitté l’Université
-pour le journalisme: il collaborait au
-<i>Libéral</i>, où il était chargé de la critique littéraire,
-et, en dehors de cette collaboration, il s’occupait
-de recherches philologiques et particulièrement
-d’études sur les langues slaves. Outre un recueil
-des <i>Chants nationaux</i> des peuples de l’Europe, il
-avait entrepris un vaste ouvrage sur les <i>Légendes
-du Nord</i>, les anciennes traditions polonaises, moscovites
-et finlandaises, et l’ardente révolutionnaire,
-la fameuse nihiliste Katia Mordasz, originaire de<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span>
-Smolensk, lui était d’un grand secours pour ce
-travail.</p>
-
-<p>C’était à l’extrémité de la rue Vaneau, au fond
-d’une longue cour, bordée de hautes et vieilles
-bâtisses, toutes aménagées en logements d’ouvriers,
-que demeurait Katia. Elle avait découvert là, tout
-au bout de cette sorte de cité et au sommet, au cinquième,
-deux chambres qui prenaient jour sur des
-jardins, et d’où l’on jouissait d’une vue très étendue
-et non moins attrayante. A dire vrai, c’était là le
-seul agrément de ce chétif logis, de ces deux
-pièces, que précédaient une cuisine et une entrée,
-presque obscures l’une et l’autre, n’ayant que l’incertaine
-et triste clarté d’une lucarne dormante
-donnant sur le palier de l’escalier.</p>
-
-<p>Comme il approchait de cette maison, Veyssières
-remarqua un attroupement le long du trottoir et
-au milieu de la chaussée. En même temps, des éclats
-de rire, des clameurs d’enfants arrivaient à ses
-oreilles.</p>
-
-<p>«Ohé! Ohé! les soûlardes!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! m’ame Birot! V’ s’ en avez vot’ paille,
-hein?</p>
-
-<p>&mdash;Qué cuite, la Desroche!</p>
-
-<p>&mdash;Qué cocarde! Oh là là!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! les poivrotes!</p>
-
-<p>&mdash;Ohé! Ohé!»</p>
-
-<p>C’étaient deux locataires, deux blanchisseuses,
-l’une grosse à pleine ceinture, l’autre traînant un
-mioche par la main, qui, après une série de stations
-chez quantité de mastroquets, avaient peine à se<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span>
-tenir debout et traçaient les plus capricieux zigzags.</p>
-
-<p>«Gare à vot’ gosse, m’ame Birot! V’s’ allez l’escrabouiller!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu’il est paf aussi, le moucheron? Mais,
-ma foi, oui! On le dirait!</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui!</p>
-
-<p>&mdash;Oh là là!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! les pochardes!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! Ohé! Ohé!</p>
-
-<p>&mdash;On s’est donc flanqué une culotte, m’ame
-Birot?</p>
-
-<p>&mdash;On a sa pistache, sa p’tite pistache!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! la Desroche!</p>
-
-<p>&mdash;La Birotte!»</p>
-
-<p>Tous les polissons du quartier s’en donnaient à
-cœur joie et ne cessaient d’apostropher et harceler
-les deux femmes.</p>
-
-<p>A chaque instant la Birotte s’embarrassait les
-pieds dans sa jeune progéniture et manquait de
-s’étaler sur elle.</p>
-
-<p>«Gare à vot’ gosse! I’ va s’aplatir!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! m’ame Birotte!»</p>
-
-<p>M’ame Birotte, aussi bien que sa compagne, la future
-mère, ne se faisait pas faute de répondre et
-d’invectiver à son tour tellement quellement contre
-tous ces vauriens.</p>
-
-<p>«V’ n’allez pas m’ fich’ la paix, tas de gueulards?</p>
-
-<p>&mdash;Enfants de chiennes!</p>
-
-<p>&mdash;Sales races!»</p>
-
-<p>Ce qui était prévu arriva. Comme le trio pénétrait<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span>
-cahin-caha sous la voûte de la maison, un choc
-se produisit: la Birotte trébucha dans son rejeton,
-et tous deux roulèrent sur le pavé. La Desroche
-avait eu la chance de se trouver près du mur, et
-elle y restait adossée, les bras flasques, l’œil hagard
-et vitreux, le ventre en avant, énorme et rebondi,
-grotesque et cynique, comme une grosse
-outre pleine à éclater.</p>
-
-<p>Des voisins aidèrent la Birotte et le petit Birot à
-se relever. Ce dernier, qui avait certainement pris
-part aux libations maternelles, n’avait même pas la
-force de pleurer: il était comme hébété, idiotisé.</p>
-
-<p>«Bin quoi? vociférait la mère, en s’adressant,
-pour les remercier sans doute, aux complaisantes
-personnes qui étaient venues à son secours et
-l’avaient remise sur pied. Est-c’ que ... que ... vous
-n’ savez pas c’ que c’est? V’là-t’i’ pas une affaire!
-Est-c’ que vos hommes ne lichent jamais un coup
-d’ trop? Et vous-mêmes ... Bin quoi? Mais oui! Ça
-peut arriver à tout un chacun ... Comme ça, n’y aurait
-que les hommes qui ... qui auraient l’ droit
-d’se ... d’se cocarder? Ah! bin, ce s’rait drôle! Est-c’
-que v’ n’avez pas tout comme eux ... un ... un trou
-sous l’nez? T’entends pas, Desroche? T’entends
-pas c’ qu’i’ jaspinent, ma fille? I’ paraît qu’i’ n’y aurait
-qu’ ces messieurs ... Qu’en dis-tu, hein? Si c’est
-pas s’ moquer du peuple! Oh! qué bedon qu’ t’as
-tout d’ même, ma pauv’ tiote, qué ventrée! Oh! là
-là! L’ cochon qui t’a fait ça ... Oh! vrai! vrai!»</p>
-
-<p>Tout en maugréant et clabaudant de la sorte, la
-Birotte, le petit Birot et la Desroche étaient parvenus<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span>
-à gravir les premières marches de l’escalier
-et avaient disparu.</p>
-
-<p>Séverin Veyssières, à qui les gamins et les badauds
-barraient le passage, s’était arrêté à quelques
-pas de la voûte, devant la boutique d’un petit horloger,
-qui, debout sur le pas de sa porte, discourait
-avec véhémence, levant à tout instant les bras au
-ciel, grondait, objurguait et s’indignait.</p>
-
-<p>«Si ce n’est pas une honte! Trois, quatre fois par
-semaine, voilà le spectacle que nous avons! Une
-femme, une mère de famille, qui ne fait que s’enivrer!
-Si elle était la seule encore! Aujourd’hui c’est
-avec Mme Desroche, cette malheureuse ...</p>
-
-<p>&mdash;Faut bien qu’elle se console, m’sieu Jean-Louis!
-objecta en ricanant la marchande fruitière,
-sa voisine de gauche.</p>
-
-<p>&mdash;Vous appelez ça se consoler, madame Paquin?
-Mais, raison de plus, puisqu’elle est enceinte ... Ah!
-c’est du propre! Dans sa position! Une femme qui
-n’a pas vingt ans ... car elle n’a pas vingt ans, cette
-petite dame Desroche! Et ça boit, ça boit! Je vous
-demande un peu à quoi pensent nos députés, tous
-nos représentants! Oui, à quoi pensent-ils? Au lieu
-de se chamailler entre eux, de perdre leur temps à
-un tas d’âneries, est-ce qu’ils ne feraient pas mieux
-de veiller à la salubrité et la santé publiques, d’empêcher
-tout ce criminel dévergondage, commencer
-par s’opposer à cet envahissement des marchands
-de vin? On ne voit que ça à toutes les portes, des
-mastroquets! Partout! Partout! Et qui est obligé
-ensuite de soigner tous ces ivrognes et ces alcooliques?<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span>
-Qui paye leurs frais d’hôpital? C’est nous,
-bonnes bêtes, nous tous, contribuables. N’y a-t-il
-pas là une aberration? Et voici les femmes qui s’en
-mêlent à présent! Ah! là là là là!»</p>
-
-<p>C’était à Séverin Veyssières que le petit horloger
-semblait s’adresser de préférence: d’après sa physionomie
-distinguée et sa mise élégante, il le jugeait
-sans doute plus capable de le comprendre,
-d’entrer dans ses vues, et il avait fait choix de cet
-auditeur parmi la foule des assistants.</p>
-
-<p>Veyssières connaissait du reste de réputation le
-père Jean-Louis: Katia lui avait, à diverses reprises,
-parlé de ce loquace maniaque, de ses tirades politiques,
-économiques et sociales, du double dada
-qu’il enfourchait sans cesse: «Trop de députés!
-Trop de mastroquets!» et il n’était pas fâché d’ouïr
-et contempler le monstre lui-même.</p>
-
-<p>Celui-ci clabaudait de plus belle:</p>
-
-<p>«On ne me fera jamais croire qu’il y a égalité
-entre l’homme et la femme devant la boisson, pas
-plus que devant l’amour! Je raisonne pratiquement,
-moi, monsieur; je ne vois que les résultats. Il n’y
-a que cela de vrai et de probant. Un garçon peut
-faire toutes les farces possibles et imaginables sans
-risquer de rentrer au logis avec quatre oreilles,
-tandis qu’une fillette ... Elle peut même en rapporter
-six. De son côté, un ivrogne ne cause de dommage
-qu’à lui, à sa santé et à sa bourse; mais une ivrognesse,
-qui a des mioches à la mamelle, ou qui est
-enceinte ... Ah monsieur! Non, ce n’est pas kif-kif!
-Les femmes, ça devrait être sacré, voyez-vous!<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span>
-Celles qui ne savent pas se respecter, qui se boissonnent
-et se roulent dans la boue, comme cette
-Birotte, eh bien, il faudrait les en empêcher de
-force, monsieur! Oui, de force! C’est très beau, vos
-idées de liberté; mais quand une femme a un enfant
-dans le ventre et que vous la laissez se galvauder
-comme ça, s’emplir d’alcool ...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bin quoi? Le môme nage là-dedans! interjeta
-un loustic. Ça le conserve comme dans un
-bocal ... comme un chinois à l’esprit-de-vin!»</p>
-
-<p>L’orateur ne daigna pas relever la plaisanterie.</p>
-
-<p>«Ah! si j’étais le gouvernement! Voyez-vous,
-monsieur, continua-t-il en se rapprochant de Veyssières,
-qui, décidément, acquérait de plus en plus
-son estime et sa sympathie,&mdash;ils sont trop, à la
-Chambre, bien trop! Comment voulez-vous que
-cinq cent quatre-vingts et plus, autant dire six
-cents députés, puissent s’entendre, délibérer posément,
-convenablement, faire de bonne besogne?
-Pas possible, monsieur! Ça ne fait que du boucan!</p>
-
-<p>&mdash;C’est un peu vrai, acquiesça Veyssières en
-souriant, par politesse.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est que trop vrai, monsieur, que bien
-trop vrai! Six cents députés! Quelle discipline peut
-il y avoir?... Avez-vous remarqué que les affaires ne
-marchent, que nous ne sommes un peu tranquilles,
-que quand ces messieurs du Parlement sont absents,
-sont en vacances?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! eh!</p>
-
-<p>&mdash;Dès qu’ils plient bagage, qu’ils clôturent ce
-qu’on nomme leurs sessions, tout chacun, d’un<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span>
-bout du pays à l’autre, fait «Ouf!», tout le monde
-soupire: «Ah! enfin! enfin! quel débarras!»</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh!</p>
-
-<p>&mdash;C’est comme un cri du cœur ... Il semble que
-nous ayons un fardeau de moins à traîner. Il y a
-deux choses, voyez-vous, monsieur, deux choses
-qu’il faudrait restreindre, diminuer à tout prix, je ne
-cesse de le répéter: c’est le nombre de nos représentants
-et le nombre des marchands de vin. Mais voilà!
-Ça se tient. Ce sont les marchands de vin qui font
-les élections, qui sont tout; ce sont les rois de
-l’époque ... avec les députés. Je me suis laissé dire
-par un de mes clients, qui est un homme instruit,
-monsieur, un professeur de l’Université, que notre
-siècle serait appelé «le siècle des mastroquets».
-Autrefois, il n’y a pas trente ans, on ne voyait pas
-de femme aller prendre son absinthe ou siroter son
-petit verre devant le comptoir; maintenant, des
-moutards, des polissons ... Tenez, justement, voilà
-la petite Birotte ...»</p>
-
-<p>Le père Jean-Louis fut interrompu en cet endroit
-par ladite fruitière, Mme Paquin, qui interpellait
-une gamine d’une douzaine d’années, sordidement
-vêtue, la jupe en lambeaux, des savates aux pieds,
-les cheveux en désordre, le teint jaunâtre, hâve et
-maladif, l’œil vicieux, hardi, insolent et sournois.</p>
-
-<p>«Dis donc, Tavie! Tu aurais dû te dépêcher! Tu
-aurais aidé ta mère à remonter.</p>
-
-<p>&mdash;Elle était encore <i>mûre</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Un peu, mon neveu!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! la poison! Alors j’ rentre pas ... Pas d’
-presse!</p>
-
-<p>&mdash;Où vas-tu encore aller traîner?</p>
-
-<p>&mdash;Si on vous l’ demande, m’ame Paquin, qué qu’
-vous répondrez?</p>
-
-<p>&mdash;Que tu es une malhonnête.</p>
-
-<p>&mdash;Zut!»</p>
-
-<p>Et, tapant de la main droite sur sa cuisse,
-Mlle Octavie Birot tailla ce qu’on appelle une
-basane à l’indiscrète fruitière et lui tourna les
-talons.</p>
-
-<p>«Croyez-vous, hein? Si ce n’est pas malheureux,
-des morveuses comme ça!» s’écria Mme Paquin.</p>
-
-<p>Pendant ce temps le père Jean-Louis initiait Veyssières
-aux œuvres pies, gentillesses et prouesses
-de Mlle Octavie, <i>vulgo</i> Tavie.</p>
-
-<p>«Si j’étais assez abandonné de Dieu et des
-hommes pour avoir une enfant pareille, monsieur,
-je la tuerais de mes propres mains, plutôt que de
-la laisser ... Vous n’avez pas idée! C’est tous les
-vices réunis, une horreur, que cette gamine! Elle
-est du reste à bonne école avec sa mère! Ça se
-pocharde ensemble ...</p>
-
-<p>&mdash;Déjà?</p>
-
-<p>&mdash;Déjà! Oui, monsieur, c’est comme j’ai l’honneur
-de vous le dire. Et si ce n’était que ça! Tenez,
-nous avions là-haut, au second, à cette fenêtre du
-coin, un employé de l’hôtel de ville, un monsieur
-fort bien. Il était veuf, très tranquille, très rangé ...
-Jamais la moindre histoire sur son compte, jamais
-rien! Eh bien, cette mâtine-là l’a fait condamner à<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span>
-cinq ans de réclusion! Vous devinez pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Mais si la moralité de cette enfant est aussi
-suspecte que vous le dites, comment les juges
-n’ont-ils pas tenu compte ...</p>
-
-<p>&mdash;On ne savait pas! Ce n’est qu’après qu’on a
-découvert ... Qui aurait pu supposer qu’une gosseline
-de dix ans, car elle n’avait que ça, était déjà
-aussi pervertie? Ce n’est qu’après qu’on s’est
-aperçu de ses tours. Trois mois auparavant elle
-avait débauché deux galopins du quartier, deux
-frères, dont les parents ont déménagé ... La concierge
-l’a surprise il y a quinze jours dans la cave
-avec son petit garçon, un moutard qui n’a pas
-encore fait sa première communion; elle a administré
-à mamzelle Tavie une raclée numéro un, et
-n’a pas eu besoin pour cela de lui retrousser les
-jupes ... Ah! nous vivons à une drôle d’époque,
-monsieur! On ne veut plus faire d’enfants, et ceux
-qu’on fabrique encore par hasard, c’est de la fichue
-graine!</p>
-
-<p>&mdash;Tous ne ressemblent pas à cette fillette.</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a comme elle plus qu’on ne croit. Je
-pourrais vous en dire long, allez, sur les mœurs
-des nouvelles couches: j’ai une nièce, qui est institutrice
-dans les écoles communales, et qui me raconte
-souvent ce qui se passe autour d’elle ... Ah
-monsieur! On n’a jamais vu telle corruption!</p>
-
-<p>&mdash;Ce qui peut vous rassurer, répliqua Veyssières,
-c’est qu’on a dit cela de tout temps; c’est
-que, depuis que le monde est monde, on n’a cessé
-de pousser ce même cri d’alarme. Chaque siècle a<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span>
-toujours eu la fatuité de se croire plus corrompu
-que son prédécesseur. De ce train-là, nous serions
-devenus tellement vicieux, tellement abjects et
-pourris à présent, que ...</p>
-
-<p>&mdash;Nous le sommes, monsieur, c’est bien cela!
-repartit triomphalement le père Jean-Louis. Nous
-sommes tombés au dernier degré ... C’est l’alcoolisme,
-monsieur, qui est cause de tout, l’alcoolisme
-et les politiciens, deux fléaux! Vous avez beau dire
-que, de tout temps ... Non, monsieur, mille excuses!
-Jadis on ne buvait pas d’alcool!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, permettez, riposta Veyssières,&mdash;qui,
-semblable au picador devant le taureau, s’amusait
-à aiguillonner ce brave homme, déjà de nature si
-exalté et de lui-même si languard,&mdash;permettez!
-L’alcool a du bon. Seuls les peuples qui en consomment,
-et beaucoup, sont des peuples forts.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, monsieur!...</p>
-
-<p>&mdash;Voyez les Anglais, les Allemands, les Américains!
-Les races sobres, au contraire, sont des races
-débiles et déchues, des races finies. Les Turcs vous
-le prouvent, les Espagnols aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors ...</p>
-
-<p>&mdash;Cela renverse tous vos principes? Vous avez,
-je m’en aperçois, besoin de réfléchir ...</p>
-
-<p>&mdash;Je vous avoue, en effet ...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, à une autre fois, monsieur: nous en
-recauserons. J’ai bien l’honneur ...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, au plaisir ...»</p>
-
-<p>Veyssières ayant tiré sa révérence à cet interlocuteur,
-qu’il laissait tout désorienté et ahuri, reprit<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span>
-son chemin et gravit l’escalier qui conduisait chez
-Katia Mordasz.</p>
-
-<p>La porte s’entr’ouvrit au tintement de la sonnette,
-et la fine tête de la vierge nihiliste apparut dans
-l’embrasure.</p>
-
-<p>«Ah! c’est vous, Séverin? Entrez donc, mon ami,
-dit-elle en s’effaçant devant son visiteur. Je finis de
-m’habiller: vous m’excuserez ...</p>
-
-<p>&mdash;Comment donc! Mais cela ne m’effraye pas!</p>
-
-<p>&mdash;Ni moi, repartit Katia en riant: je suis si peu
-femme!</p>
-
-<p>&mdash;Tout le contraire d’une coquette,&mdash;et je le
-déplore!</p>
-
-<p>&mdash;Pas de quoi! Il y en a bien assez, il y en aura
-toujours de trop, de ces poupées ... Une triste engeance!»</p>
-
-<p>Alors âgée de trente-deux ans, Katia Mordasz ressemblait
-moins à une femme qu’à un gracieux
-éphèbe, dont les joues et le menton n’ont pas encore
-revêtu leur premier duvet. Les hanches saillaient à
-peine; la poitrine n’accusait aucun relief. Les cheveux,
-châtain clair, presque blonds, étaient coupés
-courts et divisés par une raie sur le côté,&mdash;tout à
-fait comme un garçon. Le nez fin et droit, très légèrement
-relevé à son extrémité, décelait la hardiesse
-et une invincible ténacité; la bouche était
-petite, délicatement dessinée; les lèvres minces,
-comme tracées au pinceau: autre symbole, assure-t-on,
-d’une grande énergie de caractère; l’œil bleu,
-ombragé de longs cils d’or, resplendissait de candeur
-et de générosité, d’insouciance et de témérité.<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span>
-Il y avait dans l’ensemble de cette physionomie, et
-principalement dans l’acuité et la sereine effronterie
-du regard, aussi bien que dans l’éblouissant
-éclat du teint,&mdash;un teint rappelant cette neige rose
-qu’on voit briller aux plus hauts sommets des
-montagnes,&mdash;je ne sais quoi d’anormal et d’exotique:
-à première vue, on reconnaissait la femme
-du Nord; on devinait une Polonaise, une Russe ou
-une Suédoise.</p>
-
-<p>Outre ce teint merveilleux, Katia possédait une
-main d’une incomparable perfection, une main
-toute menue, toute mignonne, à la fois fine et
-potelée, vraie menotte d’enfant, qui faisait l’admiration
-de Veyssières, et n’était certainement pas
-étrangère au plaisir qu’il goûtait près de la jeune
-Slave, à l’attrait que Katia exerçait sur lui. Il était
-encore, comme tous ces pauvres hommes, si accessible
-aux charnelles considérations, si attaché à la
-vile matière!</p>
-
-<p>Sans paraître en rien troublée par la présence de
-ce mâle qui reluquait malignement ses épaules et
-ses bras, Katia Mordasz terminait sa toilette, et,
-tout en endossant une jaquette d’intérieur, une vraie
-jaquette d’homme, elle continuait de déblatérer
-contre la vanité et la futilité féminines et maints
-préjugés et mensonges des peuples dits civilisés.</p>
-
-<p>«Ce qu’on appelle la pudeur, par exemple,
-qu’est-ce que c’est? N’est-ce pas là un mot tout à
-fait vide de sens?</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, je vous demande pardon, répliqua
-<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span>Veyssières. La pudeur a sa raison d’être ...</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc!</p>
-
-<p>&mdash;Elle a son charme, elle a ses agréments. Ce
-n’est pas si sot d’avoir inventé cette réserve et ces
-précautions. Nous avons, comme l’a si ingénieusement
-constaté le grand poète Sully Prudhomme, le
-mérite et le plaisir d’être:</p>
-
-<p class="pc1 reduct">Le seul des animaux qui se soit fait des voiles
-Pour jouir de la nudité.</p>
-
-<p class="pn1">Nous n’en jouirions plus sans cela; nous ne l’apprécierions
-plus, n’y prêterions plus attention.</p>
-
-<p>&mdash;Et où serait le mal? Cela n’en vaudrait-il pas
-mieux mille fois? Comment! c’est uniquement pour
-tenir les sens en éveil, attiser la lubricité, comme
-aphrodisiaque, que vous estimez que la pudeur a
-été inventée? Les âmes vraiment chastes, vraiment
-nobles et fortes, n’ont que du mépris pour de pareils
-expédients. Elles n’éprouvent de même que du dégoût
-pour ces misérables créatures, qui, précisément
-afin de provoquer des désirs, de faire, selon
-votre locution et celle du poète, jouir de leur nudité,
-exhibent leurs épaules et étalent leurs mamelles.
-Fi donc!</p>
-
-<p>&mdash;Mais non! Mais non! Ce n’est pas si dégoûtant!
-repartit Veyssières. Il y en a, et je suis du nombre,
-à qui ne répugnent nullement ces exhibitions et
-étalages, au contraire!</p>
-
-<p>&mdash;Toujours l’instinct de la bête! Jamais rien
-d’élevé ...</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que nous ne sommes pas doués des<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span>
-mêmes besoins que les animaux, des mêmes appétits,
-astreints aux mêmes nécessités?</p>
-
-<p>&mdash;Et l’intelligence, et la raison, qu’en faites-vous?</p>
-
-<p>&mdash;La raison et l’intelligence me servent justement,
-chère amie, à étendre et perfectionner ces
-besoins, à varier, émoustiller et raviver ces appétits,
-à savourer en un mot, par tous mes sens, tous
-les plaisirs de la vie.</p>
-
-<p>&mdash;Tous les plaisirs! Je n’en connais que deux
-pour mon compte, riposta Katia: comprendre et se
-dévouer.</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a d’autres. Ne soyez donc pas si exclusive!</p>
-
-<p>&mdash;Rien au-dessus du dévoûment, mon ami. Ce
-n’est qu’en s’appliquant à faire le bonheur des
-autres qu’on réussit à faire le sien.</p>
-
-<p>&mdash;D’accord, mais ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est cela seul qui peut relever l’existence,
-l’ennoblir, l’épurer, rendre la vie digne d’être vécue.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je cherche aussi à l’égayer, répliqua l’épicurien
-et salomonien Veyssières, et, je vous l’avoue,
-c’est de la reconnaissance, une réelle et très sincère
-reconnaissance que j’éprouve pour tous ceux
-qui m’amusent, pour toutes celles qui essayent de
-me réjouir la vue, entre autres, pour toutes ces
-avenantes et obligeantes dames ou demoiselles, que
-vous qualifiiez si sévèrement tout à l’heure de misérables
-créatures, qui veulent bien m’initier aux
-charmes de leur buste, m’en laisser admirer la
-blancheur, l’éclat, le modelé ...</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, un peu moins d’animalité! Haut les
-cœurs! Soyez donc un homme!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Justement! C’est parce que je suis un homme,
-chère amie, que j’éprouve ces charnelles sensations.
-Le décolletage ne me déplaît nullement, et je
-ne me plains jamais de ses libéralités; je ne le taxe
-jamais d’excessif, d’outré, encore moins d’outrageux
-et de scandaleux, pourvu toutefois&mdash;ah!
-voilà le hic!&mdash;que ce qu’on me montre soit digne
-d’être montré, que la complaisante et généreuse
-personne soit suffisamment jeune, bien faite, bien
-en chair, tout à point ...</p>
-
-<p>&mdash;Comme s’il s’agissait d’une perdrix ou d’une
-caille que vous allez découper?</p>
-
-<p>&mdash;C’est cela.</p>
-
-<p>&mdash;Vous parlez des femmes absolument comme
-d’un animal qu’on apprécie selon sa carnation et sa
-vigueur.</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Je les apprécie à mon point de vue
-d’homme, de mâle. Car, c’est surtout physiquement,
-notez-le bien, que le mâle aime sa femelle.</p>
-
-<p>&mdash;Physiquement?</p>
-
-<p>&mdash;Eh oui! Et voilà pourquoi les minauderies et
-agaceries de la femelle, la coquetterie féminine,
-ne me choque pas. C’est le rôle de la femme ...</p>
-
-<p>&mdash;De feindre et de mentir? interrompit Katia.
-La coquetterie, elle m’est odieuse, à moi; elle m’horripile,
-m’écœure. Je l’exècre et l’abomine, comme
-j’abomine toute imposture et tout mensonge.</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a de permis, insinua Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;Les femmes! On les dirait nées tout exprès
-et exclusivement pour mentir! Leurs cachotteries,
-leur hypocrisie, leurs faussetés continuelles, qui<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span>
-sont, comme leurs bracelets et leurs boucles
-d’oreille, des vestiges et indices de leur longue servitude,
-me répugnent et me révoltent. Ah! comme
-je me sens peu de leur sexe! Voyez-les toutes s’efforçant
-de dissimuler leur âge, mentant toujours et
-toujours sur ce chapitre; toutes, toutes, à tout prix,
-s’ingéniant à demeurer jeunes, à le paraître ...</p>
-
-<p>&mdash;Preuve que la jeunesse et la beauté, c’est tout
-pour elles! Elles ne s’y trompent pas!</p>
-
-<p>&mdash;Et leurs maquillages, poursuivit Katia, leurs
-fards, leurs cold-creams, leurs teintures, tous leurs
-onguents et engins? Toujours tromper! Toujours
-mentir!</p>
-
-<p>&mdash;Baste! Ça ne fait de mal à personne.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’à elles-mêmes, à leur caractère, à leur dignité!
-Comment! Vous ne trouvez pas hideuses,
-abjectes, ces vieilles bringues toutes ridées, déplumées
-et décaties, bonnes à mettre en terre, qui
-s’acharnent à faire les jouvencelles, se barbouillent
-de rouge et de blanc, se peinturlurent, s’émaillent,
-se plâtrent, se truquent des pieds à la tête, osent se
-décolleter? Horreur! Horreur!</p>
-
-<p>&mdash;Si. Il ne nous arrive pas fréquemment d’être
-d’accord, mais cette fois ...</p>
-
-<p>&mdash;Les hommes, qui ont, d’après vous, des appétits
-si sensuels et tant d’attraits pour la plastique,
-les hommes, qui se sont réservé le monopole de la
-fabrication des lois, devraient bien en faire une
-pour contraindre toutes ces guenons hors d’âge,
-ces squelettes vivants, ces momies, à ne porter que
-des robes montantes!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est ce que demandait dernièrement encore,
-dans une de ses chroniques, notre ami Chantolle.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai lu l’article.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez, comme nous nous entendons, comme
-nous marchons d’accord!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pardon! Ne confondons pas! En interdisant
-le décolletage aux femmes surannées et décrépites,
-cela ne signifie pas que je l’encouragerais
-ni l’autoriserais même chez les jeunes, non! Car
-enfin où s’arrêtera cette manie de montrer sa
-peau? Il n’y a pas de raison pour que les femmes,
-après s’être décolletées par en haut, ne se décollettent
-par en bas. Pourquoi plutôt ici que là?</p>
-
-<p>&mdash;C’est-à-dire, si je saisis bien, le décuissage
-après le décolletage? Mais je n’y vois, pour ma part,
-aucune difficulté ...</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement!</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire. Bien entendu, sous la réserve
-posée tout à l’heure, que la personne sera jeune,
-en beauté ...</p>
-
-<p>&mdash;Vous, si l’on vous laissait faire! Vous tournez
-tout en plaisanterie et en dérision, Séverin! N’empêche
-qu’il n’y a pas plus de motifs pour exhiber
-un bras ou une poitrine qu’un mollet ou une
-cuisse!</p>
-
-<p>&mdash;C’est certain, et il y aurait même bien moins
-d’inconvénients, bien moins de dangers, chère
-amie. En montrant sa cuisse, on ne montre aucun
-attribut du sexe, comme l’alléguait tout récemment
-et fort sensément mistress ... cette étonnante Américaine,
-fondatrice de la Ligue contre le décolletage.<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span>
-De là à proposer le décuissage, pour varier un
-peu ... En ce qui me concerne, je ne m’y oppose
-nullement, encore une fois. Ne vous gênez pas,
-mesdames!</p>
-
-<p>&mdash;O Séverin! Tout ce qui peut rabaisser la
-femme ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce n’est pas moi qui lui ai appris à se décolleter,
-tonnerre de Brest! ce n’est pas moi qui la
-rabaisse, Katia! Soyons sévères, mais justes. Vous
-me faites songer à ce Chinois, tenez, qui, envoyé en
-France en mission et invité à une soirée dansante,
-refusait d’entrer dans le salon. A la vue de toutes ces
-dames en grand tralala, épaules et gorges à l’air, il
-avait cru à une mystification; l’idée qu’on l’avait
-introduit dans un mauvais lieu, un bateau de fleurs,
-s’était soudain ancrée dans son esprit, et il s’excusait:
-«Non, je n’y tiens pas ... Non, merci bien ...
-Pas ce soir.»</p>
-
-<p>&mdash;La même idée pourrait venir à tout honnête
-homme. Voilà pourquoi il faut rappeler les femmes,
-si longtemps déchues, perverties et avilies par
-vous, messieurs, les rappeler à la raison, à la décence,
-au respect d’elles-mêmes. Oui, respectez la
-dignité de l’être humain! Ne dévoilez pas son corps,
-n’étalez pas sa chair comme de la viande de boucherie ...</p>
-
-<p>&mdash;Vous me disiez au début que la pudeur n’est
-qu’un préjugé, un vain mot; que l’aspect d’une
-gorge ou d’une jambe ne doit choquer en rien ...</p>
-
-<p>&mdash;A condition qu’elles ne seront pas découvertes
-tout exprès pour allumer des désirs! Oh! je ne me<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span>
-contredis nullement, et vous vous rendez très bien
-compte de mon raisonnement!</p>
-
-<p>&mdash;Mais cette gorge ou cette jambe en allumeront
-toujours, des désirs, et malgré vous, heureusement!</p>
-
-<p>&mdash;Chez des êtres aussi prosaïques et aussi vicieux
-que vous, oui!</p>
-
-<p>&mdash;Nous le sommes tous, prosaïques et vicieux,
-en pareille occurrence. Il suffit que cette gorge soit
-blanche, ferme et rondelette, appétissante ...</p>
-
-<p>&mdash;Appétissante! Nous y voilà! Toujours des appétits!
-Toujours la sensation physique, jamais le
-sentiment! Toujours la femme considérée au point
-de vue animal ...</p>
-
-<p>&mdash;Comme la gentille petite caille bien dodue,
-bien ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Séverin! Vous êtes incorrigible!</p>
-
-<p>&mdash;Je l’espère!»</p>
-
-<p>Tout en discourant et disputant de la sorte, Katia
-Mordasz avait apprêté deux tasses, et versé l’eau
-bouillante dans la théière.</p>
-
-<p>«Le thé, c’est ma passion, vous savez ... Ah! moi
-aussi, ajouta-t-elle avec un sourire, j’ai les pieds
-rivés au sol, je suis la proie des grossiers appétits!
-Encore un, tenez, un autre impérieux besoin!»</p>
-
-<p>Et elle présenta à Veyssières un paquet de blondes
-cigarettes, où elle puisa à son tour.</p>
-
-<p>Un petit balcon, protégé par un store de toile bise
-à rayures rouges, s’ouvrait devant la fenêtre de
-cette chambre. Ils allèrent s’y asseoir, après que
-Katia eut placé tasses et théière sur un guéridon,
-à portée de leurs mains.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span></p>
-
-<p>Ils s’entretinrent alors du travail d’histoire et de
-traduction auquel s’adonnait Veyssières et dont il
-avait apporté plusieurs fragments. Il remit ces feuillets
-à Katia, qui commença à les lire aussitôt avec
-soin, lentement, s’interrompant de temps à autre
-pour questionner l’auteur, lui soumettre une objection,
-ou provoquer telle ou telle correction.</p>
-
-<p>Tous deux continuaient de fumer, piochant tour
-à tour dans le paquet de cigarettes. Durant les intervalles
-de silence que lui laissait Mlle Mordasz,
-Veyssières promenait son regard sur l’épaisse
-masse de verdure étendue devant lui, sans cesse
-agitée, ondulant et miroitant, sous les rayons du
-soleil, comme une mer aux flots d’émeraude, et
-que dominait à droite, tout près, le large dôme d’or
-des Invalides.</p>
-
-<p>De chaque côté, à peu de distance, deux corps
-de bâtiments faisaient hache sur ce jardin, et permettaient
-d’apercevoir&mdash;la plupart des fenêtres
-étant ouvertes par cette tiède et printanière soirée&mdash;de
-nombreux locataires échelonnés aux divers
-étages.</p>
-
-<p>A la longue, Veyssières était arrivé à les connaître
-presque tous et à les désigner par les sobriquets
-que Katia, ignorant leurs noms, avait dû leur attribuer,
-pour parler d’eux et les distinguer.</p>
-
-<p>A droite, au-dessus l’un de l’autre, habitaient
-deux jeunes ménages d’employés et employées, des
-ménages nouveau modèle, où la femme travaillant
-au dehors, comme le mari, et n’ayant plus le loisir
-ni le goût ni le talent de faire la cuisine, on mange<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span>
-dans les gargotes, ou, s’il vous vient fantaisie par-ci
-par-là de prendre un repas à domicile, c’est chez
-le charcutier ou le rôtisseur qu’on va le chercher,
-qu’on l’achète tout préparé. Le dimanche, jour de
-campos, les deux couples, qui semblaient très liés
-et faisaient très probablement partie, hommes et
-femmes, du même bureau ou du même magasin,
-enfourchaient dès l’aube leurs bicyclettes et s’en
-allaient, à peu près par tous les temps, pédaler de
-conserve et à qui mieux mieux. Souvent même,
-l’été, ils effectuaient ces promenades matinales
-dans la semaine, avant de se rendre à leur travail.
-D’enfants, ni l’un ni l’autre de ces ménages n’en
-avait, quoique les deux femmes, l’une blonde et
-l’autre brune, fussent à tour de rôle et en dépit de
-leur taille plate, de leur absence de hanches et de
-leur allure masculine, comme si elles s’étaient
-donné le mot, perpétuellement enceintes. A peine,
-selon la remarque de Katia, un de ces petits ventres
-se dégonflait-il, qu’aussitôt l’autre s’arrondissait et
-bombait.</p>
-
-<p>«Et jamais de bébés! Que deviennent-ils? Qu’en
-font-elles? Mystère!»</p>
-
-<p>Aussi avait-elle surnommé ces deux couples, qui
-comprenaient si bien la vie et savaient l’épargner à
-tant d’innocents, «les Mort aux Gosses».</p>
-
-<p>Au-dessous de ces bicyclistes-bureaucrates, c’est-à-dire
-au premier étage de ce même corps de logis,
-on apercevait souvent une fillette de huit à neuf ans,
-pâlotte, maigre, chétive, souffreteuse, que Katia
-avait baptisée «la Petite Sans Cœur».</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span></p>
-
-<p>Oui, sans cœur, cette gamine, qui avait eu l’impudence
-et la cruauté de venir au monde sans y être
-conviée, et qui gênait tant sa maman.</p>
-
-<p>Celle-ci, une grande femme brune, d’une trentaine
-d’années, au profil régulier et nettement accusé,
-à la physionomie sèche, impérieuse et dure,
-passait dans la maison pour ne pas détester les liquides
-et particulièrement l’absinthe. Presque
-chaque soir elle sortait, affublée de robes voyantes
-et froufroutantes, de chapeaux tout fleuris ou empanachés,
-et restait parfois absente deux ou trois
-jours de suite. Ou bien elle ramenait avec elle
-quelque compagnon, qui n’était jamais le même et
-qui ne s’attardait jamais longtemps dans ce logis de
-rencontre.</p>
-
-<p>Ah! comme elle en était excédée, de ce petit rejeton,
-de ce petit crampon! Comme elle aurait
-voulu le voir au diable! Quelles torgnoles elle lui
-administrait! Quelles vigoureuses paires de claques!</p>
-
-<p>«Ah! mâtine! Si tu pouvais crever!»</p>
-
-<p>«Quitte plus tard, dans quelques années, comme
-le disait un jour Katia à Veyssières, à trafiquer d’elle
-et vivre de son inconduite. Patiente donc un peu,
-imbécile! Ne va pas détériorer ton gagne-pain à
-venir, estropier ta petite vache à lait, écloper ta
-future cocotte aux œufs d’or! Notez bien, mon ami,
-qu’on s’est déjà plaint au commissaire de police
-des violences que cette femme prodigue à sa fille.
-«Il faut bien que je la corrige, a-t-elle répondu.
-Elle est vicieuse jusqu’aux moelles, cette enfant!»
-Et vous trouvez qu’il n’eût pas été préférable pour<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span>
-cette pauvrette de rester où elle était? Ah! combien
-mes «Mort aux Gosses» ont raison, allez!»</p>
-
-<p>De l’autre côté de la maison, à gauche des fenêtres
-de Katia Mordasz, dans l’étroit bâtiment en saillie
-sur le jardin, se trouvaient «les Préhistoriques»:
-c’est le nom que Katia donnait à deux ménages de
-petites gens, dont elle apercevait très distinctement,
-de son balcon, l’intérieur et les allées et venues.</p>
-
-<p>Le premier ne se composait que du mari et de la
-femme, tous deux septuagénaires et courbés par
-l’âge; elle, menue, comprimée, ratatinée et comme
-desséchée, le visage au ton d’ivoire et zébré de
-rides, le menton en galoche, invariablement coiffée
-toutes les après-midi d’un large bonnet tuyauté, de
-blancheur irréprochable, qui encadrait très gracieusement
-sa fine petite tête;&mdash;lui, chauve, toujours
-correctement rasé, le teint couleur brique, les yeux
-abrités derrière des lunettes d’acier, marchant avec
-lenteur et peine, par suite de rhumatismes sans
-doute, et restant volontiers enfoui dans son fauteuil,
-un journal à la main, vis-à-vis de sa compagne.
-Durant des heures entières, il lui faisait la lecture,
-tandis que, chaussant, elle aussi, d’antiques besicles,
-elle ravaudait quelque loque ou manœuvrait les
-aiguilles d’un tricot. Parfois, les soirs d’été, ils
-sortaient, s’en allaient bras dessus bras dessous ...
-Oh! pas bien loin! jusqu’au square que borde le
-boulevard des Invalides; puis, ils s’en revenaient
-de même, cahin-caha et clopin-clopant.</p>
-
-<p>Si accablés qu’ils fussent sous le poids des ans,
-si débiles, frêles ou malingres, ils avaient conservé,<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span>
-dans l’expression de leur physionomie, quelque
-chose de vivace, d’aimable et de gai. Leurs petits
-yeux pétillaient de malice par instants, leurs visages
-s’éclairaient d’un bon sourire, calme, placide et
-serein: ils se racontaient sans doute une aventure
-de leur jeunesse, se remémoraient l’un à l’autre telle
-joyeuse circonstance ... Ah! ils n’avaient pas l’air,
-ceux-là, de s’être jamais demandé si c’est l’homme
-qui est supérieur à la femme, ou bien, au contraire,
-si c’est la femme qui l’emporte. Non; ils s’étaient
-unis par amour, cela se devinait, et ils avaient passé
-leur vie à s’aimer, tout bonnement et tout bêtement,
-à s’entr’aider et se fortifier, tout uniment et simplement,
-pour supporter le mieux possible les chagrins
-de l’existence, et en savourer aussi de leur
-mieux les trop rares beaux jours.</p>
-
-<p>«C’est Philémon et Baucis, disait d’eux Katia
-Mordasz. On n’en fait plus comme ça!</p>
-
-<p>&mdash;Non, on n’en fait plus, et on n’en fera plus, répliquait
-Veyssières. La race en est éteinte!</p>
-
-<p>&mdash;Ce sera autre chose!</p>
-
-<p>&mdash;Qui ne vaudra pas cela!»</p>
-
-<p>L’autre couple des «Préhistoriques», qui occupait
-le dernier étage de cette aile de bâtiment,
-avait été baptisé «la mère Gigogne», ou, par
-abréviation, «les Gigogne». Les marmots y abondaient,
-y grouillaient; la femme, une solide boulotte,
-encore fraîche et accorte, était toujours en
-train d’en allaiter quelqu’un ou d’en préparer et
-façonner un nouveau. Le mari, ouvrier menuisier
-chez un entrepreneur du voisinage, s’en allait à sa<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span>
-besogne dès la pointe du jour, revenait à midi pour
-manger la soupe, puis repartait aussitôt après et ne
-réintégrait le logis qu’à la nuit tombante. Tout
-comme une autre, sa compagne aurait pu se débarrasser
-de ses poupons, en les expédiant en nourrice
-et <i>ad patres</i>, et se caser dans un atelier, un magasin
-ou un bureau quelconque: elle avait préféré
-garder près d’elle tout son petit monde et se consacrer
-à lui. Le logement n’était cependant pas des
-plus vastes, loin de là: il ne se composait que de
-deux pièces et une cuisine: on y semblait à l’aise
-pourtant et très heureux.</p>
-
-<p>«Tant que je posséderai le plein usage de mes
-membres, je ne permettrai jamais à ma femme
-d’aller travailler dehors! Je ne veux pas de cela! Sa
-place est ici, près de ses gosses,» déclarait un soir à
-un de ses amis l’époux de cette mère Gigogne, le
-père de toute cette smalah.</p>
-
-<p>Et il parlait d’un ton si accentué, si décidé et vibrant,
-que ces paroles allèrent retentir aux oreilles
-de Katia et de Veyssières, assis l’un près de l’autre
-sur le balcon.</p>
-
-<p>«Je ne veux pas! Je ne permettrai jamais! Vous
-entendez de quelle façon s’expriment ces maris? se
-récria Katia. Toujours ils prétendent commander,
-être les maîtres!</p>
-
-<p>&mdash;Certains vont même jusqu’à cogner sur leurs
-chères moitiés, quand celles-ci font mine de regimber.</p>
-
-<p>&mdash;C’est odieux! Ah! c’est moi qui riposterais!</p>
-
-<p>&mdash;Votre amie Elvire Potarlot s’en garde bien, elle;<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span>
-loin de lui déplaire, les horions et raclées font partie
-de son programme de tendresse; c’est pour elle l’assaisonnement
-indispensable ...</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous donc!</p>
-
-<p>&mdash;C’est ce qu’on raconte, ce qu’on affirme partout.
-Ne faites pas l’ignorante: je ne vous apprends rien
-de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Elvire est la générosité, l’abnégation et l’exaltation
-en personne. N’est pas exalté qui veut, mon
-cher! Ainsi, vous ...</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, moi, je ne le suis pas du tout, et suis
-incapable de le devenir, oui, hélas! C’est là une de
-mes nombreuses infériorités. En revanche, je ne
-proclamerai jamais, comme Mmes Potarlot ou
-d’Héricourt, dans leur monomanie d’équivalence
-des sexes ou d’égalité à tout prix, que la femme
-n’aura bientôt plus besoin de l’homme pour être
-fécondée, qu’elle possédera prochainement tous les
-attributs physiques de la virilité, c’est-à-dire qu’il
-n’y aura plus de femmes sur terre, ce que je regretterai
-pour mon compte infiniment.</p>
-
-<p>&mdash;Elvire a là-dessus des idées peut-être un peu ...</p>
-
-<p>&mdash;Biscornues?</p>
-
-<p>&mdash;Mais c’est une femme de cœur, de grand
-cœur!</p>
-
-<p>&mdash;Je n’en ai jamais douté. Mais cela ne l’empêche
-pas d’aimer les coups, cela, et je vous assure qu’elle
-est servie à souhait, on ne peut mieux tombée, avec
-le brutal et ignoble protecteur qu’elle s’est donné,
-l’illustrissime Bellerose, Émilien Bellerose. Vous
-savez le mot qu’on lui attribue, à ce citoyen? «Les<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span>
-femmes sont comme les côtelettes: plus on tape
-dessus, plus elles deviennent tendres.» Ce qu’Elvire
-Potarlot doit être affectueuse ... et mollasse!</p>
-
-<p>&mdash;Méchant!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que les sévices et corrections, chez
-vous-même, dans votre sainte Russie ...</p>
-
-<p>&mdash;Permettez! Je ne suis pas Russe, mais Polonaise.</p>
-
-<p>&mdash;Comme Lodoïska?</p>
-
-<p>&mdash;Si vous voulez; mais, moi, cosmopolite, moi,
-errante et sans patrie, je me réclame de mon pays
-d’origine; j’y tiens, je l’aime, justement et peut-être
-uniquement parce qu’il est opprimé, parce
-qu’il est dépossédé, dépecé et malheureux. Je serai
-toujours, tant que je conserverai un souffle de vie,
-toujours, vous le savez bien, Séverin, pour le faible
-contre le fort, pour le pauvre contre le riche, pour
-la victime contre le bourreau, pour le spolié et
-l’immolé contre le voleur et l’assassin,&mdash;pour la
-Lorraine et l’Alsace contre l’Allemagne, pour l’Irlande
-contre l’Angleterre, pour la Pologne, l’infortunée
-Pologne, toute morcelée, déchirée et saignante,
-contre la toute-puissante et très sainte Russie, votre
-auguste alliée, mon bon ami. Si les hommes ne se
-prosternent que devant la force brutale et devant
-le succès, le succès bête, inique, ignoble et infâme;
-s’il vous convient, à vous, prétendu sexe fort, de
-donner l’exemple de la faiblesse et de la bassesse,
-de la servilité et de la lâcheté, c’est aux femmes, aux
-faibles femmes, et principalement à celles que
-vous appelez des folles, comme Elvire Potarlot et<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span>
-comme moi, de protester bien haut, et de vous
-huer par-dessus le marché. Ah! il est beau, ah! il
-est propre, votre gouvernement, messeigneurs! Je
-comprends que vous en soyez fiers, et que vous
-le prôniez et le défendiez! Maintenant reprenons.
-Vous me disiez, ou vous alliez me dire, qu’en
-Russie, les femmes du peuple et les paysannes surtout
-jugent de l’amour de leurs maris par le
-nombre et la vigueur des gourmades qu’ils leur distribuent?</p>
-
-<p>&mdash;Il paraît, dit Veyssières. Il y a même chez
-chaque moujik, raconte-t-on, un fouet ou knout
-toujours provisionnellement suspendu au chevet
-du lit conjugal, à côté des saintes icônes.</p>
-
-<p>&mdash;Et un proverbe russe affirme que «l’homme
-sage bat sa femme: seul, le monstre bat sa mère».</p>
-
-<p>&mdash;Déjà&mdash;vous voyez combien l’usage est ancien?&mdash;Salomon
-nous avait avertis qu’«une bonne
-correction vaut mieux aux femmes qu’un collier
-de perles».</p>
-
-<p>&mdash;Ah! votre Salomon! Vous le possédez sur le
-bout du doigt! Mais vous l’interprétez drôlement!</p>
-
-<p>&mdash;C’est le truchement de la sagesse.</p>
-
-<p>&mdash;Jolie sagesse! Ah! Séverin! Séverin!... Vous
-vous étonnez qu’en Russie et ailleurs, poursuivit
-Katia, la femme ne se rebiffe pas contre la violence,
-qu’elle la subisse même avec empressement,
-avec une sorte de fierté et de délice ... Mais, mon
-ami, réfléchissez donc que voilà des siècles et des
-siècles que l’homme s’ingénie à l’asservir et à
-l’abrutir, la femme; que forcément elle a dû perdre,<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span>
-elle a perdu, en maint endroit, la notion
-d’elle-même, de sa conscience et de sa dignité. Nous
-sommes là quelques-unes pour essayer de la lui
-redonner.</p>
-
-<p>&mdash;Je préfère le rôle de votre voisine, de cette
-mère de famille, cette mère Gigogne ... Vous savez
-qu’on vient encore d’arrêter pour vagabondage les
-deux enfants, les deux petits jumeaux, de votre
-illustre confrère ou consœur Estelle de Bals?</p>
-
-<p>&mdash;C’est très malheureux, mais que voulez-vous!
-Est-ce que le soldat qui fait le coup de feu à la
-frontière peut en même temps veiller sur son
-foyer?</p>
-
-<p>&mdash;Voilà pourquoi le métier de soldat ne convient
-nullement aux femmes.</p>
-
-<p>&mdash;Ou plutôt voilà pourquoi le rôle de mère ne
-convient pas aux femmes qui ont une cause à défendre
-et des combats à livrer.</p>
-
-<p>&mdash;Le fait est, repartit Veyssières, que les enfants
-ne comptent pas beaucoup pour ces dames de
-l’Émancipation, et que les leurs tournent généralement
-de travers, comme les enfants mal élevés,
-peu soignés et abandonnés à eux-mêmes. La fille
-de Mme Nina Magloire s’est conquis au Moulin-Rouge
-l’élégant surnom de Georgette Patte à Ressort:
-c’est une de nos plus éminentes chorégraphes
-et cascadeuses. Mme Clotilde Lauxerrois n’a pas
-moins bien réussi dans sa couvée: ses deux filles
-ont toutes les deux pareillement déserté l’étroit
-sentier de la vertu. Mme d’Escars, dont l’héritière,
-<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span>sous le nom de Bath au Pieu, fait les délices ...</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous prouver? Que Mme Magloire,
-Mme Lauxerrois, Mme d’Escars, aussi bien qu’Estelle
-de Bals, auraient plus sagement agi en s’abstenant
-de procréer? Je le reconnais: cela ne souffre aucun
-doute. Tant que la société ne sera pas autre, plus
-normalement aménagée, plus équitablement constituée,
-tant que le servage, le désordre et la misère
-seront le lot inéluctable et fatal du plus grand
-nombre, est-ce donc à accroître cette quantité de
-malheureux que nous devons nous complaire?</p>
-
-<p>&mdash;La fin du monde alors?</p>
-
-<p>&mdash;Sa transformation, mon ami, l’avènement de
-la justice: voilà ce que nous poursuivons. Et qu’importe
-que Mmes Magloire, Potarlot, Lauxerrois, de
-Bals, d’Escars, Bombardier ...</p>
-
-<p>&mdash;Toute la fine fleur de l’Émancipation!</p>
-
-<p>&mdash; ... aient mené ou mènent une vie agitée ...</p>
-
-<p>&mdash;Pardon! Cela importe beaucoup à leurs maris
-et à leurs enfants.</p>
-
-<p>&mdash;Précisément! Elles ne devraient avoir ni maris
-ni enfants. Toutes auraient dû rester libres.</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous?</p>
-
-<p>&mdash;Comme moi.</p>
-
-<p>&mdash;Tout le monde n’est pas ainsi que vous, Katia,
-à l’abri des tentations ...</p>
-
-<p>&mdash;Laissez donc!</p>
-
-<p>&mdash;On n’est pas de bois. Demandez un peu à
-Mme Angélique Bombardier ou à Mme Nina Magloire
-si ...</p>
-
-<p>&mdash;Les défaillances du prêtre ne prouvent rien
-contre le dogme. L’apôtre peut être indigne, la<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span>
-doctrine n’en reste pas moins intacte et sublime.</p>
-
-<p>&mdash;D’accord! Cependant si ces défaillances sont
-communes aux douze apôtres? Un bon cheval peut
-broncher, mais toute une ...</p>
-
-<p>&mdash;Encore quelque gracieuseté!</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous jamais compté, Katia, combien
-il y a de divorcées ou d’irrégulières dans votre
-camp?</p>
-
-<p>&mdash;Jamais. Je jette un voile sur toutes ces faiblesses
-et ces tristesses, et je regarde plus loin et
-plus haut. Je sais que beaucoup, beaucoup d’entre
-elles ont souffert ...</p>
-
-<p>&mdash;Et ont aussi beaucoup fait souffrir, rectifia
-Veyssières. Vous ne voyez jamais qu’elles: permettez-moi
-de considérer un peu leurs maris ou leurs
-amants et leurs enfants. A elles la palme pour
-mener mauvais ménage, jeter chez elles et autour
-d’elles le trouble et la honte, la désolation et le désespoir,
-galvauder leur progéniture ...</p>
-
-<p>&mdash;<i>Sursum corda</i>, encore une fois! Nous sommes
-dans une époque de transition, une époque de conflits
-et de luttes ...</p>
-
-<p>&mdash;On peut en dire autant de toutes les époques.</p>
-
-<p>&mdash; ... Dans toute bataille, il y a des blessés et des
-morts. La victoire ne s’achète qu’à prix de sang. Il
-faut que des générations entières paient de leurs
-souffrances et de leurs deuils le bonheur des générations
-futures. C’est le cas de ces femmes, de ces
-généreuses combattantes, dont vous évoquez si volontiers
-les tares et les malheurs. Qui se souviendra
-de ces menus détails, de ces insignifiantes et<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span>
-imperceptibles taches, lors du triomphe final?</p>
-
-<p>&mdash;En attendant, je plains de tout mon cœur
-ceux de mes contemporains qui se trouvent accrochés
-ou mariés à ces héroïnes! riposta Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;Vous mériteriez d’en épouser une, tenez! Ce
-serait votre châtiment.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez, le mariage et moi ... Je suis comme
-vous, Katia; je suis partisan résolu du célibat ...
-peut-être pas tout à fait pour les mêmes motifs:
-non, ce serait trop m’avancer ... Mais, puisque nous
-sommes, vous venez de le dire, dans une époque
-de transition, je crois qu’il vaut mieux s’abstenir,
-jusqu’à des temps meilleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Vous riez, vous vous moquez; mais vous avez
-beau faire, vous n’empêcherez pas cet avènement.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu m’en préserve! Et qui vous rend si sûre,
-chère amie, de l’éclosion de cet âge d’or?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi dans la vérité et la justice. Nous
-sommes le progrès ...</p>
-
-<p>&mdash;Euh! Euh!</p>
-
-<p>&mdash; ... Et l’humanité ne rétrograde pas. Appelez-nous
-socialistes, communistes, anarchistes, nihilistes,
-peu importe! Nous appartenons tous et
-toutes à la même immense armée ...</p>
-
-<p>&mdash;L’armée des mécontents et des envieux;&mdash;immense,
-en effet!</p>
-
-<p>&mdash; ... Nous défendons tous la même sainte cause,
-la cause des pauvres et des faibles, des spoliés et
-des opprimés; et, que vous le vouliez ou non, mon
-bel ami, l’avenir est à nous!</p>
-
-<p>&mdash;Ma belle amie, je crois qu’il y aura toujours<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span>
-des faibles et toujours des pauvres parmi nous.</p>
-
-<p>&mdash;Jésus-Christ l’a dit avant vous. Eh bien, nous
-tâcherons que ces pauvres soient de moins en
-moins nombreux; nous prendrons en main leur
-défense; nous les protégerons contre l’égoïsme et
-la dureté des riches ...</p>
-
-<p>&mdash;Et ne protégerez-vous pas un peu aussi les
-riches contre la jalousie et l’avidité des pauvres?
-Vous le devriez, en bonne justice!</p>
-
-<p>&mdash;Les riches? Je ne sais rien de plus méprisable
-que l’argent, mon ami, si ce n’est ceux qui le
-possèdent.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure! Vous avez une façon de
-pratiquer la défense de la propriété ...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne la défends pas du tout! Je ne la respecte
-pas le moins du monde! Vous me citiez l’Évangile
-tout à l’heure; je fais appel, moi, aux Pères de
-l’Église, et vous réponds du tac au tac, avec saint
-Jérôme, que «tout possesseur d’une grande fortune
-est un voleur ou l’héritier d’un voleur». Et ne
-m’objectez pas que saint Jérôme est mort il y a
-quinze cents ans, car il en est de notre temps
-comme du sien, bien pis encore.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n’y allez pas de main morte!</p>
-
-<p>&mdash;Ne voyez-vous pas comme moi que l’organisation
-politique et sociale actuelle de l’humanité n’a
-pour base que la duplicité et l’iniquité, le droit du
-plus riche et du plus fort, du moins scrupuleux
-et du plus astucieux, du plus gredin? Malheur aux
-pauvres et aux faibles; malheur aux honnêtes, aux
-sincères et aux bons, c’est le cri de ralliement<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span>
-d’un bout de la terre à l’autre. J’ai beaucoup
-voyagé, souvent un peu malgré moi; mais ici
-comme là, partout, j’ai toujours remarqué que les
-dignités les plus élevées, comme les fortunes les plus
-considérables, sont possédées par les moins estimables,
-par les plus vils des citoyens. C’est pour
-moi un principe infaillible et ressortant de mon
-expérience propre: plus un homme est haut placé,
-plus il a commis de bassesses ou d’infamies; par
-suite, plus il a droit à notre mépris et à nos malédictions.
-Impossible de vaquer aux affaires publiques
-et de rester honnête homme, déclarait
-jadis le sage Socrate ...</p>
-
-<p>&mdash;Pas encourageant!</p>
-
-<p>&mdash; ... Et combien d’autres l’ont répété, combien
-plus encore l’ont prouvé! Prenez les plus illustres
-hommes d’État, les coryphées du monde politique,
-les César, les Charlemagne, les Richelieu, les Cromwell,
-les Pierre le Grand, les Napoléon, les Bismarck,
-mais ce sont les plus horribles bandits, les pires scélérats
-et les pires monstres que la terre ait portés!
-Tout succès, en thèse générale, et à peu d’exceptions
-près, tout succès est preuve de vilenies, preuve
-de quémanderies, de platitudes, de canailleries et
-turpitudes de toute sorte; car ce n’est qu’en mentant
-et en mendiant, en rusant, en rampant et
-s’aplatissant qu’on «arrive», qu’on parvient à la
-richesse, comme aux honneurs, comme au pouvoir,
-comme à la gloire. «Le succès! De combien d’infamies
-se compose un succès?» C’est le mot de
-votre grand Balzac. Avec de l’argent, vous achetez<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span>
-tout, tout, sans exception, mon ami, vous entendez
-bien?</p>
-
-<p class="pc1 reduct">L’argent, l’argent, c’est la seule puissance!</p>
-
-<p class="p1">Avec de l’argent, tel pleutre se fait élire député,
-tel autre sénateur; avec de l’argent, tel inculpé
-de viol ou de meurtre obtient une ordonnance
-de non-lieu: vous ne trouverez jamais un pauvre
-dans les jurys de cour d’assises; on n’en veut pas,
-de pauvres; d’autre part, il n’y a pas de lois pour
-un homme qui possède des centaines et des centaines
-de mille livres de rente. Avec de l’argent, vous
-vous faites décerner toutes les décorations qui vous
-plaisent: vous vous souvenez de Cornélius Herz, et
-de tant et tant d’autres! Avec de l’argent, un auteur
-dramatique achète le parterre et la presse, un peintre
-ou un sculpteur se taille le succès qu’il veut ...</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes terrible, Katia!</p>
-
-<p>&mdash;Osez me démentir! Donnez-moi des preuves
-du contraire! L’argent et l’intrigue, vous le savez
-comme moi, voyons, et il n’y a là ni secret ni mystère,
-l’argent et l’intrigue, c’est avec cela qu’on
-prospère, qu’on se faufile, qu’on s’intronise, qu’on
-s’impose, qu’on acquiert grand renom et dignités,
-influence et puissance; c’est avec cela et rien
-qu’avec cela qu’on s’élève, qu’on règne et qu’on
-gouverne. Les plus fourbes et les plus vils sont
-ceux qui réussissent le mieux, absolument comme
-ce sont les pires égoïstes, les Fontenelle, les Gœthe
-et les Hugo, qui se conservent le mieux et vivent le
-plus longtemps. L’anarchie, contre laquelle vous<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span>
-criez tant, naïfs bourgeois, mais elle est partout;
-partout, avec le favoritisme, le charlatanisme, les
-pots de vin, les tripotages, les achats de votes et de
-consciences, les escobarderies, filouteries, marchandages
-et brigandages sans nombre; partout
-elle s’infiltre et pénètre, partout elle s’étend et
-triomphe. Tout est gangrené, mon cher, tout est
-pourri dans ce vieux monde!</p>
-
-<p>&mdash;C’est pour cela que vous voulez en fabriquer
-un nouveau?</p>
-
-<p>&mdash;C’est pour cela, uniquement pour cela, vous
-l’avez dit! Oui, il y a des fous et des folles comme
-moi, qui se sont mis dans la cervelle de dévoiler et
-d’attaquer cette pourriture, de signaler et de combattre
-ces brigandages et ces infamies; des fous et
-des folles comme moi, qui s’érigent en champions
-de la justice, entreprennent, à la suite de Jésus, de
-chasser les vendeurs du temple, de hâter le plus
-possible cette transformation, cette régénération.
-Tâche ardue ...</p>
-
-<p>&mdash;Plus ardue peut-être, interrompit Veyssières,
-que celle d’Elvire Potarlot, qui songe à identifier et
-fusionner l’homme et la femme!</p>
-
-<p>&mdash;En tout cas, nous aurons l’honneur d’avoir
-essayé, nous aurons fait ce beau et grand rêve ...
-Qu’avez-vous apporté et implanté sur la terre, vous
-autres hommes, depuis tant d’années que vous
-tenez le sceptre et trônez en maîtres absolus? Quelle
-est la caractéristique de votre souveraineté? La
-guerre! C’est par la force que vous avez établi votre
-empire et que vous le maintenez; c’est toujours à<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span>
-la force, à la brutalité, que vous faites appel: la
-brutalité, l’égoïsme, vous voilà résumés en deux
-mots. Eh bien, mon ami, nous croyons qu’il y a,
-qu’il doit y avoir autre chose ici-bas; qu’il serait
-temps que la paix, la douceur et la clémence, la
-solidarité et la fraternité fissent leur apparition
-parmi nous, que leur saint règne arrivât. Et nous
-avons l’idée, nous avons la certitude, que l’accession
-de la femme aux délibérations des affaires
-publiques et à la gestion des États hâtera cet avènement.
-La femme, c’est l’ennemie naturelle de la
-guerre; la femme, vous le reconnaissez vous-même,
-c’est la personnification de la douceur; avec
-la femme au pouvoir, la guerre devient impossible,
-l’arbitrage s’établit, la justice prédomine ...</p>
-
-<p>&mdash;Et plus d’intrigues, plus de bassesses, plus de
-népotisme, de pots de vin ni de concussions! L’âge
-d’or! Les champs élyséens! Le paradis terrestre!
-Que Dieu vous entende!» exclama Veyssières, qui,
-sans qu’elle y prît garde, tout entière à ses lyriques
-et audacieux transports, s’était emparé de la main
-de Katia, de cette mignonne et merveilleuse petite
-main, si artistement moulée, à l’épiderme si onctueux
-et satiné, et si franche aussi, si pure, si loyale
-et si brave, et s’occupait à la contempler, la pressait
-et la caressait avec une amoureuse lenteur.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">V</h2>
-
-<p class="p2">Armand de Sambligny, fidèle affilié, comme Veyssières,
-de cette société de Salomon dont Roger de
-Nantel était alors le secrétaire-intendant, avait
-rapidement conquis son grade de chef de bureau
-au ministère des Finances, et cela un peu malgré
-lui et grâce à sa femme. Il ne lui en savait cependant
-aucun gré, à cette obligeante et secourable
-épouse, au contraire: elle lui avait rendu son intérieur
-si désagréable et si odieux, qu’il y séjournait
-le moins possible, s’ingéniait à vivre au dehors
-et à travailler et s’attarder tant qu’il pouvait à son
-bureau.</p>
-
-<p>Bien qu’involontaire, ce beau zèle avait obtenu
-sa récompense: à trente-huit ans, M. de Sambligny,
-ex-contrôleur des contributions directes passé
-dans le service central, était promu chef, avec sept
-mille francs d’appointements, et la quasi-certitude
-d’arriver à une sous-direction, puis à une direction,<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span>
-aux plus hauts postes de l’administration
-financière.</p>
-
-<p>C’est à Nantes qu’il s’était marié, et dans les circonstances
-à la fois pour lui les plus piètres et les
-plus honorables.</p>
-
-<p>La chambre garnie qu’il occupait rue de Rennes,
-non loin du pont Morand, lui était louée par une
-dame Rousselin, veuve d’un petit employé de la
-préfecture et mère de trois filles. Les deux cadettes
-fréquentaient encore l’école; l’aînée, Mlle Jeanne,
-restait auprès de sa maman et l’aidait dans la
-gérance de cette maison meublée. Les occasions
-de se voir et de converser ensemble n’étaient pas
-difficiles à faire naître entre les locataires et la
-jeune fille: Armand s’en aperçut bientôt. Les
-grands yeux noirs de Mlle Jeanne, sa jolie tête au
-galbe allongé, plein d’élégance et de distinction,
-ses petits airs mutins, mièvres et candides,
-mirent promptement le trouble dans le cœur
-de ce nouveau venu. Les allusions qu’il fit à son
-émoi et à sa flamme n’effarouchèrent pas trop l’espiègle
-enfant; les déclarations qui suivirent furent
-écoutées par elle avec de pudiques rougeurs, mais
-sans courroux ni mépris; loin de se dérober
-à ces périlleux entretiens, elle les rechercha
-même, les provoqua: toujours, comme par hasard,
-Mlle Jeanne se trouvait postée dans l’escalier,
-chaque fois que M. Armand montait chez lui ou en
-descendait. Pour se faufiler dans sa chambre dès
-qu’il y était, les prétextes abondaient: c’était une
-carafe d’eau à lui porter, un bougeoir qu’on avait<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span>
-oublié, une lettre ou un journal qui venait d’arriver ...</p>
-
-<p>Tant et si bien qu’un beau soir la délurée jouvencelle
-murmura à son complice que ... que ... elle
-croyait bien que ... «ça y était».</p>
-
-<p>«J’en ai grand’peur, trésor!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! cornes de cerf!</p>
-
-<p>&mdash;Que vais-je devenir, Armand? Ah! cher adoré!
-Ma mère ne voudra plus de moi, elle me chassera ...
-Je la connais!</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne t’abandonnerai pas, moi! Pour qui
-donc me prends-tu? Je ne te laisserai pas ... Je
-t’aime trop, ma Jeannette!</p>
-
-<p>&mdash;Mon Armand! mon ange!</p>
-
-<p>&mdash;Tu as affaire à un honnête homme: ne crains
-rien!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tu es bon!»</p>
-
-<p>De sorte que cette grossesse, au lieu d’être pour
-Jeannette une cause d’angoisse et de désespoir, fut
-pour elle une vraie chance, une aubaine inespérée.</p>
-
-<p>Armand de Sambligny était, comme il l’avait
-déclaré, un honnête homme. Cette jeune fille, il
-l’avait eue «sage»; cet enfant, qui s’apprêtait à
-faire son entrée dans le monde, était bien de lui, il
-n’en pouvait douter ...</p>
-
-<p>Ah! il l’avait payée cher, cette galante et banale
-aventure, cette toquade de jeunesse! Depuis tantôt
-vingt ans il se le répétait et ne cessait de maudire
-le jour où il avait mis le pied dans la maison
-Rousselin.</p>
-
-<p>«J’aurais mieux fait de me le faire écraser, ah<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span>
-oui, certes! J’aurais mieux fait ensuite d’imposer
-silence à mes scrupules, et de filer à l’étranger,
-n’importe où! plutôt que d’enchaîner mon existence
-à une femme dont je m’étais si sottement et
-aveuglément épris, que je connaissais à peine, que
-je ne connaissais même pas du tout! Ah vertudieu!
-si c’était à recommencer!»</p>
-
-<p>D’autant plus que l’enfant issu des clandestines
-relations d’Armand de Sambligny avec Jeanne
-Rousselin était mort le lendemain de sa naissance.
