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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-05 08:48:59 -0800 |
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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Émancipées - -Author: Albert Cim - -Release Date: February 16, 2016 [EBook #51227] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉMANCIPÉES *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=. - -—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - ALBERT CIM - - Émancipées - - Ainsi la femme au rabais, par une - terrible revanche, va rendant de plus - en plus le célibat économique, le mariage - inutile. - (J. MICHELET, _La Femme_.) - -[Illustration] - - PARIS - - ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - - 26, RUE RACINE. PRÈS L’ODÉON - - - - - ÉMANCIPÉES - - - - - OUVRAGES D’ALBERT CIM - - - ROMANS ET NOUVELLES - - _Jeunesse._ 1 vol - - _Service de Nuit._ 1 — - - _Les Prouesses d’une Fille._ (Collection des «Auteurs - célèbres».) 1 — - - _Les Amours d’un Provincial._ (Collection des «Auteurs - célèbres».) 1 — - - _La Petite Fée._ (Collection des «Auteurs célèbres».) 1 — - - _Un Coin de Province._ 1 — - - _La Rue des Trois-Belles._ 1 — - - _Bonne Amie._ 1 — - - _En Pleine Gloire._ 1 — - - _Histoire d’un Baiser._ 1 — - - _Joyeuse Ville._ (Collection des «Auteurs Gais».) 1 — - - _Le Célèbre Barastol._ (Collection des «Auteurs Gais».) 1 — - - _Césarin._ (Illustrations de Heidbrinck) 1 — - - _Jeunes Amours._ 1 — - - - OUVRAGES POUR LA JEUNESSE - - _Mes Amis et Moi._ (Couronné par l’Académie française.) 1 vol - - _Entre Camarades._ 1 — - - _Fils Unique._ 1 — - - _Grand’Mère et Petit-Fils._ (Couronné par l’Académie française.) 1 — - - _Mademoiselle Cœur-d’Ange._ 1 — - - - ÉTUDES DOCUMENTAIRES - - _Deux Malheureuses._ 1 vol - - _Institution de Demoiselles._ 1 — - - _Bas-Bleus._ 1 — - - _Demoiselles à marier._ 1 — - - -ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - - ALBERT CIM - - Émancipées - - Ainsi la femme au rabais, par une - terrible revanche, va rendant de plus - en plus le célibat économique, le mariage - inutile. - (J. MICHELET, _La Femme_.) - -[Illustration] - - PARIS - - ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - - 26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON - - Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, - y compris la Suède et la Norvège. - - - - -A MARCEL PRÉVOST, - -_Au subtil et profond analyste des_ «DEMI-VIERGES» _et des_ -«VIERGES FORTES», - -_Au maître connaisseur de la femme moderne_. - - -Il n’est pas d’écrivain qui s’intéresse plus que vous, mon cher -ami, aux questions féminines, qui les ait étudiées avec plus de -pénétration et de hardiesse, et les possède mieux. L’éloge que l’érudit -anthologiste Vinet adressait à Sainte-Beuve peut en toute assurance -vous être appliqué: «Vous semblez confesser _les femmes que vous nous -montrez_, et vos conseils ont quelque chose d’intime comme ceux de la -conscience.» - -C’est à ce très juste titre que j’inscris votre nom en tête de ce -volume. - -Malgré les énergiques avertissements des plus lumineux esprits de notre -siècle, les efforts de nos plus puissants «éveilleurs d’idées» et -«meneurs d’hommes», en dépit de Michelet et de Proudhon,—sans nommer -Joseph de Maistre ni Bonald,—d’Auguste Comte, de Lamennais, de Renan, -de Taine, etc., la femme est de plus en plus détournée de la vie de -famille et dirigée vers la vie publique et le célibat. On s’applique à -la masculiniser: l’idéal serait qu’il n’y eût plus qu’un sexe sur terre. - -En attendant que ce glorieux règne arrive, on se marie de moins -en moins en France, et de moins en moins aussi l’on y procrée. -«L’Allemagne, écrivait dernièrement M. Jacques Bertillon, gagne chaque -jour sur nous 1.600 habitants; c’est ce qui faisait dire au maréchal -de Moltke que les Français perdent tous les jours une bataille.» -Avant cinquante ans d’ici, la population de l’Allemagne sera le -double de la nôtre. A défaut de femmes-mères et de femmes-nourrices, -nous aurons sans doute alors, inappréciable compensation, quantité -de femmes-avocats, de femmes-médecins, de femmes-vétérinaires, -femmes-fonctionnaires, femmes-ingénieurs, etc. - -Que la femme émancipée et masculinisée ait la haine de l’homme et -s’éloigne de lui, ou bien que ce soit celui-ci qui trouve en elle peu -d’attraits et se détourne de cette moitié trop semblable à lui, tant il -y a que les mariages deviennent de plus en plus rares. - -Et ce n’est pas seulement le mariage qui a fait faillite et tend à -disparaître; c’est l’amour, l’amour monogamique, exclusif et absolu, -dont la banqueroute et le krach ont été si bien attestés et démontrés -par M. Edmond Deschaumes, et décrits plus récemment par M. J. -Joseph-Renaud. - -Mais si, comme on l’observe et le proclame de toutes parts, les hommes -consentent volontiers et de plus en plus à se passer d’épouses et -d’âmes sœurs, ils ne se croient pas tenus pour cela de se priver de -femmes, bien au contraire: le diable, loin d’y perdre, ne fait que -gagner au troc. - -En d’autres termes et en fin de compte, c’est la polygamie qui -s’implante de plus en plus dans nos mœurs. - -Et c’est la polygamie qui se trouve être, selon la très judicieuse -remarque de M. Paul Dollfus, non seulement le résultat, mais le -châtiment du féminisme, la revanche prise contre lui par le masculisme. -«Une bonne cure de polygamie! Si c’est, conclut plaisamment le -chroniqueur de _l’Événement_, pour que j’aie un jour un harem, comme le -roi de Siam, que Mme Pognon travaille, après tout, je veux bien!» - -Il semble, en effet, que ce n’est que pour cela jusqu’à présent, -pour augmenter le nombre des déclassées, inclassées et irrégulières, -faciliter la prostitution et la mettre à plus bas prix, que se -démènent et besognent ces dames. - -Nombre d’observateurs et de penseurs, et des plus marquants, et de -ceux qui portent à la femme le plus de réel intérêt et de respect, -constatent ces inéluctables résultats et les déplorent. Hier encore, -nous entendions M. Sully Prudhomme nous parler «du sort peu enviable -réservé à la femme», et des tendances forcées des hommes, «des hommes -sérieux, qui veilleront à ne pas manquer de cocotes et organiseront la -production et le marché de la denrée érotique ...» - -C’est cette organisation et ce marché, ce sont les immédiates et -inévitables conséquences de ce qu’on appelle «le féminisme», qui sont -exposées et développées dans ce livre. - -Je n’ai d’ailleurs rien imaginé, et n’ai eu qu’à regarder et puiser -autour de nous: les journaux ont plus d’une fois révélé l’existence -des «Associations de Salomon», et inséré les menus des «Dîners -des Infécondes»; la Ligue de l’Affranchissement des Femmes a bien -publiquement déclaré, par la voix de ses déléguées et secrétaire, que -«l’état social actuel donne à la femme le droit de l’avortement»; des -écrivains, comme Mme Jenny P. d’Héricourt, nous ont réellement prédit -que la femme n’aurait pas toujours besoin du secours de l’homme pour -être fécondée, et que, par conséquent, l’homme, le mâle, deviendrait -inutile sur la terre; etc. A l’occasion, j’ai cru devoir indiquer -en note l’origine et la source de ces documents: on ne saurait trop -éclairer les belles choses. - -J’ignore si ces augustes prophéties se réaliseront et ce qu’il -adviendra de ces aspirations et de ces souhaits, renouvelés -d’Aristophane et de _Lysistrata_. L’avenir n’est à personne. Peut-être -est-il sage de penser, avec Luther, que l’humanité ressemble à un homme -ivre qui s’avance en zigzags, penche tantôt à droite, tantôt à gauche, -et ne parvient jamais à marcher droit. - -Quoi qu’il en soit, il y aura toujours—c’est certain, n’est-ce pas, -mon cher ami?—de jolies filles, de braves femmes et de bons vieux -livres, pour nous réconforter et nous réjouir, nous aider à faire de -notre mieux notre temps ici-bas. - -Que cela nous suffise. - - ALBERT CIM. - - - - - TABLE DES MATIÈRS - - CHAPITRE PAGE - - I. 1 - - II. 17 - - III. 44 - - IV. 92 - - V. 130 - - VI. 153 - - VII. 187 - - VIII. 212 - - IX. 241 - - X. 262 - - XI. 286 - - XII. 317 - - XIII. 339 - - XIV. 363 - - XV. 383 - - XVI. 402 - - - - -ÉMANCIPÉES - - - - -I - - -En sortant de la Chambre, Léopold Magimier, député de Seine-et-Loire, -se rappela qu’il dînait avec ses amis de la «Société de Salomon», qu’on -ne se mettait guère à table avant huit heures, et conclut qu’il avait -grandement le temps de faire la route à pied, ce qui lui dégourdirait -les jambes. Il aimait la marche et le mouvement. De bonne santé, -de belle prestance et solide carrure, il avait à peine atteint la -cinquantaine; et, bien que ses cheveux, taillés en brosse, fussent plus -que grisonnants, et qu’il eût besoin de son binocle, non pour lire ou -écrire, mais afin de reluquer de plus près les passantes et les dévêtir -à son aise, il n’avait garde de se priver de cette immorale mais -intéressante distraction; il se sentait vert encore et se plaisait à -s’en convaincre et à le prouver. - -Arrivé au carrefour de la rue Montmartre et du boulevard, à proximité -du restaurant en vogue où les Salomoniens tenaient, chaque premier -mardi du mois, leurs agapes intimes, il avisa sur la terrasse d’un -café, à l’extrémité du dernier rang, une table inoccupée, et alla -s’asseoir à cette place peu apparente et discrète. Il y avait -d’ailleurs peu de monde, à cette terrasse, une dizaine de consommateurs -environ, épars dans les trois rangées de tables: on n’était qu’au -commencement d’avril; la température, malgré le clair soleil qui avait -lui toute la journée, était fraîche encore, et la plupart des clients -préféraient se réfugier dans l’intérieur de l’établissement. Magimier, -lui, affectionnait le plein air, qui lui était aussi salutaire et -indispensable que la marche et l’action. - -Au garçon, empressé de s’informer de ce qu’il fallait «servir à -monsieur», il commanda «une pernod sucre», alluma ensuite un cigare, -puis tira de sa poche un journal, le numéro du _Temps_, qu’il avait -acheté à quelques pas de là; et, tout en fumant son londrès, pendant -que le morceau de sucre, déposé et humecté sur la cuiller plate, -au-dessus du glauque breuvage, fondait lentement, il commença sa -lecture, se mit à parcourir le bas de la quatrième page, les «dernières -nouvelles». - -Il terminait cette rubrique et s’apprêtait à rétrograder, à remonter -aux faits divers ou au premier-Paris, quand une femme à toilette -voyante—chapeau rose et vert-pomme, collet mastic sur corsage de soie -marron—vint, à travers une bousculade de chaises, s’installer à la -table voisine de la sienne, sur le même rang. - -Ils échangèrent un regard, un rapide coup d’œil, indifférent et glacial -en apparence, quasi machinal de part et d’autre. - -Elle était de petite taille, cette femme, svelte et gracile, pas trop -vieille: trente ans, pas davantage; mais ce n’était pas là le type de -Magimier, qui n’appréciait que les Rubens, les belles femmes, ce qu’il -nommait «les sexes prononcés»; et il se replongea dans sa lecture. La -tête n’était cependant pas mal, il en convint en son par-dedans: une -tête brune, au teint mat, aux grands yeux noirs expressifs, empreints, -non de langueur ou de rêverie, mais de vivacité, de jovialité et -d’entrain, aux longs et fins sourcils arqués en perfection. - -«Mais je m’en fiche, de la tête!» - -Cependant l’inconnue, comme le garçon s’approchait d’elle, l’avait -interpellé. - -«Félix! On ne m’a pas demandée? Personne? - -—Non, madame. - -—Et à la caisse, pas de lettres? - -—Je ne crois pas, madame; je vais m’assurer ... Un madère pour madame? - -—Un madère, oui.» - -Peu d’instants après Félix revenait avec la consommation et la réponse -attendues. - -«Il n’y a rien, madame. - -—Aaaah! Bien.» - -Presque aussitôt la jeune femme, avisant un passant, le héla: - -«Léonce! Psst! Léonce!» - -Ce passant, un jeune homme de physionomie et d’allure quelconques, à la -mise tant soit peu fanée et chétive, l’air besogneux, ayant dans son -ensemble je ne sais quoi d’équivoque, s’avança. - -«Tu ne me reconnais pas? - -—Mais ... Clara! Clara Peyrade! s’écria-t-il. Comment, c’est ... - -—C’est elle-même, en personne! Je suis donc bien changée, que tu -continuais ton chemin, après m’avoir regardée et dévisagée? - -—C’est vrai, je te regardais ... Mais j’étais si loin de penser à toi! -Voilà combien? Deux ans, deux ans et demi, que nous ne nous sommes vus, -que tu as disparu? Où étais-tu donc? - -—En Amérique, mon petit. - -—Bah! - -—C’est comme j’ai l’honneur ... - -—Qu’es-tu allée faire là-bas? - -—Ah! tais-toi! Je me suis laissé monter le bourrichon! Un beau coup! -Ah oui! Et toi, que deviens-tu? reprit-elle, comme pour rompre les -chiens. Toujours dans ta maison de soierie? - -—Non, je suis dans la parfumerie à présent. Je fais la place. - -—Tu es content? - -—Peuh! Rien de trop. Un jour ça marche; le lendemain on ne fait rien -... C’est comme vous, quoi! - -—Oui, comme nous. Et au pays, à Bayonne? Tu as des nouvelles?» - -Ils se mirent alors à causer de cette ville, des parents et des -relations qu’ils y possédaient. C’étaient, d’après ce que Magimier ne -tarda pas à comprendre, deux camarades d’enfance, qui avaient dû se -fréquenter intimement jadis, cohabiter ensemble peut-être bien; puis, -par suite des hasards et secousses de l’existence, avaient cessé d’être -amants, mais pour rester bons amis, et qui se retrouvaient soudain, -après plus de deux années de séparation. - -Le nommé Léonce ayant demandé à Clara si elle n’avait pas envie de -revoir Bayonne: - -«Ah! ma foi non! Pas de presse! se récria-t-elle. Depuis que j’ai rompu -avec toute ma sainte famille! - -—Avec ta sœur Pascaline aussi? - -—Turellement! Avec elle surtout. Je n’irais pas me brouiller avec le -Grand Turc. Je me brouille avec les gens qui m’entourent, avec ceux qui -me touchent du plus près et sont ainsi tout portés pour me mécaniser et -me canuler. - -—Très juste. Tu sais qu’elle est mariée, Pascaline? - -—Oui, je sais. Elle a épousé un contremaître de l’usine Ascain. Un -beau mariage, m’a-t-on dit. - -—Pas vilain. Ton beau-frère a une bonne situation dans cette usine, et -il y a de l’avenir. Quant à Pascaline, il paraît qu’elle possédait des -économies, plusieurs milliers de francs. - -—Amassés comment? Ah! je voudrais bien savoir comment! En faisant -valser l’anse du panier, c’est sûr! Voilà bien ce qui prouve que la -vertu est toujours récompensée! Ah là là! Une cuisinière! Et moi, moi -qui possède mon brevet supérieur, qui ai même obtenu à l’école normale -un certificat pédagogique, car j’ai été à l’école normale de chez nous, -à Pau ... - -—Je me souviens, interrompit Léonce. Tu t’étais même amusée à faire -encadrer ces deux diplômes. - -—J’avais pensé que ça pourrait me servir de réclame, ajouta Clara en -pouffant de rire; malheureusement, c’est comme les flots de la mer: -ils sont trop, à présent, les diplômes! C’est devenu d’un commun! Ça -me faisait même plutôt du tort, croirais-tu? Les hommes n’apprécient -pas ... Ah! que n’ai-je, tout comme ma chère et charmante frangine, -appris à élaborer les sauces et écumer le pot! Cuisinière, voilà un bon -métier! Avec les retours de bâton ... Mais j’étais si remarquablement -douée, je montrais de si exceptionnelles dispositions, une intelligence -si brillante, que le conseil général n’a pu moins faire que de -m’octroyer une bourse ... Ah! les hommes! Quels roublards! Et quels -mufles! Ils savent bien ce qu’ils font en nous dévoyant ainsi! C’est -pour leurs plaisirs, leurs ... - -—Tais-toi donc! Tu divagues! - -—Avec ça! - -—Mais tu oublies de me parler de ton voyage en Amérique, repartit -Léonce. Depuis quand es-tu de retour? - -—Depuis le mois dernier, voilà six semaines. Et je n’en suis pas -fâchée, je te le garantis! - -—Qui t’a emmenée là-bas? - -—Personne. Ou plutôt si: c’est la grande Eugénie. Te rappelles-tu la -grande Eugénie, de la rue Lamartine? Une bachelière? - -—Ah oui! Celle qui nous disait une fois que, pour se distraire, -pendant qu’un miché lui récitait le verbe aimer, elle s’efforçait de -résoudre une équation algébrique? - -—Parfaitement. Eh bien, c’est elle qui m’a mis en tête de -l’accompagner. Les femmes, à l’entendre, gagnaient de l’or aux -États-Unis, de l’or à pelletées. Moi, niolle comme toujours, je me suis -laissé tenter, j’ai donné en plein dans le panneau ... Ah! mon pauvre -Léonce, quelle gaffe! Quelle dégringolade! Quelle dèche, mon empereur! -Ah! bon Dieu, quand j’y songe! On n’a pas idée de ça, vois-tu! - -—Quoi donc? - -—Les hommes! Ah! quels mufles! répéta Clara, pour qui décidément cette -locution résumait tout ce qu’on peut penser de mieux et articuler de -plus juste sur le sexe oppresseur. Imagine-toi que nous avons été -réduites, Eugénie et moi, à _faire des clubs_! C’est à Chicago que ça a -commencé ... - -—Faire des clubs? interrogea Léonce. - -—Tu vas saisir ... C’est comme en Turquie, comme en Orient, là-bas. -Ou plutôt c’est bien pis! On parle du progrès: il est joli! Au moins, -en Orient, si les femmes ne possèdent aucune liberté ni aucun droit, -chaque harem ne sert qu’à un seul homme. Les musulmans, qu’on déclare -si arriérés, tombés en pleine décadence, sont jaloux de leurs femmes: -c’est une façon de leur témoigner du respect et de l’attachement. -De même les Mormons, si honnis et exécrés de ce vertueux Jonathan: -s’ils se nantissent de plusieurs épouses, c’est pour eux, uniquement -pour eux, et ils n’ont garde de les prêter. Chez les Yankees, gens -pratiques, promoteurs ou propagateurs de toute nouvelle découverte, -chaque club un peu _select_ entretient son harem, un harem commun à -tous ces messieurs, mais qui n’est ouvert qu’à eux et à leurs invités. -C’est là qu’ils se rendent après souper, là qu’ils donnent ou terminent -leurs fêtes. - -—Et tu as fait partie d’un de ces gynécées? - -—De quatre, hélas! mon cher. A Chicago, d’abord; puis à Saint-Paul, à -Minneapolis, à San-Francisco ... - -—Pauvre chatte! - -—Fallait bien manger! Et ce n’est rien encore! Te serais-tu jamais -douté qu’il y avait des marchés de femmes là-bas? - -—Comme ici. - -—Tu es bête. Je te parle de marchés où les femmes sont vendues comme -esclaves, vendues à la criée, au plus offrant enchérisseur, ainsi que -du bétail. C’est à San Francisco que j’ai vu cela: dans Dupont Street -notamment il y avait un vaste hall, appelé «Chambre de la Reine», où -étaient publiquement exposées les femmes à vendre. - -—Il me semble bien aussi avoir lu cela ... - -—Mais, moi, j’ai vu, mon bon, vu de mes propres yeux! repartit Clara. -Et quand je dis les femmes, ce sont surtout des fillettes que l’on -vend, des petits garçons aussi: MM. les Yankees ne crachent pas -là-dessus; ils ont des béguins variés et apprécient surtout ce qui est -pimenté ... Ah! c’est un grand peuple, un peuple modèle, un peuple -admirable, aux mœurs pures, chastes et sévères, plein de délicatesse, -de désintéressement, de magnanimité; un peuple ... ah! Un ramas de -sauvages, mon ami; une cohue grouillante de barbares qui s’éclairent à -l’électricité et causent par téléphone. - -—Mais d’où viennent ces enfants, ces femmes? - -—De la Chine principalement; on les vole pour les transporter sur ces -marchés et en trafiquer. A Chicago, les Chinoises sont remplacées par -de petites négresses: c’est toujours de la chair humaine et de la chair -fraîche. On vend ça pour pas cher: deux cents, trois cents, cinq cents -dollars. - -—C’est à la portée de toutes les bourses, quoi! - -—De toutes, comme tu dis. Je te laisse à penser à quelles ignominies -on fait servir cette marchandise. Ah! les salauds! - -—Il me semblait, au contraire, qu’ils témoignaient aux femmes certains -égards, un respect ... - -—Des égards, eux? Du respect? Ils ne respectent que ça, tiens, la -monnaie, le dieu dollar. Et puis le biceps, la force brutale. Ils -ne connaissent pas autre chose. Du respect pour les femmes, eux? -Ah! laisse-moi me gondoler! Pour les femmes riches, oui, pour leurs -milliardaires, celles qui ont un gros sac: voilà ce qu’ils vénèrent, -le sac! le sac seulement, pas la femme. Qu’une ouvrière, une pauvresse -se trouve sur leur passage ou leur barre le chemin: je te prie de -croire que, s’ils sont pressés,—et ils sont toujours pressés!—ils ne -prennent pas de gants pour lui faire céder le pas. Quant aux négresses, -ce ne sont quasiment pas des femmes pour eux; c’est peut-être un peu -plus que des chiennes, et encore! Tiens, j’en ai vu une, un jour, à -Chicago, une pauvre négrillonne qui donnait le sein à son bébé. J’étais -assise près d’elle dans un car. Des voyageurs, trois grands diables de -marchands de porcs, je présume, et un clergyman tout de noir habillé, -vinrent à monter près de nous, et, à la vue de la négresse, les voilà -qui poussent tous en chœur des «Aoh! aoh! aoh! No! no! Impossible! -_Shocking!_ _Indecent!_» Et ils obligent le conducteur à débarquer -illico mère et enfant. Ça dégoûtait ces messieurs d’avoir près d’eux -une femme de couleur. - -—Cependant ils ont aboli l’esclavage? - -—En paroles, oui; mais en fait, c’est une autre paire de manches. Les -Chinoises ne comptent d’ailleurs pas plus pour eux que les négresses: -quand elles sont jeunes, cela va encore; on s’en procure, on en achète -au meilleur compte possible, et on leur accorde les honneurs de la -couche. J’ai vu acheter à San-Francisco une jolie petite Céleste de -onze ans pour trois cents dollars. Là-bas, encore une fois, vois-tu, -avec de l’argent, on peut tout se payer, tout se permettre, tout -commettre, tout, sans exception. - -—Comme ici. Crois-tu que ... - -—Pas la même chose, non! Nous ne connaissons pas le lynchage, nous, -par exemple. Nous ne sommes pas assez dans le train; tandis qu’eux ... -Faut voir comme ils traitent les «gentlemen colorés»! On vous expédie -ça ... Ça ne fait pas un pli. On vous les pend, on vous les larde, -on vous les embroche tout vivants, on vous les grille à plaisir. De -temps à autre, il y a erreur: c’est fatal, dans l’émotion du premier -mouvement, qui n’est pas toujours le bon ... On s’aperçoit que c’est -celui-ci le coupable, et non celui-là qu’on a badigeonné de pétrole et -qui flambe, qui gigote ... Mais ça ne fait rien, tant pis! «Un nègre en -vaut un autre», selon leur dicton. On en est quitte pour recommencer, -s’offrir de nouveau la petite fête ... Ah! un grand peuple, va, plus -grand que nous de tout ça! - -—Mais comment es-tu revenue? Comment as-tu réussi?... - -—Un brave Hollandais—que le Ciel le bénisse!—m’a payé mon retour. -Nous nous sommes embarqués ensemble sur un de ces paquebots américains, -de ces «lévriers de mer», comme ils les surnomment, qui filent avec une -rapidité ... Rien ne les arrête, mon cher! Ainsi que nous l’expliquait -le capitaine, ce n’est pas seulement pour gagner du temps que le bateau -va si vite, c’est qu’en cas de rencontre avec un autre navire, c’est le -plus rapide des deux qui a le plus de chances de couper l’autre. Alors -tu comprends ... - -—C’est limpide. Le progrès, toujours! - -—Toujours! Toujours la devise évangélique de l’oncle Sam: «Malheur aux -faibles!» - -—N’est-ce pas aussi la nôtre? Est-ce qu’en Europe la force ne prime -pas tout pareillement le droit? - -—Pas la même chose! interrompit derechef et vivement Clara. Pas la -même chose! Ici nous y mettons des formes ... - -—Euh! Euh! - -—Oui, il y a une sorte d’aménité et de politesse acquises: c’est comme -un legs que les siècles antérieurs nous ont fait, ou comme un dépôt qui -s’est peu à peu formé ... Tandis que la société américaine date d’hier; -ce sont des gens qui n’ont aucun passé, aucune tradition, aucune -éducation, des barbares subitement enrichis et dont la fortune ne fait -que mettre en relief la grossièreté et la brutalité. Qu’est-ce qu’ils -produisent d’ailleurs? De l’argent uniquement. En élégance, en beauté, -en luxe, en art, ils n’entendent goutte. Faire riche, pour eux, c’est -faire beau. Ainsi les grandes dames de New-York qui ont la passion des -fleurs et du jardinage, se font fabriquer leurs arrosoirs, bêches, -sécateurs et autres outils en argent: c’est le nec plus ultra du genre. -La plus belle fleur, pour elles, c’est celle qui coûte le plus cher. -Elles se mettent de l’or et des diamants même jusque dans les dents. - -—Pour quoi faire? - -—Je ne sais pas. Pour que ça reluise, pour épater, pour montrer -qu’elles ne savent à quoi employer leurs dollars ... Eh bien, comme je -l’entendais dire un jour, et à New-York même, une nation qui ne veut -que s’enrichir, qui ne cherche que cela, l’argent, qui n’est bonne qu’à -cela, qui a pour continuel et seul mot d’ordre: _Make money!_ c’est -comme si elle avait été créée et mise au monde uniquement pour faire du -fumier. - -—Si tu avais rapporté un peu de ce fumier, peut-être serais-tu plus -indulgente? - -—C’est une autre question, mon petit. Mais comme je n’ai rien rapporté -du tout, que des souvenirs de misères, d’avanies et de souffrances, tu -me permettras bien de ne pas me gêner ... pas plus qu’ils ne se sont -gênés avec moi, ces butors, et qu’ils ne se gênent avec quelqu’un. Si -tu les voyais chiquer, cracher partout, même les gens les plus huppés -... Ah! la sale race! - -—Et qu’as-tu fait d’Eugénie? - -—Je crois bien qu’elle est encore avec eux. - -—Dans un club? - -—Non, je ne présume pas. Un beau soir, elle se décida à se placer -comme domestique ... Ça fait prime là-bas, les domestiques. Aucune -femme américaine ne veut plus s’occuper de ménage ni de blanchissage ni -de couture, et les Chinois, qui se chargent de ces besognes, et qu’ils -traitent de «peste jaune», en guise de remerciements, comme ils nous -qualifient, nous, Français, de Johnny Crapaud, parce que, paraît-il, -nous ne nous nourrissons que de grenouilles,—les Chinois ne plaisent -pas à tout le monde. Eugénie trouva donc à se caser comme bonne à tout -faire ... - -—Chez monsieur seul? - -—Que non, il n’était pas seul! C’était un négociant, commissionnaire -en je ne sais quoi, qui avait déjà fait deux ou trois fois banqueroute, -et ne s’en portait pas plus mal, au contraire. Ça ne déshonore pas -chez eux, ces choses-là: plus la banqueroute même est frauduleuse, plus -il y a de mauvaise foi, de vols et de gredineries, mieux cela vaut. -Tu comprends: plus ça prouve d’habileté, d’entregent, de canaillerie; -plus ça donne bonne opinion de vous. Ce négociant était veuf et avait -deux grands fils. Ayant remarqué que ces deux gaillards-là, afin de -se procurer des distractions au dehors, piochaient fréquemment dans -sa caisse, il se dit qu’il serait plus économique de leur offrir ces -distractions à domicile et ... - -—Il a pris Eugénie? - -—Pour lui d’abord, simplement. Bientôt, ce que le papa avait espéré, -ce qu’il avait prévu, ce qui était immanquable, arriva: un des fils -commença à flairer les jupes de la pauvre grande, puis l’autre. Elle -voulut réclamer. «Mais, ma fille, où seras-tu mieux qu’ici, voyons? -lui baragouina-t-il. C’est à propos de mes deux garnements? Ah! c’est -là que le bât te blesse? Je te donnerai six dollars de plus par mois, -trois par tête ...» - -—Tête est joli. - -—Et nous serons tous contents! Hein, c’est dit?» Et il a été tout -étonné qu’Eugénie n’acceptât pas le marché. Elle n’est pas plus -bégueule qu’une autre, la grande; mais ces mœurs patriarcales -l’écœuraient vraiment trop! - -—Fin de siècle, le papa! - -—Le sentiment, vois-tu, ça n’a pas cours sur leurs marchés; pas plus -que la vieille galanterie française, et tous ces scrupules, ces -préjugés, ces antiques débris dans lesquels nous nous empêtrons, nous. - -—Pas tant que ça! - -—Cela valait peut-être bien cependant les dégoûtations d’aujourd’hui, -lança Clara, et j’ai idée que les femmes d’autrefois étaient plus -heureuses ... - -—Elles ne possédaient pas de beaux diplômes non plus! - -—Ah! ça, oui, ça leur manquait! On leur faisait la cour tout de même, -va, et mieux qu’à présent. Il n’y a pas si longtemps, du temps de -Badinguet, comme le conte si bien en soupirant Marie l’Allemande ... - -—Tu l’as revue, cette vieille juive? - -—Elle demeure à quelques pas de chez moi. Eh bien, à cette époque-là, -comme elle dit, on voyait encore des femmes entretenues par un seul -homme; des hommes mariés ayant, par exemple, un second ménage,—un -ménage en ville,—et s’en tenant là. Maintenant ce n’est plus cela du -tout. Plus de grisettes, plus de maîtresses, plus de femmes entretenues -par un seul amant. C’est la commandite qui règne, le communisme qui se -propage de plus en plus. - -—Faut du changement aux hommes, c’est la nature qui veut ça, remarqua -philosophiquement Léonce. - -—Un tas de mufles! C’est moi qui les enverrais à l’ours, les hommes, -et tous, ceux d’ici comme ceux d’Amérique ... - -—Le Hollandais qui t’a ramenée mérite bien une exception, et moi -aussi, ma petite Clara, moi qui ... - -—Si je n’avais pas besoin d’eux! Ah! là là! Ce que je les lâcherais! - -—Tu vois bien que vous trouvez toujours moyen de vous faire nourrir -par nous, mâtines! C’est bien ce qui prouve votre supériorité! - -—Avec ça que les hommes ne trouvent pas moyen de se faire entretenir -par les femmes! Et tous ceux qui épousent des sacs d’écus? Et les -amants de cœur? Ah! si nous n’étions pas si godiches! Ce n’est pas par -plaisir que nous ... que nous changeons, nous, ah! Dieu non! Ce n’est -pas pour rigoler! Si je pouvais ...» - -En ce moment, sur un signe du garçon de service, Clara s’interrompit. - -«Vous avez quelque chose pour moi, Félix? - -—Une lettre qu’on vient d’apporter ... - -—Donnez!» - -Elle décacheta sans façon cette missive et la parcourut d’un clin d’œil. - -«Je te demande pardon, mon petit Léonce, reprit-elle; mais je suis -obligée de te quitter. Viens donc me voir: j’habite rue de Maubeuge, 15 -bis. - -—Très volontiers. - -—Le jour qui te plaira. Je ne sors jamais avant cinq heures. - -—Après-demain jeudi, si tu veux? - -—Après-demain, c’est cela!» - -Ils partirent, chacun de son côté, et, un instant après, M. le député -Magimier, qui n’avait rien perdu de l’entretien, se levait à son tour -et allait rejoindre ses amis de la «Société de Salomon». - - - - -II - - -Onze convives étaient déjà réunis dans l’étrange petite salle basse, -en partie tapissée de rocailles et presque semblable à une grotte, où, -chaque premier mardi du mois, se rassemblaient les Sages ou Disciples -de Salomon. - -«Ah! voilà Magimier! exclama Roger de Nantel, le secrétaire-trésorier -de la confrérie. On n’attendait plus que vous, mon cher! - -—Excusez-moi ... - -—Rouyer est absent de Paris; je l’ai vu la veille de son départ, et -il m’a prévenu qu’il ne serait pas des nôtres ce soir ... A table, -messieurs, à table! - -—Vous savez que je suis un fidèle, reprit Magimier; moi, comme -nous tous, du reste. Oui, c’est agréable, c’est gentil, nos dîners, -poursuivit-il en dépliant sa serviette. Pas besoin d’avertir si l’on -vient, de s’excuser si l’on ne vient pas ... Liberté pleine et entière -pour tous! - -—Ajoutez que le menu est généralement bon, dit un autre des Sages, -assis en face de Magimier, Armand de Sambligny, chef de bureau au -ministère des Finances. - -—Et que, quand il ne l’est pas, nous ne sommes point obligés de nous -taire, repartit le mordant chroniqueur Adrien de Chantolle, et savons -très bien faire part de nos griefs à notre amphitryon, cet excellent -Margery, et l’inviter à nous mieux traiter. - -—Voilà l’agrément de nos agapes! conclut Nantel. - -—Le double agrément, rectifia Magimier: menu soigné et complète -indépendance. - -—Tandis que, dans le monde, il faut se laisser empoisonner sans -protester, maugréa Chantolle. - -—Et se laisser de même, sans crier, meurtrir les côtes, écraser les -orteils ou étouffer en silence, avec la stupide manie qu’ont tant -de maîtresses de maison d’inviter trois fois plus de convives que -leur salle à manger n’en peut contenir, remarqua Hector Jourd’huy, -ex-capitaine devenu chef de bureau au Crédit International, et l’un des -plus fervents affiliés salomoniens. - -—Nous, au moins, ici, nous avons de la place! fit le maître des -requêtes Courcelles d’Amblaincourt. - -—Et si nous n’en avions pas, nous nous en ferions donner, ajouta -Xavier Ferrero, gros commissionnaire exportateur. - -—Ce qui ne serait pas difficile! exclama l’ingénieur Lesparre. - -—Aussi, vous le constatez tous sans doute de votre côté, messieurs, -interjeta Nantel, les dîners de corporations, les dîners de sociétés, -ont de plus en plus de succès. - -—Les dîners entre hommes, c’est cela! repartit Ernest de Brizeaux, -sénateur d’Indre-et-Var. Pas de femmes, mes très chers! - -—Ah non! Pas de femmes! acquiescèrent simultanément Jourd’huy, -Magimier et le président de tribunal Herbeville. - -—Moi, en dehors de notre banquet mensuel, je ne mange plus qu’à mon -cercle, disait pendant ce temps Chantolle à son voisin de table, le -peintre Ravida. Nous y avons une excellente cuisine et à très bon -compte; la cave est particulièrement bien montée ... - -—Quel cercle? - -—Aux _Coudées-Franches_. Sambligny me fait quelquefois l’amitié de -venir ... - -—On y est admirablement, en effet! - -—J’ai été si souvent floué et intoxiqué par de prétendues grandes -dames, ces râleuses de premier ordre, acheteuses de bas morceaux et -débitantes de crus frelatés ... - -—Floué comme nous tous! interrompit Ravida. - -—Nous y avons tous passé, tous nous connaissons ces traquenards, -ajouta Sambligny. - -— ... Que je m’abstiens énergiquement! acheva Chantolle. Chat échaudé -... - -—Voyez-vous, mes amis, continuait de son côté le sénateur Brizeaux, -c’est là le premier mérite et le principal attrait de nos réunions: -pas de femmes! Nous n’avons pas à nous contraindre, à tourner sept fois -notre langue dans notre bouche avant de parler: toutes les gauloiseries -qui nous viennent à l’esprit, nous pouvons les débiter hardiment ... - -—Et pourvu que ces gauloiseries soient spirituelles ... - -—Plus elles sont salées même, mieux ça vaut, lança Magimier. - -—Avec des femmes, conclut Brizeaux, il n’y aurait plus moyen! - -—Plus moyen d’être grossiers! reprit d’un ton narquois un des plus -jeunes Sages, l’ex-normalien et critique du _Libéral_, Séverin -Veyssières. - -—Grossiers, mais oui! riposta Magimier. - -—D’être ce qu’il nous plaît! ce que bon nous semble! répliquèrent en -même temps Nantel et Brizeaux. - -—D’ailleurs presque tous les banquets d’associations excluent les -femmes, reprit Ravida, ce qui prouve bien ... - -—Évidemment, c’est bien la preuve! - -—Voyez le _Bon Bock_, la _Marmite_, les _Têtes de Bois_, l’_Alouette_, -les _Uns_, tant d’autres! Ce n’est qu’entre hommes ... - -—Ce ne serait pas possible avec des femmes! - -—Nous nous servons à notre guise, dit Magimier. Nous n’avons pas de -voisines à soigner ... - -—C’est vrai! - -— ... A qui nous serions tenus de débiter des fadaises ... - -—Dont nous aurions le devoir de surveiller les verres ... - -—Un tas d’embêtements! - -—Sans compter que nous pouvons fumer au milieu du repas, si le cœur -nous en dit ... - -—Même la pipe! acheva Ravida. - -—Touchante union des sexes! exclama Veyssières en souriant. Quelle -galanterie, tudieu, messeigneurs! - -—Oh! la galanterie! Ces dames elles-mêmes nous en dispensent: ça les -humilie! affirma Nantel. - -—C’est vieux jeu! dit Lesparre. - -—Remisée au cabinet des antiques, la galanterie! repartit Brizeaux. -Les femmes sont nos égales: est-ce qu’on fait de la galanterie entre -hommes, entre égaux? Vous le premier, Veyssières, vous êtes trop -intelligent, trop occupé aussi, j’en suis certain, pour vous amuser -jamais à baguenauder auprès des femmes, à roucouler à leurs pieds, -soupirer langoureusement vers elles ... Allons donc! Ne vous faites pas -passer pour ce que vous n’êtes pas! - -—Tu es un «Sage», mon fils! clama gaiement Chantolle, qui avait prêté -l’oreille au discours de Brizeaux. Un «Sage», et non un serin! Ne -l’oublie pas! - -—Je n’ai garde de méconnaître nos principes, répliqua Veyssières. -Je constate seulement, et uniquement par curiosité d’artiste et de -philosophe, que de plus en plus l’homme s’éloigne de la femme, vit -séparé d’elle ... - -—Il ne s’en trouve pas plus mal. - -—Au contraire! C’est à bon escient ... - -—Si encore on nous faisait d’autres femmes! Mais celles d’aujourd’hui -... - -—Ah! oui, vrai! s’écrièrent en chœur Ravida et d’Amblaincourt. - -—Et quand même ce seraient d’autres! Le mariage sera toujours le plus -grand luxe qu’un homme puisse se permettre. - -—Vous voulez dire, Nantel, la plus grande sottise qu’il puisse -commettre! compléta Jourd’huy. - -—Bienheureux ceux qui ne le savent que par l’expérience d’autrui! -songea aussitôt Armand de Sambligny, qui était, avec Ernest de -Brizeaux, le seul Salomonien engagé dans les chaînes de l’hyménée. - -—Quel malheur tout de même, soupira l’humoristique Chantolle, que la -nature n’ait créé que deux sexes! - -—Ah! très bien! - -—Si elle avait eu le bon esprit d’en fabriquer une dizaine, voyez donc -combien les combinaisons, au lieu d’être si restreintes et chétives, -offriraient de la variété, seraient commodes, agréables, appropriées à -tous les goûts ... - -—Quel rêve! - -— ... Combien les agréments de la vie eussent été multipliés! Ah! mes -amis! Le Père Éternel aurait bien dû me consulter! - -—Dix sexes, Chantolle! - -—Au moins! - -—Comme vous y allez, mon bon! exclama Brizeaux. Il n’y en a que deux; -ils sont en état de guerre perpétuel ... - -—C’est pour cela, c’est à cause de cet état de guerre, qui semble -aller toujours en augmentant ... - -—Le fait est, dit Lesparre, qu’on se marie de moins en moins ... - -—Et qu’on a diantrement raison! achevèrent simultanément Sambligny et -Brizeaux. - -—En tout cas, comme vous le constaterez tout à l’heure, lorsque je -vous rendrai compte de l’état de notre Société et que vous en verrez le -bilan, les femmes libres, les irrégulières abondent de plus en plus. De -plus en plus nous avons du choix, et à un taux de plus en plus faible. -Ne nous plaignons donc pas ... - -—Dieu m’en préserve, mon cher Nantel, éminent secrétaire et -illustrissime trésorier! répliqua Chantolle. Mais je serais encore plus -content si je pouvais choisir ailleurs, dans mes dix sexes! - -—Gourmand! - -—Du reste, la remarque est générale, continua Nantel. L’époque est -très propice aux sociétés comme la nôtre, et les principes de Salomon -... - -—Qui sont ceux de la Sagesse! proclama Magimier. - -— ... ont de plus en plus d’adeptes.» - -Cette société, placée sous le patronage du glorieux fils de David, -richissime possesseur de femmes et esclave d’aucune, judicieux -appréciateur du sexe et prince de Sapience, se composait de treize -affiliés, ses treize fondateurs, et jusqu’à présent n’admettait -pas d’adhérents nouveaux. Tous se connaissaient de longue date, -s’étaient éprouvés, avaient entre eux de vieux liens de cordiale et -franche camaraderie. Tous étaient des hommes d’âge mûr, instruits et -expérimentés, et appartenaient par leur situation de fortune, leurs -professions ou leurs fonctions, à la classe qualifiée de dirigeante. - -Ainsi que les autres confréries de même nom florissant à Paris, -l’association salomonienne qui comprenait les écrivains Veyssières -et Chantolle, le peintre Ravida, l’avocat Nantel, les bureaucrates -Sambligny et Jourd’huy, le député Magimier, le sénateur Brizeaux, -les ingénieurs Rouyer et Lesparre, le maître des requêtes Courcelles -d’Amblaincourt, le président de tribunal Herbeville, et le négociant -commissionnaire exportateur Ferrero,—avait pour but de satisfaire au -meilleur taux et le mieux possible les charnels besoins de l’humaine -nature, de concilier, en d’autres termes, la polygamie et l’économie. - -Ces Salomoniens ou Sages avaient inscrit, en tête de leur programme et -au-dessus de leurs statuts, des maximes du genre de celles-ci, puisées -toutes chez de clairvoyants moralistes ou de profonds et puissants -esprits, ou encore dans la Sagesse même des nations, aux sources les -plus hautes et les plus sûres: - - Il n’y a qu’une chose de bonne en amour, le physique: le moral n’en - vaut rien. - - (BUFFON.) - - Le bonheur n’est que dans l’inconstance. L’art de prolonger nos - jouissances consiste à en varier les causes. - - (BICHAT.) - - Changement de corbillon - Fait trouver le pain bon. - - Règle générale: en amour, il y aura toujours et fatalement désaccord - et contradiction entre l’homme et la femme: celle-ci s’attache par la - possession, tandis que, par elle, celui-ci se détache et se dégoûte; - l’une cherche le bonheur et l’idéal dans l’amour; l’autre, tout - simplement le plaisir. Or, comme le plaisir se trouve plus aisément - que le bonheur, l’homme a toutes chances de mieux réussir et d’être - plus heureux que la femme. - - (HUGUES LE ROUX.) - - L’important, c’est de n’aimer que corporellement la femme. - - (HUYSMANS.) - - Les femmes ne font le tourment que de ceux qui les aiment. - - Les femmes sont faites pour commercer avec nos faiblesses, avec notre - folie, mais non avec notre raison. - - (CHAMFORT.) - - Le Seigneur dit à la femme: «Tu enfanteras dans la douleur; tu seras - sous la puissance de l’homme, et il te dominera.» - - (_Genèse_, III, 16.) - - L’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme. - - (SAINT PAUL.) - - La nature a fait les femmes nos esclaves, et ce n’est que par nos - travers d’esprit qu’elles osent prétendre à être nos souveraines. Pour - une qui nous inspire quelque chose de bon, il en est tant qui nous - font faire des sottises! - - (NAPOLÉON I^{er}.) - - N’ayez jamais de maîtresse ni de maison de campagne: il y a toujours - des imbéciles qui se chargent d’en avoir pour vous. - - (BALZAC.) - - Il n’y a qu’une inégalité entre les femmes, celle de la beauté. - - (ALPHONSE KARR.) - - En amour, il n’y a que les commencements qui soient charmants. Je ne - m’étonne pas qu’on trouve du plaisir à recommencer souvent. - - (LE PRINCE DE LIGNE.) - - Louis XVI plaisantait un jour le marquis de Caraccioli, ambassadeur - napolitain, qui devint depuis vice-roi de Sicile, sur ce qu’à son âge - il faisait encore l’amour: - - «On vous a trompé, Sire, je vous assure; je ne fais point l’amour: je - l’achète tout fait.» - - Il n’y a que les imbéciles qui ont le temps de faire la cour aux - femmes: les hommes sérieux et sensés sont toujours pressés. - - L’amour est une science qui s’apprend tout comme le piano et la flûte, - la voltige ou l’équitation. Les Grecs, nos maîtres en tout, l’avaient - si bien compris, qu’ils avaient leurs _lycées de filles_, bien - supérieurs aux nôtres. - - Outil qui a servi - N’en est que plus poli. - - Le gourmet en femmes sait apprécier certaines créatures réputées - abjectes, comme le gourmet en comestibles connaît la valeur de - certaines chairs faisandées et de tels fromages faits. - - Etc............................. ......................... - -La conversation, à mesure que le repas s’avançait, s’animait de plus en -plus entre nos douze Sages. - -«Vraiment, Rouyer a mal fait de s’absenter, disait Roger de Nantel; -il vous aurait conté l’aventure survenue à un certain bonhomme de -Montmartre, un de ses amis, un vieux rentier de soixante-dix-sept ans, -qui sacrifiait encore à Vénus. Toutes les semaines il changeait de -maîtresse, et à son âge ... - -—J’te crois! - -—Ça devait se ralentir. - -—Il paraît que ça marchait encore, poursuivit Nantel. Tant il y a -qu’un beau soir, une de ses infantes est morte subitement chez lui. -Il a dû aviser le commissaire de police, qui est aussitôt venu faire -son enquête, et à qui il n’a pu fournir aucun renseignement. «Je -l’appelais Amandine, elle me répondait, et cela me suffisait.»—Si vous -entendiez Rouyer débiter cela!—«Mais où habite-t-elle, monsieur? Son -adresse? insistait le commissaire.—Je ne m’en préoccupais nullement; -je l’avais rencontrée au café ... Je ne garde jamais une maîtresse plus -de huit jours; celle-ci allait finir sa semaine, quand ce malheur est -arrivé.—Tous les huit jours vous changez?...—J’ai beaucoup souffert -par les femmes dans ma jeunesse, monsieur le commissaire; jusqu’à -trente ans, elles n’ont cessé de me mentir et me tromper, me martyriser -à qui mieux mieux ... J’ai même failli deux fois me jeter à l’eau, -tant j’étais torturé et désespéré ... J’ai préféré me résoudre à ne -plus m’attacher à aucune, à varier mes connaissances le plus possible -... Cela m’a paru moins dur. Je me suis toujours très bien trouvé de -mon système jusqu’à ce soir ... Cette pauvre fille!—Alors vous ne -savez rien à son sujet?—Rien du tout, monsieur le commissaire. Je ne -les interroge jamais, ces jeunes personnes; je ne me permettrais pas -... Je ne leur demande rien de leur existence, rien de leur passé: à -quoi bon? - - Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse! - -C’est mon poète favori qui a écrit cela.» - -—Tête du commissaire! - -—Et je ne sais même pas, acheva Nantel, s’il ne lui a pas débité la -tirade de Bouilhet: - - Tu n’as jamais été, dans tes jours les plus rares, - Qu’un banal instrument sous mon archet vainqueur. - Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares, - J’ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur! - -—Un bon type, le vieux rentier! exclama Veyssières. - -—Eh mon Dieu! repartit Chantolle, combien d’autres l’imitent, -s’efforcent de l’imiter plutôt, car à soixante-dix-sept ans! Il ne faut -cependant pas prétendre sans cesse que la polygamie n’existe que chez -les Orientaux, voyons! - -—Ah! oui, cette blague! - -—Elle a régné de tout temps et en tout pays; et jamais elle n’a été -plus pratiquée qu’aujourd’hui, plus répandue que chez les peuples dits -civilisés, à Paris comme à Londres, à Bruxelles comme à Vienne, à -Barcelone ... - -—Et à New-York donc! - -—Seulement les Orientaux, les musulmans, pour mieux spécifier, -continua Chantolle, se sont appliqués à la régler et l’endiguer. Nous, -plus hypocrites ou plus roublards, nous n’en pipons mot dans nos codes, -mais nous lui donnons droit de cité et carte blanche ... Car, notez -bien, les musulmans qui possèdent quatre femmes sont engagés vis-à-vis -d’elles, sont tenus de les abriter, les nourrir, les entretenir; ils -répondent d’elles. Nous ... - -—C’est bien plus commode! - -—Elle a du bon, la polygamie,—la polygamie telle que nous l’entendons -du moins: elle est bien supérieure à celle des Turcs, remarqua -Brizeaux. Elle supprime la jalousie d’abord, forcément ... - -—Et la remplace par l’émulation, acheva Magimier. - -—C’est cela! C’est bien cela! - -—Je ne connais pas de sentiment plus étroit, plus mesquin, plus -bête, plus idiot que la jalousie! s’écria Jourd’huy avec une -sorte d’emportement, de méprisante irritation. Que des collégiens -l’éprouvent, que leurs tendres petits cœurs se brisent et saignent ... -au figuré: passe encore! Mais des hommes, des hommes qui ont pratiqué -la vie, pratiqué la femme ... Oh non! non! - -—Charlemagne, que notre sainte Église a canonisé, était polygame. - -—Et Henri IV donc! - -—Et Louis XIV, et Louis XV, et Napoléon I^{er}! Mais tout homme -vraiment homme et qui n’a pas les pieds gelés est, comme le coq, -naturellement et essentiellement polygame. On a beau faire ... - -—Pardi! - -—Tenez, reprit Chantolle, supposez le bonhomme de tout à l’heure, ce -vieillard de soixante-dix-sept ans, dont nous parlait Nantel. Qu’il -ose, avec ses lunettes, ses rides, ses dents fausses et son crâne en -genou,—il y a toute présomption qu’il possède ces désavantages et -désagréments,—qu’il ose faire la cour à une femme, à une femme du -monde, et tente d’obtenir ce qu’on nomme ses faveurs: elle se moquera -de lui ... - -—Elle aura bien raison! - -— ... Lui rira au nez, lui infligera les plus humiliants affronts. -Tandis que ces bonnes filles qu’il rencontrait au café ... - -—Avec elles, pas de cérémonies! - -—Ça allait tout seul. - -— ... Si, par derrière, elles se gaussaient des séniles faiblesses de -cet obstiné paillard, en tête-à-tête elles le laissaient faire, lui -facilitaient même la besogne, moyennant le prix convenu. - -—C’était leur métier. - -—C’est cela, c’était leur métier! Vous avez dit le mot, Sambligny. Et -il n’y a rien de tel que les professionnelles! déclara Chantolle. - -—Assurément, fit Magimier. Lorsque j’ai besoin d’une paire de -bottines, je m’adresse à un cordonnier; si j’ai une molaire à me faire -extirper, j’implore l’aide d’un dentiste. De même ... - -—Toujours des spécialistes, quoi! - -—Évidemment! - -—C’est du reste ce que nous faisons. - -—Je voyais dernièrement une nouvelle classification féminine, qui a -trait justement à ce que nous disons là et confirme tout à fait nos -principes, annonça d’Amblaincourt. Elle est due à un jeune écrivain, -d’une psychologie très subtile, comme on dit, très goûté, M. Paul -Adam. Les femmes, ainsi que les cochers de fiacre, se divisent en -deux catégories, selon lui: femmes d’amour ou professionnelles, et -amoureuses de contrebande, amoureuses occasionnelles,—comme il y a -cochers patentés et maraudeurs. - -—Très joli! - -—Ne prenez jamais les maraudeurs: ils ignorent le métier, ne battent -pas leurs coussins, ne nettoient pas leur véhicule, et vous font, pour -comble, payer plus cher que le tarif. - -—Et vous querellent, vous font des scènes, par-dessus le marché! - -—Il y a une catégorie que vous oubliez, d’Amblaincourt, dit -Herbeville, celle des femmes qui ne sont ni professionnelles ni -maraudeuses, les femmes chastes, honnêtes, vertueuses ... Il y en a, -et plus qu’on ne croit. - -—Beaucoup, certainement! - -—Personne ne conteste ... - -—Mais nous n’avons pas à nous occuper de celles-là! riposta avec -conviction Léopold Magimier. Elles ne comptent pas pour nous. C’est -comme si ce n’étaient pas des femmes, du moment qu’on ne peut pas ... - -—Très vrai, Magimier! - -—Je suis et nous sommes tous, n’est-ce pas? comme ce capitaine de -vaisseau qui ne croisait jamais devant les ports où il ne lui était pas -loisible de débarquer ... - -—C’est évident! - -—A quoi bon? - -—Nous avons suffisamment d’escales, suffisamment de femmes ... - -—Et nous en trouverons toujours, de celles-là, de ces bonnes, faciles, -accommodantes et charmantes personnes! s’écria Jourd’huy. Nous en -trouverons toujours, à discrétion et indiscrétion ... - -—Oui, je vous le garantis, j’en réponds, moi, votre fondé de pouvoir! -protesta Nantel en riant. - -— ... Comme en ont trouvé nos pères, nos grands-pères, nos -arrière-grands-pères, comme on en a trouvé de tout temps ... - -—Et comme on en trouve aujourd’hui plus que jamais. - -—Du train que nous y allons ... - -—Avec toutes ces déclassées et inclassées ... - -—Les femmes ne sont pas chères! - -—Au surplus, pas d’inquiétude à avoir, affirma Veyssières. Si, par -hasard, par impossible, elles le devenaient, chères, si la denrée -arrivait à se raréfier chez nous, immédiatement on aurait recours à -l’importation ... - -—A propos, interrompit Ravida, j’ai rencontré l’autre jour Drouin, -l’explorateur. Vous le connaissez, Lesparre? Il était ingénieur des -mines ... - -—Nous sommes camarades de promotion. - -—Je le connais aussi très bien, dit Chantolle. - -—Moi également, ajouta Ferrero. - -—Il m’a emmené déjeuner chez lui, reprit Ravida. Il habite à Neuilly, -avec deux magnifiques Circassiennes, dont il a fait emplette à son -retour de Khiva: une grande et forte brune, et une blonde mince, une -blonde merveilleuse! - -—Il en a une santé, celui-là, pour aller s’approvisionner de femmes à -l’étranger! murmura Jourd’huy. - -—Je comprends cela, moi, repartit Brizeaux. Les Circassiennes, c’est -l’idéal des femmes: belles, bien faites, splendidement taillées, -grasses, fermes, et voluptueuses avec cela! - -—Et soumises, dociles, obéissantes ... L’idéal tout à fait! - -—Laissez-moi donc continuer, dit Ravida. Je n’ai pas terminé -l’histoire de Drouin ... Une sienne cousine s’est mis en tête -récemment de le conjoindre à une riche héritière. «Tu ne peux pas -rester célibataire jusqu’à la fin de tes jours, mon ami!—Pourquoi -donc pas, ma cousine?—Mais, mon cher enfant, il faut se créer un -intérieur ...—J’en ai un.— ... Une famille.—Des embêtements? Merci -bien! J’ai tout ce qu’il me faut à domicile.—Comment, ce qu’il te -faut?—Certainement.» Il a eu l’aplomb de l’inviter et de lui présenter -ses deux bayadères ... «Trouvez-moi donc de pareilles beautés autour -de vous, cousine! Quelle plastique, hein? Et pas besoin de les mener -dans le monde, celles-là! Pas de frais de toilette ni de représentation -avec elles! Tout avantage! Tout bénéfice!—Mais, mon pauvre ami, encore -une fois, ça n’a qu’un moment, ces distractions-là! se récriait la -chère dame. Ce n’est pas sérieux!—Comment, pas sérieux?—Ce ne sont -pas des femmes, cela!—Pas des femmes? Mais regardez donc ...—Ce sont -des sauvages!—Par le temps qui court, c’est ce qu’il y a de mieux, -cousine. Ces sauvages-là, voyez-vous, c’est préférable à toutes vos -raffinées, vos esthètes, vos savantasses, vos émancipées, toutes vos -femmes supérieures et fin de siècle.—Mais, mon enfant, ce ne sont pas -des compagnes que tu as là! Il n’y a pas d’échanges de pensées, pas de -conversations possibles avec ces malheureuses ...—D’abord, cousine, -désabusez-vous: elles ne sont pas du tout malheureuses, mes belles -sauvagesses; rien ne leur manque, et il suffit qu’elles expriment -un désir pour qu’il soit réalisé. Il est vrai que leurs désirs sont -forcément restreints par leur ignorance, mais cela n’en vaut que mieux -pour elles d’abord et pour moi ensuite. Elles n’éprouvent pas le besoin -par exemple, d’étudier l’algèbre ni la paléontologie, de pétitionner -pour obtenir le vote intégral ni de pérorer dans les réunions -publiques. Quant à converser avec elles, je vous avoue qu’en effet -cela nous est assez difficile: je ne baragouine que quelques phrases -de leur idiome, et elles n’entendent pas un mot de français. Mais, -ma chère cousine, je ne les ai pas emmenées avec moi pour discourir -et faire assaut d’éloquence. Lorsqu’il me prend fantaisie de deviser -et de discuter, j’ai mes amis ... J’ai mes livres pour me récréer et -m’instruire ...—Mais, mon pauvre garçon ...—Tenez, cousine, une -supposition, une preuve! Dites à un homme de choisir entre deux jolies -filles, dont l’une sera aveugle, mais causera admirablement, parlera -comme un ange, et dont l’autre sera muette, mais aura de beaux yeux, -des yeux ravissants. Ce sont les yeux qui l’emporteront sur la langue, -c’est la muette que cet homme choisira, que tout homme prendra ...» - -—Oui! Oui! En effet! Très juste! cria-t-on de part et d’autre. - -—N’est-ce pas? C’est d’une vérité limpide! poursuivit Ravida. -«Alors, lui objecta sa cousine, les femmes ne te servent uniquement -qu’à assouvir?...—Qu’à assouvir ... oui, cousine.—Et le sentiment, -et l’affection, la confiance, qu’en fais-tu?—Pardon! Ne confondons -pas les choses, cousine. Je n’ai pas besoin de tout cela en -amour.—Comment! Tu n’as pas besoin de te confier à celle que tu -aimes, de l’estimer, de croire à sa tendresse, à sa fidélité?—Mais -du tout, pas le moins du monde! C’est bon pour les écoliers d’être -si ambitieux. Moi qui ai roulé ma bosse à peu près partout, je suis -bien moins exigeant, bien plus modeste. Je ne demande à mes compagnes -que de la beauté, de la grâce et de la douceur: je les tiens quittes -du reste, d’esprit, de science, de diplômes, même d’amour, de -confiance, de fidélité ...—C’est monstrueux, ce que tu oses avouer -là!—Nullement! C’est très sensé, très réfléchi.—Tu n’es qu’un -grossier personnage!—Mais un heureux mortel, un très heureux mortel, -cousine, et c’est là le point capital. Je suis de plus en plus enchanté -de mon système et de mon régime, dont je viens de vous faire toucher -du doigt les multiples agréments, et je désire instamment conserver -l’un et l’autre, m’en tenir à mes deux sauvagesses ... A moins que, -pour vous être agréable, je ne leur en adjoigne une troisième? Je la -choisirai rousse, celle-là. Qu’en dites-vous, cousine?» - -—Elle a dû être quelque peu interloquée, la bonne femme! conclut -Magimier. - -—Pour un aussi intrépide voyageur, un gaillard qui a planté le -piquet sous toutes les latitudes, Drouin est encore très modéré, -repartit Lesparre. Les habitants de je ne sais plus quelle île de -l’Océanie,—une île qu’il a jadis visitée, et c’est lui-même qui m’a -conté l’histoire,—vont bien plus loin que lui. Chaque maman là-bas, -lorsqu’elle se pique de faire dignement les choses, donne comme -étrennes à son fils aîné, arrivé à l’âge de puberté, une vierge aussi -dodue qu’innocente. Le soir même le mariage est consommé, mais pour -être rompu le lendemain matin, pas plus tard. Oui, le lendemain, on -apprête la jeune femme en civet, on la fait cuire en daube ou à la -broche, et on la sert, poétiquement entourée de cresson ou de persil, à -son époux, dans un festin auquel sont conviés tous les parents et amis -... - -—Ils aiment vraiment les femmes dans ce pays-là! exclama Brizeaux. - -—Les bienfaits du féminisme y sont cependant totalement ignorés ... - -—C’est ce qu’on peut appeler «dîner avec les membres de sa famille». - -—O Chantolle! - -—A l’amende, Chantolle! - -—A l’amende! - -—Remarquez que Drouin ne les mange pas, ses Circassiennes. - -—Il aurait tort. - -—Il aurait encore bien plus tort de prêter l’oreille aux perfides -invites de sa cousine, de se mettre la corde au cou ... - -—Certes! - -—Le mariage est tellement en baisse! - -—Les femmes elles-mêmes n’en veulent plus, remarqua Veyssières. - -—L’union libre, voilà l’avenir! proclama d’Amblaincourt. - -—Nous l’avons devancé, nous! Nous la pratiquons, l’union libre! - -—C’est si commode! - -—Tandis que le conjungo ... une vieille balançoire! - -—Un traquenard surtout, une flibusterie! s’écria le chef de bureau -Sambligny. «Voudriez-vous bien me dire quel intérêt un homme a à -se marier?» C’est la question que je pose toujours à mes employés, -lorsqu’ils viennent—Oh! ça n’arrive pas souvent!—m’annoncer -leurs projets d’hyménée. Aucun intérêt, même avec une femme riche. -Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, celle-ci, l’union célébrée, entend -dépenser le double ou le triple de ce qu’elle a apporté. Alors? Tu es -encore roulé, mon bonhomme! Tu as oublié que «célibat» vient de _cœlum -habitare_, c’est-à-dire que le célibataire habite le ciel, est dans un -paradis ... - -—Très bien! Parfait! - -— ... Une duperie, vous dis-je, une filouterie! - -—Le fait est, observa Chantolle, que si l’homme n’avait pas à redouter -les infirmités et les maladies ... C’est ce que prétendait Napoléon -I^{er}, qui n’était pas une baderne et avait sur le sexe des idées ... - -—D’une sagesse! - -—D’une profondeur! - -—Oui, continuait Chantolle, ne se marier que pour se procurer une -garde-malade ... - -—Et encore! Pourquoi? interrompit Magimier. Pourquoi voulez-vous?... -Vous avez des infirmières de profession, qui ont étudié la partie, la -connaissent ... Moi, je suis pour les professionnels encore un coup, -sabre de bois! - -—D’autant plus que vos jeunes filles d’aujourd’hui sont bien dressées -à soigner les malades, ah oui! parlons-en! se récria Nantel. - -—Elles ne savent même pas préparer une tasse de tisane! dit Ferrero. - -—Si vous comptez sur elles! - -—Combien de femmes qui laissent leurs maris en plant ... - -—Maris et enfants! - -—Vous avez du reste d’excellentes maisons de santé, repartit Brizeaux. -Moi, je suis comme Magimier, je suis pour les professionnels. - -—Vos jeunes filles d’à présent, poursuivait Nantel, elles sont toutes -élevées comme si elles étaient millionnaires; aucune, même dans la plus -humble bourgeoisie, ne veut plus s’occuper de ménage, de couture, de -cuisine surtout. - -—Il leur faut des bonnes, à toutes! compléta Herbeville. - -—C’est très vrai. - -—Toutes prétendent se faire servir, se reconnaissent incapables de se -servir elles-mêmes, s’en font gloire. Quelle est donc celle qui, une -fois mariée, consentirait à laver sa vaisselle? Une artiste, qui a, -sur le piano, un talent si distingué, ou expose des pastels à chaque -salon! Elle irait salir ses fines menottes, les gâter, les profaner! -Une doctoresse, pour qui la chimie organique et la zoologie comparée -n’ont plus de secrets! Et ne dites pas qu’on peut s’occuper à la fois -de ménage et de science: on ne sert pas deux maîtres; c’est l’un ou -l’autre. - -—Ce sera l’autre, dit Veyssières; elles feront de la science ... - -—En attendant, elles ne font plus d’enfants, objecta Chantolle. - -—Elles n’en veulent plus: ça les gêne. - -—Et de même, continua Chantolle, que les mariages diminuent chez -nous, notre natalité demeure à peu près stationnaire, pour ne pas dire -qu’elle baisse d’année en année. Voilà le point grave, car, avant tout, -il faut exister ... - -—Ohé! les races latines!! - -—L’Allemagne s’est bien gardée et se garde bien de lancer comme -nous ses femmes dans la vie publique, de les détourner de la vie de -famille, de les implanter dans les administrations, de faire d’elles -d’économiques gratte-papier, des fonctionnaires au rabais. Les -Allemands veulent des épouses et des mères; ils veulent des enfants, -et chaque année leur population s’accroît de sept à huit cent mille -âmes, voire davantage. Nous, nous ne bougeons pas; nous n’avons -aucun excédent, ou si peu que rien[1]. Aussi, conclut Chantolle, -l’Allemagne n’a pas besoin de nous déclarer la guerre pour nous battre: -elle remporte sur nous chaque année—chaque jour!—une victoire -considérable[2]. - -—Ne sont-ce pas ces dames de la Ligue de l’Affranchissement qui ont -naguère recommandé l’avortement? repartit d’Amblaincourt. - -—Mais oui! L’avortement légal! corrobora Nantel. - -—Je me souviens! fit Lesparre. - -—Riche idée! - -—Doux pays! - -—Bismarck l’a dit, observa Veyssières: «Laissons la France mijoter -dans son jus: avant un demi-siècle elle sera réduite à rien, -comparativement à l’Allemagne.» - -—Réduite à rien! Voilà la conséquence ... - -—Des femmes qui décrètent qu’elles se feront avorter! - -—Voilà ce que vous devriez dire à la Chambre, Magimier! - -—Je n’ai pas de temps à perdre, mon petit Veyssières. - -—Il préfère plaider la cause des «Émancipées» ... - -—Des «Infécondes»! - -—Vieux farceur! - -—Ne me reprochez pas cela ... - -—C’est comme vous, Brizeaux, est-ce qu’au Sénat?... - -—Messieurs! cria Nantel en frappant sur son verre. Pas de -personnalités, et pas de politique, je vous en prie! Vous savez que nos -statuts interdisent ces discussions. - -—Et puis il y en a bien assez sans nous, en France, qui s’occupent de -politique, ajouta Lesparre. - -—C’est le malheur! - -—Tout le monde s’en mêle, tout le monde veut gouverner le pays, -riposta d’Amblaincourt. Les plus ignares _citoilliens_ sont précisément -ceux qui tranchent le plus vite les plus ardus problèmes d’économie -sociale, qui vous résolvent en une seconde la question des salaires -et des rapports du capital avec le travail. Il n’y a pas de balayeur -des rues ou de cocher de fiacre,—sans vouloir médire en rien de ces -honorables corporations,—qui n’ait son plan tout prêt pour alléger -nos impôts, augmenter nos revenus, faire manœuvrer notre armée et nous -restituer dans quarante-huit heures l’Alsace et la Lorraine; pas un -qui ne soit tout disposé à donner des leçons de tactique à tous nos -généraux ... - -—C’est pitoyable! interrompit Sambligny. - -—Et c’est comme cela. Tel qui ne sait rien de rien, qui n’a jamais lu -un livre, qui ne se doute même pas qu’il existe une langue française, -une littérature française, veut pérorer ... - -—Gouverner la France! - -—Pourquoi pas? C’est un gouvernant. Avec le suffrage universel ... - -—Il a sa part de souveraineté ... - -—Une belle jambe! - -—Ça ne lit et ça n’a jamais lu que son journal, une feuille de chou ... - -—Voyons, voyons, quittons la politique! insista derechef Nantel. -Vous me reprocheriez ensuite, et je me reprocherais moi-même tout le -premier, de vous avoir laissés enfreindre un des principaux articles -de notre règlement ... Il est temps d’ailleurs que j’aborde mon compte -rendu ... Silence, messieurs, voyons! répéta Nantel en heurtant -encore et vivement son couteau sur les flancs de son verre. Veuillez -m’écouter. - - - - -III - - -Roger de Nantel, qui, à défaut de président,—les Salomoniens se -passaient fort bien de ce personnage,—joignait à ses fonctions -bisannuelles de secrétaire-trésorier de l’Association celles -d’organisateur des banquets et de questeur, commençait son exposé, -quand Magimier l’interrompit, pour se plaindre du bruit qui se faisait -dans une salle contiguë. Ce bruit n’avait pas gêné nos convives, et ils -ne s’en étaient même pas aperçus, tant que la conversation avait été -générale. Maintenant qu’ils se taisaient pour ouïr un seul d’entre eux, -on n’entendait plus que le brouhaha voisin. - -«Nantel! Ce n’est pas à nous qu’il fallait imposer silence, c’est à ces -braillards ... C’est un repas de noce qui se donne là? - -—Ah! repas de noce est bon! s’écria Veyssières. - -—Superbe! lança un autre. - -—Ah! délicieux! Oui, un repas de noce! - -—Et quelle nopce, mes enfants! - -—Qu’y a-t-il de si risible là-dedans? Je ne comprends pas ... murmura -Magimier interloqué. - -—C’est sans doute parce que vous êtes arrivé en retard, mon cher -député, répliqua Nantel. J’ai omis de vous dire ce que je venais de -raconter, ce que Margery m’avait appris ... qu’il y avait un dîner de -femmes à côté du nôtre: les «Émancipées» donnent un banquet ... - -—Voilà la noce! - -—Quelle heureuse union! - -—Hyménée! Hyménée! - -—Mais vous auriez dû les inviter à se joindre à nous! s’écria -Magimier. Ç’aurait été drôle, et la fête eût été complète. - -—Mon bon ami, si j’avais fait cela, vous n’auriez pas trouvé assez -de pavés pour me lapider, repartit Nantel. Vous aimez la jeunesse, la -fraîcheur, la verdurette ... Ça laisse à désirer de ce côté-là. - -—Qu’y a-t-il parmi ces femmes? demanda Chantolle. - -—J’ai aperçu, dit Nantel, la grosse Bombardier ... - -—Ah! ma voisine! fit Magimier. - -— ... Elvire Potarlot ... - -—Naturellement! - -—La présidente de la Ligue de l’Émancipation! - -—La plus enragée ... - -—Puis, continua Nantel, Nina Magloire, Stéphanie Lauxerrois ... - -—Celle qui signe Saint-Germain? - -— ... Katia Mordasz ... - -—La fameuse nihiliste! - -—Ah! Katia est de la partie! dit Veyssières. - -— ... Rose d’York, George Luce! la marquise de Maulmont ... - -—Ah! la marquise qui va s’encanailler ... - -—Il m’a semblé reconnaître au vestiaire Mme Latournette, interrompit -Brizeaux. - -—Moi, je me suis rencontré dans les couloirs avec Zénobie Cherpillon, -dit Jourd’huy. - -—Veinard! - -—Polisson, va! - -—Ah! Jourd’huy, mon ami, quelles délices, hein? Riche affaire! - -—Taisez-vous donc, blagueurs! Elle est maigre comme un clou. - -—Mais aussi quel décolletage! glapit Ravida. Je me suis croisé avec -elle ... - -—Oui, décolletée jusqu’à l’ombilic! riposta Jourd’huy. Et avec cela -des lunettes, des lunettes bleues! - -—Comme si les bas ne suffisaient point! - -—Tableau charmant! - -—Vision ineffable! - -—N’est-ce pas Zénobie Cherpillon qui s’est emparée de ce mot et le -répète à satiété: «Mesdames, il n’y a que le nu qui habille bien?» - -—Non, Ravida, vous n’y êtes pas, mon bon, répliqua Chantolle. C’est la -grosse Bombardier qui répète cela. N’est-ce pas, Magimier? - -—Je n’en sais rien du tout, moi! - -—Cette discrétion vous honore, très cher; mais c’est bien Mme -Bombardier qui s’est attribué ce mot. Malgré ses tendances viriles -et ses visées émancipatrices, elle est demeurée femme, Mme Angélique -Bombardier, femme et coquette; elle n’abdique pas ... «Restons jolies, -mesdames, restons jolies!» C’est encore un de ses mots. - -—J’aime mieux cela, dit Sambligny. - -—Moi également; ça me raccommode avec elle, ajouta Herbeville. - -—J’ai encore aperçu René d’Escars, c’est-à-dire Adélaïde Tabourin, -reprit Nantel; Estelle de Bals aussi ... - -—Tout l’état-major de l’Émancipation, quoi! - -— ... Guillemine de Chastaing ... - -—La présidente des «Infécondes»! - -—La reine des bréhaignes! s’écria Chantolle. Qui n’est, fichtre, pas -mal! ajouta-t-il avec un énergique et éloquent clappement de langue. -Elle n’a guère plus de trente-cinq ans, et, ma foi, s’il ne dépendait -que de votre serviteur ... - -—Chut! Chut! Taisez-vous, Chantolle! firent à la fois Veyssières et -Sambligny. Écoutons! - -—Si l’on pouvait entendre leurs toasts!...» - -Des lambeaux de phrases arrivaient assez distinctement, en effet, aux -oreilles des Salomoniens. - - * * * * * - -«On ne saurait trop répudier, citoyennes ...» - - * * * * * - -«Citoyennes!» C’est Elvire Potarlot qui parle, chuchota Veyssières. - -—Elle-même, répondit Chantolle. Aussi nous en avons pour un bout de -temps ... - -—Chut! Chut! Écoutez donc!» - - * * * * * - -«...De lâches accusations ... d’odieuses menaces sans cesse proférées -contre nous, des menaces comme celle-ci, que Fabre d’Olivet a osé -lancer: «Si les femmes d’Europe ne se conduisent pas avec sagesse, le -sort des femmes d’Asie les attend ...» - -—Oh! Oh! - -—Vous vous indignez et vous avez raison, citoyennes, bientôt -électrices de notre libre et chère France ... Et cet autre, cet -historien prétendu national, ce perfide insulteur de notre sexe, ce -cynique Michelet, qui nous a traitées de «malades perpétuelles», qui -déclare sans rougir que «l’homme doit nourrir la femme» ... - -—Oh! Oh! Jamais! - -—C’est humiliant ... - -— ... Vous ne voulez être les obligées ni les esclaves de personne, de -l’homme surtout, et, encore une fois, citoyennes, vous avez raison: la -femme doit se suffire à elle-même ... - -—Bravo! Oui! Oui! - -— ... Aussi quand nous voyons un publiciste comme M. Francisque Sarcey -se joindre à l’insulteur Michelet, affirmer après lui que «les femmes, -avec leurs larges hanches ...»—Nous les modifierons, nos hanches, -messieurs, s’il ne faut que cela!—«les femmes sont faites pour mettre -des enfants au monde, demeurer sédentaires à la maison ... - -—Oh! Oh! - -— ... «Prendre soin du ménage ...» - -—Et celles qui n’en ont pas? - -—Comme vous le dites très bien, citoyennes: Et celles qui n’ont pas de -ménage, pas de famille? «Ce qui m’étonne, continue M. Sarcey,—que je -continue, moi, à vous citer—ce qui m’étonne, c’est que les hommes qui -se disent progressistes et pionniers de l’avenir, au lieu de plaindre -les femmes, qu’une mauvaise organisation de la société oblige à sortir -de leurs attributions, les en louent comme d’une conquête.» - -—Et c’en est une! - -—On veut nous ramener au foyer, toujours! - -—C’est-à-dire aux carrières!... - -—A l’esclavage! - -—A l’esclavage, c’est cela! - -—Mais nous ne nous laisserons pas ainsi refouler sous le joug, -citoyennes! Au besoin, nous proclamerons la grève ... Car -l’homme—jusqu’où ne va pas son audace!—l’homme prétend que nous -n’avons pas les mêmes titres que lui pour occuper les emplois publics. -Oui! Écoutez encore un chroniqueur en renom, M. Edmond Lepelletier. -Il s’apitoye sur notre sort, celui-là, il daigne nous honorer de sa -compassion ... «Pauvres femmes! écrit-il dans _le Radical_, sous son -pseudonyme Jean de Montmartre. Ah! combien vous devriez maudire le jour -où il vous monta au cerveau cette fièvre d’orgueil de vouloir être des -demoiselles, des institutrices, des employées de la Ville ou de l’État! -Le meilleur moyen de réagir, d’améliorer votre destinée, serait de -renoncer à ces funestes rêves d’emplois administratifs ...» - -—Et de laisser la place libre à ces messieurs! - -—Belle malice! - -—Cousue de fil blanc! - -—N’est-ce pas, citoyennes, c’est assez clair? «Je vous dirai, comme -Jean-Jacques Rousseau aux femmes de son temps, conclut M. Lepelletier, -retournez à la nature, retournez au ménage!» - -—Ah! le ménage! Ça y est! Enfin! - -—C’est leur tarte à la crème! - -—Ils peuvent bien le faire eux-mêmes, le ménage, s’ils y tiennent tant! - -—Nous cloîtrer dans la maison, citoyennes, nous y vouer aux plus -obscures et aux plus viles tâches, voilà le but de ceux qu’on a -longtemps appelés nos seigneurs et maîtres ... - -—Oh! Oh! - -— ... «Bonne femme et bonne poule ont toutes deux la patte cassée, -afin de ne pouvoir courir.» C’est un de leurs proverbes ... Les femmes -d’Égypte ne portaient pas de chaussures afin de s’accoutumer à rester -au logis ... Et la matrone romaine, l’épouse modèle: «Elle a gardé la -maison et filé la laine» ... - -—Quelles sornettes! - -—C’est rococo! - -—Le monde a marché depuis ce temps! - -—Nous avons changé tout cela! - -— ... Ils ne cachent pas leur jeu, d’ailleurs; ils se vantent bien -haut de leur dessein. Proudhon, l’infâme Proudhon, l’a dit: «S’il -fallait choisir entre l’émancipation de la femme et sa réclusion, je -préférerais la réclusion» ... - -—Mais il n’a pas eu le choix! - -—Il est franc, celui-là! - -— ... Le foyer, citoyennes, le ménage, la famille: voilà l’ennemi! -Pas d’illusion à se faire ... Un des esprits les plus nets et les plus -lumineux de notre époque, M. Jules Bois, nous en avertit dans son -_Ève nouvelle_: «Tant que le foyer existera, la femme sera esclave.» -Et, avec sa clairvoyance et sa précision habituelles, il ajoute: «La -ménagère est aussi fatale à son sexe que la prostituée» ... - -—A la bonne heure! - -—Bravo! Bravo! - -—Voilà qui est parler! - -— ... Et encore, citoyennes, les prostituées protestent à leur façon -contre l’ordre établi, contre la tyrannie de l’homme; tandis que les -ménagères, les femmes dites d’intérieur et les mères de famille ... - -—Les pot-au-feu! - -—Les poules couveuses! - -— ... S’inclinent devant ce despotisme, subissent de plein gré ces -affronts, cet odieux servage, et déshonorent notre sexe!... - -—Bravo! Bravo! - -—Bravo, Elvire! - -— ... Mais, hélas! ils sont rares, citoyennes, ceux qui ont le -courage, l’élévation et la lucidité d’esprit de M. Jules Bois! Nos -adversaires sont nombreux et puissants: nous aurions tort de nous le -dissimuler. L’un d’eux, l’académicien François Coppée, n’écrivait-il -pas, hier encore, que «la femme de l’avenir nous apparaît comme une -sorte de pédante abondamment pourvue de brevets et de parchemins -scolaires ...» - -—Oh! oh! - -— ... «ne parlant jamais que de ses droits, égale et même plus -volontiers supérieure à son compagnon de chaîne, si elle n’a pas -carrément opté pour l’union libre et ses cyniques conséquences; bref, -une créature assez répugnante et tout à fait insupportable ...» - -—Oh! Oh! - -—C’est lui qui est cynique! - -—Répugnant! - -— ... «Tandis que nous autres, affreux retardataires, reprend M. -Coppée, nous croyons que la femme est, par sa nature même, encore plus -épouse qu’amante, et encore plus mère qu’épouse; nous estimons qu’elle -n’est point faite pour les études et les professions contentieuses; -nous demeurons convaincus qu’elle n’a rien à gagner à mener une -existence dissipée en occupations extérieures ...» - -—Assez! Assez! - -— ... Vous le voyez, citoyennes, toujours la maison, la vie de -famille, ne pas sortir, être tenues en laisse comme des esclaves ou des -bêtes ... - -—C’est cela! - -— ... Et on nous accuse d’être le fléau de la France, la cause de -sa déchéance et de sa perdition! Écoutez ce que dit de nous, dans -le journal _le Soleil_, M. Jean de Nivelle, _alias_ Charles Canivet: -«L’émancipation de la femme deviendra un agent très actif de la -dépopulation: c’est fatal ...» - -—Eh bien, après? - -—Que nous importe! - -— ... «Quelle singulière société que celle où l’on verrait la -confusion complète des sexes! s’écrie avec désespoir M. Canivet. Une -société où tout le monde, mâles et femelles, se mettraient à bavarder -sur les affaires publiques, et où, par suite de ces délibérations -prolongées, il n’y aurait plus personne pour soigner la cuisine, -ravauder les bas et raccommoder les chaussettes!» - -—Nous les ravauderons à tour de rôle avec ces messieurs! - -—A tour de rôle, mais oui! - -—Pourquoi toujours nous? - -—Évidemment, citoyennes, et vous avez touché du doigt la plaie! -Pourquoi toujours la femme astreinte seule à ces basses œuvres? Est-ce -que l’homme n’use pas comme nous ses vêtements, ne mange et ne boit -pas aussi bien que nous, ne salit pas tout comme nous son linge, -sa vaisselle et sa chambre? Eh bien, est-ce qu’il ne pourrait pas -comme nous et aussi bien que nous recoudre ses boutons, repriser ses -chemises, préparer le dîner, savonner et repasser le linge, laver les -assiettes et balayer le plancher?... - -—Bravo! - -— ... En quoi déchoirait-il de partager cette besogne avec nous, de -s’occuper, avec nous et comme nous, des soins à donner aux enfants, aux -nouveau-nés; de leur entretien, leur élevage, leur nettoyage? Eh bien, -en réponse à d’aussi raisonnables et équitables propositions, voilà -qu’un singulier démocrate, un étrange et faux socialiste, qui signe «Le -Solitaire», demande que «des Écoles d’allaitement pour hommes soient -fondées» ... - -—Oh! oh! - -—Il est facile de se moquer ... - -—Ce n’est pas répondre ... - -—Tout le fardeau retombe sur nous: grossesse, accouchement, -allaitement ... - -— ... Et, encore une fois, pourquoi toujours nous, citoyennes? -Pourquoi toujours la femme ployée sous le faix, enchaînée au logis, -humiliée, domestiquée, asservie, réduite à l’état d’animal ou de -chose? Nous maintenir dans ce servage, dans cette géhenne et cet -abrutissement, voilà le vœu, l’unique vœu de ces messieurs! Leur -audace, je vous le disais il y a un instant, leur audace ne connaît -pas de bornes. Écoutez les menaces de l’un d’eux, de M. Paul Dollfus, -de _l’Événement_: «L’égalité des sexes engendrera la bataille, et, -naturellement, la victoire sera du côté du biceps ...» - -—Nous en avons autant qu’eux, du biceps! - -—Nous le leur prouverons, s’il le faut! - -— ... Permettez-moi de continuer, citoyennes. «L’homme ayant vu ce -qu’a produit l’égalité, fruit de la liberté, prendra ses précautions; -il réintégrera les vaincues dans le gynécée, d’où elles n’auraient -jamais dû sortir ...» - -—Oh! oh! - -— ... «Et, pour leur ôter à jamais toute idée d’égalité, on les mettra -plusieurs dans le même, dans le même gynécée. Le féminisme aura ainsi -trouvé son remède, son vrai remède: la polygamie. Une bonne cure de -polygamie ...» - - * * * * * - -—«Mais parfait! superbe! exclama Ravida. C’est tout à fait ce que nous -disons! - -—Ce que nous pratiquons! - -—Silence! Silence! Chut! grondèrent Sambligny, Veyssières et d’autres -Sages. Écoutons donc!» - - * * * * * - -«...M. Paul Dollfus se fait l’écho, vous le remarquerez, citoyennes, de -ce misérable Fabre d’Olivet, dont je vous parlais il y a un instant, -et de bien d’autres ... La polygamie, oui, voilà ce dont on nous -menace ... Mais si nous devons honnir de pareilles doctrines, vouer à -l’opprobre et à l’exécration les lâches qui osent les émettre, que ne -devons-nous pas dire des femmes qui se rangent parmi nos adversaires, -des femmes qui trahissent leur propre cause, la cause sacrée des -opprimées et des victimes? Car il y en a, citoyennes, il en existe, -de ces félonnes! N’est-ce pas une femme qui signe Jean de Bourgogne -et a eu le cynisme d’écrire, dans les _Matinées Espagnoles_, une -revue dirigée par une femme cependant, par la célèbre madame Ratazzi -ou de Rute: «En admettant que l’élément féminin s’impose jamais au -Palais-Bourbon, il faudra, de toute nécessité, apporter certaines -modifications au règlement, imposer diverses conditions à ces dames ... -Il sera bon de ne pas les laisser souvent seules: elles se mangeraient!» - -—Oh! Oh! - -— ... Si c’est là l’opinion que nous avons de nous-mêmes, comment -voulez-vous, citoyennes, que les hommes nous aient en estime et nous -jugent dignes de prendre place à leurs côtés? «N’oublions pas que nous -sommes et resterons le _sexe faible_! s’écrie une autre, Mme Sorgue, -dans la _Revue de France_. La femme, comme l’a dit un de ses vrais -amis, Michelet, est une malade ...» - -—Oh! Oh! - -—Drôle d’ami! - -—«...une malade; oui, hélas! UNE MALADE ...» - -—L’éternelle blessée! - -—Ah! oui, l’éternelle blessée! - -—Et «douze fois impure», n’oublions pas! - -—C’est vrai! Douze fois! - -—Pas une de moins! - -—«... UNE MALADE. Les charges écrasantes de la maternité lui -constituent une psychologie spéciale, qui fait d’elle, surtout et avant -tout, une instinctive, une impulsive, une sensitive, une ...» - -—Une pauvre machine détraquée! - -—Une déséquilibrée! - -— ... Si les femmes parlent d’elles-mêmes en ces termes ... - -—C’est une honte! Cette madame Sorgue ... - -—C’est elle qui est insensée! - -—Folle à lier! - -— ... Et Mme Séverine, citoyennes, elle, dont la plume féconde ...» - - * * * * * - -«Les voilà qui vont bêcher Séverine à présent! murmura Chantolle. - -—Presque toutes la jalousent et l’exècrent, comme jadis elles -abominaient George Sand, répliqua Veyssières. Si vous voulez entendre -dire du mal des femmes, ce sont les femmes qu’il faut écouter ... - -—Silence donc, Veyssières! Écoutez vous-même ...» - - * * * * * - -«...Elle n’en fait pas mystère, Mme Séverine; elle vous l’avoue sans -vergogne, dans une de ses récentes chroniques du _Journal_: «Je suis de -celles qui préfèrent, qui auraient préféré, pour la femme, seulement le -titre de compagne; le rôle d’ombre doux et câlin, volontiers effacé, -derrière le maître à tous redoutable, par soi seule asservi ...» Le -MAÎTRE, elle le reconnaît ... - -—Oh! Oh! - -— ... Elle trouve «doux, bon et juste d’être aimée, protégée ...» - -—Protégée! - -—Oh! Oh! - -— ... JUSTE D’ÊTRE PROTÉGÉE!... - -—Oh! Oh! - -— ... Du reste, citoyennes, j’ai l’intention de vous demander de -vouloir bien confirmer le blâme lancé parla Ligue de l’Affranchissement -des Femmes, sur la proposition de nos éminentes sœurs d’armes, Mmes -d’Estoc et Astié de Valsayre, contre Mme Séverine, pour avoir refusé de -se battre en duel avec M. Mermeix, qu’elle avait outragé dans le _Gil -Blas_, sous son pseudonyme de Jacqueline ... - -—C’est vrai! Oui! Oui! - -— ... Ce blâme a été rédigé en ces termes par le comité de la Ligue -de l’Affranchissement: «Toute femme qui ne prend pas la responsabilité -de ses actes et accepte qu’un homme se batte à sa place commet un acte -d’infériorité. Tel est le cas de Mme Séverine dans l’incident qui a -occupé toute la presse[3].» Comment pouvons-nous, en effet, affirmer, -d’un côté, que nous sommes les égales de l’homme, et, de l’autre, -exciper d’une prétendue infériorité et nous dérober vis-à-vis de -lui? Il y a là une contradiction et aussi une couardise que je vous -laisse le soin de qualifier, citoyennes. Remarquez d’ailleurs que -l’ex-directrice du _Cri du Peuple_ est coutumière du fait, qu’elle -aussi ressasse que «la femme doit être épouse et mère avant tout» ... - -—Le refrain de la ballade! - -— ... qu’elle s’était déjà pareillement dérobée, au mois d’août -1885, lorsque le comité de la Fédération républicaine socialiste la -sollicitait de poser sa candidature électorale. «Je suis restée trop -femme, écrivait-elle alors, pour n’être pas de beaucoup au-dessous -d’une tâche qu’une citoyenne plus virile accomplira certes mieux que -moi ...» On ne pouvait se moquer de nous plus perfidement ... - -—Certes! - -—C’est évident! - -— ... Et elle se déclarait «vraiment indigne d’appartenir au sexe -auquel nous devons Mme Astié de Valsayre» ... - -—Oh! Oh! - -—Conspuons Séverine! - -—A bas Séverine! A bas Séverine!» - - * * * * * - -«Ça t’apprendra, Séverine! murmura Chantolle. Voilà ce qu’on gagne à -refuser de se rendre ridicule!» - - * * * * * - -Surexcitée, emballée, infatigable, Elvire Potarlot continuait, d’une -voix fluette, une voix de castrat, mais suraiguë, très perçante, et qui -arrivait distinctement aux oreilles des Salomoniens: - -«Il n’y a pas à s’illusionner, citoyennes, et il faut avoir le courage -de le dire, de le proclamer bien haut: tant que l’homme et la femme, -accomplissant tous deux et simultanément le même acte, aboutiront à -des résultats essentiellement différents, tant que le mâle, égoïste, -sensuel et cynique, ne recueillera que du plaisir là où sa compagne -risque tous les embarras et les dangers de la conception, c’est-à-dire -une griève maladie, de longues et cruelles souffrances, et la mort -même ... non, citoyennes, il n’y aura pas d’égalité possible entre -l’homme et la femme, parce qu’il n’y aura pas de justice pour celle-ci -...» - - * * * * * - -«Ah çà! Est-ce qu’elle aurait la prétention, d’intervertir les rôles? -insinua Sambligny. Est-ce qu’elle songerait à mettre le cœur à droite, -la tête aux pieds, et l’homme enceinte? - -—C’est que ces dames en sont là, mon bon, répliqua Chantolle. Avec -leur manie égalitaire, elles ne doutent plus de rien ... - -—Chut! Chut!» - - * * * * * - -«...Oh! je n’ignore pas, citoyennes, combien ces idées peuvent vous -sembler prématurées, chimériques même! C’est un rêve, direz-vous. Mais -Platon, le divin Platon, le plus grand des philosophes, l’a fait, ce -rêve; c’est le sien, c’est l’identification de l’homme et de la femme -sous le nom d’androgyne, et je n’ai pas à m’attribuer l’honneur de -cette découverte. Une de nos plus célèbres devancières, la vaillante et -victorieuse adversaire des Proudhon, des Michelet, des Auguste Comte, -tous ces piètres penseurs et pitoyables républicains, la sagace et -savante auteur de _La Femme affranchie_, Mme Jenny d’Héricourt, nous en -avertit d’ailleurs et dans un superbe langage: «L’homme n’est qu’une -femme enlaidie sous tous les rapports ...» - -—Bravo! - -—Très bien! - -—«...La femme seule renferme et développe le germe humain; elle est -créatrice et conservatrice de la race ... Seule dépositaire du germe -humain, elle l’est également de tous les germes intellectuels et -moraux; elle est l’inspiratrice de toute science, de toute découverte, -de toute justice; la mère de toute vertu.» La femme est tout, en un -mot, pour Mme d’Héricourt; l’homme n’est rien, ne sert à rien,—pas -même, citoyennes, pas même à féconder celle qu’il nomme sa femelle. «Il -n’est pas bien sûr, déclare cette géniale dialecticienne, _il n’est -pas bien sûr que le concours de l’homme soit nécessaire pour l’œuvre -de la reproduction_; c’est un moyen qu’a choisi la nature; mais _la -science humaine parviendra_, nous l’espérons, _à délivrer la femme de -cette sujétion insupportable_[4].» Tel est aussi mon plus ferme, mon -plus constant espoir, citoyennes. Et j’ai la joie de le voir partagé -et soutenu par les plus judicieux et les plus profonds esprits de -notre siècle. Résumant les travaux des premières doctoresses anglaises -et américaines, M. Jules Bois ne nous a-t-il pas appris que c’est -la brutalité de l’homme, _un coup de poing donné par l’homme sur le -ventre de la femme_,—un coup de griffe donné aussi sans doute en même -temps par tous les mâles sur les flancs de toutes les femelles,—_qui -a provoqué le tribut de la menstruation; mais qu’un jour luira_, -la science nous autorise à le croire, _où ce tribut cessera d’être -payé_[5]? Voilà, citoyennes, ce qui me soutient et me console, ce qui -doit nous réconforter toutes; voilà l’étoile qui me guide, le noble -but de libération où toutes nous devons tendre ... - -—Bravo! - -— ... Quant à moi, je ne me lasserai pas de lutter ... - -—Bravo, Elvire! - -—Vive Elvire! Bravo! - -— ... Je ne me lasserai pas de lutter contre cette ancienne moitié -de nous-même, devenue notre exploiteur, notre tyran ... Dans quelques -semaines, citoyennes, nous fêterons l’arrivée parmi nous de Mrs -Simpson, la digne successeur de Victoria Voodhal, fondatrice de la -_Société de l’amour libre_ ... Nous n’en sommes pas là encore, nous, -infortunées femmes de France! Nous n’osons, nous ne pouvons réclamer -que la liberté du divorce,—le divorce par consentement mutuel, ou, -plus simplement encore et selon le postulat des plus autorisées d’entre -nous, le divorce par la volonté d’un seul des époux ... - -—Bravo! - -— ... De même que, pour se marier, on n’est point tenu de faire -connaître les motifs qui vous poussent à prononcer le oui décisif et -solennel, de même, pour se démarier, pour divorcer, nul ne devrait être -contraint d’invoquer et de révéler les causes de sa désunion ... - -—Bravo! - -— ... C’est clair comme le jour. Et c’est par ce vœu, ce vœu aussi -légitime que modeste, que je terminerai, citoyennes, c’est la -suppression de cet arbitraire, l’anéantissement de cette anomalie et -de cette tyrannie, que je vous propose d’acclamer; c’est à la liberté, -à la liberté pleine et entière du divorce, que je vous convie de boire!» - - * * * * * - -«Mais rien ne nous empêche de nous y associer, à ce vœu si modeste, -observa Ravida. - -—Au contraire! - -—Comme ça se rencontre! - -—A la liberté du divorce! Au divorce par consentement mutuel! - -—Par consentement d’un seul même! J’te crois, que j’y bois! murmura -Sambligny. Ah! fichtre! - -—Qui donc prétendait que nous n’étions pas d’accord avec ces dames? - -—Selon moi, expliquait durant ce temps Lesparre à Herbeville, le -divorce ne deviendra une chose juste, admissible et pratique, que le -jour où l’homme pourra renvoyer sa femme dans le même état qu’il l’a -prise, c’est-à-dire vierge ... - -—En supposant que ... - -—Bien entendu! en supposant que ... Actuellement, elle n’a plus la -même valeur lorsqu’on la rend: c’est comme une marchandise qui aurait -subi un déchet ...» - - * * * * * - -Cependant l’ovation «prolongée» qui avait suivi le discours de Mme -Elvire Potarlot venait de prendre fin, et une autre voix maudissait à -son tour, dans la salle voisine, le barbare despotisme du sexe laid. - -«...Avec le plus astucieux acharnement, il s’est appliqué à nous -confiner, nous emprisonner ... le fardeau de la maternité, le soin des -enfants ... les répugnantes corvées du ménage ...» - - * * * * * - -«Vous devez reconnaître cette voix, Magimier? lança Chantolle. C’est -celle de votre séduisante voisine Angélique, Mme Bombardier! - -—Vous croyez? - -—Oui, je crois, mon ami, et vous en êtes sûr, vous! - -—Silence donc, Chantolle! Écoutons!» - - * * * * * - -Il était d’autant plus nécessaire de ne faire aucun bruit que la -nouvelle oratrice, au lieu de la voix suraiguë d’Elvire Potarlot, ne -possédait qu’un ton de fausset, une sorte de glapissement aigrelet, -nasillard et pleurard, de portée restreinte. - -«Durant des siècles et des siècles, la pauvre opprimée ... déclarée -indigne de gérer les affaires publiques ... n’ayant que des devoirs et -aucun droit, traitée en mineure, en irresponsable ... piétinée, écrasée -par ses bourreaux ... - -—A bas les hommes! - -—A bas! Oh! oh! - -— ... Ménagère ou courtisane, servante ou prostituée, voilà ce que -l’homme a fait de la femme, voilà, mesdames ...» - - * * * * * - -«Ah! ce n’est plus citoyennes!» chuchota Veyssières. - -«...Comme il la comprend et la veut ... toujours à son service ... pour -ses besoins et son agrément ... - -—Guerre aux hommes! - -—A bas! A bas! - -— ... Même aujourd’hui, après tant d’efforts ... les salaires -attribués à la femme, dans les ateliers, les administrations, partout, -sont des plus chétifs, absolument dérisoires ... C’est afin toujours de -la tenir asservie, de pouvoir faire d’elle, en toute occasion, selon -son caprice ... - -—Oui! C’est cela! - -—Bravo! Bravo! - -—A bas les hommes! - -— ... Mais leur règne, le règne de ces oppresseurs, de ces exploiteurs -et persécuteurs ... oui, mesdames, touche à sa fin ... Fini!... L’aube -a lui ... - -—Bravo! - -—Ah! Ah! Ah! - -—Bravo! Bravo! - -— ... Et je lève mon verre en l’honneur de cette libération, je bois -... je bois ... et à l’émancipation complète et prochaine de la femme!» - - * * * * * - -«Mais nous aussi! Nous _idem_! Mais de tout cœur! s’écrièrent en -pouffant de rire et en applaudissant les disciples de Salomon. - -—Nous ne désirons que ça! - -—Demandons-leur donc, insinua Veyssières, si l’émancipation de la -femme ne signifie pas sa prostitution, quelle différence ... - -—Taisons-nous! Pcht! Pcht! En voici une autre!» - - * * * * * - -Celle-là avait la voix plus grêle encore que celle de Mme Angélique -Bombardier, et on ne percevait que des lambeaux de phrases: - -«...La citadelle du mariage ... la saper sans relâche, la démolir ... -Car l’homme veut une domestique, non une compagne, une bonne à tout -faire, une esclave ...» - - * * * * * - -«Qui donc tient le crachoir? demanda irrévérencieusement Jourd’huy. - -—Je ne sais pas, fit Veyssières avec un haussement d’épaules. -Peut-être Mme Cherpillon ... - -—Non ... plutôt Mme Magloire, répliqua Brizeaux. - -—Silence! Silence! Chut!» - - * * * * * - -«...La femme qui se marie se donne un maître, elle s’avilit ... - -—Bravo! C’est cela! - -— ... Elle s’avilit ... Comparaître devant l’écharpe d’un maire et -l’étole d’un prêtre ... Jurer soumission et obéissance ... - -—Oh! Oh! Obéir! Oh! - -—A bas les hommes! - -— ... Un maître, un tyran ... Tant que vous maintiendrez le foyer, la -famille, l’union légale ... rien de fait ... Aussi cette forteresse -... _Delenda Carthago!..._ Cette union, c’est l’asservissement ... Je -bois à la suppression du mariage!» - - * * * * * - -«Et moi donc! soupira Sambligny. Ne vous mariez pas! c’est ce que je -dis toujours à mon personnel ... - -—Nous aussi, nous buvons ... Nous tous! Mais comment donc! Mais -enchantés!... clamèrent en s’esclaffant les Salomoniens. - -—Comme nous marchons bien de conserve avec ces dames! ajouta Roger de -Nantel. On jurerait que nous nous sommes donné le mot, que nous faisons -campagne ensemble! - -—Eh oui! - -—Tout ce qu’elles réclament, c’est également ce que nous voulons, ce -que nous avons déjà, nous, ce que nous mettons en pratique, observa -Ferrero. - -—Et on parle de la guerre des sexes! s’écria Chantolle. - -—Mais jamais plus délicieuse harmonie, plus touchant accord ... - -—Plus intime union n’a régné ... - -—Taisons-nous, Ravida! Pcht! Pcht!» - - * * * * * - -Une voix douce, argentine et musicale, lente, caressante et dolente, -avait succédé aux maigres et imperceptibles tremolos de la précédente -oratrice. - - * * * * * - -«Celle-là, c’est Mme de Chastaing, annonça Veyssières. - -—C’est donc au nom des «Infécondes» ... - -—Chut! Chut! Du silence!» - - * * * * * - -«...Nous aussi, nous sommes des vôtres, mesdames! Et comment n’en -serions-nous pas? N’est-ce pas la Ligue de l’Affranchissement des -Femmes, qui, par la voix si autorisée de son secrétaire, Mme Astié -de Valsayre, et par celle de ses non moins éminentes déléguées, Mmes -Charrière et Louvet, a le mieux formulé nos principes et résumé -notre programme? «L’état social actuel donne à la femme _le droit de -l’avortement_, et il y a, en conséquence, lieu d’acquitter toutes les -accusées,—toutes les accusées d’infanticide,—qui sont des victimes, -et non des coupables[6].» Voilà parler, mesdames! Et ces mêmes fortes -et grandes paroles, je les retrouve ailleurs encore, dans les bouches -les plus éloquentes, les plus écoutées ... L’amour, comme le constate -si ingénument et si sincèrement Mlle de Bovet, dans ses _Confessions_, -n’est qu’une chose «assez insipide et passablement malpropre», -répulsive à toute créature d’élite, qui ne peut convenir qu’aux êtres -inférieurs, «à ma chienne Lola, surnommée Montès, à cause de sa -légèreté de mœurs ...» - - * * * * * - -«Dis donc, toi! N’en dégoûte pas les autres! grommela Jourd’huy. - -—Si c’est ainsi qu’elles apprécient l’amour ... - -—Nous ne risquons rien, nous, de ... - -—Ah! je t’en ficherai, des créatures d’élite! - -—Plutôt les gotons et les souillons! - -—Elle ne doit ni boire ni manger, celle-là, pour ne pas ressembler à -sa chienne! - -—Ni marcher, ni dormir, ni respirer ... - -—Écoutez donc! Pchtt!» - - * * * * * - -«...La fécondité, si appréciée chez les femelles des animaux, est, -chez les femmes, un malheur redouté. Voilà un fait général, certain, -indéniable ... L’homme, toujours égoïste et toujours privilégié, -ne s’inquiète nullement des grossesses. «Ce n’est pas lui qui -écope», selon la familière expression de la plus spirituelle de nos -romancières. Mais la femme, elle, victime de l’implacable fatalité ... -Ah! mesdames, comme je comprends bien cette tristesse qui pèse sur -le sort de la femme! Le rire est le propre de l’homme,—de l’homme, -toujours sans idéal, toujours matériel, terre à terre, rampant et -grossier ... - -—Bravo! A bas les hommes! - -— ... Laissons-le-leur, ce rire, indice de leur infériorité, et dont -l’absence fait notre éloge, à nous, et nous honore ... Le Christ n’a -jamais ri ... Le rire est partout preuve de bassesse ... Aussi est-ce -avec une exultante fierté que nous constatons, mesdames, que les femmes -écrivains ne tombent jamais dans le comique, qu’aucune d’elles ne -s’abaisse à ce point ... Elles ignorent le rire: quel plus bel éloge -peut-on leur décerner?... Toujours grave, digne, sérieuse, distinguée, -chaste, moralisatrice, la femme laisse à son rival, à l’homme, les -obscénités et immondices d’un Rabelais ou d’un Montaigne, d’un Brantôme -ou d’un Saint-Simon, de La Fontaine et de Diderot, de Molière et de -Voltaire, ces deux vils insulteurs du sexe de Jeanne d’Arc ... - -—Bravo! Bravo! - -— ...Notre littérature, à nous, toujours respectueuse des lois du bon -ton et de la bienséance, est indemne de toutes ces souillures ...» - - * * * * * - -«As-tu fini! exclama Chantolle en haussant les épaules. Elle nous -bassine, cette Philaminte, épouse de Chrysale ... - -—Une raseuse!» - - * * * * * - -«...Ah! c’est que, pour nous, mesdames, la vie n’est pas chose risible -et plaisante! Un dur chemin, semé d’ornières et de fondrières ...» - - * * * * * - -«Si tu crois, ma pauvre biche, murmura Ravida, que tes jérémiades vont -changer quelque chose à ce chemin! - -—Prends-le donc comme il est, et fiche-nous la paix!» ajouta Jourd’huy. - - * * * * * - -«...La femme, à qui la nature a traîtreusement assigné le rôle -maternel, qui n’enfante que dans la douleur, est toute désignée ... -Nous seules, mesdames ... connaissons par expérience ... tout ce qu’il -y a d’amertume et de deuil dans l’existence ...» - - * * * * * - -«Assez! Assez! s’écrièrent simultanément Magimier, Lesparre et Ferrero. - -—Oh! oui, assez! répétèrent de tous côtés les Salomoniens. - -—Laissons ces dames, lasses d’enfanter, dit Sambligny, et qui -voudraient que ce fût notre tour ... - -—Pour rétablir l’équilibre! - -—Ah! elle est bonne, celle-là! - -—C’est toujours nous qui avons la meilleure part ... - -—Et elles, toujours une araignée dans le plafond! - -—Veyssières! fit Chantolle. Vous avez vu ce que dit à ce propos Edmond -de Goncourt dans un des derniers volumes de son _Journal_? «C’est bien -restreint le nombre des femmes qui ne méritent pas d’être enfermées -dans une maison de fous.» - -—Ce que confirme l’ancien proverbe: «La plus sage est la moins folle», -riposta Ravida. - -—Et ce que confirme surtout la médecine, ajouta Jourd’huy: l’hystérie -est tellement répandue ... - -—Fichtre oui! dit Nantel. - -—Toutes, des névrosées! - -—Des malades! Elles ont beau protester: c’est Michelet qui a raison! -conclut Sambligny. - -—Moi, les femmes, je ne m’occupe que de leur plastique, pas d’autre -chose, déclarait pendant ce temps Magimier à son voisin Lesparre. - -—Il y en a si peu de belles! soupira celui-ci. - -—Savez-vous ce que devrait faire le gouvernement, Lesparre? interjeta -Chantolle de son ton gouailleur. Il devrait réaliser le vœu de -Théophile Gautier: forcer toute femme atteinte et convaincue de beauté -notoire à se montrer au moins trois fois par semaine sur son balcon, -pour que le peuple ne perde pas tout à fait le sentiment de la forme et -de l’élégance. Voilà qui vaudrait mieux que de prêcher à la foule des -turlutaines et des mensonges, comme la liberté et l’égalité ... - -—Et aux femmes la concurrence avec l’homme! - -—La haine du mâle! - -—La révolte contre le maître! - -—Contre la nature! - -—Eh bien, non, mes bons amis, ce n’est pas cela que devrait faire -le gouvernement! s’écria Jourd’huy. Il y a mieux que cela! Car, en -effet, je reconnais avec vous que le nombre des belles femmes est bien -insuffisant ... - -—Oh oui! - -— ... Et que si l’on pouvait l’augmenter ... Ce qu’il faudrait, -c’est fonder des maisons d’éducation où les jeunes filles seraient -admises dès l’enfance, et où l’on s’occuperait de les façonner, de les -embellir, de les assouplir, de les engraisser; où on les initierait à -tous les jeux et à tous les perfectionnements de l’amour ... - -—Comme à Corinthe! - -—A Milet, à Lesbos, dans toute l’ancienne Grèce. - -—Ils s’y entendaient, ceux-là! - -—Ah! les Grecs! Le premier des peuples! Toute notre civilisation vient -d’eux ... - -—Aucun ne les a surpassés ni dans les arts, ni en poésie, ni en beauté -... - -—Mais encore aujourd’hui, au Japon, c’est ce qui a lieu, dit -Lesparre. Outre les maisons de thé, il y a des collèges d’amour ... - -—Très chic, les Japonais! - -—S’entendant en plaisirs ... - -—Ayant l’intelligence de la vie, de la volupté ... - -—Possédant des goûts très raffinés ... - -—Dans ces établissements, continuait Jourd’huy, les laides, les mal -bâties, toutes celles que dame Nature a peu favorisées, ne seraient pas -oubliées. Non, ne méprisons personne, sachons tirer parti de tous les -éléments et de toutes les facultés. Les laides, on les mettrait à la -cuisine, on leur enseignerait le blanchissage, le repassage, la couture -... - -—La propreté! - -—D’abord! - -—Ce qui manque le plus à nos brillantes amazones! - -—Il paraît! - -—C’est par la crasse, selon le mot de Charles Mismer, qu’elles se -distinguent ... - -—Frédéric Soulié aussi l’a dit. - -—Et Jules Janin: «Bas bleu, c’est-à-dire bas sale», écrivait-il ... - -—Ce qui prouve ... - -—Oui, la propreté avant tout! - -—Voilà comment nous comprenons la femme, nous autres! exclama Ravida. - -—Ah! tu veux te révolter, vile esclave! - -—Ah! tu aspires à t’émanciper, citoyenne! - -—Les Japonaises, quelles femmes! dégoisait de son côté l’ingénieur -Lesparre. J’en ai tâté ... Ah! mes amis, je ne vous dis que ça! Une -grâce, un charme, une souplesse, un enlacement, un brio, une science, -une maestria, un doigté, un velouté ... Prodigieux! Incomparable! - -—Assez, Lesparre! - -—Arrêtez-vous! - -—Vous nous faites ... monter l’eau à la bouche! - -—Dites donc, Nantel, est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de nous -dénicher une de ces merveilles? Il doit bien y avoir quelques -Japonaises dans Paris! - -—J’appuie la motion de Sambligny, opina Herbeville. - -—Moi aussi, déclara Ferrero. - -—Nous tous l’appuyons. - -—Vous entendez, Nantel? - -—Je ne demande pas mieux, mes très chers: je ferai des démarches en -conséquence ... Mais si vous vouliez bien maintenant me laisser parler? -Que je vous dise où nous en sommes ... L’heure s’avance ... - -—Nantel a la parole! annoncèrent Brizeaux et Ravida. - -—Silence! Silence! - -—La parole est à M. le secrétaire-trésorier! articula solennellement -Veyssières. - -—Avant tout, messieurs, j’ai à vous remettre la liste de nos clientes, -la nouvelle liste, dit Nantel, qui tira de sa poche et commença à -distribuer entre les convives de menus cahiers, composés de quelques -feuilles, et faciles à dissimuler dans un carnet ou un porte-cartes. -C’est moi-même, poursuivit-il, qui ai non seulement dressé, mais -autographié cette liste, ainsi d’ailleurs que j’avais pris soin de le -faire l’an passé. Il n’en existe pas d’autres exemplaires que ceux-ci, -et vous n’avez aucune indiscrétion à redouter ... - -—Nous vous voterons des félicitations, Nantel! interrompit Brizeaux. - -—Une couronne civique! dit d’Amblaincourt. - -—Nous vous élèverons une statue! renchérit Veyssières. - -—Le plus tard possible, n’est-ce pas? reprit Nantel. Comme vous le -constaterez, le nombre de nos associées—laissez-moi appeler ces dames -de ce nom un peu ambitieux peut-être, et qu’elles ne justifient que -passagèrement, mais qui n’en est que plus flatteur pour elles ... et -pour nous;—le nombre de nos associées s’est accru de onze, et ce -renfort est tout entier compris dans la première catégorie, celle du -prix le moins élevé, la catégorie à cinq francs.» - -La liste, qui était disposée par colonnes et sous forme de tableau, se -trouvait effectivement divisée en catégories ou sections, au nombre de -trois, et c’étaient les chiffres 5, 10 et 20 qui, inscrits en travers, -au milieu d’une ligne, établissaient ces démarcations. - -Dans la première colonne se lisait le nom des associées,—puisque -associées il y a; dans la seconde, leur adresse; dans la troisième, les -jours et heures auxquels elles étaient visibles; dans la quatrième, -leur signalement et leurs particularités physiques et morales ou -immorales. - -Le livret débutait ainsi: - - ══════════╤══════════════════════╤═════════════════════════════════╕ - │ │ │ - Morel │Rue de Provence, 151. │ Tous les jours jusqu’à │ - │ │4 h. (Les dimanches exceptés: │ - │ │cette exception est de │ - │ │règle générale et s’applique │ - │ │à tous les paragraphes suivants.)│ - │ │ │ - Thiébault │Rue de Suresnes, 69. │ Mercredis et samedis soir, │ - │ │à partir de 9 h. │ - │ │ │ - Lucy │Rue Bleue, 92. │ Tous les jours jusqu’à │ - │ │5 h. │ - │ │ │ - │ │ │ - Palmyre │Rue Pigalle, 41 bis. │ Tous les jours de 2 h. à │ - │ │7 h. │ - │ │ │ - │ │ │ - Duval │Rue Lavoisier, 52. │ Tous les jours après-midi. │ - │ │ │ - │ │ │ - │ │ │ - Irma │Rue Baudin, 70. │ Mardis et vendredis de │ - │ │3 h. à 7 h. │ - │ │ │ - Fanny │Rue Lamartine, 58. │ Tous les jours jusqu’à │ - │ │5 h. │ - Etc. │ │ │ - - ══════════╤═══════════════════════════════════════════╕ - │ │ - Morel │ Jeune, boulotte, blonde; jolies mains; │ - │belles dents (pas fausses); bonne fille; │ - │trop causeuse. │ - │ │ - Thiébault │ Jeune, petite, mince, brune; très │ - │passionnée; pied d’enfant. │ - │ │ - Lucy │ Jeune, blonde; forte poitrine; hanches │ - │accentuées; taille fine; beaucoup │ - │d’entrain et de bagou. │ - │ │ - Palmyre │ Négresse, mûre; taille et ampleur │ - │moyennes; bébête; lourdaude; grande │ - │fumeuse et buveuse d’absinthe. │ - │ │ - Duval │ Trente ans; brune; très forte poitrine, │ - │mais taille épaisse; l’air toujours │ - │endormi (alcoolique??) │ - │ │ - Irma │ Mûre, grande, svelte, brune; très │ - │gaie. │ - │ │ - Fanny │ Mûre, mince, élancée; très belle │ - │chevelure rousse (pas teinte). │ - Etc. │ │ - -«Je me suis mis en relation, comme l’an dernier, avec Mme de -Saint-Géran, l’excellente madame de Saint-Géran, de la rue Tronchet, -expliquait Nantel; je suis allé voir aussi une certaine dame Cardinet -... - -—Cardinal? - -—Non, Chantolle. Cette personne n’a pas de filles, que je sache, -de filles à elle, j’entends, et elle se nomme réellement et tout -simplement Cardinet ... Ces honorables négociantes ou courtières ont -naturellement tendance à vous faire prendre des articles très chers; -elles les surfont et les exagèrent à plaisir; mais j’ai su résister à -ces prétentions déraisonnables et je n’ai retenu que cinq des numéros -qu’elles m’ont proposés: une petite brune, ayant de très beaux yeux -noirs, Mme Peyrade, Clara Peyrade, 15 bis, rue de Maubeuge ...» - -A ces mots, le député Magimier redressa la tête: ce nom et cette -adresse avaient été prononcés tout à l’heure devant lui, sur la -terrasse du café ... Oui, c’était bien cela: Clara Peyrade ... de -grands yeux noirs ... - -«Je la connais, cette recrue, fit-il. Elle a deux toquades: elle exècre -les Américains, pour les avoir fréquentés de trop près, et elle traite -tous les hommes de mufles. - -—Ça nous est égal, pourvu que le physique nous plaise, riposta -Herbeville. - -—A part ses yeux, c’est l’insignifiance même, reprit Magimier. - -—Si elle possède des talents ... - -—Ça, je l’ignore; mais elle n’a rien d’attirant: elle est petite, -pâle, maigrichonne ... Vous avez la rage, Nantel, de toujours nous -fourrer des femmes maigres!» - -Roger de Nantel de protester aussitôt: - -«Je m’efforce de vous contenter tous! Et ce n’est pas facile, ah! -sapristi, non! Peut-on dire ... - -—Magimier a tort de se plaindre, insinua d’Amblaincourt. Nous vous -savons tous gré, Nantel ... - -—Ce sacré Magimier! - -—Jamais content! - -—Nous verrons, mon cher, quand ce sera votre tour de remplir les -fonctions de secrétaire et de sergent recruteur! Ah! je vous y -attends! Nous verrons comment vous vous en tirerez! Moi qui m’ingénie -à en trouver pour tous les goûts, protestait Nantel, dans tous les -quartiers, afin de vous épargner de trop longs dérangements ... - -—Mais oui! - -—Ainsi, vous m’avez demandé une rousse de plus; eh bien, il y en a -deux ... - -—Nul plus que moi ne rend justice à votre dévouement et à vos mérites, -Nantel, interrompit Magimier; si je vous ai froissé, c’est malgré moi, -croyez-le ... - -—La rage de choisir des femmes maigres! D’abord, je n’ai aucune rage, -mon cher, absolument aucune! Je tâche de m’inspirer de l’intérêt -collectif, de concilier tous les désirs, toutes les exigences ... -Comment les aimez-vous donc, les femmes? Comment vous les faut-il? - -—Je suis pour les belles femmes, répliqua le député. - -—Qu’appelez-vous belles femmes? Expliquez-vous! - -—Le mot se comprend de lui-même, et tout le monde sait ce qu’on entend -par «une belle femme», dit Magimier. C’est tout le contraire de ces -petites sauterelles ... Une belle femme est grande, forte, grasse, bien -portante ... - -—La santé avant tout, effectivement, la santé et la jeunesse! opina le -sénateur Brizeaux. Et de la gorge! Vous vous rappelez le mot de Louis -XV à propos de la jeune Marie-Antoinette? - -—Non. Allez-y! cria Chantolle. - -—Lorsque le secrétaire d’ambassade Bouret vint annoncer à Louis XV -l’arrivée à Strasbourg de l’archiduchesse Marie-Antoinette, qui allait -devenir Mme la Dauphine, le roi lui demanda comment il avait trouvé -cette princesse. «Sire, elle est charmante, répondit-il. Elle a de -très beaux yeux, un teint d’une fraîcheur ...—Et la gorge?— ... Le -front imposant, les sourcils ...—Et la gorge? A-t-elle de la gorge? -interrompit de nouveau le roi.—Sire, je vous assure que je n’ai pas -pris la liberté de porter mes regards jusque-là.—Vous êtes un sot, -Bouret; c’est toujours par là qu’il faut commencer, c’est ce qu’il y a -de plus important ...» - -—Pas bête! - -—Je suis heureux de me rencontrer avec un monarque doué d’une aussi -profonde expérience, dit Magimier. - -—Et aussi avec un de nos premiers écrivains, avec Jean-Jacques, qui -avouait, à l’occasion de Mme d’Épinay, plate comme une planche à pain, -qu’«une femme sans tetons ...» - -—Oh! pas de gros mots, Chantolle! implora Ravida. - -—Ce n’est pas moi qui parle, c’est ce malotru de Jean-Jacques: «Une -femme sans tetons n’est pas une femme pour moi!» - -—Parfait! Vive Jean-Jacques! cria Magimier. - -—A la bonne heure! - -—Moi, je suis comme Magimier: j’aime la chair, je n’en disconviens pas -... - -—Moi aussi, mon cher sénateur, repartit Ravida. Malheureusement, les -neuf dixièmes des femmes d’aujourd’hui ont l’air de ne pas avoir un -brin de force, un souffle de vie. Ce n’est pas capitonné, ça manque -d’ampleur et de relief, c’est chétif, anémié, maladif et malsain. -Ça pose pour les délicates, les langoureuses, les vaporeuses, les -éthérées, les esthètes, les intellectuelles ... As-tu fini! Comme vous -le disiez il y a un instant, sénateur: la santé avant tout. Vivent les -femmes bien portantes, riches de sein et solides au poste! - -—Bravo, Ravida! - -—Les femmes où tous les attributs du sexe sont copieusement accusés, -ajouta Jourd’huy. - -—Et se détachent en vigueur, selon une expression du métier, reprit le -peintre Ravida. - -—Le style, c’est l’homme; mais le corset, c’est la femme! glapit -Sambligny. - -—Le corset ... et la _tournure_! compléta Jourd’huy. - -—Oui! et la _tournure_! - -—Le mérite de la femme, sa vocation, si je puis m’exprimer ainsi ... - -—Vous pouvez, Magimier! - -— ... sa vocation, c’est d’être grasse! - -—Très bien! Très bien! - -—Tous les vrais mâles sentent cela, le comprennent ... - -—Les petits seins des jouvencelles, ce ne sont que pommes vertes, a -fort congrument noté je ne sais plus quel poète: - - Et la grande Déesse aux yeux impurs, - Cypris, n’aime que les fruits mûrs! - -—C’est cela, Chantolle! Parfait! - -—Et tenez, messieurs! poursuivit Chantolle. Il y a aussi une remarque -de Balzac ... un mot bien typique: «Les femmes grasses, elles n’ont -qu’à se montrer, elles triomphent!» - -—Eh oui! Très vrai! Bravo! - -—Vous entendez, Nantel? Faites bien votre profit de ce que nous -disons, mon ami, insinua Magimier. - -—Quant à moi, hasarda Veyssières, je ne déteste pas une élégante -sveltesse, une certaine souplesse ... - -—Mais, messieurs, revenons à notre liste! Consultez la liste! objecta -Nantel. Voyez combien peu de clientes minces vous avez par rapport aux -grasses. Et cependant, les minces se trouvent bien plus aisément ... - -—Ce qui vous démontre clair comme le jour que les grasses—les grasses -jeunes—doivent faire prime! déclara Sambligny. - -—Cela est tellement vrai, messieurs, dit Brizeaux, que dernièrement, -dans une enquête que j’étais chargé de faire à la Préfecture de police, -on me montrait un relevé statistique et comparatif des habituées de cet -établissement, classées en filles maigres, c’est-à-dire ne dépassant -pas certain poids—soixante-dix kilos, pour préciser,—et en filles -grasses, c’est-à-dire dont le poids est supérieur à ce chiffre: eh -bien, on n’en compte que dix grasses pour cent maigres. - -—Puisque les maigres sont bien plus nombreuses, interrompit Chantolle, -il n’y a rien d’étonnant ... - -—Pardon, attendez! reprit Brizeaux. Il y a une autre raison que -celle du nombre. Si les femmes grasses échappent pour la plupart à la -police des mœurs, si, pour la plupart, elles n’ont pas besoin de tant -se démener et s’exposer, pour vivre, et de recourir ainsi à la basse -et affichante prostitution, c’est évidemment qu’elles ont moins de -peine à se procurer des amateurs, bien moins que les femmes maigres. -Presque toujours, ainsi que me le racontait le chef du service des -mœurs, M. Barlier, quand une femme grasse,—et pas trop vieille, bien -entendu,—au lieu de vivre tranquillement chez elle, aux frais de -ses amis et connaissances, a affaire à ladite police, c’est qu’elle -possède une tare secrète: c’est une incorrigible alcoolique, par -exemple, ou bien elle est tombée sous la coupe d’un souteneur brutal, -tracassier et imbécile, qui l’exploite mal, au détriment de ses propres -intérêts. Mais, en thèse générale et en résumé, une femme grasse ... -non seulement ce que notre ami Magimier appelle «une belle femme», mais -une femme grasse, simplement, une femme de poids, réussit bien mieux et -bien plus lucrativement qu’une maigre à trafiquer d’elle,—une grosse -femme, selon la remarque de Barlier, est toujours sûre de ne pas mourir -de faim. - -—Cela tient aussi, encore une fois, comme le disait tout à l’heure -Nantel comme vous-même l’attestiez il y a une seconde, mon cher -sénateur, à la surabondance des femmes maigres et chétives ... - -—Et aussi, du même coup, Chantolle, au goût général des hommes, -insista Brizeaux. On préfère non seulement ce qui est plus rare, mais -ce qui est plus plantureux, ce qui atteste le mieux le sexe ... - -—Les femmes qui, par leurs seins et leur croupe, sont plus femmes que -les autres, acheva Sambligny. - -—C’est cela! fit Brizeaux. - -—C’est cela! C’est cela! - -—Ces gredins d’hommes! Tous, si matériels, d’appétits si grossiers, -recherchent la chair, se complaisent dans la basse sensualité ... -N’est-ce pas, mon vieux Magimier? interpella Sambligny. - -—Il y a certaines nuances, répondit Magimier. L’idéal, pour moi ... - -—Vous avez un idéal? demanda Nantel. - -—Magimier qui a un idéal! - -—Ah! voyons l’idéal de Magimier! exclama Veyssières. Voyons l’idéal! - -—Je le connais! s’écria Chantolle. C’est sa voisine et amie Angélique, -l’opulente, protubérante et exubérante Bombardier, le mastodonte -Angélique ... - -—Il me les faut plus jeunes, Chantolle, de beaucoup plus jeunes. Mon -idéal,—car j’ai un idéal, oui, comme nous en avons tous un en fait de -femmes, un idéal qui n’est pas toujours le même, pas toujours immuable, -pour chacun de nous, qui varie même diantrement dans le cours de -l’existence ... - -—Heureusement! - -—C’est le plaisir! - -— ... qui passe d’un extrême à un autre, vous fait, par exemple, -désirer une femme brune quand vous en avez possédé trop de blondes, -aspirer à une mauviette après une série de boulottes ... - -—Convoiter une maigre en été, lorsque la chaleur vous accable, insinua -Brizeaux; et, au contraire, par les temps de neige et de gel, une ample -nappe de chair vive ... - -—Diversité, c’est ma devise! chantonna Sambligny. - -—Notre devise à tous! ajoutèrent Ferrero et d’Amblaincourt. - -— ... Mon idéal d’aujourd’hui, poursuivit Magimier,—écoutez bien, -Nantel, et réglez-vous là dessus dans vos enquêtes et pourchas de -sergent recruteur, cher ami!—mon idéal actuel, c’est la femme grande -et forte, jeune, n’ayant pas atteint la trentaine, à la peau blanche et -satinée, au corsage plantureux, saillant et résistant, puissante des -épaules et des hanches, mais dont la taille est restée mince, ronde et -flexible ... un 8, tenez, mon bon! le chiffre 8 offre bien l’emblème de -mon sujet. - -—Pas mal! Pas mal! fit Sambligny en dodelinant de la tête. - -—Pas mal! répétèrent Ravida et Brizeaux. - -—Mais, messieurs, nous avons cela! Voyez votre liste, consultez le -catalogue! - -—Notez bien, poursuivait Magimier, je diffère essentiellement des -Orientaux, moi. L’embonpoint, chez eux, est la caractéristique -indispensable de la beauté. Ils ont, comme vous savez, tout un système -d’engraissement à l’usage des femmes, et plus une fille est obèse, plus -cher elle vaut ... Moi, ce n’est pas cela. L’obésité, je ne la veux -qu’aux seins et aux hanches ... - -—Le corset et la _tournure_! interrompit de nouveau Jourd’huy. - -—Les femmes plus femmes que les autres, ainsi que je le disais, -rappela Sambligny. - -— ... Je tiens absolument à une taille fine et juvénile. Le chiffre 8, -quoi, encore un coup! acheva Magimier. - -—Moi, contait d’Amblaincourt à son voisin Herbeville, j’aime les -hanches développées et les seins menus, le type de l’antique Dionysios, -cher aux Grecs ... - -—Je raffole des jolies mains, déclarait Veyssières, des mains -mignonnes et potelées, aux doigts effilés ... - -—Moi, ce sont les pieds. - -—Moi également, Chantolle, je suis pour les pieds, répliqua Nantel. Un -pied petit, bien cambré, finement et coquettement chaussé ... - -—Rien d’éloquent comme ça! acheva Chantolle. Les pieds des femmes -devraient intéresser tous les hommes, au dire du maître ès arts d’amour -Casanova. - -—C’était aussi l’avis de Restif, un autre fervent connaisseur, -répliqua Nantel. - -—Ah oui, certes! Restif surtout ... Pour lui, c’était le plus puissant -attrait de la femme, c’était toute la femme. Et voyez, Nantel, voyez, -poursuivit Chantolle, combien notre goût se justifie! Vous le trouvez -mentionné dans les Livres Saints ... oui, mon petit, dans plusieurs -endroits de la Bible. C’est par ses jolis pieds que Judith séduisit -Holopherne: _Et sandalia ejus rapuerunt oculos_ ... - -—Moi, disait Herbeville, j’ai un faible pour les femmes très grandes, -trop grandes, excessivement hautes et sveltes ... - -—Les girafes? interrompit Veyssières. C’était la passion d’Ernest -Feydeau ... - -—J’adore les rousses! proclamait Jourd’huy. Une belle rousse, bien en -chair, à la peau blanche comme neige, dure comme marbre, douce comme -lait ... Soignez-nous cela, Nantel, soignez les rousses, mon bon ami! - -—Des rousses, vous en avez deux de plus cette année, répondit Nantel; -ça vous fait neuf d’inscrites au catalogue. Neuf rousses, c’est -suffisant, il me semble, saperlipopette! et vous n’avez pas à vous -plaindre ... - -—Je ne me plains pas, Dieu m’en préserve! Au contraire, Nantel, je -vous bénis, je vous glorifie, je vous déifie, je ... - -—Messieurs, lorsque vous voudrez bien, je continuerai mon rapport, -interrompit Nantel. Je vous disais que je n’avais retenu que cinq des -numéros proposés par Mmes de Saint-Géran et Cardinet; les six autres -ont été recrutés directement par moi. Ces onze nouvelles associées -figurent toutes dans la même catégorie, celle des femmes à cinq francs. -Il ne sert de rien, en effet, je pense que vous serez de cet avis, de -payer plus cher pour avoir la même denrée. Nos associées à cinq francs -valent absolument celles de dix francs, voire celles de vingt ... - -—Il n’y a que l’enveloppe de changée, l’étui de la chrysalide, glissa -Chantolle. - -—L’étui, c’est cela, la toilette, l’appartement et le mobilier; quant -à la chrysalide en elle-même, la femme intrinsèque, c’est la même, -vous le savez tous. Il y a des femmes à un louis qui ne valent pas -en beauté, en grâces, en attraits, celles à cent sous. Tout cela, en -somme, se balance et s’équilibre ... - -—Très bien! - -—C’est vrai! - -— ... Inutile donc, encore une fois, d’augmenter le nombre de nos -associées les plus coûteuses, puisque celles du prix le plus modique -leur sont équivalentes, sont identiques même. Néanmoins, comme il peut -vous plaire aux uns ou aux autres de trouver par-ci par-là un peu plus -de luxe, de confort, de fanfreluches, de fioritures et de garnitures, -je crois qu’il est bon de maintenir nos catégories supérieures ... - -—Peuh! - -—Oh! ma foi! - -—Si! Si! - -—Pourquoi? - -—Si, Nantel! Si! si! - -—Oui! Mais oui! - -— ... Laissons-les, oui! Je ne dis pas, continua le secrétaire de la -confrérie, que, pour cette infime somme de cinq francs, vous allez -trouver à converser avec des duchesses authentiques, des actrices en -renom ou des demi-mondaines cotées sur le turf ... Non! S’il vous -convient de vous payer de ces extras, c’est affaire à vous et en -dehors de notre ordinaire; nous n’avons rien à y voir. Nous ne nous -chargeons, nous, que de vous mettre en rapport—grâce au concours des -complaisantes matrones susnommées, et conformément aux statuts de -notre Association, aux principes de Salomon et de la Sagesse,—avec -un certain nombre de jolies filles, le moins exigeantes possible, et -capables de répondre à tous vos désirs, satisfaire tous vos goûts, -réaliser tous vos idéals,—puisque idéal il y a ... - -—Très bien, Nantel! - -—Parfait! - -—Bravo! Bravo! - -— ... Eh bien, messieurs, elles deviennent de moins en moins -exigeantes, les jolies filles; les prix baissent de plus en plus, et -cela parce que la marchandise surabonde, vous ne l’ignorez point; -parce que jamais autant de déclassées et de désœuvrées n’ont battu le -pavé de Paris. Nul n’échappe—permettez-moi ces courtes considérations -économico-philosophiques ... - -—Nous permettons! - -—Tant que vous voudrez, Nantel! Allez-y! - -— ... Nul n’échappe à la grande loi de l’offre et de la demande, et, -en aucun temps, les offres n’ont été aussi nombreuses: vous pouvez sur -ce point vous en rapporter à Mmes de Saint-Géran, Cardinet et consorts. -Toutes ces fillettes, même les plus pauvres, les plus misérables, -à qui on a flanqué en veux-tu en voilà de l’instruction gratuite, -intégrale et obligatoire, ont en horreur le ménage et tout travail -manuel: ça les humilie, les avilit ... Vous avez entendu les oratrices -de tout à l’heure ... Toutes aspirent à être des dames, de grandes -dames—pourquoi pas?—et non, certes, des femmes à marmaille et à -popote. Elles ne deviennent que des filles ... - -—Ne faut pas trop le déplorer, cher ami, interrompit Chantolle. - -—Nous aurions mauvaise grâce ... - -—C’est pain bénit pour nous! - -—Ne disons pas de mal des truffes! - -— ... Je constate seulement, messieurs, rien de plus, et je m’arrête. - -—Messieurs, je propose, comme conclusion, dit Veyssières, de porter un -toast à notre excellent collègue Magimier, député féministe, apôtre de -l’émancipation. Nous lui devons bien cela! - -—Oui, vive Magimier! vive Magimier! - -—Ah! vieux farceur de Magimier! - -—Roublard! - -—Vieille pratique! - -—Messieurs, non ... Vous plaisantez! - -—Pas du tout! - -—Vive Magimier! - -— ... Je fais ce que je peux, messieurs ... - -—Bravo, Magimier! Courage! Hurrah! Hurrah! - -—Mieux que toutes les Saint-Géran et toutes les procureuses de la -terre, Magimier nous aide ... - -—N’oublions pas non plus sa constante collaboratrice, sa tendre et -chère Angélique ... cette sylphide! clama Chantolle. Je bois à la -santé de Mme Angélique Bombardier, présidente du groupe parisien de la -Revendication! - -—Et moi, à celle d’Elvire Potarlot! repartit Veyssières. -L’infatigable, l’admirable, l’incomparable et unique Elvire, présidente -de la Ligue des Émancipées! - -—Hurrah pour Elvire! - -—Et Nina Magloire, la bouillante Nina ... - -—Et Lauxerrois Saint-Germain ... - -—Et Katia Mordasz, la nihiliste, l’anarchiste ... - -—Messieurs, à Guillemine de Chastaing, la reine des Infécondes! - -—A toutes! toutes! - -—Et à leurs idées, à leur programme! A la suppression du mariage! A -l’amour libre! - -—A l’amour libre! Bravo! - -—A l’émancipation complète et définitive ... - -—Ah! oui, à l’émancipation! Elle mérite bien ... - -—Messieurs, je lève mon verre en l’honneur des belles filles, moi, -tout simplement, des belles et bonnes filles! annonça Magimier. Les -autres, les laides et les bégueules, je m’en ... - -—Aux belles filles! Aux braves et bonnes filles! répéta Ravida. Ah -oui! Ça vaut mieux ... - -—A nos associées, messieurs! dit Nantel. N’oublions donc pas nos -associées! Ce serait de l’ingratitude! C’est un devoir ... - -—Évidemment! - -—Mais oui! - -—A la santé de nos associées! - -—De ces aimables complices! - -—Ces clientes toujours si empressées, si dévouées ... - -—Aux petits soins ... - -—Tout ce personnel d’élite! - -—A Nantel aussi! Pour le remercier! - -—C’est bien le moins ... - -—A Nantel! exclamèrent en chœur tous les Sages. A Nantel! - -—A nos associées, messieurs! à elles seules!» riposta modestement M. -le secrétaire-trésorier. - -Et, pour se dérober à l’ovation dont il était l’objet, Roger de Nantel -se leva de table et donna ainsi le signal du départ. - - - - -IV - - -Cette après-midi-là, vers les cinq heures, Séverin Veyssières, avant -de rentrer chez lui, décida d’aller voir Katia Mordasz, avec qui, -depuis quelque temps, il était en relation. Riche, par patrimoine, -d’une demi-douzaine de mille livres de rente, qu’un récent héritage -venait de doubler, Veyssières avait, peu après sa sortie de l’École -normale, quitté l’Université pour le journalisme: il collaborait au -_Libéral_, où il était chargé de la critique littéraire, et, en dehors -de cette collaboration, il s’occupait de recherches philologiques et -particulièrement d’études sur les langues slaves. Outre un recueil -des _Chants nationaux_ des peuples de l’Europe, il avait entrepris un -vaste ouvrage sur les _Légendes du Nord_, les anciennes traditions -polonaises, moscovites et finlandaises, et l’ardente révolutionnaire, -la fameuse nihiliste Katia Mordasz, originaire de Smolensk, lui était -d’un grand secours pour ce travail. - -C’était à l’extrémité de la rue Vaneau, au fond d’une longue cour, -bordée de hautes et vieilles bâtisses, toutes aménagées en logements -d’ouvriers, que demeurait Katia. Elle avait découvert là, tout au -bout de cette sorte de cité et au sommet, au cinquième, deux chambres -qui prenaient jour sur des jardins, et d’où l’on jouissait d’une vue -très étendue et non moins attrayante. A dire vrai, c’était là le seul -agrément de ce chétif logis, de ces deux pièces, que précédaient une -cuisine et une entrée, presque obscures l’une et l’autre, n’ayant que -l’incertaine et triste clarté d’une lucarne dormante donnant sur le -palier de l’escalier. - -Comme il approchait de cette maison, Veyssières remarqua un -attroupement le long du trottoir et au milieu de la chaussée. En même -temps, des éclats de rire, des clameurs d’enfants arrivaient à ses -oreilles. - -«Ohé! Ohé! les soûlardes! - -—Eh! m’ame Birot! V’ s’ en avez vot’ paille, hein? - -—Qué cuite, la Desroche! - -—Qué cocarde! Oh là là! - -—Eh! les poivrotes! - -—Ohé! Ohé!» - -C’étaient deux locataires, deux blanchisseuses, l’une grosse à pleine -ceinture, l’autre traînant un mioche par la main, qui, après une série -de stations chez quantité de mastroquets, avaient peine à se tenir -debout et traçaient les plus capricieux zigzags. - -«Gare à vot’ gosse, m’ame Birot! V’s’ allez l’escrabouiller! - -—Est-ce qu’il est paf aussi, le moucheron? Mais, ma foi, oui! On le -dirait! - -—Mais oui! - -—Oh là là! - -—Eh! les pochardes! - -—Eh! Ohé! Ohé! - -—On s’est donc flanqué une culotte, m’ame Birot? - -—On a sa pistache, sa p’tite pistache! - -—Eh! la Desroche! - -—La Birotte!» - -Tous les polissons du quartier s’en donnaient à cœur joie et ne -cessaient d’apostropher et harceler les deux femmes. - -A chaque instant la Birotte s’embarrassait les pieds dans sa jeune -progéniture et manquait de s’étaler sur elle. - -«Gare à vot’ gosse! I’ va s’aplatir! - -—Eh! m’ame Birotte!» - -M’ame Birotte, aussi bien que sa compagne, la future mère, ne se -faisait pas faute de répondre et d’invectiver à son tour tellement -quellement contre tous ces vauriens. - -«V’ n’allez pas m’ fich’ la paix, tas de gueulards? - -—Enfants de chiennes! - -—Sales races!» - -Ce qui était prévu arriva. Comme le trio pénétrait cahin-caha sous -la voûte de la maison, un choc se produisit: la Birotte trébucha dans -son rejeton, et tous deux roulèrent sur le pavé. La Desroche avait eu -la chance de se trouver près du mur, et elle y restait adossée, les -bras flasques, l’œil hagard et vitreux, le ventre en avant, énorme et -rebondi, grotesque et cynique, comme une grosse outre pleine à éclater. - -Des voisins aidèrent la Birotte et le petit Birot à se relever. Ce -dernier, qui avait certainement pris part aux libations maternelles, -n’avait même pas la force de pleurer: il était comme hébété, idiotisé. - -«Bin quoi? vociférait la mère, en s’adressant, pour les remercier sans -doute, aux complaisantes personnes qui étaient venues à son secours et -l’avaient remise sur pied. Est-c’ que ... que ... vous n’ savez pas c’ -que c’est? V’là-t’i’ pas une affaire! Est-c’ que vos hommes ne lichent -jamais un coup d’ trop? Et vous-mêmes ... Bin quoi? Mais oui! Ça peut -arriver à tout un chacun ... Comme ça, n’y aurait que les hommes qui -... qui auraient l’ droit d’se ... d’se cocarder? Ah! bin, ce s’rait -drôle! Est-c’ que v’ n’avez pas tout comme eux ... un ... un trou sous -l’nez? T’entends pas, Desroche? T’entends pas c’ qu’i’ jaspinent, ma -fille? I’ paraît qu’i’ n’y aurait qu’ ces messieurs ... Qu’en dis-tu, -hein? Si c’est pas s’ moquer du peuple! Oh! qué bedon qu’ t’as tout d’ -même, ma pauv’ tiote, qué ventrée! Oh! là là! L’ cochon qui t’a fait ça -... Oh! vrai! vrai!» - -Tout en maugréant et clabaudant de la sorte, la Birotte, le petit Birot -et la Desroche étaient parvenus à gravir les premières marches de -l’escalier et avaient disparu. - -Séverin Veyssières, à qui les gamins et les badauds barraient le -passage, s’était arrêté à quelques pas de la voûte, devant la boutique -d’un petit horloger, qui, debout sur le pas de sa porte, discourait -avec véhémence, levant à tout instant les bras au ciel, grondait, -objurguait et s’indignait. - -«Si ce n’est pas une honte! Trois, quatre fois par semaine, voilà le -spectacle que nous avons! Une femme, une mère de famille, qui ne fait -que s’enivrer! Si elle était la seule encore! Aujourd’hui c’est avec -Mme Desroche, cette malheureuse ... - -—Faut bien qu’elle se console, m’sieu Jean-Louis! objecta en ricanant -la marchande fruitière, sa voisine de gauche. - -—Vous appelez ça se consoler, madame Paquin? Mais, raison de plus, -puisqu’elle est enceinte ... Ah! c’est du propre! Dans sa position! -Une femme qui n’a pas vingt ans ... car elle n’a pas vingt ans, -cette petite dame Desroche! Et ça boit, ça boit! Je vous demande un -peu à quoi pensent nos députés, tous nos représentants! Oui, à quoi -pensent-ils? Au lieu de se chamailler entre eux, de perdre leur temps -à un tas d’âneries, est-ce qu’ils ne feraient pas mieux de veiller -à la salubrité et la santé publiques, d’empêcher tout ce criminel -dévergondage, commencer par s’opposer à cet envahissement des marchands -de vin? On ne voit que ça à toutes les portes, des mastroquets! -Partout! Partout! Et qui est obligé ensuite de soigner tous ces -ivrognes et ces alcooliques? Qui paye leurs frais d’hôpital? C’est -nous, bonnes bêtes, nous tous, contribuables. N’y a-t-il pas là une -aberration? Et voici les femmes qui s’en mêlent à présent! Ah! là là là -là!» - -C’était à Séverin Veyssières que le petit horloger semblait s’adresser -de préférence: d’après sa physionomie distinguée et sa mise élégante, -il le jugeait sans doute plus capable de le comprendre, d’entrer dans -ses vues, et il avait fait choix de cet auditeur parmi la foule des -assistants. - -Veyssières connaissait du reste de réputation le père Jean-Louis: -Katia lui avait, à diverses reprises, parlé de ce loquace maniaque, de -ses tirades politiques, économiques et sociales, du double dada qu’il -enfourchait sans cesse: «Trop de députés! Trop de mastroquets!» et il -n’était pas fâché d’ouïr et contempler le monstre lui-même. - -Celui-ci clabaudait de plus belle: - -«On ne me fera jamais croire qu’il y a égalité entre l’homme et la -femme devant la boisson, pas plus que devant l’amour! Je raisonne -pratiquement, moi, monsieur; je ne vois que les résultats. Il n’y a -que cela de vrai et de probant. Un garçon peut faire toutes les farces -possibles et imaginables sans risquer de rentrer au logis avec quatre -oreilles, tandis qu’une fillette ... Elle peut même en rapporter six. -De son côté, un ivrogne ne cause de dommage qu’à lui, à sa santé et à -sa bourse; mais une ivrognesse, qui a des mioches à la mamelle, ou qui -est enceinte ... Ah monsieur! Non, ce n’est pas kif-kif! Les femmes, ça -devrait être sacré, voyez-vous! Celles qui ne savent pas se respecter, -qui se boissonnent et se roulent dans la boue, comme cette Birotte, eh -bien, il faudrait les en empêcher de force, monsieur! Oui, de force! -C’est très beau, vos idées de liberté; mais quand une femme a un enfant -dans le ventre et que vous la laissez se galvauder comme ça, s’emplir -d’alcool ... - -—Eh bin quoi? Le môme nage là-dedans! interjeta un loustic. Ça le -conserve comme dans un bocal ... comme un chinois à l’esprit-de-vin!» - -L’orateur ne daigna pas relever la plaisanterie. - -«Ah! si j’étais le gouvernement! Voyez-vous, monsieur, continua-t-il -en se rapprochant de Veyssières, qui, décidément, acquérait de plus -en plus son estime et sa sympathie,—ils sont trop, à la Chambre, -bien trop! Comment voulez-vous que cinq cent quatre-vingts et plus, -autant dire six cents députés, puissent s’entendre, délibérer posément, -convenablement, faire de bonne besogne? Pas possible, monsieur! Ça ne -fait que du boucan! - -—C’est un peu vrai, acquiesça Veyssières en souriant, par politesse. - -—Ce n’est que trop vrai, monsieur, que bien trop vrai! Six cents -députés! Quelle discipline peut il y avoir?... Avez-vous remarqué que -les affaires ne marchent, que nous ne sommes un peu tranquilles, que -quand ces messieurs du Parlement sont absents, sont en vacances? - -—Eh! eh! - -—Dès qu’ils plient bagage, qu’ils clôturent ce qu’on nomme leurs -sessions, tout chacun, d’un bout du pays à l’autre, fait «Ouf!», tout -le monde soupire: «Ah! enfin! enfin! quel débarras!» - -—Oh! oh! - -—C’est comme un cri du cœur ... Il semble que nous ayons un fardeau -de moins à traîner. Il y a deux choses, voyez-vous, monsieur, deux -choses qu’il faudrait restreindre, diminuer à tout prix, je ne cesse -de le répéter: c’est le nombre de nos représentants et le nombre des -marchands de vin. Mais voilà! Ça se tient. Ce sont les marchands de vin -qui font les élections, qui sont tout; ce sont les rois de l’époque ... -avec les députés. Je me suis laissé dire par un de mes clients, qui est -un homme instruit, monsieur, un professeur de l’Université, que notre -siècle serait appelé «le siècle des mastroquets». Autrefois, il n’y a -pas trente ans, on ne voyait pas de femme aller prendre son absinthe ou -siroter son petit verre devant le comptoir; maintenant, des moutards, -des polissons ... Tenez, justement, voilà la petite Birotte ...» - -Le père Jean-Louis fut interrompu en cet endroit par ladite fruitière, -Mme Paquin, qui interpellait une gamine d’une douzaine d’années, -sordidement vêtue, la jupe en lambeaux, des savates aux pieds, les -cheveux en désordre, le teint jaunâtre, hâve et maladif, l’œil vicieux, -hardi, insolent et sournois. - -«Dis donc, Tavie! Tu aurais dû te dépêcher! Tu aurais aidé ta mère à -remonter. - -—Elle était encore _mûre_? - -—Un peu, mon neveu! - -—Ah! la poison! Alors j’ rentre pas ... Pas d’ presse! - -—Où vas-tu encore aller traîner? - -—Si on vous l’ demande, m’ame Paquin, qué qu’ vous répondrez? - -—Que tu es une malhonnête. - -—Zut!» - -Et, tapant de la main droite sur sa cuisse, Mlle Octavie Birot tailla -ce qu’on appelle une basane à l’indiscrète fruitière et lui tourna les -talons. - -«Croyez-vous, hein? Si ce n’est pas malheureux, des morveuses comme -ça!» s’écria Mme Paquin. - -Pendant ce temps le père Jean-Louis initiait Veyssières aux œuvres -pies, gentillesses et prouesses de Mlle Octavie, _vulgo_ Tavie. - -«Si j’étais assez abandonné de Dieu et des hommes pour avoir une enfant -pareille, monsieur, je la tuerais de mes propres mains, plutôt que de -la laisser ... Vous n’avez pas idée! C’est tous les vices réunis, une -horreur, que cette gamine! Elle est du reste à bonne école avec sa -mère! Ça se pocharde ensemble ... - -—Déjà? - -—Déjà! Oui, monsieur, c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Et -si ce n’était que ça! Tenez, nous avions là-haut, au second, à cette -fenêtre du coin, un employé de l’hôtel de ville, un monsieur fort -bien. Il était veuf, très tranquille, très rangé ... Jamais la moindre -histoire sur son compte, jamais rien! Eh bien, cette mâtine-là l’a fait -condamner à cinq ans de réclusion! Vous devinez pourquoi? - -—Mais si la moralité de cette enfant est aussi suspecte que vous le -dites, comment les juges n’ont-ils pas tenu compte ... - -—On ne savait pas! Ce n’est qu’après qu’on a découvert ... Qui aurait -pu supposer qu’une gosseline de dix ans, car elle n’avait que ça, -était déjà aussi pervertie? Ce n’est qu’après qu’on s’est aperçu de -ses tours. Trois mois auparavant elle avait débauché deux galopins du -quartier, deux frères, dont les parents ont déménagé ... La concierge -l’a surprise il y a quinze jours dans la cave avec son petit garçon, -un moutard qui n’a pas encore fait sa première communion; elle a -administré à mamzelle Tavie une raclée numéro un, et n’a pas eu besoin -pour cela de lui retrousser les jupes ... Ah! nous vivons à une drôle -d’époque, monsieur! On ne veut plus faire d’enfants, et ceux qu’on -fabrique encore par hasard, c’est de la fichue graine! - -—Tous ne ressemblent pas à cette fillette. - -—Il y en a comme elle plus qu’on ne croit. Je pourrais vous en dire -long, allez, sur les mœurs des nouvelles couches: j’ai une nièce, qui -est institutrice dans les écoles communales, et qui me raconte souvent -ce qui se passe autour d’elle ... Ah monsieur! On n’a jamais vu telle -corruption! - -—Ce qui peut vous rassurer, répliqua Veyssières, c’est qu’on a dit -cela de tout temps; c’est que, depuis que le monde est monde, on n’a -cessé de pousser ce même cri d’alarme. Chaque siècle a toujours eu -la fatuité de se croire plus corrompu que son prédécesseur. De ce -train-là, nous serions devenus tellement vicieux, tellement abjects et -pourris à présent, que ... - -—Nous le sommes, monsieur, c’est bien cela! repartit triomphalement -le père Jean-Louis. Nous sommes tombés au dernier degré ... C’est -l’alcoolisme, monsieur, qui est cause de tout, l’alcoolisme et les -politiciens, deux fléaux! Vous avez beau dire que, de tout temps ... -Non, monsieur, mille excuses! Jadis on ne buvait pas d’alcool! - -—Mais, permettez, riposta Veyssières,—qui, semblable au picador -devant le taureau, s’amusait à aiguillonner ce brave homme, déjà de -nature si exalté et de lui-même si languard,—permettez! L’alcool a du -bon. Seuls les peuples qui en consomment, et beaucoup, sont des peuples -forts. - -—Comment, monsieur!... - -—Voyez les Anglais, les Allemands, les Américains! Les races sobres, -au contraire, sont des races débiles et déchues, des races finies. Les -Turcs vous le prouvent, les Espagnols aussi. - -—Mais alors ... - -—Cela renverse tous vos principes? Vous avez, je m’en aperçois, besoin -de réfléchir ... - -—Je vous avoue, en effet ... - -—Eh bien, à une autre fois, monsieur: nous en recauserons. J’ai bien -l’honneur ... - -—Monsieur, au plaisir ...» - -Veyssières ayant tiré sa révérence à cet interlocuteur, qu’il laissait -tout désorienté et ahuri, reprit son chemin et gravit l’escalier qui -conduisait chez Katia Mordasz. - -La porte s’entr’ouvrit au tintement de la sonnette, et la fine tête de -la vierge nihiliste apparut dans l’embrasure. - -«Ah! c’est vous, Séverin? Entrez donc, mon ami, dit-elle en s’effaçant -devant son visiteur. Je finis de m’habiller: vous m’excuserez ... - -—Comment donc! Mais cela ne m’effraye pas! - -—Ni moi, repartit Katia en riant: je suis si peu femme! - -—Tout le contraire d’une coquette,—et je le déplore! - -—Pas de quoi! Il y en a bien assez, il y en aura toujours de trop, de -ces poupées ... Une triste engeance!» - -Alors âgée de trente-deux ans, Katia Mordasz ressemblait moins à une -femme qu’à un gracieux éphèbe, dont les joues et le menton n’ont pas -encore revêtu leur premier duvet. Les hanches saillaient à peine; -la poitrine n’accusait aucun relief. Les cheveux, châtain clair, -presque blonds, étaient coupés courts et divisés par une raie sur -le côté,—tout à fait comme un garçon. Le nez fin et droit, très -légèrement relevé à son extrémité, décelait la hardiesse et une -invincible ténacité; la bouche était petite, délicatement dessinée; les -lèvres minces, comme tracées au pinceau: autre symbole, assure-t-on, -d’une grande énergie de caractère; l’œil bleu, ombragé de longs cils -d’or, resplendissait de candeur et de générosité, d’insouciance et -de témérité. Il y avait dans l’ensemble de cette physionomie, et -principalement dans l’acuité et la sereine effronterie du regard, aussi -bien que dans l’éblouissant éclat du teint,—un teint rappelant cette -neige rose qu’on voit briller aux plus hauts sommets des montagnes,—je -ne sais quoi d’anormal et d’exotique: à première vue, on reconnaissait -la femme du Nord; on devinait une Polonaise, une Russe ou une Suédoise. - -Outre ce teint merveilleux, Katia possédait une main d’une incomparable -perfection, une main toute menue, toute mignonne, à la fois fine -et potelée, vraie menotte d’enfant, qui faisait l’admiration de -Veyssières, et n’était certainement pas étrangère au plaisir qu’il -goûtait près de la jeune Slave, à l’attrait que Katia exerçait sur -lui. Il était encore, comme tous ces pauvres hommes, si accessible aux -charnelles considérations, si attaché à la vile matière! - -Sans paraître en rien troublée par la présence de ce mâle qui reluquait -malignement ses épaules et ses bras, Katia Mordasz terminait sa -toilette, et, tout en endossant une jaquette d’intérieur, une vraie -jaquette d’homme, elle continuait de déblatérer contre la vanité et la -futilité féminines et maints préjugés et mensonges des peuples dits -civilisés. - -«Ce qu’on appelle la pudeur, par exemple, qu’est-ce que c’est? N’est-ce -pas là un mot tout à fait vide de sens? - -—Mais non, je vous demande pardon, répliqua Veyssières. La pudeur a -sa raison d’être ... - -—Allons donc! - -—Elle a son charme, elle a ses agréments. Ce n’est pas si sot d’avoir -inventé cette réserve et ces précautions. Nous avons, comme l’a si -ingénieusement constaté le grand poète Sully Prudhomme, le mérite et le -plaisir d’être: - - Le seul des animaux qui se soit fait des voiles - Pour jouir de la nudité. - -Nous n’en jouirions plus sans cela; nous ne l’apprécierions plus, n’y -prêterions plus attention. - -—Et où serait le mal? Cela n’en vaudrait-il pas mieux mille fois? -Comment! c’est uniquement pour tenir les sens en éveil, attiser la -lubricité, comme aphrodisiaque, que vous estimez que la pudeur a été -inventée? Les âmes vraiment chastes, vraiment nobles et fortes, n’ont -que du mépris pour de pareils expédients. Elles n’éprouvent de même -que du dégoût pour ces misérables créatures, qui, précisément afin de -provoquer des désirs, de faire, selon votre locution et celle du poète, -jouir de leur nudité, exhibent leurs épaules et étalent leurs mamelles. -Fi donc! - -—Mais non! Mais non! Ce n’est pas si dégoûtant! repartit Veyssières. -Il y en a, et je suis du nombre, à qui ne répugnent nullement ces -exhibitions et étalages, au contraire! - -—Toujours l’instinct de la bête! Jamais rien d’élevé ... - -—Est-ce que nous ne sommes pas doués des mêmes besoins que les -animaux, des mêmes appétits, astreints aux mêmes nécessités? - -—Et l’intelligence, et la raison, qu’en faites-vous? - -—La raison et l’intelligence me servent justement, chère amie, à -étendre et perfectionner ces besoins, à varier, émoustiller et raviver -ces appétits, à savourer en un mot, par tous mes sens, tous les -plaisirs de la vie. - -—Tous les plaisirs! Je n’en connais que deux pour mon compte, riposta -Katia: comprendre et se dévouer. - -—Il y en a d’autres. Ne soyez donc pas si exclusive! - -—Rien au-dessus du dévoûment, mon ami. Ce n’est qu’en s’appliquant à -faire le bonheur des autres qu’on réussit à faire le sien. - -—D’accord, mais ... - -—C’est cela seul qui peut relever l’existence, l’ennoblir, l’épurer, -rendre la vie digne d’être vécue. - -—Moi, je cherche aussi à l’égayer, répliqua l’épicurien et salomonien -Veyssières, et, je vous l’avoue, c’est de la reconnaissance, une -réelle et très sincère reconnaissance que j’éprouve pour tous ceux qui -m’amusent, pour toutes celles qui essayent de me réjouir la vue, entre -autres, pour toutes ces avenantes et obligeantes dames ou demoiselles, -que vous qualifiiez si sévèrement tout à l’heure de misérables -créatures, qui veulent bien m’initier aux charmes de leur buste, m’en -laisser admirer la blancheur, l’éclat, le modelé ... - -—Voyons, un peu moins d’animalité! Haut les cœurs! Soyez donc un -homme! - -—Justement! C’est parce que je suis un homme, chère amie, que -j’éprouve ces charnelles sensations. Le décolletage ne me déplaît -nullement, et je ne me plains jamais de ses libéralités; je ne le taxe -jamais d’excessif, d’outré, encore moins d’outrageux et de scandaleux, -pourvu toutefois—ah! voilà le hic!