-Mais, hélas! depuis six mois le mariage était célébré,
-la boulette commise, la déplorable et irréparable
-gaffe accomplie.</p>
-
-<p>A présent, quand un jeune commis du ministère
-venait faire part à son chef, M. de Sambligny, de
-ses projets matrimoniaux:</p>
-
-<p>«Mon ami, lui répliquait-il, un garçon comme
-vous, qui gagne sa vie et peut se suffire, n’a jamais
-intérêt à se marier! Jamais! Retenez bien cela!</p>
-
-<p>&mdash;Cette jeune personne est fort bien élevée ...</p>
-
-<p>&mdash;En êtes-vous sûr? Permettez-moi de vous le
-demander. On les élève si mal aujourd’hui, les
-jeunes personnes!</p>
-
-<p>&mdash;Il est de fait, monsieur ...</p>
-
-<p>&mdash;Toutes, même les plus pauvres, pour se faire
-servir; toutes, pour être doctoresses, clergesses,
-politiciennes, avocates, oratrices, femmes publiques:
-aucune, pour être mère et ménagère;
-toutes, en concurrentes et ennemies de l’homme,
-en révoltées et émancipées. Ah! jolie, cette émancipation!
-Drôle d’idée de persuader au sexe faible,<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span>
-à ce sexe blessé et saignant, qui conçoit, enfante et
-allaite, qu’il est tout aussi indemne et robuste que
-le sexe fort! Les mettre l’un et l’autre en présence
-et face à face dans le <i>struggle for life</i>! Alors il
-arrive ceci, que le mâle retourne à sa brutalité première,
-et daube sur sa femelle, quand celle-ci
-devient par trop gênante et encombrante. Voyez ce
-qui se passe chez les Américains, à Chicago ou à
-San-Francisco notamment! Malheur aux faibles,
-et surtout aux faibles qui veulent prendre la place
-et usurper les prérogatives des forts! Les femmes
-d’aujourd’hui, bourrées de science, de prétentions,
-d’ambition, pétries de morgue, ayant toutes les
-audaces, mais dépourvues de la douceur, qui était
-jadis la qualité féminine essentielle, privées de
-grâce, de délicatesse et de charme, dégoûtent de la
-femme: voilà mon sentiment, mon bon ami, je
-vous le dis sans fard.</p>
-
-<p>&mdash;Eh monsieur! C’est que ...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? Est-ce que vous y tenez, à cette jeune
-personne? Est-ce que ... vous <i>brûlez</i>, vous vous
-<i>consumez</i> pour elle? Oui? Un peu? Ce n’est pas une
-raison, jeune homme, pour recourir à un moyen
-aussi extrême! Vous êtes malade, vous vous trouvez
-dans un état de fièvre, soit! Patience, un peu de
-patience, et vous verrez ce malaise se dissiper.</p>
-
-<p>&mdash;Je voulais vous dire, monsieur, que c’était un
-très riche parti ...</p>
-
-<p>&mdash;Il ne manquerait plus que cela, qu’il ne le fût
-pas! Votre seule excuse, c’est d’épouser une femme
-riche. Autrement! Mais, malgré cela, quand bien<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span>
-même votre future serait archi et archimillionnaire,
-ma conviction, c’est qu’il vaut encore mieux
-vous abstenir et garder votre indépendance. L’indépendance,
-croyez-moi, jeune homme, il n’y a rien
-qui paye cela, rien qui le vaille! En votre qualité
-de célibataire, et comme vous l’atteste l’étymologie
-du mot: <i>cœlum habitare</i>, vous habitez le ciel,
-vous êtes présentement logé dans l’Olympe, séjour
-des dieux: voilà le fait! Ne le perdez pas de vue.
-Des femmes, vous en trouverez toujours à la douzaine,
-tant que vous voudrez, et d’aussi belles,
-d’aussi avenantes et accommodantes qu’il vous
-plaira. Et sans en avoir la charge, sans être obligé
-de les nourrir, entretenir et supporter à perpétuité.
-Restez donc libre, mon ami, restez libre, et
-méditez ce quatrain d’un sage d’autrefois:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Une femme est toujours aimable</p>
-<p class="pp6">Tant qu’on n’est pas uni par le sacré lien;</p>
-<p class="pp8">L’usufruit en est agréable,
-La propriété n’en vaut rien.»</p>
-
-<p class="p1">Jeanne Rousselin&mdash;Mme de Sambligny&mdash;n’était
-cependant pas, elle, une ennemie de l’homme,
-une révoltée, femme de cercle, de club ou de
-rue, ce qu’on a si plaisamment nommé, par allusion
-à la pièce essentielle du costume masculin,
-objet des convoitises féminines, une «culottière».
-Elle laissait ce privilège à ses sœurs Irène et Corentine,
-qui, devenues vieilles filles, et furieuses de
-n’avoir jamais rencontré le fortuné mortel dont<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span>
-elles auraient assuré le bonheur et emparadisé
-l’existence, avaient pris en grippe tout le sexe
-mâle et le genre humain tout entier.</p>
-
-<p>A l’encontre de Katia Mordasz, la chaste et
-stoïque vierge slave, qui était tout courage, tout
-abnégation et sacrifice, Jeanne de Sambligny personnifiait
-la veulerie et l’égoïsme,&mdash;un égoïsme
-inné, inconscient, terrible. Entrait-elle dans un
-salon? Instinctivement et tout naturellement elle
-allait d’emblée s’asseoir à la meilleure place. A
-table, lui présentait-on un plat? Soyez tranquille,
-elle s’adjugeait sans hésitation et sans jamais d’erreur
-le plus succulent morceau. Pour elle un
-homme n’était et ne devait jamais être qu’une sorte
-de domestique et d’entreteneur, dûment et légalement
-investi, et qui doit s’estimer très heureux,
-très fier et profondément reconnaissant de son servage,
-aussi bien que des dépenses qu’on daigne lui
-occasionner. Loin de savoir gré à son ancien et
-scrupuleux amant de ne pas l’avoir «lâchée», avec
-sa situation de fille-mère en perspective, d’avoir
-fait d’elle sa femme, et sien l’enfant qui allait
-naître de ce qu’on nomme «leurs œuvres», elle
-avait fini par considérer ces preuves de loyale affection
-comme un simple tribut, tout légitimement
-dû à sa souveraine beauté et à ses irrésistibles
-charmes.</p>
-
-<p>Elle n’avait apporté à Armand que des ennuis,
-des embarras et de la misère. Comme elle grillait
-d’habiter Paris et ne cessait de l’aiguillonner et de
-l’importuner à ce sujet, il s’était vu contraint, peu<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span>
-après le décès du nouveau-né, de postuler son
-changement de résidence. Certaines études spéciales,
-relatives au cadastre et à l’impôt foncier,
-avaient attiré sur lui l’attention de ses supérieurs,
-et il eut la bonne fortune d’être appelé à l’administration
-centrale. En revanche, Mme Rousselin
-mère, n’ayant pas réussi dans sa gérance d’hôtel
-meublé, ne tarda pas à venir le rejoindre à Paris
-avec ses deux filles, en sorte qu’il se trouva avoir
-sur les bras toute la famille de sa femme. Les quelques
-milliers de francs qui lui étaient échus en
-héritage, et composaient tout son patrimoine, filèrent
-comme de l’eau entre les doigts de tout ce
-monde: bientôt il ne lui resta plus que ses appointements
-stricts pour vivre et faire vivre la maisonnée.
-Ayant quatre femmes autour de lui, il était
-fondé à croire et à affirmer qu’on devrait et qu’on
-pourrait se passer de bonnes. Ah bien oui!</p>
-
-<p>«Si vous vous figurez que mes filles ont été élevées
-à récurer la vaisselle!» piaulait la maman
-Rousselin en gonflant le jabot.</p>
-
-<p>Toutes trois, bien que sans fortune et ayant eu
-pour père le plus chétif des gratte-papier, étaient
-nanties de leurs brevets. De plus, Jeanne et Irène
-avaient appris le piano; Corentine connaissait le
-pastel et possédait même un fort joli talent, comme
-se plaisait à le déclarer à tout propos et encore en
-se rengorgeant bien fort la chère madame Rousselin
-Car elle était enchantée de ses filles, toute
-glorieuse d’elles et de leur science, l’excellente
-dame.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span></p>
-
-<p>Lorsque le Seigneur, en sa miséricorde, s’avisa de
-la rappeler à lui, ce fut à M. de Sambligny qu’incomba
-la direction de la famille, honneur qu’il
-n’avait jamais du reste ambitionné et dont il se
-serait fort bien passé; mais il fallait obéir au
-devoir.</p>
-
-<p>Grâce à ses relations, à maintes et maintes démarches,
-le mari de Jeanne parvint à caser à Paris
-même ses deux belles sœurs: la plus jeune, Corentine,
-dans l’enseignement, comme institutrice
-adjointe attachée au personnel des écoles communales;
-l’autre, Irène, dans cette administration du
-Crédit international, où M. le salomonien Jourd’huy
-occupait l’emploi de chef de bureau.</p>
-
-<p>Bien qu’entichées de leur indépendance,&mdash;indépendance
-toute relative, hélas!&mdash;proclamant volontiers
-et bien haut que la femme doit se passer de
-l’homme, qu’elle doit gagner sa vie et se suffire à
-elle-même, Mlles Irène et Corentine avaient conçu,
-dans le tréfonds de leur âme, une inextinguible
-jalousie à l’égard de leur sœur,&mdash;qui était mariée,
-elle, qui avait eu cette chance!&mdash;et couvaient un
-cuisant dépit, une rage implacable contre leur
-beau-frère, qui n’avait pas su les deviner et leur
-trouver un épouseur.</p>
-
-<p>M. de Sambligny s’était dit, en effet, que deux
-gaillardes pareilles étaient d’un placement trop
-difficile pour que l’entreprise fût tentée. Puisqu’elles
-n’y tenaient pas d’ailleurs, à vivre sous la
-coupe d’un mari! Puisqu’elles avaient bien trop de
-dignité pour accepter cette chaîne et s’abaisser jusque-là!<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span>
-On est émancipée, ou on ne l’est pas, saprejeu!</p>
-
-<p>Cette même jalousie et cette commune fureur
-étaient du reste les deux seuls points sur lesquels
-Mlles Irène et Corentine fussent d’accord. Toujours
-en brouille entre elles deux ou avec leur sœur, elles
-passaient littéralement leur existence à se chamailler,
-à se bouder et se raccommoder: c’était
-une comédie perpétuelle. Et cela leur semblait
-de règle, chose normale, naturelle et toute simple.</p>
-
-<p>«Mais la vie est faite pour cela! répondait un jour
-Irène à son beau-frère, qui l’engageait à se montrer
-plus conciliante et plus douce. La vie est faite pour
-se quereller et se rabibocher: c’est le plaisir, ça!»</p>
-
-<p>Comme M. de Sambligny, quelque temps après,
-rapportait ce mot à son ami Jourd’huy:</p>
-
-<p>«Et vous ne sauriez croire, répliqua celui-ci,
-combien de femmes, et plus spécialement de
-vieilles filles, partagent ces idées et ne vivent que
-de chicanes et de querelles, de bouderies et de
-bourrasques, suivies de replâtrages, de protestations
-de tendresse, d’amitiés exaltées, folles et furibondes,
-un beau matin brusquement rompues,
-puis non moins inopinément renouées le lendemain
-soir ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! que si, je vous crois!</p>
-
-<p>&mdash;Ces demoiselles se brouillent sans cesse et
-sans raison avec tout le monde, et elles ne peuvent
-rester seules: arrangez cela! Il leur faut des relations,
-elles ne peuvent s’en passer, et elles n’en
-peuvent garder!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tout à fait ce que j’observe! exclama Sambligny.
-Aussi, quoi que disent ou que fassent mes
-belles-sœurs, jamais je ne les prends au sérieux:
-impossible!</p>
-
-<p>&mdash;C’est le plus sage, répondit Jourd’huy. Les
-vieilles filles possèdent un fâcheux renom; quantité
-d’écrivains ont été durs pour elles, et, généralement
-et malheureusement hélas! c’est justice.
-Il y a des exceptions sans doute. Ainsi, moi,
-dans mon service, je n’ai pas à me plaindre, et je
-connais plus d’une brave fille qui se dévoue en
-secret et silencieusement à soutenir quelque parent
-âgé ou infirme, à prendre soin d’un neveu ou d’une
-nièce orphelins; qui se prive, pour remplir cette
-pieuse tâche, de toute coquetterie de toilette, de
-toute distraction, tout plaisir, et du nécessaire
-même; qui en arrive à compter avec sa nourriture,
-et économise sur son plat de viande ou son
-dessert. Je leur rends hommage, à celles-là: c’est
-plus que de l’estime, c’est de l’admiration qu’elles
-méritent. Mais, il y en a d’autres, ah! mon ami,
-quelles pestes! Les vieilles filles, voyez-vous, on ne
-sait jamais à quoi s’en tenir avec elles, jamais sur
-quel pied danser. Vous les quittez allègres et souriantes,
-enjouées, gaies comme pinsons, chantantes
-comme Pérot, rayonnantes, exultantes, débordant et
-éclatant de joie, et vous les retrouvez, non pas une
-heure après, mais une minute, une seconde plus
-tard, mornes, maussades, renfrognées, hargneuses,
-agressives, prêtes à vous décocher quelque impertinence
-magistralement barbelée, une doucereuse<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span>
-ou audacieuse mais atroce perfidie, sinon à vous
-sauter au visage, comme chattes en démence. Ah!
-je les connais, les paroissiennes!</p>
-
-<p>&mdash;C’est ce qu’on appelait jadis des vapeurs et ce
-qu’on nomme aujourd’hui de l’hystérie.</p>
-
-<p>&mdash;Appelez cela comme vous voudrez: le nom ne
-fait rien à la chose; mais le fait existe et il est indéniable.
-Méfiez-vous des vieilles filles, mon cher
-Sambligny, de leurs sautes d’humeur continuelles,
-de leurs lubies, de leurs toquades, de leurs mensonges,
-de leurs entêtements aussi, leurs entêtements
-de mules!</p>
-
-<p>&mdash;Combien de femmes ressemblent en cela aux
-vieilles filles, sont comme elles têtues, fausses, fantasques,
-déséquilibrées, détraquées! Toutes façonnées
-à l’instar de la mère Ève: «Ne fais pas cela!
-Tu perdras le genre humain!» Et elles se hâtent
-de le faire! Sans motif! Uniquement parce que
-c’est défendu, parce que c’est un péché, parce que
-c’est&mdash;mieux encore!&mdash;un crime, une monstruosité!</p>
-
-<p>&mdash;Toutes, soit! Toutes, des incohérentes! Toutes,
-des filles d’Ève! Mais ayez l’œil de préférence sur
-ces demoiselles, mon bon: méfiez-vous d’elles plus
-particulièrement, encore un coup! Chacun de nous,
-a-t-on remarqué, reçoit ici-bas précisément la quantité
-d’amour qu’il mérite: les vieilles filles, qui
-n’ont rien reçu, dont personne n’a voulu, ou qui
-n’ont rien donné et n’ont voulu de personne ...
-Mauvais signe dans les deux cas, cher ami, conclut
-Jourd’huy, très mauvais signe!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span></p>
-
-<p>En maintes et maintes circonstances, Armand de
-Sambligny put vérifier l’insigne justesse de cet avertissement.</p>
-
-<p>Il n’était guère de vilenies et d’infamies qu’Irène
-et Corentine, furieuses d’avoir coiffé sainte Catherine,
-atteint et dépassé la trentaine sans dénicher
-d’époux,&mdash;tandis que leur sœur aînée, elle, en avait
-si vite agrippé un, et grâce à son inconduite, pour
-comble! Ah! on a vraiment bien raison de dire:
-il n’y a de chance ici-bas que pour la canaille!&mdash;n’eussent
-imaginées et commises pour jeter le désarroi
-dans le ménage Sambligny et détacher tout à fait
-l’un de l’autre ces conjoints déjà si peu d’accord.
-Mais, à cause de sa situation administrative, M. de
-Sambligny était tenu de sauvegarder les apparences
-et d’éviter soigneusement tout scandale; et Jeanne,
-qui ne possédait aucune fortune personnelle et
-n’était plus de la première jeunesse, avait tout intérêt
-à supporter le joug conjugal, si pesant et
-odieux qu’il fût, et à continuer à brouter où elle
-était attachée.</p>
-
-<p>Il y avait au Crédit international, dans le service
-dont dépendait Irène Rousselin et que dirigeait
-M. Jourd’huy, le service de la Vérification et du
-Contrôle, une jolie fille très peu farouche, qu’Irène
-jugea devoir on ne peut mieux convenir au mari de
-sa sœur, et entreprit de lui colloquer comme maîtresse.
-Blonde et grasse, bien portante, bien en
-forme et en chair, la peau blanche, satinée et rosée;
-ayant toute la fraîcheur et tout l’éclat d’une
-belle fleur en plein épanouissement, Mlle Henriette<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span>
-Pérignon formait un vif contraste avec
-Jeanne de Sambligny, brune au teint mat, à la
-taille svelte et élancée. Henriette devait certainement
-être l’idéal, le type d’Armand,&mdash;ne fût-ce
-qu’en vertu de ce contraste et pour que le changement
-fût plus accentué: c’est ce qu’Irène se dit et
-le raisonnement qu’elle se tint. Quelques mots,
-prononcés par M. de Sambligny, la confirmèrent
-d’ailleurs dans ces conjectures: ayant eu plusieurs
-fois occasion de rencontrer sa belle-sœur avec cette
-demoiselle Henriette, il n’avait pu s’empêcher de
-lui faire compliment de sa compagne.</p>
-
-<p>«Une bien belle personne, ma foi!</p>
-
-<p>&mdash;N’est-ce pas?»</p>
-
-<p>Irène fit en sorte, un soir qu’elle attendait la visite
-de Henriette, d’attirer son beau-frère chez elle;
-puis, l’amie venue, elle imagina un banal prétexte,
-allégua qu’il fallait du rhum avec le thé qu’elle se
-disposait à leur servir, et, s’excusant vivement de
-son absence:&mdash;«Le temps de descendre et de remonter!»&mdash;elle
-s’empressa de les laisser seuls.</p>
-
-<p>«Je connais mon cher beau-frère, ruminait-elle;
-ou je me trompe fort, ou il saura mettre à profit le
-tête-à-tête.»</p>
-
-<p>Armand tira, en effet, de la situation tout le parti
-qu’elle comportait et qu’on pouvait attendre d’un
-hardi et robuste servant d’amour et zélé «féministe»
-comme lui. Bien mieux, Mlle Henriette était
-si alléchante, appétissante et affriolante, qu’il l’invita
-à venir dîner avec lui le surlendemain dans un bon
-endroit, en cabinet particulier.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span></p>
-
-<p>Mais là s’arrêtèrent ces passionnés témoignages.
-A quoi bon, grand Dieu, se mettre une maîtresse
-sur les bras? Pourquoi se lancer dans une intrigue
-dont on ne pouvait prévoir les suites, une liaison
-périlleuse, dispendieuse, gênante et absorbante,
-avec une ou plusieurs paternités en perspective;
-aller se créer un second ménage, quand on en
-avait déjà trop d’un; quand la sagesse salomonienne
-vous suffisait si bien; quand, pour si peu
-de chose, quelques sous, on se procurait de si
-commodes rencontres, de si discrètes, aimables et
-charmantes filles!</p>
-
-<p>«Ce serait insensé, voyons!»</p>
-
-<p>Et Irène en fut pour ses frais et pour son
-rhum.</p>
-
-<p>Ne voulant sans doute pas demeurer en reste avec
-son aînée, et désireuse de contribuer de son mieux,
-elle aussi, à la dislocation du ménage, Corentine dirigea
-ses efforts vers Jeanne et tenta de l’apparier
-avec le frère d’une de ses collègues, un jeune et tout
-pimpant sous-lieutenant. Mais Mme de Sambligny,
-coquette et dépensière, avait bien plus soif
-d’argent que de plaisir, et, dès la seconde entrevue,
-lorsqu’il lui fut démontré qu’elle n’avait à attendre
-de ce joli garçon aucune solide et sonnante preuve
-de tendresse, elle rompit avec lui.</p>
-
-<p>L’argent, et avec lui tout ce qui en relève, bien-être,
-luxe, fêtes, toilettes nombreuses et variées,
-robes éblouissantes, bijoux et diamants, voilà ce que
-Jeanne de Sambligny convoitait et rêvait, l’unique
-but de la vie pour elle. Ah! comme elle s’en voulait<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span>
-de s’être donnée jadis à Armand et d’avoir consenti
-à devenir sa femme!</p>
-
-<p>«Imbécile! Petite niaise, qui t’imaginais que
-c’était là pour toi le salut, qui ne voyais rien de
-plus beau! Ah! quelle sottise tu as faite et tu
-expies!»</p>
-
-<p>C’est de la sorte qu’elle ratiocinait, et ainsi se
-tançait-elle.</p>
-
-<p>Au lieu de savoir gré à Armand de Sambligny de
-l’avoir épousée, elle, pauvre et sans avenir, elle
-maudissait ce mariage.</p>
-
-<p>«Si j’avais su! Si j’avais su!»</p>
-
-<p>Exagérant sa beauté et la puissance de ses attraits,
-elle se disait qu’avec de telles armes elle aurait pu
-prétendre à tout, parvenir aux plus hauts sommets.</p>
-
-<p>«Certainement! Si je n’avais pas été rivée à cet
-homme! C’est à cause de lui que ma vie est
-gâchée!»</p>
-
-<p>Il n’était malheureusement plus temps de rebrousser
-chemin et recommencer la partie: dans
-trois ou quatre ans sonnerait la quarantaine.</p>
-
-<p>«Trop tard, hélas! Ah! malédiction!»</p>
-
-<p>Sambligny se doutait bien de ce qui se passait
-dans la cervelle de sa femme et des raisonnements
-qu’elle se tenait: depuis près de vingt ans qu’il
-était «rivé», lui aussi, à sa chaîne, et traînait son
-boulet, il avait eu tout loisir d’étudier la situation
-et de se familiariser avec l’intellect et la judiciaire
-de sa compagne de chiourme.</p>
-
-<p>«Elle m’a fait cadeau de sa petite personne et
-jamais je ne saurais payer assez cher un tel honneur<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span>
-et semblable délice! Voilà ce qu’elle se dit, ce
-dont elle est souverainement convaincue et foncièrement
-pénétrée. Et pourtant, fichtre! si j’avais pu
-m’en dispenser, du cadeau! Ah! là là! si c’était à
-refaire!»</p>
-
-<p>Pour de graves motifs de famille, et par suite
-aussi de considérations administratives, M. de
-Sambligny, bien que mari très marri, ne voulait pas
-du divorce. Madame le désirait encore moins: c’est
-plus tôt qu’il aurait fallu se décider. Maintenant,
-trop tard, encore une fois!</p>
-
-<p>Le plus sage parti à prendre, tous deux le reconnaissaient
-et se l’avouaient, c’était de recourir à la
-patience, de se supporter l’un l’autre courageusement,
-et de laisser à cette chaîne odieuse, exécrée,
-le plus d’ampleur, le plus de jeu possible. Tacitement,
-les deux époux en étaient arrivés à s’accorder
-l’un à l’autre toute liberté,&mdash;pour avoir la paix. A
-la fin de chaque mois, Sambligny prélevait sur ce
-qu’il gagnait une somme suffisante&mdash;les quatre
-cinquièmes de son traitement&mdash;pour les dépenses
-de l’intérieur, et la remettait à sa femme.</p>
-
-<p>«Surtout pas de dettes! Je ne te demande que
-cela!»</p>
-
-<p>C’était sa recommandation habituelle. A plusieurs
-reprises, il avait eu, en effet, à se plaindre de la
-mauvaise gestion financière de sa femme, ou plutôt
-des fournisseurs étaient venus se plaindre à lui de
-la difficulté qu’ils éprouvaient à faire régler leurs
-factures par madame, et il avait dû intervenir dans
-la gouverne du ménage.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span></p>
-
-<p>«Mais je n’en fais pas, de dettes! Tu es toujours à
-crier! protestait la douce et angélique moitié.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crie pas, je parle, et c’est même pour
-empêcher qu’on ne vienne crier et clabauder jusqu’ici
-que je te supplie de tout payer comptant ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui! Mais oui!»</p>
-
-<p class="p2">Ce soir-là, comme d’ordinaire, Armand de Sambligny
-quitta très tard son bureau: il était plus de
-sept heures quand il déposa lui-même sa clef chez
-le concierge du ministère et traversa la rue de Rivoli,
-pour s’acheminer pédestrement vers les hauteurs
-de la rue de Rome, où il demeurait. C’était
-encore à son bureau, dans ses études budgétaires,
-ses chiffres et ses dossiers, qu’il se plaisait le
-mieux; là, il oubliait tous ses tracas domestiques,
-n’avait plus à essuyer la mauvaise humeur de sa
-femme ni endurer ses lubies. Le travail, de plus en
-plus, il l’éprouvait et se le disait, c’est bien le meilleur
-des refuges, le plus souverain des consolateurs.</p>
-
-<p>Chemin faisant, il songea que c’était aujourd’hui
-jeudi,&mdash;dîner de famille, par conséquent,&mdash;et il se
-demanda laquelle de ses deux belles-sœurs il allait
-trouver à la maison. Car, il y avait cela de particulier
-et de drôlichon dans ces agapes intimes, comme
-les trois sœurs étaient continuellement brouillées
-l’une avec l’autre ou avec les deux autres, jamais il
-ne leur était donné de se voir réunies toutes les
-trois ensemble, et il y avait des jeudis,&mdash;quand,
-par exemple, c’était le tour de Jeanne d’être en délicatesse<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span>
-avec ses deux cadettes,&mdash;où le dîner qualifié
-«de famille» s’effectuait en un simple tête-à-tête
-conjugal.</p>
-
-<p>«Oui, laquelle vais-je avoir le plaisir de rencontrer?
-ruminait Sambligny. La semaine dernière,
-c’est Irène qui est venue; il y a donc de grandes
-probabilités pour que ce soit aujourd’hui Corentine.
-A moins que ... Ah! Ah! si Corentine et Irène sont
-présentement toutes les deux en froid avec Jeanne?
-Ou bien, si c’est entre Irène et Corentine que la
-fraîcheur existe, et si elles appréhendent de se
-trouver face à face chez leur sœur? Eh! Eh! cela
-n’aurait rien d’étonnant! On ne sait jamais, avec ces
-trois anges! Toujours de l’imprévu, des à-coups,
-des surprises en réserve!»</p>
-
-<p>Il avait l’habitude de tout prendre gaiement,
-M. de Sambligny,</p>
-
-<p class="pc1 reduct"><i>Et de faire</i>, en riant, bon visage aux ennuis,</p>
-
-<p class="pn1">en vrai disciple de Regnier et de Rabelais, en bon et
-brave Français qu’il était.</p>
-
-<p>De surprise, il en eut une, effectivement, ce jour-là,
-en rentrant, et une grande, une immense.</p>
-
-<p>Les trois sœurs étaient dans le salon, toutes les
-trois ensemble, toutes les trois assises côte à côte.</p>
-
-<p>Il en resta cloué sur le seuil, bouche bée, n’en
-croyant pas ses yeux.</p>
-
-<p>«Pas possible! Que se passe-t-il donc?»</p>
-
-<p>Telle est la question qui surgit brusquement dans
-sa tête.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span></p>
-
-<p>«Ah! mon ami! Tu ne sais pas la nouvelle?
-s’écria Jeanne en accourant à sa rencontre.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne sais pas ...</p>
-
-<p>&mdash;Irène se marie!»</p>
-
-<p>Il ne put retenir un cri de stupeur et peu s’en
-fallut qu’il ne demandât: «Contre qui?» Ses lèvres
-s’entr’ouvrirent davantage, ses prunelles se dilatèrent.</p>
-
-<p>«Elle se ...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon ami, reprit Jeanne, elle se marie!
-C’est pour cela qu’elle est venue ... Elle m’en voulait
-un peu, la pauvre chatte! Un léger nuage ...</p>
-
-<p>&mdash;N’en parlons plus!» s’empressa de répliquer
-Irène, dont les petits yeux de myope clignotaient
-fébrilement derrière son binocle.</p>
-
-<p>Car, ainsi que sa cadette Corentine, elle portait
-binocle, ce qui ne contribuait pas à relever leur
-beauté, à l’une ni à l’autre: mais il avait tant fallu
-lire, étudier, piocher d’examens!</p>
-
-<p>«C’est ce qui donne du piquant et du charme à
-l’existence, ces gentils nuages! lança Corentine.
-Lorsqu’ils se sont dissipés, on n’en apprécie que
-mieux le beau temps, n’est-ce pas donc, Jeanne?</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui! C’est bien vrai! Où il n’y a pas de
-brouille, il n’y a pas de plaisir!</p>
-
-<p>&mdash;Vous trouvez? insinua Sambligny.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, c’est justement ce qui prouve qu’on
-s’aime bien, reprit Irène.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’on s’adore! renchérit son aînée.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui-da! Tiens! tiens! tiens! fit Sambligny.</p>
-
-<p>&mdash;Irène compte sur toi, poursuivit Jeanne en<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span>
-s’adressant à son mari, pour lui servir de témoin.</p>
-
-<p>&mdash;Très volontiers. Cela va de soi.</p>
-
-<p>&mdash;L’autre serait son chef, M. Jourd’huy. Elle
-compte l’aller voir ...</p>
-
-<p>&mdash;Pardon! interrompit Sambligny. Mais qui
-épouse-t-elle?</p>
-
-<p>&mdash;J’oubliais, en effet ... Un de ses collègues, un
-employé du Crédit, un employé qui est à la veille
-de passer ... Comment as-tu dit, Irène?</p>
-
-<p>&mdash;Préposé aux titres.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Ah! Et il s’appelle?</p>
-
-<p>&mdash;Marius Lacrouzade.</p>
-
-<p>&mdash;Joli nom, qui sent sa Canebière ... Tu as annoncé
-ton mariage à M. Jourd’huy? demanda Sambligny,
-qui, ayant connu Irène et Corentine toutes
-fillettes, avait gardé l’habitude de les tutoyer.</p>
-
-<p>&mdash;Pas encore, répondit Irène. Je tenais avant tout
-à t’en parler, ainsi qu’à Jeanne ...</p>
-
-<p>&mdash;Je t’en remercie, et je suis très heureux de cet
-événement, quoique tu nous aies maintes fois déclaré
-que tu n’entendais pas aliéner ta liberté ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est exact.</p>
-
-<p>&mdash; ... que tu avais le mariage en horreur.</p>
-
-<p>&mdash;Il a fallu une occasion comme celle-là ...</p>
-
-<p>&mdash;Du moment que ce jeune homme te convient ...
-Quel âge a-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Trente-quatre ans; ainsi ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est à merveille! conclut Sambligny. Mais,
-sans prétendre, ma chère enfant, te donner des
-conseils ni influer en rien sur tes volontés, peut-être
-aurais-tu bien fait, dans cette conjoncture, et<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span>
-avant de prendre aucune décision ferme, de consulter
-M. Jourd’huy, qui est un de mes amis, te
-porte de l’intérêt et se trouve à même d’être bien
-renseigné sur les antécédents et la situation de
-M. Lacrouzade.</p>
-
-<p>&mdash;Ces renseignements ne peuvent être qu’excellents,
-repartit Irène. Je connais M. Lacrouzade depuis
-plusieurs mois ... C’est en nous rendant au bureau
-et en en revenant, à force de nous rencontrer,
-que la connaissance s’est faite.</p>
-
-<p>&mdash;Très bien!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me suis pas engagée à la légère, comme
-bien tu penses.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’en doute nullement.</p>
-
-<p>&mdash;Je me suis enquis avec précaution à droite et
-à gauche, j’ai sondé le terrain, questionné discrètement
-ici ou là, notamment celles de mes collègues
-que je savais en relation de service avec M. Lacrouzade.</p>
-
-<p>&mdash;Et ...</p>
-
-<p>&mdash;Et le résultat de l’enquête a été en tous points
-satisfaisant.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, ma chère Irène, il ne me reste plus qu’à
-te souhaiter tout le bonheur désirable. Tu as, en
-effet, assez d’expérience, de tact et de jugement,
-pour t’en rapporter entièrement à toi. Si tu estimais
-néanmoins qu’une démarche faite par moi
-auprès de l’administration supérieure ou auprès de
-M. Jourd’huy pût t’être d’une utilité quelconque,
-je suis tout à ta disposition.</p>
-
-<p>&mdash;Je t’en remercie, Armand, je te suis très obligée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;On ne risque jamais rien de se renseigner davantage,
-observa Jeanne.</p>
-
-<p>&mdash;Il est certain, reprit Irène, que si vous craignez
-une erreur ou une imprudence de ma part ...</p>
-
-<p>&mdash;Personnellement, je ne crains rien, répliqua
-Sambligny. C’est pour toi, dans ton intérêt seul,
-Irène, et parce que deux avis valent mieux qu’un;
-parce que, en telle occurrence, comme vient de te
-le dire ta sœur, on ne saurait s’entourer de trop
-d’indices, de lumière et de garanties. Voilà le seul
-mobile qui me pousse ...</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends, et je te sais le plus grand gré
-de ton offre, que j’accepte très volontiers. Si tu
-veux bien demander à M. Jourd’huy ou au directeur
-du Personnel leur opinion sur M. Lacrouzade ...</p>
-
-<p>&mdash;Ce sera fait sans retard, ma chère petite.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous nous mettions à table? intervint
-Mme de Sambligny. Nous causerions aussi bien ...
-Tu rentres chaque soir à des heures impossibles,
-et tu nous fais dîner au milieu de la nuit!</p>
-
-<p>&mdash;Je suis confus ...</p>
-
-<p>&mdash;Huit heures et demie déjà! A table! A table!»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VI</h2>
-
-<p class="p2">Mme Bombardier, présidente du groupe parisien
-de la Revendication des droits des femmes,
-fut victime, à cette époque, d’une noire ingratitude
-et éprouva une bien douloureuse déception.</p>
-
-<p>Un congrès féministe international, baptisé le
-«Grand Congrès de l’Affranchissement», venait de
-s’ouvrir à Paris, et Angélique Bombardier, qui, en
-considération des importants services rendus par
-elle à la cause même de cette sainte révolte, s’attendait
-à être proclamée présidente de la réunion,
-la grosse Bombardier vit s’asseoir sur l’estrade, à sa
-place, une débutante, une jeune et fluette avocate,
-qu’un coup de vent venait de porter au pinacle,
-qu’un misérable caprice du sort avait rendue célèbre
-en une demi-journée.</p>
-
-<p>Et cependant qui, depuis douze ans, faisait les
-frais du principal organe féministe, <i>l’Affranchie</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span>
-recueil hebdomadaire, et, sous le pseudonyme de
-<i>Spartaca</i>, l’alimentait de copie encore plus que
-d’argent? Qui, par ses continuelles démarches, ses
-relations et sa fortune, avait réussi, en maintes circonstances,
-à trouver, dans la Chambre ou au Sénat,
-des soutiens à ladite Revendication, ou à obtenir
-même l’appui des gouvernants? Qui donc avait
-pour ami et porte-parole le député Magimier?</p>
-
-<p>«Mais moi, moi! se répondait Angélique. <i>Me,
-me adsum qui feci!</i>»</p>
-
-<p>Et on avait osé lui préférer une petite doctoresse
-en droit, une demoiselle Montgobert, dont le seul
-mérite et l’unique fait d’armes était d’avoir plaidé
-en justice. Et quelle cause! quelle plaidoirie!</p>
-
-<p>Reçue à dix-neuf ans bachelière ès lettres et ès
-sciences, Mlle Ernestine Montgobert, fille d’un
-modeste boutiquier, d’un marchand coutelier de
-la rue Saint-Antoine, s’était avisée, avec l’assentiment
-et l’encouragement de son papa, émerveillé
-des brillantes dispositions de sa fille, d’étudier le
-code et de se faire inscrire au nombre des élèves
-de la faculté de droit. Trouvant probablement que
-la France manquait d’avocats, elle postula, aussitôt
-sa licence en poche et tout en préparant le doctorat,
-son admission au barreau de la cour d’appel de
-Paris. L’affaire fut longue à décrocher, mais ce que
-femme veut Dieu le veut, et, un beau matin, la doctoresse
-Montgobert fut autorisée à prêter le serment
-professionnel et à prendre <i>coram populo</i> la toque et
-la parole.</p>
-
-<p>Entre-temps, et pour bien démontrer qu’aucune<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span>
-cause naturelle, aucune question de sexe ne pouvait
-faire obstacle à sa demande, elle avait publié une
-étude détaillée sur la voix humaine, <i>Phonation et
-Phonétique</i>, où elle affirmait que, si les cordes vocales
-n’ont pas la même puissance chez la femme que
-chez l’homme, c’est uniquement parce qu’on ne
-s’est pas donné jusqu’ici la peine de les fortifier
-comme il siérait, et d’exercer dès le bas âge les
-jeunes filles à dûment s’en servir.</p>
-
-<p>«Habituée à toujours parler doucement, timidement,
-avec crainte, en esclave qu’elle a été durant
-tant de siècles, la femme se ressent de cet atavisme,
-et ne peut encore donner à son organe l’ampleur
-nécessaire pour commander une armée, par
-exemple, ou haranguer une foule. Jusqu’à présent
-cet organe n’a été, pour ainsi dire, qu’un organe de
-salon, et c’est un tort; il faut qu’il se tonifie et
-s’amplifie; il faut que cette infériorité cesse.</p>
-
-<p>»Que la femme contracte dès l’enfance l’habitude
-de s’exprimer hautement et hardiment, avec intensité
-et vigueur; qu’elle n’ait plus peur d’élever
-et de grossir le ton, et avant un siècle, j’en réponds,
-la voix féminine sera totalement modifiée, sera
-nativement devenue égale et semblable à la voix
-masculine.»</p>
-
-<p>Avec quelle joie, quels ravissements et quels
-applaudissements, Elvire Potarlot, la présidente de
-la Ligue de l’Émancipation, s’empressa d’accueillir
-cette prophétie! Elle rentrait si bien dans son système
-d’égalité absolue, de complète similitude des
-deux sexes! Du coup, la jeune Montgobert fut sa<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span>
-protégée, devint sa collaboratrice, son amie, son
-espoir.</p>
-
-<p>Cette estime et cette affection redoublèrent après
-les débuts oratoires de maître ou maîtresse Montgobert,
-en présence du courage vraiment viril dont
-notre avocate fit preuve devant la cour d’assises.</p>
-
-<p>Un président goguenard, amateur de causes
-grasses, héritier des Bouhier et des Debrosses, tout
-heureux de fournir à une jeune éloquence l’occasion
-tant cherchée de se produire et se révéler,
-désigna d’office maître Ernestine Montgobert
-comme défenseur d’un détenu de Poissy, cambrioleur
-et escarpe par vocation, non-conformiste par
-nécessité ou par goût, devenu meurtrier par amour,
-assassin de son plus intime mais trop infidèle compagnon
-d’infortune.</p>
-
-<p>Le premier mouvement d’Ernestine fut de refuser
-avec indignation.</p>
-
-<p>Il se moquait d’elle, ce magistrat si peu soucieux
-de la pudeur de la femme, si étranger à la vieille
-galanterie française.</p>
-
-<p>«Ah! pardon! Un instant! Si ces dames et demoiselles
-n’avaient pas les premières oublié cette pudeur
-et rompu avec les lois de l’antique chevalerie,
-je comprendrais l’objection, répliqua le président,
-lorsqu’on lui fit part des scrupules probables de
-maître ou maîtresse Montgobert. Mais ces dames
-sont nos égales, c’est décidé, c’est entendu et conclu:
-où l’on met l’un on peut placer l’une, et une avocate
-est à même de se substituer en tout et partout
-<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span>à un avocat; ou alors ... alors qu’elle s’en aille,
-qu’elle rentre,&mdash;je ne dirai pas sous sa tente,
-puisqu’elle n’en veut pas!&mdash;mais sous son toit et
-à son foyer, et qu’elle y reste: cela vaudra mieux
-pour elle, pour nous et pour tout le monde.»</p>
-
-<p>Touchée au point d’honneur, piquée au vif, Ernestine
-regimba.</p>
-
-<p>«Eh bien, soit! Ce sera plus crâne, en effet!
-Il faut leur prouver, à ces hommes, ces grossiers
-individus, qu’on est de taille ...</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement, ma petite! s’empressa d’acquiescer
-l’amie et mentor Elvire Potarlot. Il faut leur
-prouver que nous sommes aussi forts qu’eux; que
-toutes les questions qu’ils traitent, toutes sans
-exception, sont de notre domaine; qu’ils n’ont le
-monopole de rien. Ah! vous avez là, ma chère, une
-occasion merveilleuse et unique de vous montrer
-et de soutenir nos droits. Laissez rire les imbéciles,
-dédaignez les sarcasmes, bravez les calomnies et
-les outrages, et en avant, Ernestine! Du nerf, de
-l’aplomb, de l’audace! Je vous prédis un succès,
-ah! un succès!»</p>
-
-<p>Il dépassa effectivement toutes les prévisions et
-prédictions, ce succès, ce triomphe. Ce fut quelque
-chose d’inouï, de prodigieux, d’éblouissant et de
-mirobolant. Malgré le rigoureux huis clos, jamais
-la longue salle des assises n’avait contenu une telle
-foule, jamais tant d’oreilles n’avaient été suspendues
-aux chaînes d’or ... La voix de l’oratrice était
-bien un peu grêle et ne s’entendait pas très nettement:
-elle n’avait pas encore pu, hélas! profiter
-des perfectionnements ataviques; mais le peu<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span>
-qu’on entendit suffit à faire le régal et les délices de
-l’auditoire.</p>
-
-<p>Maître ou maîtresse Ernestine Montgobert sortit
-de là avec cause gagnée, doublement gagnée, emportant
-l’acquittement de son client et la preuve,
-fournie par elle, la preuve éclatante et incontestable,
-que toute thèse, si délicate, épineuse et graveleuse
-qu’elle soit, peut relever de la femme, être
-expliquée et discutée publiquement par elle. Il n’y
-a qu’un peu de courage à avoir, et un peu de tact,
-de souplesse d’expression, de dextérité de langue ...
-N’importe! Voir et ouïr cette pudique demoiselle, qui
-ne comptait pas encore vingt-huit printemps, parler
-seule, tout haut et devant tout le monde, de pédérastie,
-de sodomie, des terribles exigences de ces passions
-hors nature, des féroces jalousies de ces perversions
-sensuelles, c’était là, il faut bien en convenir,
-un spectacle pas banal et non dépourvu de piquant.</p>
-
-<p>Ernestine se réveilla célèbre. Dans toute la France,
-d’un bout du monde à l’autre, le nom de Montgobert,
-maître ou maîtresse, fut imprimé à satiété, corné,
-clamé, seriné par tous les olifants et buccins, clairons
-et clarinettes de la Renommée. Sans doute
-beaucoup de ces journaux se moquaient et se gaudissaient,
-nombre de ces trompettes sonnaient des
-airs gouailleurs ou charivaresques; mais l’effet
-n’en était pas moins produit, le coup porté: on
-savait que dorénavant les femmes auraient licence
-d’aborder tous les sujets, qu’elles peuvent à présent
-mettre le pied dans tous les sentiers ou sentines.
-Quant à Elvire, la directrice de <i>l’Émancipation</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span>
-elle ne tarit pas d’éloges dans son journal: ce
-fut de l’ivresse et du délire.</p>
-
-<p>«Eh bien, n’ai-je pas, moi aussi, fourni mes
-preuves? grommelait Angélique Bombardier, toute
-dépitée et rageuse. N’ai-je pas, moi aussi, démontré
-amplement et en maintes occurrences que rien de
-ce qui est humain ne m’est étranger, rien de ce qui
-est viril n’est pour moi lettres closes?»</p>
-
-<p>C’était une allusion à une série de conférences
-sur les «Rapports de l’homme et de la femme»,
-faites jadis par elle dans une des salles de la mairie
-du VI<sup>e</sup> arrondissement.</p>
-
-<p>A l’exemple d’une de ses plus illustres amies,
-de Mlle D ..., qui employait couramment et sans
-vergogne les termes techniques, lorsqu’elle conversait
-avec ses visiteurs et traitait avec eux
-quelque intime question de physiologie; disant,
-par exemple,&mdash;et cela au grand scandale du très
-correct et très courtois sénateur Ernest Hamel, qui
-ne pouvait se faire, si tolérant et libéral qu’il fût,
-à ces licences de langage&mdash;: «Lorsque, sous une
-titillation manuelle ou un excitant quelconque, la
-verge de l’homme entre en érection ...», etc., etc.,
-Angélique avait tenu à se départir, dans ses conférences,
-de toute pruderie et bégueulerie, à s’exprimer
-tout à fait en homme et en savant.</p>
-
-<p>C’était se conformer, du reste, non seulement à
-l’avis de Mlle D ..., mais à celui de Mme Jenny
-d’Héricourt, dont Angélique-Spartaca, comme
-Elvire Potarlot, vénérait si bien les principes et
-possédait les écrits sur le bout du doigt.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span></p>
-
-<p>«Mes adversaires ayant porté la discussion sur le
-terrain scientifique, déclara-t-elle dès le début,
-n’ont pas reculé devant la nudité des lois biologiques
-et des détails anatomiques: je les en loue: le
-corps étant respectable, il n’y a point d’indécence à
-parler des lois qui le régissent. Mais comme ce
-serait de ma part une inconséquence que de croire
-blâmable en moi ce que j’approuve en eux, vous
-voudrez bien ne pas vous étonner que je les suive
-sur le terrain qu’ils ont choisi, persuadée que
-la science, chaste fille de la pensée, ne saurait
-perdre sa chasteté sous la plume d’une honnête
-femme, pas plus que sous celle d’un honnête
-homme<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>
-.»</p>
-
-<p>Malgré ce coquet préambule, tout entier et
-textuellement emprunté à l’auteur de <i>La Femme
-affranchie</i>, l’auditoire, presque exclusivement composé
-de femmes du monde et de jeunes filles:&mdash;le
-beau mérite, si elle n’avait eu affaire qu’à des doctoresses
-en médecine, des chirurgiennes, pharmaciennes
-et élèves matrones, ou encore à de vieilles
-gardes, d’antiques routières d’amour, qui ne savent
-plus rougir, et que rien n’effarouche,&mdash;l’auditoire
-ne tarda pas à murmurer; des protestations, formulées
-à mi-voix, surgirent çà et là. Bientôt une
-mère de famille se leva en tirant par la main sa
-chère géniture, qu’elle avait eu l’imprudence
-d’amener dans ce mauvais lieu; une autre maman
-<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span>la suivit, puis une troisième ...</p>
-
-<p>«Mais qu’y a-t-il donc, mesdames? demanda
-Angélique en s’interrompant et avec un étonnement
-des mieux simulés. Encore une fois, nous faisons
-de la science ici, et la science est chaste.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vous qui ne l’êtes pas!» lui lança en
-plein visage une de ces bégueules et sottes poules
-couveuses, qui se sauvait tout effarouchée, en
-chassant devant elle ses poussines.</p>
-
-<p>Heureusement qu’elle avait eu, pour la défendre
-et la prôner, toutes les adeptes de la sainte cause,
-toutes les femmes vraiment intelligentes, vraiment
-supérieures, bien dans le mouvement, que le progrès
-n’effraye pas, qui n’entendent pas rester à
-jamais courbées sous le despotisme de l’homme,
-sous le joug humiliant et abêtissant de la routine
-et des préjugés.</p>
-
-<p>C’était cette élite qui l’avait peu après nommée
-présidente du groupe parisien de la Revendication.
-C’étaient ces avant-courrières et ces héroïnes qui
-auraient dû la patronner encore aujourd’hui, soutenir
-sa candidature au fauteuil présidentiel du
-Congrès de l’Affranchissement, et exiger, imposer
-son élection.</p>
-
-<p>Au lieu de cela on l’avait misérablement lâchée,&mdash;lâchée
-pour une petite avocassière qui ne faisait
-que d’apparaître, qui n’avait que de l’effronterie et
-du cynisme, pas l’ombre de talent ... Ah! c’est qu’on
-trouve toujours plus hardi que soi, qu’on est bien
-toujours le réactionnaire de quelqu’un!</p>
-
-<p>«Si encore on avait fait choix d’Elvire Potarlot,
-été chercher la citoyenne Magloire, Katia Mordasz,<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span>
-Estelle de Bals ou la marquise, je comprendrais!
-Mais cette chipie!» s’exclamait Spartaca Bombardier
-en haussant avec rage et mépris ses volumineuses
-épaules.</p>
-
-<p>Non, on n’avait pas voulu d’Elvire Potarlot. Si
-dévouée qu’elle fût au triomphe de l’Émancipation,
-si actives et ardentes que fussent ses convictions,
-en dépit même de sa notoriété, de la popularité
-qu’elle s’était acquise par ses articles, ses livres,
-ses conférences, sa constante et infatigable propagande,
-Elvire Potarlot avait peu à peu perdu, elle
-aussi, les sympathies de ses principales consœurs,
-les autres cheffesses du mouvement féministe.
-Celles-ci d’abord la jalousaient, à cause même de
-cette popularité; puis, ne pouvant leur ouvrir à
-toutes également les colonnes de son journal, les
-avoir toutes et au même titre pour collaboratrices
-à <i>l’Émancipation</i>, combien d’entre elles n’avait-elle
-pas froissées, que d’ennemies elle s’était faites!</p>
-
-<p>On reprochait ensuite à Elvire les irrégularités,
-voire les scandales de sa vie privée; et les bonnes
-camarades, qui se montraient envers elle si sévères,
-avaient cependant, pour la plupart, bien d’autres
-poids sur la conscience, bien d’autres taches sur
-leur blanche hermine. Comme beaucoup d’entre
-elles, sinon presque toutes, Elvire Potarlot possédait
-quelque part un ex-mari légitime,&mdash;un monstre,
-qui lui avait fait souffrir le martyre, qu’elle avait
-planté là au bout d’une année de cohabitation, et
-dont elle était légalement divorcée. Mais pas de
-chance! De Charybde elle était dégringolée en<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span>
-Scylla. Après plusieurs essais, tous plus décourageants
-et désastreux les uns que les autres,&mdash;ces
-hommes, quelle engeance! quels gredins!&mdash;et par
-une amère ironie du sort, un cruel tour du petit
-dieu malin, elle s’était entichée du plus triste sire,
-d’un certain Émilien Bellerose, sculpteur praticien
-à ses heures, chansonnier comique et poète élégiaque
-par foucades, citoyen n’ayant en somme aucune profession
-stable et avouable, aucunes ressources, ni feu
-ni lieu, et qui non seulement vivait à ses crochets,
-lui mangeait à belles dents les dix mille francs de
-rente provenant de son patrimoine, mais encore, et
-pour comble et remercîment, la battait comme plâtre,
-dès qu’elle ne dénouait pas assez vite les cordons
-de l’escarcelle, la rouait de coups quotidiennement,
-avec ou sans motif, à la briser et la laisser sur
-place. Les mauvaises langues affirmaient que la
-présidente des Émancipées raffolait de ces raclées
-magistrales, que c’était sa secrète et tenace et honteuse
-passion. La vérité est qu’Elvire ne cherchait
-qu’à se dévouer, à aimer et se prodiguer; qu’ici
-comme ailleurs elle obéissait à sa nature généreuse
-et exaltée, à son impérieux besoin d’apostolat, sa
-fièvre de sacrifice; que plus son amant, ce misérable
-rufien, était décrié, honni de tous, écarté et
-repoussé de partout, plus il lui semblait avoir droit
-à sa pitié et à sa tendresse, plus elle s’appliquait à
-l’indemniser, s’attachait à lui, s’obstinait à tout
-endurer de lui, plus elle persistait à le protéger et
-le défendre, à demeurer son esclave et sa chose.</p>
-
-<p>Comme nombre de femmes, Elvire croyait faire<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span>
-acte de bravoure en frondant l’opinion et s’insurgeant
-contre l’universelle réprobation. Et puis, au
-fond d’elle-même, peut-être ne lui déplaisait-il pas
-non plus de se dire que c’était à elle, humble représentante
-du prétendu sexe faible, que cet
-homme devait sa subsistance; que, malgré les
-sévices et voies de fait, en dépit de tout, c’était elle
-qui avait ici le rôle du fort et du mâle: cela chatouillait
-son amour-propre et la piquait d’honneur.</p>
-
-<p>Maintes fois telle ou telle de ses amies, de ses
-plus intimes, avait tenté de l’arracher à cet ignominieux
-servage.</p>
-
-<p>«C’est de l’aberration, ma chère! Si encore
-cet être-là vous aimait! Mais pas du tout! C’est
-votre argent qui le retient et qu’il convoite; il est
-en train de vous mettre sur la paille ...</p>
-
-<p>&mdash;Baste!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous vous en moquez, soit! Mais, en perdant
-cette fortune dont vous faites si bien fi, vous
-le perdrez, lui, à qui vous tenez tant, je vous en
-préviens. Mieux vaudrait donc le quitter en conservant
-votre argent: c’est le bon sens, la raison
-qui vous le disent.</p>
-
-<p>&mdash;Le cœur a des raisons ...</p>
-
-<p>&mdash; ... que la raison ne connaît pas, je le sais. En
-attendant, vous vous déconsidérez, Elvire, vous
-vous déshonorez avec cet individu.</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Si, je vous assure. Les journaux, à tout moment,
-font allusion à votre situation.</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne serait pas ce qu’elle est, ma situation,<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span>
-que les journaux en parleraient tout de même aussi
-méchamment, en termes aussi perfides.</p>
-
-<p>&mdash;C’est possible.</p>
-
-<p>&mdash;C’est exact. Ne nous occupons donc pas de
-toutes ces insinuations et ces misères.</p>
-
-<p>&mdash;Elles vous font tant de mal, chère amie! Je
-suis bien obligée de vous le dire: ne vous en formalisez
-pas!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me formalise pas, et je vous remercie,
-au contraire. Mais, à cause même de ce tort que je
-me fais à moi-même ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh oui!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, je n’en ai que plus de mérite, voilà
-tout!</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est donc pas par affection, pas par amour,
-c’est uniquement par orgueil que vous persistez
-à garder près de vous ce ... monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Par orgueil, soit!</p>
-
-<p>&mdash;Orgueil bien mal placé!</p>
-
-<p>&mdash;Soit encore! Mais je n’y changerai rien. Je
-reconnais avec vous toute l’étendue de ma faute ...</p>
-
-<p>&mdash;Toute l’indignité du personnage!</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas cela, et vous avez tort de le dire. Il
-souffre, il est malheureux ...</p>
-
-<p>&mdash;Il vous fait souffrir surtout.</p>
-
-<p>&mdash;Non, c’est faux! Et j’irais encore l’accabler!
-Que deviendrait-il s’il ne m’avait pas? Parce que
-tout le monde le méjuge et se détourne de lui,
-vous voudriez que, moi aussi ... Oh non! non! Que
-ce soit par amour ou par orgueil, peu importe! Je
-ne le quitterai pas!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span></p>
-
-<p>Elvire Potarlot offrait encore à ses adversaires
-bien d’autres points faibles.</p>
-
-<p>Par suite même de son entière bonne foi, de
-l’extrême sincérité qu’elle mettait à chercher ce
-qu’elle croyait la vérité, ses programmes étaient
-remplis de disparates et de contradictions; elle
-passait littéralement son temps à démolir ce qu’elle
-venait d’édifier, à brûler le soir ce qu’elle avait
-adoré le matin; elle se lançait dans les plus
-étranges exagérations, se perdait dans les hypothèses
-les plus folles.</p>
-
-<p>Après avoir longtemps prêché l’abolition du
-mariage et réclamé l’union libre, la voilà qui venait
-de déclarer que l’union libre ne profite qu’à
-l’homme, que légalement elle le dispense de toute
-responsabilité et de toute charge envers sa compagne,
-et que celle-ci ne peut y trouver que déception
-et duperie. «Le mariage légal est encore,
-osait-elle écrire, ce qui, dans les conditions
-actuelles, protège le mieux la femme, ce qui lui
-assure le plus de garanties contre l’inconstance et
-l’abandon de l’homme.»</p>
-
-<p>Mais ce n’était plus de l’émancipation, cela! C’était
-la continuité de l’esclavage.</p>
-
-<p>«D’ailleurs, pour se marier, il faut être deux,
-Elvire, lui répliquaient, tout comme M. de La Palice
-aurait pu le faire, la citoyenne Magloire et
-son émule Estelle de Bals. Or, vous voyez bien que
-les hommes n’y tiennent plus, au conjungo, qu’ils
-n’en veulent plus, qu’on se marie de moins en
-moins: consultez les statistiques, ma chère!<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span>
-Faudra-t-il donc tomber aux genoux de ces messieurs,
-nous rouler aux pieds de ces potentats,
-pour les déterminer à nous épouser? Est-ce cela
-que vous demandez, Elvire?»</p>
-
-<p>Même la recherche de la paternité, qu’elle avait
-naguère si ardemment réclamée et qui faisait le
-sujet de son premier livre, aujourd’hui elle l’estimait
-insuffisante, inapplicable, absolument illusoire.
-Voilà un séducteur qui s’expatrie: allez donc
-le poursuivre au Japon ou au Brésil? Et a-t-il quoi
-que ce soit à supporter, lui, des longs embarras et
-poignantes douleurs de la gestation et de la parturition?
-Nullement. Il s’en moque! Et si la jeune
-fille mise à mal meurt en couches, irez-vous, pour
-faire les parts égales, condamner à mort et occire
-son suborneur? Pourquoi le même acte, accompli
-en commun, est-il suivi d’effets si dissemblables?
-Quoi! l’un ne risque rien où l’autre met en
-enjeu son repos, sa santé, son existence, sans
-parler de son honneur, c’est-à-dire risque tout,
-absolument tout! Mais c’est insensé et abominable!</p>
-
-<p>De là à conclure qu’il n’y aurait d’égalité entre les
-deux sexes que quand ils seraient réduits à un seul,
-il n’y a qu’un pas, et, ce pas, Elvire, avec son
-extrême logique et son inflexible rigueur de raisonnement,
-l’avait franchi.</p>
-
-<p>Oui, il fallait espérer que, par une transformation
-inverse de celle qui s’est jadis produite et
-dont nous parlent les anciennes mythologies aussi
-bien que la Bible, le couple humain, actuellement<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span>
-disjoint, serait de nouveau réuni: l’androgyne de
-Platon reparaîtra, la côte surnuméraire sera restituée
-à Adam. «Aujourd’hui incomplets et se
-cherchant l’un l’autre, l’homme et la femme ne
-formaient dans le principe qu’un même être double
-dans sa forme, mais unique dans son consentement
-et son autorité; séparé en deux, postérieurement
-à sa création première, cet être a donné
-lieu à l’espèce humaine d’à présent, à ces deux
-types, mâle et femelle, si inégalement partagés, si
-différents et en si complet désaccord. Que ces deux
-types retournent à leur état primitif, que ces deux
-êtres n’en fassent plus qu’un, et l’accord renaîtra,
-l’harmonie régnera de nouveau, la nature humaine
-aura reconquis son ancienne béatitude, sa perfection
-d’antan et son âge d’or.»</p>
-
-<p>Voilà ce qu’avec Platon et plusieurs autres cosmogonistes
-Elvire se disait à présent, l’avatar, la
-réunion et fusion qu’elle préconisait et appelait de
-tous ses vœux. Quand et comment s’accomplirait
-ce changement, comment s’opérerait cette combinaison,
-cela était moins facile à démêler et expliquer.
-Mais la science, avec ses découvertes et ses
-miracles, ne nous a-t-elle pas appris à ne désespérer
-de rien et à ne nous étonner de quoi que ce
-soit? Les phénomènes physiologiques démontrés
-par Lamarck et Darwin, les transformations de
-poissons en oiseaux, par exemple, ou la simple et
-si étonnante métamorphose d’une chenille en
-papillon, sans parler de l’hermaphrodisme de diverses
-espèces du règne animal ou végétal, ne<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span>
-peuvent-ils pas nous servir d’indice, nous donner
-le droit de croire et d’espérer?</p>
-
-<p>En attendant, Elvire s’ingéniait à supprimer toute
-différence entre les deux éléments de l’être humain,
-entre l’homme et la femme; à les assimiler en tout
-et partout l’un à l’autre, autant que faire se peut.</p>
-
-<p>D’abord, dès le bas âge, pourquoi deux éducations
-distinctes, deux modes d’instruction différents?
-Pourquoi ne pas élever ensemble et de la
-même façon garçons et filles? Est-ce que pouliches
-et poulains ne sont pas astreints absolument au
-même régime et aux mêmes exercices, et ne se
-disputent pas les mêmes prix sur les champs de
-courses? Voyez! Ce sont les animaux qui nous
-indiquent la voie et nous donnent l’exemple.</p>
-
-<p>Ensuite pourquoi imposer au sexe, si sottement
-qualifié de faible, ces jupes traînantes, salissantes
-et incommodes? Pourquoi ces affreux et stupides
-corsets, «qui ont fait périr plus de femmes que la
-guerre n’a détruit d’hommes»? Pourquoi ces cheveux
-longs, lourds à la tête, si gênants et malsains?
-A quoi bon ces boucles d’oreilles, ces broches et ces
-bracelets, odieux signes de l’esclavage antique et
-toujours persistant? N’est-ce pas une honte de se
-décolleter, d’exhiber ses bras et ses épaules, d’étaler
-aux regards la moitié ou les trois quarts de
-ses mamelles? Est-ce que les hommes se décollettent?
-Non, n’est-ce pas? Eh bien alors?</p>
-
-<p>Et ne trouvez-vous pas inique et inepte d’accorder
-toujours la priorité au masculin sur le féminin
-en grammaire, de toujours faire accorder l’adjectif<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span>
-avec le substantif mâle, quel qu’il soit? «Ces
-ravissantes dames, ces charmantes jeunes filles,
-toutes ces reines de beauté et d’élégance, ces
-déesses de la mode et du bon ton, et ce petit chien
-sont venus ...» Venus au masculin! C’est le petit
-chien qui l’emporte! Voilà ce qu’Elvire Potarlot,
-malgré ou avec toute sa science et ses brevets, ne
-pouvait digérer, ce qui la faisait bondir d’indignation
-et fulminer de colère.</p>
-
-<p>«Ah! les hommes! On voit bien que ce sont eux
-qui ont fabriqué et promulgué les lois grammaticales
-comme les autres, celles du code! Tout pour
-eux! Un chien, un porc, un crapaud, le plus abject
-animal, pourvu que ce soit un mâle, passe avant
-nous!»</p>
-
-<p>«De même, continuait-elle, nous seules sommes
-assujetties aux plus serviles labeurs, à toutes les
-répugnantes besognes de la communauté. C’est à
-nous, infortunées femmes, qu’échoit le rôle de cuisinière,
-de balayeuse, de laveuse de vaisselle; nous
-qui sommes appelées à être «les domestiques de ces
-messieurs.» S’il survient des enfants, c’est nous
-qui avons toute la peine de les porter, non seulement
-dans notre sein durant neuf mois, ce qui est
-déjà d’une assez flagrante et odieuse injustice, mais
-sur nos bras ensuite; c’est nous qui les allaitons,
-qui les nettoyons, qui les torchons ... Est-ce que,
-vraiment, la main sur la conscience, ce ne devrait
-pas être un peu le tour de nos seigneurs et
-maîtres?»</p>
-
-<p>Aussi Elvire Potarlot, suivie par nombre de ses<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span>
-coreligionnaires, notamment par Angélique Bombardier,
-Stéphanie Lauxerrois, les citoyennes René
-d’Escars, Magloire et de Bals, ne cessait-elle de
-réclamer, outre l’éducation en commun des filles
-et garçons, ou «co-éducation», la libre accession
-de toutes et de tous aux mêmes emplois et aux
-mêmes fonctions.</p>
-
-<p>«Pourquoi les femmes, que, dans votre magnanime
-sollicitude et votre inépuisable générosité,
-vous daignez admettre en qualité de scribes dans
-vos bureaux, ne deviendraient-elles pas aussi bien
-que vous, messieurs, chefs de bureau et de division,
-directeurs de service? Dites, messieurs, dites-le-moi
-donc, s. v. p.! Pourquoi les femmes ne feraient-elles
-pas, aussi bien que vous, des contrôleurs
-des contributions, des receveurs de l’enregistrement,
-des inspecteurs des douanes, dites? Pourquoi,
-tout comme vous, messieurs, ne seraient-elles pas
-agents voyers, ingénieurs ou architectes, médecins
-ou pharmaciens, avocats ou avoués, notaires ou
-huissiers, et ne pourraient-elles pas s’engager dans
-l’armée ou la marine, former, comme jadis chez les
-Amazones et tout récemment aux États-Unis, des
-régiments, spéciaux ou non, être promues colonelles,
-générales ou amirales? Qui les empêcherait
-surtout&mdash;oh! oui, surtout!&mdash;qui devrait les empêcher,
-sous un gouvernement dit de suffrage universel,
-de posséder le droit de vote? Il n’est pas
-universel, votre suffrage, puisque vous seuls,
-hommes, êtes appelés à prendre part aux scrutins,
-et que les femmes, sans compter les enfants, en<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span>
-sont exclues. C’est donc aux enfants que vous les
-assimilez? Et cependant ne seraient-elles pas à leur
-place, tout aussi bien que vous, dans les conseils
-municipaux et généraux, à la Chambre et au Sénat,&mdash;même
-bien mieux que vous très souvent, messieurs;
-car, pour ce que vous y faites parfois, au
-Palais-Bourbon et au Luxembourg!</p>
-
-<p>«Et pourquoi ne choisirait-on pas parmi nous,
-femmes, aussi bien que parmi vous, messeigneurs,
-nos conseillers d’État, nos ambassadeurs et nos
-ministres? Pourquoi la République n’a-t-elle jamais
-qu’un président, et n’aurait-elle pas à tour de rôle
-une présidente? Ne devrait-on pas alterner? Tantôt
-vous, tantôt nous: ce serait justice. Mais vous ne
-voulez pas! La justice, ah bien oui! Est-ce que vous
-savez ce que c’est? Vous avez tout pour vous, l’assiette
-au beurre et le reste, et vous vous gardez bien
-de rien céder. Les femmes, est-ce que ça compte?»</p>
-
-<p>Telles étaient les insidieuses et indiscrètes questions
-que la directrice de <i>l’Émancipation</i> ne cessait
-de poser dans son journal, les thèses qu’elle s’ingéniait
-à développer dans ses nombreuses conférences.</p>
-
-<p>Angélique Bombardier, les citoyennes de Bals,
-Nina Magloire, d’Escars, Cherpillon, Lauxerrois <i>e
-tutti quanti</i> faisaient chorus avec Elvire: toutes
-s’époumonnaient à crier: «Sus au tyran!» à prêcher
-la guerre à l’homme, la haine et le mépris du
-mâle, qu’il fallait déposséder, détrôner et jeter à
-bas,&mdash;sinon émasculer et châtrer.</p>
-
-<p>Car, pour beaucoup d’entre elles, il ne s’agissait<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span>
-plus de partage: nombre de ces dames, émules des
-culottières américaines, estimaient que l’homme
-a suffisamment régné, que c’est leur tour, à elles,
-de saisir le timon et agripper l’assiette au beurre
-tout entière.</p>
-
-<p>Quant à celles qui, comme Zénaïde Crèvecœur et
-Amanda Lapérouse, faisaient de l’opportunisme et
-essayaient d’associer la religion avec les revendications
-féminines, elles avaient contre elles toutes les
-«citoyennes», toutes les émancipées&mdash;et c’était
-l’immense majorité&mdash;qui se réclamaient de la libre-pensée,
-appartenaient au radicalisme, au socialisme,
-communisme, collectivisme, à l’anarchie, etc.
-En s’obstinant à se ranger du côté de l’autorité et
-de la conservation sociale, à respecter les traditions
-us et préjugés, à ménager à tout propos Guelfes et
-Gibelins, Mmes Crèvecœur et Lapérouse n’avaient
-réussi qu’à devenir, selon le mot d’Elvire Potarlot,
-les deux <i>chèvres</i> émissaires du parti. Il fallait voir
-comme elle les cinglait et les houspillait dans son
-journal.</p>
-
-<p>«Mais, malheureuses, c’est contre votre Dieu
-même que vous vous insurgez! Ne vous a-t-il pas
-dit textuellement, au début de la <i>Genèse</i>: «<span class="smcap">Tu seras
-sous la puissance de l’homme, et IL TE DOMINERA</span>»?
-Comment osez-vous infliger un tel démenti, une
-telle insulte, à votre Dieu? Supprimez donc d’abord
-ce brave Père Éternel, et nous verrons ensuite à
-discuter et nous entendre. Encore n’est-ce pas seulement
-le Créateur du ciel et de la terre qu’il vous
-faut éliminer et lancer par-dessus bord, vous y devez<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span>
-jeter avec lui son Fils bien-aimé et ses meilleurs
-apôtres, à commencer par saint Paul, qui a écrit
-ceci, mes très chères sœurs:</p>
-
-<p>«L’homme n’a pas été créé pour la femme, mais
-la femme pour l’homme.»</p>
-
-<p>»Et encore ceci:</p>
-
-<p>«Jésus-Christ a voulu que les femmes fussent
-soumises à leur mari comme au Seigneur, parce
-que le mari est le chef de la femme, comme Jésus-Christ
-est le chef de l’Église.»</p>
-
-<p>»LE <span class="smcap">CHEF DE LA FEMME</span>, vous entendez bien? Il ne
-vous l’envoie pas dire, il ne vous mâche pas ses
-termes, l’apôtre saint Paul.»</p>
-
-<p>«Vous avez beau faire, objectait encore Elvire
-à ses consœurs chrétiennes, votre Église, l’Église
-catholique, ne vous admettra jamais, vous, femmes,
-sur le même pied que les hommes. Vous pouvez
-vous faire nonnes et devenir abbesses ou
-chanoinesses, vous ne serez jamais prêtres, jamais
-curés, pas même vicaires, <i>a fortiori</i> jamais évêques
-ni papes. C’est pour les hommes, ce nanan-là! Ce
-n’est qu’en Amérique, dans ce pays modèle, qu’on
-voit des femmes devenir pasteurs&mdash;ou pastoresses.
-Vous resterez donc toujours et malgré tout inférieures
-aux hommes; vous serez donc toujours, et
-quoi que vous en ayez, soumises aux hommes,
-comme votre Église l’est à son chef Jésus. Que
-venez-vous donc parler d’égalité et d’émancipation,
-puisque vous reconnaissez vous-mêmes implicitement
-que vous ne serez jamais que les sujettes et
-subalternes de ces pachas, leurs très dociles pénitentes,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span>
-leurs très modestes, très humbles et très
-obéissantes servantes?»</p>
-
-<p class="p2">Quant à confier la présidence du «Grand Congrès
-de l’Affranchissement», à défaut d’Elvire Potarlot,
-à la citoyenne Estelle de Bals ou à la citoyenne Nina
-Magloire, à la marquise de Maulmont ou à Katia
-Mordasz, la chose n’était pas aussi facile, malgré
-les nombreux mérites et tous les titres de ces dames,
-que le pensait Angélique-Spartaca Bombardier.</p>
-
-<p>La citoyenne de Bals, qui était divorcée et mère
-de deux jumeaux de quatre ou cinq ans, avait l’habitude
-de laisser traîner de droite et de gauche ces
-malheureux petits gars et de les perdre. On venait
-encore de les trouver dans les fossés des fortifications,
-du côté des Prés-Saint-Gervais, quand leur
-mère habitait à Grenelle, et l’affaire avait causé
-grand scandale; toute la presse s’en était émue et
-avait discuté et commenté l’aventure.</p>
-
-<p>«Mais c’est donc un parti pris chez vous, madame,
-d’égarer vos enfants? C’est une monomanie, un tic!
-avait dit à Estelle de Bals le commissaire de police
-qui l’avait mandée près de lui. Voici la quatrième
-fois en moins d’un an qu’on ramasse ces pauvres
-petits dans la rue!</p>
-
-<p>&mdash;C’est de leur faute, monsieur. S’ils voulaient
-rester tranquilles à la maison ... Ce sont eux qui se
-sauvent!</p>
-
-<p>&mdash;Ils se sauvent parce que vous les laissez seuls et
-qu’ils s’ennuient, disent vos voisins. Vous pourriez
-<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span>les conduire à l’école ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est ce que je fais, monsieur; mais c’est justement
-en sortant de l’école qu’ils me jouent ces
-tours-là, qu’ils décampent et vont traîner au diable
-vauvert!</p>
-
-<p>&mdash;Les renseignements recueillis dans votre quartier
-constatent que ces enfants manquent de surveillance.
-Vous ne vous occupez pas d’eux suffisamment ...</p>
-
-<p>&mdash;Je vous demande pardon, monsieur; mais j’ai
-mes travaux, des études à poursuivre dans les bibliothèques,
-mes conférences à préparer, des articles ...
-J’ai de graves obligations, monsieur, une
-mission à remplir ...</p>
-
-<p>&mdash;La plus grave obligation d’une mère et sa vraie
-mission ne serait-elle pas, madame, de veiller sur
-ses enfants?»</p>
-
-<p>«Il est possible qu’autrefois ce fût là le premier
-des devoirs maternels, mais aujourd’hui nous avons
-placé le cœur à droite, le foie à gauche et changé
-tout cela,»&mdash;aurait pu répliquer la citoyenne de
-Bals à ce magistrat naïf et vieux jeu.</p>
-
-<p>Tant il y a que cette enquête et ces rapports de
-police, publiés ou analysés par les journaux, avaient
-procuré une assez fâcheuse réclame à ladite
-citoyenne, et ce n’était pas le moment de s’autoriser
-de son nom et de la porter au pinacle.</p>
-
-<p>Nina Magloire, elle, était non seulement célèbre
-par la puissance de sa dialectique, mais aussi par
-les frasques de sa fille Georgette, surnommée
-Patte à Ressort, et, ce qui était pis, par ses propres
-et déplorables fredaines.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span></p>
-
-<p>A son âge&mdash;cinquante-trois ans sonnés&mdash;elle
-n’avait pas encore dit adieu à la bagatelle et affectionnait
-tout particulièrement la candide jeunesse,
-les adolescents timides, ignares et imberbes, et
-s’entendait à merveille à les déniaiser et les dresser.
-Volontiers elle jetait son dévolu sur ses petits
-voisins, les fils des braves gens qui demeuraient
-sous son toit, les attirait chez elle, et finissait par
-s’attirer, à elle, les plus désagréables algarades. Le
-pot aux roses découvert, ce qui ne tardait jamais à
-advenir, les parents se fâchaient, traitaient Mme Magloire
-de «vieille débauchée, vieux monstre, vieille
-ordure,» etc., et il fallait décamper presto et aller
-recommencer à opérer ailleurs sur nouveaux frais.
-Elle ne faisait que déménager.</p>
-
-<p>C’est à son propos, et après un de ces esclandres où
-la police même avait dû intervenir, qu’Adrien de
-Chantolle, sous prétexte de prendre la défense de
-cette Messaline hors d’âge, avait publié une de ses
-plus mordantes chroniques.</p>
-
-<p>«Les toutes jeunes biches passent, écrivait-il, pour
-être spécialement recherchées des vieux cerfs: n’est-il
-pas juste que, par réciprocité, les antiques bréhaignes
-n’aient de passion que pour les daguets? O
-peuple inconséquent, frivole et couard! Tu sais que,
-de tout temps, les barbons ont couru après les tendrons,
-et il te chiffonne de penser que les barbettes
-puissent avoir un faible pour les tendresses et verdurettes.
-Cette chère égalité des sexes, qu’en fais-tu
-donc? Toujours deux poids et deux mesures alors?
-Toujours l’injustice et la partialité?» Etc.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span></p>
-
-<p>Quant à Elvire Potarlot, elle avait tenu à dire,
-elle aussi, son mot sur ce point dans <i>l’Émancipation</i>,
-et avait carrément pris parti contre son indigne
-sœur d’armes, l’avait exécutée et jetée à l’eau
-sans pitié.</p>
-
-<p>«Pas de troupeau, si sain et si blanc soit-il, qui
-n’ait sa brebis galeuse: nous en avions une que
-depuis longtemps nous connaissions, dont jusqu’ici,
-par dévouement à la cause commune, par
-solidarité, humanité et respect de nous-mêmes,
-dans l’espoir qu’elle s’amenderait, nous nous
-appliquions à dissimuler les tares; mais aujourd’hui ...»</p>
-
-<p>Et elle concluait par cette brutale déclaration, où
-régnait du moins cet esprit de justice et d’égalité
-absolue qui caractérisait toujours Elvire:</p>
-
-<p>«Pour nous, nous n’établissons aucune différence
-entre M. Paillard et Mme Paillarde. Nous les
-mettons l’un et l’autre dans le même sac, les clouons
-tous les deux au même pilori. Vieux cochons et
-vieilles cochonnes, il faudrait fouailler tout cela à
-tour de bras et sans miséricorde!»</p>
-
-<p>Vlan!</p>
-
-<p>Non, il n’était vraiment pas possible de nommer
-la citoyenne Magloire présidente du «Grand
-Congrès de l’Affranchissement».</p>
-
-<p>Katia Mordasz, elle, si inattaquable au point de
-vue des mœurs, présentait d’autres inconvénients
-et dangers. On aurait pu passer à la rigueur sur sa
-qualité d’étrangère; mais ses opinions politiques
-et sociales étaient vraiment trop accentuées, trop<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span>
-inquiétantes et menaçantes. Ce n’était pas seulement
-l’émancipation de la femme que réclamait
-Katia; c’était aussi et avant tout celle de l’homme,
-toujours esclave, selon elle, des coteries politiciennes
-et de l’oligarchie financière et industrielle.
-«Guerre aux riches! Guerre aux puissants! A bas
-les oppresseurs et les voleurs!» C’étaient les cris
-qu’elle ne cessait de pousser dans ses articles de
-<i>la Révolte</i>.</p>
-
-<p>Quant à la marquise Ida de Maulmont, le féminisme
-n’était pour elle qu’une toquade et une
-excentricité de plus, et on ne pouvait la prendre au
-sérieux. Elle faisait de tout, la marquise, ou plutôt
-faisait faire de tout autour d’elle, de la peinture, de
-la gravure, de la sculpture, de la littérature, de
-l’architecture, de l’agriculture, etc., apposait sur le
-tout son estampille et son blason, et finissait par
-s’attribuer un génie universel, par se croire une
-des lumières du siècle, le phare le plus éblouissant
-et le plus étonnant du globe et de l’humanité
-tout entière.</p>
-
-<p>Elle n’était qu’une pitoyable agitée, qu’une démente
-cousue d’or et archigonflée de vanité, qui
-semait ses écus à tous vents et à l’aveuglette, et
-qu’on encensait uniquement dans l’espoir d’attirer
-sur soi cette manne souveraine.</p>
-
-<p>Non, encore une fois, on ne pouvait élire pour
-présidente une telle caricature, et mieux valait la
-petite avocate, défenseur ou défenseuse des passe-temps
-grecs et dilections socratiques, maître ou
-maîtresse Ernestine Montgobert.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span></p>
-
-<p>Il s’y dit de fort amusantes choses dans ce
-«Grand Congrès de l’Affranchissement», et l’on y
-entendit de bien drôlichonnes propositions.</p>
-
-<p>L’une de ces dames, renouvelant une tentative
-faite peu auparavant à Berlin par la comtesse
-Bulow de Dennewitz, demanda qu’à l’avenir
-«l’union conjugale fût limitée à cinq ans et renouvelable
-pour une même période, de gré à gré».</p>
-
-<p>Une autre émit le vœu que dorénavant les femmes
-eussent seules le droit de réclamer le divorce.</p>
-
-<p>Une troisième, Mme Jeanne Oddo-Deflou, déclara
-qu’«imposer à la femme les soucis de la
-famille, du ménage et de la cuisine, c’était la détourner
-d’occupations plus élevées, c’était l’avilir,
-et qu’il fallait par conséquent supprimer le ménage
-et la cuisine», en attendant, sans doute, qu’on
-pût en faire autant de la famille. «Plus de salles à
-manger dans les appartements, plus de cuisines:
-débarrassons-nous de ces deux pièces inutiles et
-funestes, et, cette économie effectuée, allons tous
-vivre en commun au restaurant coopératif!»</p>
-
-<p>«Horrible vision! répondit à cela le lendemain
-même l’homme de jugement et de bon sens,
-l’excellent journaliste qui signe Furetières. On se
-demande comment une femme peut froidement
-envisager un semblable avenir: la disparition du
-foyer, l’enfant élevé en dehors de la maison ...
-Heureusement que Mme Oddo-Deflou ne prétend
-pas imposer le restaurant coopératif aux ménages
-qui n’en voudraient pas!» Oui, elle avait cette modération
-et cette débonnaireté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span></p>
-
-<p>Une quatrième, en affirmant que «les aptitudes
-n’ont rien à voir avec le sexe, et qu’il ne peut y
-avoir ni professions exclusivement masculines, ni
-professions exclusivement féminines», enleva les
-bravos de toute l’assistance et obtint un pharamineux
-succès.</p>
-
-<p>«C’est cela! C’est cela!</p>
-
-<p>&mdash;Voilà le vrai point!</p>
-
-<p>&mdash;Très bien!</p>
-
-<p>&mdash;Nous y voilà!</p>
-
-<p>&mdash;C’est le nœud de la question!</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! Bravo!»</p>
-
-<p>«Oui, mesdames, toutes les citoyennes doivent
-être déclarées admissibles à toutes les fonctions et
-à tous les emplois publics, soit civils, soit religieux ...</p>
-
-<p>&mdash;Plus de religions!</p>
-
-<p>&mdash; ... soit militaires, sans exception et sans
-autres motifs de préférence que les capacités, l’intelligence,
-la science et le talent. Ainsi, tant que le
-service militaire sera obligatoire et indispensable,
-les femmes, comme les hommes, devront fournir
-leur contingent aux armées de terre et de mer ...</p>
-
-<p>&mdash;Plus d’armées!</p>
-
-<p>&mdash;Plus de guerres!</p>
-
-<p>&mdash;A bas la guerre! A bas la guerre!</p>
-
-<p>&mdash;C’est aussi mon vœu, mesdames, croyez le bien,
-mon vœu le plus cher. Mais plus d’armées, dans les
-circonstances actuelles, signifie plus de patries; à
-<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span>bas la guerre, c’est à bas la France, et, en attendant ...»</p>
-
-<p>En attendant la réalisation de ce vœu si cher,
-ces dames pourront donc briguer le bonnet à poil
-du sapeur ou la canne à pomme du tambour-major,
-absolument comme ces messieurs seront déclarés
-aptes à coiffer le bonnet de nourrice et à donner le
-sein ou le biberon aux bébés. C’est le monde travesti
-et la mascarade générale.</p>
-
-<p>Une autre oratrice, essayant de la conciliation,
-s’écria, dans un superbe mouvement d’éloquence,
-à l’adresse des hommes présents:</p>
-
-<p>«Eh! messieurs, après tout, la différence qu’il y
-a entre votre sexe et le nôtre est si petite ...</p>
-
-<p>&mdash;Hurrah pour la petite différence!» interrompit
-un des auditeurs.</p>
-
-<p>Et ce fut un fou rire général.</p>
-
-<p>«Vive la petite différence! Vive la petite différence!»
-criait-on de toutes parts.</p>
-
-<p>Une dame Lambrière prit ensuite pour thème la
-grossièreté et la brutalité de l’homme, même de
-l’homme réputé bien élevé et appartenant au meilleur
-monde, son sauvage égoïsme en toute griève
-circonstance.</p>
-
-<p>«Vous les avez vus, ces gentlemen, lors de l’incendie
-de l’Opéra-Comique! Vous les avez vus à
-cet autre incendie qui a fait encore plus de victimes,
-à l’incendie du Bazar de la Charité! Vous les avez
-vus, lors du naufrage du transatlantique <i>la Bourgogne</i>,
-et dans tant et tant d’autres sinistres passes!
-Ah! il est bien question alors de politesse et de galanterie ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah oui!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span></p>
-
-<p>&mdash; ... bien question de flirter, flagorner et roucouler!
-Il s’agit de sauver sa peau, et il n’y a
-plus alors de chevaliers français ni autres. La bête
-humaine apparaît seule, sans masque, dans toute
-sa vérité et sa hideur. Alors gare à la femelle!
-Pour s’ouvrir un passage, le mâle se rue sur elle, la
-jette à terre, cogne et piétine dessus, l’écrase et la
-broie, sans scrupule ni pitié. Comptez, mesdames,
-combien peu d’entre nous se sont échappées de ces
-catastrophes! Deux ou trois contre des centaines
-d’hommes. Toutes les fois qu’éclate entre l’homme
-et nous la lutte pour l’existence, la lutte essentielle
-et définitive, nous sommes sûres de notre affaire,
-sûres, hélas!&mdash;je vous demande pardon de l’expression,
-elle n’est pas de moi,&mdash;sûres d’écoper.
-Et il en sera toujours de même ...»</p>
-
-<p>Ici les applaudissements, qui avaient accueilli les
-débuts du laïus et s’étaient çà et là prolongés, commencèrent
-à se transformer en murmures.</p>
-
-<p>«Elle se moque de nous, celle-là!</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas une féministe!</p>
-
-<p>&mdash;C’est un faux frère!</p>
-
-<p>&mdash;Une fausse sœur!»</p>
-
-<p>Mme Lambrière continua:</p>
-
-<p>«Et il en sera toujours de même, chères amies;
-du côté de la barbe est et demeurera toujours la
-toute-puissance ...</p>
-
-<p>&mdash;La toute-puissance physique, la force matérielle
-et brutale!</p>
-
-<p>&mdash;Mais l’autre? Il y a autre chose ici-bas que la
-violence!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est comme le roseau pensant de Pascal ...</p>
-
-<p>&mdash;Il y a le droit! le droit qui doit toujours primer
-la force!</p>
-
-<p>&mdash;Mais qui est lui-même, au contraire, fréquemment
-opprimé, répliqua l’oratrice. C’est la force qui
-règne, qui règne partout, parce qu’elle est la force,
-<i>quia nominor leo</i> ...</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas ici, en tout cas, qu’un tel langage
-devrait se produire, interrompit la présidente
-Montgobert; vous l’avez toutes compris, mesdames ...</p>
-
-<p>&mdash;Oui! oui! Assez! assez!</p>
-
-<p>&mdash;L’ordre du jour!</p>
-
-<p>&mdash;Nous n’avons que faire d’une apologie de la
-force, continua la présidente. C’est justement pour
-protester contre elle et contre ses abus que nous
-sommes réunies.</p>
-
-<p>&mdash;Protestez tout à votre aise, repartit Mme Lambrière,
-mais tant que vous n’aurez pas tonifié et
-transformé vos muscles ni vu friser vos moustaches,
-ce sera comme si vous flûtiez ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, madame, votre place, encore une fois,
-n’est pas ici! clamait la présidente. Vous vous êtes
-trompée: c’est dans un congrès anti-féministe qu’il
-faut aller ... Vous constatez vous-même quel tollé
-soulèvent vos paroles ...</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont les intérêts des femmes que je défends,
-leurs véritables intérêts; c’est le vrai féminisme.
-Qu’elles cessent cette lutte contre les hommes, lutte
-déplorable et funeste pour elles surtout, pour elles
-<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span>seules peut-être ...</p>
-
-<p>&mdash;Assez! assez! A la porte!</p>
-
-<p>&mdash;Pour qui nous prend-elle donc?</p>
-
-<p>&mdash;Plutôt mourir ...</p>
-
-<p>&mdash;L’ordre du jour! Assez!</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-moi, attendez que la barbe vous soit
-poussée, répétait Mme Lambrière. Vous n’êtes pas
-de taille ...</p>
-
-<p>&mdash;A la porte!</p>
-
-<p>&mdash;Dehors! L’ordre du jour!</p>
-
-<p>&mdash;Oui! Oui! Assez! L’ordre du jour!»</p>
-
-<p>Une autre harangue, due, celle-là, à une habitante
-du quartier où se tenait le Congrès, à la femme d’un
-ouvrier serrurier, causa encore une plus vive sensation
-parmi l’auditoire. Aussitôt juchée à la tribune,
-cette femme, large et solide matrone, haute
-en couleur, et qui répondait au nom de Cambournac,
-s’exprima tout rondement de la sorte:</p>
-
-<p>«Vous n’avez pas honte de venir ameuter la
-foule et faire du boucan dans une rue convenable
-comme la nôtre, vous, des femmes instruites, des
-dames bien? Vous ne pouviez pas rester auprès de
-vos maris et de vos gosses? Ah! vous n’en avez
-pas? C’est donc ça! Vous ne voyez donc pas qu’avec
-vos jolies théories, vous dégoûtez les hommes du
-mariage? Mais oui! Il n’y a pas à dire: mon bel
-ami! C’est comme ça. On ne se marie plus! Vous
-faites prendre les femmes en grippe aux hommes;
-ils n’en veulent plus: ils croient qu’elles vous ressemblent
-toutes! Oh! vous pouvez crier! J’ai meilleur
-gaviot que vous, et je vous damerai le pion! Je vous
-<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span>dirai ce que j’ai sur le cœur, toutes vos vérités ... Si
-c’est pas malheureux! Des femmes encourager tant
-qu’elles peuvent la débauche et la prostitution, travailler
-tant et plus à la misère et à l’avilissement
-de leur sexe! Mais oui, vous ne faites que ça! Vous
-ne faites que les affaires des gourgandines et des
-toupies! Aux femmes comme vous, qui ne prêchent
-que la haine et la guerre dans les ménages, qui ne
-parlent que d’émancipation, de protestation et de
-révolte, les hommes préfèrent de plus en plus les
-femmes comme elles, les traîneuses et les rouleuses.
-Ça les embête moins, et ça les dégoûte moins surtout!
-Vous avez tué l’amour, tué le mariage, démoli
-la famille, remplacé la vraie femme par la cocotte
-d’occasion ... Vous avez beau piauler et clabauder,
-je vous dis que je continuerai! C’est grâce à vous
-qu’il y a aujourd’hui plus de pouffiasses que jamais,
-et au plus grand rabais possible, pour rien! Voilà
-votre œuvre! Elle est propre! Il y a des hommes
-ici, acheva la digne madame Cambournac, en
-montrant du doigt les quinze ou vingt journalistes
-qui, tassés sur les premiers bancs de gauche, assistaient
-de près à cet intermède et se délectaient à
-cette catilinaire imprévue;&mdash;eh bien, si j’étais
-<i>que d’eusse</i>, je vous chasserais d’ici une à une, à
-coups de pied dans le bas des reins, et je vous conduirais
-toutes en file indienne jusqu’à la Salpêtrière
-ou à Sainte-Anne, pour qu’on vous y enferme et
-qu’on mette fin à vos sottises, à vos dégâts et vos
-crimes.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VII</h2>
-
-<p class="p2">Angélique Bombardier ne tarda pas à trouver de
-quoi se distraire et se consoler de son échec à la
-présidence du Grand Congrès de l’Affranchissement.</p>
-
-<p>Elle avait toujours aimé le monde, aimé les réceptions,
-les dîners priés, raouts, fêtes et bals. Elle
-tenait salon, surtout depuis son veuvage, survenu
-comme sonnaient ses trente ans, et se vantait de
-voir défiler à ses mercredis, dans son entre-sol de
-l’avenue Marceau, toute l’élite de la gent politique.
-Son voisin, ami et vieux complice Magimier, député
-de Seine-et-Loire, marchait, bien entendu, en tête
-du cortège.</p>
-
-<p>Malgré ses prétentions égalitaires et ses viriles
-aspirations, en dépit surtout de son débordant embonpoint
-et de ses quarante-huit printemps, Angélique
-n’entendait pas abdiquer ses privilèges féminins
-et accueillait toujours avec jubilation, avec<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span>
-ivresse, les hommages, prévenances et petits soins
-du sexe laid et oppresseur. Son mot, ce cri du cœur
-qu’elle se plaisait à pousser encore maintenant, à
-l’aube de la cinquantaine: «Il faut qu’une femme
-sache toujours rester jeune et jolie! Restons jolies,
-mesdames! Restons jolies!» était connu de tout
-Paris et faisait hausser de pitié les épaules aux
-intransigeantes comme Katia Mordasz et Elvire Potarlot.</p>
-
-<p>«Cette vieille folle!» disait volontiers celle-ci
-en parlant d’Angélique.</p>
-
-<p>Toujours par monts et par vaux, toujours à remuer,
-sautiller et se trémousser, toujours avenante,
-souriante, engageante, insinuante, la bouche en
-cœur et les yeux en coulisse, toujours à faire la
-jeune et l’enfant, l’ingénue et la sylphide, la guêpe,
-la libellule et le papillon, l’énorme et gélatineuse
-Bombardier ne s’était jamais séparée, depuis quinze
-ans qu’ils se connaissaient, du député de Seine-et-Loire.
-Elle avait, dès le début, jeté le grappin sur
-lui, et, bon gré mal gré, ne l’avait plus lâché. Il
-était sa principale force, son plus fort atout, et un
-tel avantage fait passer sur bien des inconvénients.
-Elle n’avait garde de se montrer exigeante ni jalouse
-et lui laissait tout à son aise la bride sur le
-cou: il lui suffisait de savoir qu’elle le tenait,
-qu’elle l’avait là, au bout de cette bride ...</p>
-
-<p>Ce n’était pas par enthousiasme pour l’émancipation
-féminine et par dévouement à cette noble
-cause que Léopold Magimier s’était si bien laissé
-prendre et continuait à vivre dans les rêts de l’obèse<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span>
-Angélique; oh non! et en tournant jadis ses vues
-vers elle et lui lançant le mouchoir, il avait obéi,
-force est bien de l’avouer, à des considérations
-tout à fait dépourvues de noblesse et d’idéal, absolument
-prosaïques, terre à terre et grossières.</p>
-
-<p>Jamais les femmes comme Elvire, Katia et autres
-éthérées ne se douteront de la puissante influence
-que les curiosités charnelles, les sensuels
-appétits, la basse et vile matière, pour tout dire en
-un mot, exerce sur l’esprit de l’homme,&mdash;de
-l’homme en complète maturité notamment, possédant,
-avec le moins d’illusions possible, toute la plénitude
-de sa vigueur, de son intelligence et de sa raison,&mdash;et
-sur les causes de l’attraction qu’il éprouve
-pour telle ou telle représentante du beau sexe.</p>
-
-<p>En dehors de la question de mariage et par conséquent
-de dot, ces misérables hommes n’apprécient
-guère que les charmes physiques, ou, plus
-exactement, certaines qualités plastiques. Le plus
-souvent ce n’est pas, comme se l’imaginent volontiers
-les petites pensionnaires, de grands yeux
-bleus fendus en amande, un front pur, des lèvres
-de corail, une oreille «délicieusement» ourlée, etc.,
-qui séduiront un expert routier d’amour, non; ce
-sont de préférence les beautés cachées, les formes
-corporelles, qui l’attirent; ce sera une courbe de
-hanches bien accusée, un pied finement cambré, le
-relief d’une épaule, un corsage proéminent, rempli
-de promesses, qu’il tiendra, quoiqu’il ait peine
-à les contenir.</p>
-
-<p>Voilà ce que reluquent et recherchent les connaisseurs.<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span>
-Libre à vous, vaporeuses créatures, célestes
-dames, angéliques damoiselles, Bradamantes
-et Clorindes enchanteresses, chérubins et séraphins
-égarés sur ce globe fangeux, libre à vous de détourner
-la tête, vous indigner, et les traiter, ces
-monstres d’hommes qui ont poussé la corruption
-et l’infamie jusqu’à installer partout, en tous pays,
-ouvertement et publiquement, pour leur usage et
-déduit, des maisons closes, clapiers, claques, musicos,
-lieux d’honneur, bateaux de fleurs, maisons
-de thé et autres sérails,&mdash;libre à vous de les traiter
-de dégoûtants personnages, d’êtres immondes
-et vrais pourceaux: c’est ainsi, et je vous assure
-bien que la connaissance de la thérapeutique ou de
-la jurisprudence, de la philologie, de la paléontologie
-ou du calcul différentiel, la pratique même des
-immortels principes du féminisme moderne et le
-glorieux titre d’«Émancipée», n’ont, pour ces ignobles
-hères, vos indignes et abjects mâles, qu’un très
-médiocre attrait. L’un d’eux, qui passe pour avoir eu
-quelque esprit et qu’on s’est plu de son temps à
-appeler «la colonne de l’Église, le guide des prédicateurs,
-le cinquième évangéliste», l’a remarqué,&mdash;et
-je vous demande la permission de gazer un tantinet
-la franchise de langage de ce saint homme,
-aujourd’hui démodée: «Une bonne paire de f..... a
-plus de pouvoir que toutes les philosophies du
-monde.» Un autre pieux et génial écrivain, le
-grand Pascal, nous a avertis de son côté, comme
-pour confirmer l’omnipotence de ces matériels
-et périssables charmes, que «si le nez de Cléopâtre<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span>
-eût été plus court, toute la face de la terre
-aurait changé».</p>
-
-<p>Tant il y a que ce sont précisément les copieuses
-rondeurs, fermes alors, très élastiques, résistantes
-et rénitentes, d’Angélique Bombardier,&mdash;ces rondeurs
-si justement et parfaitement qualifiées d’<i>appas</i>
-dans notre savoureuse langue,&mdash;qui éveillèrent chez
-Magimier d’immodestes mais très légitimes désirs,
-et l’acoquinèrent aux jupes de la florissante veuve.</p>
-
-<p>Elle essaya bien d’abord, et malgré son amour de
-l’émancipation, de se faire épouser par son adorateur,
-mais Magimier n’entendait pas de cette oreille:
-quel que fût son culte pour les belles femmes, il leur
-préférait son indépendance, et disait très sensément
-que, «des belles femmes, on en retrouve toujours;
-tandis que, la liberté une fois perdue, une
-fois troquée contre les chaînes de l’hyménée, c’est
-le diable pour la recouvrer».</p>
-
-<p>M. le député de Seine-et-Loire était d’ailleurs un
-esprit absolument pratique, essentiellement personnel,
-qui avait su faire reculer, selon le mot de
-Chantolle, les bornes de l’égoïsme et du j’m’enfoutisme.</p>
-
-<p>Si le personnage n’était pas vivant et bien connu,
-on pourrait le croire inventé de toutes pièces et
-défectueusement construit, le déclarer fabuleux et
-apocryphe, invraisemblable et inadmissible. Et
-pas du tout: Léopold Magimier a non seulement
-existé, existé en chair et en os, mais il est toujours
-de ce monde: petit bonhomme vit encore. Il a
-même des Sosies, de nombreux Sosies.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span></p>
-
-<p>Magimier, sauf des cas très rares, ne répondait
-jamais à une lettre, ne maniait jamais la plume:
-ça l’ennuyait, et il n’aimait pas à être ennuyé, M. le
-député de Seine-et-Loire. Ceux qui le connaissaient
-et étaient au courant de ses habitudes et de sa paresse
-ne se donnaient pas la peine de lui écrire;
-les autres ... apprenaient à le connaître.</p>
-
-<p>«Mais je vous ai adressé trois lettres!</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai rien reçu.</p>
-
-<p>&mdash;C’est prodigieux! Trois lettres, je vous dis!
-Trois lettres!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne conteste nullement.</p>
-
-<p>&mdash;Inouï! Insensé! On n’a jamais vu ... Vous êtes
-sûr de vos concierges?</p>
-
-<p>&mdash;Comme de moi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Alors c’est la Poste! Il faut bien que ce soit
-elle!</p>
-
-<p>&mdash;Probable!</p>
-
-<p>&mdash;Elle n’en fait jamais d’autres! En voilà une
-administration! Et cependant nous payons, nous
-payons très cher! C’est pitoyable! C’est lamentable!</p>
-
-<p>&mdash;A qui le dites-vous!</p>
-
-<p>&mdash;Trois lettres! Oh!! Vous allez, j’espère bien,
-aviser le ministre, vous plaindre vertement!</p>
-
-<p>&mdash;Vous pouvez y compter. Dès qu’il arrivera en
-séance, je le saisis au passage et ...</p>
-
-<p>&mdash;Si vous l’interpelliez?</p>
-
-<p>&mdash;Cela vaudra mieux encore, vous avez raison.
-Une interpellation corsée, carabinée!»</p>
-
-<p>Ah! elle avait bon dos, la Poste! Ce que Magimier<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span>
-lui faisait supporter, ces tas et ces monceaux de
-lettres égarées en étaient la preuve.</p>
-
-<p>Souvent même il ne prenait pas la peine de lire
-les missives qu’il recevait.</p>
-
-<p>«A quoi bon? C’est toujours la même balançoire!
-Des demandes d’appui ou d’argent, des démarches
-à faire, des apostilles à donner ... un tas d’embêtements!»</p>
-
-<p>Il se contentait de décacheter les enveloppes, de
-s’assurer qu’elles ne renfermaient aucune valeur,&mdash;car
-enfin, on ne sait pas!&mdash;puis, séance tenante,
-flanquait tous ces grimoires au panier ou dans le
-feu. C’était le moyen qu’il employait pour liquider
-son courrier, se mettre à jour, quand il revenait
-de voyage notamment,&mdash;procédé commode, expéditif
-et radical, cher à plus d’un homme d’État,
-paraît-il, au cardinal Dubois, entre autres, nous
-conte Saint-Simon.</p>
-
-<p>Magimier était un sage; il avait appris à se désintéresser
-de tout, de tout sans exception, ou
-plutôt avec une seule et unique exception: les
-petites femmes. Ah! de ce côté-là il restait vulnérable
-et ne s’en cachait point.</p>
-
-<p>Jamais on ne le voyait à un enterrement; il se
-dérobait à toute corvée, toute chose triste, ne faisait
-que ce qui lui plaisait, n’était sur terre que
-pour se distraire, s’égayer, jouir et s’amuser.</p>
-
-<p>Encore aurait-il pu&mdash;ce qui lui eût été bien
-facile!&mdash;prendre un secrétaire, pour dépouiller
-sa correspondance et y répondre! Il l’avait essayé,
-au début de sa vie politique, puis y avait renoncé,<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span>
-ou, plus exactement, c’étaient ses secrétaires qui
-tous successivement l’avaient abandonné et lâché.
-A défaut de pécune et en échange de leur temps et
-de leurs services, ces jeunes gens auraient voulu
-obtenir quelque aubaine,&mdash;on n’a rien pour rien
-ici-bas,&mdash;être recommandés à un ministre,
-pourvus d’un peu de manne administrative, indemnisés
-par un brin d’avancement, une miette de
-gratification; mais rien! Magimier, qui n’avait pas
-la main large et se refusait à leur allouer la moindre
-rétribution, ne faisait aucune démarche en leur
-faveur et se contentait de les berner de promesses.
-C’était son fort, les promesses, et il était passé
-maître en la matière. En eût-il fait, des démarches,
-qu’elles seraient demeurées sans résultat: dans
-tous les ministères, chez tous les chefs de personnel,
-dans toutes les antichambres gouvernementales
-ou bureaucratiques, partout, on savait
-que Magimier ne tenait à rien, se fichait de tout, et
-on le traitait en conséquence.</p>
-
-<p>Comment, diable, le département de Seine-et-Loire
-avait-il pu s’affubler d’un tel représentant,
-aussi discrédité, aussi insouciant, désinvolte, sans
-gêne et inutile? Comment, trois fois de suite,
-Magimier avait-il pu être réélu dans son arrondissement?
-On le connaissait cependant bien là-bas,
-on savait ce qu’il valait.</p>
-
-<p>C’est qu’il avait la chance, dans cet arrondissement,
-de ne compter que deux ou trois agglomérations
-relativement peu importantes; la grande,
-l’immense majorité de ses électeurs était composée<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span>
-de gens de la campagne, de braves paysans, madrés
-et retors comme des huissiers normands sur les
-affaires d’intérêt, mais complètement indifférents
-à toute querelle de parti et toute discussion politique.
-En Seine-et-Loire, principalement dans l’arrondissement
-de Magimier, on n’était pas pour la
-République ou pour la Royauté, pour le boulangisme,
-le socialisme, le communisme ou l’appel au
-peuple, pour les radicaux ou les modérés, les progressistes
-ou les conservateurs: on n’y entendait
-goutte, à tout cela, et on n’avait nul désir de s’y
-entendre: on était pour <i>la bolée</i>.</p>
-
-<p>La bolée, rien de plus.</p>
-
-<p>C’était le candidat qui faisait défoncer le plus de
-tonneaux de cidre et débiter le plus de tasses ou
-bolées de ce breuvage qui était élu.</p>
-
-<p>Dès le principe, Magimier, si ladre qu’il fût,
-avait donné carte blanche à tous les aubergistes et
-cabaretiers de sa circonscription, et cela suffisait.
-C’était Magimier qui payait, il était de toute justice
-qu’on votât pour Magimier. Aujourd’hui, comme du
-temps des Grecs et de tout temps,</p>
-
-<p class="pp6 p1">Le véritable Amphitryon
-Est l’Amphitryon où l’on dîne.</p>
-
-<p class="p1">Que de moyens d’ailleurs, de ficelles et de trucs,
-possédait ce diable d’homme pour enjôler son
-monde, embabouiner et entortiller ses électeurs,
-capter leurs voix et leurs bonnes grâces! Que de
-tours il avait dans son bissac, le mâtin! On se rappelle<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span>
-encore à X***, où il avait acheté une maison
-de campagne et se réfugiait l’été, l’histoire des
-bottes, des bottes à l’écuyère, qu’il offrit, un matin
-de scrutin, à tous les électeurs de la commune.</p>
-
-<p>L’extraction de la tourbe est la principale industrie
-de X***, et les <i>tourbiers</i> de l’endroit, au nombre
-d’environ deux cent soixante, n’ont pas de dépense
-plus utile et préférée, de plus grand luxe,
-que l’achat de fortes chaussures, de hautes bottes
-imperméables.</p>
-
-<p>Léopold Magimier avait un frère cadet, tanneur
-et marchand de peaux, chez qui il trouva moyen
-d’acheter, quasiment pour rien, tout un stock de
-fortes bottes à genouillères, dites bottes à l’écuyère.
-Dans sa grandeur d’âme, il s’était dit qu’il pourrait
-faire profiter de l’aubaine ses chers électeurs de la
-commune de X***, que cela ne lui nuirait point
-dans leur estime, que c’était même vraiment les
-prendre par leur faible; et il les invita, en conséquence,
-à vouloir bien se présenter chez lui le
-dimanche matin, avant de se rendre «aux urnes».</p>
-
-<p>Ce fut un des principaux entrepreneurs tourbiers,
-le petit père Cloarec, qui se présenta le premier, et
-la première paire de bottes qu’il essaya lui allait
-comme un gant.</p>
-
-<p>«Oh! j’ vous disons bin merci, m’sieu not’
-député!</p>
-
-<p>&mdash;Non, pardon! interrompit Magimier en retirant
-des mains du bonhomme une des deux bottes qu’il
-se disposait à emporter. Inutile de tant vous embarrasser
-dès aujourd’hui; n’en prenez que la moitié.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;La ... la moitié?</p>
-
-<p>&mdash;Oui; vous reviendrez chercher l’autre botte
-demain matin. Cela me procurera l’occasion de
-vous revoir, mon brave Cloarec. Vous savez combien
-je suis heureux de m’entretenir avec vous?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! m’sieu l’ député! Et moi donc! Que ...
-qu’ nous sommes donc tous ... touchés ... et fiers!...
-Alors demain?</p>
-
-<p>&mdash;Demain matin je compte sur votre visite, cher
-ami. En d’autres termes, crut devoir ajouter plus
-explicitement le madré candidat, qui peut-être
-n’avait pas pleine confiance dans l’intellect de son
-interlocuteur,&mdash;en d’autres termes, et si vous le
-voulez bien, mon bon Cloarec, nous attendrons,
-pour compléter la paire, que les résultats du vote
-soient connus.»</p>
-
-<p>Les électeurs de X***, qui n’avaient pas envie de
-demeurer un pied chaussé et l’autre nu, votèrent
-tous comme un seul homme pour leur ingénieux et
-«généreux bienfaiteur». On recueillit même dans
-l’urne un bulletin de trop: il y avait 314 votants, et
-l’on retira 315 bulletins, tous au nom de Magimier.
-L’un de ces dévoués et zélés suffragants, dans la
-crainte de ne pas «compléter» sa paire de bottes,
-avait jugé prudent de voter double.</p>
-
-<p>La seule chose dont on aurait pu s’étonner, c’est
-que Magimier, qui n’était pas un sot, consentît à
-grever son budget de ces dépenses, uniquement
-pour aller s’asseoir dans l’hémicycle du Palais-Bourbon.
-Il faut croire que ça l’amusait, car le plaisir,
-encore une fois, l’épicurisme et la rigolade était<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span>
-la seule considération à laquelle il obéît jamais.</p>
-
-<p>De même, il faut bien admettre qu’il trouvait
-quelque agrément à se faire le porte-parole des révoltées
-et émancipées, car, sans cela, bien sûr, il ne
-se serait pas mêlé de leur cause. Il ne pouvait cependant
-guère espérer de rencontrer chez elles les
-attraits de l’innocence et de la jeunesse: toutes,
-presque toutes, avaient dit adieu au printemps et
-aux illusions; toutes, presque toutes, professaient
-pour la grâce,&mdash;cette qualité souveraine
-et essentielle de la femme,&mdash;pour la coquetterie,
-l’élégance, la propreté même, selon la commune
-remarque de Frédéric Soulié et de Jules
-Janin, dans leur monographie du <i>Bas-Bleu</i>, le plus
-absolu mépris: on abandonnait aux poupées mondaines
-et demi-mondaines ces soins superflus et
-ces stupides prétentions. Mais, autour de ces profondes
-politiciennes, de ces éminentes philosophes,
-de toute cette légion de femmes supérieures, il y
-avait toujours quelque revenant-bon à glaner,
-quelque jeune nièce mal surveillée, curieuse et
-polissonne, des couples de fillettes mal élevées,
-dévoyées, déjà perverties: c’était sur elles sans
-doute que Magimier se payait de sa peine, de ce
-côté qu’il récoltait ses menus profits.</p>
-
-<p>Elvire Potarlot, qui ne cessait de réclamer pour
-son sexe le droit de vote et d’éligibilité politiques,
-qui avait étudié son Magimier et le connaissait à
-fond, déplorait de voir la défense du féminisme
-confiée à d’aussi indignes mains.</p>
-
-<p>«Il nous déshonore, cet homme! s’exclamait-elle<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span>
-souvent. C’est Mme Bombardier qui nous l’a amené,
-l’a intronisé ... Ah! quand nous siégerons à la
-Chambre! quand ce sera nous! Ah! quand les
-femmes pourront être députés! Ah!»</p>
-
-<p>C’était son refrain, à cette bonne Elvire, le remède
-qu’elle proposait et qui, selon sa conviction
-et sans aucun doute, devait suffire pour faire disparaître
-de ce monde toute souffrance, toute misère
-et imperfection.</p>
-
-<p>«Ah! quand les femmes auront pris place dans
-le Parlement, quand aucune loi ne sera élaborée
-sans elles, promulguée sans leur assentiment!»</p>
-
-<p>Ce sera l’âge d’or, l’Éden sur la terre! Plus de
-guerres d’abord! «Nous ne laisserons pas massacrer
-nos fils!» Plus d’enfants abandonnés, car plus
-de filles séduites: tout séducteur sera énergiquement
-poursuivi, et, à moins qu’il n’ait gagné les
-pampas du Brésil, les steppes de la Russie ou les
-glaces polaires, appréhendé au corps, ramené sur
-le théâtre de ses forfaits et condamné à des dommages-intérêts,&mdash;qui
-seront sérieux, je vous prie
-de le croire.</p>
-
-<p>Saluant cette aurore prochaine et la triomphale
-entrée d’Elvire au Palais-Bourbon, un de ces poètes
-badins, qui n’ont de respect pour rien, s’était
-amusé à lui décocher une plaisante ballade, dont
-chaque strophe se terminait par ce vers incandescent
-et folichon:</p>
-
-<p class="pc1 reduct">Je couvre de baisers ton corps législatif.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span></p>
-
-<p class="p1">Pour hâter ce grand jour et aider à cette ineffable
-ivresse, Magimier avait déposé sur ce qu’on nomme
-le bureau de la Chambre une proposition de loi
-tendant à accorder à toute citoyenne les mêmes
-droits politiques et autres qu’à tout citoyen, et il
-s’était ainsi attiré les compliments et remercîments
-de la directrice de <i>l’Émancipation</i>, s’était
-presque réhabilité dans son estime.</p>
-
-<p>«Je ne me fais aucune illusion sur le résultat de
-notre tentative, lui avait-il répliqué. Ce sera repoussé ...</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne fait rien! riposta énergiquement Elvire.
-Nous aurons planté un jalon!</p>
-
-<p>&mdash;Plantons le jalon!</p>
-
-<p>&mdash;Ça poussera une autre fois, au lieu d’être repoussé!
-Nous aurons, en tout cas, tracé la voie à
-celles qui nous succéderont!»</p>
-
-<p>Deux collègues du député de Seine-et-Loire, ses
-deux voisins de pupitre, lui avaient offert de signer
-avec lui ledit projet de loi.</p>
-
-<p>«Mais à une condition?</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle?</p>
-
-<p>&mdash;C’est que, si les citoyens ne sont éligibles qu’à
-partir de vingt-cinq ans, les citoyennes ne le seront
-que <i>jusqu’à</i> cet âge-là. Nous les voulons jeunes, nos
-futures collègues: vous entendez, Magimier?</p>
-
-<p>&mdash;J’entends bien, paillards que vous êtes. Mais,
-s’il vous plaît de n’avoir pour collègues dames que
-de frais tendrons, croyez-vous que celles-ci ne sauront
-pas vous rendre la monnaie de votre pièce et
-n’exigeront pas à leur tour que leurs collègues<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span>
-hommes soient pourvus comme elles de tous les
-attraits et de la vigueur de la prime jeunesse? Ce
-serait de bonne guerre!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous pensez?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi toujours deux poids et deux mesures?
-continua Magimier. Pourquoi toujours pour vous,
-brigands de mâles, l’assiette au beurre?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, ma parole! exclama l’un de ces honorables,
-on jurerait entendre Elvire Potarlot en personne!
-Ce sont les même arguments, les mêmes
-expressions, la même ...</p>
-
-<p>&mdash;Je m’en vais vous le dire, pourquoi, mon bon
-Magimier, interrompit l’autre, bien que vous le sachiez
-ou le sussiez tout comme moi, sinon mieux.
-C’est que les brigands de mâles, comme vous les
-appelez, restent mâles au milieu des neiges mêmes
-de la vieillesse; tandis que la femme, qui, aux
-abords de la cinquantaine, double le cap de la ménopause ...
-Vous savez ce que c’est que la ménopause,
-Magimier? En d’autres termes, nous sommes
-toujours hommes, et il vient un moment où la femme
-n’est plus femme. Est-ce compris?</p>
-
-<p>&mdash;Farceur!</p>
-
-<p>&mdash;En fait de farceurs, c’est bien vous ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien vous, Magimier, qui tenez la corde!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vieille ficelle!»</p>
-
-<p>Il est à présumer cependant que les petites distractions
-et galantes rémunérations que tirait M. le
-député de Seine-et-Loire de ses rapports avec les
-saintes et apôtres du féminisme ne pouvaient lui
-suffire, car la société de Salomon à laquelle il avait<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span>
-l’heur et l’honneur d’appartenir ne comptait pas de
-membre plus actif, plus pratiquant et plus exigeant.</p>
-
-<p>Tout amateur expert et grand appréciateur qu’il
-était des «belles femmes», des «royales beautés»,
-à la fois puissantes de gorge et de hanches et minces
-de taille, et dont, selon son ingénieuse comparaison,
-le chiffre 8 offre l’emblème exact, il se montrait
-surtout fervent partisan de la variété, du changement.
-Si son ami Brizeaux, le sénateur d’Indre-et-Var,
-autre Salomonien assidu et convaincu, partageait
-l’espèce féminine en deux catégories: femmes
-d’été et femmes d’hiver, lui, toujours mû par
-l’amour du progrès, était peu à peu arrivé à la partager
-en trois: les Junons et Cybèles étaient affectées
-à la froide saison, où les vastes et lourdes
-nappes de blanche chair vive n’ont rien qui puisse
-effrayer ni gêner; les sveltes Néréides et légères
-Sylphides convenaient à l’époque de la canicule;
-pour les températures intermédiaires, le printemps
-et l’automne, les femmes intermédiaires, c’est-à-dire
-ni trop grasses ni trop minces, mais dûment
-proportionnées et congrûment entrelardées, lui
-semblaient tout à fait acceptables et comme indiquées.</p>
-
-<p>C’est sans doute en vertu de ces savants principes,
-et pour fêter les chaleurs estivales récemment écloses,
-que Léopold Magimier était allé faire connaissance
-avec Mme Clara Peyrade, la maigre hétaïre ex-normalienne,
-qui, trois mois auparavant, avait pris
-place auprès de lui, à l’heure de l’apéritif, sur une
-terrasse du café du boulevard Montmartre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span></p>
-
-<p>Oui, une après-midi de juin qu’il se sentait voltiger
-sous le crâne certaines galantes velléités, et,
-résolu à les calmer, consultait sa liste salomonienne,
-le petit tableau horaire des clientes ou associées
-dressé par Roger de Nantel, il se dit tout à coup:</p>
-
-<p>«Tiens! Si j’allais voir cette maigriote aux
-grands yeux noirs, qui a tant bavardé l’autre jour
-à côté de moi et gardé si bon souvenir de <i>Brother
-Jonathan</i>? C’est une idée! Et c’est aussi le moment
-ou jamais: 28 degrés centigrades à l’ombre!»</p>
-
-<p>Il se rendit donc rue de Maubeuge, à l’adresse indiquée
-sur le catalogue, et trouva Mme Clara installée
-dans un minuscule appartement situé au troisième
-étage et garni de meubles de pacotille loués au mois.</p>
-
-<p>Bien qu’elle ne se rappelât nullement la rencontre
-du café, elle accueillit ce visiteur comme
-une ancienne et intime connaissance, et Magimier,
-pour l’intriguer et lui persuader qu’on s’était déjà
-vu, n’eut, au cours de l’entretien, qu’une allusion
-à faire, une insidieuse et ironique question à lui
-darder:</p>
-
-<p>«Et alors, ma chatte, tu te proposes toujours de
-retourner prochainement à Chicago?»</p>
-
-<p>Clara, qui était assise sur sa chaise longue, sauta
-en l’air, comme si un serpent lui eût soudain
-mordu le talon.</p>
-
-<p>«Tu te moques de moi! Ah! je savais bien que
-nous nous connaissions, que j’avais déjà eu l’honneur ...
-Alors tu te souviens des excellentes impressions
-que j’ai rapportées d’Amérique? Je t’en avais
-déjà parlé?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span></p>
-
-<p>Magimier, qui n’avait rien perdu des confidences
-échangées naguère entre Clara et son <i>pays</i> Léonce,
-secoua la tête en signe d’assentiment.</p>
-
-<p>«Tu as <i>fait des clubs</i>, n’est-ce pas? dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je t’ai raconté cela? Tu te rappelles? Oui,
-j’ai fait des clubs là-bas. Quel métier! Et, pour te
-payer ma fiole, tu me demandais si je n’allais pas
-retourner bientôt chez ces sauvages-là? Elle est
-bonne! Ah! mon cher, j’aimerais mieux me flanquer
-dans la Seine tout de suite! J’aurais à choisir
-que je n’hésiterais pas une seconde.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant on gagne de l’argent en Amérique:
-c’est une compensation.</p>
-
-<p>&mdash;On en gagne, soit! mais tout est dix fois plus
-cher qu’ici. En sorte que, au bout du compte, on finit
-par être plus pauvre ... Et puis, vois-tu, ah! quels
-mufles que ces types-là! s’écria brusquement
-Clara, qui se plaisait toujours à résumer par ce
-mot son opinion sur le sexe fort en général et sur
-les Yankees en particulier. Quels sales mufles!
-Pas l’ombre d’éducation! Pas l’ombre de tact et
-de délicatesse! Moi, n’est-ce pas, qui ne me
-monte pas le coup, qui sais très bien que je ne
-suis qu’une fille, que je n’ai pas le droit de faire la
-mijaurée et la fine gueule, eh bien, il me semble
-avoir passé ces deux années-là,&mdash;les deux ans
-que j’ai vécu chez eux,&mdash;au milieu d’une bande
-de fous ou d’une troupe de bêtes fauves. Et, tiens,
-à propos, sais-tu comment ils les traitent, les fous,
-dans leurs hôpitaux?</p>
-
-<p>&mdash;Il paraît qu’ils ont très peu de fous furieux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ils n’en ont pas du tout, et ce n’est pas malin,
-avec le système qu’ils emploient, ce qu’ils appellent
-la <i>contrainte chimique</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Joli nom!</p>
-
-<p>&mdash;Ils les droguent à mort, leurs aliénés; ils les
-gavent de morphine, d’opium, d’iodure, pour les
-calmer.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas bête.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! toujours pratiques, eux! Pas de gêneurs,
-pas de temps à perdre! Tu verras qu’ils en arriveront
-à faire abattre, comme des bestiaux ... Ah! à
-eux le pompon pour les abattoirs! A Chicago notamment
-il y a ceux d’Armour and C<sup>o</sup> ... C’est merveilleux!</p>
-
-<p>&mdash;Connu ... de réputation!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ils arriveront à faire abattre leurs vieillards,
-leurs impotents, leurs malades ... Et par
-humanité, note bien! C’est par humanité qu’on se
-débarrassera d’eux, puisqu’on les débarrassera du
-même coup, tous ces malheureux, de leurs incurables
-misères et du fardeau de l’existence. A quoi
-bon, voyons, les laisser souffrir inutilement? Dans
-l’intérêt de ces infortunés, dans leur intérêt seul,
-ne vaut-il pas mieux les supprimer? Et les supprimer
-d’un seul coup, faire instantanément cesser
-leurs douleurs, n’est-ce pas l’idéal? N’est-ce pas ce
-que conseillent et réclament la pitié, la charité et
-le bon sens même? Aussi d’éminents économistes
-de ce pays neuf et sans préjugés se sont faits les
-interprètes de ce vœu évangélique, et proposent,
-sinon de ne plus avoir d’hôpitaux, du moins de ne<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span>
-plus recevoir dans ces établissements certaines catégories
-de malades, de ne plus soigner, et par
-conséquent ne plus entretenir et prolonger les
-affections chroniques, la phtisie, la paralysie, les
-cancers, etc. De force ou par persuasion, on tuerait,
-on «électrocuterait» tous ces affligés, tous ces
-raseurs; ce qui permettrait non seulement de réaliser
-des économies considérables de temps et d’argent,
-mais présenterait l’énorme et inappréciable
-avantage d’empêcher la contagion.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis au courant de ces théories anglo-saxonnes,
-dit Magimier.</p>
-
-<p>&mdash;Je pense bien, je ne t’apprends rien de nouveau.
-Ce que je t’en dis, c’est, uniquement pour te
-prouver que ces gens-là ont d’autres mœurs que
-nous, d’autres principes, une autre morale; c’est
-comme une autre race d’hommes, une autre espèce
-que la nôtre.</p>
-
-<p>&mdash;A moins que ce ne soit notre propre espèce
-qui s’est perfectionnée là-bas, l’humanité de l’avenir?
-Eh oui! c’est de ce côté que le monde marche!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tais-toi! lança Clara. Si nous devons ressembler
-à ces cocos-là, autant disparaître!</p>
-
-<p>&mdash;C’est ce qui aura lieu. Nous disparaîtrons,
-sois tranquille, nous leur céderons la place!</p>
-
-<p>&mdash;En attendant, ce n’est pas encore chez nous
-qu’on trouve des clubs de suicidés ... Oui, des gens,
-des jeunes filles surtout, qui se réunissent, et
-chaque mois on tire au sort celle qui doit abandonner
-cette vallée de larmes et se faire périr, et
-<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span>chacune s’exécute à son tour ...</p>
-
-<p>&mdash;Des folles!</p>
-
-<p>&mdash;Et celles qui ont fondé l’«Académie des
-femmes sans sexe»? Une certaine mistress Godwin
-ayant prétendu que la femme est appelée à
-partager avec l’homme toutes les fonctions sociales,
-mais qu’elle en est empêchée aussi bien par sa
-faiblesse musculaire que par le développement de
-ses seins et de ses hanches ...</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est cependant fichtre pas cela qui les
-gêne d’ordinaire! murmura Magimier.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, les adeptes de mistress Godwin, qui
-sont nombreuses et abondent surtout à Boston,
-s’appliquent à se faire maigrir et à acquérir du
-nerf ... Des folles encore, vas-tu dire! Mais il y en a,
-comme cela ou autrement, des quantités, de ces
-toquées, là-bas! Et celles qui se battent en duel?
-Et celles qui ont fondé le club des non mariées,
-<i>The Anti-chair-warming Society</i> ...</p>
-
-<p>&mdash;Tu parles anglais?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne te dirai pas que j’ai inventé la méthode
-Robertson, mais ...</p>
-
-<p>&mdash;N’as-tu pas d’ailleurs fréquenté une école
-normale? N’avais-tu pas fait autrefois encadrer tes
-brevets?</p>
-
-<p>&mdash;Quelle mémoire! Tu es étonnant, ma parole!
-Mais oui, je les ai encore là, sous verre, dans ce
-tiroir; mais je ne les exhibe plus: pas besoin de se
-faire moquer de soi, ou de perdre des clients ... Eh
-bien, ce club des filles à marier fonctionne dans le
-Connecticut; les jeunes misses, pour en faire partie,
-doivent prendre l’engagement formel de refuser<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span>
-toute visite d’un célibataire qui, après la troisième
-entrevue, n’aura pas sollicité l’honneur de demander
-leur main: mariage ou boycottage. Trois entrevues,
-pas davantage! Sais-tu ce que les garçons
-du pays ont fait et comment ils ont répondu à cette
-mise en demeure? Ils ont contre-boycotté les
-boycotteuses, ils sont allés chercher femmes ailleurs,
-voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash;C’était tout naturel.</p>
-
-<p>&mdash;Et celles qui se mettent en loterie? Oui, à un
-dollar le billet! J’en ai vu comme cela plusieurs ...</p>
-
-<p>&mdash;De façon à se constituer une dot?</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment! Toujours pratiques, toujours le
-dieu dollar! Mais quels mariages! Ça n’existe
-même plus, le mariage, là-bas, autant dire; ce
-n’est plus qu’une plaisanterie, dont ces demoiselles
-sont les premières à s’amuser. C’est à qui d’entre
-elles, par exemple, fera célébrer son union à la plus
-grande altitude possible, et alors la cérémonie a
-lieu en ballon ou au sommet d’une montagne.
-D’autres, au contraire, luttent pour la profondeur,
-et descendent dans des souterrains ...</p>
-
-<p>&mdash;Insensé!</p>
-
-<p>&mdash;C’est ce que je te dis: c’est fou! Des toquées,
-des détraquées, toutes, ou peu s’en faut, et des détraquées
-égoïstes, féroces. Nous en avons des
-échantillons par celles qui viennent en Europe
-faire leurs farces.</p>
-
-<p>&mdash;Effectivement!</p>
-
-<p>&mdash;Si je te disais que j’ai vu à Derby, dans ce
-même État de Connecticut, une grand’mère de cinquante-neuf<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span>
-ans épouser son petit-fils, son propre
-petit-fils, âgé de vingt ans? Pourquoi ce mariage?
-Uniquement pour que la fortune des deux conjoints
-ne sortît pas de la famille. C’est une autre façon de
-la comprendre, la famille, encore une fois, une
-autre morale ... Un petit fils qui épouse sa grand’mère,
-ça ne les choque pas; la loi ni la décence
-n’ont à intervenir. Du reste, était-ce bien sa grand’maman?
-Il ne s’en doutait peut-être pas. On ne s’y
-reconnaît plus, puisqu’on divorce là-bas comme
-on veut et autant qu’on veut, pour un oui ou un
-non, illico, séance tenante; et je ne sais pourquoi
-ces dames et messieurs s’obstinent à garder encore
-un semblant de cérémonial nuptial. Ils ne tarderont
-pas, j’aime à le croire, à s’en défaire, avec les hôpitaux,
-les malades et le reste. Beaucoup de particuliers
-même ne prennent plus la peine de demander
-le divorce et se remarient aussi souvent que le
-cœur leur en dit: tel gentleman possède ainsi, toutes
-bien vivantes, une demi-douzaine d’épouses, qu’il
-pourrait qualifier de légitimes; réciproquement,
-quantité de gentlewomen ont tout un stock
-d’époux ... Autant, mon Dieu, faire le métier que je
-fais: on ne profane aucun culte au moins! Il est
-vrai que leurs cultes, à eux,&mdash;ils en ont je ne sais
-combien!&mdash;s’accommodent de toutes les bizarreries,
-de toutes les dérisions et les extravagances. As-tu
-jamais vu un homme, en même temps qu’il fait
-enterrer sa femme, faire célébrer son mariage avec
-une autre? J’ai vu cela à Huntington, dans l’État de
-Virginie. Le service funèbre s’achevait à peine, que<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span>
-le veuf alla offrir son bras à une cousine de la défunte,
-puis, s’approchant du pasteur, lui dit:
-«Pendant que vous y êtes, vous seriez bien aimable
-de nous marier? Ça nous épargnerait la peine de
-revenir ...»</p>
-
-<p>&mdash;Ça nous ferait gagner du temps.</p>
-
-<p>&mdash;C’est cela! <i>Time is money</i>, toujours!</p>
-
-<p>&mdash;Et le pasteur?</p>
-
-<p>&mdash;Il a procédé très bénévolement à l’office nuptial;
-puis le mari s’en est allé conduire au cimetière
-le corps de sa première femme, en compagnie
-de la seconde qu’il venait d’épouser.</p>
-
-<p>&mdash;Impayable!</p>
-
-<p>&mdash;Avoue que ces citoyens-là n’ont pas la caboche
-faite comme nous! Jamais un Français, un
-Européen, n’aurait l’idée macabre de faire coïncider
-son remariage avec les obsèques de sa défunte
-moitié: il attendrait un peu. En supposant
-qu’il se montrât aussi impatient, ce serait le prêtre
-qui s’opposerait à une pareille comédie, les assistants
-qui protesteraient ... Là-bas, cela semble tout
-naturel: on est accoutumé à toutes les excentricités
-et extravagances imaginables. Avant tout il
-faut éviter de se déranger, n’est-ce pas? Les affaires
-sont là qui s’imposent, vous talonnent! <i>Business!
-Business!</i> C’est le mot d’ordre. <i>Make money</i>, faites
-de l’argent: voilà leur devise. Elle justifie tout. Des
-sauvages, vois-tu, ces faiseurs d’argent, tous ces
-trappeurs, ces cow-boys, ces flibustiers! Des cannibales
-qui s’éclairent à l’électricité ...</p>
-
-<p>&mdash;Et se crient: «Allô! Allô!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est cela même! Je t’avais déjà dit ça? Tu
-possèdes une mémoire!</p>
-
-<p>&mdash;Comparable seulement à la dent que tu as
-contre l’oncle Sam.</p>
-
-<p>&mdash;Une rude dent, c’est vrai! Vous, les hommes,
-avec du quibus dans vos poches, vous vous en
-fichez! Vous allez partout. Mais une femme sans le
-sou, obligée de turbiner ... Ah! là là! Quel pays!
-Je t’ai ennuyé avec toutes mes histoires, ajouta
-Clara en voyant Magimier prendre son chapeau et
-se diriger vers la porte; excuse-moi, mon gros;
-mais, quand on me met sur ce chapitre ...</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne m’as nullement ennuyé, répliqua Magimier,
-au contraire!</p>
-
-<p>&mdash;C’est par politesse que tu me dis cela, par galanterie ...
-Eh bien, c’est ce que ne ferait jamais un
-Yankee! Jamais de formes, avec eux; jamais de
-gracieuseté, de courtoisie, de galanterie! Tout ce
-qui est urbanité et sociabilité, lettres closes pour
-eux! A quoi bon? C’est perdre son temps ... Mais
-voilà que je recommence! Au revoir, mon chéri!
-A bientôt? Ne sois pas si longtemps!»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VIII</h2>
-
-<p class="p2">Avant de rentrer chez elle, où Veyssières devait
-venir la voir ce jour-là, Katia Mordasz pénétra dans
-la boutique de son voisin, le petit horloger Jean-Louis,
-pour recourir à ses bons offices et lui demander
-de régler sa montre.</p>
-
-<p>«Voulez-vous me la laisser quatre ou cinq jours,
-mademoiselle? dit-il. Je vous en prêterai une autre
-en attendant.»</p>
-
-<p>Katia accepta l’offre, et, comme elle allait se
-retirer:</p>
-
-<p>«Croyez-vous, hein? reprit le bonhomme en se
-plantant les deux poings sur les hanches. Croyez-vous?...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc, monsieur Jean-Louis?</p>
-
-<p>&mdash;Ils en ont du toupet, hein! Ils trouvent qu’ils
-ne sont pas assez!!!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous voulez parler de l’augmentation du
-nombre des députés, de cette proposition?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ils sont tout près de six cents! Ils ne s’entendent
-d’aucune façon, ni au propre ni au figuré.
-Quand l’un pérore à l’extrémité gauche, ses paroles
-n’arrivent pas jusqu’à l’extrémité droite, tant
-la salle est vaste, nécessairement! Et ils trouvent
-que ce n’est pas encore assez, qu’ils sont trop peu!
-Oh! là là là là là! Si ce n’est pas se ficher du
-peuple! Et savez-vous pourquoi cette augmentation,
-mademoiselle Mordasz? Je vais vous le dire!
-C’est qu’il y a un tas de paresseux, un tas de fainéants,
-de flandrins et de propres à rien, dont on
-ne sait que faire, un tas de braillards et de piliers
-de café qu’il faut caser ... et on les case dans la politique,
-on nous les flanque sur le dos! C’est la
-princesse qui paye tout cela. Croyez-vous? 675 députés,
-d’après le nouveau projet! 675! Ah! misère!
-Quand le quart, 150 ou 200 suffiraient si largement
-à la besogne!</p>
-
-<p>&mdash;Et vous ignorez encore le plus joli, monsieur
-Jean-Louis. Vous ne vous doutez pas de la nouvelle!</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;C’est que, d’après une motion faite à la
-Chambre dans la séance d’aujourd’hui, de cette
-après-midi même, vos bons amis les députés estiment
-non seulement qu’ils ne sont pas assez nombreux,
-mais encore et surtout qu’ils ne sont pas
-assez payés, et ils réclament un salaire supérieur.</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas possible?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous demande pardon.</p>
-
-<p>&mdash;Pas possible, mademoiselle Mordasz! Vous
-plaisantez!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je ne plaisante nullement.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous moquez de moi!</p>
-
-<p>&mdash;Du tout, monsieur Jean-Louis: je ne me permettrais
-pas ... Vous savez lire? reprit Katia en
-tirant un journal de sa poche et le dépliant. Voyez
-vous-même le compte rendu de la séance. Tenez,
-incrédule!</p>
-
-<p>&mdash;Pas assez payés! En effet, ils ont raison: ils
-sont vraiment impayables, ces messieurs! Pour la
-besogne qu’ils font ... Ah! Seigneur mon Dieu!
-soupira le petit horloger.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, êtes-vous convaincu?</p>
-
-<p>&mdash;Quinze mille francs chacun, au lieu de neuf
-mille, soit six mille francs d’augmentation par
-siège ... C’est pour rien! Faut-il que la France ait
-une santé tout de même! Faut-il quelle ait les reins
-solides, hein, mademoiselle Mordasz? Quel pays de
-ressources! Quel admirable ... Dire qu’elle peut
-fournir à tout cela! Même ils sont modestes, nos
-représentants! Pourquoi s’allouer seulement six
-mille balles de plus, soit quinze mille par an? Ils
-pouvaient tout aussi bien s’en adjuger vingt mille,
-trente mille ... Il faut leur savoir gré de leur modération.
-Mais oui! Car ils sont impayables, je vous
-dis, impayables! Ça n’a pas de prix, ces services-là;
-c’est au-dessus de ... Seulement, comme s’écriait
-Arlequin en tombant du haut de la colonne Vendôme:
-«Ça va bien, pourvu que ça dure!» Le malheur,
-c’est que ça ne dure pas, mademoiselle Mordasz,
-c’est que ça ne peut pas durer! C’est qu’au pied de
-la colonne, il y a le pavé, où l’on vient se briser le<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span>
-crâne; c’est qu’au bout du fossé, il y a la culbute;
-c’est que la France s’appauvrit et s’amoindrit d’année
-en année; sa population décroît de plus en plus,
-sa richesse de même, son prestige et son influence
-kif-kif: il n’y a que ses dépenses qui augmentent.
-Ah! de ce côté-là!... Voilà, permettez-moi de vous
-le dire, mademoiselle Mordasz, voilà la situation
-que vous devriez exposer, le péril que vous devriez
-signaler dans vos articles du <i>Libéral</i>, péril qui
-prime tout ...</p>
-
-<p>&mdash;Permettez, monsieur Jean-Louis, je ne suis pas
-Française, et il est plus convenable que je ne
-m’occupe pas, dans mes articles, de votre politique
-intérieure. Je suis tenue à une grande réserve, à
-cause de ma qualité d’étrangère.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai, vous m’avez déjà expliqué cela. Je
-lis souvent vos articles du <i>Libéral</i>, ceux de <i>la Révolte</i>
-aussi ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! Vous vous émancipez, monsieur Jean-Louis.</p>
-
-<p>&mdash;Faut bien s’instruire ... Et tenez, il y a encore
-autre chose, mademoiselle, une autre question des
-plus graves, et dont il vous serait loisible de parler.</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle donc?</p>
-
-<p>&mdash;Une calamité! un vrai désastre! Hier encore,
-pas plus tard qu’hier, mademoiselle, je passais dans
-la rue de la Gaieté, derrière la gare Montparnasse ...</p>
-
-<p>&mdash;Je connais.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, j’ai compté! sur vingt-cinq maisons
-qui se suivent, il y a trente-sept marchands de vin!
-C’est-à-dire qu’il y en a quasi deux à chaque porte,<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span>
-l’un à droite, l’autre à gauche. Vous ne trouvez pas
-cela scandaleux, abominable? Vous ne voyez pas là
-un immense danger, une calamité publique? Ah!
-mademoiselle, si j’étais que de vous!</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne peux pas faire fermer ces établissements!</p>
-
-<p>&mdash;Vous pourriez démontrer les terribles conséquences
-qu’ils présentent pour la santé et la moralité
-publiques, pour le sort de notre race, mademoiselle!
-Et quelles dépenses! Tous ces ivrognes, ces
-alcooliques, qui viennent échouer dans les hôpitaux,
-à Saint-Anne ou ailleurs, qui prend soin d’eux,
-qui subvient à tous leurs frais de médication et
-d’entretien? C’est nous, nous tous, malheureux
-contribuables! C’est toujours sur nous qu’on
-tombe!»</p>
-
-<p>En ce moment, Séverin Veyssières vint à passer.