—que ce qu’on me montre soit -digne d’être montré, que la complaisante et généreuse personne soit -suffisamment jeune, bien faite, bien en chair, tout à point ... - -—Comme s’il s’agissait d’une perdrix ou d’une caille que vous allez -découper? - -—C’est cela. - -—Vous parlez des femmes absolument comme d’un animal qu’on apprécie -selon sa carnation et sa vigueur. - -—Oui. Je les apprécie à mon point de vue d’homme, de mâle. Car, c’est -surtout physiquement, notez-le bien, que le mâle aime sa femelle. - -—Physiquement? - -—Eh oui! Et voilà pourquoi les minauderies et agaceries de la femelle, -la coquetterie féminine, ne me choque pas. C’est le rôle de la femme ... - -—De feindre et de mentir? interrompit Katia. La coquetterie, elle -m’est odieuse, à moi; elle m’horripile, m’écœure. Je l’exècre et -l’abomine, comme j’abomine toute imposture et tout mensonge. - -—Il y en a de permis, insinua Veyssières. - -—Les femmes! On les dirait nées tout exprès et exclusivement -pour mentir! Leurs cachotteries, leur hypocrisie, leurs faussetés -continuelles, qui sont, comme leurs bracelets et leurs boucles -d’oreille, des vestiges et indices de leur longue servitude, me -répugnent et me révoltent. Ah! comme je me sens peu de leur sexe! -Voyez-les toutes s’efforçant de dissimuler leur âge, mentant toujours -et toujours sur ce chapitre; toutes, toutes, à tout prix, s’ingéniant à -demeurer jeunes, à le paraître ... - -—Preuve que la jeunesse et la beauté, c’est tout pour elles! Elles ne -s’y trompent pas! - -—Et leurs maquillages, poursuivit Katia, leurs fards, leurs -cold-creams, leurs teintures, tous leurs onguents et engins? Toujours -tromper! Toujours mentir! - -—Baste! Ça ne fait de mal à personne. - -—Qu’à elles-mêmes, à leur caractère, à leur dignité! Comment! Vous ne -trouvez pas hideuses, abjectes, ces vieilles bringues toutes ridées, -déplumées et décaties, bonnes à mettre en terre, qui s’acharnent à -faire les jouvencelles, se barbouillent de rouge et de blanc, se -peinturlurent, s’émaillent, se plâtrent, se truquent des pieds à la -tête, osent se décolleter? Horreur! Horreur! - -—Si. Il ne nous arrive pas fréquemment d’être d’accord, mais cette -fois ... - -—Les hommes, qui ont, d’après vous, des appétits si sensuels et tant -d’attraits pour la plastique, les hommes, qui se sont réservé le -monopole de la fabrication des lois, devraient bien en faire une pour -contraindre toutes ces guenons hors d’âge, ces squelettes vivants, ces -momies, à ne porter que des robes montantes! - -—C’est ce que demandait dernièrement encore, dans une de ses -chroniques, notre ami Chantolle. - -—J’ai lu l’article. - -—Voyez, comme nous nous entendons, comme nous marchons d’accord! - -—Oh! pardon! Ne confondons pas! En interdisant le décolletage -aux femmes surannées et décrépites, cela ne signifie pas que je -l’encouragerais ni l’autoriserais même chez les jeunes, non! Car enfin -où s’arrêtera cette manie de montrer sa peau? Il n’y a pas de raison -pour que les femmes, après s’être décolletées par en haut, ne se -décollettent par en bas. Pourquoi plutôt ici que là? - -—C’est-à-dire, si je saisis bien, le décuissage après le décolletage? -Mais je n’y vois, pour ma part, aucune difficulté ... - -—Naturellement! - -—Au contraire. Bien entendu, sous la réserve posée tout à l’heure, que -la personne sera jeune, en beauté ... - -—Vous, si l’on vous laissait faire! Vous tournez tout en plaisanterie -et en dérision, Séverin! N’empêche qu’il n’y a pas plus de motifs pour -exhiber un bras ou une poitrine qu’un mollet ou une cuisse! - -—C’est certain, et il y aurait même bien moins d’inconvénients, bien -moins de dangers, chère amie. En montrant sa cuisse, on ne montre aucun -attribut du sexe, comme l’alléguait tout récemment et fort sensément -mistress ... cette étonnante Américaine, fondatrice de la Ligue contre -le décolletage. De là à proposer le décuissage, pour varier un peu ... -En ce qui me concerne, je ne m’y oppose nullement, encore une fois. Ne -vous gênez pas, mesdames! - -—O Séverin! Tout ce qui peut rabaisser la femme ... - -—Mais ce n’est pas moi qui lui ai appris à se décolleter, tonnerre -de Brest! ce n’est pas moi qui la rabaisse, Katia! Soyons sévères, -mais justes. Vous me faites songer à ce Chinois, tenez, qui, envoyé en -France en mission et invité à une soirée dansante, refusait d’entrer -dans le salon. A la vue de toutes ces dames en grand tralala, épaules -et gorges à l’air, il avait cru à une mystification; l’idée qu’on -l’avait introduit dans un mauvais lieu, un bateau de fleurs, s’était -soudain ancrée dans son esprit, et il s’excusait: «Non, je n’y tiens -pas ... Non, merci bien ... Pas ce soir.» - -—La même idée pourrait venir à tout honnête homme. Voilà pourquoi il -faut rappeler les femmes, si longtemps déchues, perverties et avilies -par vous, messieurs, les rappeler à la raison, à la décence, au respect -d’elles-mêmes. Oui, respectez la dignité de l’être humain! Ne dévoilez -pas son corps, n’étalez pas sa chair comme de la viande de boucherie ... - -—Vous me disiez au début que la pudeur n’est qu’un préjugé, un vain -mot; que l’aspect d’une gorge ou d’une jambe ne doit choquer en rien ... - -—A condition qu’elles ne seront pas découvertes tout exprès pour -allumer des désirs! Oh! je ne me contredis nullement, et vous vous -rendez très bien compte de mon raisonnement! - -—Mais cette gorge ou cette jambe en allumeront toujours, des désirs, -et malgré vous, heureusement! - -—Chez des êtres aussi prosaïques et aussi vicieux que vous, oui! - -—Nous le sommes tous, prosaïques et vicieux, en pareille occurrence. -Il suffit que cette gorge soit blanche, ferme et rondelette, -appétissante ... - -—Appétissante! Nous y voilà! Toujours des appétits! Toujours la -sensation physique, jamais le sentiment! Toujours la femme considérée -au point de vue animal ... - -—Comme la gentille petite caille bien dodue, bien ... - -—Ah! Séverin! Vous êtes incorrigible! - -—Je l’espère!» - -Tout en discourant et disputant de la sorte, Katia Mordasz avait -apprêté deux tasses, et versé l’eau bouillante dans la théière. - -«Le thé, c’est ma passion, vous savez ... Ah! moi aussi, ajouta-t-elle -avec un sourire, j’ai les pieds rivés au sol, je suis la proie des -grossiers appétits! Encore un, tenez, un autre impérieux besoin!» - -Et elle présenta à Veyssières un paquet de blondes cigarettes, où elle -puisa à son tour. - -Un petit balcon, protégé par un store de toile bise à rayures rouges, -s’ouvrait devant la fenêtre de cette chambre. Ils allèrent s’y asseoir, -après que Katia eut placé tasses et théière sur un guéridon, à portée -de leurs mains. - -Ils s’entretinrent alors du travail d’histoire et de traduction auquel -s’adonnait Veyssières et dont il avait apporté plusieurs fragments. -Il remit ces feuillets à Katia, qui commença à les lire aussitôt avec -soin, lentement, s’interrompant de temps à autre pour questionner -l’auteur, lui soumettre une objection, ou provoquer telle ou telle -correction. - -Tous deux continuaient de fumer, piochant tour à tour dans le paquet -de cigarettes. Durant les intervalles de silence que lui laissait Mlle -Mordasz, Veyssières promenait son regard sur l’épaisse masse de verdure -étendue devant lui, sans cesse agitée, ondulant et miroitant, sous les -rayons du soleil, comme une mer aux flots d’émeraude, et que dominait à -droite, tout près, le large dôme d’or des Invalides. - -De chaque côté, à peu de distance, deux corps de bâtiments faisaient -hache sur ce jardin, et permettaient d’apercevoir—la plupart des -fenêtres étant ouvertes par cette tiède et printanière soirée—de -nombreux locataires échelonnés aux divers étages. - -A la longue, Veyssières était arrivé à les connaître presque tous et à -les désigner par les sobriquets que Katia, ignorant leurs noms, avait -dû leur attribuer, pour parler d’eux et les distinguer. - -A droite, au-dessus l’un de l’autre, habitaient deux jeunes ménages -d’employés et employées, des ménages nouveau modèle, où la femme -travaillant au dehors, comme le mari, et n’ayant plus le loisir ni le -goût ni le talent de faire la cuisine, on mange dans les gargotes, ou, -s’il vous vient fantaisie par-ci par-là de prendre un repas à domicile, -c’est chez le charcutier ou le rôtisseur qu’on va le chercher, qu’on -l’achète tout préparé. Le dimanche, jour de campos, les deux couples, -qui semblaient très liés et faisaient très probablement partie, -hommes et femmes, du même bureau ou du même magasin, enfourchaient -dès l’aube leurs bicyclettes et s’en allaient, à peu près par tous -les temps, pédaler de conserve et à qui mieux mieux. Souvent même, -l’été, ils effectuaient ces promenades matinales dans la semaine, -avant de se rendre à leur travail. D’enfants, ni l’un ni l’autre de -ces ménages n’en avait, quoique les deux femmes, l’une blonde et -l’autre brune, fussent à tour de rôle et en dépit de leur taille -plate, de leur absence de hanches et de leur allure masculine, comme -si elles s’étaient donné le mot, perpétuellement enceintes. A peine, -selon la remarque de Katia, un de ces petits ventres se dégonflait-il, -qu’aussitôt l’autre s’arrondissait et bombait. - -«Et jamais de bébés! Que deviennent-ils? Qu’en font-elles? Mystère!» - -Aussi avait-elle surnommé ces deux couples, qui comprenaient si bien la -vie et savaient l’épargner à tant d’innocents, «les Mort aux Gosses». - -Au-dessous de ces bicyclistes-bureaucrates, c’est-à-dire au premier -étage de ce même corps de logis, on apercevait souvent une fillette -de huit à neuf ans, pâlotte, maigre, chétive, souffreteuse, que Katia -avait baptisée «la Petite Sans Cœur». - -Oui, sans cœur, cette gamine, qui avait eu l’impudence et la cruauté de -venir au monde sans y être conviée, et qui gênait tant sa maman. - -Celle-ci, une grande femme brune, d’une trentaine d’années, au profil -régulier et nettement accusé, à la physionomie sèche, impérieuse et -dure, passait dans la maison pour ne pas détester les liquides et -particulièrement l’absinthe. Presque chaque soir elle sortait, affublée -de robes voyantes et froufroutantes, de chapeaux tout fleuris ou -empanachés, et restait parfois absente deux ou trois jours de suite. Ou -bien elle ramenait avec elle quelque compagnon, qui n’était jamais le -même et qui ne s’attardait jamais longtemps dans ce logis de rencontre. - -Ah! comme elle en était excédée, de ce petit rejeton, de ce petit -crampon! Comme elle aurait voulu le voir au diable! Quelles torgnoles -elle lui administrait! Quelles vigoureuses paires de claques! - -«Ah! mâtine! Si tu pouvais crever!» - -«Quitte plus tard, dans quelques années, comme le disait un jour Katia -à Veyssières, à trafiquer d’elle et vivre de son inconduite. Patiente -donc un peu, imbécile! Ne va pas détériorer ton gagne-pain à venir, -estropier ta petite vache à lait, écloper ta future cocotte aux œufs -d’or! Notez bien, mon ami, qu’on s’est déjà plaint au commissaire de -police des violences que cette femme prodigue à sa fille. «Il faut -bien que je la corrige, a-t-elle répondu. Elle est vicieuse jusqu’aux -moelles, cette enfant!» Et vous trouvez qu’il n’eût pas été préférable -pour cette pauvrette de rester où elle était? Ah! combien mes «Mort -aux Gosses» ont raison, allez!» - -De l’autre côté de la maison, à gauche des fenêtres de Katia Mordasz, -dans l’étroit bâtiment en saillie sur le jardin, se trouvaient «les -Préhistoriques»: c’est le nom que Katia donnait à deux ménages de -petites gens, dont elle apercevait très distinctement, de son balcon, -l’intérieur et les allées et venues. - -Le premier ne se composait que du mari et de la femme, tous deux -septuagénaires et courbés par l’âge; elle, menue, comprimée, ratatinée -et comme desséchée, le visage au ton d’ivoire et zébré de rides, le -menton en galoche, invariablement coiffée toutes les après-midi d’un -large bonnet tuyauté, de blancheur irréprochable, qui encadrait très -gracieusement sa fine petite tête;—lui, chauve, toujours correctement -rasé, le teint couleur brique, les yeux abrités derrière des lunettes -d’acier, marchant avec lenteur et peine, par suite de rhumatismes sans -doute, et restant volontiers enfoui dans son fauteuil, un journal à -la main, vis-à-vis de sa compagne. Durant des heures entières, il lui -faisait la lecture, tandis que, chaussant, elle aussi, d’antiques -besicles, elle ravaudait quelque loque ou manœuvrait les aiguilles d’un -tricot. Parfois, les soirs d’été, ils sortaient, s’en allaient bras -dessus bras dessous ... Oh! pas bien loin! jusqu’au square que borde le -boulevard des Invalides; puis, ils s’en revenaient de même, cahin-caha -et clopin-clopant. - -Si accablés qu’ils fussent sous le poids des ans, si débiles, frêles -ou malingres, ils avaient conservé, dans l’expression de leur -physionomie, quelque chose de vivace, d’aimable et de gai. Leurs petits -yeux pétillaient de malice par instants, leurs visages s’éclairaient -d’un bon sourire, calme, placide et serein: ils se racontaient sans -doute une aventure de leur jeunesse, se remémoraient l’un à l’autre -telle joyeuse circonstance ... Ah! ils n’avaient pas l’air, ceux-là, de -s’être jamais demandé si c’est l’homme qui est supérieur à la femme, -ou bien, au contraire, si c’est la femme qui l’emporte. Non; ils -s’étaient unis par amour, cela se devinait, et ils avaient passé leur -vie à s’aimer, tout bonnement et tout bêtement, à s’entr’aider et se -fortifier, tout uniment et simplement, pour supporter le mieux possible -les chagrins de l’existence, et en savourer aussi de leur mieux les -trop rares beaux jours. - -«C’est Philémon et Baucis, disait d’eux Katia Mordasz. On n’en fait -plus comme ça! - -—Non, on n’en fait plus, et on n’en fera plus, répliquait Veyssières. -La race en est éteinte! - -—Ce sera autre chose! - -—Qui ne vaudra pas cela!» - -L’autre couple des «Préhistoriques», qui occupait le dernier étage de -cette aile de bâtiment, avait été baptisé «la mère Gigogne», ou, par -abréviation, «les Gigogne». Les marmots y abondaient, y grouillaient; -la femme, une solide boulotte, encore fraîche et accorte, était -toujours en train d’en allaiter quelqu’un ou d’en préparer et façonner -un nouveau. Le mari, ouvrier menuisier chez un entrepreneur du -voisinage, s’en allait à sa besogne dès la pointe du jour, revenait -à midi pour manger la soupe, puis repartait aussitôt après et ne -réintégrait le logis qu’à la nuit tombante. Tout comme une autre, sa -compagne aurait pu se débarrasser de ses poupons, en les expédiant en -nourrice et _ad patres_, et se caser dans un atelier, un magasin ou un -bureau quelconque: elle avait préféré garder près d’elle tout son petit -monde et se consacrer à lui. Le logement n’était cependant pas des -plus vastes, loin de là: il ne se composait que de deux pièces et une -cuisine: on y semblait à l’aise pourtant et très heureux. - -«Tant que je posséderai le plein usage de mes membres, je ne permettrai -jamais à ma femme d’aller travailler dehors! Je ne veux pas de cela! Sa -place est ici, près de ses gosses,» déclarait un soir à un de ses amis -l’époux de cette mère Gigogne, le père de toute cette smalah. - -Et il parlait d’un ton si accentué, si décidé et vibrant, que ces -paroles allèrent retentir aux oreilles de Katia et de Veyssières, assis -l’un près de l’autre sur le balcon. - -«Je ne veux pas! Je ne permettrai jamais! Vous entendez de quelle -façon s’expriment ces maris? se récria Katia. Toujours ils prétendent -commander, être les maîtres! - -—Certains vont même jusqu’à cogner sur leurs chères moitiés, quand -celles-ci font mine de regimber. - -—C’est odieux! Ah! c’est moi qui riposterais! - -—Votre amie Elvire Potarlot s’en garde bien, elle; loin de lui -déplaire, les horions et raclées font partie de son programme de -tendresse; c’est pour elle l’assaisonnement indispensable ... - -—Taisez-vous donc! - -—C’est ce qu’on raconte, ce qu’on affirme partout. Ne faites pas -l’ignorante: je ne vous apprends rien de nouveau. - -—Elvire est la générosité, l’abnégation et l’exaltation en personne. -N’est pas exalté qui veut, mon cher! Ainsi, vous ... - -—Ainsi, moi, je ne le suis pas du tout, et suis incapable de le -devenir, oui, hélas! C’est là une de mes nombreuses infériorités. En -revanche, je ne proclamerai jamais, comme Mmes Potarlot ou d’Héricourt, -dans leur monomanie d’équivalence des sexes ou d’égalité à tout prix, -que la femme n’aura bientôt plus besoin de l’homme pour être fécondée, -qu’elle possédera prochainement tous les attributs physiques de la -virilité, c’est-à-dire qu’il n’y aura plus de femmes sur terre, ce que -je regretterai pour mon compte infiniment. - -—Elvire a là-dessus des idées peut-être un peu ... - -—Biscornues? - -—Mais c’est une femme de cœur, de grand cœur! - -—Je n’en ai jamais douté. Mais cela ne l’empêche pas d’aimer les -coups, cela, et je vous assure qu’elle est servie à souhait, on ne peut -mieux tombée, avec le brutal et ignoble protecteur qu’elle s’est donné, -l’illustrissime Bellerose, Émilien Bellerose. Vous savez le mot qu’on -lui attribue, à ce citoyen? «Les femmes sont comme les côtelettes: -plus on tape dessus, plus elles deviennent tendres.» Ce qu’Elvire -Potarlot doit être affectueuse ... et mollasse! - -—Méchant! - -—Est-ce que les sévices et corrections, chez vous-même, dans votre -sainte Russie ... - -—Permettez! Je ne suis pas Russe, mais Polonaise. - -—Comme Lodoïska? - -—Si vous voulez; mais, moi, cosmopolite, moi, errante et sans patrie, -je me réclame de mon pays d’origine; j’y tiens, je l’aime, justement -et peut-être uniquement parce qu’il est opprimé, parce qu’il est -dépossédé, dépecé et malheureux. Je serai toujours, tant que je -conserverai un souffle de vie, toujours, vous le savez bien, Séverin, -pour le faible contre le fort, pour le pauvre contre le riche, pour la -victime contre le bourreau, pour le spolié et l’immolé contre le voleur -et l’assassin,—pour la Lorraine et l’Alsace contre l’Allemagne, pour -l’Irlande contre l’Angleterre, pour la Pologne, l’infortunée Pologne, -toute morcelée, déchirée et saignante, contre la toute-puissante et -très sainte Russie, votre auguste alliée, mon bon ami. Si les hommes -ne se prosternent que devant la force brutale et devant le succès, -le succès bête, inique, ignoble et infâme; s’il vous convient, à -vous, prétendu sexe fort, de donner l’exemple de la faiblesse et de -la bassesse, de la servilité et de la lâcheté, c’est aux femmes, aux -faibles femmes, et principalement à celles que vous appelez des folles, -comme Elvire Potarlot et comme moi, de protester bien haut, et de vous -huer par-dessus le marché. Ah! il est beau, ah! il est propre, votre -gouvernement, messeigneurs! Je comprends que vous en soyez fiers, et -que vous le prôniez et le défendiez! Maintenant reprenons. Vous me -disiez, ou vous alliez me dire, qu’en Russie, les femmes du peuple et -les paysannes surtout jugent de l’amour de leurs maris par le nombre et -la vigueur des gourmades qu’ils leur distribuent? - -—Il paraît, dit Veyssières. Il y a même chez chaque moujik, -raconte-t-on, un fouet ou knout toujours provisionnellement suspendu au -chevet du lit conjugal, à côté des saintes icônes. - -—Et un proverbe russe affirme que «l’homme sage bat sa femme: seul, le -monstre bat sa mère». - -—Déjà—vous voyez combien l’usage est ancien?—Salomon nous avait -avertis qu’«une bonne correction vaut mieux aux femmes qu’un collier de -perles». - -—Ah! votre Salomon! Vous le possédez sur le bout du doigt! Mais vous -l’interprétez drôlement! - -—C’est le truchement de la sagesse. - -—Jolie sagesse! Ah! Séverin! Séverin!... Vous vous étonnez qu’en -Russie et ailleurs, poursuivit Katia, la femme ne se rebiffe pas contre -la violence, qu’elle la subisse même avec empressement, avec une sorte -de fierté et de délice ... Mais, mon ami, réfléchissez donc que voilà -des siècles et des siècles que l’homme s’ingénie à l’asservir et à -l’abrutir, la femme; que forcément elle a dû perdre, elle a perdu, -en maint endroit, la notion d’elle-même, de sa conscience et de sa -dignité. Nous sommes là quelques-unes pour essayer de la lui redonner. - -—Je préfère le rôle de votre voisine, de cette mère de famille, -cette mère Gigogne ... Vous savez qu’on vient encore d’arrêter pour -vagabondage les deux enfants, les deux petits jumeaux, de votre -illustre confrère ou consœur Estelle de Bals? - -—C’est très malheureux, mais que voulez-vous! Est-ce que le soldat qui -fait le coup de feu à la frontière peut en même temps veiller sur son -foyer? - -—Voilà pourquoi le métier de soldat ne convient nullement aux femmes. - -—Ou plutôt voilà pourquoi le rôle de mère ne convient pas aux femmes -qui ont une cause à défendre et des combats à livrer. - -—Le fait est, repartit Veyssières, que les enfants ne comptent pas -beaucoup pour ces dames de l’Émancipation, et que les leurs tournent -généralement de travers, comme les enfants mal élevés, peu soignés et -abandonnés à eux-mêmes. La fille de Mme Nina Magloire s’est conquis -au Moulin-Rouge l’élégant surnom de Georgette Patte à Ressort: c’est -une de nos plus éminentes chorégraphes et cascadeuses. Mme Clotilde -Lauxerrois n’a pas moins bien réussi dans sa couvée: ses deux filles -ont toutes les deux pareillement déserté l’étroit sentier de la vertu. -Mme d’Escars, dont l’héritière, sous le nom de Bath au Pieu, fait les -délices ... - -—Que voulez-vous prouver? Que Mme Magloire, Mme Lauxerrois, Mme -d’Escars, aussi bien qu’Estelle de Bals, auraient plus sagement agi en -s’abstenant de procréer? Je le reconnais: cela ne souffre aucun doute. -Tant que la société ne sera pas autre, plus normalement aménagée, plus -équitablement constituée, tant que le servage, le désordre et la misère -seront le lot inéluctable et fatal du plus grand nombre, est-ce donc à -accroître cette quantité de malheureux que nous devons nous complaire? - -—La fin du monde alors? - -—Sa transformation, mon ami, l’avènement de la justice: voilà ce -que nous poursuivons. Et qu’importe que Mmes Magloire, Potarlot, -Lauxerrois, de Bals, d’Escars, Bombardier ... - -—Toute la fine fleur de l’Émancipation! - -— ... aient mené ou mènent une vie agitée ... - -—Pardon! Cela importe beaucoup à leurs maris et à leurs enfants. - -—Précisément! Elles ne devraient avoir ni maris ni enfants. Toutes -auraient dû rester libres. - -—Comme vous? - -—Comme moi. - -—Tout le monde n’est pas ainsi que vous, Katia, à l’abri des -tentations ... - -—Laissez donc! - -—On n’est pas de bois. Demandez un peu à Mme Angélique Bombardier ou à -Mme Nina Magloire si ... - -—Les défaillances du prêtre ne prouvent rien contre le dogme. L’apôtre -peut être indigne, la doctrine n’en reste pas moins intacte et sublime. - -—D’accord! Cependant si ces défaillances sont communes aux douze -apôtres? Un bon cheval peut broncher, mais toute une ... - -—Encore quelque gracieuseté! - -—Avez-vous jamais compté, Katia, combien il y a de divorcées ou -d’irrégulières dans votre camp? - -—Jamais. Je jette un voile sur toutes ces faiblesses et ces -tristesses, et je regarde plus loin et plus haut. Je sais que beaucoup, -beaucoup d’entre elles ont souffert ... - -—Et ont aussi beaucoup fait souffrir, rectifia Veyssières. Vous ne -voyez jamais qu’elles: permettez-moi de considérer un peu leurs maris -ou leurs amants et leurs enfants. A elles la palme pour mener mauvais -ménage, jeter chez elles et autour d’elles le trouble et la honte, la -désolation et le désespoir, galvauder leur progéniture ... - -—_Sursum corda_, encore une fois! Nous sommes dans une époque de -transition, une époque de conflits et de luttes ... - -—On peut en dire autant de toutes les époques. - -— ... Dans toute bataille, il y a des blessés et des morts. La -victoire ne s’achète qu’à prix de sang. Il faut que des générations -entières paient de leurs souffrances et de leurs deuils le bonheur des -générations futures. C’est le cas de ces femmes, de ces généreuses -combattantes, dont vous évoquez si volontiers les tares et les -malheurs. Qui se souviendra de ces menus détails, de ces insignifiantes -et imperceptibles taches, lors du triomphe final? - -—En attendant, je plains de tout mon cœur ceux de mes contemporains -qui se trouvent accrochés ou mariés à ces héroïnes! riposta Veyssières. - -—Vous mériteriez d’en épouser une, tenez! Ce serait votre châtiment. - -—Vous savez, le mariage et moi ... Je suis comme vous, Katia; je suis -partisan résolu du célibat ... peut-être pas tout à fait pour les mêmes -motifs: non, ce serait trop m’avancer ... Mais, puisque nous sommes, -vous venez de le dire, dans une époque de transition, je crois qu’il -vaut mieux s’abstenir, jusqu’à des temps meilleurs. - -—Vous riez, vous vous moquez; mais vous avez beau faire, vous -n’empêcherez pas cet avènement. - -—Dieu m’en préserve! Et qui vous rend si sûre, chère amie, de -l’éclosion de cet âge d’or? - -—Ma foi dans la vérité et la justice. Nous sommes le progrès ... - -—Euh! Euh! - -— ... Et l’humanité ne rétrograde pas. Appelez-nous socialistes, -communistes, anarchistes, nihilistes, peu importe! Nous appartenons -tous et toutes à la même immense armée ... - -—L’armée des mécontents et des envieux;—immense, en effet! - -— ... Nous défendons tous la même sainte cause, la cause des pauvres -et des faibles, des spoliés et des opprimés; et, que vous le vouliez ou -non, mon bel ami, l’avenir est à nous! - -—Ma belle amie, je crois qu’il y aura toujours des faibles et -toujours des pauvres parmi nous. - -—Jésus-Christ l’a dit avant vous. Eh bien, nous tâcherons que ces -pauvres soient de moins en moins nombreux; nous prendrons en main leur -défense; nous les protégerons contre l’égoïsme et la dureté des riches -... - -—Et ne protégerez-vous pas un peu aussi les riches contre la jalousie -et l’avidité des pauvres? Vous le devriez, en bonne justice! - -—Les riches? Je ne sais rien de plus méprisable que l’argent, mon ami, -si ce n’est ceux qui le possèdent. - -—A la bonne heure! Vous avez une façon de pratiquer la défense de la -propriété ... - -—Je ne la défends pas du tout! Je ne la respecte pas le moins du -monde! Vous me citiez l’Évangile tout à l’heure; je fais appel, moi, -aux Pères de l’Église, et vous réponds du tac au tac, avec saint -Jérôme, que «tout possesseur d’une grande fortune est un voleur ou -l’héritier d’un voleur». Et ne m’objectez pas que saint Jérôme est mort -il y a quinze cents ans, car il en est de notre temps comme du sien, -bien pis encore. - -—Vous n’y allez pas de main morte! - -—Ne voyez-vous pas comme moi que l’organisation politique et sociale -actuelle de l’humanité n’a pour base que la duplicité et l’iniquité, -le droit du plus riche et du plus fort, du moins scrupuleux et du plus -astucieux, du plus gredin? Malheur aux pauvres et aux faibles; malheur -aux honnêtes, aux sincères et aux bons, c’est le cri de ralliement -d’un bout de la terre à l’autre. J’ai beaucoup voyagé, souvent un peu -malgré moi; mais ici comme là, partout, j’ai toujours remarqué que les -dignités les plus élevées, comme les fortunes les plus considérables, -sont possédées par les moins estimables, par les plus vils des -citoyens. C’est pour moi un principe infaillible et ressortant de mon -expérience propre: plus un homme est haut placé, plus il a commis de -bassesses ou d’infamies; par suite, plus il a droit à notre mépris et -à nos malédictions. Impossible de vaquer aux affaires publiques et de -rester honnête homme, déclarait jadis le sage Socrate ... - -—Pas encourageant! - -— ... Et combien d’autres l’ont répété, combien plus encore l’ont -prouvé! Prenez les plus illustres hommes d’État, les coryphées du monde -politique, les César, les Charlemagne, les Richelieu, les Cromwell, -les Pierre le Grand, les Napoléon, les Bismarck, mais ce sont les plus -horribles bandits, les pires scélérats et les pires monstres que la -terre ait portés! Tout succès, en thèse générale, et à peu d’exceptions -près, tout succès est preuve de vilenies, preuve de quémanderies, de -platitudes, de canailleries et turpitudes de toute sorte; car ce n’est -qu’en mentant et en mendiant, en rusant, en rampant et s’aplatissant -qu’on «arrive», qu’on parvient à la richesse, comme aux honneurs, -comme au pouvoir, comme à la gloire. «Le succès! De combien d’infamies -se compose un succès?» C’est le mot de votre grand Balzac. Avec de -l’argent, vous achetez tout, tout, sans exception, mon ami, vous -entendez bien? - - L’argent, l’argent, c’est la seule puissance! - -Avec de l’argent, tel pleutre se fait élire député, tel autre sénateur; -avec de l’argent, tel inculpé de viol ou de meurtre obtient une -ordonnance de non-lieu: vous ne trouverez jamais un pauvre dans les -jurys de cour d’assises; on n’en veut pas, de pauvres; d’autre part, -il n’y a pas de lois pour un homme qui possède des centaines et des -centaines de mille livres de rente. Avec de l’argent, vous vous faites -décerner toutes les décorations qui vous plaisent: vous vous souvenez -de Cornélius Herz, et de tant et tant d’autres! Avec de l’argent, un -auteur dramatique achète le parterre et la presse, un peintre ou un -sculpteur se taille le succès qu’il veut ... - -—Vous êtes terrible, Katia! - -—Osez me démentir! Donnez-moi des preuves du contraire! L’argent et -l’intrigue, vous le savez comme moi, voyons, et il n’y a là ni secret -ni mystère, l’argent et l’intrigue, c’est avec cela qu’on prospère, -qu’on se faufile, qu’on s’intronise, qu’on s’impose, qu’on acquiert -grand renom et dignités, influence et puissance; c’est avec cela et -rien qu’avec cela qu’on s’élève, qu’on règne et qu’on gouverne. Les -plus fourbes et les plus vils sont ceux qui réussissent le mieux, -absolument comme ce sont les pires égoïstes, les Fontenelle, les Gœthe -et les Hugo, qui se conservent le mieux et vivent le plus longtemps. -L’anarchie, contre laquelle vous criez tant, naïfs bourgeois, mais -elle est partout; partout, avec le favoritisme, le charlatanisme, les -pots de vin, les tripotages, les achats de votes et de consciences, les -escobarderies, filouteries, marchandages et brigandages sans nombre; -partout elle s’infiltre et pénètre, partout elle s’étend et triomphe. -Tout est gangrené, mon cher, tout est pourri dans ce vieux monde! - -—C’est pour cela que vous voulez en fabriquer un nouveau? - -—C’est pour cela, uniquement pour cela, vous l’avez dit! Oui, il y a -des fous et des folles comme moi, qui se sont mis dans la cervelle de -dévoiler et d’attaquer cette pourriture, de signaler et de combattre -ces brigandages et ces infamies; des fous et des folles comme moi, qui -s’érigent en champions de la justice, entreprennent, à la suite de -Jésus, de chasser les vendeurs du temple, de hâter le plus possible -cette transformation, cette régénération. Tâche ardue ... - -—Plus ardue peut-être, interrompit Veyssières, que celle d’Elvire -Potarlot, qui songe à identifier et fusionner l’homme et la femme! - -—En tout cas, nous aurons l’honneur d’avoir essayé, nous aurons -fait ce beau et grand rêve ... Qu’avez-vous apporté et implanté sur -la terre, vous autres hommes, depuis tant d’années que vous tenez le -sceptre et trônez en maîtres absolus? Quelle est la caractéristique de -votre souveraineté? La guerre! C’est par la force que vous avez établi -votre empire et que vous le maintenez; c’est toujours à la force, à -la brutalité, que vous faites appel: la brutalité, l’égoïsme, vous -voilà résumés en deux mots. Eh bien, mon ami, nous croyons qu’il y -a, qu’il doit y avoir autre chose ici-bas; qu’il serait temps que la -paix, la douceur et la clémence, la solidarité et la fraternité fissent -leur apparition parmi nous, que leur saint règne arrivât. Et nous -avons l’idée, nous avons la certitude, que l’accession de la femme aux -délibérations des affaires publiques et à la gestion des États hâtera -cet avènement. La femme, c’est l’ennemie naturelle de la guerre; la -femme, vous le reconnaissez vous-même, c’est la personnification de -la douceur; avec la femme au pouvoir, la guerre devient impossible, -l’arbitrage s’établit, la justice prédomine ... - -—Et plus d’intrigues, plus de bassesses, plus de népotisme, de -pots de vin ni de concussions! L’âge d’or! Les champs élyséens! Le -paradis terrestre! Que Dieu vous entende!» exclama Veyssières, qui, -sans qu’elle y prît garde, tout entière à ses lyriques et audacieux -transports, s’était emparé de la main de Katia, de cette mignonne -et merveilleuse petite main, si artistement moulée, à l’épiderme si -onctueux et satiné, et si franche aussi, si pure, si loyale et si -brave, et s’occupait à la contempler, la pressait et la caressait avec -une amoureuse lenteur. - - - - -V - - -Armand de Sambligny, fidèle affilié, comme Veyssières, de cette société -de Salomon dont Roger de Nantel était alors le secrétaire-intendant, -avait rapidement conquis son grade de chef de bureau au ministère des -Finances, et cela un peu malgré lui et grâce à sa femme. Il ne lui en -savait cependant aucun gré, à cette obligeante et secourable épouse, -au contraire: elle lui avait rendu son intérieur si désagréable et si -odieux, qu’il y séjournait le moins possible, s’ingéniait à vivre au -dehors et à travailler et s’attarder tant qu’il pouvait à son bureau. - -Bien qu’involontaire, ce beau zèle avait obtenu sa récompense: à -trente-huit ans, M. de Sambligny, ex-contrôleur des contributions -directes passé dans le service central, était promu chef, avec sept -mille francs d’appointements, et la quasi-certitude d’arriver à une -sous-direction, puis à une direction, aux plus hauts postes de -l’administration financière. - -C’est à Nantes qu’il s’était marié, et dans les circonstances à la fois -pour lui les plus piètres et les plus honorables. - -La chambre garnie qu’il occupait rue de Rennes, non loin du pont -Morand, lui était louée par une dame Rousselin, veuve d’un petit -employé de la préfecture et mère de trois filles. Les deux cadettes -fréquentaient encore l’école; l’aînée, Mlle Jeanne, restait auprès -de sa maman et l’aidait dans la gérance de cette maison meublée. Les -occasions de se voir et de converser ensemble n’étaient pas difficiles -à faire naître entre les locataires et la jeune fille: Armand s’en -aperçut bientôt. Les grands yeux noirs de Mlle Jeanne, sa jolie tête -au galbe allongé, plein d’élégance et de distinction, ses petits airs -mutins, mièvres et candides, mirent promptement le trouble dans le -cœur de ce nouveau venu. Les allusions qu’il fit à son émoi et à sa -flamme n’effarouchèrent pas trop l’espiègle enfant; les déclarations -qui suivirent furent écoutées par elle avec de pudiques rougeurs, mais -sans courroux ni mépris; loin de se dérober à ces périlleux entretiens, -elle les rechercha même, les provoqua: toujours, comme par hasard, Mlle -Jeanne se trouvait postée dans l’escalier, chaque fois que M. Armand -montait chez lui ou en descendait. Pour se faufiler dans sa chambre dès -qu’il y était, les prétextes abondaient: c’était une carafe d’eau à lui -porter, un bougeoir qu’on avait oublié, une lettre ou un journal qui -venait d’arriver ... - -Tant et si bien qu’un beau soir la délurée jouvencelle murmura à son -complice que ... que ... elle croyait bien que ... «ça y était». - -«J’en ai grand’peur, trésor! - -—Ah! cornes de cerf! - -—Que vais-je devenir, Armand? Ah! cher adoré! Ma mère ne voudra plus -de moi, elle me chassera ... Je la connais! - -—Mais je ne t’abandonnerai pas, moi! Pour qui donc me prends-tu? Je ne -te laisserai pas ... Je t’aime trop, ma Jeannette! - -—Mon Armand! mon ange! - -—Tu as affaire à un honnête homme: ne crains rien! - -—Oh! tu es bon!» - -De sorte que cette grossesse, au lieu d’être pour Jeannette une cause -d’angoisse et de désespoir, fut pour elle une vraie chance, une aubaine -inespérée. - -Armand de Sambligny était, comme il l’avait déclaré, un honnête homme. -Cette jeune fille, il l’avait eue «sage»; cet enfant, qui s’apprêtait -à faire son entrée dans le monde, était bien de lui, il n’en pouvait -douter ... - -Ah! il l’avait payée cher, cette galante et banale aventure, cette -toquade de jeunesse! Depuis tantôt vingt ans il se le répétait et ne -cessait de maudire le jour où il avait mis le pied dans la maison -Rousselin. - -«J’aurais mieux fait de me le faire écraser, ah oui, certes! J’aurais -mieux fait ensuite d’imposer silence à mes scrupules, et de filer -à l’étranger, n’importe où! plutôt que d’enchaîner mon existence à -une femme dont je m’étais si sottement et aveuglément épris, que -je connaissais à peine, que je ne connaissais même pas du tout! Ah -vertudieu! si c’était à recommencer!» - -D’autant plus que l’enfant issu des clandestines relations d’Armand -de Sambligny avec Jeanne Rousselin était mort le lendemain de sa -naissance. Mais, hélas! depuis six mois le mariage était célébré, la -boulette commise, la déplorable et irréparable gaffe accomplie. - -A présent, quand un jeune commis du ministère venait faire part à son -chef, M. de Sambligny, de ses projets matrimoniaux: - -«Mon ami, lui répliquait-il, un garçon comme vous, qui gagne sa vie et -peut se suffire, n’a jamais intérêt à se marier! Jamais! Retenez bien -cela! - -—Cette jeune personne est fort bien élevée ... - -—En êtes-vous sûr? Permettez-moi de vous le demander. On les élève si -mal aujourd’hui, les jeunes personnes! - -—Il est de fait, monsieur ... - -—Toutes, même les plus pauvres, pour se faire servir; toutes, pour -être doctoresses, clergesses, politiciennes, avocates, oratrices, -femmes publiques: aucune, pour être mère et ménagère; toutes, en -concurrentes et ennemies de l’homme, en révoltées et émancipées. Ah! -jolie, cette émancipation! Drôle d’idée de persuader au sexe faible, -à ce sexe blessé et saignant, qui conçoit, enfante et allaite, qu’il -est tout aussi indemne et robuste que le sexe fort! Les mettre l’un et -l’autre en présence et face à face dans le _struggle for life_! Alors -il arrive ceci, que le mâle retourne à sa brutalité première, et daube -sur sa femelle, quand celle-ci devient par trop gênante et encombrante. -Voyez ce qui se passe chez les Américains, à Chicago ou à San-Francisco -notamment! Malheur aux faibles, et surtout aux faibles qui veulent -prendre la place et usurper les prérogatives des forts! Les femmes -d’aujourd’hui, bourrées de science, de prétentions, d’ambition, pétries -de morgue, ayant toutes les audaces, mais dépourvues de la douceur, -qui était jadis la qualité féminine essentielle, privées de grâce, de -délicatesse et de charme, dégoûtent de la femme: voilà mon sentiment, -mon bon ami, je vous le dis sans fard. - -—Eh monsieur! C’est que ... - -—Quoi? Est-ce que vous y tenez, à cette jeune personne? Est-ce que ... -vous _brûlez_, vous vous _consumez_ pour elle? Oui? Un peu? Ce n’est -pas une raison, jeune homme, pour recourir à un moyen aussi extrême! -Vous êtes malade, vous vous trouvez dans un état de fièvre, soit! -Patience, un peu de patience, et vous verrez ce malaise se dissiper. - -—Je voulais vous dire, monsieur, que c’était un très riche parti ... - -—Il ne manquerait plus que cela, qu’il ne le fût pas! Votre seule -excuse, c’est d’épouser une femme riche. Autrement! Mais, malgré cela, -quand bien même votre future serait archi et archimillionnaire, ma -conviction, c’est qu’il vaut encore mieux vous abstenir et garder votre -indépendance. L’indépendance, croyez-moi, jeune homme, il n’y a rien -qui paye cela, rien qui le vaille! En votre qualité de célibataire, -et comme vous l’atteste l’étymologie du mot: _cœlum habitare_, vous -habitez le ciel, vous êtes présentement logé dans l’Olympe, séjour des -dieux: voilà le fait! Ne le perdez pas de vue. Des femmes, vous en -trouverez toujours à la douzaine, tant que vous voudrez, et d’aussi -belles, d’aussi avenantes et accommodantes qu’il vous plaira. Et sans -en avoir la charge, sans être obligé de les nourrir, entretenir et -supporter à perpétuité. Restez donc libre, mon ami, restez libre, et -méditez ce quatrain d’un sage d’autrefois: - - Une femme est toujours aimable - Tant qu’on n’est pas uni par le sacré lien; - L’usufruit en est agréable, - La propriété n’en vaut rien.» - -Jeanne Rousselin—Mme de Sambligny—n’était cependant pas, elle, une -ennemie de l’homme, une révoltée, femme de cercle, de club ou de rue, -ce qu’on a si plaisamment nommé, par allusion à la pièce essentielle du -costume masculin, objet des convoitises féminines, une «culottière». -Elle laissait ce privilège à ses sœurs Irène et Corentine, qui, -devenues vieilles filles, et furieuses de n’avoir jamais rencontré le -fortuné mortel dont elles auraient assuré le bonheur et emparadisé -l’existence, avaient pris en grippe tout le sexe mâle et le genre -humain tout entier. - -A l’encontre de Katia Mordasz, la chaste et stoïque vierge slave, -qui était tout courage, tout abnégation et sacrifice, Jeanne de -Sambligny personnifiait la veulerie et l’égoïsme,—un égoïsme inné, -inconscient, terrible. Entrait-elle dans un salon? Instinctivement et -tout naturellement elle allait d’emblée s’asseoir à la meilleure place. -A table, lui présentait-on un plat? Soyez tranquille, elle s’adjugeait -sans hésitation et sans jamais d’erreur le plus succulent morceau. -Pour elle un homme n’était et ne devait jamais être qu’une sorte de -domestique et d’entreteneur, dûment et légalement investi, et qui doit -s’estimer très heureux, très fier et profondément reconnaissant de son -servage, aussi bien que des dépenses qu’on daigne lui occasionner. -Loin de savoir gré à son ancien et scrupuleux amant de ne pas l’avoir -«lâchée», avec sa situation de fille-mère en perspective, d’avoir fait -d’elle sa femme, et sien l’enfant qui allait naître de ce qu’on nomme -«leurs œuvres», elle avait fini par considérer ces preuves de loyale -affection comme un simple tribut, tout légitimement dû à sa souveraine -beauté et à ses irrésistibles charmes. - -Elle n’avait apporté à Armand que des ennuis, des embarras et de -la misère. Comme elle grillait d’habiter Paris et ne cessait de -l’aiguillonner et de l’importuner à ce sujet, il s’était vu contraint, -peu après le décès du nouveau-né, de postuler son changement de -résidence. Certaines études spéciales, relatives au cadastre et à -l’impôt foncier, avaient attiré sur lui l’attention de ses supérieurs, -et il eut la bonne fortune d’être appelé à l’administration centrale. -En revanche, Mme Rousselin mère, n’ayant pas réussi dans sa gérance -d’hôtel meublé, ne tarda pas à venir le rejoindre à Paris avec ses deux -filles, en sorte qu’il se trouva avoir sur les bras toute la famille -de sa femme. Les quelques milliers de francs qui lui étaient échus en -héritage, et composaient tout son patrimoine, filèrent comme de l’eau -entre les doigts de tout ce monde: bientôt il ne lui resta plus que ses -appointements stricts pour vivre et faire vivre la maisonnée. Ayant -quatre femmes autour de lui, il était fondé à croire et à affirmer -qu’on devrait et qu’on pourrait se passer de bonnes. Ah bien oui! - -«Si vous vous figurez que mes filles ont été élevées à récurer la -vaisselle!» piaulait la maman Rousselin en gonflant le jabot. - -Toutes trois, bien que sans fortune et ayant eu pour père le plus -chétif des gratte-papier, étaient nanties de leurs brevets. De plus, -Jeanne et Irène avaient appris le piano; Corentine connaissait le -pastel et possédait même un fort joli talent, comme se plaisait à -le déclarer à tout propos et encore en se rengorgeant bien fort la -chère madame Rousselin Car elle était enchantée de ses filles, toute -glorieuse d’elles et de leur science, l’excellente dame. - -Lorsque le Seigneur, en sa miséricorde, s’avisa de la rappeler à lui, -ce fut à M. de Sambligny qu’incomba la direction de la famille, honneur -qu’il n’avait jamais du reste ambitionné et dont il se serait fort bien -passé; mais il fallait obéir au devoir. - -Grâce à ses relations, à maintes et maintes démarches, le mari de -Jeanne parvint à caser à Paris même ses deux belles sœurs: la plus -jeune, Corentine, dans l’enseignement, comme institutrice adjointe -attachée au personnel des écoles communales; l’autre, Irène, dans cette -administration du Crédit international, où M. le salomonien Jourd’huy -occupait l’emploi de chef de bureau. - -Bien qu’entichées de leur indépendance,—indépendance toute relative, -hélas!—proclamant volontiers et bien haut que la femme doit se passer -de l’homme, qu’elle doit gagner sa vie et se suffire à elle-même, Mlles -Irène et Corentine avaient conçu, dans le tréfonds de leur âme, une -inextinguible jalousie à l’égard de leur sœur,—qui était mariée, elle, -qui avait eu cette chance!—et couvaient un cuisant dépit, une rage -implacable contre leur beau-frère, qui n’avait pas su les deviner et -leur trouver un épouseur. - -M. de Sambligny s’était dit, en effet, que deux gaillardes pareilles -étaient d’un placement trop difficile pour que l’entreprise fût tentée. -Puisqu’elles n’y tenaient pas d’ailleurs, à vivre sous la coupe d’un -mari! Puisqu’elles avaient bien trop de dignité pour accepter cette -chaîne et s’abaisser jusque-là! On est émancipée, ou on ne l’est pas, -saprejeu! - -Cette même jalousie et cette commune fureur étaient du reste les deux -seuls points sur lesquels Mlles Irène et Corentine fussent d’accord. -Toujours en brouille entre elles deux ou avec leur sœur, elles -passaient littéralement leur existence à se chamailler, à se bouder et -se raccommoder: c’était une comédie perpétuelle. Et cela leur semblait -de règle, chose normale, naturelle et toute simple. - -«Mais la vie est faite pour cela! répondait un jour Irène à son -beau-frère, qui l’engageait à se montrer plus conciliante et plus -douce. La vie est faite pour se quereller et se rabibocher: c’est le -plaisir, ça!» - -Comme M. de Sambligny, quelque temps après, rapportait ce mot à son ami -Jourd’huy: - -«Et vous ne sauriez croire, répliqua celui-ci, combien de femmes, et -plus spécialement de vieilles filles, partagent ces idées et ne vivent -que de chicanes et de querelles, de bouderies et de bourrasques, -suivies de replâtrages, de protestations de tendresse, d’amitiés -exaltées, folles et furibondes, un beau matin brusquement rompues, puis -non moins inopinément renouées le lendemain soir ... - -—Oh! que si, je vous crois! - -—Ces demoiselles se brouillent sans cesse et sans raison avec tout le -monde, et elles ne peuvent rester seules: arrangez cela! Il leur faut -des relations, elles ne peuvent s’en passer, et elles n’en peuvent -garder! - -—Tout à fait ce que j’observe! exclama Sambligny. Aussi, quoi que -disent ou que fassent mes belles-sœurs, jamais je ne les prends au -sérieux: impossible! - -—C’est le plus sage, répondit Jourd’huy. Les vieilles filles possèdent -un fâcheux renom; quantité d’écrivains ont été durs pour elles, et, -généralement et malheureusement hélas! c’est justice. Il y a des -exceptions sans doute. Ainsi, moi, dans mon service, je n’ai pas à -me plaindre, et je connais plus d’une brave fille qui se dévoue en -secret et silencieusement à soutenir quelque parent âgé ou infirme, -à prendre soin d’un neveu ou d’une nièce orphelins; qui se prive, -pour remplir cette pieuse tâche, de toute coquetterie de toilette, de -toute distraction, tout plaisir, et du nécessaire même; qui en arrive -à compter avec sa nourriture, et économise sur son plat de viande ou -son dessert. Je leur rends hommage, à celles-là: c’est plus que de -l’estime, c’est de l’admiration qu’elles méritent. Mais, il y en a -d’autres, ah! mon ami, quelles pestes! Les vieilles filles, voyez-vous, -on ne sait jamais à quoi s’en tenir avec elles, jamais sur quel pied -danser. Vous les quittez allègres et souriantes, enjouées, gaies comme -pinsons, chantantes comme Pérot, rayonnantes, exultantes, débordant -et éclatant de joie, et vous les retrouvez, non pas une heure après, -mais une minute, une seconde plus tard, mornes, maussades, renfrognées, -hargneuses, agressives, prêtes à vous décocher quelque impertinence -magistralement barbelée, une doucereuse ou audacieuse mais atroce -perfidie, sinon à vous sauter au visage, comme chattes en démence. Ah! -je les connais, les paroissiennes! - -—C’est ce qu’on appelait jadis des vapeurs et ce qu’on nomme -aujourd’hui de l’hystérie. - -—Appelez cela comme vous voudrez: le nom ne fait rien à la chose; mais -le fait existe et il est indéniable. Méfiez-vous des vieilles filles, -mon cher Sambligny, de leurs sautes d’humeur continuelles, de leurs -lubies, de leurs toquades, de leurs mensonges, de leurs entêtements -aussi, leurs entêtements de mules! - -—Combien de femmes ressemblent en cela aux vieilles filles, sont -comme elles têtues, fausses, fantasques, déséquilibrées, détraquées! -Toutes façonnées à l’instar de la mère Ève: «Ne fais pas cela! Tu -perdras le genre humain!» Et elles se hâtent de le faire! Sans motif! -Uniquement parce que c’est défendu, parce que c’est un péché, parce que -c’est—mieux encore!—un crime, une monstruosité! - -—Toutes, soit! Toutes, des incohérentes! Toutes, des filles d’Ève! -Mais ayez l’œil de préférence sur ces demoiselles, mon bon: méfiez-vous -d’elles plus particulièrement, encore un coup! Chacun de nous, a-t-on -remarqué, reçoit ici-bas précisément la quantité d’amour qu’il mérite: -les vieilles filles, qui n’ont rien reçu, dont personne n’a voulu, ou -qui n’ont rien donné et n’ont voulu de personne ... Mauvais signe dans -les deux cas, cher ami, conclut Jourd’huy, très mauvais signe!» - -En maintes et maintes circonstances, Armand de Sambligny put vérifier -l’insigne justesse de cet avertissement. - -Il n’était guère de vilenies et d’infamies qu’Irène et Corentine, -furieuses d’avoir coiffé sainte Catherine, atteint et dépassé la -trentaine sans dénicher d’époux,—tandis que leur sœur aînée, elle, -en avait si vite agrippé un, et grâce à son inconduite, pour comble! -Ah! on a vraiment bien raison de dire: il n’y a de chance ici-bas -que pour la canaille!—n’eussent imaginées et commises pour jeter -le désarroi dans le ménage Sambligny et détacher tout à fait l’un -de l’autre ces conjoints déjà si peu d’accord. Mais, à cause de sa -situation administrative, M. de Sambligny était tenu de sauvegarder -les apparences et d’éviter soigneusement tout scandale; et Jeanne, qui -ne possédait aucune fortune personnelle et n’était plus de la première -jeunesse, avait tout intérêt à supporter le joug conjugal, si pesant et -odieux qu’il fût, et à continuer à brouter où elle était attachée. - -Il y avait au Crédit international, dans le service dont dépendait -Irène Rousselin et que dirigeait M. Jourd’huy, le service de la -Vérification et du Contrôle, une jolie fille très peu farouche, -qu’Irène jugea devoir on ne peut mieux convenir au mari de sa sœur, -et entreprit de lui colloquer comme maîtresse. Blonde et grasse, bien -portante, bien en forme et en chair, la peau blanche, satinée et rosée; -ayant toute la fraîcheur et tout l’éclat d’une belle fleur en plein -épanouissement, Mlle Henriette Pérignon formait un vif contraste avec -Jeanne de Sambligny, brune au teint mat, à la taille svelte et élancée. -Henriette devait certainement être l’idéal, le type d’Armand,—ne -fût-ce qu’en vertu de ce contraste et pour que le changement fût plus -accentué: c’est ce qu’Irène se dit et le raisonnement qu’elle se -tint. Quelques mots, prononcés par M. de Sambligny, la confirmèrent -d’ailleurs dans ces conjectures: ayant eu plusieurs fois occasion de -rencontrer sa belle-sœur avec cette demoiselle Henriette, il n’avait pu -s’empêcher de lui faire compliment de sa compagne. - -«Une bien belle personne, ma foi! - -—N’est-ce pas?» - -Irène fit en sorte, un soir qu’elle attendait la visite de Henriette, -d’attirer son beau-frère chez elle; puis, l’amie venue, elle imagina un -banal prétexte, allégua qu’il fallait du rhum avec le thé qu’elle se -disposait à leur servir, et, s’excusant vivement de son absence:—«Le -temps de descendre et de remonter!»—elle s’empressa de les laisser -seuls. - -«Je connais mon cher beau-frère, ruminait-elle; ou je me trompe fort, -ou il saura mettre à profit le tête-à-tête.» - -Armand tira, en effet, de la situation tout le parti qu’elle comportait -et qu’on pouvait attendre d’un hardi et robuste servant d’amour et zélé -«féministe» comme lui. Bien mieux, Mlle Henriette était si alléchante, -appétissante et affriolante, qu’il l’invita à venir dîner avec lui le -surlendemain dans un bon endroit, en cabinet particulier. - -Mais là s’arrêtèrent ces passionnés témoignages. A quoi bon, grand -Dieu, se mettre une maîtresse sur les bras? Pourquoi se lancer dans une -intrigue dont on ne pouvait prévoir les suites, une liaison périlleuse, -dispendieuse, gênante et absorbante, avec une ou plusieurs paternités -en perspective; aller se créer un second ménage, quand on en avait déjà -trop d’un; quand la sagesse salomonienne vous suffisait si bien; quand, -pour si peu de chose, quelques sous, on se procurait de si commodes -rencontres, de si discrètes, aimables et charmantes filles! - -«Ce serait insensé, voyons!» - -Et Irène en fut pour ses frais et pour son rhum. - -Ne voulant sans doute pas demeurer en reste avec son aînée, et -désireuse de contribuer de son mieux, elle aussi, à la dislocation -du ménage, Corentine dirigea ses efforts vers Jeanne et tenta de -l’apparier avec le frère d’une de ses collègues, un jeune et tout -pimpant sous-lieutenant. Mais Mme de Sambligny, coquette et dépensière, -avait bien plus soif d’argent que de plaisir, et, dès la seconde -entrevue, lorsqu’il lui fut démontré qu’elle n’avait à attendre de ce -joli garçon aucune solide et sonnante preuve de tendresse, elle rompit -avec lui. - -L’argent, et avec lui tout ce qui en relève, bien-être, luxe, fêtes, -toilettes nombreuses et variées, robes éblouissantes, bijoux et -diamants, voilà ce que Jeanne de Sambligny convoitait et rêvait, -l’unique but de la vie pour elle. Ah! comme elle s’en voulait de -s’être donnée jadis à Armand et d’avoir consenti à devenir sa femme! - -«Imbécile! Petite niaise, qui t’imaginais que c’était là pour toi le -salut, qui ne voyais rien de plus beau! Ah! quelle sottise tu as faite -et tu expies!» - -C’est de la sorte qu’elle ratiocinait, et ainsi se tançait-elle. - -Au lieu de savoir gré à Armand de Sambligny de l’avoir épousée, elle, -pauvre et sans avenir, elle maudissait ce mariage. - -«Si j’avais su! Si j’avais su!» - -Exagérant sa beauté et la puissance de ses attraits, elle se disait -qu’avec de telles armes elle aurait pu prétendre à tout, parvenir aux -plus hauts sommets. - -«Certainement! Si je n’avais pas été rivée à cet homme! C’est à cause -de lui que ma vie est gâchée!» - -Il n’était malheureusement plus temps de rebrousser chemin et -recommencer la partie: dans trois ou quatre ans sonnerait la -quarantaine. - -«Trop tard, hélas! Ah! malédiction!» - -Sambligny se doutait bien de ce qui se passait dans la cervelle de sa -femme et des raisonnements qu’elle se tenait: depuis près de vingt ans -qu’il était «rivé», lui aussi, à sa chaîne, et traînait son boulet, il -avait eu tout loisir d’étudier la situation et de se familiariser avec -l’intellect et la judiciaire de sa compagne de chiourme. - -«Elle m’a fait cadeau de sa petite personne et jamais je ne saurais -payer assez cher un tel honneur et semblable délice! Voilà ce qu’elle -se dit, ce dont elle est souverainement convaincue et foncièrement -pénétrée. Et pourtant, fichtre! si j’avais pu m’en dispenser, du -cadeau! Ah! là là! si c’était à refaire!» - -Pour de graves motifs de famille, et par suite aussi de considérations -administratives, M. de Sambligny, bien que mari très marri, ne voulait -pas du divorce. Madame le désirait encore moins: c’est plus tôt qu’il -aurait fallu se décider. Maintenant, trop tard, encore une fois! - -Le plus sage parti à prendre, tous deux le reconnaissaient et se -l’avouaient, c’était de recourir à la patience, de se supporter l’un -l’autre courageusement, et de laisser à cette chaîne odieuse, exécrée, -le plus d’ampleur, le plus de jeu possible. Tacitement, les deux époux -en étaient arrivés à s’accorder l’un à l’autre toute liberté,—pour -avoir la paix. A la fin de chaque mois, Sambligny prélevait sur ce -qu’il gagnait une somme suffisante—les quatre cinquièmes de son -traitement—pour les dépenses de l’intérieur, et la remettait à sa -femme. - -«Surtout pas de dettes! Je ne te demande que cela!» - -C’était sa recommandation habituelle. A plusieurs reprises, il avait -eu, en effet, à se plaindre de la mauvaise gestion financière de sa -femme, ou plutôt des fournisseurs étaient venus se plaindre à lui de la -difficulté qu’ils éprouvaient à faire régler leurs factures par madame, -et il avait dû intervenir dans la gouverne du ménage. - -«Mais je n’en fais pas, de dettes! Tu es toujours à crier! protestait -la douce et angélique moitié. - -—Je ne crie pas, je parle, et c’est même pour empêcher qu’on ne vienne -crier et clabauder jusqu’ici que je te supplie de tout payer comptant -... - -—Mais oui! Mais oui!» - - * * * * * - -Ce soir-là, comme d’ordinaire, Armand de Sambligny quitta très tard -son bureau: il était plus de sept heures quand il déposa lui-même sa -clef chez le concierge du ministère et traversa la rue de Rivoli, pour -s’acheminer pédestrement vers les hauteurs de la rue de Rome, où il -demeurait. C’était encore à son bureau, dans ses études budgétaires, -ses chiffres et ses dossiers, qu’il se plaisait le mieux; là, il -oubliait tous ses tracas domestiques, n’avait plus à essuyer la -mauvaise humeur de sa femme ni endurer ses lubies. Le travail, de plus -en plus, il l’éprouvait et se le disait, c’est bien le meilleur des -refuges, le plus souverain des consolateurs. - -Chemin faisant, il songea que c’était aujourd’hui jeudi,—dîner de -famille, par conséquent,—et il se demanda laquelle de ses deux -belles-sœurs il allait trouver à la maison. Car, il y avait cela de -particulier et de drôlichon dans ces agapes intimes, comme les trois -sœurs étaient continuellement brouillées l’une avec l’autre ou avec -les deux autres, jamais il ne leur était donné de se voir réunies -toutes les trois ensemble, et il y avait des jeudis,—quand, par -exemple, c’était le tour de Jeanne d’être en délicatesse avec ses deux -cadettes,—où le dîner qualifié «de famille» s’effectuait en un simple -tête-à-tête conjugal. - -«Oui, laquelle vais-je avoir le plaisir de rencontrer? ruminait -Sambligny. La semaine dernière, c’est Irène qui est venue; il y a donc -de grandes probabilités pour que ce soit aujourd’hui Corentine. A moins -que ... Ah! Ah! si Corentine et Irène sont présentement toutes les -deux en froid avec Jeanne? Ou bien, si c’est entre Irène et Corentine -que la fraîcheur existe, et si elles appréhendent de se trouver face à -face chez leur sœur? Eh! Eh! cela n’aurait rien d’étonnant! On ne sait -jamais, avec ces trois anges! Toujours de l’imprévu, des à-coups, des -surprises en réserve!» - -Il avait l’habitude de tout prendre gaiement, M. de Sambligny, - - _Et de faire_, en riant, bon visage aux ennuis, - -en vrai disciple de Regnier et de Rabelais, en bon et brave Français -qu’il était. - -De surprise, il en eut une, effectivement, ce jour-là, en rentrant, et -une grande, une immense. - -Les trois sœurs étaient dans le salon, toutes les trois ensemble, -toutes les trois assises côte à côte. - -Il en resta cloué sur le seuil, bouche bée, n’en croyant pas ses yeux. - -«Pas possible! Que se passe-t-il donc?» - -Telle est la question qui surgit brusquement dans sa tête. - -«Ah! mon ami! Tu ne sais pas la nouvelle? s’écria Jeanne en accourant à -sa rencontre. - -—Non, je ne sais pas ... - -—Irène se marie!» - -Il ne put retenir un cri de stupeur et peu s’en fallut qu’il ne -demandât: «Contre qui?» Ses lèvres s’entr’ouvrirent davantage, ses -prunelles se dilatèrent. - -«Elle se ... - -—Oui, mon ami, reprit Jeanne, elle se marie! C’est pour cela qu’elle -est venue ... Elle m’en voulait un peu, la pauvre chatte! Un léger -nuage ... - -—N’en parlons plus!» s’empressa de répliquer Irène, dont les petits -yeux de myope clignotaient fébrilement derrière son binocle. - -Car, ainsi que sa cadette Corentine, elle portait binocle, ce qui ne -contribuait pas à relever leur beauté, à l’une ni à l’autre: mais il -avait tant fallu lire, étudier, piocher d’examens! - -«C’est ce qui donne du piquant et du charme à l’existence, ces gentils -nuages! lança Corentine. Lorsqu’ils se sont dissipés, on n’en apprécie -que mieux le beau temps, n’est-ce pas donc, Jeanne? - -—Mais oui! C’est bien vrai! Où il n’y a pas de brouille, il n’y a pas -de plaisir! - -—Vous trouvez? insinua Sambligny. - -—Et puis, c’est justement ce qui prouve qu’on s’aime bien, reprit -Irène. - -—Qu’on s’adore! renchérit son aînée. - -—Ah! oui-da! Tiens! tiens! tiens! fit Sambligny. - -—Irène compte sur toi, poursuivit Jeanne en s’adressant à son mari, -pour lui servir de témoin. - -—Très volontiers. Cela va de soi. - -—L’autre serait son chef, M. Jourd’huy. Elle compte l’aller voir ... - -—Pardon! interrompit Sambligny. Mais qui épouse-t-elle? - -—J’oubliais, en effet ... Un de ses collègues, un employé du Crédit, -un employé qui est à la veille de passer ... Comment as-tu dit, Irène? - -—Préposé aux titres. - -—Ah! Ah! Et il s’appelle? - -—Marius Lacrouzade. - -—Joli nom, qui sent sa Canebière ... Tu as annoncé ton mariage à M. -Jourd’huy? demanda Sambligny, qui, ayant connu Irène et Corentine -toutes fillettes, avait gardé l’habitude de les tutoyer. - -—Pas encore, répondit Irène. Je tenais avant tout à t’en parler, ainsi -qu’à Jeanne ... - -—Je t’en remercie, et je suis très heureux de cet événement, quoique -tu nous aies maintes fois déclaré que tu n’entendais pas aliéner ta -liberté ... - -—C’est exact. - -— ... que tu avais le mariage en horreur. - -—Il a fallu une occasion comme celle-là ... - -—Du moment que ce jeune homme te convient ... Quel âge a-t-il? - -—Trente-quatre ans; ainsi ... - -—C’est à merveille! conclut Sambligny. Mais, sans prétendre, ma chère -enfant, te donner des conseils ni influer en rien sur tes volontés, -peut-être aurais-tu bien fait, dans cette conjoncture, et avant de -prendre aucune décision ferme, de consulter M. Jourd’huy, qui est un -de mes amis, te porte de l’intérêt et se trouve à même d’être bien -renseigné sur les antécédents et la situation de M. Lacrouzade. - -—Ces renseignements ne peuvent être qu’excellents, repartit Irène. -Je connais M. Lacrouzade depuis plusieurs mois ... C’est en nous -rendant au bureau et en en revenant, à force de nous rencontrer, que la -connaissance s’est faite. - -—Très bien! - -—Je ne me suis pas engagée à la légère, comme bien tu penses. - -—Je n’en doute nullement. - -—Je me suis enquis avec précaution à droite et à gauche, j’ai sondé -le terrain, questionné discrètement ici ou là, notamment celles de mes -collègues que je savais en relation de service avec M. Lacrouzade. - -—Et ... - -—Et le résultat de l’enquête a été en tous points satisfaisant. - -—Alors, ma chère Irène, il ne me reste plus qu’à te souhaiter tout -le bonheur désirable. Tu as, en effet, assez d’expérience, de tact et -de jugement, pour t’en rapporter entièrement à toi. Si tu estimais -néanmoins qu’une démarche faite par moi auprès de l’administration -supérieure ou auprès de M. Jourd’huy pût t’être d’une utilité -quelconque, je suis tout à ta disposition. - -—Je t’en remercie, Armand, je te suis très obligée. - -—On ne risque jamais rien de se renseigner davantage, observa Jeanne. - -—Il est certain, reprit Irène, que si vous craignez une erreur ou une -imprudence de ma part ... - -—Personnellement, je ne crains rien, répliqua Sambligny. C’est pour -toi, dans ton intérêt seul, Irène, et parce que deux avis valent mieux -qu’un; parce que, en telle occurrence, comme vient de te le dire ta -sœur, on ne saurait s’entourer de trop d’indices, de lumière et de -garanties. Voilà le seul mobile qui me pousse ... - -—Je comprends, et je te sais le plus grand gré de ton offre, que -j’accepte très volontiers. Si tu veux bien demander à M. Jourd’huy ou -au directeur du Personnel leur opinion sur M. Lacrouzade ... - -—Ce sera fait sans retard, ma chère petite. - -—Si nous nous mettions à table? intervint Mme de Sambligny. Nous -causerions aussi bien ... Tu rentres chaque soir à des heures -impossibles, et tu nous fais dîner au milieu de la nuit! - -—Je suis confus ... - -—Huit heures et demie déjà! A table! A table!» - - - - -VI - - -Mme Bombardier, présidente du groupe parisien de la Revendication des -droits des femmes, fut victime, à cette époque, d’une noire ingratitude -et éprouva une bien douloureuse déception. - -Un congrès féministe international, baptisé le «Grand Congrès de -l’Affranchissement», venait de s’ouvrir à Paris, et Angélique -Bombardier, qui, en considération des importants services rendus par -elle à la cause même de cette sainte révolte, s’attendait à être -proclamée présidente de la réunion, la grosse Bombardier vit s’asseoir -sur l’estrade, à sa place, une débutante, une jeune et fluette avocate, -qu’un coup de vent venait de porter au pinacle, qu’un misérable caprice -du sort avait rendue célèbre en une demi-journée. - -Et cependant qui, depuis douze ans, faisait les frais du principal -organe féministe, _l’Affranchie_, recueil hebdomadaire, et, sous -le pseudonyme de _Spartaca_, l’alimentait de copie encore plus que -d’argent? Qui, par ses continuelles démarches, ses relations et sa -fortune, avait réussi, en maintes circonstances, à trouver, dans la -Chambre ou au Sénat, des soutiens à ladite Revendication, ou à obtenir -même l’appui des gouvernants? Qui donc avait pour ami et porte-parole -le député Magimier? - -«Mais moi, moi! se répondait Angélique. _Me, me adsum qui feci!_» - -Et on avait osé lui préférer une petite doctoresse en droit, une -demoiselle Montgobert, dont le seul mérite et l’unique fait d’armes -était d’avoir plaidé en justice. Et quelle cause! quelle plaidoirie! - -Reçue à dix-neuf ans bachelière ès lettres et ès sciences, Mlle -Ernestine Montgobert, fille d’un modeste boutiquier, d’un marchand -coutelier de la rue Saint-Antoine, s’était avisée, avec l’assentiment -et l’encouragement de son papa, émerveillé des brillantes dispositions -de sa fille, d’étudier le code et de se faire inscrire au nombre des -élèves de la faculté de droit. Trouvant probablement que la France -manquait d’avocats, elle postula, aussitôt sa licence en poche et tout -en préparant le doctorat, son admission au barreau de la cour d’appel -de Paris. L’affaire fut longue à décrocher, mais ce que femme veut Dieu -le veut, et, un beau matin, la doctoresse Montgobert fut autorisée à -prêter le serment professionnel et à prendre _coram populo_ la toque et -la parole. - -Entre-temps, et pour bien démontrer qu’aucune cause naturelle, -aucune question de sexe ne pouvait faire obstacle à sa demande, elle -avait publié une étude détaillée sur la voix humaine, _Phonation et -Phonétique_, où elle affirmait que, si les cordes vocales n’ont pas la -même puissance chez la femme que chez l’homme, c’est uniquement parce -qu’on ne s’est pas donné jusqu’ici la peine de les fortifier comme il -siérait, et d’exercer dès le bas âge les jeunes filles à dûment s’en -servir. - -«Habituée à toujours parler doucement, timidement, avec crainte, en -esclave qu’elle a été durant tant de siècles, la femme se ressent -de cet atavisme, et ne peut encore donner à son organe l’ampleur -nécessaire pour commander une armée, par exemple, ou haranguer une -foule. Jusqu’à présent cet organe n’a été, pour ainsi dire, qu’un -organe de salon, et c’est un tort; il faut qu’il se tonifie et -s’amplifie; il faut que cette infériorité cesse. - -»Que la femme contracte dès l’enfance l’habitude de s’exprimer -hautement et hardiment, avec intensité et vigueur; qu’elle n’ait plus -peur d’élever et de grossir le ton, et avant un siècle, j’en réponds, -la voix féminine sera totalement modifiée, sera nativement devenue -égale et semblable à la voix masculine.» - -Avec quelle joie, quels ravissements et quels applaudissements, Elvire -Potarlot, la présidente de la Ligue de l’Émancipation, s’empressa -d’accueillir cette prophétie! Elle rentrait si bien dans son système -d’égalité absolue, de complète similitude des deux sexes! Du coup, la -jeune Montgobert fut sa protégée, devint sa collaboratrice, son amie, -son espoir. - -Cette estime et cette affection redoublèrent après les débuts oratoires -de maître ou maîtresse Montgobert, en présence du courage vraiment -viril dont notre avocate fit preuve devant la cour d’assises. - -Un président goguenard, amateur de causes grasses, héritier des Bouhier -et des Debrosses, tout heureux de fournir à une jeune éloquence -l’occasion tant cherchée de se produire et se révéler, désigna d’office -maître Ernestine Montgobert comme défenseur d’un détenu de Poissy, -cambrioleur et escarpe par vocation, non-conformiste par nécessité ou -par goût, devenu meurtrier par amour, assassin de son plus intime mais -trop infidèle compagnon d’infortune. - -Le premier mouvement d’Ernestine fut de refuser avec indignation. - -Il se moquait d’elle, ce magistrat si peu soucieux de la pudeur de la -femme, si étranger à la vieille galanterie française. - -«Ah! pardon! Un instant! Si ces dames et demoiselles n’avaient pas -les premières oublié cette pudeur et rompu avec les lois de l’antique -chevalerie, je comprendrais l’objection, répliqua le président, -lorsqu’on lui fit part des scrupules probables de maître ou maîtresse -Montgobert. Mais ces dames sont nos égales, c’est décidé, c’est entendu -et conclu: où l’on met l’un on peut placer l’une, et une avocate est -à même de se substituer en tout et partout à un avocat; ou alors ... -alors qu’elle s’en aille, qu’elle rentre,—je ne dirai pas sous sa -tente, puisqu’elle n’en veut pas!—mais sous son toit et à son foyer, -et qu’elle y reste: cela vaudra mieux pour elle, pour nous et pour tout -le monde.» - -Touchée au point d’honneur, piquée au vif, Ernestine regimba. - -«Eh bien, soit! Ce sera plus crâne, en effet! Il faut leur prouver, à -ces hommes, ces grossiers individus, qu’on est de taille ... - -—Parfaitement, ma petite! s’empressa d’acquiescer l’amie et mentor -Elvire Potarlot. Il faut leur prouver que nous sommes aussi forts -qu’eux; que toutes les questions qu’ils traitent, toutes sans -exception, sont de notre domaine; qu’ils n’ont le monopole de rien. -Ah! vous avez là, ma chère, une occasion merveilleuse et unique de -vous montrer et de soutenir nos droits. Laissez rire les imbéciles, -dédaignez les sarcasmes, bravez les calomnies et les outrages, et en -avant, Ernestine! Du nerf, de l’aplomb, de l’audace! Je vous prédis un -succès, ah! un succès!» - -Il dépassa effectivement toutes les prévisions et prédictions, ce -succès, ce triomphe. Ce fut quelque chose d’inouï, de prodigieux, -d’éblouissant et de mirobolant. Malgré le rigoureux huis clos, -jamais la longue salle des assises n’avait contenu une telle foule, -jamais tant d’oreilles n’avaient été suspendues aux chaînes d’or -... La voix de l’oratrice était bien un peu grêle et ne s’entendait -pas très nettement: elle n’avait pas encore pu, hélas! profiter des -perfectionnements ataviques; mais le peu qu’on entendit suffit à faire -le régal et les délices de l’auditoire. - -Maître ou maîtresse Ernestine Montgobert sortit de là avec cause -gagnée, doublement gagnée, emportant l’acquittement de son client et -la preuve, fournie par elle, la preuve éclatante et incontestable, que -toute thèse, si délicate, épineuse et graveleuse qu’elle soit, peut -relever de la femme, être expliquée et discutée publiquement par elle. -Il n’y a qu’un peu de courage à avoir, et un peu de tact, de souplesse -d’expression, de dextérité de langue ... N’importe! Voir et ouïr cette -pudique demoiselle, qui ne comptait pas encore vingt-huit printemps, -parler seule, tout haut et devant tout le monde, de pédérastie, de -sodomie, des terribles exigences de ces passions hors nature, des -féroces jalousies de ces perversions sensuelles, c’était là, il faut -bien en convenir, un spectacle pas banal et non dépourvu de piquant. - -Ernestine se réveilla célèbre. Dans toute la France, d’un bout du monde -à l’autre, le nom de Montgobert, maître ou maîtresse, fut imprimé -à satiété, corné, clamé, seriné par tous les olifants et buccins, -clairons et clarinettes de la Renommée. Sans doute beaucoup de ces -journaux se moquaient et se gaudissaient, nombre de ces trompettes -sonnaient des airs gouailleurs ou charivaresques; mais l’effet n’en -était pas moins produit, le coup porté: on savait que dorénavant les -femmes auraient licence d’aborder tous les sujets, qu’elles peuvent -à présent mettre le pied dans tous les sentiers ou sentines. Quant à -Elvire, la directrice de _l’Émancipation_, elle ne tarit pas d’éloges -dans son journal: ce fut de l’ivresse et du délire. - -«Eh bien, n’ai-je pas, moi aussi, fourni mes preuves? grommelait -Angélique Bombardier, toute dépitée et rageuse. N’ai-je pas, moi aussi, -démontré amplement et en maintes occurrences que rien de ce qui est -humain ne m’est étranger, rien de ce qui est viril n’est pour moi -lettres closes?» - -C’était une allusion à une série de conférences sur les «Rapports de -l’homme et de la femme», faites jadis par elle dans une des salles de -la mairie du VI^e arrondissement. - -A l’exemple d’une de ses plus illustres amies, de Mlle D ..., -qui employait couramment et sans vergogne les termes techniques, -lorsqu’elle conversait avec ses visiteurs et traitait avec eux quelque -intime question de physiologie; disant, par exemple,—et cela au grand -scandale du très correct et très courtois sénateur Ernest Hamel, qui -ne pouvait se faire, si tolérant et libéral qu’il fût, à ces licences -de langage—: «Lorsque, sous une titillation manuelle ou un excitant -quelconque, la verge de l’homme entre en érection ...», etc., etc., -Angélique avait tenu à se départir, dans ses conférences, de toute -pruderie et bégueulerie, à s’exprimer tout à fait en homme et en savant. - -C’était se conformer, du reste, non seulement à l’avis de Mlle D ..., -mais à celui de Mme Jenny d’Héricourt, dont Angélique-Spartaca, comme -Elvire Potarlot, vénérait si bien les principes et possédait les écrits -sur le bout du doigt. - -«Mes adversaires ayant porté la discussion sur le terrain scientifique, -déclara-t-elle dès le début, n’ont pas reculé devant la nudité des -lois biologiques et des détails anatomiques: je les en loue: le corps -étant respectable, il n’y a point d’indécence à parler des lois qui le -régissent. Mais comme ce serait de ma part une inconséquence que de -croire blâmable en moi ce que j’approuve en eux, vous voudrez bien ne -pas vous étonner que je les suive sur le terrain qu’ils ont choisi, -persuadée que la science, chaste fille de la pensée, ne saurait perdre -sa chasteté sous la plume d’une honnête femme, pas plus que sous celle -d’un honnête homme[7].» - -Malgré ce coquet préambule, tout entier et textuellement emprunté à -l’auteur de _La Femme affranchie_, l’auditoire, presque exclusivement -composé de femmes du monde et de jeunes filles:—le beau mérite, -si elle n’avait eu affaire qu’à des doctoresses en médecine, des -chirurgiennes, pharmaciennes et élèves matrones, ou encore à de -vieilles gardes, d’antiques routières d’amour, qui ne savent plus -rougir, et que rien n’effarouche,—l’auditoire ne tarda pas à murmurer; -des protestations, formulées à mi-voix, surgirent çà et là. Bientôt -une mère de famille se leva en tirant par la main sa chère géniture, -qu’elle avait eu l’imprudence d’amener dans ce mauvais lieu; une autre -maman la suivit, puis une troisième ... - -«Mais qu’y a-t-il donc, mesdames? demanda Angélique en s’interrompant -et avec un étonnement des mieux simulés. Encore une fois, nous faisons -de la science ici, et la science est chaste. - -—C’est vous qui ne l’êtes pas!» lui lança en plein visage une de ces -bégueules et sottes poules couveuses, qui se sauvait tout effarouchée, -en chassant devant elle ses poussines. - -Heureusement qu’elle avait eu, pour la défendre et la prôner, -toutes les adeptes de la sainte cause, toutes les femmes vraiment -intelligentes, vraiment supérieures, bien dans le mouvement, que le -progrès n’effraye pas, qui n’entendent pas rester à jamais courbées -sous le despotisme de l’homme, sous le joug humiliant et abêtissant de -la routine et des préjugés. - -C’était cette élite qui l’avait peu après nommée présidente du groupe -parisien de la Revendication. C’étaient ces avant-courrières et ces -héroïnes qui auraient dû la patronner encore aujourd’hui, soutenir sa -candidature au fauteuil présidentiel du Congrès de l’Affranchissement, -et exiger, imposer son élection. - -Au lieu de cela on l’avait misérablement lâchée,—lâchée pour une -petite avocassière qui ne faisait que d’apparaître, qui n’avait que -de l’effronterie et du cynisme, pas l’ombre de talent ... Ah! c’est -qu’on trouve toujours plus hardi que soi, qu’on est bien toujours le -réactionnaire de quelqu’un! - -«Si encore on avait fait choix d’Elvire Potarlot, été chercher la -citoyenne Magloire, Katia Mordasz, Estelle de Bals ou la marquise, je -comprendrais! Mais cette chipie!» s’exclamait Spartaca Bombardier en -haussant avec rage et mépris ses volumineuses épaules. - -Non, on n’avait pas voulu d’Elvire Potarlot. Si dévouée qu’elle fût -au triomphe de l’Émancipation, si actives et ardentes que fussent ses -convictions, en dépit même de sa notoriété, de la popularité qu’elle -s’était acquise par ses articles, ses livres, ses conférences, sa -constante et infatigable propagande, Elvire Potarlot avait peu à -peu perdu, elle aussi, les sympathies de ses principales consœurs, -les autres cheffesses du mouvement féministe. Celles-ci d’abord la -jalousaient, à cause même de cette popularité; puis, ne pouvant leur -ouvrir à toutes également les colonnes de son journal, les avoir toutes -et au même titre pour collaboratrices à _l’Émancipation_, combien -d’entre elles n’avait-elle pas froissées, que d’ennemies elle s’était -faites! - -On reprochait ensuite à Elvire les irrégularités, voire les scandales -de sa vie privée; et les bonnes camarades, qui se montraient envers -elle si sévères, avaient cependant, pour la plupart, bien d’autres -poids sur la conscience, bien d’autres taches sur leur blanche hermine. -Comme beaucoup d’entre elles, sinon presque toutes, Elvire Potarlot -possédait quelque part un ex-mari légitime,—un monstre, qui lui -avait fait souffrir le martyre, qu’elle avait planté là au bout d’une -année de cohabitation, et dont elle était légalement divorcée. Mais -pas de chance! De Charybde elle était dégringolée en Scylla. Après -plusieurs essais, tous plus décourageants et désastreux les uns que -les autres,—ces hommes, quelle engeance! quels gredins!—et par une -amère ironie du sort, un cruel tour du petit dieu malin, elle s’était -entichée du plus triste sire, d’un certain Émilien Bellerose, sculpteur -praticien à ses heures, chansonnier comique et poète élégiaque par -foucades, citoyen n’ayant en somme aucune profession stable et -avouable, aucunes ressources, ni feu ni lieu, et qui non seulement -vivait à ses crochets, lui mangeait à belles dents les dix mille francs -de rente provenant de son patrimoine, mais encore, et pour comble et -remercîment, la battait comme plâtre, dès qu’elle ne dénouait pas assez -vite les cordons de l’escarcelle, la rouait de coups quotidiennement, -avec ou sans motif, à la briser et la laisser sur place. Les mauvaises -langues affirmaient que la présidente des Émancipées raffolait de ces -raclées magistrales, que c’était sa secrète et tenace et honteuse -passion. La vérité est qu’Elvire ne cherchait qu’à se dévouer, à aimer -et se prodiguer; qu’ici comme ailleurs elle obéissait à sa nature -généreuse et exaltée, à son impérieux besoin d’apostolat, sa fièvre -de sacrifice; que plus son amant, ce misérable rufien, était décrié, -honni de tous, écarté et repoussé de partout, plus il lui semblait -avoir droit à sa pitié et à sa tendresse, plus elle s’appliquait à -l’indemniser, s’attachait à lui, s’obstinait à tout endurer de lui, -plus elle persistait à le protéger et le défendre, à demeurer son -esclave et sa chose. - -Comme nombre de femmes, Elvire croyait faire acte de bravoure en -frondant l’opinion et s’insurgeant contre l’universelle réprobation. Et -puis, au fond d’elle-même, peut-être ne lui déplaisait-il pas non plus -de se dire que c’était à elle, humble représentante du prétendu sexe -faible, que cet homme devait sa subsistance; que, malgré les sévices -et voies de fait, en dépit de tout, c’était elle qui avait ici le rôle -du fort et du mâle: cela chatouillait son amour-propre et la piquait -d’honneur. - -Maintes fois telle ou telle de ses amies, de ses plus intimes, avait -tenté de l’arracher à cet ignominieux servage. - -«C’est de l’aberration, ma chère! Si encore cet être-là vous aimait! -Mais pas du tout! C’est votre argent qui le retient et qu’il convoite; -il est en train de vous mettre sur la paille ... - -—Baste! - -—Oui, vous vous en moquez, soit! Mais, en perdant cette fortune dont -vous faites si bien fi, vous le perdrez, lui, à qui vous tenez tant, je -vous en préviens. Mieux vaudrait donc le quitter en conservant votre -argent: c’est le bon sens, la raison qui vous le disent. - -—Le cœur a des raisons ... - -— ... que la raison ne connaît pas, je le sais. En attendant, vous -vous déconsidérez, Elvire, vous vous déshonorez avec cet individu. - -—Non. - -—Si, je vous assure. Les journaux, à tout moment, font allusion à -votre situation. - -—Elle ne serait pas ce qu’elle est, ma situation, que les journaux en -parleraient tout de même aussi méchamment, en termes aussi perfides. - -—C’est possible. - -—C’est exact. Ne nous occupons donc pas de toutes ces insinuations et -ces misères. - -—Elles vous font tant de mal, chère amie! Je suis bien obligée de vous -le dire: ne vous en formalisez pas! - -—Je ne me formalise pas, et je vous remercie, au contraire. Mais, à -cause même de ce tort que je me fais à moi-même ... - -—Oh oui! - -—Eh bien, je n’en ai que plus de mérite, voilà tout! - -—Ce n’est donc pas par affection, pas par amour, c’est uniquement par -orgueil que vous persistez à garder près de vous ce ... monsieur? - -—Par orgueil, soit! - -—Orgueil bien mal placé! - -—Soit encore! Mais je n’y changerai rien. Je reconnais avec vous toute -l’étendue de ma faute ... - -—Toute l’indignité du personnage! - -—Non, pas cela, et vous avez tort de le dire. Il souffre, il est -malheureux ... - -—Il vous fait souffrir surtout. - -—Non, c’est faux! Et j’irais encore l’accabler! Que deviendrait-il -s’il ne m’avait pas? Parce que tout le monde le méjuge et se détourne -de lui, vous voudriez que, moi aussi ... Oh non! non! Que ce soit par -amour ou par orgueil, peu importe! Je ne le quitterai pas!» - -Elvire Potarlot offrait encore à ses adversaires bien d’autres points -faibles. - -Par suite même de son entière bonne foi, de l’extrême sincérité qu’elle -mettait à chercher ce qu’elle croyait la vérité, ses programmes étaient -remplis de disparates et de contradictions; elle passait littéralement -son temps à démolir ce qu’elle venait d’édifier, à brûler le soir ce -qu’elle avait adoré le matin; elle se lançait dans les plus étranges -exagérations, se perdait dans les hypothèses les plus folles. - -Après avoir longtemps prêché l’abolition du mariage et réclamé l’union -libre, la voilà qui venait de déclarer que l’union libre ne profite -qu’à l’homme, que légalement elle le dispense de toute responsabilité -et de toute charge envers sa compagne, et que celle-ci ne peut y -trouver que déception et duperie. «Le mariage légal est encore, -osait-elle écrire, ce qui, dans les conditions actuelles, protège -le mieux la femme, ce qui lui assure le plus de garanties contre -l’inconstance et l’abandon de l’homme.» - -Mais ce n’était plus de l’émancipation, cela! C’était la continuité de -l’esclavage. - -«D’ailleurs, pour se marier, il faut être deux, Elvire, lui -répliquaient, tout comme M. de La Palice aurait pu le faire, la -citoyenne Magloire et son émule Estelle de Bals. Or, vous voyez bien -que les hommes n’y tiennent plus, au conjungo, qu’ils n’en veulent -plus, qu’on se marie de moins en moins: consultez les statistiques, -ma chère! Faudra-t-il donc tomber aux genoux de ces messieurs, nous -rouler aux pieds de ces potentats, pour les déterminer à nous épouser? -Est-ce cela que vous demandez, Elvire?» - -Même la recherche de la paternité, qu’elle avait naguère si ardemment -réclamée et qui faisait le sujet de son premier livre, aujourd’hui -elle l’estimait insuffisante, inapplicable, absolument illusoire. -Voilà un séducteur qui s’expatrie: allez donc le poursuivre au Japon -ou au Brésil? Et a-t-il quoi que ce soit à supporter, lui, des longs -embarras et poignantes douleurs de la gestation et de la parturition? -Nullement. Il s’en moque! Et si la jeune fille mise à mal meurt en -couches, irez-vous, pour faire les parts égales, condamner à mort et -occire son suborneur? Pourquoi le même acte, accompli en commun, est-il -suivi d’effets si dissemblables? Quoi! l’un ne risque rien où l’autre -met en enjeu son repos, sa santé, son existence, sans parler de son -honneur, c’est-à-dire risque tout, absolument tout! Mais c’est insensé -et abominable! - -De là à conclure qu’il n’y aurait d’égalité entre les deux sexes que -quand ils seraient réduits à un seul, il n’y a qu’un pas, et, ce -pas, Elvire, avec son extrême logique et son inflexible rigueur de -raisonnement, l’avait franchi. - -Oui, il fallait espérer que, par une transformation inverse de -celle qui s’est jadis produite et dont nous parlent les anciennes -mythologies aussi bien que la Bible, le couple humain, actuellement -disjoint, serait de nouveau réuni: l’androgyne de Platon reparaîtra, -la côte surnuméraire sera restituée à Adam. «Aujourd’hui incomplets -et se cherchant l’un l’autre, l’homme et la femme ne formaient dans -le principe qu’un même être double dans sa forme, mais unique dans -son consentement et son autorité; séparé en deux, postérieurement à -sa création première, cet être a donné lieu à l’espèce humaine d’à -présent, à ces deux types, mâle et femelle, si inégalement partagés, si -différents et en si complet désaccord. Que ces deux types retournent -à leur état primitif, que ces deux êtres n’en fassent plus qu’un, et -l’accord renaîtra, l’harmonie régnera de nouveau, la nature humaine -aura reconquis son ancienne béatitude, sa perfection d’antan et son âge -d’or.» - -Voilà ce qu’avec Platon et plusieurs autres cosmogonistes Elvire se -disait à présent, l’avatar, la réunion et fusion qu’elle préconisait -et appelait de tous ses vœux. Quand et comment s’accomplirait ce -changement, comment s’opérerait cette combinaison, cela était moins -facile à démêler et expliquer. Mais la science, avec ses découvertes et -ses miracles, ne nous a-t-elle pas appris à ne désespérer de rien et -à ne nous étonner de quoi que ce soit? Les phénomènes physiologiques -démontrés par Lamarck et Darwin, les transformations de poissons en -oiseaux, par exemple, ou la simple et si étonnante métamorphose d’une -chenille en papillon, sans parler de l’hermaphrodisme de diverses -espèces du règne animal ou végétal, ne peuvent-ils pas nous servir -d’indice, nous donner le droit de croire et d’espérer? - -En attendant, Elvire s’ingéniait à supprimer toute différence entre -les deux éléments de l’être humain, entre l’homme et la femme; à les -assimiler en tout et partout l’un à l’autre, autant que faire se peut. - -D’abord, dès le bas âge, pourquoi deux éducations distinctes, deux -modes d’instruction différents? Pourquoi ne pas élever ensemble et de -la même façon garçons et filles? Est-ce que pouliches et poulains ne -sont pas astreints absolument au même régime et aux mêmes exercices, et -ne se disputent pas les mêmes prix sur les champs de courses? Voyez! Ce -sont les animaux qui nous indiquent la voie et nous donnent l’exemple. - -Ensuite pourquoi imposer au sexe, si sottement qualifié de faible, ces -jupes traînantes, salissantes et incommodes? Pourquoi ces affreux et -stupides corsets, «qui ont fait périr plus de femmes que la guerre n’a -détruit d’hommes»? Pourquoi ces cheveux longs, lourds à la tête, si -gênants et malsains? A quoi bon ces boucles d’oreilles, ces broches -et ces bracelets, odieux signes de l’esclavage antique et toujours -persistant? N’est-ce pas une honte de se décolleter, d’exhiber ses bras -et ses épaules, d’étaler aux regards la moitié ou les trois quarts de -ses mamelles? Est-ce que les hommes se décollettent? Non, n’est-ce pas? -Eh bien alors? - -Et ne trouvez-vous pas inique et inepte d’accorder toujours la priorité -au masculin sur le féminin en grammaire, de toujours faire accorder -l’adjectif avec le substantif mâle, quel qu’il soit? «Ces ravissantes -dames, ces charmantes jeunes filles, toutes ces reines de beauté et -d’élégance, ces déesses de la mode et du bon ton, et ce petit chien -sont venus ...» Venus au masculin! C’est le petit chien qui l’emporte! -Voilà ce qu’Elvire Potarlot, malgré ou avec toute sa science et ses -brevets, ne pouvait digérer, ce qui la faisait bondir d’indignation et -fulminer de colère. - -«Ah! les hommes! On voit bien que ce sont eux qui ont fabriqué et -promulgué les lois grammaticales comme les autres, celles du code! Tout -pour eux! Un chien, un porc, un crapaud, le plus abject animal, pourvu -que ce soit un mâle, passe avant nous!» - -«De même, continuait-elle, nous seules sommes assujetties aux plus -serviles labeurs, à toutes les répugnantes besognes de la communauté. -C’est à nous, infortunées femmes, qu’échoit le rôle de cuisinière, de -balayeuse, de laveuse de vaisselle; nous qui sommes appelées à être -«les domestiques de ces messieurs.» S’il survient des enfants, c’est -nous qui avons toute la peine de les porter, non seulement dans notre -sein durant neuf mois, ce qui est déjà d’une assez flagrante et odieuse -injustice, mais sur nos bras ensuite; c’est nous qui les allaitons, qui -les nettoyons, qui les torchons ... Est-ce que, vraiment, la main sur -la conscience, ce ne devrait pas être un peu le tour de nos seigneurs -et maîtres?» - -Aussi Elvire Potarlot, suivie par nombre de ses coreligionnaires, -notamment par Angélique Bombardier, Stéphanie Lauxerrois, les -citoyennes René d’Escars, Magloire et de Bals, ne cessait-elle de -réclamer, outre l’éducation en commun des filles et garçons, ou -«co-éducation», la libre accession de toutes et de tous aux mêmes -emplois et aux mêmes fonctions. - -«Pourquoi les femmes, que, dans votre magnanime sollicitude et votre -inépuisable générosité, vous daignez admettre en qualité de scribes -dans vos bureaux, ne deviendraient-elles pas aussi bien que vous, -messieurs, chefs de bureau et de division, directeurs de service? -Dites, messieurs, dites-le-moi donc, s. v. p.! Pourquoi les femmes -ne feraient-elles pas, aussi bien que vous, des contrôleurs des -contributions, des receveurs de l’enregistrement, des inspecteurs des -douanes, dites? Pourquoi, tout comme vous, messieurs, ne seraient-elles -pas agents voyers, ingénieurs ou architectes, médecins ou pharmaciens, -avocats ou avoués, notaires ou huissiers, et ne pourraient-elles pas -s’engager dans l’armée ou la marine, former, comme jadis chez les -Amazones et tout récemment aux États-Unis, des régiments, spéciaux -ou non, être promues colonelles, générales ou amirales? Qui les -empêcherait surtout—oh! oui, surtout!—qui devrait les empêcher, -sous un gouvernement dit de suffrage universel, de posséder le droit -de vote? Il n’est pas universel, votre suffrage, puisque vous seuls, -hommes, êtes appelés à prendre part aux scrutins, et que les femmes, -sans compter les enfants, en sont exclues. C’est donc aux enfants que -vous les assimilez? Et cependant ne seraient-elles pas à leur place, -tout aussi bien que vous, dans les conseils municipaux et généraux, -à la Chambre et au Sénat,—même bien mieux que vous très souvent, -messieurs; car, pour ce que vous y faites parfois, au Palais-Bourbon et -au Luxembourg! - -«Et pourquoi ne choisirait-on pas parmi nous, femmes, aussi bien que -parmi vous, messeigneurs, nos conseillers d’État, nos ambassadeurs -et nos ministres? Pourquoi la République n’a-t-elle jamais qu’un -président, et n’aurait-elle pas à tour de rôle une présidente? Ne -devrait-on pas alterner? Tantôt vous, tantôt nous: ce serait justice. -Mais vous ne voulez pas! La justice, ah bien oui! Est-ce que vous savez -ce que c’est? Vous avez tout pour vous, l’assiette au beurre et le -reste, et vous vous gardez bien de rien céder. Les femmes, est-ce que -ça compte?» - -Telles étaient les insidieuses et indiscrètes questions que la -directrice de _l’Émancipation_ ne cessait de poser dans son journal, -les thèses qu’elle s’ingéniait à développer dans ses nombreuses -conférences. - -Angélique Bombardier, les citoyennes de Bals, Nina Magloire, d’Escars, -Cherpillon, Lauxerrois _e tutti quanti_ faisaient chorus avec Elvire: -toutes s’époumonnaient à crier: «Sus au tyran!» à prêcher la guerre -à l’homme, la haine et le mépris du mâle, qu’il fallait déposséder, -détrôner et jeter à bas,—sinon émasculer et châtrer. - -Car, pour beaucoup d’entre elles, il ne s’agissait plus de partage: -nombre de ces dames, émules des culottières américaines, estimaient que -l’homme a suffisamment régné, que c’est leur tour, à elles, de saisir -le timon et agripper l’assiette au beurre tout entière. - -Quant à celles qui, comme Zénaïde Crèvecœur et Amanda Lapérouse, -faisaient de l’opportunisme et essayaient d’associer la religion avec -les revendications féminines, elles avaient contre elles toutes les -«citoyennes», toutes les émancipées—et c’était l’immense majorité—qui -se réclamaient de la libre-pensée, appartenaient au radicalisme, -au socialisme, communisme, collectivisme, à l’anarchie, etc. En -s’obstinant à se ranger du côté de l’autorité et de la conservation -sociale, à respecter les traditions us et préjugés, à ménager à tout -propos Guelfes et Gibelins, Mmes Crèvecœur et Lapérouse n’avaient -réussi qu’à devenir, selon le mot d’Elvire Potarlot, les deux _chèvres_ -émissaires du parti. Il fallait voir comme elle les cinglait et les -houspillait dans son journal. - -«Mais, malheureuses, c’est contre votre Dieu même que vous vous -insurgez! Ne vous a-t-il pas dit textuellement, au début de la -_Genèse_: «TU SERAS SOUS LA PUISSANCE DE L’HOMME, ET IL TE DOMINERA»? -Comment osez-vous infliger un tel démenti, une telle insulte, à votre -Dieu? Supprimez donc d’abord ce brave Père Éternel, et nous verrons -ensuite à discuter et nous entendre. Encore n’est-ce pas seulement le -Créateur du ciel et de la terre qu’il vous faut éliminer et lancer -par-dessus bord, vous y devez jeter avec lui son Fils bien-aimé et ses -meilleurs apôtres, à commencer par saint Paul, qui a écrit ceci, mes -très chères sœurs: - -«L’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme.» - -»Et encore ceci: - -«Jésus-Christ a voulu que les femmes fussent soumises à leur mari -comme au Seigneur, parce que le mari est le chef de la femme, comme -Jésus-Christ est le chef de l’Église.» - -»LE CHEF DE LA FEMME, vous entendez bien? Il ne vous l’envoie pas dire, -il ne vous mâche pas ses termes, l’apôtre saint Paul.» - -«Vous avez beau faire, objectait encore Elvire à ses consœurs -chrétiennes, votre Église, l’Église catholique, ne vous admettra -jamais, vous, femmes, sur le même pied que les hommes. Vous pouvez vous -faire nonnes et devenir abbesses ou chanoinesses, vous ne serez jamais -prêtres, jamais curés, pas même vicaires, _a fortiori_ jamais évêques -ni papes. C’est pour les hommes, ce nanan-là! Ce n’est qu’en Amérique, -dans ce pays modèle, qu’on voit des femmes devenir pasteurs—ou -pastoresses. Vous resterez donc toujours et malgré tout inférieures aux -hommes; vous serez donc toujours, et quoi que vous en ayez, soumises -aux hommes, comme votre Église l’est à son chef Jésus. Que venez-vous -donc parler d’égalité et d’émancipation, puisque vous reconnaissez -vous-mêmes implicitement que vous ne serez jamais que les sujettes et -subalternes de ces pachas, leurs très dociles pénitentes, leurs très -modestes, très humbles et très obéissantes servantes?» - - * * * * * - -Quant à confier la présidence du «Grand Congrès de l’Affranchissement», -à défaut d’Elvire Potarlot, à la citoyenne Estelle de Bals ou à la -citoyenne Nina Magloire, à la marquise de Maulmont ou à Katia Mordasz, -la chose n’était pas aussi facile, malgré les nombreux mérites et tous -les titres de ces dames, que le pensait Angélique-Spartaca Bombardier. - -La citoyenne de Bals, qui était divorcée et mère de deux jumeaux de -quatre ou cinq ans, avait l’habitude de laisser traîner de droite -et de gauche ces malheureux petits gars et de les perdre. On venait -encore de les trouver dans les fossés des fortifications, du côté des -Prés-Saint-Gervais, quand leur mère habitait à Grenelle, et l’affaire -avait causé grand scandale; toute la presse s’en était émue et avait -discuté et commenté l’aventure. - -«Mais c’est donc un parti pris chez vous, madame, d’égarer vos enfants? -C’est une monomanie, un tic! avait dit à Estelle de Bals le commissaire -de police qui l’avait mandée près de lui. Voici la quatrième fois en -moins d’un an qu’on ramasse ces pauvres petits dans la rue! - -—C’est de leur faute, monsieur. S’ils voulaient rester tranquilles à -la maison ... Ce sont eux qui se sauvent! - -—Ils se sauvent parce que vous les laissez seuls et qu’ils s’ennuient, -disent vos voisins. Vous pourriez les conduire à l’école ... - -—C’est ce que je fais, monsieur; mais c’est justement en sortant de -l’école qu’ils me jouent ces tours-là, qu’ils décampent et vont traîner -au diable vauvert! - -—Les renseignements recueillis dans votre quartier constatent que -ces enfants manquent de surveillance. Vous ne vous occupez pas d’eux -suffisamment ... - -—Je vous demande pardon, monsieur; mais j’ai mes travaux, des études -à poursuivre dans les bibliothèques, mes conférences à préparer, des -articles ... J’ai de graves obligations, monsieur, une mission à -remplir ... - -—La plus grave obligation d’une mère et sa vraie mission ne -serait-elle pas, madame, de veiller sur ses enfants?» - -«Il est possible qu’autrefois ce fût là le premier des devoirs -maternels, mais aujourd’hui nous avons placé le cœur à droite, le foie -à gauche et changé tout cela,»—aurait pu répliquer la citoyenne de -Bals à ce magistrat naïf et vieux jeu. - -Tant il y a que cette enquête et ces rapports de police, publiés ou -analysés par les journaux, avaient procuré une assez fâcheuse réclame à -ladite citoyenne, et ce n’était pas le moment de s’autoriser de son nom -et de la porter au pinacle. - -Nina Magloire, elle, était non seulement célèbre par la puissance de -sa dialectique, mais aussi par les frasques de sa fille Georgette, -surnommée Patte à Ressort, et, ce qui était pis, par ses propres et -déplorables fredaines. - -A son âge—cinquante-trois ans sonnés—elle n’avait pas encore dit -adieu à la bagatelle et affectionnait tout particulièrement la candide -jeunesse, les adolescents timides, ignares et imberbes, et s’entendait -à merveille à les déniaiser et les dresser. Volontiers elle jetait son -dévolu sur ses petits voisins, les fils des braves gens qui demeuraient -sous son toit, les attirait chez elle, et finissait par s’attirer, à -elle, les plus désagréables algarades. Le pot aux roses découvert, ce -qui ne tardait jamais à advenir, les parents se fâchaient, traitaient -Mme Magloire de «vieille débauchée, vieux monstre, vieille ordure,» -etc., et il fallait décamper presto et aller recommencer à opérer -ailleurs sur nouveaux frais. Elle ne faisait que déménager. - -C’est à son propos, et après un de ces esclandres où la police même -avait dû intervenir, qu’Adrien de Chantolle, sous prétexte de prendre -la défense de cette Messaline hors d’âge, avait publié une de ses plus -mordantes chroniques. - -«Les toutes jeunes biches passent, écrivait-il, pour être spécialement -recherchées des vieux cerfs: n’est-il pas juste que, par réciprocité, -les antiques bréhaignes n’aient de passion que pour les daguets? O -peuple inconséquent, frivole et couard! Tu sais que, de tout temps, -les barbons ont couru après les tendrons, et il te chiffonne de -penser que les barbettes puissent avoir un faible pour les tendresses -et verdurettes. Cette chère égalité des sexes, qu’en fais-tu donc? -Toujours deux poids et deux mesures alors? Toujours l’injustice et la -partialité?» Etc. - -Quant à Elvire Potarlot, elle avait tenu à dire, elle aussi, son mot -sur ce point dans _l’Émancipation_, et avait carrément pris parti -contre son indigne sœur d’armes, l’avait exécutée et jetée à l’eau sans -pitié. - -«Pas de troupeau, si sain et si blanc soit-il, qui n’ait sa brebis -galeuse: nous en avions une que depuis longtemps nous connaissions, -dont jusqu’ici, par dévouement à la cause commune, par solidarité, -humanité et respect de nous-mêmes, dans l’espoir qu’elle s’amenderait, -nous nous appliquions à dissimuler les tares; mais aujourd’hui ...» - -Et elle concluait par cette brutale déclaration, où régnait du moins -cet esprit de justice et d’égalité absolue qui caractérisait toujours -Elvire: - -«Pour nous, nous n’établissons aucune différence entre M. Paillard -et Mme Paillarde. Nous les mettons l’un et l’autre dans le même sac, -les clouons tous les deux au même pilori. Vieux cochons et vieilles -cochonnes, il faudrait fouailler tout cela à tour de bras et sans -miséricorde!» - -Vlan! - -Non, il n’était vraiment pas possible de nommer la citoyenne Magloire -présidente du «Grand Congrès de l’Affranchissement». - -Katia Mordasz, elle, si inattaquable au point de vue des mœurs, -présentait d’autres inconvénients et dangers. On aurait pu passer à -la rigueur sur sa qualité d’étrangère; mais ses opinions politiques -et sociales étaient vraiment trop accentuées, trop inquiétantes et -menaçantes. Ce n’était pas seulement l’émancipation de la femme que -réclamait Katia; c’était aussi et avant tout celle de l’homme, toujours -esclave, selon elle, des coteries politiciennes et de l’oligarchie -financière et industrielle. «Guerre aux riches! Guerre aux puissants! -A bas les oppresseurs et les voleurs!» C’étaient les cris qu’elle ne -cessait de pousser dans ses articles de _la Révolte_. - -Quant à la marquise Ida de Maulmont, le féminisme n’était pour elle -qu’une toquade et une excentricité de plus, et on ne pouvait la prendre -au sérieux. Elle faisait de tout, la marquise, ou plutôt faisait faire -de tout autour d’elle, de la peinture, de la gravure, de la sculpture, -de la littérature, de l’architecture, de l’agriculture, etc., apposait -sur le tout son estampille et son blason, et finissait par s’attribuer -un génie universel, par se croire une des lumières du siècle, le phare -le plus éblouissant et le plus étonnant du globe et de l’humanité tout -entière. - -Elle n’était qu’une pitoyable agitée, qu’une démente cousue d’or -et archigonflée de vanité, qui semait ses écus à tous vents et à -l’aveuglette, et qu’on encensait uniquement dans l’espoir d’attirer sur -soi cette manne souveraine. - -Non, encore une fois, on ne pouvait élire pour présidente une telle -caricature, et mieux valait la petite avocate, défenseur ou défenseuse -des passe-temps grecs et dilections socratiques, maître ou maîtresse -Ernestine Montgobert. - -Il s’y dit de fort amusantes choses dans ce «Grand Congrès de -l’Affranchissement», et l’on y entendit de bien drôlichonnes -propositions. - -L’une de ces dames, renouvelant une tentative faite peu auparavant -à Berlin par la comtesse Bulow de Dennewitz, demanda qu’à l’avenir -«l’union conjugale fût limitée à cinq ans et renouvelable pour une même -période, de gré à gré». - -Une autre émit le vœu que dorénavant les femmes eussent seules le droit -de réclamer le divorce. - -Une troisième, Mme Jeanne Oddo-Deflou, déclara qu’«imposer à la -femme les soucis de la famille, du ménage et de la cuisine, c’était -la détourner d’occupations plus élevées, c’était l’avilir, et -qu’il fallait par conséquent supprimer le ménage et la cuisine», -en attendant, sans doute, qu’on pût en faire autant de la famille. -«Plus de salles à manger dans les appartements, plus de cuisines: -débarrassons-nous de ces deux pièces inutiles et funestes, et, -cette économie effectuée, allons tous vivre en commun au restaurant -coopératif!» - -«Horrible vision! répondit à cela le lendemain même l’homme de jugement -et de bon sens, l’excellent journaliste qui signe Furetières. On se -demande comment une femme peut froidement envisager un semblable -avenir: la disparition du foyer, l’enfant élevé en dehors de la -maison ... Heureusement que Mme Oddo-Deflou ne prétend pas imposer le -restaurant coopératif aux ménages qui n’en voudraient pas!» Oui, elle -avait cette modération et cette débonnaireté. - -Une quatrième, en affirmant que «les aptitudes n’ont rien à voir -avec le sexe, et qu’il ne peut y avoir ni professions exclusivement -masculines, ni professions exclusivement féminines», enleva les bravos -de toute l’assistance et obtint un pharamineux succès. - -«C’est cela! C’est cela! - -—Voilà le vrai point! - -—Très bien! - -—Nous y voilà! - -—C’est le nœud de la question! - -—Bravo! Bravo!» - -«Oui, mesdames, toutes les citoyennes doivent être déclarées -admissibles à toutes les fonctions et à tous les emplois publics, soit -civils, soit religieux ... - -—Plus de religions! - -— ... soit militaires, sans exception et sans autres motifs de -préférence que les capacités, l’intelligence, la science et le talent. -Ainsi, tant que le service militaire sera obligatoire et indispensable, -les femmes, comme les hommes, devront fournir leur contingent aux -armées de terre et de mer ... - -—Plus d’armées! - -—Plus de guerres! - -—A bas la guerre! A bas la guerre! - -—C’est aussi mon vœu, mesdames, croyez le bien, mon vœu le plus cher. -Mais plus d’armées, dans les circonstances actuelles, signifie plus de -patries; à bas la guerre, c’est à bas la France, et, en attendant ...» - -En attendant la réalisation de ce vœu si cher, ces dames pourront -donc briguer le bonnet à poil du sapeur ou la canne à pomme du -tambour-major, absolument comme ces messieurs seront déclarés aptes à -coiffer le bonnet de nourrice et à donner le sein ou le biberon aux -bébés. C’est le monde travesti et la mascarade générale. - -Une autre oratrice, essayant de la conciliation, s’écria, dans un -superbe mouvement d’éloquence, à l’adresse des hommes présents: - -«Eh! messieurs, après tout, la différence qu’il y a entre votre sexe et -le nôtre est si petite ... - -—Hurrah pour la petite différence!» interrompit un des auditeurs. - -Et ce fut un fou rire général. - -«Vive la petite différence! Vive la petite différence!» criait-on de -toutes parts. - -Une dame Lambrière prit ensuite pour thème la grossièreté et la -brutalité de l’homme, même de l’homme réputé bien élevé et appartenant -au meilleur monde, son sauvage égoïsme en toute griève circonstance. - -«Vous les avez vus, ces gentlemen, lors de l’incendie de -l’Opéra-Comique! Vous les avez vus à cet autre incendie qui a fait -encore plus de victimes, à l’incendie du Bazar de la Charité! Vous les -avez vus, lors du naufrage du transatlantique _la Bourgogne_, et dans -tant et tant d’autres sinistres passes! Ah! il est bien question alors -de politesse et de galanterie ... - -—Ah oui! - -— ... bien question de flirter, flagorner et roucouler! Il s’agit -de sauver sa peau, et il n’y a plus alors de chevaliers français ni -autres. La bête humaine apparaît seule, sans masque, dans toute sa -vérité et sa hideur. Alors gare à la femelle! Pour s’ouvrir un passage, -le mâle se rue sur elle, la jette à terre, cogne et piétine dessus, -l’écrase et la broie, sans scrupule ni pitié. Comptez, mesdames, -combien peu d’entre nous se sont échappées de ces catastrophes! Deux ou -trois contre des centaines d’hommes. Toutes les fois qu’éclate entre -l’homme et nous la lutte pour l’existence, la lutte essentielle et -définitive, nous sommes sûres de notre affaire, sûres, hélas!—je vous -demande pardon de l’expression, elle n’est pas de moi,—sûres d’écoper. -Et il en sera toujours de même ...» - -Ici les applaudissements, qui avaient accueilli les débuts du laïus et -s’étaient çà et là prolongés, commencèrent à se transformer en murmures. - -«Elle se moque de nous, celle-là! - -—Ce n’est pas une féministe! - -—C’est un faux frère! - -—Une fausse sœur!» - -Mme Lambrière continua: - -«Et il en sera toujours de même, chères amies; du côté de la barbe est -et demeurera toujours la toute-puissance ... - -—La toute-puissance physique, la force matérielle et brutale! - -—Mais l’autre? Il y a autre chose ici-bas que la violence! - -—C’est comme le roseau pensant de Pascal ... - -—Il y a le droit! le droit qui doit toujours primer la force! - -—Mais qui est lui-même, au contraire, fréquemment opprimé, répliqua -l’oratrice. C’est la force qui règne, qui règne partout, parce qu’elle -est la force, _quia nominor leo_ ... - -—Ce n’est pas ici, en tout cas, qu’un tel langage devrait se produire, -interrompit la présidente Montgobert; vous l’avez toutes compris, -mesdames ... - -—Oui! oui! Assez! assez! - -—L’ordre du jour! - -—Nous n’avons que faire d’une apologie de la force, continua la -présidente. C’est justement pour protester contre elle et contre ses -abus que nous sommes réunies. - -—Protestez tout à votre aise, repartit Mme Lambrière, mais tant que -vous n’aurez pas tonifié et transformé vos muscles ni vu friser vos -moustaches, ce sera comme si vous flûtiez ... - -—Mais, madame, votre place, encore une fois, n’est pas ici! clamait -la présidente. Vous vous êtes trompée: c’est dans un congrès -anti-féministe qu’il faut aller ... Vous constatez vous-même quel tollé -soulèvent vos paroles ... - -—Ce sont les intérêts des femmes que je défends, leurs véritables -intérêts; c’est le vrai féminisme. Qu’elles cessent cette lutte contre -les hommes, lutte déplorable et funeste pour elles surtout, pour elles -seules peut-être ... - -—Assez! assez! A la porte! - -—Pour qui nous prend-elle donc? - -—Plutôt mourir ... - -—L’ordre du jour! Assez! - -—Croyez-moi, attendez que la barbe vous soit poussée, répétait Mme -Lambrière. Vous n’êtes pas de taille ... - -—A la porte! - -—Dehors! L’ordre du jour! - -—Oui! Oui! Assez! L’ordre du jour!» - -Une autre harangue, due, celle-là, à une habitante du quartier où se -tenait le Congrès, à la femme d’un ouvrier serrurier, causa encore -une plus vive sensation parmi l’auditoire. Aussitôt juchée à la -tribune, cette femme, large et solide matrone, haute en couleur, et qui -répondait au nom de Cambournac, s’exprima tout rondement de la sorte: - -«Vous n’avez pas honte de venir ameuter la foule et faire du boucan -dans une rue convenable comme la nôtre, vous, des femmes instruites, -des dames bien? Vous ne pouviez pas rester auprès de vos maris et de -vos gosses? Ah! vous n’en avez pas? C’est donc ça! Vous ne voyez donc -pas qu’avec vos jolies théories, vous dégoûtez les hommes du mariage? -Mais oui! Il n’y a pas à dire: mon bel ami! C’est comme ça. On ne se -marie plus! Vous faites prendre les femmes en grippe aux hommes; ils -n’en veulent plus: ils croient qu’elles vous ressemblent toutes! Oh! -vous pouvez crier! J’ai meilleur gaviot que vous, et je vous damerai le -pion! Je vous dirai ce que j’ai sur le cœur, toutes vos vérités ... -Si c’est pas malheureux! Des femmes encourager tant qu’elles peuvent -la débauche et la prostitution, travailler tant et plus à la misère et -à l’avilissement de leur sexe! Mais oui, vous ne faites que ça! Vous -ne faites que les affaires des gourgandines et des toupies! Aux femmes -comme vous, qui ne prêchent que la haine et la guerre dans les ménages, -qui ne parlent que d’émancipation, de protestation et de révolte, les -hommes préfèrent de plus en plus les femmes comme elles, les traîneuses -et les rouleuses. Ça les embête moins, et ça les dégoûte moins surtout! -Vous avez tué l’amour, tué le mariage, démoli la famille, remplacé la -vraie femme par la cocotte d’occasion ... Vous avez beau piauler et -clabauder, je vous dis que je continuerai! C’est grâce à vous qu’il y -a aujourd’hui plus de pouffiasses que jamais, et au plus grand rabais -possible, pour rien! Voilà votre œuvre! Elle est propre! Il y a des -hommes ici, acheva la digne madame Cambournac, en montrant du doigt -les quinze ou vingt journalistes qui, tassés sur les premiers bancs de -gauche, assistaient de près à cet intermède et se délectaient à cette -catilinaire imprévue;—eh bien, si j’étais _que d’eusse_, je vous -chasserais d’ici une à une, à coups de pied dans le bas des reins, -et je vous conduirais toutes en file indienne jusqu’à la Salpêtrière -ou à Sainte-Anne, pour qu’on vous y enferme et qu’on mette fin à vos -sottises, à vos dégâts et vos crimes.» - - - - -VII - - -Angélique Bombardier ne tarda pas à trouver de quoi se distraire -et se consoler de son échec à la présidence du Grand Congrès de -l’Affranchissement. - -Elle avait toujours aimé le monde, aimé les réceptions, les dîners -priés, raouts, fêtes et bals. Elle tenait salon, surtout depuis son -veuvage, survenu comme sonnaient ses trente ans, et se vantait de -voir défiler à ses mercredis, dans son entre-sol de l’avenue Marceau, -toute l’élite de la gent politique. Son voisin, ami et vieux complice -Magimier, député de Seine-et-Loire, marchait, bien entendu, en tête du -cortège. - -Malgré ses prétentions égalitaires et ses viriles aspirations, en -dépit surtout de son débordant embonpoint et de ses quarante-huit -printemps, Angélique n’entendait pas abdiquer ses privilèges féminins -et accueillait toujours avec jubilation, avec ivresse, les hommages, -prévenances et petits soins du sexe laid et oppresseur. Son mot, ce cri -du cœur qu’elle se plaisait à pousser encore maintenant, à l’aube de -la cinquantaine: «Il faut qu’une femme sache toujours rester jeune et -jolie! Restons jolies, mesdames! Restons jolies!» était connu de tout -Paris et faisait hausser de pitié les épaules aux intransigeantes comme -Katia Mordasz et Elvire Potarlot. - -«Cette vieille folle!» disait volontiers celle-ci en parlant -d’Angélique. - -Toujours par monts et par vaux, toujours à remuer, sautiller et se -trémousser, toujours avenante, souriante, engageante, insinuante, la -bouche en cœur et les yeux en coulisse, toujours à faire la jeune -et l’enfant, l’ingénue et la sylphide, la guêpe, la libellule et le -papillon, l’énorme et gélatineuse Bombardier ne s’était jamais séparée, -depuis quinze ans qu’ils se connaissaient, du député de Seine-et-Loire. -Elle avait, dès le début, jeté le grappin sur lui, et, bon gré mal gré, -ne l’avait plus lâché. Il était sa principale force, son plus fort -atout, et un tel avantage fait passer sur bien des inconvénients. Elle -n’avait garde de se montrer exigeante ni jalouse et lui laissait tout -à son aise la bride sur le cou: il lui suffisait de savoir qu’elle le -tenait, qu’elle l’avait là, au bout de cette bride ... - -Ce n’était pas par enthousiasme pour l’émancipation féminine et -par dévouement à cette noble cause que Léopold Magimier s’était si -bien laissé prendre et continuait à vivre dans les rêts de l’obèse -Angélique; oh non! et en tournant jadis ses vues vers elle et lui -lançant le mouchoir, il avait obéi, force est bien de l’avouer, à -des considérations tout à fait dépourvues de noblesse et d’idéal, -absolument prosaïques, terre à terre et grossières. - -Jamais les femmes comme Elvire, Katia et autres éthérées ne se -douteront de la puissante influence que les curiosités charnelles, -les sensuels appétits, la basse et vile matière, pour tout dire en un -mot, exerce sur l’esprit de l’homme,—de l’homme en complète maturité -notamment, possédant, avec le moins d’illusions possible, toute la -plénitude de sa vigueur, de son intelligence et de sa raison,—et -sur les causes de l’attraction qu’il éprouve pour telle ou telle -représentante du beau sexe. - -En dehors de la question de mariage et par conséquent de dot, ces -misérables hommes n’apprécient guère que les charmes physiques, ou, -plus exactement, certaines qualités plastiques. Le plus souvent ce -n’est pas, comme se l’imaginent volontiers les petites pensionnaires, -de grands yeux bleus fendus en amande, un front pur, des lèvres de -corail, une oreille «délicieusement» ourlée, etc., qui séduiront un -expert routier d’amour, non; ce sont de préférence les beautés cachées, -les formes corporelles, qui l’attirent; ce sera une courbe de hanches -bien accusée, un pied finement cambré, le relief d’une épaule, un -corsage proéminent, rempli de promesses, qu’il tiendra, quoiqu’il ait -peine à les contenir. - -Voilà ce que reluquent et recherchent les connaisseurs. Libre à -vous, vaporeuses créatures, célestes dames, angéliques damoiselles, -Bradamantes et Clorindes enchanteresses, chérubins et séraphins égarés -sur ce globe fangeux, libre à vous de détourner la tête, vous indigner, -et les traiter, ces monstres d’hommes qui ont poussé la corruption -et l’infamie jusqu’à installer partout, en tous pays, ouvertement et -publiquement, pour leur usage et déduit, des maisons closes, clapiers, -claques, musicos, lieux d’honneur, bateaux de fleurs, maisons de thé et -autres sérails,—libre à vous de les traiter de dégoûtants personnages, -d’êtres immondes et vrais pourceaux: c’est ainsi, et je vous assure -bien que la connaissance de la thérapeutique ou de la jurisprudence, -de la philologie, de la paléontologie ou du calcul différentiel, la -pratique même des immortels principes du féminisme moderne et le -glorieux titre d’«Émancipée», n’ont, pour ces ignobles hères, vos -indignes et abjects mâles, qu’un très médiocre attrait. L’un d’eux, -qui passe pour avoir eu quelque esprit et qu’on s’est plu de son temps -à appeler «la colonne de l’Église, le guide des prédicateurs, le -cinquième évangéliste», l’a remarqué,—et je vous demande la permission -de gazer un tantinet la franchise de langage de ce saint homme, -aujourd’hui démodée: «Une bonne paire de f..... a plus de pouvoir que -toutes les philosophies du monde.» Un autre pieux et génial écrivain, -le grand Pascal, nous a avertis de son côté, comme pour confirmer -l’omnipotence de ces matériels et périssables charmes, que «si le nez -de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre aurait -changé». - -Tant il y a que ce sont précisément les copieuses rondeurs, fermes -alors, très élastiques, résistantes et rénitentes, d’Angélique -Bombardier,—ces rondeurs si justement et parfaitement qualifiées -d’_appas_ dans notre savoureuse langue,—qui éveillèrent chez Magimier -d’immodestes mais très légitimes désirs, et l’acoquinèrent aux jupes de -la florissante veuve. - -Elle essaya bien d’abord, et malgré son amour de l’émancipation, de -se faire épouser par son adorateur, mais Magimier n’entendait pas de -cette oreille: quel que fût son culte pour les belles femmes, il leur -préférait son indépendance, et disait très sensément que, «des belles -femmes, on en retrouve toujours; tandis que, la liberté une fois -perdue, une fois troquée contre les chaînes de l’hyménée, c’est le -diable pour la recouvrer». - -M. le député de Seine-et-Loire était d’ailleurs un esprit absolument -pratique, essentiellement personnel, qui avait su faire reculer, selon -le mot de Chantolle, les bornes de l’égoïsme et du j’m’enfoutisme. - -Si le personnage n’était pas vivant et bien connu, on pourrait le -croire inventé de toutes pièces et défectueusement construit, le -déclarer fabuleux et apocryphe, invraisemblable et inadmissible. Et pas -du tout: Léopold Magimier a non seulement existé, existé en chair et en -os, mais il est toujours de ce monde: petit bonhomme vit encore. Il a -même des Sosies, de nombreux Sosies. - -Magimier, sauf des cas très rares, ne répondait jamais à une lettre, -ne maniait jamais la plume: ça l’ennuyait, et il n’aimait pas à être -ennuyé, M. le député de Seine-et-Loire. Ceux qui le connaissaient et -étaient au courant de ses habitudes et de sa paresse ne se donnaient -pas la peine de lui écrire; les autres ... apprenaient à le connaître. - -«Mais je vous ai adressé trois lettres! - -—Je n’ai rien reçu. - -—C’est prodigieux! Trois lettres, je vous dis! Trois lettres! - -—Je ne conteste nullement. - -—Inouï! Insensé! On n’a jamais vu ... Vous êtes sûr de vos concierges? - -—Comme de moi-même. - -—Alors c’est la Poste! Il faut bien que ce soit elle! - -—Probable! - -—Elle n’en fait jamais d’autres! En voilà une administration! Et -cependant nous payons, nous payons très cher! C’est pitoyable! C’est -lamentable! - -—A qui le dites-vous! - -—Trois lettres! Oh!! Vous allez, j’espère bien, aviser le ministre, -vous plaindre vertement! - -—Vous pouvez y compter. Dès qu’il arrivera en séance, je le saisis au -passage et ... - -—Si vous l’interpelliez? - -—Cela vaudra mieux encore, vous avez raison. Une interpellation -corsée, carabinée!» - -Ah! elle avait bon dos, la Poste! Ce que Magimier lui faisait -supporter, ces tas et ces monceaux de lettres égarées en étaient la -preuve. - -Souvent même il ne prenait pas la peine de lire les missives qu’il -recevait. - -«A quoi bon? C’est toujours la même balançoire! Des demandes d’appui -ou d’argent, des démarches à faire, des apostilles à donner ... un tas -d’embêtements!» - -Il se contentait de décacheter les enveloppes, de s’assurer qu’elles ne -renfermaient aucune valeur,—car enfin, on ne sait pas!—puis, séance -tenante, flanquait tous ces grimoires au panier ou dans le feu. C’était -le moyen qu’il employait pour liquider son courrier, se mettre à jour, -quand il revenait de voyage notamment,—procédé commode, expéditif et -radical, cher à plus d’un homme d’État, paraît-il, au cardinal Dubois, -entre autres, nous conte Saint-Simon. - -Magimier était un sage; il avait appris à se désintéresser de tout, -de tout sans exception, ou plutôt avec une seule et unique exception: -les petites femmes. Ah! de ce côté-là il restait vulnérable et ne s’en -cachait point. - -Jamais on ne le voyait à un enterrement; il se dérobait à toute corvée, -toute chose triste, ne faisait que ce qui lui plaisait, n’était sur -terre que pour se distraire, s’égayer, jouir et s’amuser. - -Encore aurait-il pu—ce qui lui eût été bien facile!—prendre un -secrétaire, pour dépouiller sa correspondance et y répondre! Il l’avait -essayé, au début de sa vie politique, puis y avait renoncé, ou, -plus exactement, c’étaient ses secrétaires qui tous successivement -l’avaient abandonné et lâché. A défaut de pécune et en échange de leur -temps et de leurs services, ces jeunes gens auraient voulu obtenir -quelque aubaine,—on n’a rien pour rien ici-bas,—être recommandés -à un ministre, pourvus d’un peu de manne administrative, indemnisés -par un brin d’avancement, une miette de gratification; mais rien! -Magimier, qui n’avait pas la main large et se refusait à leur allouer -la moindre rétribution, ne faisait aucune démarche en leur faveur et se -contentait de les berner de promesses. C’était son fort, les promesses, -et il était passé maître en la matière. En eût-il fait, des démarches, -qu’elles seraient demeurées sans résultat: dans tous les ministères, -chez tous les chefs de personnel, dans toutes les antichambres -gouvernementales ou bureaucratiques, partout, on savait que Magimier ne -tenait à rien, se fichait de tout, et on le traitait en conséquence. - -Comment, diable, le département de Seine-et-Loire avait-il pu -s’affubler d’un tel représentant, aussi discrédité, aussi insouciant, -désinvolte, sans gêne et inutile? Comment, trois fois de suite, -Magimier avait-il pu être réélu dans son arrondissement? On le -connaissait cependant bien là-bas, on savait ce qu’il valait. - -C’est qu’il avait la chance, dans cet arrondissement, de ne compter -que deux ou trois agglomérations relativement peu importantes; la -grande, l’immense majorité de ses électeurs était composée de -gens de la campagne, de braves paysans, madrés et retors comme des -huissiers normands sur les affaires d’intérêt, mais complètement -indifférents à toute querelle de parti et toute discussion politique. -En Seine-et-Loire, principalement dans l’arrondissement de Magimier, on -n’était pas pour la République ou pour la Royauté, pour le boulangisme, -le socialisme, le communisme ou l’appel au peuple, pour les radicaux ou -les modérés, les progressistes ou les conservateurs: on n’y entendait -goutte, à tout cela, et on n’avait nul désir de s’y entendre: on était -pour _la bolée_. - -La bolée, rien de plus. - -C’était le candidat qui faisait défoncer le plus de tonneaux de cidre -et débiter le plus de tasses ou bolées de ce breuvage qui était élu. - -Dès le principe, Magimier, si ladre qu’il fût, avait donné carte -blanche à tous les aubergistes et cabaretiers de sa circonscription, et -cela suffisait. C’était Magimier qui payait, il était de toute justice -qu’on votât pour Magimier. Aujourd’hui, comme du temps des Grecs et de -tout temps, - - Le véritable Amphitryon - Est l’Amphitryon où l’on dîne. - -Que de moyens d’ailleurs, de ficelles et de trucs, possédait ce -diable d’homme pour enjôler son monde, embabouiner et entortiller ses -électeurs, capter leurs voix et leurs bonnes grâces! Que de tours il -avait dans son bissac, le mâtin! On se rappelle encore à X^{***}, -où il avait acheté une maison de campagne et se réfugiait l’été, -l’histoire des bottes, des bottes à l’écuyère, qu’il offrit, un matin -de scrutin, à tous les électeurs de la commune. - -L’extraction de la tourbe est la principale industrie de X^{***}, et -les _tourbiers_ de l’endroit, au nombre d’environ deux cent soixante, -n’ont pas de dépense plus utile et préférée, de plus grand luxe, que -l’achat de fortes chaussures, de hautes bottes imperméables. - -Léopold Magimier avait un frère cadet, tanneur et marchand de peaux, -chez qui il trouva moyen d’acheter, quasiment pour rien, tout un -stock de fortes bottes à genouillères, dites bottes à l’écuyère. Dans -sa grandeur d’âme, il s’était dit qu’il pourrait faire profiter de -l’aubaine ses chers électeurs de la commune de X^{***}, que cela ne lui -nuirait point dans leur estime, que c’était même vraiment les prendre -par leur faible; et il les invita, en conséquence, à vouloir bien se -présenter chez lui le dimanche matin, avant de se rendre «aux urnes». - -Ce fut un des principaux entrepreneurs tourbiers, le petit père -Cloarec, qui se présenta le premier, et la première paire de bottes -qu’il essaya lui allait comme un gant. - -«Oh! j’ vous disons bin merci, m’sieu not’ député! - -—Non, pardon! interrompit Magimier en retirant des mains du bonhomme -une des deux bottes qu’il se disposait à emporter. Inutile de tant vous -embarrasser dès aujourd’hui; n’en prenez que la moitié. - -—La ... la moitié? - -—Oui; vous reviendrez chercher l’autre botte demain matin. Cela me -procurera l’occasion de vous revoir, mon brave Cloarec. Vous savez -combien je suis heureux de m’entretenir avec vous? - -—Ah! m’sieu l’ député! Et moi donc! Que ... qu’ nous sommes donc tous -... touchés ... et fiers!... Alors demain? - -—Demain matin je compte sur votre visite, cher ami. En d’autres -termes, crut devoir ajouter plus explicitement le madré candidat, -qui peut-être n’avait pas pleine confiance dans l’intellect de son -interlocuteur,—en d’autres termes, et si vous le voulez bien, mon bon -Cloarec, nous attendrons, pour compléter la paire, que les résultats du -vote soient connus.» - -Les électeurs de X^{***}, qui n’avaient pas envie de demeurer un pied -chaussé et l’autre nu, votèrent tous comme un seul homme pour leur -ingénieux et «généreux bienfaiteur». On recueillit même dans l’urne un -bulletin de trop: il y avait 314 votants, et l’on retira 315 bulletins, -tous au nom de Magimier. L’un de ces dévoués et zélés suffragants, dans -la crainte de ne pas «compléter» sa paire de bottes, avait jugé prudent -de voter double. - -La seule chose dont on aurait pu s’étonner, c’est que Magimier, qui -n’était pas un sot, consentît à grever son budget de ces dépenses, -uniquement pour aller s’asseoir dans l’hémicycle du Palais-Bourbon. -Il faut croire que ça l’amusait, car le plaisir, encore une fois, -l’épicurisme et la rigolade était la seule considération à laquelle il -obéît jamais. - -De même, il faut bien admettre qu’il trouvait quelque agrément à se -faire le porte-parole des révoltées et émancipées, car, sans cela, bien -sûr, il ne se serait pas mêlé de leur cause. Il ne pouvait cependant -guère espérer de rencontrer chez elles les attraits de l’innocence et -de la jeunesse: toutes, presque toutes, avaient dit adieu au printemps -et aux illusions; toutes, presque toutes, professaient pour la -grâce,—cette qualité souveraine et essentielle de la femme,—pour la -coquetterie, l’élégance, la propreté même, selon la commune remarque de -Frédéric Soulié et de Jules Janin, dans leur monographie du _Bas-Bleu_, -le plus absolu mépris: on abandonnait aux poupées mondaines et -demi-mondaines ces soins superflus et ces stupides prétentions. Mais, -autour de ces profondes politiciennes, de ces éminentes philosophes, de -toute cette légion de femmes supérieures, il y avait toujours quelque -revenant-bon à glaner, quelque jeune nièce mal surveillée, curieuse -et polissonne, des couples de fillettes mal élevées, dévoyées, déjà -perverties: c’était sur elles sans doute que Magimier se payait de sa -peine, de ce côté qu’il récoltait ses menus profits. - -Elvire Potarlot, qui ne cessait de réclamer pour son sexe le droit de -vote et d’éligibilité politiques, qui avait étudié son Magimier et le -connaissait à fond, déplorait de voir la défense du féminisme confiée à -d’aussi indignes mains. - -«Il nous déshonore, cet homme! s’exclamait-elle souvent. C’est Mme -Bombardier qui nous l’a amené, l’a intronisé ... Ah! quand nous -siégerons à la Chambre! quand ce sera nous! Ah! quand les femmes -pourront être députés! Ah!» - -C’était son refrain, à cette bonne Elvire, le remède qu’elle proposait -et qui, selon sa conviction et sans aucun doute, devait suffire pour -faire disparaître de ce monde toute souffrance, toute misère et -imperfection. - -«Ah! quand les femmes auront pris place dans le Parlement, quand aucune -loi ne sera élaborée sans elles, promulguée sans leur assentiment!» - -Ce sera l’âge d’or, l’Éden sur la terre! Plus de guerres d’abord! «Nous -ne laisserons pas massacrer nos fils!» Plus d’enfants abandonnés, car -plus de filles séduites: tout séducteur sera énergiquement poursuivi, -et, à moins qu’il n’ait gagné les pampas du Brésil, les steppes de -la Russie ou les glaces polaires, appréhendé au corps, ramené sur le -théâtre de ses forfaits et condamné à des dommages-intérêts,—qui -seront sérieux, je vous prie de le croire. - -Saluant cette aurore prochaine et la triomphale entrée d’Elvire au -Palais-Bourbon, un de ces poètes badins, qui n’ont de respect pour -rien, s’était amusé à lui décocher une plaisante ballade, dont chaque -strophe se terminait par ce vers incandescent et folichon: - - Je couvre de baisers ton corps législatif. - -Pour hâter ce grand jour et aider à cette ineffable ivresse, Magimier -avait déposé sur ce qu’on nomme le bureau de la Chambre une proposition -de loi tendant à accorder à toute citoyenne les mêmes droits politiques -et autres qu’à tout citoyen, et il s’était ainsi attiré les compliments -et remercîments de la directrice de _l’Émancipation_, s’était presque -réhabilité dans son estime. - -«Je ne me fais aucune illusion sur le résultat de notre tentative, lui -avait-il répliqué. Ce sera repoussé ... - -—Ça ne fait rien! riposta énergiquement Elvire. Nous aurons planté un -jalon! - -—Plantons le jalon! - -—Ça poussera une autre fois, au lieu d’être repoussé! Nous aurons, en -tout cas, tracé la voie à celles qui nous succéderont!» - -Deux collègues du député de Seine-et-Loire, ses deux voisins de -pupitre, lui avaient offert de signer avec lui ledit projet de loi. - -«Mais à une condition? - -—Laquelle? - -—C’est que, si les citoyens ne sont éligibles qu’à partir de -vingt-cinq ans, les citoyennes ne le seront que _jusqu’à_ cet âge-là. -Nous les voulons jeunes, nos futures collègues: vous entendez, Magimier? - -—J’entends bien, paillards que vous êtes. Mais, s’il vous plaît de -n’avoir pour collègues dames que de frais tendrons, croyez-vous que -celles-ci ne sauront pas vous rendre la monnaie de votre pièce et -n’exigeront pas à leur tour que leurs collègues hommes soient pourvus -comme elles de tous les attraits et de la vigueur de la prime jeunesse? -Ce serait de bonne guerre! - -—Ah! vous pensez? - -—Pourquoi toujours deux poids et deux mesures? continua Magimier. -Pourquoi toujours pour vous, brigands de mâles, l’assiette au beurre? - -—Mais, ma parole! exclama l’un de ces honorables, on jurerait entendre -Elvire Potarlot en personne! Ce sont les même arguments, les mêmes -expressions, la même ... - -—Je m’en vais vous le dire, pourquoi, mon bon Magimier, interrompit -l’autre, bien que vous le sachiez ou le sussiez tout comme moi, sinon -mieux. C’est que les brigands de mâles, comme vous les appelez, restent -mâles au milieu des neiges mêmes de la vieillesse; tandis que la femme, -qui, aux abords de la cinquantaine, double le cap de la ménopause ... -Vous savez ce que c’est que la ménopause, Magimier? En d’autres termes, -nous sommes toujours hommes, et il vient un moment où la femme n’est -plus femme. Est-ce compris? - -—Farceur! - -—En fait de farceurs, c’est bien vous ... - -—C’est bien vous, Magimier, qui tenez la corde! - -—Ah! vieille ficelle!» - -Il est à présumer cependant que les petites distractions et galantes -rémunérations que tirait M. le député de Seine-et-Loire de ses rapports -avec les saintes et apôtres du féminisme ne pouvaient lui suffire, -car la société de Salomon à laquelle il avait l’heur et l’honneur -d’appartenir ne comptait pas de membre plus actif, plus pratiquant et -plus exigeant. - -Tout amateur expert et grand appréciateur qu’il était des «belles -femmes», des «royales beautés», à la fois puissantes de gorge et de -hanches et minces de taille, et dont, selon son ingénieuse comparaison, -le chiffre 8 offre l’emblème exact, il se montrait surtout fervent -partisan de la variété, du changement. Si son ami Brizeaux, le sénateur -d’Indre-et-Var, autre Salomonien assidu et convaincu, partageait -l’espèce féminine en deux catégories: femmes d’été et femmes d’hiver, -lui, toujours mû par l’amour du progrès, était peu à peu arrivé à la -partager en trois: les Junons et Cybèles étaient affectées à la froide -saison, où les vastes et lourdes nappes de blanche chair vive n’ont -rien qui puisse effrayer ni gêner; les sveltes Néréides et légères -Sylphides convenaient à l’époque de la canicule; pour les températures -intermédiaires, le printemps et l’automne, les femmes intermédiaires, -c’est-à-dire ni trop grasses ni trop minces, mais dûment proportionnées -et congrûment entrelardées, lui semblaient tout à fait acceptables et -comme indiquées. - -C’est sans doute en vertu de ces savants principes, et pour fêter -les chaleurs estivales récemment écloses, que Léopold Magimier était -allé faire connaissance avec Mme Clara Peyrade, la maigre hétaïre -ex-normalienne, qui, trois mois auparavant, avait pris place auprès de -lui, à l’heure de l’apéritif, sur une terrasse du café du boulevard -Montmartre. - -Oui, une après-midi de juin qu’il se sentait voltiger sous le crâne -certaines galantes velléités, et, résolu à les calmer, consultait sa -liste salomonienne, le petit tableau horaire des clientes ou associées -dressé par Roger de Nantel, il se dit tout à coup: - -«Tiens! Si j’allais voir cette maigriote aux grands yeux noirs, qui a -tant bavardé l’autre jour à côté de moi et gardé si bon souvenir de -_Brother Jonathan_? C’est une idée! Et c’est aussi le moment ou jamais: -28 degrés centigrades à l’ombre!» - -Il se rendit donc rue de Maubeuge, à l’adresse indiquée sur le -catalogue, et trouva Mme Clara installée dans un minuscule appartement -situé au troisième étage et garni de meubles de pacotille loués au mois. - -Bien qu’elle ne se rappelât nullement la rencontre du café, elle -accueillit ce visiteur comme une ancienne et intime connaissance, et -Magimier, pour l’intriguer et lui persuader qu’on s’était déjà vu, -n’eut, au cours de l’entretien, qu’une allusion à faire, une insidieuse -et ironique question à lui darder: - -«Et alors, ma chatte, tu te proposes toujours de retourner -prochainement à Chicago?» - -Clara, qui était assise sur sa chaise longue, sauta en l’air, comme si -un serpent lui eût soudain mordu le talon. - -«Tu te moques de moi! Ah! je savais bien que nous nous connaissions, -que j’avais déjà eu l’honneur ... Alors tu te souviens des excellentes -impressions que j’ai rapportées d’Amérique? Je t’en avais déjà parlé?» - -Magimier, qui n’avait rien perdu des confidences échangées naguère -entre Clara et son _pays_ Léonce, secoua la tête en signe d’assentiment. - -«Tu as _fait des clubs_, n’est-ce pas? dit-il. - -—Ah! je t’ai raconté cela? Tu te rappelles? Oui, j’ai fait des clubs -là-bas. Quel métier! Et, pour te payer ma fiole, tu me demandais si je -n’allais pas retourner bientôt chez ces sauvages-là? Elle est bonne! -Ah! mon cher, j’aimerais mieux me flanquer dans la Seine tout de suite! -J’aurais à choisir que je n’hésiterais pas une seconde. - -—Cependant on gagne de l’argent en Amérique: c’est une compensation. - -—On en gagne, soit! mais tout est dix fois plus cher qu’ici. En sorte -que, au bout du compte, on finit par être plus pauvre ... Et puis, -vois-tu, ah! quels mufles que ces types-là! s’écria brusquement Clara, -qui se plaisait toujours à résumer par ce mot son opinion sur le sexe -fort en général et sur les Yankees en particulier. Quels sales mufles! -Pas l’ombre d’éducation! Pas l’ombre de tact et de délicatesse! Moi, -n’est-ce pas, qui ne me monte pas le coup, qui sais très bien que je ne -suis qu’une fille, que je n’ai pas le droit de faire la mijaurée et la -fine gueule, eh bien, il me semble avoir passé ces deux années-là,—les -deux ans que j’ai vécu chez eux,—au milieu d’une bande de fous ou -d’une troupe de bêtes fauves. Et, tiens, à propos, sais-tu comment ils -les traitent, les fous, dans leurs hôpitaux? - -—Il paraît qu’ils ont très peu de fous furieux. - -—Ils n’en ont pas du tout, et ce n’est pas malin, avec le système -qu’ils emploient, ce qu’ils appellent la _contrainte chimique_. - -—Joli nom! - -—Ils les droguent à mort, leurs aliénés; ils les gavent de morphine, -d’opium, d’iodure, pour les calmer. - -—Ce n’est pas bête. - -—Oh! toujours pratiques, eux! Pas de gêneurs, pas de temps à perdre! -Tu verras qu’ils en arriveront à faire abattre, comme des bestiaux ... -Ah! à eux le pompon pour les abattoirs! A Chicago notamment il y a ceux -d’Armour and C^o ... C’est merveilleux! - -—Connu ... de réputation! - -—Oui, ils arriveront à faire abattre leurs vieillards, leurs -impotents, leurs malades ... Et par humanité, note bien! C’est par -humanité qu’on se débarrassera d’eux, puisqu’on les débarrassera du -même coup, tous ces malheureux, de leurs incurables misères et du -fardeau de l’existence. A quoi bon, voyons, les laisser souffrir -inutilement? Dans l’intérêt de ces infortunés, dans leur intérêt seul, -ne vaut-il pas mieux les supprimer? Et les supprimer d’un seul coup, -faire instantanément cesser leurs douleurs, n’est-ce pas l’idéal? -N’est-ce pas ce que conseillent et réclament la pitié, la charité et -le bon sens même? Aussi d’éminents économistes de ce pays neuf et -sans préjugés se sont faits les interprètes de ce vœu évangélique, et -proposent, sinon de ne plus avoir d’hôpitaux, du moins de ne plus -recevoir dans ces établissements certaines catégories de malades, de -ne plus soigner, et par conséquent ne plus entretenir et prolonger -les affections chroniques, la phtisie, la paralysie, les cancers, -etc. De force ou par persuasion, on tuerait, on «électrocuterait» -tous ces affligés, tous ces raseurs; ce qui permettrait non seulement -de réaliser des économies considérables de temps et d’argent, mais -présenterait l’énorme et inappréciable avantage d’empêcher la contagion. - -—Je suis au courant de ces théories anglo-saxonnes, dit Magimier. - -—Je pense bien, je ne t’apprends rien de nouveau. Ce que je t’en dis, -c’est, uniquement pour te prouver que ces gens-là ont d’autres mœurs -que nous, d’autres principes, une autre morale; c’est comme une autre -race d’hommes, une autre espèce que la nôtre. - -—A moins que ce ne soit notre propre espèce qui s’est perfectionnée -là-bas, l’humanité de l’avenir? Eh oui! c’est de ce côté que le monde -marche! - -—Oh! tais-toi! lança Clara. Si nous devons ressembler à ces cocos-là, -autant disparaître! - -—C’est ce qui aura lieu. Nous disparaîtrons, sois tranquille, nous -leur céderons la place! - -—En attendant, ce n’est pas encore chez nous qu’on trouve des clubs -de suicidés ... Oui, des gens, des jeunes filles surtout, qui se -réunissent, et chaque mois on tire au sort celle qui doit abandonner -cette vallée de larmes et se faire périr, et chacune s’exécute à son -tour ... - -—Des folles! - -—Et celles qui ont fondé l’«Académie des femmes sans sexe»? Une -certaine mistress Godwin ayant prétendu que la femme est appelée à -partager avec l’homme toutes les fonctions sociales, mais qu’elle -en est empêchée aussi bien par sa faiblesse musculaire que par le -développement de ses seins et de ses hanches ... - -—Ce n’est cependant fichtre pas cela qui les gêne d’ordinaire! murmura -Magimier. - -—Eh bien, les adeptes de mistress Godwin, qui sont nombreuses et -abondent surtout à Boston, s’appliquent à se faire maigrir et à -acquérir du nerf ... Des folles encore, vas-tu dire! Mais il y en a, -comme cela ou autrement, des quantités, de ces toquées, là-bas! Et -celles qui se battent en duel? Et celles qui ont fondé le club des non -mariées, _The Anti-chair-warming Society_ ... - -—Tu parles anglais? - -—Je ne te dirai pas que j’ai inventé la méthode Robertson, mais ... - -—N’as-tu pas d’ailleurs fréquenté une école normale? N’avais-tu pas -fait autrefois encadrer tes brevets? - -—Quelle mémoire! Tu es étonnant, ma parole! Mais oui, je les ai encore -là, sous verre, dans ce tiroir; mais je ne les exhibe plus: pas besoin -de se faire moquer de soi, ou de perdre des clients ... Eh bien, ce -club des filles à marier fonctionne dans le Connecticut; les jeunes -misses, pour en faire partie, doivent prendre l’engagement formel -de refuser toute visite d’un célibataire qui, après la troisième -entrevue, n’aura pas sollicité l’honneur de demander leur main: -mariage ou boycottage. Trois entrevues, pas davantage! Sais-tu ce que -les garçons du pays ont fait et comment ils ont répondu à cette mise -en demeure? Ils ont contre-boycotté les boycotteuses, ils sont allés -chercher femmes ailleurs, voilà tout. - -—C’était tout naturel. - -—Et celles qui se mettent en loterie? Oui, à un dollar le billet! J’en -ai vu comme cela plusieurs ... - -—De façon à se constituer une dot? - -—Évidemment! Toujours pratiques, toujours le dieu dollar! Mais quels -mariages! Ça n’existe même plus, le mariage, là-bas, autant dire; ce -n’est plus qu’une plaisanterie, dont ces demoiselles sont les premières -à s’amuser. C’est à qui d’entre elles, par exemple, fera célébrer son -union à la plus grande altitude possible, et alors la cérémonie a lieu -en ballon ou au sommet d’une montagne. D’autres, au contraire, luttent -pour la profondeur, et descendent dans des souterrains ... - -—Insensé! - -—C’est ce que je te dis: c’est fou! Des toquées, des détraquées, -toutes, ou peu s’en faut, et des détraquées égoïstes, féroces. Nous en -avons des échantillons par celles qui viennent en Europe faire leurs -farces. - -—Effectivement! - -—Si je te disais que j’ai vu à Derby, dans ce même État de -Connecticut, une grand’mère de cinquante-neuf ans épouser son -petit-fils, son propre petit-fils, âgé de vingt ans? Pourquoi ce -mariage? Uniquement pour que la fortune des deux conjoints ne sortît -pas de la famille. C’est une autre façon de la comprendre, la famille, -encore une fois, une autre morale ... Un petit fils qui épouse sa -grand’mère, ça ne les choque pas; la loi ni la décence n’ont à -intervenir. Du reste, était-ce bien sa grand’maman? Il ne s’en doutait -peut-être pas. On ne s’y reconnaît plus, puisqu’on divorce là-bas comme -on veut et autant qu’on veut, pour un oui ou un non, illico, séance -tenante; et je ne sais pourquoi ces dames et messieurs s’obstinent -à garder encore un semblant de cérémonial nuptial. Ils ne tarderont -pas, j’aime à le croire, à s’en défaire, avec les hôpitaux, les -malades et le reste. Beaucoup de particuliers même ne prennent plus -la peine de demander le divorce et se remarient aussi souvent que le -cœur leur en dit: tel gentleman possède ainsi, toutes bien vivantes, -une demi-douzaine d’épouses, qu’il pourrait qualifier de légitimes; -réciproquement, quantité de gentlewomen ont tout un stock d’époux ... -Autant, mon Dieu, faire le métier que je fais: on ne profane aucun -culte au moins! Il est vrai que leurs cultes, à eux,—ils en ont je -ne sais combien!—s’accommodent de toutes les bizarreries, de toutes -les dérisions et les extravagances. As-tu jamais vu un homme, en même -temps qu’il fait enterrer sa femme, faire célébrer son mariage avec une -autre? J’ai vu cela à Huntington, dans l’État de Virginie. Le service -funèbre s’achevait à peine, que le veuf alla offrir son bras à une -cousine de la défunte, puis, s’approchant du pasteur, lui dit: «Pendant -que vous y êtes, vous seriez bien aimable de nous marier? Ça nous -épargnerait la peine de revenir ...» - -—Ça nous ferait gagner du temps. - -—C’est cela! _Time is money_, toujours! - -—Et le pasteur? - -—Il a procédé très bénévolement à l’office nuptial; puis le mari -s’en est allé conduire au cimetière le corps de sa première femme, en -compagnie de la seconde qu’il venait d’épouser. - -—Impayable! - -—Avoue que ces citoyens-là n’ont pas la caboche faite comme nous! -Jamais un Français, un Européen, n’aurait l’idée macabre de faire -coïncider son remariage avec les obsèques de sa défunte moitié: il -attendrait un peu. En supposant qu’il se montrât aussi impatient, -ce serait le prêtre qui s’opposerait à une pareille comédie, les -assistants qui protesteraient ... Là-bas, cela semble tout naturel: on -est accoutumé à toutes les excentricités et extravagances imaginables. -Avant tout il faut éviter de se déranger, n’est-ce pas? Les affaires -sont là qui s’imposent, vous talonnent! _Business! Business!_ C’est -le mot d’ordre. _Make money_, faites de l’argent: voilà leur devise. -Elle justifie tout. Des sauvages, vois-tu, ces faiseurs d’argent, -tous ces trappeurs, ces cow-boys, ces flibustiers! Des cannibales qui -s’éclairent à l’électricité ... - -—Et se crient: «Allô! Allô!» - -—C’est cela même! Je t’avais déjà dit ça? Tu possèdes une mémoire! - -—Comparable seulement à la dent que tu as contre l’oncle Sam. - -—Une rude dent, c’est vrai! Vous, les hommes, avec du quibus dans vos -poches, vous vous en fichez! Vous allez partout. Mais une femme sans -le sou, obligée de turbiner ... Ah! là là! Quel pays! Je t’ai ennuyé -avec toutes mes histoires, ajouta Clara en voyant Magimier prendre son -chapeau et se diriger vers la porte; excuse-moi, mon gros; mais, quand -on me met sur ce chapitre ... - -—Tu ne m’as nullement ennuyé, répliqua Magimier, au contraire! - -—C’est par politesse que tu me dis cela, par galanterie ... Eh bien, -c’est ce que ne ferait jamais un Yankee! Jamais de formes, avec eux; -jamais de gracieuseté, de courtoisie, de galanterie! Tout ce qui est -urbanité et sociabilité, lettres closes pour eux! A quoi bon? C’est -perdre son temps ... Mais voilà que je recommence! Au revoir, mon -chéri! A bientôt? Ne sois pas si longtemps!» - - - - -VIII - - -Avant de rentrer chez elle, où Veyssières devait venir la voir ce -jour-là, Katia Mordasz pénétra dans la boutique de son voisin, le petit -horloger Jean-Louis, pour recourir à ses bons offices et lui demander -de régler sa montre. - -«Voulez-vous me la laisser quatre ou cinq jours, mademoiselle? dit-il. -Je vous en prêterai une autre en attendant.» - -Katia accepta l’offre, et, comme elle allait se retirer: - -«Croyez-vous, hein? reprit le bonhomme en se plantant les deux poings -sur les hanches. Croyez-vous?... - -—Quoi donc, monsieur Jean-Louis? - -—Ils en ont du toupet, hein! Ils trouvent qu’ils ne sont pas assez!!! - -—Ah! vous voulez parler de l’augmentation du nombre des députés, de -cette proposition?... - -—Ils sont tout près de six cents! Ils ne s’entendent d’aucune façon, -ni au propre ni au figuré. Quand l’un pérore à l’extrémité gauche, ses -paroles n’arrivent pas jusqu’à l’extrémité droite, tant la salle est -vaste, nécessairement! Et ils trouvent que ce n’est pas encore assez, -qu’ils sont trop peu! Oh! là là là là là! Si ce n’est pas se ficher -du peuple! Et savez-vous pourquoi cette augmentation, mademoiselle -Mordasz? Je vais vous le dire! C’est qu’il y a un tas de paresseux, -un tas de fainéants, de flandrins et de propres à rien, dont on ne -sait que faire, un tas de braillards et de piliers de café qu’il faut -caser ... et on les case dans la politique, on nous les flanque sur le -dos! C’est la princesse qui paye tout cela. Croyez-vous? 675 députés, -d’après le nouveau projet! 675! Ah! misère! Quand le quart, 150 ou 200 -suffiraient si largement à la besogne! - -—Et vous ignorez encore le plus joli, monsieur Jean-Louis. Vous ne -vous doutez pas de la nouvelle! - -—Quoi donc? - -—C’est que, d’après une motion faite à la Chambre dans la séance -d’aujourd’hui, de cette après-midi même, vos bons amis les députés -estiment non seulement qu’ils ne sont pas assez nombreux, mais encore -et surtout qu’ils ne sont pas assez payés, et ils réclament un salaire -supérieur. - -—Non, pas possible? - -—Je vous demande pardon. - -—Pas possible, mademoiselle Mordasz! Vous plaisantez! - -—Je ne plaisante nullement. - -—Vous vous moquez de moi! - -—Du tout, monsieur Jean-Louis: je ne me permettrais pas ... Vous savez -lire? reprit Katia en tirant un journal de sa poche et le dépliant. -Voyez vous-même le compte rendu de la séance. Tenez, incrédule! - -—Pas assez payés! En effet, ils ont raison: ils sont vraiment -impayables, ces messieurs! Pour la besogne qu’ils font ... Ah! Seigneur -mon Dieu! soupira le petit horloger. - -—Eh bien, êtes-vous convaincu? - -—Quinze mille francs chacun, au lieu de neuf mille, soit six mille -francs d’augmentation par siège ... C’est pour rien! Faut-il que -la France ait une santé tout de même! Faut-il quelle ait les reins -solides, hein, mademoiselle Mordasz? Quel pays de ressources! Quel -admirable ... Dire qu’elle peut fournir à tout cela! Même ils sont -modestes, nos représentants! Pourquoi s’allouer seulement six mille -balles de plus, soit quinze mille par an? Ils pouvaient tout aussi bien -s’en adjuger vingt mille, trente mille ... Il faut leur savoir gré -de leur modération. Mais oui! Car ils sont impayables, je vous dis, -impayables! Ça n’a pas de prix, ces services-là; c’est au-dessus de ... -Seulement, comme s’écriait Arlequin en tombant du haut de la colonne -Vendôme: «Ça va bien, pourvu que ça dure!» Le malheur, c’est que ça ne -dure pas, mademoiselle Mordasz, c’est que ça ne peut pas durer! C’est -qu’au pied de la colonne, il y a le pavé, où l’on vient se briser -le crâne; c’est qu’au bout du fossé, il y a la culbute; c’est que -la France s’appauvrit et s’amoindrit d’année en année; sa population -décroît de plus en plus, sa richesse de même, son prestige et son -influence kif-kif: il n’y a que ses dépenses qui augmentent. Ah! de ce -côté-là!... Voilà, permettez-moi de vous le dire, mademoiselle Mordasz, -voilà la situation que vous devriez exposer, le péril que vous devriez -signaler dans vos articles du _Libéral_, péril qui prime tout ... - -—Permettez, monsieur Jean-Louis, je ne suis pas Française, et il est -plus convenable que je ne m’occupe pas, dans mes articles, de votre -politique intérieure. Je suis tenue à une grande réserve, à cause de ma -qualité d’étrangère. - -—C’est vrai, vous m’avez déjà expliqué cela. Je lis souvent vos -articles du _Libéral_, ceux de _la Révolte_ aussi ... - -—Ah! ah! Vous vous émancipez, monsieur Jean-Louis. - -—Faut bien s’instruire ... Et tenez, il y a encore autre chose, -mademoiselle, une autre question des plus graves, et dont il vous -serait loisible de parler. - -—Laquelle donc? - -—Une calamité! un vrai désastre! Hier encore, pas plus tard qu’hier, -mademoiselle, je passais dans la rue de la Gaieté, derrière la gare -Montparnasse ... - -—Je connais. - -—Eh bien, j’ai compté! sur vingt-cinq maisons qui se suivent, il y a -trente-sept marchands de vin! C’est-à-dire qu’il y en a quasi deux à -chaque porte, l’un à droite, l’autre à gauche. Vous ne trouvez pas -cela scandaleux, abominable? Vous ne voyez pas là un immense danger, -une calamité publique? Ah! mademoiselle, si j’étais que de vous! - -—Mais je ne peux pas faire fermer ces établissements! - -—Vous pourriez démontrer les terribles conséquences qu’ils présentent -pour la santé et la moralité publiques, pour le sort de notre race, -mademoiselle! Et quelles dépenses! Tous ces ivrognes, ces alcooliques, -qui viennent échouer dans les hôpitaux, à Saint-Anne ou ailleurs, qui -prend soin d’eux, qui subvient à tous leurs frais de médication et -d’entretien? C’est nous, nous tous, malheureux contribuables! C’est -toujours sur nous qu’on tombe!» - -En ce moment, Séverin Veyssières vint à passer. Il aperçut Katia chez -l’horloger, tout contre la porte, et entra. - -«Précisément, monsieur, poursuivit le père Jean-Louis, je causais avec -mademoiselle d’une question dont je vous ai touché deux mots l’autre -jour ... - -—L’alcoolisme? interrompit Veyssières. - -—Juste! Ah! vous vous souvenez? - -—Comment donc! Et vous avez trouvé la solution du problème? - -—Du ... de quel problème? demanda M. Jean-Louis en ouvrant tout grands -les yeux. - -—Pourquoi les races qui absorbent le plus d’alcool sont-elles les plus -fortes, les seules puissantes et prépondérantes, tandis que les races -sobres et buveuses d’eau, comme ces infortunés Ottomans ou ces fiers -hidalgos, sont-elles sans vigueur, sans relief ni influence, des races -qui s’éteignent? - -—Je n’en sais rien, monsieur; je n’ai pas suffisamment étudié. Tout -ce que je puis vous dire, c’est que c’est une plaie que l’ivrognerie, -un fléau que tout bon gouvernement devrait s’appliquer à détruire. -Mais je t’en fiche! Ça leur est bien égal. Pourvu qu’ils soient à la -Chambre, qu’ils palpent leurs neuf mille ... pardon! leurs quinze mille -francs, ainsi que mademoiselle vient de me l’apprendre! C’est que tout -cela se tient: c’est compères et compagnons! Ce sont les marchands de -vin qui font les députés, et ce sont les députés qui soutiennent et -encouragent les marchands de vin. N’empêche, monsieur, que c’est une -bien triste chose! Demandez à Mlle Mordasz! Nous avions dans la maison -une malheureuse jeune femme de vingt ans, une blanchisseuse, qui s’est -mise à boire, la Desroche, comme on l’appelait. Elle vivait avec un -ouvrier zingueur, qui se livrait, lui aussi, à la boisson. - -—Ils allaient bien ensemble, observa Veyssières. - -—Eh bien, non, monsieur. La preuve, c’est qu’il l’a quittée. Ça le -dégoûtait, comme il disait, d’avoir une femme pocharde. - -—Et lui? fit Veyssières. - -—Ce qui le dégoûtait bien davantage, ajoutez-le donc, monsieur -Jean-Louis, c’était d’avoir une femme enceinte, déclara Katia. Voilà le -vrai motif de la séparation. - -—C’est possible, en effet, acquiesça l’horloger. - -—C’est sûr et certain. L’ivrognerie n’a été que le prétexte. La vérité -est qu’il a eu peur d’une nouvelle charge, peur d’avoir une bouche de -plus à nourrir, et, bravement, il a décampé. - -—C’est un misérable! dit Veyssières. - -—Un gredin, une canaille, un criminel, tout ce que vous voudrez, -poursuivit Katia. Mais ces épithètes ne pallient pas le mal et ne -servent à rien. - -—Ce qu’il aurait fallu, reprit le père Jean-Louis, c’est mettre -l’embargo sur l’argent qu’il gagne, de façon à venir en aide à la -future maman et au bébé. - -—Au bébé qu’il a contribué à fabriquer, remarqua Veyssières, et dont -il est responsable, de compte à demi avec la mère. - -—Eh oui! - -—Malheureusement, dit Katia, il a eu bien soin en partant de ne pas -laisser son adresse, et ... cours après! Allez faire opposition sur les -appointements de quelqu’un dont vous ignorez la résidence et le sort, -qui s’est enfui au Canada ou dans l’Indo-Chine, ou n’est peut-être même -plus de ce monde! Oui, cours après, avec ton enfant dans le ventre ou -sur les bras! Ce qui vous prouve bien, Séverin, que la recherche de la -paternité n’est qu’un leurre ... - -—Cependant vos bonnes amies Elvire Potarlot, Angélique Bombardier, -René d’Escars, Nina Magloire et tant d’autres la réclament à cor et à -cri. - -—Elvire Potarlot l’a depuis peu rayée de son programme. - -—C’est vrai, répliqua Veyssières. Pauvre Elvire! Et plus infortuné -programme! Elle passe son temps à le transformer, à le rogner ou -l’allonger, le ... - -—Elle a reconnu toute l’insuffisance de la mesure, toute l’inutilité -de cet expédient. - -—Tant que nous ne serons pas revenus à l’androgyne de Platon, ou que -la «côte d’Adam» n’aura pas repris sa place, tant que les hommes ne -pourront pas devenir enceintes comme les femmes, tant qu’il y aura -deux sexes, en d’autres termes, il n’y aura rien de fait: toujours -l’inégalité subsistera, l’injustice régnera: voilà la thèse que -soutient obstinément et plus que jamais cette chère Elvire, dit -Veyssières. - -—Un seul sexe? se récria le père Jean-Louis en écarquillant les yeux. -Les hommes devenant enceintes comme les femmes? Ah! je serais, ma foi, -curieux de voir ça! Mais c’est une timbrée, cette demoiselle Potarlot! - -—Eh! Eh! Elle n’est pas la seule à demander cela, pour établir entre -ces dames et nous la parfaite égalité ou l’équivalence absolue, insinua -Veyssières. - -—En attendant, et en dépit de ses désirs et divagations, ce sont les -femmes qui, seules jusqu’ici, sont chargées de concevoir, reprit le -père Jean-Louis. Eh bien, monsieur, c’est pitoyable de leur permettre -de se boissonner comme des hommes! Voilà mon sentiment. Qu’il y ait -inégalité, injustice, tout ce qu’il vous plaira, soit! mais je trouve -abominable qu’on tolère pareil scandale, pareil crime: des femmes, des -femmes près d’accoucher, grosses à pleine ceinture, qui s’absinthent -et se pochardent, des mères ayant leur enfant au sein, se traînant -de comptoir en comptoir, tombant et roulant au ruisseau ... Honteux, -monsieur! Abominable! Abominable! Si nous avions un gouvernement -sérieux, un gouvernement ayant pour deux liards de jugeotte, de gingin -et de poigne, il veillerait à cela et ne tolérerait pas plus la liberté -de la soûlographie que celle de l’assassinat. Non, monsieur, il ne -tolérerait pas ... Cette blanchisseuse, la Desroche, dont nous parlions -il y a une seconde, elle est morte, morte en état d’ivresse, et cette -ivresse avait occasionné une fausse couche ... Son amant, qui s’est -tiré les flûtes et a disparu, est peut-être mort aussi à l’heure qu’il -est; mais du moins il est mort seul, lui; tandis qu’elle a entraîné -une mort avec la sienne, celle de l’enfant qu’elle portait. Voilà la -différence, et pour moi cela tranche tout. - -—Vous n’êtes pas partisan de l’égalité ni de l’équivalence des sexes, -je vois cela, monsieur Jean-Louis, dit Veyssières. - -—Ce n’est pas moi, monsieur, qui n’en suis pas partisan, c’est la -nature,—la nature et le bon sens. Tenez, monsieur, nous avons d’autres -ivrognesses dans la maison ... Ça foisonne partout maintenant, cette -engeance-là! Faut bien que ça imite les hommes, pas vrai? puisqu’on -est égaux!—Il y a une femme Birot ... celle que vous avez vue un jour -soûle avec la Desroche ... - -—Je me rappelle. - -—Eh bien, monsieur, la semaine dernière, elle a égaré son gosse, -un pauvre mioche de trois ans; elle l’a perdu du côté de Montrouge, -où elle était allée gobelotter avec Mme Margotin, sa voisine ... -Impossible ensuite de se remémorer ce qu’elle en avait fait, du petit, -où elle avait bien pu le laisser ... Ce n’est qu’hier qu’on le lui a -ramené. Elle ne s’en inquiétait pas autrement d’ailleurs. Vous avez dû -entendre parler de cette affaire, mademoiselle? - -—Oui, répondit Katia. Je trouve comme vous tout cela déplorable, -monsieur Jean-Louis; mais je songe aussi à tout ce que les privations -et la misère font endurer à ces femmes, et je comprends qu’elles -aillent chercher dans l’ivresse un peu de répit et d’oubli ... - -—Mais leurs enfants, mademoiselle? Vous n’ignorez pas ce que devient -la fille de Mme Birot, Octavie, cette traînée? Elle a débauché le -petit Margotin. Pendant que les deux mères vont de conserve s’imbiber -comme des éponges, les deux gosses, le gamin et la gamine, s’exercent -à un autre jeu ... Elle est vicieuse comme trente-six diables, cette -moucheronne! Ainsi elle donnait des sous au petit Margotin, au petit -Jujules ... Vous le connaissez, mademoiselle? On a voulu savoir d’où -venait cet argent, à qui elle l’avait volé. Ça intriguait les deux -femmes, naturellement. «Il ne me manque rien! déclarait la mère Birot. -Pour sûr, ce n’est pas chez nous qu’elle barbote. Je n’ai pas assez de -pépètes pour les laisser traîner comme ça!» Et savez-vous ce qu’on a -découvert? On a découvert que mamzelle Tavie, qui n’a pas encore ses -treize ans, allait se balader les après-midi du côté des fortifications -et qu’elle aguichait les hommes, les vieux de préférence. Elle a déjà -fait condamner un ancien locataire de la maison, un employé de l’hôtel -de ville, qui était cependant très bien ... - -—S’il avait été si bien que cela, interrompit Katia, ou plutôt s’il -avait été un peu mieux, il n’aurait pas répondu aux avances de cette -polissonne; il lui aurait vigoureusement tiré les oreilles ... - -—Eh oui, mademoiselle! C’est évident! Nous sommes d’accord, repartit -le père Jean-Louis. S’il avait été un ange ou un castrat ... Le -malheur, c’est qu’on n’est pas de bois, n’est-ce pas donc, monsieur?» - -Veyssières en souriant opina du bonnet. - -«Je comprends très bien qu’on tienne à faire respecter l’enfance, et, -plus que personne, j’ai souci de ce respect; mais, nom d’un pétard! -quand l’enfance est plus corrompue que la vieillesse, quand c’est elle -qui vient provoquer, qui se montre effrontée, dépravée et cynique -... Si vous saviez, mademoiselle, ce qui se passe dans quantité de -ces ménages, où père, mère, filles et garçons vivent entassés dans -la même chambre; où, pour régaler les mioches et leur donner du cœur -au ventre, on ne trouve rien de mieux que de leur verser de pleines -rasades d’eau-de-vie, et leur apprendre à lamper ça d’un trait et -sans grimaces, hope donc! ce qui résulte de ces soûleries, de ces -abrutissements et de ces promiscuités ... ah! c’est du propre, allez! -Faut entendre ma nièce, l’institutrice des écoles communales! Elle -voit toutes ces horreurs-là de près, et elle le connaît, ce joli petit -monde, elle le connaît bien. On ne se douterait jamais, me dit-elle -souvent, combien il y a de ces fillettes à qui leurs papas ou leurs -frères ont ... ont ... manqué de respect! Et avez-vous observé une -chose, mademoiselle? Faites-y bien attention, à ce que je vais vous -dire! C’est que, quand on vient à découvrir qu’une de ces jeunes -drôlesses a été ce qu’on nomme victime de la lubricité d’un vieillard, -et que ce vieillard continue à ... comme on dit encore, à abuser -d’elle, ce n’est jamais elle qui appelle à l’aide ni crie au secours, -jamais elle qui se plaint! Remarquez bien cela, mademoiselle Mordasz, -lorsque vous lirez dans les journaux une affaire de ce genre. - -—Vous avez de ces malheureuses petites une bien mauvaise opinion, -monsieur Jean-Louis. - -—Oh! oui, mademoiselle! Et ma nièce l’institutrice, qui les connaît -mieux que moi, en a encore une bien plus mauvaise. Elles sont très -mal, voilà la vérité, et leurs frères leur ressemblent, s’ils ne sont -pas pires. Et d’où vient cela? C’est que les parents, eux aussi, eux -surtout, sont très mal; c’est que la famille,—ce qu’on a toujours -proclamé la base de la société,—est atteinte dans son essence, et se -disloque, s’effondre et tend de plus en plus à disparaître. - -—Nous lui ferons d’autres bases, à votre société, murmura Katia. - -—Vous dites, mademoiselle? - -—Je dis que vous avez raison, que la famille se meurt ... - -—N’est-ce pas? Plus de foyer, plus d’intérieur, d’intimité. Obligées -de travailler au dehors, ainsi que leurs maris, les femmes, les -femmes d’ouvriers et d’employés, ne veulent plus faire de cuisine -maintenant: on vit de plus en plus au restaurant, chez les marchands -de vin,—des marchands de vin qui vendent bien moins du vin que des -alcools, cognac, rhum, marc, absinthe et autres poisons. Hommes et -femmes se sont donc mis à s’empoisonner ensemble et à qui mieux mieux; -les enfants venus,—venus tant bien que mal!—ont été initiés à ces -habitudes: c’est devant le comptoir du mastroquet que la famille -nouveau système tient ses assises, c’est ce comptoir qui est devenu le -foyer nouveau modèle. Parfaitement! C’est comme ça! Mais les querelles -et les batailles éclatent souvent chez ces conjoints si échauffés et -alcoolisés: lassée de recevoir chaque soir, en rentrant au chenil, de -trop copieuses gourmades, madame finit par décamper,—ou bien c’est -monsieur qui la plante là. C’est ce qui a eu lieu pour cette locataire -du cinquième, Mme Margotin: son mari l’a quittée, et elle ne sait ce -qu’il est devenu. - -—Et il a eu bien soin de lui laisser son petit garçon pour compte, -ajouta Katia. - -—Ses deux petits garçons, mademoiselle, rectifia M. Jean-Louis; car, -outre le précoce favori de la précoce Tavie Birot, elle a un galopin de -huit ou dix ans ... - -—Et le père de Tavie, le mari de Mme Birot? demanda Veyssières. - -—Inconnu au bataillon, répondit l’horloger. Je crois qu’il est mort; -mais Mme Birot le remplace souvent ... Comment voulez-vous, monsieur, -que des enfants élevés dans de pareils milieux possèdent la moindre -notion d’honnêteté, de tempérance et de bienséance? Eh bien, une -supposition, monsieur! Trouvez moyen d’empêcher ces femmes-là, ces -mères de famille, de s’alcooliser de la sorte; sachez les contraindre -à se ménager davantage, et surtout, et surtout! à avoir pitié de leur -infortunée progéniture: quel service cela leur rendrait, et quel -service à la France, qui se dépeuple, qui se dépeuple de plus en plus, -qui se meurt, comme le disait l’autre jour un député allemand. «La -France? Pas la peine de s’en occuper! ajoutait-il. Elle se détruit -elle-même, en détruisant chez elle la femme et la famille.» - -—Pardon, monsieur Jean-Louis, interrompit Veyssières; mais c’est ce -moyen qu’il faudrait découvrir précisément, ce moyen d’empêcher de -boire les gens qui ont soif. Vous n’êtes pas non plus pour la liberté, -monsieur Jean-Louis, je vois cela. - -—Oh! mais pas du tout, monsieur! Je ne suis nullement d’avis qu’on -laisse faire à la foule,—ce composé de bêtes féroces et d’enfants ... - -—Comme vous y allez! Avec quelle irrévérence ... - -— ... tout ce qui lui passe par la cervelle; qu’on lui délivre, chez -le pharmacien ou ailleurs, tout ce qu’elle demande: de la strychnine -ou du chloroforme, du vitriol ou de l’alcool. Malheureusement, chez -nous, on ne peut pas toucher à tout ce qui est débitant de boissons: -mannezingues, mastros et bistros, c’est sacré! C’est chez ces augustes -pontifes, dans leurs antres, que le suffrage universel plonge ses -racines et vient puiser ses forces ... Sans compter qu’ils rapportent -des millions et des millions au budget! Vous direz, mademoiselle -Mordasz, que j’en reviens tout le temps à mes deux dadas ... - -—Je ne dis rien, monsieur Jean-Louis: je vous écoute. - -— ... Mais, voyez-vous, tant qu’on n’aura pas endigué le flot des -marchands de vin, et mis un frein—calembour à part—aux débordements -de nos députés, nous serons toujours dans la même panade, toujours dans -la même mélasse.» - - * * * * * - -Après avoir pris congé du loquace bonhomme, Katia et Veyssières -pénétrèrent dans la maison. - -Il se faisait tard, et Katia proposa à son compagnon de dîner avec -elle. Comme il refusait, elle le plaisanta sur les motifs de ce refus. - -«Vous vous méfiez de ma cuisine, je comprends cela ... - -—Mais nullement! - -—Convenez-en donc tout de suite! A quoi bon ces détours et ces -formalités entre nous? Est-ce que je me gêne avec vous, moi? Vous -n’augurez rien de bon de mes talents culinaires, et vous avez joliment -raison! Aussi est-ce à un pâtissier de la rue de Sèvres que j’ai -recours, un pâtissier qui ne cuisine pas trop mal, paraît-il ... Nous -avons à travailler longtemps ce soir: j’ai dû remanier presque en -entier la traduction de cette légende lithuanienne de votre dernier -chapitre; nous reverrons cela ensemble ... - -—Je suis confus, chère amie, de tout le mal que je vous donne. - -—Vous n’êtes pas confus du tout, repartit en riant Katia, qui avait la -haine des clichés conventionnels, de toutes les hyperboles de politesse -et de cérémonie, tous les mensonges, sociaux et autres. Il n’y a pas -de quoi être confus,—pas même de quoi me remercier, car c’est pour -moi un réel plaisir, une très profonde et très vive jouissance que de -relire tous ces vieux textes slaves, et voir revivre ces anciens temps. -Sans vous, je n’en aurais pas l’occasion, plongée que je suis dans un -courant d’études tout différent.» - -Le dîner eut lieu à proximité du balcon sur lequel ouvrait la chambre -de Katia, et d’où l’on embrassait un si large et si verdoyant espace. -La gourmandise était loin d’être, en effet, le péché mignon de la -jeune révolutionnaire; elle n’éprouvait aucun attrait pour ce qu’on -nomme les délices de la table, ne les comprenait pas et les tenait -même en absolu mépris. C’est plus haut que montaient ses aspirations -et qu’elle allait puiser ses voluptés. Elle mangeait à peine, et sans -se soucier aucunement de l’espèce ni de la qualité de la pitance. Sa -seule passion matérielle, c’était le thé; elle en consommait plusieurs -tasses à chaque repas, et souvent même n’absorbait pas autre chose avec -sa tranche de pain. Ici elle possédait une réelle compétence et avait -ses préférences: c’étaient telles et telles sortes de thés qu’il lui -fallait, mélangées dans telles et telles proportions. - -Veyssières, lui, comme tous ses amis les Salomoniens, était un gourmet, -un raffiné; il lui fallait ses aises, bonne table, bon gîte et le -reste. S’il fit honneur au dîner commandé par Katia, ce fut moins -l’excellence des mets qui le stimula, que le plaisir du tête-à-tête, -l’ardente curiosité qu’il éprouvait toujours à observer et écouter la -vierge nihiliste, cette peu banale camarade, et son vif désir de se -maintenir près d’elle en bon prédicament. - -Cette camaraderie ne l’empêchait pas de se complaire plus que de raison -à admirer les blanches et fines mains de Katia, et, quand il pouvait -en saisir une au passage, il ne manquait guère de la retenir entre les -siennes, voire de la porter à ses lèvres. - -«Que vous êtes donc futile! Vous ne vous corrigerez donc jamais, vous -ne deviendrez donc jamais sérieux? disait Katia en se dégageant. - -—Non. Je ne suis pas exclusif comme vous, moi. Je ne hais pas la -chair, la belle chair; j’apprécie tout ce qui est gracieux, élégant, -artistique. Je suis un épicurien, moi, un jouisseur, je ne m’en cache -point,» répliquait-il. - -Ce soir-là, tout en mangeant, ils s’entretinrent des voisins et -voisines dont on apercevait les fenêtres, à droite et à gauche du -balcon: de «la Petite Sans Cœur» d’abord, puis des «Mort aux Gosses,», -ensuite des «Préhistoriques», de «Philémon et Baucis» et des «Gigogne». - -La veille même, un événement avait eu lieu dans le quartier: la mère -de la Petite Sans Cœur,—cette femme qui n’avait d’autres ressources -que l’inconduite et disparaissait de chez elle des deux et trois -jours de suite en laissant sa petite fille, âgée de huit à neuf ans, -enfermée sous clef entre quatre murs,—avait été mandée au commissariat -de police. Des lettres anonymes l’avaient dénoncée comme s’enivrant, -maltraitant son enfant, lui emprisonnant les bras dans une sorte de -camisole de force et l’attachant au pied de son lit, la privant de -nourriture, au point que cette pauvre petite martyre se mourait de faim. - -«Des mensonges, tout cela! D’ignobles calomnies! avait aussitôt -protesté cette mégère avec une véhémente indignation. - -—Cependant ... - -—C’est par vengeance! Ce sont des gens qui m’en veulent! Et je sais -bien qui, monsieur le commissaire! Je devine bien d’où cela émane! On -n’est jamais sali que par la boue! Des femmes qui en font dix fois pis -que moi! Et ça ose se plaindre, ça ose attaquer ... - -—Enfin, madame, on vous a vue lier votre fille au pied de votre lit, -et la battre tant que vous pouviez, avec une canne de jonc, la rouer -de coups ... - -—C’est faux, monsieur, archifaux! - -—On entendait ses cris dans toute la maison. La concierge que j’ai -interrogée ... - -—La concierge! Ah! si vous écoutez les potins de concierge! Elle -ferait mieux de surveiller sa loge! Eh bien, je m’en vais vous dire, -moi! Elle donne à boire en cachette, la concierge; elle tient un débit -de boissons sans acquitter de droits! - -—Nous verrons cela tout à l’heure, madame; c’est une autre histoire. -Parlons de vous pour l’instant. On vous accuse de trop aimer les -liquides ... - -—Oh! - -— ... et de maltraiter votre fille lorsque vous êtes en état d’ivresse. - -—Jamais, monsieur! Jamais! - -—On entend cette enfant crier; les locataires se plaignent. - -—Elle crie pour rien. - -—Une fillette de neuf ans ne crie pas pour rien, madame. - -—J’ai pu une fois ou deux la corriger ... C’est bien mon droit! -D’autant plus que c’est une enfant vicieuse, qui a de mauvaises -habitudes ... - -—Celle-là, je l’attendais! exclama le commissaire en riant. Ça ne rate -jamais! Toutes les mères que je vois ont toujours des filles vicieuses, -ayant de mauvaises habitudes! C’est curieux, mais c’est comme cela! -Toutes! Toutes! - -—Enfin, monsieur le commissaire, je vous affirme ... Je sais ce qui en -est! - -—Et c’est aussi pour ce motif sans doute, pour calmer ses sens et -modérer ses ardeurs solitaires, que vous ne lui donnez pas à manger? - -—Ceux qui vous ont dit cela ont menti! - -—Mais, madame, il y a des nuits où vous ne rentrez pas chez vous! - -—Cela me regarde! - -—A condition que vous ne laisserez pas chez vous une enfant sans pain, -sans nourriture ... Et puis, répondez-moi sur un autre ton, je vous -prie, repartit le commissaire; parlez-moi poliment et convenablement; -sinon, je vous fais coffrer, vous entendez? - -—Me faire coffrer, pourquoi? Je n’ai rien commis de mal, rien à me -reprocher ... Comment voulez-vous, monsieur, que je ne m’emporte -pas, que je ne vous réplique pas quelques mots de travers, lorsque -vous m’accusez de pareilles choses? Quelle est donc la mère qui -vous écouterait de sang-froid? C’est à bondir au plafond! Si vous -connaissiez le cœur des mères ... Ah monsieur! - -—Vous conveniez tout à l’heure vous-même que vous ne rentriez pas -chaque soir chez vous. Les rapports que j’ai reçus à votre sujet -mentionnent également l’irrégularité de votre conduite ... - -—Mais, monsieur ... - -—Ces découchers fréquents ... - -—Si j’étais caissière dans un café ou un restaurant de nuit, ma fille -serait cependant bien obligée de rester seule? - -—Ce n’est pas le cas, je crois, madame, et si vous hantez les -restaurants et autres établissements nocturnes, ce n’est pas pour y -tenir la caisse ni les écritures. - -—Non, monsieur, en effet. - -—C’est pour y chercher aventure. - -—Pour y chercher de l’argent et y gagner ma vie. Je préférerais -certainement demeurer au coin de mon feu ou me coucher de bonne heure, -vivre bourgeoisement, comme on dit, je vous assure bien; mais il faut -manger! - -—Et vous n’avez pas trouvé d’autres moyens d’existence? - -—Non, monsieur le commissaire. Je n’étais cependant pas née pour ce -métier; je sors d’une bonne famille, j’ai reçu de l’instruction. Mon -père m’avait fait étudier le piano, et j’ai fréquenté pendant deux ans -les cours du Conservatoire. J’en sortis pour me marier ... J’épousai un -de mes cousins, qui était employé de commerce, comptable dans un grand -magasin. Le malheur est que je suis devenue veuve il y a cinq ans, avec -cette gamine sur les bras ... J’ai maintes fois essayé de donner des -leçons, des leçons de piano; mais, même en ne les faisant payer que dix -sous le cachet, je n’en trouvais pas assez ... Impossible de vivre! -Alors ... alors ... - -—Je devine le reste. - -—Mais quant à boire, monsieur le commissaire, je ne bois pas autant -qu’on le dit; c’est une calomnie! - -—Vous buvez suffisamment, en tout cas, pour perdre la raison et -martyriser votre fille? - -—Jamais, monsieur, c’est faux! Je la corrige quelquefois, parce que -... - -—Parce qu’elle a de mauvaises habitudes. Entendu! - -—Sa nourrice elle-même m’avait prévenue ... - -—Pourquoi ne l’avez-vous pas laissée chez sa nourrice? - -—Je ne pouvais plus la payer; alors elle me l’a rendue, naturellement! -Ç’a été une calamité pour moi! - -—Et pour cette enfant donc! ajouta le commissaire. - -—C’est une sujétion, une servitude de tous les instants! Ça m’empêche -... - -—De faire la fête à votre guise? - -—Oui, monsieur. Parlez-en comme vous voudrez! C’est mon travail, ça, -mon gagne-pain! - -—Enfin, madame, arrangez-vous au moins pour que votre fille ne pâtisse -ni de vos absences ni de vos ... de vos libations! Autrement il me -faudra aviser. - -—Aviser comment? Me débarrasser d’elle? Mais je ne demande que ça, -monsieur le commissaire! Et, comme vous le disiez tout à l’heure, pour -elle encore plus que pour moi!» - - * * * * * - -Quant aux deux couples de bureaucrates mâles et femelles que Katia -avait baptisés «les Mort aux Gosses», ils continuaient à pédaler à qui -mieux mieux soirs et matins et dimanches et fêtes, et à ignorer, encore -à l’envi, la cuisine bourgeoise et la vie de famille. Les femmes, la -blonde comme la brune, pouvaient être très fortes sur la tenue des -livres et les additions, mais elles n’entendaient rien au pot-au-feu et -ne devaient même pas savoir faire cuire un œuf à la coque. Ces viles -corvées étaient au-dessous d’elles. Jamais non plus on ne les voyait -l’aiguille ou le balai à la main: pourquoi se seraient-elles mises à -coudre, d’ailleurs, à nettoyer ou cuisiner, plutôt que leurs maris? -Est-ce que la besogne d’une femme doit être différente de celle d’un -homme? Est ce que l’égalité la plus absolue ... - -Il n’y avait que les petits ventres qui enflaient à tour de rôle, -et—déplorable et insondable iniquité, abominable injustice!—chez ces -dames seulement: les mâles étaient à l’abri de cette infirmité. - -Actuellement, c’était la petite blonde qui était grosse; la petite -brune s’était dégonflée le trimestre précédent, et, comme toujours, -sans laisser la moindre trace de l’opération. - -«Cependant je n’ai pas la berlue! disait Katia Mordasz. Elle était -bien enceinte, il n’y a pas de doute: c’était assez visible! Où donc -a-t-elle bien pu mettre ... Que diantre peuvent-elles bien faire toutes -les deux de leurs produits et rejetons?» - -Un autre ménage du même genre, ménage nouveau modèle, était venu -prendre place près de ces deux couples, dans un petit logement contigu -d’un côté à celui de Katia et de l’autre à celui de la petite dame -brune. C’étaient encore deux employés d’administration ou de commerce -qui avaient uni leur sort: monsieur et madame partaient tous les -matins bras dessus bras dessous, et s’en revenaient de même chaque -soir. Jamais de cuisine non plus à domicile, chez ceux-là; mais pas de -bicyclette: d’abord madame se trouvait dans un état de grossesse très -avancé; ni l’un ni l’autre ensuite n’appartenaient plus à la première -jeunesse. - -«Que fera-t-elle de son enfant, ma nouvelle voisine, lorsqu’il sera -débarqué? se demandait Katia. Comment le soigner et le nourrir en -continuant sa besogne? La quittera-t-elle pour se consacrer tout -entière à ce cher petit être?» - -Dix jours après sa délivrance, madame reprenait le bras de son époux et -le chemin du bureau ou de l’atelier. - -Et le cher petit être? - -Katia apprit son sort par une conversation qui eut lieu un soir, de -fenêtre à fenêtre, entre une des bicyclistes, la brune, et la nouvelle -accouchée. Les deux femmes, qui avaient probablement appartenu au même -service ou au même rayon, semblaient se connaître d’assez longue date. - -«Et ce petit trésor, madame? Vous avez de ses nouvelles? demanda la -bicycliste. - -—Hélas! oui, madame. Le pauvre petit ange est mort. - -—Déjà? Oh! - -—Au bout de trois semaines. - -—C’est en Bourgogne que vous l’aviez mis en nourrice, n’est-ce pas? -dans un endroit appelé Quarré-les-Tombes? - -—Oui, madame. Nous l’y avions envoyé comme les autres. Aussitôt après -leur naissance, nous les expédions là-bas par le _meneux_, qui vient à -Paris chaque quinzaine. - -—C’est très commode. - -—Nous ne pouvons pas les garder, vous comprenez bien! Ni mon mari ni -moi ne sommes là de la journée. - -—C’est comme nous. Alors, ça vous en fait combien? - -—Ça nous en ferait cinq, si ... s’ils avaient vécu. - -—Ils sont tous morts? - -—Tous, madame! - -—Est-ce Dieu possible? O Seigneur! Quelle cruelle fatalité! - -—A qui le dites-vous! - -—D’autre part, pour ce que l’existence leur réserve, allez! Faut se -faire une raison! Nous n’en avons pas non plus, d’enfants. Comme vous, -nous les avons tous perdus, hélas! Eh bien, parfois, le croiriez-vous, -madame? Le croiriez-vous? Je m’en félicite! - -—Vous vous en ... - -—Oui, madame, j’en bénis le Ciel! Car, laisser sur la terre des -malheureux ... - -—C’est également ce que nous nous disons, mon mari et moi. N’importe, -c’est bien dur! On les aimerait tant, ces chérubins! - -—N’est-ce pas donc? Nous aussi, nous sentons ce vide ... Ah oui! Alors -c’est à Quarré-les-Tombes? Drôle de nom! - -—En effet! - -—Mais qui convient bien, qui est bien mérité, puisqu’ils y meurent -tous, ces pauvres agneaux. - -—Pas tous, madame, oh non! C’est même un très bon pays. Mais, nous, -nous n’avons pas de chance! Nous n’avons jamais eu de chance!» - - * * * * * - -De l’autre côté, du côté des «Préhistoriques», comme pour vérifier -l’adage: «Les peuples heureux n’ont pas d’histoire», aucun événement ne -s’était produit durant ces derniers temps. - -«La mère Gigogne» continuait d’allaiter son dernier-né, et «le père -Gigogne», de jouer à cache-cache ou au dada avec sa progéniture, -lorsqu’il rentrait de l’atelier. Du matin au soir la femme était -occupée à ravauder les nippes, vaquer au ménage, débarbouiller et -peigner les mioches, les habiller et déshabiller, les surveiller, les -distraire, les gronder. - -«Comment voulez-vous qu’elle aille travailler dehors avec tout cet -aria? Mais non! Mais non! La femme doit rester chez elle. C’est le -ministre de l’intérieur! s’écriait volontiers M. Gigogne. Moi, je suis -le ministre des affaires étrangères, et tous les deux nous avons, en -outre, le portefeuille des finances; moi, la partie «recettes»; elle -la partie «dépenses». Et cela marche comme sur des roulettes, avec ce -système! Jamais de contention ni de confusion de pouvoirs!» - -Très souvent c’était M. le ministre des affaires étrangères qui, en -revenant de son travail, «faisait les commissions», rapportait la miche -de pain et le litre de vin, et il ne croyait pas pour cela déroger. - -«Mais, nom d’un chien! sacrait-il parfois, je tiens à manger chez moi, -à ma table, dans ma cambuse, où j’ai les coudées franches! Vois-tu, -Finette (ainsi appelait-il Mme Gigogne), vois-tu que nous allions nous -attabler dans les gargotes? Autant ne pas se marier alors! Autant -rester garçon!» - - * * * * * - -«Philémon et Baucis», autres «Préhistoriques», vieillissaient, se -courbaient et se tassaient de plus en plus chaque jour; mais - - Ni le temps ni l’hymen _n’avaient éteint_ leurs flammes. - -Eux seuls, comme leurs antiques parangons, si divinement chantés par -Ovide et par La Fontaine, - - Eux seuls ils composaient toute leur république: - Heureux de ne devoir à pas un domestique - Le plaisir ou le gré des soins qu’ils se rendaient. - -La fête de Baucis avait eu lieu la veille, et la table, recouverte de -sa nappe blanche, était encore parée du bouquet de roses acheté pour -cette solennité par le fervent Philémon. - -«Et si vous l’aviez vu embrasser Baucis en le lui présentant! C’était -comique! Ah! mon ami, on n’en fait plus, des époux comme ça! s’écriait -Katia. - -—Non, on n’en fait plus, répétait Veyssières, et on ne vous en fera -jamais plus. Vos chères consœurs, les Libertaires, Affranchies, -Révoltées et autres Émancipées et Émancipatrices, ont tué tout cela ... - -—Tué l’amour? - -—Tué l’amour tel que vous l’entendez, parfaitement! Tué l’amour vrai, -l’amour sentimental et exclusif,—la monogamie. Les femmes que vous -faites maintenant sont des hommes; mais oui, il n’y a plus qu’un sexe! -Et il faut être deux, il faut être dissemblables pour s’aimer. Voyez -nous-mêmes, Katia; il n’y a que de l’amitié entre nous deux, et il ne -peut y avoir que cela. - -—Sans doute. - -—Mais si vous avez tué l’amour de tête et de cœur, le sentiment, vous -n’avez pas tué l’amour charnel. Il y aura non seulement toujours des -pauvres parmi vous, comme je me plais à vous le répéter après le divin -Maître, il y aura toujours et toujours des courtisanes ... - -—Non! - -—Si, mon amie, toujours! - -—Qu’en savez-vous? - -—Qu’en savez-vous vous-même? Par quelle raison affirmez-vous qu’il -y n’aura pas toujours des femmes qui, par paresse, par coquetterie, -par vanité, par cupidité, par caprice, par instinct, se plairont à -trafiquer de leur corps? Permettez! Il y en a toujours eu, et, jusqu’à -un certain point, le passé nous répond de l’avenir. En tout cas, -il y en a actuellement,—vous n’avez pas encore réussi à les faire -disparaître!—il y en a en quantité ultra-suffisante, et nous en -profitons. - -—Taisez-vous donc! - -—Il y en a même de plus en plus, grâce aux charmantes théories de -l’émancipation, qui encouragent si bien la polygamie, poussent si -vigoureusement à la prostitution.—Oui, il y en a de plus en plus, ce -qui nous permet, chère amie, d’en profiter davantage, de nous en ... - -—Je sais: vos confréries de Salomon sont là! - -—C’est si simple, si agréable, si économique! L’homme n’a aucun -intérêt à se marier, Katia, aucun! Et vous croyez qu’en lui proposant -des viragos et des savantasses, des amazones, dragonnes et vésuviennes, -il sera tenté d’entrer en ménage? Ah! Seigneur! Quelle tentation! Et -combien les courtisanes ... - -—Voulez-vous, Séverin, que nous nous remettions à notre traduction? - -— ... Courtisane ou ménagère: vous n’y échapperez point! - -—Il paraît! D’après vous! Mais dans quelle catégorie me classez-vous -donc, Séverin? Je serais curieuse de le savoir! - -—Vous? Vous êtes un homme, Katia! Et toutes vos amies ou émules, -mesdames ou demoiselles Potarlot, Lauxerrois, Bombardier, d’Escars, de -Bals, Magloire, Cherpillon ... toutes, sont des hommes comme vous! Or, -ainsi que tout homme sain de corps et d’esprit, j’adore les femmes, et -mon sexe ne me dit rien ... Vous ne me traitez pas d’insolent?» - - - - -IX - - -Son déjeuner terminé, au lieu de se diriger, comme de coutume, vers -le Crédit international et d’aller reprendre sa besogne, M. le chef -de bureau Jourd’huy s’achemina pédestrement vers le ministère des -Finances. Il avait, dans la matinée, téléphoné à son ami Sambligny -qu’il désirait lui parler, lui fournir des renseignements sur M. Marius -Lacrouzade, le futur époux de sa belle-sœur Irène, et l’on s’était -donné rendez-vous pour l’après-midi dans le cabinet de M. de Sambligny. - -Ils étaient mauvais, ces renseignements, très mauvais, en dépit des -convictions et affirmations de Mlle Irène Rousselin. Non seulement -Marius Lacrouzade passait pour un employé peu zélé et des plus -médiocres, mais on le disait joueur, dépensier et endetté. - -N’ayant jamais eu cet agent sous ses ordres, ne le connaissant que -de nom et de réputation, Hector Jourd’huy, toujours méthodique et -scrupuleux, avait tenu à contrôler ces bruits, et il s’était adressé -pour cela au chef du personnel, qui lui avait obligeamment donné -communication du dossier Lacrouzade. - -Loin d’être à la veille de recevoir sa nomination de «Préposé aux -titres», comme le déclarait superbement Irène, Marius Lacrouzade était -sous le coup d’une mise en disponibilité, sinon d’une révocation pure -et simple. - -Il avait la passion des courses, des paris et tripotages qui en -résultent, et sa moralité et sa probité étaient entachées de soupçons, -sa réputation avait reçu de sérieux accrocs. - -Lorsque Jourd’huy eut exposé à Sambligny ces très fâcheuses -particularités, tous deux, comme sanction et conséquence, décidèrent -qu’il fallait à tout prix détourner Irène de ce mariage, l’empêcher de -commettre une telle sottise. - -«Mais si elle y est butée, ce ne sera pas facile! - -—Et je crains bien qu’elle ne le soit! répliqua Sambligny. Elle m’a -annoncé son mariage d’un ton si résolu, d’une manière si péremptoire et -catégorique, que je doute fort qu’on puisse l’amener à changer d’avis -maintenant. Elle a dû trop s’avancer, s’engager avec ce garçon ... - -—Quel âge a-t-elle? - -—Ce n’est plus une enfant, malheureusement; elle ne se laisse plus -conduire, manier et façonner, ah! fichtre non! Elle a trente-trois ans. - -—Rien à faire! Rien à faire avec les vieilles filles! conclut -Jourd’huy, qui avait décidément une dent contre cette catégorie -féminine. Toutes, vous le savez comme moi, toutes, des malades, au -fond; toutes, des névrosées, des détraquées, des hystériques, sinon -physiquement, du moins au moral. Ça se plaint toujours, ça ne sait -jamais ce que ça veut, ça n’est jamais deux minutes de suite dans le -même état. Vous les voyez gaies comme Pérot, débordant de joie, riant -aux éclats; puis, crac! deux secondes après, changement de front total: -plus un mot, on fait la moue, on se renfrogne, on grogne ... Et sans -motif, sans l’ombre d’un motif! Rapportez-vous-en donc à des êtres de -cet acabit! Et fausses, hypocrites, menteuses, ah! menteuses! avec -délices! Je me méfie toujours des vieilles filles, mon cher, je vous -l’ai avoué déjà, c’est un principe ... - -—Je me souviens. - -—Ou plutôt un résultat de l’expérience ... De même, tenez, Sambligny, -de même que j’évite de passer trop près d’une maison dont on répare la -toiture, car on y court toujours risque d’attraper quelque tesson de -tuile sur la caboche, de même je me tiens toujours à distance de ces -demoiselles de la confrérie de sainte Catherine: gare aux tuiles! - -—Eh! eh! En effet! - -—Une fille de trente-trois ans, à qui une occasion de se marier se -présente ... - -—Ne la rate pas, c’est évident, n’eût-elle, pour être saisie, cette -occasion, qu’un seul et unique cheveu! - -—Parfaitement! Donc, tout ce que nous dirons à votre belle-sœur, et -rien, ce sera pareil et identique. - -—Au contraire même, mon ami. C’est justement parce que nous essayerons -de la dissuader de ce mariage, qu’elle s’y entêtera ... par esprit -d’opposition! C’est toujours, ainsi que nous le remarquions il y a -quelques mois, c’est sempiternellement l’histoire de la mère Ève et du -serpent. «Il t’est défendu de manger de ce fruit; c’est ta perte, c’est -la perte de tes fils et de tous tes descendants!» Et c’est précisément -pour cela, parce que c’est défendu, parce qu’il ne faut pas le faire, -sous peine de commettre un crime et une gaffe, que Mme Ève s’empresse -de cueillir la pomme et de la croquer. Voilà la femme! Et les vieilles -filles sont pires que femmes en la circonstance! - -—Les malheureuses! soupira Jourd’huy. Car elles sont à plaindre avant -tout ... - -—Et elles rendent malheureux tous ceux qui les entourent! - -—Pas moyen de leur faire jamais comprendre leurs intérêts, -jamais entendre le moindrement raison! Ah! comme on s’explique -bien qu’elles soient toutes, ou la plupart du moins, la proie des -rastaquouères, des flibustiers et aventuriers! C’est toujours sur -ces êtres faibles,—qui se croient très forts, bien plus malins que -tous les hommes réunis!—sur ces créatures isolées et d’autant plus -dépourvues de soutien et d’appui qu’elles n’en veulent point et sont -convaincues de n’en pas avoir besoin, inexpérimentées et irréfléchies, -impressionnables, nerveuses et fantasques, que tous les chevaliers -d’industrie jettent le grappin et font leurs meilleures prises. Que de -fois, mon cher, j’ai regretté qu’on ne pût interdire de toute gestion, -dans leur intérêt uniquement, toutes ces pauvres filles, toutes ces -femmes seules ... - -—Évidemment, dit Sambligny, ce serait leur rendre grand service, -les sauver de toutes les griffes qui les menacent, et où, un peu -plus tôt, un peu plus tard, elles finissent par choir. Quant à mes -deux belles-sœurs, jusqu’à présent elles ont été à l’abri de ces -mésaventures. Elles ne possèdent du reste que très peu de chose, -chacune quatre ou cinq milliers de francs, qui leur sont venus l’an -passé d’un héritage. Elles m’ont fait l’honneur de me consulter sur le -placement de ce petit magot, et, d’après mon conseil, ont acheté des -obligations de la ville de Paris. Je ne pense pas que, de ce côté, il -y ait le moindre danger. C’est le côté mariage qui me préoccupe, qui -m’inquiète. Mon devoir de parent ... je ne dirai pas de chef de la -famille: ces dames et demoiselles ne nous reconnaissent plus ce titre -... - -—Toutes émancipées! - -— ... Mon devoir de parent, de frère aîné, m’ordonne de mettre Irène -en garde contre une union d’aussi fâcheux augure, et je sens bien -que non seulement j’échouerai, mais encore que je la froisserai, me -l’aliénerai ... - -—Voulez-vous que je lui parle? interrompit Jourd’huy. Peut-être venant -de moi ... En tout cas, vous ne paraîtriez pas, vous ne seriez pas -directement en cause, et elle ne pourrait avoir, par suite, aucun -grief contre vous. - -—Je vous remercie et j’accepte votre offre, cher ami, répliqua -Sambligny. Dites-lui nettement et énergiquement ce que vous pensez de -ce Lacrouzade, comment il est coté par ses chefs, ce qu’il vaut et ce -qu’il est. - -—Je le lui dirai, n’ayez crainte.» - -Effectivement, le lendemain matin, sans différer, Hector Jourd’huy -envoya à Mlle Rousselin, par son gardien de bureau, une «Note», où -il la priait de vouloir bien passer à son cabinet pour communication -urgente; et, s’autorisant des relations qu’il avait avec son beau-frère -et de l’intérêt qu’il lui portait, à elle, il lui dévoila la conduite -et les antécédents de son collègue et fiancé Marius Lacrouzade. - -«Il vous a menti, mademoiselle, permettez-moi de vous le déclarer -tout crûment, il vous a menti en vous annonçant qu’il allait obtenir -de l’avancement, être promu «Préposé aux titres». C’est de la -fantasmagorie toute pure, de la farce! - -—Mais, monsieur, insinua Irène, M. Lacrouzade ne ... ne m’a pas ... -pas dit cela ... Non! - -—Comment, non? se récria le chef de bureau, interloqué. Mais vous -l’avez répété à votre beau-frère! - -—Non, monsieur; je n’ai rien dit de semblable. J’ai bien parlé du -service des Titres, où M. Lacrouzade est attaché ... et c’est sans -doute ce qui a amené la confusion ... mais «Préposé», non ... On aura -mal compris.» - -«Nous voilà dans les ergoteries, tartufferies et escobarderies, -grommela le chef de bureau; nous allons patauger!» - -«Soit! Il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il. Mais M. -Lacrouzade n’en reste pas moins un garçon très peu digne d’estime, un -fort piètre sujet, paresseux, désordonné, déconsidéré, criblé de dettes -... Vous ne saviez sans doute pas cela, lorsque vous lui avez promis -votre main? Je ne me trompe pas: vous la lui avez bien promise? Vous -avez bien annoncé à votre sœur, Mme de Sambligny, votre mariage avec M. -Marius Lacrouzade? - -—Oui, monsieur, j’ai ... je ... je le lui ai annoncé, balbutia Irène, -que les questions nettes et précises de M. Jourd’huy ne laissaient pas -d’embarrasser. - -—Et vous êtes bien fiancée à ce monsieur? Il y a bien promesse de -mariage entre vous et lui? - -—Mais ... oui ... j’ai ... accepté ... - -—Eh bien, mademoiselle, si vous m’en croyez, vous en resterez là, et -il n’y aura rien de fait. N’allez pas plus loin, je vous y engage! -Mieux vaut ne pas se marier, croyez-moi, que de se mal marier, -d’épouser un individu qui ne peut que faire le malheur de votre -existence. Quelle que soit votre envie d’avoir un mari, un intérieur ... - -—Monsieur, je ... non ... - -—Vous n’y tenez pas? Alors tant mieux, tant mieux! Il vous sera plus -facile de rompre. Mais rompez, mademoiselle, rompez sans hésiter, je -vous le conseille, je vous y exhorte! - -—Je vous remercie, monsieur ... Je vous remercie bien de ce que -vous ... Je ne pensais pas que M. Lacrouzade ... J’en suis toute ... -tout étonnée ... Mais, monsieur, reprit Irène, d’une voix toujours -incertaine et bégayante, si M. Lacrouzade était un ... un malhonnête -homme, l’administration ne l’aurait-elle pas révoqué? - -—Si les administrations révoquaient tous les employés qui ont des -dettes, qui fréquentent les brasseries et les champs de courses, ou qui -n’arrivent pas toujours à l’heure exactement et abusent des congés, -elles sacrifieraient bien des jeunes gens qui peuvent s’amender et ne -font que jeter leur gourme. - -—C’est peut-être le cas de M. Lacrouzade ... si vraiment ce que ... ce -que vous dites est aussi ... aussi grave ... - -—Je n’ai rien inventé, rien exagéré, mademoiselle. Pourquoi -inventerais-je? riposta Jourd’huy avec sa franchise et sa brusquerie -de langage habituelles. Que vous épousiez ou que vous n’épousiez -pas M. Lacrouzade, qu’est-ce que cela peut me faire, à moi, voyons? -Réfléchissez! C’est par amitié pour M. de Sambligny que je vous ai -priée de venir et que je vous signale le péril qui vous menace. -Personnellement, je n’ai rien à y voir et m’en fiche! C’est vous seule, -retenez-le bien, qui êtes intéressée là-dedans. Vous me dites que M. -Lacrouzade pourra se corriger, qu’il y a de l’espoir ... C’est ce que -je ne crois pas du tout. En vous parlant de jeunes gens tout à l’heure, -j’entendais des employés de vingt à vingt-cinq ans, vingt-six ans, -vingt-huit ans; mais M. Lacrouzade en a trente-quatre révolus. Il -n’a plus de gourme à jeter: c’est évacué depuis longtemps. Je ne vous -ai pas dit non plus qu’il fût un malhonnête homme; non, ce n’est pas -tout à fait cela, quoique ça y ressemble fort. Si l’administration en -était sûre, si elle l’avait pris la main dans le sac, elle ne l’aurait -évidemment pas conservé une minute de plus; mais, si grandes que soient -les présomptions, il y a doute,—et l’inculpé bénéficie de ce doute. On -le surveille, par exemple, on le guette, on le tient à l’œil;—et il -est bien rare, bien rare que les présomptions tardent à se confirmer, -le doute à se transformer en une certitude flagrante. En d’autres -termes et en résumé, outre les écarts et le désarroi de sa vie privée, -M. Lacrouzade est un employé suspect; c’est comme un fruit véreux: il -n’est pas encore pourri, mais cela approche; ce n’est pas encore une -canaille, mais c’est déjà presque un chenapan. Vous saisissez la nuance? - -—Oui, monsieur. - -—Eh bien, encore une fois, mademoiselle, on n’épouse pas quelqu’un -dans ces conditions-là!» - -Le résultat de cet entretien fut, en partie du moins, tel que l’avaient -auguré MM. de Sambligny et Jourd’huy, et il ne dépendit pas d’Irène -qu’il ne fût en tous points et d’un bout à l’autre conforme à ces -prévisions. - -Persuadée que cet avertissement ne lui avait été donné par M. Jourd’huy -qu’à l’instigation de sa sœur Jeanne et de son beau-frère, c’est à -ceux-ci qu’elle s’en prit, eux qu’elle accusa de vouloir contre carrer -et empêcher coûte que coûte son mariage. - -Elle alla faire à ce sujet une scène des plus violentes à Jeanne, lui -reprochant de s’être entendue contre elle avec son mari. - -«Moi? - -—Oui, toi! C’est toi qui l’as poussé à aller trouver M. Jourd’huy! - -—Jamais! Je te le jure! - -—M. Jourd’huy me l’a dit. Ce n’est pas la peine de nier! - -—Il t’a dit que c’était moi?... - -—Que c’était vous deux, ton mari et toi, qui l’aviez chargé de me -prévenir. - -—C’est un peu fort! - -—Oui, c’est un peu fort que vous ayez toujours la rage de me jeter des -bâtons dans les roues et de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas! -Est-ce que je ne suis pas libre? Est-ce que je ne suis pas assez grande -personne pour savoir ce que j’ai à faire? S’il me plaît de me marier, -moi? - -—Je n’y mets pas obstacle. - -—C’est peut-être pour m’y aider que vous me lancez M. Jourd’huy dans -les jambes? - -—Je ne t’ai rien lancé du tout. Tu m’ennuies, à la fin! - -—Vous avez beau faire! Je me marierai, là! Je me marierai malgré vous, -malgré tout le monde! - -—Eh! marie-toi tant que tu voudras, et ne me romps pas le tympan -davantage!» - -Hélas! non, elle ne se maria pas, la pauvre Irène. - -Si, au physique, Marius Lacrouzade, avec son élégante prestance, son -teint mat et ses yeux noirs si brillants et si caressants, présentait -de très appréciables qualités, au moral il était bien tel que l’avait -dépeint M. Jourd’huy, et les administrateurs du Crédit international -avaient grandement raison de le tenir pour suspect et de n’attendre -qu’une occasion pour se débarrasser de lui. Il connaissait sa triste -réputation, il se savait menacé, se sentait perdu, et c’est ce qui le -poussa sans doute à brusquer les choses. - -Il avait persuadé à Irène qu’il était de leur intérêt de s’occuper -de commerce, d’acheter un magasin de papeterie et journaux, -qu’ils pourraient aisément gérer, tout en continuant leur service -administratif. - -«J’ai une sœur qui viendra vivre avec nous et tiendra le magasin -pendant nos heures de bureau. Ce sera très commode, lui avait-il -assuré, très lucratif aussi. On vend tant de journaux maintenant. Il -n’est personne qui n’en achète, et souvent plusieurs. - -—C’est vrai, répondait Irène. - -—Nous nous lèverons de bon matin pour le pliage et la vente ... la -grosse vente, qui sera terminée avant notre départ pour «la boîte», et -nous serons de retour à cinq heures pour la vente du soir. J’estime -qu’en douze ou quinze ans au plus, surtout avec des goûts modestes -comme les nôtres, nous aurons gagné de quoi nous retirer,—sans parler -de la pension de retraite proportionnelle à laquelle nous aurons droit -et que nous n’aurons garde de laisser perdre. Les propriétés ne coûtent -pas cher chez moi, dans la campagne, entre Aix et Marseille. Pour -quelques milliers de francs nous aurons notre affaire, et nous irons -vivre là-bas, heureux comme des rois dans leur castel, ou plutôt comme -deux tourtereaux dans leur gentil nid de mousse. Voilà mon rêve!» - -C’était aussi celui d’Irène Rousselin. Chose singulière, et pourtant -des plus communes chez les natures de cet acabit: autant elle se -montrait soupçonneuse, fermée, mésavenante, acariâtre, revêche et -intraitable à l’égard des siens, autant, vis-à-vis des étrangers, elle -était confiante et crédule, gracieuse, enjouée, souriante et charmante. - -Elle buvait comme lait toutes les bourdes, blandices et impostures que -lui débitait ce farceur de Marius. Elle admirait et adorait ce verbeux -et astucieux bellâtre, elle raffolait de lui. Toutes ses espérances, -son bonheur, son avenir reposaient maintenant sur ce triste sire, -qu’elle estimait d’autant plus, élevait d’autant plus haut, que chacun, -à commencer par M. Jourd’huy, porte-parole de M. et Mme de Sambligny, -l’abaissait davantage et le méprisait comme la boue. - -Toujours l’esprit de contradiction. - -Quand son idole lui annonça qu’il avait «trouvé leur affaire,—une -occasion magnifique et inespérée, qu’il serait regrettable, à jamais -déplorable, de laisser échapper: un superbe magasin de librairie et -papeterie à céder pour 10,000 francs, dans un quartier riche, central -et des mieux fréquentés, avenue de l’Opéra», elle s’empressa, sans -même qu’il eût besoin de formuler la moindre demande, de mettre à sa -disposition tout l’argent qu’elle possédait, cinq mille et quelques -cents francs. - -Et le lendemain Marius Lacrouzade avait levé le pied. - -Par sa fuite, le misérable réussissait à faire d’une pierre trois -coups: il s’affranchissait de tous ses tracas administratifs, qui lui -avaient d’ailleurs rendu la place intenable; il se débarrassait d’une -future épouse, qu’il n’avait jamais eu l’intention de prendre; et enfin -il ne partait pas les mains vides, il s’en allait lesté de toutes les -économies, de tout le petit pécule de la vieille fille. - -«Vous êtes sur terre, mesdemoiselles,—n’oublions pas!—vous êtes sur -terre pour être exploitées, dupées et grugées par les gredins de notre -espèce!» pouvait-il s’écrier, conformément aux prédictions des deux -amis, Jourd’huy et Sambligny. - -La malheureuse Irène ne résista pas à cette catastrophe, dans laquelle -sombrait son plus cher, son unique espoir, ce beau rêve,—le dernier -qu’il lui était raisonnablement permis de faire,—qui l’avait tant -passionnée, possédée tout entière, auquel elle avait tout sacrifié, et -n’aurait demandé qu’à sacrifier encore davantage. Sa raison aussi y -sombra; et un soir de juillet, après une de ces lourdes et orageuses -après-midi, si propices aux détraquements cérébraux, Hector Jourd’huy -vint informer Sambligny d’un scandale, d’un nouveau scandale, plus -grave que les précédents, causé par Mlle Rousselin dans les bureaux -du Crédit international. Elle s’était mise soudain à crier et à -chanter, puis à arracher ses vêtements; elle réclamait ses parures et -ses bijoux, appelait ses femmes de chambre, se prétendait tout à la -fois reine de France et impératrice de Russie. Il avait fallu aviser -sur-le-champ, et recourir au commissaire de police. Deux infirmiers, -mandés d’urgence, étaient venus la chercher ... - -Irène Rousselin, heureusement pour elle, ne survécut pas longtemps à ce -désastre: cinq mois après, elle mourait à l’hospice de la Ville-Evrard, -où elle avait été internée. - - * * * * * - -Était-ce avec l’intention d’essayer à son tour de conquérir un mari -que Corentine, la sœur cadette de Jeanne et d’Irène, s’était mise à -économiser et thésauriser? Tant il y a qu’elle menait une existence des -plus chétives et se privait sur tout. - -Comme ses deux aînées, comme Irène principalement, elle avait le -caractère le plus bizarre et le plus inégal, le plus déconcertant et le -plus horripilant qu’on pût imaginer, un de ces caractères que l’expert -chef de bureau Jourd’huy comparait «à ces climats disgraciés, où l’on -ne passe jamais deux jours de suite sans voir un orage éclater et la -pluie et l’ouragan se déchaîner». - -Corentine, institutrice adjointe dans une école communale de Paris, -avait une marotte: c’était de croire et de répéter sans cesse que, -seules, celles de ses collègues qui n’affichaient aucune pruderie et -distribuaient généreusement leur tendresse à MM. les inspecteurs, -obtenaient de l’avancement. Moins il y avait de réserve et de -pudibonderie, plus la distribution était large, aisée et copieuse, -plus, par suite, affirmait-elle, l’avancement était important et -rapide. Elle narrait, à ce propos, les anecdotes les plus typiques et -les plus probantes, si probantes, si scandaleuses, que souvent son -beau-frère, Armand de Sambligny, l’arrêtait, refusait d’y croire: - -«Pas possible, Corentine! Tu exagères! - -—Nullement, nullement, je t’assure! J’ai parfaitement vu la directrice -dans les bras de l’inspecteur. - -—Comment aurais-tu pu voir cela? Ce n’est pas dans la classe, je -suppose! On se cache, on prend ses précautions en pareil cas. - -—Et ils se cachaient aussi! Ils croyaient bien avoir pris leurs -précautions! Ils les avaient mal prises, voilà tout. Ils étaient tous -les deux, lui et elle, renfermés dans le bureau de la directrice; -c’était le soir, et leurs ombres se projetaient sur le rideau de la -porte vitrée. On apercevait très distinctement Mme Bellefigue la tête -appuyée sur l’épaule de M. Chantegrive, se pressant et se blottissant -contre lui, et les baisers qui se succédaient ... Tableau tout à -fait édifiant! Eh bien, c’est triste à dire, Armand, mais ce sont -celles-là qui sont toujours les mieux notées, ce sont celles-là -seules qui arrivent! Pourvu qu’elles ne soient pas trop laides, laides -à repousser, tu comprends bien? et n’aient aucun scrupule, aucun sot -préjugé, en d’autres termes, aucune moralité et aucune pudeur, elles -sont sûres d’être parfaitement cotées et promptement récompensées.» - -«C’est drôle! se disait Sambligny. Telle est aussi l’opinion de -Jourd’huy. C’est exactement ce qui se passe dans les grands magasins, -dans les bureaux, les ateliers, partout ... comme s’il suffisait de -mettre des hommes et des femmes ensemble, de l’étoupe près du feu, pour -que ça s’enflamme!» - -«Mais, quand on veut rester honnête comme moi, continuait l’infortunée -Corentine en redressant fièrement sa petite tête d’oiseau, toute ronde -et osseuse, et en affermissant son binocle sur son nez pointu, son long -nez en bec de cigogne,—on en subit les conséquences! Oh! je ne me -plains pas, Armand, crois-le bien! Tu n’en doutes pas non plus, Jeanne? -Si je voulais ... Mais enfin cela fait rager tout de même! Les moins -honnêtes, les moins bien, les plus perverties, si vous préférez, sont -celles qui réussissent le mieux; il n’y a de chance que pour elles!» - -Trop dépourvue de charmes physiques pour inspirer jamais la moindre -passion, provoquer le plus faible désir, mais ne se rendant pas compte, -bien entendu, de ce manque d’attraits et de cette totale insignifiance, -gardant au cœur bien des amertumes et des déboires, d’inguérissables -blessures, Corentine avait fini par se rejeter vers l’argent, par -faire de l’avarice son péché mignon et sa constante pratique. - -Elle habitait à un sixième étage, dans une mansarde à tabatière, se -nourrissait de pain et de fruits ou de charcuterie, ne buvait que de -l’eau, et entassait sou à sou tant qu’elle pouvait. Y avait-il, à son -école, une corvée supplémentaire dont on ne savait qui charger? Elle -était là, elle, toujours de loisir, toujours disposée, toujours à -l’affût d’une obole à gagner. Elle avait de même trouvé quelques leçons -particulières pour ses soirées, ses jeudis et ses dimanches, et, avec -les bribes d’héritage qui lui étaient échus, avait réussi à amasser -déjà une douzaine de mille francs. L’argent, le seul dieu qui n’ait -pas d’athées, avait pour elle un incomparable et capiteux prestige. -A notre époque plus que jamais, songeait-elle, l’argent, c’est tout: -c’est l’indépendance, c’est la sécurité, c’est la force, l’autorité, le -bonheur,—c’est tout! Et peut-être ajoutait-elle tout bas: «C’est un -mari!» Car cela s’achète, les maris: il suffit d’y mettre le prix. - -Dans sa maison, au-dessous d’elle, demeurait un commis de banque, un -petit juif, avec qui, par l’entremise de la concierge, elle était -entrée en relation. - -«Ah! il a un rude flair, le père Sakaël! lui avait un jour conté Mme -Pipelet. En voilà un qui est futé, qui s’entend en finances, dans tous -les micmacs de bourse, qui en possède, des tuyaux! Ah! c’est superbe! -Les youpins, voyez-vous, mamzelle Rousselin, ils ont ça dans le sang; -ils ont le nez, quoi! le nez de marque, le nez fait pour ça! comme -les habillés de soie, sauf votre respect, ont le groin fabriqué pour -déterrer les truffes. Et ce qu’il en déterre, M. Sakaël! Ah! un lapin, -ce youpin! Un maître renard! - -—Pour peu que vous continuiez, toute la basse-cour, aussi bien que la -ménagerie, va y passer, interrompit Corentine en souriant. - -—On ne saurait lui décerner trop d’éloges, mamzelle, on ne saurait -trop prôner ses mérites. Figurez-vous qu’hier il m’a fait gagner trois -cents francs! Le mois dernier j’en avais déjà palpé cent trente. - -—Comment cela? demanda aussitôt Corentine, l’œil brasillant de -convoitise. - -—Il m’avait acheté, voilà quinze jours, dix actions des mines d’or -d’Aqua-Tinta. Hier il m’a dit: «Faut vendre ça, m’ame Pipelet, ça ne -montera pas plus haut.—Vendez, que j’ lui réponds!» Moi, je le laisse -faire, vous concevez? Il est autrement ferré ... Malin comme un singe, -que j’ vous dis, le père Sakaël! Alors il a vendu, et j’ai trois cent -et des francs de bénef.» - -Quelques semaines plus tard, Mme Pipelet annonçait à Corentine un -nouveau gain, dû encore à l’habileté et au «nez» de M. Sakaël. Cette -fois, la brave fille n’y résista plus. «Si je pouvais avoir ma part du -gâteau!» se dit elle avec une frémissante impatience. - -«Est-ce que ce monsieur consentirait?... demanda-t-elle à la concierge. - -—A quoi, mamzelle? - -—A faire pour moi ce qu’il fait pour vous? J’ai quelques économies: -s’il pouvait me les faire fructifier ... - -—Je veux bien lui en toucher deux mots. Je ne crois pas qu’il refuse: -il ne cherche qu’à obliger le prochain, qu’à rendre service à tout -le monde, M. Sakaël. Ah! c’est un chouette particulier, la perle des -locataires!» - -Selon les prévisions de Mme Pipelet, le petit père Sakaël voulut bien -se charger d’indiquer à Mlle Rousselin quelques «bétites blacements -afantageuses». - -«Buisque fous fous indéressez à cette cheune bersonne, montame Bibelet! -Engeanté de fous être acréaple!» - -Comme sa sœur Irène, de navrante mémoire, Corentine préférait les -lumières des étrangers, les avis et «tuyaux» d’une concierge ou d’un -voisin, à ceux de sa famille, aux conseils et aux recommandations -de son beau-frère, dont le titre de chef de bureau au ministère des -Finances annonçait cependant quelque expérience en la matière et aurait -dû lui valoir un peu de considération. - -Mais non; il suffisait que ce fût son beau-frère, sa famille; il -suffisait que le bon sens et la raison fussent de ce côté, pour -que Corentine, à l’exemple d’Irène, n’en voulût point et passât -sur-le-champ à l’autre bord. Il est vrai de dire aussi qu’elle était en -ce moment brouillée—encore! mais la vie est faite pour cela!—avec sa -sœur Jeanne. - -Ah! les vieilles filles! «Toutes, des entêtées, des aveuglées, des -névrosées, des détraquées, des folles! comme le répétait si volontiers -Hector Jourd’huy. Toutes, des malheureuses! Toutes, plus qu’aucune -autre descendante de la mère Ève, destinées à subir l’inexorable et -indéfectible loi proclamée par Jehovah, la sentence sans appel: _Tu -seras sous la puissance de l’homme_; toutes, livrées à l’exploitation -et à l’oppression, à la tyrannie, la perfidie, et au mépris des fils -d’Adam!» - -Il n’y avait pas trois mois que le complaisant petit père Sakaël -s’était chargé de faire «vrugdivier» les économies de Corentine -Rousselin, lorsqu’un beau soir il ne rentra pas au logis. Le lendemain -non plus, le surlendemain pas davantage. - -Qu’est-ce que cela signifiait? - -Pas n’est besoin de le dire, n’est-ce pas? - -Mme Pipelet courut à la maison de banque où le plus habile des -financiers avait dit qu’il travaillait: il y avait des années qu’il en -était sorti. - -Dans sa chambre, que le commissaire de police fit ouvrir, on ne trouva -plus que le lit,—une couchette d’acajou pas trop mauvaise,—une -table-toilette tout éclopée, un fauteuil éventré, et, au fond d’un -placard, une paire de vieilles bottes, qui semblait dater de l’invasion -des Cosaques et du retour de nos rois légitimes «dans les fourgons de -l’étranger». Tout le reste avait été déménagé, s’était envolé, sans -que Mme Pipelet y eût vu autre chose «que du feu», selon ses propres -paroles. - -Elle en fit une maladie, la pauvre chère dame: maître renard, le plus -lapin des youpins, lui avait vidé tout son bas de laine, soutiré -jusqu’à son dernier centime. - -«Je me suis même fait avancer quatre cents francs par la propriétaire -... C’est ce brigand-là qui m’y a poussée! Il me cornait sans cesse aux -oreilles ses achats de mines de ... de je ne sais quoi! des Rio-Valusio -... Valerio ... C’était si avantageux! Une si superbe occasion! Des -bénéfices considérables! Et sans le moindre danger! Et pataci et -patalaut’! Ah! Seigneur mon doux Jésus! qu’il y a donc de la canaille -en ce bas monde!» - -Quant à Corentine Rousselin, ruinée comme sa concierge, dépouillée de -son cher magot, de ce qui était son sang, son âme et sa vie, elle n’y -résista point. Un soir, elle se calfeutra dans sa mansarde, alluma un -réchaud de charbon ... - -Et son âme indignée s’enfuit en gémissant chez les ombres. - - - - -X - - -Mme Bombardier continuait à se consoler de son échec à la présidence -du Grand Congrès Féministe et à oublier la cruelle humiliation que lui -avaient si traîtreusement infligée ses collègues, sœurs d’armes et -bonnes amies. - -Cette consolation, elle l’avait trouvée près d’elle, dans un charmant -jouvenceau, qui lui était comme à point nommé et tout exprès tombé du -ciel. C’était le neveu de son intime mais bien inconstant et infidèle -complice, de Léopold Magimier, le député de Seine-et-Loire. Il était le -fils de ce tanneur et marchand de peaux, qui, en fournissant naguère -à son frère aîné, candidat électoral, un stock important de bottes -à l’écuyère, lui avait rendu un signalé service. Félicien Magimier, -notre jouvenceau, entrait dans ses dix-sept ans, et, de son collège de -province, venait d’être envoyé comme interne au lycée Janson-de-Sailly. -Malgré son notoire égoïsme et son j’ m’enfoutisme proverbial, M. -le député n’avait pu refuser de lui servir de correspondant, et, -lorsqu’une épidémie de fièvre typhoïde se déclara parmi les élèves et -amena leur licenciement, Félicien vint tout naturellement se réfugier -chez son oncle. - -C’est alors qu’Angélique lança le filet sur cette proie. - -A l’exemple d’une autre prêtresse de l’Émancipation, de cette -bouillante et incandescente citoyenne Nina Magloire, réduite à -déménager tous les trois mois par suite des trop pratiques leçons -qu’elle ne pouvait s’empêcher de donner aux adolescents de son -entourage, et des avanies et algarades qu’elle s’attirait de la part -des papas et mamans, Angélique Bombardier avait un culte spécial pour -la timide et naïve jeunesse. - -Ancienne adepte d’Enfantin, qui proclamait si bien «la réhabilitation -de la matière et les avantages de la promiscuité»; passée plus tard -à Fourier, qui réclamait non moins éloquemment «l’égale liberté des -passions pour l’un comme pour l’autre sexe», et montrait «dans l’île -d’Otahiti, dans l’absence de contrainte et les puissantes facultés -amoureuses de ses habitants et habitantes, l’exemple à suivre, le -modèle des sociétés futures», Angélique Bombardier avait toute sa vie -mis sa conduite d’accord avec ces principes et témoigné en amour de la -plus entière indépendance. - -«Est-ce que les hommes se gênent? Ne les voyons-nous pas courir à -leur gré, voltiger de fleur en fleur? Pourquoi donc nous, infortunées -femmes, serions-nous seules recluses, seules immobilisées, seules -enchaînées à d’ignominieuses conventions, esclaves toujours?...» Etc. - -Évidemment! Pourquoi? - -On est égaux, que diantre! ou on ne l’est pas. - -D’autant plus qu’Angélique Bombardier ne faisait pas grand mystère -de ses facultés intimes. Si elle n’allait pas jusqu’à s’écrier en -plein tribunal, comme cette terrible Nina Magloire: «Est-ce ma faute -si j’ai du tempérament, monsieur le président?» Elle ne laissait -pas de pousser, dans _l’Affranchie_, certaines doléances que les -initiés savaient bien à qui appliquer. Quand elle écrivait: «Que -voulez-vous que devienne une petite veuve de vingt ans, saine de -corps et saine d’esprit, possédant bon pied, bon œil et excellent -appétit? La forcerez-vous à s’astreindre à des jeûnes débilitants, à -se macérer et se mortifier, se détraquer et se détruire, comme les -nonnes d’autrefois? Non, il est fini, ce temps-là, et on ne fait pas de -révolution avec le passé!» c’était à elle qu’elle songeait; la petite -veuve, c’était elle, bien que son veuvage datât de ses trente ans et -eût été précédé d’une séparation de corps de plusieurs années, très -mouvementées et très gaiement remplies d’ailleurs. C’était sa propre -cause qu’elle plaidait. - -Loin d’accoiser ses ardeurs, l’âge semblait les avoir attisées; mais, -de même que les vieux pénards s’attaquent de préférence aux jeunes -poulettes et frais tendrons, c’étaient de tout jeunes coqs qu’il lui -fallait, de mignons et fringants et frétillants éphèbes qu’elle -reluquait et cherchait. Mon Dieu, oui! Et, tout comme son émule Nina -Magloire encore, elle aurait pu répondre: «C’est bien mal, mais je -n’aime que ça!... C’est bien mal, mais vous-mêmes vous reconnaissez que -les hommes mûrs ont un faible pour le fruit vert; pourquoi donc, nous, -leurs égales en tout et partout, serions-nous différemment construites -et n’éprouverions-nous pas ce même penchant? Soyez donc logiques, -voyons, messieurs!» - -Logique, elle ne l’était cependant pas jusqu’à demander, comme elle -l’aurait dû en toute justice, que la loi fût la même pour les vieilles -polissonnes, chatouilleuses et déniaiseuses d’écoliers, que pour les -séniles amateurs de fillettes et initiateurs d’ingénues. Non, elle -voulait bien s’abstenir ici de réclamer, et laisser à ces messieurs -tout le dam et le châtiment. Ne se croyait-elle pas d’ailleurs, malgré -ses quatre-vingt-dix-huit kilos, toujours jeune, l’allègre et vaillante -Angélique, et plus que jamais ne lançait-elle pas, de sa maigre voix -flûtée, enfantine et cristalline, son fameux mot d’ordre, son cri -d’armes et héroïque devise: «Restons jolies, mesdames, restons jolies!» - -Logique, elle ne l’était pas non plus jusqu’à soupirer, avec une autre -de ses consœurs, l’aimable et sentimentale romancière Rita Viazzi: -«N’est-il pas révoltant qu’on tolère des maisons de joie pour ces -messieurs, et qu’on n’ait pas songé à nous, qu’on ne fasse rien pour -nous, pauvres et pitoyables femmes?» - -Encore moins tombait-elle dans les exagérations et perversions -reprochées aux Gabrielle de Surgères, Florence Stuart, Lina Rozetti -et autres «insexuées», autres «fin de siècle». Non, de ce côté, -Angélique Bombardier n’était pas à la hauteur, pas dans le train. Elle -en était restée au vieux jeu, à l’amour rococo, l’amour du mâle, et -ne méritait nullement, selon la remarque du caustique Chantolle, «ce -titre d’«émancipée» dont elle se targuait ... Nulle plus que vous, au -contraire, suave Angélique, continuait-il, n’est soumise à ce tyran -maudit, à ces monstres d’hommes. Et c’est ce qui fait votre éloge, ce -qui fait votre gloire, ma toute belle; c’est par là que vous rachetez -vos sottises et vos iniquités.» - -Elvire Potarlot, elle,—pas plus que Katia Mordasz,—ne pouvait -admettre pareils écarts. Tout ce qui était matière et sens lui -répugnait. Malgré son divorce et les nombreux «changements de main» -qu’elle avait subis, malgré sa persistante liaison avec le drôle qui -vivait d’elle, qui la grugeait, la battait et déversait sur elle le -ridicule et l’opprobre, l’amour, pour Elvire, n’était qu’un besoin du -cœur, l’occasion de se mieux dévouer et de se donner tout entière. Il -ne le savait que trop, ce misérable Émilien Bellerose. - -La directrice de _l’Émancipation_ ne prouvait que du mépris pour -l’infatigable et volage, quoique volumineuse, directrice de -_l’Affranchie_. - -«C’est une honte! A son âge! De tels scandales! Elle déshonore le -parti, cette vieille folle!» s’exclamait-elle. - -A son tour, songeant à l’ignominieuse chaîne à laquelle Elvire était -rivée, aux nombreux horions et fréquentes gourmades que lui distribuait -si généreusement et en témoignage de gratitude l’amant qu’elle -entretenait, Angélique s’indignait et fulminait. - -«C’est abominable! Avec son ignoble individu, elle nous compromet -toutes, nous salit toutes! Nous n’avons pas besoin de ... On appelle ça -des marmites, n’est-ce pas? Et à son âge! Oh! oh!» - -Mais, en ce moment, elle était toute à la joie, toute à l’ivresse, -l’ardente et débordante Angélique. Comme une ogresse à qui il tomberait -des cieux de la chair fraîche, elle avait vu débarquer chez son bon ami -Magimier ce petit collégien ... Riche affaire! - -Le député Magimier et son Égérie habitaient à proximité l’un de -l’autre, dans le bas de l’avenue Marceau; Félicien était donc tout à -portée et comme sous la coupe de ladite Égérie, qui ne demandait qu’à -devenir la sienne, à être sa confidente et gouvernante, sa consolatrice -et protectrice,—sa petite maman. - -Matin et soir elle l’attirait chez elle, le retenait à sa table, -l’intronisait dans le sanctuaire de la toilette, se vêtait -ou se dévêtait devant lui,—un enfant, cela ne tire pas à -conséquence!—jouait, disputait et plaisantait avec lui. - -«Donnez-moi votre main, grand bébé! - -—Pourquoi? - -—Donnez donc! - -—Dites-moi auparavant pourquoi faire? - -—Donnez, vous dis-je! Vous le saurez après. Donnez donc! Ah! vous -ignoriez que je possède la faculté de lire l’avenir dans les lignes -de la main! Je suis une magicienne, monsieur, une sorcière, si vous -préférez ... - -—Oh! sorcière! - -—Tout ce qu’il y a de plus sorcière! Vous allez voir cela! Ne retirez -donc pas votre main, petit peureux, laissez-la ... Là, comme ceci! Je -commence ... Contournons la ligne de vie: nous y reviendrons après; -traversons hardiment la plaine de Mars et remontons jusqu’à la ligne du -Soleil ... Oh! oh! mais ... qu’est-ce à dire? Vous ne vous vantiez pas -de cela, jeune homme! - -—De quoi donc, madame? - -—Vous voyez bien ce petit demi-cercle, ici? - -—Oui, madame. - -—C’est l’anneau de Vénus. Eh bien, ce petit demi-cercle, cette courbe -renflée et saillante, m’indique que vous serez ... que vous êtes déjà -très amoureux! - -—Oh! - -—Il n’y a pas de «Oh!» qui tienne! Très amoureux! Très amoureux!» - -Certainement, parmi les condisciples de Félicien, il en était plus d’un -qui n’aurait pas manqué de prouver sur-le-champ à la sorcière qu’elle -pronostiquait juste. Combien d’écoliers, que de complaisantes dames -mûres, sèches ou blettes, de généreuses, attentionnées et dévouées -douairières, se sont ainsi ingéniées à diriger vers les sentiers du -paradis terrestre et à initier aux douceurs du fruit défendu! Combien -de respectées et respectables matrones se faisant ainsi à huis clos -les éducatrices de la timide adolescence! Tant il est vrai que les -extrêmes se touchent, et que si les Arnolphes affectionnent les Agnès, -les comtesses Almavivas ne rebutent point les Chérubins. Oh non! Et -cependant, malgré l’égalité absolue des deux sexes, ce sont les Agnès -seules que la société, aussi bien que la loi, songe à protéger. Les -Chérubins s’en tirent comme ils peuvent. On punit les détournements de -mineures: ceux de mineurs, on les ignore ou on en rit. - -«Drôle d’égalité! Étrange justice!» s’écriait un jour Elvire Potarlot, -dans un de ses articles de _l’Émancipation_, en faisant allusion aux -frasques de sa rivale, la directrice de _l’Affranchie_. - -Et, par haine de celle-ci autant sans doute que par esprit d’équité, -elle terminait par cette imprécation, totalement dépouillée d’artifice -et d’atticisme: - -«Haro sur les corruptrices, aussi bien que sur les corrupteurs de -l’enfance! Vieilles cochonnes et vieux cochons, cela va de pair, et il -faudrait fouailler et cingler les unes comme on étrille et fustige les -autres!» - -Élevé dans son trou de province et introduit, depuis quelques semaines -seulement, dans le monde scolaire parisien, Félicien Magimier n’avait -pas encore eu le temps de perdre sa gaucherie ni sa fleur et -conservait tout le velouté de l’ignorance. - -«Et je ne réussirais pas à t’apprendre ... Et ce serait une autre que -moi qui cueillerait ... Ah mais non! Ah mais non! protestait à part soi -et avec une farouche véhémence la généreuse Angélique. Tu es là, mon -bijou, et je ne te laisserai pas ... Ah mais non! Il faudra bien que -... Tu auras beau faire le petit serin: bon gré mal gré, il faudra que -tu y passes!» - -Elle le questionnait insidieusement: - -«Vous n’avez laissé là-bas, chez vous, aucune affection? - -—Oh! si, madame. J’ai maman ... - -—Je ne parle pas de vos parents. Il n’y a pas là-bas une petite bonne -amie? Répondez donc! Allons! - -—Non, madame. - -—Bien vrai? C’est bien vrai, ce gros mensonge-là? - -—Non, madame, je ... je ne mens pas. - -—Pas la plus mince passionnette? - -—Aucune, je vous assure.» - -C’était regrettable; il aurait pu si bien alors lui conter ses peines, -épancher en elle tous les regrets que l’absence lui causait! Elle -aurait si bien su le réconforter et le cajoler! N’était-il pas son -grand enfant, son bébé chéri? - -Elle changea de tactique deux jours après. Comme ils étaient assis côte -à côte sur le divan du petit salon où elle recevait ses intimes, elle -imagina de lui narrer en détail la troublante et orageuse nuit qu’elle -avait passée. - -«Hier soir, je suis allée au théâtre, aux Variétés ... Le mari d’une -de mes anciennes amies, veuf depuis plusieurs années, était venu -m’inviter ... Je n’ai pas pu refuser ... Il est ingénieur à Brest, et -ne se trouve que pour quelques jours à Paris. Nous avons dîné ensemble -bien tranquillement; mais je n’ai pas tardé à m’apercevoir que mon -compagnon était épris de moi. Chemin faisant, en voiture, il me serrait -le bras, son pied cherchait sans cesse le mien ... Ce fut bien pis -dans la baignoire où nous prîmes place! J’étais au supplice! Sa main -ne quittait pas la mienne; il me dévorait des yeux ... Je m’étais -décolletée: je ne pouvais pas me douter ... et son regard plongeait, -plongeait ... J’en étais affreusement gênée! En me ramenant, il me -conjura de le laisser monter. J’ai eu toutes les peines du monde à lui -faire entendre raison ... Il m’avait ressaisie dans ses bras ... Quelle -nuit cela m’a valu, Félicien, si vous saviez! Je n’en ai pas fermé -l’œil! Mes nerfs étaient dans un état! J’avais le sang en ébullition, -du feu qui me courait dans les veines ... Et encore en ce moment ... -Avoir eu cet homme auprès de moi toute la soirée, à me supplier, me -frôler, me presser, me griser ... Cela ne vous fait donc rien, ce que -je vous raconte là?» reprit-elle tout à coup en se penchant vers son -silencieux auditeur et en appuyant distraitement la main sur lui. - -Félicien de se reculer bien vite, comme si un précipice se fût soudain -ouvert sous ses pieds. - -La vieille dame de réitérer alors son mouvement d’approche. - -«Ah! je vois bien que vous ne connaissez pas ces émotions!» finit-elle -par soupirer avec une sourde rage. - -Il fallait y renoncer, en effet: il était vraiment trop coquebin, le -chérubin. - -Mais ce que femme veut Dieu le veut, et quelques jours plus tard dame -Angélique réussissait à enlever la place et à ravir le trésor tant -convoité. - -C’est au bon cœur de Félicien qu’elle s’adressa, par les sentiments -qu’elle parvint à le prendre. - -«Ah! cher enfant! Vous ne savez pas ce que c’est que la vie d’une -femme! Vous ignorez toutes les souffrances auxquelles nous sommes en -proie, de combien d’ornières notre route est traversée, que de ronces -et d’épines obstruent notre chemin! Étais-je née, moi, pour cette -existence solitaire, désolée et dévastée? L’homme que j’aimais, que -je croyais aimer plutôt, de qui, à l’aube de mes dix-huit ans, pleine -de confiance dans l’avenir, toute pétrie d’illusions, hélas! j’avais -accepté le nom, m’a indignement, abominablement trompée. J’ai fait -avec lui le plus rude apprentissage qu’on puisse imaginer; du premier -coup, j’ai atteint les abîmes de la douleur, touché l’extrême fond -du désespoir. Mais que Dieu lui pardonne, à cet ingrat! Je n’avais -pas vingt-cinq ans, et déjà mon bonheur était perdu sans retour, mon -existence gâchée, à jamais brisée! Plus de foyer, plus d’asile, de -repos, plus rien! Si seulement, en me quittant, cet homme, que je ne -peux plus qualifier de monstre, puisqu’on doit le respect à toutes les -tombes ... S’il m’avait laissée mère! Ah! un enfant! Comme il aurait -été le bienvenu! Comme je l’aurais idolâtré, ce petit être! Comme il -aurait rempli mes jours, absorbé toutes mes forces, transformé toute ma -vie! Hélas! Dieu m’a refusé cette suprême joie! Alors, mon ami ...» - -Longtemps elle continua de la sorte, l’infortunée et pitoyable -Angélique. Elle possédait à merveille ce qu’on nommait jadis «le don -des larmes», et de gros pleurs perlaient sous ses paupières, roulaient -un à un le long de ses joues ... - -_Ahi! povera! povera!_ - -Ajoutons qu’elle exprimait ces doléances dans un costume assez -sommaire;—elle était justement à sa toilette lors de l’arrivée de -Félicien; elle n’avait eu que le temps de jeter sur ses épaules une -camisole de satinette grenat, et de plantureuses richesses, des -contours d’une mate blancheur et d’une ampleur audacieuse saillaient -dans l’entrebâillement, tous ses trésors s’échappaient de leur écrin -... Pour comble, elle avait enserré dans ses bras son jeune confident, -et elle le pressait sans relâche, frénétiquement et désespérément, -contre elle, lui maintenait le visage plongé dans les flots de ce -Pactole, au milieu de cet océan de vivantes splendeurs, de chairs -tièdes et mouvantes, toutes frémissantes et débordantes. - -Il ne pouvait faire autrement que de comprendre, à la fin des fins, et -de se résoudre à essuyer ces larmes et consoler cette formidable et -lamentable Cybèle. Mais il y avait mis le temps! Que les garçons sont -donc godiches, mon Dieu! - -L’oncle Magimier ne paraissait nullement se douter des périls que -courait ainsi et tout près de lui la vertu de son pupille. Y aurait-il -songé, qu’il s’en serait probablement aussi peu soucié que des intérêts -de ses électeurs et de tout ce qui ne touchait pas directement sa chère -personne. - -Quoique l’hiver approchât, et que, par suite, le règne des femmes -grasses et riches de seins fût près de succéder à celui des beautés -sveltes, aux formes indigentes, il continuait d’aller de temps à autre -porter sa très modeste offrande à Mlle Clara Peyrade, l’enthousiaste -admiratrice des fils de Jonathan. En scrupuleux disciple de Salomon, -en vrai «Sage», Magimier était de plus en plus partisan des -«professionnelles». - -«Quand vous voulez vous faire tailler un pantalon ou une jaquette, -à qui vous adressez-vous? disait-il. Vous n’allez pas frapper à la -porte du premier venu, n’est-ce pas? Vous cherchez un artisan patenté, -un tailleur sachant son métier et le pratiquant dans les meilleures -conditions possibles. Désirez-vous entendre de bonne musique? Vous -fuyez comme la peste ces malencontreux et maudits amateurs, ces -pitoyables pianistes et abominables cantatrices de salon, qui vous -écorchent si terriblement les oreilles: vous vous rendez à l’Opéra, -chez de vrais artistes. Avez-vous une course à faire en voiture? Il -vous faut un cocher connaissant son Paris, expert dans le maniement des -chevaux, ayant, en outre, acquitté ses droits d’exercice et possédant -patente nette. Vous n’avez rien à gagner,—comme nous l’expliquait -si bien un soir ce cher d’Amblaincourt, d’après les observations d’un -moraliste de notre temps,—rien à gagner avec les irréguliers et les -maraudeurs: ils conduisent mal d’abord et risquent de vous verser; -puis ils affichent souvent des prétentions excessives, tentent de vous -imposer des tarifs exagérés, et n’hésitent pas, si vous récalcitrez, -à vous chercher querelle et à vous chanter pouille; enfin, et pour -comble, ils ne brossent ni ne battent jamais leurs coussins, ne -nettoient point leur voiture, et vous exposent à emporter d’eux et de -ladite carriole quelque tache ou autre désagréable souvenir. Vivent -donc les gens de métier! Hurrah pour les professionnels!» - -«Notez bien ensuite, continuait Magimier, avec tous ses camarades -et compères les Salomoniens, notez bien que, dans l’espèce, -«professionnelle» est synonyme de «momentanée», et quoi de plus commode -et de plus agréable? Chez ces dames, vous êtes sûr d’être toujours bien -accueilli, toujours bien servi,—si, par hasard, vous ne l’êtes pas, si -l’une d’elles répond insuffisamment à vos espérances et vous satisfait -mal, vous en êtes quitte pour n’y plus retourner et aller frapper -ailleurs,—toujours certain de n’avoir pas affaire à d’ignorantes -petites nigaudes ou à des pimbêches qui n’osent y toucher, tranchent -de la sucrée et font leur Sophie; et de ne trouver, au contraire, que -d’avenantes odalisques, d’habiles, savantes et complaisantes sultanes. -Ces relations, vous pouvez à votre gré les resserrer, les détendre -ou les rompre; elles ne vous enchaînent pas, ne vous imposent aucune -charge, ne vous engagent à rien, vous laissent pleine et entière -liberté, ne vous procurent, en un mot, que du plaisir ... - - Du plaisir sans scandale et de l’amour sans peur. - -Vivent donc, vivent les professionnelles et momentanées, passagères -et hospitalières! Foin des bégueules et mijaurées, des rêveuses, -vaporeuses, poseuses et raseuses!» - -Ainsi pourpensait à part soi ou ratiocinait au milieu de ses intimes -l’avocat des «Émancipées», le porte-parole, le _leader_ et _debater_ -des adeptes de la Revendication. - -«Ah! si notre sexe avait le droit de voter et si les femmes étaient -éligibles, nous n’aurions pas la honte d’être représentées par un -tel abominable sauteur! s’écriait volontiers Elvire Potarlot, qui -connaissait son Magimier à fond et voyait toujours dans le suffrage -universel l’unique et suprême panacée. Mais hélas! il faut bien se -servir des instruments que l’on trouve, si imparfaits, si vicieux et -abjects qu’ils soient ... quand on n’en a pas d’autres! A défaut de -grives ...» - -Chez cette brave Clara Peyrade, Magimier se plaisait à bavarder, ou -plutôt à écouter les panégyriques qu’elle ne se lassait pas de débiter -à la gloire de la race anglo-américaine, de ses mirifiques progrès et -de son paradisiaque état de civilisation. - -«On n’a pas idée, mon ami, quels rustres et quels goujats que ces -citoyens-là! s’écriait-elle. C’est ce qui dès l’abord m’a le plus -frappée et nous frappe tous le plus, nous, habitués à la courtoisie -française et à l’urbanité, l’aménité et la grâce des peuples latins. -Là-bas, dans les rues, les hommes sont toujours pressés ... _Time is -money_ ... et femmes, vieillards, enfants, ils bousculent tout sans -pitié. Il s’agit d’arriver, voilà tout, d’arriver vite: tant pis pour -les gêneurs, et tant pis pour les faibles, les souffrants et les -petits! Telle est leur morale. Et de quelle façon ils se tiennent et -se comportent dans les restaurants, dans les brasseries, théâtres, -cafés-concerts, dans les tramways et chemins de fer, dans tous les -lieux publics! C’est à vous dégoûter ... Ça s’étend, ça s’étire, ça -vous flanque des coups de coude, ça vous met ses jambes en l’air et -vous fourre ses semelles sous le nez, ça vous rote au visage, ça chique -sans cesse: on ne voit que mâchoires aller et venir; ça crache partout: -de longs jets de salive qui se plaquent ici, là, à droite, à gauche ... -Ah! quel sale monde! Et si tu les voyais manger des huîtres! On vous -les sert sans coquille, mon cher, les douze huîtres toutes ensemble -dans une tasse, pour que vous n’ayez pas la peine de les détacher -et ne perdiez pas de temps ... Vous n’avez qu’à avaler ça ... C’est -appétissant, hein? Ils font de même pour les œufs à la coque: pas -besoin de coquetier! On casse trois œufs qu’on verse dans un verre, et -on boit. Ils ne comprennent pas, selon la remarque faite par l’un de -nous, combien la forme donne d’attrait aux choses et accroît même leur -saveur. Cette délicatesse surpasse leur jugeotte. Nous aimons que les -fruits aient non seulement leur enveloppe extérieure, mais leur fin -duvet, leur velouté. Eux, ça leur est bien égal! Au contraire, ils vous -présentent leurs pommes, poires ou oranges toutes pelées et épluchées, -leurs raisins égrenés même, je crois bien,—pour qu’on ne perde pas de -temps, toujours! On s’imagine en Europe que ce peuple-là est civilisé: -ça dépend de ce qu’on entend par civilisation. D’abord, en dehors -de leurs grandes villes, en dehors de leurs railways, de leurs fils -télégraphiques et téléphoniques, il n’y a autant dire rien: c’est comme -un désert, un immense steppe, où parquent çà et là des troupeaux, où -les _cow-boys_, les trappeurs et autres bandits se font la guerre -entre eux, dévalisent et chourinent les voyageurs assez imprudents -pour s’arrêter dans ces parages, et s’attaquent même fréquemment aux -trains de chemin de fer qui passent, lancés à toute vapeur. Il ne -faut pas s’attendre à trouver des routes à travers ces contrées, des -routes tracées et entretenues. Rien de tel. Tout est pour les villes, -les grands centres; le reste, on ne s’en occupe pas; c’est le domaine -des buffles, des flibustiers, des sauvages, hommes et bêtes. En maints -endroits, par maints côtés et de maintes façons, cette sauvagerie se -communique aux villes et perce dans les lois, mœurs et coutumes des -habitants. Ainsi, dans certaines provinces du Sud, c’est le shériff, -c’est-à-dire le premier magistrat ou maire de la localité, qui pend -les condamnés et fait l’office de bourreau. Chez nous, le bourreau est -tenu à l’écart, en aversion et mépris; c’est le plus déconsidéré et le -dernier des individus: chez eux, c’est le plus honorable et le premier -des citoyens. - -—Ils sont logiques, et nous ne le sommes pas, interrompit Magimier. - -—Possible! C’est une autre question. Mais tu vois quelle divergence -d’opinions, et combien notre civilisation, à nous, diffère de la leur. -La dureté, la cruauté paraît d’ailleurs innée chez eux, comme infusée -dans leur sang, et cette cruauté se manifeste surtout à l’égard des -faibles, des petits, des pauvres, de tous leurs inférieurs ou de tous -ceux qu’ils jugent tels. Ah! pour une démocratie, c’est une jolie -démocratie! «L’Indien n’est bon que tué»: voilà un de leurs proverbes. -Les Chinois, «les créatures à queue de cochons», ainsi qu’ils les -qualifient, ils ne se contentent pas de les maltraiter; à l’occasion, -ils les massacrent pour les voler et les dépouiller, et les tribunaux -absolvent toujours ces assassins. «Le Chinois,—John Safran, la -peste jaune,—ne doit pas être considéré comme un être humain, mais -comme de la vermine»: voilà encore un de leurs principes et de leurs -axiomes. Le nègre non plus, et encore bien moins, n’est pas un être -humain pour eux.—Seul sans doute frère Jonathan s’estime digne de -représenter l’humanité.—Le nègre, le gentleman coloré, c’est avant -tout, et le terme est doublement mérité, c’est leur bête noire. De -même que les blancs, émoustillés par la curiosité et la différence -de couleur, se passent volontiers la fantaisie de chiffonner une -négresse, de même les nègres ont la passion des femmes blanches; et -comme ils n’en trouvent pas aisément, par suite de la répulsion qu’on -a pour eux,—fruit défendu n’en est que meilleur,—il advient souvent -que des blanches, femmes, filles, parentes ou servantes de fermiers -principalement, sont violentées. C’est ce qu’on nomme le _crime usuel_, -le crime ordinaire, tant il est répandu. Le coupable, s’il est pincé, -ne peut avoir de doute sur le sort qui l’attend. On le pend, on le -«lance vers Jésus»: c’est encore une de leurs aimables locutions, à ces -rigides puritains, ces pieuses âmes; ou bien on le larde à coups de -couteau; ou bien on le met à la broche, on le fait rôtir à petit feu; -à moins qu’on ne préfère l’arroser de pétrole et le faire flamber ... -Je me souviens d’un malheureux noir, près de Louisville, accusé d’un -attentat sur une petite servante irlandaise, qu’il avait osé, lui, -cet odieux et affreux coloré, trouver à son goût. On l’attrape, on -l’attache sur-le-champ à un poteau, on entasse au pied des fagots, et -on y met le feu, on le grille tout vif, comme un porc, allez donc! Le -soir même, on découvre qu’il y a erreur; ce n’était pas lui, mais un de -ses frères, qu’on s’est empressé ... - -—De lyncher pareillement? - -—Et sans autre forme de procès. Aussitôt pris, aussitôt pendu, ou -lardé, ou grillé, selon les hasards et le caprice..... Et ces mêmes -vertueux personnages, qui s’indignent si fort de voir un nègre -embrasser une blanche, pratiquent à Chicago, à Saint-Paul, à Milwaukee, -en maintes villes, la traite des petites négresses, les vendent ou -les achètent comme esclaves pour les faire servir à leurs plus sales -passions. Car c’est bien autre chose qu’en France, tu sais, là-bas! - -—Il paraît; c’est ce que j’ai lu. - -—Ils ne tolèrent pas une statue découverte; il ne faut jamais qu’on -aperçoive un mollet ou une poitrine: _shocking! indecent!_ Ils les -habillent toutes en public, la Vénus de Milo comme l’Apollon du -Belvédère. Ça ferait rougir ces anges; ça pourrait altérer l’innocence -de ces blancs agneaux, inspirer de coupables pensées à ces colombes; et -quel malheur! quel désastre! quelle désolation! Et ces salauds-là, mon -cher, ils prostituent l’enfance à plaisir; ils ont des théâtres où ils -exhibent des petites filles aux trois quarts nues et qui dansent ... -Faut voir quelles danses! Ils tiennent des lupanars de petits garçons. -Ils trafiquent des négrillons et des Chinois mâles ou femelles, sachant -bien qu’il n’y a que l’esclavage qui peut procurer à la débauche pleine -licence et toute satisfaction. - -—Comme chez les Grecs et les Latins. - -—Oui, ils ont renouvelé tous ces jeux-là; mais sans la grâce latine ni -l’élégance grecque, par exemple, ah certes non! avec la brutalité et la -bestialité de vrais sauvages, avec surtout cette hypocrisie puritaine -et hautaine, sèche, glaciale, perfide, abominablement cruelle, qui est -bien la chose la plus répugnante et la plus révoltante ... Je ne suis -pas une vertu, moi, tant s’en faut; je ne me targue pas comme eux de -pruderie et d’austérité; je fais la noce, quoi! Eh bien, ces cocos-là -ont trouvé moyen de me scandaliser, moi! moi! - -—C’est ce que tu me dis souvent. - -—Je t’ennuie, mon pauvre gros, avec toutes ces réminiscences ... - -—Mais non, au contraire, tu m’intéresses ... Continue! Parle-moi donc -un peu de leurs femmes. - -—Je les ai vues de moins près, tu devines pourquoi. Bien que n’étant -ni négresse ni Chinoise, je n’étais pas reçue dans les salons de ces -dames; mais je les connais tout de même. Au surplus, ce que je puis -dire d’elles, tout le monde le sait, chacun a pu l’apprendre ici ou -là. Elles ne veulent plus d’enfants, leurs femmes; c’est gênant, les -grossesses, ça prend du temps, c’est coûteux, c’est bébête, _stupid_. -Seules les créatures inférieures peuvent accepter ce lot d’épouse et de -mère: voilà ce qu’elles proclament ... - -—Mon Dieu! C’est aussi ce que pensent les nôtres, observa Magimier. - -—Oui, ce sont les idées de la femme moderne, de la femme sans -sexe..... Ça ne doit guère vous plaire, ces idées-là, à vous autres, -messieurs? Des femmes qui ne veulent plus être femmes: c’est drôle! -c’est cocasse! Là-bas, beaucoup s’appliquent à singer les hommes, à -se rendre indépendantes et hardies comme eux, à acquérir ou simuler -la force virile. Et cela s’explique: la force est, avec l’argent, -le seul moyen de se faire respecter. «Défendez-vous vous-même!» -_Help yourself!_ Encore une de leurs maximes. Tant pis pour les -faibles! Elles en sont arrivées, ces dames, à vouloir se faire -soldats, comme les hommes, leur unique objectif; à s’enrôler, lors -de la récente guerre contre l’Espagne, et tenter de renouveler les -exploits des Amazones. L’essai n’a du reste pas réussi, ce qui est -véritablement fâcheux. Aucune, même parmi les pauvres, ne consent -plus à s’occuper des soins du ménage: les Chinois sont là. A peine -en âge de marcher, les enfants—on en fabrique encore quelques-uns -par surprise ou erreur—tiennent à être indépendants, eux aussi, à -s’émanciper comme leurs mamans: il en résulte que la famille est -toute disloquée, surtout avec le divorce comme ils le pratiquent, et -qu’il n’y a plus de vie d’intérieur. Chacun tire de son côté: c’est -le triomphe du quant à soi et de l’égoïsme en tout et partout. Chez -nous, si les jeunes gens courent après les dots, les jeunes filles, -jusqu’à présent,—celles du moins qu’on a préservées du féminisme, du -modernisme et de l’américanisme, et qui sont restées Françaises,—ont -conservé quelque idéal et font preuve encore de désintéressement. Idéal -et désintéressement sont choses et termes absolument ignorés chez les -Yankees, et les filles, comme les garçons, veulent de l’argent et ne -courtisent que des dots. Le dieu dollar, toujours! Et personne ne s’en -cache! Tout le monde le comprend et le proclame. Dans les théâtres, à -la fin du spectacle, sais-tu ce que l’on voit? L’apothéose du dieu, -mon cher! Un gigantesque dollar tout lumineux, tout flambant, entouré -de rayons..... A la bonne heure! Au moins on pratique sa religion; -on a le culte du veau d’or, ou on ne l’a pas! Quand une jeune fille -est jolie et sans fortune, volontiers elle se met en loterie: je t’ai -conté cela. Les garçons font de même. Drôles d’hymens! Et celles qui -boivent, qui se soûlent, toujours pour copier les hommes! Il y en a -des quantités là-bas, non seulement dans la classe infime, mais parmi -les grandes dames et même les jeunes misses, les riches héritières. -C’est au point que les principales couturières et les modistes en -renom ont annexé des bars à leurs magasins, pour mieux allécher leur -aristocratique clientèle. Ce n’est pas encore ces goûts-là qui rendront -les jeunes personnes plus attrayantes et faciliteront les unions. Aussi -se marie-t-on de moins en moins en Amérique; de plus en plus l’homme -vit séparé de la femme..... - -—Comme ici. - -—Oui, comme chez nous. Le célibat, qui est un plaisir pour les -hommes, qui les débarrasse de toute charge et de toute responsabilité, -s’implante et s’étend de plus en plus..... Ah! vous êtes de rudes -mufles tout de même! Je te demande pardon de te dire cela, mais c’est -plus fort que moi! - -—Ne te gêne pas, ma biche! - -—Vous avez dévoyé les femmes tant que vous avez pu, fait le plus -de déclassées possible, pour avoir le plus possible d’instruments -d’amusement, de machines à jouissance..... - -—Pardon! C’est vous-mêmes, ce sont les femmes qui s’obstinent à se -dévoyer ... - -—Avec cela! Crois-tu que si l’on ne m’avait pas fourré un tas de -brevets inutiles,—et que je ne réclamais certes pas, ah Dieu non!—je -serais allée battre la dèche par delà l’Atlantique, chez ces ostrogoths? - -—Plains-toi! Ils t’ont fourni des trésors d’expérience ... - -—Les seuls, hélas! que j’aie rapportés, et je les ai bien gagnés, va, -chèrement payés! Quel pays! Quel peuple! - -—Un grand peuple! Le peuple de l’avenir, malgré tout ce que tu en dis! -s’écria Magimier. - -—Eh bien, je plains l’avenir, conclut Clara. Si c’est là le progrès, -le bonheur réservé à l’Ève future, je ne la félicite pas et lui cède -volontiers ma place dans cet Éden. D’avance, je me console d’être sous -terre. Il est passé le temps où l’on voyait un roi comme Louis XIV -s’incliner devant toute femme qu’il rencontrait, fût-ce une servante -ou une maritorne, et lui céder le pas. Aujourd’hui plus de galanterie, -plus de déférence, plus de délicatesse; c’est le plus fort qui s’impose -et passe le premier. «Malheur aux faibles!» Voilà la loi de ton grand -peuple et de ce brillant avenir ... Bonsoir, chéri! A bientôt, n’est-ce -pas? Tu ne m’en veux pas de tous mes papotages?» - - - - -XI - - -Armand de Sambligny éprouva, ce jour-là, une des plus vives surprises, -une des commotions les plus fortes qu’il eût jamais ressenties. -Il n’était cependant pas facile à émouvoir, M. le chef de bureau -Sambligny: l’expérience des choses et la pratique des hommes, aussi -bien que celle des femmes, l’avaient depuis longtemps aguerri et -bronzé; mieux que quiconque, par son sang-froid, son égalité de -caractère, son calme stoïque, son imperturbable philosophie, il -méritait d’être comparé à un bon cheval de trompette. Mais il y a de -telles circonstances! - -Il venait de succéder à Roger de Nantel comme secrétaire de la société -de Salomon dont il faisait partie, et, pour remplir congrûment les -obligations de sa charge et en vertu des pouvoirs à lui confiés, il -avait dû aller prendre langue chez la discrète et vénérable dame de -Saint-Géran, rue Tronchet. Certains salomoniens trouvaient trop -restreinte encore la collection des types féminins inscrits au -catalogue et mis à leur disposition. Il y en avait cependant de tout -calibre et de toute couleur; il y avait des femmes colosses et des -naines; des hippopotames, des girafes et des libellules; des spécimens -de tailles ordinaires et des échantillons de grosseurs moyennes; il -y avait des dames blondes comme les blés et d’autres brunes comme la -nuit, des jaune pâle comme lin ou vif comme citron, des roux fauve et -des rouge flamboyant; il y en avait des blanches et des basanées, des -cuivrées et des noires d’ébène ... Mais l’homme n’est jamais satisfait, -ses appétits sont insatiables et sa perversité ne connaît point de -bornes. On avait voté l’adjonction sur la liste-programme de deux -femmes aux cheveux acajou, l’une grasse et l’autre mince, et de quelque -svelte petite brunette aux yeux ardents. - -«J’ai justement là votre affaire, dit Mme de Saint-Géran, une brune -piquante, très jolie, toute jeune ... - -—Ah! Ah! - -— ... et femme du monde, s. v. p.! - -—Oh! Oh! - -—Grande dame tout à fait authentique! - -—A vous dire vrai, cette qualité m’est complètement indifférente ... -Oui, ça m’est absolument égal. L’important, c’est que la personne soit -libre et puisse recevoir chez elle ou ailleurs dans la journée ou la -soirée. - -—Nous allons le lui demander. Elle vient me voir une ou deux fois par -semaine: j’ai toujours ici quelques gentilles amies ... - -—Sage précaution! - -—Mais j’ignore qui elle est et de quelle liberté elle dispose. - -—Vous la garantissiez cependant femme du monde et bon teint? - -—Oui, ça saute aux yeux. - -—Bah? - -—Sûrement, ce n’est pas une cocotte! - -—Je préférerais une cocotte, dit Sambligny, une bonne fille -entièrement indépendante, qui ne vous impose aucune gêne, vous ouvre sa -porte dès qu’on y sonne, et même avant. - -—D’autres recherchent, au contraire, les jeunesses qui vivent encore -dans leur famille, les ouvrières ou les demoiselles de magasin; -d’autres, les femmes mariées; d’autres, les actrices ... - -—D’accord: il en faut pour tous les goûts. - -—Voyez donc toujours cette dame, pendant qu’elle est ici. Vous -causerez avec elle: il n’y a rien de tel que d’examiner, de causer et -de palper pour s’entendre. - -—C’est très juste. Eh bien, voyons donc, causons et palpons! Et -entendons-nous, si possible! répliqua Sambligny. Je ne demande que cela. - -—Moi de même!» acheva la digne et serviable Mme de Saint-Géran en se -levant et en quittant la pièce. - -Quand elle y rentra, une minute après, elle était escortée d’une -élégante et pimpante visiteuse qu’Armand de Sambligny reconnut tout de -suite. - -C’était sa femme, sa propre femme, Jeanne de Sambligny, née Rousselin, -en chair et en os. - -Pendant qu’elle poussait un cri d’effroi et tentait de s’enfuir, il -demeurait, lui, suffoqué et cloué sur place. - -«Comment!... Non, ne vous en allez pas! ordonna-t-il en la retenant -par le bras, lorsque ce premier moment de stupeur fut passé. Comment, -c’est vous? Et vous m’aviez dit «toute jeune», madame? reprit-il en -s’adressant à Mme de Saint-Géran. Toute jeune! On voit bien que vous -n’exigez pas de vos clientes le dépôt de leur acte de naissance, sans -cela vous auriez constaté l’âge, l’âge déjà respectable de cette ... -jouvencelle. Auriez-vous l’obligeance de nous laisser seuls un instant? -ajouta-t-il. Madame et moi avons eu déjà l’ineffable plaisir de nous -rencontrer ... pas chez vous, non! Elle remonte à près de vingt ans, -cette première entrevue; ainsi jugez si cela nous rajeunit, madame et -moi! Avec votre permission, nous allons renouveler connaissance.» - -Derechef la matrone abandonna la place. A peine la porte était-elle -refermée, qu’Armand de Sambligny, tout à fait remis à présent, en -pleine possession de lui-même, de sa robuste et sereine raison et de sa -rabelaisienne et invincible bonne humeur, éclata de rire. - -«Ah! délicieux! Tu ne t’attendais pas?... Ni moi non plus, du reste! -Non! C’est le cas ou jamais de m’écrier, avec le sire de Framboisy: - - Corbleu, madame, que faites-vous ici? - Corbleu, madame... - -—Et vous? lança Jeanne avec rage. Et vous? Qu’y faites-vous? Ah! cela -vous va bien de vous moquer ainsi! - -—Tu préférerais me voir sangloter, trépigner et m’arracher les -cheveux? Ma foi, non! Je me hâte de rire de tout ... - -—Je connais vos théories. - -—Empruntées à la sagesse, chère amie, issues des Grecs, des Romains -et des Gaulois, de nos meilleurs Français. «...Pour ce que rire est le -propre de l’homme!» Conviens que c’est bien cocasse tout de même! Cette -excellente madame de Saint-Géran qui m’annonce une toute jeune femme -... J’ai quarante-deux ans sonnés, ma belle, et tu n’es pas loin de tes -trente-huit. Eh! Eh! C’est une jeunesse un peu ... d’arrière-saison. -Et, malgré cela, tu venais?... - -—Tu y viens bien, toi? - -—Ah oui! j’oubliais! J’oubliais tes théories, à toi, ces jolies -théories d’égalité, qui ont si bien réussi à tes sœurs! - -—Alors tu aurais le droit d’avoir des maîtresses, et, moi, je ne -pourrais pas prendre d’amants? - -—Je ne dis pas que tu ne le peux pas. Malgré ton âge même, tu prouves -bien que ... - -—Laissez donc mon âge tranquille, à la fin! - -—Je te ferai observer que je ne me rajeunis pas, moi. Je ne triche -pas! Je ne ... - -—Vous avez toutes les qualités, vous autres, c’est entendu! Vous êtes -la perfection même. Vous avez aussi une morale à vous, une morale toute -différente de la nôtre ... Car il vous faut deux morales, l’une pour -vous, messieurs, l’autre pour nous! - -—Hélas, oui! C’est comme cela! - -—C’est abominable! Comme si ce qui est licite d’un côté devrait être -interdit de l’autre! Comme si nous n’avions pas nos passions et nos -faiblesses tout comme vous! - -—Non, vous ne les avez pas. - -—Qu’en savez-vous? Vous voulez que tout vous soit permis, à vous, -voilà la vérité, et que, nous, nous ne puissions rien ... - -—Ce n’est pas nous qui voulons cela, ma chérie, c’est la nature même, -et elle a mis à ses arrêts une sanction que vous n’êtes pas encore -parvenues à éluder. - -—Je vous vois venir. - -—Ce n’est pas difficile. Et vous avez beau vous insurger, beau -protester, piailler et hurler, autant en emporte le vent. La sanction -est toujours là, l’épée de Damoclès toujours suspendue sur vous: gare! -gare aux conséquences! gare à la grossesse! Tandis que nous, hommes, -nous sommes des veinards; nous n’avons rien à redouter; nous pouvons -aller de l’avant hardiment, et opérer notre retraite ensuite sans la -moindre préoccupation. C’est inique ... - -—Oh certes! - -— ... infâme et abominable, comme tu le disais fort bien tout à -l’heure, mais c’est ainsi; et, tant que vous n’aurez pas changé -ce pitoyable état de choses, réparé cette criante injustice et -cette scandaleuse bévue du Père Éternel, vous n’aurez rien fait, -mes petites chattes, pas avancé d’un pas ce que vous appelez votre -affranchissement. En rendant visite à l’obligeante madame de -Saint-Géran, je ne cours le risque que de dépenser une couple de louis -tout au plus; toi, tu t’exposes à ramener chez moi,—chez moi, puisque -je suis le locataire de l’appartement et, de par la loi, le chef de -la communauté: encore un abus révoltant!—de petits bonshommes ou de -petites bonnes femmes auxquels je n’aurai nullement collaboré; tu -menaces de me compromettre, de salir mon nom ... Oui, car c’est mon nom -que tu portes: encore une iniquité et une abomination, mais c’est comme -cela! Et, en attendant que tes chères amies, les émancipées et hors -nature, aient remédié à ces aberrations et supprimé ces turpitudes, -placé le cœur à droite, le foie à gauche, la matrice chez nous et les -moustaches chez vous, tu me feras le plaisir de ramasser tes cliques et -tes claques et trousser bagage. Je ne veux pas d’une femme qu’on est -exposé à rencontrer dans des maisons comme celle-ci. - -—On vous y rencontre bien, vous! - -—C’est pour cela, c’est assez d’un. - -—Et ce n’est pas la même chose, allez-vous encore objecter! - -—Tu as deviné: et ce n’est pas du tout, du tout la même chose! -Maintenant, mon amie, si tu veux bien prendre mon bras? Nous ne -pouvons pas nous éterniser dans ce lieu d’honneur. Nous allons -présenter nos devoirs à la reine du logis, lui tirer notre révérence, -en l’informant de la parfaite entente qui règne entre nous. Cela lui -fera plaisir, à cette révérende mère, qui s’est si bien donné mission -d’apparier les gens et les mettre d’accord.» - -Il y avait longtemps qu’il ne leur était arrivé—à part les dîners et -soirées, assez rares d’ailleurs, où ils étaient conviés,—de sortir -ainsi bras dessus bras dessous, aux époux Sambligny. C’était le type du -ménage tel que l’a créé la femme fin de siècle, l’émancipée, évaltonnée -et détraquée d’à présent, une de ces unions où le divorce, selon un mot -célèbre, couche toutes les nuits entre les deux conjoints. - -Le mari avait vaillamment pris son parti de cette situation: il avait -ses fonctions administratives, qu’il tenait à remplir de son mieux, -qui l’intéressaient, l’absorbaient et le passionnaient; il avait ses -amis, en tête desquels figuraient son collègue Jourd’huy et les autres -adeptes du clan salomonien; il avait enfin, pour le consoler de ses -déceptions et tracas conjugaux, pour le fortifier, le rasséréner et -le ragaillardir, son heureux naturel, son imperturbable philosophie, -sa bonne santé physique et morale. Aux continuels coups de boutoir de -sa colérique moitié, aux incessantes piqûres de ce fagot d’épines et -aux sempiternels soubresauts de ce paquet de nerfs, il ne répliquait -jamais, à l’exemple de Socrate vis-à-vis de Mme Xantippe, que par une -souriante et indémontable placidité, assaisonnée volontiers de quelque -brocard, qui décuplait l’aigreur et quintuplait la rage de cette -délicieuse compagne. Il jouait d’elle comme d’un instrument et s’en -amusait parfois de tout son cœur. - -«Je ne peux pas la prendre au sérieux, elle, pas plus que jadis ses -sœurs, s’avouait-il. Non, pas possible! C’est comme des pantins, des -marionnettes ... pires que des marionnettes! Car elles ne veulent pas -toujours se laisser mener, celles-là; elles prétendent agir à leur -guise, et alors, alors, elles en font de belles! L’une s’est tuée, -l’autre est morte folle: que deviendra la troisième, madame ma femme?» - -Jeanne de Sambligny, malgré son humble origine et les goûts modestes -qu’elle aurait dû posséder, malgré les mensualités que lui remettait -régulièrement son mari et qu’on aurait cru plus que suffisantes -pour subvenir aux dépenses du ménage et à celles de sa toilette, -était toujours courte d’argent et criblée de dettes. En plusieurs -circonstances, devant les instantes réclamations de tel ou tel -fournisseur, Armand de Sambligny s’était vu contraint d’intervenir, -et il avait signifié à sa femme que, si elle continuait à aussi mal -administrer les finances de la communauté, il lui retirerait cette -gestion et se chargerait lui-même de la besogne. Or, Jeanne ne -redoutait rien tant que l’exécution de cette menace: conserver le -maniement des fonds était son vœu suprême, sa constante préoccupation; -l’argent, elle ne tenait qu’à cela, et n’est-ce pas tout que l’argent? -N’est-ce pas grâce à lui qu’on se pare de bijoux, qu’on renouvelle -ses chapeaux et ses robes, qu’on s’offre dentelles, fine lingerie, -jupes de soie, les mille et un falbalas de la coquetterie? Tant que -les clés de la caisse lui resteraient, rien de plus facile pour elle -que d’enchevêtrer et embrouiller ses comptes, de telle sorte qu’elle -seule pût s’y reconnaître; rien de plus aisé que de majorer cet -article, de réduire cet autre, tripler celui-ci, omettre celui-là; -rien de plus simple et de plus commode que de tripoter, grappiller et -chaparder. Mais comment continuer cette valse de l’anse du panier, si -le panier même vous est enlevé? Comment garder du beurre aux doigts, si -l’assiette dite «au beurre» ne vous est plus confiée? - -Ces barbotages et imbroglios, ces escobarderies et filouteries, Armand -de Sambligny ne les ignorait nullement. Il savait fort bien que cette -côtelette, qu’on lui comptait soixante-dix ou quatre-vingts centimes, -n’en valait pas quarante; que ce poulet, tarifé neuf francs, en avait -coûté cinq tout au plus; mais il ne soufflait mot, ne bronchait point -et considérait cette surtaxe comme un droit à acquitter pour jouir du -bien le plus précieux ici-bas, avec la bonne humeur et la santé—pour -avoir la paix. - -«Seulement, pas de dettes! La première fois qu’on viendra encore me -relancer ici ou à mon ministère et me présenter une facture que tu -n’auras pas su régler à temps, je te jure bien que je te supprime tes -fonctions de trésorière. Au besoin, j’irai manger dehors ... - -—Avec tes amis! - -—Avec mes amis. - -—Et tes amies! - -—Non, les dames ne sont pas admises à nos banquets. Je t’ai -d’ailleurs, et cela me suffit. Assez d’une! - -—Trop même! Pour ce que tu fais d’elle! Ah! si je te suffisais -vraiment, tu.... - -—Ma bonne amie, revenons, s’il te plaît, à nos moutons et à leurs -côtelettes. Je te disais donc que, si tu m’y contrains, j’irai prendre -mes repas au restaurant, ce qui me coûtera certainement moins cher.... - -—Tais-toi donc! On voit bien que tu ne connais pas le prix des choses! - -— ... Ce qui me coûtera très certainement bien moins cher, me vaudra -une nourriture meilleure.... - -—Peut-on dire!... - -—Sois tranquille: si un plat n’est pas à ma convenance, je ne me -gênerai pas pour le faire enlever et remplacer par un autre.... Et -enfin, ce qui me permettra de manger tranquillement, sans plus être -exposé à voir troubler ma digestion. - -—Par qui donc? Qui donc vient troubler ta digestion? Serait-ce moi, -par hasard? - -—Quelle idée, grand Dieu! Jamais! jamais de la vie! Nullement! Je -parle des créanciers, de ces fournisseurs qui choisissent l’heure des -repas pour carillonner à votre porte et être sûrs de vous trouver. Eh -bien, je n’en veux plus, chère amie; tiens-toi pour avertie! - -—Toujours votre volonté! Est-ce que c’est ma faute si ... Mais -monsieur veut! Monsieur ordonne! Monsieur parle comme si j’étais sa -domestique ou son esclave! - -—Et monsieur entend être obéi! C’est moi qui touche mes appointements, -n’est-ce pas, Jeanne, ce n’est pas toi? Eh bien, à la première -récidive, je les garde. - -—C’est bien.» - -Or, Jeanne, en dépit de ses majorations de dépenses et de tous ses -tours de gibecière, se trouvait toujours en déficit, toujours aux abois. - -«Mon Dieu, comment faire? Je ne suis vraiment pas raisonnable! -s’avouait-elle en son par-dedans. Je devrais user de plus de -circonspection, me modérer davantage ... Quel ennui!» - -Elle passait son temps à lutter contre ses mille menus embarras -d’argent, à se débattre dans cet inextricable réseau, à calmer et -amadouer les créanciers les plus exigeants et les plus arrogants, à -payer celui-ci au détriment de celui-là, à couvrir sans cesse Pierre, -Paul ou Jean, en découvrant, comme on dit, Jacques, Marc ou Mathieu. - -Elle n’avait pas tardé d’ailleurs à chercher quelques suppléments -de recette là où toute Parisienne qui n’est ni trop laide ni trop -vieille a toujours chance d’en trouver. Ce n’était pas l’amour qu’elle -portait à son mari qui pouvait la retenir dans le droit chemin, il -s’en fallait de beaucoup. Ne s’en voulait-elle pas à mort d’avoir -épousé cet homme qui avait si niaisement cru, dans l’inexpérience et -la candide générosité de sa jeunesse, qu’il devait «réparer sa faute», -donner son nom à l’honnête fille séduite? Ah! si elle avait pu prévoir -alors que l’enfant qu’elle portait en elle s’envolerait si vite et -ne lui imposerait aucune charge, aucun souci d’avenir, combien elle -aurait préféré garder sa liberté! Belle et avenante, intelligente et -insinuante, comme elle l’était ou pensait l’être, que de conquêtes elle -aurait traînées après soi! Que de succès! Que de triomphes! Jusqu’où ne -serait-elle pas montée! - -Malheureusement elle était enchaînée à cet odieux personnage,—dont -elle mangeait le pain, cependant, et qu’elle trompait et volait avec si -peu de scrupule, tant de désinvolture et de gaieté d’âme. - -Plusieurs fois déjà elle s’était risquée dans de galantes aventures. -«Tiens! Est-ce qu’il se gêne, lui? Est-ce que je n’ai pas le droit tout -aussi bien que lui?...» Elle avait noué de vagues intrigues, qu’elle -s’était efforcée de rendre aussi productives que possible; mais, elle -ne s’en était que trop vite aperçue, les hommes d’à présent sont d’une -pingrerie! Il y a trop de concurrentes! - -Peut-être, si elle avait été une cocotte, si elle avait eu le temps -de se lancer, avait possédé son hôtel et son équipage, peut-être, ou -plutôt sûrement alors, elle aurait trouvé sans peine et à discrétion -des admirateurs pour la couvrir d’or, vivre à ses genoux et se ruiner -pour elle. Et si elle n’était pas une de ces célébrités du demi-monde, -de ces souveraines de l’élégance et de la mode, si elle se morfondait -dans la gêne et l’obscurité, à qui la faute? A LUI, toujours! - -En outre, il lui restait obstinément une insurmontable appréhension, -une peur bleue de se retrouver enceinte; et, bien plus que ses -principes et sa vertu, cette peur entravait ses efforts, paralysait ses -moyens. - -Une vulgaire circonstance, une rencontre à un même rayon de magasin -de nouveautés, amena un banal échange de politesses entre Jeanne de -Sambligny et Mme de Chastaing, la présidente des Infécondes, celle que -le caustique Chantolle qualifiait si bien de «Reine des Bréhaignes», et -mit en relations régulières et suivies ces deux dames, si bien faites -pour s’entendre. - -S’inspirant de Mlle Louise Michel, qui elle-même n’a fait que pasticher -l’amusante Lysistrata d’Aristophane, Guillemine de Chastaing,—mariée à -dix-huit ans et divorcée, comme de raison, divorcée à dix-neuf,—avait -commencé par prêcher la grève des femmes. - -«Citoyennes! s’était écriée Mlle Michel. Aux situations désespérées, il -faut opposer des moyens désespérés. Mère de famille, ouvrière mariée ou -non, la femme est esclave. L’heure est venue de nous révolter. Voilà -pourquoi j’ai fondé la Ligue des Femmes. - -»Il faut que la femme soit libre. Pour cela elle n’a qu’à se mettre en -grève. - -»Ne travaillez plus, ne vous livrez point. Plus d’ouvrières, -plus de ménagères, plus d’épouses surtout, plus d’amantes ni de -maîtresses,—plus d’amour!»[8] - -Plus d’amour! C’était aussi le cri de Mme de Chastaing. Mais, issue -d’une aristocratique et riche famille, délicate et raffinée de goût, -d’éducation et d’instinct, c’était moins aux femmes et filles du peuple -qu’aux grandes dames et nobles damoiselles, aux «intellectuelles», -qu’elle s’adressait. Elle les exhortait nettement et énergiquement à la -haine de l’homme, «ce brutal ennemi», les suppliait «de refuser leur -chair à la souillure des mâles». - -Elle se montrait d’ailleurs absolument logique dans ses discours et -adjurations. C’était non seulement l’homme à qui elle s’en prenait et -qu’elle maudissait, c’était l’existence même; et l’absolu et total -anéantissement, le grand nirvâna du bouddhisme semblait être son idéal -et son but. - -Lorsque, par la voix de Mme Astié de Valsayre, la Ligue de -l’Affranchissement des Femmes déclara en novembre 1891, «que l’état -social actuel donne à la femme le droit de l’avortement»[9], Guillemine -de Chastaing s’empressa de faire chorus et lança un manifeste où se -lisaient des phrases de ce genre: - -«Nous n’en sommes plus à demander, avec les escobards de la démocratie -et les jobardes de l’émancipation, la recherche de la paternité: ce -que nous voulons aujourd’hui, ce que nous revendiquons hautement, -c’est le droit à la suppression de la maternité. Tout être humain a la -faculté de disposer de lui-même à ses risques et périls; sa chair lui -appartient: c’est là un principe, un axiome, que nul n’osera contester. -Si mes os et ma chair sont à moi, si j’ai le droit de me faire arracher -une dent, extirper un cor, couper un bras ou une jambe, je puis, -avec autant de raison et tout aussi bien, provoquer et déterminer -l’expulsion d’un germe qui m’incommode. - -»Nous n’ignorons pas les grandes difficultés que présente cette -opération, les griefs dangers auxquels nous nous exposons, en l’état -actuel de la science: on dirait que la nature, toujours barbare et -impitoyable envers la femme, a décrété que qui toucherait à l’existence -du germe attenterait en même temps à celle de la mère. C’est donc à -nous, femmes, à déjouer cette inique et cruelle solidarité, c’est à -nous à échapper aux criminelles iniquités de la nature. - -»Voilà pourquoi, après avoir proclamé le droit à l’avortement, nous -demandons la mise à l’étude des divers procédés aptes à amener et -faciliter l’avortement, nous demandons que les meilleurs opérateurs, -les plus expertes opératrices soient signalés à l’attention publique, -et que des diplômes d’avorteurs et d’avorteuses leur soient dûment -délivrés.» - -Guillemine de Chastaing, on le voit, n’usait pas de circonlocutions, -de demi-mesures ni de mitaines, et n’y allait pas, comme on dit, par -quatre chemins. - -«Pourquoi biaiser et nous cacher? déclarait-elle dans une autre -profession de foi plus récente. Ce serait laisser supposer vraiment -que nous ne nous sentons pas la conscience nette et que nous ne sommes -pas certaines de nos droits, assurées d’être maîtresses de nous-mêmes, -maîtresses de notre ventre comme de nos cheveux ou de nos dents. Seul, -le coupable recherche les ténèbres, a recours aux faux-fuyants, à -l’hypocrisie et à l’imposture. _Cur non palam si decenter?_ (Est-ce -que le latin serait le privilège des hommes? Pas plus que la cuisine -ne doit être celui des femmes!) Nous ne saurions trop le répéter, -nos corps et tout ce qu’ils renferment sont à nous; nous pouvons en -expulser ce qu’il nous plaît: de la salive, de la bile, aussi bien que -des ovules et des embryons. Comment d’ailleurs l’expulsion d’un germe -serait-elle licite un quart d’heure après l’acte charnel, et interdite -six semaines plus tard? Vous ne savez même pas ce que c’est que -l’avortement ni quand il commence! Laissez-nous donc tranquilles, et ne -fourrez donc plus votre nez en si intime matière! - -«Les femmes avortent aujourd’hui _plus qu’elles n’enfantent_,» comme -l’a très loyalement reconnu un de nos plus subtils et de nos plus -suggestifs écrivains, dont les romans sont classés sous le titre -générique et significatif L’ÉPOQUE[10]. «La réalité du malheur pèse -enfin sur notre clairvoyance, et les jeunes mères préfèrent dérober à -la douleur humaine leurs nouveau-nés». - -»Bravo! - -»C’est bien là, en effet, et sans conteste, le sentiment, l’ardent et -obsédant désir, que doit éprouver toute mère tant soit peu douée de -clairvoyance et d’intelligence. - -»Eh bien, c’est à réaliser ce vœu si légitime, si rationnel, si -humain, que nous nous appliquons; c’est à arracher à la misère et à -la souffrance, c’est-à-dire à sauvegarder de la vie le plus de proies -possible, que nous avons voué nos forces. - -»Quelques-uns, je le sais, se plaisent à nous dénigrer et nous -disqualifier, ne se lassent pas de fausser, de rapetisser et avilir -le pur et glorieux mobile auquel nous obéissons. On nous taxe de -coquetterie, d’avarice, d’égoïsme, de perversité,—de folie surtout: -pour ces messieurs, toujours si raisonnables, si pondérés, si sensés, -toutes les femmes sont des détraquées et des toquées. - -»L’un de ces juges inflexibles écrivait dernièrement: - -«Il y a, vers l’avortement, une véritable poussée, un entraînement -auquel on cède dans tous les mondes, dans les plus bas comme dans -les plus élevés. L’enfant, un peu partout, dans le peuple, dans la -bourgeoisie, là où l’on travaille comme là où l’on s’amuse, est -devenu un ennui, une gêne, un fardeau ou un embarras. Il est de trop, -et tous les moyens commencent à être bons pour se débarrasser de -lui. Les pauvres songent aux difficultés qu’ils ont déjà à se tirer -d’affaire tout seuls, les riches sont absorbés par leurs plaisirs, et -chacun, sans scrupule, travaille au profit de son égoïsme, à la fin de -l’humanité[11].» - -»Erreur! Ce n’est nullement au profit de notre égoïsme, mais par raison -et par expérience, par bonté et par pitié,—pitié pour ces malheureux -petits êtres condamnés à la vie,—que nous réclamons et proclamons le -droit à l’avortement.» - - * * * * * - -Toujours conséquente avec ses généreuses et radicales théories, et -peu encline à jamais mettre la lumière sous le boisseau, Guillemine -de Chastaing s’appliqua de plus en plus à les répandre. Après avoir -pactisé avec les adeptes des tendresses saphiques, insinué et propagé, -tout comme la fameuse Gabrielle de Surgères, comme Lina Rozetti ou -Florence Stuart, l’aversion, le dégoût et l’abomination du mâle, elle -entreprit d’étudier et de vulgariser les divers moyens de ralentir ou -de supprimer la reproduction de l’espèce humaine, sans gêner en rien -les rapports galants et déduits amoureux. - -«Les hommes s’en moquent, des grossesses! disait-elle. Il leur est -facile de rire, de nous critiquer et malmener. Ils n’ont que de -l’agrément dans l’affaire, eux! Tandis que nous, c’est neuf mois de -souffrances, neuf mois d’angoisses et de tourments, c’est notre vie -même que nous risquons!» - -Avec le phalanstérien Fourier, si joliment drapé et houspillé par -Proudhon, elle patronna d’abord «la stérilité artificielle par -engraissement»; mais les résultats du système furent pitoyables, -et elle ne reçut de ses amies que des plaintes, des plaintes -péremptoirement et effroyablement motivées. - -«L’embonpoint que j’ai acquis n’a fait, ma très chère, que m’attirer -plus d’hommages, et me voici encore dans une de ces désastreuses -positions intéressantes ...» - -Il fallait enrayer au plus tôt et changer de tactique. - -Elle eut recours alors à l’eau froide, affirmant, avec un spécialiste -de l’époque, que «l’eau et le froid sont mortels à la semence ... -Malthus n’est qu’un rêveur, un utopiste: le vrai sauveur, c’est -Eguisier avec son irrigateur! L’hygiène, cette déesse de la santé, -l’hygiène, sans chercher plus loin, sera notre infaillible libératrice: -c’est elle l’ogresse qui mangera nos enfants en herbe!» - -Hélas! Non, ce n’était pas encore cela, et les petits Poucets -continuaient de germer et de courir. - -Il lui répugnait de faire appel à la chirurgie. C’était du reste -surtout un moyen préventif qu’elle cherchait. Non, pas de piqûre, pas -de curetage, pas d’instruments de fer ou d’acier, pas de sang ... -N’effrayons point! Il ne s’agit pas d’arracher, mais d’empêcher, mais -de stériliser. Procédons avec mesure, précaution et douceur. - -Elle s’était tournée vers l’antique science des plantes et était en -train de demander à la sabine, à la rue, à l’aconit ou l’absinthe, -le remède suprême qu’elle rêvait, quand elle lia connaissance avec le -docteur Gernandez, un superbe mulâtre, taillé comme un Titan, vigoureux -comme Hercule, beau parleur, grand viveur, endiablé coureur, ambitieux, -insinuant, obséquieux et insidieux, qui la conquit d’emblée. - -Fernando Gernandez, qui était originaire de la Martinique, et, après -d’assez piètres études médicales, cherchait à s’orienter dans le -Pandémonium parisien, comprit tout de suite l’admirable parti qu’il -pouvait tirer de sa conquête et de toute la tribu des «Infécondes». - -«Il faut fonder un dîner, d’abord! déclara-t-il à Guillemine. - -—Un dîner? - -—Sans doute, chère amie! Il n’y a pas d’association sans dîner. Qui -dit association dit réunion, et où se réunit-on mieux, où cause-t-on -plus à l’aise, où s’épanche-t-on avec plus de liberté et plus d’abandon -qu’autour d’une table, d’une table bien dressée et savamment servie? La -table, c’est la meilleure entremetteuse de toutes les affaires, la plus -sûre préparatrice de tous les succès. - -—Eh bien, faites, mon bon! Organisez ce dîner! - -—Dîner mensuel, c’est suffisant. Vous le présiderez. - -—Non, ce sera vous. - -—Jamais! riposta vivement Fernando. Je ne dois y assister qu’en -qualité d’invité, d’ami ... - -—De conseiller. - -—De conseiller, si vous voulez.» - -Gernandez ne s’en tint pas là, et, probablement en vertu de ce titre -officiel de conseiller particulier et intime de la corporation, -il entreprit de modifier les idées de la reine des bréhaignes, de -combattre ses préventions contre les opérations chirurgicales, et il -finit par la retourner comme un gant. - -«Sauver une jeune fille des angoisses et des hontes d’une grossesse; -épargner à tant de pauvres jeunes femmes les souffrances de la -gestation, les tortures de l’enfantement ... - -—Oh! - -—C’est accomplir œuvre pie et méritoire, et l’on ne peut que vous -bénir ... - -—N’est-ce pas? - -—Mais ne croyez pas atteindre ce noble but sans sortir des routes -battues, des sentiers piétinés et vulgaires. - -—Je ne saisis pas ... - -—Les plantes, si souvent employées, essayées de tant de façons, ne -peuvent vous offrir, mon amie, que des moyens préventifs ou curatifs -imparfaits, inefficaces dans la plupart des cas, dangereux en bien -d’autres. La stérilité par engraissement n’est, à mon sens, à peu -près comme tout ce qui est sorti de la cervelle de ce grand toqué de -Fourier, qu’une désopilante plaisanterie, et j’en dirai presque autant -de l’eau froide, que vous avez un moment préconisée. La chirurgie a -réalisé de nos jours d’immenses progrès. Des opérations, condamnées -il y a vingt-cinq ou trente ans, déclarées impraticables, ou dignes -seulement des bourreaux et tortionnaires, s’effectuent aujourd’hui -sans le moindre danger et sont d’un usage de plus en plus courant. -L’extirpation des ovaires, ce qu’on appelle l’ovariotomie, est du -nombre. Oui, chère amie, je devine ... je sais combien à première vue -cela semble effroyable. Vous fendre le ventre! l’ouvrir! Brrr! En -réalité, avec les méthodes nouvelles, les précautions recommandées, -c’est simple comme bonjour. D’abord vous êtes endormie: on vous -chloroformise; vous ne sentez donc rien, et, quand vous vous réveillez, -tout est fini, remis en place, nettoyé, épousseté et recousu. Quinze -jours après, il n’y paraît plus, et vous êtes à jamais délivrée de -cette terrible appréhension, à jamais à l’abri de ce fléau de la -maternité, le plus horrible malheur qui puisse advenir à des femmes -comme vous, à des femmes du monde, des femmes d’esprit, des femmes -d’élite. - -—Certes! - -—L’avenir est de ce côté-là, chère Guillemine, conclut le docteur -Gernandez avec le plus grand sérieux. L’ovariotomie, voilà ce qui -sauvera le monde!» - -Guillemine de Chastaing se laissa convaincre et opérer, et fut ravie du -résultat. - -«Mais c’est admirable! O mon ami, quel succès vous tenez là! Quelle -fortune! Quelle gloire! Mais c’est comme un rêve! s’exclamait-elle, -enthousiasmée. Aucune douleur, absolument! Il n’y a qu’un peu de -pesanteur là ... - -—Cela disparaîtra. Vous allez garder le lit pendant quinze jours, -vous entendez, ne pas vous lever? - -—Je vous le promets. Et cette cicatrice? ces taches? - -—C’est l’affaire de trois semaines. Tout cela s’en ira. Ne vous levez -pas surtout!» - -La présidente ayant donné l’exemple et sauté le pas, une, deux, -trois «Infécondes» la suivirent; puis une quatrième, une cinquième, -une sixième, une septième; bientôt toutes les adeptes de la secte y -passèrent. - -Bientôt aussi la presse eut vent de la chose et en glosa. Si vous -voulez bien prendre la peine de feuilleter les journaux parisiens -du mois de novembre 1893, par exemple, vous y retrouverez trace de -l’inauguration du _Dîner des Infécondes_,—«de ces agapes intimes, -instituées sous la présidence d’honneur d’un chirurgien célèbre par -l’habileté avec laquelle il procède à l’ablation des ovaires, et où -toutes ces _adorables_ clientes, par lui si magistralement opérées, se -font un devoir d’assister».[12] - -Vous y retrouverez également la fameuse chanson de Favart, appliquée, -comme une sorte d’hymne national et de _Marseillaise_, à ces héroïques -_castrates_: - - On va leur percer le flanc, - En flin, flan, r’lan tan plan tirelire en plan! - On va leur percer le flanc; - Ah! que nous allons rire! - - Ah! que nous allons rire! - R’lan tan plan tirelire. - - Que le Ciel sera content! - Et plein, plan, r’lan tan plan tirelire en plan! - Que le Ciel sera content! - On fait ce qu’il désire. - -D’autres journaux estimèrent, au contraire, qu’il n’y avait pas là de -quoi plaisanter; que si l’on voulait que la France reprît sa place -dans le monde ou simplement fût capable de se défendre, il lui fallait -des soldats, par conséquent des enfants, et qu’il était de nécessité -absolue de posséder un peu moins d’_adorables_ insexuées, émancipées et -déséquilibrées, et un peu plus de ces stupides ménagères de l’ancien -temps, de ces misérables esclaves, ces _exécrables_ mères de famille ... - -Mais c’était le vieux jeu. _Go ahead!_ Il n’en faut plus, de familles! -N’en faut plus, de mères, de ménagères ni d’esclaves! Vive la femme -libre! Vive la femme-homme! - - * * * * * - -Jeanne de Sambligny avait été une des premières à se lancer sur les -traces de sa présidente et à recourir aux bons offices du docteur -Gernandez. - -Une fois débarrassée de cette horrible inquiétude, certaine d’avoir -coupé court, définitivement et radicalement, à toute menace de -grossesse, elle n’hésita plus à demander aux galantes rencontres les -suppléments pécuniaires dont elle avait de plus en plus besoin. Hélas! -c’était toujours, presque toujours, bien peu de profit pour beaucoup de -honte qu’elle récoltait. Il y avait un tel encombrement sur la place, -une telle concurrence sur le marché! Elle-même s’en apercevait, en -était effrayée. - -«Mon Dieu! Mon Dieu! Que de femmes à l’affût, guignant l’argent de -l’homme! Et des femmes bien, des femmes instruites: c’est même surtout -de celles-là qu’on trouve le plus. Les cuisinières et les maritornes -réussissent à se caser; les autres, avec leurs mains blanches et leurs -diplômes ... Ah vrai! les hommes n’ont que l’embarras du choix! Et -naturellement ces messieurs en profitent: ils nous ont pour rien!» - -Pour rien, pour quelques francs, c’était exact. Et encore la majeure -partie de cette piètre somme passait aux mains du tenancier de l’hôtel -garni où ces suaves amours s’abritaient. - -Il y avait environ dix-huit mois que cet état de choses subsistait, que -Mmes de Chastaing, de Sambligny et consorts avaient expérimenté par -elles-mêmes l’étonnante souplesse de main et l’incroyable dextérité du -docteur Gernandez, dix-huit mois que ce mulâtre praticien exerçait ses -talents dans le grand monde et le demi-monde, laissant à des confrères -moins délurés et à de pitoyables matrones la clientèle bourgeoise et -les quartiers populaires, quand, un beau matin, la foudre tomba dans le -camp des «Infécondes». - -La reine des bréhaignes venait de constater, et sans espoir d’erreur, -qu’elle était enceinte. - -Mais alors? Alors ce cher docteur se serait donc trompé? A moins qu’il -ne se fût moqué d’elle? - -Et deux, trois, quatre, cinq, six, dix, douze, quinze, vingt de -ces dames firent bientôt la même constatation; sur trois cents et -quelques sociétaires des «Infécondes» qui s’étaient fait ovariotomiser -et stériliser par le docteur Gernandez, cent vingt-cinq, presque la -moitié, se trouvèrent en état de grossesse. - -C’était un admirable résultat. - -Notre mulâtre, malin comme un singe, avait joué,—c’est le cas de le -dire—joué par-dessous jambes toutes ces dames. Il avait simulé sur -elles la fameuse opération, les avait très prudemment endormies, très -savamment chloroformisées; avait, au moyen du bistouri, tracé sur -l’ivoire de leurs ventres une incision très superficielle, aussitôt -recouverte d’un pansement antiseptique, et même enjolivée de points -de suture; à l’entour, pour donner à la chose une apparence plus -compliquée et plus imposante, il avait esquissé, avec un crayon de -nitrate d’argent, l’emplacement de certains organes intérieurs, -dessiné des hiéroglyphes dont la teinte bistrée ne devait pas tarder à -s’affaiblir et s’effacer. - -Pauvres femmes! Une fois de plus elles avaient été odieusement flouées -par un de ces gredins d’hommes! - -Et le beau et captivant «docteur noir» ne s’en était pas tenu là. -Non content d’avoir fécondé les illustres flancs de la reine des -bréhaignes, de l’avoir gratifiée d’un petit moricaud ou d’une -sémillante petite boule de neige, il avait, le monstre! dépouillé -par avance ce futur héritier de la succession maternelle; il -avait,—en quittant la France pour regagner l’Amérique, l’ingrat et le -scélérat!—allégé l’infortunée Guillemine de toutes ses valeurs, de -tous ses diamants et bijoux. Rafle complète! - - * * * * * - -Jeanne de Sambligny se trouvait au nombre des «Infécondes» si -traîtreusement appelées à savourer bientôt les suprêmes joies de la -maternité. Elle s’en serait bien passée: il ne lui manquait plus que -cela! - -Congédiée par son mari, au sortir de chez Mme de Saint-Géran, elle -avait obtenu de lui un sursis pour mettre ses nippes en ordre et -prendre toutes ses dispositions de départ. - -Elle était décidée à continuer ce qu’elle avait, pour son malheur! si -tardivement commencé, à demander, malgré la dureté des temps et la -pingrerie des hommes, son gagne-pain à la galanterie. Et puis son mari -lui ferait bien une pension alimentaire; il lui devait bien cela! Au -besoin, elle saurait l’y contraindre. Il redoutait les procès, avait -les esclandres et le tapage en horreur. - -«C’est par là que je te tiens! Attends un peu, mon bonhomme!» - -Elle s’appliquerait d’ailleurs à sauvegarder soigneusement les -apparences: officiellement ce serait à l’art qu’elle aurait recours, -dans des leçons de piano quelle chercherait ses moyens d’existence. - -Et voilà qu’au moment d’exécuter ce projet, en dépit du charcutage -qu’elle croyait effectué et de l’immunité promise et garantie, elle -sentait un petit être s’agiter en elle. - -Un immense désespoir la saisit. Ah! cette inexorable malédiction, cet -abominable châtiment de la maternité, qui pèse sur toutes les filles -d’Ève! - -Elle ne voyait que deux partis à prendre, deux solutions, entre -lesquelles son esprit flottait et oscillait sans pouvoir se fixer. - -Le suicide d’abord: en finir, comme avait fait sa sœur Corentine, après -avoir été dévalisée par le juif Sakaël;—en finir avec cette existence, -qui, au lieu de fêtes, de luxe, de richesses, de tout ce quelle en -attendait, ne lui avait apporté que déceptions, tristesses, misères et -dégoûts. Comme il serait bon de quitter tout cela et d’aller dormir -l’éternel sommeil! Il n’y a que ceux-là d’heureux qui reposent sans -menace de réveil. - -Ou bien essayer de l’avortement? Mais à qui s’adresser, chez quelle -sage-femme ou quel médicastre aller frapper? Elle sonda le terrain -autour d’elle, questionna insidieusement une des «Infécondes» avec qui -elle était en relation. - -«Ce n’est pas cette industrie-là qui manque, lui certifia cette amie, -et, à défaut de ce misérable Gernandez ... Vous savez ce qu’il a eu -l’aplomb de répondre, avant de se sauver comme un voleur qu’il est, à -Mme Korabieff ... Vous vous souvenez? cette grande Russe, intime de Mme -de Chastaing? - -—Je la connais. - -—Elle était allée le consulter, ou plutôt lui reprocher l’inefficacité -de ... de son traitement, espérant qu’il pourrait remédier ... - -—Elle est donc enceinte? - -—Il paraît. Et ce joli monsieur, qui avait déjà combiné son -coup et résolu sa fuite, lui a répondu qu’il l’avait fort bien -opérée:—«Comment osez-vous en douter, madame!»—mais que l’opération -ne pouvait être efficace qu’à une condition. - -—Laquelle donc? - -—A la condition de «ne pas voir d’hommes». C’est ce qu’il m’a dit en -propres termes à moi-même ... - -—Comment! Vous aussi? - -—Non ... Je veux dire ... Je craignais! Une simple peur! Un retard ... -Oui, il m’a riposté pareillement, et de quel ton dégagé et narquois: -«Mais il ne fallait pas voir d’hommes, madame! Il ne fallait pas voir -d’hommes! C’est le plus sûr moyen ...» - -—Le misérable! Il se raille de nous par-dessus le marché! - -—Alors vous?... - -—Non, c’est comme vous ... Un retard ... une simple crainte, mais qui -s’est vite dissipée. - -—Ah! tant mieux! - -—Cependant si ... si ces craintes revenaient, par hasard? demanda -Jeanne. Vous avez quelqu’un?... - -—Quelqu’un? - -—Oui, pour faire passer ... - -—Ah! très bien! Mais oui, j’ai quelqu’un, plusieurs quelqu’un! Je vous -indiquerai très volontiers ... Nous irons ensemble, si vous voulez? - -—De grand cœur!» - -Jeanne de Sambligny n’eut pas le loisir de mener à bonne fin cet -auguste projet. Soit que les incertitudes, les transes et tourments -qu’elle éprouvait, la terrible crise qu’elle traversait, eût altéré sa -santé, soit qu’elle se fût livrée à de soudaines et excédantes marches, -à des fatigues de toutes sortes, et eût commencé à exercer sur elle -certaines manœuvres abortives, elle tomba malade, en proie à une fièvre -intense. Une fausse couche survint brusquement peu de jours après, puis -une péritonite se déclara. - -«Je te le disais bien, ma pauvre chatte, murmura un soir en aparté -Armand de Sambligny devant le lit de sa femme, je te le disais bien que -ce n’était pas du tout la même chose, qu’il n’y avait entre nous aucune -espèce d’égalité ni de comparaison ... Tu meurs d’être allée faire -l’amour je ne sais où, tandis que moi ... Tu vois? Je ne m’en porte pas -plus mal.» - -Ainsi, il n’eut pas la peine de mettre sa menace à exécution et -d’envoyer promener sa femme: il se trouva débarrassé d’elle un beau -soir, et put, sinon s’écrier à voix retentissante et joyeuse, du moins -soupirer discrètement: - -«Enfin, veuf!» - - - - -XII - - -Toute une partie de la rue Vaneau, la partie voisine de la rue de -Sèvres, était en émoi. Une foule considérable, les yeux en l’air, -braqués sur le sommet de la maison où demeuraient Katia Mordasz, -l’horloger Jean Louis, Mmes Birot et Margotin, avait envahi le trottoir -opposé à cette maison, remplissait même la moitié de la chaussée, et -s’étendait jusqu’à la rue de Sèvres. - -Des cris d’effroi ou d’impérieux avertissements, mêlés à des éclats de -rire, à des appels goguenards et de brusques sifflements, jaillissaient -à tout instant de cette multitude et à travers ce brouhaha. - -«Ah! la malheureuse! - -—Elle va glisser! - -—Eh! la Birotte! - -—Mais non, elle ne tombera pas, elle y est habituée! N’ayez donc pas -peur! - -—Elle me fait mal! - -—Moi aussi! - -—Ah! ma chère! J’en ai les sangs tournés! - -—Ne regardons plus! - -—Je ne peux pas voir ces choses-là! - -—Alors, qué qu’vous fichez ici? On ne vous y retient pas! - -—Ohé! Ohé! La Birotte! - -—Psst! Psst! Ne te sauve pas si loin! - -—Descendra! - -—Descendra pas! - -—Des-cen-dra! Des-cen-dra! Des-cen-dra!» - -C’était Mme Birot, la mère d’Octavie, qui, plus ivre que jamais, -s’était avisée de grimper sur le toit de sa mansarde, soi-disant pour y -étendre du linge, et n’en voulait plus déguerpir. - -On était allé chercher d’abord les agents de police, puis une escouade -de pompiers, afin de lui donner la chasse; mais elle avait fait la -nique et toutes sortes de singeries à ces braves gens, et n’avait pas -manqué surtout de leur trousser ses jupes et montrer ce qu’il y avait -dessous. - -«La pièce curieuse! On ne paye rien pour la voir! Entrée libre! avait -d’en bas glapi un loustic. Ah! la sacrée Birotte!» - -Et elle avait gagné un pignon, dont on ne pouvait la déloger sans péril -pour elle et ses poursuivants, et continuait de là ses gestes, grimaces -et invectives, ses outrages de toutes sortes à la pudeur, aussi bien -qu’aux représentants de la loi et de la force publique. - -«Venez-y donc! clamait-elle. Bin comment, vous renâclez? Vous m’ -lâchez? O les coïons, qui s’ laissent faire le poil par une femme? -Je m’ fous de vous, vous savez, tas d’ mufles! Je m’en fous et m’en -contrefous!» - -Le commissaire de police ne décolérait pas. - -«Il faut en finir, nom d’un chien! C’est stupide! Cette mâtine-là! -Ameuter ainsi tout un quartier! Nous ne pouvons pas rester là jusqu’à -demain! - -—Quoi? Qué qu’ tu jaspines, toi? Qué qui te demande quéque chose? -répliqua l’ivrognesse. Tu n’as qu’à t’en aller, si t’es pas bien. Pas -moi qui t’ai prié d’ venir!» - -En ce moment, comme le commissaire était perché au sommet d’une échelle -engagée dans l’ouverture d’un vasistas donnant accès sur le toit, il se -sentit tirer par les pans de sa redingote. - -Un homme à cheveux roux, l’air guilleret et bon enfant, vêtu d’un -veston élimé et taché, se tenait au pied de l’échelle. - -«M’sieu ... m’sieu l’ commissaire!... C’est moi l’ concierge ... V’là -que j’ rentre de l’atelier ... J’ suis dans la reliure ... Ma femme -vient de m’ conter c’ qui s’ passe ... - -—Eh bien? - -—Voulez-vous que j’essaye de la faire descendre, c’te sorcière-là? -Elle me connaît ... - -—Ah! je ne demande pas mieux! Et si vous réussissez, saperlipopette! -je vous voterai des remerciements! Voilà deux heures que ça dure, cette -comédie! - -—Faudrait qu’il n’y eût que moi avec elle, pour ne pas lui fourrer l’ -trac, qu’elle ne s’ méfie de rien, reprit le concierge. Si vous disiez -à vos agents et aux pompiers de la laisser? - -—Ah! pour ce qu’ils font là-haut!» soupira le commissaire en haussant -les épaules. - -Dès qu’il n’y eut plus personne sur le toit que la mère Birotte, -toujours juchée à califourchon sur son pignon, le concierge grimpa à -l’échelle, et, passant la tête par le vasistas, interpella allègrement -sa locataire. - -«Bin, m’ame Birotte, qué qu’ nous faisons donc là? C’est donc qu’ nous -avons envie d’attraper c’te nuit des rhumatismes? - -—Ta gueule, fourneau! - -—O m’ame Birotte! Moi qui suis poli avec vous! - -—A l’ours! A Chaillot, sale pipelet! - -—Voyons, m’ame Birotte! Voyons!... Vous n’êtes vraiment pas aimable! -Et dire que je vous cherche depuis trois quarts d’heure pour vous faire -goûter du nanan! Vous savez bin, ce vieux marc de Bourgogne que vous -trouvez si bon? J’en ai reçu un petit baril ... - -—Ah! ce cher père Ricouard! Ah! c’est pour ça!... Que n’ parlais-tu -plus tôt! T’ n’avais qu’à causer, portier d’ mon cœur! - -—Fallait m’en laisser le temps! - -—Alors comme ça tu payes un verre? - -—Deux, si ça vous convient, m’ame Birotte. - -—J’ crois bin, qu’ ça me ... Je n’ me fais jamais prier, quand il -s’agit ... s’agit d’ licher! Attends ... me v’là! v’là que j’ m’amène -... Il arrive! Il arrive!» - -Tout en piaillant de la sorte, la soûlarde avait quitté son perchoir et -s’avançait en titubant sur la pente du toit. - -«Donnez-moi la main! Vous allez glisser! dit le concierge. - -—Pas d’ danger! Pour que j’ glisse, faudrait du verglas, et c’est pas -à c’te saison ... Qué chaleur! Ouf! Oh là là! Ça fait soif, hein donc, -mon vieux pipelet? - -—Oui ... Dépêchez-vous! - -—Tu m’ croyais p’t-êt’ popoche, toi aussi? Eh bien, non, là! Je n’ -suis pas, pas du tout ... - -—Dépêchons-nous donc, m’ame Birotte! Si vous n’avez pas soif, c’est -moi qui ... - -—Ah! c’est toi! c’est toi, ma vieille branche!...» - -Le pied lui manqua, et elle allait rouler jusqu’au chéneau, et de là -rebondir dans la rue, lorsque le sieur Ricouard la saisit par ses jupes -et l’attira vivement à lui. - -En un tour de main, elle se trouva au bas de l’échelle. - -La «comédie», qui agaçait et enrageait depuis deux heures M. le -commissaire, était terminée. - -Pendant ce temps, le petit horloger du rez-de-chaussée, le père -Jean-Louis, discourait avec la fruitière d’en face, et ne tarissait pas -d’indignation. - -«Tous les jours des scandales comme ça, madame Paquin! Voyez, voyez -tout ce monde, tous ces badauds! Et si elle allait leur tomber sur la -tête! Ah misère! Autrefois, dans mon jeune temps, les femmes soûles, -on ne connaissait pas ça! - -—C’est vrai, interrompit Mme Paquin. De mon temps non plus on n’en -voyait pas. - -—A présent ça foisonne! Dans tous les quartiers populaires, à Grenelle -comme à Belleville, à La Villette, à Saint-Ouen, on ne rencontre que -cela: des femmes chez les mastroquets, des femmes attablées ou debout -devant le zinc, avec leurs gosses. C’est le progrès, l’Émancipation! -Ces dames veulent faire comme les hommes! - -—Plutôt que d’empêcher les hommes ... - -—Eh oui! C’est cela qu’il aurait fallu! Au lieu de donner ou laisser -prendre aux femmes les vices que nous avons, il aurait mieux valu -travailler à nous guérir ... - -—Paraît que c’est comme à Londres, où il y a encore plus d’ivrognesses -que d’ivrognes. - -—C’est ce qu’on raconte, en effet, madame Paquin. Je n’y suis pas allé -voir ... - -—Moi non plus. - -— ... mais je doute qu’il y en ait là-bas plus qu’ici, des -ivrognesses, par la bonne raison que ça augmente tous les jours chez -nous, cette plaie-là! Les femmes d’aujourd’hui, les ouvrières et femmes -du peuple, sans compter les autres, vous sirotent l’absinthe et le -vermouth, l’eau-de-vie et le tord-boyaux, le schnick et le schnaps, -comme celles d’autrefois vous auraient lampé de la fleur d’oranger. -C’est tantôt avec leurs maris ... ou leurs _hommes_ qu’elles se piquent -le nez, tantôt avec leur progéniture. J’en voyais une, l’autre jour, -la grosse blanchisseuse de la rue Oudinot ... - -—Mme Bourdillon, celle qui a mis le feu à son lit, après l’avoir -arrosé de pétrole, et qui s’écriait si drôlement: «Je veux mourir comme -Jeanne d’Arc! mourir sur mon bûcher!» - -—C’est ça même! Pauvre Jeanne d’Arc! Oui, c’est la femme Bourdillon. -Elle buvait un verre de rhum chez le charbonnier, un grand verre, dans -lequel elle faisait tremper une croûte de pain pour son moutard, un -môme de trois ans, et elle lui donnait cette croûte à manger, comme -elle eût fait d’une mouillette sortant d’un œuf à la coque. - -—Pas étonnant que sa petite fille ait des attaques d’épilepsie, si -elle a suivi le même régime! On a dû la conduire à l’hospice ... - -—Et qui paye tous ces frais de maladie, qui soigne et entretient -cette multitude d’alcooliques qui encombrent nos hôpitaux? C’est nous, -madame Paquin, c’est nous qui casquons, c’est notre argent qui valse. -Voilà ce qu’on oublie. Mais il ne faut pas gêner le commerce de MM. les -marchands de vin, ah mais non! Il n’y en a pas encore assez; il faut -les encourager, les stimuler ... D’abord ça rapporte gros au Trésor, -puis ce sont eux qui soutiennent nos hommes d’État; c’est chez eux que -se font nos députés, nos conseillers municipaux et généraux, tout le -tremblement! Alors, vous comprenez bien, on leur doit des égards en -échange. Tout ce monde-là se donne la main, s’entend comme larrons en -foire. Aide-moi, je t’aiderai! - -—Il y en a cependant à chaque porte, de ces empoisonneurs, et plutôt -deux qu’un. - -—Et vous en voyez tous les jours surgir de nouveaux. C’est comme -une marée qui monte ... Ça va de pair avec nos députés, tenez! Avoir -600 députés! Avec les sénateurs, ça fait 900 représentants! 900!... -Comment voulez-vous que ces gens-là se mettent d’accord? Et à quoi cela -sert-il, bon Dieu, qu’ils soient si nombreux? A quoi?... Ah! voilà -le malheur, madame Paquin; tout le monde aujourd’hui veut gouverner -la France! Rien que des politiciens et des marchands de vin! Tout le -monde,—et surtout les moins préparés, les plus inexpérimentés, les -plus incompétents, les plus ignares,—tout le monde a son plan de -gouvernement, tout le monde aspire à tenir la queue de la poêle! Ah là -là, mon Dieu! Ça me rappelle le siège, tenez, madame Paquin, l’hiver -de 70. Je revois encore un malheureux petit bossu, tailleur d’habits, -convaincu mordicus que lui seul pouvait sauver le pays, clabaudant sans -cesse que tous nos ministres et gouvernants, à commencer par Gambetta, -et tous nos généraux, y compris Faidherbe et Chanzy, n’étaient que -des moules, des moules, pas autre chose! «Ah! si c’était moi! Ah! nom -d’un chien! Nous aurions déjà fait la trouée, opéré notre jonction -avec l’armée de la Loire! Ah oui! Et que ça ne traînerait pas, -tonnerre de Brest!—Mais comment? comment? lui demandait-on.