-Il aperçut Katia chez l’horloger, tout contre la porte,
-et entra.</p>
-
-<p>«Précisément, monsieur, poursuivit le père Jean-Louis,
-je causais avec mademoiselle d’une question
-dont je vous ai touché deux mots l’autre jour ...</p>
-
-<p>&mdash;L’alcoolisme? interrompit Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;Juste! Ah! vous vous souvenez?</p>
-
-<p>&mdash;Comment donc! Et vous avez trouvé la solution
-du problème?</p>
-
-<p>&mdash;Du ... de quel problème? demanda M. Jean-Louis
-en ouvrant tout grands les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi les races qui absorbent le plus
-d’alcool sont-elles les plus fortes, les seules puissantes
-et prépondérantes, tandis que les races<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span>
-sobres et buveuses d’eau, comme ces infortunés Ottomans
-ou ces fiers hidalgos, sont-elles sans vigueur,
-sans relief ni influence, des races qui s’éteignent?</p>
-
-<p>&mdash;Je n’en sais rien, monsieur; je n’ai pas suffisamment
-étudié. Tout ce que je puis vous dire,
-c’est que c’est une plaie que l’ivrognerie, un fléau
-que tout bon gouvernement devrait s’appliquer à
-détruire. Mais je t’en fiche! Ça leur est bien égal.
-Pourvu qu’ils soient à la Chambre, qu’ils palpent
-leurs neuf mille ... pardon! leurs quinze mille
-francs, ainsi que mademoiselle vient de me l’apprendre!
-C’est que tout cela se tient: c’est compères
-et compagnons! Ce sont les marchands de
-vin qui font les députés, et ce sont les députés
-qui soutiennent et encouragent les marchands de
-vin. N’empêche, monsieur, que c’est une bien
-triste chose! Demandez à Mlle Mordasz! Nous avions
-dans la maison une malheureuse jeune femme
-de vingt ans, une blanchisseuse, qui s’est mise à
-boire, la Desroche, comme on l’appelait. Elle vivait
-avec un ouvrier zingueur, qui se livrait, lui aussi,
-à la boisson.</p>
-
-<p>&mdash;Ils allaient bien ensemble, observa Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, non, monsieur. La preuve, c’est qu’il
-l’a quittée. Ça le dégoûtait, comme il disait, d’avoir
-une femme pocharde.</p>
-
-<p>&mdash;Et lui? fit Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;Ce qui le dégoûtait bien davantage, ajoutez-le
-donc, monsieur Jean-Louis, c’était d’avoir une
-femme enceinte, déclara Katia. Voilà le vrai motif
-de la séparation.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est possible, en effet, acquiesça l’horloger.</p>
-
-<p>&mdash;C’est sûr et certain. L’ivrognerie n’a été que le
-prétexte. La vérité est qu’il a eu peur d’une nouvelle
-charge, peur d’avoir une bouche de plus à nourrir,
-et, bravement, il a décampé.</p>
-
-<p>&mdash;C’est un misérable! dit Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;Un gredin, une canaille, un criminel, tout ce
-que vous voudrez, poursuivit Katia. Mais ces épithètes
-ne pallient pas le mal et ne servent à rien.</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu’il aurait fallu, reprit le père Jean-Louis,
-c’est mettre l’embargo sur l’argent qu’il gagne, de
-façon à venir en aide à la future maman et au
-bébé.</p>
-
-<p>&mdash;Au bébé qu’il a contribué à fabriquer, remarqua
-Veyssières, et dont il est responsable, de
-compte à demi avec la mère.</p>
-
-<p>&mdash;Eh oui!</p>
-
-<p>&mdash;Malheureusement, dit Katia, il a eu bien soin
-en partant de ne pas laisser son adresse, et ... cours
-après! Allez faire opposition sur les appointements
-de quelqu’un dont vous ignorez la résidence et le
-sort, qui s’est enfui au Canada ou dans l’Indo-Chine,
-ou n’est peut-être même plus de ce monde!
-Oui, cours après, avec ton enfant dans le ventre ou
-sur les bras! Ce qui vous prouve bien, Séverin,
-que la recherche de la paternité n’est qu’un leurre ...</p>
-
-<p>&mdash;Cependant vos bonnes amies Elvire Potarlot,
-Angélique Bombardier, René d’Escars, Nina Magloire
-et tant d’autres la réclament à cor et à cri.</p>
-
-<p>&mdash;Elvire Potarlot l’a depuis peu rayée de son
-programme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai, répliqua Veyssières. Pauvre Elvire!
-Et plus infortuné programme! Elle passe son temps
-à le transformer, à le rogner ou l’allonger, le ...</p>
-
-<p>&mdash;Elle a reconnu toute l’insuffisance de la mesure,
-toute l’inutilité de cet expédient.</p>
-
-<p>&mdash;Tant que nous ne serons pas revenus à l’androgyne
-de Platon, ou que la «côte d’Adam» n’aura
-pas repris sa place, tant que les hommes ne pourront
-pas devenir enceintes comme les femmes,
-tant qu’il y aura deux sexes, en d’autres termes, il
-n’y aura rien de fait: toujours l’inégalité subsistera,
-l’injustice régnera: voilà la thèse que soutient
-obstinément et plus que jamais cette chère Elvire,
-dit Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;Un seul sexe? se récria le père Jean-Louis en
-écarquillant les yeux. Les hommes devenant enceintes
-comme les femmes? Ah! je serais, ma foi,
-curieux de voir ça! Mais c’est une timbrée, cette
-demoiselle Potarlot!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! Eh! Elle n’est pas la seule à demander
-cela, pour établir entre ces dames et nous la parfaite
-égalité ou l’équivalence absolue, insinua Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;En attendant, et en dépit de ses désirs et divagations,
-ce sont les femmes qui, seules jusqu’ici,
-sont chargées de concevoir, reprit le père Jean-Louis.
-Eh bien, monsieur, c’est pitoyable de leur
-permettre de se boissonner comme des hommes!
-Voilà mon sentiment. Qu’il y ait inégalité, injustice,
-tout ce qu’il vous plaira, soit! mais je trouve
-abominable qu’on tolère pareil scandale, pareil<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span>
-crime: des femmes, des femmes près d’accoucher,
-grosses à pleine ceinture, qui s’absinthent et se
-pochardent, des mères ayant leur enfant au sein,
-se traînant de comptoir en comptoir, tombant et
-roulant au ruisseau ... Honteux, monsieur! Abominable!
-Abominable! Si nous avions un gouvernement
-sérieux, un gouvernement ayant pour deux
-liards de jugeotte, de gingin et de poigne, il veillerait
-à cela et ne tolérerait pas plus la liberté de la
-soûlographie que celle de l’assassinat. Non, monsieur,
-il ne tolérerait pas ... Cette blanchisseuse, la
-Desroche, dont nous parlions il y a une seconde,
-elle est morte, morte en état d’ivresse, et cette
-ivresse avait occasionné une fausse couche ... Son
-amant, qui s’est tiré les flûtes et a disparu, est
-peut-être mort aussi à l’heure qu’il est; mais du
-moins il est mort seul, lui; tandis qu’elle a entraîné
-une mort avec la sienne, celle de l’enfant qu’elle
-portait. Voilà la différence, et pour moi cela tranche
-tout.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n’êtes pas partisan de l’égalité ni de
-l’équivalence des sexes, je vois cela, monsieur Jean-Louis,
-dit Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas moi, monsieur, qui n’en suis pas
-partisan, c’est la nature,&mdash;la nature et le bon sens.
-Tenez, monsieur, nous avons d’autres ivrognesses
-dans la maison ... Ça foisonne partout maintenant,
-cette engeance-là! Faut bien que ça imite les
-hommes, pas vrai? puisqu’on est égaux!&mdash;Il y a
-une femme Birot ... celle que vous avez vue un jour
-<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span>soûle avec la Desroche ...</p>
-
-<p>&mdash;Je me rappelle.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, monsieur, la semaine dernière, elle a
-égaré son gosse, un pauvre mioche de trois ans;
-elle l’a perdu du côté de Montrouge, où elle était
-allée gobelotter avec Mme Margotin, sa voisine ...
-Impossible ensuite de se remémorer ce qu’elle en
-avait fait, du petit, où elle avait bien pu le laisser ...
-Ce n’est qu’hier qu’on le lui a ramené. Elle ne s’en
-inquiétait pas autrement d’ailleurs. Vous avez dû
-entendre parler de cette affaire, mademoiselle?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit Katia. Je trouve comme vous
-tout cela déplorable, monsieur Jean-Louis; mais je
-songe aussi à tout ce que les privations et la misère
-font endurer à ces femmes, et je comprends qu’elles
-aillent chercher dans l’ivresse un peu de répit et
-d’oubli ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais leurs enfants, mademoiselle? Vous
-n’ignorez pas ce que devient la fille de Mme Birot,
-Octavie, cette traînée? Elle a débauché le
-petit Margotin. Pendant que les deux mères vont
-de conserve s’imbiber comme des éponges, les
-deux gosses, le gamin et la gamine, s’exercent à
-un autre jeu ... Elle est vicieuse comme trente-six
-diables, cette moucheronne! Ainsi elle donnait
-des sous au petit Margotin, au petit Jujules ... Vous
-le connaissez, mademoiselle? On a voulu savoir
-d’où venait cet argent, à qui elle l’avait volé. Ça
-intriguait les deux femmes, naturellement. «Il ne
-me manque rien! déclarait la mère Birot. Pour
-sûr, ce n’est pas chez nous qu’elle barbote. Je n’ai
-pas assez de pépètes pour les laisser traîner comme<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span>
-ça!» Et savez-vous ce qu’on a découvert? On a découvert
-que mamzelle Tavie, qui n’a pas encore
-ses treize ans, allait se balader les après-midi du
-côté des fortifications et qu’elle aguichait les
-hommes, les vieux de préférence. Elle a déjà fait
-condamner un ancien locataire de la maison, un
-employé de l’hôtel de ville, qui était cependant
-très bien ...</p>
-
-<p>&mdash;S’il avait été si bien que cela, interrompit
-Katia, ou plutôt s’il avait été un peu mieux, il n’aurait
-pas répondu aux avances de cette polissonne; il
-lui aurait vigoureusement tiré les oreilles ...</p>
-
-<p>&mdash;Eh oui, mademoiselle! C’est évident! Nous
-sommes d’accord, repartit le père Jean-Louis. S’il
-avait été un ange ou un castrat ... Le malheur,
-c’est qu’on n’est pas de bois, n’est-ce pas donc,
-monsieur?»</p>
-
-<p>Veyssières en souriant opina du bonnet.</p>
-
-<p>«Je comprends très bien qu’on tienne à faire
-respecter l’enfance, et, plus que personne, j’ai
-souci de ce respect; mais, nom d’un pétard! quand
-l’enfance est plus corrompue que la vieillesse,
-quand c’est elle qui vient provoquer, qui se montre
-effrontée, dépravée et cynique ... Si vous saviez,
-mademoiselle, ce qui se passe dans quantité de ces
-ménages, où père, mère, filles et garçons vivent
-entassés dans la même chambre; où, pour régaler
-les mioches et leur donner du cœur au ventre, on
-ne trouve rien de mieux que de leur verser de
-pleines rasades d’eau-de-vie, et leur apprendre à
-lamper ça d’un trait et sans grimaces, hope donc!<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span>
-ce qui résulte de ces soûleries, de ces abrutissements
-et de ces promiscuités ... ah! c’est du propre,
-allez! Faut entendre ma nièce, l’institutrice des
-écoles communales! Elle voit toutes ces horreurs-là
-de près, et elle le connaît, ce joli petit monde,
-elle le connaît bien. On ne se douterait jamais, me
-dit-elle souvent, combien il y a de ces fillettes à qui
-leurs papas ou leurs frères ont ... ont ... manqué de
-respect! Et avez-vous observé une chose, mademoiselle?
-Faites-y bien attention, à ce que je vais
-vous dire! C’est que, quand on vient à découvrir
-qu’une de ces jeunes drôlesses a été ce qu’on nomme
-victime de la lubricité d’un vieillard, et que ce
-vieillard continue à ... comme on dit encore, à
-abuser d’elle, ce n’est jamais elle qui appelle à l’aide
-ni crie au secours, jamais elle qui se plaint! Remarquez
-bien cela, mademoiselle Mordasz, lorsque
-vous lirez dans les journaux une affaire de ce
-genre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez de ces malheureuses petites une
-bien mauvaise opinion, monsieur Jean-Louis.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, mademoiselle! Et ma nièce l’institutrice,
-qui les connaît mieux que moi, en a encore
-une bien plus mauvaise. Elles sont très mal, voilà
-la vérité, et leurs frères leur ressemblent, s’ils ne
-sont pas pires. Et d’où vient cela? C’est que les
-parents, eux aussi, eux surtout, sont très mal; c’est
-que la famille,&mdash;ce qu’on a toujours proclamé la
-base de la société,&mdash;est atteinte dans son essence,
-et se disloque, s’effondre et tend de plus en plus à
-disparaître.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Nous lui ferons d’autres bases, à votre société,
-murmura Katia.</p>
-
-<p>&mdash;Vous dites, mademoiselle?</p>
-
-<p>&mdash;Je dis que vous avez raison, que la famille se
-meurt ...</p>
-
-<p>&mdash;N’est-ce pas? Plus de foyer, plus d’intérieur,
-d’intimité. Obligées de travailler au dehors, ainsi
-que leurs maris, les femmes, les femmes d’ouvriers
-et d’employés, ne veulent plus faire de cuisine maintenant:
-on vit de plus en plus au restaurant, chez
-les marchands de vin,&mdash;des marchands de vin qui
-vendent bien moins du vin que des alcools, cognac,
-rhum, marc, absinthe et autres poisons. Hommes
-et femmes se sont donc mis à s’empoisonner ensemble
-et à qui mieux mieux; les enfants venus,&mdash;venus
-tant bien que mal!&mdash;ont été initiés à ces
-habitudes: c’est devant le comptoir du mastroquet
-que la famille nouveau système tient ses assises,
-c’est ce comptoir qui est devenu le foyer nouveau
-modèle. Parfaitement! C’est comme ça! Mais les
-querelles et les batailles éclatent souvent chez ces
-conjoints si échauffés et alcoolisés: lassée de recevoir
-chaque soir, en rentrant au chenil, de trop
-copieuses gourmades, madame finit par décamper,&mdash;ou
-bien c’est monsieur qui la plante là.
-C’est ce qui a eu lieu pour cette locataire du cinquième,
-Mme Margotin: son mari l’a quittée, et
-elle ne sait ce qu’il est devenu.</p>
-
-<p>&mdash;Et il a eu bien soin de lui laisser son petit
-garçon pour compte, ajouta Katia.</p>
-
-<p>&mdash;Ses deux petits garçons, mademoiselle, rectifia<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span>
-M. Jean-Louis; car, outre le précoce favori
-de la précoce Tavie Birot, elle a un galopin de huit
-ou dix ans ...</p>
-
-<p>&mdash;Et le père de Tavie, le mari de Mme Birot?
-demanda Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;Inconnu au bataillon, répondit l’horloger.
-Je crois qu’il est mort; mais Mme Birot le remplace
-souvent ... Comment voulez-vous, monsieur,
-que des enfants élevés dans de pareils milieux possèdent
-la moindre notion d’honnêteté, de tempérance
-et de bienséance? Eh bien, une supposition,
-monsieur! Trouvez moyen d’empêcher ces femmes-là,
-ces mères de famille, de s’alcooliser de la sorte;
-sachez les contraindre à se ménager davantage, et
-surtout, et surtout! à avoir pitié de leur infortunée
-progéniture: quel service cela leur rendrait, et
-quel service à la France, qui se dépeuple, qui se
-dépeuple de plus en plus, qui se meurt, comme le
-disait l’autre jour un député allemand. «La France?
-Pas la peine de s’en occuper! ajoutait-il. Elle se
-détruit elle-même, en détruisant chez elle la femme
-et la famille.»</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, monsieur Jean-Louis, interrompit
-Veyssières; mais c’est ce moyen qu’il faudrait découvrir
-précisément, ce moyen d’empêcher de
-boire les gens qui ont soif. Vous n’êtes pas non
-plus pour la liberté, monsieur Jean-Louis, je vois
-cela.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mais pas du tout, monsieur! Je ne suis
-nullement d’avis qu’on laisse faire à la foule,&mdash;ce
-<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span>composé de bêtes féroces et d’enfants ...</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous y allez! Avec quelle irrévérence ...</p>
-
-<p>&mdash; ... tout ce qui lui passe par la cervelle; qu’on
-lui délivre, chez le pharmacien ou ailleurs, tout ce
-qu’elle demande: de la strychnine ou du chloroforme,
-du vitriol ou de l’alcool. Malheureusement,
-chez nous, on ne peut pas toucher à tout ce qui est
-débitant de boissons: mannezingues, mastros et
-bistros, c’est sacré! C’est chez ces augustes pontifes,
-dans leurs antres, que le suffrage universel plonge
-ses racines et vient puiser ses forces ... Sans compter
-qu’ils rapportent des millions et des millions au
-budget! Vous direz, mademoiselle Mordasz, que
-j’en reviens tout le temps à mes deux dadas ...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne dis rien, monsieur Jean-Louis: je vous
-écoute.</p>
-
-<p>&mdash; ... Mais, voyez-vous, tant qu’on n’aura pas endigué
-le flot des marchands de vin, et mis un frein&mdash;calembour
-à part&mdash;aux débordements de nos
-députés, nous serons toujours dans la même panade,
-toujours dans la même mélasse.»</p>
-
-<p class="p2">Après avoir pris congé du loquace bonhomme,
-Katia et Veyssières pénétrèrent dans la maison.</p>
-
-<p>Il se faisait tard, et Katia proposa à son compagnon
-de dîner avec elle. Comme il refusait, elle le
-plaisanta sur les motifs de ce refus.</p>
-
-<p>«Vous vous méfiez de ma cuisine, je comprends
-cela ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais nullement!</p>
-
-<p>&mdash;Convenez-en donc tout de suite! A quoi bon<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span>
-ces détours et ces formalités entre nous? Est-ce
-que je me gêne avec vous, moi? Vous n’augurez
-rien de bon de mes talents culinaires, et vous avez
-joliment raison! Aussi est-ce à un pâtissier de la
-rue de Sèvres que j’ai recours, un pâtissier qui ne
-cuisine pas trop mal, paraît-il ... Nous avons à travailler
-longtemps ce soir: j’ai dû remanier presque
-en entier la traduction de cette légende lithuanienne
-de votre dernier chapitre; nous reverrons
-cela ensemble ...</p>
-
-<p>&mdash;Je suis confus, chère amie, de tout le mal que
-je vous donne.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n’êtes pas confus du tout, repartit en
-riant Katia, qui avait la haine des clichés conventionnels,
-de toutes les hyperboles de politesse et de
-cérémonie, tous les mensonges, sociaux et autres.
-Il n’y a pas de quoi être confus,&mdash;pas même de
-quoi me remercier, car c’est pour moi un réel
-plaisir, une très profonde et très vive jouissance
-que de relire tous ces vieux textes slaves, et voir
-revivre ces anciens temps. Sans vous, je n’en aurais
-pas l’occasion, plongée que je suis dans un courant
-d’études tout différent.»</p>
-
-<p>Le dîner eut lieu à proximité du balcon sur lequel
-ouvrait la chambre de Katia, et d’où l’on embrassait
-un si large et si verdoyant espace. La gourmandise
-était loin d’être, en effet, le péché mignon
-de la jeune révolutionnaire; elle n’éprouvait aucun
-attrait pour ce qu’on nomme les délices de la table,
-ne les comprenait pas et les tenait même en absolu
-mépris. C’est plus haut que montaient ses aspirations<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span>
-et qu’elle allait puiser ses voluptés. Elle mangeait à
-peine, et sans se soucier aucunement de l’espèce ni
-de la qualité de la pitance. Sa seule passion matérielle,
-c’était le thé; elle en consommait plusieurs
-tasses à chaque repas, et souvent même n’absorbait
-pas autre chose avec sa tranche de pain. Ici elle possédait
-une réelle compétence et avait ses préférences:
-c’étaient telles et telles sortes de thés qu’il lui
-fallait, mélangées dans telles et telles proportions.</p>
-
-<p>Veyssières, lui, comme tous ses amis les Salomoniens,
-était un gourmet, un raffiné; il lui fallait
-ses aises, bonne table, bon gîte et le reste. S’il fit
-honneur au dîner commandé par Katia, ce fut
-moins l’excellence des mets qui le stimula, que le
-plaisir du tête-à-tête, l’ardente curiosité qu’il éprouvait
-toujours à observer et écouter la vierge nihiliste,
-cette peu banale camarade, et son vif désir
-de se maintenir près d’elle en bon prédicament.</p>
-
-<p>Cette camaraderie ne l’empêchait pas de se complaire
-plus que de raison à admirer les blanches et
-fines mains de Katia, et, quand il pouvait en saisir
-une au passage, il ne manquait guère de la retenir
-entre les siennes, voire de la porter à ses lèvres.</p>
-
-<p>«Que vous êtes donc futile! Vous ne vous corrigerez
-donc jamais, vous ne deviendrez donc jamais
-sérieux? disait Katia en se dégageant.</p>
-
-<p>&mdash;Non. Je ne suis pas exclusif comme vous, moi.
-Je ne hais pas la chair, la belle chair; j’apprécie tout
-ce qui est gracieux, élégant, artistique. Je suis un
-épicurien, moi, un jouisseur, je ne m’en cache
-point,» répliquait-il.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span></p>
-
-<p>Ce soir-là, tout en mangeant, ils s’entretinrent
-des voisins et voisines dont on apercevait les fenêtres,
-à droite et à gauche du balcon: de «la Petite
-Sans Cœur» d’abord, puis des «Mort aux
-Gosses,», ensuite des «Préhistoriques», de «Philémon
-et Baucis» et des «Gigogne».</p>
-
-<p>La veille même, un événement avait eu lieu dans
-le quartier: la mère de la Petite Sans Cœur,&mdash;cette
-femme qui n’avait d’autres ressources que l’inconduite
-et disparaissait de chez elle des deux et trois
-jours de suite en laissant sa petite fille, âgée de huit
-à neuf ans, enfermée sous clef entre quatre murs,&mdash;avait
-été mandée au commissariat de police. Des lettres
-anonymes l’avaient dénoncée comme s’enivrant,
-maltraitant son enfant, lui emprisonnant les bras
-dans une sorte de camisole de force et l’attachant au
-pied de son lit, la privant de nourriture, au point
-que cette pauvre petite martyre se mourait de faim.</p>
-
-<p>«Des mensonges, tout cela! D’ignobles calomnies!
-avait aussitôt protesté cette mégère avec une
-véhémente indignation.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est par vengeance! Ce sont des gens qui m’en
-veulent! Et je sais bien qui, monsieur le commissaire!
-Je devine bien d’où cela émane! On n’est
-jamais sali que par la boue! Des femmes qui en
-font dix fois pis que moi! Et ça ose se plaindre, ça
-ose attaquer ...</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, madame, on vous a vue lier votre fille au
-pied de votre lit, et la battre tant que vous pouviez,
-<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span>avec une canne de jonc, la rouer de coups ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est faux, monsieur, archifaux!</p>
-
-<p>&mdash;On entendait ses cris dans toute la maison. La
-concierge que j’ai interrogée ...</p>
-
-<p>&mdash;La concierge! Ah! si vous écoutez les potins
-de concierge! Elle ferait mieux de surveiller sa
-loge! Eh bien, je m’en vais vous dire, moi! Elle
-donne à boire en cachette, la concierge; elle tient
-un débit de boissons sans acquitter de droits!</p>
-
-<p>&mdash;Nous verrons cela tout à l’heure, madame; c’est
-une autre histoire. Parlons de vous pour l’instant.
-On vous accuse de trop aimer les liquides ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh!</p>
-
-<p>&mdash; ... et de maltraiter votre fille lorsque vous êtes
-en état d’ivresse.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais, monsieur! Jamais!</p>
-
-<p>&mdash;On entend cette enfant crier; les locataires se
-plaignent.</p>
-
-<p>&mdash;Elle crie pour rien.</p>
-
-<p>&mdash;Une fillette de neuf ans ne crie pas pour rien,
-madame.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai pu une fois ou deux la corriger ... C’est bien
-mon droit! D’autant plus que c’est une enfant vicieuse,
-qui a de mauvaises habitudes ...</p>
-
-<p>&mdash;Celle-là, je l’attendais! exclama le commissaire
-en riant. Ça ne rate jamais! Toutes les mères que
-je vois ont toujours des filles vicieuses, ayant de
-mauvaises habitudes! C’est curieux, mais c’est
-comme cela! Toutes! Toutes!</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, monsieur le commissaire, je vous
-affirme ... Je sais ce qui en est!</p>
-
-<p>&mdash;Et c’est aussi pour ce motif sans doute, pour<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span>
-calmer ses sens et modérer ses ardeurs solitaires,
-que vous ne lui donnez pas à manger?</p>
-
-<p>&mdash;Ceux qui vous ont dit cela ont menti!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, madame, il y a des nuits où vous ne rentrez
-pas chez vous!</p>
-
-<p>&mdash;Cela me regarde!</p>
-
-<p>&mdash;A condition que vous ne laisserez pas chez
-vous une enfant sans pain, sans nourriture ... Et
-puis, répondez-moi sur un autre ton, je vous prie,
-repartit le commissaire; parlez-moi poliment et
-convenablement; sinon, je vous fais coffrer, vous
-entendez?</p>
-
-<p>&mdash;Me faire coffrer, pourquoi? Je n’ai rien commis
-de mal, rien à me reprocher ... Comment voulez-vous,
-monsieur, que je ne m’emporte pas, que je ne vous
-réplique pas quelques mots de travers, lorsque vous
-m’accusez de pareilles choses? Quelle est donc la
-mère qui vous écouterait de sang-froid? C’est à
-bondir au plafond! Si vous connaissiez le cœur des
-mères ... Ah monsieur!</p>
-
-<p>&mdash;Vous conveniez tout à l’heure vous-même que
-vous ne rentriez pas chaque soir chez vous. Les
-rapports que j’ai reçus à votre sujet mentionnent
-également l’irrégularité de votre conduite ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur ...</p>
-
-<p>&mdash;Ces découchers fréquents ...</p>
-
-<p>&mdash;Si j’étais caissière dans un café ou un restaurant
-de nuit, ma fille serait cependant bien obligée
-de rester seule?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas le cas, je crois, madame, et si vous
-hantez les restaurants et autres établissements nocturnes,<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span>
-ce n’est pas pour y tenir la caisse ni les
-écritures.</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, en effet.</p>
-
-<p>&mdash;C’est pour y chercher aventure.</p>
-
-<p>&mdash;Pour y chercher de l’argent et y gagner ma vie.
-Je préférerais certainement demeurer au coin de
-mon feu ou me coucher de bonne heure, vivre bourgeoisement,
-comme on dit, je vous assure bien;
-mais il faut manger!</p>
-
-<p>&mdash;Et vous n’avez pas trouvé d’autres moyens
-d’existence?</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur le commissaire. Je n’étais cependant
-pas née pour ce métier; je sors d’une bonne
-famille, j’ai reçu de l’instruction. Mon père m’avait
-fait étudier le piano, et j’ai fréquenté pendant deux
-ans les cours du Conservatoire. J’en sortis pour me
-marier ... J’épousai un de mes cousins, qui était employé
-de commerce, comptable dans un grand magasin.
-Le malheur est que je suis devenue veuve il
-y a cinq ans, avec cette gamine sur les bras ... J’ai
-maintes fois essayé de donner des leçons, des leçons
-de piano; mais, même en ne les faisant payer que
-dix sous le cachet, je n’en trouvais pas assez ... Impossible
-de vivre! Alors ... alors ...</p>
-
-<p>&mdash;Je devine le reste.</p>
-
-<p>&mdash;Mais quant à boire, monsieur le commissaire, je
-ne bois pas autant qu’on le dit; c’est une calomnie!</p>
-
-<p>&mdash;Vous buvez suffisamment, en tout cas, pour
-perdre la raison et martyriser votre fille?</p>
-
-<p>&mdash;Jamais, monsieur, c’est faux! Je la corrige
-<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span>quelquefois, parce que ...</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu’elle a de mauvaises habitudes. Entendu!</p>
-
-<p>&mdash;Sa nourrice elle-même m’avait prévenue ...</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne l’avez-vous pas laissée chez sa
-nourrice?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne pouvais plus la payer; alors elle me l’a
-rendue, naturellement! Ç’a été une calamité pour
-moi!</p>
-
-<p>&mdash;Et pour cette enfant donc! ajouta le commissaire.</p>
-
-<p>&mdash;C’est une sujétion, une servitude de tous les
-instants! Ça m’empêche ...</p>
-
-<p>&mdash;De faire la fête à votre guise?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur. Parlez-en comme vous voudrez!
-C’est mon travail, ça, mon gagne-pain!</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, madame, arrangez-vous au moins pour
-que votre fille ne pâtisse ni de vos absences ni de
-vos ... de vos libations! Autrement il me faudra
-aviser.</p>
-
-<p>&mdash;Aviser comment? Me débarrasser d’elle? Mais
-je ne demande que ça, monsieur le commissaire!
-Et, comme vous le disiez tout à l’heure, pour elle
-encore plus que pour moi!»</p>
-
-<p class="p2">Quant aux deux couples de bureaucrates mâles
-et femelles que Katia avait baptisés «les Mort aux
-Gosses», ils continuaient à pédaler à qui mieux
-mieux soirs et matins et dimanches et fêtes, et à
-ignorer, encore à l’envi, la cuisine bourgeoise et
-la vie de famille. Les femmes, la blonde comme la
-brune, pouvaient être très fortes sur la tenue des<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span>
-livres et les additions, mais elles n’entendaient
-rien au pot-au-feu et ne devaient même pas savoir
-faire cuire un œuf à la coque. Ces viles corvées
-étaient au-dessous d’elles. Jamais non plus on ne
-les voyait l’aiguille ou le balai à la main: pourquoi
-se seraient-elles mises à coudre, d’ailleurs, à nettoyer
-ou cuisiner, plutôt que leurs maris? Est-ce
-que la besogne d’une femme doit être différente de
-celle d’un homme? Est ce que l’égalité la plus
-absolue ...</p>
-
-<p>Il n’y avait que les petits ventres qui enflaient à
-tour de rôle, et&mdash;déplorable et insondable iniquité,
-abominable injustice!&mdash;chez ces dames
-seulement: les mâles étaient à l’abri de cette
-infirmité.</p>
-
-<p>Actuellement, c’était la petite blonde qui était
-grosse; la petite brune s’était dégonflée le trimestre
-précédent, et, comme toujours, sans laisser la
-moindre trace de l’opération.</p>
-
-<p>«Cependant je n’ai pas la berlue! disait Katia
-Mordasz. Elle était bien enceinte, il n’y a pas de
-doute: c’était assez visible! Où donc a-t-elle bien
-pu mettre ... Que diantre peuvent-elles bien faire
-toutes les deux de leurs produits et rejetons?»</p>
-
-<p>Un autre ménage du même genre, ménage nouveau
-modèle, était venu prendre place près de ces
-deux couples, dans un petit logement contigu d’un
-côté à celui de Katia et de l’autre à celui de la petite
-dame brune. C’étaient encore deux employés d’administration
-ou de commerce qui avaient uni leur
-sort: monsieur et madame partaient tous les matins<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span>
-bras dessus bras dessous, et s’en revenaient de même
-chaque soir. Jamais de cuisine non plus à domicile,
-chez ceux-là; mais pas de bicyclette: d’abord madame
-se trouvait dans un état de grossesse très avancé;
-ni l’un ni l’autre ensuite n’appartenaient plus à la
-première jeunesse.</p>
-
-<p>«Que fera-t-elle de son enfant, ma nouvelle voisine,
-lorsqu’il sera débarqué? se demandait Katia.
-Comment le soigner et le nourrir en continuant
-sa besogne? La quittera-t-elle pour se consacrer
-tout entière à ce cher petit être?»</p>
-
-<p>Dix jours après sa délivrance, madame reprenait
-le bras de son époux et le chemin du bureau ou de
-l’atelier.</p>
-
-<p>Et le cher petit être?</p>
-
-<p>Katia apprit son sort par une conversation qui
-eut lieu un soir, de fenêtre à fenêtre, entre une des
-bicyclistes, la brune, et la nouvelle accouchée. Les
-deux femmes, qui avaient probablement appartenu
-au même service ou au même rayon, semblaient se
-connaître d’assez longue date.</p>
-
-<p>«Et ce petit trésor, madame? Vous avez de ses
-nouvelles? demanda la bicycliste.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! oui, madame. Le pauvre petit ange est
-mort.</p>
-
-<p>&mdash;Déjà? Oh!</p>
-
-<p>&mdash;Au bout de trois semaines.</p>
-
-<p>&mdash;C’est en Bourgogne que vous l’aviez mis en
-nourrice, n’est-ce pas? dans un endroit appelé
-Quarré-les-Tombes?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame. Nous l’y avions envoyé comme<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span>
-les autres. Aussitôt après leur naissance, nous les
-expédions là-bas par le <i>meneux</i>, qui vient à Paris
-chaque quinzaine.</p>
-
-<p>&mdash;C’est très commode.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne pouvons pas les garder, vous comprenez
-bien! Ni mon mari ni moi ne sommes là de
-la journée.</p>
-
-<p>&mdash;C’est comme nous. Alors, ça vous en fait combien?</p>
-
-<p>&mdash;Ça nous en ferait cinq, si ... s’ils avaient vécu.</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont tous morts?</p>
-
-<p>&mdash;Tous, madame!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce Dieu possible? O Seigneur! Quelle
-cruelle fatalité!</p>
-
-<p>&mdash;A qui le dites-vous!</p>
-
-<p>&mdash;D’autre part, pour ce que l’existence leur réserve,
-allez! Faut se faire une raison! Nous n’en avons
-pas non plus, d’enfants. Comme vous, nous les avons
-tous perdus, hélas! Eh bien, parfois, le croiriez-vous,
-madame? Le croiriez-vous? Je m’en félicite!</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous en ...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame, j’en bénis le Ciel! Car, laisser
-sur la terre des malheureux ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est également ce que nous nous disons, mon
-mari et moi. N’importe, c’est bien dur! On les
-aimerait tant, ces chérubins!</p>
-
-<p>&mdash;N’est-ce pas donc? Nous aussi, nous sentons
-ce vide ... Ah oui! Alors c’est à Quarré-les-Tombes?
-Drôle de nom!</p>
-
-<p>&mdash;En effet!</p>
-
-<p>&mdash;Mais qui convient bien, qui est bien mérité,<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span>
-puisqu’ils y meurent tous, ces pauvres agneaux.</p>
-
-<p>&mdash;Pas tous, madame, oh non! C’est même un
-très bon pays. Mais, nous, nous n’avons pas de
-chance! Nous n’avons jamais eu de chance!»</p>
-
-<p class="p2">De l’autre côté, du côté des «Préhistoriques»,
-comme pour vérifier l’adage: «Les peuples heureux
-n’ont pas d’histoire», aucun événement ne
-s’était produit durant ces derniers temps.</p>
-
-<p>«La mère Gigogne» continuait d’allaiter son
-dernier-né, et «le père Gigogne», de jouer à
-cache-cache ou au dada avec sa progéniture, lorsqu’il
-rentrait de l’atelier. Du matin au soir la
-femme était occupée à ravauder les nippes, vaquer
-au ménage, débarbouiller et peigner les mioches,
-les habiller et déshabiller, les surveiller, les distraire,
-les gronder.</p>
-
-<p>«Comment voulez-vous qu’elle aille travailler
-dehors avec tout cet aria? Mais non! Mais non! La
-femme doit rester chez elle. C’est le ministre de
-l’intérieur! s’écriait volontiers M. Gigogne. Moi, je
-suis le ministre des affaires étrangères, et tous les
-deux nous avons, en outre, le portefeuille des
-finances; moi, la partie «recettes»; elle la partie
-«dépenses». Et cela marche comme sur des roulettes,
-avec ce système! Jamais de contention ni de
-confusion de pouvoirs!»</p>
-
-<p>Très souvent c’était M. le ministre des affaires
-étrangères qui, en revenant de son travail, «faisait
-les commissions», rapportait la miche de pain<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span>
-et le litre de vin, et il ne croyait pas pour cela
-déroger.</p>
-
-<p>«Mais, nom d’un chien! sacrait-il parfois, je
-tiens à manger chez moi, à ma table, dans ma
-cambuse, où j’ai les coudées franches! Vois-tu,
-Finette (ainsi appelait-il Mme Gigogne), vois-tu
-que nous allions nous attabler dans les gargotes?
-Autant ne pas se marier alors! Autant rester
-garçon!»</p>
-
-<p class="p2">«Philémon et Baucis», autres «Préhistoriques»,
-vieillissaient, se courbaient et se tassaient de plus
-en plus chaque jour; mais</p>
-
-<p class="pp6 p1">Ni le temps ni l’hymen <i>n’avaient éteint</i> leurs flammes.</p>
-
-<p class="p1">Eux seuls, comme leurs antiques parangons, si
-divinement chantés par Ovide et par La Fontaine,</p>
-
-<p class="pp6 p1">Eux seuls ils composaient toute leur république:
-Heureux de ne devoir à pas un domestique
-Le plaisir ou le gré des soins qu’ils se rendaient.</p>
-
-<p class="p1">La fête de Baucis avait eu lieu la veille, et la table,
-recouverte de sa nappe blanche, était encore parée
-du bouquet de roses acheté pour cette solennité
-par le fervent Philémon.</p>
-
-<p>«Et si vous l’aviez vu embrasser Baucis en le lui
-présentant! C’était comique! Ah! mon ami, on n’en
-fait plus, des époux comme ça! s’écriait Katia.</p>
-
-<p>&mdash;Non, on n’en fait plus, répétait Veyssières, et on
-ne vous en fera jamais plus. Vos chères consœurs,<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span>
-les Libertaires, Affranchies, Révoltées et autres
-Émancipées et Émancipatrices, ont tué tout cela ...</p>
-
-<p>&mdash;Tué l’amour?</p>
-
-<p>&mdash;Tué l’amour tel que vous l’entendez, parfaitement!
-Tué l’amour vrai, l’amour sentimental et
-exclusif,&mdash;la monogamie. Les femmes que vous
-faites maintenant sont des hommes; mais oui, il
-n’y a plus qu’un sexe! Et il faut être deux, il
-faut être dissemblables pour s’aimer. Voyez nous-mêmes,
-Katia; il n’y a que de l’amitié entre nous
-deux, et il ne peut y avoir que cela.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si vous avez tué l’amour de tête et de
-cœur, le sentiment, vous n’avez pas tué l’amour
-charnel. Il y aura non seulement toujours des pauvres
-parmi vous, comme je me plais à vous le répéter
-après le divin Maître, il y aura toujours et
-toujours des courtisanes ...</p>
-
-<p>&mdash;Non!</p>
-
-<p>&mdash;Si, mon amie, toujours!</p>
-
-<p>&mdash;Qu’en savez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Qu’en savez-vous vous-même? Par quelle raison
-affirmez-vous qu’il y n’aura pas toujours des
-femmes qui, par paresse, par coquetterie, par vanité,
-par cupidité, par caprice, par instinct, se plairont
-à trafiquer de leur corps? Permettez! Il y en a
-toujours eu, et, jusqu’à un certain point, le passé
-nous répond de l’avenir. En tout cas, il y en a
-actuellement,&mdash;vous n’avez pas encore réussi à les
-faire disparaître!&mdash;il y en a en quantité ultra-suffisante,
-et nous en profitons.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous donc!</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a même de plus en plus, grâce aux
-charmantes théories de l’émancipation, qui encouragent
-si bien la polygamie, poussent si vigoureusement
-à la prostitution.&mdash;Oui, il y en a de plus
-en plus, ce qui nous permet, chère amie, d’en profiter
-davantage, de nous en ...</p>
-
-<p>&mdash;Je sais: vos confréries de Salomon sont là!</p>
-
-<p>&mdash;C’est si simple, si agréable, si économique!
-L’homme n’a aucun intérêt à se marier, Katia,
-aucun! Et vous croyez qu’en lui proposant des viragos
-et des savantasses, des amazones, dragonnes
-et vésuviennes, il sera tenté d’entrer en ménage?
-Ah! Seigneur! Quelle tentation! Et combien les
-courtisanes ...</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous, Séverin, que nous nous remettions
-à notre traduction?</p>
-
-<p>&mdash; ... Courtisane ou ménagère: vous n’y échapperez
-point!</p>
-
-<p>&mdash;Il paraît! D’après vous! Mais dans quelle catégorie
-me classez-vous donc, Séverin? Je serais
-curieuse de le savoir!</p>
-
-<p>&mdash;Vous? Vous êtes un homme, Katia! Et toutes
-vos amies ou émules, mesdames ou demoiselles
-Potarlot, Lauxerrois, Bombardier, d’Escars, de Bals,
-Magloire, Cherpillon ... toutes, sont des hommes
-comme vous! Or, ainsi que tout homme sain de
-corps et d’esprit, j’adore les femmes, et mon sexe ne
-me dit rien ... Vous ne me traitez pas d’insolent?»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IX</h2>
-
-<p class="p2">Son déjeuner terminé, au lieu de se diriger,
-comme de coutume, vers le Crédit international et
-d’aller reprendre sa besogne, M. le chef de bureau
-Jourd’huy s’achemina pédestrement vers le ministère
-des Finances. Il avait, dans la matinée, téléphoné
-à son ami Sambligny qu’il désirait lui parler,
-lui fournir des renseignements sur M. Marius Lacrouzade,
-le futur époux de sa belle-sœur Irène, et
-l’on s’était donné rendez-vous pour l’après-midi
-dans le cabinet de M. de Sambligny.</p>
-
-<p>Ils étaient mauvais, ces renseignements, très
-mauvais, en dépit des convictions et affirmations
-de Mlle Irène Rousselin. Non seulement Marius Lacrouzade
-passait pour un employé peu zélé et des
-plus médiocres, mais on le disait joueur, dépensier
-et endetté.</p>
-
-<p>N’ayant jamais eu cet agent sous ses ordres, ne le
-connaissant que de nom et de réputation, Hector
-Jourd’huy, toujours méthodique et scrupuleux,<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span>
-avait tenu à contrôler ces bruits, et il s’était adressé
-pour cela au chef du personnel, qui lui avait obligeamment
-donné communication du dossier Lacrouzade.</p>
-
-<p>Loin d’être à la veille de recevoir sa nomination
-de «Préposé aux titres», comme le déclarait
-superbement Irène, Marius Lacrouzade était sous
-le coup d’une mise en disponibilité, sinon d’une
-révocation pure et simple.</p>
-
-<p>Il avait la passion des courses, des paris et tripotages
-qui en résultent, et sa moralité et sa probité
-étaient entachées de soupçons, sa réputation avait
-reçu de sérieux accrocs.</p>
-
-<p>Lorsque Jourd’huy eut exposé à Sambligny ces
-très fâcheuses particularités, tous deux, comme
-sanction et conséquence, décidèrent qu’il fallait à
-tout prix détourner Irène de ce mariage, l’empêcher
-de commettre une telle sottise.</p>
-
-<p>«Mais si elle y est butée, ce ne sera pas facile!</p>
-
-<p>&mdash;Et je crains bien qu’elle ne le soit! répliqua
-Sambligny. Elle m’a annoncé son mariage d’un ton
-si résolu, d’une manière si péremptoire et catégorique,
-que je doute fort qu’on puisse l’amener à
-changer d’avis maintenant. Elle a dû trop s’avancer,
-s’engager avec ce garçon ...</p>
-
-<p>&mdash;Quel âge a-t-elle?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est plus une enfant, malheureusement;
-elle ne se laisse plus conduire, manier et façonner,
-ah! fichtre non! Elle a trente-trois ans.</p>
-
-<p>&mdash;Rien à faire! Rien à faire avec les vieilles filles!
-conclut Jourd’huy, qui avait décidément une dent<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span>
-contre cette catégorie féminine. Toutes, vous le
-savez comme moi, toutes, des malades, au fond;
-toutes, des névrosées, des détraquées, des hystériques,
-sinon physiquement, du moins au moral.
-Ça se plaint toujours, ça ne sait jamais ce que ça
-veut, ça n’est jamais deux minutes de suite dans
-le même état. Vous les voyez gaies comme Pérot,
-débordant de joie, riant aux éclats; puis, crac! deux
-secondes après, changement de front total: plus un
-mot, on fait la moue, on se renfrogne, on grogne ...
-Et sans motif, sans l’ombre d’un motif! Rapportez-vous-en
-donc à des êtres de cet acabit! Et fausses,
-hypocrites, menteuses, ah! menteuses! avec délices!
-Je me méfie toujours des vieilles filles,
-mon cher, je vous l’ai avoué déjà, c’est un principe ...</p>
-
-<p>&mdash;Je me souviens.</p>
-
-<p>&mdash;Ou plutôt un résultat de l’expérience ... De
-même, tenez, Sambligny, de même que j’évite de
-passer trop près d’une maison dont on répare la
-toiture, car on y court toujours risque d’attraper
-quelque tesson de tuile sur la caboche, de même
-je me tiens toujours à distance de ces demoiselles
-de la confrérie de sainte Catherine: gare aux tuiles!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! eh! En effet!</p>
-
-<p>&mdash;Une fille de trente-trois ans, à qui une occasion
-de se marier se présente ...</p>
-
-<p>&mdash;Ne la rate pas, c’est évident, n’eût-elle, pour
-être saisie, cette occasion, qu’un seul et unique
-cheveu!</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement! Donc, tout ce que nous dirons à<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span>
-votre belle-sœur, et rien, ce sera pareil et identique.</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire même, mon ami. C’est justement
-parce que nous essayerons de la dissuader de
-ce mariage, qu’elle s’y entêtera ... par esprit d’opposition!
-C’est toujours, ainsi que nous le remarquions
-il y a quelques mois, c’est sempiternellement
-l’histoire de la mère Ève et du serpent. «Il
-t’est défendu de manger de ce fruit; c’est ta perte,
-c’est la perte de tes fils et de tous tes descendants!»
-Et c’est précisément pour cela, parce que c’est
-défendu, parce qu’il ne faut pas le faire, sous peine
-de commettre un crime et une gaffe, que Mme Ève
-s’empresse de cueillir la pomme et de la croquer.
-Voilà la femme! Et les vieilles filles sont pires
-que femmes en la circonstance!</p>
-
-<p>&mdash;Les malheureuses! soupira Jourd’huy. Car
-elles sont à plaindre avant tout ...</p>
-
-<p>&mdash;Et elles rendent malheureux tous ceux qui les
-entourent!</p>
-
-<p>&mdash;Pas moyen de leur faire jamais comprendre leurs
-intérêts, jamais entendre le moindrement raison!
-Ah! comme on s’explique bien qu’elles soient toutes,
-ou la plupart du moins, la proie des rastaquouères,
-des flibustiers et aventuriers! C’est toujours sur
-ces êtres faibles,&mdash;qui se croient très forts, bien
-plus malins que tous les hommes réunis!&mdash;sur
-ces créatures isolées et d’autant plus dépourvues
-de soutien et d’appui qu’elles n’en veulent point et
-sont convaincues de n’en pas avoir besoin, inexpérimentées
-et irréfléchies, impressionnables, nerveuses
-et fantasques, que tous les chevaliers d’industrie<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span>
-jettent le grappin et font leurs meilleures
-prises. Que de fois, mon cher, j’ai regretté qu’on ne
-pût interdire de toute gestion, dans leur intérêt
-uniquement, toutes ces pauvres filles, toutes ces
-femmes seules ...</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment, dit Sambligny, ce serait leur
-rendre grand service, les sauver de toutes les
-griffes qui les menacent, et où, un peu plus tôt, un
-peu plus tard, elles finissent par choir. Quant
-à mes deux belles-sœurs, jusqu’à présent elles
-ont été à l’abri de ces mésaventures. Elles ne possèdent
-du reste que très peu de chose, chacune
-quatre ou cinq milliers de francs, qui leur sont
-venus l’an passé d’un héritage. Elles m’ont fait
-l’honneur de me consulter sur le placement de ce
-petit magot, et, d’après mon conseil, ont acheté
-des obligations de la ville de Paris. Je ne pense pas
-que, de ce côté, il y ait le moindre danger. C’est le
-côté mariage qui me préoccupe, qui m’inquiète.
-Mon devoir de parent ... je ne dirai pas de chef de
-la famille: ces dames et demoiselles ne nous reconnaissent
-plus ce titre ...</p>
-
-<p>&mdash;Toutes émancipées!</p>
-
-<p>&mdash; ... Mon devoir de parent, de frère aîné, m’ordonne
-de mettre Irène en garde contre une union
-d’aussi fâcheux augure, et je sens bien que non
-seulement j’échouerai, mais encore que je la froisserai,
-me l’aliénerai ...</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous que je lui parle? interrompit
-Jourd’huy. Peut-être venant de moi ... En tout cas,
-vous ne paraîtriez pas, vous ne seriez pas directement<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span>
-en cause, et elle ne pourrait avoir, par suite,
-aucun grief contre vous.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie et j’accepte votre offre, cher
-ami, répliqua Sambligny. Dites-lui nettement et
-énergiquement ce que vous pensez de ce Lacrouzade,
-comment il est coté par ses chefs, ce qu’il
-vaut et ce qu’il est.</p>
-
-<p>&mdash;Je le lui dirai, n’ayez crainte.»</p>
-
-<p>Effectivement, le lendemain matin, sans différer,
-Hector Jourd’huy envoya à Mlle Rousselin,
-par son gardien de bureau, une «Note», où il la
-priait de vouloir bien passer à son cabinet pour
-communication urgente; et, s’autorisant des relations
-qu’il avait avec son beau-frère et de l’intérêt
-qu’il lui portait, à elle, il lui dévoila la conduite et
-les antécédents de son collègue et fiancé Marius
-Lacrouzade.</p>
-
-<p>«Il vous a menti, mademoiselle, permettez-moi
-de vous le déclarer tout crûment, il vous a menti
-en vous annonçant qu’il allait obtenir de l’avancement,
-être promu «Préposé aux titres». C’est de
-la fantasmagorie toute pure, de la farce!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, insinua Irène, M. Lacrouzade
-ne ... ne m’a pas ... pas dit cela ... Non!</p>
-
-<p>&mdash;Comment, non? se récria le chef de bureau, interloqué.
-Mais vous l’avez répété à votre beau-frère!</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur; je n’ai rien dit de semblable.
-J’ai bien parlé du service des Titres, où M. Lacrouzade
-est attaché ... et c’est sans doute ce qui a
-amené la confusion ... mais «Préposé», non ... On
-aura mal compris.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span></p>
-
-<p>«Nous voilà dans les ergoteries, tartufferies et
-escobarderies, grommela le chef de bureau; nous
-allons patauger!»</p>
-
-<p>«Soit! Il y a eu malentendu, mademoiselle,
-reprit-il. Mais M. Lacrouzade n’en reste pas moins
-un garçon très peu digne d’estime, un fort piètre
-sujet, paresseux, désordonné, déconsidéré, criblé
-de dettes ... Vous ne saviez sans doute pas cela,
-lorsque vous lui avez promis votre main? Je ne me
-trompe pas: vous la lui avez bien promise? Vous
-avez bien annoncé à votre sœur, Mme de Sambligny,
-votre mariage avec M. Marius Lacrouzade?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, j’ai ... je ... je le lui ai annoncé,
-balbutia Irène, que les questions nettes et précises
-de M. Jourd’huy ne laissaient pas d’embarrasser.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous êtes bien fiancée à ce monsieur? Il y
-a bien promesse de mariage entre vous et lui?</p>
-
-<p>&mdash;Mais ... oui ... j’ai ... accepté ...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mademoiselle, si vous m’en croyez,
-vous en resterez là, et il n’y aura rien de fait. N’allez
-pas plus loin, je vous y engage! Mieux vaut ne pas
-se marier, croyez-moi, que de se mal marier, d’épouser
-un individu qui ne peut que faire le malheur
-de votre existence. Quelle que soit votre envie
-d’avoir un mari, un intérieur ...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, je ... non ...</p>
-
-<p>&mdash;Vous n’y tenez pas? Alors tant mieux, tant
-mieux! Il vous sera plus facile de rompre. Mais
-rompez, mademoiselle, rompez sans hésiter, je
-vous le conseille, je vous y exhorte!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur ... Je vous remercie
-bien de ce que vous ... Je ne pensais pas que
-M. Lacrouzade ... J’en suis toute ... tout étonnée ...
-Mais, monsieur, reprit Irène, d’une voix toujours
-incertaine et bégayante, si M. Lacrouzade était un ...
-un malhonnête homme, l’administration ne l’aurait-elle
-pas révoqué?</p>
-
-<p>&mdash;Si les administrations révoquaient tous les
-employés qui ont des dettes, qui fréquentent les
-brasseries et les champs de courses, ou qui n’arrivent
-pas toujours à l’heure exactement et abusent
-des congés, elles sacrifieraient bien des jeunes gens
-qui peuvent s’amender et ne font que jeter leur
-gourme.</p>
-
-<p>&mdash;C’est peut-être le cas de M. Lacrouzade ... si
-vraiment ce que ... ce que vous dites est aussi ...
-aussi grave ...</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai rien inventé, rien exagéré, mademoiselle.
-Pourquoi inventerais-je? riposta Jourd’huy
-avec sa franchise et sa brusquerie de langage habituelles.
-Que vous épousiez ou que vous n’épousiez
-pas M. Lacrouzade, qu’est-ce que cela peut me
-faire, à moi, voyons? Réfléchissez! C’est par amitié
-pour M. de Sambligny que je vous ai priée de venir
-et que je vous signale le péril qui vous menace.
-Personnellement, je n’ai rien à y voir et m’en fiche!
-C’est vous seule, retenez-le bien, qui êtes intéressée
-là-dedans. Vous me dites que M. Lacrouzade pourra
-se corriger, qu’il y a de l’espoir ... C’est ce que je
-ne crois pas du tout. En vous parlant de jeunes
-gens tout à l’heure, j’entendais des employés de
-vingt à vingt-cinq ans, vingt-six ans, vingt-huit<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span>
-ans; mais M. Lacrouzade en a trente-quatre révolus.
-Il n’a plus de gourme à jeter: c’est évacué depuis
-longtemps. Je ne vous ai pas dit non plus qu’il fût
-un malhonnête homme; non, ce n’est pas tout à
-fait cela, quoique ça y ressemble fort. Si l’administration
-en était sûre, si elle l’avait pris la main
-dans le sac, elle ne l’aurait évidemment pas conservé
-une minute de plus; mais, si grandes que
-soient les présomptions, il y a doute,&mdash;et l’inculpé
-bénéficie de ce doute. On le surveille, par exemple,
-on le guette, on le tient à l’œil;&mdash;et il est bien rare,
-bien rare que les présomptions tardent à se confirmer,
-le doute à se transformer en une certitude
-flagrante. En d’autres termes et en résumé, outre
-les écarts et le désarroi de sa vie privée, M. Lacrouzade
-est un employé suspect; c’est comme un fruit
-véreux: il n’est pas encore pourri, mais cela
-approche; ce n’est pas encore une canaille, mais
-c’est déjà presque un chenapan. Vous saisissez la
-nuance?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, encore une fois, mademoiselle,
-on n’épouse pas quelqu’un dans ces conditions-là!»</p>
-
-<p>Le résultat de cet entretien fut, en partie du
-moins, tel que l’avaient auguré MM. de Sambligny
-et Jourd’huy, et il ne dépendit pas d’Irène qu’il ne
-fût en tous points et d’un bout à l’autre conforme à
-ces prévisions.</p>
-
-<p>Persuadée que cet avertissement ne lui avait été
-donné par M. Jourd’huy qu’à l’instigation de sa<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span>
-sœur Jeanne et de son beau-frère, c’est à ceux-ci
-qu’elle s’en prit, eux qu’elle accusa de vouloir contre
-carrer et empêcher coûte que coûte son mariage.</p>
-
-<p>Elle alla faire à ce sujet une scène des plus violentes
-à Jeanne, lui reprochant de s’être entendue
-contre elle avec son mari.</p>
-
-<p>«Moi?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, toi! C’est toi qui l’as poussé à aller trouver
-M. Jourd’huy!</p>
-
-<p>&mdash;Jamais! Je te le jure!</p>
-
-<p>&mdash;M. Jourd’huy me l’a dit. Ce n’est pas la peine
-de nier!</p>
-
-<p>&mdash;Il t’a dit que c’était moi?...</p>
-
-<p>&mdash;Que c’était vous deux, ton mari et toi, qui
-l’aviez chargé de me prévenir.</p>
-
-<p>&mdash;C’est un peu fort!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c’est un peu fort que vous ayez toujours
-la rage de me jeter des bâtons dans les roues et de
-vous mêler de ce qui ne vous regarde pas! Est-ce
-que je ne suis pas libre? Est-ce que je ne suis pas
-assez grande personne pour savoir ce que j’ai à
-faire? S’il me plaît de me marier, moi?</p>
-
-<p>&mdash;Je n’y mets pas obstacle.</p>
-
-<p>&mdash;C’est peut-être pour m’y aider que vous me
-lancez M. Jourd’huy dans les jambes?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne t’ai rien lancé du tout. Tu m’ennuies, à
-la fin!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez beau faire! Je me marierai, là! Je
-me marierai malgré vous, malgré tout le monde!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! marie-toi tant que tu voudras, et ne me
-romps pas le tympan davantage!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span></p>
-
-<p>Hélas! non, elle ne se maria pas, la pauvre Irène.</p>
-
-<p>Si, au physique, Marius Lacrouzade, avec son
-élégante prestance, son teint mat et ses yeux noirs
-si brillants et si caressants, présentait de très appréciables
-qualités, au moral il était bien tel que
-l’avait dépeint M. Jourd’huy, et les administrateurs
-du Crédit international avaient grandement raison
-de le tenir pour suspect et de n’attendre qu’une
-occasion pour se débarrasser de lui. Il connaissait
-sa triste réputation, il se savait menacé, se sentait
-perdu, et c’est ce qui le poussa sans doute à brusquer
-les choses.</p>
-
-<p>Il avait persuadé à Irène qu’il était de leur intérêt
-de s’occuper de commerce, d’acheter un magasin
-de papeterie et journaux, qu’ils pourraient aisément
-gérer, tout en continuant leur service administratif.</p>
-
-<p>«J’ai une sœur qui viendra vivre avec nous et
-tiendra le magasin pendant nos heures de bureau.
-Ce sera très commode, lui avait-il assuré, très lucratif
-aussi. On vend tant de journaux maintenant.
-Il n’est personne qui n’en achète, et souvent plusieurs.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai, répondait Irène.</p>
-
-<p>&mdash;Nous nous lèverons de bon matin pour le
-pliage et la vente ... la grosse vente, qui sera terminée
-avant notre départ pour «la boîte», et
-nous serons de retour à cinq heures pour la vente
-du soir. J’estime qu’en douze ou quinze ans au
-plus, surtout avec des goûts modestes comme les
-nôtres, nous aurons gagné de quoi nous retirer,&mdash;sans<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span>
-parler de la pension de retraite proportionnelle
-à laquelle nous aurons droit et que nous
-n’aurons garde de laisser perdre. Les propriétés ne
-coûtent pas cher chez moi, dans la campagne,
-entre Aix et Marseille. Pour quelques milliers de
-francs nous aurons notre affaire, et nous irons vivre
-là-bas, heureux comme des rois dans leur castel,
-ou plutôt comme deux tourtereaux dans leur gentil
-nid de mousse. Voilà mon rêve!»</p>
-
-<p>C’était aussi celui d’Irène Rousselin. Chose singulière,
-et pourtant des plus communes chez les
-natures de cet acabit: autant elle se montrait
-soupçonneuse, fermée, mésavenante, acariâtre,
-revêche et intraitable à l’égard des siens, autant,
-vis-à-vis des étrangers, elle était confiante et crédule,
-gracieuse, enjouée, souriante et charmante.</p>
-
-<p>Elle buvait comme lait toutes les bourdes, blandices
-et impostures que lui débitait ce farceur de
-Marius. Elle admirait et adorait ce verbeux et astucieux
-bellâtre, elle raffolait de lui. Toutes ses espérances,
-son bonheur, son avenir reposaient maintenant
-sur ce triste sire, qu’elle estimait d’autant
-plus, élevait d’autant plus haut, que chacun, à
-commencer par M. Jourd’huy, porte-parole de
-M. et Mme de Sambligny, l’abaissait davantage et le
-méprisait comme la boue.</p>
-
-<p>Toujours l’esprit de contradiction.</p>
-
-<p>Quand son idole lui annonça qu’il avait «trouvé
-leur affaire,&mdash;une occasion magnifique et inespérée,
-qu’il serait regrettable, à jamais déplorable, de
-laisser échapper: un superbe magasin de librairie<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span>
-et papeterie à céder pour 10,000 francs, dans un
-quartier riche, central et des mieux fréquentés,
-avenue de l’Opéra», elle s’empressa, sans même
-qu’il eût besoin de formuler la moindre demande,
-de mettre à sa disposition tout l’argent qu’elle
-possédait, cinq mille et quelques cents francs.</p>
-
-<p>Et le lendemain Marius Lacrouzade avait levé le
-pied.</p>
-
-<p>Par sa fuite, le misérable réussissait à faire d’une
-pierre trois coups: il s’affranchissait de tous ses
-tracas administratifs, qui lui avaient d’ailleurs
-rendu la place intenable; il se débarrassait d’une
-future épouse, qu’il n’avait jamais eu l’intention de
-prendre; et enfin il ne partait pas les mains vides,
-il s’en allait lesté de toutes les économies, de tout le
-petit pécule de la vieille fille.</p>
-
-<p>«Vous êtes sur terre, mesdemoiselles,&mdash;n’oublions
-pas!&mdash;vous êtes sur terre pour être exploitées,
-dupées et grugées par les gredins de notre
-espèce!» pouvait-il s’écrier, conformément aux
-prédictions des deux amis, Jourd’huy et Sambligny.</p>
-
-<p>La malheureuse Irène ne résista pas à cette
-catastrophe, dans laquelle sombrait son plus cher,
-son unique espoir, ce beau rêve,&mdash;le dernier qu’il
-lui était raisonnablement permis de faire,&mdash;qui
-l’avait tant passionnée, possédée tout entière,
-auquel elle avait tout sacrifié, et n’aurait demandé
-qu’à sacrifier encore davantage. Sa raison aussi y
-sombra; et un soir de juillet, après une de ces
-lourdes et orageuses après-midi, si propices aux
-détraquements cérébraux, Hector Jourd’huy vint<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span>
-informer Sambligny d’un scandale, d’un nouveau
-scandale, plus grave que les précédents, causé par
-Mlle Rousselin dans les bureaux du Crédit international.
-Elle s’était mise soudain à crier et à
-chanter, puis à arracher ses vêtements; elle réclamait
-ses parures et ses bijoux, appelait ses femmes
-de chambre, se prétendait tout à la fois reine de
-France et impératrice de Russie. Il avait fallu
-aviser sur-le-champ, et recourir au commissaire
-de police. Deux infirmiers, mandés d’urgence,
-étaient venus la chercher ...</p>
-
-<p>Irène Rousselin, heureusement pour elle, ne
-survécut pas longtemps à ce désastre: cinq mois
-après, elle mourait à l’hospice de la Ville-Evrard,
-où elle avait été internée.</p>
-
-<p class="p2">Était-ce avec l’intention d’essayer à son tour de
-conquérir un mari que Corentine, la sœur cadette
-de Jeanne et d’Irène, s’était mise à économiser et
-thésauriser? Tant il y a qu’elle menait une existence
-des plus chétives et se privait sur tout.</p>
-
-<p>Comme ses deux aînées, comme Irène principalement,
-elle avait le caractère le plus bizarre et le
-plus inégal, le plus déconcertant et le plus horripilant
-qu’on pût imaginer, un de ces caractères que
-l’expert chef de bureau Jourd’huy comparait «à
-ces climats disgraciés, où l’on ne passe jamais deux
-jours de suite sans voir un orage éclater et la pluie
-et l’ouragan se déchaîner».</p>
-
-<p>Corentine, institutrice adjointe dans une école
-communale de Paris, avait une marotte: c’était de<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span>
-croire et de répéter sans cesse que, seules, celles
-de ses collègues qui n’affichaient aucune pruderie
-et distribuaient généreusement leur tendresse à
-MM. les inspecteurs, obtenaient de l’avancement.
-Moins il y avait de réserve et de pudibonderie, plus
-la distribution était large, aisée et copieuse, plus,
-par suite, affirmait-elle, l’avancement était important
-et rapide. Elle narrait, à ce propos, les anecdotes
-les plus typiques et les plus probantes, si
-probantes, si scandaleuses, que souvent son beau-frère,
-Armand de Sambligny, l’arrêtait, refusait
-d’y croire:</p>
-
-<p>«Pas possible, Corentine! Tu exagères!</p>
-
-<p>&mdash;Nullement, nullement, je t’assure! J’ai parfaitement
-vu la directrice dans les bras de l’inspecteur.</p>
-
-<p>&mdash;Comment aurais-tu pu voir cela? Ce n’est pas
-dans la classe, je suppose! On se cache, on prend
-ses précautions en pareil cas.</p>
-
-<p>&mdash;Et ils se cachaient aussi! Ils croyaient bien
-avoir pris leurs précautions! Ils les avaient mal
-prises, voilà tout. Ils étaient tous les deux, lui et
-elle, renfermés dans le bureau de la directrice;
-c’était le soir, et leurs ombres se projetaient sur le
-rideau de la porte vitrée. On apercevait très distinctement
-Mme Bellefigue la tête appuyée sur
-l’épaule de M. Chantegrive, se pressant et se blottissant
-contre lui, et les baisers qui se succédaient ...
-Tableau tout à fait édifiant! Eh bien, c’est
-triste à dire, Armand, mais ce sont celles-là qui
-sont toujours les mieux notées, ce sont celles-là<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span>
-seules qui arrivent! Pourvu qu’elles ne soient pas
-trop laides, laides à repousser, tu comprends bien?
-et n’aient aucun scrupule, aucun sot préjugé, en
-d’autres termes, aucune moralité et aucune pudeur,
-elles sont sûres d’être parfaitement cotées et
-promptement récompensées.»</p>
-
-<p>«C’est drôle! se disait Sambligny. Telle est aussi
-l’opinion de Jourd’huy. C’est exactement ce qui se
-passe dans les grands magasins, dans les bureaux,
-les ateliers, partout ... comme s’il suffisait de mettre
-des hommes et des femmes ensemble, de l’étoupe
-près du feu, pour que ça s’enflamme!»</p>
-
-<p>«Mais, quand on veut rester honnête comme
-moi, continuait l’infortunée Corentine en redressant
-fièrement sa petite tête d’oiseau, toute ronde et
-osseuse, et en affermissant son binocle sur son nez
-pointu, son long nez en bec de cigogne,&mdash;on en
-subit les conséquences! Oh! je ne me plains pas,
-Armand, crois-le bien! Tu n’en doutes pas non plus,
-Jeanne? Si je voulais ... Mais enfin cela fait rager
-tout de même! Les moins honnêtes, les moins
-bien, les plus perverties, si vous préférez, sont
-celles qui réussissent le mieux; il n’y a de chance
-que pour elles!»</p>
-
-<p>Trop dépourvue de charmes physiques pour inspirer
-jamais la moindre passion, provoquer le plus
-faible désir, mais ne se rendant pas compte, bien
-entendu, de ce manque d’attraits et de cette totale
-insignifiance, gardant au cœur bien des amertumes
-et des déboires, d’inguérissables blessures, Corentine
-avait fini par se rejeter vers l’argent, par faire<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span>
-de l’avarice son péché mignon et sa constante pratique.</p>
-
-<p>Elle habitait à un sixième étage, dans une mansarde
-à tabatière, se nourrissait de pain et de
-fruits ou de charcuterie, ne buvait que de l’eau, et
-entassait sou à sou tant qu’elle pouvait. Y avait-il,
-à son école, une corvée supplémentaire dont on ne
-savait qui charger? Elle était là, elle, toujours de
-loisir, toujours disposée, toujours à l’affût d’une
-obole à gagner. Elle avait de même trouvé quelques
-leçons particulières pour ses soirées, ses jeudis
-et ses dimanches, et, avec les bribes d’héritage
-qui lui étaient échus, avait réussi à amasser déjà
-une douzaine de mille francs. L’argent, le seul
-dieu qui n’ait pas d’athées, avait pour elle un incomparable
-et capiteux prestige. A notre époque
-plus que jamais, songeait-elle, l’argent, c’est tout:
-c’est l’indépendance, c’est la sécurité, c’est la force,
-l’autorité, le bonheur,&mdash;c’est tout! Et peut-être
-ajoutait-elle tout bas: «C’est un mari!» Car cela
-s’achète, les maris: il suffit d’y mettre le prix.</p>
-
-<p>Dans sa maison, au-dessous d’elle, demeurait un
-commis de banque, un petit juif, avec qui, par
-l’entremise de la concierge, elle était entrée en
-relation.</p>
-
-<p>«Ah! il a un rude flair, le père Sakaël! lui avait
-un jour conté Mme Pipelet. En voilà un qui est
-futé, qui s’entend en finances, dans tous les micmacs
-de bourse, qui en possède, des tuyaux! Ah!
-c’est superbe! Les youpins, voyez-vous, mamzelle
-Rousselin, ils ont ça dans le sang; ils ont le nez,<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span>
-quoi! le nez de marque, le nez fait pour ça! comme
-les habillés de soie, sauf votre respect, ont le groin
-fabriqué pour déterrer les truffes. Et ce qu’il en
-déterre, M. Sakaël! Ah! un lapin, ce youpin! Un
-maître renard!</p>
-
-<p>&mdash;Pour peu que vous continuiez, toute la basse-cour,
-aussi bien que la ménagerie, va y passer, interrompit
-Corentine en souriant.</p>
-
-<p>&mdash;On ne saurait lui décerner trop d’éloges, mamzelle,
-on ne saurait trop prôner ses mérites. Figurez-vous
-qu’hier il m’a fait gagner trois cents francs!
-Le mois dernier j’en avais déjà palpé cent trente.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela? demanda aussitôt Corentine,
-l’œil brasillant de convoitise.</p>
-
-<p>&mdash;Il m’avait acheté, voilà quinze jours, dix actions
-des mines d’or d’Aqua-Tinta. Hier il m’a dit: «Faut
-vendre ça, m’ame Pipelet, ça ne montera pas plus
-haut.&mdash;Vendez, que j’ lui réponds!» Moi, je le
-laisse faire, vous concevez? Il est autrement ferré ...
-Malin comme un singe, que j’ vous dis, le père
-Sakaël! Alors il a vendu, et j’ai trois cent et des
-francs de bénef.»</p>
-
-<p>Quelques semaines plus tard, Mme Pipelet annonçait
-à Corentine un nouveau gain, dû encore à l’habileté
-et au «nez» de M. Sakaël. Cette fois, la brave
-fille n’y résista plus. «Si je pouvais avoir ma part du
-gâteau!» se dit elle avec une frémissante impatience.</p>
-
-<p>«Est-ce que ce monsieur consentirait?... demanda-t-elle
-à la concierge.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi, mamzelle?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;A faire pour moi ce qu’il fait pour vous? J’ai
-quelques économies: s’il pouvait me les faire fructifier ...</p>
-
-<p>&mdash;Je veux bien lui en toucher deux mots. Je ne
-crois pas qu’il refuse: il ne cherche qu’à obliger le
-prochain, qu’à rendre service à tout le monde,
-M. Sakaël. Ah! c’est un chouette particulier, la
-perle des locataires!»</p>
-
-<p>Selon les prévisions de Mme Pipelet, le petit
-père Sakaël voulut bien se charger d’indiquer à
-Mlle Rousselin quelques «bétites blacements afantageuses».</p>
-
-<p>«Buisque fous fous indéressez à cette cheune
-bersonne, montame Bibelet! Engeanté de fous être
-acréaple!»</p>
-
-<p>Comme sa sœur Irène, de navrante mémoire, Corentine
-préférait les lumières des étrangers, les avis
-et «tuyaux» d’une concierge ou d’un voisin, à ceux
-de sa famille, aux conseils et aux recommandations
-de son beau-frère, dont le titre de chef de bureau
-au ministère des Finances annonçait cependant
-quelque expérience en la matière et aurait dû lui
-valoir un peu de considération.</p>
-
-<p>Mais non; il suffisait que ce fût son beau-frère, sa
-famille; il suffisait que le bon sens et la raison
-fussent de ce côté, pour que Corentine, à l’exemple
-d’Irène, n’en voulût point et passât sur-le-champ
-à l’autre bord. Il est vrai de dire aussi qu’elle était
-en ce moment brouillée&mdash;encore! mais la vie est
-faite pour cela!&mdash;avec sa sœur Jeanne.</p>
-
-<p>Ah! les vieilles filles! «Toutes, des entêtées, des<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span>
-aveuglées, des névrosées, des détraquées, des
-folles! comme le répétait si volontiers Hector
-Jourd’huy. Toutes, des malheureuses! Toutes, plus
-qu’aucune autre descendante de la mère Ève, destinées
-à subir l’inexorable et indéfectible loi proclamée
-par Jehovah, la sentence sans appel: <i>Tu
-seras sous la puissance de l’homme</i>; toutes, livrées
-à l’exploitation et à l’oppression, à la tyrannie, la
-perfidie, et au mépris des fils d’Adam!»</p>
-
-<p>Il n’y avait pas trois mois que le complaisant
-petit père Sakaël s’était chargé de faire «vrugdivier»
-les économies de Corentine Rousselin, lorsqu’un
-beau soir il ne rentra pas au logis. Le lendemain
-non plus, le surlendemain pas davantage.</p>
-
-<p>Qu’est-ce que cela signifiait?</p>
-
-<p>Pas n’est besoin de le dire, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>Mme Pipelet courut à la maison de banque où
-le plus habile des financiers avait dit qu’il travaillait:
-il y avait des années qu’il en était sorti.</p>
-
-<p>Dans sa chambre, que le commissaire de police
-fit ouvrir, on ne trouva plus que le lit,&mdash;une couchette
-d’acajou pas trop mauvaise,&mdash;une table-toilette
-tout éclopée, un fauteuil éventré, et, au
-fond d’un placard, une paire de vieilles bottes, qui
-semblait dater de l’invasion des Cosaques et du
-retour de nos rois légitimes «dans les fourgons de
-l’étranger». Tout le reste avait été déménagé, s’était
-envolé, sans que Mme Pipelet y eût vu autre chose
-«que du feu», selon ses propres paroles.</p>
-
-<p>Elle en fit une maladie, la pauvre chère dame:
-maître renard, le plus lapin des youpins, lui avait<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span>
-vidé tout son bas de laine, soutiré jusqu’à son dernier
-centime.</p>
-
-<p>«Je me suis même fait avancer quatre cents francs
-par la propriétaire ... C’est ce brigand-là qui m’y a
-poussée! Il me cornait sans cesse aux oreilles ses
-achats de mines de ... de je ne sais quoi! des Rio-Valusio ...
-Valerio ... C’était si avantageux! Une si superbe
-occasion! Des bénéfices considérables! Et
-sans le moindre danger! Et pataci et patalaut’! Ah!
-Seigneur mon doux Jésus! qu’il y a donc de la canaille
-en ce bas monde!»</p>
-
-<p>Quant à Corentine Rousselin, ruinée comme sa
-concierge, dépouillée de son cher magot, de ce qui
-était son sang, son âme et sa vie, elle n’y résista
-point. Un soir, elle se calfeutra dans sa mansarde,
-alluma un réchaud de charbon ...</p>
-
-<p>Et son âme indignée s’enfuit en gémissant chez
-les ombres.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">X</h2>
-
-<p class="p2">Mme Bombardier continuait à se consoler de son
-échec à la présidence du Grand Congrès Féministe
-et à oublier la cruelle humiliation que lui
-avaient si traîtreusement infligée ses collègues,
-sœurs d’armes et bonnes amies.</p>
-
-<p>Cette consolation, elle l’avait trouvée près d’elle,
-dans un charmant jouvenceau, qui lui était comme
-à point nommé et tout exprès tombé du ciel. C’était
-le neveu de son intime mais bien inconstant et infidèle
-complice, de Léopold Magimier, le député de
-Seine-et-Loire. Il était le fils de ce tanneur et marchand
-de peaux, qui, en fournissant naguère à son
-frère aîné, candidat électoral, un stock important
-de bottes à l’écuyère, lui avait rendu un signalé service.
-Félicien Magimier, notre jouvenceau, entrait
-dans ses dix-sept ans, et, de son collège de province,
-venait d’être envoyé comme interne au lycée Janson-de-Sailly.
-Malgré son notoire égoïsme et son j’ m’enfoutisme<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span>
-proverbial, M. le député n’avait pu refuser
-de lui servir de correspondant, et, lorsqu’une
-épidémie de fièvre typhoïde se déclara parmi les
-élèves et amena leur licenciement, Félicien vint
-tout naturellement se réfugier chez son oncle.</p>
-
-<p>C’est alors qu’Angélique lança le filet sur cette
-proie.</p>
-
-<p>A l’exemple d’une autre prêtresse de l’Émancipation,
-de cette bouillante et incandescente citoyenne
-Nina Magloire, réduite à déménager tous
-les trois mois par suite des trop pratiques leçons
-qu’elle ne pouvait s’empêcher de donner aux adolescents
-de son entourage, et des avanies et algarades
-qu’elle s’attirait de la part des papas et mamans, Angélique
-Bombardier avait un culte spécial pour la
-timide et naïve jeunesse.</p>
-
-<p>Ancienne adepte d’Enfantin, qui proclamait si
-bien «la réhabilitation de la matière et les avantages
-de la promiscuité»; passée plus tard à Fourier,
-qui réclamait non moins éloquemment
-«l’égale liberté des passions pour l’un comme pour
-l’autre sexe», et montrait «dans l’île d’Otahiti,
-dans l’absence de contrainte et les puissantes facultés
-amoureuses de ses habitants et habitantes,
-l’exemple à suivre, le modèle des sociétés futures»,
-Angélique Bombardier avait toute sa vie mis sa
-conduite d’accord avec ces principes et témoigné
-en amour de la plus entière indépendance.</p>
-
-<p>«Est-ce que les hommes se gênent? Ne les
-voyons-nous pas courir à leur gré, voltiger de fleur
-en fleur? Pourquoi donc nous, infortunées femmes,<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span>
-serions-nous seules recluses, seules immobilisées,
-seules enchaînées à d’ignominieuses conventions,
-esclaves toujours?...» Etc.</p>
-
-<p>Évidemment! Pourquoi?</p>
-
-<p>On est égaux, que diantre! ou on ne l’est pas.</p>
-
-<p>D’autant plus qu’Angélique Bombardier ne faisait
-pas grand mystère de ses facultés intimes. Si
-elle n’allait pas jusqu’à s’écrier en plein tribunal,
-comme cette terrible Nina Magloire: «Est-ce ma
-faute si j’ai du tempérament, monsieur le président?»
-Elle ne laissait pas de pousser, dans
-<i>l’Affranchie</i>, certaines doléances que les initiés savaient
-bien à qui appliquer. Quand elle écrivait:
-«Que voulez-vous que devienne une petite veuve
-de vingt ans, saine de corps et saine d’esprit, possédant
-bon pied, bon œil et excellent appétit? La forcerez-vous
-à s’astreindre à des jeûnes débilitants,
-à se macérer et se mortifier, se détraquer et se détruire,
-comme les nonnes d’autrefois? Non, il est
-fini, ce temps-là, et on ne fait pas de révolution avec
-le passé!» c’était à elle qu’elle songeait; la petite
-veuve, c’était elle, bien que son veuvage datât de
-ses trente ans et eût été précédé d’une séparation
-de corps de plusieurs années, très mouvementées
-et très gaiement remplies d’ailleurs. C’était sa
-propre cause qu’elle plaidait.</p>
-
-<p>Loin d’accoiser ses ardeurs, l’âge semblait les
-avoir attisées; mais, de même que les vieux pénards
-s’attaquent de préférence aux jeunes poulettes
-et frais tendrons, c’étaient de tout jeunes coqs
-qu’il lui fallait, de mignons et fringants et frétillants<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span>
-éphèbes qu’elle reluquait et cherchait. Mon
-Dieu, oui! Et, tout comme son émule Nina Magloire
-encore, elle aurait pu répondre: «C’est bien mal,
-mais je n’aime que ça!... C’est bien mal, mais vous-mêmes
-vous reconnaissez que les hommes mûrs ont
-un faible pour le fruit vert; pourquoi donc, nous,
-leurs égales en tout et partout, serions-nous différemment
-construites et n’éprouverions-nous pas
-ce même penchant? Soyez donc logiques, voyons,
-messieurs!»</p>
-
-<p>Logique, elle ne l’était cependant pas jusqu’à
-demander, comme elle l’aurait dû en toute justice,
-que la loi fût la même pour les vieilles polissonnes,
-chatouilleuses et déniaiseuses d’écoliers, que pour
-les séniles amateurs de fillettes et initiateurs d’ingénues.
-Non, elle voulait bien s’abstenir ici de réclamer,
-et laisser à ces messieurs tout le dam et le
-châtiment. Ne se croyait-elle pas d’ailleurs, malgré
-ses quatre-vingt-dix-huit kilos, toujours jeune,
-l’allègre et vaillante Angélique, et plus que jamais
-ne lançait-elle pas, de sa maigre voix flûtée, enfantine
-et cristalline, son fameux mot d’ordre, son
-cri d’armes et héroïque devise: «Restons jolies,
-mesdames, restons jolies!»</p>
-
-<p>Logique, elle ne l’était pas non plus jusqu’à soupirer,
-avec une autre de ses consœurs, l’aimable et
-sentimentale romancière Rita Viazzi: «N’est-il pas
-révoltant qu’on tolère des maisons de joie pour ces
-messieurs, et qu’on n’ait pas songé à nous, qu’on ne
-fasse rien pour nous, pauvres et pitoyables femmes?»</p>
-
-<p>Encore moins tombait-elle dans les exagérations<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span>
-et perversions reprochées aux Gabrielle de Surgères,
-Florence Stuart, Lina Rozetti et autres «insexuées»,
-autres «fin de siècle». Non, de ce côté,
-Angélique Bombardier n’était pas à la hauteur, pas
-dans le train. Elle en était restée au vieux jeu, à
-l’amour rococo, l’amour du mâle, et ne méritait
-nullement, selon la remarque du caustique Chantolle,
-«ce titre d’«émancipée» dont elle se targuait ...
-Nulle plus que vous, au contraire, suave
-Angélique, continuait-il, n’est soumise à ce tyran
-maudit, à ces monstres d’hommes. Et c’est ce qui
-fait votre éloge, ce qui fait votre gloire, ma toute
-belle; c’est par là que vous rachetez vos sottises et
-vos iniquités.»</p>
-
-<p>Elvire Potarlot, elle,&mdash;pas plus que Katia Mordasz,&mdash;ne
-pouvait admettre pareils écarts. Tout
-ce qui était matière et sens lui répugnait. Malgré
-son divorce et les nombreux «changements de
-main» qu’elle avait subis, malgré sa persistante
-liaison avec le drôle qui vivait d’elle, qui la grugeait,
-la battait et déversait sur elle le ridicule et
-l’opprobre, l’amour, pour Elvire, n’était qu’un besoin
-du cœur, l’occasion de se mieux dévouer et de
-se donner tout entière. Il ne le savait que trop, ce
-misérable Émilien Bellerose.</p>
-
-<p>La directrice de <i>l’Émancipation</i> ne prouvait que
-du mépris pour l’infatigable et volage, quoique volumineuse,
-directrice de <i>l’Affranchie</i>.</p>
-
-<p>«C’est une honte! A son âge! De tels scandales!
-Elle déshonore le parti, cette vieille folle!» s’exclamait-elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span></p>
-
-<p>A son tour, songeant à l’ignominieuse chaîne à
-laquelle Elvire était rivée, aux nombreux horions
-et fréquentes gourmades que lui distribuait si généreusement
-et en témoignage de gratitude l’amant
-qu’elle entretenait, Angélique s’indignait et fulminait.</p>
-
-<p>«C’est abominable! Avec son ignoble individu,
-elle nous compromet toutes, nous salit toutes!
-Nous n’avons pas besoin de ... On appelle ça des
-marmites, n’est-ce pas? Et à son âge! Oh! oh!»</p>
-
-<p>Mais, en ce moment, elle était toute à la joie,
-toute à l’ivresse, l’ardente et débordante Angélique.
-Comme une ogresse à qui il tomberait des cieux
-de la chair fraîche, elle avait vu débarquer chez
-son bon ami Magimier ce petit collégien ... Riche
-affaire!</p>
-
-<p>Le député Magimier et son Égérie habitaient à
-proximité l’un de l’autre, dans le bas de l’avenue
-Marceau; Félicien était donc tout à portée et comme
-sous la coupe de ladite Égérie, qui ne demandait
-qu’à devenir la sienne, à être sa confidente et gouvernante,
-sa consolatrice et protectrice,&mdash;sa petite
-maman.</p>
-
-<p>Matin et soir elle l’attirait chez elle, le retenait à
-sa table, l’intronisait dans le sanctuaire de la toilette,
-se vêtait ou se dévêtait devant lui,&mdash;un enfant,
-cela ne tire pas à conséquence!&mdash;jouait, disputait
-et plaisantait avec lui.</p>
-
-<p>«Donnez-moi votre main, grand bébé!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Donnez donc!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi auparavant pourquoi faire?</p>
-
-<p>&mdash;Donnez, vous dis-je! Vous le saurez après.
-Donnez donc! Ah! vous ignoriez que je possède la
-faculté de lire l’avenir dans les lignes de la main!
-Je suis une magicienne, monsieur, une sorcière, si
-vous préférez ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! sorcière!</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce qu’il y a de plus sorcière! Vous allez
-voir cela! Ne retirez donc pas votre main, petit
-peureux, laissez-la ... Là, comme ceci! Je commence ...
-Contournons la ligne de vie: nous y reviendrons
-après; traversons hardiment la plaine
-de Mars et remontons jusqu’à la ligne du Soleil ...
-Oh! oh! mais ... qu’est-ce à dire? Vous ne vous vantiez
-pas de cela, jeune homme!</p>
-
-<p>&mdash;De quoi donc, madame?</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez bien ce petit demi-cercle, ici?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame.</p>
-
-<p>&mdash;C’est l’anneau de Vénus. Eh bien, ce petit
-demi-cercle, cette courbe renflée et saillante, m’indique
-que vous serez ... que vous êtes déjà très
-amoureux!</p>
-
-<p>&mdash;Oh!</p>
-
-<p>&mdash;Il n’y a pas de «Oh!» qui tienne! Très amoureux!
-Très amoureux!»</p>
-
-<p>Certainement, parmi les condisciples de Félicien,
-il en était plus d’un qui n’aurait pas manqué de
-prouver sur-le-champ à la sorcière qu’elle pronostiquait
-juste. Combien d’écoliers, que de complaisantes
-dames mûres, sèches ou blettes, de généreuses,
-attentionnées et dévouées douairières, se<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span>
-sont ainsi ingéniées à diriger vers les sentiers du paradis
-terrestre et à initier aux douceurs du fruit défendu!
-Combien de respectées et respectables matrones
-se faisant ainsi à huis clos les éducatrices de
-la timide adolescence! Tant il est vrai que les
-extrêmes se touchent, et que si les Arnolphes affectionnent
-les Agnès, les comtesses Almavivas ne
-rebutent point les Chérubins. Oh non! Et cependant,
-malgré l’égalité absolue des deux sexes, ce
-sont les Agnès seules que la société, aussi bien que
-la loi, songe à protéger. Les Chérubins s’en tirent
-comme ils peuvent. On punit les détournements
-de mineures: ceux de mineurs, on les ignore ou on
-en rit.</p>
-
-<p>«Drôle d’égalité! Étrange justice!» s’écriait un
-jour Elvire Potarlot, dans un de ses articles de
-<i>l’Émancipation</i>, en faisant allusion aux frasques de
-sa rivale, la directrice de <i>l’Affranchie</i>.</p>
-
-<p>Et, par haine de celle-ci autant sans doute que
-par esprit d’équité, elle terminait par cette imprécation,
-totalement dépouillée d’artifice et d’atticisme:</p>
-
-<p>«Haro sur les corruptrices, aussi bien que sur
-les corrupteurs de l’enfance! Vieilles cochonnes et
-vieux cochons, cela va de pair, et il faudrait fouailler
-et cingler les unes comme on étrille et fustige
-les autres!»</p>
-
-<p>Élevé dans son trou de province et introduit, depuis
-quelques semaines seulement, dans le monde
-scolaire parisien, Félicien Magimier n’avait pas encore
-eu le temps de perdre sa gaucherie ni sa<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span>
-fleur et conservait tout le velouté de l’ignorance.</p>
-
-<p>«Et je ne réussirais pas à t’apprendre ... Et ce serait
-une autre que moi qui cueillerait ... Ah mais non!
-Ah mais non! protestait à part soi et avec une farouche
-véhémence la généreuse Angélique. Tu es
-là, mon bijou, et je ne te laisserai pas ... Ah mais
-non! Il faudra bien que ... Tu auras beau faire le
-petit serin: bon gré mal gré, il faudra que tu y
-passes!»</p>
-
-<p>Elle le questionnait insidieusement:</p>
-
-<p>«Vous n’avez laissé là-bas, chez vous, aucune
-affection?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! si, madame. J’ai maman ...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne parle pas de vos parents. Il n’y a pas là-bas
-une petite bonne amie? Répondez donc! Allons!</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Bien vrai? C’est bien vrai, ce gros mensonge-là?</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame, je ... je ne mens pas.</p>
-
-<p>&mdash;Pas la plus mince passionnette?</p>
-
-<p>&mdash;Aucune, je vous assure.»</p>
-
-<p>C’était regrettable; il aurait pu si bien alors lui
-conter ses peines, épancher en elle tous les regrets
-que l’absence lui causait! Elle aurait si bien su le
-réconforter et le cajoler! N’était-il pas son grand
-enfant, son bébé chéri?</p>
-
-<p>Elle changea de tactique deux jours après.
-Comme ils étaient assis côte à côte sur le divan du
-petit salon où elle recevait ses intimes, elle imagina
-de lui narrer en détail la troublante et orageuse
-nuit qu’elle avait passée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span></p>
-
-<p>«Hier soir, je suis allée au théâtre, aux Variétés ...
-Le mari d’une de mes anciennes amies, veuf depuis
-plusieurs années, était venu m’inviter ... Je n’ai pas
-pu refuser ... Il est ingénieur à Brest, et ne se trouve
-que pour quelques jours à Paris. Nous avons dîné
-ensemble bien tranquillement; mais je n’ai pas
-tardé à m’apercevoir que mon compagnon était
-épris de moi. Chemin faisant, en voiture, il me serrait
-le bras, son pied cherchait sans cesse le mien ...
-Ce fut bien pis dans la baignoire où nous prîmes
-place! J’étais au supplice! Sa main ne quittait pas
-la mienne; il me dévorait des yeux ... Je m’étais décolletée:
-je ne pouvais pas me douter ... et son regard
-plongeait, plongeait ... J’en étais affreusement
-gênée! En me ramenant, il me conjura de le laisser
-monter. J’ai eu toutes les peines du monde à lui
-faire entendre raison ... Il m’avait ressaisie dans ses
-bras ... Quelle nuit cela m’a valu, Félicien, si vous
-saviez! Je n’en ai pas fermé l’œil! Mes nerfs étaient
-dans un état! J’avais le sang en ébullition, du feu
-qui me courait dans les veines ... Et encore en ce
-moment ... Avoir eu cet homme auprès de moi toute
-la soirée, à me supplier, me frôler, me presser, me
-griser ... Cela ne vous fait donc rien, ce que je vous
-raconte là?» reprit-elle tout à coup en se penchant
-vers son silencieux auditeur et en appuyant
-distraitement la main sur lui.</p>
-
-<p>Félicien de se reculer bien vite, comme si un
-précipice se fût soudain ouvert sous ses pieds.</p>
-
-<p>La vieille dame de réitérer alors son mouvement
-d’approche.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span></p>
-
-<p>«Ah! je vois bien que vous ne connaissez pas ces
-émotions!» finit-elle par soupirer avec une sourde
-rage.</p>
-
-<p>Il fallait y renoncer, en effet: il était vraiment
-trop coquebin, le chérubin.</p>
-
-<p>Mais ce que femme veut Dieu le veut, et quelques
-jours plus tard dame Angélique réussissait à enlever
-la place et à ravir le trésor tant convoité.</p>
-
-<p>C’est au bon cœur de Félicien qu’elle s’adressa,
-par les sentiments qu’elle parvint à le prendre.</p>
-
-<p>«Ah! cher enfant! Vous ne savez pas ce que c’est
-que la vie d’une femme! Vous ignorez toutes les
-souffrances auxquelles nous sommes en proie, de
-combien d’ornières notre route est traversée, que
-de ronces et d’épines obstruent notre chemin!
-Étais-je née, moi, pour cette existence solitaire,
-désolée et dévastée? L’homme que j’aimais, que je
-croyais aimer plutôt, de qui, à l’aube de mes dix-huit
-ans, pleine de confiance dans l’avenir, toute
-pétrie d’illusions, hélas! j’avais accepté le nom,
-m’a indignement, abominablement trompée. J’ai
-fait avec lui le plus rude apprentissage qu’on puisse
-imaginer; du premier coup, j’ai atteint les abîmes
-de la douleur, touché l’extrême fond du désespoir.
-Mais que Dieu lui pardonne, à cet ingrat! Je n’avais
-pas vingt-cinq ans, et déjà mon bonheur était perdu
-sans retour, mon existence gâchée, à jamais brisée!
-Plus de foyer, plus d’asile, de repos, plus rien! Si
-seulement, en me quittant, cet homme, que je ne
-peux plus qualifier de monstre, puisqu’on doit le
-<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span>respect à toutes les tombes ... S’il m’avait laissée
-mère! Ah! un enfant! Comme il aurait été le bienvenu!
-Comme je l’aurais idolâtré, ce petit être!
-Comme il aurait rempli mes jours, absorbé toutes
-mes forces, transformé toute ma vie! Hélas! Dieu
-m’a refusé cette suprême joie! Alors, mon ami ...»</p>
-
-<p>Longtemps elle continua de la sorte, l’infortunée
-et pitoyable Angélique. Elle possédait à merveille ce
-qu’on nommait jadis «le don des larmes», et de
-gros pleurs perlaient sous ses paupières, roulaient
-un à un le long de ses joues ...</p>
-
-<p><i>Ahi! povera! povera!</i></p>
-
-<p>Ajoutons qu’elle exprimait ces doléances dans
-un costume assez sommaire;&mdash;elle était justement
-à sa toilette lors de l’arrivée de Félicien; elle n’avait
-eu que le temps de jeter sur ses épaules une
-camisole de satinette grenat, et de plantureuses
-richesses, des contours d’une mate blancheur et
-d’une ampleur audacieuse saillaient dans l’entrebâillement,
-tous ses trésors s’échappaient de leur
-écrin ... Pour comble, elle avait enserré dans ses
-bras son jeune confident, et elle le pressait sans
-relâche, frénétiquement et désespérément, contre
-elle, lui maintenait le visage plongé dans les flots
-de ce Pactole, au milieu de cet océan de vivantes
-splendeurs, de chairs tièdes et mouvantes, toutes
-frémissantes et débordantes.</p>
-
-<p>Il ne pouvait faire autrement que de comprendre,
-à la fin des fins, et de se résoudre à essuyer ces
-larmes et consoler cette formidable et lamentable
-Cybèle. Mais il y avait mis le temps! Que
-les garçons sont donc godiches, mon Dieu!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span></p>
-
-<p>L’oncle Magimier ne paraissait nullement se douter
-des périls que courait ainsi et tout près de lui
-la vertu de son pupille. Y aurait-il songé, qu’il s’en
-serait probablement aussi peu soucié que des intérêts
-de ses électeurs et de tout ce qui ne touchait
-pas directement sa chère personne.</p>
-
-<p>Quoique l’hiver approchât, et que, par suite, le
-règne des femmes grasses et riches de seins fût près
-de succéder à celui des beautés sveltes, aux formes
-indigentes, il continuait d’aller de temps à autre
-porter sa très modeste offrande à Mlle Clara Peyrade,
-l’enthousiaste admiratrice des fils de Jonathan.
-En scrupuleux disciple de Salomon, en vrai
-«Sage», Magimier était de plus en plus partisan
-des «professionnelles».</p>
-
-<p>«Quand vous voulez vous faire tailler un pantalon
-ou une jaquette, à qui vous adressez-vous?
-disait-il. Vous n’allez pas frapper à la porte du premier
-venu, n’est-ce pas? Vous cherchez un artisan
-patenté, un tailleur sachant son métier et le pratiquant
-dans les meilleures conditions possibles.
-Désirez-vous entendre de bonne musique? Vous
-fuyez comme la peste ces malencontreux et maudits
-amateurs, ces pitoyables pianistes et abominables
-cantatrices de salon, qui vous écorchent si
-terriblement les oreilles: vous vous rendez à l’Opéra,
-chez de vrais artistes. Avez-vous une course à
-faire en voiture? Il vous faut un cocher connaissant
-son Paris, expert dans le maniement des chevaux,
-ayant, en outre, acquitté ses droits d’exercice
-et possédant patente nette. Vous n’avez rien à<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span>
-gagner,&mdash;comme nous l’expliquait si bien un soir
-ce cher d’Amblaincourt, d’après les observations
-d’un moraliste de notre temps,&mdash;rien à gagner
-avec les irréguliers et les maraudeurs: ils conduisent
-mal d’abord et risquent de vous verser;
-puis ils affichent souvent des prétentions excessives,
-tentent de vous imposer des tarifs exagérés,
-et n’hésitent pas, si vous récalcitrez, à vous chercher
-querelle et à vous chanter pouille; enfin, et
-pour comble, ils ne brossent ni ne battent jamais
-leurs coussins, ne nettoient point leur voiture, et
-vous exposent à emporter d’eux et de ladite carriole
-quelque tache ou autre désagréable souvenir.
-Vivent donc les gens de métier! Hurrah pour les
-professionnels!»</p>
-
-<p>«Notez bien ensuite, continuait Magimier, avec
-tous ses camarades et compères les Salomoniens,
-notez bien que, dans l’espèce, «professionnelle» est
-synonyme de «momentanée», et quoi de plus commode
-et de plus agréable? Chez ces dames, vous
-êtes sûr d’être toujours bien accueilli, toujours bien
-servi,&mdash;si, par hasard, vous ne l’êtes pas, si l’une
-d’elles répond insuffisamment à vos espérances et
-vous satisfait mal, vous en êtes quitte pour n’y plus
-retourner et aller frapper ailleurs,&mdash;toujours certain
-de n’avoir pas affaire à d’ignorantes petites nigaudes
-ou à des pimbêches qui n’osent y toucher, tranchent
-de la sucrée et font leur Sophie; et de ne
-trouver, au contraire, que d’avenantes odalisques,
-d’habiles, savantes et complaisantes sultanes. Ces
-relations, vous pouvez à votre gré les resserrer, les<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span>
-détendre ou les rompre; elles ne vous enchaînent
-pas, ne vous imposent aucune charge, ne vous
-engagent à rien, vous laissent pleine et entière liberté,
-ne vous procurent, en un mot, que du plaisir ...</p>
-
-<p class="pp6 p1">Du plaisir sans scandale et de l’amour sans peur.</p>
-
-<p class="pn1">Vivent donc, vivent les professionnelles et momentanées,
-passagères et hospitalières! Foin des
-bégueules et mijaurées, des rêveuses, vaporeuses,
-poseuses et raseuses!»</p>
-
-<p>Ainsi pourpensait à part soi ou ratiocinait au milieu
-de ses intimes l’avocat des «Émancipées», le
-porte-parole, le <i>leader</i> et <i>debater</i> des adeptes de la
-Revendication.</p>
-
-<p>«Ah! si notre sexe avait le droit de voter et si les
-femmes étaient éligibles, nous n’aurions pas la honte
-d’être représentées par un tel abominable sauteur!
-s’écriait volontiers Elvire Potarlot, qui connaissait
-son Magimier à fond et voyait toujours dans le suffrage
-universel l’unique et suprême panacée. Mais
-hélas! il faut bien se servir des instruments que
-l’on trouve, si imparfaits, si vicieux et abjects qu’ils
-soient ... quand on n’en a pas d’autres! A défaut de
-grives ...»</p>
-
-<p>Chez cette brave Clara Peyrade, Magimier se plaisait
-à bavarder, ou plutôt à écouter les panégyriques
-qu’elle ne se lassait pas de débiter à la gloire de la
-race anglo-américaine, de ses mirifiques progrès et
-de son paradisiaque état de civilisation.</p>
-
-<p>«On n’a pas idée, mon ami, quels rustres et quels
-goujats que ces citoyens-là! s’écriait-elle. C’est ce<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span>
-qui dès l’abord m’a le plus frappée et nous frappe
-tous le plus, nous, habitués à la courtoisie française
-et à l’urbanité, l’aménité et la grâce des
-peuples latins. Là-bas, dans les rues, les hommes
-sont toujours pressés ... <i>Time is money</i> ... et femmes,
-vieillards, enfants, ils bousculent tout sans pitié.
-Il s’agit d’arriver, voilà tout, d’arriver vite: tant
-pis pour les gêneurs, et tant pis pour les faibles, les
-souffrants et les petits! Telle est leur morale. Et de
-quelle façon ils se tiennent et se comportent dans
-les restaurants, dans les brasseries, théâtres, cafés-concerts,
-dans les tramways et chemins de fer, dans
-tous les lieux publics! C’est à vous dégoûter ... Ça
-s’étend, ça s’étire, ça vous flanque des coups de
-coude, ça vous met ses jambes en l’air et vous
-fourre ses semelles sous le nez, ça vous rote au visage,
-ça chique sans cesse: on ne voit que mâchoires
-aller et venir; ça crache partout: de longs
-jets de salive qui se plaquent ici, là, à droite, à
-gauche ... Ah! quel sale monde! Et si tu les voyais
-manger des huîtres! On vous les sert sans coquille,
-mon cher, les douze huîtres toutes ensemble dans
-une tasse, pour que vous n’ayez pas la peine de les
-détacher et ne perdiez pas de temps ... Vous n’avez
-qu’à avaler ça ... C’est appétissant, hein? Ils font de
-même pour les œufs à la coque: pas besoin de coquetier!
-On casse trois œufs qu’on verse dans un
-verre, et on boit. Ils ne comprennent pas, selon la
-remarque faite par l’un de nous, combien la forme
-donne d’attrait aux choses et accroît même leur
-saveur. Cette délicatesse surpasse leur jugeotte.<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span>
-Nous aimons que les fruits aient non seulement
-leur enveloppe extérieure, mais leur fin duvet, leur
-velouté. Eux, ça leur est bien égal! Au contraire,
-ils vous présentent leurs pommes, poires ou oranges
-toutes pelées et épluchées, leurs raisins égrenés
-même, je crois bien,&mdash;pour qu’on ne perde pas de
-temps, toujours! On s’imagine en Europe que ce
-peuple-là est civilisé: ça dépend de ce qu’on entend
-par civilisation. D’abord, en dehors de leurs grandes
-villes, en dehors de leurs railways, de leurs fils télégraphiques
-et téléphoniques, il n’y a autant dire rien:
-c’est comme un désert, un immense steppe, où parquent
-çà et là des troupeaux, où les <i>cow-boys</i>, les trappeurs
-et autres bandits se font la guerre entre eux,
-dévalisent et chourinent les voyageurs assez imprudents
-pour s’arrêter dans ces parages, et s’attaquent
-même fréquemment aux trains de chemin de fer qui
-passent, lancés à toute vapeur. Il ne faut pas s’attendre
-à trouver des routes à travers ces contrées,
-des routes tracées et entretenues. Rien de tel. Tout
-est pour les villes, les grands centres; le reste, on
-ne s’en occupe pas; c’est le domaine des buffles, des
-flibustiers, des sauvages, hommes et bêtes. En
-maints endroits, par maints côtés et de maintes
-façons, cette sauvagerie se communique aux villes
-et perce dans les lois, mœurs et coutumes des habitants.
-Ainsi, dans certaines provinces du Sud, c’est
-le shériff, c’est-à-dire le premier magistrat ou
-maire de la localité, qui pend les condamnés et fait
-l’office de bourreau. Chez nous, le bourreau est
-tenu à l’écart, en aversion et mépris; c’est le plus<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span>
-déconsidéré et le dernier des individus: chez
-eux, c’est le plus honorable et le premier des citoyens.</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont logiques, et nous ne le sommes pas,
-interrompit Magimier.</p>
-
-<p>&mdash;Possible! C’est une autre question. Mais tu
-vois quelle divergence d’opinions, et combien notre
-civilisation, à nous, diffère de la leur. La dureté, la
-cruauté paraît d’ailleurs innée chez eux, comme
-infusée dans leur sang, et cette cruauté se manifeste
-surtout à l’égard des faibles, des petits, des pauvres,
-de tous leurs inférieurs ou de tous ceux qu’ils jugent
-tels. Ah! pour une démocratie, c’est une jolie démocratie!
-«L’Indien n’est bon que tué»: voilà un de
-leurs proverbes. Les Chinois, «les créatures à queue
-de cochons», ainsi qu’ils les qualifient, ils ne se
-contentent pas de les maltraiter; à l’occasion, ils
-les massacrent pour les voler et les dépouiller, et les
-tribunaux absolvent toujours ces assassins. «Le
-Chinois,&mdash;John Safran, la peste jaune,&mdash;ne doit
-pas être considéré comme un être humain, mais
-comme de la vermine»: voilà encore un de leurs
-principes et de leurs axiomes. Le nègre non plus, et
-encore bien moins, n’est pas un être humain pour
-eux.&mdash;Seul sans doute frère Jonathan s’estime
-digne de représenter l’humanité.&mdash;Le nègre, le
-gentleman coloré, c’est avant tout, et le terme est
-doublement mérité, c’est leur bête noire. De même
-que les blancs, émoustillés par la curiosité et la
-différence de couleur, se passent volontiers la fantaisie
-de chiffonner une négresse, de même les<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span>
-nègres ont la passion des femmes blanches; et
-comme ils n’en trouvent pas aisément, par suite de
-la répulsion qu’on a pour eux,&mdash;fruit défendu n’en
-est que meilleur,&mdash;il advient souvent que des
-blanches, femmes, filles, parentes ou servantes de
-fermiers principalement, sont violentées. C’est ce
-qu’on nomme le <i>crime usuel</i>, le crime ordinaire,
-tant il est répandu. Le coupable, s’il est pincé, ne
-peut avoir de doute sur le sort qui l’attend. On le
-pend, on le «lance vers Jésus»: c’est encore une
-de leurs aimables locutions, à ces rigides puritains,
-ces pieuses âmes; ou bien on le larde à coups de
-couteau; ou bien on le met à la broche, on le fait
-rôtir à petit feu; à moins qu’on ne préfère l’arroser
-de pétrole et le faire flamber ... Je me souviens d’un
-malheureux noir, près de Louisville, accusé d’un
-attentat sur une petite servante irlandaise, qu’il
-avait osé, lui, cet odieux et affreux coloré, trouver
-à son goût. On l’attrape, on l’attache sur-le-champ à
-un poteau, on entasse au pied des fagots, et on y
-met le feu, on le grille tout vif, comme un porc, allez
-donc! Le soir même, on découvre qu’il y a erreur;
-ce n’était pas lui, mais un de ses frères, qu’on s’est
-empressé ...</p>
-
-<p>&mdash;De lyncher pareillement?</p>
-
-<p>&mdash;Et sans autre forme de procès. Aussitôt pris,
-aussitôt pendu, ou lardé, ou grillé, selon les hasards
-et le caprice..... Et ces mêmes vertueux personnages,
-qui s’indignent si fort de voir un nègre
-embrasser une blanche, pratiquent à Chicago, à
-Saint-Paul, à Milwaukee, en maintes villes, la<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span>
-traite des petites négresses, les vendent ou les
-achètent comme esclaves pour les faire servir à
-leurs plus sales passions. Car c’est bien autre chose
-qu’en France, tu sais, là-bas!</p>
-
-<p>&mdash;Il paraît; c’est ce que j’ai lu.</p>
-
-<p>&mdash;Ils ne tolèrent pas une statue découverte; il
-ne faut jamais qu’on aperçoive un mollet ou une
-poitrine: <i>shocking! indecent!</i> Ils les habillent
-toutes en public, la Vénus de Milo comme l’Apollon
-du Belvédère. Ça ferait rougir ces anges; ça pourrait
-altérer l’innocence de ces blancs agneaux, inspirer
-de coupables pensées à ces colombes; et quel
-malheur! quel désastre! quelle désolation! Et ces
-salauds-là, mon cher, ils prostituent l’enfance à
-plaisir; ils ont des théâtres où ils exhibent des
-petites filles aux trois quarts nues et qui dansent ...
-Faut voir quelles danses! Ils tiennent des lupanars
-de petits garçons. Ils trafiquent des négrillons et
-des Chinois mâles ou femelles, sachant bien qu’il
-n’y a que l’esclavage qui peut procurer à la débauche
-pleine licence et toute satisfaction.</p>
-
-<p>&mdash;Comme chez les Grecs et les Latins.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ils ont renouvelé tous ces jeux-là; mais
-sans la grâce latine ni l’élégance grecque, par
-exemple, ah certes non! avec la brutalité et la
-bestialité de vrais sauvages, avec surtout cette
-hypocrisie puritaine et hautaine, sèche, glaciale,
-perfide, abominablement cruelle, qui est bien la
-chose la plus répugnante et la plus révoltante ...
-Je ne suis pas une vertu, moi, tant s’en faut; je ne
-me targue pas comme eux de pruderie et d’austérité;<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span>
-je fais la noce, quoi! Eh bien, ces cocos-là
-ont trouvé moyen de me scandaliser, moi! moi!</p>
-
-<p>&mdash;C’est ce que tu me dis souvent.</p>
-
-<p>&mdash;Je t’ennuie, mon pauvre gros, avec toutes ces
-réminiscences ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, au contraire, tu m’intéresses ...
-Continue! Parle-moi donc un peu de leurs femmes.</p>
-
-<p>&mdash;Je les ai vues de moins près, tu devines pourquoi.
-Bien que n’étant ni négresse ni Chinoise, je
-n’étais pas reçue dans les salons de ces dames;
-mais je les connais tout de même. Au surplus, ce
-que je puis dire d’elles, tout le monde le sait, chacun
-a pu l’apprendre ici ou là. Elles ne veulent
-plus d’enfants, leurs femmes; c’est gênant, les
-grossesses, ça prend du temps, c’est coûteux, c’est
-bébête, <i>stupid</i>. Seules les créatures inférieures
-peuvent accepter ce lot d’épouse et de mère: voilà
-ce qu’elles proclament ...</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! C’est aussi ce que pensent les
-nôtres, observa Magimier.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ce sont les idées de la femme moderne, de
-la femme sans sexe..... Ça ne doit guère vous plaire,
-ces idées-là, à vous autres, messieurs? Des femmes
-qui ne veulent plus être femmes: c’est drôle! c’est
-cocasse! Là-bas, beaucoup s’appliquent à singer les
-hommes, à se rendre indépendantes et hardies
-comme eux, à acquérir ou simuler la force virile. Et
-cela s’explique: la force est, avec l’argent, le seul
-moyen de se faire respecter. «Défendez-vous vous-même!»
-<i>Help yourself!</i> Encore une de leurs maximes.
-Tant pis pour les faibles! Elles en sont arrivées,<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span>
-ces dames, à vouloir se faire soldats, comme les
-hommes, leur unique objectif; à s’enrôler, lors de
-la récente guerre contre l’Espagne, et tenter de
-renouveler les exploits des Amazones. L’essai n’a du
-reste pas réussi, ce qui est véritablement fâcheux.
-Aucune, même parmi les pauvres, ne consent plus
-à s’occuper des soins du ménage: les Chinois sont
-là. A peine en âge de marcher, les enfants&mdash;on en
-fabrique encore quelques-uns par surprise ou
-erreur&mdash;tiennent à être indépendants, eux aussi,
-à s’émanciper comme leurs mamans: il en résulte
-que la famille est toute disloquée, surtout avec le
-divorce comme ils le pratiquent, et qu’il n’y a plus
-de vie d’intérieur. Chacun tire de son côté: c’est le
-triomphe du quant à soi et de l’égoïsme en tout et
-partout. Chez nous, si les jeunes gens courent après
-les dots, les jeunes filles, jusqu’à présent,&mdash;celles
-du moins qu’on a préservées du féminisme, du
-modernisme et de l’américanisme, et qui sont
-restées Françaises,&mdash;ont conservé quelque idéal
-et font preuve encore de désintéressement. Idéal et
-désintéressement sont choses et termes absolument
-ignorés chez les Yankees, et les filles, comme
-les garçons, veulent de l’argent et ne courtisent que
-des dots. Le dieu dollar, toujours! Et personne ne
-s’en cache! Tout le monde le comprend et le proclame.
-Dans les théâtres, à la fin du spectacle, sais-tu
-ce que l’on voit? L’apothéose du dieu, mon cher!
-Un gigantesque dollar tout lumineux, tout flambant,
-entouré de rayons..... A la bonne heure! Au
-moins on pratique sa religion; on a le culte du veau<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span>
-d’or, ou on ne l’a pas! Quand une jeune fille est
-jolie et sans fortune, volontiers elle se met en
-loterie: je t’ai conté cela. Les garçons font de
-même. Drôles d’hymens! Et celles qui boivent,
-qui se soûlent, toujours pour copier les hommes!
-Il y en a des quantités là-bas, non seulement dans
-la classe infime, mais parmi les grandes dames et
-même les jeunes misses, les riches héritières. C’est
-au point que les principales couturières et les modistes
-en renom ont annexé des bars à leurs magasins,
-pour mieux allécher leur aristocratique clientèle.
-Ce n’est pas encore ces goûts-là qui rendront
-les jeunes personnes plus attrayantes et faciliteront
-les unions. Aussi se marie-t-on de moins en moins
-en Amérique; de plus en plus l’homme vit séparé
-de la femme.....</p>
-
-<p>&mdash;Comme ici.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, comme chez nous. Le célibat, qui est un
-plaisir pour les hommes, qui les débarrasse de
-toute charge et de toute responsabilité, s’implante
-et s’étend de plus en plus..... Ah! vous êtes de
-rudes mufles tout de même! Je te demande pardon
-de te dire cela, mais c’est plus fort que moi!</p>
-
-<p>&mdash;Ne te gêne pas, ma biche!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez dévoyé les femmes tant que vous
-avez pu, fait le plus de déclassées possible, pour
-avoir le plus possible d’instruments d’amusement,
-de machines à jouissance.....</p>
-
-<p>&mdash;Pardon! C’est vous-mêmes, ce sont les
-femmes qui s’obstinent à se dévoyer ...</p>
-
-<p>&mdash;Avec cela! Crois-tu que si l’on ne m’avait pas<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span>
-fourré un tas de brevets inutiles,&mdash;et que je ne
-réclamais certes pas, ah Dieu non!&mdash;je serais
-allée battre la dèche par delà l’Atlantique, chez ces
-ostrogoths?</p>
-
-<p>&mdash;Plains-toi! Ils t’ont fourni des trésors d’expérience ...</p>
-
-<p>&mdash;Les seuls, hélas! que j’aie rapportés, et je
-les ai bien gagnés, va, chèrement payés! Quel
-pays! Quel peuple!</p>
-
-<p>&mdash;Un grand peuple! Le peuple de l’avenir,
-malgré tout ce que tu en dis! s’écria Magimier.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, je plains l’avenir, conclut Clara. Si
-c’est là le progrès, le bonheur réservé à l’Ève future,
-je ne la félicite pas et lui cède volontiers ma
-place dans cet Éden. D’avance, je me console
-d’être sous terre. Il est passé le temps où l’on voyait
-un roi comme Louis XIV s’incliner devant toute
-femme qu’il rencontrait, fût-ce une servante ou
-une maritorne, et lui céder le pas. Aujourd’hui plus
-de galanterie, plus de déférence, plus de délicatesse;
-c’est le plus fort qui s’impose et passe le
-premier. «Malheur aux faibles!» Voilà la loi de
-ton grand peuple et de ce brillant avenir ... Bonsoir,
-chéri! A bientôt, n’est-ce pas? Tu ne m’en veux
-pas de tous mes papotages?»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XI</h2>
-
-<p class="p2">Armand de Sambligny éprouva, ce jour-là, une
-des plus vives surprises, une des commotions les
-plus fortes qu’il eût jamais ressenties. Il n’était
-cependant pas facile à émouvoir, M. le chef de
-bureau Sambligny: l’expérience des choses et la
-pratique des hommes, aussi bien que celle des
-femmes, l’avaient depuis longtemps aguerri et
-bronzé; mieux que quiconque, par son sang-froid,
-son égalité de caractère, son calme stoïque, son
-imperturbable philosophie, il méritait d’être comparé
-à un bon cheval de trompette. Mais il y a de
-telles circonstances!</p>
-
-<p>Il venait de succéder à Roger de Nantel comme
-secrétaire de la société de Salomon dont il faisait
-partie, et, pour remplir congrûment les obligations
-de sa charge et en vertu des pouvoirs à lui confiés,
-il avait dû aller prendre langue chez la discrète et
-vénérable dame de Saint-Géran, rue Tronchet. Certains<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span>
-salomoniens trouvaient trop restreinte encore
-la collection des types féminins inscrits au catalogue
-et mis à leur disposition. Il y en avait cependant
-de tout calibre et de toute couleur; il y avait des
-femmes colosses et des naines; des hippopotames,
-des girafes et des libellules; des spécimens de
-tailles ordinaires et des échantillons de grosseurs
-moyennes; il y avait des dames blondes comme les
-blés et d’autres brunes comme la nuit, des jaune
-pâle comme lin ou vif comme citron, des roux
-fauve et des rouge flamboyant; il y en avait des
-blanches et des basanées, des cuivrées et des noires
-d’ébène ... Mais l’homme n’est jamais satisfait, ses
-appétits sont insatiables et sa perversité ne connaît
-point de bornes. On avait voté l’adjonction sur la
-liste-programme de deux femmes aux cheveux
-acajou, l’une grasse et l’autre mince, et de quelque
-svelte petite brunette aux yeux ardents.</p>
-
-<p>«J’ai justement là votre affaire, dit Mme de
-Saint-Géran, une brune piquante, très jolie, toute
-jeune ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Ah!</p>
-
-<p>&mdash; ... et femme du monde, s. v. p.!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh!</p>
-
-<p>&mdash;Grande dame tout à fait authentique!</p>
-
-<p>&mdash;A vous dire vrai, cette qualité m’est complètement
-indifférente ... Oui, ça m’est absolument
-égal. L’important, c’est que la personne soit libre
-et puisse recevoir chez elle ou ailleurs dans la
-journée ou la soirée.</p>
-
-<p>&mdash;Nous allons le lui demander. Elle vient me<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span>
-voir une ou deux fois par semaine: j’ai toujours
-ici quelques gentilles amies ...</p>
-
-<p>&mdash;Sage précaution!</p>
-
-<p>&mdash;Mais j’ignore qui elle est et de quelle liberté
-elle dispose.</p>
-
-<p>&mdash;Vous la garantissiez cependant femme du
-monde et bon teint?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ça saute aux yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Bah?</p>
-
-<p>&mdash;Sûrement, ce n’est pas une cocotte!</p>
-
-<p>&mdash;Je préférerais une cocotte, dit Sambligny, une
-bonne fille entièrement indépendante, qui ne vous
-impose aucune gêne, vous ouvre sa porte dès qu’on
-y sonne, et même avant.</p>
-
-<p>&mdash;D’autres recherchent, au contraire, les jeunesses
-qui vivent encore dans leur famille, les
-ouvrières ou les demoiselles de magasin; d’autres,
-les femmes mariées; d’autres, les actrices ...</p>
-
-<p>&mdash;D’accord: il en faut pour tous les goûts.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez donc toujours cette dame, pendant
-qu’elle est ici. Vous causerez avec elle: il n’y a rien
-de tel que d’examiner, de causer et de palper pour
-s’entendre.</p>
-
-<p>&mdash;C’est très juste. Eh bien, voyons donc, causons
-et palpons! Et entendons-nous, si possible! répliqua
-Sambligny. Je ne demande que cela.</p>
-
-<p>&mdash;Moi de même!» acheva la digne et serviable
-Mme de Saint-Géran en se levant et en quittant
-la pièce.</p>
-
-<p>Quand elle y rentra, une minute après, elle était
-escortée d’une élégante et pimpante visiteuse<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span>
-qu’Armand de Sambligny reconnut tout de suite.</p>
-
-<p>C’était sa femme, sa propre femme, Jeanne de
-Sambligny, née Rousselin, en chair et en os.</p>
-
-<p>Pendant qu’elle poussait un cri d’effroi et tentait
-de s’enfuir, il demeurait, lui, suffoqué et cloué sur
-place.</p>
-
-<p>«Comment!... Non, ne vous en allez pas! ordonna-t-il
-en la retenant par le bras, lorsque ce
-premier moment de stupeur fut passé. Comment,
-c’est vous? Et vous m’aviez dit «toute jeune»,
-madame? reprit-il en s’adressant à Mme de Saint-Géran.
-Toute jeune! On voit bien que vous n’exigez
-pas de vos clientes le dépôt de leur acte de naissance,
-sans cela vous auriez constaté l’âge, l’âge
-déjà respectable de cette ... jouvencelle. Auriez-vous
-l’obligeance de nous laisser seuls un instant?
-ajouta-t-il. Madame et moi avons eu déjà l’ineffable
-plaisir de nous rencontrer ... pas chez vous, non!
-Elle remonte à près de vingt ans, cette première
-entrevue; ainsi jugez si cela nous rajeunit, madame
-et moi! Avec votre permission, nous allons renouveler
-connaissance.»</p>
-
-<p>Derechef la matrone abandonna la place. A peine
-la porte était-elle refermée, qu’Armand de Sambligny,
-tout à fait remis à présent, en pleine possession
-de lui-même, de sa robuste et sereine raison et
-de sa rabelaisienne et invincible bonne humeur,
-éclata de rire.</p>
-
-<p>«Ah! délicieux! Tu ne t’attendais pas?... Ni moi
-non plus, du reste! Non! C’est le cas ou jamais de
-m’écrier, avec le sire de Framboisy:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span></p>
-
-<p>
-Corbleu, madame, que faites-vous ici?
-Corbleu, madame...
-</p>
-
-<p>&mdash;Et vous? lança Jeanne avec rage. Et vous?
-Qu’y faites-vous? Ah! cela vous va bien de vous
-moquer ainsi!</p>
-
-<p>&mdash;Tu préférerais me voir sangloter, trépigner et
-m’arracher les cheveux? Ma foi, non! Je me hâte
-de rire de tout ...</p>
-
-<p>&mdash;Je connais vos théories.</p>
-
-<p>&mdash;Empruntées à la sagesse, chère amie, issues
-des Grecs, des Romains et des Gaulois, de nos meilleurs
-Français. «...Pour ce que rire est le propre
-de l’homme!» Conviens que c’est bien cocasse tout
-de même! Cette excellente madame de Saint-Géran
-qui m’annonce une toute jeune femme ... J’ai quarante-deux
-ans sonnés, ma belle, et tu n’es pas loin
-de tes trente-huit. Eh! Eh! C’est une jeunesse un
-peu ... d’arrière-saison. Et, malgré cela, tu venais?...</p>
-
-<p>&mdash;Tu y viens bien, toi?</p>
-
-<p>&mdash;Ah oui! j’oubliais! J’oubliais tes théories, à
-toi, ces jolies théories d’égalité, qui ont si bien
-réussi à tes sœurs!</p>
-
-<p>&mdash;Alors tu aurais le droit d’avoir des maîtresses,
-et, moi, je ne pourrais pas prendre d’amants?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne dis pas que tu ne le peux pas. Malgré ton
-âge même, tu prouves bien que ...</p>
-
-<p>&mdash;Laissez donc mon âge tranquille, à la fin!</p>
-
-<p>&mdash;Je te ferai observer que je ne me rajeunis pas,
-<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span>moi. Je ne triche pas! Je ne ...</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez toutes les qualités, vous autres, c’est
-entendu! Vous êtes la perfection même. Vous avez
-aussi une morale à vous, une morale toute différente
-de la nôtre ... Car il vous faut deux morales,
-l’une pour vous, messieurs, l’autre pour nous!</p>
-
-<p>&mdash;Hélas, oui! C’est comme cela!</p>
-
-<p>&mdash;C’est abominable! Comme si ce qui est licite
-d’un côté devrait être interdit de l’autre! Comme si
-nous n’avions pas nos passions et nos faiblesses
-tout comme vous!</p>
-
-<p>&mdash;Non, vous ne les avez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’en savez-vous? Vous voulez que tout vous
-soit permis, à vous, voilà la vérité, et que, nous,
-nous ne puissions rien ...</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas nous qui voulons cela, ma chérie,
-c’est la nature même, et elle a mis à ses arrêts une
-sanction que vous n’êtes pas encore parvenues à
-éluder.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous vois venir.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas difficile. Et vous avez beau vous
-insurger, beau protester, piailler et hurler, autant
-en emporte le vent. La sanction est toujours là,
-l’épée de Damoclès toujours suspendue sur vous:
-gare! gare aux conséquences! gare à la grossesse!
-Tandis que nous, hommes, nous sommes des veinards;
-nous n’avons rien à redouter; nous pouvons
-aller de l’avant hardiment, et opérer notre retraite
-ensuite sans la moindre préoccupation. C’est
-inique ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh certes!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span></p>
-
-<p>&mdash; ... infâme et abominable, comme tu le disais
-fort bien tout à l’heure, mais c’est ainsi; et, tant que
-vous n’aurez pas changé ce pitoyable état de choses,
-réparé cette criante injustice et cette scandaleuse
-bévue du Père Éternel, vous n’aurez rien fait, mes
-petites chattes, pas avancé d’un pas ce que vous
-appelez votre affranchissement. En rendant visite à
-l’obligeante madame de Saint-Géran, je ne cours le
-risque que de dépenser une couple de louis tout au
-plus; toi, tu t’exposes à ramener chez moi,&mdash;chez
-moi, puisque je suis le locataire de l’appartement
-et, de par la loi, le chef de la communauté: encore
-un abus révoltant!&mdash;de petits bonshommes ou de
-petites bonnes femmes auxquels je n’aurai nullement
-collaboré; tu menaces de me compromettre,
-de salir mon nom ... Oui, car c’est mon nom que tu
-portes: encore une iniquité et une abomination,
-mais c’est comme cela! Et, en attendant que tes
-chères amies, les émancipées et hors nature, aient
-remédié à ces aberrations et supprimé ces turpitudes,
-placé le cœur à droite, le foie à gauche, la
-matrice chez nous et les moustaches chez vous, tu
-me feras le plaisir de ramasser tes cliques et tes
-claques et trousser bagage. Je ne veux pas d’une
-femme qu’on est exposé à rencontrer dans des
-maisons comme celle-ci.</p>
-
-<p>&mdash;On vous y rencontre bien, vous!</p>
-
-<p>&mdash;C’est pour cela, c’est assez d’un.</p>
-
-<p>&mdash;Et ce n’est pas la même chose, allez-vous encore
-objecter!</p>
-
-<p>&mdash;Tu as deviné: et ce n’est pas du tout, du tout
-la même chose! Maintenant, mon amie, si tu veux<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span>
-bien prendre mon bras? Nous ne pouvons pas nous
-éterniser dans ce lieu d’honneur. Nous allons présenter
-nos devoirs à la reine du logis, lui tirer notre
-révérence, en l’informant de la parfaite entente qui
-règne entre nous. Cela lui fera plaisir, à cette révérende
-mère, qui s’est si bien donné mission d’apparier
-les gens et les mettre d’accord.»</p>
-
-<p>Il y avait longtemps qu’il ne leur était arrivé&mdash;à
-part les dîners et soirées, assez rares d’ailleurs,
-où ils étaient conviés,&mdash;de sortir ainsi bras dessus
-bras dessous, aux époux Sambligny. C’était le
-type du ménage tel que l’a créé la femme fin de
-siècle, l’émancipée, évaltonnée et détraquée d’à
-présent, une de ces unions où le divorce, selon un
-mot célèbre, couche toutes les nuits entre les deux
-conjoints.</p>
-
-<p>Le mari avait vaillamment pris son parti de cette
-situation: il avait ses fonctions administratives,
-qu’il tenait à remplir de son mieux, qui l’intéressaient,
-l’absorbaient et le passionnaient; il avait
-ses amis, en tête desquels figuraient son collègue
-Jourd’huy et les autres adeptes du clan salomonien;
-il avait enfin, pour le consoler de ses déceptions
-et tracas conjugaux, pour le fortifier, le rasséréner
-et le ragaillardir, son heureux naturel, son
-imperturbable philosophie, sa bonne santé physique
-et morale. Aux continuels coups de boutoir
-de sa colérique moitié, aux incessantes piqûres de
-ce fagot d’épines et aux sempiternels soubresauts
-de ce paquet de nerfs, il ne répliquait jamais, à
-l’exemple de Socrate vis-à-vis de Mme Xantippe,<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span>
-que par une souriante et indémontable placidité,
-assaisonnée volontiers de quelque brocard, qui
-décuplait l’aigreur et quintuplait la rage de cette
-délicieuse compagne. Il jouait d’elle comme d’un
-instrument et s’en amusait parfois de tout son
-cœur.</p>
-
-<p>«Je ne peux pas la prendre au sérieux, elle, pas
-plus que jadis ses sœurs, s’avouait-il. Non, pas
-possible! C’est comme des pantins, des marionnettes ...
-pires que des marionnettes! Car elles ne
-veulent pas toujours se laisser mener, celles-là;
-elles prétendent agir à leur guise, et alors, alors,
-elles en font de belles! L’une s’est tuée, l’autre est
-morte folle: que deviendra la troisième, madame
-ma femme?»</p>
-
-<p>Jeanne de Sambligny, malgré son humble origine
-et les goûts modestes qu’elle aurait dû posséder,
-malgré les mensualités que lui remettait régulièrement
-son mari et qu’on aurait cru plus que
-suffisantes pour subvenir aux dépenses du ménage
-et à celles de sa toilette, était toujours courte d’argent
-et criblée de dettes. En plusieurs circonstances,
-devant les instantes réclamations de tel ou
-tel fournisseur, Armand de Sambligny s’était vu
-contraint d’intervenir, et il avait signifié à sa
-femme que, si elle continuait à aussi mal administrer
-les finances de la communauté, il lui retirerait
-cette gestion et se chargerait lui-même de la
-besogne. Or, Jeanne ne redoutait rien tant que
-l’exécution de cette menace: conserver le maniement
-des fonds était son vœu suprême, sa constante<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span>
-préoccupation; l’argent, elle ne tenait qu’à
-cela, et n’est-ce pas tout que l’argent? N’est-ce pas
-grâce à lui qu’on se pare de bijoux, qu’on renouvelle
-ses chapeaux et ses robes, qu’on s’offre dentelles,
-fine lingerie, jupes de soie, les mille et un
-falbalas de la coquetterie? Tant que les clés de la
-caisse lui resteraient, rien de plus facile pour elle
-que d’enchevêtrer et embrouiller ses comptes, de
-telle sorte qu’elle seule pût s’y reconnaître; rien
-de plus aisé que de majorer cet article, de réduire
-cet autre, tripler celui-ci, omettre celui-là; rien de
-plus simple et de plus commode que de tripoter,
-grappiller et chaparder. Mais comment continuer
-cette valse de l’anse du panier, si le panier même
-vous est enlevé? Comment garder du beurre aux
-doigts, si l’assiette dite «au beurre» ne vous est
-plus confiée?</p>
-
-<p>Ces barbotages et imbroglios, ces escobarderies et
-filouteries, Armand de Sambligny ne les ignorait
-nullement. Il savait fort bien que cette côtelette,
-qu’on lui comptait soixante-dix ou quatre-vingts
-centimes, n’en valait pas quarante; que ce poulet,
-tarifé neuf francs, en avait coûté cinq tout au plus;
-mais il ne soufflait mot, ne bronchait point et considérait
-cette surtaxe comme un droit à acquitter
-pour jouir du bien le plus précieux ici-bas, avec
-la bonne humeur et la santé&mdash;pour avoir la paix.</p>
-
-<p>«Seulement, pas de dettes! La première fois
-qu’on viendra encore me relancer ici ou à mon
-ministère et me présenter une facture que tu
-n’auras pas su régler à temps, je te jure bien que<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span>
-je te supprime tes fonctions de trésorière. Au besoin,
-j’irai manger dehors ...</p>
-
-<p>&mdash;Avec tes amis!</p>
-
-<p>&mdash;Avec mes amis.</p>
-
-<p>&mdash;Et tes amies!</p>
-
-<p>&mdash;Non, les dames ne sont pas admises à nos
-banquets. Je t’ai d’ailleurs, et cela me suffit. Assez
-d’une!</p>
-
-<p>&mdash;Trop même! Pour ce que tu fais d’elle! Ah!
-si je te suffisais vraiment, tu....</p>
-
-<p>&mdash;Ma bonne amie, revenons, s’il te plaît, à nos
-moutons et à leurs côtelettes. Je te disais donc que,
-si tu m’y contrains, j’irai prendre mes repas au restaurant,
-ce qui me coûtera certainement moins
-cher....</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi donc! On voit bien que tu ne connais
-pas le prix des choses!</p>
-
-<p>&mdash; ... Ce qui me coûtera très certainement bien
-moins cher, me vaudra une nourriture meilleure....</p>
-
-<p>&mdash;Peut-on dire!...</p>
-
-<p>&mdash;Sois tranquille: si un plat n’est pas à ma convenance,
-je ne me gênerai pas pour le faire enlever
-et remplacer par un autre.... Et enfin, ce qui me
-permettra de manger tranquillement, sans plus
-être exposé à voir troubler ma digestion.</p>
-
-<p>&mdash;Par qui donc? Qui donc vient troubler ta
-digestion? Serait-ce moi, par hasard?</p>
-
-<p>&mdash;Quelle idée, grand Dieu! Jamais! jamais de
-la vie! Nullement! Je parle des créanciers, de ces
-fournisseurs qui choisissent l’heure des repas pour
-carillonner à votre porte et être sûrs de vous trouver.<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span>
-Eh bien, je n’en veux plus, chère amie; tiens-toi
-pour avertie!</p>
-
-<p>&mdash;Toujours votre volonté! Est-ce que c’est ma
-faute si ... Mais monsieur veut! Monsieur ordonne!
-Monsieur parle comme si j’étais sa domestique ou
-son esclave!</p>
-
-<p>&mdash;Et monsieur entend être obéi! C’est moi qui
-touche mes appointements, n’est-ce pas, Jeanne, ce
-n’est pas toi? Eh bien, à la première récidive, je les
-garde.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien.»</p>
-
-<p>Or, Jeanne, en dépit de ses majorations de dépenses
-et de tous ses tours de gibecière, se trouvait
-toujours en déficit, toujours aux abois.</p>
-
-<p>«Mon Dieu, comment faire? Je ne suis vraiment
-pas raisonnable! s’avouait-elle en son par-dedans.
-Je devrais user de plus de circonspection, me modérer
-davantage ... Quel ennui!»</p>
-
-<p>Elle passait son temps à lutter contre ses mille
-menus embarras d’argent, à se débattre dans cet
-inextricable réseau, à calmer et amadouer les
-créanciers les plus exigeants et les plus arrogants,
-à payer celui-ci au détriment de celui-là, à couvrir
-sans cesse Pierre, Paul ou Jean, en découvrant,
-comme on dit, Jacques, Marc ou Mathieu.</p>
-
-<p>Elle n’avait pas tardé d’ailleurs à chercher quelques
-suppléments de recette là où toute Parisienne
-qui n’est ni trop laide ni trop vieille a toujours
-chance d’en trouver. Ce n’était pas l’amour qu’elle
-portait à son mari qui pouvait la retenir dans le
-droit chemin, il s’en fallait de beaucoup. Ne s’en<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span>
-voulait-elle pas à mort d’avoir épousé cet homme
-qui avait si niaisement cru, dans l’inexpérience et
-la candide générosité de sa jeunesse, qu’il devait
-«réparer sa faute», donner son nom à l’honnête
-fille séduite? Ah! si elle avait pu prévoir alors que
-l’enfant qu’elle portait en elle s’envolerait si vite et
-ne lui imposerait aucune charge, aucun souci d’avenir,
-combien elle aurait préféré garder sa liberté!
-Belle et avenante, intelligente et insinuante, comme
-elle l’était ou pensait l’être, que de conquêtes elle
-aurait traînées après soi! Que de succès! Que de
-triomphes! Jusqu’où ne serait-elle pas montée!</p>
-
-<p>Malheureusement elle était enchaînée à cet
-odieux personnage,&mdash;dont elle mangeait le pain,
-cependant, et qu’elle trompait et volait avec si peu
-de scrupule, tant de désinvolture et de gaieté
-d’âme.</p>
-
-<p>Plusieurs fois déjà elle s’était risquée dans de galantes
-aventures. «Tiens! Est-ce qu’il se gêne,
-lui? Est-ce que je n’ai pas le droit tout aussi bien
-que lui?...» Elle avait noué de vagues intrigues,
-qu’elle s’était efforcée de rendre aussi productives
-que possible; mais, elle ne s’en était que trop vite
-aperçue, les hommes d’à présent sont d’une pingrerie!