—J’ai -mon plan, et qui vaut mieux que celui de Trochu, allez!» On finit par -le conduire à la place et l’interroger. Son plan, savez-vous en quoi -il consistait, madame Paquin? A supprimer les fusils et les remplacer -par des arbalètes! «Avec une bonne compagnie d’arbalétriers, je me -charge de traverser les lignes allemandes! Je garantis de faire la -trouée!» s’écriait-il. Eh bien, voilà! Nous avons une foultitude de -tailleurs comme ça, et de cordonniers, de chapeliers, de serruriers, de -menuisiers, d’épiciers, de charcutiers, de pharmaciens, de vétérinaires -... et d’horlogers aussi! Car qu’est-ce que je fais en ce moment même? -ajouta en riant le petit père Jean-Louis. Vous voyez comme cette -maladie est contagieuse, madame Paquin? Voilà que je me mêle aussi de -discuter et de critiquer, de prôner mon ours ... Comme s’il n’y en -avait pas assez d’autres, pas assez sans moi! Mais c’est qu’on ne peut -pas se retenir, quand on voit ce que l’on voit! - -—Ah oui, m’sieu Jean-Louis, quand on voit ... Ah Seigneur! Ainsi la -petite Birotte, Tavie Birotte? N’est-ce pas dégoûtant, plus ignoble -encore que la mère? - -—J’y pensais. Quelle famille! - -—Oui, quelle famille! - -—Si encore ce n’étaient là que des exceptions, des faits ne se -produisant que très rarement, par accident, on comprendrait! Mais -pas du tout! C’est tous les jours et par centaines que de pareilles -ignominies se commettent. Il suffit d’ouvrir un journal ... - -—Sans compter ce que les journaux ignorent ou ne peuvent pas dire, -observa judicieusement la fruitière. On se plaint souvent qu’il n’y a -plus d’enfants, m’sieu Jean-Louis; eh bien, je crois de plus en plus -que c’est la pure vérité. - -—Plus de famille surtout, madame Paquin: voilà ce qu’il y a de pis. On -a touché à cette base de la société, en élevant les jeunes filles pour -en faire autre chose que des ménagères, des épouses et des mères; si -bien qu’on se marie de moins en moins en France, qu’on y fait de moins -en moins d’enfants. Ajoutez à cela les insanités du suffrage universel -et la liberté illimitée de la presse,—le droit de traiter tous les -jours publiquement, surtout devant le public le moins préparé, le plus -naïf, le plus gobeur et le plus exalté, le chef de l’État de vieille -canaille:—«Le sinistre gredin qui préside aux destinées de la France», -comme ne manque jamais de l’écrire ce journal, tenez! - -—C’est cela qui honore et relève un pays! - -— ... De qualifier tous nos généraux, à tour de rôle, de ramollots -ou de traîtres, afin sans doute de donner du courage à nos soldats; -de déclarer et certifier que tous nos ministres et tous nos hommes -en place, sans exception aucune, ne sont qu’un ramas de filous, de -fripouilles ... - -—Ou encore d’aller annoncer que la peste vient d’éclater dans Paris et -que les boulevards sont jonchés de cadavres! - -—Ah oui! C’est une gazette de dames qui s’est amusée à lancer ce -canard ... - -—Drôle d’amusement! - -—Au lieu de soigner ses menus, de publier de bonnes recettes -de cuisine ... Ah! vous pouvez conclure, madame Paquin, que nous -sommes couchés dans de jolis draps, que nous sommes ce qu’on appelle -«complets», ma pauvre madame Paquin!» - -L’allusion que nos deux interlocuteurs venaient de faire à Octavie -Birot, peu chaste fille d’une mère sans pudeur et toujours démesurément -altérée, avait trait à une récente escapade de la chère enfant. Et -quelle escapade! - -Tavie s’étant aperçue un matin qu’elle ne jouissait pas chez elle -d’assez d’indépendance, et que sa maman biberonne se permettait trop -fréquemment de la contrôler et de la sermonner, de la quereller et de -la talocher, résolut de brûler la politesse à «cette vieille tourte»: -c’était le respectueux petit nom qu’elle se plaisait à décerner à son -auguste mère. Mais Tavie n’entendait pas partir seule, et elle persuada -sans trop de difficulté à son petit ami Zuzules, Jules Margotin, qu’il -était de son devoir de la suivre. - -«Mais où irons-nous? lui objecta le gamin, qui, comme elle, n’avait pas -plus de treize ans et demi. - -—T’inquiète pas! - -—Et pour boulotter? - -—T’inquiète pas, que j’ te dis!» - -Avant de déguerpir, on eut soin, des deux côtés, bien entendu, de faire -main basse sur les quelques sous qu’on put trouver à la maison et les -quelques nippes ou objets ayant un semblant de valeur. Ainsi lestés, -nos tourtereaux s’enfuirent à tire-d’aile au fond de Vaugirard, et -se nichèrent dans une misérable cahute, jouxte un terrain vague. On -demeurait là toute la journée à roucouler, paresser, godailler et -ripailler; puis, le soir venu, Tavie s’en allait rôder du côté de la -gare Saint-Lazare. - -Mme Birot ne s’inquiéta pas plus du départ de sa fille que si celle-ci -n’eût jamais existé; elle ne prit même pas ce prétexte à consolation -pour doubler ses rations d’absinthe ou ses doses de _mêlé-cass_. - -Quant à Mme Margotin, qui cultivait aussi et avec zèle tous les -composés ordinaires de l’alcool, elle s’avisa, une après-midi, à -la suite d’une surabondante absorption de petites gouttes, d’aller -troubler le ménage de son fils, et tenter de faire réintégrer à M. -Zuzules le domicile familial. Elle se disait que ce précieux fils -allait atteindre l’âge où il pourrait rapporter un peu d’argent au -logis, et que c’était véritablement désastreux de penser qu’elle n’en -profiterait pas, que ce serait ce petit souillon de Tavie ... - -«La gueuse! Ah! si j’te tenais!» - -La veille même, l’indiscrétion d’une voisine lui avait révélé le gîte -des amoureux. - -«J’ m’en vais aller t’les secouer, attends un peu! J’ m’en vais t’la -moucher, c’te morveuse!» - -Et la voilà qui s’achemine vers l’orde bicoque où se terraient ces deux -chérubins,—Paul et Virginie nouveau modèle. Mal lui en prit. - -Aux premiers mots, dès qu’elle fit mine de porter la main sur ladite -morveuse, Zuzules, le brave gosselin, qui n’entendait pas qu’on touchât -à sa femme, assena sur la tête de sa mère un coup terrible, lui brisa -sur le chignon une bouteille pleine. - -Tavie, pour ne pas demeurer en reste avec son homme, s’arma d’un -couteau et menaça «c’t’ espèce de poivrotte» de lui faire son affaire. - -«Tu veux donc que j’ te crève! criait-elle. Fous-la par terre, Jules! -Tire-la par les arpions! C’te saleté-là! Si, chaque fois qu’elle est -mûre, faut qu’elle vienne nous enquiquiner! Ah bin non, alors! Est-ce -que j’ vais voir avec qui tu couches, moi?» - -A demi assommée, inondée de sang, la poivrotte s’affala de tout son -long dans un coin de cette tanière, tandis que Paul et Virginie -gagnaient le large et s’en allaient abriter leurs tendresses du côté de -Charonne. - -«T’inquiète pas, Zuzules! J’ trouverai toujours à turbiner!» - -Chers anges! Blancs agneaux du bon Dieu! - -«Ce qu’il y a de terrible, voyez-vous, madame Paquin, disait à la -fruitière l’horloger Jean-Louis, lorsque Mme Margotin, de retour chez -elle, se mit à raconter à son entourage l’enthousiaste accueil qu’elle -avait reçu de son fils et de sa pseudo-bru et à déblatérer partout -contre eux,—ce qu’il y a de terrible, c’est que ce sont toujours les -pauvres gosses qui pâtissent de l’inconduite des parents, eux qui -paient les pots cassés et les frais de la fête. Il est certain que si -la mère Birotte ne se piquait pas le nez et avait pu rester en ménage -avec quelqu’un ... Elle ne sait même pas exactement quel est le père de -son gamin, son dernier! Non, ma foi, elle nous l’a déclaré elle-même! - -—Elle était encore soûle comme une tique quand elle l’a fait! - -—Elle était dans son état habituel, repartit l’horloger. Naturellement -ce gamin reçoit plus de torgnoles que de caresses, absolument comme sa -sœur Tavie: aussi fera-t-il comme elle. Le jour où il se sentira assez -fort pour riposter, il ripostera, allez donc! et lorsqu’il trouvera -l’occasion de décamper, il s’empressera d’en profiter,—toujours comme -cette diablesse de Tavie. - -—Qui n’aurait peut-être pas été plus mauvaise qu’une autre, si elle -avait eu une vraie mère. - -—Malheureusement!... Et remarquez, poursuivit M. Jean-Louis, -remarquez, madame Paquin, combien les mauvaises mères deviennent de -plus en plus nombreuses, combien les «enfants martyrs» augmentent! On -ne voit pour ainsi dire que cela dans les journaux! - -—C’est vrai, à tout moment ... On croirait que les femmes d’à présent -ne savent plus ce que c’est que d’être mères, qu’elles ne sont plus -faites pour cela. - -—Eh! eh! madame Paquin, ce que vous énoncez là est peut-être plus vrai -que vous ne le supposez! Le ménage, la famille, la maternité, tout cela -se tient. On ne veut plus de ménagères, et l’on n’a plus de mères, ou -l’on a de mauvaises mères, trop de mauvaises mères! - -—Des «enfants martyrs», en effet, comme vous dites, on ne voit que ça! -Il ne se passe pas de jour ... On en arrivera à être obligé de faire -élever ces pauvres gosses par l’État. - -—Ils n’en seraient très souvent que mieux élevés. - -—Et sûrement que moins maltraités, moins brutalisés. Et puis ils -n’auraient point constamment sous les yeux tant de vilains exemples. - -—C’est ce que dit Mlle Mordasz. Il paraît que dans ce qu’on appelle -l’antiquité, chez les Spartiates, on élevait les enfants de cette -façon, et qu’on s’en trouvait très bien. Moi, je ne suis pas savant -comme Mlle Mordasz, mais cette idée-là me chiffonne. - -—Moi aussi, m’sieu Jean-Louis. Et si jadis on avait voulu me prendre -mes deux garçons ... Ah! mais non! Ah mais non! - -—Oh! vous, madame Paquin, vous êtes une femme de l’ancien temps! -Aujourd’hui, les enfants, ça gêne: moins on en a, mieux ça vaut; et -quand on n’en a pas du tout, c’est l’idéal, le paradis! Voyez ces dames -qui demeurent au fond de la cour, ces employées ... - -—Les deux bicyclistes? - -—Oui, et puis l’autre, la grande maigre nouvellement emménagée ... -Elles ont beau accoucher, vous ne leur voyez jamais de bébés! - -—Et celles de l’entre-sol, repartit Mme Paquin, les deux petites -brunes, des bicyclistes enragées aussi, celles-là; et la grosse -blonde du troisième; et les couturières d’en face, les dames Drion et -Laurency, et tant et tant d’autres autour de nous ... pas d’enfants! -jamais de grossesses! - -—Si, par hasard, le fait se produit, comme c’est le cas de ces dames -du fond de la cour, on expédie le moutard en province, en Bretagne, en -Bourgogne ou en Picardie, n’importe où; et, pourvu que ça crève là-bas -... - -—Hélas! - -—Que voulez-vous qu’elles en fassent, de leurs bébés? Elles ne peuvent -pas les emmener avec elles à leur bureau ou à leur magasin, n’est-ce -pas? Alors, il faut bien s’en débarrasser ... n’y a pas à tortiller, -ni faire la bouche en cœur! Voyez-vous, madame Paquin, le mieux qui -puisse leur advenir, à ces pauvres poupons,—après avoir eu la bonne -idée de ne pas naître, c’est d’avoir celle de trousser leurs quilles et -décamper le plus promptement possible. Avez-vous remarqué que l’Église, -au lieu de se désoler de la mort des enfants et de chanter sur eux -le _De Profundis_, s’en réjouit, au contraire, et entonne à leur -sujet un hymne de louange au Seigneur,—_Laudate, pueri, Dominum_? On -m’expliquait cela dernièrement. - -—C’est parce qu’ils vont au ciel tout droit, et prennent place parmi -les anges. - -—Il leur suffit de quitter la terre ... Croyez-vous, par exemple, que -la petite Benneckert n’est pas plus heureuse? - -—La pauvre chérie! Se tuer, à dix ans! - -—A dix ans! Convenez, madame Paquin, que ce n’est pas à cet âge-là -qu’on recourait jadis au suicide! Maintenant, avec de tels parents, -on comprend qu’il n’y ait plus d’enfants, comme vous le disiez tout -à l’heure, on comprend cela. Et, pour la vie qui l’attendait, cette -petite ... - -—Ah ma foi!» - -C’était de la «Petite Sans Cœur» qu’il s’agissait, de cette malheureuse -fillette, dont la mère, pianiste éminente, mais professeur sans élève, -s’était mise, dès le lendemain de son veuvage, à trafiquer de ses -charmes. Car, ainsi qu’elle l’avait un jour fort pertinemment expliqué -au commissaire de police du quartier: - -«Que voulez-vous que fasse une femme seule, sans fortune, accoutumée à -avoir sa domestique? - -—Oh! je ne veux rien! avait aussitôt modestement protesté le -magistrat. Je constate seulement de plus en plus que toutes les femmes -de votre condition, si dénuées de fortune qu’elles soient, ne peuvent -se passer de domestique: à toutes, il leur faut leur bonne! - -—Mais, monsieur, je n’ai pas été élevée à récurer la vaisselle ni à me -gâter les mains dans toutes ces basses besognes. - -—Je sais: vous suiviez, m’avez-vous dit naguère, les cours du -Conservatoire, et vous vous destiniez au grand art. Veuve après -quelques années de mariage, vous vous êtes lancée dans la galanterie, -ce qui est une besogne bien plus relevée ... - -—Mais, monsieur, encore une fois, que vouliez-vous?... - -—Ce n’est pas un reproche, madame: vous-même l’avez déclaré, et je me -borne à répéter vos paroles. - -—Que pouvais-je faire? Si j’avais trouvé des leçons, ou bien si -j’avais pu entrer dans un bureau, une administration! Mais les hommes -ont envahi toutes les carrières; on se plaint partout qu’il y a trop de -candidats,—à plus forte raison de candidates! Les places qu’on veut -bien nous concéder, ce sont des places infimes, dérisoires, des places -de sept ou huit cents francs par an,—et pas les ressources que possède -une servante, pas de sou du franc, pas d’anse de panier à faire sauter. -Alors? Il me répugne de me laisser exploiter, je ne vous le cache pas; -je ne trouve rien de plus ridicule et de plus stupide: j’aime mieux ... - -—Exploiter moi-même? - -—Exploiter les hommes, tirer d’eux tout ce que je peux, oui, monsieur! - -—Vous ne me semblez pas pouvoir beaucoup, permettez-moi de vous le -dire. Ce commerce-là, comme bien d’autres, va mal; il y a encombrement, -il y a pléthore. - -—Enfin je n’avais pas à choisir! - -—Et vous gardez toujours votre fille avec vous? - -—Si je pouvais la placer quelque part ... - -—Ce serait préférable pour vous, et préférable pour elle surtout, -ainsi que nous l’avons déjà remarqué lors de la première plainte que -j’ai reçue à votre sujet. Vous avez eu beau déménager: les mêmes -accusations se reproduisent. - -—C’est mon ancienne concierge, monsieur le commissaire, la concierge -de la rue Vaneau, qui est venue trouver celle de la maison que j’habite -actuellement ... - -—Rue de Sèvres? - -—Oui, monsieur ... et lui a débité sur mon compte un tas d’histoires! - -—Non, permettez! C’est toujours la même, d’histoire, toujours les -brutalités que vous exercez sur votre fille, et toujours vos excès de -boisson: nous ne sortons pas de là. - -—Mes excès! - -—Vos excès, oui. Trop de verres d’absinthe ... - -—Oh! - -—Et trop de dureté et de violences à l’égard de votre enfant. - -—S’il est permis! Y a-t-il au monde un outrage plus sanglant pour une -mère?... - -—Je ne le pense pas. - -—L’amour maternel n’est-il pas inné dans le cœur de la femme? - -—Heu! heu! - -—Comment, vous niez? Mais, monsieur, le cœur d’une mère est le -chef-d’œuvre de la nature! - -—Dans les livres, c’est possible, madame; mais la réalité comporte -malheureusement tant et tant d’exceptions! Il ne se passe pas de jour, -vous le savez vous-même et ne pouvez le contester, que des quantités -de nouveau-nés ne soient étouffés et dépecés par leurs tendres -petites mamans, jetés dans les latrines, enterrés sous du fumier, -ou généreusement distribués aux pourceaux. Suppressions ou abandons -d’enfants, tortures et assassinats d’enfants,—assassinats souvent par -voies détournées et à petit feu, nous ne voyons que cela de plus en -plus! Vous, madame, on vous reproche de ne pas donner à manger à votre -fille: c’est par inanition que vous voudriez ... - -—C’est abominable ce que vous dites là! - -—Ce qui est bien plus abominable, c’est de le faire. Tandis que vous -n’avez jamais une caresse pour votre fille, vous êtes, paraît-il, aux -petits soins pour votre chien ... - -—Peut-on entendre pareilles infamies! - -— ... Un petit chien que vous avez depuis peu de temps. Lorsque vous -décampez de chez vous et restez des jours et des nuits sans rentrer, -vous prenez la précaution d’emmener votre chien ... - -—Pour qu’il n’aboie pas: ses cris gênent les voisins. - -—Mais votre enfant, vous la laissez, vous ne vous en souciez point. -Elle ne crie pas, elle ne gêne pas, elle! On l’a vue manger dans -l’écuelle du chien, dévorer la pâtée du chien ... - -—Comment, monsieur le commissaire, comment pouvez-vous admettre de -telles bourdes? - -—J’en admets et j’en constate bien d’autres tous les jours. Je -voudrais vous débarrasser de votre fille, car elle vous embarrasse, -voilà la vérité. - -—Je ne vous dissimule pas que c’est un lourd fardeau pour moi, et que -si vous réussissiez ... - -—Quelle joie, hein? Comme votre cœur de mère, chef-d’œuvre de la -nature, au lieu de se briser de douleur à cette séparation, bondirait -d’allégresse! Ce n’est cependant pas pour vous, c’est uniquement pour -cette malheureuse fillette que j’ai fait des démarches. Patientez donc -un peu: vous boirez après! - -—Mais, monsieur ... - -—Et ne la maltraitez pas,—même pour la corriger de ses mauvaises -habitudes: car elle en a toujours, de mauvaises habitudes, cette chère -petite, c’est immanquable! - -Vous vous moquez, monsieur; vous ne croyez pas dire si vrai, et -cependant! Je ne sais où cette gamine est allée chercher ses vices ... - -—Peut-être pas bien loin, murmura le commissaire. - -—Elle est corrompue jusqu’aux moelles! - -—Naturellement! Tout naturellement! Enfin, madame, je vous y exhorte -encore, faites attention! Un peu de patience!» - -Hélas! Il faut croire que la patience, pas plus que la douceur et la -sobriété, n’était la vertu dominante de Mme Benneckert, car huit jours -après, pas plus tard, on ramassait le cadavre de la Petite Sans Cœur -dans la cour de la rue de Sèvres, où la mère et la fille étaient venues -s’installer à un quatrième étage, en quittant la rue Vaneau. - -Une nuit, lasse de se morfondre dans son glacial abandon, lasse d’avoir -faim, faim de pain, de soleil et de tendresse, lasse de souffrir, de -s’étioler, de mourir de mort lente, et ayant déjà sans doute, à dix -ans, l’exacte perception de l’avenir qui la guettait et auquel elle -n’échapperait point, la pauvre fillette ouvrit la fenêtre et s’élança. - -Les voisins ne manquèrent pas d’accuser la mère d’avoir, par ses -violences et sévices, provoqué ce désespoir et indirectement causé -cette mort. Mais l’expertise médicale réduisit à néant ces accusations. -Le corps de l’enfant portait bien des traces de coups: n’avait-il pas -fallu essayer de combattre ses instincts pervers, de la corriger de -ses «mauvaises habitudes»? Ces coups néanmoins avaient été insuffisants -pour altérer sa santé; les marques laissées par eux étaient peu -apparentes et ne pouvaient motiver la mise en arrestation de la mère. -Ce qui n’empêchait pas que la pauvre petite, avant de se briser le -crâne sur le pavé de la cour, était déjà aux trois quarts morte, morte -de privations et de consomption, morte de faim. Sa mère ne l’avait -pas tuée, oh non, certes! elle l’avait simplement empêchée de vivre. -Et la petite martyre avait décidé d’abréger son supplice, de s’enfuir -de cette terre maudite: elle s’en était allée, selon la remarque du -chroniqueur Jean de Nivelle, «parce qu’elle ne pouvait plus y tenir, ne -pouvait plus rester». - -Seul, le petit chien dont elle dérobait la pâtée et léchait et -nettoyait l’écuelle, loin de lui garder rancune de ces trop fréquents -larcins, s’attrista de ne plus retrouver, à son retour, cette aimante -et caressante compagne de jeu, et il la réclama, la chercha de droite -et de gauche, sous tous les meubles, en geignant et glapissant. - -Heureuse Petite Sans Cœur! - - - - -XIII - - -Une vieille légende raconte que deux époux appartenant à une des -paroisses du diocèse de Poitiers, entreprirent de se rendre en -pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, mais qu’arrivés à Limoges, -la femme tomba malade et mourut. Seul pour achever la route, le cœur -brisé, l’époux n’en accomplit pas moins son vœu; puis il revint sur -ses pas et alla expirer de douleur au lieu même où il avait perdu sa -compagne. Lorsqu’on voulut l’inhumer auprès de celle qui lui avait été -si tendrement unie, on la vit se retourner dans sa tombe, comme pour -lui faire place, - - Et apprendre aux conjoints à s’entr’aimer toujours, - Afin qu’ayant vescu en la divine grâce, - Ils puissent voir le ciel à la fin de leurs jours. - -Telle aussi fut la mort de ce bon vieux et de cette aimable vieille, -voisins de Katia Mordasz, et baptisés par elle «Philémon et Baucis». - -Un soir Philémon sentit, non pas qu’il devenait arbre, comme son -ancêtre, célébré par Ovide et La Fontaine; mais, plus prosaïquement, -qu’il était mal à l’aise, avait peine à rester debout, et que des -frissons glacés lui couraient sur les épaules et dans le dos. Il se mit -au lit, et comme Baucis s’était assise à son chevet et emparée d’une -de ses mains pour la lui réchauffer entre les siennes, il l’attira -doucement à lui, lui inclina la tête contre son visage, et appuya sur -ses paupières ses lèvres exsangues et froides. - -«A toi!... Merci!... Merci de tout le bonheur que nous avons eu ... que -je te dois!» bégaya-t-il d’une voix à peine distincte.» - -Et la parole lui manqua; ses yeux se voilèrent, ses doigts se -contractèrent ... - -Baucis se hâta d’appeler à son secours et d’envoyer quérir le médecin, -ressource hélas! inutile: tout était fini. Dans ce dernier baiser, -cette suprême attestation et ce suprême hommage rendu à celle qui avait -partagé sa destinée et fait de conserve avec lui son temps sur la -terre, Philémon avait cessé de vivre. - -Aidée d’une voisine, Baucis rendit les ultimes devoirs à son compagnon -de route; elle lui fit sa toilette funèbre, et, tout aveuglée de larmes -qu’elle était, toute courbée, débile et infirme, elle tint à ce que -personne autre qu’elle ne portât les mains sur ce corps adoré. - -Puis la veillée mortuaire commença. - -Au petit jour, la voisine, qui s’était endormie dans son fauteuil, -ayant entr’ouvert les yeux, remarqua que Baucis avait quitté sa place, -pour s’asseoir tout contre le lit, et qu’elle demeurait immobile, le -buste renversé, enfoui dans les draps. Sa première idée fut que la -pauvre vieille priait; mais, s’étant approchée, elle eut beau la tirer -par la robe et l’appeler, elle n’obtint aucune réponse. Elle voulut -lui prendre la main, et, au premier contact, sentit un froid étrange, -particulier, qui la fit tressauter, le froid de la mort. - -Baucis n’avait pu survivre à celui qu’elle n’avait jamais quitté d’une -seconde ni d’un pas durant plus d’un demi-siècle; et d’elle-même, sans -secousse, sans bruit, comme tout naturellement, elle s’en était allée -le rejoindre. - -Et, lorsqu’on l’étendit près de lui, sur ce lit qui avait été leur lit -nuptial, on eût certainement pu voir, comme dans la légende poitevine, -le premier mort se reculer pour faire place au second, - - L’époux se retourner pour regarder l’épouse, - L’accueillir, lui sourire et la bénir encore! - -«Combien vous avez eu raison de classer ce ménage modèle dans la -catégorie des phénomènes, des disparus, des «Préhistoriques»! disait ce -soir-là Veyssières en prenant le thé avec Katia, sur le balcon du gai -petit logement de la rue Vaneau, et comme elle venait de lui annoncer -le double enterrement qui avait eu lieu le matin. Non, vous n’en -reverrez plus comme cela. Fini! Fini, le mariage! Il est en faillite -en France comme en Angleterre, comme en Amérique ... - -—Heureusement! - -—Ne vous pressez pas tant de chanter victoire, Katia; vous ne savez -pas ce que vous trouverez à la place. - -—Nous n’avons rien à perdre. - -—Oh! que si! Éloigner la femme de l’homme, semer entre elle et lui la -mésintelligence, la suspicion, la rivalité et la haine, c’est mauvaise -besogne, c’est desservir les intérêts de l’un et de l’autre, et plus -encore ceux de la femme, ceux de la mère ... - -—Mais nous ne prêchons pas cette haine, nous ne voulons pas cette -désunion! - -—Que vous la vouliez ou non, vous l’obtenez; c’est le résultat que -vous atteignez: ce krach du mariage vous le prouve incontestablement. -De plus en plus l’homme arrive à se passer de la femme comme compagne, -à ne se servir d’elle que comme instrument de volupté ou passe-temps. -En sorte que, au lieu de la relever, la femme, et de l’affranchir, -de la rendre plus heureuse et plus forte, vous l’avez, au contraire, -asservie davantage et fait déchoir plus bas que jamais. Voilà la -conséquence ... - -—Nullement, mon cher, je proteste! - -—Je reprends donc à nouveau ma démonstration, chère amie, et je -fais appel, si vous le voulez bien, à l’autorité d’un des plus -sagaces esprits de notre siècle, à Ernest Renan. Elle est de lui, -cette très juste remarque, que «la femme qui nous ressemble nous est -antipathique: ce que nous cherchons dans l’autre sexe est le contraire -de nous-mêmes». Or, on s’ingénie et s’évertue à élever les filles comme -les garçons, à vouloir, en dépit de la nature et du bon sens, que la -femme, qui est anatomiquement, dans son sexe, un _homme retourné_, un -mâle à l’envers, et, par conséquent, devrait faire tout le contraire du -mâle, ait les mêmes occupations, les mêmes devoirs, les mêmes charges, -le même rôle que lui; on fait tout, en d’autres termes, pour éloigner -et dégoûter l’homme de la femme. Et on y est parvenu! - -—Prétendre que l’instruction donnée aux femmes éloigne d’elles -les hommes, les en dégoûte, ce n’est guère faire l’éloge de vos -contemporains, mon bon! - -—C’est une femme même qui le prétend et le proclame, ma bonne, une -femme de beaucoup de jugement et d’esprit, et qui valait bien, je vous -en réponds, vos Bombardier, vos Potarlot, vos Lauxerrois, vos Magloire -... - -—Quelle est cette femme? - -—Mme de Girardin. Elle déclare que «l’homme ne demande pas à sa -compagne de partager ses travaux, il lui demande de l’en distraire; -l’instruction, pour les femmes, ajoute-t-elle, c’est le luxe; le -nécessaire, c’est la grâce, la gentillesse», le charme, cette gaieté -légère si bien faite pour dissiper la tristesse; c’est la séduction, -voire la coquetterie, toutes qualités inconnues à vos émancipées et -viragos modernes. En voilà qui se targuent d’avoir répudié tous ces -enfantillages et ces billevesées! Plus de coquetterie, avec elles, plus -de ces délicieux petits manèges ... mais plus de grâce non plus, plus -de charmes! Elles nous offrent, à la place, un front grave, soucieux et -ridé, un air sec, dur et sévère, des qualités «bien viriles»,—tout ce -que nous possédons, quoi! et dont, par suite, nous n’avons que faire. -Ah! mon amie, vous allez encore me trouver bien prosaïque, bien terre à -terre et matériel; mais tant pis! La vérité avant tout! Eh bien, il n’y -a qu’une qualité pour la femme, c’est la beauté,—oui, la grâce et la -beauté,—le physique! - -—L’esprit ne compte pas? - -—Très peu, infiniment peu. C’est toujours, presque toujours -_physiquement_ que les femmes nous plaisent et nous attirent: -je crois vous l’avoir dit déjà. Qu’elles sachent le grec, le -sanscrit et l’hébreu, qu’elles connaissent la chimie organique, la -paléontologie et le calcul infinitésimal, nous ne nous en préoccupons -nullement,—nullement, je vous assure, Katia! Je vous en donne ma -parole d’honneur! «Est-elle belle? Comment est-elle?» Voilà la -première question que pose tout homme, ou qu’il s’adresse à lui-même -mentalement, lorsqu’on lui parle d’une femme, le seul point qui le -préoccupe. La beauté, c’est le seul mérite que les hommes ne contestent -pas aux femmes, l’unique et souverain privilège des femmes. Tout le -reste, peutt! - - La beauté sur la terre est la chose suprême. - C’est pour nous la montrer qu’est faite la clarté. - -La beauté seule, entendez-vous bien? donne aux femmes un charme -invincible. La science, le talent, le génie, on n’y prend pas garde, -et ça ne pèse pas pour elles plus qu’un atome. «Est-elle belle?» Cela -répond à tout, suffit à tout. Aussi comme elles ont raison, celles qui, -à tout prix, veulent être belles! - -—Raison, à votre point de vue! Il en est qui dédaignent ces -périssables attraits. - -—Je pourrais vous répliquer par le mot de Mme de Grignan. Elle disait -_pourrissables_, elle; mais tant que ce n’est pas pourri ... - -—L’homme est logé à la même enseigne. - -—Pas du tout! Un homme n’a pas besoin d’être beau. Qu’il ne fasse -pas peur à son cheval, qu’il ait une physionomie ouverte, accorte, -engageante, intelligente,—et encore!—c’est tout ce qu’on lui demande. -L’homme, que vous le vouliez ou non, a pour caractéristique la force: -qu’il soit solide et vigoureux, bien portant et bien râblé, voilà le -principal, voilà l’idéal pour lui. Pour la femme, encore une fois, -c’est la beauté; c’est par sa beauté que la femme est le chef-d’œuvre -de l’univers: voyez comme je suis gentil, comme je suis large et -généreux! - -—Oh! charmant! exquis! Mais toutes les femmes ne peuvent pas répondre -à votre programme, toutes ne peuvent pas être belles: que ferez-vous -des laides? - -—On a prétendu qu’il n’y en avait point. - -—Quelque galant personnage de votre espèce! - -—Probablement. En tout cas, s’il en existe, des femmes laides, elles -ont la grâce, qui équivaut souvent à la beauté, qui est pire parfois; -elles ont l’affabilité, la douceur ... - -—La douceur surtout, interrompit Katia. C’est cette qualité que vous -prisez le plus chez la femme. «Qu’elle soit douce et simple de cœur!» -C’est, vous vous le rappelez, tout ce que le sentimental et onctueux -Michelet demande à la femme. - -—Eh mon Dieu! C’est assez juste. Rousseau également recommande la -douceur. - -—Aristote aussi, et Proudhon, et Auguste Comte, et tous les hommes, -tous les adversaires et ennemis de la femme. Tous la veulent sans -énergie ni volonté, malléable comme cire, apte à recevoir toutes les -empreintes et toutes les idées qu’il plaît au mari de lui inculquer. - -—C’est si vrai, Katia, que j’aurais dû, il y a un instant, lorsque je -vous disais que la distinctive de l’homme était la force et celle de -la femme la beauté, ne pas oublier la douceur, qualité féminine encore -plus caractéristique et plus essentielle. - -—Je le crois bien! Ah! nous nous entendons! Il vous faut, messieurs, -vous le reconnaissez vous-mêmes, des compagnes soumises et obéissantes, -attentives à vos moindres caprices, ne pensant que comme vous, ne -voyant que par vous, des esclaves, en un mot. - -—Croyez-vous que, chez vos vieux voisins qui viennent de mourir, dans -ce ménage de Philémon et Baucis qu’on a enterré ce matin, la femme fût -l’esclave de l’homme, qu’elle fût même seulement sa servante? Non, mon -amie; tour à tour, ils étaient les serviteurs l’un de l’autre, ravis -de se rendre ces soins réciproques et de ne les devoir qu’à eux-mêmes. -Jamais sûrement Mme Baucis ne s’est dit, ne s’est même doutée que son -mari l’avait asservie; pas plus que celui-ci ne pensait à s’avouer -que son épouse le menait par le bout du nez. Dans ces heureux, ces -délicieux ménages,—saluez, chère dame! Encore une fois, vous n’en -verrez plus comme cela!—nul ne commande et aucun n’obéit: il n’y a -qu’une seule et unique volonté, un seul être en deux personnes. - -—Cependant vous ne pouvez empêcher qu’ils ne soient deux; vous ne -pouvez empêcher des divergences de se produire: il y en a dans toute -association, si étroite et intime qu’elle soit. - -—Ajoutez que, dans toute association, quelle qu’elle soit, il y -a toujours, qu’ils le veuillent ou s’y refusent, le sachent ou -l’ignorent, forcément et inévitablement, disparité et inégalité -entre les contractants. Un seul pilote doit être chargé de conduire -le vaisseau; si, par hasard, il y en a deux, le second est, de -règle, subordonné au premier. L’égalité, «cet atroce mensonge des -politiciens», l’égalité est une pure chimère; elle n’existe pas plus -ici-bas que la similitude complète. Et il le faut bien! Il faut bien -que la balance penche d’un côté. - -—Et naturellement elle penchera du côté de monsieur? - -—Vous l’avez dit, très chère. Elle penchera du côté du plus fort. - -—En admettant que monsieur soit le plus fort. - -—On l’a admis de tout temps. Du côté de la barbe ... - -—Et si nous parvenons, grâce à l’éducation nouvelle et aux exercices -physiques, à donner à la femme autant de vigueur et de biceps qu’à -l’homme? - -—Alors vous lui donnerez aussi de la barbe ... et le reste! C’est -ce que demande et ce qu’espère, dans sa suprême logique, Mme -Potarlot,—Elvire! Mais alors aussi ce ne seront plus des femmes -que vous aurez, et encore un coup,—car nous en revenons toujours -là!—l’homme, ainsi que le fluide électrique, n’est attiré que par son -contraire. - -—De sorte que c’est toujours la force qui, selon vous, prédominera? à -elle le dernier mot? - -—A elle, toujours! Autrement elle ne serait plus la force. - -—Et le droit, qu’en faites-vous? - -—J’en fais ceci, riposta Veyssières, que, lorsqu’il a la force avec -lui, il triomphe; et qu’il est battu, s’il ne l’a pas. C’est simple -comme bonjour. L’idéal serait de ranger inséparablement la force du -côté du droit; par malheur, ce n’est qu’un idéal. - -—Un espoir, un but! rectifia la nihiliste avec une enthousiaste -véhémence. - -—Je ne demande pas mieux, mais nous n’en sommes pas là; et c’est -précisément pour vous être insurgées contre le principe de la force, -pour avoir voulu et vouloir cette chimère, l’égalité absolue, que vous -avez tué le mariage. - -—Beau malheur, encore une fois! - -—A mon avis, c’en est un, et un grand, et pour les femmes surtout. -Hors du mariage et de la famille, la femme qui se donne ne reçoit en -échange aucune garantie; elle n’est qu’une chose, qu’un jouet ... - -—Elle ne se donnera pas, voilà tout! - -—Et vous vous figurez que le mâle acceptera cela et ira se passer de -... _O sancta simplicitas_! Il saura bien en trouver, des femmes! Ah! -je ne suis pas en peine de lui! Quitte à aller les chercher au centre -de l’Afrique ou au fin fond de l’Australie, quitte à prendre de force -celles qu’il aura sous la griffe et feront leurs mijaurées, quitte à -leur casser reins et côtes si elles résistent, il les aura, je vous -le garantis, je vous le certifie, comme il en a eu de tout temps. Le -mariage, la famille, c’était là le vrai refuge, la seule efficace -protection de la femme. - -—Nous ne voulons plus être protégées! - -—Je le sais, vous le dites toutes assez haut. Et comme on est toujours -le réactionnaire de quelqu’un, vous vous êtes déjà laissé dépasser par -vos consœurs de New-York. Il en est là-bas qui non seulement déclarent -ne plus vouloir de protecteur, mais prétendent protéger à leur tour, -dominer plutôt, courber l’homme sous leurs larges, lourds et robustes -pieds. Nous qui les aimons menus, fins et artistement cambrés! Ah! -nous sommes loin de compte! Reste à savoir ce qu’il adviendra ... -J’entendais un jour M. Paul Janet nous dire, dans une de ses leçons à -la Sorbonne, qu’«en dehors du mariage, il n’y a que la polygamie», -et que «celui qui se présente dans la famille comme un libérateur et -propose à la femme la révolte comme moyen d’affranchissement, n’est -qu’un oppresseur hypocrite, un méprisable charlatan, qui demande tout -et ne donne rien». Voilà la vérité. Je crains fort, ma chère Katia, -je crains fort que cette protection dont les femmes ne veulent plus, -cette émancipation à laquelle elles travaillent si activement, ne se -transforme pour elles en la plus dégradante servitude, la pire misère -... - -—Comment cela? - -—C’est que ce n’est pas seulement le mariage qui a fait faillite, -c’est l’amour,—l’amour tel que vous l’entendez. Vous vous attachez -généralement, vous autres femmes, à celui à qui vous vous êtes données, -vous aimez ce qui dure ... - -—C’est notre éloge,—notre supériorité. - -—Je n’y contredis nullement, chère amie, je ne discute pas. Mais -nous, au rebours, nous aimons ce qui change. L’inconstance est dans -la nature du mâle. C’est une loi physique de toutes les espèces, une -loi souveraine et inéluctable. Aussi, quand j’entends des femmes comme -les Magloire, les Cherpillon, les Bombardier, les Bals, les Potarlot, -et autres illustres championnes du bonheur futur, décréter «l’amour -libre», je me tiens les côtes de rire. Comme si l’on avait attendu ces -dames, comme si l’on avait eu besoin jusqu’ici de leur permission et -bon plaisir pour aimer ... librement! Comme si la polygamie n’avait -pas toujours été en honneur, constante pratique et coutume fervente -d’un bout du monde à l’autre! Mais si ces dames avaient un grain de bon -sens sous la dure-mère, c’est précisément l’opposé qu’elles devraient -recommander et réclamer, c’est l’amour _non libre_. Il faut croire que -ça les gênerait ... - -—En ce qui me touche, je vous prie de croire ... - -—Je ne parle pas de vous, Katia, je ne me permettrais point ... Et -encore, ces dames, ce que j’en dis, c’est pure plaisanterie. Tant il -y a que seul l’amour non libre, l’amour restreint, exclusif et légal, -l’amour uni au devoir et retenu par lui, le mariage, pour le désigner -par son nom, peut relever la femme, lui assurer dignité et sécurité. -L’homme y a bien moins intérêt que vous, au mariage, et sa nature, ses -instincts, tout son être, le sollicite, au contraire, à papillonner et -vulgivaguer. - - Tout homme a dans son cœur un cochon qui sommeille, - -ou qui ne sommeille pas, ce qui est plus exact. Le mâle, une fois -l’aube printanière passée, est dominé par l’amour charnel, avec -variations de sujets. Il obéit à des considérations le plus souvent -exclusivement physiques et matérielles. Il recherchera telle ou telle -couleur de cheveux, telle ou telle carnation, telle finesse de taille -ou de pied, telle ampleur d’épaules, de poitrine ou de hanches. Vous -vous efforcez presque toujours d’unir l’amour-cœur à l’amour-sens, en -d’autres termes, le bonheur au plaisir,—ce qui est très difficile -et cause la plupart de vos tourments; nous, bien moins ambitieux mais -bien plus pratiques, nous nous contentons du plaisir; aussi sommes-nous -généralement moins déçus et moins malheureux que vous. Nous subissons, -bien moins que vous aussi, l’influence de l’enfant né ou près de -naître: ce sentiment de l’amour paternel ne s’éveille en nous que -peu à peu et plus tard. Rien, en somme, si ce n’est vous-même, votre -tendresse, vos soins, votre aménité, vos qualités de cœur, rien ne -retient près de vous l’homme qui vous a possédée et en qui, par suite, -vous n’avez plus à éveiller de curiosités, plus d’exigeants désirs à -provoquer ni espérer. Et, à défaut de sollicitude, de complaisance -et d’affection, vous vous imaginez le séduire et l’enchaîner en lui -imposant votre science, vos discussions et chicanes, vos droits -politiques ou autres, en vous faisant hommes comme lui et en entrant -en lutte avec lui? Joli moyen! D’autres que moi vous en ont averties: -«Veut-on rendre le mariage impossible? Il suffit de considérer la -femme comme l’égale de l’homme et lui accorder les mêmes droits qu’à -lui.» Mais pardon! J’oubliais que justement vous n’en voulez plus, du -mariage. Or, comme l’homme paraît y tenir encore moins que vous ... -Quel intérêt, hormis la dot, a-t-il à se marier? Vous vous rappelez la -brutale déclaration de Napoléon I^{er} à ce sujet: «Sans la maladie et -la souffrance, où est l’homme assez sot pour s’agencer d’une femme?» - -—Par malheur, interrompit Katia, nous ne sommes pas toujours dispos -et valides, et alors ... - -—Alors on est fort aise de vous trouver, j’en conviens, quoique bien -des hommes d’aujourd’hui en arrivent à préférer les maisons de santé -... Si vous entendiez mon ami Magimier parler de cela! - -—Magimier le député? - -—Lui-même. - -—Un bien vilain monsieur. - -—C’est ainsi que vous qualifiez ceux qui défendent votre cause? O -Katia! Quelle ingratitude! - -—Laissez donc! Il se moque de nous! - -—Il n’oserait! Quant à moi, je reconnais que vous faites d’excellentes -gardes-malades. En toute femme, il y a une sœur de charité. - -—C’est sans doute, vous oubliez de le dire, c’est parce que toute -femme est ainsi plus à même de voir souffrir les hommes, et peut -savourer de plus près cette volupté, insinua Katia d’un ton ironique. - -—Non; le dévoûment, l’amour, souvent irraisonné, du sacrifice, c’est -par là que vous l’emportez sur nous; c’est là votre titre de gloire ... - -—Comment! Nous en avons un? - -—C’est à vous, en fin de compte, qu’appartient la plus belle part, car -rien ne vaut ici-bas la bonté, rien n’est au-dessus du dévoûment et du -sacrifice. Nous, pour revenir à mon propos, tant que nous n’avons ni -gastrite ni rhumatisme, la liberté reste notre plus précieux bien, et -à l’émancipation de la femme et à la faillite du mariage, l’homme, ou -plutôt les événements, le cours et la force des choses, répondront de -plus en plus par la banqueroute de l’amour, par la prostitution de la -femme. Les extrêmes se touchent,—ce vulgaire proverbe est d’une vérité -flagrante: l’extrême civilisation confine à l’extrême barbarie, et, -grâce au nombre toujours croissant de déclassées, d’_inclassées_ plus -exactement, que nos innombrables écoles, collèges et lycées de filles -déversent sans relâche sur le pavé, le trottoir est encombré; comme -après les razzias, dans les caravanes et marchés d’Afrique, et plus, -bien plus encore, la femme abonde sur la place. Or, vous connaissez, -Katia, les conséquences de la loi de l’offre et de la demande? Ce qui -abonde, ce qui s’offre ou est offert en quantité et de tous côtés, -tombe rapidement en dépréciation. Quelques-uns de mes amis se sont -amusés à dresser une statistique comparative des prix de louage et -tarifs de la courtisane d’aujourd’hui et de celle d’il y a trente ou -quarante ans: ah! mon amie, quel enseignement! quel rabais! - -—Tant que cette période d’évolution ne sera pas franchie ... - -—Oui, c’est votre argument habituel; aussi je vous réplique, comme -de coutume, que toutes les époques peuvent être qualifiées périodes -d’évolution, quart-d’heure de transition. En attendant, ce sont vos -contemporaines, les pionnières de ce radieux et délicieux avenir, qui -peinent et pâtissent; c’est pour elles que ce quart-d’heure est celui -de Rabelais. Grand merci elles vous doivent! Si encore, à ces lutteuses -et ces apôtres, on savait gré de leurs souffrances et de leur vertu; -mais pas du tout! A l’émancipée, à la femme à diplômes, à culottes -et à bulletin de vote, à la femme-homme, l’homme préférera toujours -la vraie femme, la femme-femme,—voire la femme-fille, la courtisane, -surtout si celle-ci est avenante et jolie. A quoi peut-elle lui servir -votre femme-homme? A rien! C’est un repoussoir et un éteignoir. - -—Toujours l’éloge de la courtisane! - -—Moins son éloge que la constatation de son triomphe, de sa -recrudescence et sa prolification, de sa nécessité aussi et de son -indéfectibilité. - -—Et toujours la sensuelle et brutale passion du mâle! - -—Eh oui! - -—Non. Viendra un jour où l’amour ne sera plus ce qu’il est à présent; -il se transformera, se spiritualisera, il s’épurera ... - -—Je le déplore d’avance, en ce qui me concerne, chère amie; mais, en -attendant, comme il n’est pas spiritualisé ni épuré, tenez-vous donc -dans la réalité, vivez donc dans le temps présent ... - -—Je suis, laissez-moi vous le rappeler, Séverin, - - Je suis un citoyen des siècles à venir. - -—Mais comment, voyons, comment diable! faites-vous pour être si -bien renseignée sur l’avenir? Qui vous a prédit ces épurations ou -purifications, ces réformes, refontes et régénérations, toutes ces -belles choses? - -—A vous entendre, on croirait que je suis seule à penser de la sorte! -Désabusez-vous, nous sommes légion. Je vous citerai, entre autres, M. -Jules Bois, qui nous prédit que «nous serons un jour débarrassés de -l’obsession de l’amour physique, et que ce jour-là sera un jour de -bénédiction». - -—Bénédiction? Heu! heu! Faudra voir, et nous ne serons malheureusement -plus là pour vérifier. Cette obsession, en tout cas, n’est pas si -désagréable: elle a son charme; c’est même grâce à elle que l’humanité -se continue et se perpétue. Aussi je me demande ce qu’il adviendra -d’elle lorsque vous nous aurez débarrassés ... Plus d’enfants alors? -La frigidité, l’infécondité, la stérilité? C’est toujours là que nous -aboutissons, remarquez-le. - -—Cela ne m’épouvante nullement. Tant que vous n’aurez que servitude et -misère à nous offrir, quel intérêt avons-nous à procréer? - -—Mais, s’il ne reste plus personne sur terre, qui jouira de votre -eldorado? - -—Il restera toujours assez de monde pour qu’on se rattrape ensuite et -qu’on repeuple. L’important est de réduire la souffrance à son minimum -d’intensité, d’obtenir le maximum de bonheur ... - -—Évidemment! C’est ce que nous cherchons tous. Il n’y a que les moyens -qui diffèrent. Pour mon compte, je ne crois pas que la suppression -du mariage et l’avènement de l’amour libre contribuent jamais à la -sécurité et à la félicité de la femme. Non. Et M. Jules Bois, que vous -invoquiez tout à l’heure, est de mon avis. Lui-même reconnaît que «le -nombre des unions libres a beau augmenter, la femme n’en est pas -plus heureuse, au contraire.[13]» Au contraire! Tout à fait ce que je -soutiens. Vous ne voulez, vous, personnellement ni de la polygamie, ni -de la polyandrie ... - -—Non, certes! protesta Katia. Par respect pour l’être humain, par -dignité, par je ne sais quel sentiment de propreté physique et morale, -toute promiscuité me répugne, et je me demande même comment, vous -autres hommes, vous n’éprouvez pas ce dégoût, comment aussi la jalousie -ne se glisse pas en vous, malgré vous, ne vient pas troubler vos -charnelles convoitises, vos ruts ... - -—La jalousie? Mais, chère amie, vous n’êtes pas dans le train, -vous retardez! S’ils vous entendaient, vos émules et acolytes vous -répliqueraient que «la jalousie, c’est la pire manifestation de -l’égoïsme, qu’elle ne s’est ancrée en nous que par un sentiment dévié -de propriété[14] ...» - -—C’est exact. - -—«... Qu’elle ira toujours en s’amoindrissant; que la polygamie ou -polyandrie consentie des contractants et contractantes est parfaitement -admissible; que la maîtresse et l’épouse peuvent être des amies -excellentes, tout en n’ignorant pas leurs rôles respectifs; que deux -amis peuvent s’entendre pour aimer diversement la même femme; que -l’idéal, en un mot, c’est le _bonheur à trois_.»[15] - -—A trois seulement? Oh! pourquoi? - -—Oui, pourquoi? Il en devrait être,—et il en est, je vous le -garantis,—des amants et maîtresses comme du galon: quand on en prend, -on n’en saurait trop prendre. L’auteur de ce programme, le prophète et -apologiste de l’_Union future_, s’empresse d’ailleurs d’ajouter qu’il -espère bien qu’on ne s’en tiendra pas à ce chiffre de trois, qu’il est -«d’autres combinaisons, plus subtiles que celle-là,—vraiment aussi -commune que rudimentaire,—qui peuvent se présenter et ne doivent pas -être repoussées. Toutes les manifestations de l’amour, conclut-il, -sont également respectables, même les plus imprévues; aucune n’est à -empêcher ...» C’est, plus que de la chiennerie, vous voyez! Vulgariser -et démocratiser les spintries de Tibère ... - -—C’est original. - -—Au moins Mme Jane de la Vaudère ne rêve, elle, que «d’acclimater, -sous notre douce République, l’union libre», ce qu’elle appelle -gentiment l’_union de tendresse_[16]. - -—Très gentil, en effet. - -—Malheureusement, avec un être aussi inconstant et exigeant que -l’homme, cette union de tendresse ne sera le plus souvent qu’un feu de -paille, un déjeuner de soleil, une galante passade, «l’échange de deux -fantaisies et le contact de deux épidermes». Bonne affaire! Tout est -bénéfice et plaisir pour ces messieurs. Il n’y aura que la femme qui -risquera de pâtir de l’aventure et de voir sa tendresse se transmuer en -grossesse. Ça, c’est l’enclouure, c’est le chiendent! Et pas moyen de -faire subir ce risque à son complice! Il y a assez longtemps que cela -dure pourtant! - -—Oui, assez longtemps, reprit Katia; et je n’espère pas, moi, comme -cette bonne Elvire Potarlot, qu’un jour luira où l’homme, par je ne -sais quelle métamorphose, quel phénomène physique et physiologique, -connaîtra à son tour les entraves et les souffrances de la gestation. -Il faut reléguer cette hypothèse dans le domaine des mythologies, des -rêveries et divagations platoniciennes ... - -—De l’aliénation mentale. - -— ... Mais, s’il nous est impossible de remédier aux erreurs et -aux crimes de la Nature, impossible de supprimer l’inégalité, la -monstrueuse iniquité, qui, dès le principe et constitutionnellement, -pèse sur la femme, du moins pouvons-nous, en toute confiance, avec -certitude de réussite, nous attaquer aux injustices et aux crimes -émanant de la Société. Par qui ont été faites jusqu’ici les lois -sociales? Par les hommes, les hommes seuls. Quelle a été jusqu’à ce -jour l’histoire de l’Humanité? Rien que l’histoire des mâles: aussi -n’y voit-on que batailles, massacres, torrents de sang, cruautés et -lâchetés. En politique, le dernier mot de l’homme, c’est toujours la -force,—vous l’avouez vous-même, Séverin,—toujours la violence, la -guerre. En socialisme, l’envie, la haine, la destruction. Ah! il est -beau, il est glorieux, le rôle historique de l’homme! Et autour de -nous, tout ce que nous voyons, est-ce si noble, si pur, si rassurant -et réconfortant, qu’il n’y faille pas toucher? Ah! mon ami! Pensez -donc qu’en sus de la force brutale, il n’y a qu’un dieu aujourd’hui, -un seul, et qu’il est omnipotent: l’argent! Avec l’argent, il vous est -loisible de devenir tout ce que vous voudrez, de posséder tout ce qu’il -vous plaira, tous les titres, les honneurs et l’honneur même! - -—Ce n’est pas là un monopole de notre époque: c’est de tout temps que -l’argent a eu cette toute-puissance. - -—Autrefois les tripotages et turpitudes ne se couvraient pas de -l’étiquette et du pavillon de la démocratie. La Démocratie! La -République! On espérait en elles! On faisait d’elles, avec Montesquieu, -le synonyme de probité et de vertu. On se répétait: «Ah! quand -Marianne se lèvera, quand elle apparaîtra, elle nettoiera toutes ces -immondices, fera table rase de toutes ces iniquités!» Autrefois, pour -contre-balancer l’influence de l’argent, vous aviez la naissance, la -noblesse ... - -—Vous voici devenue aristocrate maintenant? O Katia! - -—Socialiste je suis, socialiste je reste. J’appartiens au parti des -faibles, des déshérités, des exploités; je suis et serai toujours pour -tous les vaincus et toutes les victimes, contre tous les vainqueurs, -tous les puissants, tous les maîtres et tous les bourreaux,—donc pour -la femme contre l’homme. Jadis, de même que vous aviez la noblesse -pour contre-balancer la fortune, vous aviez la chevalerie, qui relevait -et sanctifiait la faiblesse de la femme ... - -—Allez donc parler de chevalerie à vos Émancipées! Elles ne veulent -même plus de la galanterie, estampille de l’ancien servage, comme elles -disent. - -—Nous voulons l’égalité. - -—Vous ne l’aurez pas: c’est la Nature elle-même qui vous la refuse, -déclara Veyssières. - -—L’égalité morale et sociale, sinon physique et naturelle. - -—L’une ne va pas sans l’autre. - -—Nous verrons, nous essaierons, mon ami. L’humanité ne peut cependant -pas avoir pour but unique et suprême le triomphe de la force et -l’apothéose de l’argent, cet autre genre de force. - -—Pourquoi pas? Jusqu’à présent c’est ce qui a toujours eu lieu. -Voyez les peuples prospères, voyez la race anglo-saxonne, la grande -et brillante et féconde Amérique! Guerre aux faibles! C’est le mot -d’ordre, le résumé de la loi évolutionniste,—le cri même de la nature. - -—Et c’est pour cela même que nous protestons, c’est contre cette -exécrable iniquité que nous nous soulevons. Guerre aux faibles, cela -signifie guerre aux justes et aux bons, guerre aux honnêtes, aux -délicats et aux scrupuleux, guerre aux meilleurs d’entre nous. Ah! -combien, à cette barbare devise de la fausse civilisation, je préfère -le simple et naïf précepte du Christ, le résumé de sa doctrine: -«Aimez-vous les uns les autres!» Et je suis certaine que vous êtes de -mon avis, Séverin, vous, issu de race latine, de famille chrétienne. -Oui, allez, il n’y a rien de si odieux que la force, de si répugnant -que l’argent, de si lâche et de si méprisable que le succès ... -Regardez, examinez partout attentivement, et vous reconnaîtrez qu’il -en est des individus comme des peuples: les plus puissants et les plus -en vue sont les moins honnêtes, les moins justes, partant les moins -estimables et les plus vils. Ce sont ceux qui ont perpétré le plus -de crimes ou commis le plus de vilenies et de bassesses qui arrivent -le plus haut. Ne me dites pas non, ou je vous cite des preuves tant -que vous en voudrez! Ah! c’est cela qui donne une riche idée de notre -monde, tel que les hommes l’ont fait et tel qu’ils s’y comportent! -Mais rien que par curiosité, tenez, vous devriez souhaiter de voir les -femmes au pouvoir, à l’œuvre! - -—Et si c’est pis? - -—Impossible! - -—Pardon! Au lieu du règne de la force, nous pouvons avoir ... - -—Vous aurez celui de la bonté, de l’équité, de l’amour, de la beauté, -à laquelle vous tenez tant! - -—Oh alors! Si vous en répondez! - -—Oui, oui! Mais, en attendant, ajouta Katia, prenons donc notre thé: -il refroidit. - -—Et prenons surtout, conclut le sceptique Veyssières, prenons le temps -comme il vient, les hommes comme ils sont, et les femmes ... ô Katia! -les femmes pour ce qu’elles veulent être!» - - - - -XIV - - -Il en coûta cher, ce printemps-là, à M. le sénateur d’Indre-et-Var -Ernest de Brizeaux, et à Léopold Magimier, député de Seine-et-Loire, -pour avoir méconnu les principes essentiels de la sagesse salomonienne, -et notamment ce capital avertissement: - -«Il n’y a pas grand mal à aimer un peu trop les femmes,—_les_, au -pluriel. Le danger et le malheur, c’est d’arriver à en préférer une. -Attention! Méfiez-vous!» - -Si M. le député de Seine-et-Loire avait pour Égérie la volumineuse -et adipeuse dame Bombardier, prénommée Angélique, M. le sénateur -d’Indre-et-Var prêtait volontiers l’oreille aux suggestions de la -sèche, osseuse et rugueuse épouse Cherpillon, née Zénobie Landivain. Ce -n’était pas, on s’en doute un peu, à ses beaux yeux, abrités et cachés -d’ailleurs maintenant sous de vilaines lunettes bleuâtres, que la -quinquagénaire Zénobie devait ce précieux avantage: sa fille cadette, -qu’elle avait eu l’insigne sagesse de placer comme secrétaire auprès du -père conscrit, lui valait seule cet honneur. - -Mariée à un petit employé de la préfecture de la Seine, qui n’avait -jamais pu dépasser le grade de commis principal, Zénobie Cherpillon -s’était créé un ménage à sa mode, où elle avait érigé en axiome et fait -régner sans conteste la suprématie féminine. Aussi ses amies, ses plus -intimes compagnes de luttes et de gloire, ne pouvaient-elles comprendre -qu’elle osât attaquer l’institution du mariage, prêcher l’union libre, -et tout d’abord, comme prolégomènes ou premier pas, réclamer le divorce -par consentement mutuel. - -«S’il en est une qui n’a pas à se plaindre, c’est cependant bien elle! -répétait à l’envi tout son entourage. Elle aurait beau tâter de tous -les hommes de la terre, elle n’en trouverait jamais un plus docile, -plus soumis, plus aveuglément dévoué que celui qu’elle possède! De quoi -donc se mêle-t-elle? Nous, du moins, nous avons des griefs, des raisons -... Moi, mon mari m’a mangé toute ma dot ... - -—Le mien aussi! - -—Le mien de même! - -—Le mien pareillement! - -—Le mien, c’est encore pis ... - -—Oh! pas pis que le mien! - -—Un débauché! Un être abject! - -—Sans cœur, sans dignité, le mien! Sans goût! S’abaissant jusqu’aux -malheureuses des rues ... - -—S’avilissant avec les pires créatures! - -—Ah! les hommes! Quelle répugnante engeance! - -—Il en faut cependant! - -—Mais non! Pourquoi? On peut très bien s’en passer! - -—On s’en passe très bien!» - -Ainsi clabaudaient et piaillaient toutes ces «côtes d’Adam», modèles -d’aménité et de perfection, parangons de toutes les vertus. - -Mais Zénobie Cherpillon, maugréer contre le mariage, déblatérer contre -les maris! C’était vraiment trop fort! - -Le sien, elle l’avait, dès le principe, maté et malléé, au point de -faire de lui sa bête de somme et sa chose, l’avait comprimé, écrasé et -trituré jusqu’à l’annihilation. - -On ne trouve plus de serviteurs zélés et fidèles; les bonnes ne savent -et ne veulent plus rien faire; elles ne pensent qu’à vous exploiter -et vous gruger le mieux possible; on n’a aucune sécurité avec elles; -ce sont des voleuses et des coureuses, des associées d’escarpes, des -complices et indicatrices de cambrioleurs, que vous introduisez chez -vous ... Et paresseuses! Ah! ma chère! Et gourmandes! Et coquettes! Et -vicieuses! - -Ces sempiternels thèmes de conversations féminines échappaient à Mme -Cherpillon: c’était son mari qui non seulement gagnait le pain de la -maisonnée, mais encore allait chaque matin l’acheter chez le boulanger; -lui qui faisait toutes les courses, toutes les commissions et corvées, -allumait le feu, balayait l’appartement, cirait les bottines de ces -dames, confectionnait le déjeuner avant de se rendre à son bureau, -préparait le dîner à son retour, et lavait le soir assiettes et -casseroles avant de se mettre au lit. - -Madame, pendant ce temps, tonnait, dans quelque réunion publique, -contre l’outrecuidance et la tyrannie du sexe fort; ou bien elle -écrivait de verve, pour _l’Émancipation_, un de ces premiers-Paris -à l’emporte-pièce, où la gent masculine avait son compte réglé en -cinq secs, selon la locution de l’humoriste Chantolle. Quant à -mesdemoiselles,—Mlle Olympe principalement et Mlle Alice,—laissant -à leur père le soin d’écumer le pot ou d’éplucher la salade, elles -suivaient des cours, se plongeaient dans les bouquins, les paperasses, -la science! - -Myope comme sa mère, et le binocle perpétuellement fiché sur le nez, -Olympe était parvenue à conquérir le diplôme de docteur-médecin,—ce -qui avait coûté aux époux Cherpillon les quelques sous gagnés par -le commis principal à l’aide de travaux supplémentaires, avait même -endetté le ménage de plusieurs milliers de francs, et jusqu’ici ne lui -avait autant dire pas rapporté un rouge liard. - -«Des médecins? Mais il y en a dix fois trop! avait nettement déclaré à -Olympe un brave docteur, ami de la famille. Si les _médecines_ viennent -pour comble à la rescousse! A votre place, ma chère enfant, avait-il -ajouté sans rire, je travaillerais l’hippiatrique, je me ferais -vétérinaire. - -—Vétérinaire? Mais, docteur, ce n’est pas un métier de femme! - -—Comment! Comment! Que m’objectez-vous là? Qu’est-ce que c’est?... -Est-ce qu’il doit y avoir, est-ce qu’il y a la moindre différence? -«Métier de femme!» Mais tous les métiers d’homme sont aujourd’hui des -métiers de femme, ma chère petite. - -—Pourtant, soigner des chevaux ... - -—Sera plus lucratif pour vous que de droguer des gens, je vous le -garantis!» - -Olympe n’avait pas écouté ce sage conseil, et maintenant elle -végétait, se battait les flancs, faisait des conférences gratuites -sur l’hygiène infantile, des cours, encore plus gratuits, de sciences -physiques et naturelles dans plusieurs associations philotechniques -et philomathiques; elle avait gagné à ce labeur les palmes -académiques,—un gentil petit ruban violet qui s’étalait sur sa plate -poitrine,—mais de clientèle, pas l’ombre. - -«Ah! soupirait la maman, si l’on pouvait te faire nommer médecin dans -une administration, au Crédit foncier, par exemple, au Crédit lyonnais, -à la Banque de France, à la Manufacture des Tabacs, quelque part où -l’on emploie des dames! C’est cela qui serait bon! Ce serait du pain -sur la planche!» - -Ces divers postes étaient malheureusement occupés, et des centaines, -des milliers de postulants et postulantes les guettaient, tout prêts à -s’en disputer l’accession. - -Mme Cherpillon poussa sa fille à grossir le nombre de ces quémandeurs -féroces, à solliciter un emploi de médecin inspecteur à l’Assistance -publique, et mit en branle à cette occasion tous ses amis, amies et -connaissances. Parmi ceux-ci figurait le sénateur d’Indre-et-Var, -«toujours disposé, comme chacun sait, à prendre en main la cause des -femmes; apôtre ardent et champion infatigable, avec son collègue -Magimier, de toutes les revendications féminines». - -La façon expéditive dont Ernest de Brizeaux, à l’instar dudit collègue -Magimier, traitait ses correspondants, son incroyable habitude de ne -répondre à aucune lettre, sa prodigieuse et implacable indifférence à -l’égard de tout ce qui n’était pas sa petite et obèse personne, avaient -fini par indisposer contre lui tous ses commettants. On n’aspirait qu’à -voir arriver le terme de son mandat,—qu’à se débarrasser de lui. - -«Il est temps de les ressaisir, pourpensa le rusé compère. L’eau bénite -de cour, il n’y a rien de tel ... Ah! vous en voulez? On vous en -servira, mes amis, on vous en administrera, on vous en aspergera, on -vous en i-non-de-ra!» - -Trop paresseux et nonchalant pour se charger de la besogne, il résolut -de la confier à un secrétaire, et Mme Cherpillon, ayant eu vent de la -chose, conçut aussitôt l’idée géniale d’insinuer et implanter chez lui -sa fille cadette. - -«Riche aubaine! se dit sur-le-champ le maître drille en se passant la -langue sur les babines, comme un singe qui s’apprête à croquer une -amande et murmure sa patenôtre. Vraiment le féminisme a du bon, et ce -contact quotidien et prolongé des poulettes avec les vieux renards ne -peut qu’être infiniment agréable à ceux-ci.» - -Au rebours de son aînée, Alice Cherpillon n’avait jamais témoigné grand -enthousiasme pour les examens et les diplômes. Sans sa mère, elle -aurait préféré rester tranquille chez elle et s’occuper de travaux de -ménage et d’aiguille, de travaux de femme. C’était une timide enfant, -douce et faible, confiante et prévenante, en tout calquée sur le modèle -de son père, qui se reconnaissait en elle et avait pour elle une -prédilection avouée. Tous les deux s’entendaient à merveille, aimaient -à se rapprocher l’un de l’autre, à sortir ensemble, se promener bras -dessus bras dessous, et avaient toujours quantité de confidences à -échanger, de petits secrets à se conter. - -«Vois-tu, fillette, quand j’aurai ma retraite et que tu seras mariée -...—car tu te marieras, toi, tu ne feras pas comme la sœur!—c’est -chez toi que j’irai vivre, lui disait-il parfois. Vous voudrez bien de -moi, mademoiselle? - -—Oh! peux-tu ... O le vilain papa! - -—Ta mère se retirera chez Olympe. Elles feront de la politique et de -la médecine en chœur, et si avec cela elles réussissent à faire bon -ménage, tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes.» - -Mme Cherpillon n’eut d’abord qu’à s’applaudir d’avoir intronisé sa -fille cadette auprès de M. le sénateur d’Indre-et-Var, et capté ainsi -les faveurs et l’influence de celui-ci. Grâce à lui, Olympe fut nommée -inspectrice des enfants assistés, puis, quelques mois plus tard, -accoucheuse adjointe à l’hospice de la Maternité. - -«Tu vois, hein? Tu vois! exclamait triomphalement Zénobie en ricanant -au nez de son mari,—ce pauvre sire! Tu ne voulais pas qu’Alice entrât -chez M. de Brizeaux. C’est pourtant à cette circonstance que nous -devons la brillante position d’Olympe. Ah! si l’on t’écoutait!» - -Cette brillante position, Olympe faillit la perdre six semaines après -sa nomination. Deux accouchements laborieux s’étant présentés, elle -se crut la poigne suffisante pour manier le forceps:—«Toujours des -hommes! Toujours appeler des hommes à notre aide! Laissez donc ces -messieurs tranquilles! Nous sommes bien de taille à nous en tirer -toutes seules!»—Et elle n’eut pas suffisamment de poigne, elle ne -fut pas de taille et ne s’en tira pas, ou plutôt ce furent les deux -patientes qui n’en échappèrent point et trépassèrent entre ses mains. - -L’affaire fit du bruit, et on décida de confier à la doctoresse -Cherpillon, si puissamment protégée, un service spécial, une chaire de -gynécologie et obstétrique annexée à l’établissement. Au moins, là, -s’il y avait du grabuge, ce ne serait qu’en paroles et théoriquement -qu’il se produirait. - -Un autre malheur survint, moins réparable, celui-là, et plus grandement -préjudiciable aux Cherpillon. - -Lorsqu’on a l’imprudence d’approcher l’étoupe du feu, le diable, -assure-t-on, ne manque jamais de souffler sur les tisons et de la -faire flamber dare dare. C’est ce qui advint à la pauvre petite -Alice, placée si près de l’incandescent sénateur. Un beau matin elle -s’aperçut, non pas que sa robe brûlait, mais que le corsage en devenait -trop étroit, en d’autres termes, que ces quotidiennes séances dans le -cabinet de travail de M. de Brizeaux avaient porté fruit,—un autre -fruit que la nomination d’Olympe. - -Lorsque la malheureuse se décida à confier sa peine à son père, -celui-ci tomba dans le plus douloureux désespoir, une accablante et -horrible prostration. Il en fut tiré par Mme Cherpillon, qui lui -cornait aux oreilles: - -«C’est de ta faute! Oui, de votre faute, monsieur! Si vous aviez donné -à votre fille d’autres principes, des principes vraiment virils, comme -j’ai su, moi, en inculquer à son aînée ... A la bonne heure! Mais vous -n’êtes bon à rien! Et vous ne voulez jamais rien écouter, rien! Vous -prétendez diriger ...» - -Le placide époux de cette acharnée discoureuse et insupportable criarde -n’en entendit pas davantage. Perdant patience cette fois, il se rua sur -elle, et, de sa canne, qu’il tenait à la main,—il s’apprêtait à sortir -pour se rendre à son bureau,—lui administra une volée magistrale. En -vain Alice, qui était présente, s’agrippait à lui et le suppliait de -s’arrêter: la canne ne faisait que se redresser et retomber. Pif! Paf! -Pif! Paf! - -«Ah mâtine! Ah bougresse! maugréait-il en même temps. Si, dès le -début, je t’avais secouée de la sorte ... prise comme ça ... par les -sentiments ... Ah! nous n’en serions pas où nous en sommes! Voilà -l’argument dont il fallait me servir avec toi ... L’argument souverain! -L’argument ... irréfragable! Au lieu de te laisser gouverner ... de -m’aplatir devant toi ... si je t’avais, dès le principe, caressé les -côtes ... comme à présent ... à vigoureux coups de trique! Ah rosse! Ah -cagne! Ah misérable!» - -En moins d’un quart d’heure, Zénobie expia—à bon compte encore!—les -trente ans de vexations et de persécutions, d’abrutissement et -d’avilissement qu’elle avait fait subir à son mari. - -Lorsqu’il la vit étendue sur le carreau et n’ayant plus même la force -de geindre, il s’élança dehors, vrai mouton enragé, et—à l’autre -maintenant!—courut chez M. de Brizeaux. - -Il ne pouvait espérer de lui la réparation à laquelle Alice avait -droit: bien que vivant à Paris en garçon, Ernest de Brizeaux était -marié, marié à une digne et sainte femme, qu’il avait reléguée au fond -de sa province et laissait cloîtrée dans ses dévotions et œuvres pies. - -La scène qui éclata entre le séducteur et le père d’Alice Cherpillon, -nul n’a pu la raconter en détail; seul le résultat en a été connu: M. -de Brizeaux fut trouvé par une domestique,—sa cuisinière, qui rentrait -du marché,—gisant sans vie sur le tapis de son cabinet de travail, au -milieu d’une mare de sang. Il avait les intestins perforés et le cœur -troué de coups de couteau,—d’un couteau algérien, à lame recourbée en -forme de yatagan, qui lui servait de coupe-papier et traînait toujours -sur sa table. - -De lui-même et séance tenante M. Cherpillon alla dénoncer son crime au -commissaire de police voisin et se constituer prisonnier. Mais comment -l’avait-il commis, ce crime? Quels en avaient été les préludes? Une -rixe s’était-elle déclarée auparavant entre les deux interlocuteurs? -Quelles paroles avaient été échangées dès l’abord? Qu’avait-il dit? - -«Sais pas ... Sais pas ... bégayait-il tout ahuri et affaissé, assommé. -Ne me rappelle plus.. Le couteau? Oui, je l’ai pris ... J’ai dû ... -Probablement! C’est quand je l’ai vu tomber que je suis parti ... -C’était ma fille, mon enfant chérie, monsieur! Je n’avais autant dire -que celle-là! On pouvait bien me la laisser ... m’en laisser une au -moins! Ma pauvre Alice! Ma pauvre petite Alice! Ah!» - -Et il éclatait en sanglots. - -Traduit en justice un mois plus tard, il fut acquitté; mais il ne -reprit pas ses fonctions administratives: mis en demeure de postuler -la liquidation de sa pension de retraite, il alla se réfugier avec sa -fille cadette dans un coin perdu de Bretagne. Mme Zénobie Cherpillon et -sa fille Olympe continuèrent à résider à Paris et à y prêcher la bonne -parole. - - * * * * * - -Plus lamentable encore fut la fin du député de Seine-et-Loire, de -Léopold Magimier, cet autre salomonien. - -Étaient-ce les beautés et sublimités de la vie américaine, ces -instructives et suggestives anecdotes, dont Clara Peyrade possédait -un si vaste répertoire à l’usage de ses clients; étaient-ce plutôt les -charmes secrets et les intimes talents de cette prêtresse, à qui sa -littérature et son expérience, plus encore que sa plastique, auraient -valu de prendre rang, chez les Grecs, dans le cortège d’Aspasie, à côté -de Læena ou de Laïs, parmi ces incomparables hétaïres, si savamment -élevées à Lesbos, à Milet, à Corinthe, et précieuses et exquises amies -de Périclès et d’Alcibiade? Tant il y a que les visites de Magimier à -cette déesse devenaient de plus en plus fréquentes, qu’il ne quittait -pour ainsi dire plus son sanctuaire de la rue de Maubeuge et déposait à -ses pieds des offrandes tout à fait surérogatoires. Il gâtait le métier. - -Il en arriva à vouloir se substituer, lui tout seul, aux innombrables -adorateurs et fidèles d’occasion à qui Clara se prodiguait si -bénévolement, à prétendre même évincer «le petit homme», le complaisant -et obéissant greluchon, qu’à l’exemple de toutes ses pareilles, elle -avait associé à sa vie. Ce partenaire n’était autre que son compatriote -et camarade d’enfance, le Bayonnais Léonce Teissèdre, avec qui Magimier -l’avait aperçue jadis en tête-à-tête sur la terrasse d’un café du -boulevard. C’était beaucoup exiger qu’une telle rupture. L’opération -demanda bien des efforts, bien des reprises, et ne parut même jamais -avoir complètement réussi. Clara tenait à Léonce au point de ne pouvoir -se détacher de lui; elle l’avait dans le sang, selon son expression. -Elle, dont le métier était de se livrer à tout venant le plus possible -et de maintes façons, elle entendait garder, et pour elle seule, le -chéri de son cœur. C’était sa revanche. Elle savait même fort bien lui -démontrer qu’elle lui restait fidèle: - -«Les autres, ça ne compte pas! Ah! si tu te figures, mon pauvre loup, -que c’est pour mon plaisir! C’est pour leur galette, rien de plus! - -—Je sais bien. - -—Laisse faire, va, mon coco! Quand nous aurons amassé assez de -pépètes, nous irons nous retirer dans notre patelin; nous choisirons un -coin dans les Pyrénées ... Et si jamais je revois un homme, si jamais -un de ces mufles-là ... Ah! nom d’une potence! il fera chaud!» - -Magimier, avec sa toquade, vint déranger ce rêve idyllique et culbuter -ce château en Espagne. D’abord il trouva moyen d’emmener Clara en -voyage, en Suisse la première fois, en Italie l’année suivante, et de -la séparer ainsi de Léonce et de sa clientèle. A leur retour d’Italie, -il lui demanda de cohabiter avec lui, et il lui offrait pour cela de -tels avantages pécuniaires que, malgré toute sa tendresse pour le petit -homme, elle dut le sacrifier. - -«Mais ne t’inquiète pas, mon Léonce, nous nous verrons tout de même! -Mon singe ne sera pas toujours sur mon dos: ça serait malheureux! -J’irai chez toi ... Nous nous arrangerons ... Puis, tu sais, si tu as -besoin d’une couple de louis? - -—Ce ne sera plus la même chose, ce ne sera plus comme avant! - -—Mais si! Mais si! Ça vaudra même bien mieux. Voyons, est-ce que -ça ne vaut pas mieux d’en avoir un seul, attitré, assuré, au lieu de -trente-six? Dis? Toi-même, avoue-le, conviens-en! Tu sais bien que je -n’aime que toi, mon Léonce, que c’est avec toi seul que je puis être -heureuse, avec toi seul que je peux vivre? - -—Bien oui, mais alors ... il y a mon loyer! Je ne peux plus aller chez -toi ... - -—Ne t’inquiète pas! Je suis là pour payer. Quand on s’aime, ce -n’est pas comme quand on ne s’aime pas! Il n’y a pas à rougir de -s’entr’aider. Tu en ferais autant pour moi ... - -—Ah certes oui! S’il n’y avait qu’à vouloir! - -—Tu me l’as dit souvent: «La vraie supériorité de la femme sur -l’homme, c’est d’avoir toujours su se faire nourrir par lui;» -c’est-à-dire par celui ou par ceux qu’elle n’aime pas. Ceux qu’elle -aime, c’est tout différent! Elle ne leur demande rien, au contraire, -elle se plaît ... C’est son devoir! On fait bourse commune, pas, mon -chien-chien? C’est comme si nous étions mariés: tout ce que j’ai, c’est -à toi; tout ce que tu possèdes m’appartient.» - -Cette persistance à revoir Léonce, ces incessantes et incorrigibles -infidélités exaspéraient Magimier,—lui qui jusqu’ici s’était toujours -si peu embarrassé de la constance ou de la duperie et de la perfidie -féminines; lui qui déclarait si haut et si volontiers, durant les -agapes salomoniennes: «Les femmes peuvent bien encore m’amuser et me -faire plaisir, mais me faire souffrir ... ah! je les en défie bien!» - -Comme Clara, affolée de son amant de cœur, et à plus juste titre -encore, il devait reconnaître qu’il avait cette fille «dans le sang». -Habitué à acheter l’amour tout fait et à s’épargner ainsi tout stage, -toute pose et préambule, toute scène, toute gêne, toute responsabilité -et tout ennui; n’ayant jamais voulu avoir affaire qu’aux courtisanes, -aux expertes marchandes de sourires, sûr ainsi d’être mieux servi et à -meilleur compte, chez aucune il n’avait éprouvé des sensations aussi -vives et aussi prolongées, de telles excitations et de telles ivresses -que chez Clara Peyrade. Elle était maigre cependant, celle-là, sans -hanches, avec deux pauvres petits œufs sur le plat pour poitrine, en -tout semblable à la poupée à Jeanneton; et il lui fallait le plus -souvent, à ce vorace et insatiable Magimier, de la chair à profusion, -des formes opulentes, débordantes et résistantes, de massives, superbes -et éblouissantes rondeurs, d’un blanc de neige et d’un rose vif, le -coloris d’un sang vigoureux,—des Rubens et des Jordaens. - -Ici sans doute s’était vérifié l’aphorisme de Toussenel, qui a soulevé -tant de protestations, notamment en Turquie et en Orient, et a valu au -célèbre physiologiste de si énergiques démentis: «On aime les femmes -grasses, on n’adore que les minces.» - -Avec ses serpentines ondulations, ses torsions de croupe, ses lascifs, -capiteux et ensorcelants _meneos_; avec ses élans de passion, si bien -joués qu’on les aurait crus réels, ses vibrantes et communicatives et -irrésistibles ardeurs, sa science de tous les déduits, Clara lui avait -fait goûter des joies paradisiaques, révélé, à lui, initié cependant à -tous les mystères et blasé et repu de tous les régals, des transports -nouveaux et toujours inassouvis, des éréthismes et des prurits d’une -violence jusqu’alors insoupçonnée. Elle était pour lui le plus -puissant, le plus parfait et l’unique instrument de plaisir. - -Pour mieux l’attacher à lui, être certain de ne pas perdre pareil -trésor, il en vint à offrir son nom à cette fille, à la supplier de se -laisser épouser par lui. - -«Mais non, ce n’est pas la peine ... Je t’aimerai bien sans cela, -lui répondait-elle, embarrassée, comme honteuse pour lui d’une telle -déchéance. - -—Si, si! Je te veux!» répliquait-il. - -Elle en riait, en faisait des gorges chaudes avec Léonce. - -«Crois-tu, hein? Il en a, une couche! Ah! les hommes! comme on les -mène!» - -Elle ne songeait pas qu’elle-même se laissait brider et exploiter par -un de ces piètres hères, qu’elle était la serve, la bête de somme et -de rapport d’un misérable alphonse, qu’en d’autres termes, ce qui lui -venait de la flûte s’en retournait au tambour. - -«On les mène! Ça dépend! lui avait fort sensément riposté Léonce, piqué -de cette remarque et de cette généralisation. Vois-tu, ma chatte, en -amour, c’est toujours celui qui aime le plus qui est mené par celui qui -aime le moins. Ainsi, moi qui t’adore, qui t’idolâtre, je suis toujours -sûr d’être roulé par toi ... numéro un! - -—As-tu fini? Si l’un de nous deux en tient pour l’autre, ah! ce n’est -pas toi, canaille! C’est malheureusement bien moi! - -—C’est moi, te dis-je, ma vieille branchette! - -—Tais-toi donc! - -—Eh bien, mettons que le béguin est réciproque et que nous en pinçons -l’un pour l’autre. - -—C’est cela, mon chéri! Oui, c’est ce que je voudrais! Aussi, dans le -cas où je me marierais avec mon type ... - -—Ce ne serait déjà pas si bête! - -—Je me le dis aussi ... Mais, dans ce cas-là, je pose mes conditions! - -—Ah! pour sûr! Faudra voir ça de près. - -—D’abord, mon loulou, je ne veux pas te quitter. Il prendra la chose -comme il lui plaira ... tant pis! - -—Fais-toi d’abord avantager ... et de la forte somme! - -—Naturellement! Ça va sans dire! Mais ce n’est pas tout: je te veux -avec nous, mon Léonce! - -—Avec? - -—Avec nous! - -—Ah! mince alors! - -—C’est comme ça! A prendre ou à laisser! Je ne tiens pas à périr -d’ennui ... Je ne peux pas vivre sans toi, tu le sais bien! - -—Ni moi sans toi, bichette, tu n’en doutes pas? - -—Alors voilà! Je l’épouserai, ce vieux sapajou. Il m’a déjà promis de -me reconnaître un apport dotal de cent cinquante mille francs, et il -ira jusqu’à deux cent mille, j’en ai la conviction. - -—Tu sauras bien l’y faire aller. Ah! ficelle! je ne suis pas en peine -de toi! - -—Tu as raison. Une fois mariés, nous quittons Paris et allons vivre -dans son château de Kermaria, près de Vannes; c’est son idée ... - -—Eh bien, et moi? - -—Attends donc! Au bout d’une quinzaine de jours, lorsque nous serons -tout à fait installés, je lui déclare que j’ai besoin de retourner à -Paris pour te voir ... - -—Oh! - -—Pour te voir, parfaitement! à moins qu’il ne préfère que je te fasse -venir! - -—Tu pourrais prendre pour prétexte des affaires de famille; lui dire -que je suis ton parent, ton cousin, ton frère même ... - -—Non, non, pas de tout cela! Inutile de tricher et de se donner tant -de mal! Il te connaît bien d’ailleurs, il sait bien qui tu es. - -—Il ne m’a aperçu que deux ou trois fois: je n’aurais qu’à laisser -croître ma barbe ... - -—Non! Pas la peine de tant se démener et se tracasser! Rien ne vaut la -vérité, vois-tu! - -—Le fait est que c’est une grande force! Quand on le peut ... - -—Je lui dirai nettement ceci: «Je suis devenue votre femme, c’est très -bien: vous le vouliez, et je me suis exécutée. Mais donnant, donnant! -Je ne vous ai jamais promis de lâcher mon amant, jamais il n’a été -question de ça entre nous, jamais! Or, il est temps que j’aille un peu -le retrouver, ce pauvre mignon! Chacun son tour! Faut être juste! Il -s’ennuie tout seul là-bas, il se fait des cheveux ...» - -—Pour sûr! J’en sèche d’avance! - -—«...Maintenant, si, au lieu d’aller le rejoindre, je l’invitais à -venir, cela nous épargnerait, à vous et à moi, une cruelle séparation, -une bien pénible absence; nous nous en trouverions mieux tous les deux -...» - -—Tous les trois. - -—Tous les trois, comme tu dis. Et il acceptera, le vieux bonze, je -te le garantis, et il me félicitera de mon idée, et me remerciera -par-dessus le marché. - -—Oh! pas jusque-là! - -—Jusque-là, et plus loin encore, si ça me plaît! Ah! tu ne connais -pas les hommes, les vieux surtout! Quand ils sont toqués d’une femme, -on les vire comme des totons; on en fait tout ce qu’on veut, de ces -serins-là! Je te parie que, le mien, je lui ferai décrotter tes -bottines et en cirer les semelles? Je te le parie?» - -Elle l’eût gagné, le momon, si son interlocuteur l’eût accepté. De -point en point sa prédiction s’accomplit: le mariage eut lieu, les deux -conjoints s’envolèrent aussitôt vers la Bretagne, et, quinze jours -plus tard, les tourelles de Kermaria abritaient, avec les amours de -Magimier pour sa femme, celles de sa femme pour Léonce, et de Léonce -pour lui tout seul. Chacun semblait enchanté de son lot et ravi d’être -sur terre, sans qu’on pût déterminer exactement le plus heureux de la -bande. - -C’était trop de bonheur, et tant d’ivresse passait les forces d’un -sexagénaire. Quatre mois après son arrivée à Kermaria, Léopold Magimier -fut frappé d’une congestion cérébrale: comme ce saint pape—pouvait-il -choisir meilleur exemple?—qui, au dire de Montaigne, «mourut entre les -cuisses des femmes», il s’éteignit brusquement, dans les maigres bras -et sur le sein en planche de sa divine Clara. - -Libre! Enfin libre! Les dix mois obligatoires révolus, cette -incomparable épouse troquait son nom contre celui de son petit Léonce, -le chéri de son cœur, et tous deux, réalisant leur rêve ancien, s’en -allèrent goûter le repos sous les ombrages du pays natal, dans un gai -cottage, proche de la côte basque, entre Biarritz et Guéthary, et -manger là leurs rentes, si noblement et héroïquement acquises. - -Et, devenue Mme Claire Teissèdre, l’ex-madame Clara n’oublia pas -ses bons amis les Yankees: jamais elle ne manquait l’occasion de -vous servir quelque anecdote typique relative à ces sauvages, ni de -déblatérer contre «ces sales mufles» d’hommes. - - - - -XV - - -Angélique Bombardier—_Spartaca_, de son nom de plume—n’avait pas -attendu jusque-là pour parfaire l’éducation du jeune Félicien, neveu -et pupille du député Magimier. Au lendemain de la première leçon, elle -avait continué de roucouler avec lui, de le dresser et le façonner, -jouer auprès de lui le rôle de confidente et de directrice, de «petite -maman», tout comme la passionnée et si accommodante dame de Warens avec -le timide Jean-Jacques. Félicien se trouvait du reste admirablement -bien de ce régime, et ne demandait pas, je vous prie de le croire, à -réintégrer le lycée. - -Mais, s’il n’y songeait point, d’autres y pensaient pour lui, et, un -matin d’avril, son oncle lui annonça qu’il lui fallait se préparer à -quitter Paris pour regagner Rennes, sa ville natale et la résidence -de ses parents, et y achever ses études. En même temps, il lui -remit une lettre signée de son père, qui confirmait pleinement et -péremptoirement cette menace. - -«A coup sûr, murmura aussitôt Félicien, c’est mon oncle Léopold qui -veut se débarrasser de moi, c’est lui qui me fait rappeler par papa. Je -le gêne, mon oncle, il suffit que je sois chez lui ... Et il n’aime pas -à être gêné, mon nononcle! Ah non! il n’aime pas ça!» - -Il le connaissait bien, son nononcle, ce gentil neveu. - -Lorsque Angélique apprit cette barbare décision, elle se mit à fondre -en larmes, et, jetant les bras autour du cou de Félicien: - -«Cher petit! Est-ce possible? Nous séparer! Mais je t’aime trop! Je -t’aime trop! La vie sans toi, ah! ce serait la mort! - -—Oui, plutôt mourir! s’écria Félicien avec enthousiasme. - -—N’est-ce pas? Mais il sera toujours temps de recourir à cette -radicale extrémité ... - -—Quand tu voudras! Je suis prêt! - -—Auparavant, essayons ... Nous pourrions fuir, nous cacher? - -—Je m’abandonne à toi! Décide, commande! J’obéirai! - -—Cher enfant! Eh bien, oui, laisse-moi faire! Laisse-moi assurer notre -bonheur. Je t’aime tant! - -—Et moi!» - -Le lendemain elle filait avec lui vers l’Italie, et allait s’installer -à quelques lieues de Gênes, à Nervi, sur cette merveilleuse _riviera_, -où les orangers et les citronniers, alors tout chargés de leurs fruits -d’or,—d’or rouge et d’or pâle,—les oliviers au grêle feuillage -d’argent, les palmiers superbes, les mimosas, les aloès, les cactus, -les cèdres triomphants, formaient, avec l’azur ou le saphir de la mer, -avec les hautes et rocheuses falaises, toutes contournées, craquelées -et déchiquetées, le plus féerique décor. - -Angélique, qui connaissait cette admirable contrée et y avait peut-être -bien déjà abrité quelque ancienne tendresse, ne pouvait choisir un site -plus captivant, plus propice aux poétiques épanchements, aux élans -d’admiration, d’abandon et d’amour. - -Elle vécut là avec Félicien deux mois de bonheur quasi-surhumain, de -suaves et édéniques ivresses. - -M. Magimier père, le gros marchand de cuir, avait bien essayé de -mettre le holà. Il était indigné de cette fugue, et avait dès l’abord -vertement chanté pouille à son frère, qui, lui, ne s’en était pas -plus ému que du reste et avait tranché du philosophe, opposé à ces -objurgations le front le plus serein et le plus olympien. - -«Laisse donc! Si ce n’était pas celle-là, ce serait une autre! - -—Mais enfin ... - -—Et mieux vaut celle-là qu’une autre! Celle-là ne te coûtera rien, -d’abord; tu n’as pas à craindre des dettes, d’embêtantes histoires -d’argent ... - -—Mais ... - -—Attends donc! En outre, pas de mère éplorée, pas de père furibond -venant te supplier ou te sommer de replâtrer l’honneur de sa fille. Il -n’y a aucun dommage de causé, il n’y a que du plaisir pour ce brigand -... - -—Mais, mon ami ... - -—Ah! s’il avait enlevé une fillette, quelque gamine de son âge, je -comprendrais tes alarmes! Les parents de cette petite pourraient -flanquer la police à ses trousses, faire appréhender au corps notre -jeune homme pour détournement et rapt de mineure, te rendre responsable -... C’est évident! Ce serait là une vilaine affaire. Mais c’est -l’opposé qui a lieu, mon bon: c’est maître Félicien qui a été détourné, -maître Félicien qui a été enlevé, ravi ... au septième ciel! Et par -qui? Par une luronne qui a trois fois son âge et le triple de son -poids. Jamais ton maigrelet de fils n’aurait été capable de mouvoir de -lui-même une telle masse, jamais! C’est donc bien celle-ci qui s’est -mise en frais et ébranlée d’elle-même, qui l’a attiré, entraîné et -transporté,—non lui qui a fait main basse sur elle et l’a subtilisée. -Cela ne présente aucun doute pour personne. - -—Mais justement ... - -—Estime-toi donc bien heureux, mon cher, que l’éducation de ton fils -soit parachevée à si bon compte, et que ses inévitables fredaines te -reviennent à si bon marché!» - -Eh bien, non, M. Magimier père—Magimier junior—ne voyait pas les -choses de la sorte, et, loin de savoir gré à Mme Bombardier des -précieuses leçons qu’elle avait si généreusement pris à cœur de donner -à Félicien, il était outré, exaspéré contre elle. - -«Du moment que les deux sexes sont égaux ou équivalents, il faut que -la loi soit la même pour l’un que pour l’autre! Il faut, comme je le -lisais un jour dans un article de la fameuse féministe Elvire Potarlot, -châtier aussi bien les douairières qui débauchent les petits pages, -que les barbons suborneurs de tendrons et croqueurs de poulettes; -aussi bien, comme elle disait, les vieilles cochonnes que les vieux -cochons. Ou alors ne venez pas me parler d’égalité! Votre égalité ne -serait plus que de la frime, puisque nous aurions deux poids, l’un -pour les messieurs, l’autre pour les dames,—et deux mesures, l’une -pour celles-ci, l’autre pour ceux-là. Or, le code pénal, articles 354 -à 357, ne fait aucune mention des garçons, des mâles, en parlant des -enlèvements de mineurs; c’est uniquement des filles qu’il s’occupe, des -filles au-dessous de seize ans accomplis spécialement. Ah! il est temps -de reviser tout cela, de faire régner l’égalité et l’équité sur terre, -la véritable égalité, l’exacte et scrupuleuse justice, telles que la -réclament, avec la vaillante Elvire, mon illustre frère et tous les -esprits d’élite de notre siècle!» - -Sans attendre l’avènement de ce règne, ce qui aurait pu le mener -coucher loin, Magimier junior se lança à la poursuite de son fils et de -la conquête ou conquérante d’icelui. Il avait appris que cette antique -Dulcinée s’était, en quittant Paris, dirigée sur Gênes: c’est là qu’il -se rendit aussitôt et commença ses recherches. Mais, mal aiguillé, il -tomba sur une fausse piste, qui l’entraîna à Florence, puis à Rome, -ensuite à Naples et à Sorrente, où il constata qu’il s’était absolument -fourvoyé et qu’il lui fallait regagner son point de départ et reprendre -sur nouveaux frais toute l’opération. - -Le hasard vint à son aide. - -Les vieilles pigeonnes sont exigeantes, et notre jeunet tourtereau, à -force de roucouler sous les capiteux ombrages de Nervi, avait peu à peu -senti une sorte de pesanteur et de torpeur l’envahir. Son appétit, au -lieu de s’accroître, allait en diminuant; sa tête, par instants, lui -semblait vide, comme si sa cervelle se fût liquéfiée et volatilisée; -d’abondantes et débilitantes transpirations lui survenaient chaque nuit. - -Un beau soir, sur les bords de cette mer enchanteresse, après un -roucoulement longtemps prolongé, le tourtereau fut soudain frappé de -mutisme et tomba en syncope. C’était l’anémie cérébrale qui continuait -son œuvre, la paralysie qui se déclarait. - -Trop de roucoulements, trop de bonheur pour un homme seul et pour un -simple petit pigeonneau! - -Un médecin de Gênes, mandé d’urgence, venait d’ordonner le transfert -immédiat de Félicien dans une maison de santé de cette ville, quand M. -Magimier père eut vent de la nouvelle et accourut pour reconnaître son -fils, quasi-méconnaissable et en si piteux état. - -Trois semaines plus tard, Mme Magimier étant venue rejoindre son mari, -tous deux profitèrent d’une amélioration dans la santé du malade, pour -le ramener en France, sous le toit familial. - -Et, chemin faisant, M. Magimier père songeait: - -«Tout de même, cette femme, cette dame Bombardier, cette vieille et -abominable goule, est-ce que la loi ne devrait pas l’atteindre? N’y -a-t-il pas là bien autre chose qu’un détournement de mineur? Une -Anglaise, à qui l’on pince le coude en wagon, ou pour un baiser déposé -sur le lobe de son oreille, se fait adjuger judiciairement je ne sais -combien de livres sterling d’indemnité; et moi, si j’osais réclamer les -moindres dommages-intérêts à cette sénile bagasse qui a détraqué et aux -trois quarts tué mon enfant, on se gausserait de moi! Ah! il n’y a pas -de justice, vraiment pas d’égalité ici-bas!» - - * * * * * - -Jalouse sans doute des prouesses de sa consœur et rivale -Spartaca,—Angélique pour les collégiens,—Nina Magloire, cette autre -insigne doyenne des émancipées et initiatrices, redoublait d’ardeur -et accumulait exploit sur exploit. Volontiers elle s’écriait, avec la -toujours galante Angélique: «Il n’y a pas de vieilles femmes! Restons -jolies, mesdames! Restons jolies!» Avec elle, elle était convaincue, -comme elle le disait un jour en propres termes, que «le devoir des -femmes est d’être bonnes et encourageantes pour le jeune homme que son -inexpérience tient, devant elles, timide et gauche; de susciter, avant -l’heure, chez l’innocent, l’étincelle magique ... Mais, pour cela, -s’empressait-elle d’ajouter, il faut avoir du cœur, beaucoup de cœur!» -Et elle en avait,—presque autant que de tempérament. - -Cette abondance de sentiments et cette extrême richesse de sang -continuaient, par malheur, à lui valoir quantité de mésaventures. - -D’abord, des déménagements très fréquents: les voisins n’appréciaient -nullement, selon son importance et à son juste taux, cet enseignement -anticipé donné à leur tendre progéniture; parfois même l’éducatrice, -outre les bordées d’injures auxquelles elle avait droit, empochait de -vigoureuses gourmades et sérieux horions. C’est ainsi qu’une mère, -dont elle avait trop fréquemment attiré chez elle le fils aîné, un -adolescent de quinze ans, et qui s’était aperçue du manège, prit fort -mal la chose et distribua à Mme Magloire une telle volée de coups de -manche à balai qu’elle lui cassa le bras. - -Il y avait ensuite les mauvaises rencontres, les filouteries et vols à -redouter: ces gentils éphèbes, que l’insatiable Nina introduisait si -aisément chez elle, étaient loin d’être pour la plupart la fleur des -pois de la jeunesse française. Au lieu de payer la leçon,—ce qu’on ne -leur demandait pas, loin de là,—ils pouvaient avoir la fantaisie de -se la faire payer, et à un prix absolument exagéré, et de force, avec -menaces et violences, s’il était nécessaire. Toute faute, imprudence, -défaillance ou sottise, reçoit peu ou prou et tôt ou tard son guerdon -ici-bas: Nina Magloire l’avait déjà plus d’une fois constaté. - -Ainsi un soir de mai, un beau soir plein d’étoiles et de molles et -tièdes brises, qu’elle avait pris place sur l’impériale presque vide -d’un tramway, à côté du plus prévenant et charmant jouvenceau, elle ne -tarda pas à remarquer—ô surprise! ô bonheur!—que ce galant page la -serrait de près, que ses doigts même osaient frôler sa taille ... - -Elle, aussitôt, de lui décocher, avec une fulgurante œillade, un -sourire empli de gratitude et d’encouragement. - -Le damoiseau, qui n’avait pas besoin de tant d’instances ni de -commentaires, et avait sûrement déjà accompli ses caravanes et gagné -ses éperons, de se rapprocher davantage, de se blottir tout contre -cette avenante voisine, si mûre et si maigre qu’elle fût, et de glisser -de plus en plus sa main indiscrète ... - -«Finissez ... On pourrait vous voir, murmura Nina, toute frémissante. -Pas ici ... - -—Si nous descendions? - -—Oui.» - -Mais, arrivée sur le trottoir, et le tramway reparti, elle s’aperçut—ô -surprise! ô douleur!—que l’entreprenant chevalier s’était éclipsé, -l’avait odieusement lâchée. - -«Qu’est-ce à dire?» - -Vite, elle tâta sa poche: plus de porte-monnaie! Plus de montre non -plus! - -«Oh!!» - -Si encore ce petit misérable avait daigné faire avec elle plus ample -connaissance! Mais non, pas même cette fiche de consolation! Il avait -eu hâte de la quitter, d’aller sans doute narrer cette aubaine, avec -force gorges chaudes, à quelque drôlesse de son âge, et manger cet -argent en sa compagnie. - -Et trois mois plus tard, un matin, Nina Magloire était trouvée morte, -étranglée au pied de son lit, dans le minuscule appartement qu’elle -occupait alors rue de Penthièvre, au fond d’une cour. L’armoire à -glace, la commode et les placards avaient été vidés, leur contenu -étalé sur le plancher, tous les meubles fouillés ou brisés; dans -les trois exiguës et sombres pièces régnait le plus grand désordre. -L’enquête, dès ses débuts, révéla que la veille, à la tombée de la -nuit, Mme Magloire avait reçu la visite d’un petit jeune homme imberbe, -à chapeau melon, par-dessus noisette et pantalon collant, un de ses -petits protégés et son hôte assidu. A peine était-il entré qu’un -second petit jeune homme, également sans barbe, à chapeau melon aussi, -à accroche-cœur et veston étriqué et élimé, marquant mal, était venu -sonner à la porte et avait été introduit. C’étaient eux sûrement qui -avaient fait le coup, de ce côté qu’il fallait chercher. Et on chercha; -on les découvrit bientôt, et leurs aveux confirmèrent l’exactitude de -ces soupçons. - - * * * * * - -C’est à peu près à cette même époque qu’Elvire Potarlot, la plus -convaincue, la plus franche et la plus remuante des revendicatrices -féminines, disparut aussi de ce monde. - -Pauvre Elvire! Avec sa manie d’égalité ou d’équipollence absolue des -deux sexes et son inflexible logique, elle était arrivée à patauger de -plus en plus en pleines incohérences, drôleries et cocasseries. - -Plus que jamais, par exemple, elle demandait qu’on transformât toute -la langue française pour mettre la syntaxe d’accord avec la justice -et le bon sens. De quel droit le masculin l’emporte-t-il toujours sur -le féminin? Et le masculin quel qu’il soit! Des animaux, des plantes, -des objets quelconques, des êtres abjects imposent leur genre à la -femme, aux femmes, si nombreuses, si pures, si intelligentes et si -éminentes qu’elles soient! Et elle reprenait son exemple: «Les plus -illustres dames et les plus vilains caniches de la ville se sont -rencontrés sur cette place.» _Rencontrés_ au masculin pluriel, parce -que _caniches_ est du masculin et au pluriel. Vous ne trouvez pas -cette règle idiote, humiliante, outrageante, scandaleuse, révoltante? -Ce sont les hommes qui l’ont imaginée et promulguée, cette règle, qui -l’ont imposée, comme ils en ont confectionné et imposé tant d’autres, -toutes aussi despotiques et ineptes, comme ils ont fabriqué et cuisiné -les codes, inventé et tripatouillé les religions, tout créé, arrangé -et faussé ici-bas à leur mode et convenance, pour eux et contre nous. -Pourquoi donc, voyons, pourquoi ne pas toujours employer le féminin, -lorsqu’on parle d’une femme? Pourquoi ne pas oser dire: «_une_ -auteuse, _une_ chroniqueuse, _une_ contrôleuse, _une_ censeuse, _une_ -sapeuse, et _une_ amatrice, _une_ administratrice, _une_ rhétrice, -_une_ agricultrice, _une_ médecine, _une_ assassine, _une_ soldate, -_une_ pompière, _une_ agente, _une_ témoin, _une_ écrivain, etc., -etc. C’est évident! Ce serait à la fois plus clair, plus rationnel -et plus équitable: il n’y a pas à nier, voyons! Ces sempiternels et -stupides masculins étaient bons pour le temps où les femmes n’étaient -ni chroniqueurs, ni contrôleurs, ni censeurs, sapeurs, administrateurs, -rhéteurs, médecins, soldats, pompiers, agents de police ou de voirie, -etc., et se contentaient sottement d’être des ménagères et des mères; -mais à présent que nous avons changé tout cela!» - -Aussi Elvire, apôtre, apôtresse ou apostoline du progrès, championne -de la civilisation, n’hésitait pas, elle, et, selon son joli mot, -«féminisait le dictionnaire, en attendant qu’elle pût féminiser le -code». - -Comprend-on que la femme, en se mariant, perde son nom pour prendre -celui de son époux? Pourquoi ne serait-ce pas plutôt celui-ci qui -troquerait le sien contre le nom de sa femme? Voyons, pourquoi? Et -les enfants, n’est-ce pas plutôt le nom de leur mère qu’ils devraient -porter? Le père n’est-il pas toujours et de plus en plus putatif? - -Elvire alléguait encore, et non sans succès, qu’il n’y avait aucune -raison pour que la femme s’habillât autrement que l’homme; qu’elle -laissât croître ses cheveux, lorsque l’homme les coupe; qu’elle portât -des bracelets et des boucles d’oreille, quand l’homme s’en passe. - -«La voilà, écrivait-elle avec enthousiasme dans _l’Émancipation_, -la voilà la cause de l’infériorité physique de la femme! A l’instar -de la force de Samson, elle gît dans vos cheveux, citoyennes, cette -infériorité; elle gît pareillement dans vos jupes à traîne, dans ces -inutiles brimborions, vestiges de liens et d’entraves, emblèmes de -l’antique servitude, que vous attachez à vos poignets ou passez à -votre cou. Comment voulez-vous lutter victorieusement contre l’homme, -si vous vous alourdissez et vous fatiguez le crâne par cet anormal, -exorbitant et disgracieux fardeau, si vous vous empêtrez les jambes -dans les malsains et dangereux replis d’une interminable jupe? La loi -qui vous interdit le costume masculin, si commode—ah! les hommes! tout -pour eux!—il faudra bien l’abroger, cette loi, lorsque, toutes, vous -vous déciderez à l’enfreindre. Osez donc! Calculez que de temps perdu -à peigner, onduler et calamistrer cette chevelure, à ajuster et draper -cette robe, à vous attifer, vous maquiller, pomponner et peinturlurer! -Les voilà, les voilà, les vraies et seules causes de votre infériorité, -citoyennes! Ne les cherchez pas ailleurs: elles sont là, et viennent de -vous. Encore une fois, plus de chignons, plus de jupons! _In hoc signo -vinces!_» - -Et, donnant l’exemple, conformant sa conduite à ses principes et -exhortations, elle s’était courageusement fait tailler les cheveux à la -mal content, et ne sortait plus qu’en culottes bouffantes et costume -complet de bicycliste. - -Chère et excellente Elvire! - -Bien mieux, elle adressa une pétition à la Chambre, et signala à -l’attention de nos législateurs ces trois nouvelles importantes sources -de revenus: impôt sur la coiffure des femmes,—impôt sur les jupes -dites _à balayeuse_,—impôt sur les diamants et bijoux. - -Avec son illustre prédécesseur ... prédécesseuse, pardon! Jenny -d’Héricourt, l’amusante historienne de _la Femme affranchie_, Elvire -prétendait de plus belle que «le concours de l’homme ne sera pas -toujours nécessaire pour l’œuvre de la reproduction», et que «la -science humaine parviendra à délivrer la femme de cette sujétion -insupportable». - -Il est vrai qu’à l’époque où cette réconfortante espérance était ainsi -proclamée, M. Brunetière n’avait pas encore découvert la faillite de la -science. A présent, hélas! «la sujétion insupportable» a des chances de -durée, de grandes chances. - -Faisant encore chorus avec un autre adepte, superlativement doué -d’imagination, Elvire Potarlot attribuait «à un coup de poing donné -par l’homme sur le ventre de la femme l’origine des menstrues ... -C’est l’homme encore ici qui est le coupable et le criminel. Toujours -et partout nous le retrouvons, ce monstre! Oui, c’est à lui, à sa -brutalité, à sa sauvagerie, que nous devons ce déplorable tribut! -Mais nous ne le paierons pas toujours! Non seulement l’heure de la -ménopause sonnera et nous en dispensera, mais la science est là, mes -sœurs, et M. Jules Bois et moi, nous vous l’annonçons: Un jour luira -où, pour quelques femmes tout au moins, pour une élite intellectuelle, -disparaîtra ce mal sanglant, sans que pour cela les fonctions de -la maternité, tout à fait indépendantes de la menstruation, soient -atteintes.» - -Mais qui déterminera cette élite? Quelles seront au juste ces -privilégiées? Pourquoi quelques-unes et non pas toutes? - -«Toujours des inégalités et des injustices alors? allez-vous encore -vous récrier. Pendant que la nature y était, il ne lui en aurait -cependant pas coûté davantage ... C’est là, mes sœurs, ce que la -science nous apprendra, ce qu’elle se réserve d’établir et de nous -démontrer.» - -Pauvre science! Que serait-ce, que ne te ferait-on pas dire, si tu -n’avais pas fait faillite! - -Mais le rêve obstiné d’Elvire, son idée prédominante, persistante et -obsédante, c’était que l’homme pût devenir enceinte ... pardon! Ici, -c’est cet odieux masculin qui est obligatoire!—pût devenir _enceint_ à -son tour; qu’il pût, comme la femme, connaître les tribulations de la -grossesse, les grièves douleurs et mortels risques de la parturition, -les angariantes servitudes de l’allaitement. Voilà où il fallait -tendre, voilà le grand but à atteindre! Car, tant qu’on n’en sera -pas là, tant qu’on n’aura pas retrouvé et reconstitué l’androgyne de -Platon,—ces androgynes, nés tous parfaits ... - - D’un pur limon pétri des mains divines, - Également des deux sexes pourvus, - Se suffisant par leurs propres vertus, - -il n’y aura rien de fait: toujours, sur les deux sexes séparés, pèsera -une abominable iniquité, une implacable et désespérante inéquivalence. -Mais comment établir cet équilibre, réaliser ce sublime rêve? Encore un -miracle nécessairement réservé à la science, qui a bon dos, malgré sa -faillite, et autorise toutes les coquecigrues possibles et imaginables. - -En dépit de sa passion égalitaire, Elvire Potarlot penchait par -instants vers les doctrines professées par certaines agitées -américaines,—toujours on les retrouve, celles-là, sur le chemin de -l’originalité et de la drôlerie,—et estimait que l’homme est en tous -points l’inférieur de la femme, et que le prototype de la force, -l’Hercule mythique, a appartenu au sexe faible. Hercule était une fille -et devrait s’appeler Herculesse. - -Ressassant d’autres vieilles bouffonneries empruntées aux coryphées et -pionnières du féminisme, elle écrivait sans rire que «le divin Créateur -a bien prouvé la supériorité de la femme en terminant et couronnant son -œuvre par la création de notre mère Ève. - -«Pour faire Adam, il prit de la boue, de la simple boue, notez bien -cela ... et voilà votre père à tous, messieurs! Mais, pour la femme, -il jugea que la boue était trop indigne, il prit une matière qui déjà -avait été purifiée par son souffle divin, une côte d’Adam, et il forma -Ève. - -»L’histoire nous dit: Ève a pris l’initiative du mal et a causé sa -perte et celle de son époux. Soit! Mais si, dans cette occasion, Ève -n’a effectivement pas fait preuve d’esprit et d’obéissance, elle -a au moins prouvé qu’elle avait la haine de la routine, la passion -du nouveau et du progrès, l’imagination, l’ardeur et la bravoure -nécessaires pour aller de l’avant, toujours de l’avant. _Go ahead! Go -ahead!_» - -Hélas! malgré tant d’éloges décernés à son sexe, et une telle -prédominance, Elvire était plus que jamais courbée sous le joug et -la férule d’un abject mâle, du pseudo-statuaire, maître fainéant et -maître rufien Émilien Bellerose. Plus que jamais elle avait à essuyer -les avanies et brutalités de ce drôle, à endosser ses horions, de -véritables déluges de coups de canne ou de cravache, disait-on, qui -lui tombaient quotidiennement sur le casaquin et la laissaient étendue -comme morte sur le plancher. - -«Et elle aime ça, vous savez, elle raffole de ça! allaient répétant -partout la vaporeuse Bombardier, l’impeccable Lauxerrois et l’ineffable -Cherpillon, toutes ses suaves sœurs d’armes et délicieuses amies. Il -lui faut chaque soir sa ration d’étrivières et de bastonnade,—son -vigoureux petit picotin. Elle ne dormirait pas sans cela.» - -Elles assuraient même, les braves compagnes et candides âmes, qu’à -certains moments psychologiques, au lieu de soupirer: «Tu m’aimes, dis? -Tu m’aimes, mon chéri?» Elvire ne manquait jamais de s’exclamer: «Oh! -tu me battras, hein, trésor? Tu me battras bien! A me briser, mon ange! -A me tuer, n’est-ce pas, à me tuer?» - -Hélas! ce fut bien, en effet, ce sacripant qui lui porta le coup -de la mort; mais pas tout à fait comme elle l’entendait, ou plutôt -comme s’amusaient à le lui faire dire ses charitables rivales et -affectionnées consœurs. - -Un automne, qu’il avait été invité par un camarade de cercle à -venir chasser dans un coin des plus boisés et des plus sauvages de -la Dordogne, Émilien rencontra là-bas une veuve encore fraîche et -suffisamment accorte, qui laissait mollir ses charmes et moisir ses -écus, faute d’occasions. - -«Voilà mon blot!» pensa l’élégiaque personnage, dès qu’il apprit que -la fortune de ladite veuve s’élevait, nette de toute hypothèque et -redevance, à dix-sept cent mille francs. - -Justement il avait fini de croquer les dernières bribes du patrimoine -d’Elvire; il en était réduit à la faire travailler, trimer le plus -possible, et à chercher à tirer parti de ce labeur, de tout ce qui -coulait de cette intarissable plume ... Démarches difficiles et bien -souvent infructueuses; ardue, décourageante et énervante besogne, -qui le dépitait, l’exaspérait très souvent et lui faisait plus que -jamais—ô ivresse!—lever sa canne et taper dru, fouailler à tour de -bras et à planté sa reine nourricière. - -Il n’avait plus qu’ennuis, tracasseries et misères à attendre d’elle. -C’était le moment ou jamais de lui tirer sa révérence ou de filer à -l’anglaise. - -La partie de chasse, qui devait durer huit jours, se prolongea -durant six semaines; et comme Elvire commençait à trouver le temps -démesurément long et à s’étonner et s’alarmer, elle découvrit le pot -aux roses. - -La très consolable petite veuve, perdue dans sa thébaïde, n’avait pu -rester insensible aux langoureux soupirs, aux effets de torse, roulades -et scies d’atelier de ce pitoyable cabot. Elle s’était toquée de ce -bellâtre, qui lui apparaissait avec tout le prestige de la capitale et -de l’art,—quel art, messeigneurs!—et elle avait déposé à ses pieds sa -tendresse et ses titres de rente. - -Le jour même où elle apprit le mariage de son misérable amant, Elvire -Potarlot mettait en vente son fameux livre _Ève triomphante_, où elle -démontre si bien par A + B l’absolue précellence de la femme sur -l’homme,—en beauté et en bonté d’abord et incontestablement, puis en -esprit, en intelligence et en science, en morale aussi et en conduite, -en santé également, en vigueur, force, souplesse, taille, solidité, -élasticité, etc.; et elle venait de toucher ses droits d’auteur, six -cents francs, sur le premier tirage de ce volume. Immédiatement elle -les expédia à Émilien: ce fut sa seule vengeance. - -Puis elle rentra chez elle, déboucha un flacon de cyanure de potassium, -et—adieu la vie! adieu toutes les trahisons et toutes les lâchetés! -Assez de larmes, assez de tortures, de désespoirs et de dégoûts!—elle -le vida d’un trait, et s’en alla goûter sous terre ce qu’elle n’avait -jamais pu rencontrer et ce qui n’existe pas dessus, l’unique et -véritable égalité. - - - - -XVI - - -Séverin Veyssières gisait sur un fauteuil, dans sa chambre à coucher, -le regard tourné vers la fenêtre, et obstinément, lugubrement fixé au -loin, perdu dans le bleu du ciel. - -Un mal horrible était venu le frapper; une dégoûtante plaie, un lupus -ulcéreux, lui rongeait la lèvre supérieure, l’aile droite du nez et -la moitié de la joue. Pour tout son entourage, pour tout le monde, -principalement pour ses chers confrères et joyeux associés de la secte -salomonienne, il était devenu un objet de répulsion. - -Plus de visites: depuis trois semaines, à part le docteur qui le -soignait et était un de ses anciens condisciples de l’École normale, -transfuge de l’Université, aucun ami n’avait franchi sa porte. Le -dernier qui eût pénétré chez lui, Roger de Nantel, s’en était allé avec -l’intime et formelle résolution de ne plus remettre les pieds chez «ce -pauvre bougre». - -«C’est vraiment trop répugnant! Quelle sale machine! Plus moyen de le -voir! Et puis ça peut s’attraper! Brrr! Je vais de ce pas en parler à -mon médecin ... Si c’était contagieux? Eh bien merci! Me voilà propre!» - -Si, cependant, quelqu’un lui était resté; à défaut de gais camarades, -une amie continuait à venir le voir, une amie dont la première -visite datait seulement du jour où il avait dû demeurer confiné chez -lui, le visage en partie recouvert de pansements et de compresses. -Et la fréquence et la durée de ces visites avaient toujours été en -augmentant; à l’heure actuelle, Katia Mordasz ne quittait plus le -domicile de Séverin; elle s’efforçait de le distraire, s’évertuait -et s’ingéniait à le rassurer, à le consoler et le réconforter: tâche -pénible, ardue entre toutes, et que, semblable au labeur de Sisyphe, il -fallait continuellement recommencer. - -Désemparé, affalé, désespéré, Séverin ne songeait plus qu’au -suicide,—l’unique et éternel remède,—et, sans Katia, sans cette -vigilante et infatigable gardienne, il aurait déjà, d’une façon ou -d’une autre, supprimé le mal en supprimant le malade. - -Et quelle était la cause de cette effroyable affection? Comment cet -ulcère rongeur, ce _lupus excedens aut exedens_, qui avait débuté par -de simples boutons, quelques tubercules durs et violacés, avait-il pu -se produire? - -Mystère! - -«Il n’y a pas là trace d’atavisme! disait Séverin à son ex-condisciple, -le docteur Chézurier. Je n’avais pas cela dans le sang, j’en suis -convaincu! Ni mon père, ni ma mère, ni mes grands-parents, personne -que je sache, dans ma famille, absolument personne, n’a été atteint -d’une infirmité de cette espèce. C’est pire que n’importe quoi, pire -que toute souffrance, toute torture, pire mille fois que la mort! Je -suis comme un pestiféré: chacun se détourne de moi avec effroi, tout le -monde me fuit, je me fais horreur à moi-même ... Ah! maudit soit ...» - -Et il retombait dans sa torpeur, s’y enfonçait de plus en plus, se -laissait de plus en plus envahir et accabler par ses idées noires, ses -funèbres et odieuses réflexions. - -«Mais si, vous guérirez! Mais si! lui répliquait Katia. Vous vous -exagérez votre état, et ne le voyez nullement comme il est. - -—Oh! que si, hélas! - -—Pas du tout, mon ami, je vous assure. Vous allez bien mieux que la -semaine passée, et, lorsque vous aurez séjourné un mois ou deux au bord -de la mer, comme le médecin vous l’ordonne.... - -—Je ne veux pas partir! - -—Si! - -—Je veux mourir ici, chez moi! - -—Parce que vous avez un bobo sur la joue, vous vous imaginez que tout -est fini, que votre dernière heure a sonné! Un peu de raison, Séverin! -Un peu de courage!» - -Elle en avait, elle, du courage; elle en avait, de la résistance, -de l’énergie et de la vaillance. Pas une seconde, elle ne s’était -demandé s’il n’y avait pas danger pour elle d’approcher un tel malade, -«si ça s’attrapait». Cette égoïste et lâche question,—si humaine -pourtant!—ne lui était pas venue à l’esprit: il y avait près d’elle -une souffrance à alléger, un malheureux à secourir et à consoler, et -elle était accourue. Sa place était là; son instinct de femme, plus -encore que le profond mais très platonique et très pur attachement qui -l’unissait à Séverin, l’en avertissait et la conduisait. - -«Nous partirons ce soir même, continuait-elle en manœuvrant les tiroirs -de la commode, pour en extraire les piles de chemises, de chaussettes -et de mouchoirs qu’elle avait dessein de ranger ensuite dans la malle. -Ne différons pas ... Nous voici au mois de mai; nous avons un temps -superbe, et j’ai promis ce matin au docteur Chézurier ... - -—A quoi bon? C’est encore ici que je serai le plus tranquille! soupira -Séverin en promenant autour de lui, sur sa longue table de travail et -ses rangées de livres, un regard navré. - -—Il faut quitter Paris, et le plus tôt sera le mieux, ne cesse de -répéter le docteur. Lui-même s’est occupé de vous louer un chalet à -Arcachon, sur la lisière de la forêt de pins et à proximité de la mer -... - -—C’est-à-dire qu’il a hâte d’être débarrassé de moi. Il ne tient pas à -ce que je crève sous ses ordres! - -—Séverin! Comment pouvez-vous concevoir de telles vilaines pensées? -M. Chézurier vient chaque jour vous voir; il vous témoigne la plus -affectueuse sollicitude; il affirme qu’un changement d’air, un séjour -prolongé dans le voisinage de l’Océan, vous sera des plus salutaires et -vous rétablira promptement ... - -—Il n’y a que vous, Katia, vous seule! Si je me rétablis jamais, ce -sont vos soins ... Si je ne suis pas abandonné, c’est à vous que je le -dois! Et je ne peux même plus baiser vos chères, chères petites mains, -que j’aimais tant! Si je guéris, je resterai défiguré, hideux, abject -... comme un monstre! - -—Vous broyez du noir à plaisir! C’est fou! Cette plaie se fermera et -disparaîtra. Vous n’êtes pas du tout hideux, pas du tout repoussant ... -Prenez mes mains, tenez, les voilà! Elles sont à vous! - -—Non! Non!» - -Et cette même femme qui, jusqu’alors, toujours retenue par ses -scrupules de dignité et de fierté, par son excessif respect -d’elle-même, n’avait jamais manqué de dérober ses mains aux caresses et -aux baisers de leur enthousiaste admirateur, elle les lui abandonnait -pleinement à présent, les lui portait d’elle-même aux lèvres,—à ses -lèvres rongées, tuméfiées, saignantes et sanieuses, horribles. - -Telles, ces religieuses embrasées de l’amour divin, ces saintes -et étonnantes hystériques, qu’aucune immondice ne rebute, qui se -complaisent à surmonter tous les dégoûts. - - * * * * * - -Le soir même où Séverin Veyssières, accompagné de l’ardente nihiliste, -devenue sœur de charité laïque, et non moins passionnée et exaltée dans -cet apostolat que dans le précédent, prenait le train pour Arcachon, -le dîner mensuel des Salomoniens—on était justement au premier mardi -de mai—avait lieu dans la salle attitrée du restaurant Margery. - -Tous étaient là,—tous les survivants et les restants. Sambligny, -qui remplissait encore, après Nantel, les fonctions de -secrétaire-recruteur, n’avait jamais eu si belle mine que depuis son -veuvage, et n’avait jamais si chaleureusement recommandé le célibat à -son personnel administratif. - -«_Cœlum habitat_, il habite le ciel, le célibataire, croyez-en toujours -la science étymologique, et restez plus que jamais convaincus, mes -amis, que les meilleurs mariages sont ceux qui ne se font pas. Vous -n’avez aucun, absolument aucun intérêt à vous marier, même à vous -marier avec une femme très riche. Si elle vous apporte trente mille -livres de rente, elle se croira obligée d’en dépenser quarante mille, -et vous y serez encore de votre poche. Si elle n’a pas le sou, il -y a de très grandes probabilités pour qu’elle ait été élevée en -millionnaire,—comme on élève à peu près toutes les jeunes filles d’à -présent. Elle saura parler chinois et résoudre une équation du second -degré, cultivera le pastel et la musique, mais ne sera pas capable de -faire cuire une côtelette, pas même d’allumer le feu. Elle croirait -déroger d’ailleurs, si elle essayait de s’initier à ces viles besognes, -si elle touchait au charbon, lavait sa vaisselle ou descendait sa -boîte à ordures. Fi! Fi donc! Il lui faudra une bonne, sinon deux, et -qui les paiera, ces intruses indispensables? Ce sera vous. Madame -voudra avoir son salon, son piano, son jour de réception, ses _five -o’clock_ et autres balançoires; elle devra rendre ses visites et -ses dîners; et qui soldera ces frais de toilette, d’apparat et de -voitures? Ce sera monsieur, toujours monsieur, toujours vous, mes -petits amis. C’est toujours vous qui serez les dupes du marché et les -dindons de la farce. Gardez donc précieusement, envers et contre tous, -impitoyablement et férocement, ce premier de vos biens: l’indépendance. -Vous pouvez, comme dans la chanson, parcourir le monde et courtiser -tout à votre aise la brune et la blonde, vous ne rapporterez jamais -chez vous plus de deux oreilles. Il n’y a rien de meilleur ici-bas que -l’amour, mais,—croyez-en la sagesse de Salomon, aussi bien que celle -du dix-huitième siècle,—l’amour charnel, l’amour sensuel, l’amour -varié, l’amour amusant, et non celui qui vous rend sombres, inquiets, -exclusifs, jaloux et méchants, qui vous torture, vous exaspère, vous -affole. La bonne déesse, c’est la Vénus physique, la Vénus Coliade, si -chère aux anciens, la Vénus Hétaira, Pandemos ou Vulgivaga, la Vénus -Meretrix, toujours Victrix, perpétuellement victorieuse, triomphante -et toute-puissante, en dépit de tous les repoussoirs, de toutes les -politiciennes, viragos, émancipées et toquées. C’est celle-là, cette -grande Astarté, cette irrésistible Aphrodite, qu’il faut honorer et -pratiquer, mes amis, et non l’autre,—et non perdre votre temps à -flirter, implorer, soupirer, baguenauder et vous morfondre ... Laissez -cela aux imbéciles. Ditesvous bien qu’il n’y a rien de plus agréable, -de plus commode et de plus économique que les prêtresses attitrées de -l’incomparable divinité, rien de plus gênant, collant, fastidieux et -dispendieux que les tendresses non tarifées et prétendues gratuites. -N’appréciez jamais les femmes qu’au point de vue plastique: c’est -le seul intéressant, le seul intelligent et affriolant; et sachez -toujours prendre ces dames avec plaisir et les quitter sans regret. -Tels sont, chers amis, les principes et règles de vie que l’expérience -des siècles et la sapience humaine m’ont légués et vous dictent par ma -bouche. Conservez-les dans vos cœurs, méditez-les pieusement, afin de -les appliquer sans relâche, jusqu’au jour où il plaira au Divin Maître -de vous rappeler à lui et de vous convier à jouir, avec les anges, de -l’éternelle félicité. Ainsi soit-il!» - -Malgré les vides dus à la mort ou à la maladie, le banquet salomonien -avait gardé sa pleine liberté d’allure, sa rondeur et son entrain. On -n’avait pas encore remplacé les manquants, et on hésitait à le faire: -rien ne pressait. - -«Ce sacré Magimier! exclama soudain Adrien de Chantolle. Aller -s’amouracher de cette citoyenne de la rue de Maubeuge, cette madame -Clara, sèche comme une morue et plate comme une limande, lui qui -exécrait les femmes maigres! - -—Qui nous disait si bien, vous vous le rappelez? repartit Hector -Jourd’huy, que l’embonpoint est le propre de la femme, que la vocation -de la femme est d’être grasse ... - -—C’est vrai. - -—Pas bête! - -—Il avait raison! - -— ... Et qu’il n’y a rien de plus disgracieux qu’une poitrine féminine -sans reliefs accentués, sinon un abdomen masculin ultra-bombé. - -—Magimier disait cela, oui, répliqua Ravida; mais il ne dédaignait pas -non plus de temps à autre, durant l’été notamment, la sveltesse des -formes. - -—Il était avant tout éclectique, partisan de la nouveauté et de la -variété, rectifia l’ingénieur Lesparre. - -—Comme nous tous! s’écrièrent à la fois le maître des requêtes -d’Amblaincourt et le négociant Xavier Ferrero. - -—Changement d’herbage réjouit ... - -—C’était Magimier qui classait les femmes en deux catégories, -interrompit Roger de Nantel: femmes d’été et femmes d’hiver. - -—Non, il était plus gourmand, il voulait trois catégories, riposta le -président Herbeville: femmes grasses et dodues pour l’hiver, diaphanes -et zéphyriennes pour l’été, et intermédiaires, entrelardées, pour -l’automne et le printemps. - -—C’est cela! Je me souviens! dit Jourd’huy. - -—Il s’y entendait, le vieux cerf! - -—C’est son collègue Brizeaux qui se contentait de deux échantillons ... - -—Ce pauvre Brizeaux! - -—Encore un qui a drôlement fini! - -—A qui la faute? objecta Chantolle. Si Brizeaux, tout comme Magimier, -était demeuré fidèle à notre programme, avait respecté nos traditions, -si l’un ne s’était pas monté le bourrichon au point de convoler en -justes noces avec un de nos numéros ... - -—L’idiot! - -— ... Si l’autre, au lieu de braconner sur le terrain défendu et de -mettre à mal une brave fille, s’en était tenu, selon notre règle, aux -professionnelles, à la liste de nos clientes, liste si variée, si -nombreuse et si intelligemment composée, si parfaitement suffisante, -en somme, tous deux seraient encore là, messieurs! conclut Adrien de -Chantolle. - -—Eh oui! - -—Effectivement! - -—C’est donc de leur faute ... - -—Et Veyssières? lança Ravida. - -—Ah! Veyssières! Sans doute, c’est autre chose, repartit Chantolle. En -résumé, sur treize que nous étions à l’origine, il y a sept ans, ça ne -fait que trois qui manquent ... - -—Et sur ces trois, observa Sambligny, deux ont sombré par leur faute. - -—Absolument! N’oublions pas cela! poursuivit Chantolle. Donc, -messieurs, tout en déplorant la disparition de nos confrères et -associés, en formant les vœux les plus ardents pour la guérison de ce -pauvre Veyssières, si abominablement frappé ... - -—Je doute que ... - -—S’il se rétablit, assura l’ingénieur Rouyer, il n’en demeurera pas -moins tout défiguré ... - -—Monstrueux! - -—C’est forcé! - -—Il n’osera plus se montrer! - -—Eh bien, messieurs, trois disparus sur treize, il ne faut pas -nous plaindre! conclut de nouveau Chantolle. Nous sommes encore des -privilégiés! - -—Évidemment! - -—C’est que nous sommes dans le vrai!» proclama Sambligny. - -Et, comme un bruit de voix s’élevait dans la salle contiguë: - -«Je vous ai avertis en arrivant, continua-t-il, que nous avions encore -là, ce soir, un festin d’amazones. Ces dames de l’Émancipation et de -l’Infécondité célèbrent je ne sais quel glorieux événement ... - -—L’inauguration d’une vaste école d’allaitement pour hommes, les -_nourrices mâles_, insinua Ravida. - -—Ou quelque chose d’analogue, poursuivit Sambligny. Mais elles ont -beau s’agiter, beau piailler et glousser, les chères poulettes ... - -—Tu n’échapperas point au verdict du Très-Haut: «Tu seras -éternellement sous la puissance de l’homme!» proféra Roger de Nantel. - -—Et c’est en vain que tu te démènes et te rebiffes, infortunée côte -d’Adam, repartit Jourd’huy; tu n’as réussi qu’à provoquer la faillite -du mariage et le krach de l’amour, qu’à stimuler et encourager la -polygamie, développer et multiplier la prostitution ... - -—Elle est immortelle, la prostitution, heureusement! exclama -Chantolle. C’est notre revanche, notre compensation, ce qui nous -console des insexuées, des vésuviennes et doctoresses. - -—Bravo! crièrent Lesparre et Courcelles d’Amblaincourt. - -—Entre les femmes publiques qui font des phrases et haranguent les -foules, et celles qui font l’amour et rien autre chose, qui donc -hésiterait? reprit Chantolle. - -—D’autant plus, ajouta Jourd’huy, que celles qui font l’amour sont -généralement plus jeunes, plus avenantes, attrayantes ... - -—Pardi! - -—Oui, mais c’est grâce aux autres, ne l’oublions pas, dit Chantolle, -c’est grâce aux agitées et aux révoltées, aux déclassées qui en -dérivent, que nous recrutons si facilement et si amplement nos -clientes. Ne soyons pas ingrats, messieurs: buvons à l’émancipation -féminine! - -—A l’émancipation des femmes! - -—A la suppression du mariage! - -—Vive le célibat! - -—A l’amour libre! A l’amour libre!» - -En cet instant, on heurta quelques légers coups à la cloison voisine. - -«Vous êtes donc des nôtres? demanda une voix grêle et glapissante, -celle d’Ernestine Montgobert, l’avocate des causes grasses, conseil et -lumière des gitons assassins. - -—Certainement! Mais oui! répondirent en chœur les disciples de -Salomon. - -—Si nous fraternisions? proposa une autre voix cristalline, celle -de René d’Escars, _seu_ Adélaïde Tabourin, fervente patronne de -l’avortement légal. - -—Fraternisons! Mais oui, messieurs! cria une troisième voix, également -de fausset, celle d’Estelle de Bals. - -—Très volontiers, mesdames! Si vous le permettez, ajouta Sambligny, -nous allons avoir l’honneur de nous rendre auprès de vous? - -—Inutile! Pas de galanterie! protesta aussitôt une quatrième voix, -non moins aiguë et perçante, celle de dame Stéphanie Lauxerrois, dite -Saint-Germain, successeur ou successeuse d’Elvire Potarlot, comme -rédactrice en chef de _l’Émancipation_. - -—Oh non! Pas de galanterie! Pas de galanterie! lancèrent toutes -ensemble avec indignation ces gentilles crécelles et mélodieuses -petites flûtes. - -—Ce serait inconvenant, messieurs! ajouta maître ou maîtresse -Montgobert. C’est nous qui vous avons dérangés, c’est à nous à aller -trinquer avec vous.» - - - FIN - - - ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-ET-M.) - - - - - DU MÊME AUTEUR - - - INSTITUTION DE DEMOISELLES - - Un volume in-18. . . . 3 fr. 50 - -_Institution de Demoiselles_, par Albert Cim, est l’étude très -dramatique et très scrupuleusement vraie d’un de ces grands pensionnats -«de genre» où l’aristocratie, la haute finance et la haute cocotterie -mêlent leurs filles, et où la dévotion, l’argot boulevardier, le piano, -le cabotinage et le libertinage sont enseignés de front. - -(_La Nation._) - -_Institution de Demoiselles_, par Albert Cim, est un roman-étude, très -juste d’observation et qui doit être lu par tous ceux, qui se séparent -de leurs filles pour les confier aux «institutions». - -(Philippe Gille, _Le Figaro_.) - -_Institution de Demoiselles_ est un livre gros de révélations et qui -est observé de très près. Incontestablement l’institution que M. -Albert Cim nous décrit existe ou a existé ... Après avoir dépeint, -sans omettre aucune crudité de détails, l’éducation qu’on reçoit chez -Mme Dambreville, M. Albert Cim nous montre dans chacune des élèves les -fruits de cette éducation. Il surveille l’état de perversion où la -plupart des jeunes filles arrivent précocement, et révèle un à un les -scandales qui ont précédé et suivent la sortie du pensionnat. - -(Paul Perret, _La Liberté_.) - -Dans son _Institution de Demoiselles_, M. Albert Cim a groupé fort -habilement des turpitudes qui sont dans la réalité plus clairsemées. -Mais il est exact que l’on trouve à Paris des pensionnats, où, avec les -dehors de la tenue la plus sévère, les choses se passent à peu près -comme M. Cim les a contées. - -(Hugues Le Roux, _Gil Blas_.) - -L’auteur d’_Institution de Demoiselles_ a voulu montrer qu’à cette -heure, l’éducation des jeunes filles, dans la plupart des institutions -particulières, suit une voie des plus fausses et ne rend que des -produits avariés. - -(Charles Canivet, _Le Soleil_.) - -_Institution de Demoiselles_, «mœurs parisiennes», affirme le -sous-titre. S’il dit vrai, c’est à faire frémir, plus encore que -la pension dépeinte par Daudet, où la folle Ida de Barancy mit son -petit Jack. Et pourtant, si chargées qu’en soient les couleurs, elles -finissent, à les mieux regarder, par devenir vraisemblables. Oui, -certaines maisons d’éducation pour les jeunes filles doivent, en effet, -être organisées ainsi. Et tel de nous, en recueillant ses souvenirs, -peut se rappeler, aux environs de Paris, des établissements ressemblant -à celui-là. - -(Alfred Gassier, _Le National_.) - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - DEMOISELLES A MARIER - - Un volume in-18. 3 fr. 50 - -_Demoiselles à marier_, le nouveau livre de M. Albert Cim, est à la -fois un roman et une protestation contre cet abus de l’instruction -et cette diplomanie qui jettent chaque année dans la circulation -des milliers de jeunes filles dépourvues de dot, sans ressources -et dégoûtées d’avance du mariage, de la famille et de toute œuvre -manuelle. Fatalement vouées pour la plupart au célibat, ces belles -dédaigneuses sont destinées à faire la joie des célibataires. - -(Philippe Gille, _Le Figaro_.) - -Le nouveau volume d’Albert Cim, _Demoiselles à marier_, a pour héroïnes -les jeunes filles pauvres, mais diplômees, qui cherchent un gagne-pain -dans les administrations publiques. Les déboires et les misères de ces -exploitées, aussi bien que leurs défauts et leurs tares, forment les -plus émouvants épisodes de ce livre. - -(_La République française._) - -M. Albert Cim nous montre qu’à prendre ainsi les métiers des hommes, -les femmes perdent ou hasardent la joie d’être épouses et mères. - -(Francisque Sarcey, _Les Annales politiques et littéraires_.) - -_Demoiselles à marier_ est un récit vivement mené, écrit sans autre -prétention que celle d’être vivant et vrai, plein de caractères très -divers bien observés et dessinés nettement, avec çà et là des épisodes -comiques où se repose l’esprit navré de tant de misère et de vilenies, -et, traversant le fond du tableau, quelques silhouettes de gens -honnêtes, simples, indulgents, heureux dans leur modeste état. Puisse -ce bon livre contribuer à réapprendre à notre génération ce que le -monde entier avait toujours su jusqu’ici,—qu’il n’y a pour la femme -d’autre éducation que celle qui assure le développement de sa nature -physiologique et morale en la préparant à remplir dignement son rôle de -mère de famille et de reine du foyer! - -(B.-H. Gausseron, _Revue encyclopédique Larousse_.) - -M. Albert Cim a peut-être bien créé un genre dans le roman, un genre, -non pourtant, une spécialité. Il publie des études documentaires, -très observées, très poussées, comme on dit, sur les jeunes filles et -sur les professions libérales. Il montre le péril que fait courir à -des milliers d’adolescentes l’extrême civilisation dont bénéficient -et souffrent à la fois les grandes villes. Il nous dit les douleurs -morales, les angoisses, les déceptions, les infortunes qui attendent -postulantes et impétrantes. Il nous fait pénétrer dans le monde où -sévit l’examinomanie, la rage des diplômes. Il nous apitoie sur les -victimes d’un mal qui, de jour en jour, va grandissant. - -En des livres cruels, au fond simplement vrais, il nous introduit, -tantôt dans une _Institution de Demoiselles_, qui nous livre ses -tristes et troublants secrets, tantôt au pays des Bas Bleus, qui, aux -regards, découvre les misères dont il est empli. - -Aujourd’hui, il nous fait entrer dans l’enfer des grandes -administrations qui emploient comme commises de pauvres jeunes filles -ultra-brevetées. - -Ah! la terrible satire de nos mœurs que ce livre: _Demoiselles à -marier_! Il n’est certes pas pour les demoiselles, mais pour les mères -qui devraient le mediter, pour les pères qui devraient y puiser un -enseignement. - - (Édouard Petit, _L’Écho de la Semaine_.) - -EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE - -Volumes in-18 jésus à 3 fr. 50 - - - BOIS (J.) - - =L’Ève nouvelle.= 1 vol. - - COLOMBIER (MARIE) - - =Mémoires.= Fin d’Empire 1 vol. - —Fin de Siècle 1 vol. - —Fin de Tout 1 vol. - - JANNINE - - =Confidences de Femmes= sur le Mariage, - l’Amour, le Monde et la Vie 1 vol. - - JOSEPH-RENAUD (J.) - - =La Faillite du Mariage et l’Union future= 1 vol. - =Le Cinématographe du Mariage= 1 vol. - - LANO (P. DE) - - =Les Exotiques.= Roman 1 vol. - =Du Cœur au Sens= 1 vol. - - RICHE (DANIEL) - - =Féconde= 1 vol. - =Stérile= 1 vol. - =L’Agonie d’une Jeunesse= 1 vol. - =Le Charme d’Amour= (Ouvrage couronné) 1 vol. - =Trouble d’Ame.= Roman 1 vol. - =Les Ressources secrètes= 1 vol. - - - JULES MICHELET - - L’AMOUR—LA FEMME - - 1 vol. in-8º cavalier sur papier de luxe. - - Prix: 7 fr. 50 - - -Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris. - - - - - FOOTNOTES: - -[1] Excédent des naissances sur les décès en Allemagne: En 1894: -696,874;—en 1895: 725,790;—en 1896: 815,783; etc. (_Revue -Scientifique_, 29 janvier 1898, p. 155.) - -«L’excédent des naissances sur les décès en France n’a été en 1896 que -de 30,000; encore le moment approche-t-il ou ce sera une décroissance -qu’on aura à enregistrer, au lieu d’une augmentation.» (Émile -Levasseur, _La Natalité en France_. _Revue Scientifique_, 23 janvier -1897, p. 105.) - -[2] «Les Français perdent _tous les jours_ une bataille», disait le -maréchal de Moltke. Il faut dire «tous les _jours_», et non pas «tous -les ans», comme on le fait souvent. L’Allemagne gagne chaque _jour_ -1,600 habitants de plus que la France. Il faut qu’une bataille soit -importante pour se solder par une inégalité de 1,600 têtes entre les -deux belligérants.» (Jacques Bertillon, _De la Dépopulation de la -France_, _Revue Scientifique_, 8 avril 1899, page 421.) - -[3] Textuel. Voir les journaux de septembre 1890, notamment _le -National_ du 14 septembre 1890. - -[4] Mme Jenny P. D’Héricourt, _La Femme Affranchie_, tome II, p. 105. - -[5] Jules Bois, _L’Ève Nouvelle_, pp. 19, 357 et 358. - -[6] Textuel. Voir les journaux de novembre 1891, et notamment la -_Gazette anecdotique_ du 30 novembre 1891. - -[7] Mme Jenny P. d’Héricourt. _La Femme affranchie_, t. I, pp. 8 et 9. - -[8] Discours prononcé par Mlle Louise Michel à la salle Lévis le 27 -août 1882. - -[9] Voir les journaux de novembre 1891, et notamment la _Gazette -anecdotique_ du 30 novembre 1891. - -[10] Paul Adam, L’ÉPOQUE, _Les Cœurs utiles_, p. 248. - -[11] Maurice Talmeyr, _Revue hebdomadaire_, 19 décembre 1896. - -[12] _L’Écho de Paris_, 17 novembre 1893. - -[13] Lettre de M. Jules Bois, citée par M. J. Joseph-Renaud, _La -Faillite du mariage et l’Union future_, p. 154. - -[14] J. Joseph-Renaud, _loc. cit._, p. 195. - -[15] J. Joseph-Renaud, _loc. cit._ p. 194. - -[16] Lettre de Mme Jane de la Vaudère, citée par M. J. Joseph-Renaud, -_loc. cit._, p. 71. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Émancipées, by Albert Cim - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉMANCIPÉES *** - -***** This file should be named 51227-0.txt or 51227-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/2/2/51227/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Émancipées - -Author: Albert Cim - -Release Date: February 16, 2016 [EBook #51227] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉMANCIPÉES *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<div class="limit"> - -<div class="chapter"> -<div class="transnote p4"> -<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p> -<p class="ptn">—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p> -<p class="ptn">—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p> -<p class="ptn">—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.</p> -<p class="ptn">—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; -l’image a été placée dans le domaine public.</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 mid font1">ALBERT CIM</p> - -<hr class="d4" /> - -<p class="pc giant">Émancipées</p> - -<div class="limit1 reduct p4"> -<p>Ainsi la femme au rabais, par une -terrible revanche, va rendant de plus -en plus le célibat économique, le mariage -inutile.</p> - -<p class="pr2 reduct">(<span class="smcap">J. Michelet</span>, <i>La Femme</i>.)</p></div> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/logo.jpg" width="200" height="294" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pc1 mid">PARIS</p> - -<p class="pc1 lmid">ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR</p> - -<p class="pc">26, RUE RACINE. PRÈS L’ODÉON</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p> - -<p class="pc4 giant">ÉMANCIPÉES</p> - -<hr class="chap" /> - -<p class="pc4 mid">OUVRAGES D’ALBERT CIM</p> - -<hr class="d1" /> - -</div> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc lmid">ROMANS ET NOUVELLES</p> - -<table id="tad1" summary="adv1"> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Jeunesse.</i></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Service de Nuit.</i></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Les Prouesses d’une Fille.</i> (Collection des «Auteurs célèbres».)</td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Les Amours d’un Provincial.</i> (Collection des «Auteurs célèbres».)</td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>La Petite Fée.</i> (Collection des «Auteurs célèbres».)</td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Un Coin de Province.</i></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>La Rue des Trois-Belles.</i></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Bonne Amie.</i></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>En Pleine Gloire.</i></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Histoire d’un Baiser.</i></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Joyeuse Ville.</i> (Collection des «Auteurs Gais».)</td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Le Célèbre Barastol.</i> (Collection des «Auteurs Gais».)</td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Césarin.</i> (Illustrations de Heidbrinck)</td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Jeunes Amours.</i></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc lmid">OUVRAGES POUR LA JEUNESSE</p> - -<table id="tad2" summary="adv2"> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Mes Amis et Moi.</i> (Couronné par l’Académie française.)</td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Entre Camarades.</i></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Fils Unique.</i></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Grand’Mère et Petit-Fils.</i> (Couronné par l’Académie française.) </td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Mademoiselle Cœur-d’Ange.</i></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - -</table> - - -<p class="pc lmid">ÉTUDES DOCUMENTAIRES</p> - -<table id="tad3" summary="adv3"> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Deux Malheureuses.</i></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Institution de Demoiselles.</i></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Bas-Bleus.</i></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Demoiselles à marier.</i></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">—</td> - </tr> - -</table> - -<hr class="d2" /> - -<p class="pc reduct">ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</p> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[iv]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 mid font1">ALBERT CIM</p> - -<hr class="d4" /> - -<h1 class="giant">Émancipées</h1> - -<div class="limit1 reduct p4"> -<p>Ainsi la femme au rabais, par une -terrible revanche, va rendant de plus -en plus le célibat économique, le mariage -inutile.</p> - -<p class="pr2 reduct">(<span class="smcap">J. Michelet</span>, <i>La Femme</i>.)</p></div> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/logo.jpg" width="200" height="294" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pc1 mid">PARIS</p> -<p class="pc1 lmid">ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR</p> -<p class="pc">26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON</p> - -<hr class="d3" /> - -<p class="pc reduct">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, -y compris la Suède et la Norvège.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[v]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">A MARCEL PRÉVOST,</h2> - -<p class="pc1"><i>Au subtil et profond analyste des</i> «<span class="smcap">Demi-Vierges</span>»</p> -<p class="pc1"><i>et des</i> «<span class="smcap">Vierges Fortes</span>»,</p> -<p class="pc1"><i>Au maître connaisseur de la femme moderne</i>.</p> - - -<p class="p2">Il n’est pas d’écrivain qui s’intéresse plus que -vous, mon cher ami, aux questions féminines, qui -les ait étudiées avec plus de pénétration et de hardiesse, -et les possède mieux. L’éloge que l’érudit -anthologiste Vinet adressait à Sainte-Beuve peut -en toute assurance vous être appliqué: «Vous semblez -confesser <i>les femmes que vous nous montrez</i>, et -vos conseils ont quelque chose d’intime comme -ceux de la conscience.»</p> - -<p>C’est à ce très juste titre que j’inscris votre -nom en tête de ce volume.</p> - -<p>Malgré les énergiques avertissements des plus -lumineux esprits de notre siècle, les efforts de nos -plus puissants «éveilleurs d’idées» et «meneurs -d’hommes», en dépit de Michelet et de Proudhon,<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[vi]</a></span>—sans -nommer Joseph de Maistre ni Bonald,—d’Auguste -Comte, de Lamennais, de Renan, de -Taine, etc., la femme est de plus en plus détournée -de la vie de famille et dirigée vers la vie publique -et le célibat. On s’applique à la masculiniser: -l’idéal serait qu’il n’y eût plus qu’un sexe sur -terre.</p> - -<p>En attendant que ce glorieux règne arrive, on -se marie de moins en moins en France, et -de moins en moins aussi l’on y procrée. «L’Allemagne, -écrivait dernièrement M. Jacques Bertillon, -gagne chaque jour sur nous 1.600 habitants; -c’est ce qui faisait dire au maréchal -de Moltke que les Français perdent tous les -jours une bataille.» Avant cinquante ans d’ici, la -population de l’Allemagne sera le double de la -nôtre. A défaut de femmes-mères et de femmes-nourrices, -nous aurons sans doute alors, inappréciable -compensation, quantité de femmes-avocats, -de femmes-médecins, de femmes-vétérinaires, -femmes-fonctionnaires, femmes-ingénieurs, etc.</p> - -<p>Que la femme émancipée et masculinisée ait la -haine de l’homme et s’éloigne de lui, ou bien que -ce soit celui-ci qui trouve en elle peu d’attraits et -se détourne de cette moitié trop semblable à lui, -tant il y a que les mariages deviennent de plus en -plus rares.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">[vii]</a></span></p> - -<p>Et ce n’est pas seulement le mariage qui a -fait faillite et tend à disparaître; c’est l’amour, -l’amour monogamique, exclusif et absolu, dont la -banqueroute et le krach ont été si bien attestés et -démontrés par M. Edmond Deschaumes, et décrits -plus récemment par M. J. Joseph-Renaud.</p> - -<p>Mais si, comme on l’observe et le proclame de -toutes parts, les hommes consentent volontiers et -de plus en plus à se passer d’épouses et d’âmes -sœurs, ils ne se croient pas tenus pour cela de se -priver de femmes, bien au contraire: le diable, -loin d’y perdre, ne fait que gagner au troc.</p> - -<p>En d’autres termes et en fin de compte, c’est la -polygamie qui s’implante de plus en plus dans nos -mœurs.</p> - -<p>Et c’est la polygamie qui se trouve être, selon -la très judicieuse remarque de M. Paul Dollfus, -non seulement le résultat, mais le châtiment du -féminisme, la revanche prise contre lui par le -masculisme. «Une bonne cure de polygamie! Si -c’est, conclut plaisamment le chroniqueur de -<i>l’Événement</i>, pour que j’aie un jour un harem, -comme le roi de Siam, que Mme Pognon travaille, -après tout, je veux bien!»</p> - -<p>Il semble, en effet, que ce n’est que pour cela -jusqu’à présent, pour augmenter le nombre des -déclassées, inclassées et irrégulières, faciliter la<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">[viii]</a></span> -prostitution et la mettre à plus bas prix, que se démènent -et besognent ces dames.</p> - -<p>Nombre d’observateurs et de penseurs, et des -plus marquants, et de ceux qui portent à la femme -le plus de réel intérêt et de respect, constatent ces -inéluctables résultats et les déplorent. Hier encore, -nous entendions M. Sully Prudhomme nous parler -«du sort peu enviable réservé à la femme», et -des tendances forcées des hommes, «des hommes -sérieux, qui veilleront à ne pas manquer de cocotes -et organiseront la production et le marché de -la denrée érotique ...»</p> - -<p>C’est cette organisation et ce marché, ce sont -les immédiates et inévitables conséquences de ce -qu’on appelle «le féminisme», qui sont exposées -et développées dans ce livre.</p> - -<p>Je n’ai d’ailleurs rien imaginé, et n’ai eu qu’à -regarder et puiser autour de nous: les journaux -ont plus d’une fois révélé l’existence des «Associations -de Salomon», et inséré les menus des -«Dîners des Infécondes»; la Ligue de l’Affranchissement -des Femmes a bien publiquement déclaré, -par la voix de ses déléguées et secrétaire, -que «l’état social actuel donne à la femme le droit -de l’avortement»; des écrivains, comme Mme Jenny -P. d’Héricourt, nous ont réellement prédit que -la femme n’aurait pas toujours besoin du secours<span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">[ix]</a></span> -de l’homme pour être fécondée, et que, par -conséquent, l’homme, le mâle, deviendrait inutile -sur la terre; etc. A l’occasion, j’ai cru devoir indiquer -en note l’origine et la source de ces documents: -on ne saurait trop éclairer les belles -choses.</p> - -<p>J’ignore si ces augustes prophéties se réaliseront -et ce qu’il adviendra de ces aspirations et de -ces souhaits, renouvelés d’Aristophane et de <i>Lysistrata</i>. -L’avenir n’est à personne. Peut-être est-il -sage de penser, avec Luther, que l’humanité ressemble -à un homme ivre qui s’avance en zigzags, -penche tantôt à droite, tantôt à gauche, et ne parvient -jamais à marcher droit.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, il y aura toujours—c’est -certain, n’est-ce pas, mon cher ami?—de jolies -filles, de braves femmes et de bons vieux livres, -pour nous réconforter et nous réjouir, nous aider -à faire de notre mieux notre temps ici-bas.</p> - -<p>Que cela nous suffise.</p> - -<p class="pr4"><span class="smcap">Albert Cim.</span></p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">[x]</a></span> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p2">TABLE DES MATIÈRS</h2> - -<table id="toc" summary="cont"> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="small">CHAPITRE</span></td> - <td rowspan="17" class="tdw"> </td> - <td class="tdr3"><span class="small">PAGE</span></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr3">I.</td> - <td class="tdr3"><a href="#Page_1">1</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr3">II.</td> - <td class="tdr3"><a href="#Page_17">17</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr3">III.</td> - <td class="tdr3"><a href="#Page_44">44</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr3">IV.</td> - <td class="tdr3"><a href="#Page_92">92</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr3">V.</td> - <td class="tdr3"><a href="#Page_130">130</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr3">VI.</td> - <td class="tdr3"><a href="#Page_153">153</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr3">VII.</td> - <td class="tdr3"><a href="#Page_187">187</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr3">VIII.</td> - <td class="tdr3"><a href="#Page_212">212</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr3">IX.</td> - <td class="tdr3"><a href="#Page_241">241</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr3">X.</td> - <td class="tdr3"><a href="#Page_262">262</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr3">XI.</td> - <td class="tdr3"><a href="#Page_286">286</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr3">XII.</td> - <td class="tdr3"><a href="#Page_317">317</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr3">XIII.</td> - <td class="tdr3"><a href="#Page_339">339</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr3">XIV.</td> - <td class="tdr3"><a href="#Page_363">363</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr3">XV.</td> - <td class="tdr3"><a href="#Page_383">383</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr3">XVI.</td> - <td class="tdr3"><a href="#Page_402">402</a></td> - </tr> - -</table> - -</div> - -<span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span> - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 xlarge">ÉMANCIPÉES</p> - -<hr class="d2a" /> - -<h2 class="p4">I</h2> - -<p class="p2">En sortant de la Chambre, Léopold Magimier, -député de Seine-et-Loire, se rappela qu’il dînait -avec ses amis de la «Société de Salomon», qu’on -ne se mettait guère à table avant huit heures, et -conclut qu’il avait grandement le temps de faire la -route à pied, ce qui lui dégourdirait les jambes. Il -aimait la marche et le mouvement. De bonne santé, -de belle prestance et solide carrure, il avait à peine -atteint la cinquantaine; et, bien que ses cheveux, -taillés en brosse, fussent plus que grisonnants, et -qu’il eût besoin de son binocle, non pour lire ou -écrire, mais afin de reluquer de plus près les passantes -et les dévêtir à son aise, il n’avait garde de -se priver de cette immorale mais intéressante distraction; -il se sentait vert encore et se plaisait à -s’en convaincre et à le prouver.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span></p> - -<p>Arrivé au carrefour de la rue Montmartre et du -boulevard, à proximité du restaurant en vogue où -les Salomoniens tenaient, chaque premier mardi -du mois, leurs agapes intimes, il avisa sur la terrasse -d’un café, à l’extrémité du dernier rang, une -table inoccupée, et alla s’asseoir à cette place peu -apparente et discrète. Il y avait d’ailleurs peu de -monde, à cette terrasse, une dizaine de consommateurs -environ, épars dans les trois rangées de -tables: on n’était qu’au commencement d’avril; la -température, malgré le clair soleil qui avait lui -toute la journée, était fraîche encore, et la plupart -des clients préféraient se réfugier dans l’intérieur -de l’établissement. Magimier, lui, affectionnait le -plein air, qui lui était aussi salutaire et indispensable -que la marche et l’action.</p> - -<p>Au garçon, empressé de s’informer de ce qu’il -fallait «servir à monsieur», il commanda «une -pernod sucre», alluma ensuite un cigare, puis tira -de sa poche un journal, le numéro du <i>Temps</i>, qu’il -avait acheté à quelques pas de là; et, tout en -fumant son londrès, pendant que le morceau de -sucre, déposé et humecté sur la cuiller plate, -au-dessus du glauque breuvage, fondait lentement, -il commença sa lecture, se mit à parcourir le bas -de la quatrième page, les «dernières nouvelles».</p> - -<p>Il terminait cette rubrique et s’apprêtait à rétrograder, -à remonter aux faits divers ou au premier-Paris, -quand une femme à toilette voyante—chapeau -rose et vert-pomme, collet mastic sur corsage -de soie marron—vint, à travers une bousculade<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span> -de chaises, s’installer à la table voisine de la -sienne, sur le même rang.</p> - -<p>Ils échangèrent un regard, un rapide coup d’œil, -indifférent et glacial en apparence, quasi machinal -de part et d’autre.</p> - -<p>Elle était de petite taille, cette femme, svelte et -gracile, pas trop vieille: trente ans, pas davantage; -mais ce n’était pas là le type de Magimier, qui n’appréciait -que les Rubens, les belles femmes, ce qu’il -nommait «les sexes prononcés»; et il se replongea -dans sa lecture. La tête n’était cependant pas mal, -il en convint en son par-dedans: une tête brune, -au teint mat, aux grands yeux noirs expressifs, -empreints, non de langueur ou de rêverie, mais de -vivacité, de jovialité et d’entrain, aux longs et fins -sourcils arqués en perfection.</p> - -<p>«Mais je m’en fiche, de la tête!»</p> - -<p>Cependant l’inconnue, comme le garçon s’approchait -d’elle, l’avait interpellé.</p> - -<p>«Félix! On ne m’a pas demandée? Personne?</p> - -<p>—Non, madame.</p> - -<p>—Et à la caisse, pas de lettres?</p> - -<p>—Je ne crois pas, madame; je vais m’assurer ... -Un madère pour madame?</p> - -<p>—Un madère, oui.»</p> - -<p>Peu d’instants après Félix revenait avec la consommation -et la réponse attendues.</p> - -<p>«Il n’y a rien, madame.</p> - -<p>—Aaaah! Bien.»</p> - -<p>Presque aussitôt la jeune femme, avisant un passant, -le héla:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span></p> - -<p>«Léonce! Psst! Léonce!»</p> - -<p>Ce passant, un jeune homme de physionomie et -d’allure quelconques, à la mise tant soit peu fanée -et chétive, l’air besogneux, ayant dans son ensemble -je ne sais quoi d’équivoque, s’avança.</p> - -<p>«Tu ne me reconnais pas?</p> - -<p>—Mais ... Clara! Clara Peyrade! s’écria-t-il. Comment, -c’est ...</p> - -<p>—C’est elle-même, en personne! Je suis donc -bien changée, que tu continuais ton chemin, après -m’avoir regardée et dévisagée?</p> - -<p>—C’est vrai, je te regardais ... Mais j’étais si loin -de penser à toi! Voilà combien? Deux ans, deux ans -et demi, que nous ne nous sommes vus, que tu as -disparu? Où étais-tu donc?</p> - -<p>—En Amérique, mon petit.</p> - -<p>—Bah!</p> - -<p>—C’est comme j’ai l’honneur ...</p> - -<p>—Qu’es-tu allée faire là-bas?</p> - -<p>—Ah! tais-toi! Je me suis laissé monter le bourrichon! -Un beau coup! Ah oui! Et toi, que deviens-tu? -reprit-elle, comme pour rompre les -chiens. Toujours dans ta maison de soierie?</p> - -<p>—Non, je suis dans la parfumerie à présent. Je -fais la place.</p> - -<p>—Tu es content?</p> - -<p>—Peuh! Rien de trop. Un jour ça marche; le -lendemain on ne fait rien ... C’est comme vous, -quoi!</p> - -<p>—Oui, comme nous. Et au pays, à Bayonne? Tu -as des nouvelles?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span></p> - -<p>Ils se mirent alors à causer de cette ville, des -parents et des relations qu’ils y possédaient. C’étaient, -d’après ce que Magimier ne tarda pas à comprendre, -deux camarades d’enfance, qui avaient dû -se fréquenter intimement jadis, cohabiter ensemble -peut-être bien; puis, par suite des hasards et secousses -de l’existence, avaient cessé d’être amants, -mais pour rester bons amis, et qui se retrouvaient -soudain, après plus de deux années de séparation.</p> - -<p>Le nommé Léonce ayant demandé à Clara si elle -n’avait pas envie de revoir Bayonne:</p> - -<p>«Ah! ma foi non! Pas de presse! se récria-t-elle. -Depuis que j’ai rompu avec toute ma sainte famille!</p> - -<p>—Avec ta sœur Pascaline aussi?</p> - -<p>—Turellement! Avec elle surtout. Je n’irais pas -me brouiller avec le Grand Turc. Je me brouille -avec les gens qui m’entourent, avec ceux qui me -touchent du plus près et sont ainsi tout portés pour -me mécaniser et me canuler.</p> - -<p>—Très juste. Tu sais qu’elle est mariée, Pascaline?</p> - -<p>—Oui, je sais. Elle a épousé un contremaître de -l’usine Ascain. Un beau mariage, m’a-t-on dit.</p> - -<p>—Pas vilain. Ton beau-frère a une bonne situation -dans cette usine, et il y a de l’avenir. Quant à -Pascaline, il paraît qu’elle possédait des économies, -plusieurs milliers de francs.</p> - -<p>—Amassés comment? Ah! je voudrais bien -savoir comment! En faisant valser l’anse du panier, -c’est sûr! Voilà bien ce qui prouve que la vertu est<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span> -toujours récompensée! Ah là là! Une cuisinière! -Et moi, moi qui possède mon brevet supérieur, qui -ai même obtenu à l’école normale un certificat -pédagogique, car j’ai été à l’école normale de chez -nous, à Pau ...</p> - -<p>—Je me souviens, interrompit Léonce. Tu t’étais -même amusée à faire encadrer ces deux diplômes.</p> - -<p>—J’avais pensé que ça pourrait me servir de réclame, -ajouta Clara en pouffant de rire; malheureusement, -c’est comme les flots de la mer: ils sont -trop, à présent, les diplômes! C’est devenu d’un -commun! Ça me faisait même plutôt du tort, croirais-tu? -Les hommes n’apprécient pas ... Ah! que -n’ai-je, tout comme ma chère et charmante frangine, -appris à élaborer les sauces et écumer le pot! Cuisinière, -voilà un bon métier! Avec les retours de -bâton ... Mais j’étais si remarquablement douée, je -montrais de si exceptionnelles dispositions, une -intelligence si brillante, que le conseil général n’a -pu moins faire que de m’octroyer une bourse ... -Ah! les hommes! Quels roublards! Et quels mufles! -Ils savent bien ce qu’ils font en nous dévoyant -ainsi! C’est pour leurs plaisirs, leurs ...</p> - -<p>—Tais-toi donc! Tu divagues!</p> - -<p>—Avec ça!</p> - -<p>—Mais tu oublies de me parler de ton voyage en -Amérique, repartit Léonce. Depuis quand es-tu de -retour?</p> - -<p>—Depuis le mois dernier, voilà six semaines. Et -je n’en suis pas fâchée, je te le garantis!</p> - -<p>—Qui t’a emmenée là-bas?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span></p> - -<p>—Personne. Ou plutôt si: c’est la grande Eugénie. -Te rappelles-tu la grande Eugénie, de la rue Lamartine? -Une bachelière?</p> - -<p>—Ah oui! Celle qui nous disait une fois que, -pour se distraire, pendant qu’un miché lui récitait -le verbe aimer, elle s’efforçait de résoudre une -équation algébrique?</p> - -<p>—Parfaitement. Eh bien, c’est elle qui m’a mis -en tête de l’accompagner. Les femmes, à l’entendre, -gagnaient de l’or aux États-Unis, de l’or à pelletées. -Moi, niolle comme toujours, je me suis laissé tenter, -j’ai donné en plein dans le panneau ... Ah! mon -pauvre Léonce, quelle gaffe! Quelle dégringolade! -Quelle dèche, mon empereur! Ah! bon Dieu, quand -j’y songe! On n’a pas idée de ça, vois-tu!</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—Les hommes! Ah! quels mufles! répéta Clara, -pour qui décidément cette locution résumait tout -ce qu’on peut penser de mieux et articuler de plus -juste sur le sexe oppresseur. Imagine-toi que nous -avons été réduites, Eugénie et moi, à <i>faire des clubs</i>! -C’est à Chicago que ça a commencé ...</p> - -<p>—Faire des clubs? interrogea Léonce.</p> - -<p>—Tu vas saisir ... C’est comme en Turquie, -comme en Orient, là-bas. Ou plutôt c’est bien pis! -On parle du progrès: il est joli! Au moins, en -Orient, si les femmes ne possèdent aucune liberté -ni aucun droit, chaque harem ne sert qu’à un seul -homme. Les musulmans, qu’on déclare si arriérés, -tombés en pleine décadence, sont jaloux de leurs -femmes: c’est une façon de leur témoigner du respect<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span> -et de l’attachement. De même les Mormons, si -honnis et exécrés de ce vertueux Jonathan: s’ils se -nantissent de plusieurs épouses, c’est pour eux, -uniquement pour eux, et ils n’ont garde de les -prêter. Chez les Yankees, gens pratiques, promoteurs -ou propagateurs de toute nouvelle découverte, -chaque club un peu <i>select</i> entretient son harem, -un harem commun à tous ces messieurs, mais qui -n’est ouvert qu’à eux et à leurs invités. C’est là -qu’ils se rendent après souper, là qu’ils donnent ou -terminent leurs fêtes.</p> - -<p>—Et tu as fait partie d’un de ces gynécées?</p> - -<p>—De quatre, hélas! mon cher. A Chicago, d’abord; -puis à Saint-Paul, à Minneapolis, à San-Francisco ...</p> - -<p>—Pauvre chatte!</p> - -<p>—Fallait bien manger! Et ce n’est rien encore! -Te serais-tu jamais douté qu’il y avait des marchés -de femmes là-bas?</p> - -<p>—Comme ici.</p> - -<p>—Tu es bête. Je te parle de marchés où les -femmes sont vendues comme esclaves, vendues à la -criée, au plus offrant enchérisseur, ainsi que du -bétail. C’est à San Francisco que j’ai vu cela: dans -Dupont Street notamment il y avait un vaste hall, -appelé «Chambre de la Reine», où étaient publiquement -exposées les femmes à vendre.</p> - -<p>—Il me semble bien aussi avoir lu cela ...</p> - -<p>—Mais, moi, j’ai vu, mon bon, vu de mes propres -yeux! repartit Clara. Et quand je dis les femmes, -ce sont surtout des fillettes que l’on vend, des petits -garçons aussi: MM. les Yankees ne crachent pas<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span> -là-dessus; ils ont des béguins variés et apprécient -surtout ce qui est pimenté ... Ah! c’est un grand -peuple, un peuple modèle, un peuple admirable, -aux mœurs pures, chastes et sévères, plein de délicatesse, -de désintéressement, de magnanimité; un -peuple ... ah! Un ramas de sauvages, mon ami; une -cohue grouillante de barbares qui s’éclairent à -l’électricité et causent par téléphone.</p> - -<p>—Mais d’où viennent ces enfants, ces femmes?</p> - -<p>—De la Chine principalement; on les vole pour -les transporter sur ces marchés et en trafiquer. A -Chicago, les Chinoises sont remplacées par de petites -négresses: c’est toujours de la chair humaine -et de la chair fraîche. On vend ça pour pas cher: -deux cents, trois cents, cinq cents dollars.</p> - -<p>—C’est à la portée de toutes les bourses, quoi!</p> - -<p>—De toutes, comme tu dis. Je te laisse à penser -à quelles ignominies on fait servir cette marchandise. -Ah! les salauds!</p> - -<p>—Il me semblait, au contraire, qu’ils témoignaient -aux femmes certains égards, un respect ...</p> - -<p>—Des égards, eux? Du respect? Ils ne respectent -que ça, tiens, la monnaie, le dieu dollar. Et puis le -biceps, la force brutale. Ils ne connaissent pas -autre chose. Du respect pour les femmes, eux? Ah! -laisse-moi me gondoler! Pour les femmes riches, -oui, pour leurs milliardaires, celles qui ont un gros -sac: voilà ce qu’ils vénèrent, le sac! le sac seulement, -pas la femme. Qu’une ouvrière, une pauvresse -se trouve sur leur passage ou leur barre le -chemin: je te prie de croire que, s’ils sont pressés,—et<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span> -ils sont toujours pressés!—ils ne prennent -pas de gants pour lui faire céder le pas. Quant aux -négresses, ce ne sont quasiment pas des femmes -pour eux; c’est peut-être un peu plus que des -chiennes, et encore! Tiens, j’en ai vu une, un jour, -à Chicago, une pauvre négrillonne qui donnait le -sein à son bébé. J’étais assise près d’elle dans un -car. Des voyageurs, trois grands diables de marchands -de porcs, je présume, et un clergyman tout -de noir habillé, vinrent à monter près de nous, et, -à la vue de la négresse, les voilà qui poussent tous -en chœur des «Aoh! aoh! aoh! No! no! Impossible! -<i>Shocking!</i> <i>Indecent!</i>» Et ils obligent le conducteur -à débarquer illico mère et enfant. Ça dégoûtait -ces messieurs d’avoir près d’eux une femme -de couleur.</p> - -<p>—Cependant ils ont aboli l’esclavage?</p> - -<p>—En paroles, oui; mais en fait, c’est une autre -paire de manches. Les Chinoises ne comptent d’ailleurs -pas plus pour eux que les négresses: quand -elles sont jeunes, cela va encore; on s’en procure, -on en achète au meilleur compte possible, et on -leur accorde les honneurs de la couche. J’ai vu -acheter à San-Francisco une jolie petite Céleste de -onze ans pour trois cents dollars. Là-bas, encore -une fois, vois-tu, avec de l’argent, on peut tout se -payer, tout se permettre, tout commettre, tout, -sans exception.</p> - -<p>—Comme ici. Crois-tu que ...</p> - -<p>—Pas la même chose, non! Nous ne connaissons -pas le lynchage, nous, par exemple. Nous ne<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span> -sommes pas assez dans le train; tandis qu’eux ... -Faut voir comme ils traitent les «gentlemen colorés»! -On vous expédie ça ... Ça ne fait pas un pli. -On vous les pend, on vous les larde, on vous les -embroche tout vivants, on vous les grille à plaisir. -De temps à autre, il y a erreur: c’est fatal, dans -l’émotion du premier mouvement, qui n’est pas -toujours le bon ... On s’aperçoit que c’est celui-ci le -coupable, et non celui-là qu’on a badigeonné de pétrole -et qui flambe, qui gigote ... Mais ça ne fait rien, -tant pis! «Un nègre en vaut un autre», selon leur -dicton. On en est quitte pour recommencer, s’offrir -de nouveau la petite fête ... Ah! un grand peuple, -va, plus grand que nous de tout ça!</p> - -<p>—Mais comment es-tu revenue? Comment as-tu -réussi?...</p> - -<p>—Un brave Hollandais—que le Ciel le bénisse!—m’a -payé mon retour. Nous nous sommes embarqués -ensemble sur un de ces paquebots américains, -de ces «lévriers de mer», comme ils les -surnomment, qui filent avec une rapidité ... Rien -ne les arrête, mon cher! Ainsi que nous l’expliquait -le capitaine, ce n’est pas seulement pour -gagner du temps que le bateau va si vite, c’est -qu’en cas de rencontre avec un autre navire, c’est -le plus rapide des deux qui a le plus de chances de -couper l’autre. Alors tu comprends ...</p> - -<p>—C’est limpide. Le progrès, toujours!</p> - -<p>—Toujours! Toujours la devise évangélique de -l’oncle Sam: «Malheur aux faibles!»</p> - -<p>—N’est-ce pas aussi la nôtre? Est-ce qu’en Europe<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span> -la force ne prime pas tout pareillement le droit?</p> - -<p>—Pas la même chose! interrompit derechef et -vivement Clara. Pas la même chose! Ici nous y -mettons des formes ...</p> - -<p>—Euh! Euh!</p> - -<p>—Oui, il y a une sorte d’aménité et de politesse -acquises: c’est comme un legs que les siècles antérieurs -nous ont fait, ou comme un dépôt qui -s’est peu à peu formé ... Tandis que la société américaine -date d’hier; ce sont des gens qui n’ont -aucun passé, aucune tradition, aucune éducation, -des barbares subitement enrichis et dont la fortune -ne fait que mettre en relief la grossièreté et la brutalité. -Qu’est-ce qu’ils produisent d’ailleurs? De -l’argent uniquement. En élégance, en beauté, en -luxe, en art, ils n’entendent goutte. Faire riche, -pour eux, c’est faire beau. Ainsi les grandes dames -de New-York qui ont la passion des fleurs et du jardinage, -se font fabriquer leurs arrosoirs, bêches, -sécateurs et autres outils en argent: c’est le nec -plus ultra du genre. La plus belle fleur, pour elles, -c’est celle qui coûte le plus cher. Elles se mettent -de l’or et des diamants même jusque dans les dents.</p> - -<p>—Pour quoi faire?</p> - -<p>—Je ne sais pas. Pour que ça reluise, pour épater, -pour montrer qu’elles ne savent à quoi employer -leurs dollars ... Eh bien, comme je l’entendais -dire un jour, et à New-York même, une nation -qui ne veut que s’enrichir, qui ne cherche que -cela, l’argent, qui n’est bonne qu’à cela, qui a pour -continuel et seul mot d’ordre: <i>Make money!</i> c’est<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span> -comme si elle avait été créée et mise au monde uniquement -pour faire du fumier.</p> - -<p>—Si tu avais rapporté un peu de ce fumier, peut-être -serais-tu plus indulgente?</p> - -<p>—C’est une autre question, mon petit. Mais -comme je n’ai rien rapporté du tout, que des souvenirs -de misères, d’avanies et de souffrances, tu -me permettras bien de ne pas me gêner ... pas plus -qu’ils ne se sont gênés avec moi, ces butors, et -qu’ils ne se gênent avec quelqu’un. Si tu les voyais -chiquer, cracher partout, même les gens les plus -huppés ... Ah! la sale race!</p> - -<p>—Et qu’as-tu fait d’Eugénie?</p> - -<p>—Je crois bien qu’elle est encore avec eux.</p> - -<p>—Dans un club?</p> - -<p>—Non, je ne présume pas. Un beau soir, elle se -décida à se placer comme domestique ... Ça fait -prime là-bas, les domestiques. Aucune femme américaine -ne veut plus s’occuper de ménage ni de -blanchissage ni de couture, et les Chinois, qui se -chargent de ces besognes, et qu’ils traitent de -«peste jaune», en guise de remerciements, comme -ils nous qualifient, nous, Français, de Johnny Crapaud, -parce que, paraît-il, nous ne nous nourrissons -que de grenouilles,—les Chinois ne plaisent -pas à tout le monde. Eugénie trouva donc à se caser -comme bonne à tout faire ...</p> - -<p>—Chez monsieur seul?</p> - -<p>—Que non, il n’était pas seul! C’était un négociant, -commissionnaire en je ne sais quoi, qui avait -déjà fait deux ou trois fois banqueroute, et ne s’en<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span> -portait pas plus mal, au contraire. Ça ne déshonore -pas chez eux, ces choses-là: plus la banqueroute -même est frauduleuse, plus il y a de mauvaise foi, -de vols et de gredineries, mieux cela vaut. Tu comprends: -plus ça prouve d’habileté, d’entregent, de -canaillerie; plus ça donne bonne opinion de vous. -Ce négociant était veuf et avait deux grands fils. -Ayant remarqué que ces deux gaillards-là, afin de -se procurer des distractions au dehors, piochaient -fréquemment dans sa caisse, il se dit qu’il serait -plus économique de leur offrir ces distractions à -domicile et ...</p> - -<p>—Il a pris Eugénie?</p> - -<p>—Pour lui d’abord, simplement. Bientôt, ce que -le papa avait espéré, ce qu’il avait prévu, ce qui -était immanquable, arriva: un des fils commença -à flairer les jupes de la pauvre grande, puis l’autre. -Elle voulut réclamer. «Mais, ma fille, où seras-tu -mieux qu’ici, voyons? lui baragouina-t-il. C’est à -propos de mes deux garnements? Ah! c’est là que -le bât te blesse? Je te donnerai six dollars de plus -par mois, trois par tête ...»</p> - -<p>—Tête est joli.</p> - -<p>—Et nous serons tous contents! Hein, c’est dit?» -Et il a été tout étonné qu’Eugénie n’acceptât pas le -marché. Elle n’est pas plus bégueule qu’une autre, -la grande; mais ces mœurs patriarcales l’écœuraient -vraiment trop!</p> - -<p>—Fin de siècle, le papa!</p> - -<p>—Le sentiment, vois-tu, ça n’a pas cours sur -leurs marchés; pas plus que la vieille galanterie<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span> -française, et tous ces scrupules, ces préjugés, ces -antiques débris dans lesquels nous nous empêtrons, -nous.</p> - -<p>—Pas tant que ça!</p> - -<p>—Cela valait peut-être bien cependant les dégoûtations -d’aujourd’hui, lança Clara, et j’ai idée -que les femmes d’autrefois étaient plus heureuses ...</p> - -<p>—Elles ne possédaient pas de beaux diplômes -non plus!</p> - -<p>—Ah! ça, oui, ça leur manquait! On leur faisait la -cour tout de même, va, et mieux qu’à présent. Il n’y -a pas si longtemps, du temps de Badinguet, comme -le conte si bien en soupirant Marie l’Allemande ...</p> - -<p>—Tu l’as revue, cette vieille juive?</p> - -<p>—Elle demeure à quelques pas de chez moi. Eh -bien, à cette époque-là, comme elle dit, on voyait -encore des femmes entretenues par un seul homme; -des hommes mariés ayant, par exemple, un second -ménage,—un ménage en ville,—et s’en tenant là. -Maintenant ce n’est plus cela du tout. Plus de grisettes, -plus de maîtresses, plus de femmes entretenues -par un seul amant. C’est la commandite qui règne, -le communisme qui se propage de plus en plus.</p> - -<p>—Faut du changement aux hommes, c’est la nature -qui veut ça, remarqua philosophiquement -Léonce.</p> - -<p>—Un tas de mufles! C’est moi qui les enverrais -à l’ours, les hommes, et tous, ceux d’ici comme -ceux d’Amérique ...</p> - -<p>—Le Hollandais qui t’a ramenée mérite bien une -<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span>exception, et moi aussi, ma petite Clara, moi qui ...</p> - -<p>—Si je n’avais pas besoin d’eux! Ah! là là! Ce -que je les lâcherais!</p> - -<p>—Tu vois bien que vous trouvez toujours moyen -de vous faire nourrir par nous, mâtines! C’est bien -ce qui prouve votre supériorité!</p> - -<p>—Avec ça que les hommes ne trouvent pas moyen -de se faire entretenir par les femmes! Et tous ceux -qui épousent des sacs d’écus? Et les amants de -cœur? Ah! si nous n’étions pas si godiches! Ce -n’est pas par plaisir que nous ... que nous changeons, -nous, ah! Dieu non! Ce n’est pas pour rigoler! -Si je pouvais ...»</p> - -<p>En ce moment, sur un signe du garçon de service, -Clara s’interrompit.</p> - -<p>«Vous avez quelque chose pour moi, Félix?</p> - -<p>—Une lettre qu’on vient d’apporter ...</p> - -<p>—Donnez!»</p> - -<p>Elle décacheta sans façon cette missive et la parcourut -d’un clin d’œil.</p> - -<p>«Je te demande pardon, mon petit Léonce, reprit-elle; -mais je suis obligée de te quitter. Viens -donc me voir: j’habite rue de Maubeuge, 15 bis.</p> - -<p>—Très volontiers.</p> - -<p>—Le jour qui te plaira. Je ne sors jamais avant -cinq heures.</p> - -<p>—Après-demain jeudi, si tu veux?</p> - -<p>—Après-demain, c’est cela!»</p> - -<p>Ils partirent, chacun de son côté, et, un instant -après, M. le député Magimier, qui n’avait rien perdu -de l’entretien, se levait à son tour et allait rejoindre -ses amis de la «Société de Salomon».</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">II</h2> - -<p>Onze convives étaient déjà réunis dans l’étrange -petite salle basse, en partie tapissée de rocailles et -presque semblable à une grotte, où, chaque premier -mardi du mois, se rassemblaient les Sages ou -Disciples de Salomon.</p> - -<p>«Ah! voilà Magimier! exclama Roger de Nantel, -le secrétaire-trésorier de la confrérie. On n’attendait -plus que vous, mon cher!</p> - -<p>—Excusez-moi ...</p> - -<p>—Rouyer est absent de Paris; je l’ai vu la veille -de son départ, et il m’a prévenu qu’il ne serait pas -des nôtres ce soir ... A table, messieurs, à table!</p> - -<p>—Vous savez que je suis un fidèle, reprit Magimier; -moi, comme nous tous, du reste. Oui, c’est -agréable, c’est gentil, nos dîners, poursuivit-il en -dépliant sa serviette. Pas besoin d’avertir si l’on -vient, de s’excuser si l’on ne vient pas ... Liberté -pleine et entière pour tous!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span></p> - -<p>—Ajoutez que le menu est généralement bon, -dit un autre des Sages, assis en face de Magimier, -Armand de Sambligny, chef de bureau au ministère -des Finances.</p> - -<p>—Et que, quand il ne l’est pas, nous ne sommes -point obligés de nous taire, repartit le mordant -chroniqueur Adrien de Chantolle, et savons très -bien faire part de nos griefs à notre amphitryon, cet -excellent Margery, et l’inviter à nous mieux traiter.</p> - -<p>—Voilà l’agrément de nos agapes! conclut -Nantel.</p> - -<p>—Le double agrément, rectifia Magimier: menu -soigné et complète indépendance.</p> - -<p>—Tandis que, dans le monde, il faut se laisser -empoisonner sans protester, maugréa Chantolle.</p> - -<p>—Et se laisser de même, sans crier, meurtrir -les côtes, écraser les orteils ou étouffer en silence, -avec la stupide manie qu’ont tant de maîtresses de -maison d’inviter trois fois plus de convives que -leur salle à manger n’en peut contenir, remarqua -Hector Jourd’huy, ex-capitaine devenu chef de bureau -au Crédit International, et l’un des plus fervents -affiliés salomoniens.</p> - -<p>—Nous, au moins, ici, nous avons de la place! -fit le maître des requêtes Courcelles d’Amblaincourt.</p> - -<p>—Et si nous n’en avions pas, nous nous en -ferions donner, ajouta Xavier Ferrero, gros commissionnaire -exportateur.</p> - -<p>—Ce qui ne serait pas difficile! exclama l’ingénieur -Lesparre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span></p> - -<p>—Aussi, vous le constatez tous sans doute de -votre côté, messieurs, interjeta Nantel, les dîners -de corporations, les dîners de sociétés, ont de plus -en plus de succès.</p> - -<p>—Les dîners entre hommes, c’est cela! repartit -Ernest de Brizeaux, sénateur d’Indre-et-Var. Pas -de femmes, mes très chers!</p> - -<p>—Ah non! Pas de femmes! acquiescèrent simultanément -Jourd’huy, Magimier et le président de -tribunal Herbeville.</p> - -<p>—Moi, en dehors de notre banquet mensuel, je -ne mange plus qu’à mon cercle, disait pendant ce -temps Chantolle à son voisin de table, le peintre -Ravida. Nous y avons une excellente cuisine et à -très bon compte; la cave est particulièrement bien -montée ...</p> - -<p>—Quel cercle?</p> - -<p>—Aux <i>Coudées-Franches</i>. Sambligny me fait -quelquefois l’amitié de venir ...</p> - -<p>—On y est admirablement, en effet!</p> - -<p>—J’ai été si souvent floué et intoxiqué par de -prétendues grandes dames, ces râleuses de premier -ordre, acheteuses de bas morceaux et débitantes -de crus frelatés ...</p> - -<p>—Floué comme nous tous! interrompit Ravida.</p> - -<p>—Nous y avons tous passé, tous nous connaissons -ces traquenards, ajouta Sambligny.</p> - -<p>— ... Que je m’abstiens énergiquement! acheva -Chantolle. Chat échaudé ...</p> - -<p>—Voyez-vous, mes amis, continuait de son côté -le sénateur Brizeaux, c’est là le premier mérite et<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span> -le principal attrait de nos réunions: pas de femmes! -Nous n’avons pas à nous contraindre, à tourner -sept fois notre langue dans notre bouche avant de -parler: toutes les gauloiseries qui nous viennent à -l’esprit, nous pouvons les débiter hardiment ...</p> - -<p>—Et pourvu que ces gauloiseries soient spirituelles ...</p> - -<p>—Plus elles sont salées même, mieux ça vaut, -lança Magimier.</p> - -<p>—Avec des femmes, conclut Brizeaux, il n’y aurait -plus moyen!</p> - -<p>—Plus moyen d’être grossiers! reprit d’un ton -narquois un des plus jeunes Sages, l’ex-normalien -et critique du <i>Libéral</i>, Séverin Veyssières.</p> - -<p>—Grossiers, mais oui! riposta Magimier.</p> - -<p>—D’être ce qu’il nous plaît! ce que bon nous -semble! répliquèrent en même temps Nantel et -Brizeaux.</p> - -<p>—D’ailleurs presque tous les banquets d’associations -excluent les femmes, reprit Ravida, ce qui -prouve bien ...</p> - -<p>—Évidemment, c’est bien la preuve!</p> - -<p>—Voyez le <i>Bon Bock</i>, la <i>Marmite</i>, les <i>Têtes de -Bois</i>, l’<i>Alouette</i>, les <i>Uns</i>, tant d’autres! Ce n’est -qu’entre hommes ...</p> - -<p>—Ce ne serait pas possible avec des femmes!</p> - -<p>—Nous nous servons à notre guise, dit Magimier. -Nous n’avons pas de voisines à soigner ...</p> - -<p>—C’est vrai!</p> - -<p>— ... A qui nous serions tenus de débiter des -<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span>fadaises ...</p> - -<p>—Dont nous aurions le devoir de surveiller les -verres ...</p> - -<p>—Un tas d’embêtements!</p> - -<p>—Sans compter que nous pouvons fumer au milieu -du repas, si le cœur nous en dit ...</p> - -<p>—Même la pipe! acheva Ravida.</p> - -<p>—Touchante union des sexes! exclama Veyssières -en souriant. Quelle galanterie, tudieu, messeigneurs!</p> - -<p>—Oh! la galanterie! Ces dames elles-mêmes -nous en dispensent: ça les humilie! affirma -Nantel.</p> - -<p>—C’est vieux jeu! dit Lesparre.</p> - -<p>—Remisée au cabinet des antiques, la galanterie! -repartit Brizeaux. Les femmes sont nos égales: -est-ce qu’on fait de la galanterie entre hommes, -entre égaux? Vous le premier, Veyssières, vous êtes -trop intelligent, trop occupé aussi, j’en suis certain, -pour vous amuser jamais à baguenauder auprès -des femmes, à roucouler à leurs pieds, soupirer -langoureusement vers elles ... Allons donc! Ne vous -faites pas passer pour ce que vous n’êtes pas!</p> - -<p>—Tu es un «Sage», mon fils! clama gaiement -Chantolle, qui avait prêté l’oreille au discours de -Brizeaux. Un «Sage», et non un serin! Ne l’oublie -pas!</p> - -<p>—Je n’ai garde de méconnaître nos principes, -répliqua Veyssières. Je constate seulement, et uniquement -par curiosité d’artiste et de philosophe, -que de plus en plus l’homme s’éloigne de la femme, -<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span>vit séparé d’elle ...</p> - -<p>—Il ne s’en trouve pas plus mal.</p> - -<p>—Au contraire! C’est à bon escient ...</p> - -<p>—Si encore on nous faisait d’autres femmes! -Mais celles d’aujourd’hui ...</p> - -<p>—Ah! oui, vrai! s’écrièrent en chœur Ravida et -d’Amblaincourt.</p> - -<p>—Et quand même ce seraient d’autres! Le mariage -sera toujours le plus grand luxe qu’un homme -puisse se permettre.</p> - -<p>—Vous voulez dire, Nantel, la plus grande sottise -qu’il puisse commettre! compléta Jourd’huy.</p> - -<p>—Bienheureux ceux qui ne le savent que par l’expérience -d’autrui! songea aussitôt Armand de Sambligny, -qui était, avec Ernest de Brizeaux, le seul -Salomonien engagé dans les chaînes de l’hyménée.</p> - -<p>—Quel malheur tout de même, soupira l’humoristique -Chantolle, que la nature n’ait créé que deux -sexes!</p> - -<p>—Ah! très bien!</p> - -<p>—Si elle avait eu le bon esprit d’en fabriquer -une dizaine, voyez donc combien les combinaisons, -au lieu d’être si restreintes et chétives, offriraient -de la variété, seraient commodes, agréables, appropriées -à tous les goûts ...</p> - -<p>—Quel rêve!</p> - -<p>— ... Combien les agréments de la vie eussent -été multipliés! Ah! mes amis! Le Père Éternel aurait -bien dû me consulter!</p> - -<p>—Dix sexes, Chantolle!</p> - -<p>—Au moins!</p> - -<p>—Comme vous y allez, mon bon! exclama Brizeaux.<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span> -Il n’y en a que deux; ils sont en état de -guerre perpétuel ...</p> - -<p>—C’est pour cela, c’est à cause de cet état de -guerre, qui semble aller toujours en augmentant ...</p> - -<p>—Le fait est, dit Lesparre, qu’on se marie de -moins en moins ...</p> - -<p>—Et qu’on a diantrement raison! achevèrent -simultanément Sambligny et Brizeaux.</p> - -<p>—En tout cas, comme vous le constaterez tout à -l’heure, lorsque je vous rendrai compte de l’état de -notre Société et que vous en verrez le bilan, les -femmes libres, les irrégulières abondent de plus en -plus. De plus en plus nous avons du choix, et à un -taux de plus en plus faible. Ne nous plaignons donc -pas ...</p> - -<p>—Dieu m’en préserve, mon cher Nantel, éminent -secrétaire et illustrissime trésorier! répliqua -Chantolle. Mais je serais encore plus content si je -pouvais choisir ailleurs, dans mes dix sexes!</p> - -<p>—Gourmand!</p> - -<p>—Du reste, la remarque est générale, continua -Nantel. L’époque est très propice aux sociétés -comme la nôtre, et les principes de Salomon ...</p> - -<p>—Qui sont ceux de la Sagesse! proclama Magimier.</p> - -<p>— ... ont de plus en plus d’adeptes.»</p> - -<p>Cette société, placée sous le patronage du glorieux -fils de David, richissime possesseur de femmes et -esclave d’aucune, judicieux appréciateur du sexe et -prince de Sapience, se composait de treize affiliés,<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> -ses treize fondateurs, et jusqu’à présent n’admettait -pas d’adhérents nouveaux. Tous se connaissaient de -longue date, s’étaient éprouvés, avaient entre eux -de vieux liens de cordiale et franche camaraderie. -Tous étaient des hommes d’âge mûr, instruits et -expérimentés, et appartenaient par leur situation de -fortune, leurs professions ou leurs fonctions, à la -classe qualifiée de dirigeante.</p> - -<p>Ainsi que les autres confréries de même nom florissant -à Paris, l’association salomonienne qui -comprenait les écrivains Veyssières et Chantolle, le -peintre Ravida, l’avocat Nantel, les bureaucrates -Sambligny et Jourd’huy, le député Magimier, le sénateur -Brizeaux, les ingénieurs Rouyer et Lesparre, -le maître des requêtes Courcelles d’Amblaincourt, -le président de tribunal Herbeville, et le négociant -commissionnaire exportateur Ferrero,—avait -pour but de satisfaire au meilleur taux et le mieux -possible les charnels besoins de l’humaine nature, -de concilier, en d’autres termes, la polygamie et -l’économie.</p> - -<p>Ces Salomoniens ou Sages avaient inscrit, en tête -de leur programme et au-dessus de leurs statuts, des -maximes du genre de celles-ci, puisées toutes chez -de clairvoyants moralistes ou de profonds et puissants -esprits, ou encore dans la Sagesse même des -nations, aux sources les plus hautes et les plus -sûres:</p> - -<p class="p1 reduct">Il n’y a qu’une chose de bonne en amour, le physique: -le moral n’en vaut rien.</p> - -<p class="pr4 reduct">(<span class="smcap">Buffon.</span>)</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span></p> - -<p class="p1 reduct">Le bonheur n’est que dans l’inconstance. L’art de prolonger -nos jouissances consiste à en varier les causes.</p> - -<p class="pr4 reduct">(<span class="smcap">Bichat.</span>)</p> - -<p class="pp6 reduct">Changement de corbillon -Fait trouver le pain bon.</p> - - -<p class="p1 reduct">Règle générale: en amour, il y aura toujours et fatalement -désaccord et contradiction entre l’homme et la -femme: celle-ci s’attache par la possession, tandis que, -par elle, celui-ci se détache et se dégoûte; l’une cherche -le bonheur et l’idéal dans l’amour; l’autre, tout simplement -le plaisir. Or, comme le plaisir se trouve plus aisément -que le bonheur, l’homme a toutes chances de -mieux réussir et d’être plus heureux que la femme.</p> - -<p class="pr4 reduct">(<span class="smcap">Hugues Le Roux.</span>)</p> - -<p class="p1 reduct">L’important, c’est de n’aimer que corporellement la -femme.</p> - -<p class="pr4 reduct">(<span class="smcap">Huysmans.</span>)</p> - -<p class="p1 reduct">Les femmes ne font le tourment que de ceux qui les -aiment.</p> -<p class="reduct">Les femmes sont faites pour commercer avec nos faiblesses, -avec notre folie, mais non avec notre raison.</p> - -<p class="pr4 reduct">(<span class="smcap">Chamfort.</span>)</p> - -<p class="p1 reduct">Le Seigneur dit à la femme: «Tu enfanteras dans la -douleur; tu seras sous la puissance de l’homme, et il te -dominera.»</p> - -<p class="pr4 reduct">(<i>Genèse</i>, <span class="smcap">III</span>, 16.)</p> - -<p class="p1 reduct">L’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme -pour l’homme.</p> - -<p class="p1 reduct">(<span class="smcap">Saint Paul.</span>)</p> - -<p class="p1 reduct">La nature a fait les femmes nos esclaves, et ce n’est que -par nos travers d’esprit qu’elles osent prétendre à être -nos souveraines. Pour une qui nous inspire quelque chose -de bon, il en est tant qui nous font faire des sottises!</p> - -<p class="pr4 reduct"> -(<span class="smcap">Napoléon</span> I<sup>er</sup>.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span></p> - -<p class="p1 reduct">N’ayez jamais de maîtresse ni de maison de campagne: -il y a toujours des imbéciles qui se chargent d’en avoir -pour vous.</p> - -<p class="pr4 reduct">(<span class="smcap">Balzac.</span>)</p> - -<p class="p1 reduct">Il n’y a qu’une inégalité entre les femmes, celle de la -beauté.</p> - -<p class="pr4 reduct">(<span class="smcap">Alphonse Karr.</span>)</p> - -<p class="p1 reduct">En amour, il n’y a que les commencements qui soient -charmants. Je ne m’étonne pas qu’on trouve du plaisir à -recommencer souvent.</p> - -<p class="pr4 reduct">(<span class="smcap">Le prince de Ligne.</span>)</p> - -<p class="p1 reduct">Louis XVI plaisantait un jour le marquis de Caraccioli, -ambassadeur napolitain, qui devint depuis vice-roi de -Sicile, sur ce qu’à son âge il faisait encore l’amour:</p> -<p class="reduct">«On vous a trompé, Sire, je vous assure; je ne fais point -l’amour: je l’achète tout fait.»</p> - -<p class="p1 reduct">Il n’y a que les imbéciles qui ont le temps de faire la -cour aux femmes: les hommes sérieux et sensés sont toujours -pressés.</p> - -<p class="p1 reduct">L’amour est une science qui s’apprend tout comme le -piano et la flûte, la voltige ou l’équitation. Les Grecs, nos -maîtres en tout, l’avaient si bien compris, qu’ils avaient -leurs <i>lycées de filles</i>, bien supérieurs aux nôtres.</p> - -<p class="pp6 p1">Outil qui a servi -N’en est que plus poli.</p> - -<p class="p1 reduct">Le gourmet en femmes sait apprécier certaines créatures -réputées abjectes, comme le gourmet en comestibles connaît -la valeur de certaines chairs faisandées et de tels fromages -faits.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span></p> - -<p class="p1 reduct">Etc<span class="ls1">......................................................</span></p> -<p class="reduct ls1">........................................................</p> - -<p class="p2">La conversation, à mesure que le repas s’avançait, -s’animait de plus en plus entre nos douze -Sages.</p> - -<p>«Vraiment, Rouyer a mal fait de s’absenter, disait -Roger de Nantel; il vous aurait conté l’aventure -survenue à un certain bonhomme de Montmartre, -un de ses amis, un vieux rentier de soixante-dix-sept -ans, qui sacrifiait encore à Vénus. Toutes les -semaines il changeait de maîtresse, et à son âge ...</p> - -<p>—J’te crois!</p> - -<p>—Ça devait se ralentir.</p> - -<p>—Il paraît que ça marchait encore, poursuivit -Nantel. Tant il y a qu’un beau soir, une de ses infantes -est morte subitement chez lui. Il a dû aviser -le commissaire de police, qui est aussitôt venu faire -son enquête, et à qui il n’a pu fournir aucun renseignement. -«Je l’appelais Amandine, elle me répondait, -et cela me suffisait.»—Si vous entendiez -Rouyer débiter cela!—«Mais où habite-t-elle, -monsieur? Son adresse? insistait le commissaire.—Je -ne m’en préoccupais nullement; je l’avais -rencontrée au café ... Je ne garde jamais une maîtresse -plus de huit jours; celle-ci allait finir sa semaine, -quand ce malheur est arrivé.—Tous les -huit jours vous changez?...—J’ai beaucoup souffert -par les femmes dans ma jeunesse, monsieur le -commissaire; jusqu’à trente ans, elles n’ont cessé -de me mentir et me tromper, me martyriser à qui<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span> -mieux mieux ... J’ai même failli deux fois me jeter -à l’eau, tant j’étais torturé et désespéré ... J’ai préféré -me résoudre à ne plus m’attacher à aucune, à -varier mes connaissances le plus possible ... Cela -m’a paru moins dur. Je me suis toujours très bien -trouvé de mon système jusqu’à ce soir ... Cette -pauvre fille!—Alors vous ne savez rien à son sujet?—Rien -du tout, monsieur le commissaire. Je -ne les interroge jamais, ces jeunes personnes; je ne -me permettrais pas ... Je ne leur demande rien de -leur existence, rien de leur passé: à quoi bon?</p> - -<p class="pp6 p1">Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse!</p> - -<p class="pn1">C’est mon poète favori qui a écrit cela.»</p> - -<p>—Tête du commissaire!</p> - -<p>—Et je ne sais même pas, acheva Nantel, s’il ne -lui a pas débité la tirade de Bouilhet:</p> - -<p class="pp6 p1">Tu n’as jamais été, dans tes jours les plus rares, -Qu’un banal instrument sous mon archet vainqueur. -Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares, -J’ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur!</p> - -<p class="p1">—Un bon type, le vieux rentier! exclama Veyssières.</p> - -<p>—Eh mon Dieu! repartit Chantolle, combien -d’autres l’imitent, s’efforcent de l’imiter plutôt, car -à soixante-dix-sept ans! Il ne faut cependant pas -prétendre sans cesse que la polygamie n’existe que -chez les Orientaux, voyons!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span></p> - -<p>—Ah! oui, cette blague!</p> - -<p>—Elle a régné de tout temps et en tout pays; et -jamais elle n’a été plus pratiquée qu’aujourd’hui, -plus répandue que chez les peuples dits civilisés, à -Paris comme à Londres, à Bruxelles comme à -Vienne, à Barcelone ...</p> - -<p>—Et à New-York donc!</p> - -<p>—Seulement les Orientaux, les musulmans, pour -mieux spécifier, continua Chantolle, se sont appliqués -à la régler et l’endiguer. Nous, plus hypocrites -ou plus roublards, nous n’en pipons mot dans nos -codes, mais nous lui donnons droit de cité et carte -blanche ... Car, notez bien, les musulmans qui possèdent -quatre femmes sont engagés vis-à-vis d’elles, -sont tenus de les abriter, les nourrir, les entretenir; -ils répondent d’elles. Nous ...</p> - -<p>—C’est bien plus commode!</p> - -<p>—Elle a du bon, la polygamie,—la polygamie -telle que nous l’entendons du moins: elle -est bien supérieure à celle des Turcs, remarqua -Brizeaux. Elle supprime la jalousie d’abord, forcément ...</p> - -<p>—Et la remplace par l’émulation, acheva Magimier.</p> - -<p>—C’est cela! C’est bien cela!</p> - -<p>—Je ne connais pas de sentiment plus étroit, -plus mesquin, plus bête, plus idiot que la jalousie! -s’écria Jourd’huy avec une sorte d’emportement, -de méprisante irritation. Que des collégiens l’éprouvent, -que leurs tendres petits cœurs se brisent -<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span>et saignent ... au figuré: passe encore! Mais des -hommes, des hommes qui ont pratiqué la vie, pratiqué -la femme ... Oh non! non!</p> - -<p>—Charlemagne, que notre sainte Église a canonisé, -était polygame.</p> - -<p>—Et Henri IV donc!</p> - -<p>—Et Louis XIV, et Louis XV, et Napoléon I<sup>er</sup>! -Mais tout homme vraiment homme et qui n’a -pas les pieds gelés est, comme le coq, naturellement -et essentiellement polygame. On a beau -faire ...</p> - -<p>—Pardi!</p> - -<p>—Tenez, reprit Chantolle, supposez le bonhomme -de tout à l’heure, ce vieillard de soixante-dix-sept -ans, dont nous parlait Nantel. Qu’il ose, avec ses -lunettes, ses rides, ses dents fausses et son crâne -en genou,—il y a toute présomption qu’il possède -ces désavantages et désagréments,—qu’il ose faire -la cour à une femme, à une femme du monde, -et tente d’obtenir ce qu’on nomme ses faveurs: -elle se moquera de lui ...</p> - -<p>—Elle aura bien raison!</p> - -<p>— ... Lui rira au nez, lui infligera les plus humiliants -affronts. Tandis que ces bonnes filles qu’il -rencontrait au café ...</p> - -<p>—Avec elles, pas de cérémonies!</p> - -<p>—Ça allait tout seul.</p> - -<p>— ... Si, par derrière, elles se gaussaient des -séniles faiblesses de cet obstiné paillard, en tête-à-tête -elles le laissaient faire, lui facilitaient même la -besogne, moyennant le prix convenu.</p> - -<p>—C’était leur métier.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span></p> - -<p>—C’est cela, c’était leur métier! Vous avez dit le -mot, Sambligny. Et il n’y a rien de tel que les professionnelles! -déclara Chantolle.</p> - -<p>—Assurément, fit Magimier. Lorsque j’ai besoin -d’une paire de bottines, je m’adresse à un cordonnier; -si j’ai une molaire à me faire extirper, j’implore -l’aide d’un dentiste. De même ...</p> - -<p>—Toujours des spécialistes, quoi!</p> - -<p>—Évidemment!</p> - -<p>—C’est du reste ce que nous faisons.</p> - -<p>—Je voyais dernièrement une nouvelle classification -féminine, qui a trait justement à ce que nous -disons là et confirme tout à fait nos principes, -annonça d’Amblaincourt. Elle est due à un jeune -écrivain, d’une psychologie très subtile, comme -on dit, très goûté, M. Paul Adam. Les femmes, ainsi -que les cochers de fiacre, se divisent en deux catégories, -selon lui: femmes d’amour ou professionnelles, -et amoureuses de contrebande, amoureuses -occasionnelles,—comme il y a cochers patentés et -maraudeurs.</p> - -<p>—Très joli!</p> - -<p>—Ne prenez jamais les maraudeurs: ils ignorent -le métier, ne battent pas leurs coussins, ne nettoient -pas leur véhicule, et vous font, pour comble, payer -plus cher que le tarif.</p> - -<p>—Et vous querellent, vous font des scènes, par-dessus -le marché!</p> - -<p>—Il y a une catégorie que vous oubliez, d’Amblaincourt, -dit Herbeville, celle des femmes qui ne -sont ni professionnelles ni maraudeuses, les femmes<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span> -chastes, honnêtes, vertueuses ... Il y en a, et plus -qu’on ne croit.</p> - -<p>—Beaucoup, certainement!</p> - -<p>—Personne ne conteste ...</p> - -<p>—Mais nous n’avons pas à nous occuper de -celles-là! riposta avec conviction Léopold Magimier. -Elles ne comptent pas pour nous. C’est comme si -ce n’étaient pas des femmes, du moment qu’on ne -peut pas ...</p> - -<p>—Très vrai, Magimier!</p> - -<p>—Je suis et nous sommes tous, n’est-ce pas? -comme ce capitaine de vaisseau qui ne croisait -jamais devant les ports où il ne lui était pas loisible -de débarquer ...</p> - -<p>—C’est évident!</p> - -<p>—A quoi bon?</p> - -<p>—Nous avons suffisamment d’escales, suffisamment -de femmes ...</p> - -<p>—Et nous en trouverons toujours, de celles-là, -de ces bonnes, faciles, accommodantes et charmantes -personnes! s’écria Jourd’huy. Nous en trouverons -toujours, à discrétion et indiscrétion ...</p> - -<p>—Oui, je vous le garantis, j’en réponds, moi, -votre fondé de pouvoir! protesta Nantel en riant.</p> - -<p>— ... Comme en ont trouvé nos pères, nos grands-pères, -nos arrière-grands-pères, comme on en a -trouvé de tout temps ...</p> - -<p>—Et comme on en trouve aujourd’hui plus que -jamais.</p> - -<p>—Du train que nous y allons ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span></p> - -<p>—Avec toutes ces déclassées et inclassées ...</p> - -<p>—Les femmes ne sont pas chères!</p> - -<p>—Au surplus, pas d’inquiétude à avoir, affirma -Veyssières. Si, par hasard, par impossible, elles le -devenaient, chères, si la denrée arrivait à se raréfier -chez nous, immédiatement on aurait recours à -l’importation ...</p> - -<p>—A propos, interrompit Ravida, j’ai rencontré -l’autre jour Drouin, l’explorateur. Vous le connaissez, -Lesparre? Il était ingénieur des mines ...</p> - -<p>—Nous sommes camarades de promotion.</p> - -<p>—Je le connais aussi très bien, dit Chantolle.</p> - -<p>—Moi également, ajouta Ferrero.</p> - -<p>—Il m’a emmené déjeuner chez lui, reprit Ravida. -Il habite à Neuilly, avec deux magnifiques Circassiennes, -dont il a fait emplette à son retour de -Khiva: une grande et forte brune, et une blonde -mince, une blonde merveilleuse!</p> - -<p>—Il en a une santé, celui-là, pour aller s’approvisionner -de femmes à l’étranger! murmura Jourd’huy.</p> - -<p>—Je comprends cela, moi, repartit Brizeaux. Les -Circassiennes, c’est l’idéal des femmes: belles, bien -faites, splendidement taillées, grasses, fermes, et -voluptueuses avec cela!</p> - -<p>—Et soumises, dociles, obéissantes ... L’idéal tout -à fait!</p> - -<p>—Laissez-moi donc continuer, dit Ravida. Je -n’ai pas terminé l’histoire de Drouin ... Une sienne -cousine s’est mis en tête récemment de le conjoindre -à une riche héritière. «Tu ne peux pas -rester célibataire jusqu’à la fin de tes jours, mon<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span> -ami!—Pourquoi donc pas, ma cousine?—Mais, -mon cher enfant, il faut se créer un intérieur ...—J’en -ai un.— ... Une famille.—Des embêtements? -Merci bien! J’ai tout ce qu’il me faut à domicile.—Comment, -ce qu’il te faut?—Certainement.» Il a -eu l’aplomb de l’inviter et de lui présenter ses deux -bayadères ... «Trouvez-moi donc de pareilles beautés -autour de vous, cousine! Quelle plastique, hein? -Et pas besoin de les mener dans le monde, celles-là! -Pas de frais de toilette ni de représentation avec -elles! Tout avantage! Tout bénéfice!—Mais, mon -pauvre ami, encore une fois, ça n’a qu’un moment, -ces distractions-là! se récriait la chère dame. Ce -n’est pas sérieux!—Comment, pas sérieux?—Ce -ne sont pas des femmes, cela!—Pas des femmes? -Mais regardez donc ...—Ce sont des sauvages!—Par -le temps qui court, c’est ce qu’il y a de mieux, -cousine. Ces sauvages-là, voyez-vous, c’est préférable -à toutes vos raffinées, vos esthètes, vos savantasses, -vos émancipées, toutes vos femmes supérieures -et fin de siècle.—Mais, mon enfant, ce ne -sont pas des compagnes que tu as là! Il n’y a pas -d’échanges de pensées, pas de conversations possibles -avec ces malheureuses ...—D’abord, cousine, -désabusez-vous: elles ne sont pas du tout malheureuses, -mes belles sauvagesses; rien ne leur -manque, et il suffit qu’elles expriment un désir -pour qu’il soit réalisé. Il est vrai que leurs désirs -sont forcément restreints par leur ignorance, mais -cela n’en vaut que mieux pour elles d’abord et pour -moi ensuite. Elles n’éprouvent pas le besoin par<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span> -exemple, d’étudier l’algèbre ni la paléontologie, de -pétitionner pour obtenir le vote intégral ni de -pérorer dans les réunions publiques. Quant à converser -avec elles, je vous avoue qu’en effet cela -nous est assez difficile: je ne baragouine que quelques -phrases de leur idiome, et elles n’entendent -pas un mot de français. Mais, ma chère cousine, je -ne les ai pas emmenées avec moi pour discourir et -faire assaut d’éloquence. Lorsqu’il me prend fantaisie -de deviser et de discuter, j’ai mes amis ... -J’ai mes livres pour me récréer et m’instruire ...—Mais, -mon pauvre garçon ...—Tenez, cousine, une -supposition, une preuve! Dites à un homme de -choisir entre deux jolies filles, dont l’une sera -aveugle, mais causera admirablement, parlera -comme un ange, et dont l’autre sera muette, mais -aura de beaux yeux, des yeux ravissants. Ce sont -les yeux qui l’emporteront sur la langue, c’est la -muette que cet homme choisira, que tout homme -prendra ...»</p> - -<p>—Oui! Oui! En effet! Très juste! cria-t-on de -part et d’autre.</p> - -<p>—N’est-ce pas? C’est d’une vérité limpide! poursuivit -Ravida. «Alors, lui objecta sa cousine, les -femmes ne te servent uniquement qu’à assouvir?...—Qu’à -assouvir ... oui, cousine.—Et le sentiment, -et l’affection, la confiance, qu’en fais-tu?—Pardon! -Ne confondons pas les choses, cousine. Je n’ai pas -besoin de tout cela en amour.—Comment! Tu n’as -pas besoin de te confier à celle que tu aimes, de -l’estimer, de croire à sa tendresse, à sa fidélité?—Mais<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span> -du tout, pas le moins du monde! C’est bon -pour les écoliers d’être si ambitieux. Moi qui ai -roulé ma bosse à peu près partout, je suis bien -moins exigeant, bien plus modeste. Je ne demande -à mes compagnes que de la beauté, de la grâce et -de la douceur: je les tiens quittes du reste, d’esprit, -de science, de diplômes, même d’amour, de confiance, -de fidélité ...—C’est monstrueux, ce que tu -oses avouer là!—Nullement! C’est très sensé, très -réfléchi.—Tu n’es qu’un grossier personnage!—Mais -un heureux mortel, un très heureux mortel, -cousine, et c’est là le point capital. Je suis de plus -en plus enchanté de mon système et de mon régime, -dont je viens de vous faire toucher du doigt -les multiples agréments, et je désire instamment -conserver l’un et l’autre, m’en tenir à mes deux -sauvagesses ... A moins que, pour vous être agréable, -je ne leur en adjoigne une troisième? Je la choisirai -rousse, celle-là. Qu’en dites-vous, cousine?»</p> - -<p>—Elle a dû être quelque peu interloquée, la -bonne femme! conclut Magimier.</p> - -<p>—Pour un aussi intrépide voyageur, un gaillard -qui a planté le piquet sous toutes les latitudes, -Drouin est encore très modéré, repartit Lesparre. Les -habitants de je ne sais plus quelle île de l’Océanie,—une -île qu’il a jadis visitée, et c’est lui-même -qui m’a conté l’histoire,—vont bien plus loin que -lui. Chaque maman là-bas, lorsqu’elle se pique de -faire dignement les choses, donne comme étrennes -à son fils aîné, arrivé à l’âge de puberté, une vierge -aussi dodue qu’innocente. Le soir même le mariage<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> -est consommé, mais pour être rompu le lendemain -matin, pas plus tard. Oui, le lendemain, on apprête -la jeune femme en civet, on la fait cuire en daube -ou à la broche, et on la sert, poétiquement entourée -de cresson ou de persil, à son époux, dans -un festin auquel sont conviés tous les parents et -amis ...</p> - -<p>—Ils aiment vraiment les femmes dans ce -pays-là! exclama Brizeaux.</p> - -<p>—Les bienfaits du féminisme y sont cependant -totalement ignorés ...</p> - -<p>—C’est ce qu’on peut appeler «dîner avec les -membres de sa famille».</p> - -<p>—O Chantolle!</p> - -<p>—A l’amende, Chantolle!</p> - -<p>—A l’amende!</p> - -<p>—Remarquez que Drouin ne les mange pas, ses -Circassiennes.</p> - -<p>—Il aurait tort.</p> - -<p>—Il aurait encore bien plus tort de prêter -l’oreille aux perfides invites de sa cousine, de se -mettre la corde au cou ...</p> - -<p>—Certes!</p> - -<p>—Le mariage est tellement en baisse!</p> - -<p>—Les femmes elles-mêmes n’en veulent plus, -remarqua Veyssières.</p> - -<p>—L’union libre, voilà l’avenir! proclama d’Amblaincourt.</p> - -<p>—Nous l’avons devancé, nous! Nous la pratiquons, -l’union libre!</p> - -<p>—C’est si commode!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span></p> - -<p>—Tandis que le conjungo ... une vieille balançoire!</p> - -<p>—Un traquenard surtout, une flibusterie! s’écria -le chef de bureau Sambligny. «Voudriez-vous bien -me dire quel intérêt un homme a à se marier?» -C’est la question que je pose toujours à mes employés, -lorsqu’ils viennent—Oh! ça n’arrive pas -souvent!—m’annoncer leurs projets d’hyménée. -Aucun intérêt, même avec une femme riche. -Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, celle-ci, l’union -célébrée, entend dépenser le double ou le triple de -ce qu’elle a apporté. Alors? Tu es encore roulé, -mon bonhomme! Tu as oublié que «célibat» -vient de <i>cœlum habitare</i>, c’est-à-dire que le célibataire -habite le ciel, est dans un paradis ...</p> - -<p>—Très bien! Parfait!</p> - -<p>— ... Une duperie, vous dis-je, une filouterie!</p> - -<p>—Le fait est, observa Chantolle, que si l’homme -n’avait pas à redouter les infirmités et les maladies ... -C’est ce que prétendait Napoléon I<sup>er</sup>, qui -n’était pas une baderne et avait sur le sexe des -idées ...</p> - -<p>—D’une sagesse!</p> - -<p>—D’une profondeur!</p> - -<p>—Oui, continuait Chantolle, ne se marier que -pour se procurer une garde-malade ...</p> - -<p>—Et encore! Pourquoi? interrompit Magimier. -Pourquoi voulez-vous?... Vous avez des infirmières -de profession, qui ont étudié la partie, la connaissent ... -Moi, je suis pour les professionnels -encore un coup, sabre de bois!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span></p> - -<p>—D’autant plus que vos jeunes filles d’aujourd’hui -sont bien dressées à soigner les malades, ah -oui! parlons-en! se récria Nantel.</p> - -<p>—Elles ne savent même pas préparer une tasse -de tisane! dit Ferrero.</p> - -<p>—Si vous comptez sur elles!</p> - -<p>—Combien de femmes qui laissent leurs maris -en plant ...</p> - -<p>—Maris et enfants!</p> - -<p>—Vous avez du reste d’excellentes maisons de -santé, repartit Brizeaux. Moi, je suis comme Magimier, -je suis pour les professionnels.</p> - -<p>—Vos jeunes filles d’à présent, poursuivait Nantel, -elles sont toutes élevées comme si elles étaient -millionnaires; aucune, même dans la plus humble -bourgeoisie, ne veut plus s’occuper de ménage, de -couture, de cuisine surtout.</p> - -<p>—Il leur faut des bonnes, à toutes! compléta -Herbeville.</p> - -<p>—C’est très vrai.</p> - -<p>—Toutes prétendent se faire servir, se reconnaissent -incapables de se servir elles-mêmes, s’en -font gloire. Quelle est donc celle qui, une fois -mariée, consentirait à laver sa vaisselle? Une artiste, -qui a, sur le piano, un talent si distingué, ou expose -des pastels à chaque salon! Elle irait salir ses -fines menottes, les gâter, les profaner! Une doctoresse, -pour qui la chimie organique et la zoologie -comparée n’ont plus de secrets! Et ne dites pas qu’on -peut s’occuper à la fois de ménage et de science: -on ne sert pas deux maîtres; c’est l’un ou l’autre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span></p> - -<p>—Ce sera l’autre, dit Veyssières; elles feront de -la science ...</p> - -<p>—En attendant, elles ne font plus d’enfants, -objecta Chantolle.</p> - -<p>—Elles n’en veulent plus: ça les gêne.</p> - -<p>—Et de même, continua Chantolle, que les mariages -diminuent chez nous, notre natalité demeure -à peu près stationnaire, pour ne pas dire qu’elle -baisse d’année en année. Voilà le point grave, car, -avant tout, il faut exister ...</p> - -<p>—Ohé! les races latines!!</p> - -<p>—L’Allemagne s’est bien gardée et se garde bien -de lancer comme nous ses femmes dans la vie -publique, de les détourner de la vie de famille, de -les implanter dans les administrations, de faire -d’elles d’économiques gratte-papier, des fonctionnaires -au rabais. Les Allemands veulent des épouses -et des mères; ils veulent des enfants, et chaque -année leur population s’accroît de sept à huit cent -mille âmes, voire davantage. Nous, nous ne bougeons -pas; nous n’avons aucun excédent, ou si peu -que rien<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> -. Aussi, conclut Chantolle, l’Allemagne -n’a pas besoin de nous déclarer la guerre pour -nous battre: elle remporte sur nous chaque année—chaque<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span> -jour!—une victoire considérable<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> - - -.</p> - -<p>—Ne sont-ce pas ces dames de la Ligue de l’Affranchissement -qui ont naguère recommandé l’avortement? -repartit d’Amblaincourt.</p> - -<p>—Mais oui! L’avortement légal! corrobora -Nantel.</p> - -<p>—Je me souviens! fit Lesparre.</p> - -<p>—Riche idée!</p> - -<p>—Doux pays!</p> - -<p>—Bismarck l’a dit, observa Veyssières: «Laissons -la France mijoter dans son jus: avant un demi-siècle -elle sera réduite à rien, comparativement à -l’Allemagne.»</p> - -<p>—Réduite à rien! Voilà la conséquence ...</p> - -<p>—Des femmes qui décrètent qu’elles se feront -avorter!</p> - -<p>—Voilà ce que vous devriez dire à la Chambre, -Magimier!</p> - -<p>—Je n’ai pas de temps à perdre, mon petit Veyssières.</p> - -<p>—Il préfère plaider la cause des «Émancipées» ...</p> - -<p>—Des «Infécondes»!</p> - -<p>—Vieux farceur!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span></p> - -<p>—Ne me reprochez pas cela ...</p> - -<p>—C’est comme vous, Brizeaux, est-ce qu’au -Sénat?...</p> - -<p>—Messieurs! cria Nantel en frappant sur son -verre. Pas de personnalités, et pas de politique, je -vous en prie! Vous savez que nos statuts interdisent -ces discussions.</p> - -<p>—Et puis il y en a bien assez sans nous, en -France, qui s’occupent de politique, ajouta Lesparre.</p> - -<p>—C’est le malheur!</p> - -<p>—Tout le monde s’en mêle, tout le monde veut -gouverner le pays, riposta d’Amblaincourt. Les plus -ignares <i>citoilliens</i> sont précisément ceux qui tranchent -le plus vite les plus ardus problèmes d’économie -sociale, qui vous résolvent en une seconde -la question des salaires et des rapports du capital -avec le travail. Il n’y a pas de balayeur des rues ou -de cocher de fiacre,—sans vouloir médire en rien -de ces honorables corporations,—qui n’ait son -plan tout prêt pour alléger nos impôts, augmenter -nos revenus, faire manœuvrer notre armée et nous -restituer dans quarante-huit heures l’Alsace et la -Lorraine; pas un qui ne soit tout disposé à donner -des leçons de tactique à tous nos généraux ...</p> - -<p>—C’est pitoyable! interrompit Sambligny.</p> - -<p>—Et c’est comme cela. Tel qui ne sait rien de -rien, qui n’a jamais lu un livre, qui ne se doute -même pas qu’il existe une langue française, une littérature -française, veut pérorer ...</p> - -<p>—Gouverner la France!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span></p> - -<p>—Pourquoi pas? C’est un gouvernant. Avec le -suffrage universel ...</p> - -<p>—Il a sa part de souveraineté ...</p> - -<p>—Une belle jambe!</p> - -<p>—Ça ne lit et ça n’a jamais lu que son journal, -une feuille de chou ...</p> - -<p>—Voyons, voyons, quittons la politique! insista -derechef Nantel. Vous me reprocheriez ensuite, et -je me reprocherais moi-même tout le premier, de -vous avoir laissés enfreindre un des principaux -articles de notre règlement ... Il est temps d’ailleurs -que j’aborde mon compte rendu ... Silence, -messieurs, voyons! répéta Nantel en heurtant -encore et vivement son couteau sur les flancs -de son verre. Veuillez m’écouter.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">III</h2> - -<p class="p2">Roger de Nantel, qui, à défaut de président,—les -Salomoniens se passaient fort bien de ce personnage,—joignait -à ses fonctions bisannuelles de -secrétaire-trésorier de l’Association celles d’organisateur -des banquets et de questeur, commençait -son exposé, quand Magimier l’interrompit, pour se -plaindre du bruit qui se faisait dans une salle contiguë. -Ce bruit n’avait pas gêné nos convives, et ils ne -s’en étaient même pas aperçus, tant que la conversation -avait été générale. Maintenant qu’ils se taisaient -pour ouïr un seul d’entre eux, on n’entendait -plus que le brouhaha voisin.</p> - -<p>«Nantel! Ce n’est pas à nous qu’il fallait imposer -silence, c’est à ces braillards ... C’est un repas de -noce qui se donne là?</p> - -<p>—Ah! repas de noce est bon! s’écria Veyssières.</p> - -<p>—Superbe! lança un autre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span></p> - -<p>—Ah! délicieux! Oui, un repas de noce!</p> - -<p>—Et quelle nopce, mes enfants!</p> - -<p>—Qu’y a-t-il de si risible là-dedans? Je ne comprends -pas ... murmura Magimier interloqué.</p> - -<p>—C’est sans doute parce que vous êtes arrivé en -retard, mon cher député, répliqua Nantel. J’ai omis -de vous dire ce que je venais de raconter, ce que -Margery m’avait appris ... qu’il y avait un dîner de -femmes à côté du nôtre: les «Émancipées» donnent -un banquet ...</p> - -<p>—Voilà la noce!</p> - -<p>—Quelle heureuse union!</p> - -<p>—Hyménée! Hyménée!</p> - -<p>—Mais vous auriez dû les inviter à se joindre à -nous! s’écria Magimier. Ç’aurait été drôle, et la -fête eût été complète.</p> - -<p>—Mon bon ami, si j’avais fait cela, vous n’auriez -pas trouvé assez de pavés pour me lapider, -repartit Nantel. Vous aimez la jeunesse, la fraîcheur, -la verdurette ... Ça laisse à désirer de ce côté-là.</p> - -<p>—Qu’y a-t-il parmi ces femmes? demanda Chantolle.</p> - -<p>—J’ai aperçu, dit Nantel, la grosse Bombardier ...</p> - -<p>—Ah! ma voisine! fit Magimier.</p> - -<p>— ... Elvire Potarlot ...</p> - -<p>—Naturellement!</p> - -<p>—La présidente de la Ligue de l’Émancipation!</p> - -<p>—La plus enragée ...</p> - -<p>—Puis, continua Nantel, Nina Magloire, Stéphanie -Lauxerrois ...</p> - -<p>—Celle qui signe Saint-Germain?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span></p> - -<p>— ... Katia Mordasz ...</p> - -<p>—La fameuse nihiliste!</p> - -<p>—Ah! Katia est de la partie! dit Veyssières.</p> - -<p>— ... Rose d’York, George Luce! la marquise de -Maulmont ...</p> - -<p>—Ah! la marquise qui va s’encanailler ...</p> - -<p>—Il m’a semblé reconnaître au vestiaire Mme Latournette, -interrompit Brizeaux.</p> - -<p>—Moi, je me suis rencontré dans les couloirs -avec Zénobie Cherpillon, dit Jourd’huy.</p> - -<p>—Veinard!</p> - -<p>—Polisson, va!</p> - -<p>—Ah! Jourd’huy, mon ami, quelles délices, hein? -Riche affaire!</p> - -<p>—Taisez-vous donc, blagueurs! Elle est maigre -comme un clou.</p> - -<p>—Mais aussi quel décolletage! glapit Ravida. Je -me suis croisé avec elle ...</p> - -<p>—Oui, décolletée jusqu’à l’ombilic! riposta -Jourd’huy. Et avec cela des lunettes, des lunettes -bleues!</p> - -<p>—Comme si les bas ne suffisaient point!</p> - -<p>—Tableau charmant!</p> - -<p>—Vision ineffable!</p> - -<p>—N’est-ce pas Zénobie Cherpillon qui s’est emparée -de ce mot et le répète à satiété: «Mesdames, -il n’y a que le nu qui habille bien?»</p> - -<p>—Non, Ravida, vous n’y êtes pas, mon bon, répliqua -Chantolle. C’est la grosse Bombardier qui -répète cela. N’est-ce pas, Magimier?</p> - -<p>—Je n’en sais rien du tout, moi!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span></p> - -<p>—Cette discrétion vous honore, très cher; mais -c’est bien Mme Bombardier qui s’est attribué ce -mot. Malgré ses tendances viriles et ses visées -émancipatrices, elle est demeurée femme, Mme Angélique -Bombardier, femme et coquette; elle n’abdique -pas ... «Restons jolies, mesdames, restons -jolies!» C’est encore un de ses mots.</p> - -<p>—J’aime mieux cela, dit Sambligny.</p> - -<p>—Moi également; ça me raccommode avec elle, -ajouta Herbeville.</p> - -<p>—J’ai encore aperçu René d’Escars, c’est-à-dire -Adélaïde Tabourin, reprit Nantel; Estelle de Bals -aussi ...</p> - -<p>—Tout l’état-major de l’Émancipation, quoi!</p> - -<p>— ... Guillemine de Chastaing ...</p> - -<p>—La présidente des «Infécondes»!</p> - -<p>—La reine des bréhaignes! s’écria Chantolle. -Qui n’est, fichtre, pas mal! ajouta-t-il avec un énergique -et éloquent clappement de langue. Elle n’a -guère plus de trente-cinq ans, et, ma foi, s’il ne -dépendait que de votre serviteur ...</p> - -<p>—Chut! Chut! Taisez-vous, Chantolle! firent à -la fois Veyssières et Sambligny. Écoutons!</p> - -<p>—Si l’on pouvait entendre leurs toasts!...»</p> - -<p>Des lambeaux de phrases arrivaient assez distinctement, -en effet, aux oreilles des Salomoniens.</p> - -<p class="p2">«On ne saurait trop répudier, citoyennes ...»</p> - -<p class="p2">«Citoyennes!» C’est Elvire Potarlot qui parle, -chuchota Veyssières.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span></p> - -<p>—Elle-même, répondit Chantolle. Aussi nous en -avons pour un bout de temps ...</p> - -<p>—Chut! Chut! Écoutez donc!»</p> - -<p class="p2">«...De lâches accusations ... d’odieuses menaces -sans cesse proférées contre nous, des menaces -comme celle-ci, que Fabre d’Olivet a osé lancer: -«Si les femmes d’Europe ne se conduisent pas avec -sagesse, le sort des femmes d’Asie les attend ...»</p> - -<p>—Oh! Oh!</p> - -<p>—Vous vous indignez et vous avez raison, citoyennes, -bientôt électrices de notre libre et chère -France ... Et cet autre, cet historien prétendu national, -ce perfide insulteur de notre sexe, ce cynique -Michelet, qui nous a traitées de «malades perpétuelles», -qui déclare sans rougir que «l’homme -doit nourrir la femme» ...</p> - -<p>—Oh! Oh! Jamais!</p> - -<p>—C’est humiliant ...</p> - -<p>— ... Vous ne voulez être les obligées ni les -esclaves de personne, de l’homme surtout, et, encore -une fois, citoyennes, vous avez raison: la femme -doit se suffire à elle-même ...</p> - -<p>—Bravo! Oui! Oui!</p> - -<p>— ... Aussi quand nous voyons un publiciste -comme M. Francisque Sarcey se joindre à l’insulteur -Michelet, affirmer après lui que «les femmes, avec -leurs larges hanches ...»—Nous les modifierons, -nos hanches, messieurs, s’il ne faut que cela!—«les -femmes sont faites pour mettre des enfants -<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span>au monde, demeurer sédentaires à la maison ...</p> - -<p>—Oh! Oh!</p> - -<p>— ... «Prendre soin du ménage ...»</p> - -<p>—Et celles qui n’en ont pas?</p> - -<p>—Comme vous le dites très bien, citoyennes: -Et celles qui n’ont pas de ménage, pas de famille? -«Ce qui m’étonne, continue M. Sarcey,—que je -continue, moi, à vous citer—ce qui m’étonne, c’est -que les hommes qui se disent progressistes et -pionniers de l’avenir, au lieu de plaindre les -femmes, qu’une mauvaise organisation de la société -oblige à sortir de leurs attributions, les en louent -comme d’une conquête.»</p> - -<p>—Et c’en est une!</p> - -<p>—On veut nous ramener au foyer, toujours!</p> - -<p>—C’est-à-dire aux carrières!...</p> - -<p>—A l’esclavage!</p> - -<p>—A l’esclavage, c’est cela!</p> - -<p>—Mais nous ne nous laisserons pas ainsi refouler -sous le joug, citoyennes! Au besoin, nous proclamerons -la grève ... Car l’homme—jusqu’où ne -va pas son audace!—l’homme prétend que nous -n’avons pas les mêmes titres que lui pour occuper -les emplois publics. Oui! Écoutez encore un chroniqueur -en renom, M. Edmond Lepelletier. Il s’apitoye -sur notre sort, celui-là, il daigne nous honorer -de sa compassion ... «Pauvres femmes! écrit-il -dans <i>le Radical</i>, sous son pseudonyme Jean de -Montmartre. Ah! combien vous devriez maudire le -jour où il vous monta au cerveau cette fièvre d’orgueil -de vouloir être des demoiselles, des institutrices, -des employées de la Ville ou de l’État! Le<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span> -meilleur moyen de réagir, d’améliorer votre destinée, -serait de renoncer à ces funestes rêves d’emplois -administratifs ...»</p> - -<p>—Et de laisser la place libre à ces messieurs!</p> - -<p>—Belle malice!</p> - -<p>—Cousue de fil blanc!</p> - -<p>—N’est-ce pas, citoyennes, c’est assez clair? «Je -vous dirai, comme Jean-Jacques Rousseau aux -femmes de son temps, conclut M. Lepelletier, retournez -à la nature, retournez au ménage!»</p> - -<p>—Ah! le ménage! Ça y est! Enfin!</p> - -<p>—C’est leur tarte à la crème!</p> - -<p>—Ils peuvent bien le faire eux-mêmes, le ménage, -s’ils y tiennent tant!</p> - -<p>—Nous cloîtrer dans la maison, citoyennes, nous -y vouer aux plus obscures et aux plus viles tâches, -voilà le but de ceux qu’on a longtemps appelés nos -seigneurs et maîtres ...</p> - -<p>—Oh! Oh!</p> - -<p>— ... «Bonne femme et bonne poule ont toutes -deux la patte cassée, afin de ne pouvoir courir.» -C’est un de leurs proverbes ... Les femmes d’Égypte -ne portaient pas de chaussures afin de s’accoutumer -à rester au logis ... Et la matrone romaine, l’épouse -modèle: «Elle a gardé la maison et filé la laine» ...</p> - -<p>—Quelles sornettes!</p> - -<p>—C’est rococo!</p> - -<p>—Le monde a marché depuis ce temps!</p> - -<p>—Nous avons changé tout cela!</p> - -<p>— ... Ils ne cachent pas leur jeu, d’ailleurs; ils se -vantent bien haut de leur dessein. Proudhon, l’infâme<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span> -Proudhon, l’a dit: «S’il fallait choisir entre -l’émancipation de la femme et sa réclusion, je préférerais -la réclusion» ...</p> - -<p>—Mais il n’a pas eu le choix!</p> - -<p>—Il est franc, celui-là!</p> - -<p>— ... Le foyer, citoyennes, le ménage, la famille: -voilà l’ennemi! Pas d’illusion à se faire ... Un des -esprits les plus nets et les plus lumineux de notre -époque, M. Jules Bois, nous en avertit dans son -<i>Ève nouvelle</i>: «Tant que le foyer existera, la femme -sera esclave.» Et, avec sa clairvoyance et sa précision -habituelles, il ajoute: «La ménagère est aussi -fatale à son sexe que la prostituée» ...</p> - -<p>—A la bonne heure!</p> - -<p>—Bravo! Bravo!</p> - -<p>—Voilà qui est parler!</p> - -<p>— ... Et encore, citoyennes, les prostituées protestent -à leur façon contre l’ordre établi, contre la -tyrannie de l’homme; tandis que les ménagères, -les femmes dites d’intérieur et les mères de famille ...</p> - -<p>—Les pot-au-feu!</p> - -<p>—Les poules couveuses!</p> - -<p>— ... S’inclinent devant ce despotisme, subissent -de plein gré ces affronts, cet odieux servage, et -déshonorent notre sexe!...</p> - -<p>—Bravo! Bravo!</p> - -<p>—Bravo, Elvire!</p> - -<p>— ... Mais, hélas! ils sont rares, citoyennes, ceux -qui ont le courage, l’élévation et la lucidité d’esprit -de M. Jules Bois! Nos adversaires sont nombreux<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span> -et puissants: nous aurions tort de nous le dissimuler. -L’un d’eux, l’académicien François Coppée, -n’écrivait-il pas, hier encore, que «la femme de -l’avenir nous apparaît comme une sorte de pédante -abondamment pourvue de brevets et de parchemins -scolaires ...»</p> - -<p>—Oh! oh!</p> - -<p>— ... «ne parlant jamais que de ses droits, égale -et même plus volontiers supérieure à son compagnon -de chaîne, si elle n’a pas carrément opté -pour l’union libre et ses cyniques conséquences; -bref, une créature assez répugnante et tout à fait -insupportable ...»</p> - -<p>—Oh! Oh!</p> - -<p>—C’est lui qui est cynique!</p> - -<p>—Répugnant!</p> - -<p>— ... «Tandis que nous autres, affreux retardataires, -reprend M. Coppée, nous croyons que la -femme est, par sa nature même, encore plus épouse -qu’amante, et encore plus mère qu’épouse; nous -estimons qu’elle n’est point faite pour les études et -les professions contentieuses; nous demeurons -convaincus qu’elle n’a rien à gagner à mener une -existence dissipée en occupations extérieures ...»</p> - -<p>—Assez! Assez!</p> - -<p>— ... Vous le voyez, citoyennes, toujours la maison, -la vie de famille, ne pas sortir, être tenues en -laisse comme des esclaves ou des bêtes ...</p> - -<p>—C’est cela!</p> - -<p>— ... Et on nous accuse d’être le fléau de la -France, la cause de sa déchéance et de sa perdition!<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span> -Écoutez ce que dit de nous, dans le journal -<i>le Soleil</i>, M. Jean de Nivelle, <i>alias</i> Charles Canivet: -«L’émancipation de la femme deviendra -un agent très actif de la dépopulation: c’est -fatal ...»</p> - -<p>—Eh bien, après?</p> - -<p>—Que nous importe!</p> - -<p>— ... «Quelle singulière société que celle où l’on -verrait la confusion complète des sexes! s’écrie -avec désespoir M. Canivet. Une société où tout le -monde, mâles et femelles, se mettraient à bavarder -sur les affaires publiques, et où, par suite de ces -délibérations prolongées, il n’y aurait plus personne -pour soigner la cuisine, ravauder les bas et -raccommoder les chaussettes!»</p> - -<p>—Nous les ravauderons à tour de rôle avec ces -messieurs!</p> - -<p>—A tour de rôle, mais oui!</p> - -<p>—Pourquoi toujours nous?</p> - -<p>—Évidemment, citoyennes, et vous avez touché -du doigt la plaie! Pourquoi toujours la femme -astreinte seule à ces basses œuvres? Est-ce que -l’homme n’use pas comme nous ses vêtements, ne -mange et ne boit pas aussi bien que nous, ne salit -pas tout comme nous son linge, sa vaisselle et sa -chambre? Eh bien, est-ce qu’il ne pourrait pas -comme nous et aussi bien que nous recoudre ses -boutons, repriser ses chemises, préparer le dîner, -savonner et repasser le linge, laver les assiettes et -balayer le plancher?...</p> - -<p>—Bravo!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span></p> - -<p>— ... En quoi déchoirait-il de partager cette besogne -avec nous, de s’occuper, avec nous et comme -nous, des soins à donner aux enfants, aux nouveau-nés; -de leur entretien, leur élevage, leur nettoyage? -Eh bien, en réponse à d’aussi raisonnables et équitables -propositions, voilà qu’un singulier démocrate, -un étrange et faux socialiste, qui signe «Le -Solitaire», demande que «des Écoles d’allaitement -pour hommes soient fondées» ...</p> - -<p>—Oh! oh!</p> - -<p>—Il est facile de se moquer ...</p> - -<p>—Ce n’est pas répondre ...</p> - -<p>—Tout le fardeau retombe sur nous: grossesse, -accouchement, allaitement ...</p> - -<p>— ... Et, encore une fois, pourquoi toujours -nous, citoyennes? Pourquoi toujours la femme -ployée sous le faix, enchaînée au logis, humiliée, -domestiquée, asservie, réduite à l’état d’animal ou -de chose? Nous maintenir dans ce servage, dans cette -géhenne et cet abrutissement, voilà le vœu, l’unique -vœu de ces messieurs! Leur audace, je vous le -disais il y a un instant, leur audace ne connaît pas -de bornes. Écoutez les menaces de l’un d’eux, de -M. Paul Dollfus, de <i>l’Événement</i>: «L’égalité des -sexes engendrera la bataille, et, naturellement, la -victoire sera du côté du biceps ...»</p> - -<p>—Nous en avons autant qu’eux, du biceps!</p> - -<p>—Nous le leur prouverons, s’il le faut!</p> - -<p>— ... Permettez-moi de continuer, citoyennes. -«L’homme ayant vu ce qu’a produit l’égalité, -fruit de la liberté, prendra ses précautions;<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span> -il réintégrera les vaincues dans le gynécée, d’où -elles n’auraient jamais dû sortir ...»</p> - -<p>—Oh! oh!</p> - -<p>— ... «Et, pour leur ôter à jamais toute idée -d’égalité, on les mettra plusieurs dans le même, -dans le même gynécée. Le féminisme aura ainsi -trouvé son remède, son vrai remède: la polygamie. -Une bonne cure de polygamie ...»</p> - -<p class="p2">—«Mais parfait! superbe! exclama Ravida. -C’est tout à fait ce que nous disons!</p> - -<p>—Ce que nous pratiquons!</p> - -<p>—Silence! Silence! Chut! grondèrent Sambligny, -Veyssières et d’autres Sages. Écoutons -donc!»</p> - -<p class="p2">«...M. Paul Dollfus se fait l’écho, vous le remarquerez, -citoyennes, de ce misérable Fabre d’Olivet, -dont je vous parlais il y a un instant, et de bien -d’autres ... La polygamie, oui, voilà ce dont on nous -menace ... Mais si nous devons honnir de pareilles -doctrines, vouer à l’opprobre et à l’exécration les -lâches qui osent les émettre, que ne devons-nous pas -dire des femmes qui se rangent parmi nos adversaires, -des femmes qui trahissent leur propre cause, -la cause sacrée des opprimées et des victimes? Car -il y en a, citoyennes, il en existe, de ces félonnes! -N’est-ce pas une femme qui signe Jean de Bourgogne -et a eu le cynisme d’écrire, dans les <i>Matinées Espagnoles</i>, -une revue dirigée par une femme cependant, -par la célèbre madame Ratazzi ou de Rute: «En<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span> -admettant que l’élément féminin s’impose jamais -au Palais-Bourbon, il faudra, de toute nécessité, -apporter certaines modifications au règlement, imposer -diverses conditions à ces dames ... Il sera bon -de ne pas les laisser souvent seules: elles se mangeraient!»</p> - -<p>—Oh! Oh!</p> - -<p>— ... Si c’est là l’opinion que nous avons de nous-mêmes, -comment voulez-vous, citoyennes, que les -hommes nous aient en estime et nous jugent dignes -de prendre place à leurs côtés? «N’oublions pas -que nous sommes et resterons le <i>sexe faible</i>! s’écrie -une autre, Mme Sorgue, dans la <i>Revue de France</i>. -La femme, comme l’a dit un de ses vrais amis, -Michelet, est une malade ...»</p> - -<p>—Oh! Oh!</p> - -<p>—Drôle d’ami!</p> - -<p>—«...une malade; oui, hélas! <span class="smcap">UNE MALADE</span> ...»</p> - -<p>—L’éternelle blessée!</p> - -<p>—Ah! oui, l’éternelle blessée!</p> - -<p>—Et «douze fois impure», n’oublions pas!</p> - -<p>—C’est vrai! Douze fois!</p> - -<p>—Pas une de moins!</p> - -<p>—«... <span class="smcap">UNE MALADE.</span> Les charges écrasantes de la -maternité lui constituent une psychologie spéciale, -qui fait d’elle, surtout et avant tout, une instinctive, -une impulsive, une sensitive, une ...»</p> - -<p>—Une pauvre machine détraquée!</p> - -<p>—Une déséquilibrée!</p> - -<p>— ... Si les femmes parlent d’elles-mêmes en ces -<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span>termes ...</p> - -<p>—C’est une honte! Cette madame Sorgue ...</p> - -<p>—C’est elle qui est insensée!</p> - -<p>—Folle à lier!</p> - -<p>— ... Et Mme Séverine, citoyennes, elle, dont la -plume féconde ...»</p> - -<p class="p2">«Les voilà qui vont bêcher Séverine à présent! -murmura Chantolle.</p> - -<p>—Presque toutes la jalousent et l’exècrent, comme -jadis elles abominaient George Sand, répliqua Veyssières. -Si vous voulez entendre dire du mal des -femmes, ce sont les femmes qu’il faut écouter ...</p> - -<p>—Silence donc, Veyssières! Écoutez vous-même ...»</p> - -<p class="p2">«...Elle n’en fait pas mystère, Mme Séverine; -elle vous l’avoue sans vergogne, dans une de ses -récentes chroniques du <i>Journal</i>: «Je suis de celles -qui préfèrent, qui auraient préféré, pour la femme, -seulement le titre de compagne; le rôle d’ombre -doux et câlin, volontiers effacé, derrière le maître -à tous redoutable, par soi seule asservi ...» Le -<span class="smcap">MAÎTRE</span>, elle le reconnaît ...</p> - -<p>—Oh! Oh!</p> - -<p>— ... Elle trouve «doux, bon et juste d’être aimée, -protégée ...»</p> - -<p>—Protégée!</p> - -<p>—Oh! Oh!</p> - -<p>— ... <span class="smcap">Juste d’être protégée</span>!...</p> - -<p>—Oh! Oh!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span></p> - -<p>— ... Du reste, citoyennes, j’ai l’intention de vous -demander de vouloir bien confirmer le blâme lancé -parla Ligue de l’Affranchissement des Femmes, sur -la proposition de nos éminentes sœurs d’armes, -Mmes d’Estoc et Astié de Valsayre, contre Mme Séverine, -pour avoir refusé de se battre en duel avec -M. Mermeix, qu’elle avait outragé dans le <i>Gil Blas</i>, -sous son pseudonyme de Jacqueline ...</p> - -<p>—C’est vrai! Oui! Oui!</p> - -<p>— ... Ce blâme a été rédigé en ces termes par le -comité de la Ligue de l’Affranchissement: «Toute -femme qui ne prend pas la responsabilité de ses -actes et accepte qu’un homme se batte à sa place -commet un acte d’infériorité. Tel est le cas de -Mme Séverine dans l’incident qui a occupé toute -la presse<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> -.» Comment pouvons-nous, en effet, -affirmer, d’un côté, que nous sommes les égales de -l’homme, et, de l’autre, exciper d’une prétendue -infériorité et nous dérober vis-à-vis de lui? Il y a -là une contradiction et aussi une couardise que je -vous laisse le soin de qualifier, citoyennes. Remarquez -d’ailleurs que l’ex-directrice du <i>Cri du Peuple</i> -est coutumière du fait, qu’elle aussi ressasse que -«la femme doit être épouse et mère avant tout» ...</p> - -<p>—Le refrain de la ballade!</p> - -<p>— ... qu’elle s’était déjà pareillement dérobée, au -mois d’août 1885, lorsque le comité de la Fédération -républicaine socialiste la sollicitait de poser -sa candidature électorale. «Je suis restée trop -femme, écrivait-elle alors, pour n’être pas de beaucoup<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span> -au-dessous d’une tâche qu’une citoyenne plus -virile accomplira certes mieux que moi ...» On ne -pouvait se moquer de nous plus perfidement ...</p> - -<p>—Certes!</p> - -<p>—C’est évident!</p> - -<p>— ... Et elle se déclarait «vraiment indigne d’appartenir -au sexe auquel nous devons Mme Astié -de Valsayre» ...</p> - -<p>—Oh! Oh!</p> - -<p>—Conspuons Séverine!</p> - -<p>—A bas Séverine! A bas Séverine!»</p> - -<p class="p2">«Ça t’apprendra, Séverine! murmura Chantolle. -Voilà ce qu’on gagne à refuser de se rendre ridicule!»</p> - -<p class="p2">Surexcitée, emballée, infatigable, Elvire Potarlot -continuait, d’une voix fluette, une voix de castrat, -mais suraiguë, très perçante, et qui arrivait distinctement -aux oreilles des Salomoniens:</p> - -<p>«Il n’y a pas à s’illusionner, citoyennes, et il faut -avoir le courage de le dire, de le proclamer bien -haut: tant que l’homme et la femme, accomplissant -tous deux et simultanément le même acte, aboutiront -à des résultats essentiellement différents, tant -que le mâle, égoïste, sensuel et cynique, ne recueillera -que du plaisir là où sa compagne risque tous -les embarras et les dangers de la conception, c’est-à-dire -une griève maladie, de longues et cruelles souffrances, -<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span>et la mort même ... non, citoyennes, il n’y aura -pas d’égalité possible entre l’homme et la femme, -parce qu’il n’y aura pas de justice pour celle-ci ...»</p> - -<p class="p2">«Ah çà! Est-ce qu’elle aurait la prétention, -d’intervertir les rôles? insinua Sambligny. Est-ce -qu’elle songerait à mettre le cœur à droite, la tête -aux pieds, et l’homme enceinte?</p> - -<p>—C’est que ces dames en sont là, mon bon, répliqua -Chantolle. Avec leur manie égalitaire, elles -ne doutent plus de rien ...</p> - -<p>—Chut! Chut!»</p> - -<p class="p2">«...Oh! je n’ignore pas, citoyennes, combien -ces idées peuvent vous sembler prématurées, chimériques -même! C’est un rêve, direz-vous. Mais Platon, -le divin Platon, le plus grand des philosophes, -l’a fait, ce rêve; c’est le sien, c’est l’identification -de l’homme et de la femme sous le nom d’androgyne, -et je n’ai pas à m’attribuer l’honneur de cette -découverte. Une de nos plus célèbres devancières, -la vaillante et victorieuse adversaire des Proudhon, -des Michelet, des Auguste Comte, tous ces piètres -penseurs et pitoyables républicains, la sagace et savante -auteur de <i>La Femme affranchie</i>, Mme Jenny -d’Héricourt, nous en avertit d’ailleurs et dans un -superbe langage: «L’homme n’est qu’une femme -enlaidie sous tous les rapports ...»</p> - -<p>—Bravo!</p> - -<p>—Très bien!</p> - -<p>—«...La femme seule renferme et développe le -germe humain; elle est créatrice et conservatrice<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span> -de la race ... Seule dépositaire du germe humain, -elle l’est également de tous les germes intellectuels et -moraux; elle est l’inspiratrice de toute science, de -toute découverte, de toute justice; la mère de toute -vertu.» La femme est tout, en un mot, pour -Mme d’Héricourt; l’homme n’est rien, ne sert à -rien,—pas même, citoyennes, pas même à féconder -celle qu’il nomme sa femelle. «Il n’est pas bien -sûr, déclare cette géniale dialecticienne, <i>il n’est pas -bien sûr que le concours de l’homme soit nécessaire -pour l’œuvre de la reproduction</i>; c’est un moyen -qu’a choisi la nature; mais <i>la science humaine -parviendra</i>, nous l’espérons, <i>à délivrer la femme de -cette sujétion insupportable</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> -.» Tel est aussi -mon plus ferme, mon plus constant espoir, citoyennes. -Et j’ai la joie de le voir partagé et soutenu -par les plus judicieux et les plus profonds -esprits de notre siècle. Résumant les travaux des -premières doctoresses anglaises et américaines, -M. Jules Bois ne nous a-t-il pas appris que c’est la -brutalité de l’homme, <i>un coup de poing donné par -l’homme sur le ventre de la femme</i>,—un coup de -griffe donné aussi sans doute en même temps par -tous les mâles sur les flancs de toutes les femelles,—<i>qui -a provoqué le tribut de la menstruation; mais -qu’un jour luira</i>, la science nous autorise à le croire, -<i>où ce tribut cessera d’être payé</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> -? Voilà, citoyennes, -ce qui me soutient et me console, ce qui doit nous<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span> -réconforter toutes; voilà l’étoile qui me guide, le -noble but de libération où toutes nous devons -tendre ...</p> - -<p>—Bravo!</p> - -<p>— ... Quant à moi, je ne me lasserai pas de -lutter ...</p> - -<p>—Bravo, Elvire!</p> - -<p>—Vive Elvire! Bravo!</p> - -<p>— ... Je ne me lasserai pas de lutter contre cette -ancienne moitié de nous-même, devenue notre -exploiteur, notre tyran ... Dans quelques semaines, -citoyennes, nous fêterons l’arrivée parmi nous de -Mrs Simpson, la digne successeur de Victoria -Voodhal, fondatrice de la <i>Société de l’amour libre</i> ... -Nous n’en sommes pas là encore, nous, infortunées -femmes de France! Nous n’osons, nous ne pouvons -réclamer que la liberté du divorce,—le divorce par -consentement mutuel, ou, plus simplement encore -et selon le postulat des plus autorisées d’entre nous, -le divorce par la volonté d’un seul des époux ...</p> - -<p>—Bravo!</p> - -<p>— ... De même que, pour se marier, on n’est -point tenu de faire connaître les motifs qui vous -poussent à prononcer le oui décisif et solennel, de -même, pour se démarier, pour divorcer, nul ne -devrait être contraint d’invoquer et de révéler les -causes de sa désunion ...</p> - -<p>—Bravo!</p> - -<p>— ... C’est clair comme le jour. Et c’est par ce -vœu, ce vœu aussi légitime que modeste, que je -terminerai, citoyennes, c’est la suppression de cet<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span> -arbitraire, l’anéantissement de cette anomalie et -de cette tyrannie, que je vous propose d’acclamer; -c’est à la liberté, à la liberté pleine et entière du -divorce, que je vous convie de boire!»</p> - -<p class="p2">«Mais rien ne nous empêche de nous y associer, -à ce vœu si modeste, observa Ravida.</p> - -<p>—Au contraire!</p> - -<p>—Comme ça se rencontre!</p> - -<p>—A la liberté du divorce! Au divorce par consentement -mutuel!</p> - -<p>—Par consentement d’un seul même! J’te crois, -que j’y bois! murmura Sambligny. Ah! fichtre!</p> - -<p>—Qui donc prétendait que nous n’étions pas -d’accord avec ces dames?</p> - -<p>—Selon moi, expliquait durant ce temps Lesparre -à Herbeville, le divorce ne deviendra une -chose juste, admissible et pratique, que le jour où -l’homme pourra renvoyer sa femme dans le même -état qu’il l’a prise, c’est-à-dire vierge ...</p> - -<p>—En supposant que ...</p> - -<p>—Bien entendu! en supposant que ... Actuellement, -elle n’a plus la même valeur lorsqu’on la -rend: c’est comme une marchandise qui aurait -subi un déchet ...»</p> - -<p class="p2">Cependant l’ovation «prolongée» qui avait suivi -le discours de Mme Elvire Potarlot venait de prendre -fin, et une autre voix maudissait à son tour, -dans la salle voisine, le barbare despotisme du -sexe laid.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span></p> - -<p>«...Avec le plus astucieux acharnement, il s’est -appliqué à nous confiner, nous emprisonner ... le -fardeau de la maternité, le soin des enfants ... les -répugnantes corvées du ménage ...»</p> - -<p class="p2">«Vous devez reconnaître cette voix, Magimier? -lança Chantolle. C’est celle de votre séduisante -voisine Angélique, Mme Bombardier!</p> - -<p>—Vous croyez?</p> - -<p>—Oui, je crois, mon ami, et vous en êtes sûr, -vous!</p> - -<p>—Silence donc, Chantolle! Écoutons!»</p> - -<p class="p2">Il était d’autant plus nécessaire de ne faire aucun -bruit que la nouvelle oratrice, au lieu de la voix -suraiguë d’Elvire Potarlot, ne possédait qu’un ton -de fausset, une sorte de glapissement aigrelet, -nasillard et pleurard, de portée restreinte.</p> - -<p>«Durant des siècles et des siècles, la pauvre -opprimée ... déclarée indigne de gérer les affaires -publiques ... n’ayant que des devoirs et aucun droit, -traitée en mineure, en irresponsable ... piétinée, -écrasée par ses bourreaux ...</p> - -<p>—A bas les hommes!</p> - -<p>—A bas! Oh! oh!</p> - -<p>— ... Ménagère ou courtisane, servante ou prostituée, -voilà ce que l’homme a fait de la femme, -voilà, mesdames ...»</p> - -<p class="p2">«Ah! ce n’est plus citoyennes!» chuchota Veyssières.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span></p> - -<p>«...Comme il la comprend et la veut ... toujours -à son service ... pour ses besoins et son agrément ...</p> - -<p>—Guerre aux hommes!</p> - -<p>—A bas! A bas!</p> - -<p>— ... Même aujourd’hui, après tant d’efforts ... les -salaires attribués à la femme, dans les ateliers, les -administrations, partout, sont des plus chétifs, -absolument dérisoires ... C’est afin toujours de la -tenir asservie, de pouvoir faire d’elle, en toute occasion, -selon son caprice ...</p> - -<p>—Oui! C’est cela!</p> - -<p>—Bravo! Bravo!</p> - -<p>—A bas les hommes!</p> - -<p>— ... Mais leur règne, le règne de ces oppresseurs, -de ces exploiteurs et persécuteurs ... oui, -mesdames, touche à sa fin ... Fini!... L’aube a -lui ...</p> - -<p>—Bravo!</p> - -<p>—Ah! Ah! Ah!</p> - -<p>—Bravo! Bravo!</p> - -<p>— ... Et je lève mon verre en l’honneur de cette -libération, je bois ... je bois ... et à l’émancipation -complète et prochaine de la femme!»</p> - -<p class="p2">«Mais nous aussi! Nous <i>idem</i>! Mais de tout cœur! -s’écrièrent en pouffant de rire et en applaudissant -les disciples de Salomon.</p> - -<p>—Nous ne désirons que ça!</p> - -<p>—Demandons-leur donc, insinua Veyssières, si -l’émancipation de la femme ne signifie pas sa prostitution, -<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span>quelle différence ...</p> - -<p>—Taisons-nous! Pcht! Pcht! En voici une -autre!»</p> - -<p class="p2">Celle-là avait la voix plus grêle encore que celle -de Mme Angélique Bombardier, et on ne percevait -que des lambeaux de phrases:</p> - -<p>«...La citadelle du mariage ... la saper sans relâche, -la démolir ... Car l’homme veut une domestique, -non une compagne, une bonne à tout faire, -une esclave ...»</p> - -<p class="p2">«Qui donc tient le crachoir? demanda irrévérencieusement -Jourd’huy.</p> - -<p>—Je ne sais pas, fit Veyssières avec un haussement -d’épaules. Peut-être Mme Cherpillon ...</p> - -<p>—Non ... plutôt Mme Magloire, répliqua Brizeaux.</p> - -<p>—Silence! Silence! Chut!»</p> - -<p class="p2">«...La femme qui se marie se donne un maître, -elle s’avilit ...</p> - -<p>—Bravo! C’est cela!</p> - -<p>— ... Elle s’avilit ... Comparaître devant l’écharpe -d’un maire et l’étole d’un prêtre ... Jurer soumission -et obéissance ...</p> - -<p>—Oh! Oh! Obéir! Oh!</p> - -<p>—A bas les hommes!</p> - -<p>— ... Un maître, un tyran ... Tant que vous maintiendrez -le foyer, la famille, l’union légale ... rien -<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span>de fait ... Aussi cette forteresse ... <i>Delenda Carthago!...</i> -Cette union, c’est l’asservissement ... Je -bois à la suppression du mariage!»</p> - -<p class="p2">«Et moi donc! soupira Sambligny. Ne vous mariez -pas! c’est ce que je dis toujours à mon personnel ...</p> - -<p>—Nous aussi, nous buvons ... Nous tous! Mais -comment donc! Mais enchantés!... clamèrent en -s’esclaffant les Salomoniens.</p> - -<p>—Comme nous marchons bien de conserve avec -ces dames! ajouta Roger de Nantel. On jurerait que -nous nous sommes donné le mot, que nous faisons -campagne ensemble!</p> - -<p>—Eh oui!</p> - -<p>—Tout ce qu’elles réclament, c’est également ce -que nous voulons, ce que nous avons déjà, nous, -ce que nous mettons en pratique, observa Ferrero.</p> - -<p>—Et on parle de la guerre des sexes! s’écria -Chantolle.</p> - -<p>—Mais jamais plus délicieuse harmonie, plus -touchant accord ...</p> - -<p>—Plus intime union n’a régné ...</p> - -<p>—Taisons-nous, Ravida! Pcht! Pcht!»</p> - -<p class="p2">Une voix douce, argentine et musicale, lente, -caressante et dolente, avait succédé aux maigres et -imperceptibles tremolos de la précédente oratrice.</p> - -<p class="p2">«Celle-là, c’est Mme de Chastaing, annonça Veyssières.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span></p> - -<p>—C’est donc au nom des «Infécondes» ...</p> - -<p>—Chut! Chut! Du silence!»</p> - -<p class="p2">«...Nous aussi, nous sommes des vôtres, mesdames! -Et comment n’en serions-nous pas? N’est-ce -pas la Ligue de l’Affranchissement des Femmes, -qui, par la voix si autorisée de son secrétaire, -Mme Astié de Valsayre, et par celle de ses non -moins éminentes déléguées, Mmes Charrière et Louvet, -a le mieux formulé nos principes et résumé -notre programme? «L’état social actuel donne à la -femme <i>le droit de l’avortement</i>, et il y a, en conséquence, -lieu d’acquitter toutes les accusées,—toutes -les accusées d’infanticide,—qui sont des victimes, -et non des coupables<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> -.» Voilà parler, mesdames! -Et ces mêmes fortes et grandes paroles, je les retrouve -ailleurs encore, dans les bouches les plus éloquentes, -les plus écoutées ... L’amour, comme le -constate si ingénument et si sincèrement Mlle de -Bovet, dans ses <i>Confessions</i>, n’est qu’une chose -«assez insipide et passablement malpropre», répulsive -à toute créature d’élite, qui ne peut convenir -qu’aux êtres inférieurs, «à ma chienne Lola, surnommée -Montès, à cause de sa légèreté de mœurs ...»</p> - -<p class="p2">«Dis donc, toi! N’en dégoûte pas les autres! -grommela Jourd’huy.</p> - -<p>—Si c’est ainsi qu’elles apprécient l’amour ...</p> - -<p>—Nous ne risquons rien, nous, de ...</p> - -<p>—Ah! je t’en ficherai, des créatures d’élite!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span></p> - -<p>—Plutôt les gotons et les souillons!</p> - -<p>—Elle ne doit ni boire ni manger, celle-là, pour -ne pas ressembler à sa chienne!</p> - -<p>—Ni marcher, ni dormir, ni respirer ...</p> - -<p>—Écoutez donc! Pchtt!»</p> - -<p class="p2">«...La fécondité, si appréciée chez les femelles -des animaux, est, chez les femmes, un malheur redouté. -Voilà un fait général, certain, indéniable ... -L’homme, toujours égoïste et toujours privilégié, ne -s’inquiète nullement des grossesses. «Ce n’est pas -lui qui écope», selon la familière expression de la -plus spirituelle de nos romancières. Mais la femme, -elle, victime de l’implacable fatalité ... Ah! mesdames, -comme je comprends bien cette tristesse -qui pèse sur le sort de la femme! Le rire est le -propre de l’homme,—de l’homme, toujours sans -idéal, toujours matériel, terre à terre, rampant et -grossier ...</p> - -<p>—Bravo! A bas les hommes!</p> - -<p>— ... Laissons-le-leur, ce rire, indice de leur infériorité, -et dont l’absence fait notre éloge, à nous, -et nous honore ... Le Christ n’a jamais ri ... Le rire -est partout preuve de bassesse ... Aussi est-ce avec -une exultante fierté que nous constatons, mesdames, -que les femmes écrivains ne tombent jamais -dans le comique, qu’aucune d’elles ne -s’abaisse à ce point ... Elles ignorent le rire: quel -plus bel éloge peut-on leur décerner?... Toujours -grave, digne, sérieuse, distinguée, chaste, moralisatrice, -la femme laisse à son rival, à l’homme, les<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span> -obscénités et immondices d’un Rabelais ou d’un -Montaigne, d’un Brantôme ou d’un Saint-Simon, de -La Fontaine et de Diderot, de Molière et de Voltaire, -ces deux vils insulteurs du sexe de Jeanne d’Arc ...</p> - -<p>—Bravo! Bravo!</p> - -<p>— ...Notre littérature, à nous, toujours respectueuse -des lois du bon ton et de la bienséance, est -indemne de toutes ces souillures ...»</p> - -<p class="p2">«As-tu fini! exclama Chantolle en haussant les -épaules. Elle nous bassine, cette Philaminte, épouse -de Chrysale ...</p> - -<p>—Une raseuse!»</p> - -<p class="p2">«...Ah! c’est que, pour nous, mesdames, la vie -n’est pas chose risible et plaisante! Un dur chemin, -semé d’ornières et de fondrières ...»</p> - -<p class="p2">«Si tu crois, ma pauvre biche, murmura Ravida, -que tes jérémiades vont changer quelque chose à ce -chemin!</p> - -<p>—Prends-le donc comme il est, et fiche-nous la -paix!» ajouta Jourd’huy.</p> - -<p class="p2">«...La femme, à qui la nature a traîtreusement -assigné le rôle maternel, qui n’enfante que dans la -douleur, est toute désignée ... Nous seules, mesdames ... -connaissons par expérience ... tout ce qu’il -y a d’amertume et de deuil dans l’existence ...»</p> - -<p class="p2">«Assez! Assez! s’écrièrent simultanément Magimier, -Lesparre et Ferrero.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span></p> - -<p>—Oh! oui, assez! répétèrent de tous côtés les -Salomoniens.</p> - -<p>—Laissons ces dames, lasses d’enfanter, dit Sambligny, -et qui voudraient que ce fût notre tour ...</p> - -<p>—Pour rétablir l’équilibre!</p> - -<p>—Ah! elle est bonne, celle-là!</p> - -<p>—C’est toujours nous qui avons la meilleure -part ...</p> - -<p>—Et elles, toujours une araignée dans le plafond!</p> - -<p>—Veyssières! fit Chantolle. Vous avez vu ce que -dit à ce propos Edmond de Goncourt dans un des -derniers volumes de son <i>Journal</i>? «C’est bien restreint -le nombre des femmes qui ne méritent pas -d’être enfermées dans une maison de fous.»</p> - -<p>—Ce que confirme l’ancien proverbe: «La plus -sage est la moins folle», riposta Ravida.</p> - -<p>—Et ce que confirme surtout la médecine, ajouta -Jourd’huy: l’hystérie est tellement répandue ...</p> - -<p>—Fichtre oui! dit Nantel.</p> - -<p>—Toutes, des névrosées!</p> - -<p>—Des malades! Elles ont beau protester: c’est -Michelet qui a raison! conclut Sambligny.</p> - -<p>—Moi, les femmes, je ne m’occupe que de leur -plastique, pas d’autre chose, déclarait pendant ce -temps Magimier à son voisin Lesparre.</p> - -<p>—Il y en a si peu de belles! soupira celui-ci.</p> - -<p>—Savez-vous ce que devrait faire le gouvernement, -Lesparre? interjeta Chantolle de son ton -gouailleur. Il devrait réaliser le vœu de Théophile -Gautier: forcer toute femme atteinte et convaincue -de beauté notoire à se montrer au moins trois fois<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span> -par semaine sur son balcon, pour que le peuple ne -perde pas tout à fait le sentiment de la forme et de -l’élégance. Voilà qui vaudrait mieux que de prêcher -à la foule des turlutaines et des mensonges, comme -la liberté et l’égalité ...</p> - -<p>—Et aux femmes la concurrence avec l’homme!</p> - -<p>—La haine du mâle!</p> - -<p>—La révolte contre le maître!</p> - -<p>—Contre la nature!</p> - -<p>—Eh bien, non, mes bons amis, ce n’est pas cela -que devrait faire le gouvernement! s’écria Jourd’huy. -Il y a mieux que cela! Car, en effet, je reconnais -avec vous que le nombre des belles femmes -est bien insuffisant ...</p> - -<p>—Oh oui!</p> - -<p>— ... Et que si l’on pouvait l’augmenter ... Ce -qu’il faudrait, c’est fonder des maisons d’éducation -où les jeunes filles seraient admises dès l’enfance, -et où l’on s’occuperait de les façonner, de les embellir, -de les assouplir, de les engraisser; où on les -initierait à tous les jeux et à tous les perfectionnements -de l’amour ...</p> - -<p>—Comme à Corinthe!</p> - -<p>—A Milet, à Lesbos, dans toute l’ancienne -Grèce.</p> - -<p>—Ils s’y entendaient, ceux-là!</p> - -<p>—Ah! les Grecs! Le premier des peuples! Toute -notre civilisation vient d’eux ...</p> - -<p>—Aucun ne les a surpassés ni dans les arts, ni -en poésie, ni en beauté ...</p> - -<p>—Mais encore aujourd’hui, au Japon, c’est ce<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span> -qui a lieu, dit Lesparre. Outre les maisons de thé, -il y a des collèges d’amour ...</p> - -<p>—Très chic, les Japonais!</p> - -<p>—S’entendant en plaisirs ...</p> - -<p>—Ayant l’intelligence de la vie, de la volupté ...</p> - -<p>—Possédant des goûts très raffinés ...</p> - -<p>—Dans ces établissements, continuait Jourd’huy, -les laides, les mal bâties, toutes celles que dame -Nature a peu favorisées, ne seraient pas oubliées. -Non, ne méprisons personne, sachons tirer parti de -tous les éléments et de toutes les facultés. Les -laides, on les mettrait à la cuisine, on leur enseignerait -le blanchissage, le repassage, la couture ...</p> - -<p>—La propreté!</p> - -<p>—D’abord!</p> - -<p>—Ce qui manque le plus à nos brillantes -amazones!</p> - -<p>—Il paraît!</p> - -<p>—C’est par la crasse, selon le mot de Charles -Mismer, qu’elles se distinguent ...</p> - -<p>—Frédéric Soulié aussi l’a dit.</p> - -<p>—Et Jules Janin: «Bas bleu, c’est-à-dire bas -sale», écrivait-il ...</p> - -<p>—Ce qui prouve ...</p> - -<p>—Oui, la propreté avant tout!</p> - -<p>—Voilà comment nous comprenons la femme, -nous autres! exclama Ravida.</p> - -<p>—Ah! tu veux te révolter, vile esclave!</p> - -<p>—Ah! tu aspires à t’émanciper, citoyenne!</p> - -<p>—Les Japonaises, quelles femmes! dégoisait de -<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span>son côté l’ingénieur Lesparre. J’en ai tâté ... Ah! -mes amis, je ne vous dis que ça! Une grâce, un -charme, une souplesse, un enlacement, un brio, -une science, une maestria, un doigté, un velouté ... -Prodigieux! Incomparable!</p> - -<p>—Assez, Lesparre!</p> - -<p>—Arrêtez-vous!</p> - -<p>—Vous nous faites ... monter l’eau à la bouche!</p> - -<p>—Dites donc, Nantel, est-ce qu’il n’y aurait pas -moyen de nous dénicher une de ces merveilles? Il -doit bien y avoir quelques Japonaises dans Paris!</p> - -<p>—J’appuie la motion de Sambligny, opina Herbeville.</p> - -<p>—Moi aussi, déclara Ferrero.</p> - -<p>—Nous tous l’appuyons.</p> - -<p>—Vous entendez, Nantel?</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux, mes très chers: je -ferai des démarches en conséquence ... Mais si vous -vouliez bien maintenant me laisser parler? Que je -vous dise où nous en sommes ... L’heure s’avance ...</p> - -<p>—Nantel a la parole! annoncèrent Brizeaux et -Ravida.</p> - -<p>—Silence! Silence!</p> - -<p>—La parole est à M. le secrétaire-trésorier! articula -solennellement Veyssières.</p> - -<p>—Avant tout, messieurs, j’ai à vous remettre la -liste de nos clientes, la nouvelle liste, dit Nantel, -qui tira de sa poche et commença à distribuer -entre les convives de menus cahiers, composés de -quelques feuilles, et faciles à dissimuler dans un -carnet ou un porte-cartes. C’est moi-même, poursuivit-il, -qui ai non seulement dressé, mais autographié<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span> -cette liste, ainsi d’ailleurs que j’avais pris -soin de le faire l’an passé. Il n’en existe pas d’autres -exemplaires que ceux-ci, et vous n’avez aucune indiscrétion -à redouter ...</p> - -<p>—Nous vous voterons des félicitations, Nantel! -interrompit Brizeaux.</p> - -<p>—Une couronne civique! dit d’Amblaincourt.</p> - -<p>—Nous vous élèverons une statue! renchérit -Veyssières.</p> - -<p>—Le plus tard possible, n’est-ce pas? reprit -Nantel. Comme vous le constaterez, le nombre de -nos associées—laissez-moi appeler ces dames de -ce nom un peu ambitieux peut-être, et qu’elles ne -justifient que passagèrement, mais qui n’en est que -plus flatteur pour elles ... et pour nous;—le nombre -de nos associées s’est accru de onze, et ce renfort est -tout entier compris dans la première catégorie, celle -du prix le moins élevé, la catégorie à cinq francs.»</p> - -<p>La liste, qui était disposée par colonnes et sous -forme de tableau, se trouvait effectivement divisée -en catégories ou sections, au nombre de trois, et -c’étaient les chiffres 5, 10 et 20 qui, inscrits en travers, -au milieu d’une ligne, établissaient ces démarcations.</p> - -<p>Dans la première colonne se lisait le nom des -associées,—puisque associées il y a; dans la seconde, -leur adresse; dans la troisième, les jours et -heures auxquels elles étaient visibles; dans la -quatrième, leur signalement et leurs particularités -physiques et morales ou immorales.</p> - -<p>Le livret débutait ainsi:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span></p> - -<table cellspacing="0" id="tt1" summary="table1"> - - <tr> - <td colspan="4" class="tdt"> </td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="4"> </td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdb1">Morel</td> - <td class="tdb2">Rue de Provence, 151.</td> - <td class="tdb2">Tous les jours jusqu’à 4 h. (Les dimanches exceptés: cette exception est de -règle générale et s’applique à tous les paragraphes suivants.)</td> - <td class="tdb3">Jeune, boulotte, blonde; jolies mains; -belles dents (pas fausses); bonne fille; trop causeuse.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdb1">Thiébault</td> - <td class="tdb2">Rue de Suresnes, 69.</td> - <td class="tdb2">Mercredis et samedis soir, à partir de 9 h.</td> - <td class="tdb3">Jeune, petite, mince, brune; très passionnée; pied d’enfant.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdb1">Lucy</td> - <td class="tdb2">Rue Bleue, 92.</td> - <td class="tdb2">Tous les jours jusqu’à 5 h.</td> - <td class="tdb3">Jeune, blonde; forte poitrine; hanches -accentuées;taille fine; beaucoup d’entrain et de bagou.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdb1">Palmyre</td> - <td class="tdb2">Rue Pigalle, 41 bis.</td> - <td class="tdb2">Tous les jours de 2 h. à 7 h.</td> - <td class="tdb3">Négresse, mûre; taille et ampleur -moyennes; bébête; lourdaude; grande fumeuse et buveuse d’absinthe.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdb1">Duval</td> - <td class="tdb2">Rue Lavoisier, 52.</td> - <td class="tdb2">Tous les jours après-midi.</td> - <td class="tdb3">Trente ans; brune; très forte poitrine, -mais taille épaisse; l’air toujours endormi (alcoolique??)</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdb1">Irma</td> - <td class="tdb2">Rue Baudin, 70.</td> - <td class="tdb2">Mardis et vendredis de 3 h. à 7 h.</td> - <td class="tdb3">Mûre, grande, svelte, brune; très gaie.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdb1">Fanny</td> - <td class="tdb2">Rue Lamartine, 58.</td> - <td class="tdb2">Tous les jours jusqu’à 5 h.</td> - <td class="tdb3">Mûre, mince, élancée; très belle chevelure rousse (pas teinte).</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdb1">Etc.</td> - <td class="tdb2"></td> - <td class="tdb2"></td> - <td class="tdb3"></td> - </tr> - -</table> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span></p> - -<p class="p1">«Je me suis mis en relation, comme l’an dernier, -avec Mme de Saint-Géran, l’excellente madame -de Saint-Géran, de la rue Tronchet, expliquait Nantel; -je suis allé voir aussi une certaine dame Cardinet ...</p> - -<p>—Cardinal?</p> - -<p>—Non, Chantolle. Cette personne n’a pas de -filles, que je sache, de filles à elle, j’entends, et elle -se nomme réellement et tout simplement Cardinet ... -Ces honorables négociantes ou courtières ont naturellement -tendance à vous faire prendre des articles -très chers; elles les surfont et les exagèrent à plaisir; -mais j’ai su résister à ces prétentions déraisonnables -et je n’ai retenu que cinq des numéros -qu’elles m’ont proposés: une petite brune, ayant -de très beaux yeux noirs, Mme Peyrade, Clara -Peyrade, 15 bis, rue de Maubeuge ...»</p> - -<p>A ces mots, le député Magimier redressa la tête: -ce nom et cette adresse avaient été prononcés tout -à l’heure devant lui, sur la terrasse du café ... Oui, -c’était bien cela: Clara Peyrade ... de grands yeux -noirs ...</p> - -<p>«Je la connais, cette recrue, fit-il. Elle a deux toquades: -elle exècre les Américains, pour les avoir -fréquentés de trop près, et elle traite tous les -hommes de mufles.</p> - -<p>—Ça nous est égal, pourvu que le physique nous -plaise, riposta Herbeville.</p> - -<p>—A part ses yeux, c’est l’insignifiance même, reprit -Magimier.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span></p> - -<p>—Si elle possède des talents ...</p> - -<p>—Ça, je l’ignore; mais elle n’a rien d’attirant: -elle est petite, pâle, maigrichonne ... Vous avez la -rage, Nantel, de toujours nous fourrer des femmes -maigres!»</p> - -<p>Roger de Nantel de protester aussitôt:</p> - -<p>«Je m’efforce de vous contenter tous! Et ce n’est -pas facile, ah! sapristi, non! Peut-on dire ...</p> - -<p>—Magimier a tort de se plaindre, insinua d’Amblaincourt. -Nous vous savons tous gré, Nantel ...</p> - -<p>—Ce sacré Magimier!</p> - -<p>—Jamais content!</p> - -<p>—Nous verrons, mon cher, quand ce sera votre -tour de remplir les fonctions de secrétaire et de -sergent recruteur! Ah! je vous y attends! Nous -verrons comment vous vous en tirerez! Moi qui -m’ingénie à en trouver pour tous les goûts, protestait -Nantel, dans tous les quartiers, afin de vous -épargner de trop longs dérangements ...</p> - -<p>—Mais oui!</p> - -<p>—Ainsi, vous m’avez demandé une rousse de -plus; eh bien, il y en a deux ...</p> - -<p>—Nul plus que moi ne rend justice à votre dévouement -et à vos mérites, Nantel, interrompit -Magimier; si je vous ai froissé, c’est malgré moi, -croyez-le ...</p> - -<p>—La rage de choisir des femmes maigres! -D’abord, je n’ai aucune rage, mon cher, absolument -aucune! Je tâche de m’inspirer de l’intérêt collectif, -de concilier tous les désirs, toutes les exigences ... -Comment les aimez-vous donc, les femmes? Comment -vous les faut-il?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span></p> - -<p>—Je suis pour les belles femmes, répliqua le -député.</p> - -<p>—Qu’appelez-vous belles femmes? Expliquez-vous!</p> - -<p>—Le mot se comprend de lui-même, et tout le -monde sait ce qu’on entend par «une belle femme», -dit Magimier. C’est tout le contraire de ces petites -sauterelles ... Une belle femme est grande, forte, -grasse, bien portante ...</p> - -<p>—La santé avant tout, effectivement, la santé et -la jeunesse! opina le sénateur Brizeaux. Et de la -gorge! Vous vous rappelez le mot de Louis XV à -propos de la jeune Marie-Antoinette?</p> - -<p>—Non. Allez-y! cria Chantolle.</p> - -<p>—Lorsque le secrétaire d’ambassade Bouret vint -annoncer à Louis XV l’arrivée à Strasbourg de l’archiduchesse -Marie-Antoinette, qui allait devenir -Mme la Dauphine, le roi lui demanda comment il -avait trouvé cette princesse. «Sire, elle est charmante, -répondit-il. Elle a de très beaux yeux, un -teint d’une fraîcheur ...—Et la gorge?— ... Le front -imposant, les sourcils ...—Et la gorge? A-t-elle de -la gorge? interrompit de nouveau le roi.—Sire, je -vous assure que je n’ai pas pris la liberté de porter -mes regards jusque-là.—Vous êtes un sot, Bouret; -c’est toujours par là qu’il faut commencer, c’est ce -qu’il y a de plus important ...»</p> - -<p>—Pas bête!</p> - -<p>—Je suis heureux de me rencontrer avec un monarque -doué d’une aussi profonde expérience, dit -Magimier.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span></p> - -<p>—Et aussi avec un de nos premiers écrivains, -avec Jean-Jacques, qui avouait, à l’occasion de -Mme d’Épinay, plate comme une planche à pain, -qu’«une femme sans tetons ...»</p> - -<p>—Oh! pas de gros mots, Chantolle! implora -Ravida.</p> - -<p>—Ce n’est pas moi qui parle, c’est ce malotru de -Jean-Jacques: «Une femme sans tetons n’est pas -une femme pour moi!»</p> - -<p>—Parfait! Vive Jean-Jacques! cria Magimier.</p> - -<p>—A la bonne heure!</p> - -<p>—Moi, je suis comme Magimier: j’aime la chair, -je n’en disconviens pas ...</p> - -<p>—Moi aussi, mon cher sénateur, repartit Ravida. -Malheureusement, les neuf dixièmes des femmes -d’aujourd’hui ont l’air de ne pas avoir un brin de -force, un souffle de vie. Ce n’est pas capitonné, ça -manque d’ampleur et de relief, c’est chétif, anémié, -maladif et malsain. Ça pose pour les délicates, les -langoureuses, les vaporeuses, les éthérées, les esthètes, -les intellectuelles ... As-tu fini! Comme vous -le disiez il y a un instant, sénateur: la santé avant -tout. Vivent les femmes bien portantes, riches de -sein et solides au poste!</p> - -<p>—Bravo, Ravida!</p> - -<p>—Les femmes où tous les attributs du sexe sont -copieusement accusés, ajouta Jourd’huy.</p> - -<p>—Et se détachent en vigueur, selon une expression -du métier, reprit le peintre Ravida.</p> - -<p>—Le style, c’est l’homme; mais le corset, c’est la -femme! glapit Sambligny.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span></p> - -<p>—Le corset ... et la <i>tournure</i>! compléta Jourd’huy.</p> - -<p>—Oui! et la <i>tournure</i>!</p> - -<p>—Le mérite de la femme, sa vocation, si je puis -m’exprimer ainsi ...</p> - -<p>—Vous pouvez, Magimier!</p> - -<p>— ... sa vocation, c’est d’être grasse!</p> - -<p>—Très bien! Très bien!</p> - -<p>—Tous les vrais mâles sentent cela, le comprennent ...</p> - -<p>—Les petits seins des jouvencelles, ce ne sont -que pommes vertes, a fort congrument noté je ne -sais plus quel poète:</p> - -<p class="pp6 p1">Et la grande Déesse aux yeux impurs, -Cypris, n’aime que les fruits mûrs!</p> - -<p class="p1">—C’est cela, Chantolle! Parfait!</p> - -<p>—Et tenez, messieurs! poursuivit Chantolle. Il y -a aussi une remarque de Balzac ... un mot bien typique: -«Les femmes grasses, elles n’ont qu’à se montrer, -elles triomphent!»</p> - -<p>—Eh oui! Très vrai! Bravo!</p> - -<p>—Vous entendez, Nantel? Faites bien votre profit -de ce que nous disons, mon ami, insinua Magimier.</p> - -<p>—Quant à moi, hasarda Veyssières, je ne déteste -pas une élégante sveltesse, une certaine souplesse ...</p> - -<p>—Mais, messieurs, revenons à notre liste! Consultez -la liste! objecta Nantel. Voyez combien peu -de clientes minces vous avez par rapport aux -grasses. Et cependant, les minces se trouvent bien -<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span>plus aisément ...</p> - -<p>—Ce qui vous démontre clair comme le jour que -les grasses—les grasses jeunes—doivent faire -prime! déclara Sambligny.</p> - -<p>—Cela est tellement vrai, messieurs, dit Brizeaux, -que dernièrement, dans une enquête que j’étais -chargé de faire à la Préfecture de police, on me -montrait un relevé statistique et comparatif des -habituées de cet établissement, classées en filles -maigres, c’est-à-dire ne dépassant pas certain poids—soixante-dix -kilos, pour préciser,—et en filles -grasses, c’est-à-dire dont le poids est supérieur à ce -chiffre: eh bien, on n’en compte que dix grasses -pour cent maigres.</p> - -<p>—Puisque les maigres sont bien plus nombreuses, -interrompit Chantolle, il n’y a rien d’étonnant ...</p> - -<p>—Pardon, attendez! reprit Brizeaux. Il y a une -autre raison que celle du nombre. Si les femmes -grasses échappent pour la plupart à la police des -mœurs, si, pour la plupart, elles n’ont pas besoin -de tant se démener et s’exposer, pour vivre, et de -recourir ainsi à la basse et affichante prostitution, -c’est évidemment qu’elles ont moins de peine à se -procurer des amateurs, bien moins que les femmes -maigres. Presque toujours, ainsi que me le racontait -le chef du service des mœurs, M. Barlier, quand -une femme grasse,—et pas trop vieille, bien entendu,—au -lieu de vivre tranquillement chez elle, -aux frais de ses amis et connaissances, a affaire à -ladite police, c’est qu’elle possède une tare secrète: -c’est une incorrigible alcoolique, par exemple, ou -bien elle est tombée sous la coupe d’un souteneur<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span> -brutal, tracassier et imbécile, qui l’exploite mal, au -détriment de ses propres intérêts. Mais, en thèse -générale et en résumé, une femme grasse ... non -seulement ce que notre ami Magimier appelle «une -belle femme», mais une femme grasse, simplement, -une femme de poids, réussit bien mieux et -bien plus lucrativement qu’une maigre à trafiquer -d’elle,—une grosse femme, selon la remarque de -Barlier, est toujours sûre de ne pas mourir de faim.</p> - -<p>—Cela tient aussi, encore une fois, comme le -disait tout à l’heure Nantel comme vous-même -l’attestiez il y a une seconde, mon cher sénateur, -à la surabondance des femmes maigres et chétives ...</p> - -<p>—Et aussi, du même coup, Chantolle, au goût -général des hommes, insista Brizeaux. On préfère -non seulement ce qui est plus rare, mais ce qui -est plus plantureux, ce qui atteste le mieux le -sexe ...</p> - -<p>—Les femmes qui, par leurs seins et leur croupe, -sont plus femmes que les autres, acheva Sambligny.</p> - -<p>—C’est cela! fit Brizeaux.</p> - -<p>—C’est cela! C’est cela!</p> - -<p>—Ces gredins d’hommes! Tous, si matériels, -d’appétits si grossiers, recherchent la chair, se -complaisent dans la basse sensualité ... N’est-ce pas, -mon vieux Magimier? interpella Sambligny.</p> - -<p>—Il y a certaines nuances, répondit Magimier. -L’idéal, pour moi ...</p> - -<p>—Vous avez un idéal? demanda Nantel.</p> - -<p>—Magimier qui a un idéal!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span></p> - -<p>—Ah! voyons l’idéal de Magimier! exclama -Veyssières. Voyons l’idéal!</p> - -<p>—Je le connais! s’écria Chantolle. C’est sa voisine -et amie Angélique, l’opulente, protubérante -et exubérante Bombardier, le mastodonte Angélique ...</p> - -<p>—Il me les faut plus jeunes, Chantolle, de -beaucoup plus jeunes. Mon idéal,—car j’ai un -idéal, oui, comme nous en avons tous un en fait -de femmes, un idéal qui n’est pas toujours le -même, pas toujours immuable, pour chacun de -nous, qui varie même diantrement dans le cours -de l’existence ...</p> - -<p>—Heureusement!</p> - -<p>—C’est le plaisir!</p> - -<p>— ... qui passe d’un extrême à un autre, vous -fait, par exemple, désirer une femme brune quand -vous en avez possédé trop de blondes, aspirer à -une mauviette après une série de boulottes ...</p> - -<p>—Convoiter une maigre en été, lorsque la -chaleur vous accable, insinua Brizeaux; et, au -contraire, par les temps de neige et de gel, une -ample nappe de chair vive ...</p> - -<p>—Diversité, c’est ma devise! chantonna Sambligny.</p> - -<p>—Notre devise à tous! ajoutèrent Ferrero et -d’Amblaincourt.</p> - -<p>— ... Mon idéal d’aujourd’hui, poursuivit Magimier,—écoutez -bien, Nantel, et réglez-vous là -dessus dans vos enquêtes et pourchas de sergent -recruteur, cher ami!—mon idéal actuel, c’est la<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span> -femme grande et forte, jeune, n’ayant pas atteint -la trentaine, à la peau blanche et satinée, au -corsage plantureux, saillant et résistant, puissante -des épaules et des hanches, mais dont la taille est -restée mince, ronde et flexible ... un 8, tenez, mon -bon! le chiffre 8 offre bien l’emblème de mon -sujet.</p> - -<p>—Pas mal! Pas mal! fit Sambligny en dodelinant -de la tête.</p> - -<p>—Pas mal! répétèrent Ravida et Brizeaux.</p> - -<p>—Mais, messieurs, nous avons cela! Voyez votre -liste, consultez le catalogue!</p> - -<p>—Notez bien, poursuivait Magimier, je diffère -essentiellement des Orientaux, moi. L’embonpoint, -chez eux, est la caractéristique indispensable de la -beauté. Ils ont, comme vous savez, tout un système -d’engraissement à l’usage des femmes, et plus -une fille est obèse, plus cher elle vaut ... Moi, ce -n’est pas cela. L’obésité, je ne la veux qu’aux seins -et aux hanches ...</p> - -<p>—Le corset et la <i>tournure</i>! interrompit de nouveau -Jourd’huy.</p> - -<p>—Les femmes plus femmes que les autres, ainsi -que je le disais, rappela Sambligny.</p> - -<p>— ... Je tiens absolument à une taille fine et -juvénile. Le chiffre 8, quoi, encore un coup! acheva -Magimier.</p> - -<p>—Moi, contait d’Amblaincourt à son voisin -Herbeville, j’aime les hanches développées et les -seins menus, le type de l’antique Dionysios, cher -<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span>aux Grecs ...</p> - -<p>—Je raffole des jolies mains, déclarait Veyssières, -des mains mignonnes et potelées, aux doigts effilés ...</p> - -<p>—Moi, ce sont les pieds.</p> - -<p>—Moi également, Chantolle, je suis pour les -pieds, répliqua Nantel. Un pied petit, bien cambré, -finement et coquettement chaussé ...</p> - -<p>—Rien d’éloquent comme ça! acheva Chantolle. -Les pieds des femmes devraient intéresser tous -les hommes, au dire du maître ès arts d’amour -Casanova.</p> - -<p>—C’était aussi l’avis de Restif, un autre fervent -connaisseur, répliqua Nantel.</p> - -<p>—Ah oui, certes! Restif surtout ... Pour lui, -c’était le plus puissant attrait de la femme, c’était -toute la femme. Et voyez, Nantel, voyez, poursuivit -Chantolle, combien notre goût se justifie! Vous le -trouvez mentionné dans les Livres Saints ... oui, -mon petit, dans plusieurs endroits de la Bible. -C’est par ses jolis pieds que Judith séduisit Holopherne: -<i>Et sandalia ejus rapuerunt oculos</i> ...</p> - -<p>—Moi, disait Herbeville, j’ai un faible pour les -femmes très grandes, trop grandes, excessivement -hautes et sveltes ...</p> - -<p>—Les girafes? interrompit Veyssières. C’était la -passion d’Ernest Feydeau ...</p> - -<p>—J’adore les rousses! proclamait Jourd’huy. -Une belle rousse, bien en chair, à la peau blanche -comme neige, dure comme marbre, douce comme -lait ... Soignez-nous cela, Nantel, soignez les rousses, -mon bon ami!</p> - -<p>—Des rousses, vous en avez deux de plus cette<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span> -année, répondit Nantel; ça vous fait neuf d’inscrites -au catalogue. Neuf rousses, c’est suffisant, il -me semble, saperlipopette! et vous n’avez pas à -vous plaindre ...</p> - -<p>—Je ne me plains pas, Dieu m’en préserve! Au -contraire, Nantel, je vous bénis, je vous glorifie, -je vous déifie, je ...</p> - -<p>—Messieurs, lorsque vous voudrez bien, je continuerai -mon rapport, interrompit Nantel. Je vous -disais que je n’avais retenu que cinq des numéros -proposés par Mmes de Saint-Géran et Cardinet; -les six autres ont été recrutés directement par moi. -Ces onze nouvelles associées figurent toutes dans -la même catégorie, celle des femmes à cinq francs. -Il ne sert de rien, en effet, je pense que vous serez -de cet avis, de payer plus cher pour avoir la même -denrée. Nos associées à cinq francs valent absolument -celles de dix francs, voire celles de vingt ...</p> - -<p>—Il n’y a que l’enveloppe de changée, l’étui de -la chrysalide, glissa Chantolle.</p> - -<p>—L’étui, c’est cela, la toilette, l’appartement et -le mobilier; quant à la chrysalide en elle-même, la -femme intrinsèque, c’est la même, vous le savez -tous. Il y a des femmes à un louis qui ne valent -pas en beauté, en grâces, en attraits, celles à cent -sous. Tout cela, en somme, se balance et s’équilibre ...</p> - -<p>—Très bien!</p> - -<p>—C’est vrai!</p> - -<p>— ... Inutile donc, encore une fois, d’augmenter -le nombre de nos associées les plus coûteuses,<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span> -puisque celles du prix le plus modique leur sont -équivalentes, sont identiques même. Néanmoins, -comme il peut vous plaire aux uns ou aux autres -de trouver par-ci par-là un peu plus de luxe, de -confort, de fanfreluches, de fioritures et de garnitures, -je crois qu’il est bon de maintenir nos catégories -supérieures ...</p> - -<p>—Peuh!</p> - -<p>—Oh! ma foi!</p> - -<p>—Si! Si!</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Si, Nantel! Si! si!</p> - -<p>—Oui! Mais oui!</p> - -<p>— ... Laissons-les, oui! Je ne dis pas, continua -le secrétaire de la confrérie, que, pour cette infime -somme de cinq francs, vous allez trouver à converser -avec des duchesses authentiques, des actrices -en renom ou des demi-mondaines cotées sur le -turf ... Non! S’il vous convient de vous payer de ces -extras, c’est affaire à vous et en dehors de notre -ordinaire; nous n’avons rien à y voir. Nous ne -nous chargeons, nous, que de vous mettre en rapport—grâce -au concours des complaisantes matrones -susnommées, et conformément aux statuts -de notre Association, aux principes de Salomon et -de la Sagesse,—avec un certain nombre de jolies -filles, le moins exigeantes possible, et capables de -répondre à tous vos désirs, satisfaire tous vos goûts, -réaliser tous vos idéals,—puisque idéal il y a ...</p> - -<p>—Très bien, Nantel!</p> - -<p>—Parfait!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span></p> - -<p>—Bravo! Bravo!</p> - -<p>— ... Eh bien, messieurs, elles deviennent de -moins en moins exigeantes, les jolies filles; les prix -baissent de plus en plus, et cela parce que la marchandise -surabonde, vous ne l’ignorez point; parce que -jamais autant de déclassées et de désœuvrées n’ont -battu le pavé de Paris. Nul n’échappe—permettez-moi -ces courtes considérations économico-philosophiques ...</p> - -<p>—Nous permettons!</p> - -<p>—Tant que vous voudrez, Nantel! Allez-y!</p> - -<p>— ... Nul n’échappe à la grande loi de l’offre et -de la demande, et, en aucun temps, les offres n’ont -été aussi nombreuses: vous pouvez sur ce point -vous en rapporter à Mmes de Saint-Géran, Cardinet -et consorts. Toutes ces fillettes, même les -plus pauvres, les plus misérables, à qui on a flanqué -en veux-tu en voilà de l’instruction gratuite, -intégrale et obligatoire, ont en horreur le ménage et -tout travail manuel: ça les humilie, les avilit ... Vous -avez entendu les oratrices de tout à l’heure ... Toutes -aspirent à être des dames, de grandes dames—pourquoi -pas?—et non, certes, des femmes à marmaille -et à popote. Elles ne deviennent que des filles ...</p> - -<p>—Ne faut pas trop le déplorer, cher ami, interrompit -Chantolle.</p> - -<p>—Nous aurions mauvaise grâce ...</p> - -<p>—C’est pain bénit pour nous!</p> - -<p>—Ne disons pas de mal des truffes!</p> - -<p>— ... Je constate seulement, messieurs, rien de -plus, et je m’arrête.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span></p> - -<p>—Messieurs, je propose, comme conclusion, dit -Veyssières, de porter un toast à notre excellent collègue -Magimier, député féministe, apôtre de l’émancipation. -Nous lui devons bien cela!</p> - -<p>—Oui, vive Magimier! vive Magimier!</p> - -<p>—Ah! vieux farceur de Magimier!</p> - -<p>—Roublard!</p> - -<p>—Vieille pratique!</p> - -<p>—Messieurs, non ... Vous plaisantez!</p> - -<p>—Pas du tout!</p> - -<p>—Vive Magimier!</p> - -<p>— ... Je fais ce que je peux, messieurs ...</p> - -<p>—Bravo, Magimier! Courage! Hurrah! Hurrah!</p> - -<p>—Mieux que toutes les Saint-Géran et toutes les -procureuses de la terre, Magimier nous aide ...</p> - -<p>—N’oublions pas non plus sa constante collaboratrice, -sa tendre et chère Angélique ... cette sylphide! -clama Chantolle. Je bois à la santé de -Mme Angélique Bombardier, présidente du groupe -parisien de la Revendication!</p> - -<p>—Et moi, à celle d’Elvire Potarlot! repartit -Veyssières. L’infatigable, l’admirable, l’incomparable -et unique Elvire, présidente de la Ligue des -Émancipées!</p> - -<p>—Hurrah pour Elvire!</p> - -<p>—Et Nina Magloire, la bouillante Nina ...</p> - -<p>—Et Lauxerrois Saint-Germain ...</p> - -<p>—Et Katia Mordasz, la nihiliste, l’anarchiste ...</p> - -<p>—Messieurs, à Guillemine de Chastaing, la reine -des Infécondes!</p> - -<p>—A toutes! toutes!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span></p> - -<p>—Et à leurs idées, à leur programme! A la suppression -du mariage! A l’amour libre!</p> - -<p>—A l’amour libre! Bravo!</p> - -<p>—A l’émancipation complète et définitive ...</p> - -<p>—Ah! oui, à l’émancipation! Elle mérite bien ...</p> - -<p>—Messieurs, je lève mon verre en l’honneur des -belles filles, moi, tout simplement, des belles et -bonnes filles! annonça Magimier. Les autres, les -laides et les bégueules, je m’en ...</p> - -<p>—Aux belles filles! Aux braves et bonnes filles! -répéta Ravida. Ah oui! Ça vaut mieux ...</p> - -<p>—A nos associées, messieurs! dit Nantel. N’oublions -donc pas nos associées! Ce serait de l’ingratitude! -C’est un devoir ...</p> - -<p>—Évidemment!</p> - -<p>—Mais oui!</p> - -<p>—A la santé de nos associées!</p> - -<p>—De ces aimables complices!</p> - -<p>—Ces clientes toujours si empressées, si dévouées ...</p> - -<p>—Aux petits soins ...</p> - -<p>—Tout ce personnel d’élite!</p> - -<p>—A Nantel aussi! Pour le remercier!</p> - -<p>—C’est bien le moins ...</p> - -<p>—A Nantel! exclamèrent en chœur tous les Sages. -A Nantel!</p> - -<p>—A nos associées, messieurs! à elles seules!» -riposta modestement M. le secrétaire-trésorier.</p> - -<p>Et, pour se dérober à l’ovation dont il était l’objet, -Roger de Nantel se leva de table et donna ainsi -le signal du départ.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IV</h2> - -<p class="p2">Cette après-midi-là, vers les cinq heures, Séverin -Veyssières, avant de rentrer chez lui, décida d’aller -voir Katia Mordasz, avec qui, depuis quelque temps, -il était en relation. Riche, par patrimoine, d’une -demi-douzaine de mille livres de rente, qu’un récent -héritage venait de doubler, Veyssières avait, -peu après sa sortie de l’École normale, quitté l’Université -pour le journalisme: il collaborait au -<i>Libéral</i>, où il était chargé de la critique littéraire, -et, en dehors de cette collaboration, il s’occupait -de recherches philologiques et particulièrement -d’études sur les langues slaves. Outre un recueil -des <i>Chants nationaux</i> des peuples de l’Europe, il -avait entrepris un vaste ouvrage sur les <i>Légendes -du Nord</i>, les anciennes traditions polonaises, moscovites -et finlandaises, et l’ardente révolutionnaire, -la fameuse nihiliste Katia Mordasz, originaire de<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span> -Smolensk, lui était d’un grand secours pour ce -travail.</p> - -<p>C’était à l’extrémité de la rue Vaneau, au fond -d’une longue cour, bordée de hautes et vieilles -bâtisses, toutes aménagées en logements d’ouvriers, -que demeurait Katia. Elle avait découvert là, tout -au bout de cette sorte de cité et au sommet, au cinquième, -deux chambres qui prenaient jour sur des -jardins, et d’où l’on jouissait d’une vue très étendue -et non moins attrayante. A dire vrai, c’était là le -seul agrément de ce chétif logis, de ces deux -pièces, que précédaient une cuisine et une entrée, -presque obscures l’une et l’autre, n’ayant que l’incertaine -et triste clarté d’une lucarne dormante -donnant sur le palier de l’escalier.</p> - -<p>Comme il approchait de cette maison, Veyssières -remarqua un attroupement le long du trottoir et -au milieu de la chaussée. En même temps, des éclats -de rire, des clameurs d’enfants arrivaient à ses -oreilles.</p> - -<p>«Ohé! Ohé! les soûlardes!</p> - -<p>—Eh! m’ame Birot! V’ s’ en avez vot’ paille, -hein?</p> - -<p>—Qué cuite, la Desroche!</p> - -<p>—Qué cocarde! Oh là là!</p> - -<p>—Eh! les poivrotes!</p> - -<p>—Ohé! Ohé!»</p> - -<p>C’étaient deux locataires, deux blanchisseuses, -l’une grosse à pleine ceinture, l’autre traînant un -mioche par la main, qui, après une série de stations -chez quantité de mastroquets, avaient peine à se<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span> -tenir debout et traçaient les plus capricieux zigzags.</p> - -<p>«Gare à vot’ gosse, m’ame Birot! V’s’ allez l’escrabouiller!</p> - -<p>—Est-ce qu’il est paf aussi, le moucheron? Mais, -ma foi, oui! On le dirait!</p> - -<p>—Mais oui!</p> - -<p>—Oh là là!</p> - -<p>—Eh! les pochardes!</p> - -<p>—Eh! Ohé! Ohé!</p> - -<p>—On s’est donc flanqué une culotte, m’ame -Birot?</p> - -<p>—On a sa pistache, sa p’tite pistache!</p> - -<p>—Eh! la Desroche!</p> - -<p>—La Birotte!»</p> - -<p>Tous les polissons du quartier s’en donnaient à -cœur joie et ne cessaient d’apostropher et harceler -les deux femmes.</p> - -<p>A chaque instant la Birotte s’embarrassait les -pieds dans sa jeune progéniture et manquait de -s’étaler sur elle.</p> - -<p>«Gare à vot’ gosse! I’ va s’aplatir!</p> - -<p>—Eh! m’ame Birotte!»</p> - -<p>M’ame Birotte, aussi bien que sa compagne, la future -mère, ne se faisait pas faute de répondre et -d’invectiver à son tour tellement quellement contre -tous ces vauriens.</p> - -<p>«V’ n’allez pas m’ fich’ la paix, tas de gueulards?</p> - -<p>—Enfants de chiennes!</p> - -<p>—Sales races!»</p> - -<p>Ce qui était prévu arriva. Comme le trio pénétrait<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span> -cahin-caha sous la voûte de la maison, un choc -se produisit: la Birotte trébucha dans son rejeton, -et tous deux roulèrent sur le pavé. La Desroche -avait eu la chance de se trouver près du mur, et -elle y restait adossée, les bras flasques, l’œil hagard -et vitreux, le ventre en avant, énorme et rebondi, -grotesque et cynique, comme une grosse -outre pleine à éclater.</p> - -<p>Des voisins aidèrent la Birotte et le petit Birot à -se relever. Ce dernier, qui avait certainement pris -part aux libations maternelles, n’avait même pas la -force de pleurer: il était comme hébété, idiotisé.</p> - -<p>«Bin quoi? vociférait la mère, en s’adressant, -pour les remercier sans doute, aux complaisantes -personnes qui étaient venues à son secours et -l’avaient remise sur pied. Est-c’ que ... que ... vous -n’ savez pas c’ que c’est? V’là-t’i’ pas une affaire! -Est-c’ que vos hommes ne lichent jamais un coup -d’ trop? Et vous-mêmes ... Bin quoi? Mais oui! Ça -peut arriver à tout un chacun ... Comme ça, n’y aurait -que les hommes qui ... qui auraient l’ droit -d’se ... d’se cocarder? Ah! bin, ce s’rait drôle! Est-c’ -que v’ n’avez pas tout comme eux ... un ... un trou -sous l’nez? T’entends pas, Desroche? T’entends -pas c’ qu’i’ jaspinent, ma fille? I’ paraît qu’i’ n’y aurait -qu’ ces messieurs ... Qu’en dis-tu, hein? Si c’est -pas s’ moquer du peuple! Oh! qué bedon qu’ t’as -tout d’ même, ma pauv’ tiote, qué ventrée! Oh! là -là! L’ cochon qui t’a fait ça ... Oh! vrai! vrai!»</p> - -<p>Tout en maugréant et clabaudant de la sorte, la -Birotte, le petit Birot et la Desroche étaient parvenus<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span> -à gravir les premières marches de l’escalier -et avaient disparu.</p> - -<p>Séverin Veyssières, à qui les gamins et les badauds -barraient le passage, s’était arrêté à quelques -pas de la voûte, devant la boutique d’un petit horloger, -qui, debout sur le pas de sa porte, discourait -avec véhémence, levant à tout instant les bras au -ciel, grondait, objurguait et s’indignait.</p> - -<p>«Si ce n’est pas une honte! Trois, quatre fois par -semaine, voilà le spectacle que nous avons! Une -femme, une mère de famille, qui ne fait que s’enivrer! -Si elle était la seule encore! Aujourd’hui c’est -avec Mme Desroche, cette malheureuse ...</p> - -<p>—Faut bien qu’elle se console, m’sieu Jean-Louis! -objecta en ricanant la marchande fruitière, -sa voisine de gauche.</p> - -<p>—Vous appelez ça se consoler, madame Paquin? -Mais, raison de plus, puisqu’elle est enceinte ... Ah! -c’est du propre! Dans sa position! Une femme qui -n’a pas vingt ans ... car elle n’a pas vingt ans, cette -petite dame Desroche! Et ça boit, ça boit! Je vous -demande un peu à quoi pensent nos députés, tous -nos représentants! Oui, à quoi pensent-ils? Au lieu -de se chamailler entre eux, de perdre leur temps à -un tas d’âneries, est-ce qu’ils ne feraient pas mieux -de veiller à la salubrité et la santé publiques, d’empêcher -tout ce criminel dévergondage, commencer -par s’opposer à cet envahissement des marchands -de vin? On ne voit que ça à toutes les portes, des -mastroquets! Partout! Partout! Et qui est obligé -ensuite de soigner tous ces ivrognes et ces alcooliques?<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span> -Qui paye leurs frais d’hôpital? C’est nous, -bonnes bêtes, nous tous, contribuables. N’y a-t-il -pas là une aberration? Et voici les femmes qui s’en -mêlent à présent! Ah! là là là là!»</p> - -<p>C’était à Séverin Veyssières que le petit horloger -semblait s’adresser de préférence: d’après sa physionomie -distinguée et sa mise élégante, il le jugeait -sans doute plus capable de le comprendre, -d’entrer dans ses vues, et il avait fait choix de cet -auditeur parmi la foule des assistants.</p> - -<p>Veyssières connaissait du reste de réputation le -père Jean-Louis: Katia lui avait, à diverses reprises, -parlé de ce loquace maniaque, de ses tirades politiques, -économiques et sociales, du double dada -qu’il enfourchait sans cesse: «Trop de députés! -Trop de mastroquets!» et il n’était pas fâché d’ouïr -et contempler le monstre lui-même.</p> - -<p>Celui-ci clabaudait de plus belle:</p> - -<p>«On ne me fera jamais croire qu’il y a égalité -entre l’homme et la femme devant la boisson, pas -plus que devant l’amour! Je raisonne pratiquement, -moi, monsieur; je ne vois que les résultats. Il n’y -a que cela de vrai et de probant. Un garçon peut -faire toutes les farces possibles et imaginables sans -risquer de rentrer au logis avec quatre oreilles, -tandis qu’une fillette ... Elle peut même en rapporter -six. De son côté, un ivrogne ne cause de dommage -qu’à lui, à sa santé et à sa bourse; mais une ivrognesse, -qui a des mioches à la mamelle, ou qui est -enceinte ... Ah monsieur! Non, ce n’est pas kif-kif! -Les femmes, ça devrait être sacré, voyez-vous!<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span> -Celles qui ne savent pas se respecter, qui se boissonnent -et se roulent dans la boue, comme cette -Birotte, eh bien, il faudrait les en empêcher de -force, monsieur! Oui, de force! C’est très beau, vos -idées de liberté; mais quand une femme a un enfant -dans le ventre et que vous la laissez se galvauder -comme ça, s’emplir d’alcool ...</p> - -<p>—Eh bin quoi? Le môme nage là-dedans! interjeta -un loustic. Ça le conserve comme dans un -bocal ... comme un chinois à l’esprit-de-vin!»</p> - -<p>L’orateur ne daigna pas relever la plaisanterie.</p> - -<p>«Ah! si j’étais le gouvernement! Voyez-vous, -monsieur, continua-t-il en se rapprochant de Veyssières, -qui, décidément, acquérait de plus en plus -son estime et sa sympathie,—ils sont trop, à la -Chambre, bien trop! Comment voulez-vous que -cinq cent quatre-vingts et plus, autant dire six -cents députés, puissent s’entendre, délibérer posément, -convenablement, faire de bonne besogne? -Pas possible, monsieur! Ça ne fait que du boucan!</p> - -<p>—C’est un peu vrai, acquiesça Veyssières en -souriant, par politesse.</p> - -<p>—Ce n’est que trop vrai, monsieur, que bien -trop vrai! Six cents députés! Quelle discipline peut -il y avoir?... Avez-vous remarqué que les affaires ne -marchent, que nous ne sommes un peu tranquilles, -que quand ces messieurs du Parlement sont absents, -sont en vacances?</p> - -<p>—Eh! eh!</p> - -<p>—Dès qu’ils plient bagage, qu’ils clôturent ce -qu’on nomme leurs sessions, tout chacun, d’un<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span> -bout du pays à l’autre, fait «Ouf!», tout le monde -soupire: «Ah! enfin! enfin! quel débarras!»</p> - -<p>—Oh! oh!</p> - -<p>—C’est comme un cri du cœur ... Il semble que -nous ayons un fardeau de moins à traîner. Il y a -deux choses, voyez-vous, monsieur, deux choses -qu’il faudrait restreindre, diminuer à tout prix, je ne -cesse de le répéter: c’est le nombre de nos représentants -et le nombre des marchands de vin. Mais voilà! -Ça se tient. Ce sont les marchands de vin qui font -les élections, qui sont tout; ce sont les rois de -l’époque ... avec les députés. Je me suis laissé dire -par un de mes clients, qui est un homme instruit, -monsieur, un professeur de l’Université, que notre -siècle serait appelé «le siècle des mastroquets». -Autrefois, il n’y a pas trente ans, on ne voyait pas -de femme aller prendre son absinthe ou siroter son -petit verre devant le comptoir; maintenant, des -moutards, des polissons ... Tenez, justement, voilà -la petite Birotte ...»</p> - -<p>Le père Jean-Louis fut interrompu en cet endroit -par ladite fruitière, Mme Paquin, qui interpellait -une gamine d’une douzaine d’années, sordidement -vêtue, la jupe en lambeaux, des savates aux pieds, -les cheveux en désordre, le teint jaunâtre, hâve et -maladif, l’œil vicieux, hardi, insolent et sournois.</p> - -<p>«Dis donc, Tavie! Tu aurais dû te dépêcher! Tu -aurais aidé ta mère à remonter.</p> - -<p>—Elle était encore <i>mûre</i>?</p> - -<p>—Un peu, mon neveu!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span></p> - -<p>—Ah! la poison! Alors j’ rentre pas ... Pas d’ -presse!</p> - -<p>—Où vas-tu encore aller traîner?</p> - -<p>—Si on vous l’ demande, m’ame Paquin, qué qu’ -vous répondrez?</p> - -<p>—Que tu es une malhonnête.</p> - -<p>—Zut!»</p> - -<p>Et, tapant de la main droite sur sa cuisse, -Mlle Octavie Birot tailla ce qu’on appelle une -basane à l’indiscrète fruitière et lui tourna les -talons.</p> - -<p>«Croyez-vous, hein? Si ce n’est pas malheureux, -des morveuses comme ça!» s’écria Mme Paquin.</p> - -<p>Pendant ce temps le père Jean-Louis initiait Veyssières -aux œuvres pies, gentillesses et prouesses -de Mlle Octavie, <i>vulgo</i> Tavie.</p> - -<p>«Si j’étais assez abandonné de Dieu et des -hommes pour avoir une enfant pareille, monsieur, -je la tuerais de mes propres mains, plutôt que de -la laisser ... Vous n’avez pas idée! C’est tous les -vices réunis, une horreur, que cette gamine! Elle -est du reste à bonne école avec sa mère! Ça se -pocharde ensemble ...</p> - -<p>—Déjà?</p> - -<p>—Déjà! Oui, monsieur, c’est comme j’ai l’honneur -de vous le dire. Et si ce n’était que ça! Tenez, -nous avions là-haut, au second, à cette fenêtre du -coin, un employé de l’hôtel de ville, un monsieur -fort bien. Il était veuf, très tranquille, très rangé ... -Jamais la moindre histoire sur son compte, jamais -rien! Eh bien, cette mâtine-là l’a fait condamner à<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span> -cinq ans de réclusion! Vous devinez pourquoi?</p> - -<p>—Mais si la moralité de cette enfant est aussi -suspecte que vous le dites, comment les juges -n’ont-ils pas tenu compte ...</p> - -<p>—On ne savait pas! Ce n’est qu’après qu’on a -découvert ... Qui aurait pu supposer qu’une gosseline -de dix ans, car elle n’avait que ça, était déjà -aussi pervertie? Ce n’est qu’après qu’on s’est -aperçu de ses tours. Trois mois auparavant elle -avait débauché deux galopins du quartier, deux -frères, dont les parents ont déménagé ... La concierge -l’a surprise il y a quinze jours dans la cave -avec son petit garçon, un moutard qui n’a pas -encore fait sa première communion; elle a administré -à mamzelle Tavie une raclée numéro un, et -n’a pas eu besoin pour cela de lui retrousser les -jupes ... Ah! nous vivons à une drôle d’époque, -monsieur! On ne veut plus faire d’enfants, et ceux -qu’on fabrique encore par hasard, c’est de la fichue -graine!</p> - -<p>—Tous ne ressemblent pas à cette fillette.</p> - -<p>—Il y en a comme elle plus qu’on ne croit. Je -pourrais vous en dire long, allez, sur les mœurs -des nouvelles couches: j’ai une nièce, qui est institutrice -dans les écoles communales, et qui me raconte -souvent ce qui se passe autour d’elle ... Ah -monsieur! On n’a jamais vu telle corruption!</p> - -<p>—Ce qui peut vous rassurer, répliqua Veyssières, -c’est qu’on a dit cela de tout temps; c’est -que, depuis que le monde est monde, on n’a cessé -de pousser ce même cri d’alarme. Chaque siècle a<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span> -toujours eu la fatuité de se croire plus corrompu -que son prédécesseur. De ce train-là, nous serions -devenus tellement vicieux, tellement abjects et -pourris à présent, que ...</p> - -<p>—Nous le sommes, monsieur, c’est bien cela! -repartit triomphalement le père Jean-Louis. Nous -sommes tombés au dernier degré ... C’est l’alcoolisme, -monsieur, qui est cause de tout, l’alcoolisme -et les politiciens, deux fléaux! Vous avez beau dire -que, de tout temps ... Non, monsieur, mille excuses! -Jadis on ne buvait pas d’alcool!</p> - -<p>—Mais, permettez, riposta Veyssières,—qui, -semblable au picador devant le taureau, s’amusait -à aiguillonner ce brave homme, déjà de nature si -exalté et de lui-même si languard,—permettez! -L’alcool a du bon. Seuls les peuples qui en consomment, -et beaucoup, sont des peuples forts.</p> - -<p>—Comment, monsieur!...</p> - -<p>—Voyez les Anglais, les Allemands, les Américains! -Les races sobres, au contraire, sont des races -débiles et déchues, des races finies. Les Turcs vous -le prouvent, les Espagnols aussi.</p> - -<p>—Mais alors ...</p> - -<p>—Cela renverse tous vos principes? Vous avez, -je m’en aperçois, besoin de réfléchir ...</p> - -<p>—Je vous avoue, en effet ...</p> - -<p>—Eh bien, à une autre fois, monsieur: nous en -recauserons. J’ai bien l’honneur ...</p> - -<p>—Monsieur, au plaisir ...»</p> - -<p>Veyssières ayant tiré sa révérence à cet interlocuteur, -qu’il laissait tout désorienté et ahuri, reprit<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span> -son chemin et gravit l’escalier qui conduisait chez -Katia Mordasz.</p> - -<p>La porte s’entr’ouvrit au tintement de la sonnette, -et la fine tête de la vierge nihiliste apparut dans -l’embrasure.</p> - -<p>«Ah! c’est vous, Séverin? Entrez donc, mon ami, -dit-elle en s’effaçant devant son visiteur. Je finis de -m’habiller: vous m’excuserez ...</p> - -<p>—Comment donc! Mais cela ne m’effraye pas!</p> - -<p>—Ni moi, repartit Katia en riant: je suis si peu -femme!</p> - -<p>—Tout le contraire d’une coquette,—et je le -déplore!</p> - -<p>—Pas de quoi! Il y en a bien assez, il y en aura -toujours de trop, de ces poupées ... Une triste engeance!»</p> - -<p>Alors âgée de trente-deux ans, Katia Mordasz ressemblait -moins à une femme qu’à un gracieux -éphèbe, dont les joues et le menton n’ont pas encore -revêtu leur premier duvet. Les hanches saillaient à -peine; la poitrine n’accusait aucun relief. Les cheveux, -châtain clair, presque blonds, étaient coupés -courts et divisés par une raie sur le côté,—tout à -fait comme un garçon. Le nez fin et droit, très légèrement -relevé à son extrémité, décelait la hardiesse -et une invincible ténacité; la bouche était -petite, délicatement dessinée; les lèvres minces, -comme tracées au pinceau: autre symbole, assure-t-on, -d’une grande énergie de caractère; l’œil bleu, -ombragé de longs cils d’or, resplendissait de candeur -et de générosité, d’insouciance et de témérité.<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span> -Il y avait dans l’ensemble de cette physionomie, et -principalement dans l’acuité et la sereine effronterie -du regard, aussi bien que dans l’éblouissant -éclat du teint,—un teint rappelant cette neige rose -qu’on voit briller aux plus hauts sommets des -montagnes,—je ne sais quoi d’anormal et d’exotique: -à première vue, on reconnaissait la femme -du Nord; on devinait une Polonaise, une Russe ou -une Suédoise.</p> - -<p>Outre ce teint merveilleux, Katia possédait une -main d’une incomparable perfection, une main -toute menue, toute mignonne, à la fois fine et -potelée, vraie menotte d’enfant, qui faisait l’admiration -de Veyssières, et n’était certainement pas -étrangère au plaisir qu’il goûtait près de la jeune -Slave, à l’attrait que Katia exerçait sur lui. Il était -encore, comme tous ces pauvres hommes, si accessible -aux charnelles considérations, si attaché à la -vile matière!</p> - -<p>Sans paraître en rien troublée par la présence de -ce mâle qui reluquait malignement ses épaules et -ses bras, Katia Mordasz terminait sa toilette, et, -tout en endossant une jaquette d’intérieur, une vraie -jaquette d’homme, elle continuait de déblatérer -contre la vanité et la futilité féminines et maints -préjugés et mensonges des peuples dits civilisés.</p> - -<p>«Ce qu’on appelle la pudeur, par exemple, -qu’est-ce que c’est? N’est-ce pas là un mot tout à -fait vide de sens?</p> - -<p>—Mais non, je vous demande pardon, répliqua -<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span>Veyssières. La pudeur a sa raison d’être ...</p> - -<p>—Allons donc!</p> - -<p>—Elle a son charme, elle a ses agréments. Ce -n’est pas si sot d’avoir inventé cette réserve et ces -précautions. Nous avons, comme l’a si ingénieusement -constaté le grand poète Sully Prudhomme, le -mérite et le plaisir d’être:</p> - -<p class="pc1 reduct">Le seul des animaux qui se soit fait des voiles -Pour jouir de la nudité.</p> - -<p class="pn1">Nous n’en jouirions plus sans cela; nous ne l’apprécierions -plus, n’y prêterions plus attention.</p> - -<p>—Et où serait le mal? Cela n’en vaudrait-il pas -mieux mille fois? Comment! c’est uniquement pour -tenir les sens en éveil, attiser la lubricité, comme -aphrodisiaque, que vous estimez que la pudeur a -été inventée? Les âmes vraiment chastes, vraiment -nobles et fortes, n’ont que du mépris pour de pareils -expédients. Elles n’éprouvent de même que du dégoût -pour ces misérables créatures, qui, précisément -afin de provoquer des désirs, de faire, selon -votre locution et celle du poète, jouir de leur nudité, -exhibent leurs épaules et étalent leurs mamelles. -Fi donc!</p> - -<p>—Mais non! Mais non! Ce n’est pas si dégoûtant! -repartit Veyssières. Il y en a, et je suis du nombre, -à qui ne répugnent nullement ces exhibitions et -étalages, au contraire!</p> - -<p>—Toujours l’instinct de la bête! Jamais rien -d’élevé ...</p> - -<p>—Est-ce que nous ne sommes pas doués des<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span> -mêmes besoins que les animaux, des mêmes appétits, -astreints aux mêmes nécessités?</p> - -<p>—Et l’intelligence, et la raison, qu’en faites-vous?</p> - -<p>—La raison et l’intelligence me servent justement, -chère amie, à étendre et perfectionner ces -besoins, à varier, émoustiller et raviver ces appétits, -à savourer en un mot, par tous mes sens, tous -les plaisirs de la vie.</p> - -<p>—Tous les plaisirs! Je n’en connais que deux -pour mon compte, riposta Katia: comprendre et se -dévouer.</p> - -<p>—Il y en a d’autres. Ne soyez donc pas si exclusive!</p> - -<p>—Rien au-dessus du dévoûment, mon ami. Ce -n’est qu’en s’appliquant à faire le bonheur des -autres qu’on réussit à faire le sien.</p> - -<p>—D’accord, mais ...</p> - -<p>—C’est cela seul qui peut relever l’existence, -l’ennoblir, l’épurer, rendre la vie digne d’être vécue.</p> - -<p>—Moi, je cherche aussi à l’égayer, répliqua l’épicurien -et salomonien Veyssières, et, je vous l’avoue, -c’est de la reconnaissance, une réelle et très sincère -reconnaissance que j’éprouve pour tous ceux -qui m’amusent, pour toutes celles qui essayent de -me réjouir la vue, entre autres, pour toutes ces -avenantes et obligeantes dames ou demoiselles, que -vous qualifiiez si sévèrement tout à l’heure de misérables -créatures, qui veulent bien m’initier aux -charmes de leur buste, m’en laisser admirer la -blancheur, l’éclat, le modelé ...</p> - -<p>—Voyons, un peu moins d’animalité! Haut les -cœurs! Soyez donc un homme!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span></p> - -<p>—Justement! C’est parce que je suis un homme, -chère amie, que j’éprouve ces charnelles sensations. -Le décolletage ne me déplaît nullement, et je -ne me plains jamais de ses libéralités; je ne le taxe -jamais d’excessif, d’outré, encore moins d’outrageux -et de scandaleux, pourvu toutefois—ah! -voilà le hic!—que ce qu’on me montre soit digne -d’être montré, que la complaisante et généreuse -personne soit suffisamment jeune, bien faite, bien -en chair, tout à point ...</p> - -<p>—Comme s’il s’agissait d’une perdrix ou d’une -caille que vous allez découper?</p> - -<p>—C’est cela.</p> - -<p>—Vous parlez des femmes absolument comme -d’un animal qu’on apprécie selon sa carnation et sa -vigueur.</p> - -<p>—Oui. Je les apprécie à mon point de vue -d’homme, de mâle. Car, c’est surtout physiquement, -notez-le bien, que le mâle aime sa femelle.</p> - -<p>—Physiquement?</p> - -<p>—Eh oui! Et voilà pourquoi les minauderies et -agaceries de la femelle, la coquetterie féminine, -ne me choque pas. C’est le rôle de la femme ...</p> - -<p>—De feindre et de mentir? interrompit Katia. -La coquetterie, elle m’est odieuse, à moi; elle m’horripile, -m’écœure. Je l’exècre et l’abomine, comme -j’abomine toute imposture et tout mensonge.</p> - -<p>—Il y en a de permis, insinua Veyssières.</p> - -<p>—Les femmes! On les dirait nées tout exprès -et exclusivement pour mentir! Leurs cachotteries, -leur hypocrisie, leurs faussetés continuelles, qui<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span> -sont, comme leurs bracelets et leurs boucles -d’oreille, des vestiges et indices de leur longue servitude, -me répugnent et me révoltent. Ah! comme -je me sens peu de leur sexe! Voyez-les toutes s’efforçant -de dissimuler leur âge, mentant toujours et -toujours sur ce chapitre; toutes, toutes, à tout prix, -s’ingéniant à demeurer jeunes, à le paraître ...</p> - -<p>—Preuve que la jeunesse et la beauté, c’est tout -pour elles! Elles ne s’y trompent pas!</p> - -<p>—Et leurs maquillages, poursuivit Katia, leurs -fards, leurs cold-creams, leurs teintures, tous leurs -onguents et engins? Toujours tromper! Toujours -mentir!</p> - -<p>—Baste! Ça ne fait de mal à personne.</p> - -<p>—Qu’à elles-mêmes, à leur caractère, à leur dignité! -Comment! Vous ne trouvez pas hideuses, -abjectes, ces vieilles bringues toutes ridées, déplumées -et décaties, bonnes à mettre en terre, qui -s’acharnent à faire les jouvencelles, se barbouillent -de rouge et de blanc, se peinturlurent, s’émaillent, -se plâtrent, se truquent des pieds à la tête, osent se -décolleter? Horreur! Horreur!</p> - -<p>—Si. Il ne nous arrive pas fréquemment d’être -d’accord, mais cette fois ...</p> - -<p>—Les hommes, qui ont, d’après vous, des appétits -si sensuels et tant d’attraits pour la plastique, -les hommes, qui se sont réservé le monopole de la -fabrication des lois, devraient bien en faire une -pour contraindre toutes ces guenons hors d’âge, -ces squelettes vivants, ces momies, à ne porter que -des robes montantes!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span></p> - -<p>—C’est ce que demandait dernièrement encore, -dans une de ses chroniques, notre ami Chantolle.</p> - -<p>—J’ai lu l’article.</p> - -<p>—Voyez, comme nous nous entendons, comme -nous marchons d’accord!</p> - -<p>—Oh! pardon! Ne confondons pas! En interdisant -le décolletage aux femmes surannées et décrépites, -cela ne signifie pas que je l’encouragerais -ni l’autoriserais même chez les jeunes, non! Car -enfin où s’arrêtera cette manie de montrer sa -peau? Il n’y a pas de raison pour que les femmes, -après s’être décolletées par en haut, ne se décollettent -par en bas. Pourquoi plutôt ici que là?</p> - -<p>—C’est-à-dire, si je saisis bien, le décuissage -après le décolletage? Mais je n’y vois, pour ma part, -aucune difficulté ...</p> - -<p>—Naturellement!</p> - -<p>—Au contraire. Bien entendu, sous la réserve -posée tout à l’heure, que la personne sera jeune, -en beauté ...</p> - -<p>—Vous, si l’on vous laissait faire! Vous tournez -tout en plaisanterie et en dérision, Séverin! N’empêche -qu’il n’y a pas plus de motifs pour exhiber -un bras ou une poitrine qu’un mollet ou une -cuisse!</p> - -<p>—C’est certain, et il y aurait même bien moins -d’inconvénients, bien moins de dangers, chère -amie. En montrant sa cuisse, on ne montre aucun -attribut du sexe, comme l’alléguait tout récemment -et fort sensément mistress ... cette étonnante Américaine, -fondatrice de la Ligue contre le décolletage.<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span> -De là à proposer le décuissage, pour varier un -peu ... En ce qui me concerne, je ne m’y oppose -nullement, encore une fois. Ne vous gênez pas, -mesdames!</p> - -<p>—O Séverin! Tout ce qui peut rabaisser la -femme ...</p> - -<p>—Mais ce n’est pas moi qui lui ai appris à se décolleter, -tonnerre de Brest! ce n’est pas moi qui la -rabaisse, Katia! Soyons sévères, mais justes. Vous -me faites songer à ce Chinois, tenez, qui, envoyé en -France en mission et invité à une soirée dansante, -refusait d’entrer dans le salon. A la vue de toutes ces -dames en grand tralala, épaules et gorges à l’air, il -avait cru à une mystification; l’idée qu’on l’avait -introduit dans un mauvais lieu, un bateau de fleurs, -s’était soudain ancrée dans son esprit, et il s’excusait: -«Non, je n’y tiens pas ... Non, merci bien ... -Pas ce soir.»</p> - -<p>—La même idée pourrait venir à tout honnête -homme. Voilà pourquoi il faut rappeler les femmes, -si longtemps déchues, perverties et avilies par -vous, messieurs, les rappeler à la raison, à la décence, -au respect d’elles-mêmes. Oui, respectez la -dignité de l’être humain! Ne dévoilez pas son corps, -n’étalez pas sa chair comme de la viande de boucherie ...</p> - -<p>—Vous me disiez au début que la pudeur n’est -qu’un préjugé, un vain mot; que l’aspect d’une -gorge ou d’une jambe ne doit choquer en rien ...</p> - -<p>—A condition qu’elles ne seront pas découvertes -tout exprès pour allumer des désirs! Oh! je ne me<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span> -contredis nullement, et vous vous rendez très bien -compte de mon raisonnement!</p> - -<p>—Mais cette gorge ou cette jambe en allumeront -toujours, des désirs, et malgré vous, heureusement!</p> - -<p>—Chez des êtres aussi prosaïques et aussi vicieux -que vous, oui!</p> - -<p>—Nous le sommes tous, prosaïques et vicieux, -en pareille occurrence. Il suffit que cette gorge soit -blanche, ferme et rondelette, appétissante ...</p> - -<p>—Appétissante! Nous y voilà! Toujours des appétits! -Toujours la sensation physique, jamais le -sentiment! Toujours la femme considérée au point -de vue animal ...</p> - -<p>—Comme la gentille petite caille bien dodue, -bien ...</p> - -<p>—Ah! Séverin! Vous êtes incorrigible!</p> - -<p>—Je l’espère!»</p> - -<p>Tout en discourant et disputant de la sorte, Katia -Mordasz avait apprêté deux tasses, et versé l’eau -bouillante dans la théière.</p> - -<p>«Le thé, c’est ma passion, vous savez ... Ah! moi -aussi, ajouta-t-elle avec un sourire, j’ai les pieds -rivés au sol, je suis la proie des grossiers appétits! -Encore un, tenez, un autre impérieux besoin!»</p> - -<p>Et elle présenta à Veyssières un paquet de blondes -cigarettes, où elle puisa à son tour.</p> - -<p>Un petit balcon, protégé par un store de toile bise -à rayures rouges, s’ouvrait devant la fenêtre de -cette chambre. Ils allèrent s’y asseoir, après que -Katia eut placé tasses et théière sur un guéridon, -à portée de leurs mains.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span></p> - -<p>Ils s’entretinrent alors du travail d’histoire et de -traduction auquel s’adonnait Veyssières et dont il -avait apporté plusieurs fragments. Il remit ces feuillets -à Katia, qui commença à les lire aussitôt avec -soin, lentement, s’interrompant de temps à autre -pour questionner l’auteur, lui soumettre une objection, -ou provoquer telle ou telle correction.</p> - -<p>Tous deux continuaient de fumer, piochant tour -à tour dans le paquet de cigarettes. Durant les intervalles -de silence que lui laissait Mlle Mordasz, -Veyssières promenait son regard sur l’épaisse -masse de verdure étendue devant lui, sans cesse -agitée, ondulant et miroitant, sous les rayons du -soleil, comme une mer aux flots d’émeraude, et -que dominait à droite, tout près, le large dôme d’or -des Invalides.</p> - -<p>De chaque côté, à peu de distance, deux corps -de bâtiments faisaient hache sur ce jardin, et permettaient -d’apercevoir—la plupart des fenêtres -étant ouvertes par cette tiède et printanière soirée—de -nombreux locataires échelonnés aux divers -étages.</p> - -<p>A la longue, Veyssières était arrivé à les connaître -presque tous et à les désigner par les sobriquets -que Katia, ignorant leurs noms, avait dû leur attribuer, -pour parler d’eux et les distinguer.</p> - -<p>A droite, au-dessus l’un de l’autre, habitaient -deux jeunes ménages d’employés et employées, des -ménages nouveau modèle, où la femme travaillant -au dehors, comme le mari, et n’ayant plus le loisir -ni le goût ni le talent de faire la cuisine, on mange<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span> -dans les gargotes, ou, s’il vous vient fantaisie par-ci -par-là de prendre un repas à domicile, c’est chez -le charcutier ou le rôtisseur qu’on va le chercher, -qu’on l’achète tout préparé. Le dimanche, jour de -campos, les deux couples, qui semblaient très liés -et faisaient très probablement partie, hommes et -femmes, du même bureau ou du même magasin, -enfourchaient dès l’aube leurs bicyclettes et s’en -allaient, à peu près par tous les temps, pédaler de -conserve et à qui mieux mieux. Souvent même, -l’été, ils effectuaient ces promenades matinales -dans la semaine, avant de se rendre à leur travail. -D’enfants, ni l’un ni l’autre de ces ménages n’en -avait, quoique les deux femmes, l’une blonde et -l’autre brune, fussent à tour de rôle et en dépit de -leur taille plate, de leur absence de hanches et de -leur allure masculine, comme si elles s’étaient -donné le mot, perpétuellement enceintes. A peine, -selon la remarque de Katia, un de ces petits ventres -se dégonflait-il, qu’aussitôt l’autre s’arrondissait et -bombait.</p> - -<p>«Et jamais de bébés! Que deviennent-ils? Qu’en -font-elles? Mystère!»</p> - -<p>Aussi avait-elle surnommé ces deux couples, qui -comprenaient si bien la vie et savaient l’épargner à -tant d’innocents, «les Mort aux Gosses».</p> - -<p>Au-dessous de ces bicyclistes-bureaucrates, c’est-à-dire -au premier étage de ce même corps de logis, -on apercevait souvent une fillette de huit à neuf ans, -pâlotte, maigre, chétive, souffreteuse, que Katia -avait baptisée «la Petite Sans Cœur».</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span></p> - -<p>Oui, sans cœur, cette gamine, qui avait eu l’impudence -et la cruauté de venir au monde sans y être -conviée, et qui gênait tant sa maman.</p> - -<p>Celle-ci, une grande femme brune, d’une trentaine -d’années, au profil régulier et nettement accusé, -à la physionomie sèche, impérieuse et dure, -passait dans la maison pour ne pas détester les liquides -et particulièrement l’absinthe. Presque -chaque soir elle sortait, affublée de robes voyantes -et froufroutantes, de chapeaux tout fleuris ou empanachés, -et restait parfois absente deux ou trois -jours de suite. Ou bien elle ramenait avec elle -quelque compagnon, qui n’était jamais le même et -qui ne s’attardait jamais longtemps dans ce logis de -rencontre.</p> - -<p>Ah! comme elle en était excédée, de ce petit rejeton, -de ce petit crampon! Comme elle aurait -voulu le voir au diable! Quelles torgnoles elle lui -administrait! Quelles vigoureuses paires de claques!</p> - -<p>«Ah! mâtine! Si tu pouvais crever!»</p> - -<p>«Quitte plus tard, dans quelques années, comme -le disait un jour Katia à Veyssières, à trafiquer d’elle -et vivre de son inconduite. Patiente donc un peu, -imbécile! Ne va pas détériorer ton gagne-pain à -venir, estropier ta petite vache à lait, écloper ta -future cocotte aux œufs d’or! Notez bien, mon ami, -qu’on s’est déjà plaint au commissaire de police -des violences que cette femme prodigue à sa fille. -«Il faut bien que je la corrige, a-t-elle répondu. -Elle est vicieuse jusqu’aux moelles, cette enfant!» -Et vous trouvez qu’il n’eût pas été préférable pour<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span> -cette pauvrette de rester où elle était? Ah! combien -mes «Mort aux Gosses» ont raison, allez!»</p> - -<p>De l’autre côté de la maison, à gauche des fenêtres -de Katia Mordasz, dans l’étroit bâtiment en saillie -sur le jardin, se trouvaient «les Préhistoriques»: -c’est le nom que Katia donnait à deux ménages de -petites gens, dont elle apercevait très distinctement, -de son balcon, l’intérieur et les allées et venues.</p> - -<p>Le premier ne se composait que du mari et de la -femme, tous deux septuagénaires et courbés par -l’âge; elle, menue, comprimée, ratatinée et comme -desséchée, le visage au ton d’ivoire et zébré de -rides, le menton en galoche, invariablement coiffée -toutes les après-midi d’un large bonnet tuyauté, de -blancheur irréprochable, qui encadrait très gracieusement -sa fine petite tête;—lui, chauve, toujours -correctement rasé, le teint couleur brique, les yeux -abrités derrière des lunettes d’acier, marchant avec -lenteur et peine, par suite de rhumatismes sans -doute, et restant volontiers enfoui dans son fauteuil, -un journal à la main, vis-à-vis de sa compagne. -Durant des heures entières, il lui faisait la lecture, -tandis que, chaussant, elle aussi, d’antiques besicles, -elle ravaudait quelque loque ou manœuvrait les -aiguilles d’un tricot. Parfois, les soirs d’été, ils -sortaient, s’en allaient bras dessus bras dessous ... -Oh! pas bien loin! jusqu’au square que borde le -boulevard des Invalides; puis, ils s’en revenaient -de même, cahin-caha et clopin-clopant.</p> - -<p>Si accablés qu’ils fussent sous le poids des ans, -si débiles, frêles ou malingres, ils avaient conservé,<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span> -dans l’expression de leur physionomie, quelque -chose de vivace, d’aimable et de gai. Leurs petits -yeux pétillaient de malice par instants, leurs visages -s’éclairaient d’un bon sourire, calme, placide et -serein: ils se racontaient sans doute une aventure -de leur jeunesse, se remémoraient l’un à l’autre telle -joyeuse circonstance ... Ah! ils n’avaient pas l’air, -ceux-là, de s’être jamais demandé si c’est l’homme -qui est supérieur à la femme, ou bien, au contraire, -si c’est la femme qui l’emporte. Non; ils s’étaient -unis par amour, cela se devinait, et ils avaient passé -leur vie à s’aimer, tout bonnement et tout bêtement, -à s’entr’aider et se fortifier, tout uniment et simplement, -pour supporter le mieux possible les chagrins -de l’existence, et en savourer aussi de leur -mieux les trop rares beaux jours.</p> - -<p>«C’est Philémon et Baucis, disait d’eux Katia -Mordasz. On n’en fait plus comme ça!</p> - -<p>—Non, on n’en fait plus, et on n’en fera plus, répliquait -Veyssières. La race en est éteinte!</p> - -<p>—Ce sera autre chose!</p> - -<p>—Qui ne vaudra pas cela!»</p> - -<p>L’autre couple des «Préhistoriques», qui occupait -le dernier étage de cette aile de bâtiment, -avait été baptisé «la mère Gigogne», ou, par -abréviation, «les Gigogne». Les marmots y abondaient, -y grouillaient; la femme, une solide boulotte, -encore fraîche et accorte, était toujours en -train d’en allaiter quelqu’un ou d’en préparer et -façonner un nouveau. Le mari, ouvrier menuisier -chez un entrepreneur du voisinage, s’en allait à sa<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span> -besogne dès la pointe du jour, revenait à midi pour -manger la soupe, puis repartait aussitôt après et ne -réintégrait le logis qu’à la nuit tombante. Tout -comme une autre, sa compagne aurait pu se débarrasser -de ses poupons, en les expédiant en nourrice -et <i>ad patres</i>, et se caser dans un atelier, un magasin -ou un bureau quelconque: elle avait préféré -garder près d’elle tout son petit monde et se consacrer -à lui. Le logement n’était cependant pas des -plus vastes, loin de là: il ne se composait que de -deux pièces et une cuisine: on y semblait à l’aise -pourtant et très heureux.</p> - -<p>«Tant que je posséderai le plein usage de mes -membres, je ne permettrai jamais à ma femme -d’aller travailler dehors! Je ne veux pas de cela! Sa -place est ici, près de ses gosses,» déclarait un soir à -un de ses amis l’époux de cette mère Gigogne, le -père de toute cette smalah.</p> - -<p>Et il parlait d’un ton si accentué, si décidé et vibrant, -que ces paroles allèrent retentir aux oreilles -de Katia et de Veyssières, assis l’un près de l’autre -sur le balcon.</p> - -<p>«Je ne veux pas! Je ne permettrai jamais! Vous -entendez de quelle façon s’expriment ces maris? se -récria Katia. Toujours ils prétendent commander, -être les maîtres!</p> - -<p>—Certains vont même jusqu’à cogner sur leurs -chères moitiés, quand celles-ci font mine de regimber.</p> - -<p>—C’est odieux! Ah! c’est moi qui riposterais!</p> - -<p>—Votre amie Elvire Potarlot s’en garde bien, elle;<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span> -loin de lui déplaire, les horions et raclées font partie -de son programme de tendresse; c’est pour elle l’assaisonnement -indispensable ...