-Il y a trop de concurrentes!</p>
-
-<p>Peut-être, si elle avait été une cocotte, si elle avait
-eu le temps de se lancer, avait possédé son hôtel et
-son équipage, peut-être, ou plutôt sûrement alors,
-elle aurait trouvé sans peine et à discrétion des admirateurs
-pour la couvrir d’or, vivre à ses genoux
-et se ruiner pour elle. Et si elle n’était pas une de<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span>
-ces célébrités du demi-monde, de ces souveraines
-de l’élégance et de la mode, si elle se morfondait
-dans la gêne et l’obscurité, à qui la faute? A <span class="smcap">Lui</span>,
-toujours!</p>
-
-<p>En outre, il lui restait obstinément une insurmontable
-appréhension, une peur bleue de se retrouver
-enceinte; et, bien plus que ses principes et
-sa vertu, cette peur entravait ses efforts, paralysait
-ses moyens.</p>
-
-<p>Une vulgaire circonstance, une rencontre à un
-même rayon de magasin de nouveautés, amena un
-banal échange de politesses entre Jeanne de Sambligny
-et Mme de Chastaing, la présidente des Infécondes,
-celle que le caustique Chantolle qualifiait
-si bien de «Reine des Bréhaignes», et mit en
-relations régulières et suivies ces deux dames, si
-bien faites pour s’entendre.</p>
-
-<p>S’inspirant de Mlle Louise Michel, qui elle-même
-n’a fait que pasticher l’amusante Lysistrata d’Aristophane,
-Guillemine de Chastaing,&mdash;mariée à dix-huit
-ans et divorcée, comme de raison, divorcée à
-dix-neuf,&mdash;avait commencé par prêcher la grève
-des femmes.</p>
-
-<p>«Citoyennes! s’était écriée Mlle Michel. Aux
-situations désespérées, il faut opposer des moyens
-désespérés. Mère de famille, ouvrière mariée ou
-non, la femme est esclave. L’heure est venue de
-nous révolter. Voilà pourquoi j’ai fondé la Ligue
-des Femmes.</p>
-
-<p>»Il faut que la femme soit libre. Pour cela elle
-n’a qu’à se mettre en grève.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span></p>
-
-<p>»Ne travaillez plus, ne vous livrez point. Plus
-d’ouvrières, plus de ménagères, plus d’épouses
-surtout, plus d’amantes ni de maîtresses,&mdash;plus
-d’amour!»<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>
-</p>
-
-<p>Plus d’amour! C’était aussi le cri de Mme de
-Chastaing. Mais, issue d’une aristocratique et riche
-famille, délicate et raffinée de goût, d’éducation et
-d’instinct, c’était moins aux femmes et filles du
-peuple qu’aux grandes dames et nobles damoiselles,
-aux «intellectuelles», qu’elle s’adressait.
-Elle les exhortait nettement et énergiquement à la
-haine de l’homme, «ce brutal ennemi», les suppliait
-«de refuser leur chair à la souillure des
-mâles».</p>
-
-<p>Elle se montrait d’ailleurs absolument logique
-dans ses discours et adjurations. C’était non seulement
-l’homme à qui elle s’en prenait et qu’elle
-maudissait, c’était l’existence même; et l’absolu et
-total anéantissement, le grand nirvâna du bouddhisme
-semblait être son idéal et son but.</p>
-
-<p>Lorsque, par la voix de Mme Astié de Valsayre,
-la Ligue de l’Affranchissement des Femmes déclara
-en novembre 1891, «que l’état social actuel donne
-à la femme le droit de l’avortement»<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>
-, Guillemine
-de Chastaing s’empressa de faire chorus et
-lança un manifeste où se lisaient des phrases de ce
-genre:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span></p>
-
-<p>«Nous n’en sommes plus à demander, avec les
-escobards de la démocratie et les jobardes de l’émancipation,
-la recherche de la paternité: ce que
-nous voulons aujourd’hui, ce que nous revendiquons
-hautement, c’est le droit à la suppression de
-la maternité. Tout être humain a la faculté de disposer
-de lui-même à ses risques et périls; sa chair
-lui appartient: c’est là un principe, un axiome, que
-nul n’osera contester. Si mes os et ma chair sont à
-moi, si j’ai le droit de me faire arracher une dent,
-extirper un cor, couper un bras ou une jambe, je
-puis, avec autant de raison et tout aussi bien, provoquer
-et déterminer l’expulsion d’un germe qui
-m’incommode.</p>
-
-<p>»Nous n’ignorons pas les grandes difficultés que
-présente cette opération, les griefs dangers auxquels
-nous nous exposons, en l’état actuel de la science:
-on dirait que la nature, toujours barbare et impitoyable
-envers la femme, a décrété que qui toucherait
-à l’existence du germe attenterait en même
-temps à celle de la mère. C’est donc à nous, femmes, à
-déjouer cette inique et cruelle solidarité, c’est à nous
-à échapper aux criminelles iniquités de la nature.</p>
-
-<p>»Voilà pourquoi, après avoir proclamé le droit à
-l’avortement, nous demandons la mise à l’étude des
-divers procédés aptes à amener et faciliter l’avortement,
-nous demandons que les meilleurs opérateurs,
-les plus expertes opératrices soient signalés
-à l’attention publique, et que des diplômes d’avorteurs
-et d’avorteuses leur soient dûment délivrés.»</p>
-
-<p>Guillemine de Chastaing, on le voit, n’usait pas de<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span>
-circonlocutions, de demi-mesures ni de mitaines,
-et n’y allait pas, comme on dit, par quatre chemins.</p>
-
-<p>«Pourquoi biaiser et nous cacher? déclarait-elle
-dans une autre profession de foi plus récente. Ce
-serait laisser supposer vraiment que nous ne nous
-sentons pas la conscience nette et que nous ne
-sommes pas certaines de nos droits, assurées d’être
-maîtresses de nous-mêmes, maîtresses de notre
-ventre comme de nos cheveux ou de nos dents.
-Seul, le coupable recherche les ténèbres, a recours
-aux faux-fuyants, à l’hypocrisie et à l’imposture.
-<i>Cur non palam si decenter?</i> (Est-ce que le latin serait
-le privilège des hommes? Pas plus que la cuisine
-ne doit être celui des femmes!) Nous ne saurions
-trop le répéter, nos corps et tout ce qu’ils renferment
-sont à nous; nous pouvons en expulser ce
-qu’il nous plaît: de la salive, de la bile, aussi bien
-que des ovules et des embryons. Comment d’ailleurs
-l’expulsion d’un germe serait-elle licite un quart
-d’heure après l’acte charnel, et interdite six semaines
-plus tard? Vous ne savez même pas ce que
-c’est que l’avortement ni quand il commence! Laissez-nous
-donc tranquilles, et ne fourrez donc plus
-votre nez en si intime matière!</p>
-
-<p>«Les femmes avortent aujourd’hui <i>plus qu’elles
-n’enfantent</i>,» comme l’a très loyalement reconnu
-un de nos plus subtils et de nos plus suggestifs
-écrivains, dont les romans sont classés sous le titre
-générique et significatif <span class="smcap">l’Époque</span><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>
-. «La réalité du<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span>
-malheur pèse enfin sur notre clairvoyance, et les
-jeunes mères préfèrent dérober à la douleur humaine
-leurs nouveau-nés».</p>
-
-<p>»Bravo!</p>
-
-<p>»C’est bien là, en effet, et sans conteste, le
-sentiment, l’ardent et obsédant désir, que doit
-éprouver toute mère tant soit peu douée de clairvoyance
-et d’intelligence.</p>
-
-<p>»Eh bien, c’est à réaliser ce vœu si légitime, si
-rationnel, si humain, que nous nous appliquons;
-c’est à arracher à la misère et à la souffrance, c’est-à-dire
-à sauvegarder de la vie le plus de proies possible,
-que nous avons voué nos forces.</p>
-
-<p>»Quelques-uns, je le sais, se plaisent à nous dénigrer
-et nous disqualifier, ne se lassent pas de
-fausser, de rapetisser et avilir le pur et glorieux
-mobile auquel nous obéissons. On nous taxe de coquetterie,
-d’avarice, d’égoïsme, de perversité,&mdash;de
-folie surtout: pour ces messieurs, toujours si raisonnables,
-si pondérés, si sensés, toutes les femmes
-sont des détraquées et des toquées.</p>
-
-<p>»L’un de ces juges inflexibles écrivait dernièrement:</p>
-
-<p>«Il y a, vers l’avortement, une véritable poussée,
-un entraînement auquel on cède dans tous les
-mondes, dans les plus bas comme dans les plus
-élevés. L’enfant, un peu partout, dans le peuple,
-dans la bourgeoisie, là où l’on travaille comme là
-où l’on s’amuse, est devenu un ennui, une gêne,
-un fardeau ou un embarras. Il est de trop, et tous
-les moyens commencent à être bons pour se débarrasser<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span>
-de lui. Les pauvres songent aux difficultés
-qu’ils ont déjà à se tirer d’affaire tout seuls,
-les riches sont absorbés par leurs plaisirs, et chacun,
-sans scrupule, travaille au profit de son
-égoïsme, à la fin de l’humanité<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>
-.»</p>
-
-<p>»Erreur! Ce n’est nullement au profit de notre
-égoïsme, mais par raison et par expérience, par
-bonté et par pitié,&mdash;pitié pour ces malheureux
-petits êtres condamnés à la vie,&mdash;que nous réclamons
-et proclamons le droit à l’avortement.»</p>
-
-<p class="p2">Toujours conséquente avec ses généreuses et radicales
-théories, et peu encline à jamais mettre la
-lumière sous le boisseau, Guillemine de Chastaing
-s’appliqua de plus en plus à les répandre. Après
-avoir pactisé avec les adeptes des tendresses saphiques,
-insinué et propagé, tout comme la fameuse
-Gabrielle de Surgères, comme Lina Rozetti ou Florence
-Stuart, l’aversion, le dégoût et l’abomination
-du mâle, elle entreprit d’étudier et de vulgariser les
-divers moyens de ralentir ou de supprimer la reproduction
-de l’espèce humaine, sans gêner en rien les
-rapports galants et déduits amoureux.</p>
-
-<p>«Les hommes s’en moquent, des grossesses! disait-elle.
-Il leur est facile de rire, de nous critiquer
-et malmener. Ils n’ont que de l’agrément dans l’affaire,
-eux! Tandis que nous, c’est neuf mois de
-souffrances, neuf mois d’angoisses et de tourments,
-c’est notre vie même que nous risquons!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span></p>
-
-<p>Avec le phalanstérien Fourier, si joliment drapé
-et houspillé par Proudhon, elle patronna d’abord
-«la stérilité artificielle par engraissement»; mais
-les résultats du système furent pitoyables, et elle
-ne reçut de ses amies que des plaintes, des plaintes
-péremptoirement et effroyablement motivées.</p>
-
-<p>«L’embonpoint que j’ai acquis n’a fait, ma très
-chère, que m’attirer plus d’hommages, et me voici
-encore dans une de ces désastreuses positions intéressantes ...»</p>
-
-<p>Il fallait enrayer au plus tôt et changer de tactique.</p>
-
-<p>Elle eut recours alors à l’eau froide, affirmant,
-avec un spécialiste de l’époque, que «l’eau et le froid
-sont mortels à la semence ... Malthus n’est qu’un rêveur,
-un utopiste: le vrai sauveur, c’est Eguisier
-avec son irrigateur! L’hygiène, cette déesse de la
-santé, l’hygiène, sans chercher plus loin, sera notre
-infaillible libératrice: c’est elle l’ogresse qui mangera
-nos enfants en herbe!»</p>
-
-<p>Hélas! Non, ce n’était pas encore cela, et les petits
-Poucets continuaient de germer et de courir.</p>
-
-<p>Il lui répugnait de faire appel à la chirurgie. C’était
-du reste surtout un moyen préventif qu’elle
-cherchait. Non, pas de piqûre, pas de curetage, pas
-d’instruments de fer ou d’acier, pas de sang ... N’effrayons
-point! Il ne s’agit pas d’arracher, mais
-d’empêcher, mais de stériliser. Procédons avec mesure,
-précaution et douceur.</p>
-
-<p>Elle s’était tournée vers l’antique science des
-plantes et était en train de demander à la sabine, à<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span>
-la rue, à l’aconit ou l’absinthe, le remède suprême
-qu’elle rêvait, quand elle lia connaissance avec le
-docteur Gernandez, un superbe mulâtre, taillé
-comme un Titan, vigoureux comme Hercule, beau
-parleur, grand viveur, endiablé coureur, ambitieux,
-insinuant, obséquieux et insidieux, qui la conquit
-d’emblée.</p>
-
-<p>Fernando Gernandez, qui était originaire de la
-Martinique, et, après d’assez piètres études médicales,
-cherchait à s’orienter dans le Pandémonium
-parisien, comprit tout de suite l’admirable parti
-qu’il pouvait tirer de sa conquête et de toute la
-tribu des «Infécondes».</p>
-
-<p>«Il faut fonder un dîner, d’abord! déclara-t-il
-à Guillemine.</p>
-
-<p>&mdash;Un dîner?</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, chère amie! Il n’y a pas d’association
-sans dîner. Qui dit association dit réunion, et
-où se réunit-on mieux, où cause-t-on plus à l’aise,
-où s’épanche-t-on avec plus de liberté et plus d’abandon
-qu’autour d’une table, d’une table bien
-dressée et savamment servie? La table, c’est la
-meilleure entremetteuse de toutes les affaires, la
-plus sûre préparatrice de tous les succès.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, faites, mon bon! Organisez ce dîner!</p>
-
-<p>&mdash;Dîner mensuel, c’est suffisant. Vous le présiderez.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce sera vous.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais! riposta vivement Fernando. Je ne dois
-y assister qu’en qualité d’invité, d’ami ...</p>
-
-<p>&mdash;De conseiller.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;De conseiller, si vous voulez.»</p>
-
-<p>Gernandez ne s’en tint pas là, et, probablement
-en vertu de ce titre officiel de conseiller particulier
-et intime de la corporation, il entreprit de modifier
-les idées de la reine des bréhaignes, de combattre
-ses préventions contre les opérations chirurgicales,
-et il finit par la retourner comme un gant.</p>
-
-<p>«Sauver une jeune fille des angoisses et des
-hontes d’une grossesse; épargner à tant de pauvres
-jeunes femmes les souffrances de la gestation, les
-tortures de l’enfantement ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh!</p>
-
-<p>&mdash;C’est accomplir œuvre pie et méritoire, et l’on
-ne peut que vous bénir ...</p>
-
-<p>&mdash;N’est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Mais ne croyez pas atteindre ce noble but sans
-sortir des routes battues, des sentiers piétinés et
-vulgaires.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne saisis pas ...</p>
-
-<p>&mdash;Les plantes, si souvent employées, essayées de
-tant de façons, ne peuvent vous offrir, mon amie,
-que des moyens préventifs ou curatifs imparfaits,
-inefficaces dans la plupart des cas, dangereux en
-bien d’autres. La stérilité par engraissement n’est,
-à mon sens, à peu près comme tout ce qui est sorti
-de la cervelle de ce grand toqué de Fourier, qu’une
-désopilante plaisanterie, et j’en dirai presque autant
-de l’eau froide, que vous avez un moment préconisée.
-La chirurgie a réalisé de nos jours d’immenses
-progrès. Des opérations, condamnées il y a
-vingt-cinq ou trente ans, déclarées impraticables,<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span>
-ou dignes seulement des bourreaux et tortionnaires,
-s’effectuent aujourd’hui sans le moindre danger et
-sont d’un usage de plus en plus courant. L’extirpation
-des ovaires, ce qu’on appelle l’ovariotomie, est
-du nombre. Oui, chère amie, je devine ... je sais
-combien à première vue cela semble effroyable.
-Vous fendre le ventre! l’ouvrir! Brrr! En réalité,
-avec les méthodes nouvelles, les précautions recommandées,
-c’est simple comme bonjour. D’abord
-vous êtes endormie: on vous chloroformise; vous
-ne sentez donc rien, et, quand vous vous réveillez,
-tout est fini, remis en place, nettoyé, épousseté et
-recousu. Quinze jours après, il n’y paraît plus, et
-vous êtes à jamais délivrée de cette terrible appréhension,
-à jamais à l’abri de ce fléau de la maternité,
-le plus horrible malheur qui puisse advenir à
-des femmes comme vous, à des femmes du monde,
-des femmes d’esprit, des femmes d’élite.</p>
-
-<p>&mdash;Certes!</p>
-
-<p>&mdash;L’avenir est de ce côté-là, chère Guillemine,
-conclut le docteur Gernandez avec le plus grand sérieux.
-L’ovariotomie, voilà ce qui sauvera le
-monde!»</p>
-
-<p>Guillemine de Chastaing se laissa convaincre et
-opérer, et fut ravie du résultat.</p>
-
-<p>«Mais c’est admirable! O mon ami, quel succès
-vous tenez là! Quelle fortune! Quelle gloire! Mais
-c’est comme un rêve! s’exclamait-elle, enthousiasmée.
-Aucune douleur, absolument! Il n’y a qu’un
-peu de pesanteur là ...</p>
-
-<p>&mdash;Cela disparaîtra. Vous allez garder le lit pendant<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span>
-quinze jours, vous entendez, ne pas vous lever?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le promets. Et cette cicatrice? ces
-taches?</p>
-
-<p>&mdash;C’est l’affaire de trois semaines. Tout cela s’en
-ira. Ne vous levez pas surtout!»</p>
-
-<p>La présidente ayant donné l’exemple et sauté le
-pas, une, deux, trois «Infécondes» la suivirent;
-puis une quatrième, une cinquième, une sixième,
-une septième; bientôt toutes les adeptes de la secte
-y passèrent.</p>
-
-<p>Bientôt aussi la presse eut vent de la chose et en
-glosa. Si vous voulez bien prendre la peine de feuilleter
-les journaux parisiens du mois de novembre
-1893, par exemple, vous y retrouverez trace
-de l’inauguration du <i>Dîner des Infécondes</i>,&mdash;«de
-ces agapes intimes, instituées sous la présidence
-d’honneur d’un chirurgien célèbre par l’habileté
-avec laquelle il procède à l’ablation des ovaires, et
-où toutes ces <i>adorables</i> clientes, par lui si magistralement
-opérées, se font un devoir d’assister».<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a></p>
-
-<p>Vous y retrouverez également la fameuse chanson
-de Favart, appliquée, comme une sorte d’hymne
-national et de <i>Marseillaise</i>, à ces héroïques <i>castrates</i>:</p>
-
-<p class="pp8 p1">On va leur percer le flanc,</p>
-<p class="pp6">En flin, flan, r’lan tan plan tirelire en plan!</p>
-<p class="pp8">On va leur percer le flanc;
-Ah! que nous allons rire!</p>
-
-<p class="pp8 p1">Ah! que nous allons rire!
-R’lan tan plan tirelire.</p>
-
-<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span>
-
-<p class="pp8 p1">Que le Ciel sera content!</p>
-<p class="pp6">Et plein, plan, r’lan tan plan tirelire en plan!</p>
-<p class="pp8">Que le Ciel sera content!<br />
-On fait ce qu’il désire.</p>
-
-<p class="p1">D’autres journaux estimèrent, au contraire, qu’il
-n’y avait pas là de quoi plaisanter; que si l’on voulait
-que la France reprît sa place dans le monde ou
-simplement fût capable de se défendre, il lui fallait
-des soldats, par conséquent des enfants, et qu’il
-était de nécessité absolue de posséder un peu moins
-d’<i>adorables</i> insexuées, émancipées et déséquilibrées,
-et un peu plus de ces stupides ménagères de
-l’ancien temps, de ces misérables esclaves, ces <i>exécrables</i>
-mères de famille ...</p>
-
-<p>Mais c’était le vieux jeu. <i>Go ahead!</i> Il n’en faut
-plus, de familles! N’en faut plus, de mères, de
-ménagères ni d’esclaves! Vive la femme libre! Vive
-la femme-homme!</p>
-
-<p class="p2">Jeanne de Sambligny avait été une des premières
-à se lancer sur les traces de sa présidente et à recourir
-aux bons offices du docteur Gernandez.</p>
-
-<p>Une fois débarrassée de cette horrible inquiétude,
-certaine d’avoir coupé court, définitivement et radicalement,
-à toute menace de grossesse, elle n’hésita
-plus à demander aux galantes rencontres les
-suppléments pécuniaires dont elle avait de plus en
-plus besoin. Hélas! c’était toujours, presque toujours,
-bien peu de profit pour beaucoup de honte
-qu’elle récoltait. Il y avait un tel encombrement sur<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span>
-la place, une telle concurrence sur le marché! Elle-même
-s’en apercevait, en était effrayée.</p>
-
-<p>«Mon Dieu! Mon Dieu! Que de femmes à l’affût,
-guignant l’argent de l’homme! Et des femmes bien,
-des femmes instruites: c’est même surtout de
-celles-là qu’on trouve le plus. Les cuisinières et les
-maritornes réussissent à se caser; les autres, avec
-leurs mains blanches et leurs diplômes ... Ah vrai!
-les hommes n’ont que l’embarras du choix! Et naturellement
-ces messieurs en profitent: ils nous
-ont pour rien!»</p>
-
-<p>Pour rien, pour quelques francs, c’était exact. Et
-encore la majeure partie de cette piètre somme passait
-aux mains du tenancier de l’hôtel garni où ces
-suaves amours s’abritaient.</p>
-
-<p>Il y avait environ dix-huit mois que cet état
-de choses subsistait, que Mmes de Chastaing, de
-Sambligny et consorts avaient expérimenté par
-elles-mêmes l’étonnante souplesse de main et l’incroyable
-dextérité du docteur Gernandez, dix-huit
-mois que ce mulâtre praticien exerçait ses talents
-dans le grand monde et le demi-monde, laissant à
-des confrères moins délurés et à de pitoyables matrones
-la clientèle bourgeoise et les quartiers populaires,
-quand, un beau matin, la foudre tomba dans
-le camp des «Infécondes».</p>
-
-<p>La reine des bréhaignes venait de constater, et
-sans espoir d’erreur, qu’elle était enceinte.</p>
-
-<p>Mais alors? Alors ce cher docteur se serait donc
-trompé? A moins qu’il ne se fût moqué d’elle?</p>
-
-<p>Et deux, trois, quatre, cinq, six, dix, douze,<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span>
-quinze, vingt de ces dames firent bientôt la même
-constatation; sur trois cents et quelques sociétaires
-des «Infécondes» qui s’étaient fait ovariotomiser
-et stériliser par le docteur Gernandez, cent vingt-cinq,
-presque la moitié, se trouvèrent en état de
-grossesse.</p>
-
-<p>C’était un admirable résultat.</p>
-
-<p>Notre mulâtre, malin comme un singe, avait
-joué,&mdash;c’est le cas de le dire&mdash;joué par-dessous
-jambes toutes ces dames. Il avait simulé sur elles
-la fameuse opération, les avait très prudemment
-endormies, très savamment chloroformisées; avait,
-au moyen du bistouri, tracé sur l’ivoire de leurs
-ventres une incision très superficielle, aussitôt recouverte
-d’un pansement antiseptique, et même
-enjolivée de points de suture; à l’entour, pour donner
-à la chose une apparence plus compliquée et
-plus imposante, il avait esquissé, avec un crayon
-de nitrate d’argent, l’emplacement de certains organes
-intérieurs, dessiné des hiéroglyphes dont la
-teinte bistrée ne devait pas tarder à s’affaiblir et
-s’effacer.</p>
-
-<p>Pauvres femmes! Une fois de plus elles avaient
-été odieusement flouées par un de ces gredins
-d’hommes!</p>
-
-<p>Et le beau et captivant «docteur noir» ne s’en
-était pas tenu là. Non content d’avoir fécondé les
-illustres flancs de la reine des bréhaignes, de l’avoir
-gratifiée d’un petit moricaud ou d’une sémillante
-petite boule de neige, il avait, le monstre! dépouillé
-par avance ce futur héritier de la succession maternelle;<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span>
-il avait,&mdash;en quittant la France pour regagner
-l’Amérique, l’ingrat et le scélérat!&mdash;allégé
-l’infortunée Guillemine de toutes ses valeurs, de
-tous ses diamants et bijoux. Rafle complète!</p>
-
-<p class="p2">Jeanne de Sambligny se trouvait au nombre des
-«Infécondes» si traîtreusement appelées à savourer
-bientôt les suprêmes joies de la maternité. Elle s’en
-serait bien passée: il ne lui manquait plus que cela!</p>
-
-<p>Congédiée par son mari, au sortir de chez Mme de
-Saint-Géran, elle avait obtenu de lui un sursis
-pour mettre ses nippes en ordre et prendre toutes
-ses dispositions de départ.</p>
-
-<p>Elle était décidée à continuer ce qu’elle avait,
-pour son malheur! si tardivement commencé, à
-demander, malgré la dureté des temps et la pingrerie
-des hommes, son gagne-pain à la galanterie.
-Et puis son mari lui ferait bien une pension alimentaire;
-il lui devait bien cela! Au besoin, elle saurait
-l’y contraindre. Il redoutait les procès, avait
-les esclandres et le tapage en horreur.</p>
-
-<p>«C’est par là que je te tiens! Attends un peu,
-mon bonhomme!»</p>
-
-<p>Elle s’appliquerait d’ailleurs à sauvegarder soigneusement
-les apparences: officiellement ce serait
-à l’art qu’elle aurait recours, dans des leçons de
-piano quelle chercherait ses moyens d’existence.</p>
-
-<p>Et voilà qu’au moment d’exécuter ce projet, en
-dépit du charcutage qu’elle croyait effectué et de
-l’immunité promise et garantie, elle sentait un petit
-être s’agiter en elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span></p>
-
-<p>Un immense désespoir la saisit. Ah! cette inexorable
-malédiction, cet abominable châtiment de la
-maternité, qui pèse sur toutes les filles d’Ève!</p>
-
-<p>Elle ne voyait que deux partis à prendre, deux
-solutions, entre lesquelles son esprit flottait et
-oscillait sans pouvoir se fixer.</p>
-
-<p>Le suicide d’abord: en finir, comme avait fait sa
-sœur Corentine, après avoir été dévalisée par le juif
-Sakaël;&mdash;en finir avec cette existence, qui, au lieu
-de fêtes, de luxe, de richesses, de tout ce quelle en
-attendait, ne lui avait apporté que déceptions, tristesses,
-misères et dégoûts. Comme il serait bon de
-quitter tout cela et d’aller dormir l’éternel sommeil!
-Il n’y a que ceux-là d’heureux qui reposent
-sans menace de réveil.</p>
-
-<p>Ou bien essayer de l’avortement? Mais à qui s’adresser,
-chez quelle sage-femme ou quel médicastre
-aller frapper? Elle sonda le terrain autour d’elle,
-questionna insidieusement une des «Infécondes»
-avec qui elle était en relation.</p>
-
-<p>«Ce n’est pas cette industrie-là qui manque, lui
-certifia cette amie, et, à défaut de ce misérable Gernandez ...
-Vous savez ce qu’il a eu l’aplomb de répondre,
-avant de se sauver comme un voleur qu’il
-est, à Mme Korabieff ... Vous vous souvenez? cette
-grande Russe, intime de Mme de Chastaing?</p>
-
-<p>&mdash;Je la connais.</p>
-
-<p>&mdash;Elle était allée le consulter, ou plutôt lui reprocher
-l’inefficacité de ... de son traitement, espérant
-qu’il pourrait remédier ...</p>
-
-<p>&mdash;Elle est donc enceinte?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il paraît. Et ce joli monsieur, qui avait déjà
-combiné son coup et résolu sa fuite, lui a répondu
-qu’il l’avait fort bien opérée:&mdash;«Comment osez-vous
-en douter, madame!»&mdash;mais que l’opération
-ne pouvait être efficace qu’à une condition.</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle donc?</p>
-
-<p>&mdash;A la condition de «ne pas voir d’hommes».
-C’est ce qu’il m’a dit en propres termes à moi-même ...</p>
-
-<p>&mdash;Comment! Vous aussi?</p>
-
-<p>&mdash;Non ... Je veux dire ... Je craignais! Une simple
-peur! Un retard ... Oui, il m’a riposté pareillement,
-et de quel ton dégagé et narquois: «Mais il ne fallait
-pas voir d’hommes, madame! Il ne fallait pas
-voir d’hommes! C’est le plus sûr moyen ...»</p>
-
-<p>&mdash;Le misérable! Il se raille de nous par-dessus
-le marché!</p>
-
-<p>&mdash;Alors vous?...</p>
-
-<p>&mdash;Non, c’est comme vous ... Un retard ... une
-simple crainte, mais qui s’est vite dissipée.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tant mieux!</p>
-
-<p>&mdash;Cependant si ... si ces craintes revenaient, par
-hasard? demanda Jeanne. Vous avez quelqu’un?...</p>
-
-<p>&mdash;Quelqu’un?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, pour faire passer ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! très bien! Mais oui, j’ai quelqu’un, plusieurs
-quelqu’un! Je vous indiquerai très volontiers ...
-Nous irons ensemble, si vous voulez?</p>
-
-<p>&mdash;De grand cœur!»</p>
-
-<p>Jeanne de Sambligny n’eut pas le loisir de mener
-à bonne fin cet auguste projet. Soit que les incertitudes,<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span>
-les transes et tourments qu’elle éprouvait,
-la terrible crise qu’elle traversait, eût altéré sa
-santé, soit qu’elle se fût livrée à de soudaines et
-excédantes marches, à des fatigues de toutes sortes,
-et eût commencé à exercer sur elle certaines manœuvres
-abortives, elle tomba malade, en proie à
-une fièvre intense. Une fausse couche survint brusquement
-peu de jours après, puis une péritonite
-se déclara.</p>
-
-<p>«Je te le disais bien, ma pauvre chatte, murmura
-un soir en aparté Armand de Sambligny
-devant le lit de sa femme, je te le disais bien que
-ce n’était pas du tout la même chose, qu’il n’y avait
-entre nous aucune espèce d’égalité ni de comparaison ...
-Tu meurs d’être allée faire l’amour je ne
-sais où, tandis que moi ... Tu vois? Je ne m’en
-porte pas plus mal.»</p>
-
-<p>Ainsi, il n’eut pas la peine de mettre sa menace
-à exécution et d’envoyer promener sa femme: il se
-trouva débarrassé d’elle un beau soir, et put, sinon
-s’écrier à voix retentissante et joyeuse, du moins
-soupirer discrètement:</p>
-
-<p>«Enfin, veuf!»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XII</h2>
-
-<p class="p2">Toute une partie de la rue Vaneau, la partie voisine
-de la rue de Sèvres, était en émoi. Une foule
-considérable, les yeux en l’air, braqués sur le sommet
-de la maison où demeuraient Katia Mordasz,
-l’horloger Jean Louis, Mmes Birot et Margotin, avait
-envahi le trottoir opposé à cette maison, remplissait
-même la moitié de la chaussée, et s’étendait
-jusqu’à la rue de Sèvres.</p>
-
-<p>Des cris d’effroi ou d’impérieux avertissements,
-mêlés à des éclats de rire, à des appels goguenards
-et de brusques sifflements, jaillissaient à tout instant
-de cette multitude et à travers ce brouhaha.</p>
-
-<p>«Ah! la malheureuse!</p>
-
-<p>&mdash;Elle va glisser!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! la Birotte!</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, elle ne tombera pas, elle y est habituée!
-N’ayez donc pas peur!</p>
-
-<p>&mdash;Elle me fait mal!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ma chère! J’en ai les sangs tournés!</p>
-
-<p>&mdash;Ne regardons plus!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne peux pas voir ces choses-là!</p>
-
-<p>&mdash;Alors, qué qu’vous fichez ici? On ne vous y
-retient pas!</p>
-
-<p>&mdash;Ohé! Ohé! La Birotte!</p>
-
-<p>&mdash;Psst! Psst! Ne te sauve pas si loin!</p>
-
-<p>&mdash;Descendra!</p>
-
-<p>&mdash;Descendra pas!</p>
-
-<p>&mdash;Des-cen-dra! Des-cen-dra! Des-cen-dra!»</p>
-
-<p>C’était Mme Birot, la mère d’Octavie, qui, plus
-ivre que jamais, s’était avisée de grimper sur le
-toit de sa mansarde, soi-disant pour y étendre
-du linge, et n’en voulait plus déguerpir.</p>
-
-<p>On était allé chercher d’abord les agents de police,
-puis une escouade de pompiers, afin de lui
-donner la chasse; mais elle avait fait la nique et
-toutes sortes de singeries à ces braves gens, et
-n’avait pas manqué surtout de leur trousser ses
-jupes et montrer ce qu’il y avait dessous.</p>
-
-<p>«La pièce curieuse! On ne paye rien pour la
-voir! Entrée libre! avait d’en bas glapi un loustic.
-Ah! la sacrée Birotte!»</p>
-
-<p>Et elle avait gagné un pignon, dont on ne pouvait
-la déloger sans péril pour elle et ses poursuivants,
-et continuait de là ses gestes, grimaces
-et invectives, ses outrages de toutes sortes à la pudeur,
-aussi bien qu’aux représentants de la loi et
-de la force publique.</p>
-
-<p>«Venez-y donc! clamait-elle. Bin comment, vous<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span>
-renâclez? Vous m’ lâchez? O les coïons, qui s’ laissent
-faire le poil par une femme? Je m’ fous de
-vous, vous savez, tas d’ mufles! Je m’en fous et m’en
-contrefous!»</p>
-
-<p>Le commissaire de police ne décolérait pas.</p>
-
-<p>«Il faut en finir, nom d’un chien! C’est stupide!
-Cette mâtine-là! Ameuter ainsi tout un quartier!
-Nous ne pouvons pas rester là jusqu’à demain!</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? Qué qu’ tu jaspines, toi? Qué qui te
-demande quéque chose? répliqua l’ivrognesse. Tu
-n’as qu’à t’en aller, si t’es pas bien. Pas moi qui t’ai
-prié d’ venir!»</p>
-
-<p>En ce moment, comme le commissaire était perché
-au sommet d’une échelle engagée dans l’ouverture
-d’un vasistas donnant accès sur le toit, il
-se sentit tirer par les pans de sa redingote.</p>
-
-<p>Un homme à cheveux roux, l’air guilleret et bon
-enfant, vêtu d’un veston élimé et taché, se tenait
-au pied de l’échelle.</p>
-
-<p>«M’sieu ... m’sieu l’ commissaire!... C’est moi
-l’ concierge ... V’là que j’ rentre de l’atelier ... J’ suis
-dans la reliure ... Ma femme vient de m’ conter
-c’ qui s’ passe ...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous que j’essaye de la faire descendre,
-c’te sorcière-là? Elle me connaît ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je ne demande pas mieux! Et si vous
-réussissez, saperlipopette! je vous voterai des
-remerciements! Voilà deux heures que ça dure,
-cette comédie!</p>
-
-<p>&mdash;Faudrait qu’il n’y eût que moi avec elle, pour<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span>
-ne pas lui fourrer l’ trac, qu’elle ne s’ méfie de
-rien, reprit le concierge. Si vous disiez à vos agents
-et aux pompiers de la laisser?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pour ce qu’ils font là-haut!» soupira le
-commissaire en haussant les épaules.</p>
-
-<p>Dès qu’il n’y eut plus personne sur le toit que la
-mère Birotte, toujours juchée à califourchon sur
-son pignon, le concierge grimpa à l’échelle, et, passant
-la tête par le vasistas, interpella allègrement
-sa locataire.</p>
-
-<p>«Bin, m’ame Birotte, qué qu’ nous faisons donc
-là? C’est donc qu’ nous avons envie d’attraper c’te
-nuit des rhumatismes?</p>
-
-<p>&mdash;Ta gueule, fourneau!</p>
-
-<p>&mdash;O m’ame Birotte! Moi qui suis poli avec
-vous!</p>
-
-<p>&mdash;A l’ours! A Chaillot, sale pipelet!</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, m’ame Birotte! Voyons!... Vous n’êtes
-vraiment pas aimable! Et dire que je vous cherche
-depuis trois quarts d’heure pour vous faire goûter
-du nanan! Vous savez bin, ce vieux marc de Bourgogne
-que vous trouvez si bon? J’en ai reçu un petit
-baril ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce cher père Ricouard! Ah! c’est pour
-ça!... Que n’ parlais-tu plus tôt! T’ n’avais qu’à
-causer, portier d’ mon cœur!</p>
-
-<p>&mdash;Fallait m’en laisser le temps!</p>
-
-<p>&mdash;Alors comme ça tu payes un verre?</p>
-
-<p>&mdash;Deux, si ça vous convient, m’ame Birotte.</p>
-
-<p>&mdash;J’ crois bin, qu’ ça me ... Je n’ me fais jamais
-<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span>prier, quand il s’agit ... s’agit d’ licher! Attends ...
-me v’là! v’là que j’ m’amène ... Il arrive! Il arrive!»</p>
-
-<p>Tout en piaillant de la sorte, la soûlarde avait
-quitté son perchoir et s’avançait en titubant sur la
-pente du toit.</p>
-
-<p>«Donnez-moi la main! Vous allez glisser! dit le
-concierge.</p>
-
-<p>&mdash;Pas d’ danger! Pour que j’ glisse, faudrait du
-verglas, et c’est pas à c’te saison ... Qué chaleur!
-Ouf! Oh là là! Ça fait soif, hein donc, mon vieux
-pipelet?</p>
-
-<p>&mdash;Oui ... Dépêchez-vous!</p>
-
-<p>&mdash;Tu m’ croyais p’t-êt’ popoche, toi aussi? Eh
-bien, non, là! Je n’ suis pas, pas du tout ...</p>
-
-<p>&mdash;Dépêchons-nous donc, m’ame Birotte! Si vous
-n’avez pas soif, c’est moi qui ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c’est toi! c’est toi, ma vieille branche!...»</p>
-
-<p>Le pied lui manqua, et elle allait rouler jusqu’au
-chéneau, et de là rebondir dans la rue, lorsque le
-sieur Ricouard la saisit par ses jupes et l’attira vivement
-à lui.</p>
-
-<p>En un tour de main, elle se trouva au bas de
-l’échelle.</p>
-
-<p>La «comédie», qui agaçait et enrageait depuis
-deux heures M. le commissaire, était terminée.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, le petit horloger du rez-de-chaussée,
-le père Jean-Louis, discourait avec la fruitière
-d’en face, et ne tarissait pas d’indignation.</p>
-
-<p>«Tous les jours des scandales comme ça, madame
-Paquin! Voyez, voyez tout ce monde, tous ces
-badauds! Et si elle allait leur tomber sur la tête!<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span>
-Ah misère! Autrefois, dans mon jeune temps, les
-femmes soûles, on ne connaissait pas ça!</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai, interrompit Mme Paquin. De mon
-temps non plus on n’en voyait pas.</p>
-
-<p>&mdash;A présent ça foisonne! Dans tous les quartiers
-populaires, à Grenelle comme à Belleville, à La Villette,
-à Saint-Ouen, on ne rencontre que cela: des
-femmes chez les mastroquets, des femmes attablées
-ou debout devant le zinc, avec leurs gosses. C’est le
-progrès, l’Émancipation! Ces dames veulent faire
-comme les hommes!</p>
-
-<p>&mdash;Plutôt que d’empêcher les hommes ...</p>
-
-<p>&mdash;Eh oui! C’est cela qu’il aurait fallu! Au lieu
-de donner ou laisser prendre aux femmes les vices
-que nous avons, il aurait mieux valu travailler à
-nous guérir ...</p>
-
-<p>&mdash;Paraît que c’est comme à Londres, où il y a
-encore plus d’ivrognesses que d’ivrognes.</p>
-
-<p>&mdash;C’est ce qu’on raconte, en effet, madame Paquin.
-Je n’y suis pas allé voir ...</p>
-
-<p>&mdash;Moi non plus.</p>
-
-<p>&mdash; ... mais je doute qu’il y en ait là-bas plus
-qu’ici, des ivrognesses, par la bonne raison que ça
-augmente tous les jours chez nous, cette plaie-là!
-Les femmes d’aujourd’hui, les ouvrières et femmes
-du peuple, sans compter les autres, vous sirotent
-l’absinthe et le vermouth, l’eau-de-vie et le tord-boyaux,
-le schnick et le schnaps, comme celles
-d’autrefois vous auraient lampé de la fleur d’oranger.
-C’est tantôt avec leurs maris ... ou leurs <i>hommes</i>
-qu’elles se piquent le nez, tantôt avec leur progéniture.<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span>
-J’en voyais une, l’autre jour, la grosse blanchisseuse
-de la rue Oudinot ...</p>
-
-<p>&mdash;Mme Bourdillon, celle qui a mis le feu à son
-lit, après l’avoir arrosé de pétrole, et qui s’écriait
-si drôlement: «Je veux mourir comme Jeanne
-d’Arc! mourir sur mon bûcher!»</p>
-
-<p>&mdash;C’est ça même! Pauvre Jeanne d’Arc! Oui,
-c’est la femme Bourdillon. Elle buvait un verre de
-rhum chez le charbonnier, un grand verre, dans lequel
-elle faisait tremper une croûte de pain pour
-son moutard, un môme de trois ans, et elle lui donnait
-cette croûte à manger, comme elle eût fait
-d’une mouillette sortant d’un œuf à la coque.</p>
-
-<p>&mdash;Pas étonnant que sa petite fille ait des attaques
-d’épilepsie, si elle a suivi le même régime! On a dû
-la conduire à l’hospice ...</p>
-
-<p>&mdash;Et qui paye tous ces frais de maladie, qui
-soigne et entretient cette multitude d’alcooliques
-qui encombrent nos hôpitaux? C’est nous, madame
-Paquin, c’est nous qui casquons, c’est notre argent
-qui valse. Voilà ce qu’on oublie. Mais il ne faut pas
-gêner le commerce de MM. les marchands de vin,
-ah mais non! Il n’y en a pas encore assez; il faut
-les encourager, les stimuler ... D’abord ça rapporte
-gros au Trésor, puis ce sont eux qui soutiennent
-nos hommes d’État; c’est chez eux que se font nos
-députés, nos conseillers municipaux et généraux,
-tout le tremblement! Alors, vous comprenez bien,
-on leur doit des égards en échange. Tout ce monde-là
-se donne la main, s’entend comme larrons en
-foire. Aide-moi, je t’aiderai!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il y en a cependant à chaque porte, de ces empoisonneurs,
-et plutôt deux qu’un.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous en voyez tous les jours surgir de nouveaux.
-C’est comme une marée qui monte ... Ça va
-de pair avec nos députés, tenez! Avoir 600 députés!
-Avec les sénateurs, ça fait 900 représentants! 900!...
-Comment voulez-vous que ces gens-là se mettent
-d’accord? Et à quoi cela sert-il, bon Dieu, qu’ils
-soient si nombreux? A quoi?... Ah! voilà le malheur,
-madame Paquin; tout le monde aujourd’hui
-veut gouverner la France! Rien que des politiciens
-et des marchands de vin! Tout le monde,&mdash;et surtout
-les moins préparés, les plus inexpérimentés,
-les plus incompétents, les plus ignares,&mdash;tout le
-monde a son plan de gouvernement, tout le monde
-aspire à tenir la queue de la poêle! Ah là là, mon
-Dieu! Ça me rappelle le siège, tenez, madame Paquin,
-l’hiver de 70. Je revois encore un malheureux
-petit bossu, tailleur d’habits, convaincu mordicus
-que lui seul pouvait sauver le pays, clabaudant sans
-cesse que tous nos ministres et gouvernants, à
-commencer par Gambetta, et tous nos généraux, y
-compris Faidherbe et Chanzy, n’étaient que des
-moules, des moules, pas autre chose! «Ah! si c’était
-moi! Ah! nom d’un chien! Nous aurions déjà
-fait la trouée, opéré notre jonction avec l’armée de
-la Loire! Ah oui! Et que ça ne traînerait pas, tonnerre
-de Brest!&mdash;Mais comment? comment? lui
-demandait-on.&mdash;J’ai mon plan, et qui vaut mieux
-que celui de Trochu, allez!» On finit par le conduire
-à la place et l’interroger. Son plan, savez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span>
-en quoi il consistait, madame Paquin? A supprimer
-les fusils et les remplacer par des arbalètes!
-«Avec une bonne compagnie d’arbalétriers, je me
-charge de traverser les lignes allemandes! Je garantis
-de faire la trouée!» s’écriait-il. Eh bien, voilà!
-Nous avons une foultitude de tailleurs comme ça,
-et de cordonniers, de chapeliers, de serruriers, de
-menuisiers, d’épiciers, de charcutiers, de pharmaciens,
-de vétérinaires ... et d’horlogers aussi! Car
-qu’est-ce que je fais en ce moment même? ajouta en
-riant le petit père Jean-Louis. Vous voyez comme
-cette maladie est contagieuse, madame Paquin? Voilà
-que je me mêle aussi de discuter et de critiquer, de
-prôner mon ours ... Comme s’il n’y en avait pas
-assez d’autres, pas assez sans moi! Mais c’est qu’on
-ne peut pas se retenir, quand on voit ce que l’on
-voit!</p>
-
-<p>&mdash;Ah oui, m’sieu Jean-Louis, quand on voit ...
-Ah Seigneur! Ainsi la petite Birotte, Tavie Birotte?
-N’est-ce pas dégoûtant, plus ignoble encore que la
-mère?</p>
-
-<p>&mdash;J’y pensais. Quelle famille!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, quelle famille!</p>
-
-<p>&mdash;Si encore ce n’étaient là que des exceptions,
-des faits ne se produisant que très rarement, par
-accident, on comprendrait! Mais pas du tout! C’est
-tous les jours et par centaines que de pareilles ignominies
-se commettent. Il suffit d’ouvrir un journal ...</p>
-
-<p>&mdash;Sans compter ce que les journaux ignorent ou
-ne peuvent pas dire, observa judicieusement la fruitière.
-On se plaint souvent qu’il n’y a plus d’enfants,<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span>
-m’sieu Jean-Louis; eh bien, je crois de plus en plus
-que c’est la pure vérité.</p>
-
-<p>&mdash;Plus de famille surtout, madame Paquin: voilà
-ce qu’il y a de pis. On a touché à cette base de la
-société, en élevant les jeunes filles pour en faire
-autre chose que des ménagères, des épouses et des
-mères; si bien qu’on se marie de moins en moins
-en France, qu’on y fait de moins en moins d’enfants.
-Ajoutez à cela les insanités du suffrage universel
-et la liberté illimitée de la presse,&mdash;le droit
-de traiter tous les jours publiquement, surtout devant
-le public le moins préparé, le plus naïf, le plus
-gobeur et le plus exalté, le chef de l’État de vieille
-canaille:&mdash;«Le sinistre gredin qui préside aux
-destinées de la France», comme ne manque jamais
-de l’écrire ce journal, tenez!</p>
-
-<p>&mdash;C’est cela qui honore et relève un pays!</p>
-
-<p>&mdash; ... De qualifier tous nos généraux, à tour de
-rôle, de ramollots ou de traîtres, afin sans doute de
-donner du courage à nos soldats; de déclarer et
-certifier que tous nos ministres et tous nos hommes
-en place, sans exception aucune, ne sont qu’un
-ramas de filous, de fripouilles ...</p>
-
-<p>&mdash;Ou encore d’aller annoncer que la peste vient
-d’éclater dans Paris et que les boulevards sont
-jonchés de cadavres!</p>
-
-<p>&mdash;Ah oui! C’est une gazette de dames qui s’est
-amusée à lancer ce canard ...</p>
-
-<p>&mdash;Drôle d’amusement!</p>
-
-<p>&mdash;Au lieu de soigner ses menus, de publier de
-<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span>bonnes recettes de cuisine ... Ah! vous pouvez conclure,
-madame Paquin, que nous sommes couchés
-dans de jolis draps, que nous sommes ce qu’on
-appelle «complets», ma pauvre madame Paquin!»</p>
-
-<p>L’allusion que nos deux interlocuteurs venaient
-de faire à Octavie Birot, peu chaste fille d’une mère
-sans pudeur et toujours démesurément altérée,
-avait trait à une récente escapade de la chère enfant.
-Et quelle escapade!</p>
-
-<p>Tavie s’étant aperçue un matin qu’elle ne jouissait
-pas chez elle d’assez d’indépendance, et que sa
-maman biberonne se permettait trop fréquemment
-de la contrôler et de la sermonner, de la quereller et
-de la talocher, résolut de brûler la politesse à «cette
-vieille tourte»: c’était le respectueux petit nom
-qu’elle se plaisait à décerner à son auguste mère.
-Mais Tavie n’entendait pas partir seule, et elle persuada
-sans trop de difficulté à son petit ami Zuzules,
-Jules Margotin, qu’il était de son devoir de la
-suivre.</p>
-
-<p>«Mais où irons-nous? lui objecta le gamin, qui,
-comme elle, n’avait pas plus de treize ans et demi.</p>
-
-<p>&mdash;T’inquiète pas!</p>
-
-<p>&mdash;Et pour boulotter?</p>
-
-<p>&mdash;T’inquiète pas, que j’ te dis!»</p>
-
-<p>Avant de déguerpir, on eut soin, des deux côtés,
-bien entendu, de faire main basse sur les quelques
-sous qu’on put trouver à la maison et les quelques
-nippes ou objets ayant un semblant de valeur.
-Ainsi lestés, nos tourtereaux s’enfuirent à tire-d’aile
-au fond de Vaugirard, et se nichèrent dans une misérable
-cahute, jouxte un terrain vague. On demeurait<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span>
-là toute la journée à roucouler, paresser, godailler
-et ripailler; puis, le soir venu, Tavie s’en
-allait rôder du côté de la gare Saint-Lazare.</p>
-
-<p>Mme Birot ne s’inquiéta pas plus du départ de sa
-fille que si celle-ci n’eût jamais existé; elle ne prit
-même pas ce prétexte à consolation pour doubler
-ses rations d’absinthe ou ses doses de <i>mêlé-cass</i>.</p>
-
-<p>Quant à Mme Margotin, qui cultivait aussi et
-avec zèle tous les composés ordinaires de l’alcool,
-elle s’avisa, une après-midi, à la suite d’une surabondante
-absorption de petites gouttes, d’aller troubler
-le ménage de son fils, et tenter de faire réintégrer
-à M. Zuzules le domicile familial. Elle se disait que
-ce précieux fils allait atteindre l’âge où il pourrait
-rapporter un peu d’argent au logis, et que c’était véritablement
-désastreux de penser qu’elle n’en profiterait
-pas, que ce serait ce petit souillon de Tavie ...</p>
-
-<p>«La gueuse! Ah! si j’te tenais!»</p>
-
-<p>La veille même, l’indiscrétion d’une voisine lui
-avait révélé le gîte des amoureux.</p>
-
-<p>«J’ m’en vais aller t’les secouer, attends un peu!
-J’ m’en vais t’la moucher, c’te morveuse!»</p>
-
-<p>Et la voilà qui s’achemine vers l’orde bicoque où
-se terraient ces deux chérubins,&mdash;Paul et Virginie
-nouveau modèle. Mal lui en prit.</p>
-
-<p>Aux premiers mots, dès qu’elle fit mine de porter
-la main sur ladite morveuse, Zuzules, le brave gosselin,
-qui n’entendait pas qu’on touchât à sa femme,
-assena sur la tête de sa mère un coup terrible, lui
-brisa sur le chignon une bouteille pleine.</p>
-
-<p>Tavie, pour ne pas demeurer en reste avec son<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span>
-homme, s’arma d’un couteau et menaça «c’t’ espèce
-de poivrotte» de lui faire son affaire.</p>
-
-<p>«Tu veux donc que j’ te crève! criait-elle. Fous-la
-par terre, Jules! Tire-la par les arpions! C’te saleté-là!
-Si, chaque fois qu’elle est mûre, faut qu’elle
-vienne nous enquiquiner! Ah bin non, alors! Est-ce
-que j’ vais voir avec qui tu couches, moi?»</p>
-
-<p>A demi assommée, inondée de sang, la poivrotte
-s’affala de tout son long dans un coin de cette tanière,
-tandis que Paul et Virginie gagnaient le
-large et s’en allaient abriter leurs tendresses du
-côté de Charonne.</p>
-
-<p>«T’inquiète pas, Zuzules! J’ trouverai toujours à
-turbiner!»</p>
-
-<p>Chers anges! Blancs agneaux du bon Dieu!</p>
-
-<p>«Ce qu’il y a de terrible, voyez-vous, madame
-Paquin, disait à la fruitière l’horloger Jean-Louis,
-lorsque Mme Margotin, de retour chez elle, se
-mit à raconter à son entourage l’enthousiaste accueil
-qu’elle avait reçu de son fils et de sa pseudo-bru
-et à déblatérer partout contre eux,&mdash;ce qu’il y
-a de terrible, c’est que ce sont toujours les pauvres
-gosses qui pâtissent de l’inconduite des parents,
-eux qui paient les pots cassés et les frais de la fête.
-Il est certain que si la mère Birotte ne se piquait
-pas le nez et avait pu rester en ménage avec quelqu’un ...
-Elle ne sait même pas exactement quel est
-le père de son gamin, son dernier! Non, ma foi, elle
-nous l’a déclaré elle-même!</p>
-
-<p>&mdash;Elle était encore soûle comme une tique quand
-elle l’a fait!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Elle était dans son état habituel, repartit l’horloger.
-Naturellement ce gamin reçoit plus de torgnoles
-que de caresses, absolument comme sa sœur
-Tavie: aussi fera-t-il comme elle. Le jour où il se
-sentira assez fort pour riposter, il ripostera, allez
-donc! et lorsqu’il trouvera l’occasion de décamper,
-il s’empressera d’en profiter,&mdash;toujours comme
-cette diablesse de Tavie.</p>
-
-<p>&mdash;Qui n’aurait peut-être pas été plus mauvaise
-qu’une autre, si elle avait eu une vraie mère.</p>
-
-<p>&mdash;Malheureusement!... Et remarquez, poursuivit
-M. Jean-Louis, remarquez, madame Paquin,
-combien les mauvaises mères deviennent de plus
-en plus nombreuses, combien les «enfants martyrs»
-augmentent! On ne voit pour ainsi dire que
-cela dans les journaux!</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai, à tout moment ... On croirait que les
-femmes d’à présent ne savent plus ce que c’est que
-d’être mères, qu’elles ne sont plus faites pour cela.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! eh! madame Paquin, ce que vous énoncez
-là est peut-être plus vrai que vous ne le supposez!
-Le ménage, la famille, la maternité, tout cela se
-tient. On ne veut plus de ménagères, et l’on n’a
-plus de mères, ou l’on a de mauvaises mères, trop
-de mauvaises mères!</p>
-
-<p>&mdash;Des «enfants martyrs», en effet, comme vous
-dites, on ne voit que ça! Il ne se passe pas de
-jour ... On en arrivera à être obligé de faire élever
-ces pauvres gosses par l’État.</p>
-
-<p>&mdash;Ils n’en seraient très souvent que mieux élevés.</p>
-
-<p>&mdash;Et sûrement que moins maltraités, moins brutalisés.<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span>
-Et puis ils n’auraient point constamment
-sous les yeux tant de vilains exemples.</p>
-
-<p>&mdash;C’est ce que dit Mlle Mordasz. Il paraît que dans
-ce qu’on appelle l’antiquité, chez les Spartiates, on
-élevait les enfants de cette façon, et qu’on s’en trouvait
-très bien. Moi, je ne suis pas savant comme
-Mlle Mordasz, mais cette idée-là me chiffonne.</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, m’sieu Jean-Louis. Et si jadis on
-avait voulu me prendre mes deux garçons ... Ah!
-mais non! Ah mais non!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vous, madame Paquin, vous êtes une
-femme de l’ancien temps! Aujourd’hui, les enfants,
-ça gêne: moins on en a, mieux ça vaut; et quand
-on n’en a pas du tout, c’est l’idéal, le paradis!
-Voyez ces dames qui demeurent au fond de la cour,
-ces employées ...</p>
-
-<p>&mdash;Les deux bicyclistes?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, et puis l’autre, la grande maigre nouvellement
-emménagée ... Elles ont beau accoucher,
-vous ne leur voyez jamais de bébés!</p>
-
-<p>&mdash;Et celles de l’entre-sol, repartit Mme Paquin,
-les deux petites brunes, des bicyclistes enragées
-aussi, celles-là; et la grosse blonde du troisième;
-et les couturières d’en face, les dames Drion
-et Laurency, et tant et tant d’autres autour de
-nous ... pas d’enfants! jamais de grossesses!</p>
-
-<p>&mdash;Si, par hasard, le fait se produit, comme c’est
-le cas de ces dames du fond de la cour, on expédie le
-moutard en province, en Bretagne, en Bourgogne
-ou en Picardie, n’importe où; et, pourvu que ça
-<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span>crève là-bas ...</p>
-
-<p>&mdash;Hélas!</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous qu’elles en fassent, de leurs
-bébés? Elles ne peuvent pas les emmener avec elles
-à leur bureau ou à leur magasin, n’est-ce pas?
-Alors, il faut bien s’en débarrasser ... n’y a pas à
-tortiller, ni faire la bouche en cœur! Voyez-vous,
-madame Paquin, le mieux qui puisse leur advenir,
-à ces pauvres poupons,&mdash;après avoir eu la bonne
-idée de ne pas naître, c’est d’avoir celle de trousser
-leurs quilles et décamper le plus promptement possible.
-Avez-vous remarqué que l’Église, au lieu de
-se désoler de la mort des enfants et de chanter sur
-eux le <i>De Profundis</i>, s’en réjouit, au contraire, et
-entonne à leur sujet un hymne de louange au Seigneur,&mdash;<i>Laudate,
-pueri, Dominum</i>? On m’expliquait
-cela dernièrement.</p>
-
-<p>&mdash;C’est parce qu’ils vont au ciel tout droit, et
-prennent place parmi les anges.</p>
-
-<p>&mdash;Il leur suffit de quitter la terre ... Croyez-vous,
-par exemple, que la petite Benneckert n’est pas plus
-heureuse?</p>
-
-<p>&mdash;La pauvre chérie! Se tuer, à dix ans!</p>
-
-<p>&mdash;A dix ans! Convenez, madame Paquin, que ce
-n’est pas à cet âge-là qu’on recourait jadis au suicide!
-Maintenant, avec de tels parents, on comprend
-qu’il n’y ait plus d’enfants, comme vous le
-disiez tout à l’heure, on comprend cela. Et, pour la
-vie qui l’attendait, cette petite ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah ma foi!»</p>
-
-<p>C’était de la «Petite Sans Cœur» qu’il s’agissait,
-de cette malheureuse fillette, dont la mère, pianiste<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span>
-éminente, mais professeur sans élève, s’était mise,
-dès le lendemain de son veuvage, à trafiquer de ses
-charmes. Car, ainsi qu’elle l’avait un jour fort pertinemment
-expliqué au commissaire de police du
-quartier:</p>
-
-<p>«Que voulez-vous que fasse une femme seule,
-sans fortune, accoutumée à avoir sa domestique?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je ne veux rien! avait aussitôt modestement
-protesté le magistrat. Je constate seulement
-de plus en plus que toutes les femmes de votre
-condition, si dénuées de fortune qu’elles soient, ne
-peuvent se passer de domestique: à toutes, il leur
-faut leur bonne!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, je n’ai pas été élevée à récurer
-la vaisselle ni à me gâter les mains dans toutes ces
-basses besognes.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais: vous suiviez, m’avez-vous dit naguère,
-les cours du Conservatoire, et vous vous destiniez
-au grand art. Veuve après quelques années de mariage,
-vous vous êtes lancée dans la galanterie, ce
-qui est une besogne bien plus relevée ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, encore une fois, que vouliez-vous?...</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas un reproche, madame: vous-même
-l’avez déclaré, et je me borne à répéter vos
-paroles.</p>
-
-<p>&mdash;Que pouvais-je faire? Si j’avais trouvé des
-leçons, ou bien si j’avais pu entrer dans un bureau,
-une administration! Mais les hommes ont envahi
-toutes les carrières; on se plaint partout qu’il y a
-trop de candidats,&mdash;à plus forte raison de candidates!<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span>
-Les places qu’on veut bien nous concéder, ce
-sont des places infimes, dérisoires, des places de
-sept ou huit cents francs par an,&mdash;et pas les ressources
-que possède une servante, pas de sou du
-franc, pas d’anse de panier à faire sauter. Alors? Il
-me répugne de me laisser exploiter, je ne vous le
-cache pas; je ne trouve rien de plus ridicule et de
-plus stupide: j’aime mieux ...</p>
-
-<p>&mdash;Exploiter moi-même?</p>
-
-<p>&mdash;Exploiter les hommes, tirer d’eux tout ce que
-je peux, oui, monsieur!</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me semblez pas pouvoir beaucoup,
-permettez-moi de vous le dire. Ce commerce-là,
-comme bien d’autres, va mal; il y a encombrement,
-il y a pléthore.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin je n’avais pas à choisir!</p>
-
-<p>&mdash;Et vous gardez toujours votre fille avec vous?</p>
-
-<p>&mdash;Si je pouvais la placer quelque part ...</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait préférable pour vous, et préférable
-pour elle surtout, ainsi que nous l’avons déjà remarqué
-lors de la première plainte que j’ai reçue à
-votre sujet. Vous avez eu beau déménager: les
-mêmes accusations se reproduisent.</p>
-
-<p>&mdash;C’est mon ancienne concierge, monsieur le
-commissaire, la concierge de la rue Vaneau, qui est
-venue trouver celle de la maison que j’habite actuellement ...</p>
-
-<p>&mdash;Rue de Sèvres?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur ... et lui a débité sur mon
-compte un tas d’histoires!</p>
-
-<p>&mdash;Non, permettez! C’est toujours la même, d’histoire,<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span>
-toujours les brutalités que vous exercez sur
-votre fille, et toujours vos excès de boisson: nous
-ne sortons pas de là.</p>
-
-<p>&mdash;Mes excès!</p>
-
-<p>&mdash;Vos excès, oui. Trop de verres d’absinthe ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh!</p>
-
-<p>&mdash;Et trop de dureté et de violences à l’égard de
-votre enfant.</p>
-
-<p>&mdash;S’il est permis! Y a-t-il au monde un outrage
-plus sanglant pour une mère?...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne le pense pas.</p>
-
-<p>&mdash;L’amour maternel n’est-il pas inné dans le
-cœur de la femme?</p>
-
-<p>&mdash;Heu! heu!</p>
-
-<p>&mdash;Comment, vous niez? Mais, monsieur, le cœur
-d’une mère est le chef-d’œuvre de la nature!</p>
-
-<p>&mdash;Dans les livres, c’est possible, madame; mais
-la réalité comporte malheureusement tant et tant
-d’exceptions! Il ne se passe pas de jour, vous le
-savez vous-même et ne pouvez le contester, que des
-quantités de nouveau-nés ne soient étouffés et dépecés
-par leurs tendres petites mamans, jetés dans
-les latrines, enterrés sous du fumier, ou généreusement
-distribués aux pourceaux. Suppressions ou
-abandons d’enfants, tortures et assassinats d’enfants,&mdash;assassinats
-souvent par voies détournées
-et à petit feu, nous ne voyons que cela de plus en
-plus! Vous, madame, on vous reproche de ne pas
-donner à manger à votre fille: c’est par inanition
-que vous voudriez ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est abominable ce que vous dites là!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ce qui est bien plus abominable, c’est de le
-faire. Tandis que vous n’avez jamais une caresse
-pour votre fille, vous êtes, paraît-il, aux petits
-soins pour votre chien ...</p>
-
-<p>&mdash;Peut-on entendre pareilles infamies!</p>
-
-<p>&mdash; ... Un petit chien que vous avez depuis peu de
-temps. Lorsque vous décampez de chez vous et restez
-des jours et des nuits sans rentrer, vous prenez
-la précaution d’emmener votre chien ...</p>
-
-<p>&mdash;Pour qu’il n’aboie pas: ses cris gênent les voisins.</p>
-
-<p>&mdash;Mais votre enfant, vous la laissez, vous ne vous
-en souciez point. Elle ne crie pas, elle ne gêne pas,
-elle! On l’a vue manger dans l’écuelle du chien,
-dévorer la pâtée du chien ...</p>
-
-<p>&mdash;Comment, monsieur le commissaire, comment
-pouvez-vous admettre de telles bourdes?</p>
-
-<p>&mdash;J’en admets et j’en constate bien d’autres tous
-les jours. Je voudrais vous débarrasser de votre
-fille, car elle vous embarrasse, voilà la vérité.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous dissimule pas que c’est un lourd
-fardeau pour moi, et que si vous réussissiez ...</p>
-
-<p>&mdash;Quelle joie, hein? Comme votre cœur de mère,
-chef-d’œuvre de la nature, au lieu de se briser de
-douleur à cette séparation, bondirait d’allégresse!
-Ce n’est cependant pas pour vous, c’est uniquement
-pour cette malheureuse fillette que j’ai fait des démarches.
-Patientez donc un peu: vous boirez après!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur ...</p>
-
-<p>&mdash;Et ne la maltraitez pas,&mdash;même pour la corriger
-de ses mauvaises habitudes: car elle en a<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span>
-toujours, de mauvaises habitudes, cette chère petite,
-c’est immanquable!</p>
-
-<p>Vous vous moquez, monsieur; vous ne croyez
-pas dire si vrai, et cependant! Je ne sais où cette
-gamine est allée chercher ses vices ...</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être pas bien loin, murmura le commissaire.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est corrompue jusqu’aux moelles!</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement! Tout naturellement! Enfin,
-madame, je vous y exhorte encore, faites attention!
-Un peu de patience!»</p>
-
-<p>Hélas! Il faut croire que la patience, pas plus que
-la douceur et la sobriété, n’était la vertu dominante
-de Mme Benneckert, car huit jours après, pas plus
-tard, on ramassait le cadavre de la Petite Sans
-Cœur dans la cour de la rue de Sèvres, où la mère
-et la fille étaient venues s’installer à un quatrième
-étage, en quittant la rue Vaneau.</p>
-
-<p>Une nuit, lasse de se morfondre dans son glacial
-abandon, lasse d’avoir faim, faim de pain, de soleil
-et de tendresse, lasse de souffrir, de s’étioler, de
-mourir de mort lente, et ayant déjà sans doute, à
-dix ans, l’exacte perception de l’avenir qui la guettait
-et auquel elle n’échapperait point, la pauvre
-fillette ouvrit la fenêtre et s’élança.</p>
-
-<p>Les voisins ne manquèrent pas d’accuser la mère
-d’avoir, par ses violences et sévices, provoqué ce
-désespoir et indirectement causé cette mort. Mais
-l’expertise médicale réduisit à néant ces accusations.
-Le corps de l’enfant portait bien des traces
-de coups: n’avait-il pas fallu essayer de combattre<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span>
-ses instincts pervers, de la corriger de ses «mauvaises
-habitudes»? Ces coups néanmoins avaient été insuffisants
-pour altérer sa santé; les marques laissées
-par eux étaient peu apparentes et ne pouvaient
-motiver la mise en arrestation de la mère. Ce qui
-n’empêchait pas que la pauvre petite, avant de se
-briser le crâne sur le pavé de la cour, était déjà aux
-trois quarts morte, morte de privations et de consomption,
-morte de faim. Sa mère ne l’avait pas
-tuée, oh non, certes! elle l’avait simplement empêchée
-de vivre. Et la petite martyre avait décidé d’abréger
-son supplice, de s’enfuir de cette terre maudite:
-elle s’en était allée, selon la remarque du
-chroniqueur Jean de Nivelle, «parce qu’elle ne pouvait
-plus y tenir, ne pouvait plus rester».</p>
-
-<p>Seul, le petit chien dont elle dérobait la pâtée et
-léchait et nettoyait l’écuelle, loin de lui garder rancune
-de ces trop fréquents larcins, s’attrista de ne
-plus retrouver, à son retour, cette aimante et caressante
-compagne de jeu, et il la réclama, la chercha
-de droite et de gauche, sous tous les meubles, en
-geignant et glapissant.</p>
-
-<p>Heureuse Petite Sans Cœur!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XIII</h2>
-
-<p class="p2">Une vieille légende raconte que deux époux appartenant
-à une des paroisses du diocèse de Poitiers,
-entreprirent de se rendre en pèlerinage à
-Saint-Jacques-de-Compostelle, mais qu’arrivés à
-Limoges, la femme tomba malade et mourut. Seul
-pour achever la route, le cœur brisé, l’époux n’en
-accomplit pas moins son vœu; puis il revint sur ses
-pas et alla expirer de douleur au lieu même où il
-avait perdu sa compagne. Lorsqu’on voulut l’inhumer
-auprès de celle qui lui avait été si tendrement
-unie, on la vit se retourner dans sa tombe, comme
-pour lui faire place,</p>
-
-<p class="pp6 p1">Et apprendre aux conjoints à s’entr’aimer toujours,
-Afin qu’ayant vescu en la divine grâce,
-Ils puissent voir le ciel à la fin de leurs jours.</p>
-
-<p class="p1">Telle aussi fut la mort de ce bon vieux et de cette<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span>
-aimable vieille, voisins de Katia Mordasz, et baptisés
-par elle «Philémon et Baucis».</p>
-
-<p>Un soir Philémon sentit, non pas qu’il devenait
-arbre, comme son ancêtre, célébré par Ovide et La
-Fontaine; mais, plus prosaïquement, qu’il était mal
-à l’aise, avait peine à rester debout, et que des frissons
-glacés lui couraient sur les épaules et dans le
-dos. Il se mit au lit, et comme Baucis s’était assise
-à son chevet et emparée d’une de ses mains pour la
-lui réchauffer entre les siennes, il l’attira doucement
-à lui, lui inclina la tête contre son visage, et appuya
-sur ses paupières ses lèvres exsangues et froides.</p>
-
-<p>«A toi!... Merci!... Merci de tout le bonheur que
-nous avons eu ... que je te dois!» bégaya-t-il d’une
-voix à peine distincte.»</p>
-
-<p>Et la parole lui manqua; ses yeux se voilèrent,
-ses doigts se contractèrent ...</p>
-
-<p>Baucis se hâta d’appeler à son secours et d’envoyer
-quérir le médecin, ressource hélas! inutile:
-tout était fini. Dans ce dernier baiser, cette suprême
-attestation et ce suprême hommage rendu à celle
-qui avait partagé sa destinée et fait de conserve
-avec lui son temps sur la terre, Philémon avait
-cessé de vivre.</p>
-
-<p>Aidée d’une voisine, Baucis rendit les ultimes
-devoirs à son compagnon de route; elle lui fit sa toilette
-funèbre, et, tout aveuglée de larmes qu’elle
-était, toute courbée, débile et infirme, elle tint à
-ce que personne autre qu’elle ne portât les mains
-sur ce corps adoré.</p>
-
-<p>Puis la veillée mortuaire commença.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span></p>
-
-<p>Au petit jour, la voisine, qui s’était endormie
-dans son fauteuil, ayant entr’ouvert les yeux, remarqua
-que Baucis avait quitté sa place, pour s’asseoir
-tout contre le lit, et qu’elle demeurait immobile,
-le buste renversé, enfoui dans les draps. Sa
-première idée fut que la pauvre vieille priait; mais,
-s’étant approchée, elle eut beau la tirer par la robe
-et l’appeler, elle n’obtint aucune réponse. Elle voulut
-lui prendre la main, et, au premier contact,
-sentit un froid étrange, particulier, qui la fit tressauter,
-le froid de la mort.</p>
-
-<p>Baucis n’avait pu survivre à celui qu’elle n’avait
-jamais quitté d’une seconde ni d’un pas durant plus
-d’un demi-siècle; et d’elle-même, sans secousse,
-sans bruit, comme tout naturellement, elle s’en
-était allée le rejoindre.</p>
-
-<p>Et, lorsqu’on l’étendit près de lui, sur ce lit qui
-avait été leur lit nuptial, on eût certainement pu
-voir, comme dans la légende poitevine, le premier
-mort se reculer pour faire place au second,</p>
-
-<p class="pp6 p1">L’époux se retourner pour regarder l’épouse,
-L’accueillir, lui sourire et la bénir encore!</p>
-
-<p class="p1">«Combien vous avez eu raison de classer ce ménage
-modèle dans la catégorie des phénomènes, des
-disparus, des «Préhistoriques»! disait ce soir-là
-Veyssières en prenant le thé avec Katia, sur le balcon
-du gai petit logement de la rue Vaneau, et
-comme elle venait de lui annoncer le double enterrement
-qui avait eu lieu le matin. Non, vous n’en
-reverrez plus comme cela. Fini! Fini, le mariage!<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[342]</a></span>
-Il est en faillite en France comme en Angleterre,
-comme en Amérique ...</p>
-
-<p>&mdash;Heureusement!</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous pressez pas tant de chanter victoire,
-Katia; vous ne savez pas ce que vous trouverez à la
-place.</p>
-
-<p>&mdash;Nous n’avons rien à perdre.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! que si! Éloigner la femme de l’homme,
-semer entre elle et lui la mésintelligence, la suspicion,
-la rivalité et la haine, c’est mauvaise besogne,
-c’est desservir les intérêts de l’un et de l’autre, et
-plus encore ceux de la femme, ceux de la mère ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais nous ne prêchons pas cette haine, nous
-ne voulons pas cette désunion!</p>
-
-<p>&mdash;Que vous la vouliez ou non, vous l’obtenez;
-c’est le résultat que vous atteignez: ce krach du
-mariage vous le prouve incontestablement. De plus
-en plus l’homme arrive à se passer de la femme
-comme compagne, à ne se servir d’elle que comme
-instrument de volupté ou passe-temps. En sorte
-que, au lieu de la relever, la femme, et de l’affranchir,
-de la rendre plus heureuse et plus forte, vous
-l’avez, au contraire, asservie davantage et fait déchoir
-plus bas que jamais. Voilà la conséquence ...</p>
-
-<p>&mdash;Nullement, mon cher, je proteste!</p>
-
-<p>&mdash;Je reprends donc à nouveau ma démonstration,
-chère amie, et je fais appel, si vous le voulez
-bien, à l’autorité d’un des plus sagaces esprits de
-notre siècle, à Ernest Renan. Elle est de lui, cette
-très juste remarque, que «la femme qui nous ressemble
-nous est antipathique: ce que nous cherchons<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[343]</a></span>
-dans l’autre sexe est le contraire de nous-mêmes».
-Or, on s’ingénie et s’évertue à élever les
-filles comme les garçons, à vouloir, en dépit de la
-nature et du bon sens, que la femme, qui est anatomiquement,
-dans son sexe, un <i>homme retourné</i>,
-un mâle à l’envers, et, par conséquent, devrait faire
-tout le contraire du mâle, ait les mêmes occupations,
-les mêmes devoirs, les mêmes charges, le même
-rôle que lui; on fait tout, en d’autres termes, pour
-éloigner et dégoûter l’homme de la femme. Et on y
-est parvenu!</p>
-
-<p>&mdash;Prétendre que l’instruction donnée aux femmes
-éloigne d’elles les hommes, les en dégoûte, ce n’est
-guère faire l’éloge de vos contemporains, mon bon!</p>
-
-<p>&mdash;C’est une femme même qui le prétend et le
-proclame, ma bonne, une femme de beaucoup de
-jugement et d’esprit, et qui valait bien, je vous en
-réponds, vos Bombardier, vos Potarlot, vos Lauxerrois,
-vos Magloire ...</p>
-
-<p>&mdash;Quelle est cette femme?</p>
-
-<p>&mdash;Mme de Girardin. Elle déclare que «l’homme
-ne demande pas à sa compagne de partager ses travaux,
-il lui demande de l’en distraire; l’instruction,
-pour les femmes, ajoute-t-elle, c’est le luxe; le nécessaire,
-c’est la grâce, la gentillesse», le charme,
-cette gaieté légère si bien faite pour dissiper la tristesse;
-c’est la séduction, voire la coquetterie, toutes
-qualités inconnues à vos émancipées et viragos modernes.
-En voilà qui se targuent d’avoir répudié
-tous ces enfantillages et ces billevesées! Plus de
-coquetterie, avec elles, plus de ces délicieux petits<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[344]</a></span>
-manèges ... mais plus de grâce non plus, plus de
-charmes! Elles nous offrent, à la place, un front
-grave, soucieux et ridé, un air sec, dur et sévère,
-des qualités «bien viriles»,&mdash;tout ce que nous
-possédons, quoi! et dont, par suite, nous n’avons que
-faire. Ah! mon amie, vous allez encore me trouver
-bien prosaïque, bien terre à terre et matériel; mais
-tant pis! La vérité avant tout! Eh bien, il n’y a
-qu’une qualité pour la femme, c’est la beauté,&mdash;oui,
-la grâce et la beauté,&mdash;le physique!</p>
-
-<p>&mdash;L’esprit ne compte pas?</p>
-
-<p>&mdash;Très peu, infiniment peu. C’est toujours, presque
-toujours <i>physiquement</i> que les femmes nous
-plaisent et nous attirent: je crois vous l’avoir dit
-déjà. Qu’elles sachent le grec, le sanscrit et l’hébreu,
-qu’elles connaissent la chimie organique, la
-paléontologie et le calcul infinitésimal, nous ne nous
-en préoccupons nullement,&mdash;nullement, je vous
-assure, Katia! Je vous en donne ma parole d’honneur!
-«Est-elle belle? Comment est-elle?» Voilà
-la première question que pose tout homme, ou qu’il
-s’adresse à lui-même mentalement, lorsqu’on lui
-parle d’une femme, le seul point qui le préoccupe.
-La beauté, c’est le seul mérite que les hommes ne
-contestent pas aux femmes, l’unique et souverain
-privilège des femmes. Tout le reste, peutt!</p>
-
-<p class="pp6 p1">La beauté sur la terre est la chose suprême.
-C’est pour nous la montrer qu’est faite la clarté.</p>
-
-<p class="p1">La beauté seule, entendez-vous bien? donne aux
-femmes un charme invincible. La science, le talent,<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[345]</a></span>
-le génie, on n’y prend pas garde, et ça ne pèse pas
-pour elles plus qu’un atome. «Est-elle belle?» Cela
-répond à tout, suffit à tout. Aussi comme elles
-ont raison, celles qui, à tout prix, veulent être
-belles!</p>
-
-<p>&mdash;Raison, à votre point de vue! Il en est qui dédaignent
-ces périssables attraits.</p>
-
-<p>&mdash;Je pourrais vous répliquer par le mot de
-Mme de Grignan. Elle disait <i>pourrissables</i>, elle; mais
-tant que ce n’est pas pourri ...</p>
-
-<p>&mdash;L’homme est logé à la même enseigne.</p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout! Un homme n’a pas besoin d’être
-beau. Qu’il ne fasse pas peur à son cheval, qu’il ait
-une physionomie ouverte, accorte, engageante, intelligente,&mdash;et
-encore!&mdash;c’est tout ce qu’on lui
-demande. L’homme, que vous le vouliez ou non, a
-pour caractéristique la force: qu’il soit solide et
-vigoureux, bien portant et bien râblé, voilà le principal,
-voilà l’idéal pour lui. Pour la femme, encore
-une fois, c’est la beauté; c’est par sa beauté que la
-femme est le chef-d’œuvre de l’univers: voyez
-comme je suis gentil, comme je suis large et généreux!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! charmant! exquis! Mais toutes les femmes
-ne peuvent pas répondre à votre programme,
-toutes ne peuvent pas être belles: que ferez-vous
-des laides?</p>
-
-<p>&mdash;On a prétendu qu’il n’y en avait point.</p>
-
-<p>&mdash;Quelque galant personnage de votre espèce!</p>
-
-<p>&mdash;Probablement. En tout cas, s’il en existe, des
-femmes laides, elles ont la grâce, qui équivaut souvent<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[346]</a></span>
-à la beauté, qui est pire parfois; elles ont l’affabilité,
-la douceur ...</p>
-
-<p>&mdash;La douceur surtout, interrompit Katia. C’est
-cette qualité que vous prisez le plus chez la femme.
-«Qu’elle soit douce et simple de cœur!» C’est,
-vous vous le rappelez, tout ce que le sentimental et
-onctueux Michelet demande à la femme.</p>
-
-<p>&mdash;Eh mon Dieu! C’est assez juste. Rousseau également
-recommande la douceur.</p>
-
-<p>&mdash;Aristote aussi, et Proudhon, et Auguste Comte,
-et tous les hommes, tous les adversaires et ennemis
-de la femme. Tous la veulent sans énergie ni volonté,
-malléable comme cire, apte à recevoir toutes
-les empreintes et toutes les idées qu’il plaît au
-mari de lui inculquer.</p>
-
-<p>&mdash;C’est si vrai, Katia, que j’aurais dû, il y a un
-instant, lorsque je vous disais que la distinctive de
-l’homme était la force et celle de la femme la
-beauté, ne pas oublier la douceur, qualité féminine
-encore plus caractéristique et plus essentielle.</p>
-
-<p>&mdash;Je le crois bien! Ah! nous nous entendons! Il
-vous faut, messieurs, vous le reconnaissez vous-mêmes,
-des compagnes soumises et obéissantes,
-attentives à vos moindres caprices, ne pensant que
-comme vous, ne voyant que par vous, des esclaves,
-en un mot.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous que, chez vos vieux voisins qui
-viennent de mourir, dans ce ménage de Philémon
-et Baucis qu’on a enterré ce matin, la femme fût
-l’esclave de l’homme, qu’elle fût même seulement
-sa servante? Non, mon amie; tour à tour, ils étaient<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[347]</a></span>
-les serviteurs l’un de l’autre, ravis de se rendre ces
-soins réciproques et de ne les devoir qu’à eux-mêmes.
-Jamais sûrement Mme Baucis ne s’est dit, ne s’est
-même doutée que son mari l’avait asservie; pas
-plus que celui-ci ne pensait à s’avouer que son
-épouse le menait par le bout du nez. Dans ces heureux,
-ces délicieux ménages,&mdash;saluez, chère dame!
-Encore une fois, vous n’en verrez plus comme cela!&mdash;nul
-ne commande et aucun n’obéit: il n’y a
-qu’une seule et unique volonté, un seul être en deux
-personnes.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant vous ne pouvez empêcher qu’ils ne
-soient deux; vous ne pouvez empêcher des divergences
-de se produire: il y en a dans toute association,
-si étroite et intime qu’elle soit.</p>
-
-<p>&mdash;Ajoutez que, dans toute association, quelle
-qu’elle soit, il y a toujours, qu’ils le veuillent ou s’y
-refusent, le sachent ou l’ignorent, forcément et inévitablement,
-disparité et inégalité entre les contractants.
-Un seul pilote doit être chargé de conduire
-le vaisseau; si, par hasard, il y en a deux, le second
-est, de règle, subordonné au premier. L’égalité,
-«cet atroce mensonge des politiciens», l’égalité est
-une pure chimère; elle n’existe pas plus ici-bas que
-la similitude complète. Et il le faut bien! Il faut
-bien que la balance penche d’un côté.</p>
-
-<p>&mdash;Et naturellement elle penchera du côté de
-monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Vous l’avez dit, très chère. Elle penchera du
-côté du plus fort.</p>
-
-<p>&mdash;En admettant que monsieur soit le plus fort.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[348]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;On l’a admis de tout temps. Du côté de la
-barbe ...</p>
-
-<p>&mdash;Et si nous parvenons, grâce à l’éducation nouvelle
-et aux exercices physiques, à donner à la
-femme autant de vigueur et de biceps qu’à
-l’homme?</p>
-
-<p>&mdash;Alors vous lui donnerez aussi de la barbe ... et
-le reste! C’est ce que demande et ce qu’espère,
-dans sa suprême logique, Mme Potarlot,&mdash;Elvire!
-Mais alors aussi ce ne seront plus des femmes
-que vous aurez, et encore un coup,&mdash;car nous
-en revenons toujours là!&mdash;l’homme, ainsi que
-le fluide électrique, n’est attiré que par son contraire.</p>
-
-<p>&mdash;De sorte que c’est toujours la force qui, selon
-vous, prédominera? à elle le dernier mot?</p>
-
-<p>&mdash;A elle, toujours! Autrement elle ne serait plus
-la force.</p>
-
-<p>&mdash;Et le droit, qu’en faites-vous?</p>
-
-<p>&mdash;J’en fais ceci, riposta Veyssières, que, lorsqu’il
-a la force avec lui, il triomphe; et qu’il est battu,
-s’il ne l’a pas. C’est simple comme bonjour. L’idéal
-serait de ranger inséparablement la force du côté
-du droit; par malheur, ce n’est qu’un idéal.</p>
-
-<p>&mdash;Un espoir, un but! rectifia la nihiliste avec
-une enthousiaste véhémence.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, mais nous n’en
-sommes pas là; et c’est précisément pour vous être
-insurgées contre le principe de la force, pour avoir
-voulu et vouloir cette chimère, l’égalité absolue,
-que vous avez tué le mariage.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[349]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Beau malheur, encore une fois!</p>
-
-<p>&mdash;A mon avis, c’en est un, et un grand, et pour
-les femmes surtout. Hors du mariage et de la famille,
-la femme qui se donne ne reçoit en échange
-aucune garantie; elle n’est qu’une chose, qu’un
-jouet ...</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne se donnera pas, voilà tout!</p>
-
-<p>&mdash;Et vous vous figurez que le mâle acceptera cela
-et ira se passer de ... <i>O sancta simplicitas</i>! Il saura
-bien en trouver, des femmes! Ah! je ne suis pas en
-peine de lui! Quitte à aller les chercher au centre
-de l’Afrique ou au fin fond de l’Australie, quitte à
-prendre de force celles qu’il aura sous la griffe et
-feront leurs mijaurées, quitte à leur casser reins et
-côtes si elles résistent, il les aura, je vous le garantis,
-je vous le certifie, comme il en a eu de tout
-temps. Le mariage, la famille, c’était là le vrai refuge,
-la seule efficace protection de la femme.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne voulons plus être protégées!</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, vous le dites toutes assez haut. Et
-comme on est toujours le réactionnaire de quelqu’un,
-vous vous êtes déjà laissé dépasser par vos
-consœurs de New-York. Il en est là-bas qui non
-seulement déclarent ne plus vouloir de protecteur,
-mais prétendent protéger à leur tour, dominer
-plutôt, courber l’homme sous leurs larges, lourds
-et robustes pieds. Nous qui les aimons menus, fins
-et artistement cambrés! Ah! nous sommes loin de
-compte! Reste à savoir ce qu’il adviendra ... J’entendais
-un jour M. Paul Janet nous dire, dans une
-de ses leçons à la Sorbonne, qu’«en dehors du mariage,<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[350]</a></span>
-il n’y a que la polygamie», et que «celui qui
-se présente dans la famille comme un libérateur et
-propose à la femme la révolte comme moyen d’affranchissement,
-n’est qu’un oppresseur hypocrite,
-un méprisable charlatan, qui demande tout et ne
-donne rien». Voilà la vérité. Je crains fort, ma
-chère Katia, je crains fort que cette protection dont
-les femmes ne veulent plus, cette émancipation à
-laquelle elles travaillent si activement, ne se transforme
-pour elles en la plus dégradante servitude,
-la pire misère ...</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela?</p>
-
-<p>&mdash;C’est que ce n’est pas seulement le mariage
-qui a fait faillite, c’est l’amour,&mdash;l’amour tel que
-vous l’entendez. Vous vous attachez généralement,
-vous autres femmes, à celui à qui vous vous êtes
-données, vous aimez ce qui dure ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est notre éloge,&mdash;notre supériorité.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’y contredis nullement, chère amie, je ne
-discute pas. Mais nous, au rebours, nous aimons ce
-qui change. L’inconstance est dans la nature du
-mâle. C’est une loi physique de toutes les espèces,
-une loi souveraine et inéluctable. Aussi, quand
-j’entends des femmes comme les Magloire, les Cherpillon,
-les Bombardier, les Bals, les Potarlot, et
-autres illustres championnes du bonheur futur, décréter
-«l’amour libre», je me tiens les côtes de
-rire. Comme si l’on avait attendu ces dames, comme
-si l’on avait eu besoin jusqu’ici de leur permission
-et bon plaisir pour aimer ... librement! Comme si la
-polygamie n’avait pas toujours été en honneur,<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[351]</a></span>
-constante pratique et coutume fervente d’un bout
-du monde à l’autre! Mais si ces dames avaient un
-grain de bon sens sous la dure-mère, c’est précisément
-l’opposé qu’elles devraient recommander et
-réclamer, c’est l’amour <i>non libre</i>. Il faut croire que
-ça les gênerait ...</p>
-
-<p>&mdash;En ce qui me touche, je vous prie de croire ...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne parle pas de vous, Katia, je ne me permettrais
-point ... Et encore, ces dames, ce que j’en
-dis, c’est pure plaisanterie. Tant il y a que seul
-l’amour non libre, l’amour restreint, exclusif et
-légal, l’amour uni au devoir et retenu par lui, le
-mariage, pour le désigner par son nom, peut relever
-la femme, lui assurer dignité et sécurité.
-L’homme y a bien moins intérêt que vous, au mariage,
-et sa nature, ses instincts, tout son être, le
-sollicite, au contraire, à papillonner et vulgivaguer.</p>
-
-<p class="pp6 p1">Tout homme a dans son cœur un cochon qui sommeille,</p>
-
-<p class="pn1">ou qui ne sommeille pas, ce qui est plus exact.
-Le mâle, une fois l’aube printanière passée, est
-dominé par l’amour charnel, avec variations de
-sujets. Il obéit à des considérations le plus souvent
-exclusivement physiques et matérielles. Il
-recherchera telle ou telle couleur de cheveux, telle
-ou telle carnation, telle finesse de taille ou de pied,
-telle ampleur d’épaules, de poitrine ou de hanches.
-Vous vous efforcez presque toujours d’unir l’amour-cœur
-à l’amour-sens, en d’autres termes, le bonheur<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[352]</a></span>
-au plaisir,&mdash;ce qui est très difficile et cause
-la plupart de vos tourments; nous, bien moins ambitieux
-mais bien plus pratiques, nous nous contentons
-du plaisir; aussi sommes-nous généralement
-moins déçus et moins malheureux que vous. Nous
-subissons, bien moins que vous aussi, l’influence
-de l’enfant né ou près de naître: ce sentiment de
-l’amour paternel ne s’éveille en nous que peu à peu
-et plus tard. Rien, en somme, si ce n’est vous-même,
-votre tendresse, vos soins, votre aménité, vos qualités
-de cœur, rien ne retient près de vous l’homme
-qui vous a possédée et en qui, par suite, vous n’avez
-plus à éveiller de curiosités, plus d’exigeants
-désirs à provoquer ni espérer. Et, à défaut de sollicitude,
-de complaisance et d’affection, vous vous
-imaginez le séduire et l’enchaîner en lui imposant
-votre science, vos discussions et chicanes, vos
-droits politiques ou autres, en vous faisant hommes
-comme lui et en entrant en lutte avec lui? Joli
-moyen! D’autres que moi vous en ont averties:
-«Veut-on rendre le mariage impossible? Il suffit de
-considérer la femme comme l’égale de l’homme et
-lui accorder les mêmes droits qu’à lui.» Mais pardon!
-J’oubliais que justement vous n’en voulez
-plus, du mariage. Or, comme l’homme paraît y
-tenir encore moins que vous ... Quel intérêt, hormis
-la dot, a-t-il à se marier? Vous vous rappelez la
-brutale déclaration de Napoléon I<sup>er</sup> à ce sujet:
-«Sans la maladie et la souffrance, où est l’homme
-assez sot pour s’agencer d’une femme?»</p>
-
-<p>&mdash;Par malheur, interrompit Katia, nous ne<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[353]</a></span>
-sommes pas toujours dispos et valides, et alors ...</p>
-
-<p>&mdash;Alors on est fort aise de vous trouver, j’en
-conviens, quoique bien des hommes d’aujourd’hui
-en arrivent à préférer les maisons de santé ... Si
-vous entendiez mon ami Magimier parler de cela!</p>
-
-<p>&mdash;Magimier le député?</p>
-
-<p>&mdash;Lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Un bien vilain monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;C’est ainsi que vous qualifiez ceux qui défendent
-votre cause? O Katia! Quelle ingratitude!</p>
-
-<p>&mdash;Laissez donc! Il se moque de nous!</p>
-
-<p>&mdash;Il n’oserait! Quant à moi, je reconnais que
-vous faites d’excellentes gardes-malades. En toute
-femme, il y a une sœur de charité.</p>
-
-<p>&mdash;C’est sans doute, vous oubliez de le dire, c’est
-parce que toute femme est ainsi plus à même de voir
-souffrir les hommes, et peut savourer de plus près
-cette volupté, insinua Katia d’un ton ironique.</p>
-
-<p>&mdash;Non; le dévoûment, l’amour, souvent irraisonné,
-du sacrifice, c’est par là que vous l’emportez
-sur nous; c’est là votre titre de gloire ...</p>
-
-<p>&mdash;Comment! Nous en avons un?</p>
-
-<p>&mdash;C’est à vous, en fin de compte, qu’appartient
-la plus belle part, car rien ne vaut ici-bas la bonté,
-rien n’est au-dessus du dévoûment et du sacrifice.
-Nous, pour revenir à mon propos, tant que nous
-n’avons ni gastrite ni rhumatisme, la liberté reste
-notre plus précieux bien, et à l’émancipation de la
-femme et à la faillite du mariage, l’homme, ou
-plutôt les événements, le cours et la force des
-choses, répondront de plus en plus par la banqueroute<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[354]</a></span>
-de l’amour, par la prostitution de la femme.
-Les extrêmes se touchent,&mdash;ce vulgaire proverbe
-est d’une vérité flagrante: l’extrême civilisation
-confine à l’extrême barbarie, et, grâce au nombre
-toujours croissant de déclassées, d’<i>inclassées</i> plus
-exactement, que nos innombrables écoles, collèges
-et lycées de filles déversent sans relâche sur le
-pavé, le trottoir est encombré; comme après les
-razzias, dans les caravanes et marchés d’Afrique,
-et plus, bien plus encore, la femme abonde sur la
-place. Or, vous connaissez, Katia, les conséquences
-de la loi de l’offre et de la demande? Ce qui
-abonde, ce qui s’offre ou est offert en quantité et
-de tous côtés, tombe rapidement en dépréciation.
-Quelques-uns de mes amis se sont amusés à
-dresser une statistique comparative des prix de
-louage et tarifs de la courtisane d’aujourd’hui et
-de celle d’il y a trente ou quarante ans: ah! mon
-amie, quel enseignement! quel rabais!</p>
-
-<p>&mdash;Tant que cette période d’évolution ne sera
-pas franchie ...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c’est votre argument habituel; aussi je
-vous réplique, comme de coutume, que toutes les
-époques peuvent être qualifiées périodes d’évolution,
-quart-d’heure de transition. En attendant, ce
-sont vos contemporaines, les pionnières de ce
-radieux et délicieux avenir, qui peinent et pâtissent;
-c’est pour elles que ce quart-d’heure est celui de
-Rabelais. Grand merci elles vous doivent! Si encore,
-à ces lutteuses et ces apôtres, on savait gré
-de leurs souffrances et de leur vertu; mais pas<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[355]</a></span>
-du tout! A l’émancipée, à la femme à diplômes, à
-culottes et à bulletin de vote, à la femme-homme,
-l’homme préférera toujours la vraie femme, la
-femme-femme,&mdash;voire la femme-fille, la courtisane,
-surtout si celle-ci est avenante et jolie. A
-quoi peut-elle lui servir votre femme-homme? A
-rien! C’est un repoussoir et un éteignoir.</p>
-
-<p>&mdash;Toujours l’éloge de la courtisane!</p>
-
-<p>&mdash;Moins son éloge que la constatation de son
-triomphe, de sa recrudescence et sa prolification,
-de sa nécessité aussi et de son indéfectibilité.</p>
-
-<p>&mdash;Et toujours la sensuelle et brutale passion du
-mâle!</p>
-
-<p>&mdash;Eh oui!</p>
-
-<p>&mdash;Non. Viendra un jour où l’amour ne sera plus
-ce qu’il est à présent; il se transformera, se spiritualisera,
-il s’épurera ...</p>
-
-<p>&mdash;Je le déplore d’avance, en ce qui me concerne,
-chère amie; mais, en attendant, comme il n’est
-pas spiritualisé ni épuré, tenez-vous donc dans la
-réalité, vivez donc dans le temps présent ...</p>
-
-<p>&mdash;Je suis, laissez-moi vous le rappeler, Séverin,</p>
-
-<p class="pp6 p1">Je suis un citoyen des siècles à venir.</p>
-
-<p class="p1">&mdash;Mais comment, voyons, comment diable! faites-vous
-pour être si bien renseignée sur l’avenir? Qui
-vous a prédit ces épurations ou purifications, ces
-réformes, refontes et régénérations, toutes ces belles
-choses?</p>
-
-<p>&mdash;A vous entendre, on croirait que je suis seule<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[356]</a></span>
-à penser de la sorte! Désabusez-vous, nous sommes
-légion. Je vous citerai, entre autres, M. Jules Bois,
-qui nous prédit que «nous serons un jour débarrassés
-de l’obsession de l’amour physique, et que
-ce jour-là sera un jour de bénédiction».</p>
-
-<p>&mdash;Bénédiction? Heu! heu! Faudra voir, et nous
-ne serons malheureusement plus là pour vérifier.
-Cette obsession, en tout cas, n’est pas si désagréable:
-elle a son charme; c’est même grâce à elle que
-l’humanité se continue et se perpétue. Aussi je
-me demande ce qu’il adviendra d’elle lorsque vous
-nous aurez débarrassés ... Plus d’enfants alors? La
-frigidité, l’infécondité, la stérilité? C’est toujours
-là que nous aboutissons, remarquez-le.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne m’épouvante nullement. Tant que
-vous n’aurez que servitude et misère à nous offrir,
-quel intérêt avons-nous à procréer?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, s’il ne reste plus personne sur terre, qui
-jouira de votre eldorado?</p>
-
-<p>&mdash;Il restera toujours assez de monde pour qu’on
-se rattrape ensuite et qu’on repeuple. L’important
-est de réduire la souffrance à son minimum d’intensité,
-d’obtenir le maximum de bonheur ...</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment! C’est ce que nous cherchons
-tous. Il n’y a que les moyens qui diffèrent. Pour
-mon compte, je ne crois pas que la suppression du
-mariage et l’avènement de l’amour libre contribuent
-jamais à la sécurité et à la félicité de la
-femme. Non. Et M. Jules Bois, que vous invoquiez
-tout à l’heure, est de mon avis. Lui-même reconnaît
-que «le nombre des unions libres a beau<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[357]</a></span>
-augmenter, la femme n’en est pas plus heureuse,
-au contraire.<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>
-» Au contraire! Tout à fait ce que
-je soutiens. Vous ne voulez, vous, personnellement
-ni de la polygamie, ni de la polyandrie ...</p>
-
-<p>&mdash;Non, certes! protesta Katia. Par respect pour
-l’être humain, par dignité, par je ne sais quel sentiment
-de propreté physique et morale, toute promiscuité
-me répugne, et je me demande même
-comment, vous autres hommes, vous n’éprouvez
-pas ce dégoût, comment aussi la jalousie ne se
-glisse pas en vous, malgré vous, ne vient pas troubler
-vos charnelles convoitises, vos ruts ...</p>
-
-<p>&mdash;La jalousie? Mais, chère amie, vous n’êtes pas
-dans le train, vous retardez! S’ils vous entendaient,
-vos émules et acolytes vous répliqueraient
-que «la jalousie, c’est la pire manifestation de
-l’égoïsme, qu’elle ne s’est ancrée en nous que par
-un sentiment dévié de propriété<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>
- ...»</p>
-
-<p>&mdash;C’est exact.</p>
-
-<p>&mdash;«... Qu’elle ira toujours en s’amoindrissant;
-que la polygamie ou polyandrie consentie des contractants
-et contractantes est parfaitement admissible;
-que la maîtresse et l’épouse peuvent être des
-amies excellentes, tout en n’ignorant pas leurs rôles
-respectifs; que deux amis peuvent s’entendre pour
-aimer diversement la même femme; que l’idéal, en
-un mot, c’est le <i>bonheur à trois</i>.»<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[358]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;A trois seulement? Oh! pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, pourquoi? Il en devrait être,&mdash;et il en
-est, je vous le garantis,&mdash;des amants et maîtresses
-comme du galon: quand on en prend, on n’en saurait
-trop prendre. L’auteur de ce programme, le
-prophète et apologiste de l’<i>Union future</i>, s’empresse
-d’ailleurs d’ajouter qu’il espère bien qu’on ne s’en
-tiendra pas à ce chiffre de trois, qu’il est «d’autres
-combinaisons, plus subtiles que celle-là,&mdash;vraiment
-aussi commune que rudimentaire,&mdash;qui peuvent
-se présenter et ne doivent pas être repoussées.
-Toutes les manifestations de l’amour, conclut-il,
-sont également respectables, même les plus imprévues;
-aucune n’est à empêcher ...» C’est, plus que
-de la chiennerie, vous voyez! Vulgariser et démocratiser
-les spintries de Tibère ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est original.</p>
-
-<p>&mdash;Au moins Mme Jane de la Vaudère ne rêve,
-elle, que «d’acclimater, sous notre douce République,
-l’union libre», ce qu’elle appelle gentiment
-l’<i>union de tendresse</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
-
-<p>&mdash;Très gentil, en effet.</p>
-
-<p>&mdash;Malheureusement, avec un être aussi inconstant
-et exigeant que l’homme, cette union de tendresse
-ne sera le plus souvent qu’un feu de paille,
-un déjeuner de soleil, une galante passade, «l’échange
-de deux fantaisies et le contact de deux épidermes».
-Bonne affaire! Tout est bénéfice et plaisir
-pour ces messieurs. Il n’y aura que la femme qui<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[359]</a></span>
-risquera de pâtir de l’aventure et de voir sa tendresse
-se transmuer en grossesse. Ça, c’est l’enclouure,
-c’est le chiendent! Et pas moyen de faire
-subir ce risque à son complice! Il y a assez longtemps
-que cela dure pourtant!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, assez longtemps, reprit Katia; et je n’espère
-pas, moi, comme cette bonne Elvire Potarlot,
-qu’un jour luira où l’homme, par je ne sais quelle
-métamorphose, quel phénomène physique et physiologique,
-connaîtra à son tour les entraves et les
-souffrances de la gestation. Il faut reléguer cette
-hypothèse dans le domaine des mythologies, des
-rêveries et divagations platoniciennes ...</p>
-
-<p>&mdash;De l’aliénation mentale.</p>
-
-<p>&mdash; ... Mais, s’il nous est impossible de remédier
-aux erreurs et aux crimes de la Nature, impossible
-de supprimer l’inégalité, la monstrueuse iniquité,
-qui, dès le principe et constitutionnellement, pèse
-sur la femme, du moins pouvons-nous, en toute
-confiance, avec certitude de réussite, nous attaquer
-aux injustices et aux crimes émanant de la Société.
-Par qui ont été faites jusqu’ici les lois sociales? Par
-les hommes, les hommes seuls. Quelle a été jusqu’à
-ce jour l’histoire de l’Humanité? Rien que
-l’histoire des mâles: aussi n’y voit-on que batailles,
-massacres, torrents de sang, cruautés et lâchetés.
-En politique, le dernier mot de l’homme, c’est toujours
-la force,&mdash;vous l’avouez vous-même, Séverin,&mdash;toujours
-la violence, la guerre. En socialisme,
-l’envie, la haine, la destruction. Ah! il est beau, il
-est glorieux, le rôle historique de l’homme! Et autour<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[360]</a></span>
-de nous, tout ce que nous voyons, est-ce si
-noble, si pur, si rassurant et réconfortant, qu’il n’y
-faille pas toucher? Ah! mon ami! Pensez donc
-qu’en sus de la force brutale, il n’y a qu’un dieu aujourd’hui,
-un seul, et qu’il est omnipotent: l’argent!
-Avec l’argent, il vous est loisible de devenir
-tout ce que vous voudrez, de posséder tout ce qu’il
-vous plaira, tous les titres, les honneurs et l’honneur
-même!</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas là un monopole de notre époque:
-c’est de tout temps que l’argent a eu cette toute-puissance.</p>
-
-<p>&mdash;Autrefois les tripotages et turpitudes ne se
-couvraient pas de l’étiquette et du pavillon de la
-démocratie. La Démocratie! La République! On espérait
-en elles! On faisait d’elles, avec Montesquieu,
-le synonyme de probité et de vertu. On se répétait:
-«Ah! quand Marianne se lèvera, quand elle apparaîtra,
-elle nettoiera toutes ces immondices, fera
-table rase de toutes ces iniquités!» Autrefois, pour
-contre-balancer l’influence de l’argent, vous aviez
-la naissance, la noblesse ...</p>
-
-<p>&mdash;Vous voici devenue aristocrate maintenant? O
-Katia!</p>
-
-<p>&mdash;Socialiste je suis, socialiste je reste. J’appartiens
-au parti des faibles, des déshérités, des
-exploités; je suis et serai toujours pour tous les
-vaincus et toutes les victimes, contre tous les vainqueurs,
-tous les puissants, tous les maîtres et tous
-les bourreaux,&mdash;donc pour la femme contre
-l’homme. Jadis, de même que vous aviez la noblesse<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[361]</a></span>
-pour contre-balancer la fortune, vous aviez la chevalerie,
-qui relevait et sanctifiait la faiblesse de la
-femme ...</p>
-
-<p>&mdash;Allez donc parler de chevalerie à vos Émancipées!
-Elles ne veulent même plus de la galanterie,
-estampille de l’ancien servage, comme elles disent.</p>
-
-<p>&mdash;Nous voulons l’égalité.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne l’aurez pas: c’est la Nature elle-même
-qui vous la refuse, déclara Veyssières.</p>
-
-<p>&mdash;L’égalité morale et sociale, sinon physique et
-naturelle.</p>
-
-<p>&mdash;L’une ne va pas sans l’autre.</p>
-
-<p>&mdash;Nous verrons, nous essaierons, mon ami. L’humanité
-ne peut cependant pas avoir pour but unique
-et suprême le triomphe de la force et l’apothéose
-de l’argent, cet autre genre de force.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pas? Jusqu’à présent c’est ce qui a
-toujours eu lieu. Voyez les peuples prospères, voyez
-la race anglo-saxonne, la grande et brillante et féconde
-Amérique! Guerre aux faibles! C’est le mot
-d’ordre, le résumé de la loi évolutionniste,&mdash;le cri
-même de la nature.</p>
-
-<p>&mdash;Et c’est pour cela même que nous protestons,
-c’est contre cette exécrable iniquité que nous nous
-soulevons. Guerre aux faibles, cela signifie guerre
-aux justes et aux bons, guerre aux honnêtes, aux
-délicats et aux scrupuleux, guerre aux meilleurs
-d’entre nous. Ah! combien, à cette barbare devise
-de la fausse civilisation, je préfère le simple et naïf
-précepte du Christ, le résumé de sa doctrine:
-«Aimez-vous les uns les autres!» Et je suis certaine<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[362]</a></span>
-que vous êtes de mon avis, Séverin, vous, issu
-de race latine, de famille chrétienne. Oui, allez, il
-n’y a rien de si odieux que la force, de si répugnant
-que l’argent, de si lâche et de si méprisable que le
-succès ... Regardez, examinez partout attentivement,
-et vous reconnaîtrez qu’il en est des individus
-comme des peuples: les plus puissants et les
-plus en vue sont les moins honnêtes, les moins
-justes, partant les moins estimables et les plus vils.
-Ce sont ceux qui ont perpétré le plus de crimes ou
-commis le plus de vilenies et de bassesses qui arrivent
-le plus haut. Ne me dites pas non, ou je
-vous cite des preuves tant que vous en voudrez!
-Ah! c’est cela qui donne une riche idée de notre
-monde, tel que les hommes l’ont fait et tel qu’ils s’y
-comportent! Mais rien que par curiosité, tenez,
-vous devriez souhaiter de voir les femmes au pouvoir,
-à l’œuvre!</p>
-
-<p>&mdash;Et si c’est pis?</p>
-
-<p>&mdash;Impossible!</p>
-
-<p>&mdash;Pardon! Au lieu du règne de la force, nous
-pouvons avoir ...</p>
-
-<p>&mdash;Vous aurez celui de la bonté, de l’équité, de
-l’amour, de la beauté, à laquelle vous tenez tant!</p>
-
-<p>&mdash;Oh alors! Si vous en répondez!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui! Mais, en attendant, ajouta Katia,
-prenons donc notre thé: il refroidit.</p>
-
-<p>&mdash;Et prenons surtout, conclut le sceptique Veyssières,
-prenons le temps comme il vient, les
-hommes comme ils sont, et les femmes ... ô Katia!
-les femmes pour ce qu’elles veulent être!»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[363]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XIV</h2>
-
-<p class="p2">Il en coûta cher, ce printemps-là, à M. le sénateur
-d’Indre-et-Var Ernest de Brizeaux, et à Léopold
-Magimier, député de Seine-et-Loire, pour avoir méconnu
-les principes essentiels de la sagesse salomonienne,
-et notamment ce capital avertissement:</p>
-
-<p>«Il n’y a pas grand mal à aimer un peu trop les
-femmes,&mdash;<i>les</i>, au pluriel. Le danger et le malheur,
-c’est d’arriver à en préférer une. Attention!
-Méfiez-vous!»</p>
-
-<p>Si M. le député de Seine-et-Loire avait pour
-Égérie la volumineuse et adipeuse dame Bombardier,
-prénommée Angélique, M. le sénateur d’Indre-et-Var
-prêtait volontiers l’oreille aux suggestions de
-la sèche, osseuse et rugueuse épouse Cherpillon,
-née Zénobie Landivain. Ce n’était pas, on s’en doute
-un peu, à ses beaux yeux, abrités et cachés d’ailleurs
-maintenant sous de vilaines lunettes bleuâtres,
-que la quinquagénaire Zénobie devait ce précieux<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[364]</a></span>
-avantage: sa fille cadette, qu’elle avait eu
-l’insigne sagesse de placer comme secrétaire auprès
-du père conscrit, lui valait seule cet honneur.</p>
-
-<p>Mariée à un petit employé de la préfecture de la
-Seine, qui n’avait jamais pu dépasser le grade de
-commis principal, Zénobie Cherpillon s’était créé
-un ménage à sa mode, où elle avait érigé en axiome
-et fait régner sans conteste la suprématie féminine.
-Aussi ses amies, ses plus intimes compagnes de
-luttes et de gloire, ne pouvaient-elles comprendre
-qu’elle osât attaquer l’institution du mariage, prêcher
-l’union libre, et tout d’abord, comme prolégomènes
-ou premier pas, réclamer le divorce par consentement
-mutuel.</p>
-
-<p>«S’il en est une qui n’a pas à se plaindre, c’est
-cependant bien elle! répétait à l’envi tout son entourage.
-Elle aurait beau tâter de tous les hommes
-de la terre, elle n’en trouverait jamais un plus docile,
-plus soumis, plus aveuglément dévoué que
-celui qu’elle possède! De quoi donc se mêle-t-elle?
-Nous, du moins, nous avons des griefs, des raisons ...
-Moi, mon mari m’a mangé toute ma dot ...</p>
-
-<p>&mdash;Le mien aussi!</p>
-
-<p>&mdash;Le mien de même!</p>
-
-<p>&mdash;Le mien pareillement!</p>
-
-<p>&mdash;Le mien, c’est encore pis ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pas pis que le mien!</p>
-
-<p>&mdash;Un débauché! Un être abject!</p>
-
-<p>&mdash;Sans cœur, sans dignité, le mien! Sans goût!
-S’abaissant jusqu’aux malheureuses des rues ...</p>
-
-<p>&mdash;S’avilissant avec les pires créatures!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[365]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! les hommes! Quelle répugnante engeance!</p>
-
-<p>&mdash;Il en faut cependant!</p>
-
-<p>&mdash;Mais non! Pourquoi? On peut très bien s’en
-passer!</p>
-
-<p>&mdash;On s’en passe très bien!»</p>
-
-<p>Ainsi clabaudaient et piaillaient toutes ces «côtes
-d’Adam», modèles d’aménité et de perfection, parangons
-de toutes les vertus.</p>
-
-<p>Mais Zénobie Cherpillon, maugréer contre le mariage,
-déblatérer contre les maris! C’était vraiment
-trop fort!</p>
-
-<p>Le sien, elle l’avait, dès le principe, maté et
-malléé, au point de faire de lui sa bête de somme
-et sa chose, l’avait comprimé, écrasé et trituré jusqu’à
-l’annihilation.</p>
-
-<p>On ne trouve plus de serviteurs zélés et fidèles;
-les bonnes ne savent et ne veulent plus rien faire;
-elles ne pensent qu’à vous exploiter et vous gruger
-le mieux possible; on n’a aucune sécurité avec
-elles; ce sont des voleuses et des coureuses, des
-associées d’escarpes, des complices et indicatrices
-de cambrioleurs, que vous introduisez chez vous ...
-Et paresseuses! Ah! ma chère! Et gourmandes! Et
-coquettes! Et vicieuses!</p>
-
-<p>Ces sempiternels thèmes de conversations féminines
-échappaient à Mme Cherpillon: c’était
-son mari qui non seulement gagnait le pain de la
-maisonnée, mais encore allait chaque matin l’acheter
-chez le boulanger; lui qui faisait toutes les
-courses, toutes les commissions et corvées, allumait<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[366]</a></span>
-le feu, balayait l’appartement, cirait les bottines
-de ces dames, confectionnait le déjeuner avant
-de se rendre à son bureau, préparait le dîner à son
-retour, et lavait le soir assiettes et casseroles avant
-de se mettre au lit.</p>
-
-<p>Madame, pendant ce temps, tonnait, dans quelque
-réunion publique, contre l’outrecuidance et la tyrannie
-du sexe fort; ou bien elle écrivait de verve,
-pour <i>l’Émancipation</i>, un de ces premiers-Paris à
-l’emporte-pièce, où la gent masculine avait son
-compte réglé en cinq secs, selon la locution de
-l’humoriste Chantolle. Quant à mesdemoiselles,&mdash;Mlle
-Olympe principalement et Mlle Alice,&mdash;laissant
-à leur père le soin d’écumer le pot ou d’éplucher
-la salade, elles suivaient des cours, se plongeaient
-dans les bouquins, les paperasses, la
-science!</p>
-
-<p>Myope comme sa mère, et le binocle perpétuellement
-fiché sur le nez, Olympe était parvenue à conquérir
-le diplôme de docteur-médecin,&mdash;ce qui
-avait coûté aux époux Cherpillon les quelques sous
-gagnés par le commis principal à l’aide de travaux
-supplémentaires, avait même endetté le ménage de
-plusieurs milliers de francs, et jusqu’ici ne lui avait
-autant dire pas rapporté un rouge liard.</p>
-
-<p>«Des médecins? Mais il y en a dix fois trop! avait
-nettement déclaré à Olympe un brave docteur, ami
-de la famille. Si les <i>médecines</i> viennent pour comble
-à la rescousse! A votre place, ma chère enfant,
-avait-il ajouté sans rire, je travaillerais l’hippiatrique,
-je me ferais vétérinaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[367]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vétérinaire? Mais, docteur, ce n’est pas un métier
-de femme!</p>
-
-<p>&mdash;Comment! Comment! Que m’objectez-vous
-là? Qu’est-ce que c’est?... Est-ce qu’il doit y avoir,
-est-ce qu’il y a la moindre différence? «Métier de
-femme!» Mais tous les métiers d’homme sont aujourd’hui
-des métiers de femme, ma chère petite.</p>
-
-<p>&mdash;Pourtant, soigner des chevaux ...</p>
-
-<p>&mdash;Sera plus lucratif pour vous que de droguer
-des gens, je vous le garantis!»</p>
-
-<p>Olympe n’avait pas écouté ce sage conseil, et
-maintenant elle végétait, se battait les flancs, faisait
-des conférences gratuites sur l’hygiène infantile,
-des cours, encore plus gratuits, de sciences physiques
-et naturelles dans plusieurs associations philotechniques
-et philomathiques; elle avait gagné à ce
-labeur les palmes académiques,&mdash;un gentil petit
-ruban violet qui s’étalait sur sa plate poitrine,&mdash;mais
-de clientèle, pas l’ombre.</p>
-
-<p>«Ah! soupirait la maman, si l’on pouvait te faire
-nommer médecin dans une administration, au
-Crédit foncier, par exemple, au Crédit lyonnais, à la
-Banque de France, à la Manufacture des Tabacs,
-quelque part où l’on emploie des dames! C’est cela
-qui serait bon! Ce serait du pain sur la planche!»</p>
-
-<p>Ces divers postes étaient malheureusement occupés,
-et des centaines, des milliers de postulants
-et postulantes les guettaient, tout prêts à s’en disputer
-l’accession.</p>
-
-<p>Mme Cherpillon poussa sa fille à grossir le nombre
-de ces quémandeurs féroces, à solliciter un<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[368]</a></span>
-emploi de médecin inspecteur à l’Assistance publique,
-et mit en branle à cette occasion tous ses
-amis, amies et connaissances. Parmi ceux-ci figurait
-le sénateur d’Indre-et-Var, «toujours disposé,
-comme chacun sait, à prendre en main la cause des
-femmes; apôtre ardent et champion infatigable,
-avec son collègue Magimier, de toutes les revendications
-féminines».</p>
-
-<p>La façon expéditive dont Ernest de Brizeaux, à
-l’instar dudit collègue Magimier, traitait ses correspondants,
-son incroyable habitude de ne répondre
-à aucune lettre, sa prodigieuse et implacable indifférence
-à l’égard de tout ce qui n’était pas sa petite
-et obèse personne, avaient fini par indisposer contre
-lui tous ses commettants. On n’aspirait qu’à voir arriver
-le terme de son mandat,&mdash;qu’à se débarrasser
-de lui.</p>
-
-<p>«Il est temps de les ressaisir, pourpensa le rusé
-compère. L’eau bénite de cour, il n’y a rien de tel ...
-Ah! vous en voulez? On vous en servira, mes amis,
-on vous en administrera, on vous en aspergera, on
-vous en i-non-de-ra!»</p>
-
-<p>Trop paresseux et nonchalant pour se charger de
-la besogne, il résolut de la confier à un secrétaire,
-et Mme Cherpillon, ayant eu vent de la chose, conçut
-aussitôt l’idée géniale d’insinuer et implanter chez
-lui sa fille cadette.</p>
-
-<p>«Riche aubaine! se dit sur-le-champ le maître
-drille en se passant la langue sur les babines,
-comme un singe qui s’apprête à croquer une amande
-et murmure sa patenôtre. Vraiment le féminisme a<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[369]</a></span>
-du bon, et ce contact quotidien et prolongé des poulettes
-avec les vieux renards ne peut qu’être infiniment
-agréable à ceux-ci.»</p>
-
-<p>Au rebours de son aînée, Alice Cherpillon n’avait
-jamais témoigné grand enthousiasme pour les examens
-et les diplômes. Sans sa mère, elle aurait préféré
-rester tranquille chez elle et s’occuper de travaux
-de ménage et d’aiguille, de travaux de femme.
-C’était une timide enfant, douce et faible, confiante
-et prévenante, en tout calquée sur le modèle de son
-père, qui se reconnaissait en elle et avait pour elle
-une prédilection avouée. Tous les deux s’entendaient
-à merveille, aimaient à se rapprocher l’un
-de l’autre, à sortir ensemble, se promener bras
-dessus bras dessous, et avaient toujours quantité
-de confidences à échanger, de petits secrets à se
-conter.</p>
-
-<p>«Vois-tu, fillette, quand j’aurai ma retraite et
-que tu seras mariée ...&mdash;car tu te marieras, toi, tu
-ne feras pas comme la sœur!&mdash;c’est chez toi que
-j’irai vivre, lui disait-il parfois. Vous voudrez bien
-de moi, mademoiselle?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! peux-tu ... O le vilain papa!</p>
-
-<p>&mdash;Ta mère se retirera chez Olympe. Elles feront
-de la politique et de la médecine en chœur,
-et si avec cela elles réussissent à faire bon ménage,
-tout sera pour le mieux dans le meilleur des
-mondes.»</p>
-
-<p>Mme Cherpillon n’eut d’abord qu’à s’applaudir
-d’avoir intronisé sa fille cadette auprès de M. le sénateur
-d’Indre-et-Var, et capté ainsi les faveurs et<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[370]</a></span>
-l’influence de celui-ci. Grâce à lui, Olympe fut
-nommée inspectrice des enfants assistés, puis, quelques
-mois plus tard, accoucheuse adjointe à l’hospice
-de la Maternité.</p>
-
-<p>«Tu vois, hein? Tu vois! exclamait triomphalement
-Zénobie en ricanant au nez de son mari,&mdash;ce
-pauvre sire! Tu ne voulais pas qu’Alice entrât
-chez M. de Brizeaux. C’est pourtant à cette circonstance
-que nous devons la brillante position
-d’Olympe. Ah! si l’on t’écoutait!»</p>
-
-<p>Cette brillante position, Olympe faillit la perdre
-six semaines après sa nomination. Deux accouchements
-laborieux s’étant présentés, elle se crut la
-poigne suffisante pour manier le forceps:&mdash;«Toujours
-des hommes! Toujours appeler des hommes à
-notre aide! Laissez donc ces messieurs tranquilles!
-Nous sommes bien de taille à nous en tirer toutes
-seules!»&mdash;Et elle n’eut pas suffisamment de poigne,
-elle ne fut pas de taille et ne s’en tira pas, ou
-plutôt ce furent les deux patientes qui n’en échappèrent
-point et trépassèrent entre ses mains.</p>
-
-<p>L’affaire fit du bruit, et on décida de confier à la
-doctoresse Cherpillon, si puissamment protégée, un
-service spécial, une chaire de gynécologie et obstétrique
-annexée à l’établissement. Au moins, là, s’il y
-avait du grabuge, ce ne serait qu’en paroles et théoriquement
-qu’il se produirait.</p>
-
-<p>Un autre malheur survint, moins réparable, celui-là,
-et plus grandement préjudiciable aux Cherpillon.</p>
-
-<p>Lorsqu’on a l’imprudence d’approcher l’étoupe
-du feu, le diable, assure-t-on, ne manque jamais de<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[371]</a></span>
-souffler sur les tisons et de la faire flamber dare
-dare. C’est ce qui advint à la pauvre petite Alice,
-placée si près de l’incandescent sénateur. Un beau
-matin elle s’aperçut, non pas que sa robe brûlait,
-mais que le corsage en devenait trop étroit, en d’autres
-termes, que ces quotidiennes séances dans le
-cabinet de travail de M. de Brizeaux avaient porté
-fruit,&mdash;un autre fruit que la nomination d’Olympe.</p>
-
-<p>Lorsque la malheureuse se décida à confier sa
-peine à son père, celui-ci tomba dans le plus douloureux
-désespoir, une accablante et horrible prostration.
-Il en fut tiré par Mme Cherpillon, qui lui
-cornait aux oreilles:</p>
-
-<p>«C’est de ta faute! Oui, de votre faute, monsieur!
-Si vous aviez donné à votre fille d’autres
-principes, des principes vraiment virils, comme
-j’ai su, moi, en inculquer à son aînée ... A la bonne
-heure! Mais vous n’êtes bon à rien! Et vous ne
-voulez jamais rien écouter, rien! Vous prétendez
-diriger ...»</p>
-
-<p>Le placide époux de cette acharnée discoureuse et
-insupportable criarde n’en entendit pas davantage.
-Perdant patience cette fois, il se rua sur elle, et, de
-sa canne, qu’il tenait à la main,&mdash;il s’apprêtait à
-sortir pour se rendre à son bureau,&mdash;lui administra
-une volée magistrale. En vain Alice, qui était
-présente, s’agrippait à lui et le suppliait de s’arrêter:
-la canne ne faisait que se redresser et retomber.
-Pif! Paf! Pif! Paf!</p>
-
-<p>«Ah mâtine! Ah bougresse! maugréait-il en
-même temps. Si, dès le début, je t’avais secouée de la<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[372]</a></span>
-sorte ... prise comme ça ... par les sentiments ... Ah!
-nous n’en serions pas où nous en sommes! Voilà
-l’argument dont il fallait me servir avec toi ... L’argument
-souverain! L’argument ... irréfragable! Au
-lieu de te laisser gouverner ... de m’aplatir devant
-toi ... si je t’avais, dès le principe, caressé les
-côtes ... comme à présent ... à vigoureux coups de
-trique! Ah rosse! Ah cagne! Ah misérable!»</p>
-
-<p>En moins d’un quart d’heure, Zénobie expia&mdash;à
-bon compte encore!&mdash;les trente ans de vexations
-et de persécutions, d’abrutissement et d’avilissement
-qu’elle avait fait subir à son mari.</p>
-
-<p>Lorsqu’il la vit étendue sur le carreau et n’ayant
-plus même la force de geindre, il s’élança dehors,
-vrai mouton enragé, et&mdash;à l’autre maintenant!&mdash;courut
-chez M. de Brizeaux.</p>
-
-<p>Il ne pouvait espérer de lui la réparation à laquelle
-Alice avait droit: bien que vivant à Paris en
-garçon, Ernest de Brizeaux était marié, marié à une
-digne et sainte femme, qu’il avait reléguée au fond
-de sa province et laissait cloîtrée dans ses dévotions
-et œuvres pies.</p>
-
-<p>La scène qui éclata entre le séducteur et le père
-d’Alice Cherpillon, nul n’a pu la raconter en détail;
-seul le résultat en a été connu: M. de Brizeaux fut
-trouvé par une domestique,&mdash;sa cuisinière, qui
-rentrait du marché,&mdash;gisant sans vie sur le tapis
-de son cabinet de travail, au milieu d’une mare de
-sang. Il avait les intestins perforés et le cœur troué
-de coups de couteau,&mdash;d’un couteau algérien, à
-lame recourbée en forme de yatagan, qui lui servait<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[373]</a></span>
-de coupe-papier et traînait toujours sur sa table.</p>
-
-<p>De lui-même et séance tenante M. Cherpillon alla
-dénoncer son crime au commissaire de police voisin
-et se constituer prisonnier. Mais comment l’avait-il
-commis, ce crime? Quels en avaient été les
-préludes? Une rixe s’était-elle déclarée auparavant
-entre les deux interlocuteurs? Quelles paroles
-avaient été échangées dès l’abord? Qu’avait-il dit?</p>
-
-<p>«Sais pas ... Sais pas ... bégayait-il tout ahuri et
-affaissé, assommé. Ne me rappelle plus.. Le couteau?
-Oui, je l’ai pris ... J’ai dû ... Probablement!
-C’est quand je l’ai vu tomber que je suis parti ...
-C’était ma fille, mon enfant chérie, monsieur! Je
-n’avais autant dire que celle-là! On pouvait bien
-me la laisser ... m’en laisser une au moins! Ma
-pauvre Alice! Ma pauvre petite Alice! Ah!»</p>
-
-<p>Et il éclatait en sanglots.</p>
-
-<p>Traduit en justice un mois plus tard, il fut
-acquitté; mais il ne reprit pas ses fonctions administratives:
-mis en demeure de postuler la liquidation
-de sa pension de retraite, il alla se réfugier avec
-sa fille cadette dans un coin perdu de Bretagne.
-Mme Zénobie Cherpillon et sa fille Olympe continuèrent
-à résider à Paris et à y prêcher la bonne
-parole.</p>
-
-<p class="p2">Plus lamentable encore fut la fin du député de
-Seine-et-Loire, de Léopold Magimier, cet autre salomonien.</p>
-
-<p>Étaient-ce les beautés et sublimités de la vie américaine,
-ces instructives et suggestives anecdotes,<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[374]</a></span>
-dont Clara Peyrade possédait un si vaste répertoire
-à l’usage de ses clients; étaient-ce plutôt les charmes
-secrets et les intimes talents de cette prêtresse, à
-qui sa littérature et son expérience, plus encore que
-sa plastique, auraient valu de prendre rang, chez
-les Grecs, dans le cortège d’Aspasie, à côté de
-Læena ou de Laïs, parmi ces incomparables hétaïres,
-si savamment élevées à Lesbos, à Milet, à
-Corinthe, et précieuses et exquises amies de Périclès
-et d’Alcibiade? Tant il y a que les visites de
-Magimier à cette déesse devenaient de plus en plus
-fréquentes, qu’il ne quittait pour ainsi dire plus
-son sanctuaire de la rue de Maubeuge et déposait à
-ses pieds des offrandes tout à fait surérogatoires. Il
-gâtait le métier.</p>
-
-<p>Il en arriva à vouloir se substituer, lui tout seul,
-aux innombrables adorateurs et fidèles d’occasion
-à qui Clara se prodiguait si bénévolement, à prétendre
-même évincer «le petit homme», le complaisant
-et obéissant greluchon, qu’à l’exemple de
-toutes ses pareilles, elle avait associé à sa vie. Ce
-partenaire n’était autre que son compatriote et camarade
-d’enfance, le Bayonnais Léonce Teissèdre,
-avec qui Magimier l’avait aperçue jadis en tête-à-tête
-sur la terrasse d’un café du boulevard. C’était
-beaucoup exiger qu’une telle rupture. L’opération
-demanda bien des efforts, bien des reprises, et ne
-parut même jamais avoir complètement réussi.
-Clara tenait à Léonce au point de ne pouvoir se détacher
-de lui; elle l’avait dans le sang, selon son
-expression. Elle, dont le métier était de se livrer à<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[375]</a></span>
-tout venant le plus possible et de maintes façons,
-elle entendait garder, et pour elle seule, le chéri
-de son cœur. C’était sa revanche. Elle savait même
-fort bien lui démontrer qu’elle lui restait fidèle:</p>
-
-<p>«Les autres, ça ne compte pas! Ah! si tu te
-figures, mon pauvre loup, que c’est pour mon plaisir!
-C’est pour leur galette, rien de plus!</p>
-
-<p>&mdash;Je sais bien.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse faire, va, mon coco! Quand nous aurons
-amassé assez de pépètes, nous irons nous retirer
-dans notre patelin; nous choisirons un coin
-dans les Pyrénées ... Et si jamais je revois un
-homme, si jamais un de ces mufles-là ... Ah! nom
-d’une potence! il fera chaud!»</p>
-
-<p>Magimier, avec sa toquade, vint déranger ce rêve
-idyllique et culbuter ce château en Espagne. D’abord
-il trouva moyen d’emmener Clara en voyage,
-en Suisse la première fois, en Italie l’année suivante,
-et de la séparer ainsi de Léonce et de sa clientèle.
-A leur retour d’Italie, il lui demanda de cohabiter
-avec lui, et il lui offrait pour cela de tels avantages
-pécuniaires que, malgré toute sa tendresse
-pour le petit homme, elle dut le sacrifier.</p>
-
-<p>«Mais ne t’inquiète pas, mon Léonce, nous nous
-verrons tout de même! Mon singe ne sera pas toujours
-sur mon dos: ça serait malheureux! J’irai
-chez toi ... Nous nous arrangerons ... Puis, tu sais,
-si tu as besoin d’une couple de louis?</p>
-
-<p>&mdash;Ce ne sera plus la même chose, ce ne sera plus
-comme avant!</p>
-
-<p>&mdash;Mais si! Mais si! Ça vaudra même bien mieux.<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[376]</a></span>
-Voyons, est-ce que ça ne vaut pas mieux d’en avoir
-un seul, attitré, assuré, au lieu de trente-six?
-Dis? Toi-même, avoue-le, conviens-en! Tu sais
-bien que je n’aime que toi, mon Léonce, que c’est
-avec toi seul que je puis être heureuse, avec toi
-seul que je peux vivre?</p>
-
-<p>&mdash;Bien oui, mais alors ... il y a mon loyer! Je ne
-peux plus aller chez toi ...</p>
-
-<p>&mdash;Ne t’inquiète pas! Je suis là pour payer. Quand
-on s’aime, ce n’est pas comme quand on ne s’aime
-pas! Il n’y a pas à rougir de s’entr’aider. Tu en ferais
-autant pour moi ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah certes oui! S’il n’y avait qu’à vouloir!</p>
-
-<p>&mdash;Tu me l’as dit souvent: «La vraie supériorité
-de la femme sur l’homme, c’est d’avoir toujours
-su se faire nourrir par lui;» c’est-à-dire par
-celui ou par ceux qu’elle n’aime pas. Ceux qu’elle
-aime, c’est tout différent! Elle ne leur demande
-rien, au contraire, elle se plaît ... C’est son devoir!
-On fait bourse commune, pas, mon chien-chien?
-C’est comme si nous étions mariés: tout ce que j’ai,
-c’est à toi; tout ce que tu possèdes m’appartient.»</p>
-
-<p>Cette persistance à revoir Léonce, ces incessantes
-et incorrigibles infidélités exaspéraient Magimier,&mdash;lui
-qui jusqu’ici s’était toujours si peu embarrassé
-de la constance ou de la duperie et de la perfidie
-féminines; lui qui déclarait si haut et si volontiers,
-durant les agapes salomoniennes: «Les
-femmes peuvent bien encore m’amuser et me faire
-plaisir, mais me faire souffrir ... ah! je les en défie
-bien!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[377]</a></span></p>
-
-<p>Comme Clara, affolée de son amant de cœur, et à
-plus juste titre encore, il devait reconnaître qu’il
-avait cette fille «dans le sang». Habitué à acheter
-l’amour tout fait et à s’épargner ainsi tout stage,
-toute pose et préambule, toute scène, toute gêne,
-toute responsabilité et tout ennui; n’ayant jamais
-voulu avoir affaire qu’aux courtisanes, aux expertes
-marchandes de sourires, sûr ainsi d’être mieux
-servi et à meilleur compte, chez aucune il n’avait
-éprouvé des sensations aussi vives et aussi prolongées,
-de telles excitations et de telles ivresses que
-chez Clara Peyrade. Elle était maigre cependant,
-celle-là, sans hanches, avec deux pauvres petits
-œufs sur le plat pour poitrine, en tout semblable à
-la poupée à Jeanneton; et il lui fallait le plus souvent,
-à ce vorace et insatiable Magimier, de la chair
-à profusion, des formes opulentes, débordantes et
-résistantes, de massives, superbes et éblouissantes
-rondeurs, d’un blanc de neige et d’un rose vif, le
-coloris d’un sang vigoureux,&mdash;des Rubens et des
-Jordaens.</p>
-
-<p>Ici sans doute s’était vérifié l’aphorisme de Toussenel,
-qui a soulevé tant de protestations, notamment
-en Turquie et en Orient, et a valu au célèbre
-physiologiste de si énergiques démentis: «On aime
-les femmes grasses, on n’adore que les minces.»</p>
-
-<p>Avec ses serpentines ondulations, ses torsions de
-croupe, ses lascifs, capiteux et ensorcelants <i>meneos</i>;
-avec ses élans de passion, si bien joués qu’on les aurait
-crus réels, ses vibrantes et communicatives et
-irrésistibles ardeurs, sa science de tous les déduits,<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[378]</a></span>
-Clara lui avait fait goûter des joies paradisiaques,
-révélé, à lui, initié cependant à tous les mystères et
-blasé et repu de tous les régals, des transports nouveaux
-et toujours inassouvis, des éréthismes et des
-prurits d’une violence jusqu’alors insoupçonnée.
-Elle était pour lui le plus puissant, le plus parfait et
-l’unique instrument de plaisir.</p>
-
-<p>Pour mieux l’attacher à lui, être certain de ne
-pas perdre pareil trésor, il en vint à offrir son nom
-à cette fille, à la supplier de se laisser épouser par
-lui.</p>
-
-<p>«Mais non, ce n’est pas la peine ... Je t’aimerai
-bien sans cela, lui répondait-elle, embarrassée,
-comme honteuse pour lui d’une telle déchéance.</p>
-
-<p>&mdash;Si, si! Je te veux!» répliquait-il.</p>
-
-<p>Elle en riait, en faisait des gorges chaudes avec
-Léonce.</p>
-
-<p>«Crois-tu, hein? Il en a, une couche! Ah! les
-hommes! comme on les mène!»</p>
-
-<p>Elle ne songeait pas qu’elle-même se laissait brider
-et exploiter par un de ces piètres hères, qu’elle
-était la serve, la bête de somme et de rapport d’un
-misérable alphonse, qu’en d’autres termes, ce qui
-lui venait de la flûte s’en retournait au tambour.</p>
-
-<p>«On les mène! Ça dépend! lui avait fort sensément
-riposté Léonce, piqué de cette remarque et
-de cette généralisation. Vois-tu, ma chatte, en amour,
-c’est toujours celui qui aime le plus qui est mené
-par celui qui aime le moins. Ainsi, moi qui t’adore,
-qui t’idolâtre, je suis toujours sûr d’être
-<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[379]</a></span>roulé par toi ... numéro un!</p>
-
-<p>&mdash;As-tu fini? Si l’un de nous deux en tient pour
-l’autre, ah! ce n’est pas toi, canaille! C’est malheureusement
-bien moi!</p>
-
-<p>&mdash;C’est moi, te dis-je, ma vieille branchette!</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi donc!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mettons que le béguin est réciproque
-et que nous en pinçons l’un pour l’autre.</p>
-
-<p>&mdash;C’est cela, mon chéri! Oui, c’est ce que je voudrais!
-Aussi, dans le cas où je me marierais avec
-mon type ...</p>
-
-<p>&mdash;Ce ne serait déjà pas si bête!</p>
-
-<p>&mdash;Je me le dis aussi ... Mais, dans ce cas-là, je
-pose mes conditions!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pour sûr! Faudra voir ça de près.</p>
-
-<p>&mdash;D’abord, mon loulou, je ne veux pas te quitter.
-Il prendra la chose comme il lui plaira ... tant pis!</p>
-
-<p>&mdash;Fais-toi d’abord avantager ... et de la forte
-somme!</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement! Ça va sans dire! Mais ce n’est
-pas tout: je te veux avec nous, mon Léonce!</p>
-
-<p>&mdash;Avec?</p>
-
-<p>&mdash;Avec nous!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mince alors!</p>
-
-<p>&mdash;C’est comme ça! A prendre ou à laisser! Je ne
-tiens pas à périr d’ennui ... Je ne peux pas vivre sans
-toi, tu le sais bien!</p>
-
-<p>&mdash;Ni moi sans toi, bichette, tu n’en doutes pas?</p>
-
-<p>&mdash;Alors voilà! Je l’épouserai, ce vieux sapajou. Il
-m’a déjà promis de me reconnaître un apport dotal
-de cent cinquante mille francs, et il ira jusqu’à deux
-cent mille, j’en ai la conviction.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[380]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tu sauras bien l’y faire aller. Ah! ficelle! je ne
-suis pas en peine de toi!</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison. Une fois mariés, nous quittons
-Paris et allons vivre dans son château de Kermaria,
-près de Vannes; c’est son idée ...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, et moi?</p>
-
-<p>&mdash;Attends donc! Au bout d’une quinzaine de
-jours, lorsque nous serons tout à fait installés, je
-lui déclare que j’ai besoin de retourner à Paris pour
-te voir ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh!</p>
-
-<p>&mdash;Pour te voir, parfaitement! à moins qu’il ne
-préfère que je te fasse venir!</p>
-
-<p>&mdash;Tu pourrais prendre pour prétexte des affaires
-de famille; lui dire que je suis ton parent, ton cousin,
-ton frère même ...</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, pas de tout cela! Inutile de tricher
-et de se donner tant de mal! Il te connaît bien d’ailleurs,
-il sait bien qui tu es.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne m’a aperçu que deux ou trois fois: je
-n’aurais qu’à laisser croître ma barbe ...</p>
-
-<p>&mdash;Non! Pas la peine de tant se démener et se tracasser!
-Rien ne vaut la vérité, vois-tu!</p>
-
-<p>&mdash;Le fait est que c’est une grande force! Quand
-on le peut ...</p>
-
-<p>&mdash;Je lui dirai nettement ceci: «Je suis devenue
-votre femme, c’est très bien: vous le vouliez, et je
-me suis exécutée. Mais donnant, donnant! Je ne
-vous ai jamais promis de lâcher mon amant, jamais
-il n’a été question de ça entre nous, jamais!