</p> - -<p>—Taisez-vous donc!</p> - -<p>—C’est ce qu’on raconte, ce qu’on affirme partout. -Ne faites pas l’ignorante: je ne vous apprends rien -de nouveau.</p> - -<p>—Elvire est la générosité, l’abnégation et l’exaltation -en personne. N’est pas exalté qui veut, mon -cher! Ainsi, vous ...</p> - -<p>—Ainsi, moi, je ne le suis pas du tout, et suis -incapable de le devenir, oui, hélas! C’est là une de -mes nombreuses infériorités. En revanche, je ne -proclamerai jamais, comme Mmes Potarlot ou -d’Héricourt, dans leur monomanie d’équivalence -des sexes ou d’égalité à tout prix, que la femme -n’aura bientôt plus besoin de l’homme pour être -fécondée, qu’elle possédera prochainement tous les -attributs physiques de la virilité, c’est-à-dire qu’il -n’y aura plus de femmes sur terre, ce que je regretterai -pour mon compte infiniment.</p> - -<p>—Elvire a là-dessus des idées peut-être un peu ...</p> - -<p>—Biscornues?</p> - -<p>—Mais c’est une femme de cœur, de grand -cœur!</p> - -<p>—Je n’en ai jamais douté. Mais cela ne l’empêche -pas d’aimer les coups, cela, et je vous assure qu’elle -est servie à souhait, on ne peut mieux tombée, avec -le brutal et ignoble protecteur qu’elle s’est donné, -l’illustrissime Bellerose, Émilien Bellerose. Vous -savez le mot qu’on lui attribue, à ce citoyen? «Les<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span> -femmes sont comme les côtelettes: plus on tape -dessus, plus elles deviennent tendres.» Ce qu’Elvire -Potarlot doit être affectueuse ... et mollasse!</p> - -<p>—Méchant!</p> - -<p>—Est-ce que les sévices et corrections, chez -vous-même, dans votre sainte Russie ...</p> - -<p>—Permettez! Je ne suis pas Russe, mais Polonaise.</p> - -<p>—Comme Lodoïska?</p> - -<p>—Si vous voulez; mais, moi, cosmopolite, moi, -errante et sans patrie, je me réclame de mon pays -d’origine; j’y tiens, je l’aime, justement et peut-être -uniquement parce qu’il est opprimé, parce -qu’il est dépossédé, dépecé et malheureux. Je serai -toujours, tant que je conserverai un souffle de vie, -toujours, vous le savez bien, Séverin, pour le faible -contre le fort, pour le pauvre contre le riche, pour -la victime contre le bourreau, pour le spolié et -l’immolé contre le voleur et l’assassin,—pour la -Lorraine et l’Alsace contre l’Allemagne, pour l’Irlande -contre l’Angleterre, pour la Pologne, l’infortunée -Pologne, toute morcelée, déchirée et saignante, -contre la toute-puissante et très sainte Russie, votre -auguste alliée, mon bon ami. Si les hommes ne se -prosternent que devant la force brutale et devant -le succès, le succès bête, inique, ignoble et infâme; -s’il vous convient, à vous, prétendu sexe fort, de -donner l’exemple de la faiblesse et de la bassesse, -de la servilité et de la lâcheté, c’est aux femmes, aux -faibles femmes, et principalement à celles que -vous appelez des folles, comme Elvire Potarlot et<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span> -comme moi, de protester bien haut, et de vous -huer par-dessus le marché. Ah! il est beau, ah! il -est propre, votre gouvernement, messeigneurs! Je -comprends que vous en soyez fiers, et que vous -le prôniez et le défendiez! Maintenant reprenons. -Vous me disiez, ou vous alliez me dire, qu’en -Russie, les femmes du peuple et les paysannes surtout -jugent de l’amour de leurs maris par le -nombre et la vigueur des gourmades qu’ils leur distribuent?</p> - -<p>—Il paraît, dit Veyssières. Il y a même chez -chaque moujik, raconte-t-on, un fouet ou knout -toujours provisionnellement suspendu au chevet -du lit conjugal, à côté des saintes icônes.</p> - -<p>—Et un proverbe russe affirme que «l’homme -sage bat sa femme: seul, le monstre bat sa mère».</p> - -<p>—Déjà—vous voyez combien l’usage est ancien?—Salomon -nous avait avertis qu’«une bonne -correction vaut mieux aux femmes qu’un collier -de perles».</p> - -<p>—Ah! votre Salomon! Vous le possédez sur le -bout du doigt! Mais vous l’interprétez drôlement!</p> - -<p>—C’est le truchement de la sagesse.</p> - -<p>—Jolie sagesse! Ah! Séverin! Séverin!... Vous -vous étonnez qu’en Russie et ailleurs, poursuivit -Katia, la femme ne se rebiffe pas contre la violence, -qu’elle la subisse même avec empressement, -avec une sorte de fierté et de délice ... Mais, mon -ami, réfléchissez donc que voilà des siècles et des -siècles que l’homme s’ingénie à l’asservir et à -l’abrutir, la femme; que forcément elle a dû perdre,<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span> -elle a perdu, en maint endroit, la notion -d’elle-même, de sa conscience et de sa dignité. Nous -sommes là quelques-unes pour essayer de la lui -redonner.</p> - -<p>—Je préfère le rôle de votre voisine, de cette -mère de famille, cette mère Gigogne ... Vous savez -qu’on vient encore d’arrêter pour vagabondage les -deux enfants, les deux petits jumeaux, de votre -illustre confrère ou consœur Estelle de Bals?</p> - -<p>—C’est très malheureux, mais que voulez-vous! -Est-ce que le soldat qui fait le coup de feu à la -frontière peut en même temps veiller sur son -foyer?</p> - -<p>—Voilà pourquoi le métier de soldat ne convient -nullement aux femmes.</p> - -<p>—Ou plutôt voilà pourquoi le rôle de mère ne -convient pas aux femmes qui ont une cause à défendre -et des combats à livrer.</p> - -<p>—Le fait est, repartit Veyssières, que les enfants -ne comptent pas beaucoup pour ces dames de -l’Émancipation, et que les leurs tournent généralement -de travers, comme les enfants mal élevés, -peu soignés et abandonnés à eux-mêmes. La fille -de Mme Nina Magloire s’est conquis au Moulin-Rouge -l’élégant surnom de Georgette Patte à Ressort: -c’est une de nos plus éminentes chorégraphes -et cascadeuses. Mme Clotilde Lauxerrois n’a pas -moins bien réussi dans sa couvée: ses deux filles -ont toutes les deux pareillement déserté l’étroit -sentier de la vertu. Mme d’Escars, dont l’héritière, -<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span>sous le nom de Bath au Pieu, fait les délices ...</p> - -<p>—Que voulez-vous prouver? Que Mme Magloire, -Mme Lauxerrois, Mme d’Escars, aussi bien qu’Estelle -de Bals, auraient plus sagement agi en s’abstenant -de procréer? Je le reconnais: cela ne souffre aucun -doute. Tant que la société ne sera pas autre, plus -normalement aménagée, plus équitablement constituée, -tant que le servage, le désordre et la misère -seront le lot inéluctable et fatal du plus grand -nombre, est-ce donc à accroître cette quantité de -malheureux que nous devons nous complaire?</p> - -<p>—La fin du monde alors?</p> - -<p>—Sa transformation, mon ami, l’avènement de -la justice: voilà ce que nous poursuivons. Et qu’importe -que Mmes Magloire, Potarlot, Lauxerrois, de -Bals, d’Escars, Bombardier ...</p> - -<p>—Toute la fine fleur de l’Émancipation!</p> - -<p>— ... aient mené ou mènent une vie agitée ...</p> - -<p>—Pardon! Cela importe beaucoup à leurs maris -et à leurs enfants.</p> - -<p>—Précisément! Elles ne devraient avoir ni maris -ni enfants. Toutes auraient dû rester libres.</p> - -<p>—Comme vous?</p> - -<p>—Comme moi.</p> - -<p>—Tout le monde n’est pas ainsi que vous, Katia, -à l’abri des tentations ...</p> - -<p>—Laissez donc!</p> - -<p>—On n’est pas de bois. Demandez un peu à -Mme Angélique Bombardier ou à Mme Nina Magloire -si ...</p> - -<p>—Les défaillances du prêtre ne prouvent rien -contre le dogme. L’apôtre peut être indigne, la<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span> -doctrine n’en reste pas moins intacte et sublime.</p> - -<p>—D’accord! Cependant si ces défaillances sont -communes aux douze apôtres? Un bon cheval peut -broncher, mais toute une ...</p> - -<p>—Encore quelque gracieuseté!</p> - -<p>—Avez-vous jamais compté, Katia, combien -il y a de divorcées ou d’irrégulières dans votre -camp?</p> - -<p>—Jamais. Je jette un voile sur toutes ces faiblesses -et ces tristesses, et je regarde plus loin et -plus haut. Je sais que beaucoup, beaucoup d’entre -elles ont souffert ...</p> - -<p>—Et ont aussi beaucoup fait souffrir, rectifia -Veyssières. Vous ne voyez jamais qu’elles: permettez-moi -de considérer un peu leurs maris ou leurs -amants et leurs enfants. A elles la palme pour -mener mauvais ménage, jeter chez elles et autour -d’elles le trouble et la honte, la désolation et le désespoir, -galvauder leur progéniture ...</p> - -<p>—<i>Sursum corda</i>, encore une fois! Nous sommes -dans une époque de transition, une époque de conflits -et de luttes ...</p> - -<p>—On peut en dire autant de toutes les époques.</p> - -<p>— ... Dans toute bataille, il y a des blessés et des -morts. La victoire ne s’achète qu’à prix de sang. Il -faut que des générations entières paient de leurs -souffrances et de leurs deuils le bonheur des générations -futures. C’est le cas de ces femmes, de ces -généreuses combattantes, dont vous évoquez si volontiers -les tares et les malheurs. Qui se souviendra -de ces menus détails, de ces insignifiantes et<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span> -imperceptibles taches, lors du triomphe final?</p> - -<p>—En attendant, je plains de tout mon cœur -ceux de mes contemporains qui se trouvent accrochés -ou mariés à ces héroïnes! riposta Veyssières.</p> - -<p>—Vous mériteriez d’en épouser une, tenez! Ce -serait votre châtiment.</p> - -<p>—Vous savez, le mariage et moi ... Je suis comme -vous, Katia; je suis partisan résolu du célibat ... -peut-être pas tout à fait pour les mêmes motifs: -non, ce serait trop m’avancer ... Mais, puisque nous -sommes, vous venez de le dire, dans une époque -de transition, je crois qu’il vaut mieux s’abstenir, -jusqu’à des temps meilleurs.</p> - -<p>—Vous riez, vous vous moquez; mais vous avez -beau faire, vous n’empêcherez pas cet avènement.</p> - -<p>—Dieu m’en préserve! Et qui vous rend si sûre, -chère amie, de l’éclosion de cet âge d’or?</p> - -<p>—Ma foi dans la vérité et la justice. Nous -sommes le progrès ...</p> - -<p>—Euh! Euh!</p> - -<p>— ... Et l’humanité ne rétrograde pas. Appelez-nous -socialistes, communistes, anarchistes, nihilistes, -peu importe! Nous appartenons tous et -toutes à la même immense armée ...</p> - -<p>—L’armée des mécontents et des envieux;—immense, -en effet!</p> - -<p>— ... Nous défendons tous la même sainte cause, -la cause des pauvres et des faibles, des spoliés et -des opprimés; et, que vous le vouliez ou non, mon -bel ami, l’avenir est à nous!</p> - -<p>—Ma belle amie, je crois qu’il y aura toujours<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span> -des faibles et toujours des pauvres parmi nous.</p> - -<p>—Jésus-Christ l’a dit avant vous. Eh bien, nous -tâcherons que ces pauvres soient de moins en -moins nombreux; nous prendrons en main leur -défense; nous les protégerons contre l’égoïsme et -la dureté des riches ...</p> - -<p>—Et ne protégerez-vous pas un peu aussi les -riches contre la jalousie et l’avidité des pauvres? -Vous le devriez, en bonne justice!</p> - -<p>—Les riches? Je ne sais rien de plus méprisable -que l’argent, mon ami, si ce n’est ceux qui le -possèdent.</p> - -<p>—A la bonne heure! Vous avez une façon de -pratiquer la défense de la propriété ...</p> - -<p>—Je ne la défends pas du tout! Je ne la respecte -pas le moins du monde! Vous me citiez l’Évangile -tout à l’heure; je fais appel, moi, aux Pères de -l’Église, et vous réponds du tac au tac, avec saint -Jérôme, que «tout possesseur d’une grande fortune -est un voleur ou l’héritier d’un voleur». Et ne -m’objectez pas que saint Jérôme est mort il y a -quinze cents ans, car il en est de notre temps -comme du sien, bien pis encore.</p> - -<p>—Vous n’y allez pas de main morte!</p> - -<p>—Ne voyez-vous pas comme moi que l’organisation -politique et sociale actuelle de l’humanité n’a -pour base que la duplicité et l’iniquité, le droit du -plus riche et du plus fort, du moins scrupuleux -et du plus astucieux, du plus gredin? Malheur aux -pauvres et aux faibles; malheur aux honnêtes, aux -sincères et aux bons, c’est le cri de ralliement<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span> -d’un bout de la terre à l’autre. J’ai beaucoup -voyagé, souvent un peu malgré moi; mais ici -comme là, partout, j’ai toujours remarqué que les -dignités les plus élevées, comme les fortunes les plus -considérables, sont possédées par les moins estimables, -par les plus vils des citoyens. C’est pour -moi un principe infaillible et ressortant de mon -expérience propre: plus un homme est haut placé, -plus il a commis de bassesses ou d’infamies; par -suite, plus il a droit à notre mépris et à nos malédictions. -Impossible de vaquer aux affaires publiques -et de rester honnête homme, déclarait -jadis le sage Socrate ...</p> - -<p>—Pas encourageant!</p> - -<p>— ... Et combien d’autres l’ont répété, combien -plus encore l’ont prouvé! Prenez les plus illustres -hommes d’État, les coryphées du monde politique, -les César, les Charlemagne, les Richelieu, les Cromwell, -les Pierre le Grand, les Napoléon, les Bismarck, -mais ce sont les plus horribles bandits, les pires scélérats -et les pires monstres que la terre ait portés! -Tout succès, en thèse générale, et à peu d’exceptions -près, tout succès est preuve de vilenies, preuve -de quémanderies, de platitudes, de canailleries et -turpitudes de toute sorte; car ce n’est qu’en mentant -et en mendiant, en rusant, en rampant et -s’aplatissant qu’on «arrive», qu’on parvient à la -richesse, comme aux honneurs, comme au pouvoir, -comme à la gloire. «Le succès! De combien d’infamies -se compose un succès?» C’est le mot de -votre grand Balzac. Avec de l’argent, vous achetez<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span> -tout, tout, sans exception, mon ami, vous entendez -bien?</p> - -<p class="pc1 reduct">L’argent, l’argent, c’est la seule puissance!</p> - -<p class="p1">Avec de l’argent, tel pleutre se fait élire député, -tel autre sénateur; avec de l’argent, tel inculpé -de viol ou de meurtre obtient une ordonnance -de non-lieu: vous ne trouverez jamais un pauvre -dans les jurys de cour d’assises; on n’en veut pas, -de pauvres; d’autre part, il n’y a pas de lois pour -un homme qui possède des centaines et des centaines -de mille livres de rente. Avec de l’argent, vous -vous faites décerner toutes les décorations qui vous -plaisent: vous vous souvenez de Cornélius Herz, et -de tant et tant d’autres! Avec de l’argent, un auteur -dramatique achète le parterre et la presse, un peintre -ou un sculpteur se taille le succès qu’il veut ...</p> - -<p>—Vous êtes terrible, Katia!</p> - -<p>—Osez me démentir! Donnez-moi des preuves -du contraire! L’argent et l’intrigue, vous le savez -comme moi, voyons, et il n’y a là ni secret ni mystère, -l’argent et l’intrigue, c’est avec cela qu’on -prospère, qu’on se faufile, qu’on s’intronise, qu’on -s’impose, qu’on acquiert grand renom et dignités, -influence et puissance; c’est avec cela et rien -qu’avec cela qu’on s’élève, qu’on règne et qu’on -gouverne. Les plus fourbes et les plus vils sont -ceux qui réussissent le mieux, absolument comme -ce sont les pires égoïstes, les Fontenelle, les Gœthe -et les Hugo, qui se conservent le mieux et vivent le -plus longtemps. L’anarchie, contre laquelle vous<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span> -criez tant, naïfs bourgeois, mais elle est partout; -partout, avec le favoritisme, le charlatanisme, les -pots de vin, les tripotages, les achats de votes et de -consciences, les escobarderies, filouteries, marchandages -et brigandages sans nombre; partout -elle s’infiltre et pénètre, partout elle s’étend et -triomphe. Tout est gangrené, mon cher, tout est -pourri dans ce vieux monde!</p> - -<p>—C’est pour cela que vous voulez en fabriquer -un nouveau?</p> - -<p>—C’est pour cela, uniquement pour cela, vous -l’avez dit! Oui, il y a des fous et des folles comme -moi, qui se sont mis dans la cervelle de dévoiler et -d’attaquer cette pourriture, de signaler et de combattre -ces brigandages et ces infamies; des fous et -des folles comme moi, qui s’érigent en champions -de la justice, entreprennent, à la suite de Jésus, de -chasser les vendeurs du temple, de hâter le plus -possible cette transformation, cette régénération. -Tâche ardue ...</p> - -<p>—Plus ardue peut-être, interrompit Veyssières, -que celle d’Elvire Potarlot, qui songe à identifier et -fusionner l’homme et la femme!</p> - -<p>—En tout cas, nous aurons l’honneur d’avoir -essayé, nous aurons fait ce beau et grand rêve ... -Qu’avez-vous apporté et implanté sur la terre, vous -autres hommes, depuis tant d’années que vous -tenez le sceptre et trônez en maîtres absolus? Quelle -est la caractéristique de votre souveraineté? La -guerre! C’est par la force que vous avez établi votre -empire et que vous le maintenez; c’est toujours à<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span> -la force, à la brutalité, que vous faites appel: la -brutalité, l’égoïsme, vous voilà résumés en deux -mots. Eh bien, mon ami, nous croyons qu’il y a, -qu’il doit y avoir autre chose ici-bas; qu’il serait -temps que la paix, la douceur et la clémence, la -solidarité et la fraternité fissent leur apparition -parmi nous, que leur saint règne arrivât. Et nous -avons l’idée, nous avons la certitude, que l’accession -de la femme aux délibérations des affaires -publiques et à la gestion des États hâtera cet avènement. -La femme, c’est l’ennemie naturelle de la -guerre; la femme, vous le reconnaissez vous-même, -c’est la personnification de la douceur; avec -la femme au pouvoir, la guerre devient impossible, -l’arbitrage s’établit, la justice prédomine ...</p> - -<p>—Et plus d’intrigues, plus de bassesses, plus de -népotisme, de pots de vin ni de concussions! L’âge -d’or! Les champs élyséens! Le paradis terrestre! -Que Dieu vous entende!» exclama Veyssières, qui, -sans qu’elle y prît garde, tout entière à ses lyriques -et audacieux transports, s’était emparé de la main -de Katia, de cette mignonne et merveilleuse petite -main, si artistement moulée, à l’épiderme si onctueux -et satiné, et si franche aussi, si pure, si loyale -et si brave, et s’occupait à la contempler, la pressait -et la caressait avec une amoureuse lenteur.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">V</h2> - -<p class="p2">Armand de Sambligny, fidèle affilié, comme Veyssières, -de cette société de Salomon dont Roger de -Nantel était alors le secrétaire-intendant, avait -rapidement conquis son grade de chef de bureau -au ministère des Finances, et cela un peu malgré -lui et grâce à sa femme. Il ne lui en savait cependant -aucun gré, à cette obligeante et secourable -épouse, au contraire: elle lui avait rendu son intérieur -si désagréable et si odieux, qu’il y séjournait -le moins possible, s’ingéniait à vivre au dehors -et à travailler et s’attarder tant qu’il pouvait à son -bureau.</p> - -<p>Bien qu’involontaire, ce beau zèle avait obtenu -sa récompense: à trente-huit ans, M. de Sambligny, -ex-contrôleur des contributions directes passé -dans le service central, était promu chef, avec sept -mille francs d’appointements, et la quasi-certitude -d’arriver à une sous-direction, puis à une direction,<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span> -aux plus hauts postes de l’administration -financière.</p> - -<p>C’est à Nantes qu’il s’était marié, et dans les circonstances -à la fois pour lui les plus piètres et les -plus honorables.</p> - -<p>La chambre garnie qu’il occupait rue de Rennes, -non loin du pont Morand, lui était louée par une -dame Rousselin, veuve d’un petit employé de la -préfecture et mère de trois filles. Les deux cadettes -fréquentaient encore l’école; l’aînée, Mlle Jeanne, -restait auprès de sa maman et l’aidait dans la -gérance de cette maison meublée. Les occasions -de se voir et de converser ensemble n’étaient pas -difficiles à faire naître entre les locataires et la -jeune fille: Armand s’en aperçut bientôt. Les -grands yeux noirs de Mlle Jeanne, sa jolie tête au -galbe allongé, plein d’élégance et de distinction, -ses petits airs mutins, mièvres et candides, -mirent promptement le trouble dans le cœur -de ce nouveau venu. Les allusions qu’il fit à son -émoi et à sa flamme n’effarouchèrent pas trop l’espiègle -enfant; les déclarations qui suivirent furent -écoutées par elle avec de pudiques rougeurs, mais -sans courroux ni mépris; loin de se dérober -à ces périlleux entretiens, elle les rechercha -même, les provoqua: toujours, comme par hasard, -Mlle Jeanne se trouvait postée dans l’escalier, -chaque fois que M. Armand montait chez lui ou en -descendait. Pour se faufiler dans sa chambre dès -qu’il y était, les prétextes abondaient: c’était une -carafe d’eau à lui porter, un bougeoir qu’on avait<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span> -oublié, une lettre ou un journal qui venait d’arriver ...</p> - -<p>Tant et si bien qu’un beau soir la délurée jouvencelle -murmura à son complice que ... que ... elle -croyait bien que ... «ça y était».</p> - -<p>«J’en ai grand’peur, trésor!</p> - -<p>—Ah! cornes de cerf!</p> - -<p>—Que vais-je devenir, Armand? Ah! cher adoré! -Ma mère ne voudra plus de moi, elle me chassera ... -Je la connais!</p> - -<p>—Mais je ne t’abandonnerai pas, moi! Pour qui -donc me prends-tu? Je ne te laisserai pas ... Je -t’aime trop, ma Jeannette!</p> - -<p>—Mon Armand! mon ange!</p> - -<p>—Tu as affaire à un honnête homme: ne crains -rien!</p> - -<p>—Oh! tu es bon!»</p> - -<p>De sorte que cette grossesse, au lieu d’être pour -Jeannette une cause d’angoisse et de désespoir, fut -pour elle une vraie chance, une aubaine inespérée.</p> - -<p>Armand de Sambligny était, comme il l’avait -déclaré, un honnête homme. Cette jeune fille, il -l’avait eue «sage»; cet enfant, qui s’apprêtait à -faire son entrée dans le monde, était bien de lui, il -n’en pouvait douter ...</p> - -<p>Ah! il l’avait payée cher, cette galante et banale -aventure, cette toquade de jeunesse! Depuis tantôt -vingt ans il se le répétait et ne cessait de maudire -le jour où il avait mis le pied dans la maison -Rousselin.</p> - -<p>«J’aurais mieux fait de me le faire écraser, ah<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span> -oui, certes! J’aurais mieux fait ensuite d’imposer -silence à mes scrupules, et de filer à l’étranger, -n’importe où! plutôt que d’enchaîner mon existence -à une femme dont je m’étais si sottement et -aveuglément épris, que je connaissais à peine, que -je ne connaissais même pas du tout! Ah vertudieu! -si c’était à recommencer!»</p> - -<p>D’autant plus que l’enfant issu des clandestines -relations d’Armand de Sambligny avec Jeanne -Rousselin était mort le lendemain de sa naissance. -Mais, hélas! depuis six mois le mariage était célébré, -la boulette commise, la déplorable et irréparable -gaffe accomplie.</p> - -<p>A présent, quand un jeune commis du ministère -venait faire part à son chef, M. de Sambligny, de -ses projets matrimoniaux:</p> - -<p>«Mon ami, lui répliquait-il, un garçon comme -vous, qui gagne sa vie et peut se suffire, n’a jamais -intérêt à se marier! Jamais! Retenez bien cela!</p> - -<p>—Cette jeune personne est fort bien élevée ...</p> - -<p>—En êtes-vous sûr? Permettez-moi de vous le -demander. On les élève si mal aujourd’hui, les -jeunes personnes!</p> - -<p>—Il est de fait, monsieur ...</p> - -<p>—Toutes, même les plus pauvres, pour se faire -servir; toutes, pour être doctoresses, clergesses, -politiciennes, avocates, oratrices, femmes publiques: -aucune, pour être mère et ménagère; -toutes, en concurrentes et ennemies de l’homme, -en révoltées et émancipées. Ah! jolie, cette émancipation! -Drôle d’idée de persuader au sexe faible,<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span> -à ce sexe blessé et saignant, qui conçoit, enfante et -allaite, qu’il est tout aussi indemne et robuste que -le sexe fort! Les mettre l’un et l’autre en présence -et face à face dans le <i>struggle for life</i>! Alors il -arrive ceci, que le mâle retourne à sa brutalité première, -et daube sur sa femelle, quand celle-ci -devient par trop gênante et encombrante. Voyez ce -qui se passe chez les Américains, à Chicago ou à -San-Francisco notamment! Malheur aux faibles, -et surtout aux faibles qui veulent prendre la place -et usurper les prérogatives des forts! Les femmes -d’aujourd’hui, bourrées de science, de prétentions, -d’ambition, pétries de morgue, ayant toutes les -audaces, mais dépourvues de la douceur, qui était -jadis la qualité féminine essentielle, privées de -grâce, de délicatesse et de charme, dégoûtent de la -femme: voilà mon sentiment, mon bon ami, je -vous le dis sans fard.</p> - -<p>—Eh monsieur! C’est que ...</p> - -<p>—Quoi? Est-ce que vous y tenez, à cette jeune -personne? Est-ce que ... vous <i>brûlez</i>, vous vous -<i>consumez</i> pour elle? Oui? Un peu? Ce n’est pas une -raison, jeune homme, pour recourir à un moyen -aussi extrême! Vous êtes malade, vous vous trouvez -dans un état de fièvre, soit! Patience, un peu de -patience, et vous verrez ce malaise se dissiper.</p> - -<p>—Je voulais vous dire, monsieur, que c’était un -très riche parti ...</p> - -<p>—Il ne manquerait plus que cela, qu’il ne le fût -pas! Votre seule excuse, c’est d’épouser une femme -riche. Autrement! Mais, malgré cela, quand bien<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span> -même votre future serait archi et archimillionnaire, -ma conviction, c’est qu’il vaut encore mieux -vous abstenir et garder votre indépendance. L’indépendance, -croyez-moi, jeune homme, il n’y a rien -qui paye cela, rien qui le vaille! En votre qualité -de célibataire, et comme vous l’atteste l’étymologie -du mot: <i>cœlum habitare</i>, vous habitez le ciel, -vous êtes présentement logé dans l’Olympe, séjour -des dieux: voilà le fait! Ne le perdez pas de vue. -Des femmes, vous en trouverez toujours à la douzaine, -tant que vous voudrez, et d’aussi belles, -d’aussi avenantes et accommodantes qu’il vous -plaira. Et sans en avoir la charge, sans être obligé -de les nourrir, entretenir et supporter à perpétuité. -Restez donc libre, mon ami, restez libre, et -méditez ce quatrain d’un sage d’autrefois:</p> - -<p class="pp8 p1">Une femme est toujours aimable</p> -<p class="pp6">Tant qu’on n’est pas uni par le sacré lien;</p> -<p class="pp8">L’usufruit en est agréable, -La propriété n’en vaut rien.»</p> - -<p class="p1">Jeanne Rousselin—Mme de Sambligny—n’était -cependant pas, elle, une ennemie de l’homme, -une révoltée, femme de cercle, de club ou de -rue, ce qu’on a si plaisamment nommé, par allusion -à la pièce essentielle du costume masculin, -objet des convoitises féminines, une «culottière». -Elle laissait ce privilège à ses sœurs Irène et Corentine, -qui, devenues vieilles filles, et furieuses de -n’avoir jamais rencontré le fortuné mortel dont<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span> -elles auraient assuré le bonheur et emparadisé -l’existence, avaient pris en grippe tout le sexe -mâle et le genre humain tout entier.</p> - -<p>A l’encontre de Katia Mordasz, la chaste et -stoïque vierge slave, qui était tout courage, tout -abnégation et sacrifice, Jeanne de Sambligny personnifiait -la veulerie et l’égoïsme,—un égoïsme -inné, inconscient, terrible. Entrait-elle dans un -salon? Instinctivement et tout naturellement elle -allait d’emblée s’asseoir à la meilleure place. A -table, lui présentait-on un plat? Soyez tranquille, -elle s’adjugeait sans hésitation et sans jamais d’erreur -le plus succulent morceau. Pour elle un -homme n’était et ne devait jamais être qu’une sorte -de domestique et d’entreteneur, dûment et légalement -investi, et qui doit s’estimer très heureux, -très fier et profondément reconnaissant de son servage, -aussi bien que des dépenses qu’on daigne lui -occasionner. Loin de savoir gré à son ancien et -scrupuleux amant de ne pas l’avoir «lâchée», avec -sa situation de fille-mère en perspective, d’avoir -fait d’elle sa femme, et sien l’enfant qui allait -naître de ce qu’on nomme «leurs œuvres», elle -avait fini par considérer ces preuves de loyale affection -comme un simple tribut, tout légitimement -dû à sa souveraine beauté et à ses irrésistibles -charmes.</p> - -<p>Elle n’avait apporté à Armand que des ennuis, -des embarras et de la misère. Comme elle grillait -d’habiter Paris et ne cessait de l’aiguillonner et de -l’importuner à ce sujet, il s’était vu contraint, peu<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span> -après le décès du nouveau-né, de postuler son -changement de résidence. Certaines études spéciales, -relatives au cadastre et à l’impôt foncier, -avaient attiré sur lui l’attention de ses supérieurs, -et il eut la bonne fortune d’être appelé à l’administration -centrale. En revanche, Mme Rousselin -mère, n’ayant pas réussi dans sa gérance d’hôtel -meublé, ne tarda pas à venir le rejoindre à Paris -avec ses deux filles, en sorte qu’il se trouva avoir -sur les bras toute la famille de sa femme. Les quelques -milliers de francs qui lui étaient échus en -héritage, et composaient tout son patrimoine, filèrent -comme de l’eau entre les doigts de tout ce -monde: bientôt il ne lui resta plus que ses appointements -stricts pour vivre et faire vivre la maisonnée. -Ayant quatre femmes autour de lui, il était -fondé à croire et à affirmer qu’on devrait et qu’on -pourrait se passer de bonnes. Ah bien oui!</p> - -<p>«Si vous vous figurez que mes filles ont été élevées -à récurer la vaisselle!» piaulait la maman -Rousselin en gonflant le jabot.</p> - -<p>Toutes trois, bien que sans fortune et ayant eu -pour père le plus chétif des gratte-papier, étaient -nanties de leurs brevets. De plus, Jeanne et Irène -avaient appris le piano; Corentine connaissait le -pastel et possédait même un fort joli talent, comme -se plaisait à le déclarer à tout propos et encore en -se rengorgeant bien fort la chère madame Rousselin -Car elle était enchantée de ses filles, toute -glorieuse d’elles et de leur science, l’excellente -dame.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span></p> - -<p>Lorsque le Seigneur, en sa miséricorde, s’avisa de -la rappeler à lui, ce fut à M. de Sambligny qu’incomba -la direction de la famille, honneur qu’il -n’avait jamais du reste ambitionné et dont il se -serait fort bien passé; mais il fallait obéir au -devoir.</p> - -<p>Grâce à ses relations, à maintes et maintes démarches, -le mari de Jeanne parvint à caser à Paris -même ses deux belles sœurs: la plus jeune, Corentine, -dans l’enseignement, comme institutrice -adjointe attachée au personnel des écoles communales; -l’autre, Irène, dans cette administration du -Crédit international, où M. le salomonien Jourd’huy -occupait l’emploi de chef de bureau.</p> - -<p>Bien qu’entichées de leur indépendance,—indépendance -toute relative, hélas!—proclamant volontiers -et bien haut que la femme doit se passer de -l’homme, qu’elle doit gagner sa vie et se suffire à -elle-même, Mlles Irène et Corentine avaient conçu, -dans le tréfonds de leur âme, une inextinguible -jalousie à l’égard de leur sœur,—qui était mariée, -elle, qui avait eu cette chance!—et couvaient un -cuisant dépit, une rage implacable contre leur -beau-frère, qui n’avait pas su les deviner et leur -trouver un épouseur.</p> - -<p>M. de Sambligny s’était dit, en effet, que deux -gaillardes pareilles étaient d’un placement trop -difficile pour que l’entreprise fût tentée. Puisqu’elles -n’y tenaient pas d’ailleurs, à vivre sous la -coupe d’un mari! Puisqu’elles avaient bien trop de -dignité pour accepter cette chaîne et s’abaisser jusque-là!<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span> -On est émancipée, ou on ne l’est pas, saprejeu!</p> - -<p>Cette même jalousie et cette commune fureur -étaient du reste les deux seuls points sur lesquels -Mlles Irène et Corentine fussent d’accord. Toujours -en brouille entre elles deux ou avec leur sœur, elles -passaient littéralement leur existence à se chamailler, -à se bouder et se raccommoder: c’était -une comédie perpétuelle. Et cela leur semblait -de règle, chose normale, naturelle et toute simple.</p> - -<p>«Mais la vie est faite pour cela! répondait un jour -Irène à son beau-frère, qui l’engageait à se montrer -plus conciliante et plus douce. La vie est faite pour -se quereller et se rabibocher: c’est le plaisir, ça!»</p> - -<p>Comme M. de Sambligny, quelque temps après, -rapportait ce mot à son ami Jourd’huy:</p> - -<p>«Et vous ne sauriez croire, répliqua celui-ci, -combien de femmes, et plus spécialement de -vieilles filles, partagent ces idées et ne vivent que -de chicanes et de querelles, de bouderies et de -bourrasques, suivies de replâtrages, de protestations -de tendresse, d’amitiés exaltées, folles et furibondes, -un beau matin brusquement rompues, -puis non moins inopinément renouées le lendemain -soir ...</p> - -<p>—Oh! que si, je vous crois!</p> - -<p>—Ces demoiselles se brouillent sans cesse et -sans raison avec tout le monde, et elles ne peuvent -rester seules: arrangez cela! Il leur faut des relations, -elles ne peuvent s’en passer, et elles n’en -peuvent garder!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span></p> - -<p>—Tout à fait ce que j’observe! exclama Sambligny. -Aussi, quoi que disent ou que fassent mes -belles-sœurs, jamais je ne les prends au sérieux: -impossible!</p> - -<p>—C’est le plus sage, répondit Jourd’huy. Les -vieilles filles possèdent un fâcheux renom; quantité -d’écrivains ont été durs pour elles, et, généralement -et malheureusement hélas! c’est justice. -Il y a des exceptions sans doute. Ainsi, moi, -dans mon service, je n’ai pas à me plaindre, et je -connais plus d’une brave fille qui se dévoue en -secret et silencieusement à soutenir quelque parent -âgé ou infirme, à prendre soin d’un neveu ou d’une -nièce orphelins; qui se prive, pour remplir cette -pieuse tâche, de toute coquetterie de toilette, de -toute distraction, tout plaisir, et du nécessaire -même; qui en arrive à compter avec sa nourriture, -et économise sur son plat de viande ou son -dessert. Je leur rends hommage, à celles-là: c’est -plus que de l’estime, c’est de l’admiration qu’elles -méritent. Mais, il y en a d’autres, ah! mon ami, -quelles pestes! Les vieilles filles, voyez-vous, on ne -sait jamais à quoi s’en tenir avec elles, jamais sur -quel pied danser. Vous les quittez allègres et souriantes, -enjouées, gaies comme pinsons, chantantes -comme Pérot, rayonnantes, exultantes, débordant et -éclatant de joie, et vous les retrouvez, non pas une -heure après, mais une minute, une seconde plus -tard, mornes, maussades, renfrognées, hargneuses, -agressives, prêtes à vous décocher quelque impertinence -magistralement barbelée, une doucereuse<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span> -ou audacieuse mais atroce perfidie, sinon à vous -sauter au visage, comme chattes en démence. Ah! -je les connais, les paroissiennes!</p> - -<p>—C’est ce qu’on appelait jadis des vapeurs et ce -qu’on nomme aujourd’hui de l’hystérie.</p> - -<p>—Appelez cela comme vous voudrez: le nom ne -fait rien à la chose; mais le fait existe et il est indéniable. -Méfiez-vous des vieilles filles, mon cher -Sambligny, de leurs sautes d’humeur continuelles, -de leurs lubies, de leurs toquades, de leurs mensonges, -de leurs entêtements aussi, leurs entêtements -de mules!</p> - -<p>—Combien de femmes ressemblent en cela aux -vieilles filles, sont comme elles têtues, fausses, fantasques, -déséquilibrées, détraquées! Toutes façonnées -à l’instar de la mère Ève: «Ne fais pas cela! -Tu perdras le genre humain!» Et elles se hâtent -de le faire! Sans motif! Uniquement parce que -c’est défendu, parce que c’est un péché, parce que -c’est—mieux encore!—un crime, une monstruosité!</p> - -<p>—Toutes, soit! Toutes, des incohérentes! Toutes, -des filles d’Ève! Mais ayez l’œil de préférence sur -ces demoiselles, mon bon: méfiez-vous d’elles plus -particulièrement, encore un coup! Chacun de nous, -a-t-on remarqué, reçoit ici-bas précisément la quantité -d’amour qu’il mérite: les vieilles filles, qui -n’ont rien reçu, dont personne n’a voulu, ou qui -n’ont rien donné et n’ont voulu de personne ... -Mauvais signe dans les deux cas, cher ami, conclut -Jourd’huy, très mauvais signe!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span></p> - -<p>En maintes et maintes circonstances, Armand de -Sambligny put vérifier l’insigne justesse de cet avertissement.</p> - -<p>Il n’était guère de vilenies et d’infamies qu’Irène -et Corentine, furieuses d’avoir coiffé sainte Catherine, -atteint et dépassé la trentaine sans dénicher -d’époux,—tandis que leur sœur aînée, elle, en avait -si vite agrippé un, et grâce à son inconduite, pour -comble! Ah! on a vraiment bien raison de dire: -il n’y a de chance ici-bas que pour la canaille!—n’eussent -imaginées et commises pour jeter le désarroi -dans le ménage Sambligny et détacher tout à fait -l’un de l’autre ces conjoints déjà si peu d’accord. -Mais, à cause de sa situation administrative, M. de -Sambligny était tenu de sauvegarder les apparences -et d’éviter soigneusement tout scandale; et Jeanne, -qui ne possédait aucune fortune personnelle et -n’était plus de la première jeunesse, avait tout intérêt -à supporter le joug conjugal, si pesant et -odieux qu’il fût, et à continuer à brouter où elle -était attachée.</p> - -<p>Il y avait au Crédit international, dans le service -dont dépendait Irène Rousselin et que dirigeait -M. Jourd’huy, le service de la Vérification et du -Contrôle, une jolie fille très peu farouche, qu’Irène -jugea devoir on ne peut mieux convenir au mari de -sa sœur, et entreprit de lui colloquer comme maîtresse. -Blonde et grasse, bien portante, bien en -forme et en chair, la peau blanche, satinée et rosée; -ayant toute la fraîcheur et tout l’éclat d’une -belle fleur en plein épanouissement, Mlle Henriette<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span> -Pérignon formait un vif contraste avec -Jeanne de Sambligny, brune au teint mat, à la -taille svelte et élancée. Henriette devait certainement -être l’idéal, le type d’Armand,—ne fût-ce -qu’en vertu de ce contraste et pour que le changement -fût plus accentué: c’est ce qu’Irène se dit et -le raisonnement qu’elle se tint. Quelques mots, -prononcés par M. de Sambligny, la confirmèrent -d’ailleurs dans ces conjectures: ayant eu plusieurs -fois occasion de rencontrer sa belle-sœur avec cette -demoiselle Henriette, il n’avait pu s’empêcher de -lui faire compliment de sa compagne.</p> - -<p>«Une bien belle personne, ma foi!</p> - -<p>—N’est-ce pas?»</p> - -<p>Irène fit en sorte, un soir qu’elle attendait la visite -de Henriette, d’attirer son beau-frère chez elle; -puis, l’amie venue, elle imagina un banal prétexte, -allégua qu’il fallait du rhum avec le thé qu’elle se -disposait à leur servir, et, s’excusant vivement de -son absence:—«Le temps de descendre et de remonter!»—elle -s’empressa de les laisser seuls.</p> - -<p>«Je connais mon cher beau-frère, ruminait-elle; -ou je me trompe fort, ou il saura mettre à profit le -tête-à-tête.»</p> - -<p>Armand tira, en effet, de la situation tout le parti -qu’elle comportait et qu’on pouvait attendre d’un -hardi et robuste servant d’amour et zélé «féministe» -comme lui. Bien mieux, Mlle Henriette était -si alléchante, appétissante et affriolante, qu’il l’invita -à venir dîner avec lui le surlendemain dans un bon -endroit, en cabinet particulier.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span></p> - -<p>Mais là s’arrêtèrent ces passionnés témoignages. -A quoi bon, grand Dieu, se mettre une maîtresse -sur les bras? Pourquoi se lancer dans une intrigue -dont on ne pouvait prévoir les suites, une liaison -périlleuse, dispendieuse, gênante et absorbante, -avec une ou plusieurs paternités en perspective; -aller se créer un second ménage, quand on en -avait déjà trop d’un; quand la sagesse salomonienne -vous suffisait si bien; quand, pour si peu -de chose, quelques sous, on se procurait de si -commodes rencontres, de si discrètes, aimables et -charmantes filles!</p> - -<p>«Ce serait insensé, voyons!»</p> - -<p>Et Irène en fut pour ses frais et pour son -rhum.</p> - -<p>Ne voulant sans doute pas demeurer en reste avec -son aînée, et désireuse de contribuer de son mieux, -elle aussi, à la dislocation du ménage, Corentine dirigea -ses efforts vers Jeanne et tenta de l’apparier -avec le frère d’une de ses collègues, un jeune et tout -pimpant sous-lieutenant. Mais Mme de Sambligny, -coquette et dépensière, avait bien plus soif -d’argent que de plaisir, et, dès la seconde entrevue, -lorsqu’il lui fut démontré qu’elle n’avait à attendre -de ce joli garçon aucune solide et sonnante preuve -de tendresse, elle rompit avec lui.</p> - -<p>L’argent, et avec lui tout ce qui en relève, bien-être, -luxe, fêtes, toilettes nombreuses et variées, -robes éblouissantes, bijoux et diamants, voilà ce que -Jeanne de Sambligny convoitait et rêvait, l’unique -but de la vie pour elle. Ah! comme elle s’en voulait<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span> -de s’être donnée jadis à Armand et d’avoir consenti -à devenir sa femme!</p> - -<p>«Imbécile! Petite niaise, qui t’imaginais que -c’était là pour toi le salut, qui ne voyais rien de -plus beau! Ah! quelle sottise tu as faite et tu -expies!»</p> - -<p>C’est de la sorte qu’elle ratiocinait, et ainsi se -tançait-elle.</p> - -<p>Au lieu de savoir gré à Armand de Sambligny de -l’avoir épousée, elle, pauvre et sans avenir, elle -maudissait ce mariage.</p> - -<p>«Si j’avais su! Si j’avais su!»</p> - -<p>Exagérant sa beauté et la puissance de ses attraits, -elle se disait qu’avec de telles armes elle aurait pu -prétendre à tout, parvenir aux plus hauts sommets.</p> - -<p>«Certainement! Si je n’avais pas été rivée à cet -homme! C’est à cause de lui que ma vie est -gâchée!»</p> - -<p>Il n’était malheureusement plus temps de rebrousser -chemin et recommencer la partie: dans -trois ou quatre ans sonnerait la quarantaine.</p> - -<p>«Trop tard, hélas! Ah! malédiction!»</p> - -<p>Sambligny se doutait bien de ce qui se passait -dans la cervelle de sa femme et des raisonnements -qu’elle se tenait: depuis près de vingt ans qu’il -était «rivé», lui aussi, à sa chaîne, et traînait son -boulet, il avait eu tout loisir d’étudier la situation -et de se familiariser avec l’intellect et la judiciaire -de sa compagne de chiourme.</p> - -<p>«Elle m’a fait cadeau de sa petite personne et -jamais je ne saurais payer assez cher un tel honneur<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span> -et semblable délice! Voilà ce qu’elle se dit, ce -dont elle est souverainement convaincue et foncièrement -pénétrée. Et pourtant, fichtre! si j’avais pu -m’en dispenser, du cadeau! Ah! là là! si c’était à -refaire!»</p> - -<p>Pour de graves motifs de famille, et par suite -aussi de considérations administratives, M. de -Sambligny, bien que mari très marri, ne voulait pas -du divorce. Madame le désirait encore moins: c’est -plus tôt qu’il aurait fallu se décider. Maintenant, -trop tard, encore une fois!</p> - -<p>Le plus sage parti à prendre, tous deux le reconnaissaient -et se l’avouaient, c’était de recourir à la -patience, de se supporter l’un l’autre courageusement, -et de laisser à cette chaîne odieuse, exécrée, -le plus d’ampleur, le plus de jeu possible. Tacitement, -les deux époux en étaient arrivés à s’accorder -l’un à l’autre toute liberté,—pour avoir la paix. A -la fin de chaque mois, Sambligny prélevait sur ce -qu’il gagnait une somme suffisante—les quatre -cinquièmes de son traitement—pour les dépenses -de l’intérieur, et la remettait à sa femme.</p> - -<p>«Surtout pas de dettes! Je ne te demande que -cela!»</p> - -<p>C’était sa recommandation habituelle. A plusieurs -reprises, il avait eu, en effet, à se plaindre de la -mauvaise gestion financière de sa femme, ou plutôt -des fournisseurs étaient venus se plaindre à lui de -la difficulté qu’ils éprouvaient à faire régler leurs -factures par madame, et il avait dû intervenir dans -la gouverne du ménage.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span></p> - -<p>«Mais je n’en fais pas, de dettes! Tu es toujours à -crier! protestait la douce et angélique moitié.</p> - -<p>—Je ne crie pas, je parle, et c’est même pour -empêcher qu’on ne vienne crier et clabauder jusqu’ici -que je te supplie de tout payer comptant ...</p> - -<p>—Mais oui! Mais oui!»</p> - -<p class="p2">Ce soir-là, comme d’ordinaire, Armand de Sambligny -quitta très tard son bureau: il était plus de -sept heures quand il déposa lui-même sa clef chez -le concierge du ministère et traversa la rue de Rivoli, -pour s’acheminer pédestrement vers les hauteurs -de la rue de Rome, où il demeurait. C’était -encore à son bureau, dans ses études budgétaires, -ses chiffres et ses dossiers, qu’il se plaisait le -mieux; là, il oubliait tous ses tracas domestiques, -n’avait plus à essuyer la mauvaise humeur de sa -femme ni endurer ses lubies. Le travail, de plus en -plus, il l’éprouvait et se le disait, c’est bien le meilleur -des refuges, le plus souverain des consolateurs.</p> - -<p>Chemin faisant, il songea que c’était aujourd’hui -jeudi,—dîner de famille, par conséquent,—et il se -demanda laquelle de ses deux belles-sœurs il allait -trouver à la maison. Car, il y avait cela de particulier -et de drôlichon dans ces agapes intimes, comme -les trois sœurs étaient continuellement brouillées -l’une avec l’autre ou avec les deux autres, jamais il -ne leur était donné de se voir réunies toutes les -trois ensemble, et il y avait des jeudis,—quand, -par exemple, c’était le tour de Jeanne d’être en délicatesse<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span> -avec ses deux cadettes,—où le dîner qualifié -«de famille» s’effectuait en un simple tête-à-tête -conjugal.</p> - -<p>«Oui, laquelle vais-je avoir le plaisir de rencontrer? -ruminait Sambligny. La semaine dernière, -c’est Irène qui est venue; il y a donc de grandes -probabilités pour que ce soit aujourd’hui Corentine. -A moins que ... Ah! Ah! si Corentine et Irène sont -présentement toutes les deux en froid avec Jeanne? -Ou bien, si c’est entre Irène et Corentine que la -fraîcheur existe, et si elles appréhendent de se -trouver face à face chez leur sœur? Eh! Eh! cela -n’aurait rien d’étonnant! On ne sait jamais, avec ces -trois anges! Toujours de l’imprévu, des à-coups, -des surprises en réserve!»</p> - -<p>Il avait l’habitude de tout prendre gaiement, -M. de Sambligny,</p> - -<p class="pc1 reduct"><i>Et de faire</i>, en riant, bon visage aux ennuis,</p> - -<p class="pn1">en vrai disciple de Regnier et de Rabelais, en bon et -brave Français qu’il était.</p> - -<p>De surprise, il en eut une, effectivement, ce jour-là, -en rentrant, et une grande, une immense.</p> - -<p>Les trois sœurs étaient dans le salon, toutes les -trois ensemble, toutes les trois assises côte à côte.</p> - -<p>Il en resta cloué sur le seuil, bouche bée, n’en -croyant pas ses yeux.</p> - -<p>«Pas possible! Que se passe-t-il donc?»</p> - -<p>Telle est la question qui surgit brusquement dans -sa tête.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span></p> - -<p>«Ah! mon ami! Tu ne sais pas la nouvelle? -s’écria Jeanne en accourant à sa rencontre.</p> - -<p>—Non, je ne sais pas ...</p> - -<p>—Irène se marie!»</p> - -<p>Il ne put retenir un cri de stupeur et peu s’en -fallut qu’il ne demandât: «Contre qui?» Ses lèvres -s’entr’ouvrirent davantage, ses prunelles se dilatèrent.</p> - -<p>«Elle se ...</p> - -<p>—Oui, mon ami, reprit Jeanne, elle se marie! -C’est pour cela qu’elle est venue ... Elle m’en voulait -un peu, la pauvre chatte! Un léger nuage ...</p> - -<p>—N’en parlons plus!» s’empressa de répliquer -Irène, dont les petits yeux de myope clignotaient -fébrilement derrière son binocle.</p> - -<p>Car, ainsi que sa cadette Corentine, elle portait -binocle, ce qui ne contribuait pas à relever leur -beauté, à l’une ni à l’autre: mais il avait tant fallu -lire, étudier, piocher d’examens!</p> - -<p>«C’est ce qui donne du piquant et du charme à -l’existence, ces gentils nuages! lança Corentine. -Lorsqu’ils se sont dissipés, on n’en apprécie que -mieux le beau temps, n’est-ce pas donc, Jeanne?</p> - -<p>—Mais oui! C’est bien vrai! Où il n’y a pas de -brouille, il n’y a pas de plaisir!</p> - -<p>—Vous trouvez? insinua Sambligny.</p> - -<p>—Et puis, c’est justement ce qui prouve qu’on -s’aime bien, reprit Irène.</p> - -<p>—Qu’on s’adore! renchérit son aînée.</p> - -<p>—Ah! oui-da! Tiens! tiens! tiens! fit Sambligny.</p> - -<p>—Irène compte sur toi, poursuivit Jeanne en<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span> -s’adressant à son mari, pour lui servir de témoin.</p> - -<p>—Très volontiers. Cela va de soi.</p> - -<p>—L’autre serait son chef, M. Jourd’huy. Elle -compte l’aller voir ...</p> - -<p>—Pardon! interrompit Sambligny. Mais qui -épouse-t-elle?</p> - -<p>—J’oubliais, en effet ... Un de ses collègues, un -employé du Crédit, un employé qui est à la veille -de passer ... Comment as-tu dit, Irène?</p> - -<p>—Préposé aux titres.</p> - -<p>—Ah! Ah! Et il s’appelle?</p> - -<p>—Marius Lacrouzade.</p> - -<p>—Joli nom, qui sent sa Canebière ... Tu as annoncé -ton mariage à M. Jourd’huy? demanda Sambligny, -qui, ayant connu Irène et Corentine toutes -fillettes, avait gardé l’habitude de les tutoyer.</p> - -<p>—Pas encore, répondit Irène. Je tenais avant tout -à t’en parler, ainsi qu’à Jeanne ...</p> - -<p>—Je t’en remercie, et je suis très heureux de cet -événement, quoique tu nous aies maintes fois déclaré -que tu n’entendais pas aliéner ta liberté ...</p> - -<p>—C’est exact.</p> - -<p>— ... que tu avais le mariage en horreur.</p> - -<p>—Il a fallu une occasion comme celle-là ...</p> - -<p>—Du moment que ce jeune homme te convient ... -Quel âge a-t-il?</p> - -<p>—Trente-quatre ans; ainsi ...</p> - -<p>—C’est à merveille! conclut Sambligny. Mais, -sans prétendre, ma chère enfant, te donner des -conseils ni influer en rien sur tes volontés, peut-être -aurais-tu bien fait, dans cette conjoncture, et<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span> -avant de prendre aucune décision ferme, de consulter -M. Jourd’huy, qui est un de mes amis, te -porte de l’intérêt et se trouve à même d’être bien -renseigné sur les antécédents et la situation de -M. Lacrouzade.</p> - -<p>—Ces renseignements ne peuvent être qu’excellents, -repartit Irène. Je connais M. Lacrouzade depuis -plusieurs mois ... C’est en nous rendant au bureau -et en en revenant, à force de nous rencontrer, -que la connaissance s’est faite.</p> - -<p>—Très bien!</p> - -<p>—Je ne me suis pas engagée à la légère, comme -bien tu penses.</p> - -<p>—Je n’en doute nullement.</p> - -<p>—Je me suis enquis avec précaution à droite et -à gauche, j’ai sondé le terrain, questionné discrètement -ici ou là, notamment celles de mes collègues -que je savais en relation de service avec M. Lacrouzade.</p> - -<p>—Et ...</p> - -<p>—Et le résultat de l’enquête a été en tous points -satisfaisant.</p> - -<p>—Alors, ma chère Irène, il ne me reste plus qu’à -te souhaiter tout le bonheur désirable. Tu as, en -effet, assez d’expérience, de tact et de jugement, -pour t’en rapporter entièrement à toi. Si tu estimais -néanmoins qu’une démarche faite par moi -auprès de l’administration supérieure ou auprès de -M. Jourd’huy pût t’être d’une utilité quelconque, -je suis tout à ta disposition.</p> - -<p>—Je t’en remercie, Armand, je te suis très obligée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span></p> - -<p>—On ne risque jamais rien de se renseigner davantage, -observa Jeanne.</p> - -<p>—Il est certain, reprit Irène, que si vous craignez -une erreur ou une imprudence de ma part ...</p> - -<p>—Personnellement, je ne crains rien, répliqua -Sambligny. C’est pour toi, dans ton intérêt seul, -Irène, et parce que deux avis valent mieux qu’un; -parce que, en telle occurrence, comme vient de te -le dire ta sœur, on ne saurait s’entourer de trop -d’indices, de lumière et de garanties. Voilà le seul -mobile qui me pousse ...</p> - -<p>—Je comprends, et je te sais le plus grand gré -de ton offre, que j’accepte très volontiers. Si tu -veux bien demander à M. Jourd’huy ou au directeur -du Personnel leur opinion sur M. Lacrouzade ...</p> - -<p>—Ce sera fait sans retard, ma chère petite.</p> - -<p>—Si nous nous mettions à table? intervint -Mme de Sambligny. Nous causerions aussi bien ... -Tu rentres chaque soir à des heures impossibles, -et tu nous fais dîner au milieu de la nuit!</p> - -<p>—Je suis confus ...</p> - -<p>—Huit heures et demie déjà! A table! A table!»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VI</h2> - -<p class="p2">Mme Bombardier, présidente du groupe parisien -de la Revendication des droits des femmes, -fut victime, à cette époque, d’une noire ingratitude -et éprouva une bien douloureuse déception.</p> - -<p>Un congrès féministe international, baptisé le -«Grand Congrès de l’Affranchissement», venait de -s’ouvrir à Paris, et Angélique Bombardier, qui, en -considération des importants services rendus par -elle à la cause même de cette sainte révolte, s’attendait -à être proclamée présidente de la réunion, -la grosse Bombardier vit s’asseoir sur l’estrade, à sa -place, une débutante, une jeune et fluette avocate, -qu’un coup de vent venait de porter au pinacle, -qu’un misérable caprice du sort avait rendue célèbre -en une demi-journée.</p> - -<p>Et cependant qui, depuis douze ans, faisait les -frais du principal organe féministe, <i>l’Affranchie</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span> -recueil hebdomadaire, et, sous le pseudonyme de -<i>Spartaca</i>, l’alimentait de copie encore plus que -d’argent? Qui, par ses continuelles démarches, ses -relations et sa fortune, avait réussi, en maintes circonstances, -à trouver, dans la Chambre ou au Sénat, -des soutiens à ladite Revendication, ou à obtenir -même l’appui des gouvernants? Qui donc avait -pour ami et porte-parole le député Magimier?</p> - -<p>«Mais moi, moi! se répondait Angélique. <i>Me, -me adsum qui feci!</i>»</p> - -<p>Et on avait osé lui préférer une petite doctoresse -en droit, une demoiselle Montgobert, dont le seul -mérite et l’unique fait d’armes était d’avoir plaidé -en justice. Et quelle cause! quelle plaidoirie!</p> - -<p>Reçue à dix-neuf ans bachelière ès lettres et ès -sciences, Mlle Ernestine Montgobert, fille d’un -modeste boutiquier, d’un marchand coutelier de -la rue Saint-Antoine, s’était avisée, avec l’assentiment -et l’encouragement de son papa, émerveillé -des brillantes dispositions de sa fille, d’étudier le -code et de se faire inscrire au nombre des élèves -de la faculté de droit. Trouvant probablement que -la France manquait d’avocats, elle postula, aussitôt -sa licence en poche et tout en préparant le doctorat, -son admission au barreau de la cour d’appel de -Paris. L’affaire fut longue à décrocher, mais ce que -femme veut Dieu le veut, et, un beau matin, la doctoresse -Montgobert fut autorisée à prêter le serment -professionnel et à prendre <i>coram populo</i> la toque et -la parole.</p> - -<p>Entre-temps, et pour bien démontrer qu’aucune<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span> -cause naturelle, aucune question de sexe ne pouvait -faire obstacle à sa demande, elle avait publié une -étude détaillée sur la voix humaine, <i>Phonation et -Phonétique</i>, où elle affirmait que, si les cordes vocales -n’ont pas la même puissance chez la femme que -chez l’homme, c’est uniquement parce qu’on ne -s’est pas donné jusqu’ici la peine de les fortifier -comme il siérait, et d’exercer dès le bas âge les -jeunes filles à dûment s’en servir.</p> - -<p>«Habituée à toujours parler doucement, timidement, -avec crainte, en esclave qu’elle a été durant -tant de siècles, la femme se ressent de cet atavisme, -et ne peut encore donner à son organe l’ampleur -nécessaire pour commander une armée, par -exemple, ou haranguer une foule. Jusqu’à présent -cet organe n’a été, pour ainsi dire, qu’un organe de -salon, et c’est un tort; il faut qu’il se tonifie et -s’amplifie; il faut que cette infériorité cesse.</p> - -<p>»Que la femme contracte dès l’enfance l’habitude -de s’exprimer hautement et hardiment, avec intensité -et vigueur; qu’elle n’ait plus peur d’élever -et de grossir le ton, et avant un siècle, j’en réponds, -la voix féminine sera totalement modifiée, sera -nativement devenue égale et semblable à la voix -masculine.»</p> - -<p>Avec quelle joie, quels ravissements et quels -applaudissements, Elvire Potarlot, la présidente de -la Ligue de l’Émancipation, s’empressa d’accueillir -cette prophétie! Elle rentrait si bien dans son système -d’égalité absolue, de complète similitude des -deux sexes! Du coup, la jeune Montgobert fut sa<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span> -protégée, devint sa collaboratrice, son amie, son -espoir.</p> - -<p>Cette estime et cette affection redoublèrent après -les débuts oratoires de maître ou maîtresse Montgobert, -en présence du courage vraiment viril dont -notre avocate fit preuve devant la cour d’assises.</p> - -<p>Un président goguenard, amateur de causes -grasses, héritier des Bouhier et des Debrosses, tout -heureux de fournir à une jeune éloquence l’occasion -tant cherchée de se produire et se révéler, -désigna d’office maître Ernestine Montgobert -comme défenseur d’un détenu de Poissy, cambrioleur -et escarpe par vocation, non-conformiste par -nécessité ou par goût, devenu meurtrier par amour, -assassin de son plus intime mais trop infidèle compagnon -d’infortune.</p> - -<p>Le premier mouvement d’Ernestine fut de refuser -avec indignation.</p> - -<p>Il se moquait d’elle, ce magistrat si peu soucieux -de la pudeur de la femme, si étranger à la vieille -galanterie française.</p> - -<p>«Ah! pardon! Un instant! Si ces dames et demoiselles -n’avaient pas les premières oublié cette pudeur -et rompu avec les lois de l’antique chevalerie, -je comprendrais l’objection, répliqua le président, -lorsqu’on lui fit part des scrupules probables de -maître ou maîtresse Montgobert. Mais ces dames -sont nos égales, c’est décidé, c’est entendu et conclu: -où l’on met l’un on peut placer l’une, et une avocate -est à même de se substituer en tout et partout -<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span>à un avocat; ou alors ... alors qu’elle s’en aille, -qu’elle rentre,—je ne dirai pas sous sa tente, -puisqu’elle n’en veut pas!—mais sous son toit et -à son foyer, et qu’elle y reste: cela vaudra mieux -pour elle, pour nous et pour tout le monde.»</p> - -<p>Touchée au point d’honneur, piquée au vif, Ernestine -regimba.</p> - -<p>«Eh bien, soit! Ce sera plus crâne, en effet! -Il faut leur prouver, à ces hommes, ces grossiers -individus, qu’on est de taille ...</p> - -<p>—Parfaitement, ma petite! s’empressa d’acquiescer -l’amie et mentor Elvire Potarlot. Il faut leur -prouver que nous sommes aussi forts qu’eux; que -toutes les questions qu’ils traitent, toutes sans -exception, sont de notre domaine; qu’ils n’ont le -monopole de rien. Ah! vous avez là, ma chère, une -occasion merveilleuse et unique de vous montrer -et de soutenir nos droits. Laissez rire les imbéciles, -dédaignez les sarcasmes, bravez les calomnies et -les outrages, et en avant, Ernestine! Du nerf, de -l’aplomb, de l’audace! Je vous prédis un succès, -ah! un succès!»</p> - -<p>Il dépassa effectivement toutes les prévisions et -prédictions, ce succès, ce triomphe. Ce fut quelque -chose d’inouï, de prodigieux, d’éblouissant et de -mirobolant. Malgré le rigoureux huis clos, jamais -la longue salle des assises n’avait contenu une telle -foule, jamais tant d’oreilles n’avaient été suspendues -aux chaînes d’or ... La voix de l’oratrice était -bien un peu grêle et ne s’entendait pas très nettement: -elle n’avait pas encore pu, hélas! profiter -des perfectionnements ataviques; mais le peu<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span> -qu’on entendit suffit à faire le régal et les délices de -l’auditoire.</p> - -<p>Maître ou maîtresse Ernestine Montgobert sortit -de là avec cause gagnée, doublement gagnée, emportant -l’acquittement de son client et la preuve, -fournie par elle, la preuve éclatante et incontestable, -que toute thèse, si délicate, épineuse et graveleuse -qu’elle soit, peut relever de la femme, être -expliquée et discutée publiquement par elle. Il n’y -a qu’un peu de courage à avoir, et un peu de tact, -de souplesse d’expression, de dextérité de langue ... -N’importe! Voir et ouïr cette pudique demoiselle, qui -ne comptait pas encore vingt-huit printemps, parler -seule, tout haut et devant tout le monde, de pédérastie, -de sodomie, des terribles exigences de ces passions -hors nature, des féroces jalousies de ces perversions -sensuelles, c’était là, il faut bien en convenir, -un spectacle pas banal et non dépourvu de piquant.</p> - -<p>Ernestine se réveilla célèbre. Dans toute la France, -d’un bout du monde à l’autre, le nom de Montgobert, -maître ou maîtresse, fut imprimé à satiété, corné, -clamé, seriné par tous les olifants et buccins, clairons -et clarinettes de la Renommée. Sans doute -beaucoup de ces journaux se moquaient et se gaudissaient, -nombre de ces trompettes sonnaient des -airs gouailleurs ou charivaresques; mais l’effet -n’en était pas moins produit, le coup porté: on -savait que dorénavant les femmes auraient licence -d’aborder tous les sujets, qu’elles peuvent à présent -mettre le pied dans tous les sentiers ou sentines. -Quant à Elvire, la directrice de <i>l’Émancipation</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span> -elle ne tarit pas d’éloges dans son journal: ce -fut de l’ivresse et du délire.</p> - -<p>«Eh bien, n’ai-je pas, moi aussi, fourni mes -preuves? grommelait Angélique Bombardier, toute -dépitée et rageuse. N’ai-je pas, moi aussi, démontré -amplement et en maintes occurrences que rien de -ce qui est humain ne m’est étranger, rien de ce qui -est viril n’est pour moi lettres closes?»</p> - -<p>C’était une allusion à une série de conférences -sur les «Rapports de l’homme et de la femme», -faites jadis par elle dans une des salles de la mairie -du VI<sup>e</sup> arrondissement.</p> - -<p>A l’exemple d’une de ses plus illustres amies, -de Mlle D ..., qui employait couramment et sans -vergogne les termes techniques, lorsqu’elle conversait -avec ses visiteurs et traitait avec eux -quelque intime question de physiologie; disant, -par exemple,—et cela au grand scandale du très -correct et très courtois sénateur Ernest Hamel, qui -ne pouvait se faire, si tolérant et libéral qu’il fût, -à ces licences de langage—: «Lorsque, sous une -titillation manuelle ou un excitant quelconque, la -verge de l’homme entre en érection ...», etc., etc., -Angélique avait tenu à se départir, dans ses conférences, -de toute pruderie et bégueulerie, à s’exprimer -tout à fait en homme et en savant.</p> - -<p>C’était se conformer, du reste, non seulement à -l’avis de Mlle D ..., mais à celui de Mme Jenny -d’Héricourt, dont Angélique-Spartaca, comme -Elvire Potarlot, vénérait si bien les principes et -possédait les écrits sur le bout du doigt.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span></p> - -<p>«Mes adversaires ayant porté la discussion sur le -terrain scientifique, déclara-t-elle dès le début, -n’ont pas reculé devant la nudité des lois biologiques -et des détails anatomiques: je les en loue: le -corps étant respectable, il n’y a point d’indécence à -parler des lois qui le régissent. Mais comme ce -serait de ma part une inconséquence que de croire -blâmable en moi ce que j’approuve en eux, vous -voudrez bien ne pas vous étonner que je les suive -sur le terrain qu’ils ont choisi, persuadée que -la science, chaste fille de la pensée, ne saurait -perdre sa chasteté sous la plume d’une honnête -femme, pas plus que sous celle d’un honnête -homme<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> -.»</p> - -<p>Malgré ce coquet préambule, tout entier et -textuellement emprunté à l’auteur de <i>La Femme -affranchie</i>, l’auditoire, presque exclusivement composé -de femmes du monde et de jeunes filles:—le -beau mérite, si elle n’avait eu affaire qu’à des doctoresses -en médecine, des chirurgiennes, pharmaciennes -et élèves matrones, ou encore à de vieilles -gardes, d’antiques routières d’amour, qui ne savent -plus rougir, et que rien n’effarouche,—l’auditoire -ne tarda pas à murmurer; des protestations, formulées -à mi-voix, surgirent çà et là. Bientôt une -mère de famille se leva en tirant par la main sa -chère géniture, qu’elle avait eu l’imprudence -d’amener dans ce mauvais lieu; une autre maman -<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span>la suivit, puis une troisième ...</p> - -<p>«Mais qu’y a-t-il donc, mesdames? demanda -Angélique en s’interrompant et avec un étonnement -des mieux simulés. Encore une fois, nous faisons -de la science ici, et la science est chaste.</p> - -<p>—C’est vous qui ne l’êtes pas!» lui lança en -plein visage une de ces bégueules et sottes poules -couveuses, qui se sauvait tout effarouchée, en -chassant devant elle ses poussines.</p> - -<p>Heureusement qu’elle avait eu, pour la défendre -et la prôner, toutes les adeptes de la sainte cause, -toutes les femmes vraiment intelligentes, vraiment -supérieures, bien dans le mouvement, que le progrès -n’effraye pas, qui n’entendent pas rester à -jamais courbées sous le despotisme de l’homme, -sous le joug humiliant et abêtissant de la routine -et des préjugés.</p> - -<p>C’était cette élite qui l’avait peu après nommée -présidente du groupe parisien de la Revendication. -C’étaient ces avant-courrières et ces héroïnes qui -auraient dû la patronner encore aujourd’hui, soutenir -sa candidature au fauteuil présidentiel du -Congrès de l’Affranchissement, et exiger, imposer -son élection.</p> - -<p>Au lieu de cela on l’avait misérablement lâchée,—lâchée -pour une petite avocassière qui ne faisait -que d’apparaître, qui n’avait que de l’effronterie et -du cynisme, pas l’ombre de talent ... Ah! c’est qu’on -trouve toujours plus hardi que soi, qu’on est bien -toujours le réactionnaire de quelqu’un!</p> - -<p>«Si encore on avait fait choix d’Elvire Potarlot, -été chercher la citoyenne Magloire, Katia Mordasz,<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span> -Estelle de Bals ou la marquise, je comprendrais! -Mais cette chipie!» s’exclamait Spartaca Bombardier -en haussant avec rage et mépris ses volumineuses -épaules.</p> - -<p>Non, on n’avait pas voulu d’Elvire Potarlot. Si -dévouée qu’elle fût au triomphe de l’Émancipation, -si actives et ardentes que fussent ses convictions, -en dépit même de sa notoriété, de la popularité -qu’elle s’était acquise par ses articles, ses livres, -ses conférences, sa constante et infatigable propagande, -Elvire Potarlot avait peu à peu perdu, elle -aussi, les sympathies de ses principales consœurs, -les autres cheffesses du mouvement féministe. -Celles-ci d’abord la jalousaient, à cause même de -cette popularité; puis, ne pouvant leur ouvrir à -toutes également les colonnes de son journal, les -avoir toutes et au même titre pour collaboratrices -à <i>l’Émancipation</i>, combien d’entre elles n’avait-elle -pas froissées, que d’ennemies elle s’était faites!</p> - -<p>On reprochait ensuite à Elvire les irrégularités, -voire les scandales de sa vie privée; et les bonnes -camarades, qui se montraient envers elle si sévères, -avaient cependant, pour la plupart, bien d’autres -poids sur la conscience, bien d’autres taches sur -leur blanche hermine. Comme beaucoup d’entre -elles, sinon presque toutes, Elvire Potarlot possédait -quelque part un ex-mari légitime,—un monstre, -qui lui avait fait souffrir le martyre, qu’elle avait -planté là au bout d’une année de cohabitation, et -dont elle était légalement divorcée. Mais pas de -chance! De Charybde elle était dégringolée en<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span> -Scylla. Après plusieurs essais, tous plus décourageants -et désastreux les uns que les autres,—ces -hommes, quelle engeance! quels gredins!—et par -une amère ironie du sort, un cruel tour du petit -dieu malin, elle s’était entichée du plus triste sire, -d’un certain Émilien Bellerose, sculpteur praticien -à ses heures, chansonnier comique et poète élégiaque -par foucades, citoyen n’ayant en somme aucune profession -stable et avouable, aucunes ressources, ni feu -ni lieu, et qui non seulement vivait à ses crochets, -lui mangeait à belles dents les dix mille francs de -rente provenant de son patrimoine, mais encore, et -pour comble et remercîment, la battait comme plâtre, -dès qu’elle ne dénouait pas assez vite les cordons -de l’escarcelle, la rouait de coups quotidiennement, -avec ou sans motif, à la briser et la laisser sur -place. Les mauvaises langues affirmaient que la -présidente des Émancipées raffolait de ces raclées -magistrales, que c’était sa secrète et tenace et honteuse -passion. La vérité est qu’Elvire ne cherchait -qu’à se dévouer, à aimer et se prodiguer; qu’ici -comme ailleurs elle obéissait à sa nature généreuse -et exaltée, à son impérieux besoin d’apostolat, sa -fièvre de sacrifice; que plus son amant, ce misérable -rufien, était décrié, honni de tous, écarté et -repoussé de partout, plus il lui semblait avoir droit -à sa pitié et à sa tendresse, plus elle s’appliquait à -l’indemniser, s’attachait à lui, s’obstinait à tout -endurer de lui, plus elle persistait à le protéger et -le défendre, à demeurer son esclave et sa chose.</p> - -<p>Comme nombre de femmes, Elvire croyait faire<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span> -acte de bravoure en frondant l’opinion et s’insurgeant -contre l’universelle réprobation. Et puis, au -fond d’elle-même, peut-être ne lui déplaisait-il pas -non plus de se dire que c’était à elle, humble représentante -du prétendu sexe faible, que cet -homme devait sa subsistance; que, malgré les -sévices et voies de fait, en dépit de tout, c’était elle -qui avait ici le rôle du fort et du mâle: cela chatouillait -son amour-propre et la piquait d’honneur.</p> - -<p>Maintes fois telle ou telle de ses amies, de ses -plus intimes, avait tenté de l’arracher à cet ignominieux -servage.</p> - -<p>«C’est de l’aberration, ma chère! Si encore -cet être-là vous aimait! Mais pas du tout! C’est -votre argent qui le retient et qu’il convoite; il est -en train de vous mettre sur la paille ...</p> - -<p>—Baste!</p> - -<p>—Oui, vous vous en moquez, soit! Mais, en perdant -cette fortune dont vous faites si bien fi, vous -le perdrez, lui, à qui vous tenez tant, je vous en -préviens. Mieux vaudrait donc le quitter en conservant -votre argent: c’est le bon sens, la raison -qui vous le disent.</p> - -<p>—Le cœur a des raisons ...</p> - -<p>— ... que la raison ne connaît pas, je le sais. En -attendant, vous vous déconsidérez, Elvire, vous -vous déshonorez avec cet individu.</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Si, je vous assure. Les journaux, à tout moment, -font allusion à votre situation.</p> - -<p>—Elle ne serait pas ce qu’elle est, ma situation,<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span> -que les journaux en parleraient tout de même aussi -méchamment, en termes aussi perfides.</p> - -<p>—C’est possible.</p> - -<p>—C’est exact. Ne nous occupons donc pas de -toutes ces insinuations et ces misères.</p> - -<p>—Elles vous font tant de mal, chère amie! Je -suis bien obligée de vous le dire: ne vous en formalisez -pas!</p> - -<p>—Je ne me formalise pas, et je vous remercie, -au contraire. Mais, à cause même de ce tort que je -me fais à moi-même ...</p> - -<p>—Oh oui!</p> - -<p>—Eh bien, je n’en ai que plus de mérite, voilà -tout!</p> - -<p>—Ce n’est donc pas par affection, pas par amour, -c’est uniquement par orgueil que vous persistez -à garder près de vous ce ... monsieur?</p> - -<p>—Par orgueil, soit!</p> - -<p>—Orgueil bien mal placé!</p> - -<p>—Soit encore! Mais je n’y changerai rien. Je -reconnais avec vous toute l’étendue de ma faute ...</p> - -<p>—Toute l’indignité du personnage!</p> - -<p>—Non, pas cela, et vous avez tort de le dire. Il -souffre, il est malheureux ...</p> - -<p>—Il vous fait souffrir surtout.</p> - -<p>—Non, c’est faux! Et j’irais encore l’accabler! -Que deviendrait-il s’il ne m’avait pas? Parce que -tout le monde le méjuge et se détourne de lui, -vous voudriez que, moi aussi ... Oh non! non! Que -ce soit par amour ou par orgueil, peu importe! Je -ne le quitterai pas!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span></p> - -<p>Elvire Potarlot offrait encore à ses adversaires -bien d’autres points faibles.</p> - -<p>Par suite même de son entière bonne foi, de -l’extrême sincérité qu’elle mettait à chercher ce -qu’elle croyait la vérité, ses programmes étaient -remplis de disparates et de contradictions; elle -passait littéralement son temps à démolir ce qu’elle -venait d’édifier, à brûler le soir ce qu’elle avait -adoré le matin; elle se lançait dans les plus -étranges exagérations, se perdait dans les hypothèses -les plus folles.</p> - -<p>Après avoir longtemps prêché l’abolition du -mariage et réclamé l’union libre, la voilà qui venait -de déclarer que l’union libre ne profite qu’à -l’homme, que légalement elle le dispense de toute -responsabilité et de toute charge envers sa compagne, -et que celle-ci ne peut y trouver que déception -et duperie. «Le mariage légal est encore, -osait-elle écrire, ce qui, dans les conditions -actuelles, protège le mieux la femme, ce qui lui -assure le plus de garanties contre l’inconstance et -l’abandon de l’homme.»</p> - -<p>Mais ce n’était plus de l’émancipation, cela! C’était -la continuité de l’esclavage.</p> - -<p>«D’ailleurs, pour se marier, il faut être deux, -Elvire, lui répliquaient, tout comme M. de La Palice -aurait pu le faire, la citoyenne Magloire et -son émule Estelle de Bals. Or, vous voyez bien que -les hommes n’y tiennent plus, au conjungo, qu’ils -n’en veulent plus, qu’on se marie de moins en -moins: consultez les statistiques, ma chère!<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span> -Faudra-t-il donc tomber aux genoux de ces messieurs, -nous rouler aux pieds de ces potentats, -pour les déterminer à nous épouser? Est-ce cela -que vous demandez, Elvire?»</p> - -<p>Même la recherche de la paternité, qu’elle avait -naguère si ardemment réclamée et qui faisait le -sujet de son premier livre, aujourd’hui elle l’estimait -insuffisante, inapplicable, absolument illusoire. -Voilà un séducteur qui s’expatrie: allez donc -le poursuivre au Japon ou au Brésil? Et a-t-il quoi -que ce soit à supporter, lui, des longs embarras et -poignantes douleurs de la gestation et de la parturition? -Nullement. Il s’en moque! Et si la jeune -fille mise à mal meurt en couches, irez-vous, pour -faire les parts égales, condamner à mort et occire -son suborneur? Pourquoi le même acte, accompli -en commun, est-il suivi d’effets si dissemblables? -Quoi! l’un ne risque rien où l’autre met en -enjeu son repos, sa santé, son existence, sans -parler de son honneur, c’est-à-dire risque tout, -absolument tout! Mais c’est insensé et abominable!</p> - -<p>De là à conclure qu’il n’y aurait d’égalité entre les -deux sexes que quand ils seraient réduits à un seul, -il n’y a qu’un pas, et, ce pas, Elvire, avec son -extrême logique et son inflexible rigueur de raisonnement, -l’avait franchi.</p> - -<p>Oui, il fallait espérer que, par une transformation -inverse de celle qui s’est jadis produite et -dont nous parlent les anciennes mythologies aussi -bien que la Bible, le couple humain, actuellement<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span> -disjoint, serait de nouveau réuni: l’androgyne de -Platon reparaîtra, la côte surnuméraire sera restituée -à Adam. «Aujourd’hui incomplets et se -cherchant l’un l’autre, l’homme et la femme ne -formaient dans le principe qu’un même être double -dans sa forme, mais unique dans son consentement -et son autorité; séparé en deux, postérieurement -à sa création première, cet être a donné -lieu à l’espèce humaine d’à présent, à ces deux -types, mâle et femelle, si inégalement partagés, si -différents et en si complet désaccord. Que ces deux -types retournent à leur état primitif, que ces deux -êtres n’en fassent plus qu’un, et l’accord renaîtra, -l’harmonie régnera de nouveau, la nature humaine -aura reconquis son ancienne béatitude, sa perfection -d’antan et son âge d’or.»</p> - -<p>Voilà ce qu’avec Platon et plusieurs autres cosmogonistes -Elvire se disait à présent, l’avatar, la -réunion et fusion qu’elle préconisait et appelait de -tous ses vœux. Quand et comment s’accomplirait -ce changement, comment s’opérerait cette combinaison, -cela était moins facile à démêler et expliquer. -Mais la science, avec ses découvertes et ses -miracles, ne nous a-t-elle pas appris à ne désespérer -de rien et à ne nous étonner de quoi que ce -soit? Les phénomènes physiologiques démontrés -par Lamarck et Darwin, les transformations de -poissons en oiseaux, par exemple, ou la simple et -si étonnante métamorphose d’une chenille en -papillon, sans parler de l’hermaphrodisme de diverses -espèces du règne animal ou végétal, ne<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span> -peuvent-ils pas nous servir d’indice, nous donner -le droit de croire et d’espérer?</p> - -<p>En attendant, Elvire s’ingéniait à supprimer toute -différence entre les deux éléments de l’être humain, -entre l’homme et la femme; à les assimiler en tout -et partout l’un à l’autre, autant que faire se peut.</p> - -<p>D’abord, dès le bas âge, pourquoi deux éducations -distinctes, deux modes d’instruction différents? -Pourquoi ne pas élever ensemble et de la -même façon garçons et filles? Est-ce que pouliches -et poulains ne sont pas astreints absolument au -même régime et aux mêmes exercices, et ne se -disputent pas les mêmes prix sur les champs de -courses? Voyez! Ce sont les animaux qui nous -indiquent la voie et nous donnent l’exemple.</p> - -<p>Ensuite pourquoi imposer au sexe, si sottement -qualifié de faible, ces jupes traînantes, salissantes -et incommodes? Pourquoi ces affreux et stupides -corsets, «qui ont fait périr plus de femmes que la -guerre n’a détruit d’hommes»? Pourquoi ces cheveux -longs, lourds à la tête, si gênants et malsains? -A quoi bon ces boucles d’oreilles, ces broches et ces -bracelets, odieux signes de l’esclavage antique et -toujours persistant? N’est-ce pas une honte de se -décolleter, d’exhiber ses bras et ses épaules, d’étaler -aux regards la moitié ou les trois quarts de -ses mamelles? Est-ce que les hommes se décollettent? -Non, n’est-ce pas? Eh bien alors?</p> - -<p>Et ne trouvez-vous pas inique et inepte d’accorder -toujours la priorité au masculin sur le féminin -en grammaire, de toujours faire accorder l’adjectif<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span> -avec le substantif mâle, quel qu’il soit? «Ces -ravissantes dames, ces charmantes jeunes filles, -toutes ces reines de beauté et d’élégance, ces -déesses de la mode et du bon ton, et ce petit chien -sont venus ...» Venus au masculin! C’est le petit -chien qui l’emporte! Voilà ce qu’Elvire Potarlot, -malgré ou avec toute sa science et ses brevets, ne -pouvait digérer, ce qui la faisait bondir d’indignation -et fulminer de colère.</p> - -<p>«Ah! les hommes! On voit bien que ce sont eux -qui ont fabriqué et promulgué les lois grammaticales -comme les autres, celles du code! Tout pour -eux! Un chien, un porc, un crapaud, le plus abject -animal, pourvu que ce soit un mâle, passe avant -nous!»</p> - -<p>«De même, continuait-elle, nous seules sommes -assujetties aux plus serviles labeurs, à toutes les -répugnantes besognes de la communauté. C’est à -nous, infortunées femmes, qu’échoit le rôle de cuisinière, -de balayeuse, de laveuse de vaisselle; nous -qui sommes appelées à être «les domestiques de ces -messieurs.» S’il survient des enfants, c’est nous -qui avons toute la peine de les porter, non seulement -dans notre sein durant neuf mois, ce qui est -déjà d’une assez flagrante et odieuse injustice, mais -sur nos bras ensuite; c’est nous qui les allaitons, -qui les nettoyons, qui les torchons ... Est-ce que, -vraiment, la main sur la conscience, ce ne devrait -pas être un peu le tour de nos seigneurs et -maîtres?»</p> - -<p>Aussi Elvire Potarlot, suivie par nombre de ses<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span> -coreligionnaires, notamment par Angélique Bombardier, -Stéphanie Lauxerrois, les citoyennes René -d’Escars, Magloire et de Bals, ne cessait-elle de -réclamer, outre l’éducation en commun des filles -et garçons, ou «co-éducation», la libre accession -de toutes et de tous aux mêmes emplois et aux -mêmes fonctions.</p> - -<p>«Pourquoi les femmes, que, dans votre magnanime -sollicitude et votre inépuisable générosité, -vous daignez admettre en qualité de scribes dans -vos bureaux, ne deviendraient-elles pas aussi bien -que vous, messieurs, chefs de bureau et de division, -directeurs de service? Dites, messieurs, dites-le-moi -donc, s. v. p.! Pourquoi les femmes ne feraient-elles -pas, aussi bien que vous, des contrôleurs -des contributions, des receveurs de l’enregistrement, -des inspecteurs des douanes, dites? Pourquoi, -tout comme vous, messieurs, ne seraient-elles pas -agents voyers, ingénieurs ou architectes, médecins -ou pharmaciens, avocats ou avoués, notaires ou -huissiers, et ne pourraient-elles pas s’engager dans -l’armée ou la marine, former, comme jadis chez les -Amazones et tout récemment aux États-Unis, des -régiments, spéciaux ou non, être promues colonelles, -générales ou amirales? Qui les empêcherait -surtout—oh! oui, surtout!—qui devrait les empêcher, -sous un gouvernement dit de suffrage universel, -de posséder le droit de vote? Il n’est pas -universel, votre suffrage, puisque vous seuls, -hommes, êtes appelés à prendre part aux scrutins, -et que les femmes, sans compter les enfants, en<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span> -sont exclues. C’est donc aux enfants que vous les -assimilez? Et cependant ne seraient-elles pas à leur -place, tout aussi bien que vous, dans les conseils -municipaux et généraux, à la Chambre et au Sénat,—même -bien mieux que vous très souvent, messieurs; -car, pour ce que vous y faites parfois, au -Palais-Bourbon et au Luxembourg!</p> - -<p>«Et pourquoi ne choisirait-on pas parmi nous, -femmes, aussi bien que parmi vous, messeigneurs, -nos conseillers d’État, nos ambassadeurs et nos -ministres? Pourquoi la République n’a-t-elle jamais -qu’un président, et n’aurait-elle pas à tour de rôle -une présidente? Ne devrait-on pas alterner? Tantôt -vous, tantôt nous: ce serait justice. Mais vous ne -voulez pas! La justice, ah bien oui! Est-ce que vous -savez ce que c’est? Vous avez tout pour vous, l’assiette -au beurre et le reste, et vous vous gardez bien -de rien céder. Les femmes, est-ce que ça compte?»</p> - -<p>Telles étaient les insidieuses et indiscrètes questions -que la directrice de <i>l’Émancipation</i> ne cessait -de poser dans son journal, les thèses qu’elle s’ingéniait -à développer dans ses nombreuses conférences.</p> - -<p>Angélique Bombardier, les citoyennes de Bals, -Nina Magloire, d’Escars, Cherpillon, Lauxerrois <i>e -tutti quanti</i> faisaient chorus avec Elvire: toutes -s’époumonnaient à crier: «Sus au tyran!» à prêcher -la guerre à l’homme, la haine et le mépris du -mâle, qu’il fallait déposséder, détrôner et jeter à -bas,—sinon émasculer et châtrer.</p> - -<p>Car, pour beaucoup d’entre elles, il ne s’agissait<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span> -plus de partage: nombre de ces dames, émules des -culottières américaines, estimaient que l’homme -a suffisamment régné, que c’est leur tour, à elles, -de saisir le timon et agripper l’assiette au beurre -tout entière.</p> - -<p>Quant à celles qui, comme Zénaïde Crèvecœur et -Amanda Lapérouse, faisaient de l’opportunisme et -essayaient d’associer la religion avec les revendications -féminines, elles avaient contre elles toutes les -«citoyennes», toutes les émancipées—et c’était -l’immense majorité—qui se réclamaient de la libre-pensée, -appartenaient au radicalisme, au socialisme, -communisme, collectivisme, à l’anarchie, etc. -En s’obstinant à se ranger du côté de l’autorité et -de la conservation sociale, à respecter les traditions -us et préjugés, à ménager à tout propos Guelfes et -Gibelins, Mmes Crèvecœur et Lapérouse n’avaient -réussi qu’à devenir, selon le mot d’Elvire Potarlot, -les deux <i>chèvres</i> émissaires du parti. Il fallait voir -comme elle les cinglait et les houspillait dans son -journal.</p> - -<p>«Mais, malheureuses, c’est contre votre Dieu -même que vous vous insurgez! Ne vous a-t-il pas -dit textuellement, au début de la <i>Genèse</i>: «<span class="smcap">Tu seras -sous la puissance de l’homme, et IL TE DOMINERA</span>»? -Comment osez-vous infliger un tel démenti, une -telle insulte, à votre Dieu? Supprimez donc d’abord -ce brave Père Éternel, et nous verrons ensuite à -discuter et nous entendre. Encore n’est-ce pas seulement -le Créateur du ciel et de la terre qu’il vous -faut éliminer et lancer par-dessus bord, vous y devez<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span> -jeter avec lui son Fils bien-aimé et ses meilleurs -apôtres, à commencer par saint Paul, qui a écrit -ceci, mes très chères sœurs:</p> - -<p>«L’homme n’a pas été créé pour la femme, mais -la femme pour l’homme.»</p> - -<p>»Et encore ceci:</p> - -<p>«Jésus-Christ a voulu que les femmes fussent -soumises à leur mari comme au Seigneur, parce -que le mari est le chef de la femme, comme Jésus-Christ -est le chef de l’Église.»</p> - -<p>»LE <span class="smcap">CHEF DE LA FEMME</span>, vous entendez bien? Il ne -vous l’envoie pas dire, il ne vous mâche pas ses -termes, l’apôtre saint Paul.»</p> - -<p>«Vous avez beau faire, objectait encore Elvire -à ses consœurs chrétiennes, votre Église, l’Église -catholique, ne vous admettra jamais, vous, femmes, -sur le même pied que les hommes. Vous pouvez -vous faire nonnes et devenir abbesses ou -chanoinesses, vous ne serez jamais prêtres, jamais -curés, pas même vicaires, <i>a fortiori</i> jamais évêques -ni papes. C’est pour les hommes, ce nanan-là! Ce -n’est qu’en Amérique, dans ce pays modèle, qu’on -voit des femmes devenir pasteurs—ou pastoresses. -Vous resterez donc toujours et malgré tout inférieures -aux hommes; vous serez donc toujours, et -quoi que vous en ayez, soumises aux hommes, -comme votre Église l’est à son chef Jésus. Que -venez-vous donc parler d’égalité et d’émancipation, -puisque vous reconnaissez vous-mêmes implicitement -que vous ne serez jamais que les sujettes et -subalternes de ces pachas, leurs très dociles pénitentes,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span> -leurs très modestes, très humbles et très -obéissantes servantes?»</p> - -<p class="p2">Quant à confier la présidence du «Grand Congrès -de l’Affranchissement», à défaut d’Elvire Potarlot, -à la citoyenne Estelle de Bals ou à la citoyenne Nina -Magloire, à la marquise de Maulmont ou à Katia -Mordasz, la chose n’était pas aussi facile, malgré -les nombreux mérites et tous les titres de ces dames, -que le pensait Angélique-Spartaca Bombardier.</p> - -<p>La citoyenne de Bals, qui était divorcée et mère -de deux jumeaux de quatre ou cinq ans, avait l’habitude -de laisser traîner de droite et de gauche ces -malheureux petits gars et de les perdre. On venait -encore de les trouver dans les fossés des fortifications, -du côté des Prés-Saint-Gervais, quand leur -mère habitait à Grenelle, et l’affaire avait causé -grand scandale; toute la presse s’en était émue et -avait discuté et commenté l’aventure.</p> - -<p>«Mais c’est donc un parti pris chez vous, madame, -d’égarer vos enfants? C’est une monomanie, un tic! -avait dit à Estelle de Bals le commissaire de police -qui l’avait mandée près de lui. Voici la quatrième -fois en moins d’un an qu’on ramasse ces pauvres -petits dans la rue!</p> - -<p>—C’est de leur faute, monsieur. S’ils voulaient -rester tranquilles à la maison ... Ce sont eux qui se -sauvent!</p> - -<p>—Ils se sauvent parce que vous les laissez seuls et -qu’ils s’ennuient, disent vos voisins. Vous pourriez -<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span>les conduire à l’école ...</p> - -<p>—C’est ce que je fais, monsieur; mais c’est justement -en sortant de l’école qu’ils me jouent ces -tours-là, qu’ils décampent et vont traîner au diable -vauvert!</p> - -<p>—Les renseignements recueillis dans votre quartier -constatent que ces enfants manquent de surveillance. -Vous ne vous occupez pas d’eux suffisamment ...</p> - -<p>—Je vous demande pardon, monsieur; mais j’ai -mes travaux, des études à poursuivre dans les bibliothèques, -mes conférences à préparer, des articles ... -J’ai de graves obligations, monsieur, une -mission à remplir ...</p> - -<p>—La plus grave obligation d’une mère et sa vraie -mission ne serait-elle pas, madame, de veiller sur -ses enfants?»</p> - -<p>«Il est possible qu’autrefois ce fût là le premier -des devoirs maternels, mais aujourd’hui nous avons -placé le cœur à droite, le foie à gauche et changé -tout cela,»—aurait pu répliquer la citoyenne de -Bals à ce magistrat naïf et vieux jeu.</p> - -<p>Tant il y a que cette enquête et ces rapports de -police, publiés ou analysés par les journaux, avaient -procuré une assez fâcheuse réclame à ladite -citoyenne, et ce n’était pas le moment de s’autoriser -de son nom et de la porter au pinacle.</p> - -<p>Nina Magloire, elle, était non seulement célèbre -par la puissance de sa dialectique, mais aussi par -les frasques de sa fille Georgette, surnommée -Patte à Ressort, et, ce qui était pis, par ses propres -et déplorables fredaines.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span></p> - -<p>A son âge—cinquante-trois ans sonnés—elle -n’avait pas encore dit adieu à la bagatelle et affectionnait -tout particulièrement la candide jeunesse, -les adolescents timides, ignares et imberbes, et -s’entendait à merveille à les déniaiser et les dresser. -Volontiers elle jetait son dévolu sur ses petits -voisins, les fils des braves gens qui demeuraient -sous son toit, les attirait chez elle, et finissait par -s’attirer, à elle, les plus désagréables algarades. Le -pot aux roses découvert, ce qui ne tardait jamais à -advenir, les parents se fâchaient, traitaient Mme Magloire -de «vieille débauchée, vieux monstre, vieille -ordure,» etc., et il fallait décamper presto et aller -recommencer à opérer ailleurs sur nouveaux frais. -Elle ne faisait que déménager.</p> - -<p>C’est à son propos, et après un de ces esclandres où -la police même avait dû intervenir, qu’Adrien de -Chantolle, sous prétexte de prendre la défense de -cette Messaline hors d’âge, avait publié une de ses -plus mordantes chroniques.</p> - -<p>«Les toutes jeunes biches passent, écrivait-il, pour -être spécialement recherchées des vieux cerfs: n’est-il -pas juste que, par réciprocité, les antiques bréhaignes -n’aient de passion que pour les daguets? O -peuple inconséquent, frivole et couard! Tu sais que, -de tout temps, les barbons ont couru après les tendrons, -et il te chiffonne de penser que les barbettes -puissent avoir un faible pour les tendresses et verdurettes. -Cette chère égalité des sexes, qu’en fais-tu -donc? Toujours deux poids et deux mesures alors? -Toujours l’injustice et la partialité?» Etc.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span></p> - -<p>Quant à Elvire Potarlot, elle avait tenu à dire, -elle aussi, son mot sur ce point dans <i>l’Émancipation</i>, -et avait carrément pris parti contre son indigne -sœur d’armes, l’avait exécutée et jetée à l’eau -sans pitié.</p> - -<p>«Pas de troupeau, si sain et si blanc soit-il, qui -n’ait sa brebis galeuse: nous en avions une que -depuis longtemps nous connaissions, dont jusqu’ici, -par dévouement à la cause commune, par -solidarité, humanité et respect de nous-mêmes, -dans l’espoir qu’elle s’amenderait, nous nous -appliquions à dissimuler les tares; mais aujourd’hui ...»</p> - -<p>Et elle concluait par cette brutale déclaration, où -régnait du moins cet esprit de justice et d’égalité -absolue qui caractérisait toujours Elvire:</p> - -<p>«Pour nous, nous n’établissons aucune différence -entre M. Paillard et Mme Paillarde. Nous les -mettons l’un et l’autre dans le même sac, les clouons -tous les deux au même pilori. Vieux cochons et -vieilles cochonnes, il faudrait fouailler tout cela à -tour de bras et sans miséricorde!»</p> - -<p>Vlan!</p> - -<p>Non, il n’était vraiment pas possible de nommer -la citoyenne Magloire présidente du «Grand -Congrès de l’Affranchissement».</p> - -<p>Katia Mordasz, elle, si inattaquable au point de -vue des mœurs, présentait d’autres inconvénients -et dangers. On aurait pu passer à la rigueur sur sa -qualité d’étrangère; mais ses opinions politiques -et sociales étaient vraiment trop accentuées, trop<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span> -inquiétantes et menaçantes. Ce n’était pas seulement -l’émancipation de la femme que réclamait -Katia; c’était aussi et avant tout celle de l’homme, -toujours esclave, selon elle, des coteries politiciennes -et de l’oligarchie financière et industrielle. -«Guerre aux riches! Guerre aux puissants! A bas -les oppresseurs et les voleurs!» C’étaient les cris -qu’elle ne cessait de pousser dans ses articles de -<i>la Révolte</i>.</p> - -<p>Quant à la marquise Ida de Maulmont, le féminisme -n’était pour elle qu’une toquade et une -excentricité de plus, et on ne pouvait la prendre au -sérieux. Elle faisait de tout, la marquise, ou plutôt -faisait faire de tout autour d’elle, de la peinture, de -la gravure, de la sculpture, de la littérature, de -l’architecture, de l’agriculture, etc., apposait sur le -tout son estampille et son blason, et finissait par -s’attribuer un génie universel, par se croire une -des lumières du siècle, le phare le plus éblouissant -et le plus étonnant du globe et de l’humanité -tout entière.</p> - -<p>Elle n’était qu’une pitoyable agitée, qu’une démente -cousue d’or et archigonflée de vanité, qui -semait ses écus à tous vents et à l’aveuglette, et -qu’on encensait uniquement dans l’espoir d’attirer -sur soi cette manne souveraine.</p> - -<p>Non, encore une fois, on ne pouvait élire pour -présidente une telle caricature, et mieux valait la -petite avocate, défenseur ou défenseuse des passe-temps -grecs et dilections socratiques, maître ou -maîtresse Ernestine Montgobert.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span></p> - -<p>Il s’y dit de fort amusantes choses dans ce -«Grand Congrès de l’Affranchissement», et l’on y -entendit de bien drôlichonnes propositions.</p> - -<p>L’une de ces dames, renouvelant une tentative -faite peu auparavant à Berlin par la comtesse -Bulow de Dennewitz, demanda qu’à l’avenir -«l’union conjugale fût limitée à cinq ans et renouvelable -pour une même période, de gré à gré».</p> - -<p>Une autre émit le vœu que dorénavant les femmes -eussent seules le droit de réclamer le divorce.</p> - -<p>Une troisième, Mme Jeanne Oddo-Deflou, déclara -qu’«imposer à la femme les soucis de la -famille, du ménage et de la cuisine, c’était la détourner -d’occupations plus élevées, c’était l’avilir, -et qu’il fallait par conséquent supprimer le ménage -et la cuisine», en attendant, sans doute, qu’on -pût en faire autant de la famille. «Plus de salles à -manger dans les appartements, plus de cuisines: -débarrassons-nous de ces deux pièces inutiles et -funestes, et, cette économie effectuée, allons tous -vivre en commun au restaurant coopératif!»</p> - -<p>«Horrible vision! répondit à cela le lendemain -même l’homme de jugement et de bon sens, -l’excellent journaliste qui signe Furetières. On se -demande comment une femme peut froidement -envisager un semblable avenir: la disparition du -foyer, l’enfant élevé en dehors de la maison ... -Heureusement que Mme Oddo-Deflou ne prétend -pas imposer le restaurant coopératif aux ménages -qui n’en voudraient pas!» Oui, elle avait cette modération -et cette débonnaireté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span></p> - -<p>Une quatrième, en affirmant que «les aptitudes -n’ont rien à voir avec le sexe, et qu’il ne peut y -avoir ni professions exclusivement masculines, ni -professions exclusivement féminines», enleva les -bravos de toute l’assistance et obtint un pharamineux -succès.</p> - -<p>«C’est cela! C’est cela!</p> - -<p>—Voilà le vrai point!</p> - -<p>—Très bien!</p> - -<p>—Nous y voilà!</p> - -<p>—C’est le nœud de la question!</p> - -<p>—Bravo! Bravo!»</p> - -<p>«Oui, mesdames, toutes les citoyennes doivent -être déclarées admissibles à toutes les fonctions et -à tous les emplois publics, soit civils, soit religieux ...</p> - -<p>—Plus de religions!</p> - -<p>— ... soit militaires, sans exception et sans -autres motifs de préférence que les capacités, l’intelligence, -la science et le talent. Ainsi, tant que le -service militaire sera obligatoire et indispensable, -les femmes, comme les hommes, devront fournir -leur contingent aux armées de terre et de mer ...</p> - -<p>—Plus d’armées!</p> - -<p>—Plus de guerres!</p> - -<p>—A bas la guerre! A bas la guerre!</p> - -<p>—C’est aussi mon vœu, mesdames, croyez le bien, -mon vœu le plus cher. Mais plus d’armées, dans les -circonstances actuelles, signifie plus de patries; à -<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span>bas la guerre, c’est à bas la France, et, en attendant ...»</p> - -<p>En attendant la réalisation de ce vœu si cher, -ces dames pourront donc briguer le bonnet à poil -du sapeur ou la canne à pomme du tambour-major, -absolument comme ces messieurs seront déclarés -aptes à coiffer le bonnet de nourrice et à donner le -sein ou le biberon aux bébés. C’est le monde travesti -et la mascarade générale.</p> - -<p>Une autre oratrice, essayant de la conciliation, -s’écria, dans un superbe mouvement d’éloquence, -à l’adresse des hommes présents:</p> - -<p>«Eh! messieurs, après tout, la différence qu’il y -a entre votre sexe et le nôtre est si petite ...</p> - -<p>—Hurrah pour la petite différence!» interrompit -un des auditeurs.</p> - -<p>Et ce fut un fou rire général.</p> - -<p>«Vive la petite différence! Vive la petite différence!» -criait-on de toutes parts.</p> - -<p>Une dame Lambrière prit ensuite pour thème la -grossièreté et la brutalité de l’homme, même de -l’homme réputé bien élevé et appartenant au meilleur -monde, son sauvage égoïsme en toute griève -circonstance.</p> - -<p>«Vous les avez vus, ces gentlemen, lors de l’incendie -de l’Opéra-Comique! Vous les avez vus à -cet autre incendie qui a fait encore plus de victimes, -à l’incendie du Bazar de la Charité! Vous les avez -vus, lors du naufrage du transatlantique <i>la Bourgogne</i>, -et dans tant et tant d’autres sinistres passes! -Ah! il est bien question alors de politesse et de galanterie ...</p> - -<p>—Ah oui!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span></p> - -<p>— ... bien question de flirter, flagorner et roucouler! -Il s’agit de sauver sa peau, et il n’y a -plus alors de chevaliers français ni autres. La bête -humaine apparaît seule, sans masque, dans toute -sa vérité et sa hideur. Alors gare à la femelle! -Pour s’ouvrir un passage, le mâle se rue sur elle, la -jette à terre, cogne et piétine dessus, l’écrase et la -broie, sans scrupule ni pitié. Comptez, mesdames, -combien peu d’entre nous se sont échappées de ces -catastrophes! Deux ou trois contre des centaines -d’hommes. Toutes les fois qu’éclate entre l’homme -et nous la lutte pour l’existence, la lutte essentielle -et définitive, nous sommes sûres de notre affaire, -sûres, hélas!—je vous demande pardon de l’expression, -elle n’est pas de moi,—sûres d’écoper. -Et il en sera toujours de même ...»</p> - -<p>Ici les applaudissements, qui avaient accueilli les -débuts du laïus et s’étaient çà et là prolongés, commencèrent -à se transformer en murmures.</p> - -<p>«Elle se moque de nous, celle-là!</p> - -<p>—Ce n’est pas une féministe!</p> - -<p>—C’est un faux frère!</p> - -<p>—Une fausse sœur!»</p> - -<p>Mme Lambrière continua:</p> - -<p>«Et il en sera toujours de même, chères amies; -du côté de la barbe est et demeurera toujours la -toute-puissance ...</p> - -<p>—La toute-puissance physique, la force matérielle -et brutale!</p> - -<p>—Mais l’autre? Il y a autre chose ici-bas que la -violence!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span></p> - -<p>—C’est comme le roseau pensant de Pascal ...</p> - -<p>—Il y a le droit! le droit qui doit toujours primer -la force!</p> - -<p>—Mais qui est lui-même, au contraire, fréquemment -opprimé, répliqua l’oratrice. C’est la force qui -règne, qui règne partout, parce qu’elle est la force, -<i>quia nominor leo</i> ...</p> - -<p>—Ce n’est pas ici, en tout cas, qu’un tel langage -devrait se produire, interrompit la présidente -Montgobert; vous l’avez toutes compris, mesdames ...</p> - -<p>—Oui! oui! Assez! assez!</p> - -<p>—L’ordre du jour!</p> - -<p>—Nous n’avons que faire d’une apologie de la -force, continua la présidente. C’est justement pour -protester contre elle et contre ses abus que nous -sommes réunies.</p> - -<p>—Protestez tout à votre aise, repartit Mme Lambrière, -mais tant que vous n’aurez pas tonifié et -transformé vos muscles ni vu friser vos moustaches, -ce sera comme si vous flûtiez ...</p> - -<p>—Mais, madame, votre place, encore une fois, -n’est pas ici! clamait la présidente. Vous vous êtes -trompée: c’est dans un congrès anti-féministe qu’il -faut aller ... Vous constatez vous-même quel tollé -soulèvent vos paroles ...</p> - -<p>—Ce sont les intérêts des femmes que je défends, -leurs véritables intérêts; c’est le vrai féminisme. -Qu’elles cessent cette lutte contre les hommes, lutte -déplorable et funeste pour elles surtout, pour elles -<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span>seules peut-être ...</p> - -<p>—Assez! assez! A la porte!</p> - -<p>—Pour qui nous prend-elle donc?</p> - -<p>—Plutôt mourir ...</p> - -<p>—L’ordre du jour! Assez!</p> - -<p>—Croyez-moi, attendez que la barbe vous soit -poussée, répétait Mme Lambrière. Vous n’êtes pas -de taille ...</p> - -<p>—A la porte!</p> - -<p>—Dehors! L’ordre du jour!</p> - -<p>—Oui! Oui! Assez! L’ordre du jour!»</p> - -<p>Une autre harangue, due, celle-là, à une habitante -du quartier où se tenait le Congrès, à la femme d’un -ouvrier serrurier, causa encore une plus vive sensation -parmi l’auditoire. Aussitôt juchée à la tribune, -cette femme, large et solide matrone, haute -en couleur, et qui répondait au nom de Cambournac, -s’exprima tout rondement de la sorte:</p> - -<p>«Vous n’avez pas honte de venir ameuter la -foule et faire du boucan dans une rue convenable -comme la nôtre, vous, des femmes instruites, des -dames bien? Vous ne pouviez pas rester auprès de -vos maris et de vos gosses? Ah! vous n’en avez -pas? C’est donc ça! Vous ne voyez donc pas qu’avec -vos jolies théories, vous dégoûtez les hommes du -mariage? Mais oui! Il n’y a pas à dire: mon bel -ami! C’est comme ça. On ne se marie plus! Vous -faites prendre les femmes en grippe aux hommes; -ils n’en veulent plus: ils croient qu’elles vous ressemblent -toutes! Oh! vous pouvez crier! J’ai meilleur -gaviot que vous, et je vous damerai le pion! Je vous -<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span>dirai ce que j’ai sur le cœur, toutes vos vérités ... Si -c’est pas malheureux! Des femmes encourager tant -qu’elles peuvent la débauche et la prostitution, travailler -tant et plus à la misère et à l’avilissement -de leur sexe! Mais oui, vous ne faites que ça! Vous -ne faites que les affaires des gourgandines et des -toupies! Aux femmes comme vous, qui ne prêchent -que la haine et la guerre dans les ménages, qui ne -parlent que d’émancipation, de protestation et de -révolte, les hommes préfèrent de plus en plus les -femmes comme elles, les traîneuses et les rouleuses. -Ça les embête moins, et ça les dégoûte moins surtout! -Vous avez tué l’amour, tué le mariage, démoli -la famille, remplacé la vraie femme par la cocotte -d’occasion ... Vous avez beau piauler et clabauder, -je vous dis que je continuerai! C’est grâce à vous -qu’il y a aujourd’hui plus de pouffiasses que jamais, -et au plus grand rabais possible, pour rien! Voilà -votre œuvre! Elle est propre! Il y a des hommes -ici, acheva la digne madame Cambournac, en -montrant du doigt les quinze ou vingt journalistes -qui, tassés sur les premiers bancs de gauche, assistaient -de près à cet intermède et se délectaient à -cette catilinaire imprévue;—eh bien, si j’étais -<i>que d’eusse</i>, je vous chasserais d’ici une à une, à -coups de pied dans le bas des reins, et je vous conduirais -toutes en file indienne jusqu’à la Salpêtrière -ou à Sainte-Anne, pour qu’on vous y enferme et -qu’on mette fin à vos sottises, à vos dégâts et vos -crimes.»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VII</h2> - -<p class="p2">Angélique Bombardier ne tarda pas à trouver de -quoi se distraire et se consoler de son échec à la -présidence du Grand Congrès de l’Affranchissement.</p> - -<p>Elle avait toujours aimé le monde, aimé les réceptions, -les dîners priés, raouts, fêtes et bals. Elle -tenait salon, surtout depuis son veuvage, survenu -comme sonnaient ses trente ans, et se vantait de -voir défiler à ses mercredis, dans son entre-sol de -l’avenue Marceau, toute l’élite de la gent politique. -Son voisin, ami et vieux complice Magimier, député -de Seine-et-Loire, marchait, bien entendu, en tête -du cortège.</p> - -<p>Malgré ses prétentions égalitaires et ses viriles -aspirations, en dépit surtout de son débordant embonpoint -et de ses quarante-huit printemps, Angélique -n’entendait pas abdiquer ses privilèges féminins -et accueillait toujours avec jubilation, avec<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span> -ivresse, les hommages, prévenances et petits soins -du sexe laid et oppresseur. Son mot, ce cri du cœur -qu’elle se plaisait à pousser encore maintenant, à -l’aube de la cinquantaine: «Il faut qu’une femme -sache toujours rester jeune et jolie! Restons jolies, -mesdames! Restons jolies!» était connu de tout -Paris et faisait hausser de pitié les épaules aux -intransigeantes comme Katia Mordasz et Elvire Potarlot.</p> - -<p>«Cette vieille folle!» disait volontiers celle-ci -en parlant d’Angélique.</p> - -<p>Toujours par monts et par vaux, toujours à remuer, -sautiller et se trémousser, toujours avenante, -souriante, engageante, insinuante, la bouche en -cœur et les yeux en coulisse, toujours à faire la -jeune et l’enfant, l’ingénue et la sylphide, la guêpe, -la libellule et le papillon, l’énorme et gélatineuse -Bombardier ne s’était jamais séparée, depuis quinze -ans qu’ils se connaissaient, du député de Seine-et-Loire. -Elle avait, dès le début, jeté le grappin sur -lui, et, bon gré mal gré, ne l’avait plus lâché. Il -était sa principale force, son plus fort atout, et un -tel avantage fait passer sur bien des inconvénients. -Elle n’avait garde de se montrer exigeante ni jalouse -et lui laissait tout à son aise la bride sur le -cou: il lui suffisait de savoir qu’elle le tenait, -qu’elle l’avait là, au bout de cette bride ...</p> - -<p>Ce n’était pas par enthousiasme pour l’émancipation -féminine et par dévouement à cette noble -cause que Léopold Magimier s’était si bien laissé -prendre et continuait à vivre dans les rêts de l’obèse<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span> -Angélique; oh non! et en tournant jadis ses vues -vers elle et lui lançant le mouchoir, il avait obéi, -force est bien de l’avouer, à des considérations -tout à fait dépourvues de noblesse et d’idéal, absolument -prosaïques, terre à terre et grossières.</p> - -<p>Jamais les femmes comme Elvire, Katia et autres -éthérées ne se douteront de la puissante influence -que les curiosités charnelles, les sensuels -appétits, la basse et vile matière, pour tout dire en -un mot, exerce sur l’esprit de l’homme,—de -l’homme en complète maturité notamment, possédant, -avec le moins d’illusions possible, toute la plénitude -de sa vigueur, de son intelligence et de sa raison,—et -sur les causes de l’attraction qu’il éprouve -pour telle ou telle représentante du beau sexe.</p> - -<p>En dehors de la question de mariage et par conséquent -de dot, ces misérables hommes n’apprécient -guère que les charmes physiques, ou, plus -exactement, certaines qualités plastiques. Le plus -souvent ce n’est pas, comme se l’imaginent volontiers -les petites pensionnaires, de grands yeux -bleus fendus en amande, un front pur, des lèvres -de corail, une oreille «délicieusement» ourlée, etc., -qui séduiront un expert routier d’amour, non; ce -sont de préférence les beautés cachées, les formes -corporelles, qui l’attirent; ce sera une courbe de -hanches bien accusée, un pied finement cambré, le -relief d’une épaule, un corsage proéminent, rempli -de promesses, qu’il tiendra, quoiqu’il ait peine -à les contenir.</p> - -<p>Voilà ce que reluquent et recherchent les connaisseurs.<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span> -Libre à vous, vaporeuses créatures, célestes -dames, angéliques damoiselles, Bradamantes -et Clorindes enchanteresses, chérubins et séraphins -égarés sur ce globe fangeux, libre à vous de détourner -la tête, vous indigner, et les traiter, ces -monstres d’hommes qui ont poussé la corruption -et l’infamie jusqu’à installer partout, en tous pays, -ouvertement et publiquement, pour leur usage et -déduit, des maisons closes, clapiers, claques, musicos, -lieux d’honneur, bateaux de fleurs, maisons -de thé et autres sérails,—libre à vous de les traiter -de dégoûtants personnages, d’êtres immondes -et vrais pourceaux: c’est ainsi, et je vous assure -bien que la connaissance de la thérapeutique ou de -la jurisprudence, de la philologie, de la paléontologie -ou du calcul différentiel, la pratique même des -immortels principes du féminisme moderne et le -glorieux titre d’«Émancipée», n’ont, pour ces ignobles -hères, vos indignes et abjects mâles, qu’un très -médiocre attrait. L’un d’eux, qui passe pour avoir eu -quelque esprit et qu’on s’est plu de son temps à -appeler «la colonne de l’Église, le guide des prédicateurs, -le cinquième évangéliste», l’a remarqué,—et -je vous demande la permission de gazer un tantinet -la franchise de langage de ce saint homme, -aujourd’hui démodée: «Une bonne paire de f..... a -plus de pouvoir que toutes les philosophies du -monde.» Un autre pieux et génial écrivain, le -grand Pascal, nous a avertis de son côté, comme -pour confirmer l’omnipotence de ces matériels -et périssables charmes, que «si le nez de Cléopâtre<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span> -eût été plus court, toute la face de la terre -aurait changé».</p> - -<p>Tant il y a que ce sont précisément les copieuses -rondeurs, fermes alors, très élastiques, résistantes -et rénitentes, d’Angélique Bombardier,—ces rondeurs -si justement et parfaitement qualifiées d’<i>appas</i> -dans notre savoureuse langue,—qui éveillèrent chez -Magimier d’immodestes mais très légitimes désirs, -et l’acoquinèrent aux jupes de la florissante veuve.</p> - -<p>Elle essaya bien d’abord, et malgré son amour de -l’émancipation, de se faire épouser par son adorateur, -mais Magimier n’entendait pas de cette oreille: -quel que fût son culte pour les belles femmes, il leur -préférait son indépendance, et disait très sensément -que, «des belles femmes, on en retrouve toujours; -tandis que, la liberté une fois perdue, une -fois troquée contre les chaînes de l’hyménée, c’est -le diable pour la recouvrer».</p> - -<p>M. le député de Seine-et-Loire était d’ailleurs un -esprit absolument pratique, essentiellement personnel, -qui avait su faire reculer, selon le mot de -Chantolle, les bornes de l’égoïsme et du j’m’enfoutisme.</p> - -<p>Si le personnage n’était pas vivant et bien connu, -on pourrait le croire inventé de toutes pièces et -défectueusement construit, le déclarer fabuleux et -apocryphe, invraisemblable et inadmissible. Et -pas du tout: Léopold Magimier a non seulement -existé, existé en chair et en os, mais il est toujours -de ce monde: petit bonhomme vit encore. Il a -même des Sosies, de nombreux Sosies.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span></p> - -<p>Magimier, sauf des cas très rares, ne répondait -jamais à une lettre, ne maniait jamais la plume: -ça l’ennuyait, et il n’aimait pas à être ennuyé, M. le -député de Seine-et-Loire. Ceux qui le connaissaient -et étaient au courant de ses habitudes et de sa paresse -ne se donnaient pas la peine de lui écrire; -les autres ... apprenaient à le connaître.</p> - -<p>«Mais je vous ai adressé trois lettres!</p> - -<p>—Je n’ai rien reçu.</p> - -<p>—C’est prodigieux! Trois lettres, je vous dis! -Trois lettres!</p> - -<p>—Je ne conteste nullement.</p> - -<p>—Inouï! Insensé! On n’a jamais vu ... Vous êtes -sûr de vos concierges?</p> - -<p>—Comme de moi-même.</p> - -<p>—Alors c’est la Poste! Il faut bien que ce soit -elle!</p> - -<p>—Probable!</p> - -<p>—Elle n’en fait jamais d’autres! En voilà une -administration! Et cependant nous payons, nous -payons très cher! C’est pitoyable! C’est lamentable!</p> - -<p>—A qui le dites-vous!</p> - -<p>—Trois lettres! Oh!! Vous allez, j’espère bien, -aviser le ministre, vous plaindre vertement!</p> - -<p>—Vous pouvez y compter. Dès qu’il arrivera en -séance, je le saisis au passage et ...</p> - -<p>—Si vous l’interpelliez?</p> - -<p>—Cela vaudra mieux encore, vous avez raison. -Une interpellation corsée, carabinée!»</p> - -<p>Ah! elle avait bon dos, la Poste! Ce que Magimier<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span> -lui faisait supporter, ces tas et ces monceaux de -lettres égarées en étaient la preuve.</p> - -<p>Souvent même il ne prenait pas la peine de lire -les missives qu’il recevait.</p> - -<p>«A quoi bon? C’est toujours la même balançoire! -Des demandes d’appui ou d’argent, des démarches -à faire, des apostilles à donner ... un tas d’embêtements!»</p> - -<p>Il se contentait de décacheter les enveloppes, de -s’assurer qu’elles ne renfermaient aucune valeur,—car -enfin, on ne sait pas!—puis, séance tenante, -flanquait tous ces grimoires au panier ou dans le -feu. C’était le moyen qu’il employait pour liquider -son courrier, se mettre à jour, quand il revenait -de voyage notamment,—procédé commode, expéditif -et radical, cher à plus d’un homme d’État, -paraît-il, au cardinal Dubois, entre autres, nous -conte Saint-Simon.</p> - -<p>Magimier était un sage; il avait appris à se désintéresser -de tout, de tout sans exception, ou -plutôt avec une seule et unique exception: les -petites femmes. Ah! de ce côté-là il restait vulnérable -et ne s’en cachait point.</p> - -<p>Jamais on ne le voyait à un enterrement; il se -dérobait à toute corvée, toute chose triste, ne faisait -que ce qui lui plaisait, n’était sur terre que -pour se distraire, s’égayer, jouir et s’amuser.</p> - -<p>Encore aurait-il pu—ce qui lui eût été bien -facile!—prendre un secrétaire, pour dépouiller -sa correspondance et y répondre! Il l’avait essayé, -au début de sa vie politique, puis y avait renoncé,<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span> -ou, plus exactement, c’étaient ses secrétaires qui -tous successivement l’avaient abandonné et lâché. -A défaut de pécune et en échange de leur temps et -de leurs services, ces jeunes gens auraient voulu -obtenir quelque aubaine,—on n’a rien pour rien -ici-bas,—être recommandés à un ministre, -pourvus d’un peu de manne administrative, indemnisés -par un brin d’avancement, une miette de -gratification; mais rien! Magimier, qui n’avait pas -la main large et se refusait à leur allouer la moindre -rétribution, ne faisait aucune démarche en leur -faveur et se contentait de les berner de promesses. -C’était son fort, les promesses, et il était passé -maître en la matière. En eût-il fait, des démarches, -qu’elles seraient demeurées sans résultat: dans -tous les ministères, chez tous les chefs de personnel, -dans toutes les antichambres gouvernementales -ou bureaucratiques, partout, on savait -que Magimier ne tenait à rien, se fichait de tout, et -on le traitait en conséquence.</p> - -<p>Comment, diable, le département de Seine-et-Loire -avait-il pu s’affubler d’un tel représentant, -aussi discrédité, aussi insouciant, désinvolte, sans -gêne et inutile? Comment, trois fois de suite, -Magimier avait-il pu être réélu dans son arrondissement? -On le connaissait cependant bien là-bas, -on savait ce qu’il valait.</p> - -<p>C’est qu’il avait la chance, dans cet arrondissement, -de ne compter que deux ou trois agglomérations -relativement peu importantes; la grande, -l’immense majorité de ses électeurs était composée<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span> -de gens de la campagne, de braves paysans, madrés -et retors comme des huissiers normands sur les -affaires d’intérêt, mais complètement indifférents -à toute querelle de parti et toute discussion politique. -En Seine-et-Loire, principalement dans l’arrondissement -de Magimier, on n’était pas pour la -République ou pour la Royauté, pour le boulangisme, -le socialisme, le communisme ou l’appel au -peuple, pour les radicaux ou les modérés, les progressistes -ou les conservateurs: on n’y entendait -goutte, à tout cela, et on n’avait nul désir de s’y -entendre: on était pour <i>la bolée</i>.</p> - -<p>La bolée, rien de plus.</p> - -<p>C’était le candidat qui faisait défoncer le plus de -tonneaux de cidre et débiter le plus de tasses ou -bolées de ce breuvage qui était élu.</p> - -<p>Dès le principe, Magimier, si ladre qu’il fût, -avait donné carte blanche à tous les aubergistes et -cabaretiers de sa circonscription, et cela suffisait. -C’était Magimier qui payait, il était de toute justice -qu’on votât pour Magimier. Aujourd’hui, comme du -temps des Grecs et de tout temps,</p> - -<p class="pp6 p1">Le véritable Amphitryon -Est l’Amphitryon où l’on dîne.</p> - -<p class="p1">Que de moyens d’ailleurs, de ficelles et de trucs, -possédait ce diable d’homme pour enjôler son -monde, embabouiner et entortiller ses électeurs, -capter leurs voix et leurs bonnes grâces! Que de -tours il avait dans son bissac, le mâtin! On se rappelle<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span> -encore à X***, où il avait acheté une maison -de campagne et se réfugiait l’été, l’histoire des -bottes, des bottes à l’écuyère, qu’il offrit, un matin -de scrutin, à tous les électeurs de la commune.</p> - -<p>L’extraction de la tourbe est la principale industrie -de X***, et les <i>tourbiers</i> de l’endroit, au nombre -d’environ deux cent soixante, n’ont pas de dépense -plus utile et préférée, de plus grand luxe, -que l’achat de fortes chaussures, de hautes bottes -imperméables.</p> - -<p>Léopold Magimier avait un frère cadet, tanneur -et marchand de peaux, chez qui il trouva moyen -d’acheter, quasiment pour rien, tout un stock de -fortes bottes à genouillères, dites bottes à l’écuyère. -Dans sa grandeur d’âme, il s’était dit qu’il pourrait -faire profiter de l’aubaine ses chers électeurs de la -commune de X***, que cela ne lui nuirait point -dans leur estime, que c’était même vraiment les -prendre par leur faible; et il les invita, en conséquence, -à vouloir bien se présenter chez lui le -dimanche matin, avant de se rendre «aux urnes».</p> - -<p>Ce fut un des principaux entrepreneurs tourbiers, -le petit père Cloarec, qui se présenta le premier, et -la première paire de bottes qu’il essaya lui allait -comme un gant.</p> - -<p>«Oh! j’ vous disons bin merci, m’sieu not’ -député!</p> - -<p>—Non, pardon! interrompit Magimier en retirant -des mains du bonhomme une des deux bottes qu’il -se disposait à emporter. Inutile de tant vous embarrasser -dès aujourd’hui; n’en prenez que la moitié.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span></p> - -<p>—La ... la moitié?</p> - -<p>—Oui; vous reviendrez chercher l’autre botte -demain matin. Cela me procurera l’occasion de -vous revoir, mon brave Cloarec. Vous savez combien -je suis heureux de m’entretenir avec vous?</p> - -<p>—Ah! m’sieu l’ député! Et moi donc! Que ... -qu’ nous sommes donc tous ... touchés ... et fiers!... -Alors demain?</p> - -<p>—Demain matin je compte sur votre visite, cher -ami. En d’autres termes, crut devoir ajouter plus -explicitement le madré candidat, qui peut-être -n’avait pas pleine confiance dans l’intellect de son -interlocuteur,—en d’autres termes, et si vous le -voulez bien, mon bon Cloarec, nous attendrons, -pour compléter la paire, que les résultats du vote -soient connus.»</p> - -<p>Les électeurs de X***, qui n’avaient pas envie de -demeurer un pied chaussé et l’autre nu, votèrent -tous comme un seul homme pour leur ingénieux et -«généreux bienfaiteur». On recueillit même dans -l’urne un bulletin de trop: il y avait 314 votants, et -l’on retira 315 bulletins, tous au nom de Magimier. -L’un de ces dévoués et zélés suffragants, dans la -crainte de ne pas «compléter» sa paire de bottes, -avait jugé prudent de voter double.</p> - -<p>La seule chose dont on aurait pu s’étonner, c’est -que Magimier, qui n’était pas un sot, consentît à -grever son budget de ces dépenses, uniquement -pour aller s’asseoir dans l’hémicycle du Palais-Bourbon. -Il faut croire que ça l’amusait, car le plaisir, -encore une fois, l’épicurisme et la rigolade était<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span> -la seule considération à laquelle il obéît jamais.</p> - -<p>De même, il faut bien admettre qu’il trouvait -quelque agrément à se faire le porte-parole des révoltées -et émancipées, car, sans cela, bien sûr, il ne -se serait pas mêlé de leur cause. Il ne pouvait cependant -guère espérer de rencontrer chez elles les -attraits de l’innocence et de la jeunesse: toutes, -presque toutes, avaient dit adieu au printemps et -aux illusions; toutes, presque toutes, professaient -pour la grâce,—cette qualité souveraine -et essentielle de la femme,—pour la coquetterie, -l’élégance, la propreté même, selon la commune -remarque de Frédéric Soulié et de Jules -Janin, dans leur monographie du <i>Bas-Bleu</i>, le plus -absolu mépris: on abandonnait aux poupées mondaines -et demi-mondaines ces soins superflus et -ces stupides prétentions. Mais, autour de ces profondes -politiciennes, de ces éminentes philosophes, -de toute cette légion de femmes supérieures, il y -avait toujours quelque revenant-bon à glaner, -quelque jeune nièce mal surveillée, curieuse et -polissonne, des couples de fillettes mal élevées, -dévoyées, déjà perverties: c’était sur elles sans -doute que Magimier se payait de sa peine, de ce -côté qu’il récoltait ses menus profits.</p> - -<p>Elvire Potarlot, qui ne cessait de réclamer pour -son sexe le droit de vote et d’éligibilité politiques, -qui avait étudié son Magimier et le connaissait à -fond, déplorait de voir la défense du féminisme -confiée à d’aussi indignes mains.</p> - -<p>«Il nous déshonore, cet homme! s’exclamait-elle<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span> -souvent. C’est Mme Bombardier qui nous l’a amené, -l’a intronisé ... Ah! quand nous siégerons à la -Chambre! quand ce sera nous! Ah! quand les -femmes pourront être députés! Ah!»</p> - -<p>C’était son refrain, à cette bonne Elvire, le remède -qu’elle proposait et qui, selon sa conviction -et sans aucun doute, devait suffire pour faire disparaître -de ce monde toute souffrance, toute misère -et imperfection.</p> - -<p>«Ah! quand les femmes auront pris place dans -le Parlement, quand aucune loi ne sera élaborée -sans elles, promulguée sans leur assentiment!»</p> - -<p>Ce sera l’âge d’or, l’Éden sur la terre! Plus de -guerres d’abord! «Nous ne laisserons pas massacrer -nos fils!» Plus d’enfants abandonnés, car plus -de filles séduites: tout séducteur sera énergiquement -poursuivi, et, à moins qu’il n’ait gagné les -pampas du Brésil, les steppes de la Russie ou les -glaces polaires, appréhendé au corps, ramené sur -le théâtre de ses forfaits et condamné à des dommages-intérêts,—qui -seront sérieux, je vous prie -de le croire.</p> - -<p>Saluant cette aurore prochaine et la triomphale -entrée d’Elvire au Palais-Bourbon, un de ces poètes -badins, qui n’ont de respect pour rien, s’était -amusé à lui décocher une plaisante ballade, dont -chaque strophe se terminait par ce vers incandescent -et folichon:</p> - -<p class="pc1 reduct">Je couvre de baisers ton corps législatif.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span></p> - -<p class="p1">Pour hâter ce grand jour et aider à cette ineffable -ivresse, Magimier avait déposé sur ce qu’on nomme -le bureau de la Chambre une proposition de loi -tendant à accorder à toute citoyenne les mêmes -droits politiques et autres qu’à tout citoyen, et il -s’était ainsi attiré les compliments et remercîments -de la directrice de <i>l’Émancipation</i>, s’était -presque réhabilité dans son estime.</p> - -<p>«Je ne me fais aucune illusion sur le résultat de -notre tentative, lui avait-il répliqué. Ce sera repoussé ...</p> - -<p>—Ça ne fait rien! riposta énergiquement Elvire. -Nous aurons planté un jalon!</p> - -<p>—Plantons le jalon!</p> - -<p>—Ça poussera une autre fois, au lieu d’être repoussé! -Nous aurons, en tout cas, tracé la voie à -celles qui nous succéderont!»</p> - -<p>Deux collègues du député de Seine-et-Loire, ses -deux voisins de pupitre, lui avaient offert de signer -avec lui ledit projet de loi.</p> - -<p>«Mais à une condition?</p> - -<p>—Laquelle?</p> - -<p>—C’est que, si les citoyens ne sont éligibles qu’à -partir de vingt-cinq ans, les citoyennes ne le seront -que <i>jusqu’à</i> cet âge-là. Nous les voulons jeunes, nos -futures collègues: vous entendez, Magimier?</p> - -<p>—J’entends bien, paillards que vous êtes. Mais, -s’il vous plaît de n’avoir pour collègues dames que -de frais tendrons, croyez-vous que celles-ci ne sauront -pas vous rendre la monnaie de votre pièce et -n’exigeront pas à leur tour que leurs collègues<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span> -hommes soient pourvus comme elles de tous les -attraits et de la vigueur de la prime jeunesse? Ce -serait de bonne guerre!</p> - -<p>—Ah! vous pensez?</p> - -<p>—Pourquoi toujours deux poids et deux mesures? -continua Magimier. Pourquoi toujours pour vous, -brigands de mâles, l’assiette au beurre?</p> - -<p>—Mais, ma parole! exclama l’un de ces honorables, -on jurerait entendre Elvire Potarlot en personne! -Ce sont les même arguments, les mêmes -expressions, la même ...</p> - -<p>—Je m’en vais vous le dire, pourquoi, mon bon -Magimier, interrompit l’autre, bien que vous le sachiez -ou le sussiez tout comme moi, sinon mieux. -C’est que les brigands de mâles, comme vous les -appelez, restent mâles au milieu des neiges mêmes -de la vieillesse; tandis que la femme, qui, aux -abords de la cinquantaine, double le cap de la ménopause ... -Vous savez ce que c’est que la ménopause, -Magimier? En d’autres termes, nous sommes -toujours hommes, et il vient un moment où la femme -n’est plus femme. Est-ce compris?</p> - -<p>—Farceur!</p> - -<p>—En fait de farceurs, c’est bien vous ...</p> - -<p>—C’est bien vous, Magimier, qui tenez la corde!</p> - -<p>—Ah! vieille ficelle!»</p> - -<p>Il est à présumer cependant que les petites distractions -et galantes rémunérations que tirait M. le -député de Seine-et-Loire de ses rapports avec les -saintes et apôtres du féminisme ne pouvaient lui -suffire, car la société de Salomon à laquelle il avait<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span> -l’heur et l’honneur d’appartenir ne comptait pas de -membre plus actif, plus pratiquant et plus exigeant.</p> - -<p>Tout amateur expert et grand appréciateur qu’il -était des «belles femmes», des «royales beautés», -à la fois puissantes de gorge et de hanches et minces -de taille, et dont, selon son ingénieuse comparaison, -le chiffre 8 offre l’emblème exact, il se montrait -surtout fervent partisan de la variété, du changement. -Si son ami Brizeaux, le sénateur d’Indre-et-Var, -autre Salomonien assidu et convaincu, partageait -l’espèce féminine en deux catégories: femmes -d’été et femmes d’hiver, lui, toujours mû par -l’amour du progrès, était peu à peu arrivé à la partager -en trois: les Junons et Cybèles étaient affectées -à la froide saison, où les vastes et lourdes -nappes de blanche chair vive n’ont rien qui puisse -effrayer ni gêner; les sveltes Néréides et légères -Sylphides convenaient à l’époque de la canicule; -pour les températures intermédiaires, le printemps -et l’automne, les femmes intermédiaires, c’est-à-dire -ni trop grasses ni trop minces, mais dûment -proportionnées et congrûment entrelardées, lui -semblaient tout à fait acceptables et comme indiquées.</p> - -<p>C’est sans doute en vertu de ces savants principes, -et pour fêter les chaleurs estivales récemment écloses, -que Léopold Magimier était allé faire connaissance -avec Mme Clara Peyrade, la maigre hétaïre ex-normalienne, -qui, trois mois auparavant, avait pris -place auprès de lui, à l’heure de l’apéritif, sur une -terrasse du café du boulevard Montmartre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span></p> - -<p>Oui, une après-midi de juin qu’il se sentait voltiger -sous le crâne certaines galantes velléités, et, -résolu à les calmer, consultait sa liste salomonienne, -le petit tableau horaire des clientes ou associées -dressé par Roger de Nantel, il se dit tout à coup:</p> - -<p>«Tiens! Si j’allais voir cette maigriote aux -grands yeux noirs, qui a tant bavardé l’autre jour -à côté de moi et gardé si bon souvenir de <i>Brother -Jonathan</i>? C’est une idée! Et c’est aussi le moment -ou jamais: 28 degrés centigrades à l’ombre!»</p> - -<p>Il se rendit donc rue de Maubeuge, à l’adresse indiquée -sur le catalogue, et trouva Mme Clara installée -dans un minuscule appartement situé au troisième -étage et garni de meubles de pacotille loués au mois.</p> - -<p>Bien qu’elle ne se rappelât nullement la rencontre -du café, elle accueillit ce visiteur comme -une ancienne et intime connaissance, et Magimier, -pour l’intriguer et lui persuader qu’on s’était déjà -vu, n’eut, au cours de l’entretien, qu’une allusion -à faire, une insidieuse et ironique question à lui -darder:</p> - -<p>«Et alors, ma chatte, tu te proposes toujours de -retourner prochainement à Chicago?»</p> - -<p>Clara, qui était assise sur sa chaise longue, sauta -en l’air, comme si un serpent lui eût soudain -mordu le talon.</p> - -<p>«Tu te moques de moi! Ah! je savais bien que -nous nous connaissions, que j’avais déjà eu l’honneur ... -Alors tu te souviens des excellentes impressions -que j’ai rapportées d’Amérique? Je t’en avais -déjà parlé?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span></p> - -<p>Magimier, qui n’avait rien perdu des confidences -échangées naguère entre Clara et son <i>pays</i> Léonce, -secoua la tête en signe d’assentiment.</p> - -<p>«Tu as <i>fait des clubs</i>, n’est-ce pas? dit-il.</p> - -<p>—Ah! je t’ai raconté cela? Tu te rappelles? Oui, -j’ai fait des clubs là-bas. Quel métier! Et, pour te -payer ma fiole, tu me demandais si je n’allais pas -retourner bientôt chez ces sauvages-là? Elle est -bonne! Ah! mon cher, j’aimerais mieux me flanquer -dans la Seine tout de suite! J’aurais à choisir -que je n’hésiterais pas une seconde.</p> - -<p>—Cependant on gagne de l’argent en Amérique: -c’est une compensation.</p> - -<p>—On en gagne, soit! mais tout est dix fois plus -cher qu’ici. En sorte que, au bout du compte, on finit -par être plus pauvre ... Et puis, vois-tu, ah! quels -mufles que ces types-là! s’écria brusquement -Clara, qui se plaisait toujours à résumer par ce -mot son opinion sur le sexe fort en général et sur -les Yankees en particulier. Quels sales mufles! -Pas l’ombre d’éducation! Pas l’ombre de tact et -de délicatesse! Moi, n’est-ce pas, qui ne me -monte pas le coup, qui sais très bien que je ne -suis qu’une fille, que je n’ai pas le droit de faire la -mijaurée et la fine gueule, eh bien, il me semble -avoir passé ces deux années-là,—les deux ans -que j’ai vécu chez eux,—au milieu d’une bande -de fous ou d’une troupe de bêtes fauves. Et, tiens, -à propos, sais-tu comment ils les traitent, les fous, -dans leurs hôpitaux?</p> - -<p>—Il paraît qu’ils ont très peu de fous furieux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span></p> - -<p>—Ils n’en ont pas du tout, et ce n’est pas malin, -avec le système qu’ils emploient, ce qu’ils appellent -la <i>contrainte chimique</i>.</p> - -<p>—Joli nom!</p> - -<p>—Ils les droguent à mort, leurs aliénés; ils les -gavent de morphine, d’opium, d’iodure, pour les -calmer.</p> - -<p>—Ce n’est pas bête.</p> - -<p>—Oh! toujours pratiques, eux! Pas de gêneurs, -pas de temps à perdre! Tu verras qu’ils en arriveront -à faire abattre, comme des bestiaux ... Ah! à -eux le pompon pour les abattoirs! A Chicago notamment -il y a ceux d’Armour and C<sup>o</sup> ... C’est merveilleux!</p> - -<p>—Connu ... de réputation!</p> - -<p>—Oui, ils arriveront à faire abattre leurs vieillards, -leurs impotents, leurs malades ... Et par -humanité, note bien! C’est par humanité qu’on se -débarrassera d’eux, puisqu’on les débarrassera du -même coup, tous ces malheureux, de leurs incurables -misères et du fardeau de l’existence. A quoi -bon, voyons, les laisser souffrir inutilement? Dans -l’intérêt de ces infortunés, dans leur intérêt seul, -ne vaut-il pas mieux les supprimer? Et les supprimer -d’un seul coup, faire instantanément cesser -leurs douleurs, n’est-ce pas l’idéal? N’est-ce pas ce -que conseillent et réclament la pitié, la charité et -le bon sens même? Aussi d’éminents économistes -de ce pays neuf et sans préjugés se sont faits les -interprètes de ce vœu évangélique, et proposent, -sinon de ne plus avoir d’hôpitaux, du moins de ne<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span> -plus recevoir dans ces établissements certaines catégories -de malades, de ne plus soigner, et par -conséquent ne plus entretenir et prolonger les -affections chroniques, la phtisie, la paralysie, les -cancers, etc. De force ou par persuasion, on tuerait, -on «électrocuterait» tous ces affligés, tous ces -raseurs; ce qui permettrait non seulement de réaliser -des économies considérables de temps et d’argent, -mais présenterait l’énorme et inappréciable -avantage d’empêcher la contagion.</p> - -<p>—Je suis au courant de ces théories anglo-saxonnes, -dit Magimier.</p> - -<p>—Je pense bien, je ne t’apprends rien de nouveau. -Ce que je t’en dis, c’est, uniquement pour te -prouver que ces gens-là ont d’autres mœurs que -nous, d’autres principes, une autre morale; c’est -comme une autre race d’hommes, une autre espèce -que la nôtre.</p> - -<p>—A moins que ce ne soit notre propre espèce -qui s’est perfectionnée là-bas, l’humanité de l’avenir? -Eh oui! c’est de ce côté que le monde marche!</p> - -<p>—Oh! tais-toi! lança Clara. Si nous devons ressembler -à ces cocos-là, autant disparaître!</p> - -<p>—C’est ce qui aura lieu. Nous disparaîtrons, -sois tranquille, nous leur céderons la place!</p> - -<p>—En attendant, ce n’est pas encore chez nous -qu’on trouve des clubs de suicidés ... Oui, des gens, -des jeunes filles surtout, qui se réunissent, et -chaque mois on tire au sort celle qui doit abandonner -cette vallée de larmes et se faire périr, et -<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span>chacune s’exécute à son tour ...</p> - -<p>—Des folles!</p> - -<p>—Et celles qui ont fondé l’«Académie des -femmes sans sexe»? Une certaine mistress Godwin -ayant prétendu que la femme est appelée à -partager avec l’homme toutes les fonctions sociales, -mais qu’elle en est empêchée aussi bien par sa -faiblesse musculaire que par le développement de -ses seins et de ses hanches ...</p> - -<p>—Ce n’est cependant fichtre pas cela qui les -gêne d’ordinaire! murmura Magimier.</p> - -<p>—Eh bien, les adeptes de mistress Godwin, qui -sont nombreuses et abondent surtout à Boston, -s’appliquent à se faire maigrir et à acquérir du -nerf ... Des folles encore, vas-tu dire! Mais il y en a, -comme cela ou autrement, des quantités, de ces -toquées, là-bas! Et celles qui se battent en duel? -Et celles qui ont fondé le club des non mariées, -<i>The Anti-chair-warming Society</i> ...</p> - -<p>—Tu parles anglais?</p> - -<p>—Je ne te dirai pas que j’ai inventé la méthode -Robertson, mais ...</p> - -<p>—N’as-tu pas d’ailleurs fréquenté une école -normale? N’avais-tu pas fait autrefois encadrer tes -brevets?</p> - -<p>—Quelle mémoire! Tu es étonnant, ma parole! -Mais oui, je les ai encore là, sous verre, dans ce -tiroir; mais je ne les exhibe plus: pas besoin de se -faire moquer de soi, ou de perdre des clients ... Eh -bien, ce club des filles à marier fonctionne dans le -Connecticut; les jeunes misses, pour en faire partie, -doivent prendre l’engagement formel de refuser<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span> -toute visite d’un célibataire qui, après la troisième -entrevue, n’aura pas sollicité l’honneur de demander -leur main: mariage ou boycottage. Trois entrevues, -pas davantage! Sais-tu ce que les garçons -du pays ont fait et comment ils ont répondu à cette -mise en demeure? Ils ont contre-boycotté les -boycotteuses, ils sont allés chercher femmes ailleurs, -voilà tout.</p> - -<p>—C’était tout naturel.</p> - -<p>—Et celles qui se mettent en loterie? Oui, à un -dollar le billet! J’en ai vu comme cela plusieurs ...</p> - -<p>—De façon à se constituer une dot?</p> - -<p>—Évidemment! Toujours pratiques, toujours le -dieu dollar! Mais quels mariages! Ça n’existe -même plus, le mariage, là-bas, autant dire; ce -n’est plus qu’une plaisanterie, dont ces demoiselles -sont les premières à s’amuser. C’est à qui d’entre -elles, par exemple, fera célébrer son union à la plus -grande altitude possible, et alors la cérémonie a -lieu en ballon ou au sommet d’une montagne. -D’autres, au contraire, luttent pour la profondeur, -et descendent dans des souterrains ...</p> - -<p>—Insensé!</p> - -<p>—C’est ce que je te dis: c’est fou! Des toquées, -des détraquées, toutes, ou peu s’en faut, et des détraquées -égoïstes, féroces. Nous en avons des -échantillons par celles qui viennent en Europe -faire leurs farces.</p> - -<p>—Effectivement!</p> - -<p>—Si je te disais que j’ai vu à Derby, dans ce -même État de Connecticut, une grand’mère de cinquante-neuf<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span> -ans épouser son petit-fils, son propre -petit-fils, âgé de vingt ans? Pourquoi ce mariage? -Uniquement pour que la fortune des deux conjoints -ne sortît pas de la famille. C’est une autre façon de -la comprendre, la famille, encore une fois, une -autre morale ... Un petit fils qui épouse sa grand’mère, -ça ne les choque pas; la loi ni la décence -n’ont à intervenir. Du reste, était-ce bien sa grand’maman? -Il ne s’en doutait peut-être pas. On ne s’y -reconnaît plus, puisqu’on divorce là-bas comme -on veut et autant qu’on veut, pour un oui ou un -non, illico, séance tenante; et je ne sais pourquoi -ces dames et messieurs s’obstinent à garder encore -un semblant de cérémonial nuptial. Ils ne tarderont -pas, j’aime à le croire, à s’en défaire, avec les hôpitaux, -les malades et le reste. Beaucoup de particuliers -même ne prennent plus la peine de demander -le divorce et se remarient aussi souvent que le -cœur leur en dit: tel gentleman possède ainsi, toutes -bien vivantes, une demi-douzaine d’épouses, qu’il -pourrait qualifier de légitimes; réciproquement, -quantité de gentlewomen ont tout un stock -d’époux ... Autant, mon Dieu, faire le métier que je -fais: on ne profane aucun culte au moins! Il est -vrai que leurs cultes, à eux,—ils en ont je ne sais -combien!—s’accommodent de toutes les bizarreries, -de toutes les dérisions et les extravagances. As-tu -jamais vu un homme, en même temps qu’il fait -enterrer sa femme, faire célébrer son mariage avec -une autre? J’ai vu cela à Huntington, dans l’État de -Virginie. Le service funèbre s’achevait à peine, que<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span> -le veuf alla offrir son bras à une cousine de la défunte, -puis, s’approchant du pasteur, lui dit: -«Pendant que vous y êtes, vous seriez bien aimable -de nous marier? Ça nous épargnerait la peine de -revenir ...»</p> - -<p>—Ça nous ferait gagner du temps.</p> - -<p>—C’est cela! <i>Time is money</i>, toujours!</p> - -<p>—Et le pasteur?</p> - -<p>—Il a procédé très bénévolement à l’office nuptial; -puis le mari s’en est allé conduire au cimetière -le corps de sa première femme, en compagnie -de la seconde qu’il venait d’épouser.</p> - -<p>—Impayable!</p> - -<p>—Avoue que ces citoyens-là n’ont pas la caboche -faite comme nous! Jamais un Français, un -Européen, n’aurait l’idée macabre de faire coïncider -son remariage avec les obsèques de sa défunte -moitié: il attendrait un peu. En supposant -qu’il se montrât aussi impatient, ce serait le prêtre -qui s’opposerait à une pareille comédie, les assistants -qui protesteraient ... Là-bas, cela semble tout -naturel: on est accoutumé à toutes les excentricités -et extravagances imaginables. Avant tout il -faut éviter de se déranger, n’est-ce pas? Les affaires -sont là qui s’imposent, vous talonnent! <i>Business! -Business!</i> C’est le mot d’ordre. <i>Make money</i>, faites -de l’argent: voilà leur devise. Elle justifie tout. Des -sauvages, vois-tu, ces faiseurs d’argent, tous ces -trappeurs, ces cow-boys, ces flibustiers! Des cannibales -qui s’éclairent à l’électricité ...</p> - -<p>—Et se crient: «Allô! Allô!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span></p> - -<p>—C’est cela même! Je t’avais déjà dit ça? Tu -possèdes une mémoire!</p> - -<p>—Comparable seulement à la dent que tu as -contre l’oncle Sam.</p> - -<p>—Une rude dent, c’est vrai! Vous, les hommes, -avec du quibus dans vos poches, vous vous en -fichez! Vous allez partout. Mais une femme sans le -sou, obligée de turbiner ... Ah! là là! Quel pays! -Je t’ai ennuyé avec toutes mes histoires, ajouta -Clara en voyant Magimier prendre son chapeau et -se diriger vers la porte; excuse-moi, mon gros; -mais, quand on me met sur ce chapitre ...</p> - -<p>—Tu ne m’as nullement ennuyé, répliqua Magimier, -au contraire!</p> - -<p>—C’est par politesse que tu me dis cela, par galanterie ... -Eh bien, c’est ce que ne ferait jamais un -Yankee! Jamais de formes, avec eux; jamais de -gracieuseté, de courtoisie, de galanterie! Tout ce -qui est urbanité et sociabilité, lettres closes pour -eux! A quoi bon? C’est perdre son temps ... Mais -voilà que je recommence! Au revoir, mon chéri! -A bientôt? Ne sois pas si longtemps!»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VIII</h2> - -<p class="p2">Avant de rentrer chez elle, où Veyssières devait -venir la voir ce jour-là, Katia Mordasz pénétra dans -la boutique de son voisin, le petit horloger Jean-Louis, -pour recourir à ses bons offices et lui demander -de régler sa montre.</p> - -<p>«Voulez-vous me la laisser quatre ou cinq jours, -mademoiselle? dit-il. Je vous en prêterai une autre -en attendant.»</p> - -<p>Katia accepta l’offre, et, comme elle allait se -retirer:</p> - -<p>«Croyez-vous, hein? reprit le bonhomme en se -plantant les deux poings sur les hanches. Croyez-vous?...</p> - -<p>—Quoi donc, monsieur Jean-Louis?</p> - -<p>—Ils en ont du toupet, hein! Ils trouvent qu’ils -ne sont pas assez!!!</p> - -<p>—Ah! vous voulez parler de l’augmentation du -nombre des députés, de cette proposition?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span></p> - -<p>—Ils sont tout près de six cents! Ils ne s’entendent -d’aucune façon, ni au propre ni au figuré. -Quand l’un pérore à l’extrémité gauche, ses paroles -n’arrivent pas jusqu’à l’extrémité droite, tant -la salle est vaste, nécessairement! Et ils trouvent -que ce n’est pas encore assez, qu’ils sont trop peu! -Oh! là là là là là! Si ce n’est pas se ficher du -peuple! Et savez-vous pourquoi cette augmentation, -mademoiselle Mordasz? Je vais vous le dire! -C’est qu’il y a un tas de paresseux, un tas de fainéants, -de flandrins et de propres à rien, dont on -ne sait que faire, un tas de braillards et de piliers -de café qu’il faut caser ... et on les case dans la politique, -on nous les flanque sur le dos! C’est la -princesse qui paye tout cela. Croyez-vous? 675 députés, -d’après le nouveau projet! 675! Ah! misère! -Quand le quart, 150 ou 200 suffiraient si largement -à la besogne!</p> - -<p>—Et vous ignorez encore le plus joli, monsieur -Jean-Louis. Vous ne vous doutez pas de la nouvelle!</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—C’est que, d’après une motion faite à la -Chambre dans la séance d’aujourd’hui, de cette -après-midi même, vos bons amis les députés estiment -non seulement qu’ils ne sont pas assez nombreux, -mais encore et surtout qu’ils ne sont pas -assez payés, et ils réclament un salaire supérieur.</p> - -<p>—Non, pas possible?</p> - -<p>—Je vous demande pardon.</p> - -<p>—Pas possible, mademoiselle Mordasz! Vous -plaisantez!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span></p> - -<p>—Je ne plaisante nullement.</p> - -<p>—Vous vous moquez de moi!</p> - -<p>—Du tout, monsieur Jean-Louis: je ne me permettrais -pas ... Vous savez lire? reprit Katia en -tirant un journal de sa poche et le dépliant. Voyez -vous-même le compte rendu de la séance. Tenez, -incrédule!</p> - -<p>—Pas assez payés! En effet, ils ont raison: ils -sont vraiment impayables, ces messieurs! Pour la -besogne qu’ils font ... Ah! Seigneur mon Dieu! -soupira le petit horloger.</p> - -<p>—Eh bien, êtes-vous convaincu?</p> - -<p>—Quinze mille francs chacun, au lieu de neuf -mille, soit six mille francs d’augmentation par -siège ... C’est pour rien! Faut-il que la France ait -une santé tout de même! Faut-il quelle ait les reins -solides, hein, mademoiselle Mordasz? Quel pays de -ressources! Quel admirable ... Dire qu’elle peut -fournir à tout cela! Même ils sont modestes, nos -représentants! Pourquoi s’allouer seulement six -mille balles de plus, soit quinze mille par an? Ils -pouvaient tout aussi bien s’en adjuger vingt mille, -trente mille ... Il faut leur savoir gré de leur modération. -Mais oui! Car ils sont impayables, je vous -dis, impayables! Ça n’a pas de prix, ces services-là; -c’est au-dessus de ... Seulement, comme s’écriait -Arlequin en tombant du haut de la colonne Vendôme: -«Ça va bien, pourvu que ça dure!» Le malheur, -c’est que ça ne dure pas, mademoiselle Mordasz, -c’est que ça ne peut pas durer! C’est qu’au pied de -la colonne, il y a le pavé, où l’on vient se briser le<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span> -crâne; c’est qu’au bout du fossé, il y a la culbute; -c’est que la France s’appauvrit et s’amoindrit d’année -en année; sa population décroît de plus en plus, -sa richesse de même, son prestige et son influence -kif-kif: il n’y a que ses dépenses qui augmentent. -Ah! de ce côté-là!... Voilà, permettez-moi de vous -le dire, mademoiselle Mordasz, voilà la situation -que vous devriez exposer, le péril que vous devriez -signaler dans vos articles du <i>Libéral</i>, péril qui -prime tout ...</p> - -<p>—Permettez, monsieur Jean-Louis, je ne suis pas -Française, et il est plus convenable que je ne -m’occupe pas, dans mes articles, de votre politique -intérieure. Je suis tenue à une grande réserve, à -cause de ma qualité d’étrangère.</p> - -<p>—C’est vrai, vous m’avez déjà expliqué cela. Je -lis souvent vos articles du <i>Libéral</i>, ceux de <i>la Révolte</i> -aussi ...</p> - -<p>—Ah! ah! Vous vous émancipez, monsieur Jean-Louis.</p> - -<p>—Faut bien s’instruire ... Et tenez, il y a encore -autre chose, mademoiselle, une autre question des -plus graves, et dont il vous serait loisible de parler.</p> - -<p>—Laquelle donc?</p> - -<p>—Une calamité! un vrai désastre! Hier encore, -pas plus tard qu’hier, mademoiselle, je passais dans -la rue de la Gaieté, derrière la gare Montparnasse ...</p> - -<p>—Je connais.</p> - -<p>—Eh bien, j’ai compté! sur vingt-cinq maisons -qui se suivent, il y a trente-sept marchands de vin! -C’est-à-dire qu’il y en a quasi deux à chaque porte,<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span> -l’un à droite, l’autre à gauche. Vous ne trouvez pas -cela scandaleux, abominable? Vous ne voyez pas là -un immense danger, une calamité publique? Ah! -mademoiselle, si j’étais que de vous!</p> - -<p>—Mais je ne peux pas faire fermer ces établissements!</p> - -<p>—Vous pourriez démontrer les terribles conséquences -qu’ils présentent pour la santé et la moralité -publiques, pour le sort de notre race, mademoiselle! -Et quelles dépenses! Tous ces ivrognes, ces -alcooliques, qui viennent échouer dans les hôpitaux, -à Saint-Anne ou ailleurs, qui prend soin d’eux, -qui subvient à tous leurs frais de médication et -d’entretien? C’est nous, nous tous, malheureux -contribuables! C’est toujours sur nous qu’on -tombe!»</p> - -<p>En ce moment, Séverin Veyssières vint à passer. -Il aperçut Katia chez l’horloger, tout contre la porte, -et entra.</p> - -<p>«Précisément, monsieur, poursuivit le père Jean-Louis, -je causais avec mademoiselle d’une question -dont je vous ai touché deux mots l’autre jour ...</p> - -<p>—L’alcoolisme? interrompit Veyssières.</p> - -<p>—Juste! Ah! vous vous souvenez?</p> - -<p>—Comment donc! Et vous avez trouvé la solution -du problème?</p> - -<p>—Du ... de quel problème? demanda M. Jean-Louis -en ouvrant tout grands les yeux.</p> - -<p>—Pourquoi les races qui absorbent le plus -d’alcool sont-elles les plus fortes, les seules puissantes -et prépondérantes, tandis que les races<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span> -sobres et buveuses d’eau, comme ces infortunés Ottomans -ou ces fiers hidalgos, sont-elles sans vigueur, -sans relief ni influence, des races qui s’éteignent?</p> - -<p>—Je n’en sais rien, monsieur; je n’ai pas suffisamment -étudié. Tout ce que je puis vous dire, -c’est que c’est une plaie que l’ivrognerie, un fléau -que tout bon gouvernement devrait s’appliquer à -détruire. Mais je t’en fiche! Ça leur est bien égal. -Pourvu qu’ils soient à la Chambre, qu’ils palpent -leurs neuf mille ... pardon! leurs quinze mille -francs, ainsi que mademoiselle vient de me l’apprendre! -C’est que tout cela se tient: c’est compères -et compagnons! Ce sont les marchands de -vin qui font les députés, et ce sont les députés -qui soutiennent et encouragent les marchands de -vin. N’empêche, monsieur, que c’est une bien -triste chose! Demandez à Mlle Mordasz! Nous avions -dans la maison une malheureuse jeune femme -de vingt ans, une blanchisseuse, qui s’est mise à -boire, la Desroche, comme on l’appelait. Elle vivait -avec un ouvrier zingueur, qui se livrait, lui aussi, -à la boisson.</p> - -<p>—Ils allaient bien ensemble, observa Veyssières.</p> - -<p>—Eh bien, non, monsieur. La preuve, c’est qu’il -l’a quittée. Ça le dégoûtait, comme il disait, d’avoir -une femme pocharde.</p> - -<p>—Et lui? fit Veyssières.</p> - -<p>—Ce qui le dégoûtait bien davantage, ajoutez-le -donc, monsieur Jean-Louis, c’était d’avoir une -femme enceinte, déclara Katia. Voilà le vrai motif -de la séparation.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span></p> - -<p>—C’est possible, en effet, acquiesça l’horloger.</p> - -<p>—C’est sûr et certain. L’ivrognerie n’a été que le -prétexte. La vérité est qu’il a eu peur d’une nouvelle -charge, peur d’avoir une bouche de plus à nourrir, -et, bravement, il a décampé.</p> - -<p>—C’est un misérable! dit Veyssières.</p> - -<p>—Un gredin, une canaille, un criminel, tout ce -que vous voudrez, poursuivit Katia. Mais ces épithètes -ne pallient pas le mal et ne servent à rien.</p> - -<p>—Ce qu’il aurait fallu, reprit le père Jean-Louis, -c’est mettre l’embargo sur l’argent qu’il gagne, de -façon à venir en aide à la future maman et au -bébé.</p> - -<p>—Au bébé qu’il a contribué à fabriquer, remarqua -Veyssières, et dont il est responsable, de -compte à demi avec la mère.</p> - -<p>—Eh oui!</p> - -<p>—Malheureusement, dit Katia, il a eu bien soin -en partant de ne pas laisser son adresse, et ... cours -après! Allez faire opposition sur les appointements -de quelqu’un dont vous ignorez la résidence et le -sort, qui s’est enfui au Canada ou dans l’Indo-Chine, -ou n’est peut-être même plus de ce monde! -Oui, cours après, avec ton enfant dans le ventre ou -sur les bras! Ce qui vous prouve bien, Séverin, -que la recherche de la paternité n’est qu’un leurre ...</p> - -<p>—Cependant vos bonnes amies Elvire Potarlot, -Angélique Bombardier, René d’Escars, Nina Magloire -et tant d’autres la réclament à cor et à cri.</p> - -<p>—Elvire Potarlot l’a depuis peu rayée de son -programme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span></p> - -<p>—C’est vrai, répliqua Veyssières. Pauvre Elvire! -Et plus infortuné programme! Elle passe son temps -à le transformer, à le rogner ou l’allonger, le ...</p> - -<p>—Elle a reconnu toute l’insuffisance de la mesure, -toute l’inutilité de cet expédient.</p> - -<p>—Tant que nous ne serons pas revenus à l’androgyne -de Platon, ou que la «côte d’Adam» n’aura -pas repris sa place, tant que les hommes ne pourront -pas devenir enceintes comme les femmes, -tant qu’il y aura deux sexes, en d’autres termes, il -n’y aura rien de fait: toujours l’inégalité subsistera, -l’injustice régnera: voilà la thèse que soutient -obstinément et plus que jamais cette chère Elvire, -dit Veyssières.</p> - -<p>—Un seul sexe? se récria le père Jean-Louis en -écarquillant les yeux. Les hommes devenant enceintes -comme les femmes? Ah! je serais, ma foi, -curieux de voir ça! Mais c’est une timbrée, cette -demoiselle Potarlot!</p> - -<p>—Eh! Eh! Elle n’est pas la seule à demander -cela, pour établir entre ces dames et nous la parfaite -égalité ou l’équivalence absolue, insinua Veyssières.</p> - -<p>—En attendant, et en dépit de ses désirs et divagations, -ce sont les femmes qui, seules jusqu’ici, -sont chargées de concevoir, reprit le père Jean-Louis. -Eh bien, monsieur, c’est pitoyable de leur -permettre de se boissonner comme des hommes! -Voilà mon sentiment. Qu’il y ait inégalité, injustice, -tout ce qu’il vous plaira, soit! mais je trouve -abominable qu’on tolère pareil scandale, pareil<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span> -crime: des femmes, des femmes près d’accoucher, -grosses à pleine ceinture, qui s’absinthent et se -pochardent, des mères ayant leur enfant au sein, -se traînant de comptoir en comptoir, tombant et -roulant au ruisseau ... Honteux, monsieur! Abominable! -Abominable! Si nous avions un gouvernement -sérieux, un gouvernement ayant pour deux -liards de jugeotte, de gingin et de poigne, il veillerait -à cela et ne tolérerait pas plus la liberté de la -soûlographie que celle de l’assassinat. Non, monsieur, -il ne tolérerait pas ... Cette blanchisseuse, la -Desroche, dont nous parlions il y a une seconde, -elle est morte, morte en état d’ivresse, et cette -ivresse avait occasionné une fausse couche ... Son -amant, qui s’est tiré les flûtes et a disparu, est -peut-être mort aussi à l’heure qu’il est; mais du -moins il est mort seul, lui; tandis qu’elle a entraîné -une mort avec la sienne, celle de l’enfant qu’elle -portait. Voilà la différence, et pour moi cela tranche -tout.</p> - -<p>—Vous n’êtes pas partisan de l’égalité ni de -l’équivalence des sexes, je vois cela, monsieur Jean-Louis, -dit Veyssières.</p> - -<p>—Ce n’est pas moi, monsieur, qui n’en suis pas -partisan, c’est la nature,—la nature et le bon sens. -Tenez, monsieur, nous avons d’autres ivrognesses -dans la maison ... Ça foisonne partout maintenant, -cette engeance-là! Faut bien que ça imite les -hommes, pas vrai? puisqu’on est égaux!—Il y a -une femme Birot ... celle que vous avez vue un jour -<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span>soûle avec la Desroche ...</p> - -<p>—Je me rappelle.</p> - -<p>—Eh bien, monsieur, la semaine dernière, elle a -égaré son gosse, un pauvre mioche de trois ans; -elle l’a perdu du côté de Montrouge, où elle était -allée gobelotter avec Mme Margotin, sa voisine ... -Impossible ensuite de se remémorer ce qu’elle en -avait fait, du petit, où elle avait bien pu le laisser ... -Ce n’est qu’hier qu’on le lui a ramené. Elle ne s’en -inquiétait pas autrement d’ailleurs. Vous avez dû -entendre parler de cette affaire, mademoiselle?</p> - -<p>—Oui, répondit Katia. Je trouve comme vous -tout cela déplorable, monsieur Jean-Louis; mais je -songe aussi à tout ce que les privations et la misère -font endurer à ces femmes, et je comprends qu’elles -aillent chercher dans l’ivresse un peu de répit et -d’oubli ...</p> - -<p>—Mais leurs enfants, mademoiselle? Vous -n’ignorez pas ce que devient la fille de Mme Birot, -Octavie, cette traînée? Elle a débauché le -petit Margotin. Pendant que les deux mères vont -de conserve s’imbiber comme des éponges, les -deux gosses, le gamin et la gamine, s’exercent à -un autre jeu ... Elle est vicieuse comme trente-six -diables, cette moucheronne! Ainsi elle donnait -des sous au petit Margotin, au petit Jujules ... Vous -le connaissez, mademoiselle? On a voulu savoir -d’où venait cet argent, à qui elle l’avait volé. Ça -intriguait les deux femmes, naturellement. «Il ne -me manque rien! déclarait la mère Birot. Pour -sûr, ce n’est pas chez nous qu’elle barbote. Je n’ai -pas assez de pépètes pour les laisser traîner comme<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span> -ça!» Et savez-vous ce qu’on a découvert? On a découvert -que mamzelle Tavie, qui n’a pas encore -ses treize ans, allait se balader les après-midi du -côté des fortifications et qu’elle aguichait les -hommes, les vieux de préférence. Elle a déjà fait -condamner un ancien locataire de la maison, un -employé de l’hôtel de ville, qui était cependant -très bien ...</p> - -<p>—S’il avait été si bien que cela, interrompit -Katia, ou plutôt s’il avait été un peu mieux, il n’aurait -pas répondu aux avances de cette polissonne; il -lui aurait vigoureusement tiré les oreilles ...</p> - -<p>—Eh oui, mademoiselle! C’est évident! Nous -sommes d’accord, repartit le père Jean-Louis. S’il -avait été un ange ou un castrat ... Le malheur, -c’est qu’on n’est pas de bois, n’est-ce pas donc, -monsieur?»</p> - -<p>Veyssières en souriant opina du bonnet.</p> - -<p>«Je comprends très bien qu’on tienne à faire -respecter l’enfance, et, plus que personne, j’ai -souci de ce respect; mais, nom d’un pétard! quand -l’enfance est plus corrompue que la vieillesse, -quand c’est elle qui vient provoquer, qui se montre -effrontée, dépravée et cynique ... Si vous saviez, -mademoiselle, ce qui se passe dans quantité de ces -ménages, où père, mère, filles et garçons vivent -entassés dans la même chambre; où, pour régaler -les mioches et leur donner du cœur au ventre, on -ne trouve rien de mieux que de leur verser de -pleines rasades d’eau-de-vie, et leur apprendre à -lamper ça d’un trait et sans grimaces, hope donc!<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span> -ce qui résulte de ces soûleries, de ces abrutissements -et de ces promiscuités ... ah! c’est du propre, -allez! Faut entendre ma nièce, l’institutrice des -écoles communales! Elle voit toutes ces horreurs-là -de près, et elle le connaît, ce joli petit monde, -elle le connaît bien. On ne se douterait jamais, me -dit-elle souvent, combien il y a de ces fillettes à qui -leurs papas ou leurs frères ont ... ont ... manqué de -respect! Et avez-vous observé une chose, mademoiselle? -Faites-y bien attention, à ce que je vais -vous dire! C’est que, quand on vient à découvrir -qu’une de ces jeunes drôlesses a été ce qu’on nomme -victime de la lubricité d’un vieillard, et que ce -vieillard continue à ... comme on dit encore, à -abuser d’elle, ce n’est jamais elle qui appelle à l’aide -ni crie au secours, jamais elle qui se plaint! Remarquez -bien cela, mademoiselle Mordasz, lorsque -vous lirez dans les journaux une affaire de ce -genre.</p> - -<p>—Vous avez de ces malheureuses petites une -bien mauvaise opinion, monsieur Jean-Louis.</p> - -<p>—Oh! oui, mademoiselle! Et ma nièce l’institutrice, -qui les connaît mieux que moi, en a encore -une bien plus mauvaise. Elles sont très mal, voilà -la vérité, et leurs frères leur ressemblent, s’ils ne -sont pas pires. Et d’où vient cela? C’est que les -parents, eux aussi, eux surtout, sont très mal; c’est -que la famille,—ce qu’on a toujours proclamé la -base de la société,—est atteinte dans son essence, -et se disloque, s’effondre et tend de plus en plus à -disparaître.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span></p> - -<p>—Nous lui ferons d’autres bases, à votre société, -murmura Katia.</p> - -<p>—Vous dites, mademoiselle?</p> - -<p>—Je dis que vous avez raison, que la famille se -meurt ...</p> - -<p>—N’est-ce pas? Plus de foyer, plus d’intérieur, -d’intimité. Obligées de travailler au dehors, ainsi -que leurs maris, les femmes, les femmes d’ouvriers -et d’employés, ne veulent plus faire de cuisine maintenant: -on vit de plus en plus au restaurant, chez -les marchands de vin,—des marchands de vin qui -vendent bien moins du vin que des alcools, cognac, -rhum, marc, absinthe et autres poisons. Hommes -et femmes se sont donc mis à s’empoisonner ensemble -et à qui mieux mieux; les enfants venus,—venus -tant bien que mal!—ont été initiés à ces -habitudes: c’est devant le comptoir du mastroquet -que la famille nouveau système tient ses assises, -c’est ce comptoir qui est devenu le foyer nouveau -modèle. Parfaitement! C’est comme ça! Mais les -querelles et les batailles éclatent souvent chez ces -conjoints si échauffés et alcoolisés: lassée de recevoir -chaque soir, en rentrant au chenil, de trop -copieuses gourmades, madame finit par décamper,—ou -bien c’est monsieur qui la plante là. -C’est ce qui a eu lieu pour cette locataire du cinquième, -Mme Margotin: son mari l’a quittée, et -elle ne sait ce qu’il est devenu.</p> - -<p>—Et il a eu bien soin de lui laisser son petit -garçon pour compte, ajouta Katia.</p> - -<p>—Ses deux petits garçons, mademoiselle, rectifia<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span> -M. Jean-Louis; car, outre le précoce favori -de la précoce Tavie Birot, elle a un galopin de huit -ou dix ans ...</p> - -<p>—Et le père de Tavie, le mari de Mme Birot? -demanda Veyssières.</p> - -<p>—Inconnu au bataillon, répondit l’horloger. -Je crois qu’il est mort; mais Mme Birot le remplace -souvent ... Comment voulez-vous, monsieur, -que des enfants élevés dans de pareils milieux possèdent -la moindre notion d’honnêteté, de tempérance -et de bienséance? Eh bien, une supposition, -monsieur! Trouvez moyen d’empêcher ces femmes-là, -ces mères de famille, de s’alcooliser de la sorte; -sachez les contraindre à se ménager davantage, et -surtout, et surtout! à avoir pitié de leur infortunée -progéniture: quel service cela leur rendrait, et -quel service à la France, qui se dépeuple, qui se -dépeuple de plus en plus, qui se meurt, comme le -disait l’autre jour un député allemand. «La France? -Pas la peine de s’en occuper! ajoutait-il. Elle se -détruit elle-même, en détruisant chez elle la femme -et la famille.»</p> - -<p>—Pardon, monsieur Jean-Louis, interrompit -Veyssières; mais c’est ce moyen qu’il faudrait découvrir -précisément, ce moyen d’empêcher de -boire les gens qui ont soif. Vous n’êtes pas non -plus pour la liberté, monsieur Jean-Louis, je vois -cela.</p> - -<p>—Oh! mais pas du tout, monsieur! Je ne suis -nullement d’avis qu’on laisse faire à la foule,—ce -<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span>composé de bêtes féroces et d’enfants ...</p> - -<p>—Comme vous y allez! Avec quelle irrévérence ...</p> - -<p>— ... tout ce qui lui passe par la cervelle; qu’on -lui délivre, chez le pharmacien ou ailleurs, tout ce -qu’elle demande: de la strychnine ou du chloroforme, -du vitriol ou de l’alcool. Malheureusement, -chez nous, on ne peut pas toucher à tout ce qui est -débitant de boissons: mannezingues, mastros et -bistros, c’est sacré! C’est chez ces augustes pontifes, -dans leurs antres, que le suffrage universel plonge -ses racines et vient puiser ses forces ... Sans compter -qu’ils rapportent des millions et des millions au -budget! Vous direz, mademoiselle Mordasz, que -j’en reviens tout le temps à mes deux dadas ...</p> - -<p>—Je ne dis rien, monsieur Jean-Louis: je vous -écoute.</p> - -<p>— ... Mais, voyez-vous, tant qu’on n’aura pas endigué -le flot des marchands de vin, et mis un frein—calembour -à part—aux débordements de nos -députés, nous serons toujours dans la même panade, -toujours dans la même mélasse.»</p> - -<p class="p2">Après avoir pris congé du loquace bonhomme, -Katia et Veyssières pénétrèrent dans la maison.</p> - -<p>Il se faisait tard, et Katia proposa à son compagnon -de dîner avec elle. Comme il refusait, elle le -plaisanta sur les motifs de ce refus.</p> - -<p>«Vous vous méfiez de ma cuisine, je comprends -cela ...</p> - -<p>—Mais nullement!</p> - -<p>—Convenez-en donc tout de suite! A quoi bon<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span> -ces détours et ces formalités entre nous? Est-ce -que je me gêne avec vous, moi? Vous n’augurez -rien de bon de mes talents culinaires, et vous avez -joliment raison! Aussi est-ce à un pâtissier de la -rue de Sèvres que j’ai recours, un pâtissier qui ne -cuisine pas trop mal, paraît-il ... Nous avons à travailler -longtemps ce soir: j’ai dû remanier presque -en entier la traduction de cette légende lithuanienne -de votre dernier chapitre; nous reverrons -cela ensemble ...</p> - -<p>—Je suis confus, chère amie, de tout le mal que -je vous donne.</p> - -<p>—Vous n’êtes pas confus du tout, repartit en -riant Katia, qui avait la haine des clichés conventionnels, -de toutes les hyperboles de politesse et de -cérémonie, tous les mensonges, sociaux et autres. -Il n’y a pas de quoi être confus,—pas même de -quoi me remercier, car c’est pour moi un réel -plaisir, une très profonde et très vive jouissance -que de relire tous ces vieux textes slaves, et voir -revivre ces anciens temps. Sans vous, je n’en aurais -pas l’occasion, plongée que je suis dans un courant -d’études tout différent.»</p> - -<p>Le dîner eut lieu à proximité du balcon sur lequel -ouvrait la chambre de Katia, et d’où l’on embrassait -un si large et si verdoyant espace. La gourmandise -était loin d’être, en effet, le péché mignon -de la jeune révolutionnaire; elle n’éprouvait aucun -attrait pour ce qu’on nomme les délices de la table, -ne les comprenait pas et les tenait même en absolu -mépris. C’est plus haut que montaient ses aspirations<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span> -et qu’elle allait puiser ses voluptés. Elle mangeait à -peine, et sans se soucier aucunement de l’espèce ni -de la qualité de la pitance. Sa seule passion matérielle, -c’était le thé; elle en consommait plusieurs -tasses à chaque repas, et souvent même n’absorbait -pas autre chose avec sa tranche de pain. Ici elle possédait -une réelle compétence et avait ses préférences: -c’étaient telles et telles sortes de thés qu’il lui -fallait, mélangées dans telles et telles proportions.</p> - -<p>Veyssières, lui, comme tous ses amis les Salomoniens, -était un gourmet, un raffiné; il lui fallait -ses aises, bonne table, bon gîte et le reste. S’il fit -honneur au dîner commandé par Katia, ce fut -moins l’excellence des mets qui le stimula, que le -plaisir du tête-à-tête, l’ardente curiosité qu’il éprouvait -toujours à observer et écouter la vierge nihiliste, -cette peu banale camarade, et son vif désir -de se maintenir près d’elle en bon prédicament.</p> - -<p>Cette camaraderie ne l’empêchait pas de se complaire -plus que de raison à admirer les blanches et -fines mains de Katia, et, quand il pouvait en saisir -une au passage, il ne manquait guère de la retenir -entre les siennes, voire de la porter à ses lèvres.</p> - -<p>«Que vous êtes donc futile! Vous ne vous corrigerez -donc jamais, vous ne deviendrez donc jamais -sérieux? disait Katia en se dégageant.</p> - -<p>—Non. Je ne suis pas exclusif comme vous, moi. -Je ne hais pas la chair, la belle chair; j’apprécie tout -ce qui est gracieux, élégant, artistique. Je suis un -épicurien, moi, un jouisseur, je ne m’en cache -point,» répliquait-il.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span></p> - -<p>Ce soir-là, tout en mangeant, ils s’entretinrent -des voisins et voisines dont on apercevait les fenêtres, -à droite et à gauche du balcon: de «la Petite -Sans Cœur» d’abord, puis des «Mort aux -Gosses,», ensuite des «Préhistoriques», de «Philémon -et Baucis» et des «Gigogne».</p> - -<p>La veille même, un événement avait eu lieu dans -le quartier: la mère de la Petite Sans Cœur,—cette -femme qui n’avait d’autres ressources que l’inconduite -et disparaissait de chez elle des deux et trois -jours de suite en laissant sa petite fille, âgée de huit -à neuf ans, enfermée sous clef entre quatre murs,—avait -été mandée au commissariat de police. Des lettres -anonymes l’avaient dénoncée comme s’enivrant, -maltraitant son enfant, lui emprisonnant les bras -dans une sorte de camisole de force et l’attachant au -pied de son lit, la privant de nourriture, au point -que cette pauvre petite martyre se mourait de faim.</p> - -<p>«Des mensonges, tout cela! D’ignobles calomnies! -avait aussitôt protesté cette mégère avec une -véhémente indignation.</p> - -<p>—Cependant ...</p> - -<p>—C’est par vengeance! Ce sont des gens qui m’en -veulent! Et je sais bien qui, monsieur le commissaire! -Je devine bien d’où cela émane! On n’est -jamais sali que par la boue! Des femmes qui en -font dix fois pis que moi! Et ça ose se plaindre, ça -ose attaquer ...</p> - -<p>—Enfin, madame, on vous a vue lier votre fille au -pied de votre lit, et la battre tant que vous pouviez, -<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span>avec une canne de jonc, la rouer de coups ...</p> - -<p>—C’est faux, monsieur, archifaux!</p> - -<p>—On entendait ses cris dans toute la maison. La -concierge que j’ai interrogée ...</p> - -<p>—La concierge! Ah! si vous écoutez les potins -de concierge! Elle ferait mieux de surveiller sa -loge! Eh bien, je m’en vais vous dire, moi! Elle -donne à boire en cachette, la concierge; elle tient -un débit de boissons sans acquitter de droits!</p> - -<p>—Nous verrons cela tout à l’heure, madame; c’est -une autre histoire. Parlons de vous pour l’instant. -On vous accuse de trop aimer les liquides ...</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>— ... et de maltraiter votre fille lorsque vous êtes -en état d’ivresse.</p> - -<p>—Jamais, monsieur! Jamais!</p> - -<p>—On entend cette enfant crier; les locataires se -plaignent.</p> - -<p>—Elle crie pour rien.</p> - -<p>—Une fillette de neuf ans ne crie pas pour rien, -madame.</p> - -<p>—J’ai pu une fois ou deux la corriger ... C’est bien -mon droit! D’autant plus que c’est une enfant vicieuse, -qui a de mauvaises habitudes ...</p> - -<p>—Celle-là, je l’attendais! exclama le commissaire -en riant. Ça ne rate jamais! Toutes les mères que -je vois ont toujours des filles vicieuses, ayant de -mauvaises habitudes! C’est curieux, mais c’est -comme cela! Toutes! Toutes!</p> - -<p>—Enfin, monsieur le commissaire, je vous -affirme ... Je sais ce qui en est!</p> - -<p>—Et c’est aussi pour ce motif sans doute, pour<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span> -calmer ses sens et modérer ses ardeurs solitaires, -que vous ne lui donnez pas à manger?</p> - -<p>—Ceux qui vous ont dit cela ont menti!</p> - -<p>—Mais, madame, il y a des nuits où vous ne rentrez -pas chez vous!</p> - -<p>—Cela me regarde!</p> - -<p>—A condition que vous ne laisserez pas chez -vous une enfant sans pain, sans nourriture ... Et -puis, répondez-moi sur un autre ton, je vous prie, -repartit le commissaire; parlez-moi poliment et -convenablement; sinon, je vous fais coffrer, vous -entendez?</p> - -<p>—Me faire coffrer, pourquoi? Je n’ai rien commis -de mal, rien à me reprocher ... Comment voulez-vous, -monsieur, que je ne m’emporte pas, que je ne vous -réplique pas quelques mots de travers, lorsque vous -m’accusez de pareilles choses? Quelle est donc la -mère qui vous écouterait de sang-froid? C’est à -bondir au plafond! Si vous connaissiez le cœur des -mères ... Ah monsieur!</p> - -<p>—Vous conveniez tout à l’heure vous-même que -vous ne rentriez pas chaque soir chez vous. Les -rapports que j’ai reçus à votre sujet mentionnent -également l’irrégularité de votre conduite ...</p> - -<p>—Mais, monsieur ...</p> - -<p>—Ces découchers fréquents ...</p> - -<p>—Si j’étais caissière dans un café ou un restaurant -de nuit, ma fille serait cependant bien obligée -de rester seule?</p> - -<p>—Ce n’est pas le cas, je crois, madame, et si vous -hantez les restaurants et autres établissements nocturnes,<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span> -ce n’est pas pour y tenir la caisse ni les -écritures.</p> - -<p>—Non, monsieur, en effet.</p> - -<p>—C’est pour y chercher aventure.</p> - -<p>—Pour y chercher de l’argent et y gagner ma vie. -Je préférerais certainement demeurer au coin de -mon feu ou me coucher de bonne heure, vivre bourgeoisement, -comme on dit, je vous assure bien; -mais il faut manger!</p> - -<p>—Et vous n’avez pas trouvé d’autres moyens -d’existence?</p> - -<p>—Non, monsieur le commissaire. Je n’étais cependant -pas née pour ce métier; je sors d’une bonne -famille, j’ai reçu de l’instruction. Mon père m’avait -fait étudier le piano, et j’ai fréquenté pendant deux -ans les cours du Conservatoire. J’en sortis pour me -marier ... J’épousai un de mes cousins, qui était employé -de commerce, comptable dans un grand magasin. -Le malheur est que je suis devenue veuve il -y a cinq ans, avec cette gamine sur les bras ... J’ai -maintes fois essayé de donner des leçons, des leçons -de piano; mais, même en ne les faisant payer que -dix sous le cachet, je n’en trouvais pas assez ... Impossible -de vivre! Alors ... alors ...</p> - -<p>—Je devine le reste.</p> - -<p>—Mais quant à boire, monsieur le commissaire, je -ne bois pas autant qu’on le dit; c’est une calomnie!</p> - -<p>—Vous buvez suffisamment, en tout cas, pour -perdre la raison et martyriser votre fille?</p> - -<p>—Jamais, monsieur, c’est faux! Je la corrige -<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span>quelquefois, parce que ...</p> - -<p>—Parce qu’elle a de mauvaises habitudes. Entendu!</p> - -<p>—Sa nourrice elle-même m’avait prévenue ...</p> - -<p>—Pourquoi ne l’avez-vous pas laissée chez sa -nourrice?</p> - -<p>—Je ne pouvais plus la payer; alors elle me l’a -rendue, naturellement! Ç’a été une calamité pour -moi!</p> - -<p>—Et pour cette enfant donc! ajouta le commissaire.</p> - -<p>—C’est une sujétion, une servitude de tous les -instants! Ça m’empêche ...</p> - -<p>—De faire la fête à votre guise?</p> - -<p>—Oui, monsieur. Parlez-en comme vous voudrez! -C’est mon travail, ça, mon gagne-pain!</p> - -<p>—Enfin, madame, arrangez-vous au moins pour -que votre fille ne pâtisse ni de vos absences ni de -vos ... de vos libations! Autrement il me faudra -aviser.</p> - -<p>—Aviser comment? Me débarrasser d’elle? Mais -je ne demande que ça, monsieur le commissaire! -Et, comme vous le disiez tout à l’heure, pour elle -encore plus que pour moi!»</p> - -<p class="p2">Quant aux deux couples de bureaucrates mâles -et femelles que Katia avait baptisés «les Mort aux -Gosses», ils continuaient à pédaler à qui mieux -mieux soirs et matins et dimanches et fêtes, et à -ignorer, encore à l’envi, la cuisine bourgeoise et -la vie de famille. Les femmes, la blonde comme la -brune, pouvaient être très fortes sur la tenue des<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span> -livres et les additions, mais elles n’entendaient -rien au pot-au-feu et ne devaient même pas savoir -faire cuire un œuf à la coque. Ces viles corvées -étaient au-dessous d’elles. Jamais non plus on ne -les voyait l’aiguille ou le balai à la main: pourquoi -se seraient-elles mises à coudre, d’ailleurs, à nettoyer -ou cuisiner, plutôt que leurs maris? Est-ce -que la besogne d’une femme doit être différente de -celle d’un homme? Est ce que l’égalité la plus -absolue ...</p> - -<p>Il n’y avait que les petits ventres qui enflaient à -tour de rôle, et—déplorable et insondable iniquité, -abominable injustice!—chez ces dames -seulement: les mâles étaient à l’abri de cette -infirmité.</p> - -<p>Actuellement, c’était la petite blonde qui était -grosse; la petite brune s’était dégonflée le trimestre -précédent, et, comme toujours, sans laisser la -moindre trace de l’opération.</p> - -<p>«Cependant je n’ai pas la berlue! disait Katia -Mordasz. Elle était bien enceinte, il n’y a pas de -doute: c’était assez visible! Où donc a-t-elle bien -pu mettre ... Que diantre peuvent-elles bien faire -toutes les deux de leurs produits et rejetons?»</p> - -<p>Un autre ménage du même genre, ménage nouveau -modèle, était venu prendre place près de ces -deux couples, dans un petit logement contigu d’un -côté à celui de Katia et de l’autre à celui de la petite -dame brune. C’étaient encore deux employés d’administration -ou de commerce qui avaient uni leur -sort: monsieur et madame partaient tous les matins<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span> -bras dessus bras dessous, et s’en revenaient de même -chaque soir. Jamais de cuisine non plus à domicile, -chez ceux-là; mais pas de bicyclette: d’abord madame -se trouvait dans un état de grossesse très avancé; -ni l’un ni l’autre ensuite n’appartenaient plus à la -première jeunesse.</p> - -<p>«Que fera-t-elle de son enfant, ma nouvelle voisine, -lorsqu’il sera débarqué? se demandait Katia. -Comment le soigner et le nourrir en continuant -sa besogne? La quittera-t-elle pour se consacrer -tout entière à ce cher petit être?»</p> - -<p>Dix jours après sa délivrance, madame reprenait -le bras de son époux et le chemin du bureau ou de -l’atelier.</p> - -<p>Et le cher petit être?</p> - -<p>Katia apprit son sort par une conversation qui -eut lieu un soir, de fenêtre à fenêtre, entre une des -bicyclistes, la brune, et la nouvelle accouchée. Les -deux femmes, qui avaient probablement appartenu -au même service ou au même rayon, semblaient se -connaître d’assez longue date.</p> - -<p>«Et ce petit trésor, madame? Vous avez de ses -nouvelles? demanda la bicycliste.</p> - -<p>—Hélas! oui, madame. Le pauvre petit ange est -mort.</p> - -<p>—Déjà? Oh!</p> - -<p>—Au bout de trois semaines.</p> - -<p>—C’est en Bourgogne que vous l’aviez mis en -nourrice, n’est-ce pas? dans un endroit appelé -Quarré-les-Tombes?</p> - -<p>—Oui, madame. Nous l’y avions envoyé comme<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span> -les autres. Aussitôt après leur naissance, nous les -expédions là-bas par le <i>meneux</i>, qui vient à Paris -chaque quinzaine.</p> - -<p>—C’est très commode.</p> - -<p>—Nous ne pouvons pas les garder, vous comprenez -bien! Ni mon mari ni moi ne sommes là de -la journée.</p> - -<p>—C’est comme nous. Alors, ça vous en fait combien?</p> - -<p>—Ça nous en ferait cinq, si ... s’ils avaient vécu.</p> - -<p>—Ils sont tous morts?</p> - -<p>—Tous, madame!</p> - -<p>—Est-ce Dieu possible? O Seigneur! Quelle -cruelle fatalité!</p> - -<p>—A qui le dites-vous!</p> - -<p>—D’autre part, pour ce que l’existence leur réserve, -allez! Faut se faire une raison! Nous n’en avons -pas non plus, d’enfants. Comme vous, nous les avons -tous perdus, hélas! Eh bien, parfois, le croiriez-vous, -madame? Le croiriez-vous? Je m’en félicite!</p> - -<p>—Vous vous en ...</p> - -<p>—Oui, madame, j’en bénis le Ciel! Car, laisser -sur la terre des malheureux ...</p> - -<p>—C’est également ce que nous nous disons, mon -mari et moi. N’importe, c’est bien dur! On les -aimerait tant, ces chérubins!</p> - -<p>—N’est-ce pas donc? Nous aussi, nous sentons -ce vide ... Ah oui! Alors c’est à Quarré-les-Tombes? -Drôle de nom!</p> - -<p>—En effet!</p> - -<p>—Mais qui convient bien, qui est bien mérité,<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span> -puisqu’ils y meurent tous, ces pauvres agneaux.</p> - -<p>—Pas tous, madame, oh non! C’est même un -très bon pays. Mais, nous, nous n’avons pas de -chance! Nous n’avons jamais eu de chance!»</p> - -<p class="p2">De l’autre côté, du côté des «Préhistoriques», -comme pour vérifier l’adage: «Les peuples heureux -n’ont pas d’histoire», aucun événement ne -s’était produit durant ces derniers temps.</p> - -<p>«La mère Gigogne» continuait d’allaiter son -dernier-né, et «le père Gigogne», de jouer à -cache-cache ou au dada avec sa progéniture, lorsqu’il -rentrait de l’atelier. Du matin au soir la -femme était occupée à ravauder les nippes, vaquer -au ménage, débarbouiller et peigner les mioches, -les habiller et déshabiller, les surveiller, les distraire, -les gronder.</p> - -<p>«Comment voulez-vous qu’elle aille travailler -dehors avec tout cet aria? Mais non! Mais non! La -femme doit rester chez elle. C’est le ministre de -l’intérieur! s’écriait volontiers M. Gigogne. Moi, je -suis le ministre des affaires étrangères, et tous les -deux nous avons, en outre, le portefeuille des -finances; moi, la partie «recettes»; elle la partie -«dépenses». Et cela marche comme sur des roulettes, -avec ce système! Jamais de contention ni de -confusion de pouvoirs!»</p> - -<p>Très souvent c’était M. le ministre des affaires -étrangères qui, en revenant de son travail, «faisait -les commissions», rapportait la miche de pain<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span> -et le litre de vin, et il ne croyait pas pour cela -déroger.</p> - -<p>«Mais, nom d’un chien! sacrait-il parfois, je -tiens à manger chez moi, à ma table, dans ma -cambuse, où j’ai les coudées franches! Vois-tu, -Finette (ainsi appelait-il Mme Gigogne), vois-tu -que nous allions nous attabler dans les gargotes? -Autant ne pas se marier alors! Autant rester -garçon!»</p> - -<p class="p2">«Philémon et Baucis», autres «Préhistoriques», -vieillissaient, se courbaient et se tassaient de plus -en plus chaque jour; mais</p> - -<p class="pp6 p1">Ni le temps ni l’hymen <i>n’avaient éteint</i> leurs flammes.</p> - -<p class="p1">Eux seuls, comme leurs antiques parangons, si -divinement chantés par Ovide et par La Fontaine,</p> - -<p class="pp6 p1">Eux seuls ils composaient toute leur république: -Heureux de ne devoir à pas un domestique -Le plaisir ou le gré des soins qu’ils se rendaient.</p> - -<p class="p1">La fête de Baucis avait eu lieu la veille, et la table, -recouverte de sa nappe blanche, était encore parée -du bouquet de roses acheté pour cette solennité -par le fervent Philémon.</p> - -<p>«Et si vous l’aviez vu embrasser Baucis en le lui -présentant! C’était comique! Ah! mon ami, on n’en -fait plus, des époux comme ça! s’écriait Katia.</p> - -<p>—Non, on n’en fait plus, répétait Veyssières, et on -ne vous en fera jamais plus. Vos chères consœurs,<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span> -les Libertaires, Affranchies, Révoltées et autres -Émancipées et Émancipatrices, ont tué tout cela ...</p> - -<p>—Tué l’amour?</p> - -<p>—Tué l’amour tel que vous l’entendez, parfaitement! -Tué l’amour vrai, l’amour sentimental et -exclusif,—la monogamie. Les femmes que vous -faites maintenant sont des hommes; mais oui, il -n’y a plus qu’un sexe! Et il faut être deux, il -faut être dissemblables pour s’aimer. Voyez nous-mêmes, -Katia; il n’y a que de l’amitié entre nous -deux, et il ne peut y avoir que cela.</p> - -<p>—Sans doute.</p> - -<p>—Mais si vous avez tué l’amour de tête et de -cœur, le sentiment, vous n’avez pas tué l’amour -charnel. Il y aura non seulement toujours des pauvres -parmi vous, comme je me plais à vous le répéter -après le divin Maître, il y aura toujours et -toujours des courtisanes ...</p> - -<p>—Non!</p> - -<p>—Si, mon amie, toujours!</p> - -<p>—Qu’en savez-vous?</p> - -<p>—Qu’en savez-vous vous-même? Par quelle raison -affirmez-vous qu’il y n’aura pas toujours des -femmes qui, par paresse, par coquetterie, par vanité, -par cupidité, par caprice, par instinct, se plairont -à trafiquer de leur corps? Permettez! Il y en a -toujours eu, et, jusqu’à un certain point, le passé -nous répond de l’avenir. En tout cas, il y en a -actuellement,—vous n’avez pas encore réussi à les -faire disparaître!—il y en a en quantité ultra-suffisante, -et nous en profitons.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span></p> - -<p>—Taisez-vous donc!</p> - -<p>—Il y en a même de plus en plus, grâce aux -charmantes théories de l’émancipation, qui encouragent -si bien la polygamie, poussent si vigoureusement -à la prostitution.—Oui, il y en a de plus -en plus, ce qui nous permet, chère amie, d’en profiter -davantage, de nous en ...</p> - -<p>—Je sais: vos confréries de Salomon sont là!</p> - -<p>—C’est si simple, si agréable, si économique! -L’homme n’a aucun intérêt à se marier, Katia, -aucun! Et vous croyez qu’en lui proposant des viragos -et des savantasses, des amazones, dragonnes -et vésuviennes, il sera tenté d’entrer en ménage? -Ah! Seigneur! Quelle tentation! Et combien les -courtisanes ...</p> - -<p>—Voulez-vous, Séverin, que nous nous remettions -à notre traduction?</p> - -<p>— ... Courtisane ou ménagère: vous n’y échapperez -point!</p> - -<p>—Il paraît! D’après vous! Mais dans quelle catégorie -me classez-vous donc, Séverin? Je serais -curieuse de le savoir!</p> - -<p>—Vous? Vous êtes un homme, Katia! Et toutes -vos amies ou émules, mesdames ou demoiselles -Potarlot, Lauxerrois, Bombardier, d’Escars, de Bals, -Magloire, Cherpillon ... toutes, sont des hommes -comme vous! Or, ainsi que tout homme sain de -corps et d’esprit, j’adore les femmes, et mon sexe ne -me dit rien ... Vous ne me traitez pas d’insolent?»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IX</h2> - -<p class="p2">Son déjeuner terminé, au lieu de se diriger, -comme de coutume, vers le Crédit international et -d’aller reprendre sa besogne, M. le chef de bureau -Jourd’huy s’achemina pédestrement vers le ministère -des Finances. Il avait, dans la matinée, téléphoné -à son ami Sambligny qu’il désirait lui parler, -lui fournir des renseignements sur M. Marius Lacrouzade, -le futur époux de sa belle-sœur Irène, et -l’on s’était donné rendez-vous pour l’après-midi -dans le cabinet de M. de Sambligny.</p> - -<p>Ils étaient mauvais, ces renseignements, très -mauvais, en dépit des convictions et affirmations -de Mlle Irène Rousselin. Non seulement Marius Lacrouzade -passait pour un employé peu zélé et des -plus médiocres, mais on le disait joueur, dépensier -et endetté.</p> - -<p>N’ayant jamais eu cet agent sous ses ordres, ne le -connaissant que de nom et de réputation, Hector -Jourd’huy, toujours méthodique et scrupuleux,<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span> -avait tenu à contrôler ces bruits, et il s’était adressé -pour cela au chef du personnel, qui lui avait obligeamment -donné communication du dossier Lacrouzade.</p> - -<p>Loin d’être à la veille de recevoir sa nomination -de «Préposé aux titres», comme le déclarait -superbement Irène, Marius Lacrouzade était sous -le coup d’une mise en disponibilité, sinon d’une -révocation pure et simple.</p> - -<p>Il avait la passion des courses, des paris et tripotages -qui en résultent, et sa moralité et sa probité -étaient entachées de soupçons, sa réputation avait -reçu de sérieux accrocs.</p> - -<p>Lorsque Jourd’huy eut exposé à Sambligny ces -très fâcheuses particularités, tous deux, comme -sanction et conséquence, décidèrent qu’il fallait à -tout prix détourner Irène de ce mariage, l’empêcher -de commettre une telle sottise.</p> - -<p>«Mais si elle y est butée, ce ne sera pas facile!</p> - -<p>—Et je crains bien qu’elle ne le soit! répliqua -Sambligny. Elle m’a annoncé son mariage d’un ton -si résolu, d’une manière si péremptoire et catégorique, -que je doute fort qu’on puisse l’amener à -changer d’avis maintenant. Elle a dû trop s’avancer, -s’engager avec ce garçon ...</p> - -<p>—Quel âge a-t-elle?</p> - -<p>—Ce n’est plus une enfant, malheureusement; -elle ne se laisse plus conduire, manier et façonner, -ah! fichtre non! Elle a trente-trois ans.</p> - -<p>—Rien à faire! Rien à faire avec les vieilles filles! -conclut Jourd’huy, qui avait décidément une dent<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span> -contre cette catégorie féminine. Toutes, vous le -savez comme moi, toutes, des malades, au fond; -toutes, des névrosées, des détraquées, des hystériques, -sinon physiquement, du moins au moral. -Ça se plaint toujours, ça ne sait jamais ce que ça -veut, ça n’est jamais deux minutes de suite dans -le même état. Vous les voyez gaies comme Pérot, -débordant de joie, riant aux éclats; puis, crac! deux -secondes après, changement de front total: plus un -mot, on fait la moue, on se renfrogne, on grogne ... -Et sans motif, sans l’ombre d’un motif! Rapportez-vous-en -donc à des êtres de cet acabit! Et fausses, -hypocrites, menteuses, ah! menteuses! avec délices! -Je me méfie toujours des vieilles filles, -mon cher, je vous l’ai avoué déjà, c’est un principe ...</p> - -<p>—Je me souviens.</p> - -<p>—Ou plutôt un résultat de l’expérience ... De -même, tenez, Sambligny, de même que j’évite de -passer trop près d’une maison dont on répare la -toiture, car on y court toujours risque d’attraper -quelque tesson de tuile sur la caboche, de même -je me tiens toujours à distance de ces demoiselles -de la confrérie de sainte Catherine: gare aux tuiles!</p> - -<p>—Eh! eh! En effet!</p> - -<p>—Une fille de trente-trois ans, à qui une occasion -de se marier se présente ...</p> - -<p>—Ne la rate pas, c’est évident, n’eût-elle, pour -être saisie, cette occasion, qu’un seul et unique -cheveu!</p> - -<p>—Parfaitement! Donc, tout ce que nous dirons à<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span> -votre belle-sœur, et rien, ce sera pareil et identique.</p> - -<p>—Au contraire même, mon ami. C’est justement -parce que nous essayerons de la dissuader de -ce mariage, qu’elle s’y entêtera ... par esprit d’opposition! -C’est toujours, ainsi que nous le remarquions -il y a quelques mois, c’est sempiternellement -l’histoire de la mère Ève et du serpent. «Il -t’est défendu de manger de ce fruit; c’est ta perte, -c’est la perte de tes fils et de tous tes descendants!» -Et c’est précisément pour cela, parce que c’est -défendu, parce qu’il ne faut pas le faire, sous peine -de commettre un crime et une gaffe, que Mme Ève -s’empresse de cueillir la pomme et de la croquer. -Voilà la femme! Et les vieilles filles sont pires -que femmes en la circonstance!</p> - -<p>—Les malheureuses! soupira Jourd’huy. Car -elles sont à plaindre avant tout ...</p> - -<p>—Et elles rendent malheureux tous ceux qui les -entourent!</p> - -<p>—Pas moyen de leur faire jamais comprendre leurs -intérêts, jamais entendre le moindrement raison! -Ah! comme on s’explique bien qu’elles soient toutes, -ou la plupart du moins, la proie des rastaquouères, -des flibustiers et aventuriers! C’est toujours sur -ces êtres faibles,—qui se croient très forts, bien -plus malins que tous les hommes réunis!—sur -ces créatures isolées et d’autant plus dépourvues -de soutien et d’appui qu’elles n’en veulent point et -sont convaincues de n’en pas avoir besoin, inexpérimentées -et irréfléchies, impressionnables, nerveuses -et fantasques, que tous les chevaliers d’industrie<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span> -jettent le grappin et font leurs meilleures -prises. Que de fois, mon cher, j’ai regretté qu’on ne -pût interdire de toute gestion, dans leur intérêt -uniquement, toutes ces pauvres filles, toutes ces -femmes seules ...</p> - -<p>—Évidemment, dit Sambligny, ce serait leur -rendre grand service, les sauver de toutes les -griffes qui les menacent, et où, un peu plus tôt, un -peu plus tard, elles finissent par choir. Quant -à mes deux belles-sœurs, jusqu’à présent elles -ont été à l’abri de ces mésaventures. Elles ne possèdent -du reste que très peu de chose, chacune -quatre ou cinq milliers de francs, qui leur sont -venus l’an passé d’un héritage. Elles m’ont fait -l’honneur de me consulter sur le placement de ce -petit magot, et, d’après mon conseil, ont acheté -des obligations de la ville de Paris. Je ne pense pas -que, de ce côté, il y ait le moindre danger. C’est le -côté mariage qui me préoccupe, qui m’inquiète. -Mon devoir de parent ... je ne dirai pas de chef de -la famille: ces dames et demoiselles ne nous reconnaissent -plus ce titre ...</p> - -<p>—Toutes émancipées!</p> - -<p>— ... Mon devoir de parent, de frère aîné, m’ordonne -de mettre Irène en garde contre une union -d’aussi fâcheux augure, et je sens bien que non -seulement j’échouerai, mais encore que je la froisserai, -me l’aliénerai ...</p> - -<p>—Voulez-vous que je lui parle? interrompit -Jourd’huy. Peut-être venant de moi ... En tout cas, -vous ne paraîtriez pas, vous ne seriez pas directement<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span> -en cause, et elle ne pourrait avoir, par suite, -aucun grief contre vous.</p> - -<p>—Je vous remercie et j’accepte votre offre, cher -ami, répliqua Sambligny. Dites-lui nettement et -énergiquement ce que vous pensez de ce Lacrouzade, -comment il est coté par ses chefs, ce qu’il -vaut et ce qu’il est.</p> - -<p>—Je le lui dirai, n’ayez crainte.»</p> - -<p>Effectivement, le lendemain matin, sans différer, -Hector Jourd’huy envoya à Mlle Rousselin, -par son gardien de bureau, une «Note», où il la -priait de vouloir bien passer à son cabinet pour -communication urgente; et, s’autorisant des relations -qu’il avait avec son beau-frère et de l’intérêt -qu’il lui portait, à elle, il lui dévoila la conduite et -les antécédents de son collègue et fiancé Marius -Lacrouzade.</p> - -<p>«Il vous a menti, mademoiselle, permettez-moi -de vous le déclarer tout crûment, il vous a menti -en vous annonçant qu’il allait obtenir de l’avancement, -être promu «Préposé aux titres». C’est de -la fantasmagorie toute pure, de la farce!</p> - -<p>—Mais, monsieur, insinua Irène, M. Lacrouzade -ne ... ne m’a pas ... pas dit cela ... Non!</p> - -<p>—Comment, non? se récria le chef de bureau, interloqué. -Mais vous l’avez répété à votre beau-frère!</p> - -<p>—Non, monsieur; je n’ai rien dit de semblable. -J’ai bien parlé du service des Titres, où M. Lacrouzade -est attaché ... et c’est sans doute ce qui a -amené la confusion ... mais «Préposé», non ... On -aura mal compris.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span></p> - -<p>«Nous voilà dans les ergoteries, tartufferies et -escobarderies, grommela le chef de bureau; nous -allons patauger!»</p> - -<p>«Soit! Il y a eu malentendu, mademoiselle, -reprit-il. Mais M. Lacrouzade n’en reste pas moins -un garçon très peu digne d’estime, un fort piètre -sujet, paresseux, désordonné, déconsidéré, criblé -de dettes ... Vous ne saviez sans doute pas cela, -lorsque vous lui avez promis votre main? Je ne me -trompe pas: vous la lui avez bien promise? Vous -avez bien annoncé à votre sœur, Mme de Sambligny, -votre mariage avec M. Marius Lacrouzade?</p> - -<p>—Oui, monsieur, j’ai ... je ... je le lui ai annoncé, -balbutia Irène, que les questions nettes et précises -de M. Jourd’huy ne laissaient pas d’embarrasser.</p> - -<p>—Et vous êtes bien fiancée à ce monsieur? Il y -a bien promesse de mariage entre vous et lui?</p> - -<p>—Mais ... oui ... j’ai ... accepté ...</p> - -<p>—Eh bien, mademoiselle, si vous m’en croyez, -vous en resterez là, et il n’y aura rien de fait. N’allez -pas plus loin, je vous y engage! Mieux vaut ne pas -se marier, croyez-moi, que de se mal marier, d’épouser -un individu qui ne peut que faire le malheur -de votre existence. Quelle que soit votre envie -d’avoir un mari, un intérieur ...</p> - -<p>—Monsieur, je ... non ...</p> - -<p>—Vous n’y tenez pas? Alors tant mieux, tant -mieux! Il vous sera plus facile de rompre. Mais -rompez, mademoiselle, rompez sans hésiter, je -vous le conseille, je vous y exhorte!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span></p> - -<p>—Je vous remercie, monsieur ... Je vous remercie -bien de ce que vous ... Je ne pensais pas que -M. Lacrouzade ... J’en suis toute ... tout étonnée ... -Mais, monsieur, reprit Irène, d’une voix toujours -incertaine et bégayante, si M. Lacrouzade était un ... -un malhonnête homme, l’administration ne l’aurait-elle -pas révoqué?</p> - -<p>—Si les administrations révoquaient tous les -employés qui ont des dettes, qui fréquentent les -brasseries et les champs de courses, ou qui n’arrivent -pas toujours à l’heure exactement et abusent -des congés, elles sacrifieraient bien des jeunes gens -qui peuvent s’amender et ne font que jeter leur -gourme.</p> - -<p>—C’est peut-être le cas de M. Lacrouzade ... si -vraiment ce que ... ce que vous dites est aussi ... -aussi grave ...</p> - -<p>—Je n’ai rien inventé, rien exagéré, mademoiselle. -Pourquoi inventerais-je? riposta Jourd’huy -avec sa franchise et sa brusquerie de langage habituelles. -Que vous épousiez ou que vous n’épousiez -pas M. Lacrouzade, qu’est-ce que cela peut me -faire, à moi, voyons? Réfléchissez! C’est par amitié -pour M. de Sambligny que je vous ai priée de venir -et que je vous signale le péril qui vous menace. -Personnellement, je n’ai rien à y voir et m’en fiche! -C’est vous seule, retenez-le bien, qui êtes intéressée -là-dedans. Vous me dites que M. Lacrouzade pourra -se corriger, qu’il y a de l’espoir ... C’est ce que je -ne crois pas du tout. En vous parlant de jeunes -gens tout à l’heure, j’entendais des employés de -vingt à vingt-cinq ans, vingt-six ans, vingt-huit<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span> -ans; mais M. Lacrouzade en a trente-quatre révolus. -Il n’a plus de gourme à jeter: c’est évacué depuis -longtemps. Je ne vous ai pas dit non plus qu’il fût -un malhonnête homme; non, ce n’est pas tout à -fait cela, quoique ça y ressemble fort. Si l’administration -en était sûre, si elle l’avait pris la main -dans le sac, elle ne l’aurait évidemment pas conservé -une minute de plus; mais, si grandes que -soient les présomptions, il y a doute,—et l’inculpé -bénéficie de ce doute. On le surveille, par exemple, -on le guette, on le tient à l’œil;—et il est bien rare, -bien rare que les présomptions tardent à se confirmer, -le doute à se transformer en une certitude -flagrante. En d’autres termes et en résumé, outre -les écarts et le désarroi de sa vie privée, M. Lacrouzade -est un employé suspect; c’est comme un fruit -véreux: il n’est pas encore pourri, mais cela -approche; ce n’est pas encore une canaille, mais -c’est déjà presque un chenapan. Vous saisissez la -nuance?</p> - -<p>—Oui, monsieur.</p> - -<p>—Eh bien, encore une fois, mademoiselle, -on n’épouse pas quelqu’un dans ces conditions-là!»</p> - -<p>Le résultat de cet entretien fut, en partie du -moins, tel que l’avaient auguré MM. de Sambligny -et Jourd’huy, et il ne dépendit pas d’Irène qu’il ne -fût en tous points et d’un bout à l’autre conforme à -ces prévisions.</p> - -<p>Persuadée que cet avertissement ne lui avait été -donné par M. Jourd’huy qu’à l’instigation de sa<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span> -sœur Jeanne et de son beau-frère, c’est à ceux-ci -qu’elle s’en prit, eux qu’elle accusa de vouloir contre -carrer et empêcher coûte que coûte son mariage.</p> - -<p>Elle alla faire à ce sujet une scène des plus violentes -à Jeanne, lui reprochant de s’être entendue -contre elle avec son mari.</p> - -<p>«Moi?</p> - -<p>—Oui, toi! C’est toi qui l’as poussé à aller trouver -M. Jourd’huy!</p> - -<p>—Jamais! Je te le jure!</p> - -<p>—M. Jourd’huy me l’a dit. Ce n’est pas la peine -de nier!</p> - -<p>—Il t’a dit que c’était moi?...</p> - -<p>—Que c’était vous deux, ton mari et toi, qui -l’aviez chargé de me prévenir.</p> - -<p>—C’est un peu fort!</p> - -<p>—Oui, c’est un peu fort que vous ayez toujours -la rage de me jeter des bâtons dans les roues et de -vous mêler de ce qui ne vous regarde pas! Est-ce -que je ne suis pas libre? Est-ce que je ne suis pas -assez grande personne pour savoir ce que j’ai à -faire? S’il me plaît de me marier, moi?</p> - -<p>—Je n’y mets pas obstacle.</p> - -<p>—C’est peut-être pour m’y aider que vous me -lancez M. Jourd’huy dans les jambes?</p> - -<p>—Je ne t’ai rien lancé du tout. Tu m’ennuies, à -la fin!</p> - -<p>—Vous avez beau faire! Je me marierai, là! Je -me marierai malgré vous, malgré tout le monde!</p> - -<p>—Eh! marie-toi tant que tu voudras, et ne me -romps pas le tympan davantage!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span></p> - -<p>Hélas! non, elle ne se maria pas, la pauvre Irène.</p> - -<p>Si, au physique, Marius Lacrouzade, avec son -élégante prestance, son teint mat et ses yeux noirs -si brillants et si caressants, présentait de très appréciables -qualités, au moral il était bien tel que -l’avait dépeint M. Jourd’huy, et les administrateurs -du Crédit international avaient grandement raison -de le tenir pour suspect et de n’attendre qu’une -occasion pour se débarrasser de lui. Il connaissait -sa triste réputation, il se savait menacé, se sentait -perdu, et c’est ce qui le poussa sans doute à brusquer -les choses.</p> - -<p>Il avait persuadé à Irène qu’il était de leur intérêt -de s’occuper de commerce, d’acheter un magasin -de papeterie et journaux, qu’ils pourraient aisément -gérer, tout en continuant leur service administratif.</p> - -<p>«J’ai une sœur qui viendra vivre avec nous et -tiendra le magasin pendant nos heures de bureau. -Ce sera très commode, lui avait-il assuré, très lucratif -aussi. On vend tant de journaux maintenant. -Il n’est personne qui n’en achète, et souvent plusieurs.</p> - -<p>—C’est vrai, répondait Irène.</p> - -<p>—Nous nous lèverons de bon matin pour le -pliage et la vente ... la grosse vente, qui sera terminée -avant notre départ pour «la boîte», et -nous serons de retour à cinq heures pour la vente -du soir. J’estime qu’en douze ou quinze ans au -plus, surtout avec des goûts modestes comme les -nôtres, nous aurons gagné de quoi nous retirer,—sans<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span> -parler de la pension de retraite proportionnelle -à laquelle nous aurons droit et que nous -n’aurons garde de laisser perdre. Les propriétés ne -coûtent pas cher chez moi, dans la campagne, -entre Aix et Marseille. Pour quelques milliers de -francs nous aurons notre affaire, et nous irons vivre -là-bas, heureux comme des rois dans leur castel, -ou plutôt comme deux tourtereaux dans leur gentil -nid de mousse. Voilà mon rêve!»</p> - -<p>C’était aussi celui d’Irène Rousselin. Chose singulière, -et pourtant des plus communes chez les -natures de cet acabit: autant elle se montrait -soupçonneuse, fermée, mésavenante, acariâtre, -revêche et intraitable à l’égard des siens, autant, -vis-à-vis des étrangers, elle était confiante et crédule, -gracieuse, enjouée, souriante et charmante.</p> - -<p>Elle buvait comme lait toutes les bourdes, blandices -et impostures que lui débitait ce farceur de -Marius. Elle admirait et adorait ce verbeux et astucieux -bellâtre, elle raffolait de lui. Toutes ses espérances, -son bonheur, son avenir reposaient maintenant -sur ce triste sire, qu’elle estimait d’autant -plus, élevait d’autant plus haut, que chacun, à -commencer par M. Jourd’huy, porte-parole de -M. et Mme de Sambligny, l’abaissait davantage et le -méprisait comme la boue.</p> - -<p>Toujours l’esprit de contradiction.</p> - -<p>Quand son idole lui annonça qu’il avait «trouvé -leur affaire,—une occasion magnifique et inespérée, -qu’il serait regrettable, à jamais déplorable, de -laisser échapper: un superbe magasin de librairie<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span> -et papeterie à céder pour 10,000 francs, dans un -quartier riche, central et des mieux fréquentés, -avenue de l’Opéra», elle s’empressa, sans même -qu’il eût besoin de formuler la moindre demande, -de mettre à sa disposition tout l’argent qu’elle -possédait, cinq mille et quelques cents francs.</p> - -<p>Et le lendemain Marius Lacrouzade avait levé le -pied.</p> - -<p>Par sa fuite, le misérable réussissait à faire d’une -pierre trois coups: il s’affranchissait de tous ses -tracas administratifs, qui lui avaient d’ailleurs -rendu la place intenable; il se débarrassait d’une -future épouse, qu’il n’avait jamais eu l’intention de -prendre; et enfin il ne partait pas les mains vides, -il s’en allait lesté de toutes les économies, de tout le -petit pécule de la vieille fille.</p> - -<p>«Vous êtes sur terre, mesdemoiselles,—n’oublions -pas!—vous êtes sur terre pour être exploitées, -dupées et grugées par les gredins de notre -espèce!» pouvait-il s’écrier, conformément aux -prédictions des deux amis, Jourd’huy et Sambligny.</p> - -<p>La malheureuse Irène ne résista pas à cette -catastrophe, dans laquelle sombrait son plus cher, -son unique espoir, ce beau rêve,—le dernier qu’il -lui était raisonnablement permis de faire,—qui -l’avait tant passionnée, possédée tout entière, -auquel elle avait tout sacrifié, et n’aurait demandé -qu’à sacrifier encore davantage. Sa raison aussi y -sombra; et un soir de juillet, après une de ces -lourdes et orageuses après-midi, si propices aux -détraquements cérébraux, Hector Jourd’huy vint<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span> -informer Sambligny d’un scandale, d’un nouveau -scandale, plus grave que les précédents, causé par -Mlle Rousselin dans les bureaux du Crédit international. -Elle s’était mise soudain à crier et à -chanter, puis à arracher ses vêtements; elle réclamait -ses parures et ses bijoux, appelait ses femmes -de chambre, se prétendait tout à la fois reine de -France et impératrice de Russie. Il avait fallu -aviser sur-le-champ, et recourir au commissaire -de police. Deux infirmiers, mandés d’urgence, -étaient venus la chercher ...</p> - -<p>Irène Rousselin, heureusement pour elle, ne -survécut pas longtemps à ce désastre: cinq mois -après, elle mourait à l’hospice de la Ville-Evrard, -où elle avait été internée.</p> - -<p class="p2">Était-ce avec l’intention d’essayer à son tour de -conquérir un mari que Corentine, la sœur cadette -de Jeanne et d’Irène, s’était mise à économiser et -thésauriser? Tant il y a qu’elle menait une existence -des plus chétives et se privait sur tout.</p> - -<p>Comme ses deux aînées, comme Irène principalement, -elle avait le caractère le plus bizarre et le -plus inégal, le plus déconcertant et le plus horripilant -qu’on pût imaginer, un de ces caractères que -l’expert chef de bureau Jourd’huy comparait «à -ces climats disgraciés, où l’on ne passe jamais deux -jours de suite sans voir un orage éclater et la pluie -et l’ouragan se déchaîner».</p> - -<p>Corentine, institutrice adjointe dans une école -communale de Paris, avait une marotte: c’était de<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span> -croire et de répéter sans cesse que, seules, celles -de ses collègues qui n’affichaient aucune pruderie -et distribuaient généreusement leur tendresse à -MM. les inspecteurs, obtenaient de l’avancement. -Moins il y avait de réserve et de pudibonderie, plus -la distribution était large, aisée et copieuse, plus, -par suite, affirmait-elle, l’avancement était important -et rapide. Elle narrait, à ce propos, les anecdotes -les plus typiques et les plus probantes, si -probantes, si scandaleuses, que souvent son beau-frère, -Armand de Sambligny, l’arrêtait, refusait -d’y croire:</p> - -<p>«Pas possible, Corentine! Tu exagères!</p> - -<p>—Nullement, nullement, je t’assure! J’ai parfaitement -vu la directrice dans les bras de l’inspecteur.</p> - -<p>—Comment aurais-tu pu voir cela? Ce n’est pas -dans la classe, je suppose! On se cache, on prend -ses précautions en pareil cas.</p> - -<p>—Et ils se cachaient aussi! Ils croyaient bien -avoir pris leurs précautions! Ils les avaient mal -prises, voilà tout. Ils étaient tous les deux, lui et -elle, renfermés dans le bureau de la directrice; -c’était le soir, et leurs ombres se projetaient sur le -rideau de la porte vitrée. On apercevait très distinctement -Mme Bellefigue la tête appuyée sur -l’épaule de M. Chantegrive, se pressant et se blottissant -contre lui, et les baisers qui se succédaient ... -Tableau tout à fait édifiant! Eh bien, c’est -triste à dire, Armand, mais ce sont celles-là qui -sont toujours les mieux notées, ce sont celles-là<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span> -seules qui arrivent! Pourvu qu’elles ne soient pas -trop laides, laides à repousser, tu comprends bien? -et n’aient aucun scrupule, aucun sot préjugé, en -d’autres termes, aucune moralité et aucune pudeur, -elles sont sûres d’être parfaitement cotées et -promptement récompensées.»</p> - -<p>«C’est drôle! se disait Sambligny. Telle est aussi -l’opinion de Jourd’huy. C’est exactement ce qui se -passe dans les grands magasins, dans les bureaux, -les ateliers, partout ... comme s’il suffisait de mettre -des hommes et des femmes ensemble, de l’étoupe -près du feu, pour que ça s’enflamme!»</p> - -<p>«Mais, quand on veut rester honnête comme -moi, continuait l’infortunée Corentine en redressant -fièrement sa petite tête d’oiseau, toute ronde et -osseuse, et en affermissant son binocle sur son nez -pointu, son long nez en bec de cigogne,—on en -subit les conséquences! Oh! je ne me plains pas, -Armand, crois-le bien! Tu n’en doutes pas non plus, -Jeanne? Si je voulais ... Mais enfin cela fait rager -tout de même! Les moins honnêtes, les moins -bien, les plus perverties, si vous préférez, sont -celles qui réussissent le mieux; il n’y a de chance -que pour elles!»</p> - -<p>Trop dépourvue de charmes physiques pour inspirer -jamais la moindre passion, provoquer le plus -faible désir, mais ne se rendant pas compte, bien -entendu, de ce manque d’attraits et de cette totale -insignifiance, gardant au cœur bien des amertumes -et des déboires, d’inguérissables blessures, Corentine -avait fini par se rejeter vers l’argent, par faire<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span> -de l’avarice son péché mignon et sa constante pratique.</p> - -<p>Elle habitait à un sixième étage, dans une mansarde -à tabatière, se nourrissait de pain et de -fruits ou de charcuterie, ne buvait que de l’eau, et -entassait sou à sou tant qu’elle pouvait. Y avait-il, -à son école, une corvée supplémentaire dont on ne -savait qui charger? Elle était là, elle, toujours de -loisir, toujours disposée, toujours à l’affût d’une -obole à gagner. Elle avait de même trouvé quelques -leçons particulières pour ses soirées, ses jeudis -et ses dimanches, et, avec les bribes d’héritage -qui lui étaient échus, avait réussi à amasser déjà -une douzaine de mille francs. L’argent, le seul -dieu qui n’ait pas d’athées, avait pour elle un incomparable -et capiteux prestige. A notre époque -plus que jamais, songeait-elle, l’argent, c’est tout: -c’est l’indépendance, c’est la sécurité, c’est la force, -l’autorité, le bonheur,—c’est tout! Et peut-être -ajoutait-elle tout bas: «C’est un mari!» Car cela -s’achète, les maris: il suffit d’y mettre le prix.</p> - -<p>Dans sa maison, au-dessous d’elle, demeurait un -commis de banque, un petit juif, avec qui, par -l’entremise de la concierge, elle était entrée en -relation.</p> - -<p>«Ah! il a un rude flair, le père Sakaël! lui avait -un jour conté Mme Pipelet. En voilà un qui est -futé, qui s’entend en finances, dans tous les micmacs -de bourse, qui en possède, des tuyaux! Ah! -c’est superbe! Les youpins, voyez-vous, mamzelle -Rousselin, ils ont ça dans le sang; ils ont le nez,<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span> -quoi! le nez de marque, le nez fait pour ça! comme -les habillés de soie, sauf votre respect, ont le groin -fabriqué pour déterrer les truffes. Et ce qu’il en -déterre, M. Sakaël! Ah! un lapin, ce youpin! Un -maître renard!</p> - -<p>—Pour peu que vous continuiez, toute la basse-cour, -aussi bien que la ménagerie, va y passer, interrompit -Corentine en souriant.</p> - -<p>—On ne saurait lui décerner trop d’éloges, mamzelle, -on ne saurait trop prôner ses mérites. Figurez-vous -qu’hier il m’a fait gagner trois cents francs! -Le mois dernier j’en avais déjà palpé cent trente.</p> - -<p>—Comment cela? demanda aussitôt Corentine, -l’œil brasillant de convoitise.</p> - -<p>—Il m’avait acheté, voilà quinze jours, dix actions -des mines d’or d’Aqua-Tinta. Hier il m’a dit: «Faut -vendre ça, m’ame Pipelet, ça ne montera pas plus -haut.—Vendez, que j’ lui réponds!» Moi, je le -laisse faire, vous concevez? Il est autrement ferré ... -Malin comme un singe, que j’ vous dis, le père -Sakaël! Alors il a vendu, et j’ai trois cent et des -francs de bénef.»</p> - -<p>Quelques semaines plus tard, Mme Pipelet annonçait -à Corentine un nouveau gain, dû encore à l’habileté -et au «nez» de M. Sakaël. Cette fois, la brave -fille n’y résista plus. «Si je pouvais avoir ma part du -gâteau!» se dit elle avec une frémissante impatience.</p> - -<p>«Est-ce que ce monsieur consentirait?... demanda-t-elle -à la concierge.</p> - -<p>—A quoi, mamzelle?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span></p> - -<p>—A faire pour moi ce qu’il fait pour vous? J’ai -quelques économies: s’il pouvait me les faire fructifier ...</p> - -<p>—Je veux bien lui en toucher deux mots. Je ne -crois pas qu’il refuse: il ne cherche qu’à obliger le -prochain, qu’à rendre service à tout le monde, -M. Sakaël. Ah! c’est un chouette particulier, la -perle des locataires!»</p> - -<p>Selon les prévisions de Mme Pipelet, le petit -père Sakaël voulut bien se charger d’indiquer à -Mlle Rousselin quelques «bétites blacements afantageuses».</p> - -<p>«Buisque fous fous indéressez à cette cheune -bersonne, montame Bibelet! Engeanté de fous être -acréaple!»</p> - -<p>Comme sa sœur Irène, de navrante mémoire, Corentine -préférait les lumières des étrangers, les avis -et «tuyaux» d’une concierge ou d’un voisin, à ceux -de sa famille, aux conseils et aux recommandations -de son beau-frère, dont le titre de chef de bureau -au ministère des Finances annonçait cependant -quelque expérience en la matière et aurait dû lui -valoir un peu de considération.</p> - -<p>Mais non; il suffisait que ce fût son beau-frère, sa -famille; il suffisait que le bon sens et la raison -fussent de ce côté, pour que Corentine, à l’exemple -d’Irène, n’en voulût point et passât sur-le-champ -à l’autre bord. Il est vrai de dire aussi qu’elle était -en ce moment brouillée—encore! mais la vie est -faite pour cela!—avec sa sœur Jeanne.</p> - -<p>Ah! les vieilles filles! «Toutes, des entêtées, des<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span> -aveuglées, des névrosées, des détraquées, des -folles! comme le répétait si volontiers Hector -Jourd’huy. Toutes, des malheureuses! Toutes, plus -qu’aucune autre descendante de la mère Ève, destinées -à subir l’inexorable et indéfectible loi proclamée -par Jehovah, la sentence sans appel: <i>Tu -seras sous la puissance de l’homme</i>; toutes, livrées -à l’exploitation et à l’oppression, à la tyrannie, la -perfidie, et au mépris des fils d’Adam!»</p> - -<p>Il n’y avait pas trois mois que le complaisant -petit père Sakaël s’était chargé de faire «vrugdivier» -les économies de Corentine Rousselin, lorsqu’un -beau soir il ne rentra pas au logis. Le lendemain -non plus, le surlendemain pas davantage.</p> - -<p>Qu’est-ce que cela signifiait?</p> - -<p>Pas n’est besoin de le dire, n’est-ce pas?</p> - -<p>Mme Pipelet courut à la maison de banque où -le plus habile des financiers avait dit qu’il travaillait: -il y avait des années qu’il en était sorti.</p> - -<p>Dans sa chambre, que le commissaire de police -fit ouvrir, on ne trouva plus que le lit,—une couchette -d’acajou pas trop mauvaise,—une table-toilette -tout éclopée, un fauteuil éventré, et, au -fond d’un placard, une paire de vieilles bottes, qui -semblait dater de l’invasion des Cosaques et du -retour de nos rois légitimes «dans les fourgons de -l’étranger». Tout le reste avait été déménagé, s’était -envolé, sans que Mme Pipelet y eût vu autre chose -«que du feu», selon ses propres paroles.</p> - -<p>Elle en fit une maladie, la pauvre chère dame: -maître renard, le plus lapin des youpins, lui avait<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span> -vidé tout son bas de laine, soutiré jusqu’à son dernier -centime.</p> - -<p>«Je me suis même fait avancer quatre cents francs -par la propriétaire ... C’est ce brigand-là qui m’y a -poussée! Il me cornait sans cesse aux oreilles ses -achats de mines de ... de je ne sais quoi! des Rio-Valusio ... -Valerio ... C’était si avantageux! Une si superbe -occasion! Des bénéfices considérables! Et -sans le moindre danger! Et pataci et patalaut’! Ah! -Seigneur mon doux Jésus! qu’il y a donc de la canaille -en ce bas monde!»</p> - -<p>Quant à Corentine Rousselin, ruinée comme sa -concierge, dépouillée de son cher magot, de ce qui -était son sang, son âme et sa vie, elle n’y résista -point. Un soir, elle se calfeutra dans sa mansarde, -alluma un réchaud de charbon ...</p> - -<p>Et son âme indignée s’enfuit en gémissant chez -les ombres.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">X</h2> - -<p class="p2">Mme Bombardier continuait à se consoler de son -échec à la présidence du Grand Congrès Féministe -et à oublier la cruelle humiliation que lui -avaient si traîtreusement infligée ses collègues, -sœurs d’armes et bonnes amies.</p> - -<p>Cette consolation, elle l’avait trouvée près d’elle, -dans un charmant jouvenceau, qui lui était comme -à point nommé et tout exprès tombé du ciel. C’était -le neveu de son intime mais bien inconstant et infidèle -complice, de Léopold Magimier, le député de -Seine-et-Loire. Il était le fils de ce tanneur et marchand -de peaux, qui, en fournissant naguère à son -frère aîné, candidat électoral, un stock important -de bottes à l’écuyère, lui avait rendu un signalé service. -Félicien Magimier, notre jouvenceau, entrait -dans ses dix-sept ans, et, de son collège de province, -venait d’être envoyé comme interne au lycée Janson-de-Sailly. -Malgré son notoire égoïsme et son j’ m’enfoutisme<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span> -proverbial, M. le député n’avait pu refuser -de lui servir de correspondant, et, lorsqu’une -épidémie de fièvre typhoïde se déclara parmi les -élèves et amena leur licenciement, Félicien vint -tout naturellement se réfugier chez son oncle.</p> - -<p>C’est alors qu’Angélique lança le filet sur cette -proie.</p> - -<p>A l’exemple d’une autre prêtresse de l’Émancipation, -de cette bouillante et incandescente citoyenne -Nina Magloire, réduite à déménager tous -les trois mois par suite des trop pratiques leçons -qu’elle ne pouvait s’empêcher de donner aux adolescents -de son entourage, et des avanies et algarades -qu’elle s’attirait de la part des papas et mamans, Angélique -Bombardier avait un culte spécial pour la -timide et naïve jeunesse.</p> - -<p>Ancienne adepte d’Enfantin, qui proclamait si -bien «la réhabilitation de la matière et les avantages -de la promiscuité»; passée plus tard à Fourier, -qui réclamait non moins éloquemment -«l’égale liberté des passions pour l’un comme pour -l’autre sexe», et montrait «dans l’île d’Otahiti, -dans l’absence de contrainte et les puissantes facultés -amoureuses de ses habitants et habitantes, -l’exemple à suivre, le modèle des sociétés futures», -Angélique Bombardier avait toute sa vie mis sa -conduite d’accord avec ces principes et témoigné -en amour de la plus entière indépendance.</p> - -<p>«Est-ce que les hommes se gênent? Ne les -voyons-nous pas courir à leur gré, voltiger de fleur -en fleur? Pourquoi donc nous, infortunées femmes,<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span> -serions-nous seules recluses, seules immobilisées, -seules enchaînées à d’ignominieuses conventions, -esclaves toujours?...» Etc.</p> - -<p>Évidemment! Pourquoi?</p> - -<p>On est égaux, que diantre! ou on ne l’est pas.</p> - -<p>D’autant plus qu’Angélique Bombardier ne faisait -pas grand mystère de ses facultés intimes. Si -elle n’allait pas jusqu’à s’écrier en plein tribunal, -comme cette terrible Nina Magloire: «Est-ce ma -faute si j’ai du tempérament, monsieur le président?» -Elle ne laissait pas de pousser, dans -<i>l’Affranchie</i>, certaines doléances que les initiés savaient -bien à qui appliquer. Quand elle écrivait: -«Que voulez-vous que devienne une petite veuve -de vingt ans, saine de corps et saine d’esprit, possédant -bon pied, bon œil et excellent appétit? La forcerez-vous -à s’astreindre à des jeûnes débilitants, -à se macérer et se mortifier, se détraquer et se détruire, -comme les nonnes d’autrefois? Non, il est -fini, ce temps-là, et on ne fait pas de révolution avec -le passé!» c’était à elle qu’elle songeait; la petite -veuve, c’était elle, bien que son veuvage datât de -ses trente ans et eût été précédé d’une séparation -de corps de plusieurs années, très mouvementées -et très gaiement remplies d’ailleurs. C’était sa -propre cause qu’elle plaidait.</p> - -<p>Loin d’accoiser ses ardeurs, l’âge semblait les -avoir attisées; mais, de même que les vieux pénards -s’attaquent de préférence aux jeunes poulettes -et frais tendrons, c’étaient de tout jeunes coqs -qu’il lui fallait, de mignons et fringants et frétillants<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span> -éphèbes qu’elle reluquait et cherchait. Mon -Dieu, oui! Et, tout comme son émule Nina Magloire -encore, elle aurait pu répondre: «C’est bien mal, -mais je n’aime que ça!... C’est bien mal, mais vous-mêmes -vous reconnaissez que les hommes mûrs ont -un faible pour le fruit vert; pourquoi donc, nous, -leurs égales en tout et partout, serions-nous différemment -construites et n’éprouverions-nous pas -ce même penchant? Soyez donc logiques, voyons, -messieurs!»</p> - -<p>Logique, elle ne l’était cependant pas jusqu’à -demander, comme elle l’aurait dû en toute justice, -que la loi fût la même pour les vieilles polissonnes, -chatouilleuses et déniaiseuses d’écoliers, que pour -les séniles amateurs de fillettes et initiateurs d’ingénues. -Non, elle voulait bien s’abstenir ici de réclamer, -et laisser à ces messieurs tout le dam et le -châtiment. Ne se croyait-elle pas d’ailleurs, malgré -ses quatre-vingt-dix-huit kilos, toujours jeune, -l’allègre et vaillante Angélique, et plus que jamais -ne lançait-elle pas, de sa maigre voix flûtée, enfantine -et cristalline, son fameux mot d’ordre, son -cri d’armes et héroïque devise: «Restons jolies, -mesdames, restons jolies!»</p> - -<p>Logique, elle ne l’était pas non plus jusqu’à soupirer, -avec une autre de ses consœurs, l’aimable et -sentimentale romancière Rita Viazzi: «N’est-il pas -révoltant qu’on tolère des maisons de joie pour ces -messieurs, et qu’on n’ait pas songé à nous, qu’on ne -fasse rien pour nous, pauvres et pitoyables femmes?»</p> - -<p>Encore moins tombait-elle dans les exagérations<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span> -et perversions reprochées aux Gabrielle de Surgères, -Florence Stuart, Lina Rozetti et autres «insexuées», -autres «fin de siècle». Non, de ce côté, -Angélique Bombardier n’était pas à la hauteur, pas -dans le train. Elle en était restée au vieux jeu, à -l’amour rococo, l’amour du mâle, et ne méritait -nullement, selon la remarque du caustique Chantolle, -«ce titre d’«émancipée» dont elle se targuait ... -Nulle plus que vous, au contraire, suave -Angélique, continuait-il, n’est soumise à ce tyran -maudit, à ces monstres d’hommes. Et c’est ce qui -fait votre éloge, ce qui fait votre gloire, ma toute -belle; c’est par là que vous rachetez vos sottises et -vos iniquités.»</p> - -<p>Elvire Potarlot, elle,—pas plus que Katia Mordasz,—ne -pouvait admettre pareils écarts. Tout -ce qui était matière et sens lui répugnait. Malgré -son divorce et les nombreux «changements de -main» qu’elle avait subis, malgré sa persistante -liaison avec le drôle qui vivait d’elle, qui la grugeait, -la battait et déversait sur elle le ridicule et -l’opprobre, l’amour, pour Elvire, n’était qu’un besoin -du cœur, l’occasion de se mieux dévouer et de -se donner tout entière. Il ne le savait que trop, ce -misérable Émilien Bellerose.</p> - -<p>La directrice de <i>l’Émancipation</i> ne prouvait que -du mépris pour l’infatigable et volage, quoique volumineuse, -directrice de <i>l’Affranchie</i>.</p> - -<p>«C’est une honte! A son âge! De tels scandales! -Elle déshonore le parti, cette vieille folle!» s’exclamait-elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span></p> - -<p>A son tour, songeant à l’ignominieuse chaîne à -laquelle Elvire était rivée, aux nombreux horions -et fréquentes gourmades que lui distribuait si généreusement -et en témoignage de gratitude l’amant -qu’elle entretenait, Angélique s’indignait et fulminait.</p> - -<p>«C’est abominable! Avec son ignoble individu, -elle nous compromet toutes, nous salit toutes! -Nous n’avons pas besoin de ... On appelle ça des -marmites, n’est-ce pas? Et à son âge! Oh! oh!»</p> - -<p>Mais, en ce moment, elle était toute à la joie, -toute à l’ivresse, l’ardente et débordante Angélique. -Comme une ogresse à qui il tomberait des cieux -de la chair fraîche, elle avait vu débarquer chez -son bon ami Magimier ce petit collégien ... Riche -affaire!</p> - -<p>Le député Magimier et son Égérie habitaient à -proximité l’un de l’autre, dans le bas de l’avenue -Marceau; Félicien était donc tout à portée et comme -sous la coupe de ladite Égérie, qui ne demandait -qu’à devenir la sienne, à être sa confidente et gouvernante, -sa consolatrice et protectrice,—sa petite -maman.</p> - -<p>Matin et soir elle l’attirait chez elle, le retenait à -sa table, l’intronisait dans le sanctuaire de la toilette, -se vêtait ou se dévêtait devant lui,—un enfant, -cela ne tire pas à conséquence!—jouait, disputait -et plaisantait avec lui.</p> - -<p>«Donnez-moi votre main, grand bébé!</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Donnez donc!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span></p> - -<p>—Dites-moi auparavant pourquoi faire?</p> - -<p>—Donnez, vous dis-je! Vous le saurez après. -Donnez donc! Ah! vous ignoriez que je possède la -faculté de lire l’avenir dans les lignes de la main! -Je suis une magicienne, monsieur, une sorcière, si -vous préférez ...</p> - -<p>—Oh! sorcière!</p> - -<p>—Tout ce qu’il y a de plus sorcière! Vous allez -voir cela! Ne retirez donc pas votre main, petit -peureux, laissez-la ... Là, comme ceci! Je commence ... -Contournons la ligne de vie: nous y reviendrons -après; traversons hardiment la plaine -de Mars et remontons jusqu’à la ligne du Soleil ... -Oh! oh! mais ... qu’est-ce à dire? Vous ne vous vantiez -pas de cela, jeune homme!</p> - -<p>—De quoi donc, madame?</p> - -<p>—Vous voyez bien ce petit demi-cercle, ici?</p> - -<p>—Oui, madame.</p> - -<p>—C’est l’anneau de Vénus. Eh bien, ce petit -demi-cercle, cette courbe renflée et saillante, m’indique -que vous serez ... que vous êtes déjà très -amoureux!</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>—Il n’y a pas de «Oh!» qui tienne! Très amoureux! -Très amoureux!»</p> - -<p>Certainement, parmi les condisciples de Félicien, -il en était plus d’un qui n’aurait pas manqué de -prouver sur-le-champ à la sorcière qu’elle pronostiquait -juste. Combien d’écoliers, que de complaisantes -dames mûres, sèches ou blettes, de généreuses, -attentionnées et dévouées douairières, se<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span> -sont ainsi ingéniées à diriger vers les sentiers du paradis -terrestre et à initier aux douceurs du fruit défendu! -Combien de respectées et respectables matrones -se faisant ainsi à huis clos les éducatrices de -la timide adolescence! Tant il est vrai que les -extrêmes se touchent, et que si les Arnolphes affectionnent -les Agnès, les comtesses Almavivas ne -rebutent point les Chérubins. Oh non! Et cependant, -malgré l’égalité absolue des deux sexes, ce -sont les Agnès seules que la société, aussi bien que -la loi, songe à protéger. Les Chérubins s’en tirent -comme ils peuvent. On punit les détournements -de mineures: ceux de mineurs, on les ignore ou on -en rit.</p> - -<p>«Drôle d’égalité! Étrange justice!» s’écriait un -jour Elvire Potarlot, dans un de ses articles de -<i>l’Émancipation</i>, en faisant allusion aux frasques de -sa rivale, la directrice de <i>l’Affranchie</i>.</p> - -<p>Et, par haine de celle-ci autant sans doute que -par esprit d’équité, elle terminait par cette imprécation, -totalement dépouillée d’artifice et d’atticisme:</p> - -<p>«Haro sur les corruptrices, aussi bien que sur -les corrupteurs de l’enfance! Vieilles cochonnes et -vieux cochons, cela va de pair, et il faudrait fouailler -et cingler les unes comme on étrille et fustige -les autres!»</p> - -<p>Élevé dans son trou de province et introduit, depuis -quelques semaines seulement, dans le monde -scolaire parisien, Félicien Magimier n’avait pas encore -eu le temps de perdre sa gaucherie ni sa<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span> -fleur et conservait tout le velouté de l’ignorance.</p> - -<p>«Et je ne réussirais pas à t’apprendre ... Et ce serait -une autre que moi qui cueillerait ... Ah mais non! -Ah mais non! protestait à part soi et avec une farouche -véhémence la généreuse Angélique. Tu es -là, mon bijou, et je ne te laisserai pas ... Ah mais -non! Il faudra bien que ... Tu auras beau faire le -petit serin: bon gré mal gré, il faudra que tu y -passes!»</p> - -<p>Elle le questionnait insidieusement:</p> - -<p>«Vous n’avez laissé là-bas, chez vous, aucune -affection?</p> - -<p>—Oh! si, madame. J’ai maman ...</p> - -<p>—Je ne parle pas de vos parents. Il n’y a pas là-bas -une petite bonne amie? Répondez donc! Allons!</p> - -<p>—Non, madame.</p> - -<p>—Bien vrai? C’est bien vrai, ce gros mensonge-là?</p> - -<p>—Non, madame, je ... je ne mens pas.</p> - -<p>—Pas la plus mince passionnette?</p> - -<p>—Aucune, je vous assure.»</p> - -<p>C’était regrettable; il aurait pu si bien alors lui -conter ses peines, épancher en elle tous les regrets -que l’absence lui causait! Elle aurait si bien su le -réconforter et le cajoler! N’était-il pas son grand -enfant, son bébé chéri?</p> - -<p>Elle changea de tactique deux jours après. -Comme ils étaient assis côte à côte sur le divan du -petit salon où elle recevait ses intimes, elle imagina -de lui narrer en détail la troublante et orageuse -nuit qu’elle avait passée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span></p> - -<p>«Hier soir, je suis allée au théâtre, aux Variétés ... -Le mari d’une de mes anciennes amies, veuf depuis -plusieurs années, était venu m’inviter ... Je n’ai pas -pu refuser ... Il est ingénieur à Brest, et ne se trouve -que pour quelques jours à Paris. Nous avons dîné -ensemble bien tranquillement; mais je n’ai pas -tardé à m’apercevoir que mon compagnon était -épris de moi. Chemin faisant, en voiture, il me serrait -le bras, son pied cherchait sans cesse le mien ... -Ce fut bien pis dans la baignoire où nous prîmes -place! J’étais au supplice! Sa main ne quittait pas -la mienne; il me dévorait des yeux ... Je m’étais décolletée: -je ne pouvais pas me douter ... et son regard -plongeait, plongeait ... J’en étais affreusement -gênée! En me ramenant, il me conjura de le laisser -monter. J’ai eu toutes les peines du monde à lui -faire entendre raison ... Il m’avait ressaisie dans ses -bras ... Quelle nuit cela m’a valu, Félicien, si vous -saviez! Je n’en ai pas fermé l’œil! Mes nerfs étaient -dans un état! J’avais le sang en ébullition, du feu -qui me courait dans les veines ... Et encore en ce -moment ... Avoir eu cet homme auprès de moi toute -la soirée, à me supplier, me frôler, me presser, me -griser ... Cela ne vous fait donc rien, ce que je vous -raconte là?» reprit-elle tout à coup en se penchant -vers son silencieux auditeur et en appuyant -distraitement la main sur lui.</p> - -<p>Félicien de se reculer bien vite, comme si un -précipice se fût soudain ouvert sous ses pieds.</p> - -<p>La vieille dame de réitérer alors son mouvement -d’approche.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span></p> - -<p>«Ah! je vois bien que vous ne connaissez pas ces -émotions!» finit-elle par soupirer avec une sourde -rage.</p> - -<p>Il fallait y renoncer, en effet: il était vraiment -trop coquebin, le chérubin.</p> - -<p>Mais ce que femme veut Dieu le veut, et quelques -jours plus tard dame Angélique réussissait à enlever -la place et à ravir le trésor tant convoité.</p> - -<p>C’est au bon cœur de Félicien qu’elle s’adressa, -par les sentiments qu’elle parvint à le prendre.</p> - -<p>«Ah! cher enfant! Vous ne savez pas ce que c’est -que la vie d’une femme! Vous ignorez toutes les -souffrances auxquelles nous sommes en proie, de -combien d’ornières notre route est traversée, que -de ronces et d’épines obstruent notre chemin! -Étais-je née, moi, pour cette existence solitaire, -désolée et dévastée? L’homme que j’aimais, que je -croyais aimer plutôt, de qui, à l’aube de mes dix-huit -ans, pleine de confiance dans l’avenir, toute -pétrie d’illusions, hélas! j’avais accepté le nom, -m’a indignement, abominablement trompée. J’ai -fait avec lui le plus rude apprentissage qu’on puisse -imaginer; du premier coup, j’ai atteint les abîmes -de la douleur, touché l’extrême fond du désespoir. -Mais que Dieu lui pardonne, à cet ingrat! Je n’avais -pas vingt-cinq ans, et déjà mon bonheur était perdu -sans retour, mon existence gâchée, à jamais brisée! -Plus de foyer, plus d’asile, de repos, plus rien! Si -seulement, en me quittant, cet homme, que je ne -peux plus qualifier de monstre, puisqu’on doit le -<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span>respect à toutes les tombes ... S’il m’avait laissée -mère! Ah! un enfant! Comme il aurait été le bienvenu! -Comme je l’aurais idolâtré, ce petit être! -Comme il aurait rempli mes jours, absorbé toutes -mes forces, transformé toute ma vie! Hélas! Dieu -m’a refusé cette suprême joie! Alors, mon ami ...»</p> - -<p>Longtemps elle continua de la sorte, l’infortunée -et pitoyable Angélique. Elle possédait à merveille ce -qu’on nommait jadis «le don des larmes», et de -gros pleurs perlaient sous ses paupières, roulaient -un à un le long de ses joues ...</p> - -<p><i>Ahi! povera! povera!</i></p> - -<p>Ajoutons qu’elle exprimait ces doléances dans -un costume assez sommaire;—elle était justement -à sa toilette lors de l’arrivée de Félicien; elle n’avait -eu que le temps de jeter sur ses épaules une -camisole de satinette grenat, et de plantureuses -richesses, des contours d’une mate blancheur et -d’une ampleur audacieuse saillaient dans l’entrebâillement, -tous ses trésors s’échappaient de leur -écrin ... Pour comble, elle avait enserré dans ses -bras son jeune confident, et elle le pressait sans -relâche, frénétiquement et désespérément, contre -elle, lui maintenait le visage plongé dans les flots -de ce Pactole, au milieu de cet océan de vivantes -splendeurs, de chairs tièdes et mouvantes, toutes -frémissantes et débordantes.</p> - -<p>Il ne pouvait faire autrement que de comprendre, -à la fin des fins, et de se résoudre à essuyer ces -larmes et consoler cette formidable et lamentable -Cybèle. Mais il y avait mis le temps! Que -les garçons sont donc godiches, mon Dieu!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span></p> - -<p>L’oncle Magimier ne paraissait nullement se douter -des périls que courait ainsi et tout près de lui -la vertu de son pupille. Y aurait-il songé, qu’il s’en -serait probablement aussi peu soucié que des intérêts -de ses électeurs et de tout ce qui ne touchait -pas directement sa chère personne.</p> - -<p>Quoique l’hiver approchât, et que, par suite, le -règne des femmes grasses et riches de seins fût près -de succéder à celui des beautés sveltes, aux formes -indigentes, il continuait d’aller de temps à autre -porter sa très modeste offrande à Mlle Clara Peyrade, -l’enthousiaste admiratrice des fils de Jonathan. -En scrupuleux disciple de Salomon, en vrai -«Sage», Magimier était de plus en plus partisan -des «professionnelles».</p> - -<p>«Quand vous voulez vous faire tailler un pantalon -ou une jaquette, à qui vous adressez-vous? -disait-il. Vous n’allez pas frapper à la porte du premier -venu, n’est-ce pas? Vous cherchez un artisan -patenté, un tailleur sachant son métier et le pratiquant -dans les meilleures conditions possibles. -Désirez-vous entendre de bonne musique? Vous -fuyez comme la peste ces malencontreux et maudits -amateurs, ces pitoyables pianistes et abominables -cantatrices de salon, qui vous écorchent si -terriblement les oreilles: vous vous rendez à l’Opéra, -chez de vrais artistes. Avez-vous une course à -faire en voiture? Il vous faut un cocher connaissant -son Paris, expert dans le maniement des chevaux, -ayant, en outre, acquitté ses droits d’exercice -et possédant patente nette. Vous n’avez rien à<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span> -gagner,—comme nous l’expliquait si bien un soir -ce cher d’Amblaincourt, d’après les observations -d’un moraliste de notre temps,—rien à gagner -avec les irréguliers et les maraudeurs: ils conduisent -mal d’abord et risquent de vous verser; -puis ils affichent souvent des prétentions excessives, -tentent de vous imposer des tarifs exagérés, -et n’hésitent pas, si vous récalcitrez, à vous chercher -querelle et à vous chanter pouille; enfin, et -pour comble, ils ne brossent ni ne battent jamais -leurs coussins, ne nettoient point leur voiture, et -vous exposent à emporter d’eux et de ladite carriole -quelque tache ou autre désagréable souvenir. -Vivent donc les gens de métier! Hurrah pour les -professionnels!»</p> - -<p>«Notez bien ensuite, continuait Magimier, avec -tous ses camarades et compères les Salomoniens, -notez bien que, dans l’espèce, «professionnelle» est -synonyme de «momentanée», et quoi de plus commode -et de plus agréable? Chez ces dames, vous -êtes sûr d’être toujours bien accueilli, toujours bien -servi,—si, par hasard, vous ne l’êtes pas, si l’une -d’elles répond insuffisamment à vos espérances et -vous satisfait mal, vous en êtes quitte pour n’y plus -retourner et aller frapper ailleurs,—toujours certain -de n’avoir pas affaire à d’ignorantes petites nigaudes -ou à des pimbêches qui n’osent y toucher, tranchent -de la sucrée et font leur Sophie; et de ne -trouver, au contraire, que d’avenantes odalisques, -d’habiles, savantes et complaisantes sultanes. Ces -relations, vous pouvez à votre gré les resserrer, les<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span> -détendre ou les rompre; elles ne vous enchaînent -pas, ne vous imposent aucune charge, ne vous -engagent à rien, vous laissent pleine et entière liberté, -ne vous procurent, en un mot, que du plaisir ...</p> - -<p class="pp6 p1">Du plaisir sans scandale et de l’amour sans peur.</p> - -<p class="pn1">Vivent donc, vivent les professionnelles et momentanées, -passagères et hospitalières! Foin des -bégueules et mijaurées, des rêveuses, vaporeuses, -poseuses et raseuses!»</p> - -<p>Ainsi pourpensait à part soi ou ratiocinait au milieu -de ses intimes l’avocat des «Émancipées», le -porte-parole, le <i>leader</i> et <i>debater</i> des adeptes de la -Revendication.</p> - -<p>«Ah! si notre sexe avait le droit de voter et si les -femmes étaient éligibles, nous n’aurions pas la honte -d’être représentées par un tel abominable sauteur! -s’écriait volontiers Elvire Potarlot, qui connaissait -son Magimier à fond et voyait toujours dans le suffrage -universel l’unique et suprême panacée. Mais -hélas! il faut bien se servir des instruments que -l’on trouve, si imparfaits, si vicieux et abjects qu’ils -soient ... quand on n’en a pas d’autres! A défaut de -grives ...»</p> - -<p>Chez cette brave Clara Peyrade, Magimier se plaisait -à bavarder, ou plutôt à écouter les panégyriques -qu’elle ne se lassait pas de débiter à la gloire de la -race anglo-américaine, de ses mirifiques progrès et -de son paradisiaque état de civilisation.</p> - -<p>«On n’a pas idée, mon ami, quels rustres et quels -goujats que ces citoyens-là! s’écriait-elle. C’est ce<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span> -qui dès l’abord m’a le plus frappée et nous frappe -tous le plus, nous, habitués à la courtoisie française -et à l’urbanité, l’aménité et la grâce des -peuples latins. Là-bas, dans les rues, les hommes -sont toujours pressés ... <i>Time is money</i> ... et femmes, -vieillards, enfants, ils bousculent tout sans pitié. -Il s’agit d’arriver, voilà tout, d’arriver vite: tant -pis pour les gêneurs, et tant pis pour les faibles, les -souffrants et les petits! Telle est leur morale. Et de -quelle façon ils se tiennent et se comportent dans -les restaurants, dans les brasseries, théâtres, cafés-concerts, -dans les tramways et chemins de fer, dans -tous les lieux publics! C’est à vous dégoûter ... Ça -s’étend, ça s’étire, ça vous flanque des coups de -coude, ça vous met ses jambes en l’air et vous -fourre ses semelles sous le nez, ça vous rote au visage, -ça chique sans cesse: on ne voit que mâchoires -aller et venir; ça crache partout: de longs -jets de salive qui se plaquent ici, là, à droite, à -gauche ... Ah! quel sale monde! Et si tu les voyais -manger des huîtres! On vous les sert sans coquille, -mon cher, les douze huîtres toutes ensemble dans -une tasse, pour que vous n’ayez pas la peine de les -détacher et ne perdiez pas de temps ... Vous n’avez -qu’à avaler ça ... C’est appétissant, hein? Ils font de -même pour les œufs à la coque: pas besoin de coquetier! -On casse trois œufs qu’on verse dans un -verre, et on boit. Ils ne comprennent pas, selon la -remarque faite par l’un de nous, combien la forme -donne d’attrait aux choses et accroît même leur -saveur. Cette délicatesse surpasse leur jugeotte.<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span> -Nous aimons que les fruits aient non seulement -leur enveloppe extérieure, mais leur fin duvet, leur -velouté. Eux, ça leur est bien égal! Au contraire, -ils vous présentent leurs pommes, poires ou oranges -toutes pelées et épluchées, leurs raisins égrenés -même, je crois bien,—pour qu’on ne perde pas de -temps, toujours! On s’imagine en Europe que ce -peuple-là est civilisé: ça dépend de ce qu’on entend -par civilisation. D’abord, en dehors de leurs grandes -villes, en dehors de leurs railways, de leurs fils télégraphiques -et téléphoniques, il n’y a autant dire rien: -c’est comme un désert, un immense steppe, où parquent -çà et là des troupeaux, où les <i>cow-boys</i>, les trappeurs -et autres bandits se font la guerre entre eux, -dévalisent et chourinent les voyageurs assez imprudents -pour s’arrêter dans ces parages, et s’attaquent -même fréquemment aux trains de chemin de fer qui -passent, lancés à toute vapeur. Il ne faut pas s’attendre -à trouver des routes à travers ces contrées, -des routes tracées et entretenues. Rien de tel. Tout -est pour les villes, les grands centres; le reste, on -ne s’en occupe pas; c’est le domaine des buffles, des -flibustiers, des sauvages, hommes et bêtes. En -maints endroits, par maints côtés et de maintes -façons, cette sauvagerie se communique aux villes -et perce dans les lois, mœurs et coutumes des habitants. -Ainsi, dans certaines provinces du Sud, c’est -le shériff, c’est-à-dire le premier magistrat ou -maire de la localité, qui pend les condamnés et fait -l’office de bourreau. Chez nous, le bourreau est -tenu à l’écart, en aversion et mépris; c’est le plus<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span> -déconsidéré et le dernier des individus: chez -eux, c’est le plus honorable et le premier des citoyens.</p> - -<p>—Ils sont logiques, et nous ne le sommes pas, -interrompit Magimier.</p> - -<p>—Possible! C’est une autre question. Mais tu -vois quelle divergence d’opinions, et combien notre -civilisation, à nous, diffère de la leur. La dureté, la -cruauté paraît d’ailleurs innée chez eux, comme -infusée dans leur sang, et cette cruauté se manifeste -surtout à l’égard des faibles, des petits, des pauvres, -de tous leurs inférieurs ou de tous ceux qu’ils jugent -tels. Ah! pour une démocratie, c’est une jolie démocratie! -«L’Indien n’est bon que tué»: voilà un de -leurs proverbes. Les Chinois, «les créatures à queue -de cochons», ainsi qu’ils les qualifient, ils ne se -contentent pas de les maltraiter; à l’occasion, ils -les massacrent pour les voler et les dépouiller, et les -tribunaux absolvent toujours ces assassins. «Le -Chinois,—John Safran, la peste jaune,—ne doit -pas être considéré comme un être humain, mais -comme de la vermine»: voilà encore un de leurs -principes et de leurs axiomes. Le nègre non plus, et -encore bien moins, n’est pas un être humain pour -eux.—Seul sans doute frère Jonathan s’estime -digne de représenter l’humanité.—Le nègre, le -gentleman coloré, c’est avant tout, et le terme est -doublement mérité, c’est leur bête noire. De même -que les blancs, émoustillés par la curiosité et la -différence de couleur, se passent volontiers la fantaisie -de chiffonner une négresse, de même les<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span> -nègres ont la passion des femmes blanches; et -comme ils n’en trouvent pas aisément, par suite de -la répulsion qu’on a pour eux,—fruit défendu n’en -est que meilleur,—il advient souvent que des -blanches, femmes, filles, parentes ou servantes de -fermiers principalement, sont violentées. C’est ce -qu’on nomme le <i>crime usuel</i>, le crime ordinaire, -tant il est répandu. Le coupable, s’il est pincé, ne -peut avoir de doute sur le sort qui l’attend. On le -pend, on le «lance vers Jésus»: c’est encore une -de leurs aimables locutions, à ces rigides puritains, -ces pieuses âmes; ou bien on le larde à coups de -couteau; ou bien on le met à la broche, on le fait -rôtir à petit feu; à moins qu’on ne préfère l’arroser -de pétrole et le faire flamber ... Je me souviens d’un -malheureux noir, près de Louisville, accusé d’un -attentat sur une petite servante irlandaise, qu’il -avait osé, lui, cet odieux et affreux coloré, trouver -à son goût. On l’attrape, on l’attache sur-le-champ à -un poteau, on entasse au pied des fagots, et on y -met le feu, on le grille tout vif, comme un porc, allez -donc! Le soir même, on découvre qu’il y a erreur; -ce n’était pas lui, mais un de ses frères, qu’on s’est -empressé ...</p> - -<p>—De lyncher pareillement?</p> - -<p>—Et sans autre forme de procès. Aussitôt pris, -aussitôt pendu, ou lardé, ou grillé, selon les hasards -et le caprice..... Et ces mêmes vertueux personnages, -qui s’indignent si fort de voir un nègre -embrasser une blanche, pratiquent à Chicago, à -Saint-Paul, à Milwaukee, en maintes villes, la<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span> -traite des petites négresses, les vendent ou les -achètent comme esclaves pour les faire servir à -leurs plus sales passions. Car c’est bien autre chose -qu’en France, tu sais, là-bas!</p> - -<p>—Il paraît; c’est ce que j’ai lu.</p> - -<p>—Ils ne tolèrent pas une statue découverte; il -ne faut jamais qu’on aperçoive un mollet ou une -poitrine: <i>shocking! indecent!</i> Ils les habillent -toutes en public, la Vénus de Milo comme l’Apollon -du Belvédère. Ça ferait rougir ces anges; ça pourrait -altérer l’innocence de ces blancs agneaux, inspirer -de coupables pensées à ces colombes; et quel -malheur! quel désastre! quelle désolation! Et ces -salauds-là, mon cher, ils prostituent l’enfance à -plaisir; ils ont des théâtres où ils exhibent des -petites filles aux trois quarts nues et qui dansent ... -Faut voir quelles danses! Ils tiennent des lupanars -de petits garçons. Ils trafiquent des négrillons et -des Chinois mâles ou femelles, sachant bien qu’il -n’y a que l’esclavage qui peut procurer à la débauche -pleine licence et toute satisfaction.</p> - -<p>—Comme chez les Grecs et les Latins.</p> - -<p>—Oui, ils ont renouvelé tous ces jeux-là; mais -sans la grâce latine ni l’élégance grecque, par -exemple, ah certes non! avec la brutalité et la -bestialité de vrais sauvages, avec surtout cette -hypocrisie puritaine et hautaine, sèche, glaciale, -perfide, abominablement cruelle, qui est bien la -chose la plus répugnante et la plus révoltante ... -Je ne suis pas une vertu, moi, tant s’en faut; je ne -me targue pas comme eux de pruderie et d’austérité;<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span> -je fais la noce, quoi! Eh bien, ces cocos-là -ont trouvé moyen de me scandaliser, moi! moi!</p> - -<p>—C’est ce que tu me dis souvent.</p> - -<p>—Je t’ennuie, mon pauvre gros, avec toutes ces -réminiscences ...</p> - -<p>—Mais non, au contraire, tu m’intéresses ... -Continue! Parle-moi donc un peu de leurs femmes.</p> - -<p>—Je les ai vues de moins près, tu devines pourquoi. -Bien que n’étant ni négresse ni Chinoise, je -n’étais pas reçue dans les salons de ces dames; -mais je les connais tout de même. Au surplus, ce -que je puis dire d’elles, tout le monde le sait, chacun -a pu l’apprendre ici ou là. Elles ne veulent -plus d’enfants, leurs femmes; c’est gênant, les -grossesses, ça prend du temps, c’est coûteux, c’est -bébête, <i>stupid</i>. Seules les créatures inférieures -peuvent accepter ce lot d’épouse et de mère: voilà -ce qu’elles proclament ...</p> - -<p>—Mon Dieu! C’est aussi ce que pensent les -nôtres, observa Magimier.</p> - -<p>—Oui, ce sont les idées de la femme moderne, de -la femme sans sexe..... Ça ne doit guère vous plaire, -ces idées-là, à vous autres, messieurs? Des femmes -qui ne veulent plus être femmes: c’est drôle! c’est -cocasse! Là-bas, beaucoup s’appliquent à singer les -hommes, à se rendre indépendantes et hardies -comme eux, à acquérir ou simuler la force virile. Et -cela s’explique: la force est, avec l’argent, le seul -moyen de se faire respecter. «Défendez-vous vous-même!» -<i>Help yourself!</i> Encore une de leurs maximes. -Tant pis pour les faibles! Elles en sont arrivées,<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span> -ces dames, à vouloir se faire soldats, comme les -hommes, leur unique objectif; à s’enrôler, lors de -la récente guerre contre l’Espagne, et tenter de -renouveler les exploits des Amazones. L’essai n’a du -reste pas réussi, ce qui est véritablement fâcheux. -Aucune, même parmi les pauvres, ne consent plus -à s’occuper des soins du ménage: les Chinois sont -là. A peine en âge de marcher, les enfants—on en -fabrique encore quelques-uns par surprise ou -erreur—tiennent à être indépendants, eux aussi, -à s’émanciper comme leurs mamans: il en résulte -que la famille est toute disloquée, surtout avec le -divorce comme ils le pratiquent, et qu’il n’y a plus -de vie d’intérieur. Chacun tire de son côté: c’est le -triomphe du quant à soi et de l’égoïsme en tout et -partout. Chez nous, si les jeunes gens courent après -les dots, les jeunes filles, jusqu’à présent,—celles -du moins qu’on a préservées du féminisme, du -modernisme et de l’américanisme, et qui sont -restées Françaises,—ont conservé quelque idéal -et font preuve encore de désintéressement. Idéal et -désintéressement sont choses et termes absolument -ignorés chez les Yankees, et les filles, comme -les garçons, veulent de l’argent et ne courtisent que -des dots. Le dieu dollar, toujours! Et personne ne -s’en cache! Tout le monde le comprend et le proclame. -Dans les théâtres, à la fin du spectacle, sais-tu -ce que l’on voit? L’apothéose du dieu, mon cher! -Un gigantesque dollar tout lumineux, tout flambant, -entouré de rayons..... A la bonne heure! Au -moins on pratique sa religion; on a le culte du veau<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span> -d’or, ou on ne l’a pas! Quand une jeune fille est -jolie et sans fortune, volontiers elle se met en -loterie: je t’ai conté cela. Les garçons font de -même. Drôles d’hymens! Et celles qui boivent, -qui se soûlent, toujours pour copier les hommes! -Il y en a des quantités là-bas, non seulement dans -la classe infime, mais parmi les grandes dames et -même les jeunes misses, les riches héritières. C’est -au point que les principales couturières et les modistes -en renom ont annexé des bars à leurs magasins, -pour mieux allécher leur aristocratique clientèle. -Ce n’est pas encore ces goûts-là qui rendront -les jeunes personnes plus attrayantes et faciliteront -les unions. Aussi se marie-t-on de moins en moins -en Amérique; de plus en plus l’homme vit séparé -de la femme.....</p> - -<p>—Comme ici.</p> - -<p>—Oui, comme chez nous. Le célibat, qui est un -plaisir pour les hommes, qui les débarrasse de -toute charge et de toute responsabilité, s’implante -et s’étend de plus en plus..... Ah! vous êtes de -rudes mufles tout de même! Je te demande pardon -de te dire cela, mais c’est plus fort que moi!</p> - -<p>—Ne te gêne pas, ma biche!</p> - -<p>—Vous avez dévoyé les femmes tant que vous -avez pu, fait le plus de déclassées possible, pour -avoir le plus possible d’instruments d’amusement, -de machines à jouissance.....</p> - -<p>—Pardon! C’est vous-mêmes, ce sont les -femmes qui s’obstinent à se dévoyer ...</p> - -<p>—Avec cela! Crois-tu que si l’on ne m’avait pas<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span> -fourré un tas de brevets inutiles,—et que je ne -réclamais certes pas, ah Dieu non!—je serais -allée battre la dèche par delà l’Atlantique, chez ces -ostrogoths?</p> - -<p>—Plains-toi! Ils t’ont fourni des trésors d’expérience ...</p> - -<p>—Les seuls, hélas! que j’aie rapportés, et je -les ai bien gagnés, va, chèrement payés! Quel -pays! Quel peuple!</p> - -<p>—Un grand peuple! Le peuple de l’avenir, -malgré tout ce que tu en dis! s’écria Magimier.</p> - -<p>—Eh bien, je plains l’avenir, conclut Clara. Si -c’est là le progrès, le bonheur réservé à l’Ève future, -je ne la félicite pas et lui cède volontiers ma -place dans cet Éden. D’avance, je me console -d’être sous terre. Il est passé le temps où l’on voyait -un roi comme Louis XIV s’incliner devant toute -femme qu’il rencontrait, fût-ce une servante ou -une maritorne, et lui céder le pas. Aujourd’hui plus -de galanterie, plus de déférence, plus de délicatesse; -c’est le plus fort qui s’impose et passe le -premier. «Malheur aux faibles!» Voilà la loi de -ton grand peuple et de ce brillant avenir ... Bonsoir, -chéri! A bientôt, n’est-ce pas? Tu ne m’en veux -pas de tous mes papotages?»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XI</h2> - -<p class="p2">Armand de Sambligny éprouva, ce jour-là, une -des plus vives surprises, une des commotions les -plus fortes qu’il eût jamais ressenties. Il n’était -cependant pas facile à émouvoir, M. le chef de -bureau Sambligny: l’expérience des choses et la -pratique des hommes, aussi bien que celle des -femmes, l’avaient depuis longtemps aguerri et -bronzé; mieux que quiconque, par son sang-froid, -son égalité de caractère, son calme stoïque, son -imperturbable philosophie, il méritait d’être comparé -à un bon cheval de trompette. Mais il y a de -telles circonstances!</p> - -<p>Il venait de succéder à Roger de Nantel comme -secrétaire de la société de Salomon dont il faisait -partie, et, pour remplir congrûment les obligations -de sa charge et en vertu des pouvoirs à lui confiés, -il avait dû aller prendre langue chez la discrète et -vénérable dame de Saint-Géran, rue Tronchet. Certains<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span> -salomoniens trouvaient trop restreinte encore -la collection des types féminins inscrits au catalogue -et mis à leur disposition. Il y en avait cependant -de tout calibre et de toute couleur; il y avait des -femmes colosses et des naines; des hippopotames, -des girafes et des libellules; des spécimens de -tailles ordinaires et des échantillons de grosseurs -moyennes; il y avait des dames blondes comme les -blés et d’autres brunes comme la nuit, des jaune -pâle comme lin ou vif comme citron, des roux -fauve et des rouge flamboyant; il y en avait des -blanches et des basanées, des cuivrées et des noires -d’ébène ... Mais l’homme n’est jamais satisfait, ses -appétits sont insatiables et sa perversité ne connaît -point de bornes. On avait voté l’adjonction sur la -liste-programme de deux femmes aux cheveux -acajou, l’une grasse et l’autre mince, et de quelque -svelte petite brunette aux yeux ardents.</p> - -<p>«J’ai justement là votre affaire, dit Mme de -Saint-Géran, une brune piquante, très jolie, toute -jeune ...</p> - -<p>—Ah! Ah!</p> - -<p>— ... et femme du monde, s. v. p.!</p> - -<p>—Oh! Oh!</p> - -<p>—Grande dame tout à fait authentique!</p> - -<p>—A vous dire vrai, cette qualité m’est complètement -indifférente ... Oui, ça m’est absolument -égal. L’important, c’est que la personne soit libre -et puisse recevoir chez elle ou ailleurs dans la -journée ou la soirée.</p> - -<p>—Nous allons le lui demander. Elle vient me<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span> -voir une ou deux fois par semaine: j’ai toujours -ici quelques gentilles amies ...</p> - -<p>—Sage précaution!</p> - -<p>—Mais j’ignore qui elle est et de quelle liberté -elle dispose.</p> - -<p>—Vous la garantissiez cependant femme du -monde et bon teint?</p> - -<p>—Oui, ça saute aux yeux.</p> - -<p>—Bah?</p> - -<p>—Sûrement, ce n’est pas une cocotte!</p> - -<p>—Je préférerais une cocotte, dit Sambligny, une -bonne fille entièrement indépendante, qui ne vous -impose aucune gêne, vous ouvre sa porte dès qu’on -y sonne, et même avant.</p> - -<p>—D’autres recherchent, au contraire, les jeunesses -qui vivent encore dans leur famille, les -ouvrières ou les demoiselles de magasin; d’autres, -les femmes mariées; d’autres, les actrices ...</p> - -<p>—D’accord: il en faut pour tous les goûts.</p> - -<p>—Voyez donc toujours cette dame, pendant -qu’elle est ici. Vous causerez avec elle: il n’y a rien -de tel que d’examiner, de causer et de palper pour -s’entendre.</p> - -<p>—C’est très juste. Eh bien, voyons donc, causons -et palpons! Et entendons-nous, si possible! répliqua -Sambligny. Je ne demande que cela.</p> - -<p>—Moi de même!» acheva la digne et serviable -Mme de Saint-Géran en se levant et en quittant -la pièce.</p> - -<p>Quand elle y rentra, une minute après, elle était -escortée d’une élégante et pimpante visiteuse<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span> -qu’Armand de Sambligny reconnut tout de suite.</p> - -<p>C’était sa femme, sa propre femme, Jeanne de -Sambligny, née Rousselin, en chair et en os.</p> - -<p>Pendant qu’elle poussait un cri d’effroi et tentait -de s’enfuir, il demeurait, lui, suffoqué et cloué sur -place.</p> - -<p>«Comment!... Non, ne vous en allez pas! ordonna-t-il -en la retenant par le bras, lorsque ce -premier moment de stupeur fut passé. Comment, -c’est vous? Et vous m’aviez dit «toute jeune», -madame? reprit-il en s’adressant à Mme de Saint-Géran. -Toute jeune! On voit bien que vous n’exigez -pas de vos clientes le dépôt de leur acte de naissance, -sans cela vous auriez constaté l’âge, l’âge -déjà respectable de cette ... jouvencelle. Auriez-vous -l’obligeance de nous laisser seuls un instant? -ajouta-t-il. Madame et moi avons eu déjà l’ineffable -plaisir de nous rencontrer ... pas chez vous, non! -Elle remonte à près de vingt ans, cette première -entrevue; ainsi jugez si cela nous rajeunit, madame -et moi! Avec votre permission, nous allons renouveler -connaissance.»</p> - -<p>Derechef la matrone abandonna la place. A peine -la porte était-elle refermée, qu’Armand de Sambligny, -tout à fait remis à présent, en pleine possession -de lui-même, de sa robuste et sereine raison et -de sa rabelaisienne et invincible bonne humeur, -éclata de rire.</p> - -<p>«Ah! délicieux! Tu ne t’attendais pas?... Ni moi -non plus, du reste! Non! C’est le cas ou jamais de -m’écrier, avec le sire de Framboisy:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span></p> - -<p> -Corbleu, madame, que faites-vous ici? -Corbleu, madame... -</p> - -<p>—Et vous? lança Jeanne avec rage. Et vous? -Qu’y faites-vous? Ah! cela vous va bien de vous -moquer ainsi!</p> - -<p>—Tu préférerais me voir sangloter, trépigner et -m’arracher les cheveux? Ma foi, non! Je me hâte -de rire de tout ...</p> - -<p>—Je connais vos théories.</p> - -<p>—Empruntées à la sagesse, chère amie, issues -des Grecs, des Romains et des Gaulois, de nos meilleurs -Français. «...Pour ce que rire est le propre -de l’homme!» Conviens que c’est bien cocasse tout -de même! Cette excellente madame de Saint-Géran -qui m’annonce une toute jeune femme ... J’ai quarante-deux -ans sonnés, ma belle, et tu n’es pas loin -de tes trente-huit. Eh! Eh! C’est une jeunesse un -peu ... d’arrière-saison. Et, malgré cela, tu venais?...</p> - -<p>—Tu y viens bien, toi?</p> - -<p>—Ah oui! j’oubliais! J’oubliais tes théories, à -toi, ces jolies théories d’égalité, qui ont si bien -réussi à tes sœurs!</p> - -<p>—Alors tu aurais le droit d’avoir des maîtresses, -et, moi, je ne pourrais pas prendre d’amants?</p> - -<p>—Je ne dis pas que tu ne le peux pas. Malgré ton -âge même, tu prouves bien que ...</p> - -<p>—Laissez donc mon âge tranquille, à la fin!</p> - -<p>—Je te ferai observer que je ne me rajeunis pas, -<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span>moi. Je ne triche pas! Je ne ...</p> - -<p>—Vous avez toutes les qualités, vous autres, c’est -entendu! Vous êtes la perfection même. Vous avez -aussi une morale à vous, une morale toute différente -de la nôtre ... Car il vous faut deux morales, -l’une pour vous, messieurs, l’autre pour nous!</p> - -<p>—Hélas, oui! C’est comme cela!</p> - -<p>—C’est abominable! Comme si ce qui est licite -d’un côté devrait être interdit de l’autre! Comme si -nous n’avions pas nos passions et nos faiblesses -tout comme vous!</p> - -<p>—Non, vous ne les avez pas.</p> - -<p>—Qu’en savez-vous? Vous voulez que tout vous -soit permis, à vous, voilà la vérité, et que, nous, -nous ne puissions rien ...</p> - -<p>—Ce n’est pas nous qui voulons cela, ma chérie, -c’est la nature même, et elle a mis à ses arrêts une -sanction que vous n’êtes pas encore parvenues à -éluder.</p> - -<p>—Je vous vois venir.</p> - -<p>—Ce n’est pas difficile. Et vous avez beau vous -insurger, beau protester, piailler et hurler, autant -en emporte le vent. La sanction est toujours là, -l’épée de Damoclès toujours suspendue sur vous: -gare! gare aux conséquences! gare à la grossesse! -Tandis que nous, hommes, nous sommes des veinards; -nous n’avons rien à redouter; nous pouvons -aller de l’avant hardiment, et opérer notre retraite -ensuite sans la moindre préoccupation. C’est -inique ...</p> - -<p>—Oh certes!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span></p> - -<p>— ... infâme et abominable, comme tu le disais -fort bien tout à l’heure, mais c’est ainsi; et, tant que -vous n’aurez pas changé ce pitoyable état de choses, -réparé cette criante injustice et cette scandaleuse -bévue du Père Éternel, vous n’aurez rien fait, mes -petites chattes, pas avancé d’un pas ce que vous -appelez votre affranchissement. En rendant visite à -l’obligeante madame de Saint-Géran, je ne cours le -risque que de dépenser une couple de louis tout au -plus; toi, tu t’exposes à ramener chez moi,—chez -moi, puisque je suis le locataire de l’appartement -et, de par la loi, le chef de la communauté: encore -un abus révoltant!—de petits bonshommes ou de -petites bonnes femmes auxquels je n’aurai nullement -collaboré; tu menaces de me compromettre, -de salir mon nom ... Oui, car c’est mon nom que tu -portes: encore une iniquité et une abomination, -mais c’est comme cela! Et, en attendant que tes -chères amies, les émancipées et hors nature, aient -remédié à ces aberrations et supprimé ces turpitudes, -placé le cœur à droite, le foie à gauche, la -matrice chez nous et les moustaches chez vous, tu -me feras le plaisir de ramasser tes cliques et tes -claques et trousser bagage. Je ne veux pas d’une -femme qu’on est exposé à rencontrer dans des -maisons comme celle-ci.</p> - -<p>—On vous y rencontre bien, vous!</p> - -<p>—C’est pour cela, c’est assez d’un.</p> - -<p>—Et ce n’est pas la même chose, allez-vous encore -objecter!</p> - -<p>—Tu as deviné: et ce n’est pas du tout, du tout -la même chose! Maintenant, mon amie, si tu veux<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span> -bien prendre mon bras? Nous ne pouvons pas nous -éterniser dans ce lieu d’honneur. Nous allons présenter -nos devoirs à la reine du logis, lui tirer notre -révérence, en l’informant de la parfaite entente qui -règne entre nous. Cela lui fera plaisir, à cette révérende -mère, qui s’est si bien donné mission d’apparier -les gens et les mettre d’accord.»</p> - -<p>Il y avait longtemps qu’il ne leur était arrivé—à -part les dîners et soirées, assez rares d’ailleurs, -où ils étaient conviés,—de sortir ainsi bras dessus -bras dessous, aux époux Sambligny. C’était le -type du ménage tel que l’a créé la femme fin de -siècle, l’émancipée, évaltonnée et détraquée d’à -présent, une de ces unions où le divorce, selon un -mot célèbre, couche toutes les nuits entre les deux -conjoints.</p> - -<p>Le mari avait vaillamment pris son parti de cette -situation: il avait ses fonctions administratives, -qu’il tenait à remplir de son mieux, qui l’intéressaient, -l’absorbaient et le passionnaient; il avait -ses amis, en tête desquels figuraient son collègue -Jourd’huy et les autres adeptes du clan salomonien; -il avait enfin, pour le consoler de ses déceptions -et tracas conjugaux, pour le fortifier, le rasséréner -et le ragaillardir, son heureux naturel, son -imperturbable philosophie, sa bonne santé physique -et morale. Aux continuels coups de boutoir -de sa colérique moitié, aux incessantes piqûres de -ce fagot d’épines et aux sempiternels soubresauts -de ce paquet de nerfs, il ne répliquait jamais, à -l’exemple de Socrate vis-à-vis de Mme Xantippe,<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span> -que par une souriante et indémontable placidité, -assaisonnée volontiers de quelque brocard, qui -décuplait l’aigreur et quintuplait la rage de cette -délicieuse compagne. Il jouait d’elle comme d’un -instrument et s’en amusait parfois de tout son -cœur.</p> - -<p>«Je ne peux pas la prendre au sérieux, elle, pas -plus que jadis ses sœurs, s’avouait-il. Non, pas -possible! C’est comme des pantins, des marionnettes ... -pires que des marionnettes! Car elles ne -veulent pas toujours se laisser mener, celles-là; -elles prétendent agir à leur guise, et alors, alors, -elles en font de belles! L’une s’est tuée, l’autre est -morte folle: que deviendra la troisième, madame -ma femme?»</p> - -<p>Jeanne de Sambligny, malgré son humble origine -et les goûts modestes qu’elle aurait dû posséder, -malgré les mensualités que lui remettait régulièrement -son mari et qu’on aurait cru plus que -suffisantes pour subvenir aux dépenses du ménage -et à celles de sa toilette, était toujours courte d’argent -et criblée de dettes. En plusieurs circonstances, -devant les instantes réclamations de tel ou -tel fournisseur, Armand de Sambligny s’était vu -contraint d’intervenir, et il avait signifié à sa -femme que, si elle continuait à aussi mal administrer -les finances de la communauté, il lui retirerait -cette gestion et se chargerait lui-même de la -besogne. Or, Jeanne ne redoutait rien tant que -l’exécution de cette menace: conserver le maniement -des fonds était son vœu suprême, sa constante<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span> -préoccupation; l’argent, elle ne tenait qu’à -cela, et n’est-ce pas tout que l’argent? N’est-ce pas -grâce à lui qu’on se pare de bijoux, qu’on renouvelle -ses chapeaux et ses robes, qu’on s’offre dentelles, -fine lingerie, jupes de soie, les mille et un -falbalas de la coquetterie? Tant que les clés de la -caisse lui resteraient, rien de plus facile pour elle -que d’enchevêtrer et embrouiller ses comptes, de -telle sorte qu’elle seule pût s’y reconnaître; rien -de plus aisé que de majorer cet article, de réduire -cet autre, tripler celui-ci, omettre celui-là; rien de -plus simple et de plus commode que de tripoter, -grappiller et chaparder. Mais comment continuer -cette valse de l’anse du panier, si le panier même -vous est enlevé? Comment garder du beurre aux -doigts, si l’assiette dite «au beurre» ne vous est -plus confiée?</p> - -<p>Ces barbotages et imbroglios, ces escobarderies et -filouteries, Armand de Sambligny ne les ignorait -nullement. Il savait fort bien que cette côtelette, -qu’on lui comptait soixante-dix ou quatre-vingts -centimes, n’en valait pas quarante; que ce poulet, -tarifé neuf francs, en avait coûté cinq tout au plus; -mais il ne soufflait mot, ne bronchait point et considérait -cette surtaxe comme un droit à acquitter -pour jouir du bien le plus précieux ici-bas, avec -la bonne humeur et la santé—pour avoir la paix.</p> - -<p>«Seulement, pas de dettes! La première fois -qu’on viendra encore me relancer ici ou à mon -ministère et me présenter une facture que tu -n’auras pas su régler à temps, je te jure bien que<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span> -je te supprime tes fonctions de trésorière. Au besoin, -j’irai manger dehors ...</p> - -<p>—Avec tes amis!</p> - -<p>—Avec mes amis.</p> - -<p>—Et tes amies!</p> - -<p>—Non, les dames ne sont pas admises à nos -banquets. Je t’ai d’ailleurs, et cela me suffit. Assez -d’une!</p> - -<p>—Trop même! Pour ce que tu fais d’elle! Ah! -si je te suffisais vraiment, tu....</p> - -<p>—Ma bonne amie, revenons, s’il te plaît, à nos -moutons et à leurs côtelettes. Je te disais donc que, -si tu m’y contrains, j’irai prendre mes repas au restaurant, -ce qui me coûtera certainement moins -cher....</p> - -<p>—Tais-toi donc! On voit bien que tu ne connais -pas le prix des choses!</p> - -<p>— ... Ce qui me coûtera très certainement bien -moins cher, me vaudra une nourriture meilleure....</p> - -<p>—Peut-on dire!...</p> - -<p>—Sois tranquille: si un plat n’est pas à ma convenance, -je ne me gênerai pas pour le faire enlever -et remplacer par un autre.... Et enfin, ce qui me -permettra de manger tranquillement, sans plus -être exposé à voir troubler ma digestion.</p> - -<p>—Par qui donc? Qui donc vient troubler ta -digestion? Serait-ce moi, par hasard?</p> - -<p>—Quelle idée, grand Dieu! Jamais! jamais de -la vie! Nullement! Je parle des créanciers, de ces -fournisseurs qui choisissent l’heure des repas pour -carillonner à votre porte et être sûrs de vous trouver.<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span> -Eh bien, je n’en veux plus, chère amie; tiens-toi -pour avertie!</p> - -<p>—Toujours votre volonté! Est-ce que c’est ma -faute si ... Mais monsieur veut! Monsieur ordonne! -Monsieur parle comme si j’étais sa domestique ou -son esclave!</p> - -<p>—Et monsieur entend être obéi! C’est moi qui -touche mes appointements, n’est-ce pas, Jeanne, ce -n’est pas toi? Eh bien, à la première récidive, je les -garde.</p> - -<p>—C’est bien.»</p> - -<p>Or, Jeanne, en dépit de ses majorations de dépenses -et de tous ses tours de gibecière, se trouvait -toujours en déficit, toujours aux abois.</p> - -<p>«Mon Dieu, comment faire? Je ne suis vraiment -pas raisonnable! s’avouait-elle en son par-dedans. -Je devrais user de plus de circonspection, me modérer -davantage ... Quel ennui!»</p> - -<p>Elle passait son temps à lutter contre ses mille -menus embarras d’argent, à se débattre dans cet -inextricable réseau, à calmer et amadouer les -créanciers les plus exigeants et les plus arrogants, -à payer celui-ci au détriment de celui-là, à couvrir -sans cesse Pierre, Paul ou Jean, en découvrant, -comme on dit, Jacques, Marc ou Mathieu.</p> - -<p>Elle n’avait pas tardé d’ailleurs à chercher quelques -suppléments de recette là où toute Parisienne -qui n’est ni trop laide ni trop vieille a toujours -chance d’en trouver. Ce n’était pas l’amour qu’elle -portait à son mari qui pouvait la retenir dans le -droit chemin, il s’en fallait de beaucoup. Ne s’en<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span> -voulait-elle pas à mort d’avoir épousé cet homme -qui avait si niaisement cru, dans l’inexpérience et -la candide générosité de sa jeunesse, qu’il devait -«réparer sa faute», donner son nom à l’honnête -fille séduite? Ah! si elle avait pu prévoir alors que -l’enfant qu’elle portait en elle s’envolerait si vite et -ne lui imposerait aucune charge, aucun souci d’avenir, -combien elle aurait préféré garder sa liberté! -Belle et avenante, intelligente et insinuante, comme -elle l’était ou pensait l’être, que de conquêtes elle -aurait traînées après soi! Que de succès! Que de -triomphes! Jusqu’où ne serait-elle pas montée!</p> - -<p>Malheureusement elle était enchaînée à cet -odieux personnage,—dont elle mangeait le pain, -cependant, et qu’elle trompait et volait avec si peu -de scrupule, tant de désinvolture et de gaieté -d’âme.</p> - -<p>Plusieurs fois déjà elle s’était risquée dans de galantes -aventures. «Tiens! Est-ce qu’il se gêne, -lui? Est-ce que je n’ai pas le droit tout aussi bien -que lui?...» Elle avait noué de vagues intrigues, -qu’elle s’était efforcée de rendre aussi productives -que possible; mais, elle ne s’en était que trop vite -aperçue, les hommes d’à présent sont d’une pingrerie! -Il y a trop de concurrentes!</p> - -<p>Peut-être, si elle avait été une cocotte, si elle avait -eu le temps de se lancer, avait possédé son hôtel et -son équipage, peut-être, ou plutôt sûrement alors, -elle aurait trouvé sans peine et à discrétion des admirateurs -pour la couvrir d’or, vivre à ses genoux -et se ruiner pour elle. Et si elle n’était pas une de<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span> -ces célébrités du demi-monde, de ces souveraines -de l’élégance et de la mode, si elle se morfondait -dans la gêne et l’obscurité, à qui la faute? A <span class="smcap">Lui</span>, -toujours!</p> - -<p>En outre, il lui restait obstinément une insurmontable -appréhension, une peur bleue de se retrouver -enceinte; et, bien plus que ses principes et -sa vertu, cette peur entravait ses efforts, paralysait -ses moyens.</p> - -<p>Une vulgaire circonstance, une rencontre à un -même rayon de magasin de nouveautés, amena un -banal échange de politesses entre Jeanne de Sambligny -et Mme de Chastaing, la présidente des Infécondes, -celle que le caustique Chantolle qualifiait -si bien de «Reine des Bréhaignes», et mit en -relations régulières et suivies ces deux dames, si -bien faites pour s’entendre.</p> - -<p>S’inspirant de Mlle Louise Michel, qui elle-même -n’a fait que pasticher l’amusante Lysistrata d’Aristophane, -Guillemine de Chastaing,—mariée à dix-huit -ans et divorcée, comme de raison, divorcée à -dix-neuf,—avait commencé par prêcher la grève -des femmes.</p> - -<p>«Citoyennes! s’était écriée Mlle Michel. Aux -situations désespérées, il faut opposer des moyens -désespérés. Mère de famille, ouvrière mariée ou -non, la femme est esclave. L’heure est venue de -nous révolter. Voilà pourquoi j’ai fondé la Ligue -des Femmes.</p> - -<p>»Il faut que la femme soit libre. Pour cela elle -n’a qu’à se mettre en grève.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span></p> - -<p>»Ne travaillez plus, ne vous livrez point. Plus -d’ouvrières, plus de ménagères, plus d’épouses -surtout, plus d’amantes ni de maîtresses,—plus -d’amour!»<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> -</p> - -<p>Plus d’amour! C’était aussi le cri de Mme de -Chastaing. Mais, issue d’une aristocratique et riche -famille, délicate et raffinée de goût, d’éducation et -d’instinct, c’était moins aux femmes et filles du -peuple qu’aux grandes dames et nobles damoiselles, -aux «intellectuelles», qu’elle s’adressait. -Elle les exhortait nettement et énergiquement à la -haine de l’homme, «ce brutal ennemi», les suppliait -«de refuser leur chair à la souillure des -mâles».</p> - -<p>Elle se montrait d’ailleurs absolument logique -dans ses discours et adjurations. C’était non seulement -l’homme à qui elle s’en prenait et qu’elle -maudissait, c’était l’existence même; et l’absolu et -total anéantissement, le grand nirvâna du bouddhisme -semblait être son idéal et son but.</p> - -<p>Lorsque, par la voix de Mme Astié de Valsayre, -la Ligue de l’Affranchissement des Femmes déclara -en novembre 1891, «que l’état social actuel donne -à la femme le droit de l’avortement»<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> -, Guillemine -de Chastaing s’empressa de faire chorus et -lança un manifeste où se lisaient des phrases de ce -genre:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span></p> - -<p>«Nous n’en sommes plus à demander, avec les -escobards de la démocratie et les jobardes de l’émancipation, -la recherche de la paternité: ce que -nous voulons aujourd’hui, ce que nous revendiquons -hautement, c’est le droit à la suppression de -la maternité. Tout être humain a la faculté de disposer -de lui-même à ses risques et périls; sa chair -lui appartient: c’est là un principe, un axiome, que -nul n’osera contester. Si mes os et ma chair sont à -moi, si j’ai le droit de me faire arracher une dent, -extirper un cor, couper un bras ou une jambe, je -puis, avec autant de raison et tout aussi bien, provoquer -et déterminer l’expulsion d’un germe qui -m’incommode.</p> - -<p>»Nous n’ignorons pas les grandes difficultés que -présente cette opération, les griefs dangers auxquels -nous nous exposons, en l’état actuel de la science: -on dirait que la nature, toujours barbare et impitoyable -envers la femme, a décrété que qui toucherait -à l’existence du germe attenterait en même -temps à celle de la mère. C’est donc à nous, femmes, à -déjouer cette inique et cruelle solidarité, c’est à nous -à échapper aux criminelles iniquités de la nature.</p> - -<p>»Voilà pourquoi, après avoir proclamé le droit à -l’avortement, nous demandons la mise à l’étude des -divers procédés aptes à amener et faciliter l’avortement, -nous demandons que les meilleurs opérateurs, -les plus expertes opératrices soient signalés -à l’attention publique, et que des diplômes d’avorteurs -et d’avorteuses leur soient dûment délivrés.»</p> - -<p>Guillemine de Chastaing, on le voit, n’usait pas de<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span> -circonlocutions, de demi-mesures ni de mitaines, -et n’y allait pas, comme on dit, par quatre chemins.</p> - -<p>«Pourquoi biaiser et nous cacher? déclarait-elle -dans une autre profession de foi plus récente. Ce -serait laisser supposer vraiment que nous ne nous -sentons pas la conscience nette et que nous ne -sommes pas certaines de nos droits, assurées d’être -maîtresses de nous-mêmes, maîtresses de notre -ventre comme de nos cheveux ou de nos dents. -Seul, le coupable recherche les ténèbres, a recours -aux faux-fuyants, à l’hypocrisie et à l’imposture. -<i>Cur non palam si decenter?</i> (Est-ce que le latin serait -le privilège des hommes? Pas plus que la cuisine -ne doit être celui des femmes!) Nous ne saurions -trop le répéter, nos corps et tout ce qu’ils renferment -sont à nous; nous pouvons en expulser ce -qu’il nous plaît: de la salive, de la bile, aussi bien -que des ovules et des embryons. Comment d’ailleurs -l’expulsion d’un germe serait-elle licite un quart -d’heure après l’acte charnel, et interdite six semaines -plus tard? Vous ne savez même pas ce que -c’est que l’avortement ni quand il commence! Laissez-nous -donc tranquilles, et ne fourrez donc plus -votre nez en si intime matière!</p> - -<p>«Les femmes avortent aujourd’hui <i>plus qu’elles -n’enfantent</i>,» comme l’a très loyalement reconnu -un de nos plus subtils et de nos plus suggestifs -écrivains, dont les romans sont classés sous le titre -générique et significatif <span class="smcap">l’Époque</span><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> -. «La réalité du<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span> -malheur pèse enfin sur notre clairvoyance, et les -jeunes mères préfèrent dérober à la douleur humaine -leurs nouveau-nés».</p> - -<p>»Bravo!</p> - -<p>»C’est bien là, en effet, et sans conteste, le -sentiment, l’ardent et obsédant désir, que doit -éprouver toute mère tant soit peu douée de clairvoyance -et d’intelligence.</p> - -<p>»Eh bien, c’est à réaliser ce vœu si légitime, si -rationnel, si humain, que nous nous appliquons; -c’est à arracher à la misère et à la souffrance, c’est-à-dire -à sauvegarder de la vie le plus de proies possible, -que nous avons voué nos forces.</p> - -<p>»Quelques-uns, je le sais, se plaisent à nous dénigrer -et nous disqualifier, ne se lassent pas de -fausser, de rapetisser et avilir le pur et glorieux -mobile auquel nous obéissons. On nous taxe de coquetterie, -d’avarice, d’égoïsme, de perversité,—de -folie surtout: pour ces messieurs, toujours si raisonnables, -si pondérés, si sensés, toutes les femmes -sont des détraquées et des toquées.</p> - -<p>»L’un de ces juges inflexibles écrivait dernièrement:</p> - -<p>«Il y a, vers l’avortement, une véritable poussée, -un entraînement auquel on cède dans tous les -mondes, dans les plus bas comme dans les plus -élevés. L’enfant, un peu partout, dans le peuple, -dans la bourgeoisie, là où l’on travaille comme là -où l’on s’amuse, est devenu un ennui, une gêne, -un fardeau ou un embarras. Il est de trop, et tous -les moyens commencent à être bons pour se débarrasser<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span> -de lui. Les pauvres songent aux difficultés -qu’ils ont déjà à se tirer d’affaire tout seuls, -les riches sont absorbés par leurs plaisirs, et chacun, -sans scrupule, travaille au profit de son -égoïsme, à la fin de l’humanité<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a> -.»</p> - -<p>»Erreur! Ce n’est nullement au profit de notre -égoïsme, mais par raison et par expérience, par -bonté et par pitié,—pitié pour ces malheureux -petits êtres condamnés à la vie,—que nous réclamons -et proclamons le droit à l’avortement.»</p> - -<p class="p2">Toujours conséquente avec ses généreuses et radicales -théories, et peu encline à jamais mettre la -lumière sous le boisseau, Guillemine de Chastaing -s’appliqua de plus en plus à les répandre. Après -avoir pactisé avec les adeptes des tendresses saphiques, -insinué et propagé, tout comme la fameuse -Gabrielle de Surgères, comme Lina Rozetti ou Florence -Stuart, l’aversion, le dégoût et l’abomination -du mâle, elle entreprit d’étudier et de vulgariser les -divers moyens de ralentir ou de supprimer la reproduction -de l’espèce humaine, sans gêner en rien les -rapports galants et déduits amoureux.</p> - -<p>«Les hommes s’en moquent, des grossesses! disait-elle. -Il leur est facile de rire, de nous critiquer -et malmener. Ils n’ont que de l’agrément dans l’affaire, -eux! Tandis que nous, c’est neuf mois de -souffrances, neuf mois d’angoisses et de tourments, -c’est notre vie même que nous risquons!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span></p> - -<p>Avec le phalanstérien Fourier, si joliment drapé -et houspillé par Proudhon, elle patronna d’abord -«la stérilité artificielle par engraissement»; mais -les résultats du système furent pitoyables, et elle -ne reçut de ses amies que des plaintes, des plaintes -péremptoirement et effroyablement motivées.</p> - -<p>«L’embonpoint que j’ai acquis n’a fait, ma très -chère, que m’attirer plus d’hommages, et me voici -encore dans une de ces désastreuses positions intéressantes ...»</p> - -<p>Il fallait enrayer au plus tôt et changer de tactique.</p> - -<p>Elle eut recours alors à l’eau froide, affirmant, -avec un spécialiste de l’époque, que «l’eau et le froid -sont mortels à la semence ... Malthus n’est qu’un rêveur, -un utopiste: le vrai sauveur, c’est Eguisier -avec son irrigateur! L’hygiène, cette déesse de la -santé, l’hygiène, sans chercher plus loin, sera notre -infaillible libératrice: c’est elle l’ogresse qui mangera -nos enfants en herbe!»</p> - -<p>Hélas! Non, ce n’était pas encore cela, et les petits -Poucets continuaient de germer et de courir.</p> - -<p>Il lui répugnait de faire appel à la chirurgie. C’était -du reste surtout un moyen préventif qu’elle -cherchait. Non, pas de piqûre, pas de curetage, pas -d’instruments de fer ou d’acier, pas de sang ... N’effrayons -point! Il ne s’agit pas d’arracher, mais -d’empêcher, mais de stériliser. Procédons avec mesure, -précaution et douceur.</p> - -<p>Elle s’était tournée vers l’antique science des -plantes et était en train de demander à la sabine, à<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span> -la rue, à l’aconit ou l’absinthe, le remède suprême -qu’elle rêvait, quand elle lia connaissance avec le -docteur Gernandez, un superbe mulâtre, taillé -comme un Titan, vigoureux comme Hercule, beau -parleur, grand viveur, endiablé coureur, ambitieux, -insinuant, obséquieux et insidieux, qui la conquit -d’emblée.</p> - -<p>Fernando Gernandez, qui était originaire de la -Martinique, et, après d’assez piètres études médicales, -cherchait à s’orienter dans le Pandémonium -parisien, comprit tout de suite l’admirable parti -qu’il pouvait tirer de sa conquête et de toute la -tribu des «Infécondes».</p> - -<p>«Il faut fonder un dîner, d’abord! déclara-t-il -à Guillemine.</p> - -<p>—Un dîner?</p> - -<p>—Sans doute, chère amie! Il n’y a pas d’association -sans dîner. Qui dit association dit réunion, et -où se réunit-on mieux, où cause-t-on plus à l’aise, -où s’épanche-t-on avec plus de liberté et plus d’abandon -qu’autour d’une table, d’une table bien -dressée et savamment servie? La table, c’est la -meilleure entremetteuse de toutes les affaires, la -plus sûre préparatrice de tous les succès.</p> - -<p>—Eh bien, faites, mon bon! Organisez ce dîner!</p> - -<p>—Dîner mensuel, c’est suffisant. Vous le présiderez.</p> - -<p>—Non, ce sera vous.</p> - -<p>—Jamais! riposta vivement Fernando. Je ne dois -y assister qu’en qualité d’invité, d’ami ...</p> - -<p>—De conseiller.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span></p> - -<p>—De conseiller, si vous voulez.»</p> - -<p>Gernandez ne s’en tint pas là, et, probablement -en vertu de ce titre officiel de conseiller particulier -et intime de la corporation, il entreprit de modifier -les idées de la reine des bréhaignes, de combattre -ses préventions contre les opérations chirurgicales, -et il finit par la retourner comme un gant.</p> - -<p>«Sauver une jeune fille des angoisses et des -hontes d’une grossesse; épargner à tant de pauvres -jeunes femmes les souffrances de la gestation, les -tortures de l’enfantement ...</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>—C’est accomplir œuvre pie et méritoire, et l’on -ne peut que vous bénir ...</p> - -<p>—N’est-ce pas?</p> - -<p>—Mais ne croyez pas atteindre ce noble but sans -sortir des routes battues, des sentiers piétinés et -vulgaires.</p> - -<p>—Je ne saisis pas ...</p> - -<p>—Les plantes, si souvent employées, essayées de -tant de façons, ne peuvent vous offrir, mon amie, -que des moyens préventifs ou curatifs imparfaits, -inefficaces dans la plupart des cas, dangereux en -bien d’autres. La stérilité par engraissement n’est, -à mon sens, à peu près comme tout ce qui est sorti -de la cervelle de ce grand toqué de Fourier, qu’une -désopilante plaisanterie, et j’en dirai presque autant -de l’eau froide, que vous avez un moment préconisée. -La chirurgie a réalisé de nos jours d’immenses -progrès. Des opérations, condamnées il y a -vingt-cinq ou trente ans, déclarées impraticables,<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span> -ou dignes seulement des bourreaux et tortionnaires, -s’effectuent aujourd’hui sans le moindre danger et -sont d’un usage de plus en plus courant. L’extirpation -des ovaires, ce qu’on appelle l’ovariotomie, est -du nombre. Oui, chère amie, je devine ... je sais -combien à première vue cela semble effroyable. -Vous fendre le ventre! l’ouvrir! Brrr! En réalité, -avec les méthodes nouvelles, les précautions recommandées, -c’est simple comme bonjour. D’abord -vous êtes endormie: on vous chloroformise; vous -ne sentez donc rien, et, quand vous vous réveillez, -tout est fini, remis en place, nettoyé, épousseté et -recousu. Quinze jours après, il n’y paraît plus, et -vous êtes à jamais délivrée de cette terrible appréhension, -à jamais à l’abri de ce fléau de la maternité, -le plus horrible malheur qui puisse advenir à -des femmes comme vous, à des femmes du monde, -des femmes d’esprit, des femmes d’élite.</p> - -<p>—Certes!</p> - -<p>—L’avenir est de ce côté-là, chère Guillemine, -conclut le docteur Gernandez avec le plus grand sérieux. -L’ovariotomie, voilà ce qui sauvera le -monde!»</p> - -<p>Guillemine de Chastaing se laissa convaincre et -opérer, et fut ravie du résultat.</p> - -<p>«Mais c’est admirable! O mon ami, quel succès -vous tenez là! Quelle fortune! Quelle gloire! Mais -c’est comme un rêve! s’exclamait-elle, enthousiasmée. -Aucune douleur, absolument! Il n’y a qu’un -peu de pesanteur là ...</p> - -<p>—Cela disparaîtra. Vous allez garder le lit pendant<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span> -quinze jours, vous entendez, ne pas vous lever?</p> - -<p>—Je vous le promets. Et cette cicatrice? ces -taches?</p> - -<p>—C’est l’affaire de trois semaines. Tout cela s’en -ira. Ne vous levez pas surtout!»</p> - -<p>La présidente ayant donné l’exemple et sauté le -pas, une, deux, trois «Infécondes» la suivirent; -puis une quatrième, une cinquième, une sixième, -une septième; bientôt toutes les adeptes de la secte -y passèrent.</p> - -<p>Bientôt aussi la presse eut vent de la chose et en -glosa. Si vous voulez bien prendre la peine de feuilleter -les journaux parisiens du mois de novembre -1893, par exemple, vous y retrouverez trace -de l’inauguration du <i>Dîner des Infécondes</i>,—«de -ces agapes intimes, instituées sous la présidence -d’honneur d’un chirurgien célèbre par l’habileté -avec laquelle il procède à l’ablation des ovaires, et -où toutes ces <i>adorables</i> clientes, par lui si magistralement -opérées, se font un devoir d’assister».<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a></p> - -<p>Vous y retrouverez également la fameuse chanson -de Favart, appliquée, comme une sorte d’hymne -national et de <i>Marseillaise</i>, à ces héroïques <i>castrates</i>:</p> - -<p class="pp8 p1">On va leur percer le flanc,</p> -<p class="pp6">En flin, flan, r’lan tan plan tirelire en plan!</p> -<p class="pp8">On va leur percer le flanc; -Ah! que nous allons rire!</p> - -<p class="pp8 p1">Ah! que nous allons rire! -R’lan tan plan tirelire.</p> - -<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span> - -<p class="pp8 p1">Que le Ciel sera content!</p> -<p class="pp6">Et plein, plan, r’lan tan plan tirelire en plan!</p> -<p class="pp8">Que le Ciel sera content!<br /> -On fait ce qu’il désire.</p> - -<p class="p1">D’autres journaux estimèrent, au contraire, qu’il -n’y avait pas là de quoi plaisanter; que si l’on voulait -que la France reprît sa place dans le monde ou -simplement fût capable de se défendre, il lui fallait -des soldats, par conséquent des enfants, et qu’il -était de nécessité absolue de posséder un peu moins -d’<i>adorables</i> insexuées, émancipées et déséquilibrées, -et un peu plus de ces stupides ménagères de -l’ancien temps, de ces misérables esclaves, ces <i>exécrables</i> -mères de famille ...</p> - -<p>Mais c’était le vieux jeu. <i>Go ahead!</i> Il n’en faut -plus, de familles! N’en faut plus, de mères, de -ménagères ni d’esclaves! Vive la femme libre! Vive -la femme-homme!</p> - -<p class="p2">Jeanne de Sambligny avait été une des premières -à se lancer sur les traces de sa présidente et à recourir -aux bons offices du docteur Gernandez.</p> - -<p>Une fois débarrassée de cette horrible inquiétude, -certaine d’avoir coupé court, définitivement et radicalement, -à toute menace de grossesse, elle n’hésita -plus à demander aux galantes rencontres les -suppléments pécuniaires dont elle avait de plus en -plus besoin. Hélas! c’était toujours, presque toujours, -bien peu de profit pour beaucoup de honte -qu’elle récoltait. Il y avait un tel encombrement sur<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span> -la place, une telle concurrence sur le marché! Elle-même -s’en apercevait, en était effrayée.</p> - -<p>«Mon Dieu! Mon Dieu! Que de femmes à l’affût, -guignant l’argent de l’homme! Et des femmes bien, -des femmes instruites: c’est même surtout de -celles-là qu’on trouve le plus. Les cuisinières et les -maritornes réussissent à se caser; les autres, avec -leurs mains blanches et leurs diplômes ... Ah vrai! -les hommes n’ont que l’embarras du choix! Et naturellement -ces messieurs en profitent: ils nous -ont pour rien!»</p> - -<p>Pour rien, pour quelques francs, c’était exact. Et -encore la majeure partie de cette piètre somme passait -aux mains du tenancier de l’hôtel garni où ces -suaves amours s’abritaient.</p> - -<p>Il y avait environ dix-huit mois que cet état -de choses subsistait, que Mmes de Chastaing, de -Sambligny et consorts avaient expérimenté par -elles-mêmes l’étonnante souplesse de main et l’incroyable -dextérité du docteur Gernandez, dix-huit -mois que ce mulâtre praticien exerçait ses talents -dans le grand monde et le demi-monde, laissant à -des confrères moins délurés et à de pitoyables matrones -la clientèle bourgeoise et les quartiers populaires, -quand, un beau matin, la foudre tomba dans -le camp des «Infécondes».</p> - -<p>La reine des bréhaignes venait de constater, et -sans espoir d’erreur, qu’elle était enceinte.</p> - -<p>Mais alors? Alors ce cher docteur se serait donc -trompé? A moins qu’il ne se fût moqué d’elle?</p> - -<p>Et deux, trois, quatre, cinq, six, dix, douze,<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span> -quinze, vingt de ces dames firent bientôt la même -constatation; sur trois cents et quelques sociétaires -des «Infécondes» qui s’étaient fait ovariotomiser -et stériliser par le docteur Gernandez, cent vingt-cinq, -presque la moitié, se trouvèrent en état de -grossesse.</p> - -<p>C’était un admirable résultat.</p> - -<p>Notre mulâtre, malin comme un singe, avait -joué,—c’est le cas de le dire—joué par-dessous -jambes toutes ces dames. Il avait simulé sur elles -la fameuse opération, les avait très prudemment -endormies, très savamment chloroformisées; avait, -au moyen du bistouri, tracé sur l’ivoire de leurs -ventres une incision très superficielle, aussitôt recouverte -d’un pansement antiseptique, et même -enjolivée de points de suture; à l’entour, pour donner -à la chose une apparence plus compliquée et -plus imposante, il avait esquissé, avec un crayon -de nitrate d’argent, l’emplacement de certains organes -intérieurs, dessiné des hiéroglyphes dont la -teinte bistrée ne devait pas tarder à s’affaiblir et -s’effacer.</p> - -<p>Pauvres femmes! Une fois de plus elles avaient -été odieusement flouées par un de ces gredins -d’hommes!</p> - -<p>Et le beau et captivant «docteur noir» ne s’en -était pas tenu là. Non content d’avoir fécondé les -illustres flancs de la reine des bréhaignes, de l’avoir -gratifiée d’un petit moricaud ou d’une sémillante -petite boule de neige, il avait, le monstre! dépouillé -par avance ce futur héritier de la succession maternelle;<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span> -il avait,—en quittant la France pour regagner -l’Amérique, l’ingrat et le scélérat!—allégé -l’infortunée Guillemine de toutes ses valeurs, de -tous ses diamants et bijoux. Rafle complète!</p> - -<p class="p2">Jeanne de Sambligny se trouvait au nombre des -«Infécondes» si traîtreusement appelées à savourer -bientôt les suprêmes joies de la maternité. Elle s’en -serait bien passée: il ne lui manquait plus que cela!</p> - -<p>Congédiée par son mari, au sortir de chez Mme de -Saint-Géran, elle avait obtenu de lui un sursis -pour mettre ses nippes en ordre et prendre toutes -ses dispositions de départ.</p> - -<p>Elle était décidée à continuer ce qu’elle avait, -pour son malheur! si tardivement commencé, à -demander, malgré la dureté des temps et la pingrerie -des hommes, son gagne-pain à la galanterie. -Et puis son mari lui ferait bien une pension alimentaire; -il lui devait bien cela! Au besoin, elle saurait -l’y contraindre. Il redoutait les procès, avait -les esclandres et le tapage en horreur.</p> - -<p>«C’est par là que je te tiens! Attends un peu, -mon bonhomme!»</p> - -<p>Elle s’appliquerait d’ailleurs à sauvegarder soigneusement -les apparences: officiellement ce serait -à l’art qu’elle aurait recours, dans des leçons de -piano quelle chercherait ses moyens d’existence.</p> - -<p>Et voilà qu’au moment d’exécuter ce projet, en -dépit du charcutage qu’elle croyait effectué et de -l’immunité promise et garantie, elle sentait un petit -être s’agiter en elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span></p> - -<p>Un immense désespoir la saisit. Ah! cette inexorable -malédiction, cet abominable châtiment de la -maternité, qui pèse sur toutes les filles d’Ève!</p> - -<p>Elle ne voyait que deux partis à prendre, deux -solutions, entre lesquelles son esprit flottait et -oscillait sans pouvoir se fixer.</p> - -<p>Le suicide d’abord: en finir, comme avait fait sa -sœur Corentine, après avoir été dévalisée par le juif -Sakaël;—en finir avec cette existence, qui, au lieu -de fêtes, de luxe, de richesses, de tout ce quelle en -attendait, ne lui avait apporté que déceptions, tristesses, -misères et dégoûts. Comme il serait bon de -quitter tout cela et d’aller dormir l’éternel sommeil! -Il n’y a que ceux-là d’heureux qui reposent -sans menace de réveil.</p> - -<p>Ou bien essayer de l’avortement? Mais à qui s’adresser, -chez quelle sage-femme ou quel médicastre -aller frapper? Elle sonda le terrain autour d’elle, -questionna insidieusement une des «Infécondes» -avec qui elle était en relation.</p> - -<p>«Ce n’est pas cette industrie-là qui manque, lui -certifia cette amie, et, à défaut de ce misérable Gernandez ... -Vous savez ce qu’il a eu l’aplomb de répondre, -avant de se sauver comme un voleur qu’il -est, à Mme Korabieff ... Vous vous souvenez? cette -grande Russe, intime de Mme de Chastaing?</p> - -<p>—Je la connais.</p> - -<p>—Elle était allée le consulter, ou plutôt lui reprocher -l’inefficacité de ... de son traitement, espérant -qu’il pourrait remédier ...</p> - -<p>—Elle est donc enceinte?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span></p> - -<p>—Il paraît. Et ce joli monsieur, qui avait déjà -combiné son coup et résolu sa fuite, lui a répondu -qu’il l’avait fort bien opérée:—«Comment osez-vous -en douter, madame!»—mais que l’opération -ne pouvait être efficace qu’à une condition.</p> - -<p>—Laquelle donc?</p> - -<p>—A la condition de «ne pas voir d’hommes». -C’est ce qu’il m’a dit en propres termes à moi-même ...</p> - -<p>—Comment! Vous aussi?</p> - -<p>—Non ... Je veux dire ... Je craignais! Une simple -peur! Un retard ... Oui, il m’a riposté pareillement, -et de quel ton dégagé et narquois: «Mais il ne fallait -pas voir d’hommes, madame! Il ne fallait pas -voir d’hommes! C’est le plus sûr moyen ...»</p> - -<p>—Le misérable! Il se raille de nous par-dessus -le marché!</p> - -<p>—Alors vous?...</p> - -<p>—Non, c’est comme vous ... Un retard ... une -simple crainte, mais qui s’est vite dissipée.</p> - -<p>—Ah! tant mieux!</p> - -<p>—Cependant si ... si ces craintes revenaient, par -hasard? demanda Jeanne. Vous avez quelqu’un?...</p> - -<p>—Quelqu’un?</p> - -<p>—Oui, pour faire passer ...</p> - -<p>—Ah! très bien! Mais oui, j’ai quelqu’un, plusieurs -quelqu’un! Je vous indiquerai très volontiers ... -Nous irons ensemble, si vous voulez?</p> - -<p>—De grand cœur!»</p> - -<p>Jeanne de Sambligny n’eut pas le loisir de mener -à bonne fin cet auguste projet. Soit que les incertitudes,<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span> -les transes et tourments qu’elle éprouvait, -la terrible crise qu’elle traversait, eût altéré sa -santé, soit qu’elle se fût livrée à de soudaines et -excédantes marches, à des fatigues de toutes sortes, -et eût commencé à exercer sur elle certaines manœuvres -abortives, elle tomba malade, en proie à -une fièvre intense. Une fausse couche survint brusquement -peu de jours après, puis une péritonite -se déclara.</p> - -<p>«Je te le disais bien, ma pauvre chatte, murmura -un soir en aparté Armand de Sambligny -devant le lit de sa femme, je te le disais bien que -ce n’était pas du tout la même chose, qu’il n’y avait -entre nous aucune espèce d’égalité ni de comparaison ... -Tu meurs d’être allée faire l’amour je ne -sais où, tandis que moi ... Tu vois? Je ne m’en -porte pas plus mal.»</p> - -<p>Ainsi, il n’eut pas la peine de mettre sa menace -à exécution et d’envoyer promener sa femme: il se -trouva débarrassé d’elle un beau soir, et put, sinon -s’écrier à voix retentissante et joyeuse, du moins -soupirer discrètement:</p> - -<p>«Enfin, veuf!»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XII</h2> - -<p class="p2">Toute une partie de la rue Vaneau, la partie voisine -de la rue de Sèvres, était en émoi. Une foule -considérable, les yeux en l’air, braqués sur le sommet -de la maison où demeuraient Katia Mordasz, -l’horloger Jean Louis, Mmes Birot et Margotin, avait -envahi le trottoir opposé à cette maison, remplissait -même la moitié de la chaussée, et s’étendait -jusqu’à la rue de Sèvres.</p> - -<p>Des cris d’effroi ou d’impérieux avertissements, -mêlés à des éclats de rire, à des appels goguenards -et de brusques sifflements, jaillissaient à tout instant -de cette multitude et à travers ce brouhaha.</p> - -<p>«Ah! la malheureuse!</p> - -<p>—Elle va glisser!</p> - -<p>—Eh! la Birotte!</p> - -<p>—Mais non, elle ne tombera pas, elle y est habituée! -N’ayez donc pas peur!</p> - -<p>—Elle me fait mal!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span></p> - -<p>—Moi aussi!</p> - -<p>—Ah! ma chère! J’en ai les sangs tournés!</p> - -<p>—Ne regardons plus!</p> - -<p>—Je ne peux pas voir ces choses-là!</p> - -<p>—Alors, qué qu’vous fichez ici? On ne vous y -retient pas!</p> - -<p>—Ohé! Ohé! La Birotte!</p> - -<p>—Psst! Psst! Ne te sauve pas si loin!</p> - -<p>—Descendra!</p> - -<p>—Descendra pas!</p> - -<p>—Des-cen-dra! Des-cen-dra! Des-cen-dra!»</p> - -<p>C’était Mme Birot, la mère d’Octavie, qui, plus -ivre que jamais, s’était avisée de grimper sur le -toit de sa mansarde, soi-disant pour y étendre -du linge, et n’en voulait plus déguerpir.</p> - -<p>On était allé chercher d’abord les agents de police, -puis une escouade de pompiers, afin de lui -donner la chasse; mais elle avait fait la nique et -toutes sortes de singeries à ces braves gens, et -n’avait pas manqué surtout de leur trousser ses -jupes et montrer ce qu’il y avait dessous.</p> - -<p>«La pièce curieuse! On ne paye rien pour la -voir! Entrée libre! avait d’en bas glapi un loustic. -Ah! la sacrée Birotte!»</p> - -<p>Et elle avait gagné un pignon, dont on ne pouvait -la déloger sans péril pour elle et ses poursuivants, -et continuait de là ses gestes, grimaces -et invectives, ses outrages de toutes sortes à la pudeur, -aussi bien qu’aux représentants de la loi et -de la force publique.</p> - -<p>«Venez-y donc! clamait-elle. Bin comment, vous<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span> -renâclez? Vous m’ lâchez? O les coïons, qui s’ laissent -faire le poil par une femme? Je m’ fous de -vous, vous savez, tas d’ mufles! Je m’en fous et m’en -contrefous!»</p> - -<p>Le commissaire de police ne décolérait pas.</p> - -<p>«Il faut en finir, nom d’un chien! C’est stupide! -Cette mâtine-là! Ameuter ainsi tout un quartier! -Nous ne pouvons pas rester là jusqu’à demain!</p> - -<p>—Quoi? Qué qu’ tu jaspines, toi? Qué qui te -demande quéque chose? répliqua l’ivrognesse. Tu -n’as qu’à t’en aller, si t’es pas bien. Pas moi qui t’ai -prié d’ venir!»</p> - -<p>En ce moment, comme le commissaire était perché -au sommet d’une échelle engagée dans l’ouverture -d’un vasistas donnant accès sur le toit, il -se sentit tirer par les pans de sa redingote.</p> - -<p>Un homme à cheveux roux, l’air guilleret et bon -enfant, vêtu d’un veston élimé et taché, se tenait -au pied de l’échelle.</p> - -<p>«M’sieu ... m’sieu l’ commissaire!... C’est moi -l’ concierge ... V’là que j’ rentre de l’atelier ... J’ suis -dans la reliure ... Ma femme vient de m’ conter -c’ qui s’ passe ...</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Voulez-vous que j’essaye de la faire descendre, -c’te sorcière-là? Elle me connaît ...</p> - -<p>—Ah! je ne demande pas mieux! Et si vous -réussissez, saperlipopette! je vous voterai des -remerciements! Voilà deux heures que ça dure, -cette comédie!</p> - -<p>—Faudrait qu’il n’y eût que moi avec elle, pour<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span> -ne pas lui fourrer l’ trac, qu’elle ne s’ méfie de -rien, reprit le concierge. Si vous disiez à vos agents -et aux pompiers de la laisser?</p> - -<p>—Ah! pour ce qu’ils font là-haut!» soupira le -commissaire en haussant les épaules.</p> - -<p>Dès qu’il n’y eut plus personne sur le toit que la -mère Birotte, toujours juchée à califourchon sur -son pignon, le concierge grimpa à l’échelle, et, passant -la tête par le vasistas, interpella allègrement -sa locataire.</p> - -<p>«Bin, m’ame Birotte, qué qu’ nous faisons donc -là? C’est donc qu’ nous avons envie d’attraper c’te -nuit des rhumatismes?</p> - -<p>—Ta gueule, fourneau!</p> - -<p>—O m’ame Birotte! Moi qui suis poli avec -vous!</p> - -<p>—A l’ours! A Chaillot, sale pipelet!</p> - -<p>—Voyons, m’ame Birotte! Voyons!... Vous n’êtes -vraiment pas aimable! Et dire que je vous cherche -depuis trois quarts d’heure pour vous faire goûter -du nanan! Vous savez bin, ce vieux marc de Bourgogne -que vous trouvez si bon? J’en ai reçu un petit -baril ...</p> - -<p>—Ah! ce cher père Ricouard! Ah! c’est pour -ça!... Que n’ parlais-tu plus tôt! T’ n’avais qu’à -causer, portier d’ mon cœur!</p> - -<p>—Fallait m’en laisser le temps!</p> - -<p>—Alors comme ça tu payes un verre?</p> - -<p>—Deux, si ça vous convient, m’ame Birotte.</p> - -<p>—J’ crois bin, qu’ ça me ... Je n’ me fais jamais -<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span>prier, quand il s’agit ... s’agit d’ licher! Attends ... -me v’là! v’là que j’ m’amène ... Il arrive! Il arrive!»</p> - -<p>Tout en piaillant de la sorte, la soûlarde avait -quitté son perchoir et s’avançait en titubant sur la -pente du toit.</p> - -<p>«Donnez-moi la main! Vous allez glisser! dit le -concierge.</p> - -<p>—Pas d’ danger! Pour que j’ glisse, faudrait du -verglas, et c’est pas à c’te saison ... Qué chaleur! -Ouf! Oh là là! Ça fait soif, hein donc, mon vieux -pipelet?</p> - -<p>—Oui ... Dépêchez-vous!</p> - -<p>—Tu m’ croyais p’t-êt’ popoche, toi aussi? Eh -bien, non, là! Je n’ suis pas, pas du tout ...</p> - -<p>—Dépêchons-nous donc, m’ame Birotte! Si vous -n’avez pas soif, c’est moi qui ...</p> - -<p>—Ah! c’est toi! c’est toi, ma vieille branche!...»</p> - -<p>Le pied lui manqua, et elle allait rouler jusqu’au -chéneau, et de là rebondir dans la rue, lorsque le -sieur Ricouard la saisit par ses jupes et l’attira vivement -à lui.</p> - -<p>En un tour de main, elle se trouva au bas de -l’échelle.</p> - -<p>La «comédie», qui agaçait et enrageait depuis -deux heures M. le commissaire, était terminée.</p> - -<p>Pendant ce temps, le petit horloger du rez-de-chaussée, -le père Jean-Louis, discourait avec la fruitière -d’en face, et ne tarissait pas d’indignation.</p> - -<p>«Tous les jours des scandales comme ça, madame -Paquin! Voyez, voyez tout ce monde, tous ces -badauds! Et si elle allait leur tomber sur la tête!<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span> -Ah misère! Autrefois, dans mon jeune temps, les -femmes soûles, on ne connaissait pas ça!</p> - -<p>—C’est vrai, interrompit Mme Paquin. De mon -temps non plus on n’en voyait pas.</p> - -<p>—A présent ça foisonne! Dans tous les quartiers -populaires, à Grenelle comme à Belleville, à La Villette, -à Saint-Ouen, on ne rencontre que cela: des -femmes chez les mastroquets, des femmes attablées -ou debout devant le zinc, avec leurs gosses. C’est le -progrès, l’Émancipation! Ces dames veulent faire -comme les hommes!</p> - -<p>—Plutôt que d’empêcher les hommes ...</p> - -<p>—Eh oui! C’est cela qu’il aurait fallu! Au lieu -de donner ou laisser prendre aux femmes les vices -que nous avons, il aurait mieux valu travailler à -nous guérir ...</p> - -<p>—Paraît que c’est comme à Londres, où il y a -encore plus d’ivrognesses que d’ivrognes.