-Or, il est temps que j’aille un peu le retrouver, ce<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[381]</a></span>
-pauvre mignon! Chacun son tour! Faut être juste!
-Il s’ennuie tout seul là-bas, il se fait des cheveux ...»</p>
-
-<p>&mdash;Pour sûr! J’en sèche d’avance!</p>
-
-<p>&mdash;«...Maintenant, si, au lieu d’aller le rejoindre,
-je l’invitais à venir, cela nous épargnerait, à
-vous et à moi, une cruelle séparation, une bien
-pénible absence; nous nous en trouverions mieux
-tous les deux ...»</p>
-
-<p>&mdash;Tous les trois.</p>
-
-<p>&mdash;Tous les trois, comme tu dis. Et il acceptera,
-le vieux bonze, je te le garantis, et il me félicitera
-de mon idée, et me remerciera par-dessus le marché.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pas jusque-là!</p>
-
-<p>&mdash;Jusque-là, et plus loin encore, si ça me plaît!
-Ah! tu ne connais pas les hommes, les vieux surtout!
-Quand ils sont toqués d’une femme, on les vire
-comme des totons; on en fait tout ce qu’on veut, de
-ces serins-là! Je te parie que, le mien, je lui ferai
-décrotter tes bottines et en cirer les semelles? Je te
-le parie?»</p>
-
-<p>Elle l’eût gagné, le momon, si son interlocuteur
-l’eût accepté. De point en point sa prédiction s’accomplit:
-le mariage eut lieu, les deux conjoints
-s’envolèrent aussitôt vers la Bretagne, et, quinze
-jours plus tard, les tourelles de Kermaria abritaient,
-avec les amours de Magimier pour sa
-femme, celles de sa femme pour Léonce, et de
-Léonce pour lui tout seul. Chacun semblait enchanté
-de son lot et ravi d’être sur terre, sans qu’on<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[382]</a></span>
-pût déterminer exactement le plus heureux de la
-bande.</p>
-
-<p>C’était trop de bonheur, et tant d’ivresse passait
-les forces d’un sexagénaire. Quatre mois après
-son arrivée à Kermaria, Léopold Magimier fut
-frappé d’une congestion cérébrale: comme ce
-saint pape&mdash;pouvait-il choisir meilleur exemple?&mdash;qui,
-au dire de Montaigne, «mourut entre les
-cuisses des femmes», il s’éteignit brusquement,
-dans les maigres bras et sur le sein en planche de
-sa divine Clara.</p>
-
-<p>Libre! Enfin libre! Les dix mois obligatoires
-révolus, cette incomparable épouse troquait son
-nom contre celui de son petit Léonce, le chéri de
-son cœur, et tous deux, réalisant leur rêve ancien,
-s’en allèrent goûter le repos sous les ombrages du
-pays natal, dans un gai cottage, proche de la côte
-basque, entre Biarritz et Guéthary, et manger là
-leurs rentes, si noblement et héroïquement acquises.</p>
-
-<p>Et, devenue Mme Claire Teissèdre, l’ex-madame
-Clara n’oublia pas ses bons amis les Yankees:
-jamais elle ne manquait l’occasion de vous servir
-quelque anecdote typique relative à ces sauvages,
-ni de déblatérer contre «ces sales mufles»
-d’hommes.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[383]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XV</h2>
-
-<p class="p2">Angélique Bombardier&mdash;<i>Spartaca</i>, de son nom
-de plume&mdash;n’avait pas attendu jusque-là pour
-parfaire l’éducation du jeune Félicien, neveu et
-pupille du député Magimier. Au lendemain de la
-première leçon, elle avait continué de roucouler
-avec lui, de le dresser et le façonner, jouer auprès
-de lui le rôle de confidente et de directrice, de
-«petite maman», tout comme la passionnée et si
-accommodante dame de Warens avec le timide
-Jean-Jacques. Félicien se trouvait du reste admirablement
-bien de ce régime, et ne demandait pas,
-je vous prie de le croire, à réintégrer le lycée.</p>
-
-<p>Mais, s’il n’y songeait point, d’autres y pensaient
-pour lui, et, un matin d’avril, son oncle lui annonça
-qu’il lui fallait se préparer à quitter Paris
-pour regagner Rennes, sa ville natale et la résidence
-de ses parents, et y achever ses études. En
-même temps, il lui remit une lettre signée de<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[384]</a></span>
-son père, qui confirmait pleinement et péremptoirement
-cette menace.</p>
-
-<p>«A coup sûr, murmura aussitôt Félicien, c’est
-mon oncle Léopold qui veut se débarrasser de
-moi, c’est lui qui me fait rappeler par papa. Je le
-gêne, mon oncle, il suffit que je sois chez lui ... Et
-il n’aime pas à être gêné, mon nononcle! Ah non!
-il n’aime pas ça!»</p>
-
-<p>Il le connaissait bien, son nononcle, ce gentil
-neveu.</p>
-
-<p>Lorsque Angélique apprit cette barbare décision,
-elle se mit à fondre en larmes, et, jetant les
-bras autour du cou de Félicien:</p>
-
-<p>«Cher petit! Est-ce possible? Nous séparer!
-Mais je t’aime trop! Je t’aime trop! La vie sans toi,
-ah! ce serait la mort!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, plutôt mourir! s’écria Félicien avec enthousiasme.</p>
-
-<p>&mdash;N’est-ce pas? Mais il sera toujours temps de
-recourir à cette radicale extrémité ...</p>
-
-<p>&mdash;Quand tu voudras! Je suis prêt!</p>
-
-<p>&mdash;Auparavant, essayons ... Nous pourrions fuir,
-nous cacher?</p>
-
-<p>&mdash;Je m’abandonne à toi! Décide, commande!
-J’obéirai!</p>
-
-<p>&mdash;Cher enfant! Eh bien, oui, laisse-moi faire!
-Laisse-moi assurer notre bonheur. Je t’aime tant!</p>
-
-<p>&mdash;Et moi!»</p>
-
-<p>Le lendemain elle filait avec lui vers l’Italie,
-et allait s’installer à quelques lieues de Gênes, à
-Nervi, sur cette merveilleuse <i>riviera</i>, où les orangers<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[385]</a></span>
-et les citronniers, alors tout chargés de leurs
-fruits d’or,&mdash;d’or rouge et d’or pâle,&mdash;les oliviers
-au grêle feuillage d’argent, les palmiers superbes,
-les mimosas, les aloès, les cactus, les cèdres triomphants,
-formaient, avec l’azur ou le saphir de la
-mer, avec les hautes et rocheuses falaises, toutes
-contournées, craquelées et déchiquetées, le plus
-féerique décor.</p>
-
-<p>Angélique, qui connaissait cette admirable contrée
-et y avait peut-être bien déjà abrité quelque
-ancienne tendresse, ne pouvait choisir un site plus
-captivant, plus propice aux poétiques épanchements,
-aux élans d’admiration, d’abandon et d’amour.</p>
-
-<p>Elle vécut là avec Félicien deux mois de bonheur
-quasi-surhumain, de suaves et édéniques ivresses.</p>
-
-<p>M. Magimier père, le gros marchand de cuir, avait
-bien essayé de mettre le holà. Il était indigné de
-cette fugue, et avait dès l’abord vertement chanté
-pouille à son frère, qui, lui, ne s’en était pas plus
-ému que du reste et avait tranché du philosophe,
-opposé à ces objurgations le front le plus serein et
-le plus olympien.</p>
-
-<p>«Laisse donc! Si ce n’était pas celle-là, ce serait
-une autre!</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin ...</p>
-
-<p>&mdash;Et mieux vaut celle-là qu’une autre! Celle-là
-ne te coûtera rien, d’abord; tu n’as pas à craindre
-des dettes, d’embêtantes histoires d’argent ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais ...</p>
-
-<p>&mdash;Attends donc! En outre, pas de mère éplorée,<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[386]</a></span>
-pas de père furibond venant te supplier ou te sommer
-de replâtrer l’honneur de sa fille. Il n’y a aucun
-dommage de causé, il n’y a que du plaisir pour
-ce brigand ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon ami ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s’il avait enlevé une fillette, quelque gamine
-de son âge, je comprendrais tes alarmes! Les
-parents de cette petite pourraient flanquer la police
-à ses trousses, faire appréhender au corps notre
-jeune homme pour détournement et rapt de mineure,
-te rendre responsable ... C’est évident! Ce
-serait là une vilaine affaire. Mais c’est l’opposé qui
-a lieu, mon bon: c’est maître Félicien qui a été détourné,
-maître Félicien qui a été enlevé, ravi ... au
-septième ciel! Et par qui? Par une luronne qui a
-trois fois son âge et le triple de son poids. Jamais
-ton maigrelet de fils n’aurait été capable de mouvoir
-de lui-même une telle masse, jamais! C’est
-donc bien celle-ci qui s’est mise en frais et ébranlée
-d’elle-même, qui l’a attiré, entraîné et transporté,&mdash;non
-lui qui a fait main basse sur elle et
-l’a subtilisée. Cela ne présente aucun doute pour
-personne.</p>
-
-<p>&mdash;Mais justement ...</p>
-
-<p>&mdash;Estime-toi donc bien heureux, mon cher, que
-l’éducation de ton fils soit parachevée à si bon
-compte, et que ses inévitables fredaines te reviennent
-à si bon marché!»</p>
-
-<p>Eh bien, non, M. Magimier père&mdash;Magimier junior&mdash;ne
-voyait pas les choses de la sorte, et, loin
-de savoir gré à Mme Bombardier des précieuses<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[387]</a></span>
-leçons qu’elle avait si généreusement pris à cœur
-de donner à Félicien, il était outré, exaspéré contre
-elle.</p>
-
-<p>«Du moment que les deux sexes sont égaux ou
-équivalents, il faut que la loi soit la même pour
-l’un que pour l’autre! Il faut, comme je le lisais
-un jour dans un article de la fameuse féministe Elvire
-Potarlot, châtier aussi bien les douairières qui
-débauchent les petits pages, que les barbons suborneurs
-de tendrons et croqueurs de poulettes; aussi
-bien, comme elle disait, les vieilles cochonnes que
-les vieux cochons. Ou alors ne venez pas me parler
-d’égalité! Votre égalité ne serait plus que de la
-frime, puisque nous aurions deux poids, l’un pour
-les messieurs, l’autre pour les dames,&mdash;et deux
-mesures, l’une pour celles-ci, l’autre pour ceux-là.
-Or, le code pénal, articles 354 à 357, ne fait aucune
-mention des garçons, des mâles, en parlant des enlèvements
-de mineurs; c’est uniquement des filles
-qu’il s’occupe, des filles au-dessous de seize ans accomplis
-spécialement. Ah! il est temps de reviser
-tout cela, de faire régner l’égalité et l’équité sur
-terre, la véritable égalité, l’exacte et scrupuleuse
-justice, telles que la réclament, avec la vaillante
-Elvire, mon illustre frère et tous les esprits d’élite
-de notre siècle!»</p>
-
-<p>Sans attendre l’avènement de ce règne, ce qui aurait
-pu le mener coucher loin, Magimier junior se
-lança à la poursuite de son fils et de la conquête ou
-conquérante d’icelui. Il avait appris que cette antique
-Dulcinée s’était, en quittant Paris, dirigée sur<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[388]</a></span>
-Gênes: c’est là qu’il se rendit aussitôt et commença
-ses recherches. Mais, mal aiguillé, il tomba sur une
-fausse piste, qui l’entraîna à Florence, puis à Rome,
-ensuite à Naples et à Sorrente, où il constata qu’il
-s’était absolument fourvoyé et qu’il lui fallait regagner
-son point de départ et reprendre sur nouveaux
-frais toute l’opération.</p>
-
-<p>Le hasard vint à son aide.</p>
-
-<p>Les vieilles pigeonnes sont exigeantes, et notre
-jeunet tourtereau, à force de roucouler sous les capiteux
-ombrages de Nervi, avait peu à peu senti une
-sorte de pesanteur et de torpeur l’envahir. Son appétit,
-au lieu de s’accroître, allait en diminuant;
-sa tête, par instants, lui semblait vide, comme si
-sa cervelle se fût liquéfiée et volatilisée; d’abondantes
-et débilitantes transpirations lui survenaient
-chaque nuit.</p>
-
-<p>Un beau soir, sur les bords de cette mer enchanteresse,
-après un roucoulement longtemps prolongé,
-le tourtereau fut soudain frappé de mutisme et
-tomba en syncope. C’était l’anémie cérébrale qui
-continuait son œuvre, la paralysie qui se déclarait.</p>
-
-<p>Trop de roucoulements, trop de bonheur pour un
-homme seul et pour un simple petit pigeonneau!</p>
-
-<p>Un médecin de Gênes, mandé d’urgence, venait
-d’ordonner le transfert immédiat de Félicien dans
-une maison de santé de cette ville, quand M. Magimier
-père eut vent de la nouvelle et accourut pour
-reconnaître son fils, quasi-méconnaissable et en si
-piteux état.</p>
-
-<p>Trois semaines plus tard, Mme Magimier étant<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[389]</a></span>
-venue rejoindre son mari, tous deux profitèrent
-d’une amélioration dans la santé du malade, pour
-le ramener en France, sous le toit familial.</p>
-
-<p>Et, chemin faisant, M. Magimier père songeait:</p>
-
-<p>«Tout de même, cette femme, cette dame Bombardier,
-cette vieille et abominable goule, est-ce
-que la loi ne devrait pas l’atteindre? N’y a-t-il pas
-là bien autre chose qu’un détournement de mineur?
-Une Anglaise, à qui l’on pince le coude en
-wagon, ou pour un baiser déposé sur le lobe de son
-oreille, se fait adjuger judiciairement je ne sais
-combien de livres sterling d’indemnité; et moi, si
-j’osais réclamer les moindres dommages-intérêts à
-cette sénile bagasse qui a détraqué et aux trois
-quarts tué mon enfant, on se gausserait de moi!
-Ah! il n’y a pas de justice, vraiment pas d’égalité
-ici-bas!»</p>
-
-<p class="p2">Jalouse sans doute des prouesses de sa consœur
-et rivale Spartaca,&mdash;Angélique pour les collégiens,&mdash;Nina
-Magloire, cette autre insigne doyenne des
-émancipées et initiatrices, redoublait d’ardeur et
-accumulait exploit sur exploit. Volontiers elle s’écriait,
-avec la toujours galante Angélique: «Il n’y a
-pas de vieilles femmes! Restons jolies, mesdames!
-Restons jolies!» Avec elle, elle était convaincue,
-comme elle le disait un jour en propres termes,
-que «le devoir des femmes est d’être bonnes et encourageantes
-pour le jeune homme que son inexpérience
-tient, devant elles, timide et gauche; de
-susciter, avant l’heure, chez l’innocent, l’étincelle<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[390]</a></span>
-magique ... Mais, pour cela, s’empressait-elle d’ajouter,
-il faut avoir du cœur, beaucoup de cœur!»
-Et elle en avait,&mdash;presque autant que de tempérament.</p>
-
-<p>Cette abondance de sentiments et cette extrême
-richesse de sang continuaient, par malheur, à lui
-valoir quantité de mésaventures.</p>
-
-<p>D’abord, des déménagements très fréquents: les
-voisins n’appréciaient nullement, selon son importance
-et à son juste taux, cet enseignement anticipé
-donné à leur tendre progéniture; parfois même
-l’éducatrice, outre les bordées d’injures auxquelles
-elle avait droit, empochait de vigoureuses gourmades
-et sérieux horions. C’est ainsi qu’une mère,
-dont elle avait trop fréquemment attiré chez elle le
-fils aîné, un adolescent de quinze ans, et qui s’était
-aperçue du manège, prit fort mal la chose et distribua
-à Mme Magloire une telle volée de coups
-de manche à balai qu’elle lui cassa le bras.</p>
-
-<p>Il y avait ensuite les mauvaises rencontres, les
-filouteries et vols à redouter: ces gentils éphèbes,
-que l’insatiable Nina introduisait si aisément chez
-elle, étaient loin d’être pour la plupart la fleur des
-pois de la jeunesse française. Au lieu de payer la
-leçon,&mdash;ce qu’on ne leur demandait pas, loin de là,&mdash;ils
-pouvaient avoir la fantaisie de se la faire
-payer, et à un prix absolument exagéré, et de force,
-avec menaces et violences, s’il était nécessaire.
-Toute faute, imprudence, défaillance ou sottise, reçoit
-peu ou prou et tôt ou tard son guerdon ici-bas:
-Nina Magloire l’avait déjà plus d’une fois constaté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[391]</a></span></p>
-
-<p>Ainsi un soir de mai, un beau soir plein d’étoiles
-et de molles et tièdes brises, qu’elle avait pris place
-sur l’impériale presque vide d’un tramway, à côté
-du plus prévenant et charmant jouvenceau, elle ne
-tarda pas à remarquer&mdash;ô surprise! ô bonheur!&mdash;que
-ce galant page la serrait de près, que ses doigts
-même osaient frôler sa taille ...</p>
-
-<p>Elle, aussitôt, de lui décocher, avec une fulgurante
-œillade, un sourire empli de gratitude et
-d’encouragement.</p>
-
-<p>Le damoiseau, qui n’avait pas besoin de tant d’instances
-ni de commentaires, et avait sûrement déjà
-accompli ses caravanes et gagné ses éperons, de se
-rapprocher davantage, de se blottir tout contre
-cette avenante voisine, si mûre et si maigre qu’elle
-fût, et de glisser de plus en plus sa main indiscrète ...</p>
-
-<p>«Finissez ... On pourrait vous voir, murmura
-Nina, toute frémissante. Pas ici ...</p>
-
-<p>&mdash;Si nous descendions?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.»</p>
-
-<p>Mais, arrivée sur le trottoir, et le tramway reparti,
-elle s’aperçut&mdash;ô surprise! ô douleur!&mdash;que l’entreprenant
-chevalier s’était éclipsé, l’avait odieusement
-lâchée.</p>
-
-<p>«Qu’est-ce à dire?»</p>
-
-<p>Vite, elle tâta sa poche: plus de porte-monnaie!
-Plus de montre non plus!</p>
-
-<p>«Oh!!»</p>
-
-<p>Si encore ce petit misérable avait daigné faire
-avec elle plus ample connaissance! Mais non, pas
-même cette fiche de consolation! Il avait eu hâte<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[392]</a></span>
-de la quitter, d’aller sans doute narrer cette aubaine,
-avec force gorges chaudes, à quelque drôlesse
-de son âge, et manger cet argent en sa compagnie.</p>
-
-<p>Et trois mois plus tard, un matin, Nina Magloire
-était trouvée morte, étranglée au pied de son lit,
-dans le minuscule appartement qu’elle occupait
-alors rue de Penthièvre, au fond d’une cour. L’armoire
-à glace, la commode et les placards avaient
-été vidés, leur contenu étalé sur le plancher, tous
-les meubles fouillés ou brisés; dans les trois exiguës
-et sombres pièces régnait le plus grand désordre.
-L’enquête, dès ses débuts, révéla que la
-veille, à la tombée de la nuit, Mme Magloire avait
-reçu la visite d’un petit jeune homme imberbe,
-à chapeau melon, par-dessus noisette et pantalon
-collant, un de ses petits protégés et son hôte
-assidu. A peine était-il entré qu’un second petit
-jeune homme, également sans barbe, à chapeau
-melon aussi, à accroche-cœur et veston étriqué et
-élimé, marquant mal, était venu sonner à la porte
-et avait été introduit. C’étaient eux sûrement qui
-avaient fait le coup, de ce côté qu’il fallait chercher.
-Et on chercha; on les découvrit bientôt, et leurs
-aveux confirmèrent l’exactitude de ces soupçons.</p>
-
-<p class="p2">C’est à peu près à cette même époque qu’Elvire
-Potarlot, la plus convaincue, la plus franche et la
-plus remuante des revendicatrices féminines, disparut
-aussi de ce monde.</p>
-
-<p>Pauvre Elvire! Avec sa manie d’égalité ou d’équipollence<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[393]</a></span>
-absolue des deux sexes et son inflexible
-logique, elle était arrivée à patauger de plus en
-plus en pleines incohérences, drôleries et cocasseries.</p>
-
-<p>Plus que jamais, par exemple, elle demandait
-qu’on transformât toute la langue française pour
-mettre la syntaxe d’accord avec la justice et le bon
-sens. De quel droit le masculin l’emporte-t-il toujours
-sur le féminin? Et le masculin quel qu’il
-soit! Des animaux, des plantes, des objets quelconques,
-des êtres abjects imposent leur genre à la
-femme, aux femmes, si nombreuses, si pures, si
-intelligentes et si éminentes qu’elles soient! Et elle
-reprenait son exemple: «Les plus illustres dames
-et les plus vilains caniches de la ville se sont rencontrés
-sur cette place.» <i>Rencontrés</i> au masculin
-pluriel, parce que <i>caniches</i> est du masculin et au
-pluriel. Vous ne trouvez pas cette règle idiote, humiliante,
-outrageante, scandaleuse, révoltante? Ce
-sont les hommes qui l’ont imaginée et promulguée,
-cette règle, qui l’ont imposée, comme ils en ont
-confectionné et imposé tant d’autres, toutes aussi
-despotiques et ineptes, comme ils ont fabriqué et
-cuisiné les codes, inventé et tripatouillé les religions,
-tout créé, arrangé et faussé ici-bas à leur
-mode et convenance, pour eux et contre nous. Pourquoi
-donc, voyons, pourquoi ne pas toujours employer
-le féminin, lorsqu’on parle d’une femme?
-Pourquoi ne pas oser dire: «<i>une</i> auteuse, <i>une</i> chroniqueuse,
-<i>une</i> contrôleuse, <i>une</i> censeuse, <i>une</i> sapeuse,
-et <i>une</i> amatrice, <i>une</i> administratrice, <i>une</i><span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[394]</a></span>
-rhétrice, <i>une</i> agricultrice, <i>une</i> médecine, <i>une</i> assassine,
-<i>une</i> soldate, <i>une</i> pompière, <i>une</i> agente, <i>une</i>
-témoin, <i>une</i> écrivain, etc., etc. C’est évident! Ce serait
-à la fois plus clair, plus rationnel et plus équitable:
-il n’y a pas à nier, voyons! Ces sempiternels
-et stupides masculins étaient bons pour le temps
-où les femmes n’étaient ni chroniqueurs, ni contrôleurs,
-ni censeurs, sapeurs, administrateurs, rhéteurs,
-médecins, soldats, pompiers, agents de police
-ou de voirie, etc., et se contentaient sottement
-d’être des ménagères et des mères; mais à présent
-que nous avons changé tout cela!»</p>
-
-<p>Aussi Elvire, apôtre, apôtresse ou apostoline du
-progrès, championne de la civilisation, n’hésitait
-pas, elle, et, selon son joli mot, «féminisait le dictionnaire,
-en attendant qu’elle pût féminiser le
-code».</p>
-
-<p>Comprend-on que la femme, en se mariant, perde
-son nom pour prendre celui de son époux? Pourquoi
-ne serait-ce pas plutôt celui-ci qui troquerait
-le sien contre le nom de sa femme? Voyons, pourquoi?
-Et les enfants, n’est-ce pas plutôt le nom de
-leur mère qu’ils devraient porter? Le père n’est-il
-pas toujours et de plus en plus putatif?</p>
-
-<p>Elvire alléguait encore, et non sans succès, qu’il
-n’y avait aucune raison pour que la femme s’habillât
-autrement que l’homme; qu’elle laissât croître
-ses cheveux, lorsque l’homme les coupe; qu’elle
-portât des bracelets et des boucles d’oreille, quand
-l’homme s’en passe.</p>
-
-<p>«La voilà, écrivait-elle avec enthousiasme dans<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[395]</a></span>
-<i>l’Émancipation</i>, la voilà la cause de l’infériorité physique
-de la femme! A l’instar de la force de Samson,
-elle gît dans vos cheveux, citoyennes, cette infériorité;
-elle gît pareillement dans vos jupes à traîne,
-dans ces inutiles brimborions, vestiges de liens et
-d’entraves, emblèmes de l’antique servitude, que
-vous attachez à vos poignets ou passez à votre cou.
-Comment voulez-vous lutter victorieusement contre
-l’homme, si vous vous alourdissez et vous fatiguez
-le crâne par cet anormal, exorbitant et disgracieux
-fardeau, si vous vous empêtrez les jambes dans les
-malsains et dangereux replis d’une interminable
-jupe? La loi qui vous interdit le costume masculin,
-si commode&mdash;ah! les hommes! tout pour eux!&mdash;il
-faudra bien l’abroger, cette loi, lorsque, toutes, vous
-vous déciderez à l’enfreindre. Osez donc! Calculez
-que de temps perdu à peigner, onduler et calamistrer
-cette chevelure, à ajuster et draper cette robe,
-à vous attifer, vous maquiller, pomponner et peinturlurer!
-Les voilà, les voilà, les vraies et seules
-causes de votre infériorité, citoyennes! Ne les cherchez
-pas ailleurs: elles sont là, et viennent de vous.
-Encore une fois, plus de chignons, plus de jupons!
-<i>In hoc signo vinces!</i>»</p>
-
-<p>Et, donnant l’exemple, conformant sa conduite à
-ses principes et exhortations, elle s’était courageusement
-fait tailler les cheveux à la mal content, et
-ne sortait plus qu’en culottes bouffantes et costume
-complet de bicycliste.</p>
-
-<p>Chère et excellente Elvire!</p>
-
-<p>Bien mieux, elle adressa une pétition à la<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[396]</a></span>
-Chambre, et signala à l’attention de nos législateurs
-ces trois nouvelles importantes sources de revenus:
-impôt sur la coiffure des femmes,&mdash;impôt
-sur les jupes dites <i>à balayeuse</i>,&mdash;impôt sur les diamants
-et bijoux.</p>
-
-<p>Avec son illustre prédécesseur ... prédécesseuse,
-pardon! Jenny d’Héricourt, l’amusante historienne
-de <i>la Femme affranchie</i>, Elvire prétendait de plus
-belle que «le concours de l’homme ne sera pas toujours
-nécessaire pour l’œuvre de la reproduction»,
-et que «la science humaine parviendra à délivrer
-la femme de cette sujétion insupportable».</p>
-
-<p>Il est vrai qu’à l’époque où cette réconfortante
-espérance était ainsi proclamée, M. Brunetière n’avait
-pas encore découvert la faillite de la science.
-A présent, hélas! «la sujétion insupportable» a
-des chances de durée, de grandes chances.</p>
-
-<p>Faisant encore chorus avec un autre adepte, superlativement
-doué d’imagination, Elvire Potarlot
-attribuait «à un coup de poing donné par l’homme
-sur le ventre de la femme l’origine des menstrues ...
-C’est l’homme encore ici qui est le coupable et le
-criminel. Toujours et partout nous le retrouvons,
-ce monstre! Oui, c’est à lui, à sa brutalité, à sa
-sauvagerie, que nous devons ce déplorable tribut!
-Mais nous ne le paierons pas toujours! Non seulement
-l’heure de la ménopause sonnera et nous en
-dispensera, mais la science est là, mes sœurs, et
-M. Jules Bois et moi, nous vous l’annonçons: Un
-jour luira où, pour quelques femmes tout au moins,
-pour une élite intellectuelle, disparaîtra ce mal sanglant,<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[397]</a></span>
-sans que pour cela les fonctions de la maternité,
-tout à fait indépendantes de la menstruation,
-soient atteintes.»</p>
-
-<p>Mais qui déterminera cette élite? Quelles seront
-au juste ces privilégiées? Pourquoi quelques-unes
-et non pas toutes?</p>
-
-<p>«Toujours des inégalités et des injustices alors?
-allez-vous encore vous récrier. Pendant que la nature
-y était, il ne lui en aurait cependant pas coûté
-davantage ... C’est là, mes sœurs, ce que la science
-nous apprendra, ce qu’elle se réserve d’établir et de
-nous démontrer.»</p>
-
-<p>Pauvre science! Que serait-ce, que ne te ferait-on
-pas dire, si tu n’avais pas fait faillite!</p>
-
-<p>Mais le rêve obstiné d’Elvire, son idée prédominante,
-persistante et obsédante, c’était que l’homme
-pût devenir enceinte ... pardon! Ici, c’est cet odieux
-masculin qui est obligatoire!&mdash;pût devenir <i>enceint</i>
-à son tour; qu’il pût, comme la femme, connaître
-les tribulations de la grossesse, les grièves douleurs
-et mortels risques de la parturition, les angariantes
-servitudes de l’allaitement. Voilà où il fallait tendre,
-voilà le grand but à atteindre! Car, tant qu’on n’en
-sera pas là, tant qu’on n’aura pas retrouvé et reconstitué
-l’androgyne de Platon,&mdash;ces androgynes,
-nés tous parfaits ...</p>
-
-<p class="pp6 p1">D’un pur limon pétri des mains divines,
-Également des deux sexes pourvus,
-Se suffisant par leurs propres vertus,</p>
-
-<p class="p1">il n’y aura rien de fait: toujours, sur les deux sexes<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[398]</a></span>
-séparés, pèsera une abominable iniquité, une implacable
-et désespérante inéquivalence. Mais comment
-établir cet équilibre, réaliser ce sublime
-rêve? Encore un miracle nécessairement réservé à
-la science, qui a bon dos, malgré sa faillite, et autorise
-toutes les coquecigrues possibles et imaginables.</p>
-
-<p>En dépit de sa passion égalitaire, Elvire Potarlot
-penchait par instants vers les doctrines professées
-par certaines agitées américaines,&mdash;toujours on les
-retrouve, celles-là, sur le chemin de l’originalité et
-de la drôlerie,&mdash;et estimait que l’homme est en
-tous points l’inférieur de la femme, et que le prototype
-de la force, l’Hercule mythique, a appartenu
-au sexe faible. Hercule était une fille et devrait s’appeler
-Herculesse.</p>
-
-<p>Ressassant d’autres vieilles bouffonneries empruntées
-aux coryphées et pionnières du féminisme,
-elle écrivait sans rire que «le divin Créateur a bien
-prouvé la supériorité de la femme en terminant et
-couronnant son œuvre par la création de notre
-mère Ève.</p>
-
-<p>«Pour faire Adam, il prit de la boue, de la simple
-boue, notez bien cela ... et voilà votre père à tous,
-messieurs! Mais, pour la femme, il jugea que la
-boue était trop indigne, il prit une matière qui déjà
-avait été purifiée par son souffle divin, une côte
-d’Adam, et il forma Ève.</p>
-
-<p>»L’histoire nous dit: Ève a pris l’initiative du
-mal et a causé sa perte et celle de son époux. Soit!
-Mais si, dans cette occasion, Ève n’a effectivement<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[399]</a></span>
-pas fait preuve d’esprit et d’obéissance, elle a au
-moins prouvé qu’elle avait la haine de la routine, la
-passion du nouveau et du progrès, l’imagination,
-l’ardeur et la bravoure nécessaires pour aller de
-l’avant, toujours de l’avant. <i>Go ahead! Go ahead!</i>»</p>
-
-<p>Hélas! malgré tant d’éloges décernés à son sexe,
-et une telle prédominance, Elvire était plus que jamais
-courbée sous le joug et la férule d’un abject
-mâle, du pseudo-statuaire, maître fainéant et
-maître rufien Émilien Bellerose. Plus que jamais
-elle avait à essuyer les avanies et brutalités de
-ce drôle, à endosser ses horions, de véritables
-déluges de coups de canne ou de cravache, disait-on,
-qui lui tombaient quotidiennement sur le
-casaquin et la laissaient étendue comme morte sur
-le plancher.</p>
-
-<p>«Et elle aime ça, vous savez, elle raffole de ça!
-allaient répétant partout la vaporeuse Bombardier,
-l’impeccable Lauxerrois et l’ineffable Cherpillon,
-toutes ses suaves sœurs d’armes et délicieuses amies.
-Il lui faut chaque soir sa ration d’étrivières et de
-bastonnade,&mdash;son vigoureux petit picotin. Elle ne
-dormirait pas sans cela.»</p>
-
-<p>Elles assuraient même, les braves compagnes et
-candides âmes, qu’à certains moments psychologiques,
-au lieu de soupirer: «Tu m’aimes, dis? Tu
-m’aimes, mon chéri?» Elvire ne manquait jamais
-de s’exclamer: «Oh! tu me battras, hein, trésor?
-Tu me battras bien! A me briser, mon ange! A me
-tuer, n’est-ce pas, à me tuer?»</p>
-
-<p>Hélas! ce fut bien, en effet, ce sacripant qui lui<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[400]</a></span>
-porta le coup de la mort; mais pas tout à fait
-comme elle l’entendait, ou plutôt comme s’amusaient
-à le lui faire dire ses charitables rivales et
-affectionnées consœurs.</p>
-
-<p>Un automne, qu’il avait été invité par un camarade
-de cercle à venir chasser dans un coin des
-plus boisés et des plus sauvages de la Dordogne,
-Émilien rencontra là-bas une veuve encore fraîche
-et suffisamment accorte, qui laissait mollir ses
-charmes et moisir ses écus, faute d’occasions.</p>
-
-<p>«Voilà mon blot!» pensa l’élégiaque personnage,
-dès qu’il apprit que la fortune de ladite veuve s’élevait,
-nette de toute hypothèque et redevance, à dix-sept
-cent mille francs.</p>
-
-<p>Justement il avait fini de croquer les dernières
-bribes du patrimoine d’Elvire; il en était réduit à
-la faire travailler, trimer le plus possible, et à chercher
-à tirer parti de ce labeur, de tout ce qui coulait
-de cette intarissable plume ... Démarches difficiles
-et bien souvent infructueuses; ardue, décourageante
-et énervante besogne, qui le dépitait,
-l’exaspérait très souvent et lui faisait plus que jamais&mdash;ô
-ivresse!&mdash;lever sa canne et taper dru,
-fouailler à tour de bras et à planté sa reine nourricière.</p>
-
-<p>Il n’avait plus qu’ennuis, tracasseries et misères
-à attendre d’elle. C’était le moment ou jamais
-de lui tirer sa révérence ou de filer à l’anglaise.</p>
-
-<p>La partie de chasse, qui devait durer huit jours,
-se prolongea durant six semaines; et comme Elvire
-commençait à trouver le temps démesurément long<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[401]</a></span>
-et à s’étonner et s’alarmer, elle découvrit le pot aux
-roses.</p>
-
-<p>La très consolable petite veuve, perdue dans sa
-thébaïde, n’avait pu rester insensible aux langoureux
-soupirs, aux effets de torse, roulades et scies
-d’atelier de ce pitoyable cabot. Elle s’était toquée
-de ce bellâtre, qui lui apparaissait avec tout le
-prestige de la capitale et de l’art,&mdash;quel art, messeigneurs!&mdash;et
-elle avait déposé à ses pieds sa
-tendresse et ses titres de rente.</p>
-
-<p>Le jour même où elle apprit le mariage de son
-misérable amant, Elvire Potarlot mettait en vente
-son fameux livre <i>Ève triomphante</i>, où elle démontre
-si bien par A + B l’absolue précellence de la
-femme sur l’homme,&mdash;en beauté et en bonté
-d’abord et incontestablement, puis en esprit, en intelligence
-et en science, en morale aussi et en conduite,
-en santé également, en vigueur, force, souplesse,
-taille, solidité, élasticité, etc.; et elle venait
-de toucher ses droits d’auteur, six cents francs, sur
-le premier tirage de ce volume. Immédiatement
-elle les expédia à Émilien: ce fut sa seule vengeance.</p>
-
-<p>Puis elle rentra chez elle, déboucha un flacon de
-cyanure de potassium, et&mdash;adieu la vie! adieu
-toutes les trahisons et toutes les lâchetés! Assez de
-larmes, assez de tortures, de désespoirs et de dégoûts!&mdash;elle
-le vida d’un trait, et s’en alla goûter
-sous terre ce qu’elle n’avait jamais pu rencontrer et
-ce qui n’existe pas dessus, l’unique et véritable
-égalité.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[402]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XVI</h2>
-
-<p class="p2">Séverin Veyssières gisait sur un fauteuil, dans sa
-chambre à coucher, le regard tourné vers la fenêtre,
-et obstinément, lugubrement fixé au loin, perdu
-dans le bleu du ciel.</p>
-
-<p>Un mal horrible était venu le frapper; une dégoûtante
-plaie, un lupus ulcéreux, lui rongeait la
-lèvre supérieure, l’aile droite du nez et la moitié de
-la joue. Pour tout son entourage, pour tout le
-monde, principalement pour ses chers confrères et
-joyeux associés de la secte salomonienne, il était devenu
-un objet de répulsion.</p>
-
-<p>Plus de visites: depuis trois semaines, à part le
-docteur qui le soignait et était un de ses anciens
-condisciples de l’École normale, transfuge de
-l’Université, aucun ami n’avait franchi sa porte.
-Le dernier qui eût pénétré chez lui, Roger de Nantel,
-s’en était allé avec l’intime et formelle résolution
-de ne plus remettre les pieds chez «ce pauvre
-bougre».</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[403]</a></span></p>
-
-<p>«C’est vraiment trop répugnant! Quelle sale machine!
-Plus moyen de le voir! Et puis ça peut s’attraper!
-Brrr! Je vais de ce pas en parler à mon
-médecin ... Si c’était contagieux? Eh bien merci!
-Me voilà propre!»</p>
-
-<p>Si, cependant, quelqu’un lui était resté; à défaut
-de gais camarades, une amie continuait à venir le
-voir, une amie dont la première visite datait seulement
-du jour où il avait dû demeurer confiné
-chez lui, le visage en partie recouvert de pansements
-et de compresses. Et la fréquence et la durée
-de ces visites avaient toujours été en augmentant;
-à l’heure actuelle, Katia Mordasz ne quittait plus le
-domicile de Séverin; elle s’efforçait de le distraire,
-s’évertuait et s’ingéniait à le rassurer, à le consoler
-et le réconforter: tâche pénible, ardue entre toutes,
-et que, semblable au labeur de Sisyphe, il fallait
-continuellement recommencer.</p>
-
-<p>Désemparé, affalé, désespéré, Séverin ne songeait
-plus qu’au suicide,&mdash;l’unique et éternel remède,&mdash;et,
-sans Katia, sans cette vigilante et infatigable
-gardienne, il aurait déjà, d’une façon ou d’une
-autre, supprimé le mal en supprimant le malade.</p>
-
-<p>Et quelle était la cause de cette effroyable affection?
-Comment cet ulcère rongeur, ce <i>lupus excedens
-aut exedens</i>, qui avait débuté par de simples
-boutons, quelques tubercules durs et violacés,
-avait-il pu se produire?</p>
-
-<p>Mystère!</p>
-
-<p>«Il n’y a pas là trace d’atavisme! disait Séverin
-à son ex-condisciple, le docteur Chézurier. Je n’avais<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[404]</a></span>
-pas cela dans le sang, j’en suis convaincu! Ni mon
-père, ni ma mère, ni mes grands-parents, personne
-que je sache, dans ma famille, absolument personne,
-n’a été atteint d’une infirmité de cette espèce. C’est
-pire que n’importe quoi, pire que toute souffrance,
-toute torture, pire mille fois que la mort! Je suis
-comme un pestiféré: chacun se détourne de moi
-avec effroi, tout le monde me fuit, je me fais
-horreur à moi-même ... Ah! maudit soit ...»</p>
-
-<p>Et il retombait dans sa torpeur, s’y enfonçait de
-plus en plus, se laissait de plus en plus envahir et
-accabler par ses idées noires, ses funèbres et
-odieuses réflexions.</p>
-
-<p>«Mais si, vous guérirez! Mais si! lui répliquait
-Katia. Vous vous exagérez votre état, et ne le voyez
-nullement comme il est.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! que si, hélas!</p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout, mon ami, je vous assure. Vous
-allez bien mieux que la semaine passée, et, lorsque
-vous aurez séjourné un mois ou deux au bord de la
-mer, comme le médecin vous l’ordonne....</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas partir!</p>
-
-<p>&mdash;Si!</p>
-
-<p>&mdash;Je veux mourir ici, chez moi!</p>
-
-<p>&mdash;Parce que vous avez un bobo sur la joue, vous
-vous imaginez que tout est fini, que votre dernière
-heure a sonné! Un peu de raison, Séverin! Un peu
-de courage!»</p>
-
-<p>Elle en avait, elle, du courage; elle en avait, de
-la résistance, de l’énergie et de la vaillance. Pas une
-seconde, elle ne s’était demandé s’il n’y avait pas<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[405]</a></span>
-danger pour elle d’approcher un tel malade, «si ça
-s’attrapait». Cette égoïste et lâche question,&mdash;si
-humaine pourtant!&mdash;ne lui était pas venue à l’esprit:
-il y avait près d’elle une souffrance à alléger,
-un malheureux à secourir et à consoler, et elle était
-accourue. Sa place était là; son instinct de femme,
-plus encore que le profond mais très platonique et
-très pur attachement qui l’unissait à Séverin, l’en
-avertissait et la conduisait.</p>
-
-<p>«Nous partirons ce soir même, continuait-elle
-en manœuvrant les tiroirs de la commode, pour en
-extraire les piles de chemises, de chaussettes et de
-mouchoirs qu’elle avait dessein de ranger ensuite
-dans la malle. Ne différons pas ... Nous voici au mois
-de mai; nous avons un temps superbe, et j’ai promis
-ce matin au docteur Chézurier ...</p>
-
-<p>&mdash;A quoi bon? C’est encore ici que je serai le
-plus tranquille! soupira Séverin en promenant autour
-de lui, sur sa longue table de travail et ses rangées
-de livres, un regard navré.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut quitter Paris, et le plus tôt sera le mieux,
-ne cesse de répéter le docteur. Lui-même s’est
-occupé de vous louer un chalet à Arcachon, sur la
-lisière de la forêt de pins et à proximité de la mer ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est-à-dire qu’il a hâte d’être débarrassé de
-moi. Il ne tient pas à ce que je crève sous ses
-ordres!</p>
-
-<p>&mdash;Séverin! Comment pouvez-vous concevoir de
-telles vilaines pensées? M. Chézurier vient chaque
-jour vous voir; il vous témoigne la plus affectueuse
-sollicitude; il affirme qu’un changement d’air, un<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[406]</a></span>
-séjour prolongé dans le voisinage de l’Océan, vous
-sera des plus salutaires et vous rétablira promptement ...</p>
-
-<p>&mdash;Il n’y a que vous, Katia, vous seule! Si je me
-rétablis jamais, ce sont vos soins ... Si je ne suis pas
-abandonné, c’est à vous que je le dois! Et je ne
-peux même plus baiser vos chères, chères petites
-mains, que j’aimais tant! Si je guéris, je resterai
-défiguré, hideux, abject ... comme un monstre!</p>
-
-<p>&mdash;Vous broyez du noir à plaisir! C’est fou! Cette
-plaie se fermera et disparaîtra. Vous n’êtes pas du
-tout hideux, pas du tout repoussant ... Prenez mes
-mains, tenez, les voilà! Elles sont à vous!</p>
-
-<p>&mdash;Non! Non!»</p>
-
-<p>Et cette même femme qui, jusqu’alors, toujours
-retenue par ses scrupules de dignité et de fierté,
-par son excessif respect d’elle-même, n’avait jamais
-manqué de dérober ses mains aux caresses et aux
-baisers de leur enthousiaste admirateur, elle les lui
-abandonnait pleinement à présent, les lui portait
-d’elle-même aux lèvres,&mdash;à ses lèvres rongées, tuméfiées,
-saignantes et sanieuses, horribles.</p>
-
-<p>Telles, ces religieuses embrasées de l’amour divin,
-ces saintes et étonnantes hystériques, qu’aucune
-immondice ne rebute, qui se complaisent à surmonter
-tous les dégoûts.</p>
-
-<p class="p2">Le soir même où Séverin Veyssières, accompagné
-de l’ardente nihiliste, devenue sœur de charité
-laïque, et non moins passionnée et exaltée dans cet
-apostolat que dans le précédent, prenait le train<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[407]</a></span>
-pour Arcachon, le dîner mensuel des Salomoniens&mdash;on
-était justement au premier mardi de mai&mdash;avait
-lieu dans la salle attitrée du restaurant Margery.</p>
-
-<p>Tous étaient là,&mdash;tous les survivants et les restants.
-Sambligny, qui remplissait encore, après
-Nantel, les fonctions de secrétaire-recruteur, n’avait
-jamais eu si belle mine que depuis son veuvage,
-et n’avait jamais si chaleureusement recommandé
-le célibat à son personnel administratif.</p>
-
-<p>«<i>Cœlum habitat</i>, il habite le ciel, le célibataire,
-croyez-en toujours la science étymologique, et restez
-plus que jamais convaincus, mes amis, que les meilleurs
-mariages sont ceux qui ne se font pas. Vous
-n’avez aucun, absolument aucun intérêt à vous marier,
-même à vous marier avec une femme très riche.
-Si elle vous apporte trente mille livres de rente, elle
-se croira obligée d’en dépenser quarante mille,
-et vous y serez encore de votre poche. Si elle n’a
-pas le sou, il y a de très grandes probabilités pour
-qu’elle ait été élevée en millionnaire,&mdash;comme on
-élève à peu près toutes les jeunes filles d’à présent.
-Elle saura parler chinois et résoudre une équation
-du second degré, cultivera le pastel et la musique,
-mais ne sera pas capable de faire cuire une côtelette,
-pas même d’allumer le feu. Elle croirait déroger
-d’ailleurs, si elle essayait de s’initier à ces
-viles besognes, si elle touchait au charbon, lavait
-sa vaisselle ou descendait sa boîte à ordures. Fi!
-Fi donc! Il lui faudra une bonne, sinon deux, et
-qui les paiera, ces intruses indispensables? Ce sera<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[408]</a></span>
-vous. Madame voudra avoir son salon, son piano,
-son jour de réception, ses <i>five o’clock</i> et autres balançoires;
-elle devra rendre ses visites et ses dîners;
-et qui soldera ces frais de toilette, d’apparat
-et de voitures? Ce sera monsieur, toujours monsieur,
-toujours vous, mes petits amis. C’est toujours
-vous qui serez les dupes du marché et les
-dindons de la farce. Gardez donc précieusement,
-envers et contre tous, impitoyablement et férocement,
-ce premier de vos biens: l’indépendance.
-Vous pouvez, comme dans la chanson, parcourir le
-monde et courtiser tout à votre aise la brune et la
-blonde, vous ne rapporterez jamais chez vous plus
-de deux oreilles. Il n’y a rien de meilleur ici-bas
-que l’amour, mais,&mdash;croyez-en la sagesse de Salomon,
-aussi bien que celle du dix-huitième siècle,&mdash;l’amour
-charnel, l’amour sensuel, l’amour varié,
-l’amour amusant, et non celui qui vous rend sombres,
-inquiets, exclusifs, jaloux et méchants, qui
-vous torture, vous exaspère, vous affole. La bonne
-déesse, c’est la Vénus physique, la Vénus Coliade,
-si chère aux anciens, la Vénus Hétaira, Pandemos
-ou Vulgivaga, la Vénus Meretrix, toujours Victrix,
-perpétuellement victorieuse, triomphante et toute-puissante,
-en dépit de tous les repoussoirs, de
-toutes les politiciennes, viragos, émancipées et toquées.
-C’est celle-là, cette grande Astarté, cette irrésistible
-Aphrodite, qu’il faut honorer et pratiquer,
-mes amis, et non l’autre,&mdash;et non perdre votre
-temps à flirter, implorer, soupirer, baguenauder et
-<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[409]</a></span>vous morfondre ... Laissez cela aux imbéciles. Ditesvous
-bien qu’il n’y a rien de plus agréable, de plus
-commode et de plus économique que les prêtresses
-attitrées de l’incomparable divinité, rien de plus
-gênant, collant, fastidieux et dispendieux que les
-tendresses non tarifées et prétendues gratuites.
-N’appréciez jamais les femmes qu’au point de vue
-plastique: c’est le seul intéressant, le seul intelligent
-et affriolant; et sachez toujours prendre ces
-dames avec plaisir et les quitter sans regret. Tels
-sont, chers amis, les principes et règles de vie que
-l’expérience des siècles et la sapience humaine
-m’ont légués et vous dictent par ma bouche. Conservez-les
-dans vos cœurs, méditez-les pieusement,
-afin de les appliquer sans relâche, jusqu’au jour où
-il plaira au Divin Maître de vous rappeler à lui et
-de vous convier à jouir, avec les anges, de l’éternelle
-félicité. Ainsi soit-il!»</p>
-
-<p>Malgré les vides dus à la mort ou à la maladie, le
-banquet salomonien avait gardé sa pleine liberté
-d’allure, sa rondeur et son entrain. On n’avait pas
-encore remplacé les manquants, et on hésitait à le
-faire: rien ne pressait.</p>
-
-<p>«Ce sacré Magimier! exclama soudain Adrien de
-Chantolle. Aller s’amouracher de cette citoyenne de
-la rue de Maubeuge, cette madame Clara, sèche
-comme une morue et plate comme une limande, lui
-qui exécrait les femmes maigres!</p>
-
-<p>&mdash;Qui nous disait si bien, vous vous le rappelez?
-repartit Hector Jourd’huy, que l’embonpoint est le
-propre de la femme, que la vocation de la femme
-<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[410]</a></span>est d’être grasse ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai.</p>
-
-<p>&mdash;Pas bête!</p>
-
-<p>&mdash;Il avait raison!</p>
-
-<p>&mdash; ... Et qu’il n’y a rien de plus disgracieux
-qu’une poitrine féminine sans reliefs accentués,
-sinon un abdomen masculin ultra-bombé.</p>
-
-<p>&mdash;Magimier disait cela, oui, répliqua Ravida;
-mais il ne dédaignait pas non plus de temps à
-autre, durant l’été notamment, la sveltesse des
-formes.</p>
-
-<p>&mdash;Il était avant tout éclectique, partisan de la
-nouveauté et de la variété, rectifia l’ingénieur Lesparre.</p>
-
-<p>&mdash;Comme nous tous! s’écrièrent à la fois le
-maître des requêtes d’Amblaincourt et le négociant
-Xavier Ferrero.</p>
-
-<p>&mdash;Changement d’herbage réjouit ...</p>
-
-<p>&mdash;C’était Magimier qui classait les femmes en
-deux catégories, interrompit Roger de Nantel:
-femmes d’été et femmes d’hiver.</p>
-
-<p>&mdash;Non, il était plus gourmand, il voulait trois
-catégories, riposta le président Herbeville: femmes
-grasses et dodues pour l’hiver, diaphanes et zéphyriennes
-pour l’été, et intermédiaires, entrelardées,
-pour l’automne et le printemps.</p>
-
-<p>&mdash;C’est cela! Je me souviens! dit Jourd’huy.</p>
-
-<p>&mdash;Il s’y entendait, le vieux cerf!</p>
-
-<p>&mdash;C’est son collègue Brizeaux qui se contentait
-de deux échantillons ...</p>
-
-<p>&mdash;Ce pauvre Brizeaux!</p>
-
-<p>&mdash;Encore un qui a drôlement fini!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[411]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;A qui la faute? objecta Chantolle. Si Brizeaux,
-tout comme Magimier, était demeuré fidèle à notre
-programme, avait respecté nos traditions, si l’un ne
-s’était pas monté le bourrichon au point de convoler
-en justes noces avec un de nos numéros ...</p>
-
-<p>&mdash;L’idiot!</p>
-
-<p>&mdash; ... Si l’autre, au lieu de braconner sur le terrain
-défendu et de mettre à mal une brave fille, s’en
-était tenu, selon notre règle, aux professionnelles,
-à la liste de nos clientes, liste si variée, si nombreuse
-et si intelligemment composée, si parfaitement
-suffisante, en somme, tous deux seraient encore
-là, messieurs! conclut Adrien de Chantolle.</p>
-
-<p>&mdash;Eh oui!</p>
-
-<p>&mdash;Effectivement!</p>
-
-<p>&mdash;C’est donc de leur faute ...</p>
-
-<p>&mdash;Et Veyssières? lança Ravida.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Veyssières! Sans doute, c’est autre chose,
-repartit Chantolle. En résumé, sur treize que nous
-étions à l’origine, il y a sept ans, ça ne fait que trois
-qui manquent ...</p>
-
-<p>&mdash;Et sur ces trois, observa Sambligny, deux ont
-sombré par leur faute.</p>
-
-<p>&mdash;Absolument! N’oublions pas cela! poursuivit
-Chantolle. Donc, messieurs, tout en déplorant la
-disparition de nos confrères et associés, en formant
-les vœux les plus ardents pour la guérison
-de ce pauvre Veyssières, si abominablement frappé ...</p>
-
-<p>&mdash;Je doute que ...</p>
-
-<p>&mdash;S’il se rétablit, assura l’ingénieur Rouyer, il n’en
-<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[412]</a></span>demeurera pas moins tout défiguré ...</p>
-
-<p>&mdash;Monstrueux!</p>
-
-<p>&mdash;C’est forcé!</p>
-
-<p>&mdash;Il n’osera plus se montrer!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, messieurs, trois disparus sur treize,
-il ne faut pas nous plaindre! conclut de nouveau
-Chantolle. Nous sommes encore des privilégiés!</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment!</p>
-
-<p>&mdash;C’est que nous sommes dans le vrai!» proclama
-Sambligny.</p>
-
-<p>Et, comme un bruit de voix s’élevait dans la salle
-contiguë:</p>
-
-<p>«Je vous ai avertis en arrivant, continua-t-il,
-que nous avions encore là, ce soir, un festin d’amazones.
-Ces dames de l’Émancipation et de l’Infécondité
-célèbrent je ne sais quel glorieux événement ...</p>
-
-<p>&mdash;L’inauguration d’une vaste école d’allaitement
-pour hommes, les <i>nourrices mâles</i>, insinua
-Ravida.</p>
-
-<p>&mdash;Ou quelque chose d’analogue, poursuivit Sambligny.
-Mais elles ont beau s’agiter, beau piailler et
-glousser, les chères poulettes ...</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’échapperas point au verdict du Très-Haut:
-«Tu seras éternellement sous la puissance
-de l’homme!» proféra Roger de Nantel.</p>
-
-<p>&mdash;Et c’est en vain que tu te démènes et te rebiffes,
-infortunée côte d’Adam, repartit Jourd’huy; tu n’as
-réussi qu’à provoquer la faillite du mariage et le
-krach de l’amour, qu’à stimuler et encourager la
-polygamie, développer et multiplier la prostitution ...</p>
-
-<p>&mdash;Elle est immortelle, la prostitution, heureusement!<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[413]</a></span>
-exclama Chantolle. C’est notre revanche,
-notre compensation, ce qui nous console des insexuées,
-des vésuviennes et doctoresses.</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! crièrent Lesparre et Courcelles d’Amblaincourt.</p>
-
-<p>&mdash;Entre les femmes publiques qui font des
-phrases et haranguent les foules, et celles qui font
-l’amour et rien autre chose, qui donc hésiterait?
-reprit Chantolle.</p>
-
-<p>&mdash;D’autant plus, ajouta Jourd’huy, que celles qui
-font l’amour sont généralement plus jeunes, plus
-avenantes, attrayantes ...</p>
-
-<p>&mdash;Pardi!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais c’est grâce aux autres, ne l’oublions
-pas, dit Chantolle, c’est grâce aux agitées et aux révoltées,
-aux déclassées qui en dérivent, que nous
-recrutons si facilement et si amplement nos clientes.
-Ne soyons pas ingrats, messieurs: buvons à l’émancipation
-féminine!</p>
-
-<p>&mdash;A l’émancipation des femmes!</p>
-
-<p>&mdash;A la suppression du mariage!</p>
-
-<p>&mdash;Vive le célibat!</p>
-
-<p>&mdash;A l’amour libre! A l’amour libre!»</p>
-
-<p>En cet instant, on heurta quelques légers coups à
-la cloison voisine.</p>
-
-<p>«Vous êtes donc des nôtres? demanda une voix
-grêle et glapissante, celle d’Ernestine Montgobert,
-l’avocate des causes grasses, conseil et lumière des
-gitons assassins.</p>
-
-<p>&mdash;Certainement! Mais oui! répondirent en chœur
-les disciples de Salomon.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[414]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Si nous fraternisions? proposa une autre voix
-cristalline, celle de René d’Escars, <i>seu</i> Adélaïde
-Tabourin, fervente patronne de l’avortement légal.</p>
-
-<p>&mdash;Fraternisons! Mais oui, messieurs! cria une
-troisième voix, également de fausset, celle d’Estelle
-de Bals.</p>
-
-<p>&mdash;Très volontiers, mesdames! Si vous le permettez,
-ajouta Sambligny, nous allons avoir l’honneur
-de nous rendre auprès de vous?</p>
-
-<p>&mdash;Inutile! Pas de galanterie! protesta aussitôt
-une quatrième voix, non moins aiguë et perçante,
-celle de dame Stéphanie Lauxerrois, dite Saint-Germain,
-successeur ou successeuse d’Elvire Potarlot,
-comme rédactrice en chef de <i>l’Émancipation</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Oh non! Pas de galanterie! Pas de galanterie!
-lancèrent toutes ensemble avec indignation ces gentilles
-crécelles et mélodieuses petites flûtes.</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait inconvenant, messieurs! ajouta maître
-ou maîtresse Montgobert. C’est nous qui vous avons
-dérangés, c’est à nous à aller trinquer avec vous.»</p>
-
-
-<p class="pc4 lmid">FIN</p>
-
-<hr class="d5" />
-
-<p class="pc reduct">ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-ET-M.)</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[415]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">DU MÊME AUTEUR</h2>
-
-<hr class="d1" />
-
-<p class="pc xlarge">INSTITUTION DE DEMOISELLES</p>
-
-<p class="pc1 lmid">Un volume in-18. . . . 3 fr. 50</p>
-
-<p class="p1 reduct"><i>Institution de Demoiselles</i>, par Albert Cim, est l’étude très dramatique
-et très scrupuleusement vraie d’un de ces grands pensionnats «de
-genre» où l’aristocratie, la haute finance et la haute cocotterie mêlent
-leurs filles, et où la dévotion, l’argot boulevardier, le piano, le
-cabotinage et le libertinage sont enseignés de front.</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(<i>La Nation.</i>)</p>
-
-<p class="p1 reduct"><i>Institution de Demoiselles</i>, par Albert Cim, est un roman-étude, très
-juste d’observation et qui doit être lu par tous ceux, qui se séparent de
-leurs filles pour les confier aux «institutions».</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(Philippe Gille, <i>Le Figaro</i>.)</p>
-
-<p class="p1 reduct"><i>Institution de Demoiselles</i> est un livre gros de révélations et qui est
-observé de très près. Incontestablement l’institution que M. Albert
-Cim nous décrit existe ou a existé ... Après avoir dépeint, sans omettre
-aucune crudité de détails, l’éducation qu’on reçoit chez Mme Dambreville,
-M. Albert Cim nous montre dans chacune des élèves les fruits
-de cette éducation. Il surveille l’état de perversion où la plupart des
-jeunes filles arrivent précocement, et révèle un à un les scandales
-qui ont précédé et suivent la sortie du pensionnat.</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(Paul Perret, <i>La Liberté</i>.)</p>
-
-<p class="p1 reduct">Dans son <i>Institution de Demoiselles</i>, M. Albert Cim a groupé fort habilement
-des turpitudes qui sont dans la réalité plus clairsemées. Mais il
-est exact que l’on trouve à Paris des pensionnats, où, avec les dehors
-de la tenue la plus sévère, les choses se passent à peu près comme
-M. Cim les a contées.</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(Hugues Le Roux, <i>Gil Blas</i>.)</p>
-
-<p class="p1 reduct">L’auteur d’<i>Institution de Demoiselles</i> a voulu montrer qu’à cette heure,
-l’éducation des jeunes filles, dans la plupart des institutions particulières,
-suit une voie des plus fausses et ne rend que des produits avariés.</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(Charles Canivet, <i>Le Soleil</i>.)</p>
-
-<p class="p1 reduct"><i>Institution de Demoiselles</i>, «mœurs parisiennes», affirme le sous-titre.
-S’il dit vrai, c’est à faire frémir, plus encore que la pension dépeinte
-par Daudet, où la folle Ida de Barancy mit son petit Jack. Et
-pourtant, si chargées qu’en soient les couleurs, elles finissent, à les
-mieux regarder, par devenir vraisemblables. Oui, certaines maisons
-d’éducation pour les jeunes filles doivent, en effet, être organisées
-ainsi. Et tel de nous, en recueillant ses souvenirs, peut se rappeler,
-aux environs de Paris, des établissements ressemblant à celui-là.</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(Alfred Gassier, <i>Le National</i>.)</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[416]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">DU MÊME AUTEUR</h2>
-
-<hr class="d1" />
-
-<p class="pc xlarge">DEMOISELLES A MARIER</p>
-
-<p class="pc1 lmid">Un volume in-18. 3 fr. 50</p>
-
-<p class="p1 reduct"><i>Demoiselles à marier</i>, le nouveau livre de M. Albert Cim, est à la fois
-un roman et une protestation contre cet abus de l’instruction et cette
-diplomanie qui jettent chaque année dans la circulation des milliers de
-jeunes filles dépourvues de dot, sans ressources et dégoûtées d’avance
-du mariage, de la famille et de toute œuvre manuelle. Fatalement
-vouées pour la plupart au célibat, ces belles dédaigneuses sont destinées
-à faire la joie des célibataires.</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(Philippe Gille, <i>Le Figaro</i>.)</p>
-
-<p class="p1 reduct">Le nouveau volume d’Albert Cim, <i>Demoiselles à marier</i>, a pour héroïnes
-les jeunes filles pauvres, mais diplômees, qui cherchent un
-gagne-pain dans les administrations publiques. Les déboires et les
-misères de ces exploitées, aussi bien que leurs défauts et leurs tares,
-forment les plus émouvants épisodes de ce livre.</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(<i>La République française.</i>)</p>
-
-<p class="p1 reduct">M. Albert Cim nous montre qu’à prendre ainsi les métiers des
-hommes, les femmes perdent ou hasardent la joie d’être épouses et
-mères.</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(Francisque Sarcey, <i>Les Annales politiques et littéraires</i>.)</p>
-
-<p class="p1 reduct"><i>Demoiselles à marier</i> est un récit vivement mené, écrit sans autre
-prétention que celle d’être vivant et vrai, plein de caractères très divers
-bien observés et dessinés nettement, avec çà et là des épisodes
-comiques où se repose l’esprit navré de tant de misère et de vilenies,
-et, traversant le fond du tableau, quelques silhouettes de gens honnêtes,
-simples, indulgents, heureux dans leur modeste état. Puisse ce
-bon livre contribuer à réapprendre à notre génération ce que le
-monde entier avait toujours su jusqu’ici,&mdash;qu’il n’y a pour la femme
-d’autre éducation que celle qui assure le développement de sa nature
-physiologique et morale en la préparant à remplir dignement son rôle
-de mère de famille et de reine du foyer!</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(B.-H. Gausseron, <i>Revue encyclopédique Larousse</i>.)</p>
-
-<p class="p1 reduct">M. Albert Cim a peut-être bien créé un genre dans le roman, un genre,
-non pourtant, une spécialité. Il publie des études documentaires, très
-observées, très poussées, comme on dit, sur les jeunes filles et sur les
-professions libérales. Il montre le péril que fait courir à des milliers
-d’adolescentes l’extrême civilisation dont bénéficient et souffrent à la
-fois les grandes villes. Il nous dit les douleurs morales, les angoisses,
-les déceptions, les infortunes qui attendent postulantes et impétrantes.
-Il nous fait pénétrer dans le monde où sévit l’examinomanie, la rage
-des diplômes. Il nous apitoie sur les victimes d’un mal qui, de jour en
-jour, va grandissant.</p>
-
-<p>En des livres cruels, au fond simplement vrais, il nous introduit,
-tantôt dans une <i>Institution de Demoiselles</i>, qui nous livre ses tristes et
-troublants secrets, tantôt au pays des Bas Bleus, qui, aux regards, découvre
-les misères dont il est empli.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, il nous fait entrer dans l’enfer des grandes administrations
-qui emploient comme commises de pauvres jeunes filles ultra-brevetées.</p>
-
-<p>Ah! la terrible satire de nos mœurs que ce livre: <i>Demoiselles à marier</i>!
-Il n’est certes pas pour les demoiselles, mais pour les mères qui
-devraient le mediter, pour les pères qui devraient y puiser un enseignement.</p>
-
-<p class="pr4 reduct">(Édouard Petit, <i>L’Écho de la Semaine</i>.)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[417]</a></span></p>
-
-<p class="pc4 large">EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ad1.jpg" width="500" height="15"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p class="pc1 elarge">Volumes in-18 jésus à 3 fr. 50</p>
-
-<hr class="d1" />
-
-<p class="pc lmid font1">BOIS (J.)</p>
-
-<table id="tad4" summary="adv4">
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><b>L’Ève nouvelle.</b> </td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol.</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1 lmid font1">COLOMBIER (MARIE)</p>
-
-<table id="tad5" summary="adv5">
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><b>Mémoires.</b> Fin d’Empire</td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1">&mdash;Fin de Siècle</td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1">&mdash;Fin de Tout</td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol.</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1 lmid font1">JANNINE</p>
-
-<table id="tad6" summary="adv6">
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><b>Confidences de Femmes</b> sur le Mariage, l’Amour, le Monde et la Vie</td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol.</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1 lmid font1">JOSEPH-RENAUD (J.)</p>
-
-<table id="tad7" summary="adv7">
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><b>La Faillite du Mariage et l’Union future</b></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><b>Le Cinématographe du Mariage</b> </td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol.</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1 lmid font1">LANO (P. DE)</p>
-
-<table id="tad8" summary="adv8">
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><b>Les Exotiques.</b> Roman</td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><b>Du Cœur au Sens</b></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol.</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1 lmid font1">RICHE (DANIEL)</p>
-
-<table id="tad9" summary="adv9">
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><b>Féconde</b></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><b>Stérile</b></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><b>L’Agonie d’une Jeunesse</b></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><b>Le Charme d’Amour</b> (Ouvrage couronné)</td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><b>Trouble d’Ame.</b> Roman</td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><b>Les Ressources secrètes</b></td>
- <td class="tdc2">1</td>
- <td class="tdc2">vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="3">&nbsp;</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdt"></td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1 mid font1"><b>JULES MICHELET</b></p>
-
-<p class="pc1 elarge">L’AMOUR&mdash;LA FEMME</p>
-
-<p class="pc">1 vol. in-8º cavalier sur papier de luxe.<br />
-<span class="lmid">Prix: 7 fr. 50</span></p>
-
-<hr class="d6" />
-
-<p class="pc small">Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">FOOTNOTES:</h2>
-
-<div class="footnotes">
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a></span>
-Excédent des naissances sur les décès en Allemagne:
-En 1894: 696,874;&mdash;en 1895: 725,790;&mdash;en 1896: 815,783; etc.
-(<i>Revue Scientifique</i>, 29 janvier 1898, p. 155.)</p>
-<p class="pfc4">«L’excédent des naissances sur les décès en France n’a été
-en 1896 que de 30,000; encore le moment approche-t-il ou ce
-sera une décroissance qu’on aura à enregistrer, au lieu d’une
-augmentation.» (Émile Levasseur, <i>La Natalité en France</i>.
-<i>Revue Scientifique</i>, 23 janvier 1897, p. 105.)</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a></span>
-«Les Français perdent <i>tous les jours</i> une bataille», disait
-le maréchal de Moltke. Il faut dire «tous les <i>jours</i>», et non pas
-«tous les ans», comme on le fait souvent. L’Allemagne gagne
-chaque <i>jour</i> 1,600 habitants de plus que la France. Il faut qu’une
-bataille soit importante pour se solder par une inégalité de
-1,600 têtes entre les deux belligérants.» (Jacques Bertillon,
-<i>De la Dépopulation de la France</i>, <i>Revue Scientifique</i>, 8 avril 1899,
-page 421.)</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a></span>
-Textuel. Voir les journaux de septembre 1890, notamment
-<i>le National</i> du 14 septembre 1890.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a></span>
-Mme Jenny P. D’Héricourt, <i>La Femme Affranchie</i>, tome II,
-p. 105.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a></span>
-Jules Bois, <i>L’Ève Nouvelle</i>, pp. 19, 357 et 358.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a></span>
-Textuel. Voir les journaux de novembre 1891, et notamment
-la <i>Gazette anecdotique</i> du 30 novembre 1891.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a></span>
-Mme Jenny P. d’Héricourt. <i>La Femme affranchie</i>, t. I,
-pp. 8 et 9.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a></span>
-Discours prononcé par Mlle Louise Michel à la salle Lévis
-le 27 août 1882.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a></span>
-Voir les journaux de novembre 1891, et notamment la
-<i>Gazette anecdotique</i> du 30 novembre 1891.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a></span>
-Paul Adam, <span class="smcap">l’Époque</span>, <i>Les Cœurs utiles</i>, p. 248.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a></span>
-Maurice Talmeyr, <i>Revue hebdomadaire</i>, 19 décembre 1896.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a></span>
-<i>L’Écho de Paris</i>, 17 novembre 1893.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a></span>
-Lettre de M. Jules Bois, citée par M. J. Joseph-Renaud,
-<i>La Faillite du mariage et l’Union future</i>, p. 154.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a></span>
-J. Joseph-Renaud, <i>loc. cit.</i>, p. 195.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a></span>
-J. Joseph-Renaud, <i>loc. cit.</i> p. 194.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a></span>
-Lettre de Mme Jane de la Vaudère, citée par M. J. Joseph-Renaud,
-<i>loc. cit.</i>, p. 71.</p></div></div>
-
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Émancipées, by Albert Cim
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉMANCIPÉES ***
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-
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