</p> - -<p>—C’est ce qu’on raconte, en effet, madame Paquin. -Je n’y suis pas allé voir ...</p> - -<p>—Moi non plus.</p> - -<p>— ... mais je doute qu’il y en ait là-bas plus -qu’ici, des ivrognesses, par la bonne raison que ça -augmente tous les jours chez nous, cette plaie-là! -Les femmes d’aujourd’hui, les ouvrières et femmes -du peuple, sans compter les autres, vous sirotent -l’absinthe et le vermouth, l’eau-de-vie et le tord-boyaux, -le schnick et le schnaps, comme celles -d’autrefois vous auraient lampé de la fleur d’oranger. -C’est tantôt avec leurs maris ... ou leurs <i>hommes</i> -qu’elles se piquent le nez, tantôt avec leur progéniture.<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span> -J’en voyais une, l’autre jour, la grosse blanchisseuse -de la rue Oudinot ...</p> - -<p>—Mme Bourdillon, celle qui a mis le feu à son -lit, après l’avoir arrosé de pétrole, et qui s’écriait -si drôlement: «Je veux mourir comme Jeanne -d’Arc! mourir sur mon bûcher!»</p> - -<p>—C’est ça même! Pauvre Jeanne d’Arc! Oui, -c’est la femme Bourdillon. Elle buvait un verre de -rhum chez le charbonnier, un grand verre, dans lequel -elle faisait tremper une croûte de pain pour -son moutard, un môme de trois ans, et elle lui donnait -cette croûte à manger, comme elle eût fait -d’une mouillette sortant d’un œuf à la coque.</p> - -<p>—Pas étonnant que sa petite fille ait des attaques -d’épilepsie, si elle a suivi le même régime! On a dû -la conduire à l’hospice ...</p> - -<p>—Et qui paye tous ces frais de maladie, qui -soigne et entretient cette multitude d’alcooliques -qui encombrent nos hôpitaux? C’est nous, madame -Paquin, c’est nous qui casquons, c’est notre argent -qui valse. Voilà ce qu’on oublie. Mais il ne faut pas -gêner le commerce de MM. les marchands de vin, -ah mais non! Il n’y en a pas encore assez; il faut -les encourager, les stimuler ... D’abord ça rapporte -gros au Trésor, puis ce sont eux qui soutiennent -nos hommes d’État; c’est chez eux que se font nos -députés, nos conseillers municipaux et généraux, -tout le tremblement! Alors, vous comprenez bien, -on leur doit des égards en échange. Tout ce monde-là -se donne la main, s’entend comme larrons en -foire. Aide-moi, je t’aiderai!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span></p> - -<p>—Il y en a cependant à chaque porte, de ces empoisonneurs, -et plutôt deux qu’un.</p> - -<p>—Et vous en voyez tous les jours surgir de nouveaux. -C’est comme une marée qui monte ... Ça va -de pair avec nos députés, tenez! Avoir 600 députés! -Avec les sénateurs, ça fait 900 représentants! 900!... -Comment voulez-vous que ces gens-là se mettent -d’accord? Et à quoi cela sert-il, bon Dieu, qu’ils -soient si nombreux? A quoi?... Ah! voilà le malheur, -madame Paquin; tout le monde aujourd’hui -veut gouverner la France! Rien que des politiciens -et des marchands de vin! Tout le monde,—et surtout -les moins préparés, les plus inexpérimentés, -les plus incompétents, les plus ignares,—tout le -monde a son plan de gouvernement, tout le monde -aspire à tenir la queue de la poêle! Ah là là, mon -Dieu! Ça me rappelle le siège, tenez, madame Paquin, -l’hiver de 70. Je revois encore un malheureux -petit bossu, tailleur d’habits, convaincu mordicus -que lui seul pouvait sauver le pays, clabaudant sans -cesse que tous nos ministres et gouvernants, à -commencer par Gambetta, et tous nos généraux, y -compris Faidherbe et Chanzy, n’étaient que des -moules, des moules, pas autre chose! «Ah! si c’était -moi! Ah! nom d’un chien! Nous aurions déjà -fait la trouée, opéré notre jonction avec l’armée de -la Loire! Ah oui! Et que ça ne traînerait pas, tonnerre -de Brest!—Mais comment? comment? lui -demandait-on.—J’ai mon plan, et qui vaut mieux -que celui de Trochu, allez!» On finit par le conduire -à la place et l’interroger. Son plan, savez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span> -en quoi il consistait, madame Paquin? A supprimer -les fusils et les remplacer par des arbalètes! -«Avec une bonne compagnie d’arbalétriers, je me -charge de traverser les lignes allemandes! Je garantis -de faire la trouée!» s’écriait-il. Eh bien, voilà! -Nous avons une foultitude de tailleurs comme ça, -et de cordonniers, de chapeliers, de serruriers, de -menuisiers, d’épiciers, de charcutiers, de pharmaciens, -de vétérinaires ... et d’horlogers aussi! Car -qu’est-ce que je fais en ce moment même? ajouta en -riant le petit père Jean-Louis. Vous voyez comme -cette maladie est contagieuse, madame Paquin? Voilà -que je me mêle aussi de discuter et de critiquer, de -prôner mon ours ... Comme s’il n’y en avait pas -assez d’autres, pas assez sans moi! Mais c’est qu’on -ne peut pas se retenir, quand on voit ce que l’on -voit!</p> - -<p>—Ah oui, m’sieu Jean-Louis, quand on voit ... -Ah Seigneur! Ainsi la petite Birotte, Tavie Birotte? -N’est-ce pas dégoûtant, plus ignoble encore que la -mère?</p> - -<p>—J’y pensais. Quelle famille!</p> - -<p>—Oui, quelle famille!</p> - -<p>—Si encore ce n’étaient là que des exceptions, -des faits ne se produisant que très rarement, par -accident, on comprendrait! Mais pas du tout! C’est -tous les jours et par centaines que de pareilles ignominies -se commettent. Il suffit d’ouvrir un journal ...</p> - -<p>—Sans compter ce que les journaux ignorent ou -ne peuvent pas dire, observa judicieusement la fruitière. -On se plaint souvent qu’il n’y a plus d’enfants,<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span> -m’sieu Jean-Louis; eh bien, je crois de plus en plus -que c’est la pure vérité.</p> - -<p>—Plus de famille surtout, madame Paquin: voilà -ce qu’il y a de pis. On a touché à cette base de la -société, en élevant les jeunes filles pour en faire -autre chose que des ménagères, des épouses et des -mères; si bien qu’on se marie de moins en moins -en France, qu’on y fait de moins en moins d’enfants. -Ajoutez à cela les insanités du suffrage universel -et la liberté illimitée de la presse,—le droit -de traiter tous les jours publiquement, surtout devant -le public le moins préparé, le plus naïf, le plus -gobeur et le plus exalté, le chef de l’État de vieille -canaille:—«Le sinistre gredin qui préside aux -destinées de la France», comme ne manque jamais -de l’écrire ce journal, tenez!</p> - -<p>—C’est cela qui honore et relève un pays!</p> - -<p>— ... De qualifier tous nos généraux, à tour de -rôle, de ramollots ou de traîtres, afin sans doute de -donner du courage à nos soldats; de déclarer et -certifier que tous nos ministres et tous nos hommes -en place, sans exception aucune, ne sont qu’un -ramas de filous, de fripouilles ...</p> - -<p>—Ou encore d’aller annoncer que la peste vient -d’éclater dans Paris et que les boulevards sont -jonchés de cadavres!</p> - -<p>—Ah oui! C’est une gazette de dames qui s’est -amusée à lancer ce canard ...</p> - -<p>—Drôle d’amusement!</p> - -<p>—Au lieu de soigner ses menus, de publier de -<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span>bonnes recettes de cuisine ... Ah! vous pouvez conclure, -madame Paquin, que nous sommes couchés -dans de jolis draps, que nous sommes ce qu’on -appelle «complets», ma pauvre madame Paquin!»</p> - -<p>L’allusion que nos deux interlocuteurs venaient -de faire à Octavie Birot, peu chaste fille d’une mère -sans pudeur et toujours démesurément altérée, -avait trait à une récente escapade de la chère enfant. -Et quelle escapade!</p> - -<p>Tavie s’étant aperçue un matin qu’elle ne jouissait -pas chez elle d’assez d’indépendance, et que sa -maman biberonne se permettait trop fréquemment -de la contrôler et de la sermonner, de la quereller et -de la talocher, résolut de brûler la politesse à «cette -vieille tourte»: c’était le respectueux petit nom -qu’elle se plaisait à décerner à son auguste mère. -Mais Tavie n’entendait pas partir seule, et elle persuada -sans trop de difficulté à son petit ami Zuzules, -Jules Margotin, qu’il était de son devoir de la -suivre.</p> - -<p>«Mais où irons-nous? lui objecta le gamin, qui, -comme elle, n’avait pas plus de treize ans et demi.</p> - -<p>—T’inquiète pas!</p> - -<p>—Et pour boulotter?</p> - -<p>—T’inquiète pas, que j’ te dis!»</p> - -<p>Avant de déguerpir, on eut soin, des deux côtés, -bien entendu, de faire main basse sur les quelques -sous qu’on put trouver à la maison et les quelques -nippes ou objets ayant un semblant de valeur. -Ainsi lestés, nos tourtereaux s’enfuirent à tire-d’aile -au fond de Vaugirard, et se nichèrent dans une misérable -cahute, jouxte un terrain vague. On demeurait<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span> -là toute la journée à roucouler, paresser, godailler -et ripailler; puis, le soir venu, Tavie s’en -allait rôder du côté de la gare Saint-Lazare.</p> - -<p>Mme Birot ne s’inquiéta pas plus du départ de sa -fille que si celle-ci n’eût jamais existé; elle ne prit -même pas ce prétexte à consolation pour doubler -ses rations d’absinthe ou ses doses de <i>mêlé-cass</i>.</p> - -<p>Quant à Mme Margotin, qui cultivait aussi et -avec zèle tous les composés ordinaires de l’alcool, -elle s’avisa, une après-midi, à la suite d’une surabondante -absorption de petites gouttes, d’aller troubler -le ménage de son fils, et tenter de faire réintégrer -à M. Zuzules le domicile familial. Elle se disait que -ce précieux fils allait atteindre l’âge où il pourrait -rapporter un peu d’argent au logis, et que c’était véritablement -désastreux de penser qu’elle n’en profiterait -pas, que ce serait ce petit souillon de Tavie ...</p> - -<p>«La gueuse! Ah! si j’te tenais!»</p> - -<p>La veille même, l’indiscrétion d’une voisine lui -avait révélé le gîte des amoureux.</p> - -<p>«J’ m’en vais aller t’les secouer, attends un peu! -J’ m’en vais t’la moucher, c’te morveuse!»</p> - -<p>Et la voilà qui s’achemine vers l’orde bicoque où -se terraient ces deux chérubins,—Paul et Virginie -nouveau modèle. Mal lui en prit.</p> - -<p>Aux premiers mots, dès qu’elle fit mine de porter -la main sur ladite morveuse, Zuzules, le brave gosselin, -qui n’entendait pas qu’on touchât à sa femme, -assena sur la tête de sa mère un coup terrible, lui -brisa sur le chignon une bouteille pleine.</p> - -<p>Tavie, pour ne pas demeurer en reste avec son<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span> -homme, s’arma d’un couteau et menaça «c’t’ espèce -de poivrotte» de lui faire son affaire.</p> - -<p>«Tu veux donc que j’ te crève! criait-elle. Fous-la -par terre, Jules! Tire-la par les arpions! C’te saleté-là! -Si, chaque fois qu’elle est mûre, faut qu’elle -vienne nous enquiquiner! Ah bin non, alors! Est-ce -que j’ vais voir avec qui tu couches, moi?»</p> - -<p>A demi assommée, inondée de sang, la poivrotte -s’affala de tout son long dans un coin de cette tanière, -tandis que Paul et Virginie gagnaient le -large et s’en allaient abriter leurs tendresses du -côté de Charonne.</p> - -<p>«T’inquiète pas, Zuzules! J’ trouverai toujours à -turbiner!»</p> - -<p>Chers anges! Blancs agneaux du bon Dieu!</p> - -<p>«Ce qu’il y a de terrible, voyez-vous, madame -Paquin, disait à la fruitière l’horloger Jean-Louis, -lorsque Mme Margotin, de retour chez elle, se -mit à raconter à son entourage l’enthousiaste accueil -qu’elle avait reçu de son fils et de sa pseudo-bru -et à déblatérer partout contre eux,—ce qu’il y -a de terrible, c’est que ce sont toujours les pauvres -gosses qui pâtissent de l’inconduite des parents, -eux qui paient les pots cassés et les frais de la fête. -Il est certain que si la mère Birotte ne se piquait -pas le nez et avait pu rester en ménage avec quelqu’un ... -Elle ne sait même pas exactement quel est -le père de son gamin, son dernier! Non, ma foi, elle -nous l’a déclaré elle-même!</p> - -<p>—Elle était encore soûle comme une tique quand -elle l’a fait!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span></p> - -<p>—Elle était dans son état habituel, repartit l’horloger. -Naturellement ce gamin reçoit plus de torgnoles -que de caresses, absolument comme sa sœur -Tavie: aussi fera-t-il comme elle. Le jour où il se -sentira assez fort pour riposter, il ripostera, allez -donc! et lorsqu’il trouvera l’occasion de décamper, -il s’empressera d’en profiter,—toujours comme -cette diablesse de Tavie.</p> - -<p>—Qui n’aurait peut-être pas été plus mauvaise -qu’une autre, si elle avait eu une vraie mère.</p> - -<p>—Malheureusement!... Et remarquez, poursuivit -M. Jean-Louis, remarquez, madame Paquin, -combien les mauvaises mères deviennent de plus -en plus nombreuses, combien les «enfants martyrs» -augmentent! On ne voit pour ainsi dire que -cela dans les journaux!</p> - -<p>—C’est vrai, à tout moment ... On croirait que les -femmes d’à présent ne savent plus ce que c’est que -d’être mères, qu’elles ne sont plus faites pour cela.</p> - -<p>—Eh! eh! madame Paquin, ce que vous énoncez -là est peut-être plus vrai que vous ne le supposez! -Le ménage, la famille, la maternité, tout cela se -tient. On ne veut plus de ménagères, et l’on n’a -plus de mères, ou l’on a de mauvaises mères, trop -de mauvaises mères!</p> - -<p>—Des «enfants martyrs», en effet, comme vous -dites, on ne voit que ça! Il ne se passe pas de -jour ... On en arrivera à être obligé de faire élever -ces pauvres gosses par l’État.</p> - -<p>—Ils n’en seraient très souvent que mieux élevés.</p> - -<p>—Et sûrement que moins maltraités, moins brutalisés.<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span> -Et puis ils n’auraient point constamment -sous les yeux tant de vilains exemples.</p> - -<p>—C’est ce que dit Mlle Mordasz. Il paraît que dans -ce qu’on appelle l’antiquité, chez les Spartiates, on -élevait les enfants de cette façon, et qu’on s’en trouvait -très bien. Moi, je ne suis pas savant comme -Mlle Mordasz, mais cette idée-là me chiffonne.</p> - -<p>—Moi aussi, m’sieu Jean-Louis. Et si jadis on -avait voulu me prendre mes deux garçons ... Ah! -mais non! Ah mais non!</p> - -<p>—Oh! vous, madame Paquin, vous êtes une -femme de l’ancien temps! Aujourd’hui, les enfants, -ça gêne: moins on en a, mieux ça vaut; et quand -on n’en a pas du tout, c’est l’idéal, le paradis! -Voyez ces dames qui demeurent au fond de la cour, -ces employées ...</p> - -<p>—Les deux bicyclistes?</p> - -<p>—Oui, et puis l’autre, la grande maigre nouvellement -emménagée ... Elles ont beau accoucher, -vous ne leur voyez jamais de bébés!</p> - -<p>—Et celles de l’entre-sol, repartit Mme Paquin, -les deux petites brunes, des bicyclistes enragées -aussi, celles-là; et la grosse blonde du troisième; -et les couturières d’en face, les dames Drion -et Laurency, et tant et tant d’autres autour de -nous ... pas d’enfants! jamais de grossesses!</p> - -<p>—Si, par hasard, le fait se produit, comme c’est -le cas de ces dames du fond de la cour, on expédie le -moutard en province, en Bretagne, en Bourgogne -ou en Picardie, n’importe où; et, pourvu que ça -<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span>crève là-bas ...</p> - -<p>—Hélas!</p> - -<p>—Que voulez-vous qu’elles en fassent, de leurs -bébés? Elles ne peuvent pas les emmener avec elles -à leur bureau ou à leur magasin, n’est-ce pas? -Alors, il faut bien s’en débarrasser ... n’y a pas à -tortiller, ni faire la bouche en cœur! Voyez-vous, -madame Paquin, le mieux qui puisse leur advenir, -à ces pauvres poupons,—après avoir eu la bonne -idée de ne pas naître, c’est d’avoir celle de trousser -leurs quilles et décamper le plus promptement possible. -Avez-vous remarqué que l’Église, au lieu de -se désoler de la mort des enfants et de chanter sur -eux le <i>De Profundis</i>, s’en réjouit, au contraire, et -entonne à leur sujet un hymne de louange au Seigneur,—<i>Laudate, -pueri, Dominum</i>? On m’expliquait -cela dernièrement.</p> - -<p>—C’est parce qu’ils vont au ciel tout droit, et -prennent place parmi les anges.</p> - -<p>—Il leur suffit de quitter la terre ... Croyez-vous, -par exemple, que la petite Benneckert n’est pas plus -heureuse?</p> - -<p>—La pauvre chérie! Se tuer, à dix ans!</p> - -<p>—A dix ans! Convenez, madame Paquin, que ce -n’est pas à cet âge-là qu’on recourait jadis au suicide! -Maintenant, avec de tels parents, on comprend -qu’il n’y ait plus d’enfants, comme vous le -disiez tout à l’heure, on comprend cela. Et, pour la -vie qui l’attendait, cette petite ...</p> - -<p>—Ah ma foi!»</p> - -<p>C’était de la «Petite Sans Cœur» qu’il s’agissait, -de cette malheureuse fillette, dont la mère, pianiste<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span> -éminente, mais professeur sans élève, s’était mise, -dès le lendemain de son veuvage, à trafiquer de ses -charmes. Car, ainsi qu’elle l’avait un jour fort pertinemment -expliqué au commissaire de police du -quartier:</p> - -<p>«Que voulez-vous que fasse une femme seule, -sans fortune, accoutumée à avoir sa domestique?</p> - -<p>—Oh! je ne veux rien! avait aussitôt modestement -protesté le magistrat. Je constate seulement -de plus en plus que toutes les femmes de votre -condition, si dénuées de fortune qu’elles soient, ne -peuvent se passer de domestique: à toutes, il leur -faut leur bonne!</p> - -<p>—Mais, monsieur, je n’ai pas été élevée à récurer -la vaisselle ni à me gâter les mains dans toutes ces -basses besognes.</p> - -<p>—Je sais: vous suiviez, m’avez-vous dit naguère, -les cours du Conservatoire, et vous vous destiniez -au grand art. Veuve après quelques années de mariage, -vous vous êtes lancée dans la galanterie, ce -qui est une besogne bien plus relevée ...</p> - -<p>—Mais, monsieur, encore une fois, que vouliez-vous?...</p> - -<p>—Ce n’est pas un reproche, madame: vous-même -l’avez déclaré, et je me borne à répéter vos -paroles.</p> - -<p>—Que pouvais-je faire? Si j’avais trouvé des -leçons, ou bien si j’avais pu entrer dans un bureau, -une administration! Mais les hommes ont envahi -toutes les carrières; on se plaint partout qu’il y a -trop de candidats,—à plus forte raison de candidates!<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span> -Les places qu’on veut bien nous concéder, ce -sont des places infimes, dérisoires, des places de -sept ou huit cents francs par an,—et pas les ressources -que possède une servante, pas de sou du -franc, pas d’anse de panier à faire sauter. Alors? Il -me répugne de me laisser exploiter, je ne vous le -cache pas; je ne trouve rien de plus ridicule et de -plus stupide: j’aime mieux ...</p> - -<p>—Exploiter moi-même?</p> - -<p>—Exploiter les hommes, tirer d’eux tout ce que -je peux, oui, monsieur!</p> - -<p>—Vous ne me semblez pas pouvoir beaucoup, -permettez-moi de vous le dire. Ce commerce-là, -comme bien d’autres, va mal; il y a encombrement, -il y a pléthore.</p> - -<p>—Enfin je n’avais pas à choisir!</p> - -<p>—Et vous gardez toujours votre fille avec vous?</p> - -<p>—Si je pouvais la placer quelque part ...</p> - -<p>—Ce serait préférable pour vous, et préférable -pour elle surtout, ainsi que nous l’avons déjà remarqué -lors de la première plainte que j’ai reçue à -votre sujet. Vous avez eu beau déménager: les -mêmes accusations se reproduisent.</p> - -<p>—C’est mon ancienne concierge, monsieur le -commissaire, la concierge de la rue Vaneau, qui est -venue trouver celle de la maison que j’habite actuellement ...</p> - -<p>—Rue de Sèvres?</p> - -<p>—Oui, monsieur ... et lui a débité sur mon -compte un tas d’histoires!</p> - -<p>—Non, permettez! C’est toujours la même, d’histoire,<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span> -toujours les brutalités que vous exercez sur -votre fille, et toujours vos excès de boisson: nous -ne sortons pas de là.</p> - -<p>—Mes excès!</p> - -<p>—Vos excès, oui. Trop de verres d’absinthe ...</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>—Et trop de dureté et de violences à l’égard de -votre enfant.</p> - -<p>—S’il est permis! Y a-t-il au monde un outrage -plus sanglant pour une mère?...</p> - -<p>—Je ne le pense pas.</p> - -<p>—L’amour maternel n’est-il pas inné dans le -cœur de la femme?</p> - -<p>—Heu! heu!</p> - -<p>—Comment, vous niez? Mais, monsieur, le cœur -d’une mère est le chef-d’œuvre de la nature!</p> - -<p>—Dans les livres, c’est possible, madame; mais -la réalité comporte malheureusement tant et tant -d’exceptions! Il ne se passe pas de jour, vous le -savez vous-même et ne pouvez le contester, que des -quantités de nouveau-nés ne soient étouffés et dépecés -par leurs tendres petites mamans, jetés dans -les latrines, enterrés sous du fumier, ou généreusement -distribués aux pourceaux. Suppressions ou -abandons d’enfants, tortures et assassinats d’enfants,—assassinats -souvent par voies détournées -et à petit feu, nous ne voyons que cela de plus en -plus! Vous, madame, on vous reproche de ne pas -donner à manger à votre fille: c’est par inanition -que vous voudriez ...</p> - -<p>—C’est abominable ce que vous dites là!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span></p> - -<p>—Ce qui est bien plus abominable, c’est de le -faire. Tandis que vous n’avez jamais une caresse -pour votre fille, vous êtes, paraît-il, aux petits -soins pour votre chien ...</p> - -<p>—Peut-on entendre pareilles infamies!</p> - -<p>— ... Un petit chien que vous avez depuis peu de -temps. Lorsque vous décampez de chez vous et restez -des jours et des nuits sans rentrer, vous prenez -la précaution d’emmener votre chien ...</p> - -<p>—Pour qu’il n’aboie pas: ses cris gênent les voisins.</p> - -<p>—Mais votre enfant, vous la laissez, vous ne vous -en souciez point. Elle ne crie pas, elle ne gêne pas, -elle! On l’a vue manger dans l’écuelle du chien, -dévorer la pâtée du chien ...</p> - -<p>—Comment, monsieur le commissaire, comment -pouvez-vous admettre de telles bourdes?</p> - -<p>—J’en admets et j’en constate bien d’autres tous -les jours. Je voudrais vous débarrasser de votre -fille, car elle vous embarrasse, voilà la vérité.</p> - -<p>—Je ne vous dissimule pas que c’est un lourd -fardeau pour moi, et que si vous réussissiez ...</p> - -<p>—Quelle joie, hein? Comme votre cœur de mère, -chef-d’œuvre de la nature, au lieu de se briser de -douleur à cette séparation, bondirait d’allégresse! -Ce n’est cependant pas pour vous, c’est uniquement -pour cette malheureuse fillette que j’ai fait des démarches. -Patientez donc un peu: vous boirez après!</p> - -<p>—Mais, monsieur ...</p> - -<p>—Et ne la maltraitez pas,—même pour la corriger -de ses mauvaises habitudes: car elle en a<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span> -toujours, de mauvaises habitudes, cette chère petite, -c’est immanquable!</p> - -<p>Vous vous moquez, monsieur; vous ne croyez -pas dire si vrai, et cependant! Je ne sais où cette -gamine est allée chercher ses vices ...</p> - -<p>—Peut-être pas bien loin, murmura le commissaire.</p> - -<p>—Elle est corrompue jusqu’aux moelles!</p> - -<p>—Naturellement! Tout naturellement! Enfin, -madame, je vous y exhorte encore, faites attention! -Un peu de patience!»</p> - -<p>Hélas! Il faut croire que la patience, pas plus que -la douceur et la sobriété, n’était la vertu dominante -de Mme Benneckert, car huit jours après, pas plus -tard, on ramassait le cadavre de la Petite Sans -Cœur dans la cour de la rue de Sèvres, où la mère -et la fille étaient venues s’installer à un quatrième -étage, en quittant la rue Vaneau.</p> - -<p>Une nuit, lasse de se morfondre dans son glacial -abandon, lasse d’avoir faim, faim de pain, de soleil -et de tendresse, lasse de souffrir, de s’étioler, de -mourir de mort lente, et ayant déjà sans doute, à -dix ans, l’exacte perception de l’avenir qui la guettait -et auquel elle n’échapperait point, la pauvre -fillette ouvrit la fenêtre et s’élança.</p> - -<p>Les voisins ne manquèrent pas d’accuser la mère -d’avoir, par ses violences et sévices, provoqué ce -désespoir et indirectement causé cette mort. Mais -l’expertise médicale réduisit à néant ces accusations. -Le corps de l’enfant portait bien des traces -de coups: n’avait-il pas fallu essayer de combattre<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span> -ses instincts pervers, de la corriger de ses «mauvaises -habitudes»? Ces coups néanmoins avaient été insuffisants -pour altérer sa santé; les marques laissées -par eux étaient peu apparentes et ne pouvaient -motiver la mise en arrestation de la mère. Ce qui -n’empêchait pas que la pauvre petite, avant de se -briser le crâne sur le pavé de la cour, était déjà aux -trois quarts morte, morte de privations et de consomption, -morte de faim. Sa mère ne l’avait pas -tuée, oh non, certes! elle l’avait simplement empêchée -de vivre. Et la petite martyre avait décidé d’abréger -son supplice, de s’enfuir de cette terre maudite: -elle s’en était allée, selon la remarque du -chroniqueur Jean de Nivelle, «parce qu’elle ne pouvait -plus y tenir, ne pouvait plus rester».</p> - -<p>Seul, le petit chien dont elle dérobait la pâtée et -léchait et nettoyait l’écuelle, loin de lui garder rancune -de ces trop fréquents larcins, s’attrista de ne -plus retrouver, à son retour, cette aimante et caressante -compagne de jeu, et il la réclama, la chercha -de droite et de gauche, sous tous les meubles, en -geignant et glapissant.</p> - -<p>Heureuse Petite Sans Cœur!</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XIII</h2> - -<p class="p2">Une vieille légende raconte que deux époux appartenant -à une des paroisses du diocèse de Poitiers, -entreprirent de se rendre en pèlerinage à -Saint-Jacques-de-Compostelle, mais qu’arrivés à -Limoges, la femme tomba malade et mourut. Seul -pour achever la route, le cœur brisé, l’époux n’en -accomplit pas moins son vœu; puis il revint sur ses -pas et alla expirer de douleur au lieu même où il -avait perdu sa compagne. Lorsqu’on voulut l’inhumer -auprès de celle qui lui avait été si tendrement -unie, on la vit se retourner dans sa tombe, comme -pour lui faire place,</p> - -<p class="pp6 p1">Et apprendre aux conjoints à s’entr’aimer toujours, -Afin qu’ayant vescu en la divine grâce, -Ils puissent voir le ciel à la fin de leurs jours.</p> - -<p class="p1">Telle aussi fut la mort de ce bon vieux et de cette<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span> -aimable vieille, voisins de Katia Mordasz, et baptisés -par elle «Philémon et Baucis».</p> - -<p>Un soir Philémon sentit, non pas qu’il devenait -arbre, comme son ancêtre, célébré par Ovide et La -Fontaine; mais, plus prosaïquement, qu’il était mal -à l’aise, avait peine à rester debout, et que des frissons -glacés lui couraient sur les épaules et dans le -dos. Il se mit au lit, et comme Baucis s’était assise -à son chevet et emparée d’une de ses mains pour la -lui réchauffer entre les siennes, il l’attira doucement -à lui, lui inclina la tête contre son visage, et appuya -sur ses paupières ses lèvres exsangues et froides.</p> - -<p>«A toi!... Merci!... Merci de tout le bonheur que -nous avons eu ... que je te dois!» bégaya-t-il d’une -voix à peine distincte.»</p> - -<p>Et la parole lui manqua; ses yeux se voilèrent, -ses doigts se contractèrent ...</p> - -<p>Baucis se hâta d’appeler à son secours et d’envoyer -quérir le médecin, ressource hélas! inutile: -tout était fini. Dans ce dernier baiser, cette suprême -attestation et ce suprême hommage rendu à celle -qui avait partagé sa destinée et fait de conserve -avec lui son temps sur la terre, Philémon avait -cessé de vivre.</p> - -<p>Aidée d’une voisine, Baucis rendit les ultimes -devoirs à son compagnon de route; elle lui fit sa toilette -funèbre, et, tout aveuglée de larmes qu’elle -était, toute courbée, débile et infirme, elle tint à -ce que personne autre qu’elle ne portât les mains -sur ce corps adoré.</p> - -<p>Puis la veillée mortuaire commença.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span></p> - -<p>Au petit jour, la voisine, qui s’était endormie -dans son fauteuil, ayant entr’ouvert les yeux, remarqua -que Baucis avait quitté sa place, pour s’asseoir -tout contre le lit, et qu’elle demeurait immobile, -le buste renversé, enfoui dans les draps. Sa -première idée fut que la pauvre vieille priait; mais, -s’étant approchée, elle eut beau la tirer par la robe -et l’appeler, elle n’obtint aucune réponse. Elle voulut -lui prendre la main, et, au premier contact, -sentit un froid étrange, particulier, qui la fit tressauter, -le froid de la mort.</p> - -<p>Baucis n’avait pu survivre à celui qu’elle n’avait -jamais quitté d’une seconde ni d’un pas durant plus -d’un demi-siècle; et d’elle-même, sans secousse, -sans bruit, comme tout naturellement, elle s’en -était allée le rejoindre.</p> - -<p>Et, lorsqu’on l’étendit près de lui, sur ce lit qui -avait été leur lit nuptial, on eût certainement pu -voir, comme dans la légende poitevine, le premier -mort se reculer pour faire place au second,</p> - -<p class="pp6 p1">L’époux se retourner pour regarder l’épouse, -L’accueillir, lui sourire et la bénir encore!</p> - -<p class="p1">«Combien vous avez eu raison de classer ce ménage -modèle dans la catégorie des phénomènes, des -disparus, des «Préhistoriques»! disait ce soir-là -Veyssières en prenant le thé avec Katia, sur le balcon -du gai petit logement de la rue Vaneau, et -comme elle venait de lui annoncer le double enterrement -qui avait eu lieu le matin. Non, vous n’en -reverrez plus comme cela. Fini! Fini, le mariage!<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[342]</a></span> -Il est en faillite en France comme en Angleterre, -comme en Amérique ...</p> - -<p>—Heureusement!</p> - -<p>—Ne vous pressez pas tant de chanter victoire, -Katia; vous ne savez pas ce que vous trouverez à la -place.</p> - -<p>—Nous n’avons rien à perdre.</p> - -<p>—Oh! que si! Éloigner la femme de l’homme, -semer entre elle et lui la mésintelligence, la suspicion, -la rivalité et la haine, c’est mauvaise besogne, -c’est desservir les intérêts de l’un et de l’autre, et -plus encore ceux de la femme, ceux de la mère ...</p> - -<p>—Mais nous ne prêchons pas cette haine, nous -ne voulons pas cette désunion!</p> - -<p>—Que vous la vouliez ou non, vous l’obtenez; -c’est le résultat que vous atteignez: ce krach du -mariage vous le prouve incontestablement. De plus -en plus l’homme arrive à se passer de la femme -comme compagne, à ne se servir d’elle que comme -instrument de volupté ou passe-temps. En sorte -que, au lieu de la relever, la femme, et de l’affranchir, -de la rendre plus heureuse et plus forte, vous -l’avez, au contraire, asservie davantage et fait déchoir -plus bas que jamais. Voilà la conséquence ...</p> - -<p>—Nullement, mon cher, je proteste!</p> - -<p>—Je reprends donc à nouveau ma démonstration, -chère amie, et je fais appel, si vous le voulez -bien, à l’autorité d’un des plus sagaces esprits de -notre siècle, à Ernest Renan. Elle est de lui, cette -très juste remarque, que «la femme qui nous ressemble -nous est antipathique: ce que nous cherchons<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[343]</a></span> -dans l’autre sexe est le contraire de nous-mêmes». -Or, on s’ingénie et s’évertue à élever les -filles comme les garçons, à vouloir, en dépit de la -nature et du bon sens, que la femme, qui est anatomiquement, -dans son sexe, un <i>homme retourné</i>, -un mâle à l’envers, et, par conséquent, devrait faire -tout le contraire du mâle, ait les mêmes occupations, -les mêmes devoirs, les mêmes charges, le même -rôle que lui; on fait tout, en d’autres termes, pour -éloigner et dégoûter l’homme de la femme. Et on y -est parvenu!</p> - -<p>—Prétendre que l’instruction donnée aux femmes -éloigne d’elles les hommes, les en dégoûte, ce n’est -guère faire l’éloge de vos contemporains, mon bon!</p> - -<p>—C’est une femme même qui le prétend et le -proclame, ma bonne, une femme de beaucoup de -jugement et d’esprit, et qui valait bien, je vous en -réponds, vos Bombardier, vos Potarlot, vos Lauxerrois, -vos Magloire ...</p> - -<p>—Quelle est cette femme?</p> - -<p>—Mme de Girardin. Elle déclare que «l’homme -ne demande pas à sa compagne de partager ses travaux, -il lui demande de l’en distraire; l’instruction, -pour les femmes, ajoute-t-elle, c’est le luxe; le nécessaire, -c’est la grâce, la gentillesse», le charme, -cette gaieté légère si bien faite pour dissiper la tristesse; -c’est la séduction, voire la coquetterie, toutes -qualités inconnues à vos émancipées et viragos modernes. -En voilà qui se targuent d’avoir répudié -tous ces enfantillages et ces billevesées! Plus de -coquetterie, avec elles, plus de ces délicieux petits<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[344]</a></span> -manèges ... mais plus de grâce non plus, plus de -charmes! Elles nous offrent, à la place, un front -grave, soucieux et ridé, un air sec, dur et sévère, -des qualités «bien viriles»,—tout ce que nous -possédons, quoi! et dont, par suite, nous n’avons que -faire. Ah! mon amie, vous allez encore me trouver -bien prosaïque, bien terre à terre et matériel; mais -tant pis! La vérité avant tout! Eh bien, il n’y a -qu’une qualité pour la femme, c’est la beauté,—oui, -la grâce et la beauté,—le physique!</p> - -<p>—L’esprit ne compte pas?</p> - -<p>—Très peu, infiniment peu. C’est toujours, presque -toujours <i>physiquement</i> que les femmes nous -plaisent et nous attirent: je crois vous l’avoir dit -déjà. Qu’elles sachent le grec, le sanscrit et l’hébreu, -qu’elles connaissent la chimie organique, la -paléontologie et le calcul infinitésimal, nous ne nous -en préoccupons nullement,—nullement, je vous -assure, Katia! Je vous en donne ma parole d’honneur! -«Est-elle belle? Comment est-elle?» Voilà -la première question que pose tout homme, ou qu’il -s’adresse à lui-même mentalement, lorsqu’on lui -parle d’une femme, le seul point qui le préoccupe. -La beauté, c’est le seul mérite que les hommes ne -contestent pas aux femmes, l’unique et souverain -privilège des femmes. Tout le reste, peutt!</p> - -<p class="pp6 p1">La beauté sur la terre est la chose suprême. -C’est pour nous la montrer qu’est faite la clarté.</p> - -<p class="p1">La beauté seule, entendez-vous bien? donne aux -femmes un charme invincible. La science, le talent,<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[345]</a></span> -le génie, on n’y prend pas garde, et ça ne pèse pas -pour elles plus qu’un atome. «Est-elle belle?» Cela -répond à tout, suffit à tout. Aussi comme elles -ont raison, celles qui, à tout prix, veulent être -belles!</p> - -<p>—Raison, à votre point de vue! Il en est qui dédaignent -ces périssables attraits.</p> - -<p>—Je pourrais vous répliquer par le mot de -Mme de Grignan. Elle disait <i>pourrissables</i>, elle; mais -tant que ce n’est pas pourri ...</p> - -<p>—L’homme est logé à la même enseigne.</p> - -<p>—Pas du tout! Un homme n’a pas besoin d’être -beau. Qu’il ne fasse pas peur à son cheval, qu’il ait -une physionomie ouverte, accorte, engageante, intelligente,—et -encore!—c’est tout ce qu’on lui -demande. L’homme, que vous le vouliez ou non, a -pour caractéristique la force: qu’il soit solide et -vigoureux, bien portant et bien râblé, voilà le principal, -voilà l’idéal pour lui. Pour la femme, encore -une fois, c’est la beauté; c’est par sa beauté que la -femme est le chef-d’œuvre de l’univers: voyez -comme je suis gentil, comme je suis large et généreux!</p> - -<p>—Oh! charmant! exquis! Mais toutes les femmes -ne peuvent pas répondre à votre programme, -toutes ne peuvent pas être belles: que ferez-vous -des laides?</p> - -<p>—On a prétendu qu’il n’y en avait point.</p> - -<p>—Quelque galant personnage de votre espèce!</p> - -<p>—Probablement. En tout cas, s’il en existe, des -femmes laides, elles ont la grâce, qui équivaut souvent<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[346]</a></span> -à la beauté, qui est pire parfois; elles ont l’affabilité, -la douceur ...</p> - -<p>—La douceur surtout, interrompit Katia. C’est -cette qualité que vous prisez le plus chez la femme. -«Qu’elle soit douce et simple de cœur!» C’est, -vous vous le rappelez, tout ce que le sentimental et -onctueux Michelet demande à la femme.</p> - -<p>—Eh mon Dieu! C’est assez juste. Rousseau également -recommande la douceur.</p> - -<p>—Aristote aussi, et Proudhon, et Auguste Comte, -et tous les hommes, tous les adversaires et ennemis -de la femme. Tous la veulent sans énergie ni volonté, -malléable comme cire, apte à recevoir toutes -les empreintes et toutes les idées qu’il plaît au -mari de lui inculquer.</p> - -<p>—C’est si vrai, Katia, que j’aurais dû, il y a un -instant, lorsque je vous disais que la distinctive de -l’homme était la force et celle de la femme la -beauté, ne pas oublier la douceur, qualité féminine -encore plus caractéristique et plus essentielle.</p> - -<p>—Je le crois bien! Ah! nous nous entendons! Il -vous faut, messieurs, vous le reconnaissez vous-mêmes, -des compagnes soumises et obéissantes, -attentives à vos moindres caprices, ne pensant que -comme vous, ne voyant que par vous, des esclaves, -en un mot.</p> - -<p>—Croyez-vous que, chez vos vieux voisins qui -viennent de mourir, dans ce ménage de Philémon -et Baucis qu’on a enterré ce matin, la femme fût -l’esclave de l’homme, qu’elle fût même seulement -sa servante? Non, mon amie; tour à tour, ils étaient<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[347]</a></span> -les serviteurs l’un de l’autre, ravis de se rendre ces -soins réciproques et de ne les devoir qu’à eux-mêmes. -Jamais sûrement Mme Baucis ne s’est dit, ne s’est -même doutée que son mari l’avait asservie; pas -plus que celui-ci ne pensait à s’avouer que son -épouse le menait par le bout du nez. Dans ces heureux, -ces délicieux ménages,—saluez, chère dame! -Encore une fois, vous n’en verrez plus comme cela!—nul -ne commande et aucun n’obéit: il n’y a -qu’une seule et unique volonté, un seul être en deux -personnes.</p> - -<p>—Cependant vous ne pouvez empêcher qu’ils ne -soient deux; vous ne pouvez empêcher des divergences -de se produire: il y en a dans toute association, -si étroite et intime qu’elle soit.</p> - -<p>—Ajoutez que, dans toute association, quelle -qu’elle soit, il y a toujours, qu’ils le veuillent ou s’y -refusent, le sachent ou l’ignorent, forcément et inévitablement, -disparité et inégalité entre les contractants. -Un seul pilote doit être chargé de conduire -le vaisseau; si, par hasard, il y en a deux, le second -est, de règle, subordonné au premier. L’égalité, -«cet atroce mensonge des politiciens», l’égalité est -une pure chimère; elle n’existe pas plus ici-bas que -la similitude complète. Et il le faut bien! Il faut -bien que la balance penche d’un côté.</p> - -<p>—Et naturellement elle penchera du côté de -monsieur?</p> - -<p>—Vous l’avez dit, très chère. Elle penchera du -côté du plus fort.</p> - -<p>—En admettant que monsieur soit le plus fort.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[348]</a></span></p> - -<p>—On l’a admis de tout temps. Du côté de la -barbe ...</p> - -<p>—Et si nous parvenons, grâce à l’éducation nouvelle -et aux exercices physiques, à donner à la -femme autant de vigueur et de biceps qu’à -l’homme?</p> - -<p>—Alors vous lui donnerez aussi de la barbe ... et -le reste! C’est ce que demande et ce qu’espère, -dans sa suprême logique, Mme Potarlot,—Elvire! -Mais alors aussi ce ne seront plus des femmes -que vous aurez, et encore un coup,—car nous -en revenons toujours là!—l’homme, ainsi que -le fluide électrique, n’est attiré que par son contraire.</p> - -<p>—De sorte que c’est toujours la force qui, selon -vous, prédominera? à elle le dernier mot?</p> - -<p>—A elle, toujours! Autrement elle ne serait plus -la force.</p> - -<p>—Et le droit, qu’en faites-vous?</p> - -<p>—J’en fais ceci, riposta Veyssières, que, lorsqu’il -a la force avec lui, il triomphe; et qu’il est battu, -s’il ne l’a pas. C’est simple comme bonjour. L’idéal -serait de ranger inséparablement la force du côté -du droit; par malheur, ce n’est qu’un idéal.</p> - -<p>—Un espoir, un but! rectifia la nihiliste avec -une enthousiaste véhémence.</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux, mais nous n’en -sommes pas là; et c’est précisément pour vous être -insurgées contre le principe de la force, pour avoir -voulu et vouloir cette chimère, l’égalité absolue, -que vous avez tué le mariage.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[349]</a></span></p> - -<p>—Beau malheur, encore une fois!</p> - -<p>—A mon avis, c’en est un, et un grand, et pour -les femmes surtout. Hors du mariage et de la famille, -la femme qui se donne ne reçoit en échange -aucune garantie; elle n’est qu’une chose, qu’un -jouet ...</p> - -<p>—Elle ne se donnera pas, voilà tout!</p> - -<p>—Et vous vous figurez que le mâle acceptera cela -et ira se passer de ... <i>O sancta simplicitas</i>! Il saura -bien en trouver, des femmes! Ah! je ne suis pas en -peine de lui! Quitte à aller les chercher au centre -de l’Afrique ou au fin fond de l’Australie, quitte à -prendre de force celles qu’il aura sous la griffe et -feront leurs mijaurées, quitte à leur casser reins et -côtes si elles résistent, il les aura, je vous le garantis, -je vous le certifie, comme il en a eu de tout -temps. Le mariage, la famille, c’était là le vrai refuge, -la seule efficace protection de la femme.</p> - -<p>—Nous ne voulons plus être protégées!</p> - -<p>—Je le sais, vous le dites toutes assez haut. Et -comme on est toujours le réactionnaire de quelqu’un, -vous vous êtes déjà laissé dépasser par vos -consœurs de New-York. Il en est là-bas qui non -seulement déclarent ne plus vouloir de protecteur, -mais prétendent protéger à leur tour, dominer -plutôt, courber l’homme sous leurs larges, lourds -et robustes pieds. Nous qui les aimons menus, fins -et artistement cambrés! Ah! nous sommes loin de -compte! Reste à savoir ce qu’il adviendra ... J’entendais -un jour M. Paul Janet nous dire, dans une -de ses leçons à la Sorbonne, qu’«en dehors du mariage,<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[350]</a></span> -il n’y a que la polygamie», et que «celui qui -se présente dans la famille comme un libérateur et -propose à la femme la révolte comme moyen d’affranchissement, -n’est qu’un oppresseur hypocrite, -un méprisable charlatan, qui demande tout et ne -donne rien». Voilà la vérité. Je crains fort, ma -chère Katia, je crains fort que cette protection dont -les femmes ne veulent plus, cette émancipation à -laquelle elles travaillent si activement, ne se transforme -pour elles en la plus dégradante servitude, -la pire misère ...</p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>—C’est que ce n’est pas seulement le mariage -qui a fait faillite, c’est l’amour,—l’amour tel que -vous l’entendez. Vous vous attachez généralement, -vous autres femmes, à celui à qui vous vous êtes -données, vous aimez ce qui dure ...</p> - -<p>—C’est notre éloge,—notre supériorité.</p> - -<p>—Je n’y contredis nullement, chère amie, je ne -discute pas. Mais nous, au rebours, nous aimons ce -qui change. L’inconstance est dans la nature du -mâle. C’est une loi physique de toutes les espèces, -une loi souveraine et inéluctable. Aussi, quand -j’entends des femmes comme les Magloire, les Cherpillon, -les Bombardier, les Bals, les Potarlot, et -autres illustres championnes du bonheur futur, décréter -«l’amour libre», je me tiens les côtes de -rire. Comme si l’on avait attendu ces dames, comme -si l’on avait eu besoin jusqu’ici de leur permission -et bon plaisir pour aimer ... librement! Comme si la -polygamie n’avait pas toujours été en honneur,<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[351]</a></span> -constante pratique et coutume fervente d’un bout -du monde à l’autre! Mais si ces dames avaient un -grain de bon sens sous la dure-mère, c’est précisément -l’opposé qu’elles devraient recommander et -réclamer, c’est l’amour <i>non libre</i>. Il faut croire que -ça les gênerait ...</p> - -<p>—En ce qui me touche, je vous prie de croire ...</p> - -<p>—Je ne parle pas de vous, Katia, je ne me permettrais -point ... Et encore, ces dames, ce que j’en -dis, c’est pure plaisanterie. Tant il y a que seul -l’amour non libre, l’amour restreint, exclusif et -légal, l’amour uni au devoir et retenu par lui, le -mariage, pour le désigner par son nom, peut relever -la femme, lui assurer dignité et sécurité. -L’homme y a bien moins intérêt que vous, au mariage, -et sa nature, ses instincts, tout son être, le -sollicite, au contraire, à papillonner et vulgivaguer.</p> - -<p class="pp6 p1">Tout homme a dans son cœur un cochon qui sommeille,</p> - -<p class="pn1">ou qui ne sommeille pas, ce qui est plus exact. -Le mâle, une fois l’aube printanière passée, est -dominé par l’amour charnel, avec variations de -sujets. Il obéit à des considérations le plus souvent -exclusivement physiques et matérielles. Il -recherchera telle ou telle couleur de cheveux, telle -ou telle carnation, telle finesse de taille ou de pied, -telle ampleur d’épaules, de poitrine ou de hanches. -Vous vous efforcez presque toujours d’unir l’amour-cœur -à l’amour-sens, en d’autres termes, le bonheur<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[352]</a></span> -au plaisir,—ce qui est très difficile et cause -la plupart de vos tourments; nous, bien moins ambitieux -mais bien plus pratiques, nous nous contentons -du plaisir; aussi sommes-nous généralement -moins déçus et moins malheureux que vous. Nous -subissons, bien moins que vous aussi, l’influence -de l’enfant né ou près de naître: ce sentiment de -l’amour paternel ne s’éveille en nous que peu à peu -et plus tard. Rien, en somme, si ce n’est vous-même, -votre tendresse, vos soins, votre aménité, vos qualités -de cœur, rien ne retient près de vous l’homme -qui vous a possédée et en qui, par suite, vous n’avez -plus à éveiller de curiosités, plus d’exigeants -désirs à provoquer ni espérer. Et, à défaut de sollicitude, -de complaisance et d’affection, vous vous -imaginez le séduire et l’enchaîner en lui imposant -votre science, vos discussions et chicanes, vos -droits politiques ou autres, en vous faisant hommes -comme lui et en entrant en lutte avec lui? Joli -moyen! D’autres que moi vous en ont averties: -«Veut-on rendre le mariage impossible? Il suffit de -considérer la femme comme l’égale de l’homme et -lui accorder les mêmes droits qu’à lui.» Mais pardon! -J’oubliais que justement vous n’en voulez -plus, du mariage. Or, comme l’homme paraît y -tenir encore moins que vous ... Quel intérêt, hormis -la dot, a-t-il à se marier? Vous vous rappelez la -brutale déclaration de Napoléon I<sup>er</sup> à ce sujet: -«Sans la maladie et la souffrance, où est l’homme -assez sot pour s’agencer d’une femme?»</p> - -<p>—Par malheur, interrompit Katia, nous ne<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[353]</a></span> -sommes pas toujours dispos et valides, et alors ...</p> - -<p>—Alors on est fort aise de vous trouver, j’en -conviens, quoique bien des hommes d’aujourd’hui -en arrivent à préférer les maisons de santé ... Si -vous entendiez mon ami Magimier parler de cela!</p> - -<p>—Magimier le député?</p> - -<p>—Lui-même.</p> - -<p>—Un bien vilain monsieur.</p> - -<p>—C’est ainsi que vous qualifiez ceux qui défendent -votre cause? O Katia! Quelle ingratitude!</p> - -<p>—Laissez donc! Il se moque de nous!</p> - -<p>—Il n’oserait! Quant à moi, je reconnais que -vous faites d’excellentes gardes-malades. En toute -femme, il y a une sœur de charité.</p> - -<p>—C’est sans doute, vous oubliez de le dire, c’est -parce que toute femme est ainsi plus à même de voir -souffrir les hommes, et peut savourer de plus près -cette volupté, insinua Katia d’un ton ironique.</p> - -<p>—Non; le dévoûment, l’amour, souvent irraisonné, -du sacrifice, c’est par là que vous l’emportez -sur nous; c’est là votre titre de gloire ...</p> - -<p>—Comment! Nous en avons un?</p> - -<p>—C’est à vous, en fin de compte, qu’appartient -la plus belle part, car rien ne vaut ici-bas la bonté, -rien n’est au-dessus du dévoûment et du sacrifice. -Nous, pour revenir à mon propos, tant que nous -n’avons ni gastrite ni rhumatisme, la liberté reste -notre plus précieux bien, et à l’émancipation de la -femme et à la faillite du mariage, l’homme, ou -plutôt les événements, le cours et la force des -choses, répondront de plus en plus par la banqueroute<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[354]</a></span> -de l’amour, par la prostitution de la femme. -Les extrêmes se touchent,—ce vulgaire proverbe -est d’une vérité flagrante: l’extrême civilisation -confine à l’extrême barbarie, et, grâce au nombre -toujours croissant de déclassées, d’<i>inclassées</i> plus -exactement, que nos innombrables écoles, collèges -et lycées de filles déversent sans relâche sur le -pavé, le trottoir est encombré; comme après les -razzias, dans les caravanes et marchés d’Afrique, -et plus, bien plus encore, la femme abonde sur la -place. Or, vous connaissez, Katia, les conséquences -de la loi de l’offre et de la demande? Ce qui -abonde, ce qui s’offre ou est offert en quantité et -de tous côtés, tombe rapidement en dépréciation. -Quelques-uns de mes amis se sont amusés à -dresser une statistique comparative des prix de -louage et tarifs de la courtisane d’aujourd’hui et -de celle d’il y a trente ou quarante ans: ah! mon -amie, quel enseignement! quel rabais!</p> - -<p>—Tant que cette période d’évolution ne sera -pas franchie ...</p> - -<p>—Oui, c’est votre argument habituel; aussi je -vous réplique, comme de coutume, que toutes les -époques peuvent être qualifiées périodes d’évolution, -quart-d’heure de transition. En attendant, ce -sont vos contemporaines, les pionnières de ce -radieux et délicieux avenir, qui peinent et pâtissent; -c’est pour elles que ce quart-d’heure est celui de -Rabelais. Grand merci elles vous doivent! Si encore, -à ces lutteuses et ces apôtres, on savait gré -de leurs souffrances et de leur vertu; mais pas<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[355]</a></span> -du tout! A l’émancipée, à la femme à diplômes, à -culottes et à bulletin de vote, à la femme-homme, -l’homme préférera toujours la vraie femme, la -femme-femme,—voire la femme-fille, la courtisane, -surtout si celle-ci est avenante et jolie. A -quoi peut-elle lui servir votre femme-homme? A -rien! C’est un repoussoir et un éteignoir.</p> - -<p>—Toujours l’éloge de la courtisane!</p> - -<p>—Moins son éloge que la constatation de son -triomphe, de sa recrudescence et sa prolification, -de sa nécessité aussi et de son indéfectibilité.</p> - -<p>—Et toujours la sensuelle et brutale passion du -mâle!</p> - -<p>—Eh oui!</p> - -<p>—Non. Viendra un jour où l’amour ne sera plus -ce qu’il est à présent; il se transformera, se spiritualisera, -il s’épurera ...</p> - -<p>—Je le déplore d’avance, en ce qui me concerne, -chère amie; mais, en attendant, comme il n’est -pas spiritualisé ni épuré, tenez-vous donc dans la -réalité, vivez donc dans le temps présent ...</p> - -<p>—Je suis, laissez-moi vous le rappeler, Séverin,</p> - -<p class="pp6 p1">Je suis un citoyen des siècles à venir.</p> - -<p class="p1">—Mais comment, voyons, comment diable! faites-vous -pour être si bien renseignée sur l’avenir? Qui -vous a prédit ces épurations ou purifications, ces -réformes, refontes et régénérations, toutes ces belles -choses?</p> - -<p>—A vous entendre, on croirait que je suis seule<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[356]</a></span> -à penser de la sorte! Désabusez-vous, nous sommes -légion. Je vous citerai, entre autres, M. Jules Bois, -qui nous prédit que «nous serons un jour débarrassés -de l’obsession de l’amour physique, et que -ce jour-là sera un jour de bénédiction».</p> - -<p>—Bénédiction? Heu! heu! Faudra voir, et nous -ne serons malheureusement plus là pour vérifier. -Cette obsession, en tout cas, n’est pas si désagréable: -elle a son charme; c’est même grâce à elle que -l’humanité se continue et se perpétue. Aussi je -me demande ce qu’il adviendra d’elle lorsque vous -nous aurez débarrassés ... Plus d’enfants alors? La -frigidité, l’infécondité, la stérilité? C’est toujours -là que nous aboutissons, remarquez-le.</p> - -<p>—Cela ne m’épouvante nullement. Tant que -vous n’aurez que servitude et misère à nous offrir, -quel intérêt avons-nous à procréer?</p> - -<p>—Mais, s’il ne reste plus personne sur terre, qui -jouira de votre eldorado?</p> - -<p>—Il restera toujours assez de monde pour qu’on -se rattrape ensuite et qu’on repeuple. L’important -est de réduire la souffrance à son minimum d’intensité, -d’obtenir le maximum de bonheur ...</p> - -<p>—Évidemment! C’est ce que nous cherchons -tous. Il n’y a que les moyens qui diffèrent. Pour -mon compte, je ne crois pas que la suppression du -mariage et l’avènement de l’amour libre contribuent -jamais à la sécurité et à la félicité de la -femme. Non. Et M. Jules Bois, que vous invoquiez -tout à l’heure, est de mon avis. Lui-même reconnaît -que «le nombre des unions libres a beau<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[357]</a></span> -augmenter, la femme n’en est pas plus heureuse, -au contraire.<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a> -» Au contraire! Tout à fait ce que -je soutiens. Vous ne voulez, vous, personnellement -ni de la polygamie, ni de la polyandrie ...</p> - -<p>—Non, certes! protesta Katia. Par respect pour -l’être humain, par dignité, par je ne sais quel sentiment -de propreté physique et morale, toute promiscuité -me répugne, et je me demande même -comment, vous autres hommes, vous n’éprouvez -pas ce dégoût, comment aussi la jalousie ne se -glisse pas en vous, malgré vous, ne vient pas troubler -vos charnelles convoitises, vos ruts ...</p> - -<p>—La jalousie? Mais, chère amie, vous n’êtes pas -dans le train, vous retardez! S’ils vous entendaient, -vos émules et acolytes vous répliqueraient -que «la jalousie, c’est la pire manifestation de -l’égoïsme, qu’elle ne s’est ancrée en nous que par -un sentiment dévié de propriété<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> - ...»</p> - -<p>—C’est exact.</p> - -<p>—«... Qu’elle ira toujours en s’amoindrissant; -que la polygamie ou polyandrie consentie des contractants -et contractantes est parfaitement admissible; -que la maîtresse et l’épouse peuvent être des -amies excellentes, tout en n’ignorant pas leurs rôles -respectifs; que deux amis peuvent s’entendre pour -aimer diversement la même femme; que l’idéal, en -un mot, c’est le <i>bonheur à trois</i>.»<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[358]</a></span></p> - -<p>—A trois seulement? Oh! pourquoi?</p> - -<p>—Oui, pourquoi? Il en devrait être,—et il en -est, je vous le garantis,—des amants et maîtresses -comme du galon: quand on en prend, on n’en saurait -trop prendre. L’auteur de ce programme, le -prophète et apologiste de l’<i>Union future</i>, s’empresse -d’ailleurs d’ajouter qu’il espère bien qu’on ne s’en -tiendra pas à ce chiffre de trois, qu’il est «d’autres -combinaisons, plus subtiles que celle-là,—vraiment -aussi commune que rudimentaire,—qui peuvent -se présenter et ne doivent pas être repoussées. -Toutes les manifestations de l’amour, conclut-il, -sont également respectables, même les plus imprévues; -aucune n’est à empêcher ...» C’est, plus que -de la chiennerie, vous voyez! Vulgariser et démocratiser -les spintries de Tibère ...</p> - -<p>—C’est original.</p> - -<p>—Au moins Mme Jane de la Vaudère ne rêve, -elle, que «d’acclimater, sous notre douce République, -l’union libre», ce qu’elle appelle gentiment -l’<i>union de tendresse</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p> - -<p>—Très gentil, en effet.</p> - -<p>—Malheureusement, avec un être aussi inconstant -et exigeant que l’homme, cette union de tendresse -ne sera le plus souvent qu’un feu de paille, -un déjeuner de soleil, une galante passade, «l’échange -de deux fantaisies et le contact de deux épidermes». -Bonne affaire! Tout est bénéfice et plaisir -pour ces messieurs. Il n’y aura que la femme qui<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[359]</a></span> -risquera de pâtir de l’aventure et de voir sa tendresse -se transmuer en grossesse. Ça, c’est l’enclouure, -c’est le chiendent! Et pas moyen de faire -subir ce risque à son complice! Il y a assez longtemps -que cela dure pourtant!</p> - -<p>—Oui, assez longtemps, reprit Katia; et je n’espère -pas, moi, comme cette bonne Elvire Potarlot, -qu’un jour luira où l’homme, par je ne sais quelle -métamorphose, quel phénomène physique et physiologique, -connaîtra à son tour les entraves et les -souffrances de la gestation. Il faut reléguer cette -hypothèse dans le domaine des mythologies, des -rêveries et divagations platoniciennes ...</p> - -<p>—De l’aliénation mentale.</p> - -<p>— ... Mais, s’il nous est impossible de remédier -aux erreurs et aux crimes de la Nature, impossible -de supprimer l’inégalité, la monstrueuse iniquité, -qui, dès le principe et constitutionnellement, pèse -sur la femme, du moins pouvons-nous, en toute -confiance, avec certitude de réussite, nous attaquer -aux injustices et aux crimes émanant de la Société. -Par qui ont été faites jusqu’ici les lois sociales? Par -les hommes, les hommes seuls. Quelle a été jusqu’à -ce jour l’histoire de l’Humanité? Rien que -l’histoire des mâles: aussi n’y voit-on que batailles, -massacres, torrents de sang, cruautés et lâchetés. -En politique, le dernier mot de l’homme, c’est toujours -la force,—vous l’avouez vous-même, Séverin,—toujours -la violence, la guerre. En socialisme, -l’envie, la haine, la destruction. Ah! il est beau, il -est glorieux, le rôle historique de l’homme! Et autour<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[360]</a></span> -de nous, tout ce que nous voyons, est-ce si -noble, si pur, si rassurant et réconfortant, qu’il n’y -faille pas toucher? Ah! mon ami! Pensez donc -qu’en sus de la force brutale, il n’y a qu’un dieu aujourd’hui, -un seul, et qu’il est omnipotent: l’argent! -Avec l’argent, il vous est loisible de devenir -tout ce que vous voudrez, de posséder tout ce qu’il -vous plaira, tous les titres, les honneurs et l’honneur -même!</p> - -<p>—Ce n’est pas là un monopole de notre époque: -c’est de tout temps que l’argent a eu cette toute-puissance.</p> - -<p>—Autrefois les tripotages et turpitudes ne se -couvraient pas de l’étiquette et du pavillon de la -démocratie. La Démocratie! La République! On espérait -en elles! On faisait d’elles, avec Montesquieu, -le synonyme de probité et de vertu. On se répétait: -«Ah! quand Marianne se lèvera, quand elle apparaîtra, -elle nettoiera toutes ces immondices, fera -table rase de toutes ces iniquités!» Autrefois, pour -contre-balancer l’influence de l’argent, vous aviez -la naissance, la noblesse ...</p> - -<p>—Vous voici devenue aristocrate maintenant? O -Katia!</p> - -<p>—Socialiste je suis, socialiste je reste. J’appartiens -au parti des faibles, des déshérités, des -exploités; je suis et serai toujours pour tous les -vaincus et toutes les victimes, contre tous les vainqueurs, -tous les puissants, tous les maîtres et tous -les bourreaux,—donc pour la femme contre -l’homme. Jadis, de même que vous aviez la noblesse<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[361]</a></span> -pour contre-balancer la fortune, vous aviez la chevalerie, -qui relevait et sanctifiait la faiblesse de la -femme ...</p> - -<p>—Allez donc parler de chevalerie à vos Émancipées! -Elles ne veulent même plus de la galanterie, -estampille de l’ancien servage, comme elles disent.</p> - -<p>—Nous voulons l’égalité.</p> - -<p>—Vous ne l’aurez pas: c’est la Nature elle-même -qui vous la refuse, déclara Veyssières.</p> - -<p>—L’égalité morale et sociale, sinon physique et -naturelle.</p> - -<p>—L’une ne va pas sans l’autre.</p> - -<p>—Nous verrons, nous essaierons, mon ami. L’humanité -ne peut cependant pas avoir pour but unique -et suprême le triomphe de la force et l’apothéose -de l’argent, cet autre genre de force.</p> - -<p>—Pourquoi pas? Jusqu’à présent c’est ce qui a -toujours eu lieu. Voyez les peuples prospères, voyez -la race anglo-saxonne, la grande et brillante et féconde -Amérique! Guerre aux faibles! C’est le mot -d’ordre, le résumé de la loi évolutionniste,—le cri -même de la nature.</p> - -<p>—Et c’est pour cela même que nous protestons, -c’est contre cette exécrable iniquité que nous nous -soulevons. Guerre aux faibles, cela signifie guerre -aux justes et aux bons, guerre aux honnêtes, aux -délicats et aux scrupuleux, guerre aux meilleurs -d’entre nous. Ah! combien, à cette barbare devise -de la fausse civilisation, je préfère le simple et naïf -précepte du Christ, le résumé de sa doctrine: -«Aimez-vous les uns les autres!» Et je suis certaine<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[362]</a></span> -que vous êtes de mon avis, Séverin, vous, issu -de race latine, de famille chrétienne. Oui, allez, il -n’y a rien de si odieux que la force, de si répugnant -que l’argent, de si lâche et de si méprisable que le -succès ... Regardez, examinez partout attentivement, -et vous reconnaîtrez qu’il en est des individus -comme des peuples: les plus puissants et les -plus en vue sont les moins honnêtes, les moins -justes, partant les moins estimables et les plus vils. -Ce sont ceux qui ont perpétré le plus de crimes ou -commis le plus de vilenies et de bassesses qui arrivent -le plus haut. Ne me dites pas non, ou je -vous cite des preuves tant que vous en voudrez! -Ah! c’est cela qui donne une riche idée de notre -monde, tel que les hommes l’ont fait et tel qu’ils s’y -comportent! Mais rien que par curiosité, tenez, -vous devriez souhaiter de voir les femmes au pouvoir, -à l’œuvre!</p> - -<p>—Et si c’est pis?</p> - -<p>—Impossible!</p> - -<p>—Pardon! Au lieu du règne de la force, nous -pouvons avoir ...</p> - -<p>—Vous aurez celui de la bonté, de l’équité, de -l’amour, de la beauté, à laquelle vous tenez tant!</p> - -<p>—Oh alors! Si vous en répondez!</p> - -<p>—Oui, oui! Mais, en attendant, ajouta Katia, -prenons donc notre thé: il refroidit.</p> - -<p>—Et prenons surtout, conclut le sceptique Veyssières, -prenons le temps comme il vient, les -hommes comme ils sont, et les femmes ... ô Katia! -les femmes pour ce qu’elles veulent être!»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[363]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XIV</h2> - -<p class="p2">Il en coûta cher, ce printemps-là, à M. le sénateur -d’Indre-et-Var Ernest de Brizeaux, et à Léopold -Magimier, député de Seine-et-Loire, pour avoir méconnu -les principes essentiels de la sagesse salomonienne, -et notamment ce capital avertissement:</p> - -<p>«Il n’y a pas grand mal à aimer un peu trop les -femmes,—<i>les</i>, au pluriel. Le danger et le malheur, -c’est d’arriver à en préférer une. Attention! -Méfiez-vous!»</p> - -<p>Si M. le député de Seine-et-Loire avait pour -Égérie la volumineuse et adipeuse dame Bombardier, -prénommée Angélique, M. le sénateur d’Indre-et-Var -prêtait volontiers l’oreille aux suggestions de -la sèche, osseuse et rugueuse épouse Cherpillon, -née Zénobie Landivain. Ce n’était pas, on s’en doute -un peu, à ses beaux yeux, abrités et cachés d’ailleurs -maintenant sous de vilaines lunettes bleuâtres, -que la quinquagénaire Zénobie devait ce précieux<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[364]</a></span> -avantage: sa fille cadette, qu’elle avait eu -l’insigne sagesse de placer comme secrétaire auprès -du père conscrit, lui valait seule cet honneur.</p> - -<p>Mariée à un petit employé de la préfecture de la -Seine, qui n’avait jamais pu dépasser le grade de -commis principal, Zénobie Cherpillon s’était créé -un ménage à sa mode, où elle avait érigé en axiome -et fait régner sans conteste la suprématie féminine. -Aussi ses amies, ses plus intimes compagnes de -luttes et de gloire, ne pouvaient-elles comprendre -qu’elle osât attaquer l’institution du mariage, prêcher -l’union libre, et tout d’abord, comme prolégomènes -ou premier pas, réclamer le divorce par consentement -mutuel.</p> - -<p>«S’il en est une qui n’a pas à se plaindre, c’est -cependant bien elle! répétait à l’envi tout son entourage. -Elle aurait beau tâter de tous les hommes -de la terre, elle n’en trouverait jamais un plus docile, -plus soumis, plus aveuglément dévoué que -celui qu’elle possède! De quoi donc se mêle-t-elle? -Nous, du moins, nous avons des griefs, des raisons ... -Moi, mon mari m’a mangé toute ma dot ...</p> - -<p>—Le mien aussi!</p> - -<p>—Le mien de même!</p> - -<p>—Le mien pareillement!</p> - -<p>—Le mien, c’est encore pis ...</p> - -<p>—Oh! pas pis que le mien!</p> - -<p>—Un débauché! Un être abject!</p> - -<p>—Sans cœur, sans dignité, le mien! Sans goût! -S’abaissant jusqu’aux malheureuses des rues ...</p> - -<p>—S’avilissant avec les pires créatures!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[365]</a></span></p> - -<p>—Ah! les hommes! Quelle répugnante engeance!</p> - -<p>—Il en faut cependant!</p> - -<p>—Mais non! Pourquoi? On peut très bien s’en -passer!</p> - -<p>—On s’en passe très bien!»</p> - -<p>Ainsi clabaudaient et piaillaient toutes ces «côtes -d’Adam», modèles d’aménité et de perfection, parangons -de toutes les vertus.</p> - -<p>Mais Zénobie Cherpillon, maugréer contre le mariage, -déblatérer contre les maris! C’était vraiment -trop fort!</p> - -<p>Le sien, elle l’avait, dès le principe, maté et -malléé, au point de faire de lui sa bête de somme -et sa chose, l’avait comprimé, écrasé et trituré jusqu’à -l’annihilation.</p> - -<p>On ne trouve plus de serviteurs zélés et fidèles; -les bonnes ne savent et ne veulent plus rien faire; -elles ne pensent qu’à vous exploiter et vous gruger -le mieux possible; on n’a aucune sécurité avec -elles; ce sont des voleuses et des coureuses, des -associées d’escarpes, des complices et indicatrices -de cambrioleurs, que vous introduisez chez vous ... -Et paresseuses! Ah! ma chère! Et gourmandes! Et -coquettes! Et vicieuses!</p> - -<p>Ces sempiternels thèmes de conversations féminines -échappaient à Mme Cherpillon: c’était -son mari qui non seulement gagnait le pain de la -maisonnée, mais encore allait chaque matin l’acheter -chez le boulanger; lui qui faisait toutes les -courses, toutes les commissions et corvées, allumait<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[366]</a></span> -le feu, balayait l’appartement, cirait les bottines -de ces dames, confectionnait le déjeuner avant -de se rendre à son bureau, préparait le dîner à son -retour, et lavait le soir assiettes et casseroles avant -de se mettre au lit.</p> - -<p>Madame, pendant ce temps, tonnait, dans quelque -réunion publique, contre l’outrecuidance et la tyrannie -du sexe fort; ou bien elle écrivait de verve, -pour <i>l’Émancipation</i>, un de ces premiers-Paris à -l’emporte-pièce, où la gent masculine avait son -compte réglé en cinq secs, selon la locution de -l’humoriste Chantolle. Quant à mesdemoiselles,—Mlle -Olympe principalement et Mlle Alice,—laissant -à leur père le soin d’écumer le pot ou d’éplucher -la salade, elles suivaient des cours, se plongeaient -dans les bouquins, les paperasses, la -science!</p> - -<p>Myope comme sa mère, et le binocle perpétuellement -fiché sur le nez, Olympe était parvenue à conquérir -le diplôme de docteur-médecin,—ce qui -avait coûté aux époux Cherpillon les quelques sous -gagnés par le commis principal à l’aide de travaux -supplémentaires, avait même endetté le ménage de -plusieurs milliers de francs, et jusqu’ici ne lui avait -autant dire pas rapporté un rouge liard.</p> - -<p>«Des médecins? Mais il y en a dix fois trop! avait -nettement déclaré à Olympe un brave docteur, ami -de la famille. Si les <i>médecines</i> viennent pour comble -à la rescousse! A votre place, ma chère enfant, -avait-il ajouté sans rire, je travaillerais l’hippiatrique, -je me ferais vétérinaire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[367]</a></span></p> - -<p>—Vétérinaire? Mais, docteur, ce n’est pas un métier -de femme!</p> - -<p>—Comment! Comment! Que m’objectez-vous -là? Qu’est-ce que c’est?... Est-ce qu’il doit y avoir, -est-ce qu’il y a la moindre différence? «Métier de -femme!» Mais tous les métiers d’homme sont aujourd’hui -des métiers de femme, ma chère petite.</p> - -<p>—Pourtant, soigner des chevaux ...</p> - -<p>—Sera plus lucratif pour vous que de droguer -des gens, je vous le garantis!»</p> - -<p>Olympe n’avait pas écouté ce sage conseil, et -maintenant elle végétait, se battait les flancs, faisait -des conférences gratuites sur l’hygiène infantile, -des cours, encore plus gratuits, de sciences physiques -et naturelles dans plusieurs associations philotechniques -et philomathiques; elle avait gagné à ce -labeur les palmes académiques,—un gentil petit -ruban violet qui s’étalait sur sa plate poitrine,—mais -de clientèle, pas l’ombre.</p> - -<p>«Ah! soupirait la maman, si l’on pouvait te faire -nommer médecin dans une administration, au -Crédit foncier, par exemple, au Crédit lyonnais, à la -Banque de France, à la Manufacture des Tabacs, -quelque part où l’on emploie des dames! C’est cela -qui serait bon! Ce serait du pain sur la planche!»</p> - -<p>Ces divers postes étaient malheureusement occupés, -et des centaines, des milliers de postulants -et postulantes les guettaient, tout prêts à s’en disputer -l’accession.</p> - -<p>Mme Cherpillon poussa sa fille à grossir le nombre -de ces quémandeurs féroces, à solliciter un<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[368]</a></span> -emploi de médecin inspecteur à l’Assistance publique, -et mit en branle à cette occasion tous ses -amis, amies et connaissances. Parmi ceux-ci figurait -le sénateur d’Indre-et-Var, «toujours disposé, -comme chacun sait, à prendre en main la cause des -femmes; apôtre ardent et champion infatigable, -avec son collègue Magimier, de toutes les revendications -féminines».</p> - -<p>La façon expéditive dont Ernest de Brizeaux, à -l’instar dudit collègue Magimier, traitait ses correspondants, -son incroyable habitude de ne répondre -à aucune lettre, sa prodigieuse et implacable indifférence -à l’égard de tout ce qui n’était pas sa petite -et obèse personne, avaient fini par indisposer contre -lui tous ses commettants. On n’aspirait qu’à voir arriver -le terme de son mandat,—qu’à se débarrasser -de lui.</p> - -<p>«Il est temps de les ressaisir, pourpensa le rusé -compère. L’eau bénite de cour, il n’y a rien de tel ... -Ah! vous en voulez? On vous en servira, mes amis, -on vous en administrera, on vous en aspergera, on -vous en i-non-de-ra!»</p> - -<p>Trop paresseux et nonchalant pour se charger de -la besogne, il résolut de la confier à un secrétaire, -et Mme Cherpillon, ayant eu vent de la chose, conçut -aussitôt l’idée géniale d’insinuer et implanter chez -lui sa fille cadette.</p> - -<p>«Riche aubaine! se dit sur-le-champ le maître -drille en se passant la langue sur les babines, -comme un singe qui s’apprête à croquer une amande -et murmure sa patenôtre. Vraiment le féminisme a<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[369]</a></span> -du bon, et ce contact quotidien et prolongé des poulettes -avec les vieux renards ne peut qu’être infiniment -agréable à ceux-ci.»</p> - -<p>Au rebours de son aînée, Alice Cherpillon n’avait -jamais témoigné grand enthousiasme pour les examens -et les diplômes. Sans sa mère, elle aurait préféré -rester tranquille chez elle et s’occuper de travaux -de ménage et d’aiguille, de travaux de femme. -C’était une timide enfant, douce et faible, confiante -et prévenante, en tout calquée sur le modèle de son -père, qui se reconnaissait en elle et avait pour elle -une prédilection avouée. Tous les deux s’entendaient -à merveille, aimaient à se rapprocher l’un -de l’autre, à sortir ensemble, se promener bras -dessus bras dessous, et avaient toujours quantité -de confidences à échanger, de petits secrets à se -conter.</p> - -<p>«Vois-tu, fillette, quand j’aurai ma retraite et -que tu seras mariée ...—car tu te marieras, toi, tu -ne feras pas comme la sœur!—c’est chez toi que -j’irai vivre, lui disait-il parfois. Vous voudrez bien -de moi, mademoiselle?</p> - -<p>—Oh! peux-tu ... O le vilain papa!</p> - -<p>—Ta mère se retirera chez Olympe. Elles feront -de la politique et de la médecine en chœur, -et si avec cela elles réussissent à faire bon ménage, -tout sera pour le mieux dans le meilleur des -mondes.»</p> - -<p>Mme Cherpillon n’eut d’abord qu’à s’applaudir -d’avoir intronisé sa fille cadette auprès de M. le sénateur -d’Indre-et-Var, et capté ainsi les faveurs et<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[370]</a></span> -l’influence de celui-ci. Grâce à lui, Olympe fut -nommée inspectrice des enfants assistés, puis, quelques -mois plus tard, accoucheuse adjointe à l’hospice -de la Maternité.</p> - -<p>«Tu vois, hein? Tu vois! exclamait triomphalement -Zénobie en ricanant au nez de son mari,—ce -pauvre sire! Tu ne voulais pas qu’Alice entrât -chez M. de Brizeaux. C’est pourtant à cette circonstance -que nous devons la brillante position -d’Olympe. Ah! si l’on t’écoutait!»</p> - -<p>Cette brillante position, Olympe faillit la perdre -six semaines après sa nomination. Deux accouchements -laborieux s’étant présentés, elle se crut la -poigne suffisante pour manier le forceps:—«Toujours -des hommes! Toujours appeler des hommes à -notre aide! Laissez donc ces messieurs tranquilles! -Nous sommes bien de taille à nous en tirer toutes -seules!»—Et elle n’eut pas suffisamment de poigne, -elle ne fut pas de taille et ne s’en tira pas, ou -plutôt ce furent les deux patientes qui n’en échappèrent -point et trépassèrent entre ses mains.</p> - -<p>L’affaire fit du bruit, et on décida de confier à la -doctoresse Cherpillon, si puissamment protégée, un -service spécial, une chaire de gynécologie et obstétrique -annexée à l’établissement. Au moins, là, s’il y -avait du grabuge, ce ne serait qu’en paroles et théoriquement -qu’il se produirait.</p> - -<p>Un autre malheur survint, moins réparable, celui-là, -et plus grandement préjudiciable aux Cherpillon.</p> - -<p>Lorsqu’on a l’imprudence d’approcher l’étoupe -du feu, le diable, assure-t-on, ne manque jamais de<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[371]</a></span> -souffler sur les tisons et de la faire flamber dare -dare. C’est ce qui advint à la pauvre petite Alice, -placée si près de l’incandescent sénateur. Un beau -matin elle s’aperçut, non pas que sa robe brûlait, -mais que le corsage en devenait trop étroit, en d’autres -termes, que ces quotidiennes séances dans le -cabinet de travail de M. de Brizeaux avaient porté -fruit,—un autre fruit que la nomination d’Olympe.</p> - -<p>Lorsque la malheureuse se décida à confier sa -peine à son père, celui-ci tomba dans le plus douloureux -désespoir, une accablante et horrible prostration. -Il en fut tiré par Mme Cherpillon, qui lui -cornait aux oreilles:</p> - -<p>«C’est de ta faute! Oui, de votre faute, monsieur! -Si vous aviez donné à votre fille d’autres -principes, des principes vraiment virils, comme -j’ai su, moi, en inculquer à son aînée ... A la bonne -heure! Mais vous n’êtes bon à rien! Et vous ne -voulez jamais rien écouter, rien! Vous prétendez -diriger ...»</p> - -<p>Le placide époux de cette acharnée discoureuse et -insupportable criarde n’en entendit pas davantage. -Perdant patience cette fois, il se rua sur elle, et, de -sa canne, qu’il tenait à la main,—il s’apprêtait à -sortir pour se rendre à son bureau,—lui administra -une volée magistrale. En vain Alice, qui était -présente, s’agrippait à lui et le suppliait de s’arrêter: -la canne ne faisait que se redresser et retomber. -Pif! Paf! Pif! Paf!</p> - -<p>«Ah mâtine! Ah bougresse! maugréait-il en -même temps. Si, dès le début, je t’avais secouée de la<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[372]</a></span> -sorte ... prise comme ça ... par les sentiments ... Ah! -nous n’en serions pas où nous en sommes! Voilà -l’argument dont il fallait me servir avec toi ... L’argument -souverain! L’argument ... irréfragable! Au -lieu de te laisser gouverner ... de m’aplatir devant -toi ... si je t’avais, dès le principe, caressé les -côtes ... comme à présent ... à vigoureux coups de -trique! Ah rosse! Ah cagne! Ah misérable!»</p> - -<p>En moins d’un quart d’heure, Zénobie expia—à -bon compte encore!—les trente ans de vexations -et de persécutions, d’abrutissement et d’avilissement -qu’elle avait fait subir à son mari.</p> - -<p>Lorsqu’il la vit étendue sur le carreau et n’ayant -plus même la force de geindre, il s’élança dehors, -vrai mouton enragé, et—à l’autre maintenant!—courut -chez M. de Brizeaux.</p> - -<p>Il ne pouvait espérer de lui la réparation à laquelle -Alice avait droit: bien que vivant à Paris en -garçon, Ernest de Brizeaux était marié, marié à une -digne et sainte femme, qu’il avait reléguée au fond -de sa province et laissait cloîtrée dans ses dévotions -et œuvres pies.</p> - -<p>La scène qui éclata entre le séducteur et le père -d’Alice Cherpillon, nul n’a pu la raconter en détail; -seul le résultat en a été connu: M. de Brizeaux fut -trouvé par une domestique,—sa cuisinière, qui -rentrait du marché,—gisant sans vie sur le tapis -de son cabinet de travail, au milieu d’une mare de -sang. Il avait les intestins perforés et le cœur troué -de coups de couteau,—d’un couteau algérien, à -lame recourbée en forme de yatagan, qui lui servait<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[373]</a></span> -de coupe-papier et traînait toujours sur sa table.</p> - -<p>De lui-même et séance tenante M. Cherpillon alla -dénoncer son crime au commissaire de police voisin -et se constituer prisonnier. Mais comment l’avait-il -commis, ce crime? Quels en avaient été les -préludes? Une rixe s’était-elle déclarée auparavant -entre les deux interlocuteurs? Quelles paroles -avaient été échangées dès l’abord? Qu’avait-il dit?</p> - -<p>«Sais pas ... Sais pas ... bégayait-il tout ahuri et -affaissé, assommé. Ne me rappelle plus.. Le couteau? -Oui, je l’ai pris ... J’ai dû ... Probablement! -C’est quand je l’ai vu tomber que je suis parti ... -C’était ma fille, mon enfant chérie, monsieur! Je -n’avais autant dire que celle-là! On pouvait bien -me la laisser ... m’en laisser une au moins! Ma -pauvre Alice! Ma pauvre petite Alice! Ah!»</p> - -<p>Et il éclatait en sanglots.</p> - -<p>Traduit en justice un mois plus tard, il fut -acquitté; mais il ne reprit pas ses fonctions administratives: -mis en demeure de postuler la liquidation -de sa pension de retraite, il alla se réfugier avec -sa fille cadette dans un coin perdu de Bretagne. -Mme Zénobie Cherpillon et sa fille Olympe continuèrent -à résider à Paris et à y prêcher la bonne -parole.</p> - -<p class="p2">Plus lamentable encore fut la fin du député de -Seine-et-Loire, de Léopold Magimier, cet autre salomonien.</p> - -<p>Étaient-ce les beautés et sublimités de la vie américaine, -ces instructives et suggestives anecdotes,<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[374]</a></span> -dont Clara Peyrade possédait un si vaste répertoire -à l’usage de ses clients; étaient-ce plutôt les charmes -secrets et les intimes talents de cette prêtresse, à -qui sa littérature et son expérience, plus encore que -sa plastique, auraient valu de prendre rang, chez -les Grecs, dans le cortège d’Aspasie, à côté de -Læena ou de Laïs, parmi ces incomparables hétaïres, -si savamment élevées à Lesbos, à Milet, à -Corinthe, et précieuses et exquises amies de Périclès -et d’Alcibiade? Tant il y a que les visites de -Magimier à cette déesse devenaient de plus en plus -fréquentes, qu’il ne quittait pour ainsi dire plus -son sanctuaire de la rue de Maubeuge et déposait à -ses pieds des offrandes tout à fait surérogatoires. Il -gâtait le métier.</p> - -<p>Il en arriva à vouloir se substituer, lui tout seul, -aux innombrables adorateurs et fidèles d’occasion -à qui Clara se prodiguait si bénévolement, à prétendre -même évincer «le petit homme», le complaisant -et obéissant greluchon, qu’à l’exemple de -toutes ses pareilles, elle avait associé à sa vie. Ce -partenaire n’était autre que son compatriote et camarade -d’enfance, le Bayonnais Léonce Teissèdre, -avec qui Magimier l’avait aperçue jadis en tête-à-tête -sur la terrasse d’un café du boulevard. C’était -beaucoup exiger qu’une telle rupture. L’opération -demanda bien des efforts, bien des reprises, et ne -parut même jamais avoir complètement réussi. -Clara tenait à Léonce au point de ne pouvoir se détacher -de lui; elle l’avait dans le sang, selon son -expression. Elle, dont le métier était de se livrer à<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[375]</a></span> -tout venant le plus possible et de maintes façons, -elle entendait garder, et pour elle seule, le chéri -de son cœur. C’était sa revanche. Elle savait même -fort bien lui démontrer qu’elle lui restait fidèle:</p> - -<p>«Les autres, ça ne compte pas! Ah! si tu te -figures, mon pauvre loup, que c’est pour mon plaisir! -C’est pour leur galette, rien de plus!</p> - -<p>—Je sais bien.</p> - -<p>—Laisse faire, va, mon coco! Quand nous aurons -amassé assez de pépètes, nous irons nous retirer -dans notre patelin; nous choisirons un coin -dans les Pyrénées ... Et si jamais je revois un -homme, si jamais un de ces mufles-là ... Ah! nom -d’une potence! il fera chaud!»</p> - -<p>Magimier, avec sa toquade, vint déranger ce rêve -idyllique et culbuter ce château en Espagne. D’abord -il trouva moyen d’emmener Clara en voyage, -en Suisse la première fois, en Italie l’année suivante, -et de la séparer ainsi de Léonce et de sa clientèle. -A leur retour d’Italie, il lui demanda de cohabiter -avec lui, et il lui offrait pour cela de tels avantages -pécuniaires que, malgré toute sa tendresse -pour le petit homme, elle dut le sacrifier.</p> - -<p>«Mais ne t’inquiète pas, mon Léonce, nous nous -verrons tout de même! Mon singe ne sera pas toujours -sur mon dos: ça serait malheureux! J’irai -chez toi ... Nous nous arrangerons ... Puis, tu sais, -si tu as besoin d’une couple de louis?</p> - -<p>—Ce ne sera plus la même chose, ce ne sera plus -comme avant!</p> - -<p>—Mais si! Mais si! Ça vaudra même bien mieux.<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[376]</a></span> -Voyons, est-ce que ça ne vaut pas mieux d’en avoir -un seul, attitré, assuré, au lieu de trente-six? -Dis? Toi-même, avoue-le, conviens-en! Tu sais -bien que je n’aime que toi, mon Léonce, que c’est -avec toi seul que je puis être heureuse, avec toi -seul que je peux vivre?</p> - -<p>—Bien oui, mais alors ... il y a mon loyer! Je ne -peux plus aller chez toi ...</p> - -<p>—Ne t’inquiète pas! Je suis là pour payer. Quand -on s’aime, ce n’est pas comme quand on ne s’aime -pas! Il n’y a pas à rougir de s’entr’aider. Tu en ferais -autant pour moi ...</p> - -<p>—Ah certes oui! S’il n’y avait qu’à vouloir!</p> - -<p>—Tu me l’as dit souvent: «La vraie supériorité -de la femme sur l’homme, c’est d’avoir toujours -su se faire nourrir par lui;» c’est-à-dire par -celui ou par ceux qu’elle n’aime pas. Ceux qu’elle -aime, c’est tout différent! Elle ne leur demande -rien, au contraire, elle se plaît ... C’est son devoir! -On fait bourse commune, pas, mon chien-chien? -C’est comme si nous étions mariés: tout ce que j’ai, -c’est à toi; tout ce que tu possèdes m’appartient.»</p> - -<p>Cette persistance à revoir Léonce, ces incessantes -et incorrigibles infidélités exaspéraient Magimier,—lui -qui jusqu’ici s’était toujours si peu embarrassé -de la constance ou de la duperie et de la perfidie -féminines; lui qui déclarait si haut et si volontiers, -durant les agapes salomoniennes: «Les -femmes peuvent bien encore m’amuser et me faire -plaisir, mais me faire souffrir ... ah! je les en défie -bien!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[377]</a></span></p> - -<p>Comme Clara, affolée de son amant de cœur, et à -plus juste titre encore, il devait reconnaître qu’il -avait cette fille «dans le sang». Habitué à acheter -l’amour tout fait et à s’épargner ainsi tout stage, -toute pose et préambule, toute scène, toute gêne, -toute responsabilité et tout ennui; n’ayant jamais -voulu avoir affaire qu’aux courtisanes, aux expertes -marchandes de sourires, sûr ainsi d’être mieux -servi et à meilleur compte, chez aucune il n’avait -éprouvé des sensations aussi vives et aussi prolongées, -de telles excitations et de telles ivresses que -chez Clara Peyrade. Elle était maigre cependant, -celle-là, sans hanches, avec deux pauvres petits -œufs sur le plat pour poitrine, en tout semblable à -la poupée à Jeanneton; et il lui fallait le plus souvent, -à ce vorace et insatiable Magimier, de la chair -à profusion, des formes opulentes, débordantes et -résistantes, de massives, superbes et éblouissantes -rondeurs, d’un blanc de neige et d’un rose vif, le -coloris d’un sang vigoureux,—des Rubens et des -Jordaens.</p> - -<p>Ici sans doute s’était vérifié l’aphorisme de Toussenel, -qui a soulevé tant de protestations, notamment -en Turquie et en Orient, et a valu au célèbre -physiologiste de si énergiques démentis: «On aime -les femmes grasses, on n’adore que les minces.»</p> - -<p>Avec ses serpentines ondulations, ses torsions de -croupe, ses lascifs, capiteux et ensorcelants <i>meneos</i>; -avec ses élans de passion, si bien joués qu’on les aurait -crus réels, ses vibrantes et communicatives et -irrésistibles ardeurs, sa science de tous les déduits,<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[378]</a></span> -Clara lui avait fait goûter des joies paradisiaques, -révélé, à lui, initié cependant à tous les mystères et -blasé et repu de tous les régals, des transports nouveaux -et toujours inassouvis, des éréthismes et des -prurits d’une violence jusqu’alors insoupçonnée. -Elle était pour lui le plus puissant, le plus parfait et -l’unique instrument de plaisir.</p> - -<p>Pour mieux l’attacher à lui, être certain de ne -pas perdre pareil trésor, il en vint à offrir son nom -à cette fille, à la supplier de se laisser épouser par -lui.</p> - -<p>«Mais non, ce n’est pas la peine ... Je t’aimerai -bien sans cela, lui répondait-elle, embarrassée, -comme honteuse pour lui d’une telle déchéance.</p> - -<p>—Si, si! Je te veux!» répliquait-il.</p> - -<p>Elle en riait, en faisait des gorges chaudes avec -Léonce.</p> - -<p>«Crois-tu, hein? Il en a, une couche! Ah! les -hommes! comme on les mène!»</p> - -<p>Elle ne songeait pas qu’elle-même se laissait brider -et exploiter par un de ces piètres hères, qu’elle -était la serve, la bête de somme et de rapport d’un -misérable alphonse, qu’en d’autres termes, ce qui -lui venait de la flûte s’en retournait au tambour.</p> - -<p>«On les mène! Ça dépend! lui avait fort sensément -riposté Léonce, piqué de cette remarque et -de cette généralisation. Vois-tu, ma chatte, en amour, -c’est toujours celui qui aime le plus qui est mené -par celui qui aime le moins. Ainsi, moi qui t’adore, -qui t’idolâtre, je suis toujours sûr d’être -<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[379]</a></span>roulé par toi ... numéro un!</p> - -<p>—As-tu fini? Si l’un de nous deux en tient pour -l’autre, ah! ce n’est pas toi, canaille! C’est malheureusement -bien moi!</p> - -<p>—C’est moi, te dis-je, ma vieille branchette!</p> - -<p>—Tais-toi donc!</p> - -<p>—Eh bien, mettons que le béguin est réciproque -et que nous en pinçons l’un pour l’autre.</p> - -<p>—C’est cela, mon chéri! Oui, c’est ce que je voudrais! -Aussi, dans le cas où je me marierais avec -mon type ...</p> - -<p>—Ce ne serait déjà pas si bête!</p> - -<p>—Je me le dis aussi ... Mais, dans ce cas-là, je -pose mes conditions!</p> - -<p>—Ah! pour sûr! Faudra voir ça de près.</p> - -<p>—D’abord, mon loulou, je ne veux pas te quitter. -Il prendra la chose comme il lui plaira ... tant pis!</p> - -<p>—Fais-toi d’abord avantager ... et de la forte -somme!</p> - -<p>—Naturellement! Ça va sans dire! Mais ce n’est -pas tout: je te veux avec nous, mon Léonce!</p> - -<p>—Avec?</p> - -<p>—Avec nous!</p> - -<p>—Ah! mince alors!</p> - -<p>—C’est comme ça! A prendre ou à laisser! Je ne -tiens pas à périr d’ennui ... Je ne peux pas vivre sans -toi, tu le sais bien!</p> - -<p>—Ni moi sans toi, bichette, tu n’en doutes pas?</p> - -<p>—Alors voilà! Je l’épouserai, ce vieux sapajou. Il -m’a déjà promis de me reconnaître un apport dotal -de cent cinquante mille francs, et il ira jusqu’à deux -cent mille, j’en ai la conviction.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[380]</a></span></p> - -<p>—Tu sauras bien l’y faire aller. Ah! ficelle! je ne -suis pas en peine de toi!</p> - -<p>—Tu as raison. Une fois mariés, nous quittons -Paris et allons vivre dans son château de Kermaria, -près de Vannes; c’est son idée ...</p> - -<p>—Eh bien, et moi?</p> - -<p>—Attends donc! Au bout d’une quinzaine de -jours, lorsque nous serons tout à fait installés, je -lui déclare que j’ai besoin de retourner à Paris pour -te voir ...</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>—Pour te voir, parfaitement! à moins qu’il ne -préfère que je te fasse venir!</p> - -<p>—Tu pourrais prendre pour prétexte des affaires -de famille; lui dire que je suis ton parent, ton cousin, -ton frère même ...</p> - -<p>—Non, non, pas de tout cela! Inutile de tricher -et de se donner tant de mal! Il te connaît bien d’ailleurs, -il sait bien qui tu es.</p> - -<p>—Il ne m’a aperçu que deux ou trois fois: je -n’aurais qu’à laisser croître ma barbe ...</p> - -<p>—Non! Pas la peine de tant se démener et se tracasser! -Rien ne vaut la vérité, vois-tu!</p> - -<p>—Le fait est que c’est une grande force! Quand -on le peut ...</p> - -<p>—Je lui dirai nettement ceci: «Je suis devenue -votre femme, c’est très bien: vous le vouliez, et je -me suis exécutée. Mais donnant, donnant! Je ne -vous ai jamais promis de lâcher mon amant, jamais -il n’a été question de ça entre nous, jamais! -Or, il est temps que j’aille un peu le retrouver, ce<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[381]</a></span> -pauvre mignon! Chacun son tour! Faut être juste! -Il s’ennuie tout seul là-bas, il se fait des cheveux ...»</p> - -<p>—Pour sûr! J’en sèche d’avance!</p> - -<p>—«...Maintenant, si, au lieu d’aller le rejoindre, -je l’invitais à venir, cela nous épargnerait, à -vous et à moi, une cruelle séparation, une bien -pénible absence; nous nous en trouverions mieux -tous les deux ...»</p> - -<p>—Tous les trois.</p> - -<p>—Tous les trois, comme tu dis. Et il acceptera, -le vieux bonze, je te le garantis, et il me félicitera -de mon idée, et me remerciera par-dessus le marché.</p> - -<p>—Oh! pas jusque-là!</p> - -<p>—Jusque-là, et plus loin encore, si ça me plaît! -Ah! tu ne connais pas les hommes, les vieux surtout! -Quand ils sont toqués d’une femme, on les vire -comme des totons; on en fait tout ce qu’on veut, de -ces serins-là! Je te parie que, le mien, je lui ferai -décrotter tes bottines et en cirer les semelles? Je te -le parie?»</p> - -<p>Elle l’eût gagné, le momon, si son interlocuteur -l’eût accepté. De point en point sa prédiction s’accomplit: -le mariage eut lieu, les deux conjoints -s’envolèrent aussitôt vers la Bretagne, et, quinze -jours plus tard, les tourelles de Kermaria abritaient, -avec les amours de Magimier pour sa -femme, celles de sa femme pour Léonce, et de -Léonce pour lui tout seul. Chacun semblait enchanté -de son lot et ravi d’être sur terre, sans qu’on<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[382]</a></span> -pût déterminer exactement le plus heureux de la -bande.</p> - -<p>C’était trop de bonheur, et tant d’ivresse passait -les forces d’un sexagénaire. Quatre mois après -son arrivée à Kermaria, Léopold Magimier fut -frappé d’une congestion cérébrale: comme ce -saint pape—pouvait-il choisir meilleur exemple?—qui, -au dire de Montaigne, «mourut entre les -cuisses des femmes», il s’éteignit brusquement, -dans les maigres bras et sur le sein en planche de -sa divine Clara.</p> - -<p>Libre! Enfin libre! Les dix mois obligatoires -révolus, cette incomparable épouse troquait son -nom contre celui de son petit Léonce, le chéri de -son cœur, et tous deux, réalisant leur rêve ancien, -s’en allèrent goûter le repos sous les ombrages du -pays natal, dans un gai cottage, proche de la côte -basque, entre Biarritz et Guéthary, et manger là -leurs rentes, si noblement et héroïquement acquises.</p> - -<p>Et, devenue Mme Claire Teissèdre, l’ex-madame -Clara n’oublia pas ses bons amis les Yankees: -jamais elle ne manquait l’occasion de vous servir -quelque anecdote typique relative à ces sauvages, -ni de déblatérer contre «ces sales mufles» -d’hommes.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[383]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XV</h2> - -<p class="p2">Angélique Bombardier—<i>Spartaca</i>, de son nom -de plume—n’avait pas attendu jusque-là pour -parfaire l’éducation du jeune Félicien, neveu et -pupille du député Magimier. Au lendemain de la -première leçon, elle avait continué de roucouler -avec lui, de le dresser et le façonner, jouer auprès -de lui le rôle de confidente et de directrice, de -«petite maman», tout comme la passionnée et si -accommodante dame de Warens avec le timide -Jean-Jacques. Félicien se trouvait du reste admirablement -bien de ce régime, et ne demandait pas, -je vous prie de le croire, à réintégrer le lycée.</p> - -<p>Mais, s’il n’y songeait point, d’autres y pensaient -pour lui, et, un matin d’avril, son oncle lui annonça -qu’il lui fallait se préparer à quitter Paris -pour regagner Rennes, sa ville natale et la résidence -de ses parents, et y achever ses études. En -même temps, il lui remit une lettre signée de<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[384]</a></span> -son père, qui confirmait pleinement et péremptoirement -cette menace.</p> - -<p>«A coup sûr, murmura aussitôt Félicien, c’est -mon oncle Léopold qui veut se débarrasser de -moi, c’est lui qui me fait rappeler par papa. Je le -gêne, mon oncle, il suffit que je sois chez lui ... Et -il n’aime pas à être gêné, mon nononcle! Ah non! -il n’aime pas ça!»</p> - -<p>Il le connaissait bien, son nononcle, ce gentil -neveu.</p> - -<p>Lorsque Angélique apprit cette barbare décision, -elle se mit à fondre en larmes, et, jetant les -bras autour du cou de Félicien:</p> - -<p>«Cher petit! Est-ce possible? Nous séparer! -Mais je t’aime trop! Je t’aime trop! La vie sans toi, -ah! ce serait la mort!</p> - -<p>—Oui, plutôt mourir! s’écria Félicien avec enthousiasme.</p> - -<p>—N’est-ce pas? Mais il sera toujours temps de -recourir à cette radicale extrémité ...</p> - -<p>—Quand tu voudras! Je suis prêt!</p> - -<p>—Auparavant, essayons ... Nous pourrions fuir, -nous cacher?</p> - -<p>—Je m’abandonne à toi! Décide, commande! -J’obéirai!</p> - -<p>—Cher enfant! Eh bien, oui, laisse-moi faire! -Laisse-moi assurer notre bonheur. Je t’aime tant!</p> - -<p>—Et moi!»</p> - -<p>Le lendemain elle filait avec lui vers l’Italie, -et allait s’installer à quelques lieues de Gênes, à -Nervi, sur cette merveilleuse <i>riviera</i>, où les orangers<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[385]</a></span> -et les citronniers, alors tout chargés de leurs -fruits d’or,—d’or rouge et d’or pâle,—les oliviers -au grêle feuillage d’argent, les palmiers superbes, -les mimosas, les aloès, les cactus, les cèdres triomphants, -formaient, avec l’azur ou le saphir de la -mer, avec les hautes et rocheuses falaises, toutes -contournées, craquelées et déchiquetées, le plus -féerique décor.</p> - -<p>Angélique, qui connaissait cette admirable contrée -et y avait peut-être bien déjà abrité quelque -ancienne tendresse, ne pouvait choisir un site plus -captivant, plus propice aux poétiques épanchements, -aux élans d’admiration, d’abandon et d’amour.</p> - -<p>Elle vécut là avec Félicien deux mois de bonheur -quasi-surhumain, de suaves et édéniques ivresses.</p> - -<p>M. Magimier père, le gros marchand de cuir, avait -bien essayé de mettre le holà. Il était indigné de -cette fugue, et avait dès l’abord vertement chanté -pouille à son frère, qui, lui, ne s’en était pas plus -ému que du reste et avait tranché du philosophe, -opposé à ces objurgations le front le plus serein et -le plus olympien.</p> - -<p>«Laisse donc! Si ce n’était pas celle-là, ce serait -une autre!</p> - -<p>—Mais enfin ...</p> - -<p>—Et mieux vaut celle-là qu’une autre! Celle-là -ne te coûtera rien, d’abord; tu n’as pas à craindre -des dettes, d’embêtantes histoires d’argent ...</p> - -<p>—Mais ...</p> - -<p>—Attends donc! En outre, pas de mère éplorée,<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[386]</a></span> -pas de père furibond venant te supplier ou te sommer -de replâtrer l’honneur de sa fille. Il n’y a aucun -dommage de causé, il n’y a que du plaisir pour -ce brigand ...</p> - -<p>—Mais, mon ami ...</p> - -<p>—Ah! s’il avait enlevé une fillette, quelque gamine -de son âge, je comprendrais tes alarmes! Les -parents de cette petite pourraient flanquer la police -à ses trousses, faire appréhender au corps notre -jeune homme pour détournement et rapt de mineure, -te rendre responsable ... C’est évident! Ce -serait là une vilaine affaire. Mais c’est l’opposé qui -a lieu, mon bon: c’est maître Félicien qui a été détourné, -maître Félicien qui a été enlevé, ravi ... au -septième ciel! Et par qui? Par une luronne qui a -trois fois son âge et le triple de son poids. Jamais -ton maigrelet de fils n’aurait été capable de mouvoir -de lui-même une telle masse, jamais! C’est -donc bien celle-ci qui s’est mise en frais et ébranlée -d’elle-même, qui l’a attiré, entraîné et transporté,—non -lui qui a fait main basse sur elle et -l’a subtilisée. Cela ne présente aucun doute pour -personne.</p> - -<p>—Mais justement ...</p> - -<p>—Estime-toi donc bien heureux, mon cher, que -l’éducation de ton fils soit parachevée à si bon -compte, et que ses inévitables fredaines te reviennent -à si bon marché!»</p> - -<p>Eh bien, non, M. Magimier père—Magimier junior—ne -voyait pas les choses de la sorte, et, loin -de savoir gré à Mme Bombardier des précieuses<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[387]</a></span> -leçons qu’elle avait si généreusement pris à cœur -de donner à Félicien, il était outré, exaspéré contre -elle.</p> - -<p>«Du moment que les deux sexes sont égaux ou -équivalents, il faut que la loi soit la même pour -l’un que pour l’autre! Il faut, comme je le lisais -un jour dans un article de la fameuse féministe Elvire -Potarlot, châtier aussi bien les douairières qui -débauchent les petits pages, que les barbons suborneurs -de tendrons et croqueurs de poulettes; aussi -bien, comme elle disait, les vieilles cochonnes que -les vieux cochons. Ou alors ne venez pas me parler -d’égalité! Votre égalité ne serait plus que de la -frime, puisque nous aurions deux poids, l’un pour -les messieurs, l’autre pour les dames,—et deux -mesures, l’une pour celles-ci, l’autre pour ceux-là. -Or, le code pénal, articles 354 à 357, ne fait aucune -mention des garçons, des mâles, en parlant des enlèvements -de mineurs; c’est uniquement des filles -qu’il s’occupe, des filles au-dessous de seize ans accomplis -spécialement. Ah! il est temps de reviser -tout cela, de faire régner l’égalité et l’équité sur -terre, la véritable égalité, l’exacte et scrupuleuse -justice, telles que la réclament, avec la vaillante -Elvire, mon illustre frère et tous les esprits d’élite -de notre siècle!»</p> - -<p>Sans attendre l’avènement de ce règne, ce qui aurait -pu le mener coucher loin, Magimier junior se -lança à la poursuite de son fils et de la conquête ou -conquérante d’icelui. Il avait appris que cette antique -Dulcinée s’était, en quittant Paris, dirigée sur<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[388]</a></span> -Gênes: c’est là qu’il se rendit aussitôt et commença -ses recherches. Mais, mal aiguillé, il tomba sur une -fausse piste, qui l’entraîna à Florence, puis à Rome, -ensuite à Naples et à Sorrente, où il constata qu’il -s’était absolument fourvoyé et qu’il lui fallait regagner -son point de départ et reprendre sur nouveaux -frais toute l’opération.</p> - -<p>Le hasard vint à son aide.</p> - -<p>Les vieilles pigeonnes sont exigeantes, et notre -jeunet tourtereau, à force de roucouler sous les capiteux -ombrages de Nervi, avait peu à peu senti une -sorte de pesanteur et de torpeur l’envahir. Son appétit, -au lieu de s’accroître, allait en diminuant; -sa tête, par instants, lui semblait vide, comme si -sa cervelle se fût liquéfiée et volatilisée; d’abondantes -et débilitantes transpirations lui survenaient -chaque nuit.</p> - -<p>Un beau soir, sur les bords de cette mer enchanteresse, -après un roucoulement longtemps prolongé, -le tourtereau fut soudain frappé de mutisme et -tomba en syncope. C’était l’anémie cérébrale qui -continuait son œuvre, la paralysie qui se déclarait.</p> - -<p>Trop de roucoulements, trop de bonheur pour un -homme seul et pour un simple petit pigeonneau!</p> - -<p>Un médecin de Gênes, mandé d’urgence, venait -d’ordonner le transfert immédiat de Félicien dans -une maison de santé de cette ville, quand M. Magimier -père eut vent de la nouvelle et accourut pour -reconnaître son fils, quasi-méconnaissable et en si -piteux état.</p> - -<p>Trois semaines plus tard, Mme Magimier étant<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[389]</a></span> -venue rejoindre son mari, tous deux profitèrent -d’une amélioration dans la santé du malade, pour -le ramener en France, sous le toit familial.</p> - -<p>Et, chemin faisant, M. Magimier père songeait:</p> - -<p>«Tout de même, cette femme, cette dame Bombardier, -cette vieille et abominable goule, est-ce -que la loi ne devrait pas l’atteindre? N’y a-t-il pas -là bien autre chose qu’un détournement de mineur? -Une Anglaise, à qui l’on pince le coude en -wagon, ou pour un baiser déposé sur le lobe de son -oreille, se fait adjuger judiciairement je ne sais -combien de livres sterling d’indemnité; et moi, si -j’osais réclamer les moindres dommages-intérêts à -cette sénile bagasse qui a détraqué et aux trois -quarts tué mon enfant, on se gausserait de moi! -Ah! il n’y a pas de justice, vraiment pas d’égalité -ici-bas!»</p> - -<p class="p2">Jalouse sans doute des prouesses de sa consœur -et rivale Spartaca,—Angélique pour les collégiens,—Nina -Magloire, cette autre insigne doyenne des -émancipées et initiatrices, redoublait d’ardeur et -accumulait exploit sur exploit. Volontiers elle s’écriait, -avec la toujours galante Angélique: «Il n’y a -pas de vieilles femmes! Restons jolies, mesdames! -Restons jolies!» Avec elle, elle était convaincue, -comme elle le disait un jour en propres termes, -que «le devoir des femmes est d’être bonnes et encourageantes -pour le jeune homme que son inexpérience -tient, devant elles, timide et gauche; de -susciter, avant l’heure, chez l’innocent, l’étincelle<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[390]</a></span> -magique ... Mais, pour cela, s’empressait-elle d’ajouter, -il faut avoir du cœur, beaucoup de cœur!» -Et elle en avait,—presque autant que de tempérament.</p> - -<p>Cette abondance de sentiments et cette extrême -richesse de sang continuaient, par malheur, à lui -valoir quantité de mésaventures.</p> - -<p>D’abord, des déménagements très fréquents: les -voisins n’appréciaient nullement, selon son importance -et à son juste taux, cet enseignement anticipé -donné à leur tendre progéniture; parfois même -l’éducatrice, outre les bordées d’injures auxquelles -elle avait droit, empochait de vigoureuses gourmades -et sérieux horions. C’est ainsi qu’une mère, -dont elle avait trop fréquemment attiré chez elle le -fils aîné, un adolescent de quinze ans, et qui s’était -aperçue du manège, prit fort mal la chose et distribua -à Mme Magloire une telle volée de coups -de manche à balai qu’elle lui cassa le bras.</p> - -<p>Il y avait ensuite les mauvaises rencontres, les -filouteries et vols à redouter: ces gentils éphèbes, -que l’insatiable Nina introduisait si aisément chez -elle, étaient loin d’être pour la plupart la fleur des -pois de la jeunesse française. Au lieu de payer la -leçon,—ce qu’on ne leur demandait pas, loin de là,—ils -pouvaient avoir la fantaisie de se la faire -payer, et à un prix absolument exagéré, et de force, -avec menaces et violences, s’il était nécessaire. -Toute faute, imprudence, défaillance ou sottise, reçoit -peu ou prou et tôt ou tard son guerdon ici-bas: -Nina Magloire l’avait déjà plus d’une fois constaté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[391]</a></span></p> - -<p>Ainsi un soir de mai, un beau soir plein d’étoiles -et de molles et tièdes brises, qu’elle avait pris place -sur l’impériale presque vide d’un tramway, à côté -du plus prévenant et charmant jouvenceau, elle ne -tarda pas à remarquer—ô surprise! ô bonheur!—que -ce galant page la serrait de près, que ses doigts -même osaient frôler sa taille ...</p> - -<p>Elle, aussitôt, de lui décocher, avec une fulgurante -œillade, un sourire empli de gratitude et -d’encouragement.</p> - -<p>Le damoiseau, qui n’avait pas besoin de tant d’instances -ni de commentaires, et avait sûrement déjà -accompli ses caravanes et gagné ses éperons, de se -rapprocher davantage, de se blottir tout contre -cette avenante voisine, si mûre et si maigre qu’elle -fût, et de glisser de plus en plus sa main indiscrète ...</p> - -<p>«Finissez ... On pourrait vous voir, murmura -Nina, toute frémissante. Pas ici ...</p> - -<p>—Si nous descendions?</p> - -<p>—Oui.»</p> - -<p>Mais, arrivée sur le trottoir, et le tramway reparti, -elle s’aperçut—ô surprise! ô douleur!—que l’entreprenant -chevalier s’était éclipsé, l’avait odieusement -lâchée.</p> - -<p>«Qu’est-ce à dire?»</p> - -<p>Vite, elle tâta sa poche: plus de porte-monnaie! -Plus de montre non plus!</p> - -<p>«Oh!!»</p> - -<p>Si encore ce petit misérable avait daigné faire -avec elle plus ample connaissance! Mais non, pas -même cette fiche de consolation! Il avait eu hâte<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[392]</a></span> -de la quitter, d’aller sans doute narrer cette aubaine, -avec force gorges chaudes, à quelque drôlesse -de son âge, et manger cet argent en sa compagnie.</p> - -<p>Et trois mois plus tard, un matin, Nina Magloire -était trouvée morte, étranglée au pied de son lit, -dans le minuscule appartement qu’elle occupait -alors rue de Penthièvre, au fond d’une cour. L’armoire -à glace, la commode et les placards avaient -été vidés, leur contenu étalé sur le plancher, tous -les meubles fouillés ou brisés; dans les trois exiguës -et sombres pièces régnait le plus grand désordre. -L’enquête, dès ses débuts, révéla que la -veille, à la tombée de la nuit, Mme Magloire avait -reçu la visite d’un petit jeune homme imberbe, -à chapeau melon, par-dessus noisette et pantalon -collant, un de ses petits protégés et son hôte -assidu. A peine était-il entré qu’un second petit -jeune homme, également sans barbe, à chapeau -melon aussi, à accroche-cœur et veston étriqué et -élimé, marquant mal, était venu sonner à la porte -et avait été introduit. C’étaient eux sûrement qui -avaient fait le coup, de ce côté qu’il fallait chercher. -Et on chercha; on les découvrit bientôt, et leurs -aveux confirmèrent l’exactitude de ces soupçons.</p> - -<p class="p2">C’est à peu près à cette même époque qu’Elvire -Potarlot, la plus convaincue, la plus franche et la -plus remuante des revendicatrices féminines, disparut -aussi de ce monde.</p> - -<p>Pauvre Elvire! Avec sa manie d’égalité ou d’équipollence<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[393]</a></span> -absolue des deux sexes et son inflexible -logique, elle était arrivée à patauger de plus en -plus en pleines incohérences, drôleries et cocasseries.</p> - -<p>Plus que jamais, par exemple, elle demandait -qu’on transformât toute la langue française pour -mettre la syntaxe d’accord avec la justice et le bon -sens. De quel droit le masculin l’emporte-t-il toujours -sur le féminin? Et le masculin quel qu’il -soit! Des animaux, des plantes, des objets quelconques, -des êtres abjects imposent leur genre à la -femme, aux femmes, si nombreuses, si pures, si -intelligentes et si éminentes qu’elles soient! Et elle -reprenait son exemple: «Les plus illustres dames -et les plus vilains caniches de la ville se sont rencontrés -sur cette place.» <i>Rencontrés</i> au masculin -pluriel, parce que <i>caniches</i> est du masculin et au -pluriel. Vous ne trouvez pas cette règle idiote, humiliante, -outrageante, scandaleuse, révoltante? Ce -sont les hommes qui l’ont imaginée et promulguée, -cette règle, qui l’ont imposée, comme ils en ont -confectionné et imposé tant d’autres, toutes aussi -despotiques et ineptes, comme ils ont fabriqué et -cuisiné les codes, inventé et tripatouillé les religions, -tout créé, arrangé et faussé ici-bas à leur -mode et convenance, pour eux et contre nous. Pourquoi -donc, voyons, pourquoi ne pas toujours employer -le féminin, lorsqu’on parle d’une femme? -Pourquoi ne pas oser dire: «<i>une</i> auteuse, <i>une</i> chroniqueuse, -<i>une</i> contrôleuse, <i>une</i> censeuse, <i>une</i> sapeuse, -et <i>une</i> amatrice, <i>une</i> administratrice, <i>une</i><span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[394]</a></span> -rhétrice, <i>une</i> agricultrice, <i>une</i> médecine, <i>une</i> assassine, -<i>une</i> soldate, <i>une</i> pompière, <i>une</i> agente, <i>une</i> -témoin, <i>une</i> écrivain, etc., etc. C’est évident! Ce serait -à la fois plus clair, plus rationnel et plus équitable: -il n’y a pas à nier, voyons! Ces sempiternels -et stupides masculins étaient bons pour le temps -où les femmes n’étaient ni chroniqueurs, ni contrôleurs, -ni censeurs, sapeurs, administrateurs, rhéteurs, -médecins, soldats, pompiers, agents de police -ou de voirie, etc., et se contentaient sottement -d’être des ménagères et des mères; mais à présent -que nous avons changé tout cela!»</p> - -<p>Aussi Elvire, apôtre, apôtresse ou apostoline du -progrès, championne de la civilisation, n’hésitait -pas, elle, et, selon son joli mot, «féminisait le dictionnaire, -en attendant qu’elle pût féminiser le -code».</p> - -<p>Comprend-on que la femme, en se mariant, perde -son nom pour prendre celui de son époux? Pourquoi -ne serait-ce pas plutôt celui-ci qui troquerait -le sien contre le nom de sa femme? Voyons, pourquoi? -Et les enfants, n’est-ce pas plutôt le nom de -leur mère qu’ils devraient porter? Le père n’est-il -pas toujours et de plus en plus putatif?</p> - -<p>Elvire alléguait encore, et non sans succès, qu’il -n’y avait aucune raison pour que la femme s’habillât -autrement que l’homme; qu’elle laissât croître -ses cheveux, lorsque l’homme les coupe; qu’elle -portât des bracelets et des boucles d’oreille, quand -l’homme s’en passe.</p> - -<p>«La voilà, écrivait-elle avec enthousiasme dans<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[395]</a></span> -<i>l’Émancipation</i>, la voilà la cause de l’infériorité physique -de la femme! A l’instar de la force de Samson, -elle gît dans vos cheveux, citoyennes, cette infériorité; -elle gît pareillement dans vos jupes à traîne, -dans ces inutiles brimborions, vestiges de liens et -d’entraves, emblèmes de l’antique servitude, que -vous attachez à vos poignets ou passez à votre cou. -Comment voulez-vous lutter victorieusement contre -l’homme, si vous vous alourdissez et vous fatiguez -le crâne par cet anormal, exorbitant et disgracieux -fardeau, si vous vous empêtrez les jambes dans les -malsains et dangereux replis d’une interminable -jupe? La loi qui vous interdit le costume masculin, -si commode—ah! les hommes! tout pour eux!—il -faudra bien l’abroger, cette loi, lorsque, toutes, vous -vous déciderez à l’enfreindre. Osez donc! Calculez -que de temps perdu à peigner, onduler et calamistrer -cette chevelure, à ajuster et draper cette robe, -à vous attifer, vous maquiller, pomponner et peinturlurer! -Les voilà, les voilà, les vraies et seules -causes de votre infériorité, citoyennes! Ne les cherchez -pas ailleurs: elles sont là, et viennent de vous. -Encore une fois, plus de chignons, plus de jupons! -<i>In hoc signo vinces!</i>»</p> - -<p>Et, donnant l’exemple, conformant sa conduite à -ses principes et exhortations, elle s’était courageusement -fait tailler les cheveux à la mal content, et -ne sortait plus qu’en culottes bouffantes et costume -complet de bicycliste.</p> - -<p>Chère et excellente Elvire!</p> - -<p>Bien mieux, elle adressa une pétition à la<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[396]</a></span> -Chambre, et signala à l’attention de nos législateurs -ces trois nouvelles importantes sources de revenus: -impôt sur la coiffure des femmes,—impôt -sur les jupes dites <i>à balayeuse</i>,—impôt sur les diamants -et bijoux.</p> - -<p>Avec son illustre prédécesseur ... prédécesseuse, -pardon! Jenny d’Héricourt, l’amusante historienne -de <i>la Femme affranchie</i>, Elvire prétendait de plus -belle que «le concours de l’homme ne sera pas toujours -nécessaire pour l’œuvre de la reproduction», -et que «la science humaine parviendra à délivrer -la femme de cette sujétion insupportable».</p> - -<p>Il est vrai qu’à l’époque où cette réconfortante -espérance était ainsi proclamée, M. Brunetière n’avait -pas encore découvert la faillite de la science. -A présent, hélas! «la sujétion insupportable» a -des chances de durée, de grandes chances.</p> - -<p>Faisant encore chorus avec un autre adepte, superlativement -doué d’imagination, Elvire Potarlot -attribuait «à un coup de poing donné par l’homme -sur le ventre de la femme l’origine des menstrues ... -C’est l’homme encore ici qui est le coupable et le -criminel. Toujours et partout nous le retrouvons, -ce monstre! Oui, c’est à lui, à sa brutalité, à sa -sauvagerie, que nous devons ce déplorable tribut! -Mais nous ne le paierons pas toujours! Non seulement -l’heure de la ménopause sonnera et nous en -dispensera, mais la science est là, mes sœurs, et -M. Jules Bois et moi, nous vous l’annonçons: Un -jour luira où, pour quelques femmes tout au moins, -pour une élite intellectuelle, disparaîtra ce mal sanglant,<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[397]</a></span> -sans que pour cela les fonctions de la maternité, -tout à fait indépendantes de la menstruation, -soient atteintes.»</p> - -<p>Mais qui déterminera cette élite? Quelles seront -au juste ces privilégiées? Pourquoi quelques-unes -et non pas toutes?</p> - -<p>«Toujours des inégalités et des injustices alors? -allez-vous encore vous récrier. Pendant que la nature -y était, il ne lui en aurait cependant pas coûté -davantage ... C’est là, mes sœurs, ce que la science -nous apprendra, ce qu’elle se réserve d’établir et de -nous démontrer.»</p> - -<p>Pauvre science! Que serait-ce, que ne te ferait-on -pas dire, si tu n’avais pas fait faillite!</p> - -<p>Mais le rêve obstiné d’Elvire, son idée prédominante, -persistante et obsédante, c’était que l’homme -pût devenir enceinte ... pardon! Ici, c’est cet odieux -masculin qui est obligatoire!—pût devenir <i>enceint</i> -à son tour; qu’il pût, comme la femme, connaître -les tribulations de la grossesse, les grièves douleurs -et mortels risques de la parturition, les angariantes -servitudes de l’allaitement. Voilà où il fallait tendre, -voilà le grand but à atteindre! Car, tant qu’on n’en -sera pas là, tant qu’on n’aura pas retrouvé et reconstitué -l’androgyne de Platon,—ces androgynes, -nés tous parfaits ...</p> - -<p class="pp6 p1">D’un pur limon pétri des mains divines, -Également des deux sexes pourvus, -Se suffisant par leurs propres vertus,</p> - -<p class="p1">il n’y aura rien de fait: toujours, sur les deux sexes<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[398]</a></span> -séparés, pèsera une abominable iniquité, une implacable -et désespérante inéquivalence. Mais comment -établir cet équilibre, réaliser ce sublime -rêve? Encore un miracle nécessairement réservé à -la science, qui a bon dos, malgré sa faillite, et autorise -toutes les coquecigrues possibles et imaginables.</p> - -<p>En dépit de sa passion égalitaire, Elvire Potarlot -penchait par instants vers les doctrines professées -par certaines agitées américaines,—toujours on les -retrouve, celles-là, sur le chemin de l’originalité et -de la drôlerie,—et estimait que l’homme est en -tous points l’inférieur de la femme, et que le prototype -de la force, l’Hercule mythique, a appartenu -au sexe faible. Hercule était une fille et devrait s’appeler -Herculesse.</p> - -<p>Ressassant d’autres vieilles bouffonneries empruntées -aux coryphées et pionnières du féminisme, -elle écrivait sans rire que «le divin Créateur a bien -prouvé la supériorité de la femme en terminant et -couronnant son œuvre par la création de notre -mère Ève.</p> - -<p>«Pour faire Adam, il prit de la boue, de la simple -boue, notez bien cela ... et voilà votre père à tous, -messieurs! Mais, pour la femme, il jugea que la -boue était trop indigne, il prit une matière qui déjà -avait été purifiée par son souffle divin, une côte -d’Adam, et il forma Ève.</p> - -<p>»L’histoire nous dit: Ève a pris l’initiative du -mal et a causé sa perte et celle de son époux. Soit! -Mais si, dans cette occasion, Ève n’a effectivement<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[399]</a></span> -pas fait preuve d’esprit et d’obéissance, elle a au -moins prouvé qu’elle avait la haine de la routine, la -passion du nouveau et du progrès, l’imagination, -l’ardeur et la bravoure nécessaires pour aller de -l’avant, toujours de l’avant. <i>Go ahead! Go ahead!</i>»</p> - -<p>Hélas! malgré tant d’éloges décernés à son sexe, -et une telle prédominance, Elvire était plus que jamais -courbée sous le joug et la férule d’un abject -mâle, du pseudo-statuaire, maître fainéant et -maître rufien Émilien Bellerose. Plus que jamais -elle avait à essuyer les avanies et brutalités de -ce drôle, à endosser ses horions, de véritables -déluges de coups de canne ou de cravache, disait-on, -qui lui tombaient quotidiennement sur le -casaquin et la laissaient étendue comme morte sur -le plancher.</p> - -<p>«Et elle aime ça, vous savez, elle raffole de ça! -allaient répétant partout la vaporeuse Bombardier, -l’impeccable Lauxerrois et l’ineffable Cherpillon, -toutes ses suaves sœurs d’armes et délicieuses amies. -Il lui faut chaque soir sa ration d’étrivières et de -bastonnade,—son vigoureux petit picotin. Elle ne -dormirait pas sans cela.»</p> - -<p>Elles assuraient même, les braves compagnes et -candides âmes, qu’à certains moments psychologiques, -au lieu de soupirer: «Tu m’aimes, dis? Tu -m’aimes, mon chéri?» Elvire ne manquait jamais -de s’exclamer: «Oh! tu me battras, hein, trésor? -Tu me battras bien! A me briser, mon ange! A me -tuer, n’est-ce pas, à me tuer?»</p> - -<p>Hélas! ce fut bien, en effet, ce sacripant qui lui<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[400]</a></span> -porta le coup de la mort; mais pas tout à fait -comme elle l’entendait, ou plutôt comme s’amusaient -à le lui faire dire ses charitables rivales et -affectionnées consœurs.</p> - -<p>Un automne, qu’il avait été invité par un camarade -de cercle à venir chasser dans un coin des -plus boisés et des plus sauvages de la Dordogne, -Émilien rencontra là-bas une veuve encore fraîche -et suffisamment accorte, qui laissait mollir ses -charmes et moisir ses écus, faute d’occasions.</p> - -<p>«Voilà mon blot!» pensa l’élégiaque personnage, -dès qu’il apprit que la fortune de ladite veuve s’élevait, -nette de toute hypothèque et redevance, à dix-sept -cent mille francs.</p> - -<p>Justement il avait fini de croquer les dernières -bribes du patrimoine d’Elvire; il en était réduit à -la faire travailler, trimer le plus possible, et à chercher -à tirer parti de ce labeur, de tout ce qui coulait -de cette intarissable plume ... Démarches difficiles -et bien souvent infructueuses; ardue, décourageante -et énervante besogne, qui le dépitait, -l’exaspérait très souvent et lui faisait plus que jamais—ô -ivresse!—lever sa canne et taper dru, -fouailler à tour de bras et à planté sa reine nourricière.</p> - -<p>Il n’avait plus qu’ennuis, tracasseries et misères -à attendre d’elle. C’était le moment ou jamais -de lui tirer sa révérence ou de filer à l’anglaise.</p> - -<p>La partie de chasse, qui devait durer huit jours, -se prolongea durant six semaines; et comme Elvire -commençait à trouver le temps démesurément long<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[401]</a></span> -et à s’étonner et s’alarmer, elle découvrit le pot aux -roses.</p> - -<p>La très consolable petite veuve, perdue dans sa -thébaïde, n’avait pu rester insensible aux langoureux -soupirs, aux effets de torse, roulades et scies -d’atelier de ce pitoyable cabot. Elle s’était toquée -de ce bellâtre, qui lui apparaissait avec tout le -prestige de la capitale et de l’art,—quel art, messeigneurs!—et -elle avait déposé à ses pieds sa -tendresse et ses titres de rente.</p> - -<p>Le jour même où elle apprit le mariage de son -misérable amant, Elvire Potarlot mettait en vente -son fameux livre <i>Ève triomphante</i>, où elle démontre -si bien par A + B l’absolue précellence de la -femme sur l’homme,—en beauté et en bonté -d’abord et incontestablement, puis en esprit, en intelligence -et en science, en morale aussi et en conduite, -en santé également, en vigueur, force, souplesse, -taille, solidité, élasticité, etc.; et elle venait -de toucher ses droits d’auteur, six cents francs, sur -le premier tirage de ce volume. Immédiatement -elle les expédia à Émilien: ce fut sa seule vengeance.</p> - -<p>Puis elle rentra chez elle, déboucha un flacon de -cyanure de potassium, et—adieu la vie! adieu -toutes les trahisons et toutes les lâchetés! Assez de -larmes, assez de tortures, de désespoirs et de dégoûts!—elle -le vida d’un trait, et s’en alla goûter -sous terre ce qu’elle n’avait jamais pu rencontrer et -ce qui n’existe pas dessus, l’unique et véritable -égalité.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[402]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XVI</h2> - -<p class="p2">Séverin Veyssières gisait sur un fauteuil, dans sa -chambre à coucher, le regard tourné vers la fenêtre, -et obstinément, lugubrement fixé au loin, perdu -dans le bleu du ciel.</p> - -<p>Un mal horrible était venu le frapper; une dégoûtante -plaie, un lupus ulcéreux, lui rongeait la -lèvre supérieure, l’aile droite du nez et la moitié de -la joue. Pour tout son entourage, pour tout le -monde, principalement pour ses chers confrères et -joyeux associés de la secte salomonienne, il était devenu -un objet de répulsion.</p> - -<p>Plus de visites: depuis trois semaines, à part le -docteur qui le soignait et était un de ses anciens -condisciples de l’École normale, transfuge de -l’Université, aucun ami n’avait franchi sa porte. -Le dernier qui eût pénétré chez lui, Roger de Nantel, -s’en était allé avec l’intime et formelle résolution -de ne plus remettre les pieds chez «ce pauvre -bougre».</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[403]</a></span></p> - -<p>«C’est vraiment trop répugnant! Quelle sale machine! -Plus moyen de le voir! Et puis ça peut s’attraper! -Brrr! Je vais de ce pas en parler à mon -médecin ... Si c’était contagieux? Eh bien merci! -Me voilà propre!»</p> - -<p>Si, cependant, quelqu’un lui était resté; à défaut -de gais camarades, une amie continuait à venir le -voir, une amie dont la première visite datait seulement -du jour où il avait dû demeurer confiné -chez lui, le visage en partie recouvert de pansements -et de compresses. Et la fréquence et la durée -de ces visites avaient toujours été en augmentant; -à l’heure actuelle, Katia Mordasz ne quittait plus le -domicile de Séverin; elle s’efforçait de le distraire, -s’évertuait et s’ingéniait à le rassurer, à le consoler -et le réconforter: tâche pénible, ardue entre toutes, -et que, semblable au labeur de Sisyphe, il fallait -continuellement recommencer.</p> - -<p>Désemparé, affalé, désespéré, Séverin ne songeait -plus qu’au suicide,—l’unique et éternel remède,—et, -sans Katia, sans cette vigilante et infatigable -gardienne, il aurait déjà, d’une façon ou d’une -autre, supprimé le mal en supprimant le malade.</p> - -<p>Et quelle était la cause de cette effroyable affection? -Comment cet ulcère rongeur, ce <i>lupus excedens -aut exedens</i>, qui avait débuté par de simples -boutons, quelques tubercules durs et violacés, -avait-il pu se produire?</p> - -<p>Mystère!</p> - -<p>«Il n’y a pas là trace d’atavisme! disait Séverin -à son ex-condisciple, le docteur Chézurier. Je n’avais<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[404]</a></span> -pas cela dans le sang, j’en suis convaincu! Ni mon -père, ni ma mère, ni mes grands-parents, personne -que je sache, dans ma famille, absolument personne, -n’a été atteint d’une infirmité de cette espèce. C’est -pire que n’importe quoi, pire que toute souffrance, -toute torture, pire mille fois que la mort! Je suis -comme un pestiféré: chacun se détourne de moi -avec effroi, tout le monde me fuit, je me fais -horreur à moi-même ... Ah! maudit soit ...»</p> - -<p>Et il retombait dans sa torpeur, s’y enfonçait de -plus en plus, se laissait de plus en plus envahir et -accabler par ses idées noires, ses funèbres et -odieuses réflexions.</p> - -<p>«Mais si, vous guérirez! Mais si! lui répliquait -Katia. Vous vous exagérez votre état, et ne le voyez -nullement comme il est.</p> - -<p>—Oh! que si, hélas!</p> - -<p>—Pas du tout, mon ami, je vous assure. Vous -allez bien mieux que la semaine passée, et, lorsque -vous aurez séjourné un mois ou deux au bord de la -mer, comme le médecin vous l’ordonne....</p> - -<p>—Je ne veux pas partir!</p> - -<p>—Si!</p> - -<p>—Je veux mourir ici, chez moi!</p> - -<p>—Parce que vous avez un bobo sur la joue, vous -vous imaginez que tout est fini, que votre dernière -heure a sonné! Un peu de raison, Séverin! Un peu -de courage!»</p> - -<p>Elle en avait, elle, du courage; elle en avait, de -la résistance, de l’énergie et de la vaillance. Pas une -seconde, elle ne s’était demandé s’il n’y avait pas<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[405]</a></span> -danger pour elle d’approcher un tel malade, «si ça -s’attrapait». Cette égoïste et lâche question,—si -humaine pourtant!—ne lui était pas venue à l’esprit: -il y avait près d’elle une souffrance à alléger, -un malheureux à secourir et à consoler, et elle était -accourue. Sa place était là; son instinct de femme, -plus encore que le profond mais très platonique et -très pur attachement qui l’unissait à Séverin, l’en -avertissait et la conduisait.</p> - -<p>«Nous partirons ce soir même, continuait-elle -en manœuvrant les tiroirs de la commode, pour en -extraire les piles de chemises, de chaussettes et de -mouchoirs qu’elle avait dessein de ranger ensuite -dans la malle. Ne différons pas ... Nous voici au mois -de mai; nous avons un temps superbe, et j’ai promis -ce matin au docteur Chézurier ...</p> - -<p>—A quoi bon? C’est encore ici que je serai le -plus tranquille! soupira Séverin en promenant autour -de lui, sur sa longue table de travail et ses rangées -de livres, un regard navré.</p> - -<p>—Il faut quitter Paris, et le plus tôt sera le mieux, -ne cesse de répéter le docteur. Lui-même s’est -occupé de vous louer un chalet à Arcachon, sur la -lisière de la forêt de pins et à proximité de la mer ...</p> - -<p>—C’est-à-dire qu’il a hâte d’être débarrassé de -moi. Il ne tient pas à ce que je crève sous ses -ordres!</p> - -<p>—Séverin! Comment pouvez-vous concevoir de -telles vilaines pensées? M. Chézurier vient chaque -jour vous voir; il vous témoigne la plus affectueuse -sollicitude; il affirme qu’un changement d’air, un<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[406]</a></span> -séjour prolongé dans le voisinage de l’Océan, vous -sera des plus salutaires et vous rétablira promptement ...</p> - -<p>—Il n’y a que vous, Katia, vous seule! Si je me -rétablis jamais, ce sont vos soins ... Si je ne suis pas -abandonné, c’est à vous que je le dois! Et je ne -peux même plus baiser vos chères, chères petites -mains, que j’aimais tant! Si je guéris, je resterai -défiguré, hideux, abject ... comme un monstre!</p> - -<p>—Vous broyez du noir à plaisir! C’est fou! Cette -plaie se fermera et disparaîtra. Vous n’êtes pas du -tout hideux, pas du tout repoussant ... Prenez mes -mains, tenez, les voilà! Elles sont à vous!</p> - -<p>—Non! Non!»</p> - -<p>Et cette même femme qui, jusqu’alors, toujours -retenue par ses scrupules de dignité et de fierté, -par son excessif respect d’elle-même, n’avait jamais -manqué de dérober ses mains aux caresses et aux -baisers de leur enthousiaste admirateur, elle les lui -abandonnait pleinement à présent, les lui portait -d’elle-même aux lèvres,—à ses lèvres rongées, tuméfiées, -saignantes et sanieuses, horribles.</p> - -<p>Telles, ces religieuses embrasées de l’amour divin, -ces saintes et étonnantes hystériques, qu’aucune -immondice ne rebute, qui se complaisent à surmonter -tous les dégoûts.</p> - -<p class="p2">Le soir même où Séverin Veyssières, accompagné -de l’ardente nihiliste, devenue sœur de charité -laïque, et non moins passionnée et exaltée dans cet -apostolat que dans le précédent, prenait le train<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[407]</a></span> -pour Arcachon, le dîner mensuel des Salomoniens—on -était justement au premier mardi de mai—avait -lieu dans la salle attitrée du restaurant Margery.</p> - -<p>Tous étaient là,—tous les survivants et les restants. -Sambligny, qui remplissait encore, après -Nantel, les fonctions de secrétaire-recruteur, n’avait -jamais eu si belle mine que depuis son veuvage, -et n’avait jamais si chaleureusement recommandé -le célibat à son personnel administratif.</p> - -<p>«<i>Cœlum habitat</i>, il habite le ciel, le célibataire, -croyez-en toujours la science étymologique, et restez -plus que jamais convaincus, mes amis, que les meilleurs -mariages sont ceux qui ne se font pas. Vous -n’avez aucun, absolument aucun intérêt à vous marier, -même à vous marier avec une femme très riche. -Si elle vous apporte trente mille livres de rente, elle -se croira obligée d’en dépenser quarante mille, -et vous y serez encore de votre poche. Si elle n’a -pas le sou, il y a de très grandes probabilités pour -qu’elle ait été élevée en millionnaire,—comme on -élève à peu près toutes les jeunes filles d’à présent. -Elle saura parler chinois et résoudre une équation -du second degré, cultivera le pastel et la musique, -mais ne sera pas capable de faire cuire une côtelette, -pas même d’allumer le feu. Elle croirait déroger -d’ailleurs, si elle essayait de s’initier à ces -viles besognes, si elle touchait au charbon, lavait -sa vaisselle ou descendait sa boîte à ordures. Fi! -Fi donc! Il lui faudra une bonne, sinon deux, et -qui les paiera, ces intruses indispensables? Ce sera<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[408]</a></span> -vous. Madame voudra avoir son salon, son piano, -son jour de réception, ses <i>five o’clock</i> et autres balançoires; -elle devra rendre ses visites et ses dîners; -et qui soldera ces frais de toilette, d’apparat -et de voitures? Ce sera monsieur, toujours monsieur, -toujours vous, mes petits amis. C’est toujours -vous qui serez les dupes du marché et les -dindons de la farce. Gardez donc précieusement, -envers et contre tous, impitoyablement et férocement, -ce premier de vos biens: l’indépendance. -Vous pouvez, comme dans la chanson, parcourir le -monde et courtiser tout à votre aise la brune et la -blonde, vous ne rapporterez jamais chez vous plus -de deux oreilles. Il n’y a rien de meilleur ici-bas -que l’amour, mais,—croyez-en la sagesse de Salomon, -aussi bien que celle du dix-huitième siècle,—l’amour -charnel, l’amour sensuel, l’amour varié, -l’amour amusant, et non celui qui vous rend sombres, -inquiets, exclusifs, jaloux et méchants, qui -vous torture, vous exaspère, vous affole. La bonne -déesse, c’est la Vénus physique, la Vénus Coliade, -si chère aux anciens, la Vénus Hétaira, Pandemos -ou Vulgivaga, la Vénus Meretrix, toujours Victrix, -perpétuellement victorieuse, triomphante et toute-puissante, -en dépit de tous les repoussoirs, de -toutes les politiciennes, viragos, émancipées et toquées. -C’est celle-là, cette grande Astarté, cette irrésistible -Aphrodite, qu’il faut honorer et pratiquer, -mes amis, et non l’autre,—et non perdre votre -temps à flirter, implorer, soupirer, baguenauder et -<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[409]</a></span>vous morfondre ... Laissez cela aux imbéciles. Ditesvous -bien qu’il n’y a rien de plus agréable, de plus -commode et de plus économique que les prêtresses -attitrées de l’incomparable divinité, rien de plus -gênant, collant, fastidieux et dispendieux que les -tendresses non tarifées et prétendues gratuites. -N’appréciez jamais les femmes qu’au point de vue -plastique: c’est le seul intéressant, le seul intelligent -et affriolant; et sachez toujours prendre ces -dames avec plaisir et les quitter sans regret. Tels -sont, chers amis, les principes et règles de vie que -l’expérience des siècles et la sapience humaine -m’ont légués et vous dictent par ma bouche. Conservez-les -dans vos cœurs, méditez-les pieusement, -afin de les appliquer sans relâche, jusqu’au jour où -il plaira au Divin Maître de vous rappeler à lui et -de vous convier à jouir, avec les anges, de l’éternelle -félicité. Ainsi soit-il!»</p> - -<p>Malgré les vides dus à la mort ou à la maladie, le -banquet salomonien avait gardé sa pleine liberté -d’allure, sa rondeur et son entrain. On n’avait pas -encore remplacé les manquants, et on hésitait à le -faire: rien ne pressait.</p> - -<p>«Ce sacré Magimier! exclama soudain Adrien de -Chantolle. Aller s’amouracher de cette citoyenne de -la rue de Maubeuge, cette madame Clara, sèche -comme une morue et plate comme une limande, lui -qui exécrait les femmes maigres!</p> - -<p>—Qui nous disait si bien, vous vous le rappelez? -repartit Hector Jourd’huy, que l’embonpoint est le -propre de la femme, que la vocation de la femme -<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[410]</a></span>est d’être grasse ...</p> - -<p>—C’est vrai.</p> - -<p>—Pas bête!</p> - -<p>—Il avait raison!</p> - -<p>— ... Et qu’il n’y a rien de plus disgracieux -qu’une poitrine féminine sans reliefs accentués, -sinon un abdomen masculin ultra-bombé.</p> - -<p>—Magimier disait cela, oui, répliqua Ravida; -mais il ne dédaignait pas non plus de temps à -autre, durant l’été notamment, la sveltesse des -formes.</p> - -<p>—Il était avant tout éclectique, partisan de la -nouveauté et de la variété, rectifia l’ingénieur Lesparre.</p> - -<p>—Comme nous tous! s’écrièrent à la fois le -maître des requêtes d’Amblaincourt et le négociant -Xavier Ferrero.</p> - -<p>—Changement d’herbage réjouit ...</p> - -<p>—C’était Magimier qui classait les femmes en -deux catégories, interrompit Roger de Nantel: -femmes d’été et femmes d’hiver.</p> - -<p>—Non, il était plus gourmand, il voulait trois -catégories, riposta le président Herbeville: femmes -grasses et dodues pour l’hiver, diaphanes et zéphyriennes -pour l’été, et intermédiaires, entrelardées, -pour l’automne et le printemps.</p> - -<p>—C’est cela! Je me souviens! dit Jourd’huy.</p> - -<p>—Il s’y entendait, le vieux cerf!</p> - -<p>—C’est son collègue Brizeaux qui se contentait -de deux échantillons ...</p> - -<p>—Ce pauvre Brizeaux!</p> - -<p>—Encore un qui a drôlement fini!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[411]</a></span></p> - -<p>—A qui la faute? objecta Chantolle. Si Brizeaux, -tout comme Magimier, était demeuré fidèle à notre -programme, avait respecté nos traditions, si l’un ne -s’était pas monté le bourrichon au point de convoler -en justes noces avec un de nos numéros ...</p> - -<p>—L’idiot!</p> - -<p>— ... Si l’autre, au lieu de braconner sur le terrain -défendu et de mettre à mal une brave fille, s’en -était tenu, selon notre règle, aux professionnelles, -à la liste de nos clientes, liste si variée, si nombreuse -et si intelligemment composée, si parfaitement -suffisante, en somme, tous deux seraient encore -là, messieurs! conclut Adrien de Chantolle.</p> - -<p>—Eh oui!</p> - -<p>—Effectivement!</p> - -<p>—C’est donc de leur faute ...</p> - -<p>—Et Veyssières? lança Ravida.</p> - -<p>—Ah! Veyssières! Sans doute, c’est autre chose, -repartit Chantolle. En résumé, sur treize que nous -étions à l’origine, il y a sept ans, ça ne fait que trois -qui manquent ...</p> - -<p>—Et sur ces trois, observa Sambligny, deux ont -sombré par leur faute.</p> - -<p>—Absolument! N’oublions pas cela! poursuivit -Chantolle. Donc, messieurs, tout en déplorant la -disparition de nos confrères et associés, en formant -les vœux les plus ardents pour la guérison -de ce pauvre Veyssières, si abominablement frappé ...</p> - -<p>—Je doute que ...</p> - -<p>—S’il se rétablit, assura l’ingénieur Rouyer, il n’en -<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[412]</a></span>demeurera pas moins tout défiguré ...</p> - -<p>—Monstrueux!</p> - -<p>—C’est forcé!</p> - -<p>—Il n’osera plus se montrer!</p> - -<p>—Eh bien, messieurs, trois disparus sur treize, -il ne faut pas nous plaindre! conclut de nouveau -Chantolle. Nous sommes encore des privilégiés!</p> - -<p>—Évidemment!</p> - -<p>—C’est que nous sommes dans le vrai!» proclama -Sambligny.</p> - -<p>Et, comme un bruit de voix s’élevait dans la salle -contiguë:</p> - -<p>«Je vous ai avertis en arrivant, continua-t-il, -que nous avions encore là, ce soir, un festin d’amazones. -Ces dames de l’Émancipation et de l’Infécondité -célèbrent je ne sais quel glorieux événement ...</p> - -<p>—L’inauguration d’une vaste école d’allaitement -pour hommes, les <i>nourrices mâles</i>, insinua -Ravida.</p> - -<p>—Ou quelque chose d’analogue, poursuivit Sambligny. -Mais elles ont beau s’agiter, beau piailler et -glousser, les chères poulettes ...</p> - -<p>—Tu n’échapperas point au verdict du Très-Haut: -«Tu seras éternellement sous la puissance -de l’homme!» proféra Roger de Nantel.</p> - -<p>—Et c’est en vain que tu te démènes et te rebiffes, -infortunée côte d’Adam, repartit Jourd’huy; tu n’as -réussi qu’à provoquer la faillite du mariage et le -krach de l’amour, qu’à stimuler et encourager la -polygamie, développer et multiplier la prostitution ...</p> - -<p>—Elle est immortelle, la prostitution, heureusement!<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[413]</a></span> -exclama Chantolle. C’est notre revanche, -notre compensation, ce qui nous console des insexuées, -des vésuviennes et doctoresses.</p> - -<p>—Bravo! crièrent Lesparre et Courcelles d’Amblaincourt.</p> - -<p>—Entre les femmes publiques qui font des -phrases et haranguent les foules, et celles qui font -l’amour et rien autre chose, qui donc hésiterait? -reprit Chantolle.</p> - -<p>—D’autant plus, ajouta Jourd’huy, que celles qui -font l’amour sont généralement plus jeunes, plus -avenantes, attrayantes ...</p> - -<p>—Pardi!</p> - -<p>—Oui, mais c’est grâce aux autres, ne l’oublions -pas, dit Chantolle, c’est grâce aux agitées et aux révoltées, -aux déclassées qui en dérivent, que nous -recrutons si facilement et si amplement nos clientes. -Ne soyons pas ingrats, messieurs: buvons à l’émancipation -féminine!</p> - -<p>—A l’émancipation des femmes!</p> - -<p>—A la suppression du mariage!</p> - -<p>—Vive le célibat!</p> - -<p>—A l’amour libre! A l’amour libre!»</p> - -<p>En cet instant, on heurta quelques légers coups à -la cloison voisine.</p> - -<p>«Vous êtes donc des nôtres? demanda une voix -grêle et glapissante, celle d’Ernestine Montgobert, -l’avocate des causes grasses, conseil et lumière des -gitons assassins.</p> - -<p>—Certainement! Mais oui! répondirent en chœur -les disciples de Salomon.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[414]</a></span></p> - -<p>—Si nous fraternisions? proposa une autre voix -cristalline, celle de René d’Escars, <i>seu</i> Adélaïde -Tabourin, fervente patronne de l’avortement légal.</p> - -<p>—Fraternisons! Mais oui, messieurs! cria une -troisième voix, également de fausset, celle d’Estelle -de Bals.</p> - -<p>—Très volontiers, mesdames! Si vous le permettez, -ajouta Sambligny, nous allons avoir l’honneur -de nous rendre auprès de vous?</p> - -<p>—Inutile! Pas de galanterie! protesta aussitôt -une quatrième voix, non moins aiguë et perçante, -celle de dame Stéphanie Lauxerrois, dite Saint-Germain, -successeur ou successeuse d’Elvire Potarlot, -comme rédactrice en chef de <i>l’Émancipation</i>.</p> - -<p>—Oh non! Pas de galanterie! Pas de galanterie! -lancèrent toutes ensemble avec indignation ces gentilles -crécelles et mélodieuses petites flûtes.</p> - -<p>—Ce serait inconvenant, messieurs! ajouta maître -ou maîtresse Montgobert. C’est nous qui vous avons -dérangés, c’est à nous à aller trinquer avec vous.»</p> - - -<p class="pc4 lmid">FIN</p> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pc reduct">ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-ET-M.)</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[415]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">DU MÊME AUTEUR</h2> - -<hr class="d1" /> - -<p class="pc xlarge">INSTITUTION DE DEMOISELLES</p> - -<p class="pc1 lmid">Un volume in-18. . . . 3 fr. 50</p> - -<p class="p1 reduct"><i>Institution de Demoiselles</i>, par Albert Cim, est l’étude très dramatique -et très scrupuleusement vraie d’un de ces grands pensionnats «de -genre» où l’aristocratie, la haute finance et la haute cocotterie mêlent -leurs filles, et où la dévotion, l’argot boulevardier, le piano, le -cabotinage et le libertinage sont enseignés de front.</p> - -<p class="pr4 reduct">(<i>La Nation.</i>)</p> - -<p class="p1 reduct"><i>Institution de Demoiselles</i>, par Albert Cim, est un roman-étude, très -juste d’observation et qui doit être lu par tous ceux, qui se séparent de -leurs filles pour les confier aux «institutions».</p> - -<p class="pr4 reduct">(Philippe Gille, <i>Le Figaro</i>.)</p> - -<p class="p1 reduct"><i>Institution de Demoiselles</i> est un livre gros de révélations et qui est -observé de très près. Incontestablement l’institution que M. Albert -Cim nous décrit existe ou a existé ... Après avoir dépeint, sans omettre -aucune crudité de détails, l’éducation qu’on reçoit chez Mme Dambreville, -M. Albert Cim nous montre dans chacune des élèves les fruits -de cette éducation. Il surveille l’état de perversion où la plupart des -jeunes filles arrivent précocement, et révèle un à un les scandales -qui ont précédé et suivent la sortie du pensionnat.</p> - -<p class="pr4 reduct">(Paul Perret, <i>La Liberté</i>.)</p> - -<p class="p1 reduct">Dans son <i>Institution de Demoiselles</i>, M. Albert Cim a groupé fort habilement -des turpitudes qui sont dans la réalité plus clairsemées. Mais il -est exact que l’on trouve à Paris des pensionnats, où, avec les dehors -de la tenue la plus sévère, les choses se passent à peu près comme -M. Cim les a contées.</p> - -<p class="pr4 reduct">(Hugues Le Roux, <i>Gil Blas</i>.)</p> - -<p class="p1 reduct">L’auteur d’<i>Institution de Demoiselles</i> a voulu montrer qu’à cette heure, -l’éducation des jeunes filles, dans la plupart des institutions particulières, -suit une voie des plus fausses et ne rend que des produits avariés.</p> - -<p class="pr4 reduct">(Charles Canivet, <i>Le Soleil</i>.)</p> - -<p class="p1 reduct"><i>Institution de Demoiselles</i>, «mœurs parisiennes», affirme le sous-titre. -S’il dit vrai, c’est à faire frémir, plus encore que la pension dépeinte -par Daudet, où la folle Ida de Barancy mit son petit Jack. Et -pourtant, si chargées qu’en soient les couleurs, elles finissent, à les -mieux regarder, par devenir vraisemblables. Oui, certaines maisons -d’éducation pour les jeunes filles doivent, en effet, être organisées -ainsi. Et tel de nous, en recueillant ses souvenirs, peut se rappeler, -aux environs de Paris, des établissements ressemblant à celui-là.</p> - -<p class="pr4 reduct">(Alfred Gassier, <i>Le National</i>.)</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[416]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">DU MÊME AUTEUR</h2> - -<hr class="d1" /> - -<p class="pc xlarge">DEMOISELLES A MARIER</p> - -<p class="pc1 lmid">Un volume in-18. 3 fr. 50</p> - -<p class="p1 reduct"><i>Demoiselles à marier</i>, le nouveau livre de M. Albert Cim, est à la fois -un roman et une protestation contre cet abus de l’instruction et cette -diplomanie qui jettent chaque année dans la circulation des milliers de -jeunes filles dépourvues de dot, sans ressources et dégoûtées d’avance -du mariage, de la famille et de toute œuvre manuelle. Fatalement -vouées pour la plupart au célibat, ces belles dédaigneuses sont destinées -à faire la joie des célibataires.</p> - -<p class="pr4 reduct">(Philippe Gille, <i>Le Figaro</i>.)</p> - -<p class="p1 reduct">Le nouveau volume d’Albert Cim, <i>Demoiselles à marier</i>, a pour héroïnes -les jeunes filles pauvres, mais diplômees, qui cherchent un -gagne-pain dans les administrations publiques. Les déboires et les -misères de ces exploitées, aussi bien que leurs défauts et leurs tares, -forment les plus émouvants épisodes de ce livre.</p> - -<p class="pr4 reduct">(<i>La République française.</i>)</p> - -<p class="p1 reduct">M. Albert Cim nous montre qu’à prendre ainsi les métiers des -hommes, les femmes perdent ou hasardent la joie d’être épouses et -mères.</p> - -<p class="pr4 reduct">(Francisque Sarcey, <i>Les Annales politiques et littéraires</i>.)</p> - -<p class="p1 reduct"><i>Demoiselles à marier</i> est un récit vivement mené, écrit sans autre -prétention que celle d’être vivant et vrai, plein de caractères très divers -bien observés et dessinés nettement, avec çà et là des épisodes -comiques où se repose l’esprit navré de tant de misère et de vilenies, -et, traversant le fond du tableau, quelques silhouettes de gens honnêtes, -simples, indulgents, heureux dans leur modeste état. Puisse ce -bon livre contribuer à réapprendre à notre génération ce que le -monde entier avait toujours su jusqu’ici,—qu’il n’y a pour la femme -d’autre éducation que celle qui assure le développement de sa nature -physiologique et morale en la préparant à remplir dignement son rôle -de mère de famille et de reine du foyer!</p> - -<p class="pr4 reduct">(B.-H. Gausseron, <i>Revue encyclopédique Larousse</i>.)</p> - -<p class="p1 reduct">M. Albert Cim a peut-être bien créé un genre dans le roman, un genre, -non pourtant, une spécialité. Il publie des études documentaires, très -observées, très poussées, comme on dit, sur les jeunes filles et sur les -professions libérales. Il montre le péril que fait courir à des milliers -d’adolescentes l’extrême civilisation dont bénéficient et souffrent à la -fois les grandes villes. Il nous dit les douleurs morales, les angoisses, -les déceptions, les infortunes qui attendent postulantes et impétrantes. -Il nous fait pénétrer dans le monde où sévit l’examinomanie, la rage -des diplômes. Il nous apitoie sur les victimes d’un mal qui, de jour en -jour, va grandissant.</p> - -<p>En des livres cruels, au fond simplement vrais, il nous introduit, -tantôt dans une <i>Institution de Demoiselles</i>, qui nous livre ses tristes et -troublants secrets, tantôt au pays des Bas Bleus, qui, aux regards, découvre -les misères dont il est empli.</p> - -<p>Aujourd’hui, il nous fait entrer dans l’enfer des grandes administrations -qui emploient comme commises de pauvres jeunes filles ultra-brevetées.</p> - -<p>Ah! la terrible satire de nos mœurs que ce livre: <i>Demoiselles à marier</i>! -Il n’est certes pas pour les demoiselles, mais pour les mères qui -devraient le mediter, pour les pères qui devraient y puiser un enseignement.</p> - -<p class="pr4 reduct">(Édouard Petit, <i>L’Écho de la Semaine</i>.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[417]</a></span></p> - -<p class="pc4 large">EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ad1.jpg" width="500" height="15" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pc1 elarge">Volumes in-18 jésus à 3 fr. 50</p> - -<hr class="d1" /> - -<p class="pc lmid font1">BOIS (J.)</p> - -<table id="tad4" summary="adv4"> - - <tr> - <td class="tdl1"><b>L’Ève nouvelle.</b> </td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol.</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc1 lmid font1">COLOMBIER (MARIE)</p> - -<table id="tad5" summary="adv5"> - - <tr> - <td class="tdl1"><b>Mémoires.</b> Fin d’Empire</td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1">—Fin de Siècle</td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1">—Fin de Tout</td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol.</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc1 lmid font1">JANNINE</p> - -<table id="tad6" summary="adv6"> - - <tr> - <td class="tdl1"><b>Confidences de Femmes</b> sur le Mariage, l’Amour, le Monde et la Vie</td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol.</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc1 lmid font1">JOSEPH-RENAUD (J.)</p> - -<table id="tad7" summary="adv7"> - - <tr> - <td class="tdl1"><b>La Faillite du Mariage et l’Union future</b></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><b>Le Cinématographe du Mariage</b> </td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol.</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc1 lmid font1">LANO (P. DE)</p> - -<table id="tad8" summary="adv8"> - - <tr> - <td class="tdl1"><b>Les Exotiques.</b> Roman</td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><b>Du Cœur au Sens</b></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol.</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc1 lmid font1">RICHE (DANIEL)</p> - -<table id="tad9" summary="adv9"> - - <tr> - <td class="tdl1"><b>Féconde</b></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><b>Stérile</b></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><b>L’Agonie d’une Jeunesse</b></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><b>Le Charme d’Amour</b> (Ouvrage couronné)</td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><b>Trouble d’Ame.</b> Roman</td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><b>Les Ressources secrètes</b></td> - <td class="tdc2">1</td> - <td class="tdc2">vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="3"> </td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="3" class="tdt"></td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc1 mid font1"><b>JULES MICHELET</b></p> - -<p class="pc1 elarge">L’AMOUR—LA FEMME</p> - -<p class="pc">1 vol. in-8º cavalier sur papier de luxe.<br /> -<span class="lmid">Prix: 7 fr. 50</span></p> - -<hr class="d6" /> - -<p class="pc small">Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">FOOTNOTES:</h2> - -<div class="footnotes"> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a></span> -Excédent des naissances sur les décès en Allemagne: -En 1894: 696,874;—en 1895: 725,790;—en 1896: 815,783; etc. -(<i>Revue Scientifique</i>, 29 janvier 1898, p. 155.)</p> -<p class="pfc4">«L’excédent des naissances sur les décès en France n’a été -en 1896 que de 30,000; encore le moment approche-t-il ou ce -sera une décroissance qu’on aura à enregistrer, au lieu d’une -augmentation.» (Émile Levasseur, <i>La Natalité en France</i>. -<i>Revue Scientifique</i>, 23 janvier 1897, p. 105.)</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a></span> -«Les Français perdent <i>tous les jours</i> une bataille», disait -le maréchal de Moltke. Il faut dire «tous les <i>jours</i>», et non pas -«tous les ans», comme on le fait souvent. L’Allemagne gagne -chaque <i>jour</i> 1,600 habitants de plus que la France. Il faut qu’une -bataille soit importante pour se solder par une inégalité de -1,600 têtes entre les deux belligérants.» (Jacques Bertillon, -<i>De la Dépopulation de la France</i>, <i>Revue Scientifique</i>, 8 avril 1899, -page 421.)</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a></span> -Textuel. Voir les journaux de septembre 1890, notamment -<i>le National</i> du 14 septembre 1890.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a></span> -Mme Jenny P. D’Héricourt, <i>La Femme Affranchie</i>, tome II, -p. 105.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a></span> -Jules Bois, <i>L’Ève Nouvelle</i>, pp. 19, 357 et 358.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a></span> -Textuel. Voir les journaux de novembre 1891, et notamment -la <i>Gazette anecdotique</i> du 30 novembre 1891.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a></span> -Mme Jenny P. d’Héricourt. <i>La Femme affranchie</i>, t. I, -pp. 8 et 9.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a></span> -Discours prononcé par Mlle Louise Michel à la salle Lévis -le 27 août 1882.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a></span> -Voir les journaux de novembre 1891, et notamment la -<i>Gazette anecdotique</i> du 30 novembre 1891.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a></span> -Paul Adam, <span class="smcap">l’Époque</span>, <i>Les Cœurs utiles</i>, p. 248.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a></span> -Maurice Talmeyr, <i>Revue hebdomadaire</i>, 19 décembre 1896.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a></span> -<i>L’Écho de Paris</i>, 17 novembre 1893.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a></span> -Lettre de M. Jules Bois, citée par M. J. Joseph-Renaud, -<i>La Faillite du mariage et l’Union future</i>, p. 154.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a></span> -J. Joseph-Renaud, <i>loc. cit.</i>, p. 195.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a></span> -J. Joseph-Renaud, <i>loc. cit.</i> p. 194.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a></span> -Lettre de Mme Jane de la Vaudère, citée par M. J. Joseph-Renaud, -<i>loc. cit.</i>, p. 71.</p></div></div> - - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Émancipées, by Albert Cim - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉMANCIPÉES *** - -***** This file should be named 51227-h.htm or 51227-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/2/2/51227/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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